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20- La halte
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 Article publié le 14 septembre 2025.

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La mère. - Tu l’entends ? C’est l’antique Anselme qui passe avec son radotage, sa béquille et sa musette.

Le raconteur. - J’ai mis une châsse ciselée autour de ma bien-aimée… Ma bien-aimée Miette. Je la vénère depuis six lustres… Trente années sans elle. Ma Miette… Ma Miette… Elle est partie ma Miette.

L’enfant. - Miette est partie en miettes dans le céleste pourpris parsemé d’étoiles, m’man.

Le raconteur. – Je n’ai rien oublié… Je n’ai rien oublié… Je n’ai rien oublié…

L’enfant. - Il a rien oublié parce qu’il a rien appris.

La mère. - Que tu crois… Il se repose sur la murette… On va l’avoir pour un moment, le raconteur.

Le raconteur. - Un jour que je ne pensais à rien, que je balochais, tête à l’évent, les bras ballants, elle vint à moi.

La mère. - On dit qu’il a écrit des livres de poésies avant de perdre la calabre.

Le raconteur. - L’Occase, chevelue devant, chauve derrière, si tu réfléchis une seconde, qu’elle décanille, tu pourras toujours courir pour la saisir. Cours-y, cours-y derrière… On ne sait jamais, supposons qu’elle s’en retourne, une mèche rebelle au vent et la bouche en coeur. Quelquefois, la chipie nous attend à la carre d’un bois, à l’angle d’une rue, au tournant d’une laie ou dans un virage en épingle à cheveux. Je me suis longtemps mis du coton dans les oreilles et levé le plus tard possible.

La mère. - Tu l’entends ?

Le raconteur. - Mon père et ma mère étaient mécaniciens, lui conduisait des trains, des rapides et des omnibus, elle, une machine à coudre. Une tache de café au lait sur la cuisse droite, une envie de femme grosse, une marque de fabrique.

L’enfant. - J’écoute, m’man.

Le raconteur. - Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. Je l’ai trouvée amère. Je l’ai injuriée : Salope ! Pute ! Pouffiasse, ferme-là ou je t’emplâtre, ou je te défigure ! Elle m’a appelé Arthur. Le manteau d’Arlequin sur le canon d’Épictète, la voilà propre. Qu’elle aille se laver le derche avec l’encre verte des Quarante et qu’on n’en parle plus ! La beauté ne se mange pas en salade… Les pognes et les vagues retournées, je vais au vent mauvais qui m’emporte, m’essore, me torsade, m’estampe… Avec mes vers à douze pattes, je ne compte pas plus, Fombeure, pas plus que du beurre, que du beurre au cul. Je suis de la gueusaille qui s’impatiente en rang d’oignons au guichet où l’on verse la louche de panade pleine de grumeaux, le chanteau de pain bénit et le quart de clairet. Toujours les mêmes qui attendent que batte la breloque, toujours les mêmes… J’escamote des fruits abîmés et des légumes décolorés sur le marché. Le dessous des cageots… Je sais bien que la marchandise est mise de côté par les revendeurs pour les hères comme moi. Entre ma naissance et ma mort, j’aurai toujours été à broder le canevas, à coudre le neuf avec l’ancien, à me repaître de viande creuse, de viande de carême… Tant qu’on se porte à la douce, ni bien ni mal, qu’on est plus debout qu’assis ou qu’allongé, avant qu’on nous glisse dans la voiture à barbaque rassise, on enquiquine qui ? J’en connais qui s’y entendent comme à ramer des choux, qui épiloguent sur tout, qui ne jurent que par les étiquettes et les estampilles ; ceux-là vous laissent les écailles, les épluchures, les trognons, les noyaux, la peau, les os… J’en connais qui s’en sont vu, qui s’en voient encore… Et moi qui marche banban, je voudrais vous y voir. La rue est une patinoire. J’en vois les quatre fers en l’air… Restez avec nous, nous ferons des crêpes ! Que ça saute ! De ma pogne droite, je tiens la queue de la poêle, de la gauche, je tiens un écu ou tripote un cul.

L’enfant. - On se croit au théâtre. On y est…

Le raconteur. - Le bistrotier de la place des platanes… Payer et mourir, on a toujours le temps. Vous n’allez pas rentrer en sautillant sur une jambe… C’est ma tournée, je vous remets la même. Nous en fîmes des dégâts de picholines, de copeaux de parmesan, de cubes de gruyère, d’œufs de caille… Les piliers s’alambiquaient les méninges pour rester parmi nous. Le facteur nous lisait des lettres croustillantes, le plombier nous éberluait avec ses histoires incroyables de robinets d’eau chaude, d’eau tiède et d’eau froide, avec ses tuyaux pour les courses de gailles, le fossoyeur, qui laissait sa pioche et sa pelle au bord de son trou une heure ou deux, se rappliquait avec ses lémures et ses striges. Un cadavre de plus. Un pastaga, les gars, les gars de la Marine ? Trois jaunets et une bière sans faux col ! Et un jeu de cartes ! Les flou-flou de la guenille à Madelon nous ébaubissaient comme des boutonneux. Soyez gentils, j’ai mes nerfs… Une façon de dire qu’elle avait ses ragnagnas. La terrasse était fleurie…

L’enfant. – Il dit plus rien…

La mère. – Jacter donne soif.

Le raconteur. - Le Firmin, on dirait toujours qu’il est aux pièces, qu’il serre des écrous. Si tu n’as pas le temps, tu éternueras dimergue. Sa Clairette a déboulé une marmaille, Elle en avait toujours un sur le chantier. Elle hésitait chaque fois entre la tire-mioche et la faiseuse d’anges. Les mauvaises langues disent que le dernier a un faux air de Robin, ce bourru de garde-champêtre. Pendant qu’elle s’arrondissait, lui, remplissait chez les commerçants des ardoises que ses gains essuyaient douloureusement. De plus, Il ne buvait pas, il pompait et pétunait comme un pompier. J’en aurai à dire et à redire… Ma mère, à la terre et au fourneau, ne nous a pas fini, mes sœurs et moi, moi, le tardillon, l’enfant de vieux. Mon père se torchait la gueule dans la cave avec un trio de cocus et pas mécontents de l’être. Tout ça est sous six empans d’argile, la pierre étouffée par la ronce, les grilles rongées par la rouille. Le chemin du salut est étroit, tortueux, raboteux, on ne s’y engage qu’un à un, celui de la perdition est large, lisse, carrossable pour la montre, la parade, l’apparence… La paroisse tinte la demie… De quelle heure ? Je m’en contrefous… On s’énase contre les vitrines. J’y mètre les proses boulevariques, j’y dérime les laisses provençales, j’y déroule des chants de corde et de cuivre, j’y débobine le fil de ma pensée d’ici à Cucuron-les-Olivettes… Vous m’attendez au bord de mon îlot, rameurs de gondoles des grands magasins, vous m’attendez à la sortie, automates matineux pour régler mon compte, vous m’attendez au coin des rues, acrobates épaulus, souffleurs de flammes, faiseurs de bulles de savon, marchands de marrons, déballeurs de romance rapiécée, endormeurs de loirs, de mulots, de marmottes, de couleuvres, mendigote rousse pour me tenir le crachoir…

L’enfant. – Il doit se rincer le cornet et reprendre son souffle, m’man.

Le raconteur. - J’observe la manœuvre d’un grippeminaud pour prendre une souris. Une souris verte qui court dans l’herbe… Si je l’attrape, cette Minette trotte-menu, je l’emmène au cinoche. Je vous éclaire, les amoureux ? Au fond, j’ai deux bonnes places… Les actualités à peine commencent. Des sentiments et des pistolades… La vie… On te cueille, on te serre à pleines paluches au débarqué, on t’enrôle dans une douteuse aventure, on te moud de coups, on t’enfouit encore vivant dans l’éternité. Non contents de me sabouler d’importance, tous me veulent mesurer les côtes et l’échine avec leur stick et le postérieur avec leur pointure, me régaler la panne de coups de parapluie.

La mère. - C’est pas tout ça, mais si je vais pas aux courses, on mangera des regardelles1.

L’enfant. - J’écoute, merde !

Le raconteur. - Banbancroche et Papataquès… Cinq ans que mon complice d’enfance n’est plus là… Le temps passe vite, tant mieux. Nous étions le Malheur et son double, deux malins sans malice, deux larronneaux en foire… Tant qu’il nous manquera un clou, un rivet, une vis, un boulon, une cheville, avec nous autres, les siphonnés, les fadas à quatre étages, vous aurez toujours tâche. De la besogne, en voulez-vous ?

La mère. - Tu vas rester l’oreille collée à la porte longtemps ?

L’enfant. - Il ramasse son paquet d’habits de relais, son ballot de linge sale, son havresac à astuces, son nécessaire de rimeur et de secours, sa boîte à outils, sa béquille et son couvre-chef, son jeu de quilles, sa misaine… Il siffle son chien…

La mère. - Quel chien ?

L’enfant. - Son chien, m’man. Il siffle son chien et disparait dans les brumes, dans les décors, dans les décombres, dans le maquis…

La mère. - Tu ferais mieux d’ouvrir tes cahiers…

L’enfant. - Je reprends mon collier de force, mon bonnet d’âne, ma chaîne d’arpenteur, mon pantographe, ma sonde, mon peson à contre-poids et mon sifflet à roulette.

La mère. - Tu laisseras ton manteau sur le lit, je rentrerai en dedans la doublure. J’aurai des reprises et des ourlets à refaire.

Le raconteur. - Nous nous fîmes peindre en regard sur la place du Tertre, Miette et mézigue. Je ne sais plus où, j’ai jeté par dessus l’épaule des pièces dans la claire fontaine pour être sûr d’y revenir soupirer et sangloter ma chanson. Les filles deviennent fontaines, mais que deviennent les garçons ? Je deviens un paquet joliment panade, mes goûts, mes appétits se dépravent. Nous avons tous été près d’éclore que je sache, nous sommes nés, nous serons près de lâcher prise, nous sombrerons, même si ce sont toujours les autres qui meurent. C’est comme ça depuis que le globe est globe. Des nantis et des laissés- pour- compte… De là à dire qu’on ne peut rien changer… Pour tout changer, il faut que l’homme change. Ma troupe et moi, avions notre château en ruine, Nous nous passions des poèmes sous le manteau de la cheminée. La Poésie est la panacée contre l’ennui des chemins creux, contre les remords et les regrets, contre les douleurs de l’existence. On se faisait des revenants et des fantômes de rien et des montagnes de tout. Quand les bons souvenirs se ramènent, les mauvais ne sont pas loin. Ce pauvre Sandre a donné un ongle à la machine, elle lui en a pris gros et long comme le bras. Il tournevirait toute la journée avec sa manche droite. Malgré tout, cette affaire a un nez rouge, un pantalon en soufflet, un melon, une liquette à carreaux, une cravate à pois, des péniches bicolores à lacets, une trompette déglinguée. Des saltimbanques qui passaient par là, comme on dit, l’ont enrôlé dans leurs histoires grotesques. Je l’entends encore… J’enfile mon caleçon molletonné, mon falzar en accordéon et ma chemise rouge à pois jaunes, je noue une cravate blanche, je chausse mes ribouis à ressorts, mes bésicles et mon melon de Cavaillon, j’endosse mon manteau de feuilles d’artichaut, je pique sur mon tarin une truffe rubiconde et je sors de mon miroir. Je roule un tour, je roule deux tours, je roule trois tours et le tour est joué. Je me demande comment vivre sa vie ? C’est la première question d’Épictète. À vous la palme, à moi la pigne !

La mère. – il tousse comme un perdu…

L’enfant. – Il crache ses éponges, m’man.

Le raconteur. - J’ai du bon tabac dans ma tabatière… J’ai du bon tabac… Si peu, pas plus gros que rien, peut-être de quoi bourrer un calumet. La bonne blague. Mon galetas, un trou à rats, à l’angle d’un boulevari et de la torpeur d’une passible2 impasse où soupirent des talons-aiguilles. De mon peautre mangé aux punaises, je m’emberlificote dans les histoires d’un papier peint en loques et des taches d’humidité. Chaque époque a son mauvais mal, peste noire, choléra, syphilis, tuberculose… Quatre horizons, quatre murs, quatre planches… Il n’y a pas plus d’amour là-dedans que dans l’œil de bronze d’un page retourné, d’un mignon de couchette d’Henri III, d’un ange gardien, d’un Giton, d’un bardache, d’un Ganymède, d’un marjolet qui s’est fait sauter la digue en revenant de Nantes à Montaigu. De Nantes à Montaigu, la digue, la digue… De Nantes à Montaigu, la digue du cul.

La mère. - Ça commence à bien faire…

L’enfant. - Il est parti, m’man.

La mère. - Un peu ça va, après ça fatigue.

 

 

Notes

1 - Regardelles : repas insignifiant ou imaginaire.

2 - Passible : capable d’éprouver la douleur et le plaisir.

 

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Commentaires :

  20- La halte par Catherine Andrieu

Il y a, dans ce texte, une voix éparse, un homme qui s’effrite et se relève dans la même phrase, comme si la parole elle-même était béquille, musette, canne claudicante qu’il traîne dans ses haltes. Entre la mère qui guette, l’enfant qui réplique, et lui, le raconteur, se déploie un théâtre de bribes : une oralité en éclats, de mémoire et de fatigue, où les mots sont la dernière façon de tenir debout, de ne pas s’effacer dans la poussière.

Miette — la bien-aimée — traverse l’œuvre comme une ombre filigranée. Elle est l’absente qui structure la parole, le noyau du manque qui contraint à parler, encore et toujours. Trente années sans elle, trente années à radoter pour la retenir dans l’air des syllabes. L’enfant dit qu’elle est partie « en miettes » dans le ciel : innocence cruelle, sagesse naïve qui déploie le deuil sous forme de constellation. Le langage vacille, mais c’est justement dans ce vacillement qu’il s’invente, que le raconteur trouve une langue qui s’écorche et qui rayonne.

Il y a là une esthétique du rebut et du fragment : les cageots vides, les fruits abîmés, les restes de marché, les paroles jetées comme des trognons. Mais l’art de Vitton — et du raconteur qu’il met en scène — consiste à recueillir ces restes pour en faire un festin sonore. Le monde est fait d’épluchures, et pourtant, c’est à travers elles qu’on perçoit la vérité d’une existence : toujours en marge, toujours bancroche, mais irréductiblement vivante.

Sous les images triviales, percent les éclats de philosophie : l’Occase qui file, la Beauté injuriée et soudain reconnue, Épictète qui surgit entre deux verres de pastis. Le texte n’oppose pas la sagesse antique et la gouaille populaire, il les mêle, comme on mêle le vin et l’eau dans une cruche ébréchée. De ce mélange naît une lucidité qui ne se donne pas de leçons, mais qui se dépose dans les failles de la parole.

Le raconteur est clown et prophète. Ses métamorphoses — manteau d’artichaut, cravate à pois, nez rouge, chemise de saltimbanque — disent l’ultime résistance de l’homme qui refuse de céder à l’anéantissement. Il se costume de dérision pour survivre, comme si le grotesque devenait la seule tenue possible face au tragique. Son rire est une toux, son tabac un reste d’air, et ses histoires s’enroulent comme une spirale qui finit par se perdre dans le silence.

La halte, c’est ce temps suspendu où la parole se consume en elle-même, où le souffle devient mémoire, où l’enfant guette et la mère soupire, tandis que l’homme parle encore pour retarder la chute. Il disparaît dans la brume des décors, mais ce qui reste, c’est l’empreinte de sa voix : une mosaïque de douleur, de gouaille et de tendresse, qui fait de la misère une poésie et de l’oubli un chant.

Il y a, dans cette polyphonie, la leçon discrète d’une humanité nue : pour tout changer, il faut que l’homme change, dit-il. Mais avant de changer le monde, il s’agit de sauver ce peu d’étincelle dans les mots, cette lueur de survivance qui fait de l’oralité une planche de salut. Alors la halte n’est pas une fin : elle est un passage, une dernière scène où la langue, même ébréchée, même fatiguée, s’érige comme un rempart contre la nuit.

Catherine Andrieu


  20- La halte par Lalande patrick

Lecture et musique électro acoustique. https://youtu.be/qjvHjXrmrtU?si=gHPZfpUDrL_D0So7


 

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