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![]() oOo Il n’y eut pas de cri. Seulement le frôlement d’ailes sur la peau, un souffle de plumes et d’eau, le mouvement imperceptible d’un dieu qui renonce au ciel. La nuit semblait respirer avec elle. Tout était calme, presque immobile. Léda se baignait dans le lac comme dans une pensée sans mots. L’eau glissait sur ses épaules, miroir d’une innocence que le monde n’avait pas encore nommée.
Alors quelque chose s’approcha. Une blancheur flottante, un éclat d’ombre, une forme du silence. Le cygne descendit lentement, porté par l’air. Il ne venait pas, il tombait. L’atmosphère entière se fit liquide. On ne sut plus si c’était la nuit ou le dieu qui se penchait. Léda leva les yeux — et la lumière du ciel se mêla à la sienne.
Ce fut d’abord la douceur : une caresse d’aile sur le cou, une chaleur d’eau sur le ventre, un murmure qui traversait la chair. Puis la douceur se fit brûlure. Et la brûlure, lumière. Zeus entra dans le vivant, non pour dominer, mais pour éprouver la limite. Dans cette métamorphose, l’amour se confondit avec la dépossession. Léda devint passage, seuil, frisson d’univers. Elle ne savait plus si elle vivait ou si elle s’effaçait dans un rêve plus vaste.
Le temps se brisa. Le monde se fit transparent. Tout recommençait dans l’instant même où tout s’achevait. Et quand le dieu se retira, il laissa derrière lui un silence si dense qu’il semblait encore respirer.
L’aube monta sur le lac. Le ciel, lavé d’or pâle, portait une trace d’ombre. Léda se leva, tremblante. L’eau retombait autour d’elle comme une mémoire qui se dissout. Elle ne pensa pas à ce qui avait eu lieu. Il n’y avait rien à comprendre. Le monde venait de changer de peau.
Les jours passèrent. Et dans la paille, un matin, deux œufs apparurent. Lourds, lisses, d’une blancheur d’aube. Ils palpitaient doucement sous la lumière, comme s’ils respiraient encore. Léda s’agenouilla, les mains posées sur la paille tiède. Elle ne sut si elle devait prier ou trembler. Tout tenait là : l’éternité contenue dans le fragile, le mystère enfermé dans la forme la plus simple.
On dit que l’un portait les enfants des dieux et l’autre ceux des hommes. Mais comment distinguer le divin du mortel, quand la même lumière les traverse ? Peut-être n’y eut-il jamais de différence. Peut-être qu’en cet instant, le monde entier reposait entre ses mains, replié dans deux sphères de silence.
Léda se pencha encore. Sous ses doigts, la coquille vibrait comme un cœur. Le souffle du dieu, encore, battait à l’intérieur. Elle n’était plus reine, ni amante, ni victime. Elle était le lieu. La terre qui se souvient d’avoir porté le ciel.
Et quand la lumière du soir tomba sur la paille, les œufs brillèrent d’un éclat si pur qu’on crut voir deux astres déposés dans la nuit du monde.
Catherine Andrieu
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Lecture dans le silence. https://youtu.be/HTAD69PWqOg?si=sM-tyyVsln4maa4D