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avec 4 dessins de Julio Le Parc Éditions du Canoë
Dans Les Naufragés de la Grande Ourse d’André Bouny, quelque chose s’ouvre d’emblée qui ressemble à une dérive cosmique de la conscience humaine. On croit d’abord entrer dans un récit d’aventure sidérale, une fantaisie métaphysique où une jonque — la Grande Ourse — serait arrachée à la mer de Chine par un typhon pour être catapultée hors de l’atmosphère terrestre. Mais très vite on comprend que ce voyage n’est pas une exploration de l’espace : c’est une exploration de l’être. Un déplacement de la condition humaine hors de ses pesanteurs anciennes.
Dès les premières pages, l’auteur installe une vision qui relève autant de la cosmogonie que du rêve. La jonque flotte désormais « sur la mer de la Tranquillité » lunaire, voile gonflée par les vents célestes, et l’un des passagers agite un chiffon blanc parmi les étoiles — geste dérisoire et magnifique d’une humanité perdue dans l’infini. « Je suis celui-là », écrit-il simplement. Cette phrase est une clef. Elle désigne moins un narrateur qu’un point de conscience embarqué dans l’univers lui-même.
À partir de là, tout se dilate. Les sens changent de nature. L’ouïe devient musique des ondes électromagnétiques, l’odorat se transforme en goût, le toucher se fait soyeux, et les corps semblent peu à peu perdre leurs limites biologiques. Nous ne sommes plus dans l’astronomie mais dans une ontologie du vertige : ce que Bouny met en scène, c’est l’humanité délivrée de ses contraintes terrestres — respiration, sommeil, faim — et rendue à une forme d’existence presque pure.
Ce livre avance comme une lente traversée du système solaire et de ses mythologies. Mercure brûle dans sa proximité solaire, Mars tangue sous sa poussière rouge, Jupiter étale ses ouragans gigantesques, Saturne fait tourner ses anneaux comme un manège cosmique, Uranus roule sur son axe malade, Neptune clignote dans sa froideur lointaine. Mais ce catalogue céleste n’a rien de scientifique au sens strict : il ressemble plutôt à une liturgie astronomique, où chaque planète devient une figure de la destinée.
Les voyageurs, eux, ne cessent de se multiplier. La jonque recueille des « naufragés » surgissant des débris spatiaux, silhouettes nues et légères arrachées au continent de déchets qui encombre l’espace. L’image est saisissante : les débris, ce sont les hommes eux-mêmes. Cette révélation agit comme une métaphore gigantesque de la modernité. Nous avons envahi l’espace avec nos machines, et voici que nous nous découvrons nous-mêmes comme les débris de notre propre conquête.
Mais Bouny ne s’arrête pas à cette critique implicite. Il renverse la perspective. Les naufragés ne sombrent pas dans la catastrophe : ils célèbrent une sorte de fête cosmique. L’amour circule sur la jonque, les corps s’unissent dans une orgie sidérale sous le regard des planètes et des télescopes. Le Kâma-Sûtra devient une cosmologie charnelle. L’univers n’est plus seulement matière et gravitation : il est désir.
C’est là que le livre atteint sa dimension philosophique. Dans cette dérive infinie, l’humanité cesse d’être une espèce isolée : elle devient une vibration parmi les autres vibrations de la matière. Les passagers de la jonque contemplent les nébuleuses, les pulsars, les hypernovæ, les trous noirs — toutes ces architectures du cosmos qui naissent et meurent dans une danse vertigineuse. Et peu à peu les voyageurs eux-mêmes se dissolvent dans cette dynamique.
Les dernières pages sont d’une beauté presque métaphysique. Les corps se désagrègent, les consciences se diffusent, les êtres deviennent neutrinos et photons. L’identité humaine se dilue dans la lumière. Et cette phrase finale agit comme un point d’orgue :
« Nous sommes lumière. »
Ainsi le livre d’André Bouny ne raconte pas seulement un voyage cosmique. Il raconte la métamorphose de l’humain en énergie, en mémoire, en pure présence.
Les quatre dessins de Julio Le Parc qui ponctuent le livre ne sont pas de simples illustrations : ils fonctionnent comme des correspondances visuelles de cette traversée cosmique.
Le premier est un cercle sombre entouré d’une nuée de points lumineux, comme un trou noir ou un vortex d’étoiles. Il évoque immédiatement la naissance ou l’effondrement d’un monde. Cette figure concentrique ressemble à une pupille cosmique — un œil de l’univers regardant les voyageurs.
Le deuxième dessin déploie au contraire une constellation de points colorés qui semblent vibrer et se rencontrer dans une zone centrale. Ici, la matière ne se condense plus : elle se multiplie. On dirait la cartographie d’une collision galactique ou la germination d’une nébuleuse.
Le troisième prolonge cette dynamique de dispersion lumineuse. Les points deviennent des particules presque vivantes, comme si la lumière elle-même était une population.
Et le dernier dessin montre une diffusion de points rouges et bleus qui envahit tout l’espace. L’image évoque irrésistiblement la diffusion de la matière dans l’univers, cette expansion cosmique que la physique contemporaine décrit depuis un siècle. Mais elle peut aussi être l’image du récit lui-même : une dissémination de conscience.
Ainsi, texte et dessins composent ensemble une cosmologie sensible. Bouny écrit l’univers avec des mots, Le Parc le fait vibrer avec des points de lumière.
Au fond, Les Naufragés de la Grande Ourse est peut-être une allégorie de notre condition. Nous croyons voyager dans le monde, mais c’est le monde qui nous traverse. Nous croyons explorer l’univers, mais nous sommes déjà l’un de ses fragments.
Et cette jonque perdue dans la galaxie — faite de teck et de soie, comme un souvenir de la Terre — ressemble étrangement à ce que nous sommes :
une fragile embarcation de mémoire flottant dans l’infini.
Catherine Andrieu |
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Commentaires :
Catherine Andrieu excelle dans la recension, au point que l’œuvre dont elle rend compte devient sienne. Une interpénétration profonde. Elle ne juge pas, elle aime.