Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
  
Latchézar Stantchev - Statue fondue de Voltaire à Paris – éternelle en vers
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 5 avril 2026.

oOo

Poèmes

Edition bilingue

Traduction du bulgare par

Bilyana Mihaylova et Brice Petit

éditions Rafael de Surtis


Il y a, dans ce livre, quelque chose qui ne relève pas seulement de la poésie mais d’une tenue du monde, presque d’une discipline intérieure : un consentement à ce qui est, dans sa fragilité nue, dans sa précarité essentielle, non comme résignation mais comme intensité d’être. Et cela commence déjà dans la dédicace à Paul Sanda, qui ne fonctionne pas comme un geste d’apparat mais comme une reconnaissance d’origine, un lieu d’où le livre se lève — comme si écrire, ici, supposait d’avoir été précédé, porté, appelé. Rien n’est solitaire dans cette poésie, même lorsqu’elle dit la solitude : elle est traversée par une fidélité, une mémoire vivante des voix, une manière d’habiter le langage comme un espace partagé. La préface de Nadezhda Stoyanova éclaire ce geste sans jamais le refermer : elle montre une œuvre située au cœur d’un siècle tendu, mais qui choisit de ne pas répondre par la tension, une œuvre qui refuse les accélérations violentes de l’histoire pour demeurer dans une lenteur habitée, dans une écoute presque obstinée de ce qui, dans le monde, n’est pas encore détruit. C’est une poésie qui ne nie rien, mais qui déplace tout : elle ne combat pas frontalement, elle désarme autrement.

 

Paris, dès lors, n’est pas un décor mais une épreuve du regard. Non pas une ville à conquérir, mais une matière qui altère celui qui la traverse. Ce qui s’y joue n’est pas de l’ordre de la découverte mais de la désappropriation : entrer dans la ville, c’est perdre la continuité de soi, c’est être exposé à une immensité qui ne répond pas. Mais cette perte n’est pas un vide — elle est une ouverture. Car ce qui s’efface, c’est la prétention à être central. Et dans cet effacement, quelque chose devient possible : une perception décentrée, plus fine, plus juste, où le monde cesse d’être un arrière-plan pour devenir une présence autonome, presque souveraine. L’anonymat n’est plus une blessure seulement, il devient une condition d’accès à une vérité du réel qui ne passe plus par l’identité.

 

C’est pourquoi les figures les plus modestes portent ici la charge la plus forte. Le cordonnier, par exemple, ne relève pas du pittoresque : il concentre une ontologie du geste. Réparer, dans ce livre, n’est pas un acte secondaire — c’est une manière de répondre au monde sans le violenter. Le marteau qui frappe n’impose rien, il insiste. Il ne transforme pas, il reprend. Et cette reprise obstinée devient une éthique : ne pas laisser les choses se défaire tout à fait. Il y a là une pensée extrêmement fine du lien entre poésie et réel : écrire ne consiste pas à produire du sens, mais à maintenir une continuité là où tout menace de se rompre. Le fait que la pluie ne lave rien, qu’elle laisse intacte la tache lumineuse du trottoir, indique une vérité plus radicale encore : le monde ne se purifie pas, il persiste dans ses contradictions, et c’est à l’intérieur de cette opacité que la parole doit se tenir.

 

La goutte d’eau, à son tour, ne devient jamais allégorie stable. Elle porte en elle une tension entre pureté et chute, entre hauteur et poussière, mais le poème refuse de résoudre cette tension. Il ne dit pas ce qu’elle signifie — il interroge ce qu’elle fait là. Et ce déplacement est décisif : la poésie cesse d’être un système d’interprétation pour devenir un lieu de questionnement sensible. Ce qui vient du ciel n’est pas idéalisé, ce qui est en bas n’est pas condamné : tout est maintenu dans une incertitude qui n’est pas faiblesse mais rigueur. Boire la goutte n’est pas accéder à une vérité, c’est accepter une part du monde sans la réduire.

 

Dans cette perspective, la petitesse devient une catégorie essentielle. Le grillon n’est pas seulement un contraste avec la foule, il est une autre mesure de l’existence. Ce qu’il introduit, ce n’est pas une consolation mais une conversion du regard : la grandeur n’est pas dans l’ampleur visible, elle est dans la capacité à persister dans une forme juste. Le chant simple n’est pas inférieur au tumulte — il le traverse autrement. Et c’est peut-être là que la poésie de Stantchev atteint une forme de radicalité très rare : elle ne hiérarchise pas selon l’intensité apparente, elle déplace l’intensité elle-même.

 

Mais cette douceur n’est jamais naïve, elle est traversée par des forces plus sombres. Le bruit des arbres, dans la forêt, n’est pas seulement un phénomène naturel : il devient une mémoire active, presque une rémanence de la violence humaine. La nature n’est pas refuge, elle est traversée elle aussi par l’histoire, elle en porte les traces, les échos, les fractures. Et le sujet ne peut pas s’en abstraire : il est affecté, traversé, presque contraint. Ce qui est frappant, c’est que cette violence ne donne pas lieu à une rhétorique, mais à une tension silencieuse entre écoute et action, entre passivité et nécessité. La poésie ne tranche pas : elle maintient l’inquiétude.

 

La mort, elle-même, est tenue dans cette même logique de non-résolution. Elle n’est pas transcendée, elle n’est pas niée, elle est habitée comme un seuil impossible à franchir. Mais ce seuil n’interrompt pas la relation : il la transforme. Le disparu cesse d’être localisable, mais il devient diffus, présent autrement, dans le monde même. Il y a là une pensée très subtile du lien : aimer ne consiste pas à retenir, mais à laisser circuler. Et c’est cette circulation qui permet au sujet de continuer à aimer le monde sans trahir la perte. La vie, dans sa brièveté, n’est pas diminuée par la mort : elle est rendue plus dense, plus consciente, plus précieuse.

 

Le motif de l’« hôte » vient alors donner une forme explicite à cette ontologie : l’homme n’est pas chez lui dans le monde, mais cette étrangeté n’est pas une exclusion, elle est une condition d’ouverture. Être de passage, c’est ne pas s’approprier, ne pas figer, ne pas réduire. C’est rester dans une relation non possessive, dans une disponibilité qui est à la fois fragile et fondamentale. Le monde n’est pas un lieu à maîtriser, mais un espace à traverser avec justesse. Et cette justesse passe toujours par une attention concrète, jamais par une abstraction.

 

Même la saison, même le paysage, portent cette tension : l’automne n’est pas seulement un moment du cycle, il devient une force qui pèse, qui impose, qui contraint. Mais cette contrainte n’est pas définitive : elle contient en elle la possibilité d’un renversement. Ce qui est tenu dans le silence peut, à nouveau, chanter. Il y a ici une pensée du temps qui refuse la linéarité : rien n’est clos, rien n’est définitivement perdu, mais rien non plus n’est garanti. La confiance n’est pas un acquis, elle est un pari renouvelé.

 

Et c’est dans cette tension entre disparition et persistance que le titre prend toute sa profondeur. La statue fondue de Voltaire n’est pas seulement une perte historique : elle est la figure même de ce qui peut être détruit dans sa matérialité. Mais le poème, en la reprenant, ne la restaure pas : il la déplace dans une autre forme de présence. Ce qui est fondu dans le monde revient dans le langage, mais autrement, sans épaisseur, sans poids, avec cette fragilité propre au vers. Et cette fragilité devient une force : elle échappe à la destruction matérielle, mais elle dépend entièrement de l’attention de celui qui lit. La poésie ne garantit rien, elle propose une veille.

 

Ainsi tout le livre tient dans cette veille : une manière de rester auprès du monde sans le posséder, de le regarder sans le réduire, de l’aimer sans le simplifier. Rien n’est résolu, rien n’est apaisé, mais tout est maintenu dans une justesse exigeante, presque austère, où chaque chose est reconnue dans son existence propre. Et c’est peut-être cela, au fond, la véritable éternité en vers : non pas ce qui dure sans fin, mais ce qui, à chaque instant, recommence à regarder. Alors, au terme de cette traversée, une phrase demeure, non comme conclusion mais comme battement : « ici il est un cœur qui n’a pas de repos » (p. 29) et ce cœur n’est pas seulement celui du poète, mais celui de cette attention elle-même, qui ne cesse de veiller, de reprendre, de maintenir — comme si le monde, pour tenir encore, avait besoin de ce regard qui ne s’endort pas.

 

Catherine Andrieu

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  Latchézar Stantchev - Statue fondue de Voltaire à Paris – éternelle en vers par Paul Sanda

Je souhaite remercier Catherine Andrieu pour cette critique très juste et complète. Le lien en est transmis à un public bulgare très francophile, à tous ceux qui lisent de la poésie de langue française en Bulgarie. Et merci infiniment à la RALM, au nom des éditions Rafael de Surtis, de permettre un tel travail critique. Bonne découverte à vos lecteurs et lectrices.


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -