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Goruriennes (Patrick Cintas)
Tournage avec Spielberg

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 Article publié le 23 mars 2014.

oOo

— T’es dingue ! Ya vraiment rien à faire ! Et j’en ai marre de passer pour une conne auprès des gens intelligents que j’fréquente quand t’es pas là pour les emmerder.

*

La bagnole filait dans une nuit douteuse. Le type avec qui je voyageais sentait la merde. Il avait le nez collé à la vitre et se plaignait d’une douleur que l’air vif, selon lui, avait le pouvoir de calmer. Je tentai d’ouvrir la vitre, mais sans succès. Le chauffeur, derrière la grille, m’expliqua que pour des raisons de sécurité il était impossible de descendre la vitre dans le compartiment passager. En me tournant aussitôt, je vis qu’on avait aussi pris le soin d’emporter ºnos bagages. Je reconnaissais les miens au ruban de cuir rouge. Les autres ne m’appartenaient pas, mais je trouvais qu’il y en avait beaucoup pour un seul compagnon de voyage.

— C’est les valoches de monsieur Spielberg, me dit mon compagnon sans cesser de peser de tout son poids sur la manivelle.

Il me regardait toujours pas, mais je le voyais dans la vitre et mon reflet fouillait sans honte dans son abondante chevelure. Un projecteur discret éclairait la scène.

— Silence ! On tourne ! dit la voix de Spielberg.

 

On l’avaitpourtant pas embarqué ! Sa voix sortait d’un haut-parleur qui titillait mes oreilles parce que sa membrane était poilue comme une carcasse d’insecte. Dans l’autre vitre, celle qui était de mon côté, on ne voyait que le talus qui défilait à vive allure, y compris dans les virages que le chauffeur négociait en tirant une langue bleue sur laquelle Spielberg écrivait à distance à travers le réseau pédophile des Scénaristes Disponibles Pendant les Vacances d’Été. Était-ce Saint-Trop’ que je voyais au-dessus du talus dans un horizon de bites bleues qui oscillaient comme les blés sous le vent ?

— C’est les mâts des goélettes, dit le chauffeur.

— C’est pas que des goélettes, murmura mon compagnon.

— Fermez-la, Yougo ! Et respectez le dialogue !

C’était Spielberg qui braillait parce que j’étais pas dans le coup depuis le début, alors forcément je savais pas trop où en était la présentation de l’énigme.

— Ya pas d’énigme ! gueula Spielberg dans le haut-parleur qui agitait ses pattes. J’fais un nouveau ciné sans énigme. Donc sans flic. Vous comprenez ça, John : vous n’êtes pas le flic de la série !

Mon compagnon se mit à chier, grognant comme si les hémorroïdes en profitaient pour saigner.

— Caressez-lui le cul, merde !

Au ciné, on pose jamais ce genre de question. Il arrive qu’on se renseigne un peu, mais c’est pour mieux comprendre et du coup se mettre à la portée de tous. Sans énigme, on était mal barré. Dans mes films d’un soir, yavait toujours un flic et j’entrais dans sa peau pour faire plaisir à Spielberg. Dans la réalité, c’est-à-dire dans cette bagnole qui dépassait la vitesse autorisée, yavait pas d’flic parce qu’il yavait pas d’énigme. Ou alors j’avais rien compris. Spielberg hurlait dans l’insecte :

— Dites « Je t’aime » et fermez-la !

 

Pendant une courte seconde, mon compagnon se retourna pour me visser son regard dans le mien. Kitété ?

— Vous dites « Je t’aime » sans y mettre du mystère, rugissait Spielberg. Vous n’êtes pas flic et ya pas d’énigme…

— Vous voulez dire qu’ya pas d’cadavre ?

— Ya pas d’cadavre, mec ! s’impatientait le chauffeur. Ya juste deux amoureux enfermés dans une bagnole qui va nulle part parce que c’est la fin. Compris, Youyou ?

— On est déjà à la fin du film ?

Ça m’étonnait. On commençait par la fin, comme dans la vie réelle. Ensuite on remontait…

— On remonte pas, Yougo, dit enfin mon compagnon. Quand c’est fini, on descend et on s’casse pour nourrir sa famille. T’as pas d’famille ?

J’enavais pas. J’en avais plus.

— Qu’est-ce que t’en as fait ? me demanda celui que je devais aimer sous peine d’être viré.

Je savaispas. Mais c’était pas le sujet du film. Ce qui était arrivé à ma famille, c’est une énigme policière que personne n’avait résolue parce que je fermais ma gueule. Personne me ferait parler. Pas même Spielberg que le Bureau des Vérifications Sommaires employait pour mettre fin à un des plus grands mystères de notre temps. J’avais seulement amené des photos que le maître avait trouvé « dégueulasses ».

— « Je t’aime ! » dis-je dans le micro.

— Non ! gueula Speilberg. Pas « Je t’aime ! ». C’est Je t’aime. Coupez pas ! Youyou, repeat again !

Mais j’pouvais pas dire ça à un mec que j’connaissais pas et qui sentait la merde parce qu’il me chiait dessus ! En plus, j’étais assis sur les restes d’un aliène qui était parti sans sa substance.

— Déconnezpas, Yougo ! rit le chauffeur. C’est d’la menstrue ! On nettoie pas entre les scènes. Ça fait plus vrai.

Il avait compris la leçon du maître.

— Ça va ! dit celui-ci en baissant d’un cran le volume. Vous dites Je t’aime et tout le monde va se coucher. Repeat again !

— Vous disiez donc que vous savez pas ce qui est arrivé à vot’famille… recommença mon compagnon. Pouvez-vous nous en dire plus ?

La p’tite loupiote rouge s’alluma. Mon compagnon se gratta la gorge avec énergie et reposa la question en impliquant au micro une force que je voulais annuler en répondant à côté. Mais c’était la vérité qui coulait sur mon menton :

— J’en sais rien, mec ! J’étais pas là…

Spielberg referma son siège brusquement :

— C’est pas c’que vous m’avez dit à l’audition, grogna-t-il. Pourquoi faut-il que j’me laisse enculer par des cons à qui il n’est rien arrivé ?

— Mais il m’est arrivé quelque chose, mec !

— C’est seulement qu’il sait pas pourquoi c’est arrivé, dit le chauffeur.

— Pas du tout ! Pourquoi, je sais ! Comment, sans doute aussi. Mais de là témoigner alors que je pêchais la truite avec mon pote, j’peux pas franchir cette limite de l’honnêteté !

— Vous ? Honnête ! s’écria Spielberg.

Ah ! Ça lui sortait directement du cœur après un détour dans le gros intestin. Dire qu’on avait pas encore signé. La bagnole stoppa. La lumière devint jaune, avec du bleu dans l’ombre. L’endroit paraissait tranquille.

— Une dernière fois, Yougo : dites Repeat again !

— Il veut dire Je t’aime.

— « Je t’aime ! »

Spielberg apparut derrière le pare-brise. Il se laissa couler sur le capot avec une fille qui buvait avec joie. Elle riait en se léchant les dents de devant. Je reconnus Alice Qand à la queue qui montait en même temps. Sally Sabat devait pas être loin. Elle nous observait dans la lunette que John ne quittait pas quand ça bardait et que tout le monde se cassait par les jardins pour rejoindre le môle et ses feux d’artifice.

— Si vous sortez d’là sans dire Je t’aime, sûr que papa Steven signera pas avec un type qui comprend pas c’que c’est d’aimer et d’être aimé.

Il parlait bien, le chauffeur. Il étreignait le volant comme s’il allait m’emmener au bout de ce monde moitié vrai moitié bu. J’étais fatigué à force d’y penser. J’étais capable d’amour. Ça, tout le monde le savait. Mais personne m’avait dit « Je t’aime » comme j’avais envie qu’on m’aime. Mon compagnon me jeta un regard qui en disait long sur les sentiments que je lui inspirais.

— Vous prenez tout ça trop à cœur, dit Spielberg qui écrivait un autre scénario avec la queue d’Alice.

Elle déchiffrait à voix haute les traces sur le pare-brise. Chaque fois que ça se passait, les gens s’exprimaient dans une langue que j’avais aucune chance de comprendre puisque j’avais pas l’expérience de l’autre. J’veux dire : de la chair qu’on a l’autorisation de toucher même si l’amour n’y est pas. Je me fichais de l’amour que j’avais pas reçu, mais j’espérais recevoir celui qui correspondait à mon exigence de bonheur.

— C’est dingue ! s’exclama le chauffeur.

Spielberg eut un spasme ciliaire. Alice le pénétrait avec une fougue d’animal au travail de la reproduction. La main de Sally contrôlait la saillie, précise et maternelle.

— Signez là ! fit mon compagnon.

Il trempa le petit bout dans la merde et me demanda de signer avec ça. Il exhaussait un contrat dont personne ne connaissait la teneur. Son prépuce frémissait. Je le saisis entre le pouce et l’index.

— Signez, compagnon ! C’est la chance de votre vie, mec !

— Signez avant qu’il se mette à bander ! dit le chauffeur qui nous voyait dans le rétro.

 

Alice finissait d’éjaculer. Maintenant, Spielberg comprenait et le disait à DOC qui était monté sur le pare-chocs pour voir la scène. Il avait jamais aussi bien compris. Dans ma main, la queue de mon compagnon avait pris des proportions inquiétantes. Et je la caressais sans le vouloir.

— C’est c’que j’faisais quand c’est arrivé, avouai-je.

— Tu pratiquais la masturbation ?

— Avec quelqu’un que je connaissais pas. Quand je suis rentré à la maison, elle fumait encore. Tout de suite, le policier m’accusa d’y avoir mis le feu…

— Par négligence ?

— Non. Intentionnellement. Il avait même le plan détaillé de la préméditation…

— Pas d’énigme, mec, dit Spielberg.

— Yen avait pas ! C’était joué d’avance et j’avais plus qu’à la fermer !

— Si j’avais su… dit tristement John.

Il était dans les bras de Sally Sabat, à quelques pas de la bagnole qui nous servait de décor. Il avait pas l’air mécontent d’avoir retrouvé la vigueur que Sally exigeait avant de se laisser aimer. La grimace d’amour qui déformait le visage d’Alice était aussi à la hauteur de ses exigences de lutteuse.

— Qu’est-ce que vous n’auriez pas fait si vous aviez su, John ? demanda Spielberg qui écrivait.

— J’aurais pas cherché à emmerder ce mec qui n’a jamais eu d’chance.

— On vous l’avait dit qu’il avait eu une enfance malheureuse.

— Sans doute. Mais de là à…

— À quoi, John !

 

Ça, c’était le filet de ma voix contrainte par la cordelette qui nouait ma queue. Je souffrais des deux côtés du Monde, mais sans larmes, sans raison apparente et sans moyens d’expression.

— Signez ! dit mon compagnon.

Je traçais alors ce que je savais de ma complexité intérieure. Il parut satisfait et montra la signature à Spielberg qui approuva d’un signe de tête.

— J’vous aurais enculé sinon ! dit ce compagnon qui ouvrait la porte en même temps.

J’aurais dû m’douter que c’était lui qui avait la clé. Le chauffeur fit une remarque sur ma naïveté. Tout le monde rit avec une joie contenue.

— J’aime cette scène, dit Spielberg. Supprimez la nuit !

En sortant de la bagnole, je mis les pieds dans le soleil. Ils applaudissaient. Ils étaient peut-être sincères. Je sentais vraiment mauvais. Ils se cotisèrent pour m’envoyer en l’air. Je retombais parmi les poissons du môle.

— Comme un poisson… !

— Dans l’eau !

 

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