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A propos de Hit the road, Panah Panahi, 2021
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 Article publié le 15 juin 2025.

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prends la route

prends la route entre poussière et ironie il faut

éviter tout pathos radiographier les déserts

faciliter les quatre voies

prends la route mais le cinéma n’explore que l’avant-route

la possibilité de l’exil hors famille

avec un enfant joueur et des téléphones portables cachés

l’avant-road-movie au bord de la quatre-voie au bord du désert

dont les mamelons ont formes d’animaux/de pâtisseries

(il faut bien que le rêve exulte)

sur le plâtre de la jambe cassée du père un clavier de piano

en musique off l’enfant joue les notes cela devient à peine musique in c’est une supercherie magnifique

mais prends la route

avec les consignes détaillées dictées par le père (frein rétros clignos etc)

pendant ce temps la mère a envie de pleurer mais ne le fait pas

hors champ la douleur

on plaisante il ne faut pas que l’enfant sache

le grand frère va se marier

la disparition l’exil c’est un mariage

avec une autre terre un autre pays étranger et invisible

le road-movie sur la quatre voie

voiture grise

prends la route

(à la station-service toujours impression d’être suivi)

ensuite il y a la montagne les villages de pierre

le road-movie quitte la modernité aborde les bergers

troupeaux et pâturages presque verts

les noms de code les explications mais où à quel carrefour

la voiture grise roule toute seule sur de vastes pistes à la crête la voiture

sur la moto le passeur a capuchon blanc et l’enfant

quelque chose de Batman

le cinéma grand public à la rescousse

prend la route l’homme encapuchonné te guidera ne pose pas de questions fais semblant

s’exiler c’est ne pas aborder la souffrance

une histoire de pomme partagée avec le père sur les rives d’un ruisseau

d’un coup la montagne devient beauté non artificielle

la pureté des paysages pauvres hors quatre-voies

le désert toujours (lac asséché)

il faut acheter une peau d’animal c’est le deal

les bergers guident les bêtes guident les âmes qui s’exilent

ils sont partis avant le jour au camp des familles

entre SUV et feux de bois on apprend la douleur

des séparations

prends la route

dans le huis-clos de la voiture on essaie toutes les poses

corps en croix Christ tête en bas dort ou fait semblant

puis l’enfant pyjama rayé par le toit ouvrant danse

danse ne sait pas que le frère est devenu migrant exemplaire

alors le chien récupéré meurt

il faut l’enterrer dans le désert comme enterrer le fils

le road-movie se termine toujours avec une mort incluse

la voiture encore à l’horizon dans le désert hors-piste puis s’efface

les chansons populaires ont sacralisé l’humanité violée

en avant dit l’enfant et la voiture recule

on a enterré un portable dans le désert

huis-clos de la voiture on y parle on s‘y dispute on écoute la musique

la grande musique populaire qui fait chanter la mère la musique des exils et des voyages

l’avant-road-movie

le vrai road-movie hors champ les passeurs l’ont emmené dans les montagnes on ne verra pas

on ne verra jamais la route des migrants même

au cinéma on ne saura pas

c’est comme la mort on ne peut la filmer

dans le hors champ avec les chansons populaires on voit

la décomposition de la douleur maternelle

et l’enfant

qui frappe la route qui chante à tue-tête par le toit ouvrant

la vie qui roule

sur toute quatre-voies sur toute piste de berger

le cinéma-mouvement pas de retour

derrière la barrière de sécurité

alors on part dans l’espace on flotte dans le rêve

père dans sac de couchage enfant en pyjama autour le noir les étoiles

c’est 2001 l’odyssée de l’espace version migrants

les rêves partent dans l’espace

le fils aîné part

l’exil c’est comme partir dans l’espace dans les années 2000 l’enfant crie le voile de la mère très lâche laisse voir cheveux et visage

road-movie comme liberté finale

chansons SUV gris maisons pauvres dans les déserts pauvres

trouver son berger pour le passage prendre

la route c’est le fils aîné qui conduit (père immobilisé jambe de plâtre plan sur son visage immobile regarde droit devant et musique quelques notes que voit-il)

il voit l’après-film

le road-movie du fils à travers montagnes iraniennes puis frontières occidentales

c’est presque comique tellement ça veut pas dire la souffrance

et joyeux parce que ça avance

un road-movie ça avance et ça vit ça sépare mais ça vit

il y a toujours un enfant pour danser dans une voiture

(plans coupés les jambes en bas le torse puis la tête toit ouvert)

un chien malade mais la beauté du paysage

la sensation oxymorique de l’exil/du cinéma

(migrer comme une famille qui part en voyage/en vacances)

par le huis-clos ouvrir les espaces-mondes

le film politique c’est faire chanter la mère

ses cheveux gris hors voile et la caméra qui montre

la voiture comme espace intime devient extime

le cinéma comme phénoménologie de la lutte

(le futur migrant n’est pas un héros presque terne presque déjà absent)

parmi désert et montagne le cinéma prend la route

frappe les mondes et danse

jamais ne parle politique ne parle Iran juste une vaste

prétérition et les chansons pop d’avant

un Taxi Téhéran qui va plus loin que Téhéran jusqu’aux frontières et aux montagnes

après c’est l’œuvre des bergers

les passeurs les guides de bêtes d’hommes

hors film hors censure

la pop années 70 orientalisante c’est tout ce qui reste de l’Iran libre

avec le cinéma libre

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Commentaires :

  A propos de Hit the road, Panah Panahi, 2021 par Catherine Andrieu

Prendre la route avec Anne Barbusse

Prendre la route, oui — mais pas celle que tu vois, pas celle que tu filmes. La route chez Anne Barbusse est une cicatrice, une veine qu’on palpe sous la peau brûlée du monde, un élan fébrile qu’on bande avec du silence. Ici, pas de héros cabossé sous une lune de western : seulement une famille qui se défait à l’intérieur d’une voiture grise, une mère qui retient ses sanglots pour que l’enfant, pyjama rayé, continue de danser par le toit ouvrant.

On part. On s’arrache. On laisse derrière soi les clignos, le clavier de piano griffonné sur le plâtre paternel, la pomme partagée au bord du ruisseau. On laisse le père immobile, fixe dans son siège avant, et l’on part, le corps en croix, en Christ inversé, tête en bas pour conjurer le ciel. Le road-movie selon Anne Barbusse est un huis clos qui crève ses parois : une station-service comme une paranoïa sourde, un portable enterré comme un secret trop voyant. On fait semblant, toujours : on rit, on joue, on pose le corps à contresens du drame pour que l’enfant ne sache pas — car savoir serait briser la route.

Dans ce poème, le cinéma est une mèche lente. Il ne dit rien du réel, il l’évite, le ronge à l’os et laisse fuir le jus par les pores du désert. C’est une caméra sans politique qui zoome sur l’enfance, le pyjama, le chien qu’il faudra enterrer, la peau d’animal à marchander pour franchir la crête. Le vrai film ne se montre pas : on ne filme pas la mort, ni l’exil. On ne peut pas cadrer la peur qui guette dans le feu de camp, ni l’aube sale où les bergers guident les bêtes comme on guide une file d’âmes sans papier.

Et pourtant ça chante. Ça chante fort, à contre-vent. C’est cela, la grâce barbusienne : faire sourdre la pop sur les cailloux du réel. Il y a du Taxi Téhéran qui se mue en épopée pastorale, de l’odyssée de l’espace qui se colle aux pare-brise sales, de la musique populaire qui gonfle la poitrine de la mère et s’arrache de ses lèvres pour qu’advienne, malgré tout, un peu de vie.

C’est toujours cela qu’Anne Barbusse sauve : un rire de gosse, une main posée sur un rétroviseur, un clignotant pour dire je vais là, à gauche, au-delà de vous tous. La route comme prétexte à l’espacement, la voiture comme coquille de migration, l’enfant comme dernier dieu à protéger. Derrière le désert, les montagnes ; derrière les montagnes, la perte ; derrière la perte, un frère migrant, déjà flou dans l’après-film.

Et nous, lecteurs, passagers clandestins, prenons la route sans jamais l’atteindre. Nous roulons à reculons pour mieux flairer le pas de côté. Le poème est un passeur, une béance, une promesse qu’on n’explicite pas. On frappe la route comme on frappe la porte d’un rêve : doucement, pour qu’il ne s’éveille pas trop brutalement à sa propre tragédie.

Prends la route, dit Anne Barbusse. Et regarde, dans le rétroviseur : tout ce qu’on a laissé derrière est déjà loin, est déjà beau, est déjà libre.


 

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