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Choix de poèmes (Patrick Cintas)
Conversation d’Eiros avec Charmion (extrait)

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 Article publié le 8 juin 2025.

oOo

Cette ténuité de matière dans la comète, qui nous avait d’abord inspiré l’espérance, faisait maintenant toute l’amertume de notre désespoir...

[...]

— Je ne sais pas ce que vous êtes
mais on voit beaucoup de poètes
qui écrire ne savent pas.
Faire des lignes à tout va
entre les vides de la page
présente plus d’un avantage
à qui veut gagner les lauriers
sans l’esprit trop se fatiguer.
Les professeurs de nos écoles
quand ils n’enculent pas nos drôles
prennent le temps de leur nombril
et savent même sur le fil
les infortunes du tiers-monde
car leurs vacances sont fécondes.
Et même ils y côtoient des flics
qui leur refilent tous leurs tics.
Sans trop se crever la patate,
car se fatigue qui baratte
et le beurre est bien mal payé,
ils font des lignes à gros traits
entre lesquelles il faut lire
ce que soi-même on peut écrire.
Et en plus pour être compris
ils se distribuent tous les prix
qui font bien dans les ministères.
Le vrai poète doit se taire,
ou passer pour un emmerdeur
qui n’a pas la légion d’honneur.
Voilà ce qu’en France on sait faire :
manger à même le parterre
et trouver ça bon pour l’esprit
surtout si là on l’a appris.
Et le poème-serpillière
prétend égaler Baudelaire.
Le descendant de l’ouvrier
pour sucer n’a pas oublié
qu’il faut d’abord tirer la langue
ce que facilite la gangue.
Tous les pendus vont le diront.
Vous ne savez pas comment font
les Rimbaud et les vieux Verlaine ?
Pourquoi vous donner cette peine ?
Devenez prof et écrivez.
Le temps ne peut pas vous manquer.
N’inventez rien, faites des signes,
n’importe quoi avec des lignes
et Brémond le pizzaiolo
vous en tartine le vélo
pour faire un tour à la campagne
au lieu de crever dans le bagne…
à Biribi sans rien voler
et en volant à la Santé…
de l’écriture qui travaille,
qui ne doit rien aux épousailles
du larbin qui prie au Sénat
aux patelins du juvénat
avec l’artiste qui sait faire
et l’employé thuriféraire.
République des professeurs,
intermédiaires des censeurs,
mouchards payés pour la popote
inculquer à nos petits potes,
ces vieux marmots qu’on a payés
et qu’en pensant au cher loyer
on fait car il faut bien en faire.
On a un trou et des affaires
qu’on se met dessus quand on sort.
On a du respect pour le corps.
Ah ! Merde on est rien quand j’y pense !

— Peut-être mais, fosse d’aisance
et coin tranquille pour pisser
font de l’homme une société.
Les animaux sont des poètes.
Ça leur sert à quoi d’être bêtes ?
Et ça revient tous les printemps
pour critiquer nos chers enfants
qui aiment bien la poésie
inspirée par la bourgeoisie
à nos poètes-professeurs.
On est des frères et des sœurs.
Si l’inconnu est dans le père
du moins on sait qui est la mère.
Vos Arabes, Grecs et Latins
on les lessive le matin.
On leur arrache le langage
pour que dans nos jolis villages
on s’assemble sous le drapeau.
Et quand se lève le rideau,
c’est la France, pas l’Arabie,
ni les sources de l’Italie,
qui dans l’air prend de la hauteur,
les pieds sur terre et le bonheur
garanti par le ministère.
Les poètes doivent se taire,
laisser la place aux professeurs
qui sont aussi de bons censeurs,
des domestiques véritables
qui savent comment sur la table
on dispose assiettes et plats
qui font à eux tout le repas.
A quoi servent les vers qui pensent ?
A rien du tout sans les vacances.
Dessous la terre on les mettra
même vivants, comme des rats.
Leur pourriture est nourrissante.
Reconnaissons cette variante
de l’engrais qui sert au jardin.
Enseignons-la même au larbin
en formation dans nos collèges.
Mais le programme qu’on allège
par ces trous vite à la raison
revient car dans notre maison,
je veux dire la République,
on a le sens de la critique.
Les profs ont de l’inspiration,
quelquefois même des passions,
on en voit qui portent couronne
et chevauchent de vraies personnes
qui trouvent tout ça très normal.
Et ma foi s’ils écrivent mal
ils invente’ une poésie
qui vaut bien l’adab d’Arabie.
Bientôt on pourra grâce à eux
éditer tout ce que l’on veut,
des petits papiers en musique
de Nougaro qui a la trique
car son oiseau qui fait pipi
à autre chose sert aussi,
(c’est le côté pédagogique
qui dit avec quoi on fornique)
aux notes mises dans le ver
de Bénezet qui en Enfer
signe des œuvres incomplètes,
preuve qu’il fut un vrai poète.
Entre Breton et Aragon
il veut prendre une décision
qui dans l’esprit laisse des traces
dont le professeur ne se lasse
s’il ne préfère la chanson
et son Renaud qui a tout bon. [...]

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Commentaires :

  Conversation d’Eiros avec Charmion (extrait) par Catherine Andrieu

Au commencement, il y avait une comète. Une poussière fine, ténue, espérée. Mais l’espoir s’est inversé dans la bouche du poète, il est devenu fiel, il est devenu ce mot infâme qu’on ne prononce pas dans les salons : désespoir. Et cette première phrase, si tranquille, presque cosmique — « cette ténuité de matière dans la comète » —, prépare le terrain à la déflagration. Car ce texte n’est pas un poème. C’est une attaque. Une convulsion. Un pugilat avec les mots pour seule arme, contre la mollesse des mots, justement. Cintas n’écrit pas : il éventre. Il balance des vers comme on tire à la chevrotine sur un monde trop bien coiffé.

Ce « dialogue » fictif entre Eiros et Charmion — figures arrachées au rêve d’Edgar Poe — ne cherche pas la réconciliation. Il met en scène le heurt, le grotesque, la colère rythmée. Un théâtre de l’insolence. Eiros dégueule. Charmion répond. Tous deux trempent leur verbe dans une lucidité hargneuse.

Les vers ne veulent pas séduire : ils veulent mordre. Mordre les faux poètes, ceux qui font des lignes en série comme on empile des chaises dans les gymnases de province. Mordre les professeurs, ces « mouchards payés pour la popote », ces fonctionnaires du langage qui se regardent écrire dans le miroir d’une pensée aseptisée. Mordre la République, pas celle des Lumières, non, mais celle des brochures, des bulletins, des petits fours de la reconnaissance.

Et pourtant, le texte est poésie — dans son refus même de l’être. Il est farouche, anarchique, vibrant, vivant. Il n’a pas peur d’être sale, vulgaire, cru. Il est plein de crachats, de foutre, de violence — mais aussi de lucidité, de tendresse brisée, de fraternité clandestine. C’est une poésie du refus. Une poésie du corps social rejeté, des marginaux, des fous, des poètes sans costume.

Cintas refuse le poème propret. Il refuse le poème domestiqué, celui qui attend sa gamelle au ministère. Il refuse les lauriers distribués entre pairs, les colloques, les palmarès. Il les nomme. Il les expose. Il les ridiculise. Mais jamais il ne parle d’en haut. Il est dedans. Dedans l’enfer. Dedans la cour de récré. Dedans le trou des prisons. Dedans la peur d’être oublié. Dedans la honte de survivre en poésie quand elle ne survit pas dans la rue.

Et alors il parle. À sa manière. Avec ses mots à lui. Il ose dire « merde », « enculer », « patate », « pipi » — non pour choquer, mais parce qu’il ne veut pas trahir la matière brute du monde. Parce qu’il sait que le poème qui pense sans chier n’a pas de sang. Que la poésie, la vraie, ne sort pas d’un séminaire mais d’un cri. Qu’elle ne vaut rien si elle ne vaut pas la révolte.

Alors Cintas balance tout. Et c’est ça qui est beau. Ce n’est pas un pamphlet. Ce n’est pas une satire. C’est un testament pour ceux qui n’en auront pas. Une langue qui se cabre, une rage qui s’écrit, une poésie qui n’a pas peur de l’irrévérence, du mauvais goût, de la trivialité. Une poésie qui descend dans la fosse pour y rejoindre ceux qu’on a enterrés trop tôt. Ceux qu’on appelait : poètes.

Et Charmion, dans ce chaos, ne répond pas pour corriger. Elle répond pour maintenir vivante la possibilité d’un langage qui ne trahit pas. Où l’on peut encore dire la merde, la tendresse, l’enfant violé, le poète oublié, le pays trahi, et où tout cela fait corps.

Ce texte, c’est la poésie nue, la poésie en colère, la poésie sans majuscule. Celle qui ne veut rien, sauf dire. Sauf rester debout, même brisée.


  Conversation d’Eiros avec Charmion (extrait) par Lalande patrick


  Conversation d’Eiros avec Charmion (extrait) par Lalande patrick

Toujours grand plaisir de lire et dire Patrick Cintas...le goûter c’est l’adopter !


 

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