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Le Morio (in progress)
L’arrêt de mort

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 Article publié le 14 décembre 2025.

oOo

Vidoco et moi, on se connaît depuis l’enfance.

« T’avais quel âge, Vido, quand t’es arrivé ici ?

— Huit, je crois. Je me souviens plus.

— J’en avais donc sept… T’as raison, mon pote ! C’était l’année de ma première communion. Je me souviens très bien de ce mois de juin. On était à la fin du printemps. La mer était d’huile. Mon père naviguait au large de Dakar.

— Le mien était flic… Tu te souviens ?

— Un sale type. Il avait les yeux bleus, comme toi.

— Ma mère aussi avait les yeux bleus. Ça t’inquiète pas ?

— C’est malin de la part des Klatiens. Maintenant, l’humanité a un problème avec les yeux bleus.

— Ya toujours une raison de se haïr. »

Il avait raison, Vidoco. Des siècles qu’on trouve toujours de quoi s’entretuer. Et tout ça à cause de cette idée de la propriété. Elle existe dans nos têtes comme celle de Dieu. Au même niveau de l’imbécillité. Vidoco pensait que même sans la propriété, on en viendrait toujours à se diviser. Il mettait l’idée de pouvoir au-dessus de la propriété. Pour lui, la propriété n’était qu’un outil. Il était même certain qu’on pouvait s’en passer. Il devait exister d’autres outils tout aussi efficaces. Mais nous, on ne possédait rien. Et on ne régnait sur rien. Le seul truc qui nous définissait clairement, c’était rien.

Mais on avait beau penser et repenser à tout ça, il en restait pas moins que les Klatiens avaient imposé leur Loi. Ils nous ressemblaient comme s’ils étaient des humains. Rien ne les différenciait de nous à part leurs yeux bleus. Du coup, les humains aux yeux bleus en voyaient de toutes les couleurs avec leurs semblables. Au début, on leur fermait la porte au nez. C’était simple : la nuit, ceux qui couchaient dehors étaient des Bleus. Les familles se divisaient. Et les Bleus étant, par nature, moins nombreux que les Autres (on s’appelait comme ça), on avait le pouvoir et on en profitait pour collaborer pacifiquement avec les Klatiens. Mon père n’allait plus pêcher le thon au large de Dakar. Il avait ouvert un atelier de mécanique automobile. On avait même acheté la maison. Et j’étais promis à un avenir. Lequel, je savais pas, mais c’en était un. Tandis que Vidoco prendrait plus la suite de son père au poste de police. Fini le piston pour les Bleus. Et à nous la belle vie !

Mais Vidoco était mon ami depuis l’enfance. Je l’avais introduit dans le cercle fermé des habitants du quartier des Pêcheurs. Il habitait chez les flics, dans un grand poulailler en béton qui restait éclairé toute la nuit à cause des attaques-surprises. Il y en avait déjà à cette époque-là, mais je sais plus pourquoi. On a traversé comme ça des tas de raisons de s’entretuer, mais Vidoco et moi on est resté amis et maintenant je prenais le risque de me faire arracher les yeux après torsion des seins et introduction du petit bout de bois dans l’anus. C’était le sort réservé aux « traîtres ». Mais je restais fidèle. C’était plus fort que moi. Il y a jamais rien eu entre Vidoco et moi, vous savez : du genre sexuel. Rien de rien. On s’est jamais touché que la main droite, celle qui servait pas à peupler les grands moments de solitude que nous ne partagions pas. Sinon, on était comme les doigts de la main. Lui avec ses yeux bleus qui le condamnaient à coucher dehors avec les siens, et moi avec les Autres que je servais en silence pour pas avoir d’ennuis d’yeux, de seins et d’anus. Je sais pas qui a inventé cette torture raffinée. Les types qui revenaient du Tribunal hurlaient leur culpabilité. Ils hurlaient pendant des jours. Et puis ça faisait moins mal et ils se calmaient. Leur existence d’Aveugle commençait comme ça. C’était toujours des Autres, mais aveugles.

Ah j’avais pas du tout envie de finir comme ça. Vidoco me conseillait la prudence. Il me disait pas clairement de plus l’aider. Il avait besoin de moi. Mais il calculait à ma place. Et ça marchait. Ça marchait pour l’instant. Chaque fois qu’un homme se met à marcher, le dysfonctionnement menace. La délation nationale imposée par le gouvernement des Autres pour plaire aux Klatiens finirait par m’atteindre là où je savais. Ils commençaient par les seins, pour la douleur. Ensuite l’humiliation par l’anus. Même que des fois le Juge bandait (si c’était un homme) et il fallait hurler de plaisir alors qu’on avait encore mal aux seins. Puis venait l’énucléation. Au début, ils avaient embauché des Iraniens. Pour nous, Français de souche, c’était un véritable outrage, mais on a appris vite et maintenant, Papa énucléait dans son garage. C’était un sacré complément de revenu. Les procès où il intervenait avaient lieu dans le garage même. Ensuite, il offrait à boire aux jurés pendant que le Juge (si c’était un homme) se tapait Maman dans la cuisine.

On ne condamnait pas les Bleus en justice. Ils ne souffraient donc pas dans leur chair de cette manière ignoble. Ils ne possédaient rien, ne devaient rien, disparaissaient lentement parce qu’ils ne se reproduisaient plus. On ne les avait pourtant pas émasculés. Ils pouvaient. Vidoco éjaculait à volonté, comme ça, par terre. Il aurait aussi bien pu faire ça dans le vagin d’une Bleue. Mais il s’en privait pour obéir à l’idéologie bleue. Il savait pas pourquoi ils s’interdisaient de se reproduire. Il savait pas non plus pourquoi ils en discutaient pas. Il avait changé depuis que les Klatiens avaient envahi notre monde. Dans les premiers temps de l’Occupation, on s’était dit que ceux qui avaient les yeux bleus (on ne les appelait pas encore les Bleus) avaient une sacrée chance de les avoir de la même couleur que les Klatiens. Les Autres (on s’est tout de suite appelé comme ça) mouraient d’angoisse à l’idée que l’Occupant allait s’en prendre à eux pour uniformiser le tissu social. Mais c’était penser de travers. Les Klatiens ne tenaient pas à cette confusion bleue. Alors les Autres n’ont pas laissé passer cette chance d’exister et ils ont foutu les Bleus dehors. Pourtant, Vidoco ne s’expliquait pas pourquoi les siens tenaient tellement à disparaître de mort naturelle, par épuisement en quelque sorte. Il ne savait même pas combien d’années ça prendrait. Et j’ai pas posé la question à Papa qui était tellement con qu’il avait demandé au Juge (si c’était un homme) s’il pouvait lui aussi enculer les condamnés encore voyants à cet instant de la procédure.

Je sais pas si mon père est devenu pédé ou s’il n’agissait qu’en cas de femme, mais il enculait tous les jours. Maman se faisait enculer et moi, fils unique, j’avais un avenir dont je ne savais rien sauf que c’en était un. Et le soir, avant le coucher, je sortais pour passer un moment avec mon ami Vidoco et lui remettre tout ce que j’avais pu chaparder dans le garde-manger familial. Je lui refilais aussi mes fringues, surtout si elles me plaisaient pas. Il ressemblait plus à rien, Vidoco. Il avait, comme moi, passé l’âge du biberon et, tandis que j’attendais de servir sous les drapeaux (je savais pas combien yen avait), il attendait de vieillir en se retenant de se reproduire. Il arrêtait pas d’éjaculer, tellement que je me suis demandé si c’était de l’éjaculation ou autre chose. Il se foutait peut-être de ma gueule. Il en avait le droit après tout. Et si c’était un Klatien chargé d’espionner ma famille ? Voilà ce que pensait Maman en me torchant le cul que j’avais toujours un peu merdeux. Non, je ne vous parlerai pas de cette peur constante.

Et comme ça, crescendo, on s’est habitué. Moi à attendre de profiter d’un avenir et Vidoco à éjaculer partout où il était certain de pas déposer sa semence dans une matrice. Surtout que s’il s’avisait de le faire à une Autre, il devenait aveugle par Jugement. C’était le seul cas de condamnation pour les Bleus. Je sais pas ce qu’il faisait de cette Autre. On ouvre pas ses cuisses par hasard. Mais Vidoco était prudent. Il fréquentait pas les femmes. Et jamais il ne m’a fait de propositions. On parlait jamais de mon avenir.

« Et si c’était un Klatien ? » Voilà ce que Maman avait dit au Juge qui l’enculait dans la cuisine. J’étais planqué derrière la porte du garde-manger. Je me caressais pas souvent mais là, j’avoue que j’ai eu une telle érection que j’ai dû passer à l’acte. Et à deux doigts de l’éjaculation, voilà Maman qui se confie au Juge, parlant de mon ami Vidoco. Qu’est-ce qu’elle craignait pour moi ? Que j’en fasse autant qu’elle mais avec un Bleu qui était peut-être un Klatien ? On peut s’enculer tant qu’on veut entre hommes. On peut même enculer des femmes. Pourvu qu’on ensemence pas la matrice d’une Bleue. Et inversement. Pour qui me prenait-elle ?

Ça n’a pas manqué. Le Juge m’a convoqué. La convocation précisait que c’était pour mon « avenir ». Je pouvais pas refuser, me dit Papa, même si c’était pour me faire enculer. Et si jamais ce Juge était une femme (c’était possible) alors je pouvais l’ensemencer si elle le désirait. Et si elle me donnait son cul, j’avais qu’à prendre ce plaisir en m’imaginant que c’était un homme. J’y comprenais plus rien à ce monde.

Je suis arrivé au Tribunal à l’heure où le personnel judiciaire quitte les lieux pour aller profiter des avantages acquis par leur corporation. Un flic qui tenait encore debout à cette heure tardive me poussa sous un portique sécuritaire. Il opina, puis m’indiqua le chemin à suivre comme s’il y en avait plusieurs. Un long couloir éclairé au néon s’achevait contre un mur percé d’une fenêtre, mais j’avais pas à m’inquiéter, me dit le flic, car j’étais là pour un motif d’ordre privé. Il avait l’air content de me voir. Il regardait sans doute par les trous de serrure pour se rincer l’œil. C’est jamais beau à voir, un juge, mais si on resserre le cadre, une pénétration ressemble toujours à une autre pénétration. Il fallait que je frappe à la porte 500. Une voix de gonzesse m’a invité à entrer. Elle était déjà à poil.

« Vous me surprenez en pleine toilette, dit-elle. Mais asseyez-vous donc. Je suis à vous. »

Je me suis assis, tournant la tête pour regarder les pigeons sur les toits de la grande salle d’audience. J’entendais l’eau gicler, goutter, ruisseler. Ça me donnait des idées, d’autant que ce que j’avais aperçu n’était pas dégoûtant du tout. Je me demandais si c’était le Juge (si c’était une femme) qui m’avait convoqué. J’en bandais d’avance, évitant soigneusement tout frottement intérieur. C’était peut-être comme ça qu’il commençait, mon avenir. Allez savoir ! Il faut s’attendre à tout dans ce monde pourri par l’argent et la gloire. Le glissement caractéristique d’une fermeture Éclair mit fin à mes réflexions. La voix m’invita alors à contempler sa tenue de soirée.

« De soirée… ? Je comprends pas… balbutiai-je.

— Vous avez été désigné pour me servir de chevalier. Vous n’êtes pas flatté par cet honneur… ?

— C’est que… je suis venu en habit de ville et…

— Déshabillez-vous ! J’ai ce qu’il faut pour vous. Allons ! Pressons ! »

En moins de temps qu’il n’en faut pour s’en rendre compte, j’étais à poil sur une balance et la Juge (si c’en était une) réglait le contrepoids en tirant la langue. Je pesais pas lourd. Ça, je le savais. Et puis je penchais en avant à cause d’une érection spectaculaire. J’avais le nez dans ses cheveux soyeux et parfumés. J’étais déjà en train de me reproduire. Si c’était ça, mon avenir, je me proposais de revenir tous les jours pour en savoir plus. Mais la belle ne toucha pas à mon levier d’Archimède. Le fléau s’était immobilisé. Elle annonça le poids dans un microphone descendu du plafond comme une araignée au-dessus de mon lit d’enfant. Je pouvais me rhabiller.

J’eus un mal fou à entrer dans le slip qu’elle entrouvrait en regardant mon pied levé. Elle s’impatientait maintenant. Une horloge tinta. C’était l’heure. La belle plia ma queue sans provoquer l’éjaculation redoutée et en un clin de son œil expert, je me retrouvai en habit de soirée. Nous formions un couple exemplaire de l’élégance nationale. D’après elle. Mais je n’eus pas le temps d’écouter son discours jusqu’à la fin. J’achevais ma parabole dans un coussin de voiture, lequel jouxtait un obèse magistrat qui sentait le tabac et le fromage des pieds. Il me regarda d’un air condescendant. Je ne lui plaisais pas. La voiture démarra.

On allait où ? Vous allez le savoir, mais je ne le savais pas encore. Je m’étais assis bien à l’équerre. Le Juge (si c’en était un) me tapotait le genou, non pas celui qui frottait le sien, mais l’autre. Ce bras traversant mon espace m’encombrait, mais je ne pouvais pas le remettre à sa place. Quand on a pas encore d’avenir certain, on s’en tient aux convenances telles que les a enseignées Maman qui s’y connaissait en magistrat. Je pouvais lui faire confiance. Mais, pour commencer, je voulais faire savoir que je ne souhaitais pas énucléer comme Papa. Cependant, les mots restaient coincés dans ma juvénile gorge. Et la voiture venait de s’arrêter. Le chauffeur descendit et la porte s’ouvrit de mon côté. Le Juge me fit signe de passer le premier, sinon il en profitait pour mieux apprécier mon anguleuse conformation. Je sortis.

J’étais plus grand que le chauffeur. D’une bonne tête. Et le Juge, une fois dehors, n’arrivait pas à l’épaule du chauffeur. Ce qui vous donne une idée du trio qui se présenta à la porte. Je marchais derrière et le Juge devant. C’était la porte de quoi ?

Elle s’ouvrit. Un hall plutôt royal nous accueillit. Il y avait du monde. Les yeux bleus appartenaient à des Klatiens. Les Autres, tous de classe supérieure pour les invités et de classe moyenne pour les larbins, se tenaient à la périphérie de l’assemblée que le Juge n’hésita pas à fendre. Le chauffeur, d’un bond, rejoignit les siens derrière le buffet dressé sous les lampions. Je suivis le Juge. Il s’effaça enfin. Et qui je vois sur le trône si c’est pas Vidoco lui-même !

Maman avait donc vu juste. Mon ami de toujours était un Klatien. Il avait appartenu à l’avant-garde de l’invasion. Il se leva pour m’inviter à m’asseoir sur ses genoux. Le Juge fronça le sourcil, car il me connaissait lui aussi depuis toujours. Je me laissai guider par les mains tremblantes de Vidoco. Il était visiblement ému. Il y avait si longtemps qu’il désirait me confier son secret !

« Mon père vient de mourir, me dit-il. Fini les vacances ! Et à moi le pouvoir… »

Il n’avait pas l’air joyeux en disant cela. Il était même plutôt triste. Comme si notre enfance, pourtant lointaine, venait de s’achever dans la confusion des souvenirs.

« Heureusement, continua-t-il, tu es un Autre et je ne suis pas un Bleu. Imagine ce qui se serait passé entre toi et moi si j’avais été un Bleu. Y as-tu déjà pensé… ?

— Mmmm…

— Moi j’y ai tout le temps pensé. Tout ce temps passé avec toi et avec toi seul. Avec la vérité sur le bout de la langue. Mais je ne me suis pas trahi. M’en veux-tu ?

— Je me sens…

— Humilié ?

— Je ne sais pas… Mon avenir…

— Tu n’en as pas, Klatou.

— Je n’en ai pas ! Mais… Papa… Maman…

— Tu es mon frère. Mon petit frère. Mon cadet. »

Si je m’attendais ! Mais… mais…

« Mes yeux… bafouillai-je. Mes yeux… ne sont pas…

— Comment expliquer la couleur de tes yeux, Klatou ? Voilà des années que nous nous posons la question. Ils auraient dû être bleus, comme les nôtres.

— L’ADN…

— Nous avons tout vérifié. Tu es mon frère. Et mon père est aussi le tien.

— Et… Maman… ?

— De quelle maman parles-tu ? Nous n’avons pas de mamans, nous, les Klatiens…

— Mais… ce papa n’est pas… celui…

— Comme tout ceci est pathétique ! »

Vidoco se leva. Je glissai par terre et ne me relevai pas. J’étais épuisé. Je vis alors mes parents dans la foule, parmi les larbins qui distribuaient le punch. Que leur devais-je, s’ils n’étaient pas mes parents ? Moi qui n’avais qu’un père pour origine. Et un frère pour compagnon d’amitié. Je ne savais même pas que je m’appelais Klatou. On m’avait toujours surnommé Patou. Klatou, appris-je sur le fil du discours inaugural que débitait mon frère et ami Vidoco, était le nom de notre père, lequel venait de décéder. Vidoco prenait sa place. Elle revenait à l’aîné. Tel était donc mon avenir. Il m’aida à me relever. Nous descendîmes ensemble les marches du trône et nous dirigeâmes vers le catafalque dressé au pied de l’escalier montant dans les étages. Le cercueil était ouvert. L’homme qui y reposait me ressemblait, en plus vieux. Ou plutôt, c’était moi qui lui ressemblais, en plus jeune. Vidoco ne partageait aucun trait avec nous. Il le savait. Il était rouge de confusion. Qui était-il ? Avait-il pris ma place auprès de mon géniteur ? Et pourquoi n’avais-je pas hérité ses yeux bleus ?

« Maintenant tu sais tout, » me dit Vidoco en me prenant les mains.

Le peuple, venu nombreux, applaudit à tout rompre. Les Autres se tenaient tranquilles derrière les étalages de nourriture et de boissons. Papa et Maman étaient devenus introuvables dans cet amalgame de larbins. Je savais que je ne les reverrais jamais plus. Quel était mon avenir ?

Vidoco, une fois accompli ce qui pouvait être un rituel funèbre, me conduisit à l’extérieur, sous les lampions. De là, on voyait la ville tout illuminée. On entendait même les flonflons de la fête. Vidoco me regarda fixement :

« C’est toi ou moi, tu le comprends. J’ai un avantage sur toi…

— Tes yeux…

— Les tiens ne s’expliquent pas.

(il alluma une cigarette et tira plusieurs bouffées)

— Je peux attendre, continua-t-il.

— Attendre quoi ?

— Que tu trouves une explication. Il y en a une, forcément. Moi, je n’ai rien à expliquer. Je ne connais même pas mon vrai géniteur…

— Mais alors… toutes ces femmes aux yeux bleus… ce sont…

— Des Autres. Nous n’avons pas de femmes. Nous nous reproduisons par parthénogenèse. Comme les escargots.

— Mais… qu’en pensent-elles ?

— Elles ne pensent pas. Elles sont. C’est tout. C’est compliqué, la politique, mon cher Klatou. Mais maintenant que ton père est mort, tu es seul. Et sans être un Autre, tu as les yeux des Autres. On n’y comprend plus rien. Alors…

— Alors il est plus simple que tu prennes ma place… Je comprends.

— Tu ne comprends rien du tout ! Je t’aime comme un frère. Et toi ? M’aimes-tu comme si j’étais ton véritable frère ?

— J’ignorais que j’aurais à choisir mon avenir… Si j’avais su…

— Si tu avais su…

— Tout le monde savait, n’est-ce pas ? J’étais déjà seul. Et je l’ignorais. Je voudrais…

— Tu voudrais…

— Je voudrais n’avoir jamais existé !

— Seulement voilà… tu existes… Et ce n’est pas… possible. »

 

 

Vous savez maintenant que ce n’était pas ma dernière soirée. Il y en eut d’autres. Vidoco régnait en maître absolu. Il avait signé mon arrêt de mort, mais remettait toujours l’exécution au lendemain. Il savait qu’il n’y avait pas d’explication. Et que je n’en trouverais pas. Pas plus que mon père. Et il n’était plus question de tricher avec les faits. Ici commence notre incroyable aventure dans un monde peuplé de Klatiens, d’Autres, d’Aveugles et de Bleus. Un monde où j’aurais dû naître avec les yeux bleus. Je ne sais toujours pas pourquoi Vidoco m’épargne. Il ne régnera pas longtemps si, à défaut d’une explication, il refuse de signer mon arrêt de mort. Voilà ce que je voulais vous dire avant de continuer mon récit…

Klaatu barada nikto...

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Commentaires :

  L’arrêt de mort par Catherine Andrieu

Il faut le dire d’emblée : L’arrêt de mort n’est pas un texte confortable. Il ne cherche ni l’adhésion ni l’empathie. Il travaille dans une zone où la langue devient instrument d’exposition, là où le récit accepte de se salir pour ne pas mentir. Patrick Cintas ne décrit pas la violence : il la laisse parler depuis l’intérieur du système qui la produit. Et c’est précisément cela qui rend le texte insoutenable par endroits — et profondément intelligent.

Ici, la barbarie n’est jamais accidentelle. Elle est codifiée, ritualisée, légitimée. Le viol, la mutilation, l’humiliation sexuelle ne sont pas des dérapages : ils sont des procédures. Ils ont leurs lieux — garage, cuisine, tribunal — leurs acteurs — père, mère, juge — et leurs bénéfices secondaires. La société décrite ne jouit pas de la violence par pulsion, mais par fonctionnement. Le corps devient surface d’inscription du pouvoir, terrain d’exercice d’une Loi qui ne se cache même plus.

Ce qui sidère, c’est la manière dont le texte articule sexualité et domination sans jamais les psychologiser. Le sexe n’est pas désir ici : il est outil. Il humilie, il marque, il classe. Il punit sans tuer, il détruit sans effacer. L’énucléation, l’atteinte sexuelle, l’exhibition forcée participent d’une même logique : faire du sujet un reste vivant. Un aveugle. Quelqu’un qui continue à respirer, mais à qui l’on a retiré le droit de voir — donc de comprendre — donc de contester.

La distinction entre Bleus, Autres, Aveugles n’est pas une métaphore lointaine : elle met à nu le mécanisme universel de la persécution. Il suffit d’un signe visible pour organiser l’exclusion. La couleur des yeux devient prétexte, comme tant d’autres avant elle. Et très vite, la société entière se restructure autour de cette fiction. Les familles se divisent. Les amitiés deviennent suspectes. La délation se normalise. La honte change de camp.

L’intelligence du texte est de ne jamais faire de Vidoco un simple traître ou un pur bourreau. Il est à la fois ami, frère, dominant, prisonnier de son rôle. Il incarne cette zone trouble où le pouvoir n’est pas seulement exercé, mais hérité, subi, intériorisé. Lorsqu’il signe l’arrêt de mort du narrateur tout en en différant l’exécution, il ne fait pas preuve de clémence : il révèle la vérité la plus cruelle du pouvoir absolu — celui qui peut tuer n’a même plus besoin de le faire immédiatement.

Le narrateur, lui, découvre que son existence entière repose sur un mensonge administratif. Son nom, son origine, son avenir ont été décidés sans lui. Même son corps — ses yeux — ne correspondent pas à ce qu’ils auraient dû être. Il n’est pas seulement condamné : il est inexplicable. Et dans un monde obsédé par la classification, l’inexplicable doit disparaître. Non par haine, mais par nécessité logique.

Ce que le texte met en jeu, au fond, c’est la question la plus radicale : que devient un être humain lorsque la société ne lui reconnaît plus de place symbolique ? Lorsque vivre n’est plus un droit mais un sursis. Lorsque l’avenir n’est plus une promesse mais une menace différée.

Et pourtant, quelque chose subsiste : la parole. Le récit. Le fait même que cette histoire soit racontée avant d’être poursuivie. Cette phrase — voilà ce que je voulais vous dire avant de continuer — n’est pas anodine. Elle marque le point exact où la littérature se tient : entre l’exécution et le silence. Écrire n’annule pas la sentence. Écrire la rend visible. Et c’est déjà une insubordination.

Klaatu barada nikto. La formule n’est pas un talisman. Elle est un reste de croyance, une ironie tragique. Le monde moderne n’obéit plus aux mots magiques. Il obéit aux procédures. Et pourtant, la langue persiste. Elle insiste. Elle dit encore.

L’arrêt de mort est un texte qui ne cherche pas à choquer, mais à mettre le lecteur en situation de savoir. Et à lui laisser ensuite la charge — lourde, inconfortable — de continuer à vivre avec ce savoir. C’est en cela qu’il est un texte politique majeur : non parce qu’il dénonce, mais parce qu’il refuse toute consolation.

La question finale n’est pas : qui est coupable ? Elle est plus grave encore : que faisons-nous, lorsque nous savons ?

Catherine Andrieu


 

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