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 Article publié le 8 juin 2025.

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-1-

Mortadelle et saucisse de Morteau ne font pas un lieu, mais avouez que c’est tentant.

Comme cette main adroite qui sort du brouillard et qui compte ses doigts, avant de foncer sur la foule composée d’ahuris notoires.

La foule s’étrangle de stupeur à la vue de cette main errante qui volète de gorge en gorge. Beaucoup en perdent leur latin, un comble, lorsque l’on songe qu’ils ne sont pas même fichus de parler correctement leur langue maternelle. Ah ces Français !

-2-

Devant l’âtre, confortablement installé dans mon gros fauteuil au style indéterminé, mais tout de velours recouvert, divin duvet, je ne me fais pas tout un cinéma en contemplant sournoisement les flammes vives. D’ailleurs, cela fait belle lurette que les films ce n’est plus trop ça de nos jours, si je puis dire. D’aucuns leur préfèrent les jeux vidéo, ça console mieux et plus souvent, ad libitum même, quand d’autres, plus classiques, leur préfèrent des séries pas toujours très nettes.

-3-

Poupouf, c’est mon chat, bâtard d’angora et de siamois. Sexe indéterminé. On cherche encore.

Une vraie teigne à vous écorcher vif les jours de grand vent.

Pour amadouer la bête, il faut ruser longuement, en commençant par la regarder de travers. Je précise qu’étant borgne la bête louche un peu et ne lorgne qu’à quatre-vingt-dix degrés à la ronde, éventail visuel largement suffisant pour tromper sa vigilance. Ce faisant, la bête navigue entre des « le » et des « la » à n’en plus finir, mais cela vous étonne-t-il vraiment ?

Qui l’éborgna ? On ne le sut jamais. C’est en tous cas la seule créature dont on peut parler au passé sans risque de se tromper, alors qu’elle est bien vivante.

-4-

Rodomontades et foucades sont les deux mamelles de l’ennui qui prévaut dans les cités célestes. On ne prend plus rien au sérieux de nos jours. Le foot, y a que ça de vrai, moi je vous dis !

L’entraîneur, hypnotisé par son équipe, a le bras en écharpe. Il pleure de joie à chaque but marqué, comme si la Terre allait s’arrêter de tourner en cas de but manqué, comme si le sort de l’humanité entière en dépendait, je vous en passe et des pires.

Ah, je vous jure ! où va se loger l’enthousiasme de nos jours !

-5-

Des cornichons pour la patronne et que ça saute, nom de nom !

Son large décolleté tout de dentelles ajouré donne accès à des abîmes de perplexité.

Enfant déjà, j’aimais plonger ma main entre les gros nénés de ma grand-mère, c’est vous dire.

Rien à voir, circulez ! et vlan, un coup de sifflet en prime lancé par la police de la pensée. Rien à voir ? Mon œil !

-6-

N’ajourne jamais les lumières, même celles qui t’éblouissent ! Tu sais bien que vérité oblige. Tu clignes souvent des yeux en signe d’approbation mais c’est le rivage tout entier que tu veux embrasser d’un seul regard.

L’être synesthésique que tu es voit des musiques trembler dans les embruns qui assaillent ta poitrine. Les vagues sont décidément incorrigibles.

 

Jean-Michel Guyot

1er juin 2025

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Commentaires :

  Submersion par Catherine Andrieu

Dès les premières lignes, Jean-Michel Guyot installe son théâtre : un monde d’images décalées, de surgissements absurdes, où l’humour n’est jamais anodin. “Mortadelle et saucisse de Morteau ne font pas un lieu”, dit-il, mais elles ouvrent un espace mental, un terrain d’errance, où l’esprit glisse entre le grotesque et le vertige. Le texte s’avance comme une vague confuse, nourrie de dérision, qui emporte tout sur son passage – la foule, la langue, la mémoire.

On y croise une main surgie du brouillard, des spectateurs sidérés, un fauteuil de velours face à l’âtre, un chat borgne au genre flottant. Chaque fragment, en apparence léger ou farfelu, introduit pourtant une faille, une tension sourde : entre lucidité et abandon, entre satire et tendresse. La modernité y est décrite sans fard, entre dérives numériques et exaltations futiles, où même le foot devient l’ultime refuge métaphysique des foules en manque de sens.

Mais la voix reste fidèle à une forme d’attention poétique. Elle relève, note, désamorce, et soudain s’envole. Dans la dernière section, sobrement intitulée Submersion, le style se transfigure : on y lit un appel à ne jamais détourner le regard des vérités lumineuses, même si elles éblouissent. L’être y devient synesthésique, habité par la musique des vagues, et c’est tout un rivage intérieur qui se laisse entrevoir – fragile, vivant, indomptable.

Sous la surface du rire, Jean-Michel Guyot touche à une inquiétude essentielle. Ce n’est pas seulement la société qu’il observe, c’est notre façon de survivre à sa vacuité. Et la poésie, chez lui, devient ce souffle qui permet de traverser le monde sans s’y noyer.


 

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