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![]() oOo Essayez , une fois dans la vie, d’arrêter de vivre hors de toute ischémie, sans constantes interruptions d’encre à la veine du phonème, de manière que la crise occidentale se traduise en crise occipitale, avec l’épargne de fourmis ils encouragent les consommations de cigales.
Comme tu as arrêté de lire, tu t’arrêtes au moins d’écrire « public » que tu n’existes pas et tu nous contrains à vendre des livres comme des aspirateurs, porte à porte, où les Novi Aldi vont en Vespa et reviennent Bompiani, après avoir abandonné la nave di Teseo, en odeur d’ouragans.
Ceci est le siècle, ou le millénaire, de l’artiste mercantile ne sachant rien faire il se contente de rester figurant, parmi les divers acteurs et actrices délurés du marché de l’édition prêts à offrir leurs fils à un rom en échange d’un cm d’étagère dans la prestigieuse librairie Feltrinelli de ta ville ne pas arrêter de vivre hors ischémie, comment faire ? |
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Commentaires :
Il y a, dans ce texte d’Ivan Pozzoni, une injonction qui ne se laisse pas apprivoiser — une phrase ouverte comme une artère, mais une artère paradoxale, car privée d’ischémie, privée de cette interruption nécessaire qui fait exister le flux en le menaçant. Vivre sans ischémie : non pas vivre pleinement, mais vivre sans coupure, sans manque, sans arrêt — c’est-à-dire ne plus vivre du tout, mais glisser dans une continuité indistincte, une saturation du sens où rien ne pulse, où rien ne bat.
Car l’ischémie, ici, n’est pas seulement médicale — elle est ontologique. Elle est cette suspension du monde qui rend chaque reprise possible. Sans elle, le langage lui-même se dissout. « Interruptions d’encre à la veine du phonème » : la formule est d’une justesse presque cruelle — écrire suppose une défaillance, une brisure dans la continuité du dire. L’écriture naît de ce qui manque à la parole. Et lorsque ce manque disparaît, lorsque la langue devient flux continu, alors elle n’est plus qu’un bruit de fond, une circulation sans cœur.
Ce que Pozzoni nomme « crise occidentale » se révèle alors comme une crise de la nuque — occipitale — c’est-à-dire une crise du regard, de ce point aveugle où la vision bascule en pensée. Nous ne voyons plus, parce que nous ne savons plus interrompre ce que nous regardons. Tout est donné, tout est disponible, tout est consommé — et rien n’est éprouvé. Les fourmis épargnent, les cigales consomment : mais ici, les rôles se brouillent, car même l’économie du mythe est absorbée dans une logique marchande où la survie elle-même devient stratégie.
Et puis vient ce « public » — entité spectrale, à la fois invoquée et niée — qui ne lit plus, et par conséquent, n’écrit plus. Non pas qu’il ait disparu, mais il est devenu transparent à lui-même, dissous dans une économie de la visibilité où exister consiste à être vendu. Les livres ne sont plus des lieux — ils sont des objets circulants, des aspirateurs que l’on pousse de porte en porte, dans une parodie tragique de la diffusion culturelle. La littérature n’est plus transmise : elle est distribuée.
Les noms propres — Novi Aldi, Bompiani, la nave di Teseo, Feltrinelli — ne sont pas des références : ce sont des symptômes. Ils dessinent une cartographie de la dérive, une géographie du renoncement où l’édition devient déplacement, vitesse, retour, abandon. Aller en Vespa, revenir en catalogue : le mouvement remplace l’œuvre. On ne traverse plus les textes — on les transporte.
Et dans ce théâtre, l’artiste n’est plus qu’un figurant. Non pas parce qu’il serait sans talent, mais parce qu’il a renoncé à la nécessité. Il ne crée plus : il occupe. Il se tient là, dans l’espace du marché, prêt à offrir ce qu’il a de plus intime — ses « fils », peut-être ses œuvres, peut-être ses héritiers — pour quelques centimètres d’étagère, pour une place visible dans une librairie prestigieuse. L’échange est obscène, non par sa violence, mais par sa banalité.
Alors la question revient, comme une scansion intérieure : comment ne pas vivre hors ischémie ? Comment retrouver la coupure, la faille, le lieu où quelque chose peut encore advenir ?
Peut-être faut-il réapprendre à interrompre. À suspendre le flux. À consentir à ne pas écrire, pour que l’écriture redevienne possible. À ne pas lire, pour que la lecture redevienne un acte. À se retirer du marché, non par refus, mais par nécessité — pour que le langage cesse d’être une marchandise et redevienne une expérience.
Car vivre hors ischémie, c’est vivre sans mort — et donc sans vie. Et Pozzoni, dans ce poème tendu comme une ligne de fracture, nous rappelle que toute respiration suppose un arrêt, que toute pensée naît d’un silence, et que toute œuvre digne de ce nom commence là où quelque chose, enfin, cesse de circuler.
Catherine Andrieu
Lecture et musique electo acoustique. https://youtube.com/shorts/lZVwFfN6XC4?is=jrX2JzOPqfNeNXGn