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![]() oOo L’argent n’a pas d’idées. Sartre
Quand je jouais l’Avare Un liard était un liard En France et en Navarre À Sète à Montbéliard
J’en ai brûlé des planches Thespis en est témoin J’en ai eu des nuits blanches Dans l’antre d’une moins
Que rien Chez une fée Dans les draps d’un tendron Dans ma muse assoiffée Sans rondels et sans ronds
Des rôlets des grands rôles Don Juan Richard III Ubu des fous des drôles Des amoureux des rois
J’ai joué sans relâche Des justiciers des ro- turiers des morts des lâches Des valets des héros
Je bats des Sganarelle Caboches ventres et dos Suzon meurs-je pour elle J’ai attendu Godot
Nulle âme ne m’allège D’un kopeck d’un penny Les filles sacrilèges Ni les lazzaroni
J’ébrèche une potiche Je suis en appétit Sans copuler l’artiche Nous pond de beaux petits
Lavez votre argent sale Le dimanche en fami- lle Blague provençale Non da conseil d’ami
Ai-je un deux ou trois flèches Pour sauver une peau Pour prendre une calèche Pour réjouir un chapeau
J’ai des buissons de rimes Mais plus un sou vaillant Pourtant je trie je trime Comme un vrai détaillant
J’ai dans mon escarcelle Une tonne d’écus Et toutes les ficelles Pour séduire les culs
Pour remuer ma braise Je n’ai pas de tison Mes douze apôtres Treize Nous sommes Décousons
Sans le fric sans le flouze C’est le blues c’est le flou Quand mes timbales blousent Je fuis sur mon vieux clou
De Dunkerque à Marseille De Cassis à Bondy Je sème de l’oseille Je sème des radis
Je dis à la Mistoufle M’entrouvrant ses haillons Enfile mes pantoufles Pique mes picaillons
Savez-vous qu’une thune Et le commencement D’une immense fortune Qui nous vient en dormant
Rapiat sais-tu ce qu’offre Un enrichissement Au mort Vois-tu un coffre Suivre un enterrement
Sonnante et trébuchante Que les faux monnayeurs Et les escrocs m’enchantent Ce sont des pinailleurs
Je mange les grenouilles Je brise les cochons Abats trognons ni nouilles Je glane chez Fauchon
J’suis sans un sans galette Raide comme un passe cordon Au sec Pour mes emplettes Râpé, j’attends des dons
Bonn’gens un p’tit quèqu chose Un’piécette un pélot Une friandise qu’je pose Un deux jours mon ballot
Caron un’ fois encore Tu m’embarqu’s sans biscuit Tu m’adul’s m’édulcore J’ai bien cru qu’ j’étais cuit
Je glisse dans ta vague Sous-fifre un fifrelin Enfile gyrovague C’est la ch’mise à Dullin
Nous finirons sous terre Tous tous mangés aux as- ticots maçons notaires Rois pouilleux pleins aux as
Viveurs pleure-misère Goinfres crève-la-faim Égraineurs de rosaires Fées Tout a une fin
La mort c’est ma finance Je suis toujours comblé Je me pends à son anse Sa faux gît dans mon blé
Ici-bas tout nous pèse Sur le cœur sur les reins Dans le trou plus de pèze Ni deniers ni florins
Pour avoir de l’avoine Hennissez rosses rou- ges comme des pivoines Hi-hanez ânes roux
J’ai trois sacs de ferrailles C’est tout là mon grizbi Les grandes funérailles Ce n’est pas pour bibi
J’rêve à la belle étoile Quidam j’n’ai pas d’quibus D’quoi m’payer un’ toile D’quoi prendre un autobus
L’été L’hiver La fraîche Gentilhomm’ ça pousse où Quand on est sur la brèche Dans l’Opéra d’quat’ sous
L’bon Dieu m’jett’ mon pécule Et m’racont’ des bobards J’suis sur mon monticule Dans l’œil doux d’mon clébard
Je me souviens des halles De la soupe à l’oignon J’étais souffleur groom halle- bardier coursier mignon
Un jour marchand du temple Une saison grognard Que des siècles contemplent Tout un printemps bagnard
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Commentaires :
Il fallait oser écrire un poème sur l’argent sans jamais s’y soumettre. Il fallait avoir roulé sa vie de scène en scène, d’estrade en estrade, pour comprendre que la véritable monnaie ne tinte pas dans la poche mais dans la gorge. Et voici que, sous l’exergue de Jean-Paul Sartre — « L’argent n’a pas d’idées » — s’ouvre un théâtre de misère et de splendeur où l’homme compte et se décompte, se dépense et se dépasse.
Ce texte n’est pas une satire. C’est une autobiographie métaphysique en monnaie courante.
Robert Vitton y parle en comédien errant, et derrière lui défilent les masques : l’Avare, Don Juan, Richard III, Ubu, Sganarelle, et l’ombre immense de Godot qui n’arrive jamais. Tous ces rôles sont autant de figures du manque. On croit jouer des puissants, on joue la privation. On croit séduire les rois, on sert la faim. Le poète a brûlé des planches mais n’a pas brûlé la dette d’exister. Il a incarné les héros, mais la seule tragédie qui demeure est celle du porte-monnaie vide face à l’infini.
Car l’argent, ici, n’est pas seulement une pièce. C’est une illusion d’épaisseur dans un monde qui s’effrite.
Le poème avance par accumulation verbale, comme un marchand de mots qui étalerait sur son étal des liards, des kopecks, des pennies, des pièces, des menues monnaies, des économies dérisoires. Cette prolifération lexicale est un geste de résistance : si la monnaie manque, la langue abonde. Si la bourse est plate, la rime est foisonnante. On assiste à un renversement secret : le petit commerçant, l’artisan, le mendiant même, devient magnat d’images. Il n’a « plus un sou vaillant », mais il possède la frappe poétique, la seule qui ne soit pas falsifiable.
Il y a dans ce texte quelque chose du carnaval médiéval : les notaires mangés par les asticots, les rois comblés nivelés par la terre, les viveurs et les affamés réunis dans le même trou. La grande égalité ne se joue pas à la banque, mais au cimetière. Caron n’emporte pas les coffres. La mort est la seule finance qui ne fasse pas faillite.
C’est là que le poème devient redoutablement intelligent.
En proclamant que « la mort c’est ma finance », le locuteur opère un renversement métaphysique : ce qui compte vraiment ne se capitalise pas, cela se consume. La faux dans le blé, l’anse à laquelle on se suspend, l’escapade dans la vague — tout indique que la seule richesse est celle qui nous dépouille. Le gain ultime est une perte. La fortune véritable est une dépossession consentie.
Et pourtant, rien n’est lugubre.
Il y a une jubilation dans la débâcle. Une ironie rabelaisienne qui rappelle que l’art n’a jamais été solvable. Le comédien, le souffleur, le hallebardier, le groom — toutes ces figures disent une vérité simple : vivre, c’est tenir un rôle sans garantie de rétribution. Le monde est un « opéra à quatre sous », et l’on y chante malgré la brèche, malgré le froid, malgré la faim.
Ce poème ne condamne pas l’argent. Il le dégonfle. Il montre qu’il ne pense pas, qu’il n’aime pas, qu’il ne sauve pas. L’argent n’a pas d’idées — mais la langue, oui. Et la langue, ici, prolifère comme une contre-économie sauvage.
Ce qui bouleverse, au fond, c’est la dignité du pauvre magnifique. Celui qui rêve à la belle étoile, qui n’a pas de quoi payer sa place, mais qui traverse les siècles en marchand du temple et en soldat d’une saison. Celui qui sait que l’enrichissement n’accompagne pas le cercueil. Celui qui a tout joué sauf l’illusion d’être propriétaire de sa propre fin.
Robert Vitton signe un poème qui ressemble à un cabaret métaphysique. On y rit, on y frappe le sol du talon, on y tend la main — et soudain, dans un éclat, on comprend que la seule monnaie réelle est le temps brûlé sur scène.
L’argent n’a pas d’idées.
Mais la pauvreté, quand elle devient chant, invente une pensée plus vaste que toutes les banques réunies.
Et c’est peut-être cela, le secret du texte : sous les jeux de mots, sous la faconde, sous la verve, se tient un homme qui a compris que la vraie escarcelle n’est pas dans la poche — elle est dans la voix.
Et la voix, elle, ne se thésaurise pas.
Elle se donne.
Catherine Andrieu