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Songes magnusiens VIII
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 Article publié le 28 septembre 2025.

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Songes magnusiens VIII

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  Songes magnusiens VIII par Catherine Andrieu

Il y a dans ces fragments magnusiens l’allure d’un empire intérieur, une Rome transposée du marbre à la chair, de l’Histoire au rêve. L’évidence d’un souffle antique y traverse le poème, mais déplacée, décentrée, rendue intime. « Issue du patriciat », Drusilla surgit d’une lignée qui n’a rien de social ni de politique : elle ne vient pas d’une généalogie inscrite dans les tables de la cité, mais « d’un patriciat hautement subjectif » (p. 1218). La noblesse ici est intérieure, irréductible à toute appartenance contextuelle. Elle est, comme l’écriture elle-même, une souveraineté de solitude. En ce sens, Drusilla se tient à l’écart des déterminations : elle s’érige dans une gloire nue, détachée de la foule comme du temps. Elle incarne l’aristocratie de l’être, une dignité qui ne demande aucun sceau.

La beauté, cependant, ne suffit pas à dire Drusilla. Le poème le souligne : elle est « au-delà de la beauté et de l’incandescence, au-delà de l’énigme, mais dans l’épaisseur du mystère ». La formule est capitale : l’énigme appelle une solution, le mystère demeure. Drusilla est ce qui résiste à l’élucidation, ce qui habite l’arcane et s’y retire. Elle ne s’offre jamais tout entière, elle n’est pas donnée à l’œil, elle est ce qui excède la vision même quand elle la fonde. Elle est l’objet et l’espace du regard, ce qui oriente le « champ oculaire » sans jamais l’assouvir. « Mon champ oculaire n’est toujours pas saturé », écrit Magnus : signe que le désir n’est pas un comble mais un gouffre, un appel sans fin.

Autour d’elle se déploient des attributs qui sont moins des accessoires que des atmosphères. « Parfum drusillien autour de mon col romain », « souvenirs drusilliens tandis que je traverse la Ville ». Drusilla n’est pas seulement un corps présent : elle est rémanence, halo, persistance. Elle est ce qui s’attache aux choses, ce qui hante l’espace urbain, ce qui parfume la mémoire. Elle traverse l’écriture comme une onde subtile, laissant des traces plus fortes que l’événement. À son contact, la narration se défait : « retrait de la narration à nouveau lors de l’apparition de Drusilla ». L’écriture se suspend devant l’éclat de l’apparition. « L’écume de l’écriture entoure ses tarses… » : non pas l’emprise de la description, mais l’abandon du langage à une présence qu’il ne peut contenir.

Magnus, dans ce théâtre intérieur, interroge la Gloire : « peut-on être aimé par la Gloire ? » Cette question déplace l’amour du corps à l’abstraction, du visible à l’idéal. Comme si aimer Drusilla, c’était aimer ce qui dépasse Drusilla, ce qui fait d’elle non une femme seulement, mais une figure de la gloire elle-même. Elle n’est pas un objet d’amour, mais la transmutation de l’amour en grandeur, la métamorphose du désir en empire. À travers elle, le poète éprouve cette tension entre l’intime et l’universel, entre la brûlure du corps et l’ampleur du ciel.

Car Drusilla est « tout aussi impériale que post-impériale », « tout aussi projetée que la narration ou l’Odyssée ». Elle est figure double, charnière des temps, pont entre l’Histoire et ce qui la déjoue. Elle condense la mémoire romaine, mais elle la propulse hors du temps. Elle est à la fois légende et futur, archétype et projection. Son corps est déjà mythe, et son nom, déjà épopée. Par elle, l’Empire n’est plus affaire de nations ni de conquêtes : il devient l’architecture d’un regard, la topographie d’un désir, la cité intérieure du poème.

C’est pourquoi la conclusion retentit avec une force tranquille : « L’Empire est là, légitime. » Non pas l’Empire des frontières ni des armées, mais l’Empire d’une présence qui s’impose. Légitime, parce que rien ne saurait le contester : ni l’Histoire, ni le langage, ni même la fuite des siècles. Cet empire-là ne s’effondre pas, parce qu’il se fonde dans l’intime, dans la relation entre un sujet et une figure, entre un poète et son apparition. Drusilla est empire. Et Magnus, dans l’acte d’écrire, devient son territoire.

Stéphane Pucheu, dans ces Songes magnusiens, ne livre pas une suite de fragments anecdotiques. Il élabore une poétique du pouvoir intérieur, une méditation sur ce qui légitime l’existence et la parole. Drusilla n’est pas un personnage : elle est le nom d’un mystère, l’autre face de l’écriture, l’énigme d’une gloire intime. Ce n’est pas l’Histoire qui parle ici, mais ce qui, de l’Histoire, demeure en nous comme empire invisible. Rome s’est déplacée dans une femme, et cette femme s’est déplacée dans le poème. Ainsi s’accomplit l’Empire, ainsi se légitime l’écriture.

Catherine Andrieu


 

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