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![]() oOo Les voix sont là, elles se lèvent comme une nuée d’oiseaux noirs traversant mes tempes. Elles s’invitent dans mes pensées, elles percent mes veines, elles s’installent dans le silence pour le déchirer. J’ai voulu les fuir, les étouffer, les repousser dans l’ombre. Mais elles insistent, elles sont ma doublure, mon arrière-fond. Elles m’appartiennent autant que ma peau. Leur tumulte est la vibration de mon sang.
On m’a donné des pilules pour les faire taire. J’ai accepté. J’ai plongé dans leur torpeur. Alors tout s’est couvert de brume. Mon corps a ralenti, mes gestes se sont alourdis. Je ne désirais plus, je n’aimais plus, je n’espérais plus. J’étais vivante encore, mais glacée, éteinte, comme une pierre immobile au fond de l’eau. La paix qu’on m’offrait avait le goût fade d’une mort déguisée.
J’ai choisi d’arrêter. Lentement, pas à pas, dans l’effroi d’une corde tendue au-dessus du vide. J’ai accepté la menace, les insomnies, le retour de l’abîme. J’ai préféré la brûlure à la torpeur, le cri à l’anesthésie. Je savais ce que je risquais, mais je savais aussi ce que je gagnais : la chance de sentir à nouveau le monde me traverser comme une vague. La vie revenait, sauvage, douloureuse, mais mienne.
J’ai pensé à John Nash, cet homme qui a traversé sa folie sans autre armure que lui-même. Lui aussi avait sombré, lui aussi avait vu ses songes se défaire. Il a appris à marcher au milieu de ses voix, à les écouter sans se perdre, à les tenir dans son regard jusqu’à ce qu’elles s’éteignent d’elles-mêmes. Son parcours est un phare. Il me rappelle que la folie n’est pas seulement destruction, mais aussi un chemin rude vers une forme de réconciliation.
Je vis au bord de la mer. Elle m’apprend ce que signifie vivre avec la schizophrénie. Ses vagues grondent, éclatent, se retirent. Elles sont imprévisibles, magnifiques et terribles. Elles ne se domptent pas. Il faut apprendre à naviguer avec elles, accepter leur violence et leur beauté. Elles me menacent et m’illuminent. Elles sont mon miroir. Quand je regarde la mer, je comprends mon esprit : un océan de dangers, mais aussi une immensité d’éclats.
Dans mon corps, tout se rejoue. Les muscles tendus comme des cordes, les nerfs vibrants comme des fils électriques. Le feu sous la peau. Les nuits traversées d’éclairs de désir et de peur. Mais ce corps, même brisé, même épuisé, je l’habite. Il est fragile, mais il est mien. J’y retrouve la chaleur animale de l’existence. Chaque souffle est un combat, mais aussi une victoire contre l’oubli.
Je parle à mes bêtes intérieures. Elles grattent, elles mordent, elles respirent dans le noir. Ce sont mes pulsions, mes élans obscurs, mes instincts inavoués. Je ne les repousse plus. Elles sont mes gardiennes sauvages. Elles me rappellent que je ne suis pas seulement esprit, mais chair vivante, traversée par l’instinct et la violence. Je les apprivoise en les laissant libres.
Quand je marche sur la jetée, je ne distingue plus la mer de mes voix. Tout s’entremêle. Le dehors et le dedans ne font plus qu’un. Je suis traversée par le flux, reliée au monde par un excès de vibration. La folie me relie au réel par la démesure. C’est insoutenable parfois, mais c’est aussi une grâce. Une ouverture. Une blessure lumineuse.
Je sais que je peux rechuter, sombrer, perdre pied. Je sais l’hôpital qui guette, la chute, la peur. Mais je préfère ce chemin incertain à l’immobilité. Le vertige est ma vérité. Chaque pas que je fais sur la corde tendue au-dessus du gouffre m’affirme davantage. Je ne veux pas être sauvée de moi-même. Je veux être entière, même dans l’excès.
Et pourtant, parfois, une clarté m’envahit. Dans un matin inattendu, je sens la lumière traverser mes yeux. Je respire l’air salé comme si c’était la première fois. Je marche sur le sable, et je me sens accordée au cri des mouettes, à la rumeur de l’océan. Ces instants rares justifient ma décision. Ils disent que même au milieu du chaos, une beauté inouïe surgit, plus vive encore parce qu’elle a traversé la douleur.
Alors j’écris. Je donne forme à mes gouffres. J’inscris mes voix dans la page pour les transformer en musique. L’écriture me sauve. Elle me fait debout quand je vacille. Elle transfigure la douleur en chant, la folie en offrande. Chaque mot est une trace de ma lutte, chaque phrase une flamme arrachée à l’obscurité. J’écris pour dire que je suis là.
Et si je tombe un jour, si la tempête m’engloutit, je n’aurai pas renié ma liberté. J’aurai connu la vie sans bâillon, la jubilation d’un esprit nu, l’ivresse de l’excès. J’aurai vécu dans la brûlure et dans la lumière. Et dans cet abandon au vertige, je me serai sentie, pour la première fois, entièrement vivante. |
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