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L’enfant d’Idumée (Patrick Cintas)
Chapitre XIX - Des mots à la place de la réalité

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 Article publié le 22 mai 2016.

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Pierrot, on l'appelle la Vapeur. Il est revenu de la guerre à la fin d'un hiver de l'année soixante ou soixante et un, on ne sait plus. Les deux autres conscrits du village ne sont pas revenus. Dans leur tombe, on a enterré des objets, des photos, des mèches de cheveux, des cendres qui sentaient le pétrole.

Chaque semaine, Pierrot se recueille sur ces tombes. Il apporte des fleurs. Il s'assoit sur la tombe voisine et on entend cette respiration qui est peut-être un cri. On l'appelle la Vapeur à cause de ce halètement et de la buée si c'est l'hiver. L'été, Pierrot bave lamentablement.

Il ne prie pas. Si on lui pose la question, il se déclare ennemi de Dieu. Il lui est arrivé de poursuivre la curé avec une fourche. Il ne s'est jamais rien passé de tragique. La seule tragédie, c'est la guerre. Ce n'est plus un souvenir. Pierrot se rappelle vaguement les deux fellahs qui ont tenté de le fusiller contre le mur d'une maison bleue. Dans l'encadrement d'une fenêtre, une jeune fille pleurait en le regardant. Il a oublié la peur. Il n'a pas été blessé. Son cerveau, dit-il, s'est rapetissé.

Du coup, la tête hésite toujours entre deux positions : elle est penchée sur une épaule ou en arrière : le jet de vapeur, si c'est l'hiver, est toujours vertical. Un des paysans l'avait insulté en français avant de le viser au ventre. Pierrot avait redouté cette blessure et son ventre s'était tendu jusqu'à la douleur. L'autre paysan ne disait rien. Il regardait la jeune fille qui pleurait dans la fenêtre bleue. Peut-être lui demandait-il de se taire. Pierrot regardait le fusil. Il n'osait pas regarder les yeux du paysan qui le menaçait et qui continuait de l'insulter en français.

À l'approche de la mort, Pierrot pensait en occitan. Il ne désirait que ce cri. La fille cessa de pleurer ou la fenêtre se referma. Un étrange silence s'installa dans la cour. La porte était ouverte. Le ciel y paraissait dense et inaccessible. Le paysan qui avait parlé à la jeune fille pour lui demander de fermer la fenêtre, posa son pistolet mitrailleur sur la margelle d'un puits. Il alluma une cigarette. Il se mit à parler en arabe. L'autre approcha le canon de son fusil du ventre de Pierrot qui se mit à gémir comme s'il souffrait atrocement.

— C'est son cerveau, dit le paysan qui était assis sur la margelle du puits.

Pierrot ne voyait plus. De plus, le silence l'inquiétait. Il tenta d'ouvrir les yeux et de crier en même temps pour rompre ce reflet de lui-même. Mais il n'y avait rien à faire : il devenait aveugle et se condamnait au silence. Seul le tremblement de sa gorge lui indiquait qu'il continuait de vivre. Ils avaient peut-être tiré. Dans ce cas, il gisait dans une mare de sang.

Non, cette terre est perméable comme le ciel qui l'éclaire. Il concentra tout son être dans l'effort de deviner s'ils étaient prêts à lui donner le coup de grâce. Une atroce sensation de brûlure l'étourdit encore. Je ne suis pas mort, pensa-t-il dans la langue de son père. Ils le regardaient se contorsionner dans la flaque d'eau. L'un d'eux avait jeté ce seau d'eau pour l'éveiller.

Maintenant, ils riaient. Ils allaient le tuer. Ils s'étaient attendus à une dernière volonté. Mais l'esprit de Pierrot refusait cette mort parce que c'était une condamnation. Il aurait accepté l'intrusion de la maladie avec la même tranquillité que son père deux jours avant le dernier Noël, il y avait presque deux ans. Pierrot pensait à cette maladie. Il mourait dans la chambre de ses parents. Toute la famille mourait dans cette chambre. Il n'y reposerait même pas comme le cousin Armand qui était mort sur la route de Toulouse. Ils brûleraient son corps ou ils le découperaient en morceaux. Il ne resterait rien : ils avaient enfermé dans un coffret de bois des choses comme des photos, des mèches de cheveux, un canif, un livre, des choses qui ne pourrissent pas comme le corps dont la chair est aussi inexplicable que l'esprit. Pierrot avait apporté des fleurs. Il ne se souvenait pas de la fin de sa tragédie. Elle s'était terminé inexplicablement et toute sa vie avait été emportée par ce feu définitif.

Depuis, il raisonnait peu et fuyait même les occasions de raisonner. Les railleries des enfants étaient une occasion d'observer leurs dents. Il aimait cette salive qu'il leur arrivait de cracher à son passage. Personne ne les réprimandait. Les dents des enfants sont provisoires. Toute l'enfance est provisoire. Ensuite, on ne peut rien changer sans mentir. Pierrot se reconnaissait une enfance à peine vécue : de ces dents, il n'en restait plus qu'une, s'il était en mesure de se souvenir où il l'avait rangée la dernière fois qu'elle avait occupé son esprit.

Sinon, Pierrot n'inspirait rien d'autre que la douleur d'avoir perdu un ami pour toujours et d'être condamné à le revoir tous les jours de la vie sans pouvoir rien changer à cette enfance sacrifiée sur l'autel de la patrie.

Il y avait une place pour Pierrot. On l'aurait souhaité plus marginale, mais le temps ne passait plus dès qu'il s'agissait de trouver une solution à un problème que Pierrot venait de rencontrer parce qu'il vieillissait en même temps que les autres. L'hiver, en allant à l'école, il y avait toujours un enfant pour jouer à la locomotive sur le bord du chemin. On passait devant le cimetière. La grille de fer noir était fermée par une chaîne et la chaîne bouclée par un cadenas. Pierrot détestait ces imitations cruelles. Il penchait alors la tête en arrière pour ne pas les voir former le train de ses propres calamités. Le ciel emplissait ses yeux. Il avait l'air d'une locomotive sur une voie de garage. Le maître d'école réprimait un sourire. Et si la tête de Pierrot se penchait sur l'épaule, son regard vertical interdisait le passage de la colonne d'écoliers que le maître dirigeait vers les prés.

Pierrot n'avait jamais franchi cette clôture. Il fallait débrancher un des fils de la batterie. Et ne pas oublier de le remettre en place une fois passé de l'autre côté, au commencement de la géographie de landes et de prés qui descendaient jusqu'à la rivière. Le maître d'école lui avait montré le fonctionnement de cette mécanique invisible. C'était un raccourci appréciable. On s'en rendait compte en allant jusqu'au bout du chemin qui passait par l'ubac. Chemin des écoliers. Ils s'y instruisaient sous la baguette du maître. Pierrot les suivait à distance. Il ne voulait pas les inquiéter. Il cueillait les mêmes fleurs, capturait les mêmes insectes, il marchait dans leurs pas, l'ornière en était dérangée. Mais il n'était pas venu à l'ubac pour comprendre la leçon. Il avait remarqué cet enfant blond.

La maîtresse d'école semblait lui accorder plus d'attention qu'aux autres. Elle le tenait souvent par la main. Elle cueillait des fleurs pour lui. Pierrot aimait follement ces arrachements silencieux. Il la voyait courir après un insecte qui pouvait être un papillon. L'enfant avait cette lenteur qui est un signe d'attente. Pierrot en connaissait bien les effets. Cela se terminait toujours par un intense désir de la mort. Personne ne lui avait jamais raconté sa propre histoire. L'enfant lui raconterait peut-être la sienne, maintenant qu'il en est encore temps, se dit-il. Pierrot se mit à l'œuvre.

Ce n'était pas la première fois qu'il entreprenait ce style de connexion avec l'inconnu. En fait, cela lui arrivait régulièrement. Il conservait d'ailleurs les résultats de ses enquêtes ou de ses tentatives de sortir de lui-même. C'était peut-être tout ce qui restait de sa mémoire chaque fois qu'il pensait à consacrer un moment à l'exercice du souvenir. Il n'avait pas vu les dents de l'enfant. Il ne souriait jamais.

La maîtresse d'école avait de belles dents. On les voyait même de loin. Il aimait le désordre de ses cheveux parce qu'elle avait noué le foulard autour de son bras nu, et l'autre bras décrivait les mêmes figures géométriques dans l'ombre des feuillages où elle trouvait systématiquement les insectes recherchés. Elle connaissait ces secrets. Elle en avait d'autres. Pierrot ne la surprenait pas dans ces étonnements que l'enfant ne partageait d'ailleurs pas avec les autres. Son visage demeurait étranger à ces découvertes du jour.

L'été approchait et Pierrot redoutait la fermeture de l'école. Les enfants disparaissaient tous quand l'été commençait à fatiguer tout le monde. Pierrot détestait cette fatigue, mais il succombait lui aussi à la rigueur du temps et on le voyait passer de longues heures étendu tout nu dans le même pré qui devait avoir une signification qu'on se gardait bien de déchiffrer si l'on en avait quelque idée. La nudité de Pierrot était si lointaine qu'on ne se préoccupait pas de l'effet qu'elle pouvait avoir sur l'esprit des enfants, lesquels promettaient toujours, en roulant des yeux effrayés, de ne pas s'y aventurer plus loin que le chemin du cimetière.

Constance avait puni l'enfant pour avoir franchi cette limite. Le témoignage des autres était véridique, elle ne pouvait pas en douter. Elle a puni l'enfant pour la première fois. Il monta dans le grenier et y passa toute l'après-midi. À sept heures, elle lui donna à manger et il alla se coucher sans protester. Elle surveilla ce lit jusqu'aux premiers signes d'endormissement, puis elle rejoignit Antoine qui dormait déjà. Elle ferma la fenêtre qu'il avait laissée entrouverte comme d'habitude. Cela lui arrivait même l'hiver si le temps était agréable. Il dormait comme un enfant.

Mais l'enfant dormait d'un autre sommeil. Constance y perdait le sien. Son esprit était confus chaque fois qu'elle tentait de raisonner la présence de cet enfant, qui n'était pas le leur, entre elle et Antoine. Elle n'arriva jamais au seuil de la conclusion qui s'imposait pourtant aux yeux de tous. L'été se finirait peut-être comme tout le monde le pensait.

L'enfant était voleur, taciturne et il n'était pas difficile de deviner la nature de ses grincements de dents. Cette violence cachée tourmentait les désirs de Constance qui ne prenait plus plaisir à l'éducation de l'enfant. Les leçons s'espaçaient. Il préférait l'espace. Il le parcourait en solitaire dans le seul but de dénoncer les apparences. Une qualité rare, mais qui rend la vie impossible. Les punitions se rapprochaient. La dernière datait d'il y avait trois jours à peine. L'enfant avait refusé de servir la messe.

Il s'était échappé. On l'avait retrouvé dans le clocher de l'église. Constance l'avait griffé devant tout le monde. Puis elle avait vu en même temps que tout le monde la sacoche d'outils que l'horloger avait laissé comme un bien ne lui appartenant pas. Tandis que l'enfant pleurait dans sa chambre, Constance avait exprimé ses regrets à un Antoine qui l'avait à peine écoutée. Il avait d'autres soucis. Il ne regardait jamais Constance sans frémir. Mais Constance était loin de se douter qu'Antoine était au courant de ses infidélités. L'enfant le laissait indifférent.

Il ne partageait rien avec lui, pas même la table qui devint vite un enfer pour Constance. Si Antoine s'y asseyait, l'enfant refusait de manger. Et si c'était l'enfant qui l'occupait, Antoine saisissait l'occasion pour aller manger dehors avec ses amis qu'il rendait jaloux parce qu'il payait leur repas et qu'il les tenait à distance de Constance pour mettre en évidence son unique infidélité.

L'enfant avait vu cet homme en ma compagnie et cela l'avait intrigué. Il revint chez moi avec un bouquet, mais cette fois, c'était lui qui en avait cueilli les fleurs et les broussailles de vert qui l'avaient tant impressionné dans l'ombre et qui maintenant, en pleine lumière, avaient l'air si tristes et si incolores. Il en retira les fleurs une à une et recomposa le bouquet qui n'était évidemment plus celui auquel il avait pensé pour m'impressionner parce qu'il y avait un homme entre Constance et moi et qu'il voulait en tirer les conclusions avant tout arrive. C'était un jeu. Il en connaissait les règles et il jouait bien. Il parlait de l'homme pour le différencier d'Antoine. Constance me ressemblait. Lui, il était étranger et il ne jugeait pas. Il se contentait de souffrir.

Il n’en voulait pas à l'homme pour le démasquer. Il lui parlerait pour parfaire ce masque. Si l'homme voulait entendre la vérité, sinon il n'y avait plus qu'à continuer de vivre comme c'était l'habitude, ce que tout le monde souhaite toujours, il en était parfaitement conscient. Mais l'homme pouvait se révolter contre l'idée de s'avouer vaincu. L'enfant redoutait les conséquences de cette colère. Il ne pourrait pas compter sur ma complicité, il le savait.

J'étais soumise à la réalité parce que j'avais peur de n'y être plus moi-même en cas de changement. L'enfant était pervers. Il voyait clair dans mon jeu. Les fleurs n'avaient pas de sens. Il ne se souvenait pas de ce qu'il voulait en extraire. Je pensais à des fragrances révélatrices du désir seul. Tout est inventé. Et tout existe. Je me recroqueville dans le lit de l'absence. Ce point précis de ma douleur a un nom. Je n'existe plus. Et j'écris.

C'est une surface. Il n'y a pas d'autres moyens. La vie est linéaire comme l'enfance. Ce pivot est une idée de circonférence. J'enferme ma folie. Mais c'est arrivé. J'ai de quoi écrire. Les personnages entrent en scène. C'est un théâtre. A la place du vécu, un théâtre à jouer avec le sort réservé aux comédiens.

Pierrot poursuivait l'enfant. En le déshabillant, il avait découvert sa nature de fille. Elle n'avait pas voulu dire son nom. Il l'avait blessée à l'épaule. Un filet de sang descendait sur le sein en formation. Il lécha le sang. Il se sentait maître de lui. Cela ne lui était jamais arrivé. Mais elle s'était enfuie, profitant d'un moment de vertige. Dans la nuit, il hésita sur le chemin à prendre pour la retrouver. Elle avait peut-être franchi la clôture. Il débrancha un fil, mais ne prit pas le temps de le reconnecter. Il descendit le pré. Il voyait la route, le pont, les lignes légèrement courbes des lampadaires et la place illuminée par les baraques. Il ne regarda pas plus loin que l'église. Puis la lande le dérouta.

Il traversa un taillis. Un sentier remontait vers la lumière d'une ferme qu'il n'identifia pas. Il l'emprunta jusqu'à l'orée d'un bois qui lui parut effrayant jusqu'au moment où il s'aperçut qu'il suffisait de le traverser pour arriver à la route. Elle traversait le pont, mais si lentement qu'il se mit à l'épier pour comprendre cette lenteur.

Après le pont, la route était déserte. Elle s'arrêta à la hauteur du premier lampadaire et ne bougea plus. Il ne sortit pas de l'ombre. Une minute plus tard, il fut le témoin de la mort de la petite fille dont personne ne songea même à l'accuser. Il ne s'était pas montré. Il avait eu cette inspiration. La petite fille revenait vers le pont parce qu'elle avait vu les phares de la voiture sur la route. En même temps, il vit Constance assise dans l'herbe. Elle cachait son visage dans un foulard. L'homme apparut dans le faisceau lumineux parce que la voiture prenait le virage avant le pont. Il était sur la route, indécis. Dans la pente, Constance semblait crier, mais Pierrot n'entendait pas le cri à la place du moteur qui rugissait à l'entrée du pont. Il ne vit pas non plus le corps de l'homme à la tangente de la voiture. Il n'y pensait plus. La petite fille n'avait pas crié. Il aurait entendu ce cri. À la place, tout était silencieux. Le moteur n'avait plus d'importance. La voiture était en travers de la chaussée. La lumière traversait toute cette ombre. La petite fille était peut-être morte. Pierrot n'attendit pas de comprendre. Il ne prit pas ce temps parce qu'il redoutait la douloureuse réalité.

Quand cela lui arrivait, de faire face à un évènement particulièrement tragique, il avait tendance à se souvenir de la parfaite absence de coups de feu dans sa mémoire blessée. Personne ne tirait. La jeune fille revenait à la fenêtre pour pleurer. Mais personne ne tirait. Simplement, il sentait cet éparpillement qui est la clé de son comportement futur. En descendant de la voiture pour me rendre compte, j'ai cru apercevoir Pierrot derrière les fougères du talus. Le moteur avait calé. La musique du bal m'étourdit. Le bois frémissait peut-être au passage de Pierrot. La tête de l'enfant s'était brisée contre le parapet du pont, à un mètre du crucifix qui en signale l'hérésie. J'ai inventé tout le reste. Ce qui explique ma solitude. Et ce peuplement désespéré. Mais les indices sont constructeurs. Il n'y a rien à détruire. Ce futur m'obsède. L'enfant que je porte en témoigne aussi. Le temps du délire est mesurable si je mets des mots à la place de la réalité.

 

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