Arbres, marbres et myosotis (ebook - texte intégral) par Catherine Andrieu
Il est des livres qui ne s’ouvrent pas : ils se traversent.
Non comme on feuillette un objet, mais comme on entre dans une clairière après des années d’errance.
Arbres, marbres et myosotis n’est pas un simple recueil : c’est une géographie intérieure, une lente élévation vers une forme d’habiter plus nue, plus dense, plus risquée.
Dès l’orée, l’arbre foudroyé se dresse. Guyot écrit :
« Autour de l’arbre consacré, et de longtemps foudroyé, muet cénotaphe que je suis seul à connaître, j’irai déposer les cendres froides. »
Tout est là. La solitude du témoin. Le refus du rituel convenu. La fidélité à une mémoire qui ne se délègue pas.
Il précise d’ailleurs :
« J’ai en sainte horreur les paroles creuses et pompeuses des prêtres et des pasteurs, je ne puis me fier à aucun rituel de quelque religion que ce soit ni, à fortiori, y puiser un quelconque réconfort. »
Ce refus n’est pas nihilisme. Il est exigence. Le sacré, ici, ne sera pas médiatisé. Il passera par l’arbre, la neige, le vent, la présence aimée. Il passera par Freyja, Odin, Thor — non comme folklore, mais comme forces archaïques qui redonnent au monde sa verticalité.
Dans Le lac gelé, le paysage devient expérience ontologique.
« Cette nuit, le lac a gelé, amie. »
La phrase semble simple. Elle est vertigineuse. Le gel n’est pas mort : il est suspension. Il est cet instant où le tumulte se fige pour révéler l’essentiel. Les pins ploient, la neige prend ses aises, les elfes dansent — et l’errance amoureuse trouve enfin un écho.
Plus loin, la métaphore se fait explicite :
« Nous sommes la foudre et le sapin, son tronc calciné et ses branches sauvées du désastre. »
C’est une poétique de la survivance. Nous ne sommes pas indemnes : nous sommes brûlés et vivants tout à la fois.
Ce qui me frappe, c’est que le livre ne cesse d’interroger la place du poème lui-même. Dans Du poème, Guyot écrit :
« Poème,
Foudre lente à venir,
Etonne-détonne »
Le poème n’est ni ornement ni consolation. Il est tension. Il est attente d’éclair. Il est cette énergie différée qui travaille le réel de l’intérieur.
Et pourtant, la lucidité est totale. Il ose cette phrase admirable :
« Ma vie, insignifiante en regard de celle des autres passants et badauds,
N’a d’égale que l’insigne insignifiance du poème
Qui en passa par moi
Le temps de laisser
Une trace »
Rarement l’humilité aura été aussi souveraine. Le poème n’est pas glorifié : il est traversée. Il passe par le poète comme une eau, laisse une trace, puis s’efface.
L’écologie n’est pas ici discours militant, mais blessure intime.
Dans En signe des temps, il note la disparition des papillons, se souvient de l’enfance, constate : « Mais peu de papillons, un signe des temps que nous traversons ».
Le constat est sobre. Il n’a pas besoin d’emphase. La raréfaction du vivant devient symptôme métaphysique : quelque chose se retire.
Dans Sécheresse, la rivière réduite à une flaque devient image du langage lui-même :
« A peine plus qu’une flaque d’eau stagnante,
La rivière endolorie s’épuise »
Le poème aussi peut s’épuiser. Les mots peuvent se craqueler. Mais l’agile continue de bondir de roche en roche à la recherche de l’humide. Cette quête, c’est l’écriture.
Et puis il y a les femmes.
Dans Semailles, elles se secourent, abolissent distance et froideur.
« Dans la paume de leurs mains nues et chaudes
Un sein invisible y couve des jours heureux »
Le féminin n’est pas décor. Il est matrice, force de réparation, énergie de germination. La solidarité y est charnelle, presque tellurique.
Enfin, Carole porte à incandescence la dimension érotique et cosmique du chant :
« Du chant ne jamais déchoir, ne jamais déchanter,
Et chanter encore et encore la beauté qui apaise »
Le chant n’est pas supplément : il est mode d’être. Il est manière de tenir face à la sécheresse, à la perte, à l’effritement.
Ce livre ne promet aucune rédemption facile. Il sait que « toute croyance un peu forte est une béance amère ». Il sait la fragilité des dieux et la violence des hommes. Mais il choisit malgré tout d’habiter.
Habiter la lande.
Habiter le pré sans pesticide.
Habiter l’amour sans possession.
Habiter le poème sans le transformer en temple.
Arbres, marbres, myosotis : trois régimes du temps.
L’arbre — verticalité et mémoire.
Le marbre — tentative d’éternité.
Le myosotis — fragilité persistante.
Jean-Michel Guyot nous conduit vers une sagesse sans grandiloquence : accepter l’insignifiance, mais refuser la stérilité. Continuer à semer, même lorsque la rivière s’épuise. Continuer à écrire, même lorsque le poème se sait « foudre lente à venir ».
Ce livre est une veille.
Une veille dans l’entre-deux.
Une veille où le monde, malgré tout, respire encore.
Catherine Andrieu
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Il est des livres qui ne s’ouvrent pas : ils se traversent. Non comme on feuillette un objet, mais comme on entre dans une clairière après des années d’errance.
Arbres, marbres et myosotis n’est pas un simple recueil : c’est une géographie intérieure, une lente élévation vers une forme d’habiter plus nue, plus dense, plus risquée.
Dès l’orée, l’arbre foudroyé se dresse. Guyot écrit : « Autour de l’arbre consacré, et de longtemps foudroyé, muet cénotaphe que je suis seul à connaître, j’irai déposer les cendres froides. » Tout est là. La solitude du témoin. Le refus du rituel convenu. La fidélité à une mémoire qui ne se délègue pas.
Il précise d’ailleurs : « J’ai en sainte horreur les paroles creuses et pompeuses des prêtres et des pasteurs, je ne puis me fier à aucun rituel de quelque religion que ce soit ni, à fortiori, y puiser un quelconque réconfort. »
Ce refus n’est pas nihilisme. Il est exigence. Le sacré, ici, ne sera pas médiatisé. Il passera par l’arbre, la neige, le vent, la présence aimée. Il passera par Freyja, Odin, Thor — non comme folklore, mais comme forces archaïques qui redonnent au monde sa verticalité.
Dans Le lac gelé, le paysage devient expérience ontologique. « Cette nuit, le lac a gelé, amie. » La phrase semble simple. Elle est vertigineuse. Le gel n’est pas mort : il est suspension. Il est cet instant où le tumulte se fige pour révéler l’essentiel. Les pins ploient, la neige prend ses aises, les elfes dansent — et l’errance amoureuse trouve enfin un écho.
Plus loin, la métaphore se fait explicite : « Nous sommes la foudre et le sapin, son tronc calciné et ses branches sauvées du désastre. » C’est une poétique de la survivance. Nous ne sommes pas indemnes : nous sommes brûlés et vivants tout à la fois.
Ce qui me frappe, c’est que le livre ne cesse d’interroger la place du poème lui-même. Dans Du poème, Guyot écrit : « Poème, Foudre lente à venir, Etonne-détonne »
Le poème n’est ni ornement ni consolation. Il est tension. Il est attente d’éclair. Il est cette énergie différée qui travaille le réel de l’intérieur.
Et pourtant, la lucidité est totale. Il ose cette phrase admirable : « Ma vie, insignifiante en regard de celle des autres passants et badauds, N’a d’égale que l’insigne insignifiance du poème Qui en passa par moi Le temps de laisser Une trace »
Rarement l’humilité aura été aussi souveraine. Le poème n’est pas glorifié : il est traversée. Il passe par le poète comme une eau, laisse une trace, puis s’efface.
L’écologie n’est pas ici discours militant, mais blessure intime. Dans En signe des temps, il note la disparition des papillons, se souvient de l’enfance, constate : « Mais peu de papillons, un signe des temps que nous traversons ». Le constat est sobre. Il n’a pas besoin d’emphase. La raréfaction du vivant devient symptôme métaphysique : quelque chose se retire.
Dans Sécheresse, la rivière réduite à une flaque devient image du langage lui-même : « A peine plus qu’une flaque d’eau stagnante, La rivière endolorie s’épuise » Le poème aussi peut s’épuiser. Les mots peuvent se craqueler. Mais l’agile continue de bondir de roche en roche à la recherche de l’humide. Cette quête, c’est l’écriture.
Et puis il y a les femmes. Dans Semailles, elles se secourent, abolissent distance et froideur. « Dans la paume de leurs mains nues et chaudes Un sein invisible y couve des jours heureux »
Le féminin n’est pas décor. Il est matrice, force de réparation, énergie de germination. La solidarité y est charnelle, presque tellurique.
Enfin, Carole porte à incandescence la dimension érotique et cosmique du chant : « Du chant ne jamais déchoir, ne jamais déchanter, Et chanter encore et encore la beauté qui apaise » Le chant n’est pas supplément : il est mode d’être. Il est manière de tenir face à la sécheresse, à la perte, à l’effritement.
Ce livre ne promet aucune rédemption facile. Il sait que « toute croyance un peu forte est une béance amère ». Il sait la fragilité des dieux et la violence des hommes. Mais il choisit malgré tout d’habiter.
Habiter la lande. Habiter le pré sans pesticide. Habiter l’amour sans possession. Habiter le poème sans le transformer en temple.
Arbres, marbres, myosotis : trois régimes du temps. L’arbre — verticalité et mémoire. Le marbre — tentative d’éternité. Le myosotis — fragilité persistante.
Jean-Michel Guyot nous conduit vers une sagesse sans grandiloquence : accepter l’insignifiance, mais refuser la stérilité. Continuer à semer, même lorsque la rivière s’épuise. Continuer à écrire, même lorsque le poème se sait « foudre lente à venir ».
Ce livre est une veille. Une veille dans l’entre-deux. Une veille où le monde, malgré tout, respire encore.
Catherine Andrieu