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Goruriennes (Patrick Cintas)
On est tous des dés pipés et ça nous inspire aucune poésie !

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 Article publié le 6 octobre 2013.

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— J’vais vous lire la liste des condamnés, dit Alice Qand. Yen a deux aujourd’hui, deux mecs qui ont pas respecté les règles d’usage de la femme. Ils vont arrêter d’penser au bout d’une corde.

Ensuite, on les découperait en morceaux pour sauver des existences humaines. Le type qui me visitait chaque jour à l’heure du dessert, pour me le piquer parce que j’avais pas le bras assez long, m’expliquait qu’il était persuadé de pas mourir vraiment de cette façon et que ses morceaux finiraient par foutre le feu à des existences bornées par la résurrection. Toutes les religions promettent la vie éternelle. Yavait pas d’raison logique pour que les damnés, cons ou pas, échappent à cette règle universelle.

*

Ce Monde est assez pourri pour exécuter les assassins, les privant de tout droit à l’Éternité parce qu’ils ont interrompu la vie, alors qu’on ne tente rien contre ceux qui s’en prennent cruellement à l’existence, politiciens, religieux, serviteurs et commerçants confondus. Ah ! Je rageais intérieurement de voir disparaître un mec à qui on ne pouvait reprocher qu’une vie, sachant que cette vie avait été forcément sauvée par la Science et que l’existence qui lui correspondait continuerait d’être ce qu’elle avait toujours été : une invitation à l’assassinat double d’un pauvre type qui était né pour tuer. En plus, il n’avait jamais tué qu’un remplaçant. Ah ! Elles sont belles, nos nations !

*

Ils ne bronchaient pas quand je critiquais amèrement la société. Peut-être parce que j’étais amer et que cette amertume neutralisait le sens que je voulais donner à l’Humanité qui se torche avec de l’humain pour sentir moins mauvais.

*

— Vous pouvez pas vous cantonner à l’épopée relative. Vous avez besoin d’exprimer vos émotions…

— Comme un gamin ?

— Non. Comme une femme.

— J’ai jamais tué d’femmes !

*

Dire que j’ai jamais souhaité que de vivre simplement, persuadé que la simplicité est naturelle et par conséquent digne d’un combat politique.

*

Ah ! J’en ai fait, des photos ! J’avais plus beaucoup d’temps pour autre chose. Mon cerveau s’était d’abord intéressé à cette réalité de seconde main, puis il s’est mis à interroger les détails et finalement on s’est entendu pour faire des photos avant de commettre l’erreur fatale qui vous met sur la touche en attendant que le système repère votre anomalie et veuille bien relancer le temps qui s’est arrêté au moment où ça allait devenir intéressant. Voyez la boucle infernale. On vous envoie pas à New York pour critiquer, mais pour être critiqués, voire modifiés, p’t-être même carrément refaits à neuf. C’est l’destin des remplaçants. Faut tenir compte de l’usure des sous-systèmes qui contrôlent notre apparence, — quelquefois, dans les cas les plus pointus, le système d’apparences qui met les rupins à l’abri des sentiments populaires. Je veux êt’ peuple, dit La Bruyère dans les livres scolaires. Moi, j’veux pas. Je l’suis déjà. J’veux êt’ un héros, mais un héros bien payé, du style star de cinoche ou flic en papier tue-mouches, et j’veux pas me retraiter dans un local fermé et surveillé. J’ai raison et LB a tort. T’as déjà vu un peuple qui veut pas améliorer ses fins de mois ? On est tous sur le même dada, sauf qu’yen a qui montent à cru sur des canasses et que les autres se font monter par des chevaux de races. Ya un refrain à faire avec ça. J’y pensais en faisant des photos par-dessus l’épaule des pauvres.

*

Avant le Grand Shisme Granulaire, t’avais pas l’choix : tu finissais toujours par crever, d’une manière ou d’une autre, verni du cul ou infortuné d’la queue. D’où le sentiment religieux qui était une sorte de poésie du désespoir, avec des textes sacrés et des rites scarificateurs. Après, quand ils ont donné à l’Humanité la possibilité de pas quitter le Monde sans une claire intention de pas revenir, tu finis dans cette espèce de coma réveillé qui, non content de changer le sens du sommeil, te démontre quotidiennement que t’as tort de rêver. Et ça, que tu soyes verni du cul ou infortuné d’la queue. La question restant de savoir où passait le reste de l’Humanité, celle qui pouvait pas avoir sa place dans l’espace limité qui nous privait déjà d’oxygène et des revenus de la terre. Quelque chose se passait entre le rêve et l’espoir et on recevait aucunes instructions pour le savoir. Alors je faisais de la photographie et je stockais en attendant que ça serve à quelque chose. Je suis qu’un remplaçant, vous comprenez ?

*

Je tournais les pages en attendant qu’il se passe quelque chose dans cette existence où il ne se passe jamais rien à l’avantage de la vérité. J’en savais trop sur la tuerie organisée par le système pour dissimuler la faillite constante de ses expériences sur la mort et la propriété. J’comprenais pas pourquoi ils laissaient pas les pauvres et les malheureux mourir de mort naturelle ou accidentelle.

*

Je disais pas qu’elles étaient belles, ce qui aurait offensé mon système visuel, ni que j’en appréciais le toucher intentionnellement passé au papier de verre de la contrainte et de la douleur appliquée initialement à mon utilité relative.

 

*

Il aimaitpas les femmes mûres, surtout si c’était des hommes.

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On pouvaitpas la prendre au sérieux quand elle se préparait à détruire ce que vous aviez construit pour elle.

*

Vous n’avez jamais su préparer le terrain des émotions. Votre… expérience manque d’hypothèses.

 

*

Quand les gens se pincent le nez en votre présence, vous pensez forcément à vos pieds ou à votre cul. Je pensais à mes pieds. J’savais plus m’en servir pour quitter les lieux. J’étais descendu bien bas et yavait encore du chemin à faire.

 

*

Une douceur suivie d’une traversée du désert. J’arrêtais pas d’avancer dans le noir, avec de la lumière derrière et des murs d’acier de chaque côté. C’était tout ce que je pouvais imaginer pour me sauver de la douleur et c’était pas grand-chose aux yeux de ceux qui pouvaient encore m’admirer pour ce que j’avais été dans le vrai comme dans le faux.

*

Le mec qui m’accompagna alors s’appelait O. Carabos. J’savais pas à quel prénom correspondait cet o, mais c’était peut-être un grade. J’les avais souvent entendu s’appeler par un o ou par un a, ce qui donnait : « a ? T’as du feu ? » « J’en ai pas, o ! » Ce qui voulait pas dire nécessairement qu’a n’en avait pas. Ni d’ailleurs qu’a cherchait à provoquer je ne savais quel sentiment profond mis sous surveillance par le système de relève au front.

*

On a pensé à tout ça avant vous. On fait confiance à notre Instinct de Prédateurs. Ya rien comme l’IP pour rajeunir même l’idée la plus ancienne. D’ailleurs, on se rappelle jamais par quoi on a commencé. On n’a que le sentiment de la route à suivre.

*

— J’étais pas venu pour ça !

— Vous êtes pas venu. On vous a amené sans votre consentement. Et maintenant vous y allez dans les mêmes conditions préparatoires.

 

*

J’sentais rien, les amis, et j’me plaignais pas. Seulement j’avais pa zenvie de quitter ce Monde sans garantie de retour. On renonce pas facilement aux p’tits conforts qui améliorent l’existence quand on a plus rien à foutre pour gagner de quoi bouffer et soigner ses artères. Ah ! J’y tenais à l’existence ! Je m’accrochais à une chaise de bar qui s’laissait faire et glissait avec un bruit d’enfer sur le dallage de j’me rappelais plus quel hôtel sédentaire qui coulait comme un fromage dans la mer qui m’invitait à négliger le Droit pour étudier le Désir. KIKIKI !

*

J’avais toujours aimé ces départs rituels pour des voyages qui répondaient à la demande bonheur-fric. J’avais conscience de n’être qu’un pion dans le jeu plaisir-limite. Mais qu’est-ce que je pouvais changer ? Rien. Alors je changeais rien. Je m’activais pour profiter des jours de relâche auxquels j’avais droit parce que j’étais aussi un signataire. Yavait vraiment rien à faire pour espérer que tout n’aille pas dans ce sens. On voyait tout à la télé. On pouvait pas dire qu’on était pas prévenu. On était même bien informé, mais qu’est-ce qu’on pouvait faire pour pas être aussi cons que les autres ?

*

— C’est parti, les amis ! J’ai l’impression d’avoir vingt ans de moins et une queue en plus. Vous pouvez jeter un œil par les hublots. Vous laissez pas faire par les enfants qui collent à force de ressembler à des sucettes. Ce que vous voyez, c’est le passé. On voit plus que ça quand on a l’habitude des voyages. Ceux qui voyagent pour la première fois ont envie de vomir. C’est normal. Vomissez dans les sacs prévus à cet effet. Car ce n’est que l’effet de la cause commune, mecs ! On est tous des dés pipés et ça nous inspire aucune poésie !

 

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