Ils rient à faire se déchirer la lumière par Catherine Andrieu
Ils rient — et déjà le monde respire à nouveau. Rire, ici, n’est pas simple éclat, mais geste de résistance, battement du cœur contre la matière sombre. Le rire fissure la torpeur, fait s’ébruiter la lumière. Il devient acte ontologique, protestation de vie contre la pesanteur de tout. Ces enfants du présent — ces rieurs que Devanlay nomme sans les nommer — rient pour ne pas mourir, pour que le réel ne se fige pas tout à fait dans la servitude du sérieux. Ils rient pour les absents, pour les muets, pour les vaincus. Leur rire est un champ de bataille sans blessure, un souffle qui refuse la loi des punitions.
Dans cette première lumière, le poète s’avance, heurté à ce qu’il regarde. Il se cogne au ciel comme on se cogne à une vérité devenue trop étroite pour y loger son âme. Le ciel — miroir et adversaire — se désarticule. Il devient un corps malade, lourd de fatigue, chargé de la nostalgie de son immensité. Et l’homme qui lève les yeux s’y cogne jusqu’à l’étourdissement. Ce geste de heurt, si simple en apparence, concentre tout : la lucidité, la démesure, la tendresse impuissante du vivant qui cherche un toit dans l’absolu. Devanlay sait dire cet accroc du quotidien au métaphysique, ce moment où le banal devient matière d’infini, où la plainte devient comédie cosmique.
Plus loin, le vieil olivier renaît — et tout recommence dans la mémoire du vent. L’arbre, ce survivant, porte sur ses branches la lente sagesse des siècles. Le moulin, lui, s’ennuie, privé du parfum du blé. Entre l’immobile et le mouvement, Devanlay glisse la poésie comme un chant de réconciliation : il n’y a pas de défaite, il n’y a que des métamorphoses lentes. L’olivier s’est refait une santé, la lumière enfile son habit du dimanche, et le monde s’y reconnaît encore un peu. Sous la simplicité des images, se joue une philosophie du recommencement : être, c’est transmettre le souffle à ce qui vient après soi, même sans moisson, même dans le vent seul.
Puis vient l’ironie tendre — le chien, ses gens, la pierre, le pollen. Tout devient image d’un ordre absurde et gracieux. Le soleil, las, trempe ses ailes, se nettoie de son éclat avant de repartir “en goguette”. Le réel s’y fait familier, presque drôle, et pourtant hanté par une gravité secrète. L’étoile songe, les maîtres obéissent au chien : tout se renverse pour mieux retrouver l’équilibre du vivant. Devanlay compose ici un monde qui rit de lui-même pour ne pas se rompre — un monde où les pierres, les bêtes, les poubelles, les chaudières et les portes deviennent des présences. Le poète écoute jusqu’aux objets : il entend leur fatigue, leur patience, leur dignité. Dans cette orchestration du trivial, il y a un art rare — celui d’aimer le réel jusque dans ses gonds, jusque dans ses grincements.
Et soudain, la pensée surgit, nue, presque aphoristique :
« Le penser pense soit mais il pourrait tout aussi bien s’étouffer divaguer folâtrer ou jouir… »
C’est le cœur du recueil. Le poète ne sépare pas la pensée du rire, ni le concept du tremblement. Il ne cherche pas à conclure, mais à habiter la vibration de ce qui ne se sait pas encore. Penser, ici, n’est plus un effort : c’est une danse.
Alors, la musique s’en mêle. Le jazz entre comme un feu bleu dans la langue. Coltrane, la contrebasse, le jaseur et la djazzeuse : tout devient rythme, liberté, extase. On ne lit plus — on écoute. Le poème devient solo, riff de saxophone, cri contenu. “Sur son banc l’enfant commence à se souvenir qu’un de ces jours il le sera, le jazz, à lui tout seul.” C’est toute la poésie de Devanlay : un apprentissage du souffle, une initiation au rythme du monde. L’enfant deviendra le jazz comme le poète devient le verbe : par métamorphose lente, par écoute infinie.
Et enfin, la chute sublime :
« L’univers, ça tient à si peu de choses… »
Cette phrase résume tout l’art du poète. La démesure cosmique se réduit à une poignée d’atomes, à un sourire d’ange, à un nuage de pollen. L’univers devient une métaphore du fragile. Il ne tient que par le regard aimant que nous posons sur lui. La beauté n’est pas au-delà, mais dans le tremblement même de la matière qui se souvient d’avoir été lumière. “Créer, décréer, créer de nouveau” — telle est la respiration de l’être. Dans ce mouvement, l’univers goûte au néant, mais pour mieux recommencer encore.
Reynald Devanlay écrit comme on respire après un orage. Il invente une sagesse du rire, une métaphysique de la joie inquiète. Il fait danser la pensée sur la crête du dérisoire, il redonne voix à tout ce qui bruisse, même à ce qui n’a plus lieu. Ses poèmes sont des abris, des respirations du monde, des lucarnes ouvertes sur le mystère.
Et dans le silence qui suit le dernier vers, on entend encore ce rire — ce rire d’enfants, d’arbres, d’étoiles — ce rire qui fait se déchirer la lumière pour qu’entre, enfin, la tendresse du réel.
Catherine Andrieu
Ils rient à faire se déchirer la lumière par Lalande patrick
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Ils rient — et déjà le monde respire à nouveau. Rire, ici, n’est pas simple éclat, mais geste de résistance, battement du cœur contre la matière sombre. Le rire fissure la torpeur, fait s’ébruiter la lumière. Il devient acte ontologique, protestation de vie contre la pesanteur de tout. Ces enfants du présent — ces rieurs que Devanlay nomme sans les nommer — rient pour ne pas mourir, pour que le réel ne se fige pas tout à fait dans la servitude du sérieux. Ils rient pour les absents, pour les muets, pour les vaincus. Leur rire est un champ de bataille sans blessure, un souffle qui refuse la loi des punitions.
Dans cette première lumière, le poète s’avance, heurté à ce qu’il regarde. Il se cogne au ciel comme on se cogne à une vérité devenue trop étroite pour y loger son âme. Le ciel — miroir et adversaire — se désarticule. Il devient un corps malade, lourd de fatigue, chargé de la nostalgie de son immensité. Et l’homme qui lève les yeux s’y cogne jusqu’à l’étourdissement. Ce geste de heurt, si simple en apparence, concentre tout : la lucidité, la démesure, la tendresse impuissante du vivant qui cherche un toit dans l’absolu. Devanlay sait dire cet accroc du quotidien au métaphysique, ce moment où le banal devient matière d’infini, où la plainte devient comédie cosmique.
Plus loin, le vieil olivier renaît — et tout recommence dans la mémoire du vent. L’arbre, ce survivant, porte sur ses branches la lente sagesse des siècles. Le moulin, lui, s’ennuie, privé du parfum du blé. Entre l’immobile et le mouvement, Devanlay glisse la poésie comme un chant de réconciliation : il n’y a pas de défaite, il n’y a que des métamorphoses lentes. L’olivier s’est refait une santé, la lumière enfile son habit du dimanche, et le monde s’y reconnaît encore un peu. Sous la simplicité des images, se joue une philosophie du recommencement : être, c’est transmettre le souffle à ce qui vient après soi, même sans moisson, même dans le vent seul.
Puis vient l’ironie tendre — le chien, ses gens, la pierre, le pollen. Tout devient image d’un ordre absurde et gracieux. Le soleil, las, trempe ses ailes, se nettoie de son éclat avant de repartir “en goguette”. Le réel s’y fait familier, presque drôle, et pourtant hanté par une gravité secrète. L’étoile songe, les maîtres obéissent au chien : tout se renverse pour mieux retrouver l’équilibre du vivant. Devanlay compose ici un monde qui rit de lui-même pour ne pas se rompre — un monde où les pierres, les bêtes, les poubelles, les chaudières et les portes deviennent des présences. Le poète écoute jusqu’aux objets : il entend leur fatigue, leur patience, leur dignité. Dans cette orchestration du trivial, il y a un art rare — celui d’aimer le réel jusque dans ses gonds, jusque dans ses grincements.
Et soudain, la pensée surgit, nue, presque aphoristique :
« Le penser pense soit mais il pourrait tout aussi bien s’étouffer divaguer folâtrer ou jouir… »
C’est le cœur du recueil. Le poète ne sépare pas la pensée du rire, ni le concept du tremblement. Il ne cherche pas à conclure, mais à habiter la vibration de ce qui ne se sait pas encore. Penser, ici, n’est plus un effort : c’est une danse.
Alors, la musique s’en mêle. Le jazz entre comme un feu bleu dans la langue. Coltrane, la contrebasse, le jaseur et la djazzeuse : tout devient rythme, liberté, extase. On ne lit plus — on écoute. Le poème devient solo, riff de saxophone, cri contenu. “Sur son banc l’enfant commence à se souvenir qu’un de ces jours il le sera, le jazz, à lui tout seul.” C’est toute la poésie de Devanlay : un apprentissage du souffle, une initiation au rythme du monde. L’enfant deviendra le jazz comme le poète devient le verbe : par métamorphose lente, par écoute infinie.
Et enfin, la chute sublime :
« L’univers, ça tient à si peu de choses… »
Cette phrase résume tout l’art du poète. La démesure cosmique se réduit à une poignée d’atomes, à un sourire d’ange, à un nuage de pollen. L’univers devient une métaphore du fragile. Il ne tient que par le regard aimant que nous posons sur lui. La beauté n’est pas au-delà, mais dans le tremblement même de la matière qui se souvient d’avoir été lumière. “Créer, décréer, créer de nouveau” — telle est la respiration de l’être. Dans ce mouvement, l’univers goûte au néant, mais pour mieux recommencer encore.
Reynald Devanlay écrit comme on respire après un orage. Il invente une sagesse du rire, une métaphysique de la joie inquiète. Il fait danser la pensée sur la crête du dérisoire, il redonne voix à tout ce qui bruisse, même à ce qui n’a plus lieu. Ses poèmes sont des abris, des respirations du monde, des lucarnes ouvertes sur le mystère.
Et dans le silence qui suit le dernier vers, on entend encore ce rire — ce rire d’enfants, d’arbres, d’étoiles — ce rire qui fait se déchirer la lumière pour qu’entre, enfin, la tendresse du réel.
Catherine Andrieu
Lecture dans le silence. https://youtu.be/mlunbJFgPaw?si=APoHAsOPIf-4-QU4