Mais à présent à présent ! dit l’œil écarquillé
sur le pli d’oreiller dessiné par Dürer
et qui se raffermit au fur et à mesure
que s’éteint la nuit ;
il faut mettre la terre en marche sur son sol
de chêne encaustiqué et la faire tourner
dans le sens de sa vie (celle de l’éveillé
qui lorgne la pendule) ;
et se tenir encore entre ses parenthèses
en pensant à la joie qu’il aura de cueillir
la feuille de l’instant pour libérer la faille
au parfum luxurieux.
Il a suffi d’un œil, grand ouvert comme un cri muet dans la chambre encore tiède de nuit, pour que toute la terre, soudain, se souvienne de son pas de chêne et de cire. Ainsi Gilbert Bourson déroule, en trois battements, une litanie du réveil : œil, oreiller, Dürer – la gravure dans le pli du sommeil, un geste de peintre dans la rumeur du drap froissé. Et déjà, derrière l’albâtre du regard, une idée d’aube vient rafistoler la nuit aux charnières : « à présent à présent ! » insiste le guetteur, comme si l’éternité dépendait du ressort discret de la pendule qu’il épie.
C’est que la vie, chez Bourson, n’est jamais donnée sans sa torsion intime : il faut la mettre en marche chaque matin, la réaccorder à l’axe d’un sol qui, sous la cire, porte encore la trace de tant de pas circonspects, de chagrins cachés sous les nœuds du bois. La terre, lourde de siècles et de poussière, attend qu’un homme, humblement, ose la tourner à la main, dans le sens de l’éveillé – et non plus dans celui de l’oublié.
Alors le poème se referme sur ce geste minuscule : « cueillir la feuille de l’instant ». Bourson nomme ici l’acte le plus fragile et le plus radical du vivant : ce surgissement de la faille, cet effleurement où le temps, soudain, respire avec un parfum de délice. La parenthèse, loin de refermer l’homme sur son silence, lui offre une clairière où la joie devient un fruit – à saisir, à mordre, à perdre aussitôt.
L’œil écarquillé se fait graine, le sol ciré devient forêt intérieure, et la pendule – ce petit bourreau quotidien – se rend complice d’un luxe éphémère : laisser filer la nuit au profit d’une seule feuille, celle qui rend le poème au monde et le monde au poème.
Ainsi va Gilbert Bourson, veilleur de brèches : il nous apprend à loger notre souffle dans l’instant même où tout pourrait se refermer. Et c’est de cette promesse d’éveil qu’il tire, à voix basse, l’éclat de sa joie.
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La feuille de l’instant
Il a suffi d’un œil, grand ouvert comme un cri muet dans la chambre encore tiède de nuit, pour que toute la terre, soudain, se souvienne de son pas de chêne et de cire. Ainsi Gilbert Bourson déroule, en trois battements, une litanie du réveil : œil, oreiller, Dürer – la gravure dans le pli du sommeil, un geste de peintre dans la rumeur du drap froissé. Et déjà, derrière l’albâtre du regard, une idée d’aube vient rafistoler la nuit aux charnières : « à présent à présent ! » insiste le guetteur, comme si l’éternité dépendait du ressort discret de la pendule qu’il épie.
C’est que la vie, chez Bourson, n’est jamais donnée sans sa torsion intime : il faut la mettre en marche chaque matin, la réaccorder à l’axe d’un sol qui, sous la cire, porte encore la trace de tant de pas circonspects, de chagrins cachés sous les nœuds du bois. La terre, lourde de siècles et de poussière, attend qu’un homme, humblement, ose la tourner à la main, dans le sens de l’éveillé – et non plus dans celui de l’oublié.
Alors le poème se referme sur ce geste minuscule : « cueillir la feuille de l’instant ». Bourson nomme ici l’acte le plus fragile et le plus radical du vivant : ce surgissement de la faille, cet effleurement où le temps, soudain, respire avec un parfum de délice. La parenthèse, loin de refermer l’homme sur son silence, lui offre une clairière où la joie devient un fruit – à saisir, à mordre, à perdre aussitôt.
L’œil écarquillé se fait graine, le sol ciré devient forêt intérieure, et la pendule – ce petit bourreau quotidien – se rend complice d’un luxe éphémère : laisser filer la nuit au profit d’une seule feuille, celle qui rend le poème au monde et le monde au poème.
Ainsi va Gilbert Bourson, veilleur de brèches : il nous apprend à loger notre souffle dans l’instant même où tout pourrait se refermer. Et c’est de cette promesse d’éveil qu’il tire, à voix basse, l’éclat de sa joie.