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41- Argent content
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 Article publié le 22 février 2026.

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L’argent n’a pas d’idées.

Sartre

 

Quand je jouais l’Avare

Un liard était un liard

En France et en Navarre

À Sète à Montbéliard

 

J’en ai brûlé des planches

Thespis en est témoin

J’en ai eu des nuits blanches

Dans l’antre d’une moins

 

Que rien Chez une fée

Dans les draps d’un tendron

Dans ma muse assoiffée

Sans rondels et sans ronds

 

Des rôlets des grands rôles

Don Juan Richard III

Ubu des fous des drôles

Des amoureux des rois

 

J’ai joué sans relâche

Des justiciers des ro-

turiers des morts des lâches

Des valets des héros

 

Je bats des Sganarelle

Caboches ventres et dos

Suzon meurs-je pour elle

J’ai attendu Godot

 

Nulle âme ne m’allège

D’un kopeck d’un penny

Les filles sacrilèges

Ni les lazzaroni

 

J’ébrèche une potiche

Je suis en appétit

Sans copuler l’artiche

Nous pond de beaux petits

 

Lavez votre argent sale

Le dimanche en fami-

lle Blague provençale

Non da conseil d’ami

 

Ai-je un deux ou trois flèches

Pour sauver une peau

Pour prendre une calèche

Pour réjouir un chapeau

 

J’ai des buissons de rimes

Mais plus un sou vaillant

Pourtant je trie je trime

Comme un vrai détaillant

 

J’ai dans mon escarcelle

Une tonne d’écus

Et toutes les ficelles

Pour séduire les culs

 

Pour remuer ma braise

Je n’ai pas de tison

Mes douze apôtres Treize

Nous sommes Décousons

 

Sans le fric sans le flouze

C’est le blues c’est le flou

Quand mes timbales blousent

Je fuis sur mon vieux clou

 

 

De Dunkerque à Marseille

De Cassis à Bondy

Je sème de l’oseille

Je sème des radis

 

Je dis à la Mistoufle

M’entrouvrant ses haillons

Enfile mes pantoufles

Pique mes picaillons

 

Savez-vous qu’une thune

Et le commencement

D’une immense fortune

Qui nous vient en dormant

 

Rapiat sais-tu ce qu’offre

Un enrichissement

Au mort Vois-tu un coffre

Suivre un enterrement

 

Sonnante et trébuchante

Que les faux monnayeurs

Et les escrocs m’enchantent

Ce sont des pinailleurs

 

 

Je mange les grenouilles

Je brise les cochons

Abats trognons ni nouilles

Je glane chez Fauchon

 

J’suis sans un sans galette

Raide comme un passe cordon

Au sec Pour mes emplettes

Râpé, j’attends des dons

 

Bonn’gens un p’tit quèqu chose

Un’piécette un pélot

Une friandise qu’je pose

Un deux jours mon ballot

 

Caron un’ fois encore

Tu m’embarqu’s sans biscuit

Tu m’adul’s m’édulcore

J’ai bien cru qu’ j’étais cuit

 

Je glisse dans ta vague

Sous-fifre un fifrelin

Enfile gyrovague

C’est la ch’mise à Dullin

 

Nous finirons sous terre

Tous tous mangés aux as-

ticots maçons notaires

Rois pouilleux pleins aux as

 

Viveurs pleure-misère

Goinfres crève-la-faim

Égraineurs de rosaires

Fées Tout a une fin

 

La mort c’est ma finance

Je suis toujours comblé

Je me pends à son anse

Sa faux gît dans mon blé

 

Ici-bas tout nous pèse

Sur le cœur sur les reins

Dans le trou plus de pèze

Ni deniers ni florins

 

Pour avoir de l’avoine

Hennissez rosses rou-

ges comme des pivoines

Hi-hanez ânes roux

 

 

J’ai trois sacs de ferrailles

C’est tout là mon grizbi

Les grandes funérailles

Ce n’est pas pour bibi

 

J’rêve à la belle étoile

Quidam j’n’ai pas d’quibus

D’quoi m’payer un’ toile

D’quoi prendre un autobus

 

L’été L’hiver La fraîche

Gentilhomm’ ça pousse où

Quand on est sur la brèche

Dans l’Opéra d’quat’ sous

 

L’bon Dieu m’jett’ mon pécule

Et m’racont’ des bobards

J’suis sur mon monticule

Dans l’œil doux d’mon clébard

 

Je me souviens des halles

De la soupe à l’oignon

J’étais souffleur groom halle-

bardier coursier mignon

 

 

Un jour marchand du temple

Une saison grognard

Que des siècles contemplent

Tout un printemps bagnard

 

 

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Commentaires :

  41- Argent content par Catherine Andrieu

Il fallait oser écrire un poème sur l’argent sans jamais s’y soumettre. Il fallait avoir roulé sa vie de scène en scène, d’estrade en estrade, pour comprendre que la véritable monnaie ne tinte pas dans la poche mais dans la gorge. Et voici que, sous l’exergue de Jean-Paul Sartre — « L’argent n’a pas d’idées » — s’ouvre un théâtre de misère et de splendeur où l’homme compte et se décompte, se dépense et se dépasse.

Ce texte n’est pas une satire. C’est une autobiographie métaphysique en monnaie courante.

Robert Vitton y parle en comédien errant, et derrière lui défilent les masques : l’Avare, Don Juan, Richard III, Ubu, Sganarelle, et l’ombre immense de Godot qui n’arrive jamais. Tous ces rôles sont autant de figures du manque. On croit jouer des puissants, on joue la privation. On croit séduire les rois, on sert la faim. Le poète a brûlé des planches mais n’a pas brûlé la dette d’exister. Il a incarné les héros, mais la seule tragédie qui demeure est celle du porte-monnaie vide face à l’infini.

Car l’argent, ici, n’est pas seulement une pièce. C’est une illusion d’épaisseur dans un monde qui s’effrite.

Le poème avance par accumulation verbale, comme un marchand de mots qui étalerait sur son étal des liards, des kopecks, des pennies, des pièces, des menues monnaies, des économies dérisoires. Cette prolifération lexicale est un geste de résistance : si la monnaie manque, la langue abonde. Si la bourse est plate, la rime est foisonnante. On assiste à un renversement secret : le petit commerçant, l’artisan, le mendiant même, devient magnat d’images. Il n’a « plus un sou vaillant », mais il possède la frappe poétique, la seule qui ne soit pas falsifiable.

Il y a dans ce texte quelque chose du carnaval médiéval : les notaires mangés par les asticots, les rois comblés nivelés par la terre, les viveurs et les affamés réunis dans le même trou. La grande égalité ne se joue pas à la banque, mais au cimetière. Caron n’emporte pas les coffres. La mort est la seule finance qui ne fasse pas faillite.

C’est là que le poème devient redoutablement intelligent.

En proclamant que « la mort c’est ma finance », le locuteur opère un renversement métaphysique : ce qui compte vraiment ne se capitalise pas, cela se consume. La faux dans le blé, l’anse à laquelle on se suspend, l’escapade dans la vague — tout indique que la seule richesse est celle qui nous dépouille. Le gain ultime est une perte. La fortune véritable est une dépossession consentie.

Et pourtant, rien n’est lugubre.

Il y a une jubilation dans la débâcle. Une ironie rabelaisienne qui rappelle que l’art n’a jamais été solvable. Le comédien, le souffleur, le hallebardier, le groom — toutes ces figures disent une vérité simple : vivre, c’est tenir un rôle sans garantie de rétribution. Le monde est un « opéra à quatre sous », et l’on y chante malgré la brèche, malgré le froid, malgré la faim.

Ce poème ne condamne pas l’argent. Il le dégonfle. Il montre qu’il ne pense pas, qu’il n’aime pas, qu’il ne sauve pas. L’argent n’a pas d’idées — mais la langue, oui. Et la langue, ici, prolifère comme une contre-économie sauvage.

Ce qui bouleverse, au fond, c’est la dignité du pauvre magnifique. Celui qui rêve à la belle étoile, qui n’a pas de quoi payer sa place, mais qui traverse les siècles en marchand du temple et en soldat d’une saison. Celui qui sait que l’enrichissement n’accompagne pas le cercueil. Celui qui a tout joué sauf l’illusion d’être propriétaire de sa propre fin.

Robert Vitton signe un poème qui ressemble à un cabaret métaphysique. On y rit, on y frappe le sol du talon, on y tend la main — et soudain, dans un éclat, on comprend que la seule monnaie réelle est le temps brûlé sur scène.

L’argent n’a pas d’idées.

Mais la pauvreté, quand elle devient chant, invente une pensée plus vaste que toutes les banques réunies.

Et c’est peut-être cela, le secret du texte : sous les jeux de mots, sous la faconde, sous la verve, se tient un homme qui a compris que la vraie escarcelle n’est pas dans la poche — elle est dans la voix.

Et la voix, elle, ne se thésaurise pas.

Elle se donne.

Catherine Andrieu


 

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