Dans ce lâcher-tout de douceur un orage
fait bouger ses langes comme un étendard
de clarté dans l’obscur désir d’un bleu de chute
ouvert à tous les sangs,
qui cabotent tout près de la peau du miroir
où la buée s’exhale d’une saison nue
et désailée par la falaise du vertige
d’être dans les draps,
de la nuit qui fulgure hors du sommeil des jours
et en dehors du temps.
Il y a dans ce poème un geste de dépossession absolue. Un abandon qui n’est pas renoncement, mais offrande. « Ce lâcher-tout de douceur » n’est pas une simple bascule : c’est un effondrement consentant, une chute qui accepte sa propre lumière. La douceur ici n’est pas une valeur tiède — elle est ouragan intérieur, traversée électrique du sensible. L’orage ne détruit pas : il déplie. Il agite les langes comme on secoue les voiles d’une naissance recommencée. L’image est vertigineuse : l’enfance et la foudre se superposent. L’innocence et la violence ne s’excluent plus. Elles cohabitent dans le même battement.
Le bleu n’est pas une couleur : c’est une blessure ouverte. Ce « bleu de chute » n’est pas la trace du coup reçu, mais la couleur même de la chute — sa théologie secrète. Chuter devient une manière d’entrer dans la lumière par la face sombre. Le bleu est ce point où le désir cesse d’être projet pour devenir verticalité. On ne veut plus : on tombe. On ne choisit plus : on est appelé par le vide lumineux du dedans. Et ce bleu-là est ouvert à tous les sangs — c’est-à-dire à toutes les vies, à toutes les morts mêlées, à toutes les strates du vivant. Le poème ne parle pas du corps : il parle de ce qui, dans le corps, déborde infiniment le corps.
Et pourtant tout se joue au plus près de la peau. Les sangs cabotent près du miroir. Le miroir n’est plus la surface narcissique : il devient la paroi respirante du monde. La buée n’est pas effacement, elle est souffle visible. Le monde est regardé à travers la respiration d’un être qui se tient nu dans sa propre finitude. La saison est nue, désailée : elle ne vole plus, elle chute avec nous. Plus de verticalité mythique, plus d’élévation factice — seulement la falaise du vertige d’être. Être n’est plus un état, c’est un bord. Un bord de draps. Un bord de nuit. Un bord de soi.
Les draps ne sont pas l’intimité confortable : ils sont le lieu exact où l’existence se défait de son costume social. On n’y dort pas seulement — on y devient présent à sa propre disparition. Et c’est là que surgit la phrase la plus foudroyante : « la nuit qui fulgure hors du sommeil des jours ». Le jour dort. La nuit veille. L’inversion est totale. Ce n’est plus la clarté qui éclaire : c’est l’obscur qui révèle. La nuit n’est pas l’autre du jour — elle en est le dévoilement secret, son envers brûlant.
Et tout cela se tient en dehors du temps. Non pas hors du monde, mais hors de la chronologie. Nous ne sommes plus dans l’avant et l’après, mais dans l’instant métaphysique du basculement. Dans cet instant rarissime où l’être cesse de se raconter et commence à se risquer.
Ce poème est un passage. Un seuil. Une mise à nu qui n’exhibe rien, mais retire tout ce qui protège encore du réel. Il ne décrit pas un nu : il est un nu. Nu de langage inutile. Nu de lyrisme décoratif. Nu de certitude. Et dans cette nudité bleue, quelque chose de fondamental s’accomplit : le consentement à la chute comme forme supérieure de la lumière.
Ce n’est pas un poème à lire.
C’est un poème à traverser.
Catherine Andrieu
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Il y a dans ce poème un geste de dépossession absolue. Un abandon qui n’est pas renoncement, mais offrande. « Ce lâcher-tout de douceur » n’est pas une simple bascule : c’est un effondrement consentant, une chute qui accepte sa propre lumière. La douceur ici n’est pas une valeur tiède — elle est ouragan intérieur, traversée électrique du sensible. L’orage ne détruit pas : il déplie. Il agite les langes comme on secoue les voiles d’une naissance recommencée. L’image est vertigineuse : l’enfance et la foudre se superposent. L’innocence et la violence ne s’excluent plus. Elles cohabitent dans le même battement.
Le bleu n’est pas une couleur : c’est une blessure ouverte. Ce « bleu de chute » n’est pas la trace du coup reçu, mais la couleur même de la chute — sa théologie secrète. Chuter devient une manière d’entrer dans la lumière par la face sombre. Le bleu est ce point où le désir cesse d’être projet pour devenir verticalité. On ne veut plus : on tombe. On ne choisit plus : on est appelé par le vide lumineux du dedans. Et ce bleu-là est ouvert à tous les sangs — c’est-à-dire à toutes les vies, à toutes les morts mêlées, à toutes les strates du vivant. Le poème ne parle pas du corps : il parle de ce qui, dans le corps, déborde infiniment le corps.
Et pourtant tout se joue au plus près de la peau. Les sangs cabotent près du miroir. Le miroir n’est plus la surface narcissique : il devient la paroi respirante du monde. La buée n’est pas effacement, elle est souffle visible. Le monde est regardé à travers la respiration d’un être qui se tient nu dans sa propre finitude. La saison est nue, désailée : elle ne vole plus, elle chute avec nous. Plus de verticalité mythique, plus d’élévation factice — seulement la falaise du vertige d’être. Être n’est plus un état, c’est un bord. Un bord de draps. Un bord de nuit. Un bord de soi.
Les draps ne sont pas l’intimité confortable : ils sont le lieu exact où l’existence se défait de son costume social. On n’y dort pas seulement — on y devient présent à sa propre disparition. Et c’est là que surgit la phrase la plus foudroyante : « la nuit qui fulgure hors du sommeil des jours ». Le jour dort. La nuit veille. L’inversion est totale. Ce n’est plus la clarté qui éclaire : c’est l’obscur qui révèle. La nuit n’est pas l’autre du jour — elle en est le dévoilement secret, son envers brûlant.
Et tout cela se tient en dehors du temps. Non pas hors du monde, mais hors de la chronologie. Nous ne sommes plus dans l’avant et l’après, mais dans l’instant métaphysique du basculement. Dans cet instant rarissime où l’être cesse de se raconter et commence à se risquer.
Ce poème est un passage. Un seuil. Une mise à nu qui n’exhibe rien, mais retire tout ce qui protège encore du réel. Il ne décrit pas un nu : il est un nu. Nu de langage inutile. Nu de lyrisme décoratif. Nu de certitude. Et dans cette nudité bleue, quelque chose de fondamental s’accomplit : le consentement à la chute comme forme supérieure de la lumière.
Ce n’est pas un poème à lire. C’est un poème à traverser.
Catherine Andrieu