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![]() oOo La ville ? Les journaux (blogs) ? Le voisin qui vous guette assis déjà au guéridon qui sent sa réglisse : autre télévision. Les fantômes de la nuit, personnages reconnaissables malgré les masques. Bon, bon, ce sera un café, comment va Bobonne ? Vous avez lu ce qu’on en dit ? Notre escalier a besoin d’un coup de neuf, croyez-moi ! On ne s’y reconnaît plus : voyons voir : c’est quoi mon territoire, là, sur la carte retenue par le cendrier et le pichet aux gouttelettes photographiques ? Je ne sais plus qui est qui et pourquoi je l’ai su : du temps de la communale avec cette idée qu’un métier est un métier et qu’on ne peut pas savoir tout faire — comme ce que vous dites est vrai ou : beau : ou simplement bien trouvé : là : dans la zone où nos pas hésitent encore entre les interstices du dallage et les ombres projetées par les mâts. Nous avons tous une idée en tête mais le temps est à la collaboration et le soir on est vite couché : la nuit porte encore les stigmates de la guerre. Ne partez pas ! Pas encore ! Je n’ai pas parlé de moi ni de ce qui m’attend si personne n’en parle à ma place — entendez cette rumeur de sous-bois ces animaux ne sont pas les miens tout ça à cause de l’enfance qui est la véritable fin de l’existence : les cimetières sont nos parturientes. Les amants ont été des demi-dieux. Pourquoi sommes-nous des perdants d’avance, monsieur je vous le demande ? Encore un café pour monsieur merci de le mettre sur mon compte demain j’ai rendez-vous avec celui qui sait et ça me fiche une pétoche d’enfer !
Matin cramoisi sous les platanes. Cyclistes et joggeurs, chiens en laisse, oiseaux venus de nulle part. Ainsi on s’éloigne de la réalité. Et on revient pour ne plus savoir qu’en dire — « paraît que ça vous arrache les membres et que vous avez le temps de savoir ce qui vous arrive / seconde de clarté sans douleur / mais il est trop tard pour en tirer des conclusions » voyez comme c’est fragile la verticalité et comme il est risqué de confier en l’horizontalité
l’eau vient bien de quelque part : on n’imagine pas un étang sans la source : où va se nicher la vie si ce n’est pas la nôtre ?
Ceci est de la poésie. Comprenne qui peut. Pluie oblique qui ne se résout pas à mourir dans l’angle droit des approximations.
À vouloir être clair (pour être compris) on oublie que le vent fait ce qu’il veut de la pluie (ce qui complique)
ce matin ne dit rien des matins ni de soi mais il n’y a peut-être rien à dire de plus
voulez-vous m’écouter juste le temps de laisser refroidir votre café ? Nous habitons ensemble si on y réfléchit vous et moi le matin et toute une journée à se demander si on est fait pour exister/
rien à dire c’est vite dit surtout que le flic n’est pas un exemple à suivre si on veut aller plus loin que loin
suffit d’ouvrir la bouche pour mesurer à quel point on est fait pour dire pour l’écrire et le temps ne passe pas il se contracte faut alors voir en raccourci comme le peintre
vous ne pouvez pas savoir à quel point l’optique est le meilleur moyen de voir ce qui se dit : d’aussi loin que nous sommes de la réalité et des enjeux qui font l’Histoire.
Nous passerions vous et moi crayon en main papier bien blanc traçant l’essentiel du mouvement qui agite les lèvres
voyez la gueule de ceux qui ne comprennent pas et qui n’ont pas non plus : l’intention de jeter un œil sur nos croquis diserts.
Mais l’immobilité convient mieux à nos sources. L’eau coule sous nos corps attablés des oiseaux venus de nulle part se reproduisent comme les feuilles au rythme des saisons.
Vous ai-je dit (était-ce demain ?) que j’ai rendez-vous avec la science ? Je voulais vous parler de cette science que je n’ai pas étudié d’aussi près que la poésie qui nous retient sous cet auvent décoloré à force de soleil et de pluie ?
Jamais plus (ô corbeau) je n’ouvrirai la bouche pour dire ce que chacun sait sans se donner la peine d’en savoir plus.
L’irréversible folie des déplacements d’un endroit à un autre fait gicler les flaques que la nuit a déposées dans les creux de ce plan sécant. Nous avons parlé une fois de plus de ce qui est et de ce qui n’est pas. Mais personne ne nous a vu parler : on nous a seulement vu boire à : la terrasse mouillée d’un café d’angle : sans qu’aucun mot ne change leur mémoire d’actionnaires du réel.
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Commentaires :
Il y a chez Patrick Cintas une manière très singulière de faire entrer la philosophie dans le quotidien sans jamais la désincarner. Rien ici ne ressemble à une pensée qui surplombe. Tout naît au contraire de la terrasse d’un café, des gouttelettes sur un pichet, d’un escalier défraîchi, d’un voisin qui sent la réglisse, d’un auvent décoloré par les saisons. Et pourtant, sous cette apparente banalité des choses, quelque chose tremble sans cesse : la question même d’exister. C’est peut-être cela, au fond, que ce texte ne cesse d’interroger sous ses détours, ses reprises, ses ruptures de ton, ses fragments de conversations ordinaires : comment continuer à habiter le réel lorsque le réel lui-même semble avoir perdu sa stabilité ontologique.
Le café devient alors bien davantage qu’un décor. Il est une sorte de seuil métaphysique. Un lieu intermédiaire entre la rue et la pensée, entre les corps et les fantômes, entre la parole sociale et cette autre parole plus profonde, plus nue, qui cherche difficilement à émerger sous les automatismes du quotidien. Tout le poème repose sur cette oscillation permanente : parler pour ne rien dire, puis soudain, dans un glissement presque imperceptible, atteindre une vérité vertigineuse. Chez Cintas, les phrases les plus familières ouvrent brusquement des gouffres. « Les cimetières sont nos parturientes » : il suffit d’un vers pour que l’existence entière bascule. Le poème cesse alors d’être observation pour devenir révélation.
Car ce texte est profondément hanté par l’enfance — mais non comme nostalgie. L’enfance apparaît ici comme catastrophe originelle. Non pas le paradis perdu, mais l’instant exact où l’être découvre sa séparation d’avec le monde. « L’enfance qui est / la véritable fin de l’existence » : rarement sans doute une phrase aura exprimé avec autant de force cette intuition tragique selon laquelle vivre consiste moins à grandir qu’à survivre à une rupture première. Dès lors, les adultes attablés au café ne sont peut-être que des enfants vieillissants essayant encore de comprendre ce qui leur est arrivé. D’où cette peur sourde qui traverse le texte, cette sensation de fragilité extrême de la condition humaine : « voyez comme / c’est fragile / la verticalité ». Le corps lui-même semble menacé dans son équilibre le plus élémentaire. Être debout devient une prouesse provisoire.
Et pourtant le poème ne sombre jamais dans le désespoir. Parce qu’il y a la parole. Parce qu’il y a ce dialogue fragile entre deux êtres attablés. Parce qu’il existe encore un « vous ». C’est sans doute l’une des dimensions les plus bouleversantes du texte : cette tentative obstinée de maintenir une communauté humaine malgré l’effondrement du sens. Le « vous et moi » revient comme une arche minuscule au milieu du désastre contemporain. Non pas une communauté héroïque ou idéologique, mais quelque chose de beaucoup plus humble : deux présences qui partagent un matin, un café qui refroidit, quelques mots hésitants. Dans un monde dominé par « les actionnaires du réel », c’est-à-dire par ceux qui prétendent posséder le sens, mesurer le vivant, administrer l’existence, la poésie devient au contraire un espace d’incertitude partagée.
C’est pourquoi ce texte est aussi une méditation sur le langage lui-même. Cintas comprend profondément que la poésie commence précisément là où la volonté d’être clair échoue. « À vouloir être clair / (pour être compris) / on oublie que le vent / fait ce qu’il veut / de la pluie ». Toute la modernité poétique est peut-être contenue dans ces quelques lignes. La vérité du langage n’est pas dans la maîtrise mais dans la dérive, dans l’oblique, dans ce qui échappe aux « angles droits des approximations ». La pluie devient ici une métaphore magnifique du poème : elle tombe selon des lois invisibles, déplacée par des forces que nul ne contrôle entièrement. Écrire ne consiste donc pas à expliquer le monde mais à consentir à son instabilité fondamentale.
Ce qui frappe aussi, c’est la manière dont le texte pense simultanément le corps, la peinture et l’optique. « Le temps / ne passe pas / il se contracte / faut alors voir / en raccourci / comme le peintre ». Cette intuition est extraordinaire. Le poète rejoint ici quelque chose de profondément phénoménologique : notre perception du monde n’est jamais neutre. Nous voyons toujours selon une tension intérieure, selon une perspective affective et existentielle. Le réel n’est pas donné : il est construit par le regard, traversé par nos peurs, nos souvenirs, nos anticipations. D’où cette obsession des lignes, des angles, des plans, des déplacements. Le texte entier fonctionne comme une perspective mouvante où les objets les plus simples deviennent des surfaces de projection métaphysique.
Et puis il y a cette présence diffuse de la guerre. Une guerre ancienne peut-être, historique, collective, mais surtout une guerre intérieure, anthropologique. « La nuit / porte encore les stigmates de la guerre. » Tout semble marqué par une violence originaire dont les personnages ne se remettent pas. Même les gestes les plus anodins — boire un café, regarder les passants, écouter les oiseaux — apparaissent comme des tentatives de survie après une catastrophe dont personne ne parle directement. Le poème est traversé par cette mémoire silencieuse du désastre moderne : fragmentation du réel, disparition des croyances communes, solitude des consciences, effondrement des récits collectifs. Mais au lieu d’en faire un discours théorique, Cintas l’inscrit dans les corps fatigués, les terrasses mouillées, les paroles suspendues.
Alors peu à peu le café devient une sorte d’embarcation fragile au bord du néant. Sous l’auvent usé par le temps, les êtres continuent malgré tout de parler, de regarder la pluie, de tenter quelques phrases contre l’effacement général. Et c’est précisément cela, peut-être, que le poème nomme poésie : non pas une élévation hors du réel, mais une fidélité obstinée à sa fragilité même. Une manière de demeurer ensemble dans l’incertitude.
La dernière image est à cet égard bouleversante. Personne n’a entendu ce qui s’est dit. Les hommes n’ont vu que deux silhouettes buvant à une terrasse. Le monde social ne perçoit jamais la profondeur invisible des échanges humains. Il ne retient que les apparences, les comportements, les surfaces. Mais sous cette invisibilité demeure malgré tout quelque chose d’essentiel : une parole échangée contre le vide, une tentative de penser ensemble au bord de l’incompréhensible.
Et c’est peut-être cela qui fait la grandeur secrète de ce texte : il ne cherche jamais à sauver le monde. Il cherche seulement à préserver, dans un matin cramoisi sous les platanes, la possibilité encore humaine d’une conscience partagée.
Catherine Andrieu
Lecture et musique ambiance. https://youtu.be/ZKzhJCms4Lo?is=5D3_vmlILx_HnIR6