Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Auteurs invités [Forum] [Contact e-mail]
AUTEURS INVITÉS
Depuis avril 2004,
date de la création
du premier numéro
de la RALM.
Légende de l'adolescent et de la tempête Nils
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 22 février 2026.

oOo

 Plus d’électricité, plus de réseau téléphonique, la batterie du portable donnant des signes de faiblesse ; au matin du jeudi, l’ennui fit son entrée dans l’esprit de beaucoup d’adolescents qui n’avaient pas connu Klaus. Les images qu’un rapide index fait glisser d’habitude sur l’écran tactile pour passer d’une vidéo à une autre en quelques secondes avaient soudainement disparu. Le verbe scroller perdait son existence.

 

Le jeune est perdu et regarde au plafond de sa chambre la lumière tremblante de la bougie que ses parents lui ont donnée, posée sur une sous-tasse, tenue par la cire qu’il a vue tomber de la bougie renversée quelques secondes sur le support puis reposée et maintenue dans le liquide brûlant qui la fixe en séchant, geste inconnu, jusqu’alors jamais vu.

 

Les volets électriques sont encore baissés. Seul le volet roulant manuel de la cuisine laisse passer un peu de lumière. Dans les autres pièces, la maison est dans le noir. Lui voudrait prendre des selfies mais c’est vrai, l’écran est éteint. Il n’y a que le silence. Même la radio ne fonctionne pas : ses piles, dans la machine depuis des années, ont été attaquées par l’électrolyte qui en a lentement corrodé le zinc extérieur.

 

La tempête nous a coupés du monde et deux arbres du jardin sont à terre. La pluie n’arrête pas et il faut patienter. Les agents d’Enedis, les pompiers, les agents du village même, sont sans doute, disent les parents, déjà mobilisés pour rétablir le courant. On ne sait rien. Il faut attendre. Ils en mettent du temps tous ces agents pour rebrancher l’électricité.

 

Il est dix heures du matin depuis des heures. Le temps reprend ses droits, la lenteur impose son tempo, une minute ressemble vraiment à une minute et l’esprit commence à saisir que cette minute peut sembler vraiment longue. A chaque changement de pièce, la main vient allumer l’interrupteur, geste machinal dont il perçoit l’inutilité puisque la pénombre persiste. A quatorze ans, l’agacement guette, tout ce qui était le remplissage des jours par le virtuel n’existe plus. Pas de BeReal, pas de like, pas d’émoticône, pas de connexion immédiate et permanente avec les autres du collège, pas d’accès à Tiktok ou WhatsApp ; tout ne se passe qu’avec des phrases auxquelles on pense et qu’il faut dire à haute voix pour se faire comprendre. Après s’être fait rabrouer par les parents au quatrième « Mais c’est pas possible, je peux joindre personne, comment je fais ? », il finit dans sa chambre où il ne distingue quasiment rien. A l’aveugle, il sait où aller pour éviter les meubles et son linge sale entassé par terre. Il entend, furieux, des bourdonnements dans les tempes. Pas de série que l’on peut regarder en en doublant la vitesse pour la voir plus vite et dire qu’elle est trop bien. Que faire ? Mais il n’y a rien à faire abruti ! Le repas est dans deux ou trois heures. Depuis le réveil, il ne s’est rien passé. Le silence total accentue la sensation que cette matinée n’aura pas de fin. Les gouttes de pluie qui s’abattent sur la toiture n’ont jamais fait autant de bruit depuis que les sons des réseaux sont coupés.

 

Les grossièretés silencieuses épuisées, il faut songer à quelque chose, se souvenir des rendez-vous pris la veille pour jouer en ligne à Fortnite ou Minecraft et qui tombent à l’eau. C’est foutu. Comment faisaient-ils avant pour ne pas s’ennuyer ? Comment faisaient-ils pour se retrouver ailleurs qu’en classe ? Quelle vie de losers ils ont eue les pauvres. Le sommeil revient.

 

C’est la faim qui réveille. Une odeur de bœuf bourguignon. Il se dirige vers la cuisine après avoir allumé le couloir pour rien, encore un geste conditionné par des années d’habitudes devenues réflexe. Jamais il n’avait vu ce réchaud à gaz rouillé qui a permis de réchauffer deux boîtes de conserve. Le repas s’écoule en silence jusqu’à ce que le père fasse remarquer que son fils a survécu à une matinée sans téléphone et s’étonne que le « Précieux », comme le chante Soprano, dépasse encore de la poche du jean. L’ado lève les yeux au ciel sans répondre, avale un fruit et repart dans son antre.

 

Le noir, la bougie qui diminue, souffler sur la flamme pour l’économiser peut-être ? Repartir dans cette solitude et ce calme insupportables. Jouer seul ? impossible. Il ne sait pas. L’a-t-il jamais su ? D’aussi loin qu’il remonte dans cette jeune vie, il n’a rien réalisé par lui-même. Depuis les premiers dessins, le bonhomme têtard de la maternelle, il n’a pas pris la moindre feuille pour dessiner. Sa calligraphie est de pattes de mouches. Il ferme les yeux et voit la nuque de cette fille derrière laquelle il se trouve en classe. Sympathique et jolie, avec de bons résultats mais personne ne la traite d’intello. Il y en a qui y échappent on ne sait pas pourquoi.

 

Quelle heure peut-il être ? Peut-être l’heure de goûter ? Pain et chocolat dans le placard ? Il se lève et cherche la montre paternelle souvent posée sur le meuble de l’entrée quand il n’est pas au travail. Non ! 14H30 seulement. Abattu par ces heures qui se traînent plus lentement qu’un débutant à Fall Guys, retour dans la chambre. A ce train-là, il sera mort à l’heure du dîner.

 

Le vent souffle encore sous les tuiles sans toutefois les soulever. La pluie fouette les lattes du volet. C’est incroyable d’entendre tous ces bruits naturels. Il n’y avait pas vraiment prêté attention auparavant. Les jours se déroulaient au seul et vrai rythme des réseaux, pas au rythme de ce qu’il entend maintenant en essayant de ne pas crier sa colère envers les éléments, non pour les destructions extérieures qu’ils ont déclenchées mais surtout en raison de la prison dans laquelle ils l’ont enfermé.

Au bout d’un tunnel de plusieurs jours, il est appelé par sa mère pour le dîner. Des pâtes et c’est tout ? Il faut bien remettre les choses dans un ordre de priorités, il a survécu à un jour sans téléphone mais il serait encore plus malade de ne rien avoir à manger.

 

La nuit passe au travers de la nuit, ne changeant rien à l’intérieur de la maison.

 

Au matin du vendredi, l’espoir le saisit par la nuque, il se précipite sur le bouton de sa lampe de chevet mais celui-ci le laisse dans le noir. Toujours pas de courant. Ils se foutent du monde les gens payés pour rétablir l’électricité dehors. En caleçon, il vient voir, par la fenêtre de la cuisine, la météo qui encore se déchaîne. Il n’envisage pas que des arbres tombés sur les lignes peuvent encore faire des dégâts et que les hommes qui travaillent doivent prendre des précautions avant de tronçonner telle ou telle branche proche des câbles. Il ne l’envisage pas car il n’en prend conscience que lorsque ses parents le lui expliquent. Lui voit encore une matinée qui ne sert à rien.

 

Les bras derrière la tête, allongé sur son lit, il songe à faire comme en français, « l’exercice du dictionnaire » : écrire la définition d’un mot telle qu’il pourrait la lire dans le Larousse. Autant ça avait été facile pour stylo, autant il avait fallu passer un moment pour proposer une définition du terme regret. Qu’est-ce que l’on trouverait à ennui ? Impossibilité de faire ce que l’on veut quand on le veut ; lenteur insupportable qui oblige à perdre sa vie ; solitude totale qui empêche toute activité… Il lui semble que la dernière pourrait plaire au prof. Mais qu’est-ce que c’est vraiment l’ennui ? Rallumage de la bougie, lever du lit et récupération du dictionnaire offert par grand-mère à Noël, jamais ouvert. Houlà ! trois définitions proposées. Laquelle prendre ? Laquelle retenir pour mettre un sens précis sur ce qu’il éprouve en ce moment. Après plusieurs lectures, il a choisi : « lassitude morale, impression de vide engendrant la mélancolie, produites par le désœuvrement, le manque d’intérêt, la monotonie (au singulier seulement) » oui, en fait, entre parenthèses on s’en fout. Le problème : comment enlever cette impression de vide ?

 

C’est la question qu’il pose au cours du troisième repas pris grâce au réchaud entretenu par son père depuis les années camping avec sa mère alors qu’il n’était pas encore né.

« Tu devrais envisager de prendre un livre et de lire à la bougie.

- Sérieux ? lire ?

- Oui, il y a un petit bouquin qui pourrait te donner une façon de vaincre cet ennui, tout petit bouquin, promis.

- Mouai ! lequel ?

- Je vais te le chercher tout de suite dans la bibliothèque, tu sais, celle qui sent le « moisi » quand tu passes devant.

- Gna gna gna ! » répond-il avec un léger sourire dans l’intonation car il sait qu’effectivement il dit ça très régulièrement.

Le soir, il dit avoir terminé Le joueur d’échecs. « Super l’histoire de ce Miko Truc qui sait jouer aux échecs sans rien savoir faire d’autre.

- Mirko Czentovic ?

- Ouai ! et après le notaire qui raconte son histoire et son emprisonnement, un peu comme nous avec la tempête, et son apprentissage du jeu grâce à un manuel. Il ne s’ennuie plus, mais il devient complètement fou.

- Tu as raison mais tu exagères un peu, on n’est pas en prison comme lui et dans deux ou trois jours, c’est la liberté totale.

- Vrai ! Les gens qui travaillent dehors devraient avoir avancé malgré la tempête qui continue. »

 

Il demande un nouveau livre – pas trop long- et reçoit Novecento : pianiste. Au soir du dimanche, il en a terminé deux autres.

 

L’ennui repartit au petit matin du lundi avec le retour de l’électricité mais Aurélien avait acquis une liberté de voyager ailleurs que dans le monde des réseaux sociaux : celle qu’offrent les livres qui sauvent de l’ennui et du temps passé à ne rien faire. Celle qui offre la liberté de se demander si une bonne histoire ne viendrait pas à bout de ce satané ennui, ou mieux, ne serait pas une occupation salutaire pour l’apprivoiser.

 

Il en parlera autour de lui pour chercher dans le regard de ses amis l’étincelle qu’il a vue dans son miroir après avoir refermé L’Homme qui veille dans la pierre, d’Alain Cadéo.

 

@ Jean-Michel Bollinger

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  Légende de l’adolescent et de la tempête Nils par Catherine Andrieu

Il aura suffi d’une tempête — un prénom nordique jeté sur les cartes météorologiques comme une divinité ironique — pour que l’adolescent contemporain découvre qu’il possède une chambre, une maison, un souffle.

Dans Légende de l’adolescent et de la tempête Nils, Jean-Michel Bollinger ne raconte pas une panne d’électricité. Il orchestre une dépossession. Une désintoxication brutale du monde tactile. Une apocalypse douce où l’index, ce petit dieu moderne habitué à faire défiler les images, se retrouve soudain inutile.

Le verbe scroller meurt. Et avec lui une certaine illusion de l’infini.

On croyait que la catastrophe viendrait du feu ou de la guerre. Elle vient du silence. Plus d’écran. Plus de réseau. Plus de flux. Le jeune corps, privé de son extension lumineuse, s’aperçoit qu’il n’est qu’un corps. Il regarde une bougie comme un archéologue contemplerait une relique. La cire qui coule devient un événement. Le geste ancestral de la fixer dans une sous-tasse devient révélation. L’histoire humaine recommence dans une cuisine obscure.

Ce n’est pas tant la tempête qui isole. C’est le temps retrouvé.

Dix heures du matin qui durent dix heures. Une minute qui pèse une minute. L’éternité reprend son droit contre la vitesse compressée des plateformes. Ce garçon de quatorze ans découvre que le présent n’est pas une transition vers la notification suivante. Il est une matière épaisse. Une résistance.

L’ennui apparaît alors dans sa nudité véritable : non comme absence d’occupation, mais comme confrontation au vide. Vide des bruits artificiels. Vide des autres médiatisés. Vide de soi, peut-être. Car que reste-t-il lorsqu’on ne peut plus se refléter dans le regard pixelisé des camarades ?

La tempête agit comme une expérience philosophique grandeur nature. On croit être enfermé ; on est ramené à l’intérieur.

Ce qui frappe, dans ce récit, c’est l’inversion subtile des prisons. L’adolescent se sent captif parce qu’il ne peut plus sortir par l’écran. Pourtant, ce sont les livres qui vont lui offrir l’évasion véritable. Le père, gardien discret d’une mémoire antérieure aux réseaux, tend un mince volume. La transmission ne passe pas par la morale, mais par la confiance. Lire à la bougie : geste archaïque, presque subversif.

Et voilà que l’ennui devient question. Définition. Recherche lexicale. L’enfant, qui n’avait jamais ouvert le dictionnaire offert par la grand-mère, se met à peser les mots. « Lassitude morale ». « Impression de vide ». Il tente de cerner ce qui le traverse. Il apprend que nommer, c’est déjà transformer.

La littérature entre alors comme une contre-tempête. Non pour distraire, mais pour déplacer.

Il découvre des existences enfermées qui inventent une liberté intérieure. Des hommes privés d’espace qui bâtissent un monde mental plus vaste que l’océan. L’ennui se fissure. Il comprend confusément que l’imaginaire n’est pas un substitut au réel mais une intensification du réel. Que lire, ce n’est pas fuir la vie : c’est la multiplier.

Le récit devient légende parce qu’il raconte un passage. Une initiation presque antique, dissimulée sous les tuiles battues par la pluie. La modernité numérique est suspendue, et l’adolescent traverse un désert. Comme dans toute épreuve initiatique, il rencontre d’abord l’agacement, puis la colère, puis la torpeur, puis la question. Enfin, la découverte.

Quand l’électricité revient, quelque chose ne revient pas. L’ancienne dépendance a été fissurée. Une autre liberté a germé.

Ce texte est d’une intelligence discrète. Il ne condamne pas les réseaux. Il ne caricature pas la jeunesse. Il observe. Il montre que l’ennui est peut-être la dernière chance d’une génération saturée d’images. Il suggère que la lenteur est un maître exigeant mais fécond. Que le silence est une chambre d’échos où l’on peut, enfin, s’entendre penser.

La tempête Nils aura arraché deux arbres du jardin. Mais elle aura planté un livre dans l’esprit d’un adolescent.

Et c’est peut-être cela, la vraie légende : non pas la violence du vent, mais la naissance d’un regard. Une étincelle aperçue dans un miroir après avoir refermé un volume. La découverte qu’on peut voyager sans connexion. Que l’ennui, apprivoisé, devient seuil.

Il y a dans cette histoire une leçon presque métaphysique : la panne révèle ce qui fonctionnait mal. Le manque révèle l’addiction. L’ombre révèle la lumière.

Et l’adolescent, qui croyait mourir d’une matinée sans écran, découvre qu’il vient de commencer à vivre.

Catherine Andrieu


  Légende de l’adolescent et de la tempête Nils par Jean-Michel Bollinger

Grand merci à vous, Catherine Andrieu, pour cette analyse du texte ici proposé. Vos phrases font mouche et votre regard critique est un compliment que je savoure du début à la fin de ma lecture.

Cordialement.

J-M Bollinger


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -