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éditions L’Escalier
André Bouny est un écrivain rare. Non parce qu’il raconte des histoires lointaines, mais parce qu’il sait que les histoires les plus lointaines sont toujours celles qui reviennent à la question la plus proche : qu’est-ce qu’habiter le monde sans le détruire ? Qu’est-ce qu’être vivant parmi les vivants ? Dans L’Odyssée de l’Alto Paraguay suivi de L’Ormeau de Toro, il ne compose pas seulement deux récits. Il construit une même méditation, traversée par deux paysages que tout semble opposer : l’immensité fluviale du Paraguay et la modestie d’un village français. Pourtant, sous ces géographies différentes circule une même sève.
Dès les premières pages de L’Odyssée de l’Alto Paraguay, le fleuve apparaît moins comme un décor que comme une conscience. Le bateau qui le remonte n’est pas un simple moyen de transport. Il devient une arche fragile où se croisent les destinées humaines, les trafics, les misères, les fidélités, les exils, les rêves de fortune et les promesses de mort. Chaque passager porte un monde. Chaque visage contient un roman. Le jeune Amon, le Guarani taciturne, le capitaine Francisco, le Chinois repentant, les communautés oubliées du Haut Paraguay : tous semblent embarqués dans quelque chose de plus vaste qu’eux-mêmes. Ils remontent un fleuve, certes, mais ils remontent aussi le cours mystérieux de la condition humaine.
Ce qui frappe chez André Bouny, c’est la manière dont il refuse toute hiérarchie du vivant. Les hommes ne dominent jamais le paysage. Ils y sont immergés. Ils appartiennent à la même respiration que les caïmans, les aras, les jaguars, les piranhas, les loutres géantes ou les nénuphars géants du Pantanal. Le monde n’est pas organisé autour de l’humain : l’humain y est une présence parmi d’autres. Cette humilité ontologique donne au texte une profondeur philosophique peu commune. Il y a dans ces pages quelque chose qui rappelle les anciennes sagesses : l’idée que la vie n’appartient à personne et que chaque être participe d’une même aventure terrestre.
Le fleuve devient alors une immense métaphore de l’interdépendance. Rien n’est isolé. Une forêt brûle et les oiseaux perdent le ciel. Les poissons remontent les eaux. Les bêtes se jettent dans le fleuve pour échapper aux flammes. Les hommes eux-mêmes ne sont plus que des créatures cherchant un refuge provisoire. Le roman prend alors une ampleur tragique. Car l’incendie du Pantanal n’est pas seulement un événement narratif : il devient la représentation d’une rupture métaphysique. Ce qui brûle n’est pas seulement une forêt. C’est une alliance millénaire entre les êtres.
André Bouny parvient à faire ressentir cette catastrophe sans jamais sombrer dans le discours militant. Son émotion naît de l’observation. Une tortue retournée. Un jaguar incapable de sortir ses griffes. Un oiseau qui tombe du ciel. Une loutre qui crie. Le monde vivant devient soudain visible dans sa vulnérabilité. Et le lecteur comprend que l’apocalypse véritable n’est pas l’anéantissement de l’humanité : elle est la disparition silencieuse de ce tissu d’existences dont nous faisons partie.
Mais ce livre n’est pas désespéré. Il demeure traversé par une confiance obstinée dans certains êtres. Le capitaine Francisco appartient à cette famille secrète des gardiens. Il ne possède rien ou presque, mais il maintient un lien entre les communautés dispersées. Son vieux bateau de bois devient une forme de résistance. Non contre un ennemi identifié, mais contre l’effacement du monde. Il continue à naviguer parce que d’autres dépendent de lui. Cette fidélité silencieuse constitue l’une des plus belles dimensions du récit.
Puis vient L’Ormeau de Toro.
Et soudain tout ralentit.
Après l’immensité sud-américaine, un arbre.
Après le fleuve, une place de village.
Après le mouvement, l’enracinement.
Pourtant, le même questionnement demeure.
L’ormeau traverse les siècles comme le bateau traversait le fleuve. Lui aussi devient dépositaire des existences humaines. Il voit passer les générations, les fêtes, les querelles, les amours, les deuils. Il devient presque une mémoire végétale du temps. À son ombre se rassemblent les vivants comme les eaux du Paraguay rassemblaient les passagers du caboteur. L’arbre est ici ce que le bateau était là-bas : un lieu de relation.
La grandeur de ce second récit réside dans son refus de séparer l’histoire humaine de l’histoire naturelle. Les hommes croient posséder les lieux. L’arbre, lui, demeure. Il traverse les régimes politiques, les croyances, les générations. Sa temporalité écrase doucement la nôtre sans jamais l’humilier. Il rappelle simplement que la vie dépasse toujours la durée de nos existences individuelles.
À travers ces deux textes, André Bouny développe finalement une même intuition : nous ne sommes jamais au centre. Nous sommes passagers du fleuve. Passants sous l’arbre. Habitants provisoires d’un monde qui nous précède et nous survivra. Cette conscience pourrait être accablante. Elle devient chez lui profondément apaisante. Parce qu’elle nous réinscrit dans quelque chose de plus vaste que nos inquiétudes personnelles.
C’est sans doute là que réside la beauté singulière de ce livre. Il ne cherche pas à convaincre. Il cherche à réapprendre le regard. Regarder un fleuve. Regarder un arbre. Regarder un animal. Regarder un visage humain avec la même attention. Comme si la dignité du monde naissait précisément de cette égalité secrète entre toutes les formes de vie.
Et lorsqu’on referme ce livre, il demeure en nous une sensation rare : celle d’avoir voyagé très loin pour revenir à une vérité simple. Nous appartenons davantage au monde qu’il ne nous appartient.
« Nous sommes aux mains des dieux. »
Catherine Andrieu |
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Commentaires :
Chère Madame Catherine Andrieu,
Au-delà du fait qu’il s’agisse de mon travail d’auteur, vous signez là une sublime chronique, empreinte de cette merveilleuse intelligence et sensibilité aiguës que vous possédez, et qui vous possèdent. Elles font de vous une fameuse chroniqueuse, oui !