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40- Mes tréteaux
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 Article publié le 15 février 2026.

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Le théâtre est le désordre incarné et pour faire l’éloge du théâtre, il faut commencer par faire l’éloge du désordre. Louis Jouvet

 

On faisait les profondes des claqueurs du plafonnier, des dorés-sur-tranche des loges, des glandouilleurs à épaulettes à graine d’épinards du parterre, on faisait les cornes aux cocus des balcons, on faisait la figue aux corbeilles de fleurs passides1 et fruits cotis, on passait un savon à la bourgeoisie cachottière des baignoires et l’on s’estompait au paradis où chahutaient les nôtres désargentés comme le crucifix de Saint-Gervais.

 

De part et d’autre de nous, ma choisie et ma vieille carcasse, des applaudisseurs à tout rompre , la clique indéfectible et sauvage. Derrière, derrière nous, sont assis ceux de la boulange, la gueule enfarinée, leur fille, leur gindre de gendre et deux de leurs trois autres rejetons, et puis, l’épicier avec son crayon sur l’oreille et son cageot, et puis, les frères quincaillers avec chacun son pot de peinture, et puis, la postière avec son tricotage, qui, l’air de rien, brouille le timbre et allège la sacoche des facteurs, et puis, la veuve joyeuse du requinqueur de cadavres à la morgue, et puis, le capelan Cottin, rimailleur à ses heures, et sa sacristine, femme de ménage et cuisinière, et puis, le charbonnier, la mine mâchurée et sa dernière conquête dans sa robe-couffe, et puis, le confiseur, qui sucre les fraises, et sa doucerette, la bouche confite, qui savoure et tourneboule, dit-on, des voyous de son âge dans sa bonbonnière, et puis, le poissard de la halle, sa morue dessalée et leur progéniture, une moule marinière et un gobie dans sa braie2, et puis, la pimpante compagne du mercier trucidé pour un peigne, et puis, le rapin et scarpelin et son modèle, fait à peindre et à sculpter, et puis, le kiosquier et sa dame gréée à la mode des magazines, et puis, les acclamateurs à gages, et puis, des jeunottes espiègles aux tétons naissants, des demoiselles chaperonnées, et puis, le bistroquet qui caresse voluptueusement les bouteilles, qui s’entiche de la première opinion venue, et son pochard de père presque centenaire qui biseaute encore les brèmes, et puis, l’accordéoniste qui fait gourbi avec une goualeuse tout ensemble serin et seringue. Et puis, et puis… Les envieux zoïles de la presse locale, et devant, devant, des brochettes de notables, la mairerie et ceux qui sont dans ses flacons à l’encre, les huiles grasses et les grosses légumes régionales, des cheffesses pincées, des gradés et leur Rosette, des bardés de cordons, des inconnus au bataillon qui pilent du poivre à côté de la plaque de la Légion d’honneur, tous les gratis, quoi ! Au fond, tantôt sous la veilleuse de la porte de secours, tantôt adossé à une colonne, le pompier de service tète un mégot.

 

Le velours s’esclaffe, les strapontins se déglinguent, les loges s’éventent, le balcon beugle, les baignoires se remplissent, les corbeilles goûtent l’instant présent, les chevaliers du lustre s’égosillent, le poulailler caquette et coquerique…

 

J’ai été le brigadier, sec comme un coup de trique, dégourdi comme un manche à balai brisé, sans scrupule, sans vergogne ni pitié, qui perdait son temps à attendre et à plaindre ses fatigues, à l’étroit dans son habit rouge aux boutons dorés. Brigadier, les trois coups ! Brigadier, les trois coups ! Brigadier, la pétarade et les trois coups ! Les douze syllabes de l’alexandrin et le temps, le lieu, l’action… Le comité des douze 3 et le roi, la reine, le dauphin… Les douze apôtres, le père, le fils, le saint esprit… Douze petits coups sur les ripatons, un coup sur le ciboulot, un coup sur l’esquine, un coup sur le râble…

 

J’ai été le bruiteur qui traînait des casseroles, des poêles, des chaudrons, qui trimbalait des cloches et leurs sonneurs, qui tirait des canons avec leurs charretons de poudre et de boulets, les canons des messes noires, les canons de Bach, de Pachelbel, de Mozart, qui déplaçait des tempêtes, qui roulait des flots tumultueux, des tonnerres du plus haut des cieux, des toiles de fond, qui déroulait des charivaris, des hourvaris, des boulevaris, qui croisait le fer, qui s’escrimait… Ne parlez pas tous en même temps, j’ai de la friture dans les esgourdes.

 

J’ai été le souffleur… Souffleur ! Souffleur, je l’étais… Mes habits élimés, mes féroces ribouis montraient les dents. Dans mon trou, que de rôles à frac, à froc, à frusques fripés, à fourreau, à fourrure, à pelisse, à déshabillé, à manteau, à domino… Des vaudevilles, des drames, des gaietés… Je touchais la bosse d’Ésope, tout comme les filles touchaient le pompon des marins. On disait que ça portait bonheur.

 

Les jours de relâche, parfois j’étais comme la sentinelle de la tour de Nesle entortillée dans sa capote, sans consigne, perdue dans le brouillard de ses pensées.

 

De ma guérite de gaffe, j’imaginais toute la terre, la terre entière, le monde, les mondains et les mondaines, le monde renversé sens dessus dessous, les remuements de la foule et des lèvres, le monde machineur, machinateur, machiniste, machinal encombré de palans, de câbles, de poulies, de courroies, de sorts, de ressorts, de poids, de volumes, d’engrenages, de pistons, tout un monde de peine réglé comme une horloge, le petit, le grand, le beau, le pauvre monde, l’ancien, le nouveau, le futur monde, le monde tel qu’il fut, qu’il est, qu’il ne sera pas, l’autre monde d’où l’on revient quelquefois ébahir, ébaubir, tourmenter les nôtres.

 

Dans mon cachot, ma chatte roufignait entre mes bras, sur mes genoux, sur mon épaule, me léchait, me mordillait, me grafignait…

 

J’étais l’accessoiriste en mèche avec des marchands de bric-à-brac, avec des brocanteurs, avec des antiquaires, avec des regrattiers, avec des chiffonniers, avec des ferrailleurs… Dans ma caverne d’Ali Baba, je rencognais des ballerines, la face et la fesse joviales, des couturières hérissées d’aiguilles et d’épingles, des costumières, une brosse ou un fer à repasser à la main, des maquilleuses, les quinquets profonds, les badigoinces saignantes… La placière, la caissière… Nous allions tous vite à la besogne comme si le temps nous était compté. Je m’éreintais sans merci. Le temps nous était compté. J’étais toujours à fouiller, à farfouiller dans les coffres, dans les rayons, dans les armoires, dans les coins, dans les recoins… Que de trésors, de trouvailles dans ce capharnaüm.

 

Ah ! Les acteurs ! J’épuisais des socques et des cothurnes toujours trop grands, toujours trop justes. On dirait que je ne sais plus une broque de mon canevas. J’étais un cabot avec un os à ronger, je me rappliquais dans les répliques, je tiraillais des tirades, je pataugeais dans la farce, je m’attelais à des atellanes, je me mêlais au drame, je m’assotais d’une sotie, je rapiéçais des pantalonnades… Je portais un visage d’écorces, de cuir, de métal, de papier bouilli… Que de binettes à la graisse, au jaune d’œuf, à la lie de vin, à la sépia, à la gouache, à l’aquarelle, à la folle farine, à la poudre de riz, au plâtre, à la suie… Je reprenais non sans mal mon visage de chair.

 

Sur les planches, le comédien se bat, combat, se débat, interprète, mais ne joue plus. Arrête, arrête ton char, cabot cabochard ! Comme tout un chacun, ceux du royaume d’histrionie, ne jouent tous les rôles inimaginables que dans la vie de tous les jours. Au quotidien, ils jouent la douleur et la peine d’être ou de ne pas être, ils jouent les prodiges, les prodigues, ils jouent quitte ou double, à qui perd gagne, de leur reste, ils jouent sur les mots, sur les morts, ils jouent la patience, l’amour, l’amitié, l’indignation… Sur les tréteaux, je suis moi-même un grime au bout du rouleau. Je n’ai plus qu’à tortiller de l’œil, en vert, envers et contre tous, sous des brassées d’œillets4, après un dernier acte de miséricorde.

 

Le public joue parfaitement son rôle, son rôle de public. Il rit à s’en tenir les côtes, il chiale comme une Madeleine, il reste coi… Le respecter, c’est lui servir et resservir une soupe, tantôt épaisse, tantôt liquide, toujours à son goût, et lui en remettre une louche. Toujours les mêmes assaisonnements, les mêmes propos interrompus, rompus, postillonnés sur les premiers rangs.

 

Je m’empêtre dans les fils d’un théâtre de marionnettes, je suis la cinquième roue du chariot de Thespis5, je m’endors dans la partie honteuse de la troupe Chichois qui survolte les cabarets, enivre les guinguettes, s’improvise dans les rues de Provence. J’entre dans la peau du bonhomme et je fais un malheur, je bravade, je scaramouche, je triveline, j’arlequineJe suis un pilier de coulisses, si, bons entendeurs, vous avez besoin d’un Tritagoniste… Sophocle, Euripide, Feydeau, Plaute, Goldoni, Beckett, Diderot… J’en passe… J’en passe… Labiche, Marivaux, Sénèque, Shakespeare… J’en passe… Courteline, Jarry, Sartre, Anouilh, Camus, Aristophane… Que de théâtre d’opérations…

 

Le brigadier frappe un deux trois coups de bâton… La nuit noire, le brouhaha s’effiloche… Quelques fauteuils craquent… On tousse… Je râcle ma gorge… Le rideau se lève.

 

 

 

Notes

 

1 - Passi, passide : en Provence, fané(e)s.

2 - Moule marinière, gobie de braie : une fille et un garçon, la moule, sexe féminin, le gobie de braille, le sexe masculin. Le gobie est un petit poisson.

3 - Le comité des douze : conseil composé de douze personnes, durant la Révolution.

4 - Œillet : comme la couleur verte, le mot corde, la bonne chance, l’œillet n’entrent pas dans les théâtres, étant considérés comme des porte-malheur. Le bouquet d’œillets offert à la fin de la représentation est l’annonce d’un licenciement.

5 - Thespis  : passe pour être le premier acteur. Son chariot servait de véhicule et de scène.

 

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  40- Mes tréteaux par Catherine Andrieu

Il y a, dans Mes tréteaux, une ivresse qui ne vient pas du jeu mais de ce qui précède le jeu, de ce qui l’entoure, l’épuise, l’use, l’alimente. Ce texte n’est pas un hommage au théâtre comme institution, ni même au théâtre comme art noble : c’est une plongée dans son ventre, dans sa machinerie humaine, sociale, charnelle, dérisoire et sublime à la fois. Un poème de l’envers. Un chant des dessous.

Ici, le théâtre n’est pas l’ordre de la représentation, mais l’organisation savante du désordre. Non pas le chaos vague, mais le désordre incarné : bruissant de corps, de voix, de métiers obscurs, de hiérarchies grotesques, de croyances tenaces, de superstitions tremblantes. Le théâtre comme microcosme du monde, et le monde comme scène mal éclairée où chacun joue à être vu, à être cru, à être applaudi.

Le poème avance par accumulation, par débordement volontaire. Les listes prolifèrent comme la foule : elles envahissent l’espace, débordent les loges, s’entassent au parterre, s’échauffent au poulailler. Rien n’est trié. Tout est convié. La langue devient elle-même salle de spectacle : elle bruisse, ricane, crie, s’échauffe, se moque. Chaque mot porte une poussière sociale, un accent, un métier, une odeur. On n’est pas dans la syntaxe sage : on est dans la rumeur.

Ce qui frappe, c’est que le « je » n’est jamais un ego. Il est une fonction mouvante, une identité glissante. Brigadier, bruiteur, souffleur, accessoiriste : autant de figures de l’ombre, autant de métiers voués à disparaître dans l’instant même où ils rendent possible l’apparition. Le poème dit cela avec une lucidité cruelle : être au théâtre, ce n’est pas être sur scène, c’est être mangé par elle. Être dissous dans la nécessité du spectacle.

Le brigadier qui frappe les trois coups n’est pas un maître de cérémonie : il est le battement du cœur, la mesure primitive, presque rituelle. Douze coups, douze syllabes, douze apôtres, douze figures de l’ordre symbolique : le théâtre recycle les grands systèmes de croyance pour les faire claquer en farce. La culture savante et la culture populaire s’y mêlent sans hiérarchie, dans un grand brassage carnavalesque où Bach côtoie la messe noire, où Sophocle frôle la pantalonnade.

Le souffleur, surtout, est une figure bouleversante. Enfermé dans son trou, porteur de toutes les voix, de tous les rôles, il sait ce que les acteurs oublient : que le texte ne leur appartient pas. Il passe par eux, comme la vie passe par les corps. Le théâtre est un art de la transmission, jamais de la possession. On y touche la « bosse d’Ésope » comme on touche un talisman : superstition dérisoire, mais essentielle, parce qu’elle dit la fragilité de ce qui se joue.

Et puis il y a la fatigue. La grande fatigue du monde théâtral, qui est aussi la fatigue d’exister. Le texte ne romantise rien. Il dit l’éreintement, l’usure, le temps compté, la course contre l’effacement. Fouiller, farfouiller, bricoler, rapiécer : le théâtre apparaît comme un art pauvre, au sens le plus noble, fait de restes, de récupérations, de trésors trouvés dans le capharnaüm de la vie.

Les acteurs eux-mêmes sont démythifiés. Ils ne jouent plus : ils se débattent. Ils n’interprètent pas : ils survivent. Et c’est peut-être là que le poème devient le plus vertigineux : quand il affirme que le véritable jeu n’a pas lieu sur les planches, mais dans la vie ordinaire. Le théâtre n’est qu’un miroir grossissant de ce que chacun fait déjà : jouer la douleur, l’amour, l’indignation, la patience, la perte.

Le public, enfin, est rendu à sa responsabilité. Il joue son rôle, parfaitement. Il consomme, il réclame, il reconnaît ce qu’il connaît déjà. Le théâtre devient alors une soupe qu’on sert et ressert, toujours assaisonnée de la même manière. Le poème ne juge pas : il constate. Il sait que sans ce public-là, rien n’aurait lieu. Mais il sait aussi que le théâtre s’épuise à vouloir lui plaire.

La fin est d’une beauté sombre. Le brigadier frappe encore. Le rideau se lève. Tout recommence. Le poème ne conclut pas : il ouvre. Comme le théâtre lui-même, il se tient sur ce seuil fragile entre l’apparition et la disparition. Mes tréteaux est un texte de l’entre-deux : entre la farce et la tragédie, entre l’ombre et la lumière, entre la voix et le silence. Un poème qui sait que le théâtre n’est pas un refuge, mais une exposition radicale à la condition humaine.

Et c’est peut-être là, précisément, que réside sa grandeur : dans cette lucidité sans amertume, dans cette intelligence charnelle du désordre, dans cette fidélité aux gestes obscurs qui font tenir debout, encore un instant, le fragile échafaudage du monde.

Catherine Andrieu


 

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