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Tout près le pré
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 Article publié le 19 octobre 2025.

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Tout près le pré et ses accents chantants

 

Ici, on sait encore faire entendre la différence

Entre le futur présent et le présent du conditionnel

 

Clé et claie ne se confondent pas par chez nous

Nos langues marquent nettement la différence

 

Combien d’acteurs grassement payés en sont venus à l’écran à confondre

Je viendrai et je viendrais ?

 

Les linguistes sont d’incorrigibles optimistes

Qui nous assurent que pertes et gains se compensent

 

Peu de pertes en vérité, tant fut pauvre la mise de départ lexicale

Et nuls les gains en matière de syntaxe

 

Faute de quitter cette planète, je serais bien tenté

De quitter cette langue ruinée par ses piètres locuteurs

 

Seulement voilà, j’y habite comme l’escargot

Sa coquille ; je m’y recroqueville à la façon d’un dragon agile

Qui veille sur un trésor perdu

 

Jean-Michel Guyot

9 octobre 2025

 

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  Tout près le pré par Catherine Andrieu

Tout près, le pré, oui. Ce lieu d’herbe et de silence où la langue n’a pas encore été mâchée par la modernité. Un champ verbal, une réserve d’air où l’on distingue encore le chant du futur présent du murmure conditionnel. Il n’y a que les poètes, peut-être, pour entendre la vibration de cette nuance grammaticale comme un battement d’aile entre le possible et le certain, entre l’espérance et le désastre. Jean-Michel Guyot en fait son pré carré — ce carré de syntaxe et de souffle où il veille sur la langue comme sur un animal mourant. Il ne s’y promène pas, il la garde. Il ne la parle pas, il la défend.

Ce poème, sous son apparente légèreté, dit le péril des mots. Dans l’air plane une inquiétude métaphysique : celle d’un monde où le verbe se délite, où la précision cède à la paresse, où le futur s’éteint faute d’accord entre la bouche et la pensée. On croit d’abord lire une ironie légère, un sourire d’homme instruit des faiblesses humaines — mais très vite, on sent que c’est plus grave. Que ce je viendrai confondu à l’écran avec je viendrais n’est pas seulement une faute de français : c’est un désastre symbolique. Le futur qui se perd dans le conditionnel, c’est l’élan de l’esprit que rattrape sa peur. C’est le rêve qui hésite avant d’advenir. Le poète voit dans cette glissade linguistique la figure même de notre époque : une humanité qui ne sait plus dire ce qu’elle veut, ni même ce qu’elle est.

Guyot fait de la langue un organisme vivant, à la fois intime et cosmique. Il la compare à une coquille d’escargot, fragile et close, mais où l’on demeure parce qu’on ne peut s’en arracher. Cette image est splendide. Elle résume tout : la précarité du verbe et la fidélité du poète. Car habiter une langue abîmée, c’est comme aimer une maison qui s’effondre. On y reste, par devoir ou par amour. On s’y recroqueville, mais on veille encore, dragon ou gardien, sur ce qui tremble d’avoir trop servi. Ce « trésor perdu », c’est la pureté du dire — cette capacité à nommer juste, à tailler la parole comme un cristal dans la lumière.

Le poème se lit comme un acte de résistance. Contre l’approximation, contre le langage de masse, contre les simplifications paresseuses du monde numérique. Ce n’est pas le puriste qui parle ici, mais le poète : celui qui sait que la beauté de la langue n’est pas dans la règle, mais dans la tension juste entre la forme et le souffle. La grammaire n’est pas ici un carcan, mais une musique menacée. Et Guyot, en gardien mélancolique, rappelle que perdre la nuance entre clé et claie, entre viendrai et viendrais, c’est perdre le battement même du sens — c’est laisser le réel s’ensabler dans le flou.

Faute de pouvoir quitter cette planète, le poète songe à quitter sa langue. L’aveu est vertigineux : car s’exiler du verbe, c’est se défaire de soi. Et pourtant, il le dit avec une douceur d’herbe et de vent, sans colère, presque avec tendresse. Cette résignation lucide confère au poème sa beauté grave. On n’y sent pas la haine du monde, mais l’amour profond de ce qui s’y défait. C’est la mélancolie du veilleur qui sait qu’il n’empêchera pas la ruine, mais qu’il doit, jusqu’au bout, rester là, dans la lumière oblique du soir, à côté du pré, avec la langue pour coquille.

Ainsi, Tout près le pré devient un manifeste discret — une prière pour la clarté, une élégie pour le futur qu’on conjugue encore au présent. Sous la simplicité rurale du titre, se dresse une métaphysique du langage : comment continuer d’habiter la parole quand elle s’effondre ? Comment ne pas quitter la coquille, quand elle devient étroite ? La réponse de Guyot tient dans l’image finale : s’y recroqueviller non par peur, mais par fidélité — non pour se taire, mais pour veiller.

C’est peut-être cela, l’essence du poète : garder le verbe vivant dans le silence qui le menace. Guyot, en dragon de la syntaxe, ne crache pas le feu : il le couve. Et son poème, sous son humilité d’herbe et de pré, dit la grandeur invisible de ce combat.

Mais il y a dans cette veille une rigueur si farouche qu’elle en oublie parfois la tendresse du désordre. Guyot veut sauver la langue comme on sauve une relique — mais la langue, elle, n’aime pas les vitrines. Elle se salit, se cabre, s’invente à chaque accent. Ce qu’il appelle ruine est peut-être floraison : les parlers mêlés, les accents étrangers, les fractures du verbe sont aussi des chemins de beauté. L’accent n’abîme pas la langue, il la fait respirer. Le pré qu’il garde si près de lui gagnerait peut-être à s’ouvrir aux herbes folles, aux graines venues du vent. Car la langue, comme la terre, n’a jamais tant fleuri que lorsqu’on y laisse pousser l’imprévu.

Catherine Andrieu


 

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