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![]() oOo Quand je t’attrape, je te tanne Le cul et le cuir chevelu, Ô mon orgueilleuse satane, Je sais que tu l’as revoulu.
Quand je t’attrape ma harpie, Je rogne tes griffes, ton bec, Je mets tes ailes en charpie Et je retourne à mon rebec1.
Quand je t’attrape, salope ointe, Toujours entre deux sacrements Je te taille une oreille en pointe Et vante ton tempérament.
Quand je t’attrape, je te trousse Comme une vieille poule au pot, En attendant, je fais carrousse2 - Je rince ma tripe au tripot.
Quand je t’attrape, je vous livre, Toi et mon carcan goguenard, Qui n’avez jamais lu mes livres, Aux instruments de Fragonard3.
Quand je t’attrape, je t’étouffe D’un insatiable baiser, J’ébouriffe toutes tes touffes… - L’amour s’enjolive à l’user.
Quand je t’attrape, je t’immole - Pour tuer le temps, rien de tel -, Je t’apporte des figues molles, Du pain d’épice, un quart Vittel…
Quand je t’attrape, j’époustoufle Ton jongleur, ton cartomancien, Ton ange et cetera pantoufle. - On n’est trahi que par les siens.
Quand je t’attrape, je t’entraîne Dans ma farandole sans fin, Le roi de la fève et sa reine Y meurent de soif et de faim.
Quand je t’attrape, je te pèle Le prose4 comme un triste oignon ; Je reprends ma pioche et ma pelle, J’enterre ma vie de trognon.
Quand je t’attrape, je t’ampute, Je te coupe en petits morceaux Pour éviter une dispute Et je me réveille en sursaut.
Quand je t’attrape, sale bête, Quand je t’attrape, je te mords Et j’écarquille tes gambettes, Le temps de goûter à la mort.
Quand je t’attrape dans ma rue, Je te parle de mon quartier, Des maquereaux et des morues, Des grenouilles de bénitier…
Quand je t’attrape, je t’enferme Dans une cage à triple tour, Je regagne la terre ferme, La cage est vide à mon retour.
Quand je t’attrape sur ma grève Grise, brodée au plumetis, Je t’embarque pour un long rêve Plein de cris et de clapotis.
Quand je t’attrape chez Fombeure, Chez Fort, chez Daudet, chez Defoe, J’entre dans ta motte de beurre Ou dans le moulin de Laffaux.
Quand je t’attrape, tu m’encenses Et tu me sacres galérien, Puis, tu revêts ton innocence - Je pense n’y être pour rien !
Quand je t’attrape, je te pile Dans un mortier qui sent l’anchois, L’ail de Lautrec5, ou je t’épile - Tu n’as que l’embarras du choix.
Quand je t’attrape, je t’imite, La bouche en cœur, le fion serré… Ma patience a des limites, Je regrette mon pré carré.
Quand je t’attrape, je t’énerve, Je te désosse dans les champs, Je te rime malgré Minerve, Je suis ta lame à deux tranchants.
Quand je t’attrape, je t’emporte En trousse sur mon canasson Jusqu’à la minuit de ma porte Où je fabrique mes chansons.
Je t’attrape… Je t’attrape !
Notes
1 - Rebec : instrument de la famille du violon à trois cordes, abandonné définitivement au commencement du XVIIIe siècle. 2 - Carrousse : partie de boire, d’où l’expression à ne pas perdre, bien que vieillie, faire carrousse. 3 - Fragonard : illusion à l’écorché Le Chevalier de l’apocalypse d’Honoré Fragonard né à Grasse en 1732, chirurgien, anatomiste, cousin germain du célèbre peintre Jean-Honoré Fragonard. 4 - Prose : le prose, en argot, désigne le derrière, le fessier. 5 - Ail de Lautrec : ail rose doux cultivé dans le Tarn.
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Commentaires :
Ce poème ne cherche jamais à résoudre la violence qu’il met en scène. Il la transforme en théâtre verbal, en farce ancienne, en rituel carnavalesque où l’invective devient rythme avant d’être signification. Le refrain obstiné – « Quand je t’attrape » – agit comme une incantation. À chaque retour, il promet une vengeance définitive ; à chaque strophe, cette vengeance se dérobe dans l’excès même de son invention.
Ce qui frappe d’abord, c’est la jubilation de la langue. Robert Vitton convoque un français gourmand de ses archaïsmes, de son argot, de ses références populaires et savantes. Les mots ne sont jamais décoratifs : ils ont une matérialité, une saveur, presque une odeur. Le rebec, la carrousse, le mortier, l’ail de Lautrec, les figues molles ou le pain d’épice composent un univers où les objets possèdent autant d’importance que les êtres. Chaque terme semble sauvé de l’oubli avec une tendresse malicieuse.
Mais cette luxuriance lexicale ne relève pas du simple exercice de style. Elle constitue une manière de déplacer la violence. Là où l’on pourrait attendre un règlement de comptes, le texte préfère l’invention permanente. Les supplices deviennent burlesques, les menaces se changent en chansons, la cruauté elle-même s’habille d’une fantaisie presque médiévale. L’hyperbole finit par désamorcer ce qu’elle semblait annoncer. On n’assiste pas à une destruction de l’autre, mais à une célébration de l’imaginaire capable de métamorphoser les pulsions en littérature.
Cette écriture procède par accumulations successives. Elle ne progresse pas vers une conclusion : elle tourne, revient, repart, comme une ronde populaire. Le poème épouse ainsi le mouvement de l’obsession, non celui du récit. Ce qui importe n’est pas ce qui arrive, mais la capacité inépuisable du langage à renouveler une même impulsion jusqu’à lui faire perdre son poids tragique.
On découvre alors, derrière les imprécations, une secrète mélancolie. Celui qui menace paraît surtout lutter contre le vide, contre le temps, contre l’impossibilité de retenir celui ou celle qu’il poursuit. La dernière image est peut-être la plus révélatrice : après avoir tant promis d’attraper l’autre, il ne reste qu’une formule suspendue, répétée deux fois, comme si le désir demeurait à jamais inaccompli. Le poème tout entier repose sur cette absence. Il ne raconte pas une capture ; il raconte l’éternel mouvement qui la poursuit sans jamais l’atteindre.
C’est sans doute là que réside sa véritable force. Sous l’apparence d’une farce grinçante affleure une méditation sur les illusions de la possession. La langue rit, exagère, parade, multiplie les trouvailles, mais elle sait aussi que l’être poursuivi s’échappera toujours. Il ne restera finalement que les mots, seuls capables d’attraper ce que la vie laisse fuir.
Catherine Andrieu