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L’enfant d’Idumée (Patrick Cintas)
Chapitre XIV - Le temps a ses fantômes

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 Article publié le 10 avril 2016.

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On raconte une étrange histoire à Castelpu (où j'ai passé l'après-midi sans raison apparente : telle est mon apparence au moment où tout le monde se demande ce que je viens faire ici, seule, habillée de blanc, et silencieuse malgré les regards qui parlent). La raconter ne vaut rien. J'ai enregistré la conversation.

Les voix ne sont pas identifiables. Ce ne sont pas des voix de personnages. Aucune différenciation de timbre, ni de style, pas même de ton. Plusieurs voix qui ne font pas la voix, le texte veux-je dire. Le texte n'est même pas de moi. Je suis rentrée un peu déçue par une première écoute sur le chemin du retour. J'ai même arrêté la voiture sous les cerisiers en fleurs.

Une deuxième audition m'a tranquillisée. La distance micro-bouches a atténué les sentiments que j'avais perçus à l'oreille sur le vif. Les tables du café forment une ligne sinueuse jusqu'au centre de la place qu'on traverse sans flâner parce que c'est le printemps. Je m'assois. Je commande. Je suis seule. Je ne parle à personne. J'arrondis la bouche en forme de salut. Les bérets se soulèvent.

Une fois, il y a bien longtemps de cela, ils se sont envolés au-dessus de moi. J'ai levé les yeux vers le ciel, étourdissante expérience du ciel peuplé d'oiseaux qui redescendent tous tandis que mon père m'arrache à ce sol instable. J'aime son parfum. Cerise et poivre. Son profil à la place d'un mûrier. Son immobilité de crucifix. Les allées et venues de la domesticité. Ma mère et les hommes de sa vie. On joue aux cartes deux tables plus loin. Que me reste-t-il à raconter ? Fermer ces parenthèses. Le plan est tracé. Se laisser conduire par les mots. L'histoire n'a plus d'importance. Tout le monde peut raconter des histoires. Une écrivaine, ça écrit.

Écrire. J'ai envie de crier : écrire, quand ils commencent à raconter l'histoire des habitants du cimetière.

— C'est un conte. Il y a une réalité, on la connaît bien, dit un vieux habillé de roses et de vent printanier.

Mais peu importe la réalité. Le conte est né. Personne n'y peut plus rien. Mais les mots ?

Je m'éloigne, ma table, ma chaise, les mûriers en forme de profil paternel, le nuage rebelle comme ma mère fut volage, la grille qui court au ras du sol entre le pavé et les fleurs, tout s'en va un peu plus loin, et je mets en route cet enregistrement dont cette page constitue les derniers mots. Je parle, j'y parle de, d'une conversation qui n'a pas eu lieu, qui n'a eu lieu que dans mon imagination, non : mon imagination n'y pouvait rien, ce vieillard jaune et rose me faisait la cour, il sentait le havane, le poivre, et sa voix me parvenait mieux que celles des autres impersonnages de ce début de roman dont je ne recopierai que la fin, tout à l'heure, une fois rentrée, disparue, liquidée par mon isolement champêtre.

Je rencontre ses yeux. Vieillard de cire, immobile, mains et bagues claires d'ombres. Que se passe-t-il ? Un nuage qui s'éparpille. Deux gosses en font le commentaire. Une vieille noire et insonore passe pendant ce temps. Suite du vertige, après une demi-heure que la bande a parfaitement enregistré (la chaise qui glisse, le fracas du guéridon sur tranche, mes lunettes au ras du pavé, mon coude blessé par un infime caillou, deux mégots contre ma joue, l'odeur d'un pied, le souffle d'un chien, un cri, des silences, la chaise, ma robe, le ciel, le nuage recommencé, l'inutilité d'un verre renversé) : je vais bien.

On me voit parler toute seule au volant de ma voiture que je ne me décide pas à démarrer. Le vieil homme (c'est le printemps) me tend la main pour m'inviter à revenir parmi eux. Je reviens. Je me mélange. Je plais. Le vieil homme se déclare. J'exhibe une rose noire. Sa main se referme doucement sur la rose. Quand elle s'ouvre, la rose a disparu.

— Personne n'est mort, me dit le printemps. C'est moi qui vais mourir, continue-t-il.

Son écharpe de soie effleure mes genoux. Qui suis-je ? Pourquoi ce vertige ? La mort n'explique pas tout. Je ne veux plus rentrer seule. Mais c'est exactement ce qui m'arrivera. Qu'est-ce que j'attends ? Pourquoi ne pas raconter cette histoire ? J'ai déposé le vieillard devant le portail de sa maison. Il m'a longuement saluée tandis que je m'éloignais sur la route. Qui est qui ? Pourquoi cette variété de personnages ? La conversation les sublimait. Que reste-t-il de ces mots qui ne sont pas les miens. Rien puisque je ne retiens rien. Je n'écrirai jamais. Il y a trop d'autres. Trop de noms à donner.

Le vieillard m'a parlé d'une promenade de peupliers. Je ne l'ai pas cru. Il caressait ma joue. Le portail était entrouvert.

— De la visite, dit-il. Allez-vous en vite !

Journal de Cecilia, avec cette réflexion en haut de la page : enfances, les différences flagrantes, puis le début de l'adolescence, la crise, la douleur, mais avant : la grille, parfaitement vue sur fond de désespoir ; l'écrivain adolescent, ses modèles ; puis le chemin, ce chemin. Qu'est-ce que la mort dans ces conditions ? : au dictaphone :

 

L'histoire était la suivante : le cimetière de Castelpu (le cimetière de Castelpu est commun à Castelpu et à Bélissens) n'avait jamais eu de gardien depuis que le curé avait disparu pour ne réapparaître qu'à l'occasion des enterrements et des mariages à la mesure de sa croyance. Le cimetière était bien entretenu cependant. Il était fleuri toute l'année, ratissées les allées, les deux allées en croix et le parterre de fleurs au pied du mur témoignait d'une attention familière et mesurée. La grille d'entrée, qui avait remplacé le vieux portail en bois gris il y avait si peu de temps qu'on se souvenait encore de ces ombres sinistres et mouvantes sur le gravier de l'allée principale, la grille d'entrée, forgée à froid, ajustée aux vieux piliers de pierre, semblait oblique à cause d'un angle du clocher, particulièrement soumis à l'absence de ciel. Les tilleuls sont des géants. La pente d'acacias est un mur. Le chemin noir monte dans le pré. Une clôture pour horizon. On a l'impression d'entrer dans le paysage et levant les yeux pour deviner la lumière, on est étourdi par l'abondance de feuillages.

À la fin d'un hiver, un homme, inconnu, terrible et dérisoire, entra par effraction dans la remise, qui est un ancien caveau (je ne sais pas pourquoi) et il ouvrit toute grande l'unique fenêtre dont un battant s'effondra d'un coup sur la tombe voisine. La porte resta ouverte toute la journée.

L'homme était arrivé en automobile. Une vieille Renault blanche et noire. Il l'avait garée sous le porche du presbytère. La nuit tomba sur cette première journée. La lune éclaira longtemps la tôle cabossée du véhicule. Le volet demeura par terre, dans la position où on se rappelait l'avoir vu tomber. La porte était fermée. Pas de lumière. On pensa au froid.

On se promit, avant de s'endormir d'interroger à la première heure cet étrange fonctionnaire. Mais quand le soleil se fut levé, le volet était en place, la fenêtre fermée et les carreaux propres, on vit l'homme attablé en train de manger, on entendit le ronronnement d'une radio, un chien jaune veillait sur le seuil. Il lui manquait une oreille. On s'approcha. Le chien grogna. On appela.

L'homme sortit. Il était grand et maigre. Il portait des lunettes. Ses mains n'étaient pas celles d'un travailleur. Dans la remise, il avait mis de l'ordre. Le sol était mouillé. Une casserole fumait sur la table. Il mangeait de la viande. Et il buvait du vin. Le chien recula.

— Bien, dit l'homme. Je crois que je ne me suis pas présenté.

La cloche tinta imperceptiblement.

— Encore un chasseur de fantôme, dit quelqu'un.

— Un étudiant, entendit-on encore.

— Monsieur le curé viendra cette après-midi, dit l'homme.

— On n'enterre personne, dit-on. C'est au sujet du fantôme ?

L'homme sourit. On lui demanda pourquoi il n'avait pas dormi dans le presbytère. Il ne répondit pas.

— Il faut attendre le curé.

L'homme rentra pour achever son repas. Il ne ferma pas la porte, mais personne ne lui adressa la parole pendant qu'il mangeait. Il sauça longuement l'assiette et donna le morceau de pain au chien. Ensuite il but le verre de vin. Enfin, il dit :

— C'est que je porte malheur.

À quelle question répondait-il ? On retourna chez soi.

Le curé expliquerait tout. Le curé parle le langage des hommes. À midi, l'homme installa un parasol devant la fenêtre de la remise. Les reflets du soleil s'estompèrent à la surface des carreaux. On distingua mieux l'intérieur. On reconnut le râtelier d'outils. La table occupait maintenant le centre de la pièce. Un cageot servait de siège. Le manteau de l'homme était accroché à un clou, au-dessus de la cage d'escalier qui descendait dans la terre. L'homme était peut-être descendu dans cette ombre que personne n'avait jamais visité, à part le curé qui s'y rendait une fois par an le jour des morts, avec un bouquet de roses noires et blanches qu'il portait comme un enfant au baptême. Il y avait une explication. On en parlait rarement.

L'homme était descendu... on le vit apparaître hors de l'ombre du trou, s'élevant lentement sur les marches. Il était sale maintenant. Ses cheveux semblaient avoir blanchi, mais ce n'était que la poussière et le salpêtre. Il se frottait les mains si lentement qu'on eut l'impression qu'il ne bougeait plus. La moitié supérieure de son corps émergeait de cette ombre indésirable. On ferma les yeux.

Le curé ne vint pas. Tard dans la nuit, on se coucha sans avoir rien demandé à l'homme, ni pour le pousser à expliquer sa présence ni pour lui offrir un peu de cette chaleur qui est une nécessité. On dormit peut-être. On se leva à l'heure. Il y avait de la lumière dans la remise. Mais l'homme était maintenant perché sur le toit. Il dévissait l'horloge. Les petits coups de marteau avaient un rythme que chacun intériorisa sans en parler à son prochain. On attendit sagement que l'horloge fut extraite du pignon où on l'avait toujours vue. L'homme ne la laissa pas tomber, il la souleva en grognant, et il redescendit de la toiture, ne s'aidant que d'une main. Où avait-il déniché cette échelle ?

On chercha désespérément à l'identifier. Il la coucha dans l'herbe le long du mur. Il tenait toujours l'horloge. Il la posa sur le rebord de la fenêtre. Puis l'index de sa main droite effleura le pas de vis, lentement, explorant silencieusement la circonférence de l'horloge. Il était venu réparer l'horloge. Cela n'avait rien de sorcier.

Et en effet, dans l'après-midi, alors qu'on n'attendait plus le curé, chacun put constater que l'horloge fonctionnait bel et bien. On attendit un bon quart d'heure. La grande aiguille était exacte. L'homme demanda l'heure. On se mit d'accord. Quelqu'un prononça l'heure comme une sentence. L'homme avait l'air triste. Il enfonça la clé dans le cadran de l'horloge. Les aiguilles indiquaient maintenant l'heure exacte. L'homme referma le cadran et cinq minutes plus tard, il était au volant de sa Renault.

On le salua. Personne ne le remercia. Il y avait deux ans, un autre étranger était arrivé dans ce qui semblait maintenant être la même nuit. On se souvenait de la nuit, de l'hiver, du silence de l'homme qui ne voulait pas expliquer sa présence. Mais on avait trop parlé. L'homme avait écouté. Il s'était radouci et on lui avait offert à boire. On avait fini par le trouver sympathique. Personne n'avait la clé du presbytère et le toit de la mairie s'était effondré à la fin de l'été. Quelqu'un ouvrit la remise. L'homme la trouva épatante. Une femme mit de l'ordre. On trouva une paillasse. Le matin, l'homme ouvrait la fenêtre et il finit par s'habituer à y trouver un pot de lait fumant. Il buvait le lait, il mangeait le pain, ne négligeait pas le lard et les pommes. On lui parla de travailler. Il n'y voyait pas d'inconvénient. Travailler ne lui avait jamais fait peur. Mais pendant toute sa vie, il avait rarement travaillé. Il savait défricher, cimenter, labourer et même abattre du bois. On parla encore beaucoup. L'homme appréciait particulièrement l'histoire du fantôme du cimetière de Castelpu. On aurait dit qu'il voulait tout savoir. On ne savait pas grand chose. Il y avait des bijoux d'une valeur inestimable à l'origine de cette histoire. Personne n'y croyait. Le curé entrait dans de violentes colères chaque fois qu'on évoquait ce cousin lointain devant lui. Oui, le fantôme était un cousin du curé. On savait de quoi on parlait. Mais la remise n'avait rien à voir avec cette famille. On ne s'expliquait plus la présence de ce caveau anonyme dans le cimetière de Castelpu. Sous l'horloge du pignon, on lisait : Famille A... À l'intérieur, il n'y avait jamais eu de cercueils. Mais c'est dans cette crypte qu'était apparu pour la première fois le fantôme du cimetière. Il n'y avait jamais eu de fantômes dans ce cimetière. Et il n'y en avait pas eu de nouveau depuis. L'homme avait pioché. Il avait sorti toute cette terre et quand on s'aperçut que c'était la terre de la crypte, on menaça l'homme de le dénoncer à la gendarmerie. L'homme s'en alla.

C'était il y a deux ans. Maintenant, on surveillait l'homme. Il n'avait pas touché aux outils. Le curé n'était pas venu. L'homme était peut-être un horloger. Le curé l'avait peut-être chargé de réparer l'horloge. Mais comment expliquer cette idée sans en parler avec le curé. L'homme était parti. L'horloge marquait l'heure. Quand le curé arriva, il se contenta d'enfoncer la clé dans le cadran. Il remontait le ressort tous les dimanches maintenant. Sans explication. On se promit d'en reparler au prochain enterrement. On avait des tas d'enterrements dans la tête. Et aucun projet de mariage. Du moins sur ce point, le curé ne laissa rien filtrer.

 

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