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La fatigue d'aimer
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 Article publié le 1er mars 2026.

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Il est des saisons où la vie se resserre autour d’un lit d’hôpital comme une marée autour d’un rocher, lente, insistante, sans fracas.

 

Huit fois déjà la chair de mon père a été ouverte puis refermée, comme si le corps pouvait encore discuter avec le temps, comme s’il lui restait quelque chose à négocier. Huit fois la lumière blanche des blocs opératoires a veillé sur son souffle. Et désormais il dit qu’il est fatigué. Il ne veut plus être ce territoire d’intervention, ce lieu suspendu entre deux décisions médicales. Il ne veut plus se soigner. La lassitude a pris la place de la volonté, elle s’est installée en lui doucement, irrévocablement.

 

Quand je le regarde, je vois tout le cycle à l’œuvre : l’enfant qu’il fut, l’homme solide qu’il est devenu, le père qu’il a été pour moi, et maintenant cet être fragile qui glisse hors de la force. Ce n’est pas seulement la douleur qui l’use, c’est l’épuisement d’habiter un corps qui ne répond plus comme autrefois.

 

Ma mère porte cette épreuve dans sa propre chair. Elle en tombe malade. La souffrance circule entre eux comme une eau souterraine qui affleure sans prévenir. J’essaie d’être présence, d’être parole, d’être ce point de tenue entre deux abîmes, mais je sens en moi une fatigue plus ancienne, une fatigue d’aimer lorsque aimer signifie assister, jour après jour, à l’effritement de ce que l’on chérit.

 

Parfois une pensée traverse ma nuit, furtive, presque honteuse : qu’il puisse partir sans violence, sans couloir, sans nouvelle cicatrice. Non par renoncement, mais par paix. Je l’aime plus que tout, et c’est précisément cet amour qui rend la pensée si douloureuse. La lassitude a brouillé en lui les lignes de la lutte. Je demeure là, impuissante, à regarder le mystère faire son œuvre.

 

Je me souviens d’une autre chambre, d’un autre combat. Trente-deux ans à peine. Une vie encore claire. Ma belle-sœur, ses chimios, mes vingt ans, les heures blanches, l’odeur métallique des soins, et cet enfant de deux ans qui ne comprenait pas pourquoi sa mère devenait translucide. Je l’ai accompagnée. Je croyais alors que je n’accepterais jamais une telle épreuve. Mais nul ne sait ce qu’il accepte quand la vie vous choisit. Face au gouffre, l’instinct de vivre s’accroche à la plus mince lumière.

 

La vie s’obstine. Elle tient à presque rien : une main serrée, un regard, une respiration partagée dans la nuit. Elle insiste même dans les corps qui se dérobent, elle ne renonce pas facilement à sa propre flamme.

 

Et pendant que la mort traverse les couloirs des hôpitaux, le monde continue ses agitations minuscules : un livre médiocre reçu sans courage pour refuser une préface, des susceptibilités, des peurs de jugement, des fidélités fragiles. Un ami, peut-être mauvais poète, enfermé désormais dans un asile où son esprit tourne en cercle. Tout cela paraît dérisoire, et pourtant tout appartient au même tissu.

 

Que pèse une querelle littéraire face à un souffle qui hésite ?

Que pèse l’orgueil face à la fragilité d’un cœur ?

 

La vie ne sépare pas le tragique du futile. Elle les mêle. Elle nous oblige à porter dans la même main la chambre d’hôpital et la page blanche, la perte et l’orgueil, la fin et l’infime.

 

Je suis fatiguée d’être ce lieu où tout converge. La tristesse ne fait pas de bruit ; elle s’étend comme une brume intérieure qui adoucit les contours sans les effacer.

 

Et pourtant, au cœur de cette brume, quelque chose demeure clair.

 

Peut-être est-ce cela le cycle : naître vulnérable, grandir en croyant tenir le monde, découvrir qu’il nous tient, puis apprendre, lentement, à lâcher.

 

La vie naît, lutte, s’épuise, se transforme. Elle se retire comme une marée, mais elle laisse dans le sable la trace de ceux qui ont aimé.

 

Je regarde mon père. Je regarde ma mère. Je regarde les visages absents. Et je comprends que vivre, c’est accepter d’être traversée par cette alternance — lumière et ombre, naissance et perte — sans jamais en fixer le cours.

 

Il ne nous est donné qu’une seule tâche : aimer malgré la fatigue, aimer même quand cela nous brise, aimer parce que c’est la seule réponse que la vie offre à la mort.

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