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La moule et le maquereau
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 Article publié le 19 octobre 2025.

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La moule ancre son soir dans le creux des loches,
Petite maison noire où le foutre compose
Des mémoires nacrées, des soupirs soutenus,
Elle garde la pose comme on garde nu son cul.

Le maquereau fend l’aube en bande organisée,
Arc de printemps vif, messager pressé,
Il chante en éclats la pute et le tapin,
Trace des comètes sur la face des catins.

L’une écoute le monde en silence ligotée,
L’autre court l’horizon, rouleau après roulée.
Ils se croisent souvent, dans un biz commun :
la peau d’une torgnole, l’ombre d’une main.

La moule offre un abri, le maquereau rapporte
Le sel des bandaisons, la rumeur des cloportes.
Et la rue, en témoin, ramasse leurs paroles :
une lente turlute, un voyage qui cajole.

Ainsi vont, côte à côte, deux vies en cadence —
l’ancrage et le passage, la retenue et la danse.
Ni mieux ni moins, simplement accordés :
un bivulve qui suinte pour son jules érigé.

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  La moule et le maquereau par Catherine Andrieu

Sous les couleurs fauves de la toile, un couple improbable se cambre dans la lumière. Les bleus et les roses, les bruns et les noirs se livrent bataille — comme s’ils rejouaient sur la toile l’antique mariage du désir et du dégoût, de la tendresse et du commerce. Tout vacille, tout s’arrache : le pinceau a faim de chair. Et cette faim, Jacques Cauda l’écrit.

La moule et le maquereau, couple d’eau et de trottoir, de mer et de ruelle. Elle s’ancre, il file. Elle recueille, il traverse. Entre eux, l’échange est un pacte de survie — un commerce viscéral où la tendresse a la forme d’une morsure et la fidélité celle d’une passe. Chez Cauda, le verbe rutile d’un éclat sale et sacré à la fois. Il a l’odeur des ports, des chambres sans rideaux, des ventres ouverts sur la marée.

La peinture répond au poème comme un cri muet. Ces fesses éclatées de rose, offertes au bleu strié des draps, ne sont pas obscènes : elles disent la force d’être là, dans le corps, dans l’acte, dans la nécessité d’un geste qui déchire la nuit. Les aplats violents, les contours disloqués témoignent d’une vision qui refuse le mensonge du beau. Car le beau, ici, n’est pas ce qui rassure, mais ce qui met le feu.

Dans ce couple poétique, la moule — abri noir, temple charnel, coquille maternelle — incarne la patience du monde, son repli, son écoute. Le maquereau — poisson d’argent, coup de sang, vitesse — en est la part errante, la lame. Ensemble, ils rejouent le vieux mythe de la création : le féminin, lieu du secret ; le masculin, flèche de passage. De leur union naît non pas un enfant, mais une lumière poisseuse, une conscience trouble.

Cauda peint et écrit au même endroit : à la jointure du sexe et de la pensée. Il ne décrit pas, il sculpte dans la boue du réel une figure de vérité. Son verbe est pictural, saturé, charnel ; ses traits, poétiques, fragmentés. Dans cette fusion, il y a tout : la gouaille des trottoirs, la métaphysique des bordels, la mélancolie du marin qui a trop vu de ports.

Et si le poème semble chanter la vulgarité, c’est pour mieux révéler la tendresse qui s’y cache. Car entre la moule et le maquereau se joue une fidélité minérale, une entente d’écume et de pavé. Leurs gestes disent ce que le monde tait : la dignité obscure du plaisir, la noblesse d’un abîme partagé.

La toile, elle, prolonge cette musique charnelle : la couleur s’y fait cri, la chair s’y fait prière. Dans ce fragment d’aube violente, la peinture parle la même langue que le poème : celle du frottement entre le sacré et le trivial, l’humain et l’animal, la tendresse et la turpitude.

Ainsi, Cauda trace son évangile de la fange, sa liturgie de la ruelle. Il fait de l’étreinte un cosmos, du foutre une étoile, du trottoir une mer. La moule et le maquereau deviennent les saints d’un monde sans Dieu — les apôtres du désir comme seule prière possible.

Et c’est là que tout s’éclaire : dans la déchirure colorée d’un cul peint, dans la scansion rythmée d’un vers qui rit du tragique. Ce n’est plus l’érotisme, c’est l’existence même — tordue, risible, sublime — qui trouve enfin son visage.

Catherine Andrieu


 

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