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Ce matin où tout a vacillé
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 Article publié le 5 juillet 2026.

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Ce concours (Montbron 2026) consistait en l’écriture d’une nouvelle d’une page répondant au thème « Une rencontre capitale », et devait impérativement comprendre la phrase suivante : « désormais je ne peux plus manger de moelleux au chocolat ».

 

Ce matin où tout a vacillé

 

Au-dessus du port, la lumière arrive toujours avant le jour, elle entre comme une eau claire et se pose sur la rambarde où je suis appuyée, un moelleux au chocolat entre les doigts, geste simple, presque absent, tandis que Royan respire sous moi et que l’Atlantique insiste à voix basse, accordant les mâts comme un instrument très ancien. Rien ne semble devoir advenir, le monde tient dans cet équilibre discret où le corps, la lumière et le goût s’accordent sans effort, et je mange lentement, sans penser que ce geste puisse contenir autre chose que lui-même.

 

Puis quelque chose dévie. Un frôlement contre la rambarde, une présence qui n’appartient ni au vent ni à la mer. Je tourne à peine la tête et elle est là, une petite chatte noire et blanche, surgie du vide comme si l’air lui avait ouvert un passage, avançant avec cette lenteur souveraine des êtres qui ne doutent pas de la gravité. Son corps trace une ligne exacte au-dessus du port, funambule minuscule, fragile et absolue, et déjà quelque chose en moi se déplace sans que je sache encore quoi.

 

Elle ne demande rien. Elle est attirée, simplement, par l’odeur tiède du chocolat qui monte de ma main. Elle avance. Chaque pas se pose dans l’air avec une précision presque musicale. Le port semble retenir son souffle, les bateaux oscillent à peine, le vent glisse entre les haubans comme une note suspendue. Je continue de manger, presque malgré moi, comme si je ne voulais pas rompre l’équilibre du monde, mais déjà quelque chose tremble dans la ligne de la rambarde, dans la tension de son corps, dans cet espace minuscule entre ses pattes et le vide.

 

Alors cela arrive. Une rafale venue de l’estuaire, un déplacement infime de l’air, et son corps vacille. Pas une chute — mais ce moment où l’équilibre cesse d’être une évidence. Je le vois. Je le sens. Tout mon corps le reconnaît avant même que la pensée ne puisse le nommer. Le temps s’ouvre. La mer, les mâts, la lumière — tout suspend son mouvement autour de ce point fragile. Elle hésite, sa patte cherche, son dos se courbe à peine, et dans cette seconde dilatée je comprends la vérité nue : elle peut tomber.

 

Alors la peur surgit. Pas une peur ordinaire, mais une peur sans distance, comme si toute la réalité se réduisait à cette ligne tremblante entre la vie et la chute. Je ne pense plus au moelleux, je ne pense plus à moi, je suis entièrement tendue vers ce déséquilibre, vers cette vie suspendue à presque rien. Mais elle ne tombe pas. Elle corrige. Son corps épouse la rafale, transforme la déviation en mouvement, retrouve la ligne avec une intelligence qui n’appartient pas à la volonté mais à une mémoire ancienne du monde. Elle avance de nouveau, comme si rien ne s’était produit.

 

Moi, je ne suis plus la même. Le moelleux est encore dans ma main, mais sa douceur a changé de nature. Il n’est plus un simple gâteau. Il est ce qui a attiré la vie jusqu’au bord du vide. Il est ce qui a failli provoquer la chute. Je le regarde comme on regarde un objet devenu autre, chargé d’une mémoire immédiate et irrévocable. La petite chatte s’approche alors de moi, sans hésitation, et vient poser son front contre ma main, puis contre ma joue. Le geste est d’une simplicité absolue, une chaleur, une respiration, un contact minuscule — et dans ce contact, la peur ne disparaît pas, elle se transforme en connaissance.

Le port reprend son mouvement, la mer respire, le monde continue, mais quelque chose en moi s’est déplacé pour toujours. J’ai vu ce point où tout peut basculer. J’ai senti la fragilité exacte d’un vivant suspendu au-dessus du vide. Et cela ne se referme pas. Car désormais, chaque fois que je vois un moelleux au chocolat, ce n’est plus un dessert. C’est ce moment. C’est cette chute possible. C’est cette vie tenue à un fil invisible.

 

Alors la phrase s’impose, simple, irrévocable, comme une conséquence inscrite dans le réel lui-même : désormais je ne peux plus manger de moelleux au chocolat.

 

Catherine Andrieu

 

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