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10- Retrouvailles
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 Article publié le 14 juin 2026.

oOo

On ne finit jamais trop, mais il faut finir,

Poncer, brosser, fourbir, brillanter nos fanfares ;

À l’article de la mort, plus rien ne m’effare,

À quoi bon m’encombrer l’esprit de souvenirs ?

 

L’accordéon se tord, les pantins se dégognent,

Nous autres, nous n’étions pas si près regardants

Sans, pour l’amour de Dieu, donner dans le godan1,

Les quilles se laissaient rencogner sans vergogne.

 

Je n’envie pas ceux qui tètent de plusieurs laits,

Sur ma manne se sont penchées quatre ou cinq mames2,

Je ne souriais qu’à ma nourrice trimame3,

Au grand désespoir des berceuses de relais.

 

Je chevrote et dansotte une vraie carmagnole,

J’ai été de surcroît un fada du fado

Toujours sur l’horizon, mon soufflet sur le dos,

Sur les pas de ma cagne et d’une rossignole.

 

Ma diva n’était pas une gerce à chichis,

Ni embrouilleuse, ni manchote de lavette4.

Tout franc et tout net, on s’explique à la buvette.

Que de coups de foudre et de merveilleux gâchis !

 

Avec presque trois-quarts de lune dans la tête

- Je touche du bois, lors, je n’en n’ai qu’un croissant -,

J’irai sous mon pesant canapsa5, gémissant,

Comme tous ceux que l’on charge à mort d’épithètes.

 

Zim badaboum boum boum, avis aux pauvres gens !

Je nous tambourinais sur les places publiques,

Approchez ! Approchez, un duo se rapplique !

On donne ce qu’on peut, des boutons, de l’argent !

 

Allons en pique-nique au ras des paquerolles

- Œufs durs, pissaladière, oreillettes, vin clair -

Suivi d’une partie de guiboles en l’air.

Les rengaines d’amour n’ont pas que des paroles.

 

Nous étions toujours prêts à nous désenchanter.

Faites-nous grâce, au moins, de tous les commérages,

Il n’y a plus à rire, ici, pour l’entourage,

Ni à boire, ni à manger, ni à chanter.

 

Je ramène en devant les cheveux de derrière

Et penche ma casquette un peu sur le côté…

Dès la fin avril, nous nous mettions en été.

J’ai connu un goualeur et sa ménétrière,

 

Lui, costard pied-de-poule et barbiche de bouc,

Elle, dans un fourreau, sur des talons bobines6,

Zounzounant des flonflons à griser les trombines.

Le chanteur de charme et l’archet de pernambouc7.

 

N’oublie pas ton surin, ta gourde, ta boussole,

Non plus ton auréole en fer blanc de martyr,

Plus tu reviens de loin, plus tu pourras mentir,

Là-bas, la pluie délave et le soleil rissole.

 

Toujours à faire des houp, des ah et des oh !

Autant de cul, autant d’avis sur la chosette,

Ne sommes-nous pas, nous tous, que des amusettes ?

On ne me le fera pas croire, diablezot8 !

 

J’entre dans la bouteille à l’encre indélébile,

Dans les papiers de la femme du papetier,

Qui fait, pouah, de son corps marchandise et métier,

Je butine un essaim de sauteuses nubiles.

 

J’entassais dans mon char à bancs quelques tendrons,

J’étais languissant comme une veille de fête,

Dans le lot, j’avais une affaire toute faite.

Je n’ai jamais eu à me faire du mouron,

 

J’ai tourné mon cœur à la première venue,

Jamais traitre à son cœur, à son corps, à son cul,

Comme vous, je n’en suis pas vraiment convaincu,

C’était un opéra de la voir toute nue.

 

Je les aurai chantées les gosses du ruisseau,

Les mômes de mes rues crues comme des asperges,

Les ouailles que les goupillonneurs aspergent,

La gouge toujours prête à gober le morceau.

 

À l’œuvre, comme on dit, on connait l’artisane,

J’ai mordu, malgré moi, la sainte à vertigos9,

La gueuse ouverte à tout, à tous sans distinguo,

La bourge à tralalas, la rêche paysanne,

 

La crieuse d’oublies, la tireuse d’enfants,

La diseuse de riens à la voix de rogomme,

La raconteuse en vers d’histoires à la gomme

Et des lundis de la marquise du Deffand,

 

La saisonnière des cueilles et des vendanges,

La tailleuse de cors, la baveuse aux bas bleus,

La bignole au bas-ventre abondamment pileux,

La volage acrobate et la faiseuse d’anges.

 

Avant que d’aborder, le pauvre a tournoyé

Et puis est reparti, peinard, au fil de l’onde.

J’ai dormi sous les ponts, dans les bras d’une blonde,

Je porte les habits, les grolles d’un noyé.

 

Je dîne à la cambuse et soupe à la gargote,

Je laisse mes tacots aux sabots de Denver10,

Pour me défatiguer, j’entre au Cabaret-Vert11,

Je reviens de là-haut où crèche ma cagote.

 

Pour elle, je n’étais qu’un diable à confesser,

Qu’un démon du Midi à deux lieues de sa perte.

Depuis qu’elle a frémi sous ma paluche experte,

Elle ne pense plus qu’à se faire fesser.

 

Je vous invite à vous pendre à ma crémaillère,

À essuyer le plâtre, à charger les gravats,

J’aurai un massacreur, un forceur de javas,

De la clairette et des biscuits à la cuillère.

 

La mère Michel et le père Lustucru,

C’était à pressentir, se sont mis en ménage,

Ils n’étaient pourtant pas instruits en badinage,

Tout ça grâce à un chat qui avait disparu.

 

Je cours le guilledou, je cours la pretentaine

À travers prés, vergers, landes, villes, forêts…

Jusques à quand aurai-je encore du jarret ?

Chaque chose en son temps, c’est ma turlututaine.

 

Je coupe ma poire et mon désespoir en deux

Avant que la fringale et la pépie m’accablent,

Avant que je déjante et que je pète un câble,

Que je décharge ma bile de galvaudeux.

 

Et puis, un hérisson grimpé sur mon esquine,

Je me fis ramoneur, hirondelle d’hiver,

Sur des chemins de croix, sans gîte, ni couvert,

Pour les mirettes d’une entraînante rouquine.

 

Pour quelques rouges liards, ma musique est au clou,

Je clinquante et parfume une bonne angélique,

Qui ne jure que par les saints et leurs reliques,

Que par le bras et la cuculle de saint Cloud12.

 

Et moi qui m’apprêtais à vivre une vie terne,

Sans pourtant regretter, tous les jours, d’être né,

Une vie de barreau de chaise chantourné,

À chercher le bonheur avec une lanterne.

 

J’ai pris des bus, des trams, des cars, des tortillards,

Doublé de jambes. Mais qu’est-ce qui me chicane ?

Le nez dans le guidon de ma vieille bécane,

Je fends péniblement pluies, grêles, vents, brouillards…

 

Je rejoignais aux fins fonds du pays mes belles,

Gardeuses de brebis, d’oies et de marmoutons13,

Ravaudeuses de rets, vendeuses de santons,

Et même, sapristi, sacristines rebelles.

 

J’ai vu des culs sans viande et des fions racornis,

Des postérieurs rieurs, des fesses rigolardes,

Des culasses de beurre et des miches roublardes,

Des troufignards feignants de bricheton bénit…

 

Je me plante devant, je m’affaisse derrière,

Truie à pauvre homme, elle a toujours le ventre plein,

J’entre dans son fricot en faisant le malin,

Comme dans un sous-bois, une humide clairière.

 

J’ai lu dans un journal, parmi les faits divers :

Sur une ligne droite, un poids lourd se dévie

Et fauche une Vespa laissant deux corps sans vie,

Un violon brisé, des portées et des vers.

 

Est-ce un songe ? Loupiot, j’en ai pincé pour elles,

L’ânichonne et la fille aînée du vieux moulin,

Les quatre sœurs avaient les yeux bleu fleur de lin,

Je les revois souvent jouer à la marelle.

 

On me traite comme un vieux valet de carreau,

Sous des pluies de cailloux de jais, je décanille,

Tandis que mon escorte esquisse des chenilles

Aux battements des bouts d’ailes des amoureaux14.

 

J’en aurai peloté, troussé des bondieusardes

Au clair de lune, dans les vignes du Seigneur,

Je n’ai jamais été du genre barguigneur,

Ma devise : N’aura rien qui rien ne hasarde.

 

Depuis quand n’ai-je plus fait le tour du cadran ?

Jadis, je me payais des grasses matinées,

Dans mon plumard ou au coin de la cheminée.

Je n’ai plus desserré ma ceinture d’un cran.

 

Je ne m’éprendrai plus d’une autre théâtreuse,

De son côté cour et de son côté jardin

- Vous l’avez… Vous l’aurez voulu George Dandin !

J’ai pour de bon pleuré ma douce ensuaireuse.

 

J’aurai giré autour des pots et des tripots,

J’aurai pipé des dés et maquillé des brèmes,

Prêché, sans loi ni foi, sept ans pour un carême,

Digéré des échecs, des revers, des capots.

 

Encore un coup de mousse, encore un gros cigare,

Un carrosse doré nous mène à l’échafaud,

Je suis roi de la fève et fabricant en faux.

J’ai choisi une reine… Hé, cocher, à la gare !

 

Ce n’est pas faute d’en faire plus qu’il n’en faut,

Je rentre, à plat, de plus en plus souvent bredouille,

Mais, merde, que tout s’en aille en brouet d’andouille…

J’ai beau me dire : Au bout de l’aune, le drap faut.

 

Tiens, on dirait que j’en suis encore aux poussades,

Mais mes coups, mes grands coups sont rués pour jamais.

Pas une n’a rêvé à l’ombre de mes mais ;

Tout casse, nous passons de passade en passade.

 

Je tournai le dos là où je voulais aller,

J’étais comme toujours perdu dans mes pensées,

Maugréant contre les chasseurs à la passée.

Soudain qu’elle m’a vu, elle m’a appelé.

 

Nous menions la voix et la musique aux villages,

Nous étions la Cagole et le Caramentran15.

Encore la voyant, je retombe mourant.

Fichtre, je n’étais pas volé au déballage !

 

 

 

 

Notes

 

1 - Godan : donner dans le godan, se laisser abuser.

2 - Mame : abréviation de madame.

3 - Trimame : qui a trois mamelles.

4 - Manchote de lavette : manchote de langue, qui ne dit pas ce qu’elle pense, qui se la ferme, quoi !

5 - Canapsa : havresac, nom également donné à celui qui le porte.

6 - Talon bobine : talon haut creusé sur son pourtour et évasé vers le bas.

7 - Pernambouc : arbre du Brésil dont le bois apporte une préciosité à la fabrication des archets.

8 - Diablezot : exclamation familière signifiant : vous ne m’y prendrez pas.

9 -Vertigo : caprice, fantaisie.

10 - Sabot de Denver : engin, qui fixé sur une roue d’un véhicule, l’immobilise.

11 - Cabaret vert : allusion au poème de Rimbaud.

12 - Le bras et la cuculle de saint Cloud : le bras reliquaire et le scapulaire à capuchon que saint Cloud donna à un pauvre et qui brilla le lendemain.

13 - Marmouton : bélier réservé pour la monte.

14 - Amoureaux : petits amours.

15 - la Cagole et le Caramentran : en Provence, une cagole est une jeune femme extravagante, bruyante, provoquante, imbue de son personnage, une chieuse qui se fait remarquer tant par ses habits de mauvais goût que par sa vulgarité ; le Caramentran, lui, est ce mannequin guenilleux, exposé sur une charrette tirée par les rues sous les quolibets de la foule, que l’on brûle le mercredi des Cendres.

 

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  10- Retrouvailles par Catherine Andrieu

Il est des poèmes qui avancent comme des cortèges de mots, chargés de poussière, de vin, de chansons, de visages oubliés, de jurons et de tendresses. Retrouvailles appartient à cette famille rare. Non pas celle des élégies qui pleurent le temps perdu, mais celle des grandes traversées populaires où la mémoire se déguise en fête pour mieux supporter l’approche de la nuit.

Robert Vitton écrit ici un poème de fin de route. Pourtant, rien n’y ressemble à un adieu. Dès les premiers vers, la mort est convoquée sans emphase : « À l’article de la mort, plus rien ne m’effare ». Mais cette phrase, loin d’ouvrir sur une méditation sombre, agit comme une permission. Celle de regarder toute une existence sans se laisser écraser par elle. Le poète ne se retourne pas vers le passé pour s’y enfermer. Il s’y promène comme on traverse une foire après la fermeture, quand les lampions vacillent encore dans le vent.

Car ce texte est avant tout une immense parade.

Les êtres y défilent. Les femmes surtout. Les chanteurs, les nourrices, les paysannes, les danseuses, les vagabondes, les saintes et les gueuses. Toute une humanité déborde des vers comme si la langue elle-même refusait de se laisser contenir. Robert Vitton n’écrit pas contre l’oubli ; il écrit avec lui. Chaque souvenir apparaît déjà en train de s’effacer, mais c’est précisément ce qui le rend précieux.

Cette poésie possède quelque chose de profondément rabelaisien. Non pas dans la seule exubérance verbale, mais dans cette manière de célébrer le corps comme une vérité première. Les ventres, les jambes, les fesses, les mains, les voix, les odeurs, les repas, les boissons, les désirs : tout participe ici d’une même liturgie terrestre. Rien n’est séparé. Le sacré et le trivial mangent à la même table.

Il y a dans ce texte une philosophie discrète mais puissante. Une sagesse populaire qui sait que l’existence n’est jamais pure. Le poète ne cherche ni à s’innocenter ni à se grandir. Il accumule les erreurs, les fanfaronnades, les amours fugitives, les mensonges, les maladresses. Il se moque de lui-même autant qu’il se célèbre. Cette liberté est précieuse. Elle échappe à l’autofiction contemporaine, souvent obsédée par la justification de soi. Ici, le narrateur accepte d’être contradictoire. Il est à la fois fanfaron et mélancolique, tendre et paillard, fidèle et volage, lucide et rêveur.

Cette contradiction devient même la matière profonde du poème.

Derrière le vacarme des mots se cache une immense fragilité.

À plusieurs reprises, la mort traverse le texte comme une ombre discrète. Un accident de Vespa. Les compagnons disparus. Les amours perdues. Les forces qui s’épuisent. Les grands coups de jeunesse « rués pour jamais ». Tout cela affleure sans jamais devenir pathétique. Robert Vitton connaît le prix de la légèreté. Il sait qu’elle n’est pas l’opposé de la gravité mais sa forme la plus courageuse.

C’est peut-être là que réside la véritable beauté de Retrouvailles.

Sous les facéties lexicales, les expressions régionales, les trouvailles savoureuses et les refrains de saltimbanque, le poème interroge ce qui demeure lorsqu’une vie s’approche de son terme. Que reste-t-il ? Ni les succès ni les échecs. Ni les honneurs ni les humiliations. Il reste des voix. Des silhouettes. Une façon de marcher dans une rue. Une chanson entendue un soir d’été. Une femme aperçue au détour d’un chemin. Une complicité. Une émotion demeurée intacte malgré les décennies.

Le poème tout entier semble tendre vers cette révélation : nous sommes faits de ceux que nous avons rencontrés.

C’est pourquoi le titre prend peu à peu tout son sens. Ces retrouvailles ne sont pas seulement celles de deux êtres. Elles sont celles d’un homme avec sa propre existence. Le narrateur retrouve les visages qui l’ont façonné, les paysages qu’il a traversés, les désirs qui l’ont porté. Il retrouve même celui qu’il fut autrefois.

Et soudain, dans les derniers vers, après des pages de cavalcade, de souvenirs et de mascarades, une apparition suffit à faire basculer tout le poème :

« Encore la voyant, je retombe mourant. »

Toute la bravoure du personnage s’effondre alors. Le bateleur devient vulnérable. Le bonimenteur retrouve son cœur. Derrière le Caramentran, derrière les chansons, derrière les plaisanteries, demeure un homme qui n’a jamais cessé d’aimer.

Cette dernière image éclaire rétrospectivement l’ensemble du texte. Tout ce tumulte n’était peut-être qu’une manière de protéger une blessure. Tout ce rire, une manière de tenir tête à la disparition.

Robert Vitton réussit alors quelque chose de rare : faire entendre dans une même voix la fanfare et le silence, la gouaille et l’émotion, la fête du monde et son irréparable fragilité.

C’est une poésie qui sent la poussière des routes, le vin blanc partagé entre amis, les places de village au crépuscule, les accordéons fatigués, les amours impossibles et les lendemains qui s’éloignent. Une poésie profondément humaine parce qu’elle ne cherche jamais à être exemplaire. Elle accepte le désordre magnifique dont sont faites nos vies.

Et lorsque le poème s’achève, ce n’est pas un personnage que l’on quitte.

C’est une voix.

Une de ces voix populaires, fraternelles et cabossées qui semblent venir de très loin et qui, longtemps après la lecture, continuent de nous accompagner comme un air d’accordéon perdu dans le vent du soir.


 

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