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Cette nuit, je ne t'ai pas pensée
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 Article publié le 21 décembre 2025.

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Hier
l’amour sous les pins
la brise
au bord de nos baisers

j’ai marché
chargé de mémoire
sur nos chemins

Autrefois
main dans la main
nous inscrivions le nom de l’enfant
dans le temps ancien
Doarsë pour moi
Luan pour toi

Cette nuit
je ne t’ai pas pensée
la mémoire était fatiguée
je n’ai pas osé
la réveiller

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  Cette nuit, je ne t’ai pas pensée par Catherine Andrieu

Il y a, dans ce poème de Lan Qyqalla, une retenue qui n’est pas silence mais pudeur, une pudeur presque morale face à ce que la mémoire exige et épuise. Rien n’est crié. Tout est posé comme on pose une main sur un front brûlant : avec une attention qui sait qu’elle peut faire mal.

Hier, l’amour. Sous les pins — et déjà le paysage n’est pas décoratif : il est abri, ombre, lenteur. Les pins gardent ce qui a eu lieu. Ils ne jugent pas. La brise, elle, circule au bord des baisers : non pas dedans, non pas contre, mais à la lisière. L’amour est un seuil. Toujours. Ce poème ne dit pas l’ivresse, il dit l’intervalle, ce point fragile où l’on se tient avant de tomber ou de rester.

Puis vient la marche. Marcher chargé de mémoire — voilà peut-être l’une des phrases les plus lourdes et les plus justes qui soient. Car la mémoire n’est pas ici un trésor, mais un poids. Elle alourdit les pas, infléchit le corps, impose une cadence qui n’est plus libre. Les chemins sont « nos » chemins : ils ont été tracés à deux, et pourtant celui qui marche est seul. La mémoire est une compagnie qui ne console pas.

Autrefois. Le mot ouvre une strate plus ancienne encore, presque mythique. Main dans la main : le geste fondateur. Et inscrire le nom de l’enfant dans le temps ancien — non pas dans l’avenir, mais dans un temps déjà là, déjà chargé, comme si l’enfant appartenait à une durée plus vaste que la simple filiation. Deux noms. Deux langues peut-être. Deux manières d’habiter le monde. Nommer, ici, n’est pas posséder : c’est confier. C’est tenter de sauver quelque chose de l’oubli.

Et puis la nuit. Non pas la nuit amoureuse, mais la nuit nue. Cette nuit-là, l’autre n’a pas été pensée. Et ce n’est pas un oubli coupable : c’est un épuisement. La mémoire était fatiguée. Comme un corps. Comme un cœur. Comme une conscience trop sollicitée. Il y a une immense justesse à dire cela : on ne choisit pas toujours de se souvenir. Parfois, se souvenir serait une violence supplémentaire.

Ne pas oser réveiller la mémoire — voilà l’acte le plus humain du poème. Non pas par indifférence, mais par respect. Respect pour ce qui a été vécu, pour ce qui a aimé, pour ce qui a nommé. Le poème affirme alors une vérité rare : aimer, c’est aussi savoir laisser dormir. Ne pas forcer. Ne pas tirer sur les morts, sur les absents, sur les visages intérieurs quand ils ont besoin de repos.

Ce texte ne raconte pas une fin. Il raconte une suspension. Un moment où la fidélité ne passe plus par la pensée constante, mais par la délicatesse du retrait. Et dans ce retrait, paradoxalement, l’amour demeure — peut-être plus juste, plus vrai, débarrassé de toute emphase.

C’est un poème de maturité existentielle. Un poème qui sait que la mémoire n’est pas infinie. Un poème qui ose dire que l’on peut aimer sans penser — non par oubli, mais par survie.

Et c’est précisément là que ce poème touche au plus profond : il reconnaît à l’humain le droit sacré à la fatigue.

Catherine Andrieu


  Cette nuit, je ne t’ai pas pensée par Lalande patrick


 

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