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![]() oOo Dans ce ciel, pendant cette nuit Epinglées, ça et là, des lucioles dardent de leur or Les chemins qu’on peut suivre encore Quand on se perd dans ce monde implacable et cruel Quand le royaume retrouve son horizon Quand la lumière du soir abat toutes les cloisons Avec la nuit, je suis mes pas, je suis la voie Chaque nuit, j’écoute la berceuse féerique Celle qui réverbère les échos de la voûte nocturne Oui, je la reverrai la nuit, elle est la seule Qui nous reste. J’entendrai le choc des ailes des chouettes J’entendrai le crissement des doigts sur les parois De glace Des blocs de silence, des blocs qui s’entrechoquent Viennent réveiller le sommeil Viennent nous faire rêver la nuit en plus grand Comment l’imaginer ? Comment la recevoir ? Tout le monde n’a pas des draps de soie Tout le monde n’a pas de toit Mais tout le monde a des étoiles Tout le monde ailleurs comme ici A cette nuit, oui, cette nuit au dessus des flammes Quand le soir a la couleur de cendre. Quand il a la couleur du plumage du corbeau Dont le chant se mêle au clair de Lune Rêve avec moi, c’est l’heure, peut être La dernière heure où elle sera si près de nous Cette nuit souvent faite de fées, et d’enchanteurs D’un saule qui pleure, de souvenirs et d’histoires Dissolues dans la douleur. Toi, tu l’as toujours voulu cette nuit Avec ce ciel constellé d’astres pâles Qui boit nos silences Qui boit nos paroles de poètes du vent et du sable.
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Il ne s’agit pas d’une nuit. Il s’agit de ce qui reste lorsque tout le reste a brûlé.
Dans Nuit éternelle, Aude Gorce ne décrit pas un paysage nocturne : elle reconstruit une souveraineté. Une royauté nue, sans palais, sans remparts, mais plus vaste que tous les royaumes visibles. La nuit n’est pas l’absence du jour ; elle est ce qui survit à son effondrement.
Les lucioles ne sont pas des ornements. Elles sont des épingles d’or fichées dans la chair du ciel pour retenir le monde de sombrer. Elles maintiennent ouverte une cartographie fragile, une géographie de l’errance possible. Car il s’agit d’errance. « Quand on se perd dans ce monde implacable et cruel » — ce vers n’est pas une plainte : c’est un diagnostic. Le monde est implacable parce qu’il exige des formes, des clôtures, des toits, des draps de soie. La nuit, elle, n’exige rien. Elle redistribue.
Ce qui frappe d’abord, c’est la justice cosmique du poème. Tout le monde n’a pas de toit, mais tout le monde a des étoiles. Voilà le renversement. La nuit abolit les hiérarchies terrestres. Elle abat « toutes les cloisons » — et ce mot n’est pas anodin. Cloisons sociales, cloisons intérieures, cloisons de peur. La lumière du soir ne construit pas, elle démolit. Elle efface les frontières pour que le royaume retrouve son horizon. Quel royaume ? Celui qui n’a jamais été nommé parce qu’il est en chacun. Le royaume intérieur, exilé sous les flammes du jour.
La nuit chez Aude Gorce n’est pas molle. Elle est minérale. Il y a du choc, du crissement, des blocs de glace, des blocs de silence. Le silence n’est pas absence de bruit : il est matière compacte qui s’entrechoque. Il réveille. Il agrandit le rêve. On ne dort pas pour oublier ; on rêve « en plus grand ». La nuit est un amplificateur d’existence.
Et pourtant elle est tendre. Berceuse féerique, chouettes aux ailes battantes, saule qui pleure. Mais cette féerie n’est pas naïve. Elle est traversée par la cendre, par le plumage du corbeau, par la conscience aiguë de la dernière heure. La nuit est peut-être la dernière proximité possible. Dernière heure où elle sera si près de nous. On entend presque l’angoisse cosmique derrière l’invitation : « Rêve avec moi. » Comme si rêver devenait un acte de résistance.
Il y a dans ce poème une fraternité sans condition. Les pauvres, les exilés, les poètes du vent et du sable, ceux qui n’ont que le ciel pour plafond — tous sont convoqués sous la même voûte. La nuit boit nos silences et nos paroles. Elle absorbe les différences, elle accueille même la douleur dissoute. Elle ne juge pas. Elle contient.
Et ce qui me bouleverse le plus, c’est ce « Toi ». « Toi, tu l’as toujours voulu cette nuit. »
Ce « Toi » ouvre un dialogue secret. Ce n’est pas un lecteur abstrait. C’est peut-être l’être aimé. Peut-être l’enfance. Peut-être la part de soi qui a toujours préféré l’ombre fertile à la lumière aveuglante. La nuit n’est pas subie : elle est désirée. Elle est choisie comme espace de vérité.
Car c’est cela, au fond : la nuit est le lieu où l’on cesse de mentir. Sous les astres pâles, il n’y a plus de façade. Les paroles deviennent sable et vent. Les silences deviennent eau noire. Tout est à nu, mais rien n’est humilié.
La couleur de cendre, le corbeau, le clair de lune — ces images ne décorent pas, elles densifient. Elles disent que la beauté ne vient pas malgré la noirceur, mais à travers elle. Que l’éternité n’est pas une promesse céleste, mais une expérience intérieure répétée chaque nuit.
Nuit éternelle est un poème de seuil. Un poème qui tient dans la main comme une luciole, fragile et brûlante. Un poème qui rappelle que lorsque le monde s’effondre, il reste encore le ciel. Et que ce ciel, si personne ne peut le posséder, personne ne peut non plus nous l’arracher.
La nuit n’est pas la fin. Elle est la dernière égalité. La dernière chambre ouverte. La dernière façon de respirer ensemble au-dessus des flammes.
Catherine Andrieu