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L'art d'être presque aimée
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 Article publié le 9 novembre 2025.

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à la mémoire de Jean-Marie

 

 

J’ai grandi dans un pays d’entre-deux, là où les lèvres promettent et se taisent aussitôt, où la main qui approche garde un doigt sur la serrure.

J’y ai appris l’art ancien d’être presque aimée.

 

J’étais cette jeune femme qui offrait aux amis une lumière oblique : un rire posé juste assez près pour chauffer, mais toujours un pas en arrière pour ne pas brûler. Je savais te regarder longuement sans choisir la rive ; je savais faire miroiter la possibilité d’un « nous » comme on fait tourner un galet entre les doigts — lisse, rassurant, sans jamais le lancer. J’appelais cela prudence. C’était une liturgie plus secrète : la peur d’être trouvée insuffisante si je devenais réelle.

 

On m’avait donné, très tôt, une échelle mal calibrée : je montais deux barreaux d’espoir et redescendais par trois de honte. Alors j’entretenais l’ambiguïté comme on garde une veilleuse dans une chambre d’enfant : pas de nuit totale, pas de jour franc. Je savais que l’espoir, même mince, retient ; et je me disais que, si tu restais à portée de peut-être, tu ne verrais pas le défaut dans mon cœur, cette couture grossière qui bâille.

 

Je te disais : « plus tard », « peut-être », « laisse-moi le temps ». En vérité, je t’essayais — ou je m’essayais à tes yeux. Chaque geste tendre devenait examen, chaque compliment, suspect, chaque preuve d’affection, renvoyée au doute. J’avais besoin de toi comme d’un miroir — mais un miroir légèrement piqué, qui floute les bords. Si tu m’aimais trop clairement, je détournais le visage ; si tu t’éloignais, je me mettais à briller. Je t’apprenais à marcher dans ma météo : averses fines, éclaircies brèves, baromètre immobile.

 

Je portais un petit empire à l’intérieur, un empire de craie : il suffisait d’un souffle pour qu’il neige. Alors j’ai perfectionné la technique : sourire jusqu’au seuil, retenir la clé, répondre au message juste après le crépitement de ton attente, parler de la beauté d’un futur comme d’une ville lointaine où nous n’irions jamais, mais que nous connaissions par ses cartes postales. Ainsi tu restais, et je pouvais me dire que je n’étais pas entièrement seule. Ainsi je n’étais pas rejetée — seulement ajournée.

 

La vérité : je ne me croyais pas digne de l’eau claire. Je préférais boire au bord, dans les remous, là où la vase trouble les contours. L’eau trouble pardonne : elle ne te renvoie pas ton visage. L’eau claire, elle, te dit « regarde ». Et moi je ne supportais pas ma netteté.

 

Alors j’ai passé ma jeunesse à tisser des fils entre moi et ceux que j’aimais sans oser l’avouer : des fils d’or et de réserve, tendus juste assez pour vibrer au moindre geste. Quand tu riais, la toile s’illuminait ; quand tu approchais trop, j’ajoutais un nœud. C’était mon artisanat : maintenir le désir vivace, éviter l’évidence, ne jamais laisser l’amour s’asseoir à table. Je vivais de prémices, d’esquisses, de vestibules. J’avais peur qu’une porte ouverte donne sur une pièce vide où je ne vaudrais rien.

 

Parfois, la nuit, je m’essayais au courage : j’imaginais dire « viens » d’une voix pleine. Le mot gonflait, se heurtait au plafond, redescendait sur moi avec la bruine de mes vieux serments : « n’exige rien, n’expose rien ». Alors je remettais le masque : une douceur qui recule, une franchise en clair-obscur, une bonté qui sait s’éclipser.

 

Tu m’as souvent crue cruelle. Je ne l’étais pas. J’étais brisée avec délicatesse, et je te protégeais de la lame que je portais. Je pensais t’épargner la déception en me laissant à l’état de promesse — comme ces fruits qui mûrissent sans être cueillis, pourrissent d’être beaux trop longtemps. Je me disais : tant que demeure l’espoir, il demeure le lien ; tant qu’il demeure le lien, je ne tombe pas.

 

Un jour pourtant, la fatigue est venue, pareille à une marée qui range le rivage. À force d’osciller, j’avais le vertige ; à force de vivre sous condition, j’avais éteint mes propres lampes. J’ai compris que l’ambiguïté n’était pas un refuge mais un jeûne : je survivais à l’amour sans jamais m’en nourrir. Et la honte s’est montrée au grand jour — non pas la honte d’être aimée, mais la honte de m’être tenue si longtemps à distance de ce qui m’aurait sauvée.

 

Alors j’ai pris mon visage à deux mains, comme on recueille de l’eau. J’ai essayé d’y voir une enfant qui réclame simplement qu’on la prenne au sérieux quand elle dit : « j’ai peur ». Et j’ai prononcé, pour moi d’abord, la phrase entière que j’avais toujours tronquée : je veux être aimée sans stratagème.

 

Depuis, parfois, j’échoue encore. Je tends la corde, je retiens la clé. Mais il m’arrive aussi d’ouvrir franchement, d’installer deux chaises et de dire : assieds-toi, regarde-moi. Si tu restes, ce ne sera pas grâce à l’incertitude que j’entretiens, mais pour la clarté que je t’offre. Et si tu pars, je ne me dissoudrai pas — je garderai intacte la preuve que j’ai su préférer la lumière à ma vieille habitude d’ombre.

 

J’apprends à être aimée en plein jour. C’est une science simple et rude, qui ne tolère ni filin ni voile : on s’y présente sans garantie, et l’on tremble. Mais c’est ainsi que le cœur, cessant de feindre, devient enfin ce qu’il implorait d’être : capable d’amour, et digne, même de près.

 

 

Catherine Andrieu

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