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Les neuf fils et la lumière des ombres
Il y a dans la langue d’André Bouny quelque chose de la machette et de l’encens : elle fend, elle brûle, elle sanctifie. Les Neuf fils de Madame Thu n’est pas un livre qu’on referme sans s’y brûler le cœur — car chaque phrase est une saignée, chaque nouvelle, une entaille plus profonde, jusqu’à la moelle de l’Histoire, jusqu’à la moelle de l’homme.
On n’en sort pas indemne : on en sort contaminés par cette douleur tropicale, ce latex blanc plus épais que le lait de l’enfance, ce caoutchouc qui enserre le monde moderne et étouffe les voix — celles de ceux qu’on nomme encore coolies, ombres agenouillées sous le nerf de buffle.
« Après la lecture de ces nouvelles, nous ne pourrons plus dire que nous ne savions pas. » écrivait Colette Lambrichs. On y entend le glaive de la littérature : ici, elle ne console pas, elle met face à face. Elle désigne, à la pointe sèche d’une écriture sans anesthésie, le crime colonial prolongé par le commerce et l’amnésie.
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Il faut dire le lieu : l’Indochine de la saignée. Des plantations d’hévéas comme des rizières de larmes. Des directeurs venus de Marseille ou de Paris, bien droits dans leurs complets de lin, drapés de leur « panama clair à galon noir », persuadés de dompter la forêt et, à travers elle, tout ce qui vit et résiste. Ce décor n’est pas décor, il est théâtre sacrificiel. On y parle de typhons comme d’une manne, de main-d’œuvre comme de bétail, on y jauge le prix du sang à la tonne de caoutchouc.
Jaunier et Durand — noms propres, symboles communs — se partagent les dialogues et la complicité virile du pouvoir. L’un fait figure de père inquisiteur, l’autre d’enfant qui s’initie à la cruauté rentable. « La forêt, c’est le Diable, m’sieur Durand. » Voilà la première croyance. Mais ce diable est une martyre qu’on éventre à coups de sciotte mécanique.
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On lit ces pages comme un carnet de l’enfer ordinaire, un théâtre de la férocité la plus banale. Tout y est compté : la ration de riz, la piastre et ses centièmes, la cangue pour les fautifs, l’orphelinat comme « réserve de main-d’œuvre à venir ». Et les morts — car c’est un peuple de morts-vivants qu’on fait vivre juste assez pour saigner l’arbre, juste assez pour que la sève blanche remplisse la vasque et les comptes.
« Laissez-les régler cette chose entre eux, m’sieur Durand, moins on s’en occupe mieux ça se passe. »
Sous la moustache luisante de Jaunier, tout le cynisme du colon. Sous la chemise trempée de Durand, la peur de basculer à son tour dans la boue ou dans la mémoire coupable. L’Indochine n’est pas qu’un décor, elle est un piège pour les âmes.
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Et pourtant. Dans ces pages à vif, une compassion veille, un regard n’abandonne pas ses victimes au simple sort des statistiques. André Bouny est ce regard-là. Un témoin debout parmi les charniers silencieux. Son écriture est le procès-verbal du crime et l’épitaphe gravée à l’encre noire pour les anonymes qu’on ne voit jamais : les neuf fils de Madame Thu, métaphore poignante de tous les fils, de toutes les mères, de toutes les terres violées pour engraisser l’Occident.
À parcourir ces pages, on entend sous chaque ligne un vers absent : « Et toute chose vivante est sacrée. » Il y a une sainteté profanée dans la forêt abattue, dans le corps épuisé du coolie, dans le souffle d’un enfant qu’on réserve déjà à l’usine ou au champ.
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Chroniquer ce livre, c’est refuser de détourner les yeux. C’est écrire à la place de ceux qui n’ont pu le faire. C’est faire résonner leur prière entre deux hachoirs mécaniques. C’est tendre l’oreille aux « plaintes d’oiseaux » qui escortent la dépouille qu’on enterre de nuit, au seuil de la forêt.
C’est dire que le crime dure encore — car ce latex, ce caoutchouc, cette richesse qui gonfle sous le soleil de Saigon, c’est aussi le confort du monde repu, nos pneus, nos semelles, nos gants chirurgicaux. On n’en sort pas indemnes. On en sort, si l’on veut bien, plus pauvres de ses illusions, plus riches de la honte salutaire.
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À Madame Thu, et à ses neuf fils, ces mots trempés dans l’encre et la sève : qu’ils vivent à travers nous, comme un remords éveillé, une forêt qu’on ne brûle plus, un enfant qu’on ne vend plus pour une piastre et demie.
Et que la littérature, par sa précision sans concession, reste l’arme tendre contre la brutalité des siècles. |
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Commentaires :
"De son appartenance aux mondes, Catherine Andrieu est l’éther de la souffrance féminine, le rebond lumineux de la chair libre, la pointe de diamant de la pensée sensible." -André Bouny