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 Article publié le 6 avril 2005.

oOo


1
Le legs

Nous faisons notre vie de la mort d‘autrui.
Léonard de Vinci


A Tristan, mon miston

Garçons, filles de boutique, dames de la halle, servez-moi, ma compagne est en couches !
Holà quelqu’un !

Je te donne des petits couteaux pour les perdre

Je suis le passager et le wattman d’un tramway fantastique
Sur les marchepieds du Poëme les rêveurs de musiques fourbissent mes cromornes et mes bombardes

Je te laisserai les sarbacanes à souffler la Chandeleur et les pionnes du jeu de demoiselles
Je te laisserai les tristesses du préau et les rêvasseries du piquet
Je te laisserai les icebergs et le sirop grenat de mes haltes
Je te laisserai les camelots d’outremonts les camelotes façonnières les chevaux de bois à la musette mangeoire des maquignons forains les édredons et les fées noctambules aux mains plumeuses
Je te laisserai mon ENFANCE

J’ai dans mon bissac tes mignons mordorés ta gourde ton quignon et je te porte sur mon dos comme Vincent portait les ailes de toile de Dordrecht

Meunier, tu dors ?

Je te donne le croque-mitaine et le guignon guignonant

Je traverse des villes de brique tiré par trente cavales blêmes
Les corbillards essoufflés se prennent dans les noces grotesques et les pauvres gens de l’Evangile s’agenouillent sous les orgues orgueilleuses et les juke-boxes patraques

Je te laisserai mes paysages olivâtres piqués d’ail tachés de vignobles ensoleillés et mes gravures saumâtres ombrées d’algues et d’algarades
Je te laisserai les crapauds et les cigales de mes silences inouïs
Je te laisserai mes estagnons mes seaux cabossés et mes incendies de pinèdes
Je te laisserai les cornes le bagou les fanfares fanfaronnes et écornifleuses du Mistral les Atlantes pétrifiés de Pierre Puget les ahans des forçats et des nervis traînant leurs boulets de pétanque
Je te laisserai mon PAYS

Sur la route aux cyprès je te porte sur mon dos comme Vincent portait les ailes de toile de Fontvieille

Meunier, tu dors ?
Je te donne les cerfs-volants écervelés et les fières montgolfières

Dans mon moulin à paroles à mes heures dérobées je noue et dénoue mes voix mes voix désespérées que je tire de la poudre des siècles des liesses de la cité des forêts vives des chants débarqués par le coche d’eau des orantes penchées sur les sommeils de granit et j’attends la nuit

Je te laisserai la rumeur gothique les peines capitales et les mouettes délirantes de la chanson-fleuve
Je te laisserai les épaves de la grisaille et mes taximètres en marande sur la mer pavée
Je te laisserai mon collier à grelots mes jetons de présence et ma goulée de benace
Je te laisserai des nuits rouges percées de mascarades de torches hilares d’aboyeurs de complaintes de toboggans enneigés de funambules livides de charrettes ferrées des nuits blanches semées de coquelicots de chauves-souris de chourineurs des nuits noires d’aveugles et de scaramouches
Je te laisserai PARIS

Sur les mauvais chemins je te porte sur mon dos comme Vincent portait les ailes de toile de Montmartre

Meunier, tu dors ?

Je te donne la patenôtre du loup et le chandail de ma brebis galante

Dans les brouillards miauleurs entre les cadavres exquis je hale main sur main les barques psychopompes
Les haut-parleurs déversent mes monologues intérieurs sur les décharges publiques et dans les gares de marchandises

Je te laisserai sous ma lampe polaire la page blanche où mes vieux rennes ruminent des romances lapones
Je te laisserai mes mots de marinier de rame et de dépaveur
Je te laisserai ma machine à décrire mes pieds de mouches mon encre débile et mes plumes rompues aux pleins et aux déliés des grammatistes de semaine
Je te laisserai mes kaléidoscopes caliborgnes ouverts sur des mondes foutraques et clairvoyants
La Dame a des amants par quartier qui couchent certaines nuits dans les torchons rances et tumultueux de la Misère dans les cabanons capitonnés de la Déraison dans les caveaux de la Mort cafetière sur les civières douloureuses dans les chapelles blanches de l’Amour fou
Je te laisserai la POESIE

Dans les houles blondes et croassantes d’Auvers-sur-Oise je te porte sur mon dos comme Vincent portait les ailes de toile de la Folie

Meunier, tu dors ?

Je te donne la lanterne rouge les serviettes en nids d’abeilles et les paillasses d’un lupanar foutral

Nous grimperons aux échelles du Vertige à des piques et des piques des ventes à la criée des carillons de Dunkerque et des portées télégraphiques
Nous dormirons sur les grands oiseaux du Voyage

Je te laisserai le quart la gamelle et le pécule du Prisonnier inconnu
Je te laisserai les frontières pointilleuses et l’écriture automatique des armes
Je te laisserai la geste du Noyau le rock and roll des bombardiers et le massacre de l’Opéra cosmique
Je te laisserai le siècle sali de capelans et de capellades de cadènes et de cadences de charniers de sentines et de moulins à bras
Je te laisserai l’AMOUR

Les faucheuses de tendresses prendront quelques poignées de feu à ton bois de boulange

Meunier, tu dors ?

Un jour fiston revenue de ses blancs moutons une bergère s’ouvrira comme une image moyenâgeuse
Tu lècheras sa fleur de sel
Tu lambineras jusqu’à sa salive jusqu’à la joie des larmes
Vous aurez soif
La mer roulera les fraîches calebasses de ses aiguades
Vous marcherez sur le lavis des mappes

À tes abords dans l’île où loin des miens je reposerai sous les pains qu’à leur fantaisie de vieilles vagues pétrissent tandis que les harpistes du large caressent la vergue et la voile tendue des mousses naufrageux accrochés aux tempêtes tu repasseras nos colloques nos lubies et nos esclaffades

Je te donne des ailes des ailes comme l’écrivait Vincent le rouquin Vincent le peintre hollandais

"Des ailes pour planer au-dessus de la vie !"
"Des ailes pour planer au-dessus de la tombe et de la mort !"

Je te laisse des AILES et la porte ouverte sur l’IMAGINATIVE

1983


— >

2
La belle âge

Ta belle Age s’en va au bras d’un marchand d’aulx
Un marchand de saveurs et d’odeurs provençales
L’oublieuse qu’elle est aura ton monde à dos
Et toi qui chaque jour mettais son linge au sale

Allons goûter ma mie l’ombre des châteaux d’eau

Ma belle Age s’en va au bras d’un violoncelle
On dirait par moments qu’elle joue les divas
Quel foutraque montreur tire sur les ficelles
N’étais-je qu’un racleur à ses yeux de pucelle
Ma belle Age s’en va ma belle Age s’en va

Une impatiente à sa guenille
Du charme dans ses yeux de fille
Ma belle Age s’en va ma belle Age s’en va
Ma belle Age s’en va la tête dans les nues
Ma belle Age s’en va comme elle était venue

Ta belle Age s’en va au bras d’un étranger
Les garçons de la noce à l’envi se disputent
Ses bas sa jarretière et sa fleur d’oranger
N’étais-je qu’un passant à ses doux yeux de pute

Ma mie ni toi ni moi n’y pouvons rien changer

Ma belle Age s’en va au bras d’un limonaire
Dans les rues de Paris où fanent les javas
Et les ardents bouquets que des amants tournèrent
J’entends sur les pavés les pas d’Apollinaire
Ma belle Age s’en va ma belle Age s’en va

Un tournesol à sa guenille
Du mauve sur ses yeux de fille
Ma belle Age s’en va ma belle Age s’en va
Ma belle Age s’en va la tête dans les nues
Ma belle Age s’en va comme elle était venue

Ta belle Age s’en va au bras d’un fusilier
Elle qui n’était pas pour deux sous patriote
Se souvient-elle au moins de nos tours d’écoliers
De nos bonnes ventrées de nèfles de griottes

Nous habitions ma mie sur le même palier

Ma belle Age s’en va au bras des sentinelles
Qui patrouillent parfois dans les bruyants gravats
De mes ressouvenirs où piaillent des tonnelles
Reprenant sans mollir ma vieille ritournelle
Ma belle Age s’en va ma belle Age s’en va

Une cocarde à sa guenille
Des armes dans ses yeux de fille
Ma belle Age s’en va ma belle Age s’en va
Ma belle Age s’en va la tête dans les nues
Ma belle Age s’en va comme elle était venue

Ta belle Age s’en va au bras d’un matelot
Moussaillon savonneux sous mon mât de cocagne
Je trouve le temps long c’est là mon triste lot
Les chiens du régiment aboient mes folles cagnes

J’attends les écumeurs de la plus rebelle eau

Ma belle Age s’en va au bras de la Faucheuse
A travers les blés gourds où jadis tu rêvas
Une barque jalouse à la pointe rocheuse
De notre île secrète atterre ô ma coucheuse
Ma belle Age s’en va ma belle Age s’en va

Un chrysanthème à sa guenille
Du crêpe sur ses yeux de fille
Ma belle Age s’en va ma belle Age s’en va
Ma belle Age s’en va la tête dans les nues
Ma belle Age s’en va comme elle était venue

Ta belle Age s’en va au bras d’un rimailleur
Sa muse de trois nuits avec orgue et délice
Mesure effrontément mes rythmes chamailleurs
En vidant son bissac et sa malle à malices

Qu’elle aille ce bas-bleu montrer sa frime ailleurs

Ma belle Age s’en va au bras d’une garçonne
Pour un bon canevas c’est un bon canevas
Il est minuit passé la Poésie me sonne
Ma plume est déliée je n’y suis pour personne
Ma belle Age s’en va ma belle Age s’en va

Une pensée à sa guenille
Des larmes dans ses yeux de fille
Ma belle Age s’en va ma belle Age s’en va
Ma belle Age s’en va au bras d’une inconnue
Ma belle Age s’en va comme elle était venue

1990


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3
Les barques mortes

Lully et Lalo
Sont dans une barque
Lully et Lalo
Laissent courir l’eau

La Mort les a pris
Chacun a sa parque
La Mort les a pris
Dans ses voiles gris

Les oiseaux de nuit
Défroissent leurs ailes
Les oiseaux de nuit
Partagent l’ennui

Pleurez violons
Et violoncelles
Pleurez violons
Le temps est si long

Bartok et Belleau
Sont dans une barque
Bartok et Belleau
Laissent courir l’eau

La Mort les a pris
Chacun a sa parque
La Mort les a pris
Dans ses voiles gris

La brise aux abois
Prend ses voix plaintives
La brise aux abois
Coupe à travers bois

Dans les arbres noirs
La lune est captive
Dans les arbres noirs
Près d’un vieux manoir

Boilly et Boileau
Sont dans une barque
Boilly et Boileau
Laissent courir l’eau

La Mort les a pris
Chacun a sa parque
La Mort les a pris
Dans ses voiles gris

Divaguez amants
Dans la prairie morne
Divaguez amants
De nos beaux romans

Accueillez flûteaux
Vielles et cromornes
Accueillez flûteaux
Les morts de tantôt

Colette et Callot
Sont dans une barque

1994


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4
Après tout

Cent grandes gailles flammivomes
Saboteront dans mon quartier
On dira C’était un brave homme
Qui prosait sous les églantiers
Et jurait comme un charretier

C’était un joli cœur à fendre
Un bien mangeant un bien buvant
Une vraie santé à revendre
Un mauvais mort un bon vivant
On l’emporte les pieds devant

Je ne pourrirai pas sous terre
Enseveli dans un drapeau
A tous ceux qui crurent me taire
Je laisse en vrac mes oripeaux
La bave et le chant des crapauds

Nous dormirons sous le même arbre
L’un contre l’autre pour jamais
Loin des croix des grilles des marbres
Promesses des muses de mai
Je croyais que je les aimais

Je croyais que je les aimais

2003


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5
Berceuse pour oublier les vivants

Dormez mes morts
Dormez
Je ne tarderai guère
Dormez mes morts
Dormez
Je ne tarderai pas

Ô morts sans croix sans épitaphe
Loin des phares loin des amers
Comme bouteilles à la mer
Vous partagiez le pain amer
Capitaines mousses matafs

Au refrain

Cent fois j’ai fermé ta paupière
Dans mon rêve dans mon roman
Nous avons eu de grands moments
Ô Liberté mon beau tourment
Je sens frémir ton drap de pierre

Au refrain

Que la terre vous soit légère
Morts sans convoi morts sans flambeaux
Morts sans linceul morts sans tombeau
Vous avez le cri des corbeaux
Et des fleurettes passagères

Au refrain

Sous un olivier sans fanfare
Deux mots deux dates suffiront
Enfants ci-gît un tâcheron
Cueillez ses vers dansez en rond
Chantez le gui le nénuphar

Au refrain

1998


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6
La bonbonnière

Les jours les jours heureux le vieux poste à galène
Les rengaines les bals et les romans d’amour
La tonnelle le frais les amis de toujours
La bûche au feu le chat les pelotes de laine

Que de roses
A votre rosier
Que de choses
Dans votre chosier

Oh les dimanches Nappe à grandes fleurs brodées
Serviettes en bonnets d’évêque argent cristal
Porcelaine dans l’air un soupçon de santal
Comme c’était charmant en aviez-vous idée

Au refrain

Pour attendre midi à l’horloge indécise
Quatre doigts de vermouth et l’almanach Vermot
Là vous preniez le temps de croiser quelques mots
Depuis votre lever vous étiez-vous assise

Au refrain

Le portail est rouillé la mauvaise herbe étouffe
Le massif de verveine et le carré de thym
Vous le saviez par cœur votre petit jardin
Branches feuilles boutons oignons tiges brins touffes

Au refrain

Vous dites Je le vois dans son fauteuil Voltaire
Pensif ou grommelant auprès du guéridon
Sous l’élégante lampe au pied bleu céladon
Tirer quelques bouffées d’une âcre pipe en terre

Au refrain

Oh les dimanches Vous rentrez du cimetière
Vous n’avez même plus de larmes à présent
Et vous vous répétez Dieu que passent les ans
Sur le poêle à charbon chante la cafetière

Au refrain

2001


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7
Chi lo sa

Tantôt je ne serai plus là
Pour chanter le temps des cerises
Dans les blés d’or dans les pluies grises
Tantôt je ne serai plus là
Pour chanter le temps des lilas

En attendant que je m’en aille
Dans ma guenille de sapin
Sans mon sac sans mes escarpins
Qu’une bonne faim me tenaille

Tantôt je ne serai plus là
Pour te nipper de poésie
Pour te passer tes fantaisies
Tantôt je ne serai plus là
Pour déranger tes falbalas

En attendant que la nacelle
De Caron me ravisse aux miens
J’errerai comme un bohémien
Tresseur de paille et de ficelle

Tantôt je ne serai plus là
Pour t’emprisonner dans ma toile
Pour te promettre des étoiles
Tantôt je ne serai plus là
Pour ternir tous tes tralalas

En attendant que je dorme
Sous un cyprès ma belle mort
Dans mon pays où le vent mord
Je t’attendrais sous mon grand orme

2002


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8
La Dame à la faux

Au bras de la Dame à la faux
Toutes mes histoires sont vraies
Je me soucie de ta chiffe ô
Passante comme de mes braies

C’est une femme comme il faut
Sur les carreaux où les pions braient
Ses lourds cothurnes sonnent faux
Comme des rimes de Brifaut

Au bras de la Dame à la faux
Avec sur l’épaule une effraie
Entre des cippes de tuffau
Je traverse des champs d’ivraie

C’est une femme comme il faut
Sur les chemins qu’elle me fraie
Je croise Erasme Artaud Sapho
Bruegel Thalès Redon Defoe

Au bras de la Dame à la faux
J’entre dans une roseraie
De roses rouges sans défaut
De roses blanches comme craie

C’est une femme comme il faut
Dans son long fourreau mille-raies
Le coeur lui bat le coeur lui faut
Je rêve d’être son buffo

Au bras de la Dame à la faux
Plus rien ici-bas ne m’effraie
Les Egéries ni les gerfauts
Les orfèvres ni les orfraies

C’est une femme comme il faut
Que de romans elle défraie
Chénier chante sur l’échafaud
Et va le moulin de Laffaux

1994


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9
Épitaphes

Notre monde est plein d’épitaphes
Et je le cours pour m’émouvoir
Les capitaines les matafs
D’eau douce de bateau-lavoir
Ne sont pas près de me revoir

Nous sommes vos fils vos entrailles
Fauchés dans les coquelicots
Dans les blés gourds sur la muraille
Nous chantions sous des calicots

Ci-gisent sous la brume grise
Trente-six balles dans la peau
Des anges la bouche en cerise
Ils n’ont ni fusils ni drapeaux

Ci-gisent sous trois pieds d’argile
Des bonnes des petites gens
Sans une phrase d’évangile
Sans un mot d’or un mot d’argent

Ci-gisent -le nombre est de taille-
Mille pelés mille poilus
Et trois cents chevaux de bataille
Sous l’herbe noire des talus

Ci-gît une armée en déroute
Sans voix sans vivres sans barda
Sur le grand pré les moutons broutent
La barbe dure des soldats

Dormez en paix sous les victoires
Sous les défaites combattants
Dans nos tristes livres d’Histoire
Vous et moi perdons notre temps

C’est là que gisent les Quarante
A quatre pas du pont des Arts
Nous chantres n’avons point de rentes
Pour reverdir notre bazar

On me troue comme une écumoire
On me crève comme un canon
Au front du temple de Mémoire
Je ne veux pas rougir mon nom

Je m’éveille entre quatre planches
On vous a mis ablativo
Tous en un tas dans ma nuit blanche
O mes aminches mes gavots

Nous étions las de l’existence
Nous sommes là main dans la main
Plus rien n’avait de l’importance
Nous avions fait notre chemin

Comme on dit sur la Canebière
Il était bon comme le pain
Hier au comptoir humant sa bière
Et là dans son frac de sapin

Ci-gît dans sa boîte à malice
Ravi à l’affection des siens
A trente lieues de sa complice
Un thaumaturge un magicien

Qui gît sous cette molle terre
Devinez Un homme qui fut
Mauvais coucheur bon locataire
Sa grosse caisse sent le fût

C’est là sous les flots en goguettes
Que gît l’Invincible Armada
Ma fée tire de sa baguette
Des tempêtes de résédas

Dans ces ruines de porcelaine
Dorment mes pauvres éléphants
Un vent gris et léger halène
Il pleure comme l’olifant

Je suis sous deux empans de sable
On a écrit sur mon parpaing
Ci-gît un être impérissable
Il égrenait du Richepin

"Voilà ma vie, ô camarade !
Elle ne vaut pas un radis
Ça commence par une aubade
Ça finit en De Profundis !"

Je gis et vous entre deux âges
Que ferez-vous de vos vieux os
Quand vous n’en n’aurez plus l’usage
De la poudre pour les oiseaux

J’erre dans mes contrées en cendres
Mes mies ne s’y promènent point
Sur leur ciel bas de palissandre
Mes morts parfois tapent des poings

Notre monde est plein d’épitaphes
Et je le cours pour m’émouvoir
Les capitaines les matafs
D’eau douce de bateau-lavoir
Ne sont pas près de me revoir

1999


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10
Les fontaines

Les filles deviennent fontaines
Dans mon repaire montmartrois
Mes muses couchent à l’étroit
Las d’Erasme d’Alain de Taine
Je ne leur fais ni chaud ni froid
Les filles deviennent fontaines
La soif me prend deux nuits sur trois

Les filles deviennent fontaines
Vous qui ne pleurez que d’un oeil
Tantôt vous ferez votre deuil
De vos plaisirs de vos fredaines
De vos petits péchés d’orgueil
Les filles deviennent fontaines
Vous larmoierez sur mon cercueil

Les filles deviennent fontaines
C’est ce que disent des chansons
Qu’encore aujourd’hui nous poussons
Brunes blondes rousses châtaines
Toutes toutes tant qu’elles sont
Les filles deviennent fontaines
Mais que deviennent les garçons

Les filles deviennent fontaines
Que n’ai-je comme le rebut
Du genre humain que n’ai-je bu
En caressant ma bedondaine
Toutes les hontes Père Ubu
Les filles deviennent fontaines
Sachez-le trimardeurs fourbus

Les filles deviennent fontaines
J’entre sans peine dans la peau
D’un fou d’un joueur de pipeau
Calembours et calembredaines
J’ai des idées dans mon chapeau
Les filles deviennent fontaines
Je vous salue monsieur Carpeaux

Les filles deviennent fontaines
C’est ce que disent des chansons
Qu’encore aujourd’hui nous poussons
Brunes blondes rousses châtaines
Toutes toutes tant qu’elles sont
Les filles deviennent fontaines
Mais que deviennent les garçons

Les filles deviennent fontaines
Pour qui ton coeur a-t-il battu
Parée de toutes les vertus
Comme une fiancée lointaine
O ma wallace qui es-tu
Les filles deviennent fontaines
Ce n’est pas moi qui l’aurais tu

Les filles deviennent fontaines
Que ne t’arrêtes-tu passant
La fontaine des Innocents
Aux beaux jours sur ma tiretaine
Brode des pétales de sang
Les filles deviennent fontaines
Ote ton masque grimaçant

Les filles deviennent fontaines
C’est ce que disent des chansons
Qu’encore aujourd’hui nous poussons
Brunes blondes rousses châtaines
Toutes toutes tant qu’elles sont
Les filles deviennent fontaines
Mais que deviennent les garçons

Les filles deviennent fontaines
Narcisse ne s’y trompe pas
Qui ne s’éloigne plus d’un pas
Pourquoi courir la prétentaine
Sur des routes semées d’appâts
Les filles deviennent fontaines
En glissant de vie à trépas

Les filles deviennent fontaines
Poète à l’eau au pain rassis
J’emprunte mille raccourcis
Pour rejoindre l’Aiguesmortaine
De mes pensées de mes soucis
Les filles deviennent fontaines
Mon bel amour me revoici

Les filles deviennent fontaines
C’est ce que disent des chansons
Qu’encore aujourd’hui nous poussons
Brunes blondes rousses châtaines
Toutes toutes tant qu’elles sont
Les filles deviennent fontaines
Mais que deviennent les garçons

1994


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11
La fausse route

Mon pot’ t’abîm’s les paysages
Avec ta gomme et ton ramdam
La grand’ patronn’ sur ton passage
Racol’ les dingu’s du macadam

Et toi tu roul’s les mécaniques
Tu t’la joues mêm’ sur du velours
La garc’ te trouv’ photogénique
Grand cœur léger et p’tit pied lourd

Tu n’vends pas cher tes groll’s tes fripes
La grand’ patronne au nez camard
Frapp’ les trois coups et t’prend en grippe
Tes gails-vapeur brout’nt sur l’trimard

Au volant d’un’ cacophonie
Tu t’vois toujours à l’horizon
Tu fais un sort à l’ironie
La boutanche a bu ta raison

Au volant d’un tank d’un bolide
D’un’ vieill’ guimbarde ou d’un tonneau
Tu fais peu cas des Castalides
Du pauvr’ Pégas’ des chemineaux

Tu n’vends pas cher tes groll’s tes fripes
La grand’ patronne au nez camard
Enrôl’ des figurants qui ripent
Des boît’s en pin dans tes cauch’mars’

Tu t’la racont’s sur l’doux bitume
Ta vie d’forçat ta vie d’manant
Dans la grisaill’ dans l’amertume
La garçonn’ t’attend au tournant

Dans l’brouillard tout l’monde est pilote
Et la vie n’vaut plus un patard
La radeus’ t’envoie aux pelotes
Et t’fourr’ dans un sacré coll’tar

Tu n’vends pas cher tes groll’s tes fripes
La grand’ patronne au nez camard
Te crèv’ les yeux la peau les tripes
Comm’ les étoil’s du septième art


Mill’ chevaux tiraient ma charrette
A trois bonn’s lieues d’Montélimar
J’voyais des décors d’opérette
Et puis des ros’s et des pâqu’rettes
Et puis plus rien dans l’froid plumard
D’la grand’ patronne au nez camard

2003


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12
Tuiles posthumes

Sur un toit
un homme est assis
un homme en salopette
la tête entre ses mains
il pense
à toutes les tuiles de sa vie

La mort brutale du père ce militaire sans visage
l’enterrement du chaton sous le figuier du jardin
la mère décrépite le lavoir le chagrin
le train le train ivre et chantant
l’uniforme mal taillé
les éclats de rire les éclats d’obus
le train le train fou dans la salle à manger
les rizières infectées
le petit ruisseau le fleuve le torrent
les barcasses craquelées
les bateaux en papier
la Loulou les timides baisers
les escargots écrasés sur les joues
les frais corridors
le portail grinçant du cimetière
Madame Louise M. épouse du vieux notaire
la mère éteinte à petit feu
la lampe de chevet
les cahiers les crayons les flacons d’encre
la gomme les plumes les pâtés
le pâté sur la tranche de pain
les pâtés de sable
le glacier la neige les doigts gourds
les camarades du dortoir
la chambre sous les tuiles
l’usine fermée l’argent de la fontaine
les gambades les hautes herbes
les talus les roulades les roulades les roulades
il roulait il roulait il roulait il

Il roule il roule il rou

Sur le trottoir
un homme est recroquevillé
un homme en salopette
la tête brisée entre ses mains
anonyme parmi quelques tuiles

1970


— >

13
Mame la Mort

Je couchais sur des lits de camp
Vous me disiez où comment quand
Mame la mort
Je me souviens des Alyscamps

Souvent je fuyais la riflette
La route traversait le bois
Je jouais à être aux abois
A trois sur une bicyclette

Mame la Mort

J’avais des trous à mes chaussettes
Je semais les grinçants flonflons
De mon invisible violon
Je récoltais quelques piécettes

Mame la Mort

Vous troussiez sur l’escarpolette
Vos jupes de demi-saison
Moi j’aurais bu tous les poisons
Pour m’endormir dans vos violettes

Mame la Mort

Vous aviez un goût de praline
Vos sonnets étaient sans défauts
Quand vous quittiez la grande faux
Pour la viole ou la mandoline

Vous moissonniez d’un seul andain
Les fleurs d’amour de mon jardin
Mame la Mort
Vous preniez mes vers en dédain

Que chantiez-vous dans les brancades
Dans le coton dans les blés d’or
Au grand soleil de messidor
Sur ma dernière barricade

Mame la Mort

Que chantiez-vous à Barcelone
A Oradour à Guernica
A Grenade au bras de Lorca
Sur les champs rouges de Bellone

Mame la Mort

Mais que chantiez-vous à Charonne
Au Vèl’ d’Hiv’ au mont Valérien
Sur la fosse des gens de rien
Sans pierre ni croix ni couronnes

Mame la Mort

Quand je n’aurai plus que vos lèvres
Quand je n’aurai plus que vos yeux
Je ne serai plus soucieux
De plaire à quelque muse orfèvre

Que faites-vous de vos amants
Qui passent dans tous les romans
Mame la Mort
Mettez-vous fin à leurs tourments
Mame la Mort

Je suis à vous dans un moment
Mame la Mort

Puttana

2001


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14
Tranche de Mort

La Mort est entrée dans ma turne
A chamboulé tous mes décors
Chaussé le socque le cothurne
Fait des folies de mon vieux corps

La garce m’avait à la bonne
Toujours dans mes mots dans mes pas
Le vin riait dans ma bonbonne
Mes vers chantaient tous ses appas

Elle époussetait mes semelles
Lavait reprisait mes habits
Quand le cœur et le cul s’en mêlent
On n’ est pas sorti du gourbi

Elle déballait ses emplettes
Nippes sent bon bijoux en toc
J’ouvrais ses écrins ses mallettes
Et je farfouillais dans ses stocks

Des airs trottaient dans ma cabèche
« Les goélands » « La der des der »
Nous nous endormions tête-bêche
Sous un sac de plumes d’eider

Comme on dit Tout lasse tout casse
Elle a mis les bouts Je revis
La rouille pique ma carcasse
J’en mourrais sauf meilleur avis

Le temps qui passe poivre et sale
Ma tignasse coquin de sort
L’automate à la provençale
Que je suis n’a plus de ressorts

Plus d’écrous de vis de viscères
De rouages réjouissants
Plus une goutte de Sancerre
Dans sa froide pinte de sang

Est-elle partie dans les nues
Sous terre au diable oh qui sait où
Partie comme elle était venue
Partie partie un point c’est tout

2004


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15
MA MORT

Les gens les gens à les entendre
La Mort n’aurait pas l’âge tendre
Ses airs penchés en diraient long
Sur son amour pour les salons

Ma Mort ma Mort est naturelle
Elle n’a rien d’une aquarelle
D’une croûte d’un vieux trumeau
Elle dit la chose et le mot

Ce n’est pas elle qui s’étale
Ni province ni capitale
Elle se moque du bon ton
Des on-dit des qu’en-dira-t-on
Elle n’a pas un brin de morgue
Elle abhorre les grandes orgues
L’encens les cloches les décors
Elle abomine les dentelles
Les passements les immortelles
Les avés les confitéors
Ma Mort

Les gens les gens à les entendre
La Mort n’aurait pas la main tendre
Et châtierait tous les pécheurs
Les fous et les mauvais coucheurs

Ma Mort ma Mort est libertaire
Et elle met plus bas que terre
Les rois les tyrans les bourreaux
Les geôliers et les maquereaux

Ce n’est pas elle qui fusille
Qui torture qui embastille
Qui paie les clous des échafauds
Non ne l’accusez pas à faux
Ce n’est pas elle qui fossoie
Elle elle joue sur de la soie
La rudesse n’est pas son fort
Ce n’est pas elle qui bataille
Qui hache qui tranche qui taille
Qui promet la bride et le mors
Ma Mort

Les gens les gens à les entendre
La Mort n’aurait pas le vin tendre
Et délierait de leurs serments
Les ivrognes et les amants

Ma Mort ma Mort est fille à taire
Ses folles saisons à Cythère
Et ses traversées du désert
Jamais elle ne prend des airs

Ce n’est pas elle qui épanche
Ses joies ses peines qui se penche
A sa fenêtre au moindre bruit
Elle a trop le respect d’autrui
Quand je rêve de paysages
Lointains et de nouveaux visages
Elle m’aide à perdre le nord
Et pour mieux m’étourdir elle ôte
Son penaillon et sa culotte
Elle raffole de mon corps
Ma Mort

Les gens les gens à les entendre
La Mort n’aurait pas le coeur tendre
Et penserait aux pèlerins
Comme à son tout premier chagrin

Ma Mort ma Mort est casanière
Fleur bleue et bonne cuisinière
Les trois quarts du temps ses doigts font
Une merveille d’un chiffon

Ce n’est pas elle qui me tance
Qui me gourmande d’importance
Qui me sermonne à tout venant
Qui froide m’attend au tournant
Quand une rafale m’emporte
Elle frappe à toutes les portes
Et elle rue et elle mord
Elle remue la terre entière
Les champs de blé les cimetières
Elle me ramène à bon port
Ma Mort

1990


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16
La Mort provençale

Je marche entre les rails
Je nargue la machine
Mon fantasque attirail
Courbe ma forte échine
Je sermonne un vitrail
Et ma bile s’exhale
Ma Mort est provençale

Je démanche son dail
Je l’oins d’huile d’olive
Et je le frotte d’ail
Les moribonds salivent
Un paille un éventail
Des siestes abyssales
Ma Mort est provençale

Je pique mille fleurs
Sur sa sombre simarre
Quand sortent des grands pleurs
Des chevaux de salmare
Elle boit mes douleurs
Et devient ma vassale
Ma Mort est provençale

Pignons soupe au pistou
Figues pissaladière
Ses cartes ses atouts
Son cul de lavandière
Se jouent de mes va-tout
Entre mes pattes sales
Ma Mort est provençale

Sa troupe a le moral
Ses cyprès sentinelles
Ses lits son littoral
Et ses nuits éternelles
Aux basques du mistral
D’une armée colossale
Ma Mort est provençale

La crique un cabanon
Du pastis de l’eau fraîche
Deux boulets de canon
Le bagou pour les prêches
Pour un oui ou un non
La morue se dessale
Ma Mort est provençale

Je rime sous les pins
J’imite les cigales
Et comme les rapins
Je note mes fringales
Dans de vieux calepins
Ô muses commensales
Ma Mort est provençale

Mon linceul arlequin
Sème au vent des losanges
Masques et brodequins
Meurent de rire aux anges
J’oublie mon lourd frusquin
Sur l’épine dorsale
Ma Mort est provençale

Je chante ses appas
Ses fouffes de violettes
Sa fleur ne passe pas
Les vieillards qu’elle allaite
Ne perdent plus leurs pas
Dans des halls dans des salles
Ma Mort est provençale

Quand je tutoie la Mort
A pleines dents la Vie
Que je vouvoie me mord
Et passe mes envies
Puis me hoche le mors
Elle est paradoxale
Ma Vie est provençale

2003


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17
Les cyprès

A Van Gogh

Plus de serments sous les tonnelles
Mon prince froide est la vêprée
Où s’assoupissent les cyprès
Figés comme des sentinelles
O mes cyprès par les hivers
Soyez de mon coeur le couvert

Comme une armée sur notre terre
Vous résistez au vieux Mistral
Qui fait des siennes magistral
Sur nos champeaux et nos parterres
O mes cyprès par les gros temps
Soyez nos rudes combattants

Au crépuscule où rien ne bouge
Vous flamboyez silencieux
Titanesques sous les grands cieux
Attifés d’azur et de rouge
O mes cyprès si noirs si beaux
Soyez de mes nuits le flambeau

Un jour je sais à votre souche
Les yeux fermés à tout dessein
Et la vermine sur mon sein
Je dormirai dans l’aigre couche
O mes cyprès sur mon tombeau
Laissez s’abattre les corbeaux

1968


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18
La petite poitrinaire

Petite soeur où est ta Voix
Qui s’enrôlait dans les guitares
Lorsque la Faim tenait la barre
Et qu’il fallait finir le mois

Petite soeur où est ta Voix

Peut-être aux cordes de juillet
Aux fanfares bleues des cigales
Aux becs des arbres égayés
Aux couches molles des escales
Peut-être aux bals de la Saint-Jean
Aux bouches closes des misères
Aux cris murés des indigents
Aux lèvres mortes des rosaires

Petite soeur où est ta Voix

Elle est là dans la Faim qui passe
Tout son temps à prendre son temps
Chez la petite soeur d’en face
Qui n’a pas même dix-sept ans

Petite soeur où sont tes Yeux
Qui s’allumaient dans les guitares
Lorsque la Nuit tenait la barre
Et qu’il fallait regarder mieux

Petite soeur où sont tes Yeux

Peut-être au bout de mon bâton
Qui cogne au pied des lampadaires
Et qui repart comme à tâtons
Vers les vitrines du Mystère
Peut-être aux larmes du marin
Qui prend son drap pour une vague
Aux regards mauves du Chagrin
Au ventre creux des gyrovagues

Petite soeur où sont tes Yeux

Ils sont là dans la Nuit qui passe
Tout son temps à gagner du temps
Chez la petite soeur d’en face
Qui n’a pas même dix-sept ans

Petite soeur où est ton Coeur
Qui brimbalait dans les guitares
Lorsque l’Amour tenait la barre
Et qu’il fallait chanter en choeur

Petite soeur où est ton Coeur

Peut-être dans la main d’un christ
Crucifié par les cabales
Dans l’Utopie de l’anarchiste
Qui ressuscite sous les balles
Peut-être à la place du mien
Depuis qu’il a cessé de battre
Depuis que ne bat plus le tien
Lui qui faisait le diable à quatre

Petite soeur où est ton Coeur

Il est là dans l’Amour qui passe
Tout son temps à perdre son temps
Chez la petite soeur d’en face
Qui n’a pas même dix-sept ans

Petite soeur où est la Mort
Qui te cernait dans les guitares
Lorsque le Mal tenait la barre
Et qu’il fallait sourire encor

Petite soeur où est la Mort

Peut-être au flanc du rossignol
Dans l’âme de celui qui t’aime
Au fût des fusils espagnols
Au font du Cachot des systèmes
Peut-être aux frimas des dortoirs
Au Spleen de Charles Baudelaire
Aux capitaux des abattoirs
Dans la Machine des salaires

Petite soeur où est la Mort

Elle est là dans le Mal qui passe
Tout son temps à tuer le temps
Chez la petite soeur d’en face
Qui n’a pas même dix-sept ans

Petite soeur où est la VIE

1971


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19
Petite morte

Nos ciels se brouillent
C’est la saison
Des ors des rouilles
Des oraisons
Petite morte
Ton fou t’apporte
La déraison

L’épithalame
Et les flonflons
Déchirent l’âme
Des violons
Petite morte
Ton fou t’apporte
Des sanglots longs

Déjà l’automne
Feutre les chants
Mornes qu’entonnent
Ses noirs marchands
Petite morte
Ton fou t’apporte
La clef des champs

Les rues s’affairent
Vers toi je cours
Fleuri te faire
Un brin de cour
Petite morte
Ton fou t’apporte
Un doux discours

Je m’agenouille
Malgré le froid
Sous les quenouilles
Entre les croix
Petite morte
Ton fou t’apporte
Son désarroi

Mes alpargates
Ont fait leur temps
Une frégate
Patiente attend
Petite morte
Ton fou t’apporte
Un air d’antan

Petite morte
La Mort m’emporte
Je t’aimais tant

1997


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20
La morte-saison

Je fleuris tes printemps
Mon vert tendre à la pelle
Poète te rappelle
Que tu n’as plus vingt ans

Je pianote un caprice
Dans un flot de parfums
Tuer de ta nourrice
Tous les amants sauf un
Ou jouer les défunts
Sans raison te hérisse

J’égaye tes étés
Vois ma mise est légère
Sur mes deux étagères
J’ai de quoi t’endetter

Avec ton plus bel âge
Encor te revoici
Tu t’endors sur les plages
Sans sou et sans souci
Ton vieux coeur endurci
Redevient-il volage

Je scie cent violons
J’effeuille tes automnes
Vois-tu j’en fais des tonnes
Pour quatre sanglots longs

Le froissis de ma rousse
Chiffe effraie les moineaux
Rêve et t’évade en trousse
Sur mes plus grands tonneaux
Je te dis Chemineau
Nul chemin ne rebrousse

Je mouille tes hivers
Et je brise la glace
Tandis que tu délaces
Mon fou fourreau de vair

Je brise mille verres
Mille vers inégaux
Mille cordes sévères
Et mille madrigaux
Bref je fais la nargue aux
Amours de mon trouvère

1996


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21
Les morts

C’était peu après l’autre guerre
Les morts aiment qu’on parle d’eux
Or les vivants n’y pensaient guère
Ils dormaient déjà deux par deux

ARAGON

Les morts les morts sont dérangeants
Quand ils retrouvent la mémoire
Les morts entendent le grimoire
Les morts les morts sont dérangeants
Que faites-vous de leur argent
Vous avez vidé leurs armoires
Dans les flammes de la Saint-Jean

Jeunes gens promis aux naufrages
La vie est un mauvais roman
Je l’effeuillais allègrement
Jeunes gens promis aux naufrages
Qui rêvassez sous les ombrages
Vous riez aux enterrements
Riez riez c’est de votre âge

Pauvre joueur d’harmonica
Que ta saison est monotone
De lourds soldats roux barytonnent
Pauvre joueur d’harmonica
Le vent souffle une musique à
Réveiller les morts C’est l’automne
Je me souviens des mazurkas

Vivants laissez des chaises vides
Dans le jardin au coin du feu
Au bar à la table de jeu
Vivants laissez des chaises vides
Et vous dormirez impavides
O vivants soyez partageux
Le fil de vos jours se dévide

Les morts les morts sont encombrants
Quand ils s’en reviennent de guerre
Attendus ils ne l’étaient guère
Les morts les morts sont encombrants
Chassés comme des chiens errants
Dans les brumes ils s’évaguèrent
Ils ont marché des mois durant

J’entends le graveur d’épigrammes
Exalter la pierre et l’airain
Flatter son style et son burin
J’entends le graveur d’épigrammes
D’une misère faire un drame
De quatre larmes un chagrin
D’un long chuchotis une trame

J’étais gai comme le sonneur
De glas les anges qui fossoient
J’aimais les chevaux et les oies
J’étais gai comme le sonneur
De glas le preste ramoneur
Une étroite échelle de soie
Faisait pardine mon bonheur

Je dors comme un violoncelle
Nu sous un drap de calicot
Dans une boîte à asticots
Je dors comme un violoncelle
Mais où reposent toutes celles
Qui cueillaient mes coquelicots
La Mort est-elle demoiselle

Les morts les morts sont déroutants
Quand ils débarquent dans vos songes
Et qu’ils surprennent vos mensonges
Les morts les morts sont déroutants
Que faites-vous de leur bon temps
Vos nouvelles amours les rongent
A vos mots ils y croyaient tant

1995


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22
Les pleureuses

Vous pleurez comme la Misère
Penchées sur mon vieux lit de camp
Vous ressassez de noirs rosaires
Les chants tristes qui nous brisèrent
Je vois la ronde des manquants

Pleurez pleurez toutes vos larmes
Comme des peleuses d’oignons
Sur mes violettes de Parme
Je rends mon bagage et mon arme
A mes fidèles compagnons

Vous pleurez comme les fontaines
Qui lavaient mes péchés mignons
Et ma chemise de futaine
Je vois des vergues en pantenne
Vous défaites votre chignon

Pleurez pleurez toutes vos larmes
Vous qui fleurîtes ma saison
Sur mes violettes de Parme
Je laisse un bagage et une arme
Ma courte histoire et ma raison

Vous pleurez comme les chandelles
Qui veillent mon cadavre exquis
Les mandolines que jouent-elles
Vos frusques fleurent l’immortelle
Je vous revois dans le maquis

Pleurez pleurez toutes vos larmes
Vous qui vous pendiez à mon bras
Sur mes violettes de Parme
Prenez mon bagage et mon arme
Et roulez-moi dans un beau drap

1996


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23
Les marchands et la Mort

Marchands marchands
Toujours marchant toujours marchant
De ville en ville à travers champs
Sur des cadavres trébuchant
Marchands marchands
Toujours marchant toujours marchant
Sans trêve ni repos du chant
Du coq jusqu’au sombre couchant

Marchands marchands
Toujours fauchant toujours fauchant
De ville en ville à travers champs
Sur des amoureux trébuchant
Marchands marchands
Toujours fauchant toujours fauchant
Le pas léger l’œil aguichant
Son dail semble avoir cent tranchants

Marchands marchands
Toujours fauchant toujours fauchant
En pleine ville ou en plein champ
Grands et petits bons et méchants
Marchands marchands
Toujours fauchant toujours fauchant
La Dame en noir a un penchant
Pour la prière et le plain-chant

Marchands marchands
Toujours marchant toujours marchant
Le pas léger l’œil aguichant
Son dail semble avoir cent tranchants
Marchands marchands
Toujours marchant toujours marchant
La Mort vous laisse en vous fauchant
Les clefs des villes et des champs

1996


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24
Ne pleurez pas

Ne pleurez pas
Je ne suis pas mort en livrée
au gros du bataillon
à vos ronces artificielles
sur vos chevaux de frise
à vingt ans ce bel âge
pour les Contes de vos mères Loi et Patrie

Ma Patrie n’a ni trônes ni frontières
ni estrades ni lits de parade
Ma Patrie n’a qu’un Cimetière

La Loi c’est mes oignons

Ne pleurez pas
Je ne suis pas mort plein d’années
à vos Jeux fastidieux
cousu aux jupes de madame Académie
qui se lave les postères à l’encre verte

A vous jetonniers perchés sur la Grandeur des aïeux
je vous l’envoie redire

Ma Plume s’en torche le bec

Ne pleurez pas
Je suis mort dans le ventre maternel
sur les fonts baptismaux
à mes péchés mignons
sur toutes les croix-nom-de-dieu
dans la peau et les souliers d’un christ peccable

Aux oiseaux le pain rassis de la parole divine

Ne pleurez pas
Je suis mort sur la bouche d’une petite salope
dans les bras engourdis de Morphée
dans le cul d’une fée
sur la nappe élimée de ma logeuse à la nuit
dans les braies folichonnes de la Misère

Allez viens ma Misère que je cure ton écuelle

Ne pleurez pas
Je suis mort à chaque départ
dans le hall des pas perdus
sur des sentiers incroyables
une cigale à la boutonnière
aux quatre coins de l’amitié

L’Amitié est à peine supportable

Ne pleurez pas
Je suis mort sur toutes les barricades
aux crocs de la Machine
dans la soute aux poudres d’un beau navire
dans le mai de la porte de derrière
dans toutes les prisons cachottières
surtout en Espagne

Je vous garde un Pavé de ma rue

Ne pleurez pas
Je suis mort d’ennui
Je suis mort de rire
Je suis mort d’envie de vivre
J’ai vécu ma mort
Je vis ma mort

Ne pleurez pas
Je suis peut-être encore un peu vivant

VIVANT


1969


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25
L’orme

Attendez-moi sous l’orme
O Madame au grand dail
Attendez-moi sous l’orme
Je suis le marchand d’ail
En gros et en détail

Attendez-moi sous l’orme
Impassible passeur
Attendez-moi sous l’orme
Au su des rimasseurs
J’embrasse les neuf Soeurs

Attendez-moi sous l’orme
J’imite les oiseaux
Attendez-moi sous l’orme
Je vends cher mes vieux os
Tailleur prends tes ciseaux

Attendez-moi sous l’orme
Encore une saison
Attendez-moi sous l’orme
Je ne suis pas garçon
A bâcler ma chanson

Je vous attends sous l’orme
O ma Dame au grand dail
Je vous attends sous l’orme
J’étais le marchand d’ail
Passons sur les détails

Je vous attends sous l’orme
Impossible passeur
Je vous attends sous l’orme
Morts sont mes rimasseurs
Et vieilles les neuf Soeurs

Je vous attends sous l’orme
Je suis las des oiseaux
Je vous attends sous l’orme
Je vous livre mes os
Tailleur prends ton ciseau

Je vous attends sous l’orme
Longues sont les saisons
Je vous attends sous l’orme
Je ne suis pas garçon
A pousser ma chanson

1995


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26
Lettre de l’autre monde

Je suis dans les déserts les longues caravanes
Des pélerins poussifs de la Morte-Saison
Mon entrave de bois de plus en plus me vanne
Tellement que je vois la mer à l’horizon

Je revois mes soleils les galets qui salivent
Sous les pas des amants au bord des toccatas
Je retrouve le goût de l’oignon de l’olive
Du croûton frotté d’ail et de la polenta

Nous en avions parfois de vertes et de roides
Nos musiciens d’amis que raclaient-ils déjà
Les filles de ma nuit éternelle sont froides
Comme aux grandes chaleurs tes carafes d’orgeat

Les gueux et les bijoux du parvis Notre-Dame
Portent pour le plaisir le cilice et ma croix
Les doux anges ne sont que des trafiquants d’âmes
A la miséricorde illusoire d’un roi

Du Christ et de ses fins joueurs de quinquenove
Larrons aux mains percées filous aux dés pipés
Je m’en soucie non plus que de Laure de Noves
Que des mornes drapeaux des ramas d’éclopés

Les pauvres gens enfin ont le geste profane
La parole rude et l’âge de déraison
Les soldats n’ont plus d’yeux et leurs armes se fanent
Dans les relents vineux d’un chant de garnison

Les enfants espiègle et adorable marmaille
Sur les dunes de chaux cueillent des osselets
Pour un décapité parlant ils se chamaillent
En lâchant à l’envi d’effrayants feux follets

Le coeur sec les habits dévorés de vermine
Me souviendrai-je encor longtemps de nos adieux
Tu portais ce soir-là ta robe d’étamine
Celle qui m’enivra quand tu m’ouvris les yeux

Lorsque je ne dors plus ma nuit sempiternelle
Et que la brise en fleurs m’apporte les lambeaux
De vos fêtes ma mie de sales sentinelles
Assassinent l’effraie perché sur mon tombeau

1984


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27
Rondes et ronds dans l’au-delà

Tantôt j’entrerai dans les rondes
Dans les rondes de l’au-delà
Et je ferai dans l’amère onde
Des ronds des ronds tra-la-la-la
Des ronds dans l’eau de l’au-delà

 J‘emporte à mes semelles
Des grains de ma saison
Colombes philomèles
Ont brisé mes prisons

J’emporte mes calames
Mes encres mon papier
Mes habits rendront l’âme
Dans l’antre d’un fripier

J’emporte ma mandole
Mon drap quelques bouquins
Je laisse aux farandoles
Mes pesants brodequins

J’emporte sur ma lèvre
Le goût de tes bécots
J’entends tes cris d’orfèvre
Dans les coquelicots

J’emporte tes dentelles
Tes affolants froufrous
Tes bas tes bagatelles
Ta musique à trou-trous

Tantôt j’entrerai dans les rondes
Dans les rondes de l’au-delà
Et je ferai dans l’amère onde
Des ronds des ronds tra-la-la-la
Des ronds dans l’eau de l’au-delà

2001


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28
L’éléphanticide

On abat des éléphants
Pauvres bêtes sans défense
Pour avoir
L’ivoire
De leurs défenses

Ivoire vert : éléphants massacrés
Ivoire mort : éléphants profanés

Enfants
Ecoutez gémir l’olifant
C’est la plainte des éléphants

On abat des éléphants
Pauvres bêtes sans défense
Pour avoir
L’ivoire
De leurs défenses
Sans y voir
L’offense
Voire
Le crime
Bandits
Si je dis
Le crime
Ce n’est pas pour la rime

Ivoire vert : éléphants massacrés
Ivoire mort : éléphants profanés

Enfants
Ecoutez gémir l’olifant
C’est la plainte des éléphants

1968


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29
Le rabot

Je dormirai sous trois empans
De terre
Dans la nuit sans flûte de Pan
Sans lune sans rosier grimpant
Loin des Venise et des Cythère

Guillaume ton rabot
Joue sur mes quatre planches
Guillaume ton rabot
Epluche mes sabots
Guillaume ton rabot
Ne prend pas son dimanche

Je dormirai sous une croix
De plâtre
Dans mon jardin où l’herbe croît
N’y pensons plus tirons les rois
Et buvons à nous devant l’âtre

Guillaume ton rabot
Joue sur mes quatre planches
Guillaume ton rabot
Epluche mes sabots
Guillaume ton rabot
Ne prend pas son dimanche

Qu’emporterai-je outre mon drap
De toile
Mes dés mes abracadabras
Le masque de mes mardis gras
Ma guitare ma bonne étoile

Guillaume ton rabot
Est au bout de ses peines
Tantôt comme un sabot
Je dormirai sans haine
Dans le lit de la Seine
Sous le pont Mirabeau

1995


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30
Reverdie

J’étais au bout de ma romance
J’étais au bout de ma saison
Il fait soleil Tout recommence
Je crève les quatre horizons
Je manivelle ma chanson

J’étais au bout de ma rengaine
J’avais ma casquette à rabats
Ma guêpe n’ôte plus sa gaine
Ni sa voilette ni ses bas
Et toujours ce même tabac

J’étais au bout de mes histoires
Par monts par vaux et par récits
Au bout de tous mes purgatoires
Vieille piquette et pain rassis
Je m’endors dans de chauds froissis

J’étais au bout de mille peines
J’étais au bout de mes tracas
Et le sang rebout dans mes veines
Je dis merde je dis raca
J’apprends j’apprends l’harmonica

J’étais au plus bas de ma page
Les mots les mots ne venaient plus
J’étais au bout de mes tapages
Je m’y serais presque complu
Je n’écris plus pour être lu

J’étais au bout de tous mes rêves
J’étais au bout de mes chemins
La vie la vie est longue et brève
Entre l’ortie et le jasmin
La mort la mort tenait ma main

J’étais au bout de mes vaguesses
J’étais au bout de mes rouleaux
Est-ce le bleu d’une vague est-ce
Sa voix je reprends mon ballot
Mes ricochets mes ronds dans l’eau

J’étais au bout de mes voyages
Au bout du doux et de l’amer
J’écoute dans un coquillage
Les cacophonies de la mer
En pipant de l’Amsterdamer

J’étais au bout de ma romance
J’étais au bout de ma saison
Il fait soleil Tout recommence
Je crève les quatre horizons
Je manivelle ma chanson

2004


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31
Quatre jours

Pour quatre jours les ai-je à vivre
Pourquoi me faire du mouron
Pourquoi me perdre dans mes livres
Pourquoi pourquoi tourner en rond

Pourquoi pourquoi cette galère
Pour quatre jours que de tourments
Pour quatre jours pourquoi se plaire
Et pourquoi tant de boniments

Pour quatre jours sur cette terre
Quatre jours peut-être et encor
Tous ces voyages à Cythère
Tous ces changements de décors

Toujours toujours la même histoire
Toujours toujours les mêmes mots
Le paradis le purgatoire
Les mêmes joies les mêmes maux

Toujours toujours les mêmes rames
Mêmes rimes mêmes raisons
Mêmes comédies mêmes drames
Mêmes trous mêmes horizons

Quatre jours quatre jours j’y pense
Je n’ai plus le temps de traîner
Ni de remettre mes dépenses
Ni même de me retourner

J’aurai tété la Poésie
La garce et mis ma Muse à mal
J’aurai chanté mes fantaisies
Mes vies mon esquif fantomal

Que deviendront toutes mes pages
Toutes ces heures dans mes vers
Tous mes chagrins tous mes tapages
Tous mes pas tous mes univers

Que deviendront mes chapardages
Et mes barricades de mai
J’aurai toujours eu seize ans d’âge
Mes morts mes vivants que j’aimais

Dans la glaise ma couche est prête
Ni boîte ni croix ni caveau
Je filerai dans ma charrette
Tirée par mille grands chevaux

Pour quatre jours les ai-je à vivre
Pourquoi me faire du mouron
Pourquoi me perdre dans mes livres
Pourquoi pourquoi tourner en rond

2005


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32
La relève

Lorsque je serai très vieux
je serai si triste si triste
que j’en mourrai
(D’une façon ou d’une autre - octobre 1968)

Gars si c’est pour la relève entre
Rougit l’eau de mon carafon
J’ai des grenouilles dans le ventre
Des araignées dans le plafond

Entre et mets les pieds sous la table
Goûte à ma soupe de maçon
Le destin est inéluctable
C’est ce que vendent les chansons

Prends ma besace ma béquille
Ma vieille plume de corbeau
Mon chien mes dés mon jeu de quilles
Mon dictionnaire et mon flambeau

Lis Richepin Ronsard Corbière
Et brouille-toi avec la mort
Trousse la nonne et la rombière
Et sois la proie de cent remords

Assieds sur tes genoux la muse
Du jour Fais-lui deux doigts de cour
Et si ton manège l’amuse
Ne traîne pas dans le discours

Prends mes souliers ma souquenille
Mon huit-reflets et mon canif
Je ne garde qu’une guenille
Pour m’aller dormir sous mon if

Prends ma truelle et ma guiterne
Panse mes murs et mes couplets
Quand tes mots te sembleront ternes
Va les user sur le galet

N’écoute enfin que ton courage
Jamais ne gâte le métier
Et si tu loues la belle ouvrage
Je ne mourrai pas tout entier

Il est triste le chant du cygne
Tantôt je ne serai plus là
Je sais qui taillera ma vigne
Qui me couvrira de lilas

Je fais mon deuil des blanchisseuses
Mon coiffeur marine en prison
Mes nuits sont pleines de diseuses
Qui me font perdre la raison

1999


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33
C’est pour dire

Encor vous les pandours
Etrenne-sabretaches
Ratapoils à moustaches
Troueurs de troubadours
Avec vos cimeterres
Vos flingues vos canons
Vos chevaux vos fanons
C’est vous que l’on enterre

Encor vous ô mes trois
Filandières mes parques
Qui me menez en barque
Qui m’attachez aux croix
Allez vous faire frire
Trente douzaines d’oeufs
Au fait gardez-m’en deux
Je vous le dis sans rire

Encor vous mes aïeux
Mes anges mes ouailles
Quelquefois je jouaille
Sous des chants merveilleux
Soifs et faims me travaillent
Je suis une façon
De faiseur de chansons
Je vis vaille que vaille

Encor toi vieux Caron
Je dormais sur la grève
Ne gâche pas mon rêve
Tu n’auras pas un rond
Pour traverser le fleuve
Mon âne fatigué
Sait les ponts et les gués
Qu’il soleille ou qu’il pleuve

Encor toi Cupidon
Bien que je me pourlèche
Tu n’auras pas un flèche
Et tu n’auras fredons
Flonflons cornets de frites
Orphéons sans égaux
Rondels lais madrigaux
Bleuets ni marguerites

Quand je mets ô mes neuf
Frangines démodées
A vos vieilles idées
Des fards des habits neufs
Des raisons et des rimes
Au bas de l’Hélicon
Je passe pour un con
Ce n’est pas un grand crime

Je cingle vers Milo
Où ma vénus se dore
Et gratte sa mandore
Son gros cul dans les flots
Elle guette ma toile
Mes signes mon fanal
Le chant matutinal
De notre bonne étoile

Quand la Dame à la faux
S’attable dans mon bouge
Je ne ris crâne bouge
Me réjouis ni ne faux
Mais qu’elle me tripote
Qu’elle entrouvre son drap
Me bise et caetera
Je n’ai plus les mains potes

Encor vous mes défunts
Vouserrez dans la ville
Aux heures les plus viles
Tous fantômes sauf un
J’écris nos épitaphes
Mon espiègle burin
Sautille sur l’airain
Je vous rejoins sans taffe

2003


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34
Va pour la Vie

La vie l’amour nous l’assaisonne
Et nous ne plaignons plus nos pas
La vie les morts nous l’empoisonnent
Et les vivants N’en parlons pas

Ma vie personne ne l’envie
La leur ne fait pas de jaloux
La tienne qui te l’a ravie
La vôtre ne vaut pas un clou

Ma vie j’y tiens comme aux prunelles
Des tapissières de Bayeux
Comme à mes vieilles ritournelles
Comme aux débris de mes aïeux

Ma vie quand je m’en débarrasse
Sans l’aide de l’être divin
Qu’elle ne laisse plus de traces
Je vêts mon linceul lie-de-vin

Mes duretés ma mise en boîte
Qu’elles vous fassent fondre en eau
Vous qui riez quand mon vers boite
Quand je parle à mon gai tonneau

Vos cris et vos conciliabules
Où vous perdez face et profil
Atteignent-ils le funambule
Quand sa vie ne tient qu’à un fil

Je l’entends je l’entends qui goutte
Ma vie s’écoule lentement
Pour la retenir je la goûte
Et pousse les beaux sentiments

On s’accroche on se raccommode
A l’écuelle au traversin
On vit parce que c’est la mode
On meurt pour devenir des saints

2003


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35
Je meurs pour vous

Quand je sens sur ma lèvre blette
Votre baiser de violette
Je meurs pour vous
Quand je vous ouvre comme un livre
Dans les nuits d’un bel avril ivre
Je meurs pour vous
Dans les foins dans les églantines
Dans les guitares grenadines
Je meurs pour vous
Quand je chante mes barricades
Mes rues qui ruent dans les brancades
Je meurs pour vous
Dans les champs rouges en bataille
Où les soldats vous pretintaillent
Je meurs pour vous
Quand vous plaignez comme la soie
Je vous tutoie je te voussoie
Je meurs pour vous
Dans ma ritournelle de route
Sur le pré que les vagues broutent
Je meurs pour vous
Dans les venelles de Venise
Quand mille masques m’ironisent
Je meurs pour vous
Sur les cavales atlantiques
Dans les grandes orgues gothiques
Je meurs pour vous
Quand je moissonne dans vos phrases
Que mille soleillées m’embrasent
Je meurs pour vous
Quand vous passez mes quatre envies
Que ma plume or est assouvie
Je meurs pour vousLa Vie

2005

 

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