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À propos de Dérives ancestrales - roman de Nacer KHELOUZ

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 Article publié le 13 mars 2005.

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On me pardonnera d’insister avec tant de maladresse sur quelques vérités premières, où je ne sais que trop qu’il est de mauvais ton, pour qui du moins se mêle d’écrire, de paraître s’attarder. Un esprit délicat peut bien les débattre en lui-même, comme malgré lui et parce qu’il y est forcé ; il se gardera avec soin de s’en occuper publiquement. Les questions qu’elles soulèvent étant sans réponse, il est enfantin de se les poser. Elles ne peuvent guère servir qu’à des développements poétiques, et d’une poésie d’ailleurs bien usée : la poésie du pourquoi, à quoi il convient sans doute de préférer la science du comment.
Ramuz - Taille de l’homme

À la mesure de l’homme, de ce qu’il est instantanément et de ce qu’il devient pour peu de temps, c’est l’arpentage qui prévaut contre la géométrie. Personnellement, je n’ai jamais vu ni connu l’espace et ma notion du temps s’apparente plutôt à la vue courte et aux hâtes désespérées du quidam. Mes personnages témoignent de cette mise à niveau. Notre vision du monde est arrêtée par les vitrines de nos usages et les portillons de nos attentes. Les personnages suivent les mêmes fils sans risquer de ne plus ressembler à rien. On a beau se creuser, comme pratiquants de l’apnée, il faut une certaine dose de croyance ou de jeu (mais qu’est-ce qui inspire le jeu plutôt que la croyance ?) pour se plonger dans la réflexion jusqu’à une certaine obscurité qui témoigne à la fois de la complexité de la situation et du peu d’importance que peuvent avoir sur nous les raisonnements appartenant au passé de notre propre raisonnement, ce que nous prenons pour des racines, exactement comme s’il était clair que nous sommes cultivés et produits de la culture et que l’obscurité est une affaire de temps.

Les cordes à noeuds des théories, modèles et autres règles de trois, traversées de ce que le mathématicien moderne préfère appeler des complexes plutôt que de retenir le mot qui vint d’abord à l’esprit de leurs inventeurs : des imaginaires, ne tiennent pas longtemps à l’usage. Mais un point commun remarquable de ces outils de l’arpenteur consiste en leur part de réussite, donc de vérité et de soulagement au moins partiels (allez donc savoir ce que cela peut bien vouloir dire) et il se trouve que des outils (thérapeutiques par exemple mais aussi politiques, publicitaires, éducatifs) fonctionnent assez bien, permettant l’exhibition spectaculaire des résultats pour aussitôt à la fois entrer dans la légende et devenir sujet à caution. On ne joue plus, on se met à croire, avec ou sans Dieu, croire c’est résister au néant, à sa tentation facile. S’il s’agit de donner un sens au désir, c’est-à-dire des réalités, on ne joue pas plus loin que l’enfance ni plus vite que l’âge. La mesure de l’homme ne permet pas de jouer sans un suicide au bout du jeu. L’homme croit ou n’est plus.

Dans ces sinistres conditions, l’entreprise d’un roman est une épreuve de force. Le texte, pas plus explicable qu’un caillou ou un brin d’herbe, mais pas plus prometteur de découvertes, fait florès quand le jeu semble en valoir la chandelle et là, les époques divergent tellement (en fonction me dit-on de l’état des connaissances et par conséquent de la capacité d’affronter les tenants de la conservation sans risquer d’embraser en soi les bûchers des places publiques) que la simple compréhension d’un mot ou d’une attitude finit par relever du casse-tête et de la bonne volonté. Écrire, c’est construire en dehors du temps mais lire est une activité temporaire. Ces passages de l’autre à la surface de ce qui est une profondeur déterminent la durée du texte sans jamais tenir compte du moi qui l’écrivit ou est en train de l’écrire. L’autre, en bon voisin, et selon des règles de proximité prévues par l’usage, finit par écrire ce qui n’est peut-être pas écrit et le moi devient une biographie à ajouter à l’oeuvre comme c’est l’usage en religion où les biographies et les commentaires se donnent des allures de pratiques scientifiques, rêve caressé des philosophes qui verraient bien la métaphysique comme science, au moins petit à petit, par grignotement expérimental.

Image de Valérie CONSTANTIN


Le corpus de la critique fait office, ce n’est pas peu dire, de littérature par l’exemple. Ainsi, le roman de l’humanité prendrait ses formes aux jeux de l’individu doué pour l’expression romanesque ; il serait à prendre en considération au moment d’écrire ce qui nous passe par la tête quand il pourrait plutôt ne plus rien se passer. Il ne s’agirait pas de donner aux mots tous les sens qu’ils peuvent contenir sans perdre le sens, mais de donner un sens à nos compositions via les pratiques de la langue mise à la place du langage pour faire bonne figure. Des vocations naissent parce qu’on les a semées. L’homme n’est pas à ce point opiniâtre (encore une idée jetée par impression d’avoir raison) qu’il est capable de génie. Sournoisement, Cortázar explique que le génie, c’est parier qu’on est génial, et gagner son pari. Ceci serait une simple boutade si Cortázar n’avait pas consacré dix ans de sa vie à reconstruire le roman à la mesure de l’homme et obtenu un résultat difficilement contestable avec des arguments d’écrivain. Heureusement, le marché de la littérature générale permet de distinguer les oeuvres importantes de celles qui rapportent à leurs auteurs les lauriers provisoires de la reconnaissance du ventre. Certes, la différence ne saute pas toujours aux yeux de tout le monde pour le plus grand bien des résultats d’exploitation et, cela va sans dire, toutes les oeuvres de qualité ne sont pas invitées au festin de l’immédiat et de la perspective des vacances. Le concert se limite pour demeurer musical sinon les chaises se vident dans un incessant raclement du parterre et les repliements des strapontins doués de souffle court mais intempestif. À la question du roman de l’humanité en cours (selon Sartre), s’ajouterait celle du génie à mettre en jeu sous peine ne n’être pas jugé. Un écrivain aussi secret et modeste que Paul Gadenne(gadenne.org), malgré sa ténacité d’homme et d’écrivain, restera mal connu jusqu’à ce que la voix de ses admirateurs se fassent entendre. Gare au suicide par inadvertance.

Patrick CINTAS

 

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