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L' Albatros
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 Article publié le 1er février 2026.

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L’ Albatros

 

poème extrait du livre "Voyageur des vents du sud" - chez Lulu.com

 

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  L’ Albatros par Catherine Andrieu

Il y a, dans ce poème, un mouvement qui précède même le langage : un battement d’ailes antérieur à la phrase. « Les mouettes reviennent au rivage avec les pêcheurs du matin » : la scène est humble, presque documentaire, mais déjà quelque chose s’y joue de plus vaste que la simple description. Le retour, ici, n’est pas la fin du voyage ; il est la preuve qu’un cycle continue à respirer malgré la fatigue des corps. Les pêcheurs, figures de l’effort quotidien, ramènent avec eux les oiseaux familiers, ceux qui connaissent la côte, la mesure du vent, la patience des heures. Le poème commence au niveau de l’humain ordinaire, au ras du monde, là où le vivant compose avec la répétition.

Puis survient la rupture. « D’autres oiseaux volants géants prennent leur envol ». La phrase s’ouvre, s’étire, et avec elle la verticalité. L’albatros n’est pas encore nommé, mais il est déjà là, dans cette démesure soudaine : « Haut, très haut, / Loin, très loin ». L’insistance n’est pas ornementale ; elle est existentielle. Elle marque l’impossibilité de suivre, du regard comme de la condition. Ces oiseaux-là échappent à la narration terrestre : « ils se perdent dans la couleur du ciel », non dans sa forme. La couleur est dissolution, disparition dans l’indistinct, dans ce que l’œil ne peut plus cerner. Le poème ose alors une idée vertigineuse : ce qui s’élève vraiment cesse d’être identifiable.

« Les gagnants laissent les tempêtes derrière eux » — mot troublant, presque ironique. Gagner n’est pas dominer, mais traverser sans rester captif. Non pas vaincre la tempête, mais cesser de lui appartenir. « Morts et ressuscités » : l’expression n’est pas religieuse, elle est organique. Mourir à ce qui entrave, renaître à ce qui circule. L’albatros n’est pas une figure de supériorité, mais une figure de passage. Il avance « à la rencontre des horizons de l’Est et de l’Ouest avec le soleil », dans cet entre-deux fondamental où aucune direction ne se fixe, où la lumière elle-même demeure en mouvement. L’oiseau devient un axe, non un sommet.

Et puis, soudain, le poème se retourne sur lui-même. « Je sens le murmure dans mes veines et / il me fait mal ». Ce qui était cosmique devient intime, presque douloureusement charnel. Le ciel descend dans le sang. L’albatros n’est plus seulement observé : il est internalisé. Ce murmure n’est pas une consolation ; il est une blessure de lucidité. Il dit ce que coûte l’appel du large quand le corps, lui, demeure rivé à la pesanteur. La douleur ne vient pas de l’échec à voler, mais de la conscience aiguë de ce qui dépasse.

Lorsque le poème nomme enfin « L’Albatros, l’hymne de Baudelaire », ce n’est pas un hommage décoratif, c’est une reconnaissance. Mirela Leka Xhava ne cite pas Baudelaire pour s’y abriter ; elle le convoque comme une vibration persistante dans notre modernité. L’albatros baudelairien, humilié sur le pont du navire, trouve ici une métamorphose : il n’est plus seulement la figure du poète entravé, mais celle de l’être traversé par un appel trop vaste pour ses propres veines. L’hymne devient douleur intérieure, chant inscrit dans le sang, mémoire culturelle incarnée.

Ce poème ne parle pas du vol ; il parle de ce que le vol exige intérieurement. Il dit que toute élévation véritable laisse une trace physique, presque inflammatoire. Il affirme, avec une intelligence rare, que le plus haut n’est jamais gratuit : il murmure, il entaille, il travaille l’être de l’intérieur. L’albatros n’est pas un rêve ; il est une responsabilité.

Ainsi, dans ce souffle bref et tendu, Mirela Leka Xhava écrit un poème de seuil : entre rivage et ciel, entre héritage et voix propre, entre la tentation de l’absolu et la douleur de l’incarner. Un poème qui ne cherche pas à s’envoler, mais à supporter le ciel en soi.

Catherine Andrieu


 

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