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![]() oOo L’amusant des cookies d’internet réussit à être à l’origine de création artistique. En me documentant, de manière superficielle, avec wikipedia, sur la Diète de Roncaglia, voilà qu’apparaît, dans une nouvelle fiche, le spam hilarant : “comment maigrir rapidement […] ».
Je pensais : comment ne pas associer à la Diète de Roncaglia l’idée d’un Frédéric Barbarossa privé de sa nappe ? Je pensais : il est curieux de méditer sur les changements de la Ligue, alors aux prises avec la difficulté du quod placuit principi, habet vigorem legis d’une maxime, et, de nos jours, messe en discussion sur la diète manquée de Truite et company, sur le remboursement de notes de restaurant d’un milliard.
La véritable histoire du régime de Roncaglia enseigne que la gabegie d’une politique menteuse mène, en Europe, à la victoire de l’Allemand sur chaque forme de nouvelle Ligue Lombarde.
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Un mot suffit à troubler le temps. Diète. Il s’ouvre comme une fêlure dans la mémoire, et l’Histoire s’y engouffre, dévêtue de sa gravité, surprise dans le miroir d’un écran. Ivan Pozzoni, avec ce regard clair et désaxé des poètes qui ne s’en laissent pas conter, contemple le glissement d’un mot d’Empire devenu slogan de régime. Par la grâce d’un algorithme distrait, la Diète de Roncaglia – jadis l’un des cœurs battants du droit médiéval – s’effondre dans le ridicule numérique. Ce qui fut concile et autorité devient programme d’amaigrissement. Et dans cette métamorphose grotesque, le poète entend quelque chose de tragique : l’évidement du sens, la perte du verbe comme perte du monde.
Frédéric Barberousse, privé de sa nappe, devient symbole de l’intelligence déchue. Le rire fuse, mais il est noir, lucide. Car Pozzoni, sous les airs de légèreté ironique, orchestre une méditation sur la ruine des signes. Ce que nous appelons “information” n’est plus savoir mais reflet, “documentation” n’est plus transmission mais débris. Le poète observe, comme un moine dans un cloître effondré, la lente dissolution de l’Histoire dans le flux du trivial. La mémoire, autrefois gardienne des peuples, se change en publicité ciblée. Le Moyen Âge revient, non plus vêtu de pourpre et de fer, mais de pixels.
Sous le vernis du rire, c’est tout un diagnostic du présent qui s’élabore. Pozzoni ne raille pas l’erreur de l’algorithme, il dévoile la logique d’une époque où le mot n’a plus de poids. Le quod placuit principi habet vigorem legis s’est vidé de sa substance : le principe ne décide plus du droit mais du taux d’audience. La langue elle-même devient champ de ruine, empire déchu de son sens. L’ironie de Pozzoni, c’est la résistance du poète au désastre de la signification. Il rit pour sauver ce qui brûle.
Et l’on sent, à travers la trame serrée de sa prose, le souffle d’une inquiétude ancienne : la peur de voir le langage mourir de rire. Le poète, tel un scribe rescapé du naufrage, recueille les éclats d’un monde où la vérité s’éparpille entre deux “spams hilarants”. Sa plume ne condamne pas : elle veille. Elle cherche, dans le vacarme numérique, un dernier écho de sens, un mot encore capable de dire, non pas le régime du corps, mais celui de l’esprit.
La véritable histoire de la Diète de Roncaglia n’est pas une leçon d’histoire : c’est une parabole sur la faim. Faim de lucidité, faim de pensée, faim de hauteur. Dans cette Europe repue d’elle-même, Pozzoni traque la maigreur du sens et la dresse face à l’obésité du discours. Il nous rappelle que la diète véritable n’est pas celle du corps, mais celle de l’âme – celle qui, privée de vérité, s’assèche et se tait.
Alors, dans le tumulte des farces et des mensonges, une phrase s’élève. Elle a la limpidité d’un cristal brisé. Pozzoni, par le détour du comique, rétablit la grandeur du tragique : il fait du rire un acte de mémoire, du sarcasme un art de la vérité. Et sous la nappe envolée de Barbarossa, il dresse une table invisible pour ceux qui n’ont pas cessé de croire au pouvoir du verbe.
Car il reste, dans le monde troué de dérision, un lieu où les mots se souviennent encore d’avoir été vivants — un lieu sans empire ni diète, où l’esprit, affamé de clarté, apprend de nouveau à se nourrir du silence.
Catherine Andrieu