|
||||||

| Navigation | ||
![]() oOo Je croyais qu’il fallait savoir.
Je croyais qu’il fallait tenir une carte froissée contre sa poitrine, apprendre le nom des routes, reconnaître les carrefours, interroger les panneaux dressés dans la poussière du monde comme de petites autorités de métal.
Je croyais qu’il fallait choisir.
Alors je marchais avec cette inquiétude des êtres qui veulent parvenir quelque part, comme si la vie était une rive, comme si l’horizon consentait enfin à se laisser atteindre.
Mais un jour le vent s’est levé.
Rien d’extraordinaire.
Une de ces heures presque transparentes où le ciel paraît occupé à autre chose, où les mouettes tournent au-dessus des mâts du port avec une patience que nous avons perdue, où la lumière pose sur les choses sa main légère de vieille guérisseuse.
Le vent est venu.
Il ne m’a rien expliqué.
Il n’a pas prononcé le moindre discours.
Il n’avait ni bouche ni regard, et pourtant il semblait connaître chaque blessure de mon corps, chaque détour de ma pensée, chaque fatigue accumulée au fond de mes années comme des pierres dans les poches d’un manteau.
Il passait simplement.
Il inclinait les herbes.
Il faisait trembler les feuilles.
Il soulevait parfois quelques grains de sable sur les plages désertes du matin.
Et dans cette simplicité, quelque chose s’est ouvert.
J’ai compris que le monde avançait depuis toujours sans demander la permission à personne.
Les marées ne consultent aucun oracle.
Les nuages ne possèdent aucun plan de carrière.
Les oiseaux ignorent les théories.
Les chats s’étirent dans les flaques de soleil sans se demander quel sera le sens de leur journée.
Toute la création semble connaître un secret que les humains compliquent.
Elle consent.
Elle va.
Elle respire.
Elle se laisse traverser.
Alors j’ai cessé peu à peu de vouloir tout comprendre.
J’ai regardé les voiliers quitter le port.
Ils ne luttent pas contre le vent.
Ils composent avec lui.
Ils accueillent sa force dans leurs voiles et transforment l’invisible en mouvement.
Peut-être est-ce cela vivre.
Non pas vaincre.
Non pas maîtriser.
Mais orienter doucement son cœur dans la direction d’une présence qui nous dépasse.
Depuis, je marche autrement.
Je ne possède pas davantage de réponses.
Les questions demeurent nombreuses.
Certaines douleurs aussi.
La mort continue de passer dans les maisons. Les absents continuent de manquer. Les nuits continuent parfois d’être longues.
Mais quelque chose en moi a renoncé à gouverner.
Je laisse les jours venir.
Je laisse les saisons entrer dans ma vie comme entre les branches d’un arbre.
Je laisse les rencontres apparaître, les départs s’accomplir, les chagrins traverser leur propre obscurité.
Et lorsque je ne sais plus quoi faire, je retourne vers le vent.
Je l’écoute sur les balcons face à la mer.
Je l’écoute dans les cordages qui s’entrechoquent doucement.
Je l’écoute dans la plainte discrète des haubans, dans le cri lointain des mouettes, dans la respiration immense de l’océan qui ne cesse jamais de recommencer.
Alors je comprends que la confiance n’est peut-être rien d’autre que cela :
retirer ses chaussures de guerre,
déposer ses armes au bord du chemin,
cesser de vouloir tenir le ciel entre ses mains,
et marcher.
Marcher encore.
Avec la fragilité d’une herbe.
Avec la patience d’une vague.
Avec le cœur ouvert comme une voile.
Car le vent vient de plus loin que nous.
De plus loin que nos peurs.
De plus loin que nos histoires.
Il traverse les mers, les montagnes, les mémoires, les vivants et les morts.
Et lorsqu’il passe dans notre souffle,
un instant,
nous cessons d’être séparés.
Nous devenons cette chose très simple que le monde attendait depuis toujours :
un être debout dans la lumière,
qui avance,
sans carte,
sans certitude,
mais avec une confiance assez vaste
pour suivre le vent. |
|
|
Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs | [Contact e-mail] |