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Goruriennes (Patrick Cintas)
Cet univers qui me donnait pourtant la parole

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 Article publié le 4 février 2013.

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Je te parle pas ! fait la Sibylle. Je te demande.

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Je comprends qu’on en veuille toujours plus. Dans la nature, tu ne peux rien exiger que la mort de l’animal et la docilité du végétal. Tu pries pour qu’il n’arrive rien d’autre et que les saisons soient favorables à ton attente. Ici, on te propose tout et tu n’achètes que ce que tu peux acheter. Devenir voleur est dans l’ordre des choses. Tu navigues entre ces deux eaux. Tu n’as pas le choix. Tu n’habites pas dans ta tête, mais dans celle des autres. Tu achètes beaucoup et tu voles peu ou pas du tout. Toute ton existence est bornée par la prudence et la relativité des choix. C’est dans ces conditions qu’on devient domestique, avec des latitudes de bignole ou mieux d’agent secret. Qu’est-ce qui t’est donné ? La propriété, le savoir-faire, la liberté, le privilège, l’autorité, la procuration, la puissance, tout ce qui sert à quelque chose, tout ce qui est fonctionnel, mais rien d’expérimental, de jouable, de nouveau sous le soleil. Si tu t’avisais de sortir du champ où l’éducation t’a envoyé paître avec les autres, non seulement on te laisserait faire, mais on te demanderait des preuves du voyage quand la lassitude ou l’ivresse de la découverte te mettrait en posture de rapatrié. Qu’est-ce qui me communiquerait le mal du pays dans ces zones où il n’y avait peut-être, en ce qui me concernait, rien d’autre à découvrir que la proie de mon vampirisme ?

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Tout le monde sourit aux provocations qui n’auront pas de conséquence sur l’ordre des choses établies. On sourit parce que les limites sont solidement installées à une distance respectable elle aussi.

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Je ne comprenais pas. Ces histoires de famille, c’est compliqué autant par les usages sexuels que par la connaissance pratique du droit civil. Trop compliqué pour moi. Je veux des faits. Je ne les inventerais pas.

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Qu’est-ce que je gagnais à trahir mes employeurs ? Il n’y avait pas un endroit au monde où je pourrais profiter des fruits de ma trahison.

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Vous êtes naïf, Frank ! Ce qu’ils cherchent, c’est les types comme vous, ceux qui ont fini par ne plus pouvoir faire autrement que de trouver une solution dans le désert. Personne ne connaît assez le désert pour prétendre y trouver une solution, Frank !

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Je n’ai jamais supplié personne, sauf dans les moments de panique.

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Je demande toujours trop. On me déçoit toujours. Ça me rend nerveux comme une pucelle qui pense à autre chose quand elle pense.

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Je suis perdu, mais pas au point de changer mon destin sur un coup de tête.

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J’ai jamais beaucoup aimé les gosses, à cause de leurs exigences. Un chien, si tu joues pas tous les jours avec lui, il finit par ne plus jouer qu’avec les autres. On est tous un peu chien, mais pas autant que les gosses.

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Des fois, je me sens porté par autre chose que la pensée, comme si j’étais creux et que ce que je prends pour mon inconscient ne m’appartenait pas. Je ne suis pas habité. J’habite avec quelqu’un d’autre. C’est mon personnage. Il ne manque que le roman pour parfaire cette promiscuité. En cela, je ne dois pas être différent du commun des mortels. Il y a un gosse en moi, mort depuis longtemps, et un vieillard qui n’annonce rien de bon. L’homme que je suis ne pense pas à la place de ces deux-là. Il se bat avec la possibilité d’un autre qui serait seulement plus riche et moins emmerdé par les contingences. Rien de plus. Scatologie des minables.

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Il fut un temps où le monde n’était connu que par les récits de ses voyageurs. On a eu le temps des historiens et des journalistes au service des corporations. De nos jours, le monde n’est plus discutable. On le prend comme il est, c’est-à-dire comme on vous le donne. On va à la guerre ou on n’y va pas. On voyage pour le compte d’une maison de commerce ou pour aller se reposer ailleurs que chez soi. Il y a des déserteurs et des réfractaires. Des gens qui comprennent qu’il est inutile de discuter et d’autres qui discutent dans leurs têtes. Ceux qui profitent à fond et ceux qui les servent. Des zones de rêve et d’autres où les circonstances vous inspirent l’apathie et la collaboration.

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L’usage de mon cul se limitait à ce que la nature lui avait accordé sans me demander mon avis. Je me prêtais docilement aux manipulations. Ils avaient vissé quelque chose qui émettait des signes à intervalles réguliers. Il ne fallait pas que je m’inquiète. C’était fait dans les règles de l'art, pas expérimental du tout. Je pourrais même le gratter si l’envie me prenait de lui donner de l’importance et le regarder dans un miroir, en voir la partie visible, la moins signifiante aux yeux du profane que j’étais en matière de cul.

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J’avais beau me marginaliser pour réfléchir, cette histoire me rattrapait toujours. Ils avaient assez de personnages pour ça. Je dissimulais ma déception.

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Elle adore parler de ce détail de notre vie intime. À qui en parlerait-elle si elle n’avait pas le sens de l’amitié. Elle a hérité de l’or et de ses anagnostes, vous savez : ceux qui lisent pendant que vous mangez. Il paraît qu’il y a quelque chose à comprendre. Elle comprend tellement qu’elle continue de s’enrichir. Ou elle ne comprend rien et quelqu’un la conseille.

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Dépasser le perceptible et l’imagination n’est plus l’affaire des poètes, mais des scientifiques. Autant dire des charlatans, vu la fantaisie des hypothèses. Ce monde a besoin de fables qui ne pâlissent pas devant les mythologies. Les gens ont aussi besoin de la sensation du monde.

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Avant, j’étais le désespéré de service, le bavard des douleurs et des doutes, le livre ouvert des raisons d’en finir, la madone des tentatives de suicide. J’ai bien changé, je sais. On change au fil des abus et des manques.

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C’est fou comme les gens ne s’écoutent pas. Les conversations ne servent à rien, sinon à compliquer des rapports déjà pas faciles à entreprendre. Cependant, ces fragments de compréhension finissent pas former une vérité assez proche de celle qu’on avait l’intention de divulguer avec les moyens de l’aveu. On a perdu du temps. Il suffisait de se confesser. Mais qui accepterait la mise à nu sans garde-fous, à part les ivrognes et les coquins ?

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Des fois, je devrais être consterné et je ne suis que déçu.

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C’est comme si quelqu’un parlait à ta place. Au début, c’est déroutant. Mais sitôt que le contenu devient attractif pour nous, tu te mets à lutter pour que ça s’arrête. Laisse faire, Frank. Lutte de toutes tes forces. On a les moyens de catalyser ces substances.

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Un général rassurait la population. L’ennemi ne serait pas terrassé. On le ferait vivre dans une merde si meurtrière qu’il finirait par accepter de collaborer à la civilisation.

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Je me sentais inutile. Sentiment qu’ils s’appliquent à vous communiquer à la veille de la retraite, pas en pleine période de production. Certes, j’étais fonctionnaire, je ne produisais rien, j’exécutais, quelquefois avec un zèle de cloporte, souvent en m’efforçant de ne pas croire à l’utilité que je contribuais à rendre publique. Je n’ai jamais été franchement net. Ni même participé aux bonnes excuses qui rendent l’existence moins amère quand les autres se plaignent d’avoir perdu leur boulot.

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Ya pas d’magie dans ce monde de charlatans. J’étouffais une colère sombre. Je me remplissais de ma propre merde pour ne pas chier à la face du monde. C’est ce qui arrive quand on veut se rendre utile et qu’on n’y arrive pas.

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Je pratiquais le doute problématique et je me sentais philosophe comme tous les cons qui savent pourquoi ils votent.

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Je vais passer du jour au lendemain d’un monde où la pauvreté est un signe de faiblesse à un autre où elle sert d’exemple de ce qui n’arrive qu’aux imprudents et aux ignares.

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Calmez-moi si je dépasse les bornes. Mais calmez-moi avec du calme ! Un verre de vin blanc sous la tonnelle de vigne vierge. Des abeilles autour de nous. Un sujet de conversation tranquille. C’est l’été. L’ombre m’est familière. Je ressens ça comme si j’y étais ! Mais je n’y ai jamais été !

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Ils ne savent vous tranquilliser qu’avec de la chimie. Un peu d’exercice me ferait du bien. Les Orientaux ont cette connaissance.

— Faites pas chier avec les Orientaux, Frank ! On est en guerre !

Moi je me sentais en vacances, mais des vacances instructives.

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On a vu ce qu’on a vu. En vitesse, c’est vrai, mais on n’a pas eu le choix. On était poussé. Je ne sais pas ce qui se serait passé sans cette vitesse. Ici, on vous ralentit. C’est bon, le ralentissement. Ça augure d’un arrêt qu’on pourra confondre avec le repos si ça nous fait plaisir. On se sent tout de suite mieux, je l’avoue.

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Tu suivras la trace avec les moyens de la pensée. Tu sentiras à quel point elle te précède sur des chemins que personne ne t’a demandé de suivre.

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La télé était muette, agitée d’images du monde réel où je n’avais, comme tout le monde, jamais mis les pieds. J’attendais le sommeil sans espoir de réparations. Autant dire que je n’attendais rien. Pas un lien probant avec cet univers qui me donnait pourtant la parole. Mais pour dire quoi ? Et à qui ?

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La suite au prochain numéro…

 

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