I

alba serena

Fragments d'une conversation sans personnages

Chant d'amour passé le temps d'aimer à aimer

Chant de désespoir avec les instruments de la douleur

Odes, odes, en finir avec ce livre encore possible

La mort malade

La guerre civile

Par exemple le vieil E.P. à Pise

Livre des morts

Ode de Bortek

II

Coulures de l'expérience

Chant de l'oiseau aux oiseaux

Sonnets

Sonnets majeurs

Sonnets mineurs

Sonnets blancs

Sonnets dénaturés

Chant des enfants morts

 


 

 

I

alba serena

à Valérie

 

Fragments d'une conversation sans personnages

mais Tydée gronde déjà à la Porte Poitride

ne franchis pas le gué de l'Isménos

les entrailles des victimes ne sont pas favorables

 

Et Tydée, furieux, qui brûle de combattre

crie comme le serpent qui siffle à l'heure du midi

au promontoire de Cadmée

accablant d'outrages le savant devin

fils d'Oïclé, et l'accuse de flatter, lâchement

lâchement, la mort et le combat, in memoriam

 

Poussant ces cris secoue 3 aigrettes noires

crinière de son casque, et sous son bouclier

cymbalum, cuivre sonnant l'épouvante

 

Et puis ton propre frère o Enyo latinus bellona

pardonne à Tirésias d'avoir tenté les cœurs

une Sœur, o Lykéios, fille de l'Hadès

*

trahi, trahi, trahi,

des jours et des jours

et des nuits et des nuits

o labyrinthe

o cité trahi par ce dédale, sentence

et la déesse qui a vaincu par Bab Ilo

l'œil de nacre de sa face

terreuse

elle est presque nue sur les gradins

o déesse ouvre ma lèvre

et ma bouche célébrera tes louanges

célébrera l'âge malgré les reculs

ouvre mes lèvres

par le baiser invite

et je parlerai de ton nom au nom

de tous les cœurs et noms

cachons, cachons nos vieilles faces ensoleillées

car l'éthique même est

de paraître avec la nuit

*

Embarquez valeureux matelots tous sur le pont du Bonavir

aspirez expirez la mer, mat'lot, c'est la seule santé

prédicant c'nabot-là !

 

o sang de l'agneau o anneau de sang

purifie ma pudeur outragée

épargne-moi le sacrilège

pardonne à mes hontes d'enfant

rejaillis dans le ventre des mers

Repose en paix, vieux mort !

*

sur le midi juste sonnant le cri de la mouette oh oui

imite pour moi le cri de la mouette

je veux me pendre à ton image

moment où le poème se brise

l'anse dans une main

sa main douce comme par le chant élu

 

dis-moi o vagabonde cornée o vents o marées o retours

*

combien de masturbations secrètes as-tu suscitées

o chère longue et amère littérature

et bien avant que de l'être de rut

et de l'être du coït, même, même, du plaisir

et tout poète digne de ce nom a dit :

« cela commence avec moi

et ceci n'est qu'une fin temporelle »

 

m'aime m'aime et qui conjugue

là défilèrent les paquets d'algues océanes

les jeux de l'oiseau et du crabe

les mêmes thèmes qu'ailleurs, asilium

et le rêve et la réalité jouant par l'ombre

les interférences du cœur et du cœur

le courbe définit le linéaire

 

t'aime t'aime sur quel mode

comme par le corail suspendu à ta bouche

*

car c'est une poésie de pure contemplation

une civilisation par l'inceste innove ma pensée au lieu

en instance de rencontre avec l'autre

en instance de rencontre par suite

précède-moi d'un cœur plus mûr

par les neiges autrefois de saison

par l'échine poudreuse du Graal

par la mosaïque entamée en 1454 cinq siècles durant

par les berges mauves où a bu un troupeau de moutons

il dit « que le pivot soit aussi le plus juste milieu »

invente-moi un cœur

les ruines romaines dans une mare de sang

*

dis joli bedon eh gloire du nœud

arrange un cœur très fol du roi

le destin y pourvoira du fond

étale la terza rima'n luz de culo ç'amour

eh lit dans le journal des strophes quotidiennes puis jaspine

sacré filou l'caron gésant par-hici

pi s'aller quérir le gral tout bollé

quand c'est qu'il est gallé damoiselle

un cœur qu'on stèle avecque escript

*

le passé littéraire

poème opaque sur le verre dépoli des jours à venir

mort prononcée de haute voix

et puis la lecture épiphanique

ce qui semble

 

porteuse selon ce qui se présente

des lustres non rêvés au feu de soi

ne sachant où commence où finit

le premier jour que l'heure envisage

ce que personne ne cachera

ce qui meurt au parler d'une autre dynastie de pensée

 

voulait que la grimace importune le sang

 

voulait que tu ne sois pas lésé du sang

 

o grâces pleines de grâces dites au passé

elle voulait que le mot absente le présent

argumente le futur

un retour aux vertus de l'âge

*

là-bas sous les arbres nus de l'îlot

doucement elle déchire ce qui l'entoure

doucement elle s'isole avec son sexe

doucement elle se prépare à traverser la rivière

et lentement elle nage vers l'autre rive

lentement approche l'autre rive

lentement l'eau infiltre le poumon

cri même des ronds dans l'eau où s'éparpille le visage

et il la regarda traverser la rivière

toute nue et blanche comme le sable

et petite comme les dunes de sable

et toute lumière comme les pyramides

*

o langage mère de tous les vertiges

vertige de celui qui tombe

vertige de celui qui s'élève

vertige de l'horizontale et de la verticale

vertige de l'oblique

o vertige des

vertiges

 

nul n'est à point dans la lettre conviée à signifier

*

on a mis le mort dans le zinc soudé le zinc

et le zinc dans le bois cloué le bois

et le bois dans la terre fermé la terre

on est sorti du cimetière avec les chapeaux dans les mains

on a travaillé du chapeau en tapant des mains

la fille du B.A. a dansé sur nos chapeaux

et nos chapeaux ont dansé sur nos têtes

ils ont dansé dans la robe perlée d'une catin

leur pas était démesuré au-delà de toute main tendue

P't'être que Zeus s'ra pas furieux contre nous !

*

le serviteur du soleil coupe le chant

 

des réserves de lions blancs et ors

l'horizon per naturam

envisagé dans l'optique de somptueuses

verticalités

 

sur le haut de l'escalier la reine nue

des chiens contre les érections immobiles

*

et le roi entre dans le lit royal

et la reine repose auprès de lui

et le roi bande dans le lit royal

et la reine repose auprès d'elle

et le roi pénètre dans la reine

et la reine lui donne son cul

et le roi à écaille de coquillage

et la reine comme une virgule votive

et le roi lime dans l'anus in memoriam

et la reine éloigne la mémoire

*

« oui

ils nous fouettent jusqu'au sang

ils nous bousculent dans ses travaux

mais o mon dieu que je suis heureuse

de participer de la présence de cet édifice

même si leur dieu n'est pas le nôtre

il y a cet immense travail qui compte

je porte en moi tout l'orgueil de Bab Ilo »

et pendant ce temps, qu'elle parlait,

j'ai rêvé être sa douce lèvre

sa lèvre au son de verre étiré

*

il dit : « non »

 

il dit :

« mes frères sont fils de la boue

et la boue m'est chère

par l'eau et par la terre

le pilier et l'autre pilier »

 

des putains sur les bûchers

 

l'esprit est une secousse des éléments près de l'abîme

voici le temps des bâtisseurs et des esclaves

voici le temps qui précède le tau

voici l'amour rectangulaire

 

et ils ont beau brûler les putains de la ville

jamais

par-delà les bûchers

par-delà la mort violente

par-delà les érections forcenées

leur lèvre ne prononcera le mot juste

*

« n'appelle pas les chèvres »

hurle Tytire semper recubans

n'appelle pas les chèvres

et n'appelle pas le bouc

ne crache pas dans ton pipeau

le lion large patte traîne dans l'arène

le lion museau gris reconnaissant

use le sable blanc traîne le pivot

 

large patte et museau gris Graymalkin

*

mon âme laisse tomber de moites raideurs

 

les trois ailes du rêve

les deux ailes du réveil

 

elle

 

l'herbe a pénétré l'hypotypose

l'herbe renverse l'enthymème

l'herbe est la sodomie du repos

l'herbe cache un discours héroïque

*

la campagne maintenant lointaine

un arbre au chapeau de soleil

l'ombre verticalise la lumière

soutien-gorge sur la lampe-luciole

ce nœud de distances et de lointaines correspondances

dans ces sourdes désertions du cœur

*

Capanée contre la porte d'Électre

Polyphonte et Artémis est-ce stupra

qu'elle voulait dire « n'isole pas »

 

le guerrier semé Mégaréus fils de Créon

pour défendre la porte Néiste

la phalange d'Etéoclos au casque renversé

Pallus Onka voisin de la porte d'Athéna

et le vaillant fils d'Oïnops

Hyperbios

 

Typhon et Zeus contre la porte

par la bouche d'un Hyppomédon plein d'Arés

la porte Borée près du tombeau d'Amphion

Actor contre Parthénoppée Homolois

et Amphiaraos et le portier inhospitalier

le puissant Lasthénos

croisent le cuivre

 

des sorcières et un bouc de belle taille

*

il dit : « o toi rieuse et passante rêveuse

marche au-delà de l'écume nacrée

la silice inaugure le sol passées les amours

l'algue océane

mouette ciselée

te souvienne ce que le vers énumère dans le sable »

hantise suivie sur le contour, dit-il

de ce côté de la mer elle isole toujours

*

sais-tu qu'il chante

et que son désespoir a libéré les intermittences

a libéré le cœur

et lire ceci :

« alors le vieux grogna

je vous ai déjà dit de me foutre le camp

et p't'être que quand vous s'rez plus là

j'pourrais manger mon pain en paix

alors ils sortirent de là où il mourait

et il se trancha les veines au poignet »

 

qu'il chante

et que son désespoir ne chante pas

ne se chante pas

qu'il chantera encore

 

alors il vit le vieux couché sur son lit

le poignet sur le ventre

sang

l'œil gris

 

« I's'peut qu'j'ai eu tort mais pas moi » qu'il dit

et au moins c'était la seule chose à dire

vu les circonstances

et vu la paix acquise dans le symbole et la fatalité

car la race qui est ton sang est un signe réducteur

 

« mais si j'ai eu tort m'en veux pas »

 

lire ceci, plutôt ceci :

tu m'oublieras ainsi que ton nom o porteur du Présent

*

la mort

rien que l'atroce anesthésie

du sens de la vie et de l'élément

rien que la dernière fois

quand j'ai parcouru le chemin à l'envers

jour des jours

où est inscrit ce qui ne sera pas dit :

la dernière usure

 

vienne à moi la conscience de mon cri

le sec et clair poumon jeté en pâture aux chiens d'Égypte

et tombe la première pyramide ousque je m'en vais

soleils chauds et noirs et pâle rosée de l'inattendu

*

quels étaient les morts gisants par ce sol

évoqués plus loin dans la pierre noire

des pensées et de l'infortune au cœur de sel

 

un serpent entre les tombes repère le présent

vis-à-vis des chemins bordés de scories mentales

la voix terne et taciturne toujours de l'ancolie

un serpent blanc

et le vent girant sur le tour

les hommes futurs y laboureront peut-être

l'enfer non pas le mal non pas dieu

surprises entre les arbres nus s'élevant haut dans les jours

celui que l'infortune a fait naître sur ces rives calcaires

le son de ta voix approche de la réalité

*

au pied du ciel dansantes

les phases diverses du passage de la vie à la mort

transes certes

mais pourquoi ce sang que mesure la fin du jour

 

souvienne non avec la mémoire juste dans le rêve

ce qui préside à la beauté

au sens du cri

que l'absence de poumon retient ou déloge

et répercute après l'heure

*

même au soir que désole l'ombre

entre le sommeil et l'insomnie

s'y vautre le vis-à-vis des jours avec les nuits

regards du dehors

vers un intérieur qui s'interpose

où le langage rencontre le sang

*

les visages de chaque œil en tas

au creux de la bobèche inouïe

la transe où l'ennui n'est pas mort

d'avoir recueilli toute plainte et toute consolation

désertant l'optique d'un renouveau là-bas

redescendu l'oiseau dans ses mains

ventre de feu que fornique le pleur

*

et H.D. se demandait

où ils voulaient en venir

avec leurs « assertions »

 

et toute la nuit

les putains s'agitèrent dans les couloirs

manque d'éclairage sur tout ceci

un temps peut-être nul

par rapport à l'augmentation du prix de l'amour

et toute la nuit toute la nuit

à écouter les poux courir dans tes cheveux

*

là-bas et c'est ailleurs

plus loin que le regard ne porte

au-delà de tes yeux

semblable sœur dorée par ces rayons

la ligne vague du soleil

comme une bouche au vocatif lointain

ni demeure un reste de ce qui reste

s'échange et vocalise haut diverses naissances

la mer abrupte qui roucoule

comme au persil peut-être

restes d'un nom isolé

parmi chacune de toutes les formes d'algues connues ici

par un regard qui regarde si c'est lui

ce qui compose l'auréole

et limite d'un cercle son nom qui l'adjective

et le dénombre en sa saison son temps

s'il est encore temps de démarrer le pas d'ici

fondre dans la dernière écume

juste limite

et mobile seulement vis-à-vis du pas qui s'y risque

de donner dans ce mouvement où il est absence

porteur du feu qui ne s'en sépare pas

aussitôt que l'air l'embrase et l'immole

sur la terre porteuse de l'eau purificatrice

*

par cette rive aux rocs lointains

loin les arbres du dernier séjour

si lointaine blanche sous le vent qui te porte

tu es mesuré à la mesure des vagues

contre son ventre se courbant

et nul n'a ouï de ta présence tout l'or

comme un écho mais regardé

si l'œil s'y attarde en ce moment arable

et nul n'est plus solitaire que toi

ton ombre revenue de si loin là-bas

est-ce à la morsure de l'herbe d'oubli

peut-être que s'y résout son opaque conflit

as-tu marché assez longtemps sur cette terre

as-tu besoin maintenant d'un repos nouveau

ou bien la mer encore a-t-elle demain

assez de temps dans son écume légère

est-ce à cette dent douce que ton esprit murmure

mais nul n'aura trouvé assez de temps

nul n'aura eu le temps de partager

le pain de ton blé

le vin de ta vigne

et ici l'herbe est fraîche

d'un premier rayon sur ta lèvre

qui n'a pas trouvé le sommeil

parlant toute la nuit à ce vague paysage

où la barque encore converse avec le vent

est-il temps maintenant

est-ce la pénultième toujours

parmi les mortes qui ont peuplé ton sexe

*

charmé d'entendre

de si justes propos

mais pourquoi les ensevelir

sous ce brusque silence

 

n'est-il que de t'étreindre

avec ma voix de luciole

que dérive toute crainte

de ne te voir plus paraître

 

le silence va-t-il nous dire

le point de ton cri

et la hauteur de la déchirure

 

se penche le verbe aimer

sur le participe qui l'adjective

 

où rencontre-t-on la voix

ton silence se charge d'autres silences

*

me voici proche des édifices

de la distance et des lieux

du désespoir et des regrets

des trahisons et des sentences

des fuites et des refuges

 

mesure ton langage je dis : mesure-le,

car tu as pénétré mes monuments et mes dieux

le soleil me brûle les poumons

mesure le rayon la clarté

je dis mesure la pierre

car en ces lieux la folie se structure

selon les présages et puis même

tu es mesuré dans les calculs

des vitraux et des fresques

 

mesure ceci

qui est de clore toute parole dans le poumon

en vue d'un cri sur le seuil ensoleillé de ma maison

*

douce au sampan de tes yeux

le vers horizontal fumigène

dans la transe vers quelque étoile

s'exalte le désir

 

défile-t-elle devant mes propres yeux

connaît ceci,

que l'onde modifie la verticalité des surfaces

idée fixe

relevée d'un cran

après que la septième retient une algue mauve

 

la dame la plus belle stagne à l'orient

*

depuis que le vent

déchire le mur

nuages cloutés sur les tuiles

dès que la pluie écarte

des privilèges de rosée

 

le temps est exact

mêlée toute passante à l'hommage rendu

le symbole au peuple insulaire

la tour qui purule à l'horizon

chaste comme l'écho

et réduite à peu de choses

près du pont tendu

entre le rêve et la réalité

mais que le temps renversât

la vapeur au gré des lignes vibratoires

 

des tombes pleurées plus que leurs morts

ses morts oubliés comme page de mémoire

iras-tu donc pleurer les tombes disparues avec le jour

la nuit préside au rêve

la mort instaure la pierre plus que la mémoire

*

au gré même du temps dis

« mémoire est hantise du jour »

la nuit exhume le précédent

sous forme de minerai

après l'histoire

après la consolation

de n'avoir pas d'attaches

au port de l'inquiétude

d'errer sur la vague instable de l'espérance

guérir d'un côté ou de l'autre de la mort

te souvienne les vieux refrains où calcine l'herbe

la maison du passage du bleu au rêve o Médée

ya aussi le dehors sacré de l'oubli feu de conscience

la tour blanche de pierre blanche

entre les arbres modèle le nu

pour changer le visage de l'instant

les jeux splendides que se joue le langage

au midi examine un corps nu

sous les treilles du vent que prolonge le soleil

l'herbe moite au gré du symbole

d'un ventre le passé souverain

par le jeu des divers styles utilisés

en vue de rendre le regard à l'œil même des choses

un sein contre la pierre imagée du sexe

pense y installer le cœur exploré plus que l'esprit

un morceau de la lèvre posée sur toi

*

nul n'y participe de vrai

hors la descente le long des fleuves peuplés,

sur les rives arborées,

de maisons plus ou moins châteaux

selon que l'œil s'y attarde ou prospère

en d'autres lieux où les rôles conférés au langage

sont joués par des habitantes désolées

j'y courbe le métal de chants nouveaux

autant que cela m'implique vis-à-vis du pénultième moment

en quoi Anticlès n'aura pas à demander grâce au lion

s'il est vrai que celui-ci le reconnaît

pour maître d'un moment passé dans les coulisses

*

les poux charmants

qui peuplent ton esprit

vont-ils danser aussi

dans les lieux du cœur

 

voici mille chansons

où le désir s'insère

et fausse les valeurs

 

mon vin pique le sens

d'avoir trop longtemps

mûri dans les caves

 

est-il soir plus vaste

que ce soir sans vin

où le corps oublie

de fêter les poux

qui dansent dans son cœur

 

o poux en ribote

assis sur mon cœur

n'ayez plus peur de chanter

que l'esprit m'a déserté

*

vestiges par l'attente d'un moment

les yeux d'une habitante

découlent des maisons seules

un peu de haut cabrée en feu qui juste expire

elle ripaille

et son cœur est celui d'une morte qu'on aima demain

le dernier regard que rature le visage

s'éternise avec l'image d'un plus pur recommencement

une rosée dans l'écume

*

l'espace propose

où le temps utérine

le cri est long

le roseau s'y console

de peine par le remords

ajoute à la décomposition des premières

l'onde rutile dans l'algue

signe la réduction de son être

le temps y commue d'autres épiphanies

puis le rêve déplace les jalousies

du sens vis-à-vis de la nudité

la presque métamorphose de soi

exaspère d'anciennes formes

où l'historicité de chaque branche

exhibe une blessure de guerre

*

le sang où l'interne figure le lointain

passée la saison sous les traits de Minerve

des arbres tombés au pied de la maison

mon navire chahute les vagues légères

 

sais-tu Mentor braquer le gouvernail

 

allons mat'lot la coque est suave

aussi suave que le percot

de l'ancestrale madre qui règne sur nos cœurs

 

dans les branchages

les lions sont-ils plus dorés que les rayons du soleil

un pétale étale sa corolle de sens

iras-tu nager dans ces mers de sang

danses-tu sur les violons du ménétrier

il fut à l'origine de toute architecture

*

le plus sage des princes

eut-il l'amour de ces parages exsangues

pour patrie de son cœur

o sage quand la rosée perle à son menton

 

vois le sang défiler dans la nuit

tu es l'ombre du côté infernal de la mer

juste assez vénéré dans l'osmose des couches terrestres

 

les larmes sont-elles plus douces dans ton palais

o roi vaincu l'œil est-il plus sec que le sable

*

m'éloigne la saison

que l'hiver para

 

au plus triste des chants

j'ajoute la lenteur de son visage

 

l'ascendance du soleil

écarte le plus chaud des regrets

 

o sœur à tes pieds veloutés

je dépose ce vase d'écume

 

ne ris pas douce villageoise

 

tes pas prononcent quelque aurore

et tu verras en ouvrant l'œil

la table ouverte où dansent les mangeurs de lotus

*

chaque heure est un présage de mots d'esprit

pour l'heure qui annonce la précédente

 

les mots sont l'écorce de soi

 

exsangue aussi peu familier que la solitude

 

l'urne est pleine de tout

ce qui réclame un sens à la parole

plus qu'au poète

 

une heure est une heure pleine d'Hadès

*

ya au fond de mon vase

enchevêtrée ma mythologie

recrée l'indicible

ou ce qui sera révélé plus tard

quand la langue aura purifié le dire

même les existences d'amertume redites

la personnalité

non l'entière approche des monuments sacrés

ou en forme d'abîme

comme point de départ dira non

au gisement nul de l'anthologie

saura se taire au moment de se taire

*

ärs litterära pris au recueil du genou

un artisan qui fulgure la matière

diverses techniques ont marqué les âges

mais la plus belle que je connaisse donc

la plus à même de traduire

c'est-à-dire de défigurer

sinon le corps qui pose

le désir de ce corps qui refuse

elle a pour nom le beau nom de mort

*

« il importe peu que l'œuvre soit achevée dans tous ses détails »

l'éthique regarde l'ensemble et non le fini

d'ailleurs ce livre est interminable

aucun détail ne saurait l'achever

l'herbe se charge de rosée

et le soleil sèche ses larmes sur un œil

épuisé au matin

comme il est dit

non pas que certains détails importent plus que d'autres

simplement

le temps usure les uns

et perpétue les autres

qui ne sont pas les plus

beaux !

 

un livre est une donnée et cela résume toute littérature !

*

le plus court chemin

de la mort au génie

est là

dans la prose

 

il prononce le symbole réducteur de son moi

fleurs et grimoire

signe résumé interdit le retour : abolition

 

pas tant qu'humanité siècle pierre tombeau

 

y délègue son impuissance au long vol du génie

il a élu non le mot mais son absence

le présent au passé du futur

le vin d'un mythe un seul versé grec

par les contours de la langue Syllepse dit : anakolouthon

*

une morte gisante sous les voiles diaphanes du destin

phallus courroucé par la figure plus que par dévotion

mais l'esprit y change

procède de la métamorphose

pas de la suggestion

si la fleur s'absente

nomme

et d'y paraître charme en gnomon bras exhaussés

la chance est du côté de chaque vers

gloire du temps d'élire qui résume le sens trophique

s'honore d'un pubis féminin exsangue et le baise toutefois

*

deuil sinon veuvage

récolte

diverses libations d'ordre filial

esthétique tendue à rompre l'attention

il s'agit de régler un compte avec les morts

théâtre de ce qui précède

alors s'éclaire un nom obstiné reluqueur

et s'enchaîne à toute mélodie où se noue le cœur

*

je n'évoque

ni les lieux

ni l'entourage

 

j'évoque le grimoire

qui m'est resté

 

j'évoque le chant

et j'évoque le pacte

 

l'ordre des jours anciens

s'inverse où tu parles

 

elle mêle aux bougies son voile

et sa jupe s'ouvre

sur de fulgurantes pesées qui ont troublé l'eau

*

les textes flagrants taxés d'obscurité

où la limpidité les guette

et en exhausse le souhait

 

il importe de dire que l'écriture

après des siècles d'existence

a effectué un sacré retour aux vertus primaires

 

il importe de dire que ces vertus primaires

s'énumèrent où tu t'es fourvoyé !

 

mais il importe peu que ta vie ne soit pas exemplaire

car il est dit ceci : rien n'aura eu lieu que le lieu

*

un poème dériva

para d'une inconnue la nuit

où la lumière avare

exalte le peu de fortune

 

siècles tus avant l'heure il dit :

secouera cette blanche agonie

mais l'histoire refuse toute syntaxe

déchaîne le soutien-gorge

par quoi le sein se mesure

ouvrant le vantail gris

de l'éclair songeur qui rassérène

*

celui même

que la poésie éternise

dans le chant et l'image

ne s'y ajuste pas

au discours logique

 

préfère la syllepse adamantine

aucun songe qui vienne

sans que le cœur murmure

sinon dans le journal

où l'évènement se détache de l'histoire

pour ne plus revenir

au lieu que c'est l'essence même du dire

 

l'objet nommé baigne ici

sachant où il va ni par quelle voie

il dit : réminiscence

*

autre qu'un recueil

fables angulaires

au cours de ceci

 

la nuit approuve quoi

que c'est stérile

au sexe du cygne émané de : ceux

qui n'ont pas fui et de :

autrefois se souvient

signe que c'est le

suicide

un suicide beau par ennui

métamorphose dite une fois au lieu de :

l'absente de tout bouquet

si le vase effleure la nox animae magna

*

rien n'est dit

sinon que tu t'éternises

dans le peu de paroles consacrées

le sépulcre est élu pour longtemps

 

nul n'y songe mieux

qui veille à ce que personne

ne prononce ton nom

 

le lecteur aura trouvé cela

un peu ardu pour son sens

mais chaque sentence est écrite pour l'isoler

*

inscris ceci : le silence est avare

et l'hommage le trouble

 

dis : ce fut une conquête

autrement ils poseront leurs yeux sur ceci :

le dernier point qui le sacre

 

et ils diront :

« gloire au plus long

des poètes de ce monde

que son sang se perpétue

avec l'honneur de notre langage »

 

que sourdes ces voix sont

n'exhumant que la cendre et la rime

diverses libations

*

où le rêve se brise

avec éclat de rire

plus chaudes que jamais

sont les paroles du maître disant :

solitaire habituel de sa propre pureté

oui je sais

exsangue selon l'heure

qui décroît avec la mesure il dit encore :

par une trompe sans vertu

 

sous les voiles la morte est d'une nudité ascendante

*

dans sa lenteur arachnéenne

la solitude se tend

entre les deux pôles de la conversation

 

d'un côté le calamus au rhizome sanglant

préfère sa corolle de vierges pétales

et dans le sens d'un secret avortement

le rêve installe des royaumes peuplés de putains redorées

 

cependant les mots n'ont pas pu redire la chose

avec la même secrète verdeur au réveil

*

aveugle mais sonore bûcher de transes torses

que n'éclaire pas le recul de l'âge

ils t'avaient dit que tu étais hérétique

personne ne peut pardonner leur cruauté

non pas la morale

o non mais l'art ciselé

dans l'ongle de la folie

l'art par le cri unguéal

la terreur et non la cruauté

le désespoir et la hantise

mais non pas l'inquisition

y los hojos más perdidos que tus hijos

voici rien n'explique rien

je veux parler de chaque côté du bras séculier

sanglant n'excluant ni la race ni la foi

et la question du sexe

et l'âge et croît le jour domine la nuit

abogado de los presos

*

et la pipe d'Enyo claqua

contre le pied de la table

il nous fit faire

un chemin de croix à Sainte-Quitterie

 

« l'important est de trouver le discours »

 

et puis il mit une pièce dans la fente

et la crèche s'anima

et s'illumina la crèche

 

« sais-tu la différence

entre trisomie 21

et translocation 13-21 non bon »

 

et alors seulement

il exposa son cœur au soleil

et il s'amusa à peindre avec les cendres

et cela lui procurait beaucoup de plaisir

saco bendito y san diego sobre su cabeza

 

et le curé nous invita à discuter

et il prêcha la masturbation et la pédérastie

mais il ne parla pas de femmes

et il dériva avec la bouteille ancrée dans l'Adour

*

Hele Hele lamat zabac tani

 

« une étoile à l'œil bistrée »

 

Zeus dementat quos vult perdere

 

j'ai pénétré l'épi sanglant et la terre dorée

 

un livre tel que la signification s'en détache

à la manière d'une feuille de sa branche

 

exactement de cette manière

et non pas d'une manière

qui fait penser à la feuille

qui se détache de sa branche

 

il redira que le rêve est une maturité dans l'âge

quatre saisons puisant au puits

de l'infortune et du langage

tenu pour la parfaire et y renaître

 

la nuit a réveillé la graine dans le sillon

*

morts

beaux morts

morts exsangues

morts tus là-bas

au moment de la première semaille

 

et le vent remue les tiges sanglantes

 

et dorme plus d'un

qui se souvienne avoir rencontré

le bonheur sur la terre

coquillage de sang

nul bruit d'une dent qui grince dans le sillon

ou verticalise avec le soleil

les morts couchés sous cette pierre

 

nulle réminiscence au tombeau

*

enchanteresse au cœur de froide saison

et puis est descendue dans les maisons

a déposé les paquets d'insipides algues

au seuil de chaque maison

 

s'en est allée

 

l'aurore papillonna dans les pattes de la rosée

 

et puis l'orage s'annonce par-delà la rivière

a jeté un vent inouï sur ces berges dorées

 

s'en est allée

 

et le cœur s'enchanta aux délices

la saison déroula comme des papyrus d'antan les paroles

et le songe s'y résolvant

et puis parla de diverses amours éludées avec les stèles d'ici

 

il pinça la dernière corde de l'instrument à vent

 

et puis s'en est allée sans dire un mot aimable

et le cœur désespère d'avoir changé d'adresse

*

je dépose mille offrandes

au pied de ton cercueil

 

elle dit « la gloire attendue

dans ce paysage de défaite

le jour annoncé

par le soleil de mes vingt ans

oh comme la ressemblance

est source de délices et d'infortunes »

 

et je dépose mon sang

à quelque distance de mon poignet coupé

*

je recrée le pacte diabolique

mon chant procède de cette vertu

et l'aurore est plus virginale

 

ma main s'isole

et recrée l'acte vide du coup de dés

mais dans le sentiment de l'apparence

 

nulle main n'est plus légère

à agiter aux fenêtres de la maison

lieu désolé

errance mot à mot

Kères désertée par le rêve

 

dates incertaines

« j'suis pas ton pè-ère »

*

durer avec l'éclat du miroir

avant qu'il n'accède

à la pureté du sol

dont il s'honore

 

le poème long

comme la première heure

le corps traversé

de bises gelées

à même le cours

de l'heure prochaine

 

nul n'est plus léger que le vent

parmi les habitants

des sables lointains

tant chauds à midi

 

l'heure s'abrège

avec l'approche

du dernier crépuscule

le sommet m'explore plus que je ne l'explore

*

je suis la branche torse

émanée du sein de Déméter

et comme je sens ton lait

blanchir tout l'épi

 

chaque semaille dans cette terre

est toujours plus rêveuse

de rejaillir plus haut

et de ne fendre plus le sol

 

je suis l'eau de l'arable

et la verte démangeaison

des chemins en croix

au passage des saisons

 

l'isolement est long

et soupire des cantilènes

moins sombres tout de même

que mon feuillage de passions

*

mon sang recueille le grillage

qui périclite avec l'aurore

les charmes purs de tes yeux

sont comme les dents émanées de l'écorce

 

mille saisons y rassérènent

le cœur et l'esprit

iras-tu cueillir le rayon du soleil

si ta main est assez longue et fine

pour traverser le métier monté de gloires futures

*

connais-tu d'autres chants

où la passion naît d'autres signes de doutes

 

rire dans ta lèvre concave

et y pleurer d'amères rêveries

creusant le tour des corolles saisonnières

que la pluie tance

 

ici l'usure est un signe de résistance

au mot même qui n'a pas le moment

de se passer de toi et de ton amour

l'eau susurre des chants recueillis

 

le ventre de Pomone isole sa virginité

et Smyrna accouche d'une écorce

où le dialogue se forge des incertitudes

*

à ce point où la langue métamorphose

la moindre nuance de ton ou

d'accent

éternisant un retour

à la forme qui précède

le désir pétille

avec parfum de sarment de vigne

où la métamorphose est le moyen

de situer le sens hors de toute

direction

le muscle même sent se prolonger dans sa fibre

l'hérésie qui éclaire les ruines de Tell al-Amarna

où le soleil est une forme inixique de la beauté

*

elle ne dit pas assez pour toi

et ne le dira pas

 

mais elle veut bien si tu demandes

elle veut toujours quand on demande

elle est l'éternelle prise de vue

 

développe un désir à l'article de l'unique

coule dans son ventre diverse aurora borealis

ou simplement éparpillée

comme l'étoile à l'heure du midi

 

elle est le temps d'ôter son masque

*

avec la mort

le temps est espérance

espérance vitale

et de renaître un jour

dans un jeu de miroir

l'illusion est parfaite

 

au point de rencontre

de la croyance et du besoin

la croyance comme racine du moi

racine dans la terre habitée

 

et le besoin comme maison

contre la saison des pluies et des vents forts

 

avec la mort le pain est suffisance

 

avec la mort le vin est délivrance

 

le pain est rompu selon la racine

le vin est tiré selon la maison

nul ne ricane ni ne se vend

pour un délai plus ou moins long

l'espérance est un raccourci

non de la vie mais du verbe être

et la saison qui s'annonce dans l'heure

est une réponse emblématique

claquant sur le toit de la maison

 

le ricanement est hors de saison

la vente n'est qu'une enchère

enchère de soi et enchère sur soi

le pain et le vin ne sont pas les substances

sont comme les filles du premier jour

le bras balancé dans l'attente

le cœur saisi par le regret la lassitude et le désespoir

 

la vie n'existe pas dans le travail quotidien

et le travail s'annonce

dans l'heure

la seconde

le temps le plus infime

concevable dans les limites du repos

 

la gloire est longue comme le désir

et la mort y plonge des mains

passionnées

 

la mort est un suicide devant l'échec

 

avec elle l'enfant raté renaît dans son nom à venir

l'infortune y consomme d'insoutenables heures

le pain fondu avec le vin à table d'hôte

et l'espace fumé dans le museau du devin

*

elle exhale un trompe-l'œil

le xénofils imberbe peau d'nœud

regardant à travers le compte des jours dormant

 

et suivie dans sa soutenance

y pérénère un gars fort biau du cœur

qu'a la main chouravée faute de s'amener moins gauche

 

et lui lance un regard fâché

sur quoi il se gratte le ventre

pareil qu'il sent la moule lui gratter

 

pourquoi qu't'aurais pas l'escargot adéquat pour m'y plaire

eh fadas eh rince un peu l'œil que j'amarre

*

como si the devil était kin tao

mais la tête perdida d'avoir

believi'qu'c'était arrivé

pero el heart 's amarantus y vide

 

el demonio wasn't so caro

pouvait pas l'avoir à meilleur precio

los hojos más perdidos que tus hijos

oh just a little cry whithout toi

 

croyait que l'ordre était olvidado

dans l'esprit des asiliums précoces

mais y en a uno who canta a-au

who vende todos los luumils

et ce n'était qu'un gradin de cartón

como si creen que el devil's kin

*

mourir

 

et ne plus crier dans ton sein

 

o terre madre mía et blanche

et proche qui m'a donné le jour pour visage

 

crier

 

qu'il est peut-être temps de se crever le cœur

 

mourir

 

et ne plus crier o vibratoire azur

où l'âme a la raideur de la corne noçante

 

Io si la table est demeurée

là où j'épouse ce qui me résume

et capte avec mon cri

 

mourir

 

et se taire doucement

 

o mer flux torse de morts

les pères sans nom noyés

par l'abyssale chevelure des sirènes

morir

morir

quiero morir

crier le dernier cri au bûcher fou de ma cendre

avant que le feu s'y absorbe

dans la tâche stellaire où mon nom se consume

*

la gloire est songe

que peut-être il est temps

temps d'isoler l'inerte

dans le geste révolu

quand pleure y rassérène

une idole d'or

toise l'arrêt au-delà de ce qui meurt

*

les chants sont chants de désespoir

ou ne sont pas les chants habitués

de moi qui hurle pour les goûter

 

le pendu bande au bout de sa corde

son sexe comme un cri d'avoir joué

l'extrême de la sentence

la raison y perd de quoi se fondre avec le cri

et la folie repose dans le mystère de tous suicides

*

la saveur de ton sexe

se retrouve sous terre

o dernière sirène

 

pourtant ma bouche a bu

le sel de tes paroles

et ma main a creusé

ton ventre de poisson

 

j'irai comme cravan ou vaché ou rigault

irai-je comme toi détacher une à une

les écailles du bout de son corps

 

là-bas l'astre s'absorbe dans sa propre substance

est anthropophage et dit : Pouce !

*

tu impénètres mon cœur o Kérès

le poil blond de ton sexe courbe au vent

le mystère profond de tes jours

ceux exhumés dans la récente fièvre peut-être

quelle chaleur plus torse dans mon cœur o déesse

et que la brûlure est atroce

si tu la prodigues sans lever les yeux

vers moi qui hurle de terreur de terreur

 

mon cœur se noue avec ton œil

y puise un renouveau des vieilles hantises

par l'or proféré

dans la pierre vulgaire et stérile

 

mais ton ventre est enfant d'un pays brûlant

où chaque monument s'écaille

et nos maisons hantées par les délices d'un sexe blanc et or

*

o chienne sacrée

protège ma vigne

de la saison qui s'annonce

 

voyageur bois de ton vin !

il est chaud comme le soleil

qui l'a mûri dans ses rayons

 

o passante tu es nue

et tu pétilles dans les sarments

parfumant ma maison

 

moi moi je suis né d'une autre étoile

celle qui purule dans mon jardin

et a grandi au sang de mes blessures de guerre

*

ne me demande pas

murmure seulement un nom quelconque

au seuil de ma maison

 

murmure un nom sans nom

le mot le plus obscène

en recuerdo

en recuerdo

 

mon nom ouvre la porte

chuchote à ton oreille le nom-clé

coule comme une guivre édénique

et m'encense avec alua

*

au diable les maisons pleurées

et leur seuil noyé de lumière

les arbres nus dans le jardin

et la fille pendue à la grille

 

qu'aillent se faire foutre le cul

les vents tombés dans les feuillages gris

torturés par leurs ongles

 

diable et poursuite dans ce ventre de boue

enchisos enchiseros

que se mueren todos los recuerdos

qui me grisent le cœur

 

j'irai ramper como la serpiente ici

veule moins chaude que ce sexe brûlé

hurle la voix des bûchers

dans la place

où le pavé patine tous les recours en grâce

*

now is the time to remember de recuerdo

'n not to die here but vo do

cuando el amo quita su casa

'n to cry whithout documenta

 

dat's de time 'n not de space

de new comon heart

'n your blood in my eyes

pero los hojos son perdidos en tus hijos

'n nobody 's de memory

not to sing my memory but yours

not to cry into pecho

l'angoisse récente à jamais

si magna's de nite 'n so

don't be rey don't be rey

but just a beast

una picha torcía

buvant la semence

là où s'isole un chant nouveau

*

ce que l'écrit manque de dire

la langue devenue langage

par-delà les oppressions économiques du capital

devenue inaccessible dans son intégrité

même l'érudit qui ?

 

j'expérimente cet éclatement

la clé de l'écrit

ce que Bouhours manque d'enfanter

le veda savoir mais à la clé

*

pure émanant de cette distance

où le lieu de nos conversations

est un nœud des coïncidences les plus diverses

celles que l'histoire isole du contexte

*

de ce vent

où se mêle la nuit

à la sœur aimée

sinon le luxe de netteté transparente

qui se fige

à l'horizon du regard en croix

sur d'éternelles raisons de vivre ailleurs qu'ici

loin du tohu-bohu des circonstances présidant à soi

*

la maison au large creux de soi

raisonne-t-elle encore des sons

qu'elle a cueillis quand elle

bruire dans le jardin entre les herbes dorées

d'une aile attentive à ne pas troubler

le silence d'autre diversité d'îles,

pareilles à des cris seulement pensés

est-elle aussi sourde qu'on le dit

la pierre couchée au seuil de la maison

comme endormie ou morte

la maison réveillée par un rêve mobile

*

même si nos pères endormis

sont le témoignage souterrain de l'impossible fils

 

oseront-ils bâtir et rejaillir de cette voix

 

pères doucement d'or

par cette voix signée au nom de l'infortune

 

oseront-ils tes fils élever la même comme un cri

 

oseront-ils

mes fils

hurler par cette voix lointaine d'obstination d'étonnement

que la pierre est signe de croissance

*

seule lecture

envisage de creuser

où dresser les piliers

et d'y paraître

comme dans un royaume

puis que tu n'as pas tenu parole

contre le gré des forces d'où renaît l'incréé

*

livre dans la main

il est ce que j'ai vu de beau

malgré la convulsion des paysages

et des corps y muant la sévérité

de leur chair misère et volupté

l'idée contre le pas

l'un ne guidant pas l'autre

mais se heurtant

sans comprendre la beauté

des lieux qui a fui à jamais

les noms qui me composent

*

« l'écoute a changé de site »

ce n'est plus le monument d'ombres et de lumières

mais l'image s'inverse

ou s'ajuste au regard

selon chacune de ses faces

recréé le sens perdu un moment

n'égare qu'un relief trophique

peut-être retrouvé

où s'installe le nom

de toutes les métamorphoses du langage

dans les noms de site

et d'un temps extrême

où le cri se répercute dans tous les sens

et déchire au sanctuaire son masque sacré

car le mot était, profanation

et ce mot était inscrit dans le temps

*

sur les marches du seuil

attend que la nuit tombe

et qu'une aurore

enchaîne sa raison au pilier

 

au midi rassérène un cœur

qui se déchire d'être au cœur des entrailles

et d'y changer

 

des heures pleure de sang

et le soleil pone sur la cité aux sept créneaux

 

et là contempler ? connaître ?

non crier le cri

qui toujours figure cet

inachèvement

*

luxuriantes déesses pareilles

à tes seins d'or nacrés

au vent de quelle raison se perdre

sinon dans l'aile de tes tourments

 

et je mens de savoir

si quelle force se meurt

d'y reparaître intense

et pourtant sûre de soi

 

malgré une aurore avenante

de chastes et joyeux devis

où chacun se retrouve

 

quel est le lieu suprême

où tout se résume

à quelques signes de la main

signant que c'est l'achèvement de toute raison

 

il y a dans les bois de l'esprit

des myriades de feux courant sur la grève

 

et dans le sable et l'eau

que limite le vent

diverses sépultures d'ordre phalangiste

 

et peu c'est peu de savoir

que tu es née de ce coït féroce

que la chaleur ne rassérénera pas

 

douce à la crypte en bistre

des lèvres brûlantes de ne pouvoir résoudre la question

si telle opacité de feu se coudoie

 

et d'une coudée avance dans l'heure

alors pourquoi la chance d'être né

autre part que dans ces parages

désertés du cœur

 

assomme de purs éclats

le front nimbé du solitaire à la voix de crécelle

réveillé par la foule

 

non pas aimer dans le retour

de tes métamorphoses au sein du texte

mais te suivre pas à pas

dans la rousse exhalaison de tes feuillages

 

l'idole au ventre de basalte écume de douceur

hormis quand c'est le vent

qui voile ton désert d'une main nonchalante

telle la précieuse circonstance où s'isole

la dernière saison d'une nuit sans retour

*

o que de fois ai-je senti

le lait de ta puissance rejaillir

de là où prenne source le cercle polaire

 

et d'une saison moins douce heureuse passée là-haut

esseuler les principes écœurant

de l'inceste au bois d'insecte

 

m'enivrer de la seule passion

où l'infortune est le temps de rasséréner

toute la vague

et les morts dansants sur le ventre des tombes

*

qui dit que demain

est le jour choisi

pour révéler ce que cachent

les entrailles du devin

 

et réclame un trône

où reposer comme mort

et peu encline à y choisir

entre le myrte et le laurier

le plus à même de passionner le dernier éclat

*

résonne la voix sourde des héliades

dans le cœur paralysé

résonne le feu de joie

installé dans ces plaines

mus par ma seule force de vivre

*

métal pleuve de la jaune obliquité

selon que je décline

vers l'orient ou

l'occident

 

d'un signe de tête

m'en écarte pour le midi

et peut-être que

les nuances de la peau lézardée

qu'arbore une femme

engoncée dans la mare

facilitent la reprise

du refrain ébauché

 

même si c'est l'heure

où l'autel bifurque

dans la quelconque maladie

de l'esprit du cœur ou des entrailles

et calligraphie d'une main suspendue

le caractère hallucinant qui dit

que les poètes ici rassemblés

sont des oiseaux de pure instance

et que leurs chants désespèrent la piété et le mal

*

eau de boue teintée

dans le soir qui sommeille

d'un œil à demi clos

sur les vagues présents

par tant d'esclaves nus

dans leurs robes de pierre

il a taillé la plus grande partie du monument

au prix d'un sang innommé cependant son nom

*

étale un rien

de cette opaque liqueur

sur les stèles de ton corps alangui

 

possible qu'avec le heurt des saisons

ton cœur y gagne

 

les rives rêveuses de l'eau au bord de l'île

pourquoi n'iras-tu pas saisir

une autre idée le long de cette vasque

où coule un vin si doux

et proche de griser la moindre de tes vertus

*

les rames de ton arbre sont plus belles o Myrto

quand le soleil s'y enchaîne

pour décrire son nouveau lever

en hommage au dernier couchant sur la grève

 

nue pareille à un sarment

tortillé sur l'ardent bûcher

exhalant l'odeur de la vigne crû pour le vin

et la graine moins sade que la pulpe

au sol qui la dérange dans son

intimité

s'il a élu de refondre une aurore unguéale

d'une fulgurante rayure au

lever, ce soir

*

le ventre ancré

et la poitrine clouée à ce roc

survolé de divers oiseaux

dont l'instance est de creuser le soleil

les jours

et toutes les obscurités dansantes

 

la nuit isole ce cœur

dans la pierre de tes montagnes o Zeus

ainsi que vaque aux offices du père

un fils à la phalange de nacre ciselé

 

que son pas le mène

où les jours sont mesurés

à la mesure de tes jeux

insouciants avec les dieux

 

o fuse un jet tranquille de cette eau étale

si le bec ne l'a pas ondée d'un premier cercle

*

et là dans cette attente

et cette lassitude

se demande pourquoi

 

ignorant le détour

qui l'a mené au site le plus beau

du sol où je nais

de cet inattendu

qui le plonge dans d'éternelles processions

sur le tour des fleurs

comme qui butine

 

un papillon

 

mais sur la seule

et de toute une vie

n'en ôte que la couleur

si la substance demeure

ce qui est incolore

au moins à tes yeux

compagne du nom à venir

*

où sans que l'œil

ne s'y attarde plus

que l'instant de la mesure

une pâle résonance de voix

atteint le point le plus haut de l'accord

entre le rêve et la réalité

et d'une ombre transparente

mire la vague présence

une main cherche à pénétrer

le flanc de ces collines désertées

mais brise le miroir

où la transparence n'était qu'un reflet

 

pâleur pleine de tes hantises o vérité

*

la pleine lune descendant

ici à même l'heure éternelle

qu'on s'y recueille ployé

comme le jonc

sous la force d'un vent venant d'ailleurs

 

torses de fumées diverses

d'autres pays non le mien

peut-être le pays

où tu dors dormeuse

au sein gonflé d'enfantements

 

quand les nuages abaissent

une légère opacité de blanche salaison ici

 

et c'est l'heure où le premier rêve s'incarne

si le colore un des joyaux

que tu portes

pour te parer d'un cercle solitaire o Kérès

 

vers le minuit claquant

dans ce toit bercé des convulsions dorées

que se confère une nuit

tranquille par l'oiseau

par le crabe enfoncé

le sable raclé de coquillage dans la marée

 

juste qu'un toise mon propre regard

et d'un éclat le trouble

de surveiller le mouvement de sa présence

lui penché comme un salut pour regarder

*

maintenant les yeux

de celle qui mourra

de la mort violente

sont les joyaux

les plus reposants

pour le regard

même si mes yeux

contournent les paupières

closes à demi

sur le regard inattendu

vers un qui doit être nul

si je le compare

au suicide per naturam

regard de fenêtres voilées

où je penche et m'isole de sa candeur

que ne soutient pas le regard

sitôt jeté dans ses voiles envolés

*

un bond

dans le vent de ta chevelure

que la pluie inonde d'ondes blêmes

 

le corps saisi de transes

que tu n'expliques pas

autour du nacre de tes épaules

 

d'autres bonds

assurés de l'appui et du heurt

il est idéal

 

mais pourquoi

ce chambranle noué de transes

dans notre ciel de lit

 

et ton sexe se balance

sous la langue est-ce la mienne

suspendue à ton suspens

se déroule l'atroce défécation

*

la morte aux yeux de sang

fixe la dernière odeur

 

la plume a cessé de tourner

dans le ventre qui s'ouvrira

 

l'odeur du jardin mêlée à celle de ta peau

 

l'odeur de la saison qui virevolte en moi

 

est-ce une autre odeur

 

la feuille mouillée dans la pluie

l'oiseau est plus léger que la première ondée

l'oiseau est un vol de toutes les blancheurs

l'oiseau est un arrêt sur la branche de l'arbre

 

odeur d'écorce ouverte sur la mare au pied de l'arbre

smyrna étoile d'œil toute l'onde à son sexe délire

*

marche

ton pas régale l'ancolie au cœur saignant

l'arbre

est-il tombé après ton passage

l'arbre

n'est pas tombé

l'oiseau

a cessé de voler ou de se poser sur les branches

le passage

est-il plus sanglant

d'autres

chemins de feuilles

d'écorce

arrachée de pierres de pierres

 

isolément passeront-elles sur la même traverse

 

et si proche

que l'air est doux maintenant

et voici

s'éveiller l'insecte dans l'écorce exsangue

une larve au ventre usuré

 

— et la hyène ricane sans te voir

*

comme un méandre inachevé

pour ce qu'il est interminable

et dont l'ampleur décroît avec la profondeur

il résista

 

marche

auréolé d'aurore

vers ce point visé toujours plus haut

malade d'être pur

ayant gagné le seul souci de reparaître un jour

*

au conseil magnifique du suicide

quelle dame succède

et s'honore d'en être un nom sans l'initiale

 

o ma mort

mon seul bien peut-être ici

au nom de quelle dame sans mercy

n'évoque qu'un cœur ce cœur séparé

 

procède-t-elle de stances maudites

 

et de son bras

chargé de tous les changements de lieux et d'âge

regarde-t-elle en m'oubliant

ce paysage qu'on désole à force de présence

ou qu'elle refuse le seul salut

qu'il décline avant de se fondre avec l'horizon blanc

comme un soleil au point de ne paraître plus

*

qui est-elle

et peut-être ira-t-elle danser dans nos mains vibrantes

 

o quel soir pourra nous charmer

 

me dire au moins le sens

de ce recueillement

de cette attente perverse

et nous assis entre les colonnes

bassins

palmiers

soleil redescendu de là-haut

et qu'on regarde

les yeux éblouis d'avoir maudit ton nom

 

en quelle année de leur âge

eurent-ils à léguer leur raison

ou n'est-ce que ton nom

qui pleure à nos côtés intangibles

mais là

 

et nous assis dans ce jardin

dans les carrés de fleurs

notre nom n'est-il

que de mémoire on ne cite que l'attente de ton nom

même ou bien de tels regards o muse

 

ont-ils déjà les yeux éblouis

d'avoir maudit ton nom

le sais-tu

que pour nous ceci n'est que le vent

qui importune notre épaule

 

un vent levant là-bas

le regard ébloui de l'attente attendue

o mortes

 

mortes

et peut-être toutes recueillies

de rencontrer cette attente lointaine et aveugle

qui ne paraîtra pas tant le soleil l'exalte

à ce point de son âge

 

et nous

assis

 

et nous

les yeux éblouis d'avoir maudit ton nom

 

regarde muse légère

penche ta chevelure sur ce cou

qui s'offre vide le sachant

regarde ce regard immobile

qui va s'éterniser ici

les yeux éblouis d'avoir maudit ton nom

*

je suis l'astre et la nuit

l'astre dans la nuit qui dérive du jour

qui suis-je sinon

l'heure du beau qui ne sera pas dit

 

je suis le point de rencontre

de l'acte pur et du rêve sacré

selon la

page

 

voici l'idée

o moi consolée

qu'il se pleure avant l'heure

que je l'y délaisse

 

aurore

ou premier rayon

ou ce rayon qui seul rature la nuit et le jour

*

je sais

que seule et seule

parmi ce nombre

tu gis

blanche d'un voile

qu'il n'a pas soulevé

 

ou même si ce vent l'épaule

du peu qu'il isole

dans l'heure qui survienne à temps

 

ne sais pas de quel bouquet s'égare un marbre

que nu l'aurore paraît vaine à tout regard profane

et que seul te sacre la poreuse absence de cœur

qui toujours première hante le jour opiniâtre de ses noces

*

peut-être moi

songeant près du bassin

à ce qui ne sera pas ne sera

jamais

 

le futur même opiniâtre d'ici

et d'éclats parsemant le visage descendu

et l'inaugurant peut-être

d'un regard qui l'innove

au seul chant d'un âge

où ses yeux regardent

ce côté de la transparence qui nous sépare

*

l'oreille au creux psalmodiant le rien

qui va renaître avec la très soudaine apparition

o blanche saison

la voilà qui sème déjà les dents du dragon puis

là-bas s'exile avec la crainte d'en finir

 

est-ce le cœur au défilé de rêves minaudant

ou bien je n'espère que ta mémoire en moi

est-ce Io qui use son sexe de corne est-ce toi

 

dans combien de temps verra-t-elle le temps

paraître moins abrupt à l'égard de son ventre

ou n'est-ce qu'un rayon qui traverse son œil

 

où est ce blanc et or voile de morte

que tu exhibais jadis du temps de l'éternité

n'est-ce que l'intruse connue peut-être sa rivale o sang

*

osera-t-elle

et m'oublier

amère ou lasse

par d'importunes mains

se croisant sur son sein

 

ou raturer d'une vive secousse

tous ces monstres en grâce

et recueillir dans sa main tant opaque

diverses libations

dont témoin fut ou sera

malgré l'heure peu vaine d'ici

ce bouquet d'extases présentes

en le col diaphane de sa tige

d'où redescend peut-être un pacte moins docte

 

est par cet œil qui se cabre

au désir de sa chair latente qui l'attend

ne savent pas quelle saison rêvée

le moindre du seul souci incriminé

ou plus torse qu'au pleur du cratère

buvant leur ivresse osera-t-elle

assez douce pour l'heure

jeter ses larmes au bassin

et d'un jet d'eau réclamer qu'il arrête

au moins un temps parmi les temps d'attendre

*

nous

yeux levés vers ceci

qui doit être la même fresque rencontrée

jusqu'alors

une année

l'année de la mauvaise récolte

 

ou diverses moissons avortées

de n'avoir pas su quel sang m'élève à ce rang

 

où sont-elles

qui n'eurent qu'entrailles et cœur à cette place

 

j'y viens

viens toi aussi

courons à ce mémoire

semblables

o tant

et que tant m'offusque telle

 

ne crois pas m'isoler dans ces formes

 

et nous

regardant gravement là-haut

 

quelle force le meut de susciter

le moindre des regards

au vertige du contour caché

selon l'apparence des voûtes

adversaire même du mythe qu'il va créer

 

si l'heure est pour nous de contempler plutôt ses yeux

*

je connais ce point de la parole où la bouche

de se clore peut-être

n'émet que le regret des premiers mots

ce mot même au moment de naître

B.A.Boxon

vérité sans gloire

ah que te sert-il d'en écrire aussi long

pauvre coureur de jupons profanés

si c'est pour renaître en un tel livre

au moins le sais-tu que B.A. se lit boxon

*

de l'astre qui opère sur sa face zélée

la multitude d'yeux éblouis

yeux tendus dans le suspens d'autres astres

si l'ascendance d'âge en âge

n'y recueille que cet horizon profané

 

doit-il quelque jour puruler

le sang

zéro pointé vers l'aile légendaire

 

y noyer sa blanche chevelure de nymphe alentour

sans qu'irascible s'élève une noire hantise

que l'or même s'y perde

nul ou me nier même si elle redescend ici

son ventre au sol se nouant

 

et vous verrez alors peut-être o combien sans mercy

recrée du vide un vide plus brûlant

qu'elle a mainte fois parcouru sans vieillir

*

poésie née d'une chambre close

qu'est-ce qui est clos

 

ce paysage mué en vents herbes toitures

n'est-ce que l'eau la fenêtre

 

j'y coule un regard

le même qu'ailleurs ici se méduse fleurs ?

 

et pirogue opiniâtrement vers là-bas

où se fond le sol avec le soleil

close stigma diabolicum spatula

 

non car je sais que ce mur arrête ma

pensée

pour ne la répercuter plus haut

 

que c'est là entre moi et moi

que le poème s'annonce le même

un cri redescendu toutefois vim patior

*

à l'issu des premiers pas de ce poème o moi

se peut-il que je décide de vivre

se peut-il que cette attente conclut à la vie

 

se peut

 

et désormais ne sera plus question de crier mon désespoir

juste réclamer la douceur

changer le luxe pour le confort

le marbre beau pour le repos nacré

le vague pour l'opaque

 

mais n'y suis-je pas déjà entier à cette chienne de vie

moi l'inix horse'n horse attock in the devil's name

à moins que vieux pervers je sois simplement ivre

que j'ai bu de cette eau qui rend aveugle et fou

dois-je reconnaître un visage et le dénoncer

est-ce que mon règne et ma justice s'égarent ici

entre la vie et la mort

ou la santé et la folie

*

au moins si tu te retournes

le futur comme hagard ici

même au cri que lance un seul présent

avance jusqu'au trône

 

mais qu'ai-je à présenter

sinon la vanité de mon cri

la vanité de l'arrêt

au point fixe de l'aurore

si l'aurore est ce gnomon

stigmates d'une nuit

 

seule nuit

va-t-elle si je m'avance vers l'autre visage

me rasséréner au prix de ma coïncidence

ma réalité

augurer que c'est là le lieu du seul visage

per anum peccatum sodomiticum commisit

*

je voudrais que mon chant

soit le plus sain des simples

 

simples d'esprit

simples de corps

mais sain au-delà du chant

 

et là où la santé n'est pas simple

la note accable la suivante

l'image est sans regard humain

le mot se désole d'être quand même mot

l'immobilité se fond en crispation

au point où cesse la simplicité et où commence la santé

là o paradoxe la maladie s'isole

et recrée le sens dans le sens d'une plus grande cacophonie

*

que ton corps soutienne ce vertige

languisse plus haut que le soleil

et toute récente de rosée

cher corps descend dans ce ventre désolé

 

soleil

 

me brûlera le cœur

et un cœur soutienne ce vertige passager

redescendu selon la verticale de ta présence qui me fuit

*

o poème ce rire

temple de sable

l'idée contre une plus docte

selon ton œil

 

o rire vague

même autre idée

espaces rois formés là-bas peut-être

avec l'ennui

pubis à mi-ciel haut déjà

sol menti

vague o roc perverse idée

o solstice

peut-être vacherie d'un océan hagard

comme qui le regarde au bond de l'horizon

pour parfaire le cercle

midi rit du bloc calme d'une sainte

l'œil mué en l'œil même pôle et soleil

ce pour quoi il l'installe

 

o foutu continent

et toi

o captive du lieu

 

silence des pères

néant de l'attente

arc même et non salut

acte du seuil

midi

sol même

un pubis céleste o silences

*

maître du pur miroir

long chaste reproche devant

d'y voir paraître avec le jour

une autre ombre qui stagne

 

et s'absorbe la docte raison

tue par ce pouvoir

élan qui vaque en ce lieu dit

 

miroir

o forme des formes

le lieu n'est que ce lieu

où s'assemblent les ressemblances

en ce cri reflété

que répercute le silence ou l'immobilité de ce silence

*

allitère l'énumérée réflexion

de la lumière sur l'eau

qui l'étoile une

 

l'astre ici inscrit

impur de s'y recréer

au point de paraître informe

 

des heures à contempler

au moins ce visage

mien si je l'importune

 

ou est-ce ton œil qui me reproche

de n'y pas ressembler

 

redira peut-être que l'instance s'épuise

à vouloir isoler son compte

comme s'il l'eût réfléchi à rebours

inversant la moindre distance

où le miroir opiniâtre se parfait

tel que ce mot même rature son sens

au moment qu'il est de désespérer

 

d'y voir naître une proche clarté

celle émanée de tout regard qui cela

*

je suis l'échec de ma propre raison

l'échec de la coque sur le sable

ce n'est pas assez pour me recréer tel que je suis

 

l'échec du pas sur le sol

ce n'est pas assez pour m'élever

jusqu'à l'instance de moi

 

je suis l'échec

ma raison a échoué sur une rive quelconque

pourvu qu'elle limite ce plan permanent

lisse de son argent étoilé

 

je suis l'échec aux portes de la découverte

cela suffirait presque à ma puissance

*

le cri est une modulation

dans le silence des poumons

invités à se taire

dans ces lieux

 

ne parle pas donc se tait

 

bruite tout au moins ce qu'il veut dire

si c'est possible à l'oreille

 

mais n'écouter que la fréquence

c'est mesurer non pas regarder

 

il importe avant tout de regarder le cri

comme on regarde un corps

 

que l'oreille est soumise à la ressemblance des poumons

*

de recréer le signe même

par quoi tu erres

femme

et non pas fétiche

 

au moins de s'y absorber

ne lira aucun livre

qui ne dérive sur ces bords

lointains certes lointains (....) de la folie

 

de la folie (....) l'âcre saison

diluée avec des franges

dont elle s'honore cruellement

dira pas le bronze échevelé ciselé que c'est ici

*

délirante de longues virtuosités

ne crois pas me faire mal

ne crois pas ça o muse

qu'idolâtrer ton sein de marbre

m'éloigne de la faveur des dieux

 

ne crois pas m'isoler du reste de l'Olympe

il n'aura créé que pour te plaire

elle est aussi douce que ça

et d'un socle se river comme racine à l'arbre soutenu

ne crois pas que le son de ta voix domine mon chant

ton haleine est toute parfumée de mon cri

*

de ce côté

l'or comme l'eau

étale

et de mortes rafales

dans le bord

fugitives

des riviérantes eaux

épousées selon la forme

des rencontres fortuites

 

ici si c'est le lieu d'élection

eau et non terre

 

à ras du monde eau et non terre

il y a le feu

errances de toutes les formes

l'or comme le feu éteint

*

la pœia

ut doceat

ut moveat

aut delectet

certes

 

mais seulement du côté de la lecture

car de l'autre côté

l'écriture n'a pu que s'interposer au lieu de la séparation

*

au viol des yeux

qui se sont fermés

pour m'étreindre

et me composer

 

le bond du long regard

qui recule ou avance

sans m'atteindre jamais

à travers le corps qui m'aime

 

que j'aime

si le temps

ne dure au moins

cette distance

*

ce n'est pas tant l'attente

que la distance

qui déroule ici

ses heures étrangères

 

peut-être le moment

où nos mains ont élu d'autres corps

le moment qui s'annonce chaque fois

que nos lèvres s'éloignent

*

un jour

lasse d'écouter les mots

d'où je naquis

tu es morte

 

et tes yeux saluent qui je fus

serai-je si tu ris

d'être seule à présent

si seul avec l'amante

qui redore son deuil

 

au prix de quelle saison

le corps que je salue va-t-il

gagner le dernier repos

 

entre diverses tombes qui erre

et reconnaît que tu es toujours la première

*

je chante

la morte

aux yeux d'hyacinthe

la morte évanouie

quand j'ai connu l'amour

 

o morte

dérive-t-elle

ta chevelure

entre mes mains

 

ta chevelure me charme-t-elle

elle isole le repos

dans les heures closes à la découverte

 

que je chante ton cœur

et ton cœur toujours dans l'amour méconnu

*

à celle qui ne me lira jamais

de n'avoir pas connu

ni l'ombre qui je fus

ni la lumière qui je sois

d'être l'autre par ç'amour

 

peut-être à celle qui de me lire

dira que non

ni ombre

ni lumière

 

qu'un œil saura demain qui aima

s'il n'aima jamais qu'elle

 

à celle qui du peu d'amour

n'a su résoudre un pleur

au moins le même que celui

lâché pour une autre

celle qui honora le bouquet qu'on dépose

*

hante-moi

o muse immémorable

hante le cœur

et le cœur de ma présence

 

o recrée la hantise du sang

hante ce cœur

o immole mon corps au pilier de ta mémoire

mon sang cumule dans l'épopée

 

que je respire les parfums de ta bouche

le temps de me remémorer le cœur

 

ma transe innove-t-elle toute jouissance jadis hantée

*

qui est la dame sans mercy

au paysage qui dédicace

le livre de qui aima

 

la dame a-t-elle ri encore

de qui la nomme ancienne peut-être

au paysage qui la para

 

madame est-ce l'orient

qui occidente la mémoire dès demain

 

n'est-ce que votre ventre

au paysage ancien

qui se dédore avec l'aurore

*

je chante une morte

dans tous les temps

une morte du temps

morte de n'avoir pas chanté

 

je chante une morte

sans voix

morte l'espace

d'un cri

 

je chante

le cri de la morte

je chante

la morte sans cri

 

je chante

doucement

pour ne pas éveiller

le temps qui l'emporte

 

je chante le moment

de sa mort

toujours pour revivre

avec elle les noces

*

pour toi

enfant du moindre murmure

ma voix isole la voix

le temps de mon cri

le temps d'aimer dans ton corps

 

pour toi

j'ai chanté la terza rima

qui ne rime que dans ton rire

le temps d'aimer dans ton corps

 

pour toi

je cisèle mes propres mœurs

aux reflets de tes saillies

je module le nom

que j'aime dans ton corps

 

pour toi

je m'enivre de toi

je tais mon cri

dans mon murmure d'enfant

le temps de t'aimer dans ton corps

*

o qu'un seul de tes cris me résume

chère enfant qui sommeille où je dors

 

o que la nuit dans l'âge nous sépare du sol où tu naquis

que je recrée au paysage gravé dans la pierre

 

mon regard s'y attarde-t-il d'incréer la mémoire

 

o qu'un seul de tes cris me résume

que ma cendre éparpille l'histoire

 

tout mon nom se suspend à ton cri

où je dors dans la pierre grave d'un paysage

 

o chère enfant qui sommeille

aide mon ennui

qu'il se résume au seul mal où je m'éveille seul

importun au paysage qui m'entoure

et qui couronne ton sommeil d'une muette couronne de pierre

*

lourde

lourde immobilité

qu'elle étage

où je m'ennuie

 

race vaincue

meurs de t'immobiliser

dans mon destin

 

meurs de me destiner ton immobilité

*

mon œil remue

l'eau de ton nom

 

je suis pareille

à cette main

 

je brise l'œil

où il se nomme

 

je nomme l'œil

où il se brise

 

mon œil remue

l'eau de ton nom

 

j'onde la lettre

d'un pur contour

qui la déserte

sur l'autre rive

 

je suis la main

qui nomme l'onde

 

je suis la même

sur l'autre rive

 

o je suis l'autre

où je te brise

 

mon œil remue

l'eau de nom

 

je suis le nom

du lendemain

où l'eau se brise

avec le nom

 

je suis la rive

qui te déserte

je suis le nom

de ton désert

 

je suis l'amour

qui te déserte

 

mon nom remue

l'œil de ton nom

 

je nomme l'eau

où elle se brise

 

je brise l'eau

où elle se nomme

*

mon sexe branle

dans la mémoire défunte

 

le soir est seul

qui se souvient

de la dernière instance

 

nul vent

ne remue

le suspens

de tes yeux

qu'on enterre là-bas

dans un dernier salut

*

o ma mort

la tienne si je vis

que n'as-tu soulevé ce masque

sur les yeux que regarde le temps

 

o ma mort

pourquoi ce rire dans le masque

 

pourquoi ce masque

dans le temps qui ne changera pas

 

ma mort o ma mort o par quel changement

le lieu qui t'a élue respire

au regard qui s'éloigne

croît avec sa mort

*

je ne suis pas le geôlier

qui importune la lecture

du livre que je garde

de la clé qui ne l'ouvrira pas

 

o captive du seuil

où ton regard enclot

la moindre de mes apparitions

au moment que je m'ouvre

 

le temps a espacé nos rencontres

je suis l'enceinte non gardée

où nul rayon ne purule

 

o morte qui regarde la fleur qui manque à mon bouquet

*

qui juge

qui renonce au bouquet

 

d'entre ces lacs perdus pour jamais

qui a renoncé au repos d'un bouquet défloré

 

peut-être n'as-tu pas chanté les juges sang et gloire

le guerrier du sang même

que ne recueille pas la conque de tes mains en moi

 

o pleure

dormeuse immémorable

dès hier pleure demain

le présent oublié

quelle perdition dans les parages du beau

 

courons nus entre ces lacs

aimer la pureté adamantine des corps perdus à jamais

 

o jamais plus les aimerons

dans l'écorce purulente de la maladie

si tout le cœur renonce au bouquet qu'elle dépose

sœur inimitée que l'idée partage avec le désir

*

ceci n'est que le trompe-l'œil

de l'œuvre au passage des morts qu'elle déterre

 

c'est la réponse emblématique

de qui passe avec les morts qu'il emporte

surtout

c'est la question de qui s'arrête pour coucher avec les morts

*

ce feu qui est mort

parce que je l'ai tué

est-ce l'eau désertée

aux mains qu'elle n'a pas mouillées

 

le feu est mort

si c'est lui le feu

dans la grande instance

de l'art qui le calcine

 

peut-être la lumière arrêtée

dans le moment le plus long

d'une ombre plus blanche

à l'innerver demain

 

le feu n'est pas mort de mourir

peut-être de brûler

le dernier grimoire

qu'il n'a pas saisi au vol des cendres

*

voici la femme

que j'ai oublié d'aimer

la femme qui n'a pas saigné

la femme terrifiée

aux couleurs de la couleur dans la cendre

 

peut-être l'aimes-tu

toi qui ne l'oublies pas

ou qui te consoles de ses cendres

au vent

au vent répandues

répandues

 

peut-être la compagne du dragon

qui brûle d'une eau immobile

dans la célérité des voyages

 

la femme que le nom oublie de nommer

aura saigné d'un autre sang

*

la mort chérie

à ton cou dédoré

s'y noue par la même vertu

qu'hulule un sage pervers

 

qu'il boira au sang redescendu

tout bas très haut

d'éterniser la chevelure perlée

 

la mort chérie

même au songe qui la déserte

se souvient-il que c'est le mélange

 

dent-de-dragon semée au promontoire

 

et renaîtra-t-elle une chose ici

 

la mort chérie

si la blanche dans l'or se dénoue

par le sable qui la vente peut-être aimée

 

la mort chérie

comme le fruit qu'éclate

un jus ensoleillé par ton ventre

et l'arbre qui s'y renoue

la mort au changement qui ne saigne pas

*

bien après ce sommeil

où je dors

lui très haut

beau

exactitude vénérée

à l'onde de ses grands cheveux d'argent

la lumière du milieu

son œil ciselé au bleu

sa lèvre d'or sur l'orient

rubis que supporte le sol

ou qu'enlève le ciel

sinon que sa main la détienne

la clé

 

c'est là que son âge déflore la matière

*

« la terre

comme le ciel

et le ciel

comme la terre

où la chose est chose que j'authentique

 

et comme toute chose naît de l'unique

je dispose l'unique où la chose le nie

 

telle la lune

endolorie au rayon qui l'éclaire

et que le vent me porte

 

s'énonce le sol qui me résume »

j'ai dit que le soleil achève l'inadapté

*

dès le réveil

chaque rayon infiltre le vert

mais l'échec se situe au moment du dernier rayon

 

où je constate qu'il se calcine

et s'enchaîne avec ce qui est de l'or

ou n'est que le temps du temps perdu

 

quel est le jour qui indispose la grille du sommeil

peut-être celui du sommeil même

comme la clé où je ne lis qu'une heure

il ne manque qu'un jour parmi les ans

alors peut-être son image renaît-elle

que je vois sans me voir

le point où la rencontre est une poignée de terre

*

je t'aime d'amour

je t'aime m'amour

l'amour aimons

qui aime d'amour

je meurs d'amour

je meurs m'amour

tu meurs de mort

tu meurs ma mort

de mort mourrons

qui meurt d'amour

de mort aimons

qui aime l'amour

je t'aime ma mort

je meurs d'aimer


 

 

Chant d'amour passé le temps d'aimer à aimer

à personne

j'ai aimé

le mot le plus obscène

sur les lèvres

d'une habitante des rivières

 

j'ai aimé l'habitante

des rivières

de ce pays

sans nom

 

j'ai aimé

le nom

de ces pays

qu'habite l'obscénité

 

l'obscénité

la plus obscène

des mots

qu'on se garde de prononcer

*

nos mains ont versé sur les corps

sur les corps invités à dormir

le vin des vignes de ton corps

le vin charmé qu'on ne boit pas

 

ai-je pu boire avec le vin

l'eau même verte avec le vin

des vignes de ton corps endormi

o dormeuse qui ne boira plus

 

ai-je pu boire avec les corps

que désertent les visiteurs d'autres tombes

les visiteurs en silence

dans le bouquet que le soleil pénètre

 

que le soleil calcine

dans mes mains

que l'eau n'a pas mouillées

ni le vin des vignes de ton corps

*

la femme assise au bord du lit

la femme les mains dans les cheveux m'a regardé

sans le dire

que le temps n'est pas venu

pour ses mains de défaire

la chevelure qui m'enlace

la femme est assise sur le bord de mon lit

sa chevelure écume les pensées

sa chevelure arrête les vagues où je noie mon vin

*

le silence au mur de la chambre dans la chambre

 

le jasmin en fumée où se tord mon visage

 

le silence et mon visage où se tord le mur

 

et l'angoisse qui m'y arrête

*

la dame la plus belle

est une tour sur tes lèvres épousée

sur tes lèvres épousée

sur tes lèvres que je baise

 

une lèvre plus légère que le vent

au mur de la maison

que le vent épousant

la nudité des habitantes

 

au seuil de chaque porte

qui m'arrête et m'invite

le vent dans les créneaux

de la chevelure ensanglantée

*

la mer sur les rochers

les dents de la femme

dans l'écume des vagues sur les rochers

les dents et le sel de ma bouche

le laminoir de mon âge sur les rochers

dans la mer qui le vente

la bouche de la femme

et le sel de mes dents

les dents de la femme qui m'arrache un cri

*

elle raisonne peut-être

comme au chambranle qui branle

qui branle

dans la main

 

o les seins de Tellus

dans l'herbe moite qui pousse

qui pousse

au pied du lit

 

o la main riviérante qui meurt

qui meurt

dans le bois

 

o le sexe de Keres qui branle

qui branle

dans l'écho de mes cris

*

les parfums de ta bouche

sont filles de mémoires

sont les muses légères

dans l'arc de ton ventre

 

les parfums de ta bouche

sont les parfums mémorables d'une église

où je baise avec les saintes

sur les marches de l'autel

 

sur les marches de la robe qui m'ensanglante

les parfums de ta bouche

se souviennent que c'est moi qui encense les mortes

*

le ventre de la mémoire qui enfanta

 

le ventre de la mémoire qui a nourri

 

le ventre de la mémoire qui a aimé

 

le ventre de la mémoire qui a baisé ma lèvre légère

 

le ventre de la mémoire contre mon ventre roupille

dans les yeux et ton regard o mère des vertiges

*

le paysage où je meurs

appelle la femme exsangue

appelle le sang

qui manque à la femme

 

ces arbres où je meurs

selon que je boive

le sang qui manque

à la femme

 

nue cette terre

où je meurs

de ne boire que l'eau

qui manque à la femme

 

nue et morte

où je meurs peut-être nu

exsangue à même le paysage

cette eau et ce sang

 

la terre

et les arbres

avec quoi je hante

ton œil redescendu

*

tes doigts

dormeuse au sein de pierre

cherchent les poux

dans la dernière odeur

des morts qui se baladent

 

dans la dernière odeur

des images de livres saints

dans les mots des bibles d'aurore

des bibles sucrées de rosée mentale

qu'on dépose avec l'eau

avec l'eau des morts

sur tes seins

où j'ai jeté la dernière fleur

*

le désespoir et la peur

ont signé au bas de mes errances

 

dis-moi, fille de l'hôte,

mes baisers sont-ils plus légers

que les parfums de la chambre

où demeure l'enfant d'une nuit

 

sont-ils plus légers

les baisers sur ton corps

maintenant que tout est dit

*

les yeux de la morte que je chante

sont les yeux d'une habitante

sont les yeux d'une fille de joie

sont les yeux désertés du ventre où je dors

les yeux de la morte qui n'a jamais chanté

*

le cri de la mouette

m'arrête et m'éternise

au seuil des maisons

au seuil de l'habitante

au seuil de l'amour

le cri de la mouette sur la mer qui dérive

*

la fleur dans ta main

manque-t-elle au bouquet

que la main compose

 

la fleur dans ta main qui la pare

manque-t-elle aux bouquets

manque-t-elle au genou

à la terre au repos

*

le sommeil de tous les paysages

me réveille entre les tombes

me réveille à l'aurore

sous les arbres me réveille

 

et me dore le visage

au sourire de la pierre

au sourire que j'éternise

*

la chevelure sur l'épaule

où je baise le sommeil

la chevelure et tes yeux

où je baise la lumière

 

et tes lèvres

où je baise les brûlures

et ton cul

où je baise mes transes

*

elle m'arrache un salut

proche de paraître mais nue

qui dédie son ventre à la mort

un salut rendu dans les sables aux yeux

 

l'aveugle baiser volé

dans le vent qui l'agace

l'œil rivé à la fenêtre

où je mire les mares de la mort

 

au mur

plus loin que toutes les dédicaces où je meurs

plus loin que l'or où tu meurs

de dédier tes seins au givre de la vitre

 

tes seins brûlés

que salue mon œil morne

o coucheuse

plus loin que le désir

*

chante-moi o chante-moi

o doucement mère

o invisiblement morte

 

chante-moi et me rechante

mère dans la douce transparence de la mort

m'insinue et me siffle sur la branche

ma bouche avec ta bouche dans la branche

*

non

légère dormeuse

dans les bois de mon rêve

dans les bois de ma mort prochaine

dans les bois de ma mort

de mon sommeil

de mes transes

 

ce n'est que la grille

ce n'est que la main sur la grille

ce n'est que la brûlure dans la main sur tes seins

*

ne crois pas

o belle alanguie

sur tes seins redorer

les vieilles hantises de clan

ou l'aïeule calcinée au bois refermé

 

ne crois pas redorer le visiteur

et l'habitante au bois qui les sépare

*

il pleure un feu

au dedans de tes yeux

 

il pleure un feu de joie

où grille la putain

qui déflora le temps

d'aimer celle qui

au dedans de ses yeux

d'aimer celle qui renoue avec les familles

*

j'exhume ce qui reste

j'exhume un peu de l'amour

qui ne mourra pas sur les bûchers

 

l'amour qui ne mourra pas

sur les bûchers de la ville

et des villes voisines

qu'elle repeuple de son ventre

 

j'exhume le ventre qui repeupla la terre

*

ce portrait

de moi

par moi

pour vous

 

belle courtisane

 

ce portrait

ces cheveux

et ces yeux

de moi par moi pour vous

 

peut-être le temps

de baiser le bout de vos seins

*

il y a l'épaule d'une femme

dans le mur de la chambre

où m'enferme le plaisir

peut-être le jour

peut-être la nuit

 

il y a l'épaule

 

dans le mur de ma chambre il y a une apparition

*

le cri des animaux dans la clôture

 

et la grille noire maintenant

au cou de la servante

 

ce sont les dieux

les dieux de l'enfer

les dieux insouciants

 

et les jeux des dieux

dans le crâne qui repose sous la main

 

le cri de la saillie dans la clôture

et les dieux sur la grille

*

dis-moi o dis-moi la mer

dis-moi la vague

dis-moi le sel

dis-moi o redis-moi l'eau

et le sable au coquillage creux

dis-moi le rocher

dis-moi la femme nue sur le rocher

et son sexe mouillé

*

le temps voyage

avec l'âge

de ton corps

 

le temps s'arrête

où tu parles

de ton corps

 

le temps immole ton corps

sur l'autel de l'âge

que tu mesures

*

la mort a-t-elle défait

la chevelure dans mes mains

et le drap dans la chevelure

 

la mort dans le corps que j'exhume

a-t-elle noué la chevelure à mon cou

 

suis-je le pendu qui hante tes regards

à travers la fenêtre et l'opacité du dehors

*

j'ai noyé le blanc

au noir de tes yeux

au noir de tes cheveux

au noir de ta peau

 

j'ai noyé ma peur

dans l'eau de la pureté

dans l'eau de toutes les herbes

 

j'ai bu le vin

et j'ai noyé le vin

mon ombre sur le mur est un gnomon

*

innove-moi un cœur

o légère éveillée

sur mes transes aurorales

 

innove-moi un cœur

et le baise dans l'aurore qui fuit

 

c'est l'aurore qui fuit

c'est l'aurore qui renaît

o légère éveillée

ne dors pas sur mon cœur

*

les pas tranquilles de qui approche

la pointe de tes pas qui m'éloigne

les pas que j'espace dans le baiser

les pas que je nomme que je sépare

 

tous les pas près de moi

 

tous les pas que j'énumère

*

les fleurs au pied du ciel dansantes

sous le vent qui rasséréna

les yeux de la morte

sous le voile de mes souvenirs

 

sous le voile de sa mémoire défunte

qu'un cri ne réveillera pas

au cercle des fleurs

au pied du ciel qui tombe

*

les chiens de sable ont l'honneur de mourir

 

ont l'honneur de crier avant que de mourir

 

ont l'honneur de tuer avant que de crier

 

ont l'honneur d'aimer avant que de tuer

 

ont l'honneur de haïr avant que d'aimer

 

ont l'honneur de naître avant que de haïr

 

ont l'honneur de n'être pas avant que de naître

 

les chiens de sable vous saluent

 

du haut de leur mort

 

du haut de leur vivant

 

du haut de leur agonie

 

du haut de leur amour

 

du haut de leur sang

 

du haut de leur cœur

 

les chiens de sable ont bien l'honneur

de vous saluer

*

sous le feu igné de l'oubli

la montagne pleurée

les habitantes de la montagne

les pères de toutes les habitantes

et les demandes en mariage

et les tueries pour des mariages

 

sous le feu igné de l'oubli

le vieux épouse une pucelle

le vieux se déclare

dans l'arc-en-ciel de son ventre noué

le vieux abat des pyramides de couleurs

 

sous le feu igné de l'oubli

la montagne pleure les pleurés

et les pucelles se chatouillent entre elles

sous le regard des vieux

sous le regard des morts

sous le regard des dieux

sous le regard des cités qu'on écroule

sous les regards du feu igné de l'oubli

*

la vue du dernier couchant

est à la mesure de tes yeux

à la mesure de tes lèvres

dernière amante au cœur de pierre

 

amante au cœur que la pierre

regagne après la mort

ce cœur que le dernier rayon éternise

dans la pierre qui m'ancre à ta mort —

 

le soleil a pénétré mon ventre

et mon épaule le soutient

mon épaule que dore un rayon

à la mesure de ton regard

et de tes lèvres qu'étire l'humidité du lit où tu dors du dernier cri

*

à tes yeux

suspendue la hantise

et le cri de l'oiseau

qui me hante

 

à tes yeux

les hantises des chants d'oiseaux

et le cri qui m'enchaîne au souvenir

 

à tes yeux

les rives rêveuses de l'eau qui dort

et le chant de tes mains

au clapotis de l'eau

 

à tes yeux

l'eau verte de tes seins

dans l'eau de la rivière

et le bras que charge l'eau

sous l'eau de mes regards

 

à tes yeux

le suspens de la chevelure

qui entoure les bras chargés

de l'eau qui hante mes rêves

 

à tes yeux

la croupe humide qui s'ouvre

dans l'eau des rêves

qui la plongent

dans la boue soulevée par les bras

 

à tes yeux

le sexe tendu et la main qui le branle

et l'isole de l'eau de la rivière

de l'eau de ton suspens

*

deux serpents se médusant

dans l'eau des scories

au couchant que dore l'épaule des femmes blanches

blanches et noires

au bord de la rivière

 

deux serpents et un bouc

la lenteur des serpents et l'odeur du bouc

les femmes blanches

blanches et noires

au bord de la rivière

 

deux serpents et un bouc

des femmes

et l'épaule des femmes

dans l'éclat du soleil

et la chaleur maladive sur mon corps

la chaleur atroce de mon corps

 

deux serpents et un bouc

des femmes blanches blanches et noires

et mon corps la chaleur du soleil

la lenteur des corps l'odeur des sexes

et l'eau dans le sable

l'eau que le sable mêle

à l'épaule des femmes

 

deux serpents et un bouc

des femmes qu'épaule le soleil

et que hausse mon corps

les élève sur le bûcher de leurs pieds

dans le sable chaud

du baiser sur les ventres blancs et noirs

de la brûlure qui m'arrache un cri au bord de la rivière

*

à mes doigts ces bagues

le feuillage où je pends

les bracelets à mes bras

la couronne à mes cheveux

les feuilles sur le sol

les feuilles sous mes pieds

la perle qui pend au bout de mon corps

*

o muse la mémoire n'est pas si longue

y meurt de se chanter malgré le temps

je n'ai pas l'œil sous la terre

o muse laisse qu'elle se perde avec la terre

avec le ver qui la compose et l'étire

avec la racine des fleurs plus légères sous mes pas

 

o muse rassérène mon cœur à l'oubli du mémorable

cesse de chanter les heures peintes sur ma langue

ne crie pas si ma bouche innove les baisers du prochain

ne crie pas

laisse les silences avec les heures égarer les cris de ta mémoire

et pleure sur mon épaule

pleure

que je ricane doucement

que je me fonde avec le rire des nouveaux mangeurs

sur mon épaule innove-moi un sourire au cercle de tes yeux

écoute-moi qui ris dans l'eau de ta mémoire

écoute-moi dans les fables

écoute-moi et t'enivre d'écouter ce qui me chante au dehors

laisse-moi te charmer comme le serpent

coule sur moi

o muse

coule avec le ventre de tes jours

coule dans les dents qui te mordent et t'insinuent entre mes bras

et me baise la bouche pour t'éterniser avec les jours

*

le sourire vertical d'une femme la tête sur l'épaule

qui regarde ce qui passe à travers mes yeux

qui regarde et sourit

les visiteurs venus de loin pour déposer ces fleurs sur le ventre des

tombes

le sourire d'une femme au visage inverse

c'est la bouche qui regarde et c'est l'œil qui sourit

l'œil qui verticalise le sourire sur l'épaule où penche la tête

où penche ce qui va tomber du haut d'une épaule éclatante

*

as-tu marché o long marcheur

as-tu marché si c'est noir

au premier temps

de sa blanche apparition

 

elle est apparue entre les arbres

la dormeuse éveillée par le moindre regard

elle est apparue dans le blanc de l'œil

mais c'est noir maintenant

 

as-tu marché

o long marcheur à l'épaule ensoleillée

 

as-tu marché

si c'est noir dans le blanc de son sommeil

*

elle regarde l'enfance

sans y signifier l'enfance

elle regarde et ne parle pas

ne parle pas et ferme les yeux

ferme les yeux et s'endort

rêve-t-elle

ou est-ce la mort qui emporte la femme

 

la femme tordue dans ses linges

 

la femme remontant du lavoir

 

le bas de sa robe est mouillé

*

comme la lettre initiale

à la chute du point

le chant très haut

dans la voix des femmes

au bord de la rivière

 

le chant d'une femme dans sa robe mouillée

les bras d'une femme que l'eau éternise

la femme comme une virgule

entre la rivière et les arbres

 

comme le cri arrêté

au bord de la peur

la femme éternelle dans l'eau

et sa robe dans les arbres

 

l'odeur de sa robe

dans le sang des grands arbres arrêtés

au bord de la rivière

 

la femme nue sur le chemin

qui pleure d'être nue

la femme regardée au passage

du feuillage qui s'y recrée

*

elle n'aura dit que son nom

où je me nomme

et me recrée

plus loin que le cœur qui s'y arrêta

 

son nom est le nom des noms

et tous les noms sont le nom de son nom

sont les noms où je nomme le cœur

et que le cœur recrée

dans l'instance du nom qu'elle aura dit

 

elle n'arrête pas le cœur dans le cœur

mais sa main est un miroir qui change

*

tu es immobile avant de le crier

avant de crier son immobilité

 

tu es immobile et sans un cri

ce cri n'est pas le cri du paysage nu

 

le soleil ni la nuit n'arrachent un cri

au jour des jours qui ne se lève pas

au jour qui dort dans l'eau dormante de ton cri

au jour que n'éveillera pas le plus haut des cris

au sommet de la tour le cri arrête le cri

*

chaque cri que j'arrache

aux heures de la chambre

c'est la moiteur de ces murs

et c'est le cri de mes fenêtres

 

chaque cri me regagne

et déloge tous les cris

sur les murs de ma chambre

sur les murs où j'écris

 

chaque cri est un cri de terreur

chaque cri est un nom

chaque nom est une mort

aux fenêtres de ma chambre

 

ces cris sont le nom que je porte

ces cris sont le nom de ma mort

c'est le burin dans la pierre

et le graveur dans la tombe

*

le vieux pécheur mort dans le sable

des coquillages dans la bouche

des algues dans ses cheveux

l'écume dans ses yeux clos

 

chacun raconta une histoire

en regardant le vieux corps mort

chacun raconta une histoire

du temps ousqu'il était vivant

 

et son chien hululait dans les vagues

et la mer ricana se mêla aux chants

au miel au lait

que le sang absorba

 

et au moment de clore le sable sur la mort

v'là l'vieux qui s'lève

et dit :

« Viens, mon chien, suis-moi

 

on retourne à la maison mon chien

p't'être que la mer m'en voudra pas »

*

rien de nouveau sous le soleil

le vent est toujours le même

qui va de l'est à l'ouest

 

avec le soleil le soleil

son ombre avec d'autres soleils

 

la terre est vieille comme une vieille

les jeunes pousses de l'été ne sont plus

chaque fleur a saigné sous les pas

chaque fleur saignera sur la terre mouillée

sur la terre des déserts

chaque fleur saigne au pas qui l'écrase

chaque pas est le sang d'une fleur

 

le vent toujours le soleil le même

d'autres vents d'autres soleils

les fleurs dans la terre qui ne changera pas

*

il dit je sais mais ne dit pas

 

son ombre est l'ombre du soleil

que parfait le cercle de son œil

 

son œil est hagard dans le soleil

 

il dit tais-toi mais ne tait pas

 

sa lumière est la lumière du soleil

et sa main opiniâtre l'écrit

le caractère écrit qu'il n'a pas tu

 

il dit chante-moi mais n'a pas chanté

o non n'a pas chanté les chants

où je hante

 

il dit souviens-moi

mais ne dit pas la mémoire de l'écrit

même de s'y arrêter

 

il dit

meurs

mais ne meurs pas de la plus belle mort

*

le mal est d'avoir bu les vins de l'acte

de s'être régalé au rêve qui l'exalte

le mal murmure d'avoir mal

le mal est le chant du désespoir

 

qu'est-ce que la santé

pour qui a bu l'eau de ton vin

le feu qui la dévore

la terre qui l'absorbe

et l'air qui l'éparpille

 

le mal est d'avoir recréé son royaume

dans le royaume qui t'appartient

*

je t'aime parce que le corps réclame le corps

parce que le corps réclame l'esprit

parce que l'esprit réclame le corps

parce que l'esprit n'aime que l'esprit

*

l'enfer n'est pas le mal

l'enfer n'est pas un bien

 

c'est le lieu où tu perds

 

l'enfer n'est pas le feu

l'enfer n'est pas le jeu

du bien avec le mal

du mal avec le bien

c'est le lieu où tu gagnes

 

les schizos vont-ils en enfer ?

*

la mort c'est le sommeil

c'est l'insomnie dans le sommeil

la mort est le rêve de la mort

la mort est un assassinat

la mort est belle dans l'assassin

la mort est laide dans le mort

la mort c'est le dormeur

qui s'éveillera avec le jour

la mort c'est le soleil

c'est le cercle parfait de la lumière

la mort est belle dans les yeux

la mort est laide sur les lèvres

*

le poème est le lieu de la dernière écriture

c'est le lieu où tu meurs

c'est le lit de ta mort

 

le poème est l'inachevé

c'est l'acte

contre le rêve qui s'achève

avec la mort de l'écriture

 

le poème est un suspens dans l'écriture

 

le poème est le sang

qui se rencontre quand tu lui tords le cou

 

c'est le bec de l'oiseau

*

tes seins o Nausicaa

 

tes seins sont comme les deux vagues

sur le sable de ma pensée

sont comme les lèvres bleues de la mer

dans la vague qui les ouvre

sont comme les montagnes

dans le creux de l'eau qui écume

dans le creux de l'écume

que dépose la vague sur la vague

et la vague sur le sable

 

tes seins

sont comme les soleils éteints que la mer isole

*

ce corps

est le corps

que je hante

qui me branle

 

ce corps

est le corps

qui m'aima

qui m'aima demain

 

c'est le corps

où je branle

tous les sexes

tous les sexes

*

c'est le cul

où ma bouche te baise

où ma bouche retrouve

les saveurs de ton sexe

 

c'est le cul

que ma bouche a mouillé

où mon sexe se mouille

des moiteurs de ton cri

 

c'est le cul

au mal qui le déchire

au mal qui me compose

où je t'aime

 

c'est le cul

dans le ventre de tes cris

dans le ventre des plaisirs

que tu n'enfanteras pas

*

ne cache pas l'épaule

où ma lèvre se cherche

et compose le bras autour

du cou baisé

 

ne cache pas les seins

où ma lèvre recrée

les cris de mon enfance

dans les parfums de tes cheveux

 

ne cache pas les lèvres de ton ventre

sous mes lèvres où mon ventre

secoue tous les cris de mon cœur

 

ne cache pas tes yeux dans mes yeux

et tes mains dans mes mains

 

ne cache pas les cris de l'esclave

dans les cris de l'éveil

*

je veux ta croupe de marbre o statue

je veux le marbre de ta croupe

je veux m'aboucher avec les pores de ton immobilité

retrouver la sueur dans la patine

dans le musée que tu honores

 

je veux déchirer mon corps

dans les éclats de tous les regards

qui se composent dans la pierre

je veux branler ma queue

dans le trou qui manque à la pierre

*

ses yeux regardent les montagnes

les peaux des animaux sur les rochers

la pluie sur les feux de bivouac

les arbres par-delà la rivière

 

son corps est couché sur le côté

le sang se mêle à son regard

se mêle au sang des animaux

à l'écorce des arbres

au feu que l'eau a noyé

 

son corps est couvert de morsures

les morsures des animaux derrière les arbres

les morsures de la pluie

 

son corps a l'odeur de la rivière

de la terre

et du bois calciné

 

sa main est pleine du sang de son ventre

et de ses membres

 

ses yeux contemplent la fourmi

*

les bagues de terre

sur tes mains

et tes mains

sur mon sexe tendu

 

les bracelets de terre

sur tes bras

et tes bras

dans l'eau dormante

 

les colliers de terre

sur tes seins

et tes seins

sur mes lèvres

 

les couronnes de terre

dans tes cheveux

et tes cheveux

dans mes yeux

 

la ceinture de terre

sur ton ventre

et ton ventre

dans mes mains

 

nos corps ont pénétré

l'eau qui m'entoure

l'eau a mouillé

ton corps impénétrable

*

la femme dans l'eau

ses parures de pierre

ses parures de métal

que le sable a mêlées

 

la femme dans le sable

la femme que le sable

mêle à la pierre

et au métal

 

la femme sur le chemin

la lumière dans les voiles

et l'ombre de ses bijoux

 

les peintures sur sa peau

que rature le bijou

la femme dans la maison

*

les mots sont le temps

que le temps retrouve

après l'avoir perdu

 

le temps que les mots ont aboli

 

les mots sont mots d'amour

 

les mots sont mots de mort

 

les mots ne sont pas le plaisir solitaire

*

je ne chanterai pas le corps et l'eau

 

je ne chanterai pas l'algue et le coquillage

 

je ne chanterai pas le sable et les cheveux

que l'eau mêle au sable à l'algue au coquillage

 

je ne chanterai pas mon corps

que ton œil agace au haut du rocher

 

je ne chanterai pas le sperme sur le rocher

et la langue sur le genou

ni le plaisir que tu te donnes

*

ne t'esseule pas avec moi o dormeuse

n'esseule pas mon insomnie

j'ai retrouvé le sens de mon sommeil

je n'ai pas perdu la raison

 

ne dors pas où je dors

veille où je veille

avec moi o dormeuse

éveille-toi dans l'éveil de nos corps

 

éveille-toi dans le sommeil de mon corps

pourquoi dors-tu o dormeuse

sinon pour me mourir dans ton sommeil

*

branle-moi o branle-moi

o moi qui me déserte

aux formes de la femme

aux formes de mon sexe

 

branle-moi tout le jour

forme-moi à ces formes dans la main

la caresse de ma main sur mon sang

 

branle-moi dans mes rêves

dans les peuples de mes rêves

o moi qui me sépare

o moi que je retrouve

dans la transe de mon corps

branle-moi et aime-moi

*

j'en ai fini avec ton corps

j'en ai fini avec les corps

maintenant je m'achève dans mon corps

 

ne me regarde pas

que mon regard compose mon corps

dans ton corps

 

ne parle pas

j'ai saigné d'avoir baisé

 

ne parle pas

 

je t'aime toujours de m'aimer

*

je t'aime dans moi-même

je t'aime dans ton corps

mon sang se retrouve

où ton corps me retrouve

 

je t'aime dans moi-même

mon sang nomme ton corps

ton corps nomme mon sang

je me branle où tu branles

*

pourquoi saignes-tu

pourquoi le même sang qui me saigne

n'immole pas ton sang

 

o cesse de saigner

 

pourquoi mon sang mouille-t-il mes nuits

pourquoi ton sang mouille-t-il tes jours

pourquoi mon sang est-il plus vivace

pourquoi le sang épuise-t-il ton corps

ne saignes-tu pas du même sang que moi

*

qu'es-tu quand tu parais

 

soutien-gorge ceinture bagues colliers bracelets

 

la pierre et le métal

la pierre dans le métal

le métal comme le caméléon

 

o laisse-moi me parer dans ton armure changeante

o laisse-moi me paraître plus léger

que la chevelure sur les yeux

 

ceinture bagues colliers bracelets la pierre le métal

 

la peau du caméléon

 

o laisse-moi changer

dans les changements où tu parais

laisse-moi

*

je change les peintures

dans le corps qui m'aima

m'aima demain

m'aime toujours du même amour

 

je peins comme le chinois

la lettre dans les yeux

la lettre sur les lèvres

la lettre à même le ventre

 

laisse-moi au corps qui m'aime

m'aima demain

m'aime toujours du même amour

 

je change les peintures

je recrée l'animal dans les paysages du désir

*

je chante le plaisir

le plaisir solitaire

des corps seuls dans le corps

des corps seuls où l'esprit se ressemble

 

je chante le plaisir

au masque de ton corps

au bal de tous les corps

je chante le plaisir solitaire

le plaisir du moi-même

le plaisir du miroir dans le miroir

*

ce ne sont que les moiteurs emmerdées

 

ici

 

ne pense pas y conclure le sort

rien ne se joue qui n'a pas été joué

ce n'est que le jeu des nourritures

ne crois pas m'isoler dans les cris du sol mouillé

ne crois pas arrêter

le vent et la pluie sur le seuil

 

c'est noir

 

c'est immobile dans le sens des secrets

 

ou c'est lent dans la fenêtre qui m'en sépare

où je me branle de tous les mystères

*

la bouche n'a pas résolu

le parler où je jouis

o n'a pas résolu

le rocher dans les vagues

 

la bouche nomme peut-être

un nom sur le rocher

nomme peut-être

le sens de ce qui manque

 

la bouche a perdu

d'avoir prévu les transes

d'avoir prévu le feu qui me dévore

 

le feu des couleurs dans l'eau

qui n'aura pas mouillé la femme sur le rocher

*

j'aime ton corps sur les rochers

les coquillages au pubis

l'algue océane suspendue à tes yeux

 

j'aime le corps

que le rocher secoue

dans la vague

et les débris de la mer

 

j'aime ce corps sur le rocher

le plus haut de la mer

 

j'aime ton corps

dans la chute des rochers

dans la vague sonore

qui l'arrache au regard

*

regarde-moi qui dors

regarde-moi

aux sources des mots

que je n'ai pas dits pour que tu m'aimes davantage

regarde-moi dans mon sommeil

regarde-moi où je m'augmente

et que ton cœur m'innove dans mon cœur

regarde-moi sans éveiller la nuit qui m'entoure

regarde-moi sans t'éveiller

dans le jour qui ne paraîtra pas

*

pourquoi éveilles-tu la nuit pourquoi

pourquoi ne dors-tu que le jour pourquoi

o dormeuse sur les murs

 

n'éveille que le jour si c'est le jour

ne me demande pas de recréer si c'est la nuit

 

pourquoi regardes-tu dans mon regard pourquoi

pourquoi m'éveilles-tu

avec le regard du dehors pourquoi

 

dors o dormeuse

dors toujours du sommeil que je rêve

du sommeil que je dérobe au visage endormi

*

ce que le rêve recommence

périclita avec son esprit

ce que le rêve dit et redit

tous les sommeils

ce que le rêve peuple

de recréer les ressemblances

lui sera arraché

et il mourra sans le secours des libations

 

son corps peut pourrir

 

l'aviron peut tomber

 

les oiseaux s'en aller

 

le rêve ne pardonnera pas

*

ton nom est mort avec l'infortune

avec la chute du haut de la tour

avec le vin

 

ton nom est mort

avec les os brisés au pied de la tour

avec le recul

loin de la déesse aux yeux de nacre

 

ton nom refermé sur le nom de l'oubli

n'oubliera pas le nom de l'île

le nom à venir

*

mère des pardons et des oublis

pardonne et oublie soit la mère

 

o mère soit la mère qu'on esseule

soit la mère

dans les filles qu'on chatouille et qu'on rie

 

mère des vertiges et des chutes

enivre-moi

balance-moi du haut de la tour

recueille-moi dans le ventre de tes filles

*

je suis le corps

tu es le corps

je suis la croix

les pyramides dans la croix

 

tu es le svastika

au cercle des pyramides

je suis le sacré

tu es la mère

 

nos corps sont filles de mémoire

*

ton nom a élu le poète dans les poètes

ton nom a nommé le poète dans la poésie

ton nom a chanté le poème dans l'écriture

j'ai retrouvé le nom des noms dans les noms

*

mon sang est le sang des élus

est le sang de qui élira

j'ai élu le sang des sangs

le sang qui a coulé au svastika

 

mon sang est le sang de la femme

impure dans le sang

c'est le sang d'une femme

dans le cri de toutes les femmes

*

mon nom est à venir

mon nom n'est pas venu

le temps de mon nom est à venir avec mon sang

le temps de mon nom n'est pas venu

et je saigne

le nom viendra avec mon nom

car j'étais au commencement

mon nom n'est pas venu

mon nom n'a pas fini de venir

*

j'ai bu les larmes de ton sang

aux yeux de ton nom

j'ai bu le sang

dans les larmes sur tes lèvres

 

mon cœur est un désert

tu es l'eau avant ma mort

je suis le sable et tu es l'eau

 

o ne cesse de pleurer

pleure au mal qui me saigne

pleure au sang que je bois

*

je t'aime dans la sœur

que je n'ai pas connue

je t'aime où je connais

le cœur d'une sœur

 

je t'aime dans la sœur

que le père a baisée

dans le lit de la mère

 

ne rie pas si tu as peur

 

o sœur de ma sœur ne rie pas

si mon père est l'enfant

qui sépare mes rêves de ton sexe plus beau

dans les mains de la mère

 

je t'aime comme j'aime la mère

*

mon lit pue comme mon corps

mon lit pue avec l'insecte sur mon corps

mon lit pue et m'écrase

mon lit me pèse avec ce qui pèse

mon lit régale les masques sur les visages

mon lit recule dans les visages

au seuil de ma porte

 

o laisse-moi puer avec l'insecte

que j'odore tes chants

de toutes les puanteurs de ma solitude

*

est-ce la statue de nos dieux

que la pierre rassemble

est-ce la colonne

où les hauts se composent

 

mon corps n'a pas pénétré

l'épaule tragique de mes travaux

car les dieux ne bougent plus

o pourquoi ces voiles

dans la transparence de mon corps

 

pourquoi ce genou dans la pierre

lève les yeux regarde-moi

je suis nu et je bande

*

je module

je tonule

je prolonge

j'écarte

 

j'ai modulé tes yeux

aux modes de mes chants

 

j'ai tonulé la couleur de ta peau

aux couleurs de mes yeux

 

j'ai prolongé mes lèvres

au rire de mes lèvres

 

o j'écarte tes cuisses dans mes épaules

pour mouiller les saveurs de ton sexe

à l'eau de mes chants

à l'eau de ma durée

à l'eau de ma peur

*

quels sont les cris que je recrie

à peine le soleil

non

le soleil n'est pas

mon sexe est rouge

et je dis ou redis les derniers mots

non

ne t'éveille pas

le soleil sera peut-être mais pas maintenant

je sors d'un cri que la nuit absorbe

*

la ceinture que je dénoue

au corps

au sommeil que le corps revêt

ce n'est pas dans ce cri que je m'épuise

que j'épuise les derniers cris du sommeil

 

ce n'est pas au nœud qui me dénoue o ceinture

que je recrée le cri dans la nuit

la nuit

ou le soleil dans la nuit

ce n'est pas où je crie

que mes lèvres ont remué

 

c'est peut-être ici au pivot de la chambre

aux quatre murs entre les murs

*

ton corps est un marbre

tes voiles le même marbre

et ma main est un marbre

dans le burin et le marteau

et dans l'œil qui les garde

 

ton corps est un marbre

sur la terre entre les arbres

la haute grille y rature

des mots toujours les mêmes

les mêmes sur les noms où le cœur est un royaume

*

mes lèvres sur les seins

que la pierre ne discerne pas

mes lèvres ont joué la patine

mes lèvres sur les lèvres

où la pierre ne s'arrête pas

mes lèvres sont sous terre

mes lèvres et le vent qui les secoue

mes lèvres ont elles défilé

dans les jardins où je renais d'être de pierre

*

je mouille les cris d'une morte

du temps de son cri

je suis la pluie

même à la fenêtre

où rien n'est rien

où rien n'est plus

je crie dans la morte

dans la terre mouillée qui la sépare

comme la pluie comme le vent dans la pluie

*

pourquoi le cri des oiseaux sur la maison

n'est-il pas plus léger

 

pourquoi la mort des oiseaux

est-elle si légère dans le jardin

 

pourquoi es-tu si tranquille

dans la fleur que j'ai composée

dans la chute des oiseaux qui aflore mes mots

*

il dériva comme l'algue qui se méduse

son nom n'est pas écrit

le regard est-il léger

de s'aboucher avec son nom

les cris sont-ils proches

de déserter l'île dans le royaume

il n'est pas sans retour

le reste est l'immobilité et le pas qui le cherche

le pas et le pas dans le sable et le sable

*

les mots que la mort arrache

ou le silence et la mort inattendue

l'attente de la mort sans un mot pour qui aime

les jeux de l'amante sur ses seins dorés

et les mots dans les dents de qui mourra

sans ressembler à ses jeux de mains

*

tes seins sont la fleur des châtaigniers

 

tes seins ont l'odeur de la fleur des châtaigniers

 

tes seins sont plus doux de me ressembler

d'être l'eau qui ne mouille pas

et s'épuise dans mon inépuisable

 

tes seins sont les châtaignes

où je déchire mon odeur de foutre

*

je baise tes vieux seins

je les baise d'amour

o mère de mes mères

je les baise d'aimer

 

je baise le lait

de toutes les libations

aux corps perdus

et jamais retrouvés

 

je suis la morsure

de la pucelle que le chaudron réclame

je mords dans le suspens atroce

des remèdes contre l'angoisse

*

non pas la peur de la mort

la lassitude

et les regrets l'appelleront tout haut

lorsque le moment sera venu

 

non pas l'usure

ni l'usure des corps

ni celle du langage des corps

mais le déclin

le déclin qui ne rouille pas

le déclin dans l'édifice

que le temps ne bousculera pas

le déclin non dans les corps

ni le langage des corps

le déclin dans la volonté de puissance oui

*

pourquoi le repos et la longue vie

 

pourquoi le travail et la vie éternelle

 

pourquoi la longue vie et le déclin du pouvoir

 

pourquoi la vie éternelle et le pouvoir dans le vide

 

pourquoi le déclin et pourquoi le vide parfait

*

les pleurs salés des archipels aux morts dansants

dans le dernier éclat

de la pleine lune

à la mesure des vagues dans les yeux des esclaves

nues autour du cratère

où tu enivres la dernière amante

« bois, ceci est le vin de mon père

le vin des hommes

le vin des frères de mon père »

*

pourquoi ne bois-tu pas maintenant

le vin qui la déserte

 

pourquoi ne pas baiser

la bouche que la mort étire

et rassérène

 

pourquoi ce sel sur les lèvres

 

pourquoi ces coquillages

*

comme un feu de joie

doublant le songe vert qui l'occulte

les fleurs sous la mer inaugurent

la race des seigneurs

 

et dans ces algues mémorables

que balancent les paroles de coquillages

le visage de celui

qui retourne à la terre

 

je vois les quatre chemins

où le sang colore les cités

les continents et les îles

que la vague suspend à son écume

*

le soleil et la lune

éclairent les baisers du roi à la reine

sous les toits tendus de la cité où tu dors

dormeuse sanglante

 

le soleil et la lune

la lumière du jour et de la nuit

le sang qui dort

ce qui n'existe pas dans les murs ensommeillés

 

le soleil et la lune

éclairent les baisers du roi à la reine

éclairent le roi et son sommeil

éclairent la reine endormie

dans un vaste linceul

au bond de toutes les lumières du sommeil

 

 

l'oiseau ne dort plus

et le crabe ensable

les gloires de l'idée

 

sur les rochers

j'ai élu le pivot

 

j'ai élu chaque pôle de toute instance

 

avec la nuit

j'ai chanté les dynasties

l'oiseau ne s'éveillera pas

et le crabe peut dormir

dans le cercle de sable

qui entoure les délires de l'idée

*

le baiser de la lumière avec les morts

compose le bouquet de la nuit et du jour

 

j'ai chanté les belles chansons

des asiles et des hôpitaux

mais je n'ai pas chanté le cœur des asiles

ni le cœur des hôpitaux

 

la lumière se fond avec la lumière

qu'éclairent les morts

 

la nuit est une fleur le jour est un bouquet

je n'ai pas chanté

le zythum des asiles et des hôpitaux

les jours l'un après l'autre

au flanc de la vieille tour

sur le bord des rivières

 

o les jours l'un après l'autre

où la rivière borde une tour

dont la pierre saigne

 

o saigne avec les heures noires

que le cœur ne distance pas

 

au flanc de la vieille tour

la cité honore ses pendus

saigne avec les heures noires

avec les heures

que la nuit peint sur le bord des rivières

le long des tours de pendus

*

les distances dans le miroir

où celui qui marche sur les fleurs parle

des remparts de la ville

de leur histoire et de leur utilité

de ses morts

et de ses sentinelles

dans le miroir

le regard sur les fleurs

*

le passage des arbres nus

sous la pierre

dans la bobèche

de ce qui décline avec la mort

 

les arbres nus sous la pierre

au passage des morts

qui ont décliné

avec l'usure des vivants

 

la pierre éclairée

sous les arbres qu'un mort pèse

dans la mémoire de ce qui dérive

et dit : « aime-moi » ;

la bobèche sur le déclin

*

un prince s'est-il couché

dans le sable blanc

a-t-il défilé

dans les coquillages l'entourant

que raturent ou écrivent les rames

les palmes de l'arbre

 

sur les yeux et le ventre indolore

 

le vin s'interpose

entre le visage de la déesse

et les transes du vers

du vers recomposé pour la forme

pour que la forme se reforme

et s'infirme d'un membre

et l'use l'use et y croît

 

aux transes d'un ver

tous les animaux ont regagné leurs gîtes

*

j'ai mangé mon pain en paix

mon pain en paix

et la paix dans le pain

mangé dans l'heure sans suite

ou sans le sens

que le pain manque

d'énumérer

 

j'ai mangé le sel de mon pain

*

les saisons couchent ce qui reste

le couchent avec les fleurs

sur le lit au-delà du chant

au-delà du chant

au-delà des fleurs

et plus loin encore

au-delà du lit qu'on pare d'une saison

et d'une autre

d'une autre qui porte le même nom

la sœur des saisons

toujours la même

et toujours sœur

qu'on ne nomme pas dans le grand lit

où dorment plus d'un amour

*

la femme aux cheveux défaits

ne lit plus le livre

ne lit plus le livre inachevé

ne lit plus

l'inachèvement de tous les livres

de tous les livres

et de toutes les dédicaces

 

et son apparition secoue des vols éparpillés

dans le lit inachevé

le lit où s'avotive le discours délabré des poètes

la femme à la chevelure défaite

et composée d'arbres nus

à la lumière des fonds de la bobèche

et de l'ennui de tous les jours

*

le balcon sous la fenêtre

selon le berger qui la garde

isole des heurts de pleurs

délavés par le flot

 

recomposé lentement

lentement joué dans les flots

qui la délavent sur la vague

la chambre dans la chambre est l'herbe du soleil

*

je chante très haut

la robe perlée d'une catin

la robe perlée d'une catin

aux yeux pers qui me hantent

 

je chante les yeux pers

dans la robe perlée d'une catin

la catin qui me hante

*

les jardins dans les eaux

que tu entoures de tes bras

sont dorés comme le blé

que la déesse a brûlé

comme le blé de la chair

qui se refuse de brûler

dans la chair qui brûlera

*

la grille du verger rature

l'entrée de tes fruits

la grille du verger

n'écrit pas le sucre de tes fruits

 

la grille du verger

au passage de l'habitante

la grille du verger

dans les pas de la passante

 

ouvre le métal dans l'herbe

et se referme sur l'or de ses pas

sur l'or que ses pas ont pénétré

sans s'y arrêter

 

la grille du verger où l'herbe est calcinée

*

l'hyène ricane dans le sommeil de l'oiseau

 

l'hyène ricane dans l'ombre des arbres

qui peuplent le sommeil de l'oiseau

 

l'oiseau sommeille charmé d'entendre qu'on rie

qu'on peuple ses rêves des arbres les plus beaux

et la mort du poète signe une lettre sur le mur

*

où es-tu cintas

où caches-tu ton secret

mais tu n'as pas signé la mort cintas

et tu n'as pas élu la pauvreté cintas

 

où caches-tu les secrets

que tu emportes dans la mort

où caches-tu le corps

qui dérive avec ta pauvreté

 

qu'il vienne o qu'il vienne

le moment de te dire

que je meurs et dérive

qu'il vienne o m'emporte

 

l'espace de te dire

que j'en ai fini avec la vie

à cause de la mort

 

m'emporte o me déchaîne

et signe au bas de moi-même

*

les sarments de ta vigne

o belle enchanteresse

dans le feu des bûchers

pour parfumer les morts

pour parfumer la mort

qui brûle tous les charmes répandus

 

et brûle avec l'heure prochaine des ruines

brûle avec le vin de ton corps

sur les bûchers de la ville

brûle avec toutes les putains

qu'embaument les sarments

dont je renais plus savant

*

le langage des eaux flore l'herbe

le long de la montagne

qui verse ses assassins

ses femmes d'assassins

ses enfants d'assassins

ses familles et ses sexes

 

le long de la montagne

l'herbe en fleur sous l'eau qui parle

*

près du bassin où tu nages dorée

j'ai ri avec les fous du roi

avec les jongleurs

avec les dames sans merci

avec le héros du roman

 

j'ai ri peut-être avec la reine

seul avec elle j'ai ri

en écoutant l'eau remuée de ton corps

 

j'ai ri avec diverses putains sans le sou

près du bassin où tu nages dorée

j'ai ri avec les devins les médecins

j'ai ri avec l'or des philosophes

j'ai ri peut-être avec la reine

 

seul avec elle ou avec une putain

j'ai ri de toutes mes chaudes-pisses

*

le serpent blanc a le sourire des aurores

les clés le long des fleuves où elle nage

et l'aile légendaire des vieux refrains

ce n'est que le regret et c'est le déclin

 

c'est le déclin de toutes les forces vives

qui ont animé les neiges

les neiges et le plus haut des arbres tombés

après des heures de marche

des heures sans les jours et des jours sans sommeil

*

le vent au mur

sur les vieux gradins

aux quatre chemins

tient l'oiseau dans ses mains

 

aux quatre chemins

reluque l'oiseau dans ses mains

baise l'oiseau dans une main

dans l'autre le rebaise et rebaise encore

 

le vent au mur sur les vieux gradins

au mur de la maison

les gradins dans la chambre

et la chambre nue

tous les cris de l'oiseau

que peut-être on agonise pas loin

*

au moins le regard

qui fume encore

o laisse qu'il se perde

proche dans ces murs

où le temps résume

le temps et la terre

 

ce n'est qu'une poignée de terre

de terre

et de temps

de temps que le regard isole

que le regard compose

au gré de ce qui meurt

 

ce qui meurt meurt

d'aimer le mourant

le mourant et la mort

qui l'entoure

et l'emporte

*

ce n'est qu'une des dents du vieux dragon

d'un dragon qui périclita

avec le capital des vieux joueurs d'échec

des vieux joueurs d'échec et de leurs femmes

 

les femmes nues

nues et seules

seules et défaites

 

jouant au jeu des divers capitaux engagés

dans l'espoir

dans l'espoir et les rêves que l'espoir déroute

 

ce n'est qu'une dent contre la cité

le paysage nu des stigmates de la nuit

de la nuit et des femmes coiffant

coiffant

de longues chevelures dans le jeu inachevées

*

mais peut-être n'est-ce que le regret

 

l'est mort

l'est mort

le fils

pendant que l'père

y f'sait la guerre

 

l'est mort

tout mort

le fils

pendant que l'pè-ère

y f'sait la guè-ère

 

il te reste Sodome dans ton brûlant anus

*

j'ai jeté les cendres

sur la maison

où j'ai vécu

naguère

 

les cendres de qui mourra

mourra d'en avoir trop dit

trop dit

 

et j'ai profané les bûchers sacrés

sacrés comme les églises

sacrés comme les tours des églises

et les ailes des églises

dans l'herbe dans l'herbe de ce qui nous sépare

*

ce n'est que le regret

le regret doucement

la bobèche ancrée au cœur

qui l'a soutenu

 

le corridor où le lézard m'a présenté

m'a présenté l'arable et le divin

la rivière a hurlé dans la dernière stèle

*

et le fils de la vigne a répondu les deux cris

 

et la solde du roi des lézards est au laminoir

est au laminoir

 

o toi porteur du présent

porteur des temps de temps à venir

aux portes du patio

aux portes du cri que j'ai crié là-bas

*

qu'est-ce qui est plus joli que la poésie

 

c'est la mort

 

qu'est-ce qui est plus joli que la mort

 

c'est le diable

 

qu'est-ce qui est plus joli que le diable

 

c'est l'amour

 

qu'est-ce qui est plus joli que l'amour

 

c'est la mort

 

qu'est-ce qui est plus joli que ce qui est joli

*

ce qui dort

la mort

 

ce qui vit

les rêves

non le rêve les rêves

 

ce qui meurt

le sommeil

pas les sommeils

 

ce qui naît

la poésie

non les poèmes

la poésie

 

ce qui pense

l'amour

pas les femmes

l'amour

 

ce qui use

la maladie

pas le mal

la maladie

 

ce qui s'achève

l'esprit

les esprits

*

mon rire

c'est le signe que je meurs

que tu mourras

peut-être pas

 

c'est le signe

des pleurs de la veuve

c'est le signe de ton éternité dans le malheur

*

la mort a-t-elle défilé dans vos yeux

 

la mort a-t-elle défilé dans vos yeux éteints

 

la mort est laide

et tu aimes la laideur des filles

 

ça c'est le sort

 

la mort est belle

et tu aimes la beauté des filles

 

la mort a-t-elle défilé

dans les yeux de toutes les filles

 

la mort dans mes yeux

que tu sois la plus belle

ou plus laide que le sort

*

la lumière se joue des tours

avec des pendus pour ponctuer le ciel

 

tout ce spectre est visible

comme qui dirait cintas

c'est-à-dire moi-même

 

et je me suis senti soudain très seul et désespéré

l'odeur des algues même ne m'extrait pas de la mer où je plonge

 

je chante le soi-même...

 

sûr que les mots vont me manquer

mais qui s'en apercevra

 

tout ce spectre est visible in-té-gra-le-ment

 

et ce spectre n'est pas un revenant de l'au-delà

les bras chargés des paquets d'algues

où la mer recommence

où elle change

le métal est épuisable

par abus de pouvoir sur la nature

*

ma chanson s'achève en chanson

 

j'ai bien cru que cela m'arrivait

quand j'ai senti la première rime

 

avec les trous que la vie a creusés

dans la terre de ma raison

et je redescends

 

est-ce que ça rime à quelque chose de redescendre

 

est-ce que ça chante dans tes cendres

 

dis-moi l'aïeule est-ce que je rime

*

à leur corps d'oiseaux de passage

 

à leur cœur d'oiseaux disparus

 

à leur ventre d'oiseaux venus me saluer

 

j'ouvre la porte toute grande

et je me repais de leur chair

*

je veux bien

que la vie se résume

à quelques mots

sur une tombe

 

mais je ne veux pas

qu'elle se résume

aux mêmes mots

pour tout le monde

 

alors je cherche la différence

ce que j'ajoute à ton nom

pour me retrouver

le génie que je recommence

 

le génie des poètes

qui n'ont pas tout à fait renoncé

à dire la vérité

en chanson ou en tête-à-tête

*

ma mort est sans importance

 

une autre mort m'a fait beaucoup plus mal

parce qu'elle justifiait la mienne

et que je n'ai aucune envie de mourir

 

ma mort n'a pas l'importance

que j'aurais voulu lui donner

*

alléluia je n'ai pas connu la vieillesse

 

alléluia je n'ai pas connu la guerre

 

alléluia je n'ai pas connu l'infirmité

 

alléluia je n'ai pas connu la maladie

 

— tu es morte comme meurent les arbres : foudroyée

*

les premières pousses de l'été

dorent ma fenêtre

dorent les murs sans voix

dorent les promenades

autour du vieux bassin de pierre

où nage une algue

rouge de mon sang

rouge de mon regard rouge

de mes mains ensanglantées

 

les premières pousses de l'été

comme l'herbe dans le ventre de la dormeuse

comme l'herbe dans le ventre de ma pipe

dans le ventre de ma fenêtre humide

au regard qui la pénètre encore

*

mon cri chante les corps

les corps ensommeillés

dans la poignée de terre

sonnant le bois vert du rêve

 

mon cri chante les corps

les corps immobiles

où s'agite le crâne

des herbes moites du rêve

 

mon cri se chante au-delà

de ces corps parmi les corps

au-delà de ces corps

parmi les corps sonnant le bois

 

ceci n'est qu'une poignée de terre

ce n'est que le suspens des chants

qu'on bouscule

dans la danse

*

sur le miroir sans titre

des fulgurations du TAO

le Caractère Écrit

qui nomme les clés de chaque reflet

 

le langage du reflet au visage qui le contemple

 

le visage immobile que l'œil éternise

*

l'eau de ton nom hydrifie

les fenêtres de la maison qui rit

 

la maison rit

doucement échevelée

dans l'eau qui la sépare du dehors

 

l'eau de ton nom est le nom de chaque branche

à la rayure de mes regards

au dehors des fenêtres de la maison


 

 

Chant de désespoir avec les instruments de la douleur

o toi la tour

toi la plus haute

ressemble-moi

au plus haut de moi

ressemble-moi dans mon image

o soit la mort du haut de la tour

ressemble-moi dans mon cœur

ressemble-moi du haut de ta chute

image-moi un cœur

plus haut que la couronne de pierre

plus haut que le vin qui me perd

plus haut que la plus haute libation

o toi la tour

toi le sommet

o toi le dernier voyage

*

maintenant le soleil

qui s'arrache les cheveux sur la montagne

et les champs de blé violets

où crève le poète qui a chanté

et la maison qu'enferme la folie

au cœur de la saison

que ne chantera plus

la métamorphose d'Ovide en oiseau de proie

*

le premier mot que le chant signe en ballade

un point d'orgue au long imprévu de son sens

l'ordre installé contre toute attente

las d'avoir redit quelle double vue la fonde

*

la mort où s'achève la transe

en collier surprise d'y rire peut-être nue

en raison d'une attente à la dérive

pense à l'équerre de sa folie

 

o nuit n'espère que la mort

un temps d'y rasséréner

au moins la mort au bout du sort

n'espère que la mort

en nuit changeant ses parures d'été

peut-être nue si c'est l'ennui

si tu dors toutefois

n'espère que la mort

danse s'il peut te ressembler

o danse au-delà de la mort

si le feu ne peut me hanter

*

le temps est long dans la raison

le temps est long dans la chanson

le jour épuise tous les soleils

o mon sommeil tous mes deuils

tant de haine où va l'amour

qui va chantant comme l'œil

*

je suis accusé à tort

d'avoir bleui les rouges du couchant

 

là le spectacle des diverses rencontres

sur l'herbe sucrée de ton ventre

 

rends-moi ma lyre et mon tambour

 

le temps récite un chapelet de maisons isolées

dans la forêt des mensonges de la science

*

o chienne sacrée

je n'ai bu que le vin

de la lointaine reconnaissance du savoir

je n'ai bu que le vin

des pénétrances lointaines comme naguère

comme naguère sur le bord de toutes les routes

où je me limite à regret à regret

*

contre-champ du sophisme

peut-être qu'un retour

peut-être qu'un regard

mais toute libation est contraire aux rituels

 

ce n'est pas une question d'ordre

ce n'est pas une excuse au manque de sang

ce n'est que l'ombre vive

et la fraîcheur reposante de l'ombre

 

ce n'est que le visage obscène

d'un coin de rue à l'ombre des églises

ce n'est qu'un instant

dans l'instant de la perdre

 

et la fille aux cheveux de colonnes

qui se donne pour pas un rond

pas un regret

qui se donne de ne pas donner

 

pauvre d'un corps doré blanc

que le soleil a composé

dans l'ombre la plus insignifiante

entre les colonnes de tous les promontoires

contrechamp : le ticket qui explosa

*

dis-moi tous les secrets

de la verte pucelle exhalée

dis-moi toutes les multitudes

dis-moi tous les retours de la femme

aux yeux d'écriture chinoise

dis-moi la femme où je resplendis

plus beau de paraître le rêve

dis-moi les fêtes de la femme

*

peut-être les voyages

au bout de la raison

avec pour lune mentale

quelque chose de plus mérité

que les morts dans la guerre

 

au bout de la raison

peut-être avec des peuples

relevés de la pourriture

où la vie nous conçoit

 

mais les histoires de l'homme au bordel

ne sont pas délectables

si ne les rature d'un coup de son ongle

la femme couchée dans le lit de l'attente

 

qui dit oui sur un coup de tête

et la raison aux fulgurations du caractère écrit

à moins que ne s'écartant

de la ligne de conduite d'abord envisagée

 

il ne conçoive à la fin

que le cri et la mort

peut-être repeupler

*

les étoiles dans l'eau

l'arbre près de la maison

mon épaule a joué avec l'ombre des visiteurs

l'ombre pantelle où la lumière danse

 

qui peut vous avoir fait ce récit infidèle

o vipère sommeillante

*

a joué l'eau dormante

où je noie le passage d'une habitante

de la main à mes yeux

peut-être le temps d'autres oiseaux

i.p. le plus secret

d'autres saisons dans les grimoires

d'autres temps que le temps

non faut le laisser brûle-le

*

notre civilisation est celle de l'espace

le temps ne s'y retrouvera pas

le temps n'est pas au bout de l'espace

n'a pas la place dans le temps

notre civilisation est un repère dans le temps

notre civilisation est le temps d'un repère

c'est le vertige de nos corps dans la mort

dans la mort la plus belle ou la plus laide

selon l'espace du moment

le temps n'est pas au bout de l'espace

le temps a-t-il nommé des voyageurs

*

savoir trop ce n'est pas tout savoir

mais c'est quand même trop

ça durera tant que vous serez contre nous

le temps est passé de savoir mais pas tout

ce temps est passé mais pas le nôtre

on recommencera

comme le vent

comme la mer

jamais comme le soleil

*

et plus je m'éloigne de toi

plus s'éloigne l'art

plus s'éloigne l'espoir

 

je m'éloigne même si tu m'aimes

même si je t'aime

je m'éloigne quand même

ton corps est le plus beau des corps

 

je suis loin

maintenant et demain

et tu ne pleures pas

parce que tu me possèdes

 

et si je te possède

ton corps est le plus beau décor

o berce-nous dans ton silence

d'algue rabattue sur le caquet des morts

*

mon chant est le chant

que ne chantera pas

que ne chantera pas ton chant

ton chant est le chant que je chanterai

que je chanterai sans toi

sans toi nos chants sont l'heure

de me taire à jamais

de me taire à jamais et de t'aimer

*

le cercle de la lumière

et de l'ombre

la limite entre l'ombre

et la lumière

 

le point de rencontre

de l'ombre et de la lumière

dans le corps éclairé

qui absorbe son ombre

 

l'espace infini d'un cercle

où l'ombre parfait la lumière

la limite des cercles

dans l'ombre et la lumière

 

la métamorphose des noms parfaits

dans l'imperfection soumis au soleil

*

pouah

mon existence est pourrie par tous les dialogues

ne te vexe pas

c'est une question de jours d'heures peut-être

bon sang

je ne m'imaginais pas si près de la mort

j'étais

à deux doigts... quand j'y pense... merde

quel frisson

et maintenant c'est toi qui va mourir

toi

tu mourras très certainement

dans les jours prochains

d'ici

la fin de la semaine... la fin de la semaine

la mort ne te pardonnera pas

ça conclut que nous n'avons pas de chance

ou alors

l'esprit demande plus de lenteur

trop d'jeunesse chérie

v'là c'qui nous a tués

pas assez vieux pour une bonne descente aux enfers

tu seras morte

comme une feuille au milieu des flammes

je vais me régaler de ta mort

au festin qui t'accompagne dans la tombe

doucement

on ne peut pas gagner l'enfer

si on n'a pas un peu de plomb dans la tête

crénom

faut en avoir reçu dans l'aile

*

le pain et le vin conjuguent

le manger et le boire

non la faim ni la soif

 

il chantera le sol

en souvenir de ce frugal repas

il se souviendra que son effort n'aura pas été vain

il t'aimera toujours

*

et il l'envoya paître avec le reste du troupeau

symbolisé dans son esprit

par le diagramme cos-mo-go-ni-que

des terres de l'est

car il connaît le degré de sa vertu

*

peut-être que tu auras fini de l'ouvrir

peut-être que tu n'auras plus rien à dire

des fois que les mots te manqueraient

des fois qu'il n'y aurait plus personne pour t'écouter

et tu aurais fini

avec les autres de ton espèce là-bas

où ce n'est pas un bordel

mais pas bien loin de l'être

*

le vide n'est-il pas dans l'être

comme l'être naît du vide

ne crois pas que les dieux

ont élu le langage entre les mots

 

mais le vide n'est parfait

que dans l'imparfait de l'être

les dieux n'ont pas le langage

pour le dire et s'en régaler

 

non, le vide est vide de sens

comme l'être n'est que d'être vide

le vide se rassemble où l'être se sépare

la limite n'est pas un nom

je sais, les dieux ont élu les dieux

*

alors c'est un dieu nu

bâti pour l'amour

qui franchit le gué de l'Isménos

et toute la bataille

se déroula aux portes de la ville

comme ça se faisait dans l'temps

dans l'temps

mais les rois n'ont pas droit à l'amour

dit le devin

en m'offrant le tabac de la réconciliation

au bord de Dirké

quand Dirké est plus blonde que le blé

*

qu'il chante jolie bedondaine

et rechante mé si ça lui plaît

 

et aux remparts

il n'y avait que les culs des putains au soleil

aux portes de Sodome

 

et les prêtres se sont amenés

avec un gros volume d'encens

et toute la gloire d'un peuple étouffée

je dis : étouffée

à cause d'un ignorant qui n'avait pas lu la bible

*

si dieu le veut bien

on ira faire un tour

on ira de ce côté mon canard

 

si dieu le veut pas

on restera assis

on attendra que ça vienne

à la Donne mon canard

 

on restera assis

à se regarder dans les yeux

mes yeux dans tes yeux

peut-êt'qu'on y verra mieux

 

on attendra

le vent

le soleil

et la nuit

 

on pourra causer

en attendant que ça vienne

pas longtemps

pas longtemps

 

juste le temps de se dire

quelques mots pour s'aimer

quelques regards pour s'oublier

*

aux délices d'une croupe

les diables sodomisant

leurs sexes déchirant

 

aux délices d'une croupe

les chaudrons de la mère

*

les livres d'école

sont des démonstrations de puissance

 

les livres personnels

même si la tenue littéraire

n'y est pas toujours égale

sont des démonstrations d'existence

 

entre le poète d'école

et le poète seul

il y a toute la différence

du prince à la nature

 

le prince meurt cependant

parce que c'est naturel de mourir

 

la nature règne parce que mystère

*

je déteste ta maladie

parce qu'elle me ressemble

 

l'idéal ne s'écrit

qu'à travers l'esthétique

 

choisir la forme

 

l'esthétique au bout

joue un rôle de référence

 

un bon dictionnaire

à la portée de la main

*

marine comme l'algue

reposant sur le creux

de tes reins

 

aussi blême

qu'un heurt de marée

où se perd plus

d'un songe de revenir

dans ces lieux dormants

 

la croupe larg'ouverte

à toute sorte de passions

dont Sodome est la moindre

*

seule esseule

un seul soupir

dans la muette feuillée

 

si le mot nu ment

en telles de ses déclivités de sens

 

abrupte

selon ses formes cachées

avec la marée

qui ne redescendra pas

 

heurtera le pavé de tes murailles

où le rêve est un pleur de sel

aux yeux qui le contemplent

dans son mystère orphique

*

la mesure dans le langage

atteindre cette simplicité de trait

cette simplicité d'instant

 

et l'idée s'y crée un langage nouveau

un langage en forme de femme

une femme en forme de métamorphose

une métamorphose en forme de forme

 

à moins d'obscurcir la langue

que ce soit volontaire ou non

jamais par pudeur

simplement le manque de temps

un bon dictionnaire la lecture qui se refuse

*

au coup de feu qui l'arrête

au coup de feu qui recule

l'infortune et le désespoir

 

ou alors

ce n'est pas le temps de se remémorer

chaque évènement

dans la limite de la métamorphose

 

converse avec d'autres

qui l'écoutent

plus qu'ils ne proposent

 

converse sans y amener

le véritable sujet

qui le dénoue dans sa place

dans l'espace

*

émane au moins

de cette incertitude

le rire de la fille désenchantée

aux boucles perses

qui me dérobe peut-être le cœur

mais pas l'esprit

comme un sommet rêvé

au plus haut point de l'amour

et du deuil

 

ne rie pas de ce bloc seul qu'on tait

*

le blanc serpent des évènements

peut-être le jour

peut-être la nuit

s'éveillera-t-il d'un mauvais rêve

comme d'un mauvais pas on se tire

 

ce n'est pas un royaume

ni la cité aux blanches portes

ni le promontoire semé

 

infortune o infortune

comme le serpent blanc

à l'aurore de demain

*

longue vie à toi

vigne de mes pères

mes fils y boiront longtemps

mais je ne mourrai pas

d'avoir trop bu

ni d'avoir bu trop longtemps

 

dieu que le ciel est proche vu d'ici

je peux voler les étoiles d'un regard

comme c'est facile de s'enivrer comme c'est facile

 

le temps ne m'arrêtera pas aussi haut

ni le temps

ni le désespoir

o vertige

 

je peux les voir baiser dans leur lumière

 

et pfffuit les années ont passé

et ma v'là perché sur c'te putain de tour

à m'demander comment j'ai fait

pour monter aussi haut

 

o toi la déesse aux yeux pers

tes yeux ont-ils ferlé avec la vague

qui les couronne de cet or

que le jour couche

 

o déesse au sein de nacre

comme une algue qui m'épuise

à pleurer d'amères larmes

tes yeux sont-ils plus beaux

que la nuit qui les ouvre

 

le vin m'est monté à la tête je crois

en considérant le jour qui se lève

j'ai pas vu passer la nuit

 

je peux les voir qui dorment doucement

 

je peux te voir

dans l'onde que je promeus

au-delà des rochers

 

je peux voir la vague

et l'algue se rasséréner

dans le coquillage qui l'a élue

 

le premier rayon de soleil m'a élue pour longtemps

*

écrire comme un noble métier à seule fin de charmer

 

écrire ce qu'un recueil ne peut déserter sans ennui

 

écrire au moins le temps d'y revenir

 

écrire où l'écriture change par exemple

*

soliste obstiné

que le cœur change

en statue de sel

ou l'esprit

 

selon les coïncidences

du jour et du jour

la nuit surtout

 

où dormir sans repos

— hanté

d'avoir regardé

la nuit et la nuit

*

doigts de la main

et le dernier lendemain rassérène qui ?

 

tu n'es que la rosée de toi-même

dans l'enfance lointaine

 

et le jour suivant se remémore

et s'ajoute par une intense succession de cris

et de silences

 

notre force est dans l'inachèvement

*

de peur d'effrayer

un couple d'oiseaux dans la neige

sur les branches de l'arbre le plus isolé

dans un parc conçu à cet effet

 

saisis-tu au moins la flatterie amère

qui préside à la désuétude des éléments

dans l'esprit le plus riche

quant à la manière d'exprimer les choses

avec le moins d'éléments nutritifs

*

la mémoire retient ce qui chante

ou ce qui est cruel

 

oublie les rêves

les plus doux

au cœur qui crée

 

la mémoire est une vieille souche

dans l'eau de la rivière

 

et ton regard est celui de la baigneuse

dans les fresques anciennes

 

la mémoire est une bourgeoise au sexe parfumé

et ta voix est une jonglerie

dans les batailles du passé

 

la mémoire n'a enfanté que la misère

 

la mémoire n'a nourri que le désespoir

 

la mémoire tue avec une facilité d'insecte

 

et la maison la plus accueillante

est un enfer dans tes cris d'amour

*

et la pâle immobilité

d'une fille publique élue

pour donner lieu à la

justice divine

 

et la vélocité de la rue en dedans

au cœur de la ville qui ne répond pas

dans le doute

*

creuse mon lit

au creux de ton corps

o sommeillante

 

l'ensommeillé pirogue

vers l'amour

l'œil exhaussé

 

redis-moi que c'est une nuit

 

exista en tant que sentence

raison de plus

pour éteindre le feu

*

tu n'es qu'une outre sans vent

crevée sur le bord de la route

 

tu chantes tu chantes

mais que reste-t-il de tes chants

 

la pèlerine amante a passé sans te voir

 

la pèlerine amante est morte sans me voir

*

toute la poésie

roule ma tête

au creux de toi

o passagère

 

toute la poésie

crève en toi

l'instant du non-retour

 

o passage du meurtre

le plus beau

sur ta langue

comme un conte conté

de la montagne sacrée

*

diamant se crache

par la gueule d'Argos

les lions du soleil

couchés dans l'herbe

sages se consument

 

et Ulysses éclata de rire

en voyant les prétendants au cratère

s'enivrant

*

credo in unam

autant que cela ne m'abêtit pas

au point de présenter mes hommages

à la jeune demoiselle en robe de coquillage

qui chante des pseudorythmes nègres

en balançant au bout de son bras

son ombre adamantine

*

brille dans l'esprit

des moins pauvres

ou tout au moins

nos yeux sur ceci

 

nos cœurs

dans le désert du cœur

et du cœur qui périclita

avec tant de haine

que longtemps l'humanité lui en a voulu

 

la haine contre la haine

 

la haine d'un homme pour tous les hommes

 

un homme seul contre la haine des hommes

 

chansons transcrites dans la langue d'origine

après maintes péripéties de voyages

*

ce même cœur fatigué

de ne plus s'entendre

converser avec les invités

ne récolta que la haine contre l'amour

 

n'y voulut point céder son honnêteté

acquise avec l'âge

 

après tout peut-être hanté

 

l'amour ne régale que l'amour

*

à vol d'oiseau

la distance du sol au regard

 

avec le jet d'eau dans un jardin

 

avec les tricheurs dans la nuit

 

celui qui bat les cartes

celui qui les donne

celui qui les joue

 

avec les vols d'oiseaux

celui qui ne partagera pas

*

la mort me sera plus douce

avec la mémoire de la mort

la mort ne m'éternisera pas

avec les lassitudes du regret

 

mais la mort ne sera pas

dans la voix commencée

de la femme qui se donne

pour pas un rond

pas un regret

*

exalte un pur dessin

mire des sampans de bois de laine

 

écrit sur des vagues écumantes

ce qu'il dit à tout venant

se recueillir ici

 

non qu'il cède le genou à ce sol sacré

mais simplement qu'il immole ce qu'il reste

dans sa passion pour les couchants dorés

crevés de bonds vertigineux

et de toutes sortes d'exaspération du sexe

à même d'y changer son nom pour un autre

qu'il porte comme le tien

*

ton cœur est un morceau de lave

arraché au cœur de la terre

 

ton cœur est un feu éteint

dans la matière qui se change

 

c'est-à-dire un nom qui s'arrête

où d'autres ont prononcé le leur

 

c'est-à-dire toute l'infortune

qui se mord la queue

 

ce qui est juste croît dans l'orgueil

et c'est la terre qui prend feu

au-dessus de tous les noms

ce qui est juste est un silence

 

et c'est la terre

comme une solitude

qui a honte d'elle-même

*

nul espoir au coquillage d'ombre

dans l'eau qui ne mouille pas

pas même un mot qui aime

au-delà de cette eau

un lieu tranquille

composé d'arbres et d'eau

existe-t-il

 

la mer se refuse à l'amour

*

on te pendra à la plus haute tour

même si je te dois d'être né poète

 

tu seras le pendu avec d'autres pendus

pour un enfer moral

 

i's'peut que tu n'y sois pas biau

 

et pendant ce temps-là o inix

j'm'en vais écouter les courlis

*

o que le chant soit immémorable

 

tes chants sont plus vrais

que moi qui les dis

innove-moi

 

maintenant je peux marcher derrière toi

 

mais écoute-moi qui chante

écoute-moi dans tes chants

 

jetéméjetereconédanlefedeloubli

 

o que ta voix seule me porte

 

tu mourras comme un oiseau

*

la mort n'est pas si blanche qu'on s'y aime

 

la mort n'est pas si blanche dans l'amante

 

la mort est noire comme le jour

 

la mort est noire comme le deuil

 

je dors où je t'aime

et me dore de la moindre lumière

émanée de ton corps née de ton corps

 

o la mort n'est pas si blanche qu'on s'y réveille

*

hustera ne pas situer le lieu de ma présence

 

hustera ce lieu est lieu de références

 

hustera toute une dynastie de poètes y repose

 

hustera

*

la première vertu du poète est l'honnêteté

 

la seconde vertu du poète est le mensonge

 

le reste est contraire à la vertu

 

ne pas nommer ni les arbres

ni les maisons

immobilité

*

elle est l'ombre

au fil de la lumière

qui la sépare

d'une autre source

 

doucement

parce qu'elle est femme

elle étire le métal

au bon moment

 

sa main se compose

au changement des couleurs

dans le feu qui l'entoure

 

maintenant ses yeux

sont la promesse d'un retour

à l'origine de mon nom

*

ici tout n'est que mur blanc

au ventre de qui ne fait pas un effort de mémoire

 

même les putains aux portes de la ville m'ont salué

 

mais pourquoi cette femme a-t-elle toute la voix

d'un silence qui n'est pas mon silence

 

pourquoi son corps se dérobe-t-il

aux mains qui le composent

à la lueur d'un beau rêve de salamandre

brûlée par le feu de l'infortune

*

ne rie pas à la lune

ne rie pas au soleil

ni le jour

ni la nuit

ne rie autant

 

j'ai l'œil dans l'abandon du corps

tu enfanteras le désespoir aux cornes de vaches

*

me sers avec lenteur

où ma servitude la précipite

doucement

vers cette mort tranquille

entre les arbres nus

d'un seul jardin

que le temps jardine

 

regarde-moi sans rire

n'es-tu pas l'ombre

dans la lumière de mes chaînes

*

et je vois que vous vous portez mieux

depuis votre escapade vodo

 

je raconterai à mes frères l'histoire de la loreley

 

et s'ils ne tremblent avec chevelure de nacre

aidant à se clapoter dans l'eau bistre

*

jouet de la terre

mieux vaut un paquet d'algues surannées

que le jet d'eau sanglante de la mémoire

 

l'inertie que la possibilité de gésir

parmi les morts sans le pa-paraître

*

mais tu n'as pas l'heure

pour éteindre les feux

que le temps refond

au fil du temps

 

tu n'as que le temps de vivre

au feu de l'ennui

et du désespoir

 

tu n'as que l'heure de l'eau morte du souvenir

*

j'ai très mal maintenant

je parle dans ma chair

j'use mon esprit

au fil de la douleur qui s'y compose

 

j'ai trop mal maintenant

de savoir pourquoi ma chair

est le nœud de toutes les transes divines

 

o redis-moi que c'est le jour et l'eau

redis-moi que la mère est une re-mémoire

dis-moi o redis-moi le mal

*

j'ignore où tu as caché les mains de la gloire

 

est-il assez connu

ce passage de mouettes

et de rochers flottants sur la rive opposée

à la maison de l'habitante

de la forêt cramoisie

 

il est temps de nous fondre

dans la saison même qui se déhanche

*

dans nos bras défilantes

les eaux épousées avec l'heure

et les longues semailles

au vent de la conscience

 

cesse de ricaner au coin de l'aurore

car le soir chante sur un ton de reproche

la prochaine pluie au braquemart mordu de sang

*

laisse aller ta cuisse au fil de l'eau

qui l'étire dans mon regard

 

me souviens que c'est moi

nu peut-être comme un pauvre

 

et ton ventre tendu

à rompre la tranquillité

et le repos dans l'âme du paysage en question

 

mais l'amour immobilise ton corps pour l'éterniser

*

soir pleure feu de joie

le périple en l'air

de se dire que non

la môme un peu verte

 

et v'là toutes les putains

emportées par la marée

au large de nos côtes

 

et leurs cris dans la flotte

et les dieux ricanant

dans le sourire de nos pécores

 

et v'là c'marmot qui demande à son père

— où est ta mère

— j'sais pas bien fiston

ça t'amuserait-il

de voir une femme baiser avec un bouc puant

j't'amèn'rai ousque ça s'fait

t'en auras pour ta gueule

 

et la môme un peu verte

au souvenir de ces évènements

*

que ma bouche baise ton sein

où tu es mère de mon sang

 

o que ma bouche arrache à ton ventre

le fils de ton père

 

ton corps est un signe de déclin

et ma bouche décline la faute

*

que caches-tu sous ton mâle air

eh qui dégringole

avec cris de gloire

c'est-y que j'ouye

ta vièche avec elle

ne dérange pas l'ordre installé

 

y déhancha la bourlinguée toison

après mille blessures sanglantes

 

sacrée guerre eh mouche cagote

on dirait trois pines de soldats

 

bon plaisir si ça te chantela

comme à y regarder de plus proche

t'auras pas plus chaste à reluquer

*

le poète à l'écart de toutes les noces

le poète dans les jardins suspendus

le poète à l'aile légendaire

le poète au rire de nacre

le poète au cœur de sel

le poète aux lèvres d'or

le poète aux yeux de jade

le poète a toutes les vertus de la matière

le poète dans les travaux

le poète hors du temple avec les prêtres

le poète peut-être seul

la solitude du poète nu

la nudité de toute solitude poétique

le poète et la publicité

le poète dans le vis-à-vis du rêve et de l'acte

le poète dans la reconnaissance

le poète comme un don

le poète qui a ri ou non

le poète aux aurores

le poète avec les éléments

le poète et la liste des poètes

*

la coupe est pleine Alcinoos

tu n'as pas écouté

eh dis donc à ta pucelle

qu'elle arrête de branler

 

ta lyre ne m'accorde pas poète

Démodocos me sonne faux

 

il y a ton vin hôte crédule

il a un goût de cratère

 

Elpenor ! amène ton aviron

Je recommence mon histoire

*

le monde doit entrer

dans un couplet de vers

comme c'était du temps

du temps qu'on chante qu'on chante

 

en buvant de ton vin

en pissant sur tes femmes

en aimant tout' les femmes

à la ronde à la ronde

*

il n'y a pas que l'amour

à tenir des propos décousus

 

absorbe le seul instant indésirable

mais vécu comme une poursuite

que n'achèvera pas un coup de feu

 

et dans les champs de blé

où l'or combat le bleu

comme au bouclier trois aigrettes d'or

votive accentue le trouble en nuage tordu

où se tord le soleil sur la pointe d'un clocher

 

souviens-toi que c'est le déluge

annoncé comme un renouveau

*

mais quelle instance ai-je acquise ici

 

seul importe mon sens inachevé

mais hurleur obstiné étonné

 

dans l'instance du cri

de la connaissance

de la contemplation

une autre instance le durable

d'avoir saisi le concept de l'instant

par où j'ai pu

et dans quelle voie me suis confondu

avec la pire des instances toi

*

l'aphorisme de tes yeux

change l'aspect de toute prophétie

les fleurs sont mères de la pureté

pas même un songe y résume le savoir

o mémoire stérile

 

souviens-toi

par le côté marin du regard sur l'oubli

vague mort du vis à vis

la sagesse

*

n'aie pas tant de haine contre moi

ni tant d'amour

si je mens

 

n'aie pas tant de haine

c'est inutile

je peux aimer

mais sans briller

je peux aimer

même si je mens

 

foutu après le voyage

et seul après ce même voyage

autant dire que la vie n'a plus d'intérêt

*

des images sans intérêt

une nature peut-être plus immédiate

le même langage qui se répète

 

mais tes yeux

sont plus beaux

que mon regard

tes yeux m'innovent

à la rencontre

de mon regard

peut-être d'avoir

craché trop tôt

au bassinet du sort

d'avoir craché là même

où la malpropreté est insupportable

mise à part la saison

si elle explique bien des choses

 

la haine est en discordance avec la haine

*

o belle dame sans mercy

le cri de la haine en cœur

a-t-il répandu ses chaînes

 

le soir n'est pas de l'être contre vent la marée

 

le jour comme une lettre au caractère écrit

*

mon sexe est une belle image

et ton cri est le plus beau chant d'amour

 

ton sexe est une belle idée

 

mon cri n'est que l'eau morte qui a signé

 

nos sexes sont-ils les chants

 

nos cris sont-ils d'amour

 

reviens-moi plus dorée que le sable de mes rêves

endors-toi près de moi

ne cesse d'y chanter

signe au bas de mon cœur

*

la tour comme l'écho

à ton regard

toutes les fois la tour

où l'œil se répète

 

et toi peut-être nue

redis les mots les mêmes

que personne n'écoute

pas même moi

 

je suis si sourd

à ton regard o ma chute

 

mais pourquoi baisent-ils sous ma fenêtre pourquoi

*

l'odeur peut-être délectable

de la femme au pied du lit

où je dors du même sommeil

n'existe plus

 

ce ne sont que des villes !

comme une tache de sang dans ma pureté

 

ou bien tu es si pure

que l'ombre est un rêve de lumière

 

moi je me dore dans ton ventre de putain

*

o vigne des vignes

ton vin est-il plus léger que l'oubli

 

o Kérés le pain est-il plus doux que l'ennui

 

l'oiseau parleur

n'a conquis que la branche de l'arbre

 

la montagne est à toi seule fertilité

 

de déchirer mes yeux au soleil dans le sommet

*

quos vult perdere

 

le serpent blanc des aurores

au midi de l'extase finale

parce que le poème

au plus loin de l'écriture

s'interpose entre la folie et le langage

 

comme la mort le royaume est élu

 

il y a le sépulcre blanc de qui dort doucement

 

s'être tu trop longtemps ne pas durer avec soi

*

n'écoutez pas ceux qui vous disent

que la maladie n'est pas la norme

n'écoutez pas ceux qui vous disent

que la maladie est la norme

n'écoutez pas ces cons

n'écoutez pas ces chiens

n'écoutez ni les chiens ni les cons

ils vous conduisent à l'erreur

ils n'ont rien à dire

ils volent les mots pour vous tromper

c'est une manœuvre publicitaire

 

n'écoutez pas non plus les médecins

ils ne proposent que des poisons

n'écoutez pas ces enculeurs

 

alors vous pouvez peser tout le poids

le poids de la solitude

le poids des regrets

le poids du désespoir

le poids de la fatigue

 

n'écoutez que la voix qui s'efface

n'écoutez que la voix qui promeut toutes les voix

*

ce qu'ils veulent n'est pas l'important

ce qu'ils veulent n'a pas besoin d'être su

 

comment voulez-vous modifier le sens de votre vie

si vous n'avez pas le sens de votre mort

 

comment voulez-vous arrêter l'infortune

si vous ne devinez pas ce qui se cache derrière la chance

 

ne coupez pas.

La question se résume à un vol de mots

*

les oiseaux dans les arbres

 

le soleil dans les oiseaux

 

les branches dans le soleil

 

les branches dans les oiseaux

 

les branches dans la nuit qui renaîtra

où la mort est visible

*

mes pas

dans la fleur

qui a saigné

mais plus doux

que le soleil

plus doux

que le vent

plus doux

dans les arbres

au peuple

qui me connaît

qui a saigné

au hasard

d'une fleur

au hasard

d'une mort

d'une tombe

peuplée de fleurs

de noms

qui sont venus

à moi les morts dans la tombe

histoire de dire

que rien n'est oublié

que la mémoire n'y est pour rien

que c'est le jeu

 

mais plus doux

de peupler

les carrés

les bassins

les promenades

la solitude

des monuments

*

ce que la folie

n'a pas déserté

aux angles du jardin

peut-être demain

 

ou la mémoire

peu encline

à s'y retrouver

ou simplement l'esprit

ou l'amour

qui n'aura donné lieu qu'à l'ennui

 

ce que la folie

n'a pas déserté

ce que la folie

n'oubliera pas

 

tout ce que les murs

n'ont pas dévoilé

du voile le plus léger

 

ne signifiant rien

que le passage

de la vie

à la mort

 

ne cesse de t'y ancrer

à l'occasion d'un jour

si le jour

est fille de mémoire

 

ou si la mort

ne se laisse enclore

dans la nuit la plus noire

*

quatre chemins comme les équerres du maçon

 

deux oiseaux

deux

 

peut-être le jour

peut-être la nuit

d'un oui me salue et me hante

 

la maison n'a pas eu de visiteurs depuis tant d'années

 

o seule qui me répond que c'est fini

 

avec le dernier jour sur tes lèvres

avec le dernier jour qui ne finira pas

*

poursuite des vents

la mort n'est pas plus belle que l'ennui

peut-être si j'ai peur

peut-être avec la transe

et toutes les transes au mur de ma chambre

 

à la fenêtre qui me regarde

à l'œil qui m'a oublié

*

les raisons habituelles de la pureté

au signe de la reconnaissance

justement si tu n'as pas signé

 

le reste est une histoire de cons

ou la présence de n'écouter que ta voix

dans ces moments-là

 

ou la solitude toujours plus amère

les carrés de fleurs dans les jardins de la villa

 

je n'ai pas assisté au décorum

 

toute civilisation repose sur le mystère

le mystère sans objet

toute civilisation est l'énigme de l'objet

 

les champs de blé sont plus dorés aujourd'hui que jamais

il est temps de s'y perdre

de reconnaître les lieux pour s'y perdre

 

m'y habitue pas

*

l'aphorisme le plus beau

sur tes lèvres môme bleu

suçant la bite pour peu de ronds

même bleu le vertige en soi

 

chaque heure consacrée

à au moins une libation

la douleur peut-être au vertige

ne pas reconnaître sa pureté

*

o redis-moi le temps

redis-moi le moi-même

au temps qui le résume

cruellement cruellement

 

un bouc de belle taille

les femmes cruellement nues par dévotion

cruellement cruellement

 

Sodome

cruellement

la vie ne peut être qu'écœurante

*

garde-moi la fertilité pour demain

garde mon cœur pour qui aimera

o aime-moi dés demain

les champs de blé sont plus beaux à l'aurore

 

à l'aurore sont plus beaux

de n'être pas la mort en coup de feu

le soleil tordant ses mains sur la montagne

les mains où se tord le soleil

 

le soleil tordu avant la mort

toute vision est un malentendu

la mort ne pardonne à qui donne maldonne

on ne jouira pas sur la montagne

*

reprenez tout le message

oubliez ce que j'ai pillé

j'ai un compte à régler avec moi-même

cela ne vous regarde pas

 

donc oubliez ce que j'ai pillé

reprenez simplement le message

« la stupidité de la populace » fin

mais comprenez-vous au moins la nécessité de ce livre

*

la bouche comme le retour

la bouche comme les pas de qui se retourne

la bouche comme un rond de sourire dans l'eau de l'oubli

la bouche comme le caractère qui la donne

la bouche comme une fleur arrachée à la fleur

la bouche comme une vague de désespoir à l'écume de rire de salamandre

la bouche comme le feu igné

la bouche comme un rehaut au coin des lèvres

la bouche comme un dernier glacis sur l'œil

la bouche comme les filles chahutées au bord de la rivière

la bouche comme un vol de courlis sur le toit de la maison

la bouche comme un vide parfait

la bouche comme une herbe

la bouche au haut de la montagne

la bouche en usage de revolver

la bouche au risque de se perdre

la bouche est un signe parfait

la bouche est parfaite d'être un signe

*

aurore / au-ro-re /

et le vent dans les nacres de ta chevelure

 

v.g. peignant le ciel comme un soleil

 

shen nong mesure le pas des oiseaux

ou l'arbre comme un cri

 

c-à-d la neige blanche

au ro re doucement dans ses chaînes

nul bruit qu'une feuille qui rampe

où s'arrête la racine

inutilement inutilement

*

en vérité je n'avais jamais vu que l'eau

la pierre a dérobé la pierre à mes yeux

l'eau stagne puante

ou comme odeur l'odeur des algues

 

je dis que le vent est moins fort

dans les collines où l'herbe enfante

l'herbe est nue et blanche

moins qu'une apparition

 

m'éteins

les derniers mots

image sur image

et l'écrit

 

c'est l'infortune au doigt de sel

parce que l'air est irrespirable

le ciel comme un soleil

et l'arbre comme un cri de feu

*

o redis-moi les redites voulues

redis-moi toute l'histoire

et toute la terre de l'histoire

à voir si la hantise

est une métamorphose de l'esprit

 

o chante-moi la femme

dans l'écorce d'un arbre

près de la rivière

 

chante-moi l'eau qui s'ouvre

o chante-moi l'eau qui m'arrête

*

peut-être la mémoire s'y confond

parce que c'est atroce

parce que c'est honteux

parce que ce n'est pas à vendre

 

ou alors la vague

n'est que la vague

et l'oiseau

est le coquillage qui s'arrête

 

et les pas

sont les pas de qui s'arrêtera

considère ce qui fuit ou l'immobilité

peut-être la métamorphose mais le déclin

*

j'ai vu quelque dormeuse s'éveiller

et m'innove avec l'arrêt de la vague

et les yeux de qui l'entoure de sa danse

comme un oiseau deux dans les branches

 

et l'arbre comme un cri

lui répondant à travers d'autres cris

et le soleil qui va le cercle

jusqu'au point qui l'abolit à jamais

 

ce que la folie n'a pas exhumé

diverses tombes

la plus cachée innove toujours le cœur et le cœur

innove toujours plus d'un qui ne s'arrêtera pas qui

*

opium 24 juillet

grandiose élégie consacrée à la déesse de la fertilité

la chambre dans la chambre libations rituelles

la flatterie ne m'impose pas d'écrire

le tout est de reconnaître ses propres pas

dans ce qui a déjà été écrit

tes yeux sont comme l'écume de la vague

chaque jour est un nouveau présage

de l'arrêt abrupt de la phrase

*

ou bien ces mêmes champs de blé

à la lueur des bougies

et le ciel plus calme sous la montagne

et la montagne plus légère en tant que silhouette

 

ou bien ces arbres délavés dans la lumière

ne plus prononcer autre chose que la beauté

ne pas s'attarder durer

*

mais dans l'épaule enrubannée d'aurore

au grincement des coquillages dans

l'écume de la vague

entre le sable

et l'écume de la vague

entre le sable et le sable

en bloc

*

comme prélude

à tes mots

le oui

aux branches de l'arbre

 

et le soleil

à tes yeux

comme prélude

 

au moins le prélude en forme de oui

*

o chienne protège ma fertilité

le vin est répandu pour te fêter

 

o chienne protège-moi

de couper court à la conversation

tenue avec les poètes

 

ne te détourne pas de mon chemin

elle est captive du temple

et nue malgré les regards

dans les pas de l'oiseau

la nudité des filles

que le temps a acheté aux familles

*

ne crois pas soustraire

tes visions à la montagne

il est temps de mémorer

l'intrusion du parfait dans le quotidien

 

la fille aux cheveux de bistre

a ancré nos cœurs

de l'encre la plus noire

 

ne crois pas mentir à la face des mers

 

ne crois pas mentir aux mers

qui t'ont donné le jour

 

les vignes n'ont pas fertilisé l'esprit

les champs de blé n'ont doré que le corps

il est temps d'en finir avec les dieux

 

les chefs-d'œuvre de l'homme

n'ont plus droit de cité parmi les hommes

*

o rose enclose à même l'heure

de ne durer toute la vie

n'est-il pas quelque amie qui pleure

dans la poignée de terre

 

o quelle fleur se meurt d'amour

aux parures dans l'ombre nue

quelle fleur est une fleur d'amour

de rasséréner le soleil

*

n'éclaire qu'un côté de l'arbre

tombé dans l'ombre du même arbre

 

o dis-moi la mère éblouie

de tant de filles dans la maison

 

change au chant le plus haut

les parures de pierre à ton ventre

*

il n'est pas de nuit plus légère

au jour sacrant la pénultième

la tour est toujours plus altière

ne me dis pas la haine

o ne me dis pas l'amour

ne me dis pas la même amante

*

les murs n'ont pas

toute la blancheur

de ton regard hélas

 

l'aïeule est toujours la plus vierge

dans le nacre des dents qu'on sème

 

pas même le jardin qui pleure

au pleur de la belle captive

pas même un sourire

*

ira-t-elle s'enivrer de ce vin Dionysos

l'avons-nous bu nous-mêmes

 

non et non

car le cratère est aussi sec que tes yeux

ou seulement baigné au bond de la lumière

qui environne son repos

 

lente maintenant de se taire

de s'être toujours tue

au mouvement qui l'anima

un temps peut-être reculé

 

quel est ce vin que tu nous sers o Dionysos

 

quel est ce pain que Kérés a rompu

 

est-ce un seul repas qui se remémore

 

la lumière a-t-elle sublimé son visage

au portrait qui l'eût éternisé

 

peut-être

si le voile ne cache un enfant mal aimé

*

les dieux n'ont-ils pas voulu de tes libations

ou les morts

 

les morts peut-être plutôt que les dieux

les morts sont plus exigeants que les dieux

les dieux se foutent trop des morts

*

on y enterrera nos morts après les avoir brûlés

 

on criera de nouveaux cris pour la mémoire de nos fils

 

on fermera la grille au coucher du soleil

pour les protéger de la nuit

*

il suffit d'écouter de s'asseoir

et d'écouter car c'est un chant

 

toi qui me lis toi

qui m'écoute me lire

ne réponds pas

si le chant s'est obscurci

il suffit de se taire

quand l'autre parle

s'il chante

*

le symbole est un arrêt nécessaire

je dis vital

non pas l'arrêt de ce qu'il signe

à la lettre

l'arrêt de soi-même

au seuil de l'idée

le pivot sur quoi repose ce qui va changer

*

toute parole à tes yeux accrocheurs

d'amers regards dans le passé

 

espace les jours dans les jours

brille de l'éclat du midi

 

o nuit

calme

soutiens le oui où elle honore l'avenir

*

tu reposes au travail

des jours dans mon âge

o morte avec lenteur

amante aux arbres noirs

que j'entoure d'un jour

où m'espace la grille

mon pas n'est plus le même

 

j'ai changé la sonorité intérieure de mon recueil

*

le caractère écrit n'est-il

pas un oiseau dans la neige

pourquoi un oiseau dans la neige

pourquoi la légende

*

le soleil s'est à peine levé

il y aura longtemps

si longtemps

pffft que le pas réveille

 

hâtons-nous de rentrer

il fait à peine jour

houm delecta

 

résumer le peu d'oracle

dans l'impouvoir du devin

 

résumer l'impouvoir dans les abus

dans l'injustice et les meurtres d'intrigues

*

au précipice de soi

se mordant la paume de la main

les yeux jetés du côté des nuages gris

que le vent agitait

comme des feux de campagnes

leurs tendres corps comme la moelle du cœur

*

le rhizome communique avec l'au-delà de l'érotisme

 

je voudrais que le pollen clore tes paupières

 

et la culbuta dans un bordel pas loin du soleil

*

l'idée nous ressemble

 

la qualité technique

seul moyen d'isoler l'œuvre du temps

 

les œuvres d'écoles n'ont jamais d'intérêt qu'historique

 

les œuvres de soi au hasard du temps vécu

ont des résiliences d'histoire

 

rapport de la partie au tout

 

on entre à l'école à coup de pied au cul

on en ressort sourire aux lèvres

cons

pas mal de haine

*

je ne prêche pas l'originalité à tout prix

l'originalité est une question d'esthétique

la pensée n'est jamais originale

je veux dire la pensée bienvenue

les philosophes sont des cons

ou des joueurs c'est à dire des tricheurs

leurs femmes sont de petits boudins

*

o belle épousée

prend mon bras

et m'entoure de tes mots

au moment de passer le seuil

de la maison de ton père

 

o belle épousée

arrache le masque

aux fenêtres que dorent

les yeux d'une mère dans mon épaule

et en rit

*

non je ne suis pas poète

la poésie m'en garde

 

je n'ai qu'une heure pour dire un mot

au point de rencontre

de la parole donnée

avec ma folie

 

trop d'œuvres d'art ont dérouté mon esprit

du chemin de la perfection

dans la beauté et l'éternité

 

je ne ris pas

je n'en ai pas le temps

 

l'art n'est qu'un arrêt de l'esprit

au seuil de la mémoire

et l'esprit ne rit pas

où l'oubli le refuse à la vie

 

ce rire sur mes lèvres

est un effet de miroir

mais je n'y suis pour rien

non je ne jouerai pas le jeu

 

lyre et peut-être le temps et peut-être l'amour

et la blanche cité sous le soleil

j'irai cueillir la dernière fleur pour toi

*

je pincerai la dernière corde

au baiser de ta bouche

dans les boucles qu'elle soutienne si je joue

 

peut-être tout près

tout près de l'eau

 

mais tu n'iras pas reconnaître d'autres chemins

où le cri ne module plus la douleur

module la transe au point de rencontre

de la folie et du langage

 

tu auras rêvé la plus grande libation aux morts

*

écoute-moi

ne me lis pas

regarde-moi

sincérité

 

peut-être l'idée

une métamorphose de suite

 

ne me lis pas

ni livre

ni recueil

 

n'entre pas

sincérité

homme-loup

*

à bout de force

à bout de peine

si jeune

peut-être beau

 

entrant à peine

entrant de force

s'aboucher vieux

avec la laideur

 

le temps n'est pas si doux

o lente habitante de l'enfer

le temps est immobile

*

il y aura toujours une clé

mais pas la bonne

à ouvrir l'esprit

au moment voulu

 

la clé n'est pas la clé

ce n'est qu'une clé

au choix du voyeur

en échange d'un rond

 

l'amour n'est pas bon marché

pas assez d'publicité ou trop d'pauvreté

la porte n'est pas la porte

trop de rêves trop d'absences

*

l'aurore plus douce

plus légère que ton regard

 

c'est dire que je m'y chante plus doux

plus léger que dans l'amour

 

c'est dire que tu es l'ombre dans ma lumière

o ne t'éveille pas dormeuse le jour

*

doucement m'inonde

du sang versé

pour un peu d'amour

où cristalline

je te vois absorber

le fond de mon verre

*

tu n'as pas reconnu

ce seul visage

au point de mesurer

la mémoire d'un père

 

ton regard est celui d'une morte

dans les absurdités de la légende

avec la femme comme une fourmi

qui a élu le règne des géants

 

ce ne peut être qu'un reflet

qui vient me hanter

où ma mort me tranquillise

 

et du reflet

peut-être l'argile

avec la femme

qui enfante d'un dragon légendaire

*

des jours

des jours

mais rien

mais rien

 

des jours

à regarder

et rien

à voir

 

l'infortune

le dernier cri descend !

descend en moi

descend !

 

et m'innove

dans l'heure qui ne changera pas

*

ce qui importe n'est pas la mer

 

ce qui importe n'est pas les îles

 

ce qui importe n'est pas l'ha-pas l'habitante

 

ce qui importe n'est pas le seuil pas la maison

 

ce qui importe c'est qu'on y soye reçu comme un fils

comme un fils qui s'ra rev'nu d'la guè-ère

*

ce n'est qu'une tour

ce n'est que l'ombre d'une tour

dans la lumière

ce ne peut être que cela

 

pour reconnaître dans l'ombre

pour saluer ce qui approche

de loin et blanche

ce n'est que l'eau

ce n'est que le jet d'eau

qui s'arrête au passage

où la vie est visible

 

io ce ne peut être que cela

 

non pas le miroir

l'eau qui n'a pas mouillé

l'eau qui n'a pas ondé

ondé les yeux

ondé les lèvres

ondé l'onde de ton corps

*

d'autres oiseaux

les plus secrets

elle qui sommeille

dans le creux des racines

 

son sein n'est pas plus doux

son œil n'est pas plus hagard

elle a de bonnes raisons de vouloir supprimer l'enfer

*

o tombes o oiseaux

aile légendaire

la gloire te ment

l'immense reconnaissance du savoir

 

les bleuités rampantes du couchant

au rouge continent perdu

*

le rire pourrissant de la tragédie

n'a pas fini d'irriter l'œil du bourgeois

 

sur la scène des poupées de carton

renvoient la verdeur du propos des poètes

des poètes reconnaissants

 

je ne salue que l'immensité de langage

par exemple e.p.

 

Mme E. cligne des yeux sous le porche

 

je ne salue que les plages de sable blanc

où s'ébat la beauté de mon propre salut aux poètes

 

je salue ce qui reste après le naufrage

je salue ce qu'ont élu les poètes

je salue la négation dans la publicité

 

un serpent dans l'aurore aux ongles blancs

les prêtres hors du temple

*

je ne vois que ton corps nu

dans les jeux

de la lumière

avec mes mains

 

qui es-tu

blanche écartée

comme un renoncement

jeune putain

 

mon sexe raide

et mon cul dilaté

je bats toutes les transes

au jeu de la maison

 

je bats

et je paye

à ton cul

à ton sexe

à ta bouche

à tes seins

 

tu as l'odeur

de ce que je te dois

même si ce n'est pas poétique

*

notations finir l'œuvre en cœur ouvert pour l'amour

 

notations pour une fille plus belle que la vie

 

notations pour un corps redonné notations justice notations

*

l'apparence sur ton visage

comme les portes d'une cellule de prison

toutes verrouillées de l'intérieur

mais qu'on ne peut ouvrir que de l'extérieur

 

l'araignée mangera sa toile

l'oiseau changera de branche

à l'égard des arbres de ton jardin

de la maison aux portes closes dans ton jardin

le seul souci o belle épousée

est de n'en paraître pas affecté

au moins le temps d'oublier que tu as existé

o mes mains sont l'argile de ma volonté

 

mon cœur à nu contre

le cœur peut-être deux

si le temps me laisse la peur

si le temps m'abandonne à eux

 

il y a les muses là-bas

au moins la muse arrondissant son chant

au chant du soleil

je reconnais les pas d'une autre

o feux de quels dieux au nectar d'herbes

*

une fleur aura résumé mes pas

une fleur comme un cri

j'ai regardé dans l'eau

c'est le feu

 

la juste quantité nécessaire

pour abolir la pierre dans la terre

pour recréer de vagues paysages

 

peut-être le temps de lever la tête

pour les voir passer

comme un visage

comme un seul œil

comme tous les regards

 

— m'avez-vous entendu ?

*

inix limite gira dans l'fond

s'y joua du jouet même

l'ordre des heures en fichu de vieille dame

mélancophase vitépurant en sus

échoua sul'sable

et s'ouvrit l'poignet avec un coquillage

lequel sa' bu toul'sang

et laquelle s'y abreuva pas seulement d'silice

si l'est avis qu'ça dur'ra pas

*

puis le temps des étrangères

le temps de l'habitante redoutant

 

d'autres étrangères

d'autres fleurs

les dieux agacés

les dieux au bout de leur voyage

*

le jour et l'heure

l'attente et l'inattendu

la lassitude et les regrets

 

la solitude

les bûchers divers de l'esprit

d'autres bûchers

entre le possible et l'inexprimé

des royaumes des pierres des siècles

quelques anecdotes

*

o dragon sacré

fume encore

d'étouffer le cri

aux bases de ce temple

 

fume encore

et refume m'encore

entre ces lacs de colonnes

insignifiantes

 

aux verticalités fume et refume

de coucher ce qui dort

de coucher ce qui pense

de coucher ce qui croit

 

o dragon sacré m'inspire le retour

le secret des retours

le secret à la clé

de chacun des retours

du poète sur ses pas

 

m'inspire et me damne

de n'avoir su brûler

au moins à l'heure prévue

 

l'or et non l'idole

l'or et non la présence

l'or recommencé avec l'heure prévue

 

o dragon m'inspire la plus totale des saisons

dans le sang et la soif de recommencer

*

lignes où la main égare

le sens de sa rotation

autour du corps endormi

qui ne se réveillera pas

 

ni demain ni le jour

où mes fils rediront les paroles

que mon père a prononcé

sur le corps de ma mère

*

le dernier voyage

à peine le retour

une dernière vie

avant la première mort

 

les mamelles élevées

au regard doucement

son sexe qui s'écarte

à la rencontre de ses pleurs

 

ou par-delà la cuisse parcourue

d'une main à venir

toute la mort dans les yeux

de celle qui aimera un jour

 

Sapho toujours plus belle nue

que sur son trône d'étoile poétique

*

longuement j'ai regardé

mon regard dans le miroir

 

longuement j'ai effacé

les traits qui me dévisagent

 

lentement tu m'apparais

mes yeux à la place de ta haine et de mon amour

*

perdu toute trace d'homme ici même

un reste qui semble rester

 

perdu à jamais la fourmi

et la mère au vertige de l'enfantement

*

ne doit rien ni à l'infortune

ne s'est donnée que pour renaître informe

 

comment ne pas l'être avec le temps

avec chacune des filles que la mère isole

dans un chant annoncé tout bas

 

o rien n'est pur qui me console

*

chante o chante o poète aimé

ne chante que l'amour

chante qu'il est temps

de chanter l'amour

 

chante l'amante aux yeux de nacre

le corps ébloui qu'on le sacre

 

chante les yeux surpris

au sel qui m'a souri

o chante les plus belles nuit

o nuit qui redorent l'ennui

au soleil des jours

 

o chante l'amour

chante la morte

au cœur de pierre

chante la pierre

au cœur de terre

 

o chante-moi le cœur

au-delà de la peur

redis-moi la proche saison

les visiteurs mourant le long

 

o chante l'amour

du sol alentour

chante la putain endormie

seule dans la dernière nuit

o chante la putain redorée au matin

o chante un peu tous les soleils éteints

de la rue aux sommeils

répète-toi pour me chanter l'amour

*

la mort n'est pas si belle que le sang

 

le sang n'est pas si beau que le corps

 

le corps n'est pas si beau que sa chute

 

toutes les chutes sont plus belles que l'ennui

 

plus belles que la mort

plus belles que le sang

plus belles que le vin

plus belles que le vertige même

o plus belles avec l'infortune dans la tour

*

je ne dis pas ce que ça dit

je n'insinue que l'inachevé

en quoi peu importe le détail

peu importe la matière

je ne dis que la présence

non la beauté ni le sens

en quoi je vous salue et me va

*

l'escalier qui ne tourne plus de monter si haut

le sacrifice de beaucoup de soi-même

au profit des œuvres non léchées

qu'un champ de blé a résumées à un coup de feu

ce n'est pas de la flatterie

 

nier peut-être le coup de feu

sur la montagne qu'on pleure désuète

 

et peut-être en allée

avec les retours de la dernière saison

une bonne dizaine de putains

occupant le dernier étage de la maison

*

les songes que l'hiver

a parés de la dernière odeur

aussi bien que les mots

qu'elle a chantés

 

la mort dans les ronds

dans l'eau

du soleil

au jet d'eau qui l'exalte

*

tu m'entoures de flammes et moi

je pétille comme un sarment

buvant à ta bouche le vin chaud

maintenant de ton sang

 

o je t'aime comme la fourmi

o je mesure le moindre de mes mots

à ta taille de géante

o je n'enfante que des cris

 

hoooooooooooooooooooooo

*

n'attend que l'or à

même de s'y brûler le cœur

elle n'est pas moins seule

avec l'autre attente

 

tout le feu répandu

à sa gorge qui triomphe

même en gloire n'inverse

que la face cachée

 

une rivière en deux doux ventres

au moins une génération d'insectes

*

o ce cœur

qui me sépare

de ne rencontrer

que l'instant

dans l'instant

 

d'autres vieux

sophismes chinois

à la clé

 

d'autres vieilles

histoires de chaudron

 

à même de repeupler

les œuvres éternelles

toute la fresque à peine entrevue

 

l'autre montra

son sexe à l'exilé

dont les hôtels ne voulaient pas

 

« a eu des histoires avec dieu »

*

mais le temps n'a pas été bon pour nous

tout le long de ce périple à travers les âges

 

et je pouvais voir des masques se répéter

sur l'envers des médailles

que les femmes ajustaient sur leurs seins

 

« ne rie pas de me voir ainsi dénudée »

paya en monnaie de voyage tout le repas

 

et H.D. essuya ses lèvres ensanglantées

en proférant des menaces à l'envers

de la fille qui riait à l'autre table

à l'autre bout de la table

 

et il renversa la chaise sur les choses les plus légères

 

Dirké renvoie la lumière des linges mouillés

 

« essaie un peu m'escargot d'accrocher mon regard »

dit la putain en nous narguant

 

l'esprit n'est plus ce qu'il était

*

peut-être si la nuit me console

d'avoir pleuré les morts

au nom de quelle idée

je demande au nom de quel amour

la nuit me console

aux pleurs jetés dans les mots

me console du vif déserté momentanément

*

ce n'est pas une autobiographie

ce ne sont pas des dates

c'est un temps qui a toujours été

aussi vrai qu'Ulysses par Nékuia

 

ou l'idylle de mon père et de ma mère

sur l'autre écueil

 

aussi vrai que le vent

aussi vrai que l'écriture comme moyen de luxure

 

la fourmi qui dévore l'œil

et commence par-là

et seulement par-là

 

que sont mes souvenirs

*

pour ceux qui ont commis des lâchetés

puis les incontinents

les non baptisés

luxurieux

gourmands

avares

prodigues

coléreux

moroses

hérétiques

violents

contre le prochain

contre eux-mêmes

contre dieu

la nature

l'art

bolges des

ruffians

séducteurs

adulateurs

entremetteurs

simoniaques

devins

concussionnaires

hypocrites

voleurs

conseillers perfides

semeurs de discorde

faussaires

les zones des traîtres

contre leurs parents

leur patrie

leurs hôtes

leurs bienfaiteurs

pour celui qui appelle sans répondre

*

le chant ne se brisera pas

au pied des œuvres d'art

le chant n'est pas une flatterie

le chant sans doute brisera le cœur

de ne pas le flatter

mais le cœur ne le brisera pas

le chant n'est pas un amant

le chant ne brisera pas l'esprit

l'esprit ne flattera pas le chant

il le brisera peut-être à la fin

mais pour des raisons divines

le chant se brisera peut-être

si l'esprit le veut

*

mes mains ont donné la terre

à la forme de tes formes

 

mes yeux ont donné le soleil

à l'ombre de tes lumières

 

ma chair a donné l'eau

au passage de la mort

 

mon cœur a donné le cri

à ton ventre de femme

*

les maisons seules

sur la colline désertée

et les arbres plus beaux

dans ma solitude

 

Toukaram

sur le bord de la route

et Sophros

bourrant sa pipe en parlant de cul

 

et la fille

aux cheveux de colonnes

et la lumière

et le soleil

et l'ombre vive

la fraîcheur reposante de l'ombre

dans l'ombre des murs blancs

 

et je suis là à contempler le ciel

« d'un point de vue technique seulement »

mais l'œil compose mieux que la main

l'erreur est de retourner sur ses pas en étranger

*

elle a simplement ôté son masque sans histoire

comme une peinture

 

simplement pour montrer son visage

 

les filles qui jouaient nues dans la rivière

leurs cris contre l'eau

leurs cris dans les feuillages

mais le cœur n'y était pas

 

il s'ouvrit le poignet comme on ouvre une porte

*

au diable les lettres à la clé

au diable joyce mallarmé roussel pound a quelques excuses

 

la vie bordel du diable

la vie nous avons besoin de la vie

nous ne mourons pas avant que d'avoir vécu

 

hé hé les chants dans l'heure sont-ils purs

assez pour renaître avec nous

 

chants sans brisures intraduisibles

le livre ne sera pas écrit

 

o laisse-moi le temps de chanter

il n'y aura pas de livre

pas de recueil

juste un chant brisé

 

ça ne chantera pas

ça voudra dire n'importe quoi

pourvu que ça se chante

que ça dise au moins l'instant du chant

 

non dis-je tu ne me liras pas

*

tu n'as pas dit ce que tu enfantes

o mère de tous mes vertiges

peut-être la douleur

la douleur au coin des lèvres

que tu n'as pas ouvertes dans mon cri

j'ai mal o mère pensée de t'en avoir trop dit

j'ai mal d'être l'enfant au degré zéro de ton amour

*

le mal pour soulager

il regarde les montagnes

 

l'esthétique est fragmentaire

parce que l'art est absolu

 

réclamant sa propre tête

au nom d'une belle dame sans mercy

un point de départ de la plus haute qualité

 

figurer dans les époques creuses

 

la lune peut-elle se soustraire

à mes vols d'instruments

 

au moins la plus abstraite imitation

le moment où l'une des portes cède

comme un fantôme à Rapallo

 

le moment où la servante déplace

le pot de fleurs au-dessus du lit

où le pot de fleurs se détache en contre-jour

dans le carré des fenêtres

et le cri du souffleur

qui met un point final à la scène

figurée par une chanterelle

 

après avoir vidé ses couilles dans un bordel

le même cri mais dans la chute du corps

figuré par la même chanterelle

fragmentaire sans ordre de fragments

 

la critique n'est valable que sur le mode lyrique

*

y a-t-il une raison particulière

à ce que je ne dérobe pas le soleil

aux intrus du type rencontré

peu après que la maladie

eut montré des signes de faiblesse

par rapport à ce qu'elle avait été

dans ses meilleurs moments

du temps où j'avais le courage

de l'annoncer en guise d'invitation

 

y a-t-il une raison

 

la tête de Jean

 

y a-t-il une raison au soleil

*

au moment où le vieil homme

s'assoit sur une pierre

pour se reposer

sa fille reste debout

étrangement belle

d'un point de vue purement littéraire

*

peut-être parce que le temps

résiste à l'écriture

et que l'écriture lui résiste

malgré la mort

et malgré l'oubli

 

peut-être les replis de l'esprit au sommet

 

n'isoler que la trame

comme sur une toile

mais sans effet de matière

 

je veux dire :

éviter tout effet de matière

de dessin

de composition

 

isoler ce qui est littérature

en dehors de tout impact esthétique

 

éviter par exemple la mise en page

la littérature doit raturer

tout ce qui n'est pas idéal

 

c'est contraire à notre époque

la trame est visible ou transparente

y arriver par l'imitation

la raillerie imitative

*

à la pliure atroce

de mon esprit

dans la pierre

qui me déserte

 

toute l'infirmité

de ton corps

que soutienne un doute

dérange au moins le sort

qui l'a élu au passage

d'oiseaux de proie

*

je n'ai pas la pierre temps retour

 

je n'ai pas le nom vents marées

 

je n'ai pas le pas tranquille de l'oiseau élu pour une écriture

*

mais la douleur

la douleur du moment

 

le moment le plus proche

qui vise le nombre

le rassemblement

 

je me perds

dans un fatras de beautés

ou alors je n'ai plus rien à dire

 

l'écriture

comme un appel au dehors

que justifie la peur de la maladie

 

la peur de la mort

la peur de la peur

*

o me perdre mais pas pour m'oublier

me perdre pour me perdre

avec le souvenir ancré

avec le souvenir décrit

 

me perdre mais

pas pour me retrouver

me perdre

parce que la maladie abolit l'instinct

parce que la mort est un trou de mémoire

me perdre avec la peur d'avoir peur

par exemple le vieil E.P. dans sa cage à Pise

*

« la liberté dans la lumière »

et il pouvait voir

la dernière journée

s'en vêtir

 

laminoir

le classique découpage en colonnes

M.Butor T d'A

*

le poète à l'écriture de transes

chante ce qui est chant

figure ce qui est figure

isole ce qui est pensée

 

le poète à l'écriture de cochon

 

les ténèbres couvrent ton visage

 

le poète à l'écriture d'amour

inscrit la vie dans le symbole

loge dans l'épiphanie

les mains de son désespoir

 

il croît avec l'analogie

il se rassérène dans l'idéogramme

*

o très douce dormeuse

à ton sein le lierre

en mur se change

et me prolonge

 

et le jour inonde

le repos sur tes lèvres

 

et la nuit est un rêve prémonitoire

 

et l'aurore est une mort tranquille

*

ce n'est pas la danseuse

aux cheveux de colonnes

qui a passé sans me voir

mais qui a salué

mon ombre sur les murs

 

o soleil ce n'est pas moi

qui me salue

dans les seins que j'avance

 

ce n'est pas moi

dans les lacs de l'inattendu

 

o danseuse danse-moi dans mon ombre

danse-moi sur les murs de mon soleil

*

o sois la bienvenue

dans les pas que je saigne

et redis-moi la mort

 

o redis-moi les heures

dans les pas que je saigne

redis-moi ce qui vient

 

solitude ma fille

solitude où meurs-tu

*

le passage

et non l'arrêt

du rêve à l'acte

 

un pacte avec les hommes

je n'écrirai pas de livres

 

à peine les fusées

de mon cœur mis à nu

non je ne sais pas peupler le temps

branler

*

régler un compte amer doux

avec les hommes

avec moi-même

avec l'amour

avec la haine

l'amertume

et la douceur

 

régaler l'esprit

à reluquer les filles

hanter les maisons

 

je m'obstine dans l'erreur

 

avoir peuplé avec des morts

ce qui n'a pas été vécu

rassemblé toute la vie au seuil de la mort

 

tu m'as salué d'un œil qui change

*

ce n'est pas un livre

pas un recueil

pas un mémoire

 

c'est un abîme

où je rassemble les morceaux

de ce qui ne pouvait ressembler

à autre chose

*

jamais la même

sans issue que sa propre métamorphose

sincérité

toute une carrière foutue

parce que la pierre est mauvaise

 

un rêve de maison

un jardin pour la protéger des bourgeois

pierre

tombeau

nuit

*

m'est avis que c'était foutu d'avance

peut-être un arrière-goût de naufrage

au commencement avec le verbe

avec le verbe

 

— toutes les erreurs ne sont pas pardonnables

le seul moyen de s'en sortir

avec toute la fierté possible

toute la fierté dans une sentence

pauvreté poétique des tribunaux

 

nul ne pardonnera à la fin — clarté

*

né de la fourmi

la moins féminine

aimée un temps

 

versé toute la haine

au corps

mais à l'esprit itinérant

 

comme un regard

une feuille d'arbre tombée

 

tant d'injustes regrets

où est venu le temps

*

à peine le regard

que j'oublie d'innover en cœur

m'arrache la plus légère

et la plus douce des cantilènes

 

ou l'esprit en sommet de pâmoison

à peine les yeux lâchés au spectacle de la mort

*

je fus moi

tu fus toi

elle fut elle

qui est qui

 

le khan des écrits

sim

l'œuf nommé par le signe qui le réduise

 

le cri dément émané de la terre

un charmant pays

 

contemple l'œuf et l'eau

les éléments premiers

 

hérésiarque au point de vue poétique

et tel

 

j'dis pas que l'infortune s'y change

comme moi elle a tiré l'épée de son sein

 

l'errance dite fascinosus

par la hsien

une des facettes

du parler qui s'authentique

au royaume de Lykéios

quos vult perdere

 

elle déplace un fard

et la voilà métamorphosée

une renaissance toute en heure

père et fils

 

selon qu'il subjugue quand il ouvre la bouche

*

u luumil kin

le soleil parut dans les arbres de mon jardin

 

« je veux me confondre avec ma résolution

innover innover seul mon cœur »

 

elle y procède de la saison des pluies

 

le périple n'est pas plus grand avec Hermés

*

tu m'iras chanter o lézard

après qu'mon champ s'ra labouré

tu m'iras chanter dans les maisons

quand moi je suis seul à pleurer les morts

 

tu m'iras chanter très haut

aux oreilles d'une épousée

tu m'iras chanter o lézard

et p't'être qu'la terre pouss'ra sous mes pieds

*

o va le vent suivant

les rives de nos laveuses

elles sont nues

leurs bras sont blancs

le vent y court

 

o va la pluie et la calamité

dans le ventre de notre propreté

o va le vent qui n'attend pas

qu'elle ait achevé les derniers restes

*

et l'arbre comme un trou

au ciel qui le ceinture

 

et chair comme une eau

qui va la morte va où je chante

 

et la rivière qui se pleure

dans la terre qui la répand

 

et ton esprit comme une herbe

et l'herbe comme une fourmi

*

et voilà que tu pleures

sur le bord de la route

à cause du mauvais temps

et de la solitude dans ton cœur

 

encore un arrêt

et ton esprit s'abolira avec la mémoire

 

encore un arrêt

et ton corps n'a jamais existé

*

relève-moi dans mon corps

o passage du vent sur ma maison

 

d'un coup de vent

relève la mesure

de mon corps dans la pierre

 

et m'arrête dans la croissance

des arbres autour de mon sommeil

*

mesure ton langage

dans les pas que je fonde

à même ta mémoire

 

o fille de tous les temps connus

respire en mon ombre la lumière

où je voile les jours à venir

avec le sang qui m'a élu

 

o chante une nouvelle fois

toi l'épousée dans la lumière

le chant au cri du désespoir

où la vie est une reconnaissance

 

o les dieux triomphent

 

o les démons sont vaincus

*

tu crieras pitié

o la plus longue des nuits

mon âme se rassemble

aux moiteurs emmerdées de l'attente

 

et je suis seul

et je suis fou

o pitié

 

mais le rire aux dents

hélas sur moi

 

mon esprit absorbe mon corps

je m'isole maintenant

la mémoire m'absente

 

c'est un rêve contre la nature

contre l'art

contre la femme

 

o pitié

tout le mal est d'avoir violé une muse

contre la mémoire

 

o mère tu n'as pas de cœur

et mon cri n'a répondu qu'à mon cri

*

toute mon écriture est une approche de la mort

 

et je chante le temps

d'une mort à petit feu

à petite angoisse

 

au carcan de la vie

petit petit

à mi-chemin de la mort

 

mon écriture m'éloigne de l'art

 

je ne chante plus pour charmer

je chante pour conserver mes distances

je chante pour me protéger

mon tombeau ne sera pas de pierre

*

hélas sur moi

la tour est assez haute

même vue d'ici

 

hélas sur moi

la nuit est assez noire

et le vin est assez doux

 

hélas sur moi

qui me redis tout bas

que la nuit est une fête

que la fête est la dernière

 

hélas sur moi

les dieux ne sont qu'un jeu de l'esprit

*

ce n'est pas qu'au bordel on juge

 

ce ne sont pas des juges qu'on paye

 

rois au salaire des dieux

 

le sexe de la plus belle des putains

 

non qu'on la pende à l'ombre de la tour par les chevilles

 

non pas qu'elle pourrisse le temps d'une génération

 

louons nos dieux

*

j'ai visité le temple où tu dors

 

— le prêtre me l'a dit

 

j'ai visité le temple où tu dors

 

— la maison que le soleil éclaire du côté de la fenêtre

*

j'ai vu l'arbre dont tu m'as parlé

je l'ai vu tomber sur mes pas

et ils bâtirent un nouveau temple

sur les fondations de l'ancien

 

et judica causam tuam

*

la femme dans l'eau

ses parures de pierre

ses parures de métal

que le sable a mêlé

 

la femme dans le sable

la femme que le sable mêle

à la pierre et au métal

 

la femme dort dans ses mains

la femme sur le chemin

la lumière dans les linges

et l'ombre de ses bijoux

 

les peintures sur sa peau

que rature le bijou

la femme dans la maison

*

mes pas sur tes pas

et ma main sur ton corps

les chemins

le soleil

 

ceci est le lieu du seul repos

du repos seul

ne m'ignore pas

 

mes pas dans les pas de ton ombre

 

le soleil dans l'ombre de mon ombre

*

l'espoir aux dents

comme le lézard

au sable bleui de mes rêves

 

je n'y vois que l'inattendu de ta présence

 

comme le lézard aux rêves de sable bleu

*

laisse aller les changements

au fil de la mémoire

 

comme un rocher dans la vague

se rêve en écume

au blanc des yeux n'ajuste

qu'un regard inattentif

ayant dit oui

à ce qui est venu sans bruit

*

je t'aime doucement ton corps récent

à même de prédire ce qui va suivre

dans l'éclatement de nos figurations

 

je t'aime doucement comme le rêve

 

je t'aime doucement comme un présage

au rêve le plus fou de savoir

 

je t'aime à même l'heure de s'ignorer

voire de m'oublier

voire de me redire encore une fois

une fois de plus t'aimant tant doucement

que c'est à peine un jour dans les rayons

que c'est à peine si je te retrouve

de m'ajuster au sort le plus infortuné

 

je t'aime doucement de ne pas m'arrêter

*

la chance n'a souri qu'aux jeteurs de sort

 

la chance est reluquée de tous côtés

 

la chance n'a souri qu'aux joueurs de cartes

 

la chance n'a souri qu'aux diseurs d'aventures

 

la chance n'a souri qu'aux mangeurs d'opium

 

la chance n'a souri qu'aux tricheurs

 

la chance n'a souri qu'aux tueurs

 

la chance a-t-elle souri aux bâtisseurs

 

la chance a souri aux menteurs

 

la chance n'a pas souri aux poètes

 

la chance n'a souri qu'aux semeurs

 

la chance a-t-elle souri à la mémoire

l'infortune a-t-elle le sourire aux lèvres

 

la chance n'a souri qu'à l'oubli

 

la chance n'a souri qu'aux médecins

 

la chance n'a pas souri à tout le monde

 

la chance n'a souri qu'à l'homme cultivé

*

si je ne t'aimais autant

je dirais que tu es une conne

et que seules les connes m'excitent

et tu t'imaginerais

 

o toi la conne

de ton lit d'hôpital branlant maintes fois par jour

en souvenir de nos escapades dans les musées de l'amour

 

mais je t'aime

car tu crois aux oiseaux créateurs du ciel et de la terre

*

je déteste ta maladie parce qu'elle me ressemble

 

je déteste ton cri et ta douleur

 

n'espère pas la guérison ni l'éternité

 

je suis le masque ressemblant

o toi l'odeur

je suis le masque qui ressemble

au mur qui t'arrête au seuil de la maison

 

immole-moi dans ton conin

*

peut-être les parures

dans le corps qui redort

long d'usures

dans les chants

 

les ors déterrés avec l'âge

la terre est arrêtée au seuil

même une morte me salue

donc aimée où la lueur la morde

 

ouverte dans la pierre

qui para le plus beau

à l'œuvre d'un tombeau

*

peut-être les secrets de l'œuvre

au chant qui ne les chante pas

tout l'amour en avant qui s'ouvre

sur l'idée là-bas peut-être

*

parce que tu n'es pas dieu

ou parce que la mort est douloureuse

 

parce que tu n'es pas dieu

ou parce que les choses ont foiré dès le départ

 

parce que tu n'es pas dieu

ou parce que la pauvreté a fait place à la solitude

 

o Kérés tes champs de blé

sont plus dorés que jamais

 

parce que tu n'es pas dieu

au seul degré qu'il importe d'atteindre

du point de vue littéraire

 

parce que tu n'es pas dieu

notre temps repose dans la mort de dieu

notre temps est mort avec son dieu

notre dieu ne se relèvera pas

 

parce que ta voix n'est pas la seule

à hurler de douleur dans la nuit

 

ne rie pas qu'on t'apporte un enfant né du désert

ne rie pas de la femme qui l'a enfanté

ne rie pas d'avoir oublié cette nuit de beuverie

n'oublie pas ta connerie soldat !

 

notre dieu est un rêve d'hommes cultivés

*

éloigne-toi o belle épousée

mon esprit ne cherche que ton corps

o laisse-moi te conduire

aux formes de la chair

 

laisse-moi me nourrir

aux formes de ton cœur

o belle épousée qui es-tu

 

n'est-ce pas le masque

que ma main reforme

aux formes de ta différence

 

o je t'ai reconnue belle épousée

tu es la fourmi solitaire

et moi je suis le gnomon

*

toute la route est un rêve de distance

et la mort y installe son royaume

 

toute la route est mesurée dans ton cœur

et la mort a déserté d'autres routes

 

toute la route me retrouve où je meurs

et la mort est un rêve de distances

 

toute la route est un tombeau de pierre

et la mort se mesure à ton cœur

 

o la route est un écrit que le feu absorbe

et la mort est un soleil au masque de la lune

*

tu n'as pas la chance aux tripots

o ma ronde dans la folie

aux vieux tripots dans la rue basse d'ombres

aux amours mortes dans la rue

à ce qui pue

dans l'odeur de l'amour malade

aux amants

 

tu aurais voulu qu'elle rie

au lit abandonné

au sort d'une autre nuit d'été

aux amantes aux passages d'un autre âge

 

elle n'a ri qu'à ton vieux cul

au matin pauvre et à la gloire

au jour plus léger que tes yeux dans mon regard

aux vieux grimoires d'amour dans le lit de nos dieux

elle n'a ri que pour la forme

*

nulle saison n'est plus légère

à l'esprit d'autres sources

 

nulle saison n'est plus amère

 

toutes les sources sont la source

*

c'est de l'écriture pure

qui appelle

pour être comprise

autre chose que la lecture

 

l'écriture à ce moment appelle l'écriture

*

la terrible individualité du créateur

il est dit deux en un

 

il n'est pas dit

on se cache de dire

le mensonge est une pratique courante chez les poètes

 

c'est aussi une excuse

quelquefois un propos

*

la cage pendue au chambranle

 

oublie car la mémoire y prélude

*

se déchire puis oublie

et le soleil calcine ces fleurs

et ton livre renverse le tau

et la juste raison de confondre la croix

*

peut-être né de l'eau

où la métamorphose le plonge

d'un père amoureux

ou simplement en rut

 

d'où la haine et le désespoir

la hantise qui s'interpose où la mort le sacre

comme une insomnie au cours de la nuit

comme l'impossible au seuil de l'ennui

comme le hasard au sein de la mort

l'a vu naître de l'onde au rond qui va le ceindre

 

comme un nom pour toute la vie

*

dès les premiers jours qu'on couronne

au vin d'autres amours

noie le noir de la couronne

dans la pierre oublieuse

noie le noir et la pierre

dans la terre

c'est la mort que j'épouse

c'est la mort qui m'épouse

maintenant est venu le temps de haïr

 

une situation dans l'enfer

*

il y a la mère des muses

 

facile d'oublier les portes du soleil

 

au souci qu'anime le regard

avant qu'elle sorte de tout ceci

avec les dieux ricanant dans l'ombre des murs

qu'elle a créée malgré l'usure

*

o sois la bienvenue

o mère

toi l'insouciante avec les dieux

 

bienvenue

au sein de notre terre d'ombre

à l'or

au poème d'amour

avec les jeux sur la montagne aimée

toi saoule

*

plana avec d'autres planètes

trame

ustensile

 

redira l'arrêt

regarde si c'est la même

 

arrêt au monde

cul de la même rue

sacrée entre toutes les rues

 

cependant la même heure

très bas d'abord le temps

pierre

fuseau

délave les vieux linges riblant

 

divers tombeaux

 

Io elle parle haut trop haut

*

ramenez l'honneur de notre langage

où vous l'avez laissé

ramenez si ça vous coûte

lumière bleue se lave

au son des nouveaux paradoxes

 

ou alors verticalité le mot

au moment de baiser avec la plus chère

verticalisez le groupe de mots

 

la dernière possibilité n'est accessible

qu'aux fins du fin

s'agit de clouer le bec à la pécore

et d'y dénicher le secret

sans avoir à perpétuer la race

vous m'avez compris

*

il y a un oiseau

sur le toit de la maison

la hyène ricane

 

l'oiseau rassérène

une partie du cœur

nulle complainte

n'est plus douce

que la sienne

 

oh nulle complainte n'est plus douce

 

écoutez la voix

qui se chante et s'explore

l'oiseau virevolte

encore une fois

 

la hyène est plus légère

qu'une rosée d'aurore

 

oh plus légère qu'une rosée d'aurore

 

un oiseau parmi

les branches du soleil

la hyène ricana

de nouveau dans l'herbe

 

l'oiseau roupille

dans le creux d'une feuille

l'hyène est une attente

sans le réveil

*

au point où la référence

sépare l'écriture de la lecture

le poème peut s'abîmer

ou se relever éclatant

 

la référence n'a pas de raisons culturelles

a d'autres raisons

le poète a cessé d'être un jongleur

*

je préfère un livre qui soit une lettre

un peu moins de littérature mais de la sincérité

une conversation

avec aux arrêts respiratoires quelques chants

pour illustrer

pour changer

pour une raison ou pour une autre

ou pas de raison

quelquefois la folie

un moment de rencontre

hors de l'école

allure pointillée de la conversation

autour d'un verre ou dans un lit

*

et le gypse au cœur si tendre

me rappelle le son de ta voix

 

la si douce langue

tournant sept fois

avant de dire l'avenir

 

pourtant le séducteur au cœur séparé

se conjugue au même temps

au même mode

*

ira-t-elle puiser dans le puits

des vertus inattendues

au crépuscule levant

sa robe de rosée sur nos regards

 

et l'écume de ton visage

est au moins aussi légère

que tous les pétales du mensonge littéraire

à la gueule de celui qui dérive

*

là-haut j'ai vu combien

la nature peut être douce

sans jeu de mots

sans poudre aux yeux

 

et l'oiseau dansa d'une branche sur l'autre

et Zeus nous rendra fous à force de périple

la chambre dans la chambre

un jardin de pierreries très précieuses

 

et là le sexe vendu pour un rond

c'est le point de chute le moins propice

on croira à un accident

au plus haut degré de beauté

où la forme n'est forme que d'être vue

*

comme s'il n'était pas plus simple

d'établir une fois pour toutes

le rapport de force musical

qui existe entre l'œil et la main

 

ainsi concevoir autre chose

que le cadre des rencontres fortuites

où s'opère après tout

ce qui n'est que publicité

 

une forme de blessure

au cœur de chaque point qui se rencontre

dans sa désuétude de continent

 

ou quelque ancienne blessure de guerre

dégoûtante à reconsidérer la question du beau

 

il est facile une fois toute théorie exclue

de glisser de la table de dissection à l'autel

et de l'autel au sacrifice

du sacrifice à l'effusion de sang pure et simple

et d'y ajuster le decorum rococo

de la quasi-totalité des oiseaux de proie en mal d'amour

*

où le poids écrase l'esprit

tu suis amicalement les lignes

dans le mot à mot

 

et plus tu avances dans le texte

moins ton esprit

malgré de louables efforts

s'y accroche

 

dérouté par le noir d'encre

des mots hors jeu

par rapport à l'exigence du texte

 

pourquoi

 

parce que tu es seul

*

le poète n'écrit que pour être lu

pour mémoire

toi docile

jouant le rôle proposé jusqu'au possible

 

limite maximum de compréhension

qu'un lecteur peut avoir de son texte

 

au-delà la lecture n'est plus possible

*

si bien que le temps

s'infortune avec le temps

de descendre au même temps

 

soleil et lune

 

mais dieu rend fous ceux qu'il veut perdre

*

o porteur des feux de Dité

l'esprit a beau jeu

toi l'exilé

ne rencontrant que la fortune

ce sont les fruits

d'une importune amante de cœur

comme au cèdre dans les jardins

plus loin que l'or qui honore

*

voix tu es voix

vois je ne te vois pas

je suis muet je change

*

le nord à ma fenêtre

le nord sinon je hurle

 

état poète pierre

renoncer saule redouter

 

tu ne gis pas au nord

 

regarde-moi revivre l'instant

 

c'est ta mémoire qui œuvre en moi Io

 

balance-lui sa vertu mais nom de dieu balance-la

*

l'idée chérie

l'idée non point la mélodie

ni l'image

la mélodie

laisse-la aux musiciens

aux esthètes l'image

pour charmer seulement

à cet endroit du poème

ajuster la mélodie l'image

la poésie doit charmer

doser le charme

*

l'esthétique ne soutient pas l'idée

ni ne la contient sans fissures

 

purulences autres parfums

 

la mélodie est une question d'écoute

l'image est une question de regard

il n'y a pas de règles d'éducation

de l'œil et de l'oreille

tu ne comprends pas forcément l'idée originale

cuisine composition

 

la matière disponible dans l'époque le lieu

*

nul ne saura si la rivière l'a conté

si la rêveuse rivière est morte

d'avoir conté l'amour

pas même le vent

pas même la pluie

 

ou peut-être le temps de se remémorer

le pacte injuste conclu au temple

 

ne te retourne pas o pas maintenant

ne crois pas y voir autre chose que le désespoir

n'arrête pas ma course que je m'y abreuve

*

ne cesse d'abreuver le sol de tes libations

 

la femme que j'ai vu caresser son sexe dans le temple

ne me dis rien qui la regarde

ne me dis rien ni de ses yeux ni de sa voix

 

qui baratta le reste

sinon le cœur

qui s'y écœura une nouvelle fois

 

l'heure n'est pas de saigner ma lampe

 

j'écris pour le temps dehors

je ne me vois pas

je m'imagine

je me rêve doucement

et je déchire mon image au cœur d'une autre image

 

je ne coucherai pas dans ton lit o habitante désolée

je ne t'aimerai pas dans le deuil de tes filles

*

ce que j'arrache au silence

tes lèvres ne l'ont pas maudit

ce que je chante en silence

ton cœur ne l'a pas déserté

o belle épousée

 

c'est ton ventre dans la voix

c'est ta voix dans la terre

o belle épousée

ce que j'inhume n'est pas mort

et ta main ne l'a pas saisi

 

ce que je pare n'est pas vain

et ton regard l'immobilise

o belle épousée

 

c'est le ventre de toute la terre

dans la voix qui me rechante

et me charme au proche départ

*

ce paysage peut-il être l'offrande

de tes yeux à mon propre regard

retiens cette ombre

cette lumière n'attend pas le baiser de nos corps

pour me redire toujours

ce paysage où je meurs et revis

d'être toujours le nom que tu portes pour moi

*

comprenez-vous Myrtho

ce n'est pas une question de volonté

seule la lumière peut le dire

l'orgueil des poètes ne se rabaisse pas au niveau de la mort

 

j'veux dire la même à l'œil fixe à l'arrêt d'une rue

n'est pas la seule raison de la mort en chambre

*

l'heure en soi

lumière s'y défilera doucement en heurt

aussi sûr que demain

aussi sûr que mon fils au milieu des soldats

 

l'heure en soi

l'ombre doucement n'y redira que le nombre

mon fils au casque d'or à la tête de cent guerriers

 

le corps couvert de blessures

adoré par les femmes des autres

 

l'heure en soi

et ma fille baisée par un troupeau de dragons

*

le drame de la captivité

au sein d'un livre qui n'en est pas un

absorbe dès le début toute l'œuvre

qui tente de lui échapper

cruellement cruellement

ne s'achève que dans la folie

ou avant la folie avec la mort

c'est un feu pour la littérature dérisoire

*

o mère amère dans ma douceur

chaudes mamelles

le temps a été cruel pour toi

pour ton vieux sexe qui n'a pas enfanté le monde

 

o mère de toutes les présences

ton corps est un règlement de compte d'homme à homme

laisse tes bras

m'entoure au creux de toi

 

la nature est plus belle avec la solitude

ce n'est que la terre endormie

ce n'est que ma semence répandue

où la fourmi bâtit des rêves de géants

*

la mort n'achève pas la mort

n'achève pas la mort qui a aimé

recrée ce qui a été créé

en commençant par le commencement

 

c'est à dire le verbe

c'est-à-dire mon cœur et mon cœur

c'est-à-dire mes regards aux quatre bornes

 

peut-être au premier temps de mon père de ma mère

du temps de l'idylle qui me séparera un jour

 

le jour me nomme dans la mort de la nuit

 

celui qui aima aime toujours celui qui aimera

celui qui aimera aime toujours d'être aimé

*

le désespoir n'a pas fini

de n'achever que les sentences

oubliées en ariettes

 

à même de n'y consacrer que l'ennui

ou d'approuver à l'occasion le suicide

dans un cri l'approuver

et y renoncer comme une solution universelle

 

mais quoi y concevoir dans l'ennui

sinon le désespoir comme une sentence

et le suicide comme autant de juges

que l'esprit a rassemblé

au haut le plus haut de toutes les montagnes

où l'homme n'est nu que de paraître

 

le vide n'est pas synthétique

et patati et patata

*

un drame peut-être où se joue la farce

un mot où se joue la mort

 

de quoi fertiliser au moins la terre

dans la femme qui s'est donnée

 

un drame non une mélodie

où l'événement est secondaire comme l'opium

comme le jour

 

la terre a bu

ce qui n'était que matière répandue

l'esprit est resté en suspens

au moins le temps de se jouer du temps

au moins le temps de ne répandre que l'ennui

sur les lieux qu'on célèbre

*

ta bouche est une perle de sang au bord de ma blessure

 

o baise-moi à la rosée de ton ventre

 

ta bouche est une plaie sanglante dans mon visage

 

ouvre-toi ouvre-toi doucement

 

l'aurore est proche et le soleil m'arrête au seuil

*

ton rire annule les reflets

de l'eau dans mon regard

o m'onde d'un cercle

et m'y repère

au point de chute de l'amour

 

en mort buvant le secret

d'un dieu révélé pour la haine

o rie o mare reflétée en mon absence

rie et t'isole dans tes chaînes

*

je t'aime

où ton corps

peut m'aimer

à même la vie

si c'est connu de mémoire

 

je t'aime

où peut ton corps

comme la légende

de bouche en bouche

à même la mort

 

et la mémoire est un signe de reconnaissance

*

même un compte avec les dieux

du haut de la tour

c'est-à-dire du haut de mon esprit

à l'ombre d'une même tour

 

même une rencontre avec les dieux

avec la toute-puissance des dieux

au soleil d'une autre tour

 

même un salut aux dieux exilés à jamais de l'esprit

même ça o filles de mémoire

*

toutes les voix

sont dans la voix

qui me parle

qui me console

 

toutes les voix

ne sont pas la voix

ne sont pas le cœur

qui me console

 

toutes les voix n'ont pas le cœur

de me consoler

toutes les voix c'est ta voix

mais c'est sous terre

*

nous n'aurons pas ta voix

lumière sur l'immensité

nous n'aurons pas ton cœur

o dernière beauté

 

mais nous aurons le cœur

de te dire que non

assez de cœur ça oui

car notre parole est d'or

 

mais referme tes yeux

dans le cœur de la femme

referme-les lumières

et m'éclaire enfin

 

à ce qui croît avec la mort

au fond de nous

le regard muet du père avec ses femmes

o nous n'aurons pas ton sang dans le soleil

*

le soleil n'arrête qu'une feuille

au bout de la branche

qui sépare ton visage de mon regard

 

et tes yeux ont rencontré les collines

sur mon épaule couronnée de lumière

et ton silence remue l'amère vérité

*

tes yeux n'ont plus le regard donné

en murmure pour soi

n'absorbent qu'une transe

et rediront peut-être avec les jours

les légendes désuètes de leur temps

 

avec le sourire des vieilles femmes nues

au moment de se donner

à la dernière eau qui les purifiera

 

dans les mains des jeunes filles

élues pour l'amour ou la maternité

 

tes yeux n'ont plus le choix

dans le regard des dieux

*

n'avoir su redorer le blason

le vieux blason de ta mémoire

cela importe peu en regard d'un temps

qui n'a pas eu lieu

 

tes yeux n'ont souri qu'aux regrets

 

tes mains n'ont caressé que l'oubli

*

elle est si nue

dans la pierre noire

de ses yeux clos

 

à peine esquissée

au regard que je parcoure en moi

 

o chère si l'absente

la moindre parole de travers

par rapport à la verticalité de son regard

*

au moins résume

le peu qu'il chante

résume le cœur

qui la hante

d'un cœur plus pur

ne sachant où il va

où il meurt

au chant qu'il n'aura pas chanté

peut-être mort

de n'avoir su donner au moins un sens à son enfer

*

o toi la femme assise

toi tant aimée

o peut-être moi

que le cœur n'a pas enrichi

d'autre chose que d'un peu d'imitation

ne me regarde pas

vieillie d'au moins un temps

*

l'amour

à la morsure

des dieux en soi

 

la morsure

en chemin

d'îles rêvées

 

un chemin

en trace

de dormeur invisible

 

et les pas

de qui danse

à l'orgueil à la justice

*

tes longues jambes blanches

à la ligne des pas

ponctuées d'ombres dansantes nues

comme à mes yeux chercheurs

 

elles inondent les rêves

d'une eau recomposée

avec le corps enfin qui trace

des harmonies de reconnaissance

 

en lieu de chute dans l'air

et le sol qui s'arrache à sa loi

par le sein élevé clair d'un voile

en main qui s'y retrouve

 

des mots que ta bouche a cédés

au spectacle donné à l'œil

par quoi ta chair m'arrête

et m'y résolve en cœur

 

de me dire que le temps

n'est pas de donner raison à la raison

*

et c'est déjà

l'automne aux mains de vieille

jetée au feu de la maison

et qui crépite dans mon rire

avec toutes les vieilles

qui ont été belles

 

et c'est déjà

l'automne

aux pieds de jeune fille chatouillée

dans le lit

et qui rit où je dors comme à la mort

*

peut-être rit-elle encore

o ruisselle d'une feuille

 

i's'peut que l'temps nous rassérène

une bonn'fois pour toutes

 

rit-elle au moment

qu'elle s'isole d'un arbre

rit-elle de mouiller les pas rit-elle

o rit-elle

si tous les dieux sont contre nous

 

o combien de temps encore dans la colère des dieux

 

combien de temps dans la bêtise des hommes

 

m'est avis qu'nous faut'rons avant ça

*

voici le dernier rayon de soleil

pétaler à l'horizon

avec corolle de sang

c'est vaginal que j'veux dire

*

et la fille réclame un pourboire

au portier qui se rassérène

 

passe un cul-terreux à l'œil morne

au bras d'une putain

 

les jolis mariages consanguins se portent mieux

avec l'augmentation du salaire solaire

*

j'écris à même ce qui pue

parce que l'écriture est merdeuse

d'être le trompe-l'œil de nos exigences

 

et je ferme les yeux

j'écris ce qui vient

ce qui ne se refuse pas

ce qui me joue des tours

me laisse écrire au contrepoint

 

l'heure présente ne descend pas du père qui la heurte

n'enfante pas l'art ciselé

l'heure convulse le calme des dehors du sommeil

tout est déclin

*

ses ongles sont sibyllins

ses doigts sont aériens

ses mains sont électriques

ses bras sont fulgurants

son épaule est magique

son cou est ariane

sa bouche est miraculeuse

ses seins sont insolents

sa langue est immolée

son ventre est enfant

ses yeux sont vibratoires

son sexe est orienté

son front est véloce

sa croupe est le midi

ses cheveux sont dianes

ses jambes sont occidentées

ses pieds sont le nord

et son amour le juste milieu

*

mais j'entends quelqu'un

 

ça s'rait-y mon père mon pè-ère

 

prononcer la sentence

sans se référer au juge

 

la guerre est moins cruelle

quand la maison s'isole dans la campagne

*

il est dit que les futurs alcyons

grandiront avec l'aurore

 

est-il possible que la chatte glougloute

sans que le vent ricane en coin

 

la rumeur sans entrailles est étendue avec les morts

 

la moitié de l'Autriche baronne du sang défile

*

intérieure

o le mal est d'avoir détruit la fourmilière

d'un coup de pied

 

o intérieur comme elle dit

peut-être piroguant dans la rivière

où la ville se jette

 

o le mal est d'avoir oublié comme elle rit

d'être la grille seule

 

o peut-être si belle

une feuille à l'automne n'est pas plus légère

*

peut s'la coco

peut s'la coller

ou qu'ça lui plaît

c'est pas moi qui médira

 

même à s'chacha

chatouiller l'con

c'est pas moi qui maudira

 

dira c'que ça

c'que ça veut dire

c'est pas moi qui déserta

 

je n'ai chanté que le moment

je n'ai tué que le temps

c'est pas moi qui poétise

*

je t'aime autour de moi

comme on aime les insectes

 

o toi la fourmi

ne travaille qu'à mon amour

 

ne t'épuise qu'à m'aimer

 

je ne connais que l'ombre de ton corps

s'il est nu à me regarder

 

je t'aime de t'ignorer

où tu égales les dieux

*

ceci est le masque

dérive avec le masque de la reconnaissance

 

toute la lumière postule

aux reflets de mes dimensions

dans la mort rêvée

 

l'ombre n'est que l'étendue de ta robe enlevée

 

avec ton corps

aux cris d'amour des insectes

dans la branche de l'arbre

 

masque y pérénère

 

je n'ai pas l'or pour le dire

ou tout au moins le donner à penser

*

il dériva avec son âge

ou dériva avec la mort

de l'une et l'autre

il dériva et s'égara

 

est-ce l'âge

est-ce la mort

du cœur et du cœur

ce n'est pas l'âge

ce n'est pas la mort

c'est le reste

*

la mort la plus simple

la mort dans la main

lentement la mort

dans le miroir de ma main

 

la mort qui se rencontre

dans la mort des rencontres

 

la mort avec le temps

la mort qui se prépare

 

la main dans le miroir

de mes yeux dans le miroir

d'autres yeux que je dérobe à la vie

*

recueille-moi où je disperse

les raisons de l'écriture

en livre humain m'innove

d'un titre et d'une dédicace

au moins me soustraire avec amour

à l'éternité de tes doigts sonores

*

o l'amante déserte

chante-moi le désert

outre dans mon sommeil

redis-moi l'abandon

de ton cœur à l'aurore

 

o dévore mon sens

dans la plaie de mon corps

que ta chair s'innove deux fois

 

o l'amante déserte

rêve au creux de ma mémoire

 

le troisième aura bu l'essence de ma chair

où je renais plus beau de te vieillir au seuil de la tombe

*

où as-tu caché

ton escargot

ta limace

et tes cornes œillées

 

un oiseau

aura-t-il le temps

de lever sa queue

 

déjà elle penche

du côté de la mare verte

où croît l'arénicole

à l'oîdé de sang

*

la chasse au sens est démoralisante

 

mais il importe peu que la morale

ne se résume pas au long vol

du courlis sur la plaine

 

car la saison des pluies et des vents

s'annonce dans le chant du crapaud profané

*

maintenant tout mon corps coïncide

avec une belle légende retrouvée

 

maintenant mon corps n'est plus mon corps

 

et la légende n'est qu'un vieux souvenir

 

ma mémoire se refuse dans la mémoire d'une morte

et lentement j'ai salué la dernière famille

*

o nuit emporte la pire des légendes

 

n'emporte que le sens de la mémoire intérieure

 

o nuit comme le cri changé en tache d'encre

 

au ciel qui me sert de spectacle

*

gloire

fille du sang

mémoire

hommage

conquête

 

un bon livre est une utopie

de taille à renverser les pouvoirs en place

 

le poète croît avec son désespoir

 

avant tout l'utopie qu'il ne partage pas avec son hôte

 

o vienne le moment désespérant


 

 

Odes, odes, en finir avec ce livre encore possible

Sur les pentes où croît la neige

de cristal en cristal refondue

pour que tu paraisses moins fortuné

tu choisis

Une abeille a creusé un trou avec sa dernière chaleur

De même le fruit sec d'un hêtre sous les ruches

Tu promènes ta lassitude d'ouvrier

et tes espoirs de poète

ta lassitude et tes espoirs se minant des mines stériles

Ça ne parle pas

faute d'extraire autre chose que des mots et des verbes

qui ne s'extraient pas tout seuls de la froidure

Comme il neigeait !

et comme le froid pleuvait !

les genêts se sont couchés en travers du chemin

la bruyère est muette

Des skieurs sont passés par là

 ..........................................

 sans issue


 

 

La mort malade

 

Comme ce vieux, très vieux,

lequel avait cassé sa pipe,

condamné à la mauvaise fumée

pour le restant de ses jours,

à coup sûr comme ce vieux-là,

rabougri comme peut un arbre seul.

Rabougri, je vous dis,

avec une pipe qui ne vieillira pas,

avec en quelque sorte la jeunesse toute chaude entre ses doigts,

quand sa pipe était froide,

et la fumée savoureuse,

et la dernière bouffée devait être la meilleure

— excepté que je ne fume pas,

faute de feu, de peu de feu.

 

La mort, cette fois, en est malade.

Malade aussi la vie,

et l'homme, le cœur, l'esprit,

malades comme tout ce qui peut croire en dieu,

comme tout ce que dieu a cru bon de créer,

là, entre deux lignes distinctes où j'ai trouvé du rythme,

de la poésie enfin

— pas toute la poésie, mais rien que la poésie —

rien d'autre, rien, pas même un métier,

une famille, une patrie, une histoire,

que sais-je encore ?

 

Je suis un tas de choses qui me font dire

que la mort est malade,

et que je n'y peux rien,

même un poème, surtout un poème.

 

Alors j'écrirai des chants

pour la compréhension de tout le monde,

y compris les fadas,

et les salauds aussi comprendront mes chants.

Il y aura de la maladie

partout où la mort périra par le texte,

et tout le monde comprendra que je dis la vérité,

même les fadas, même les salauds le comprendront

— parce que j'aurais atteint le point d'indicible clarté

par quoi tous les hommes sont des hommes,

et chacun sera rongé par le mal dont la mort se meurt.

 

Et quand je dis que la mort est malade,

je suis en dessous de la vérité,

mais tout juste dessous,

juste assez pour que ça ne soit pas un mensonge.

Nombreux sont ceux qui comprennent

ce que je veux dire par là.

 

Je te dirai encore des fables

telles que les hommes aiment à les entendre,

mais le temps est loin,

si longtemps à se remémorer d'abord le présent,

tout près de nous le présent

avec sa mort mal en point,

la mort comme la plus mauvaise des littératures,

malade dans ses mots,

malade jusqu'à la mort,

usure après usure,

lentement, décomposant ce que les hommes auraient souhaité entendre

de la bouche des poètes ;

et les poètes sont les plus vieux des hommes,

et les plus malades,

les plus proches de la mort,

sauf qu'un coup de fusil couvre le son de leur voix,

car ils sont l'artifice de la maladie dont la mort se nourrit :

 

« Ariel ! Ariel ! le son de la voix

c'est sous terre

qu'on l'entend le mieux. »

 

Des fables, j'en connais,

de quoi raviver le cœur d'un homme,

sauver peut-être le cœur

d'une femme condamnée à errer,

même un enfant,

ivre d'apprendre à vivre,

et d'opium aussi dans la pipe du vieux

où la vieille se retrouve quelquefois.

Quelquefois, pas toujours,

si ses dents gâtent tout ce qu'elles mordent,

que ce soit mes fesses par amour,

ou le vieux au lobe de l'oreille,

pour je ne sais quelle raison — quelle raison ?

 

Elle est aussi folle aujourd'hui

qu'au jour de sa première apparition,

et lui,

c'est le gardien jaloux des péchés

par quoi tout s'explique,

même qu'une mort ait changé sa peau,

même le temps où cela s'est passé pour la première fois

à la grande frayeur de chacun,

même celui, ou celle,

qui en eut à subir le premier la hideuse métamorphose

— ainsi qu'un traité sur la putréfaction, naguère, en témoigne

— ou bien, c'est qu'une fable m'a ému plus que les autres,

peut-être celle où l'on voit

d'étranges et naïves métamorphoses

se succédant au rythme d'une histoire

qui est la mienne revécue cent fois,

rabâchée, d'un cygne à l'écorce d'un arbre,

ou d'un loup, n'importe quoi faisant l'affaire,

puisque la chose n'a pas de prix.

 

Et soudain un grand écœurement me soulève l'estomac,

comme ça même,

comme une fumée épaisse de trop de bruyère,

trop de bruyère, à jamais !

C'est à dire quelque chose comme le NEVERMORE du corbeau,

à croire que j'ai quelque raison d'augurer

entre une fenêtre ouverte

et l'austère présence du savoir en cours de formation.

 

Là même, et c'est un signe plus funèbre,

au refrain : Ariel ! Ariel !

le son de ta voix,

c'est sous terre

qu'on l'entend

le mieux.

 

Tant il est vrai que le crêpe

se vend mieux qu'une poignée de main,

sur la couverture d'un livre

beaucoup mieux qu'une franche poignée de main.

Avec un regard tout tristounet de poète

qui va faire un chef-d'œuvre,

oh ! que faire est indigne de tant de tristesse

et de savoir-faire !

On dirait qu'un coup de vent

va soudain l'arracher à sa rêverie,

par la fenêtre l'arracher définitivement

du quotidien qui le justifie,

et le jeter au loin

dans la cime d'un bouquet d'arbres

qui l'absorbera jusqu'à ce que ses fleurs

ressemblent à ses fleurs. Justice !

 

Sans parler de la beauté,

toujours froide parce que son plaisir est d'être

au lieu que le plaisir des humbles est de devenir.

 

Vrai aussi que la brute bande mieux que la bête,

et que c'est tout vilain à voir,

ce témoignage d'amertume qui se fait un plaisir

de porter plus d'ombre,

et par conséquent plus de lumière,

si cela se porte mieux toutefois

que l'immanquable obscurité des poètes

qui ont atteint le sommet de l'expression...

 

Vrai aussi qu'un cadavre vaut mieux

que l'idée qu'on se fait de la mort

quand elle se porte assez bien

pour paraître dans les œuvres d'art.

 

À la fenêtre, mon âme penchée, égrène des mots !

des mots ! des mots !

Au lieu de ça,

au lieu de cette poussière qui est celle des hommes

et peut-être aussi celle de dieu

— pourquoi pas ? —

au lieu de cette poussière

j'ai imprimé la trace de mon pas,

droit vers la porte,

pas un moment titubant ou manifestement tremblant

— rien de tout cela —

et la porte,

je l'ai ouverte d'un coup de pied, et ce foutu vieux escaladait les rochers vers la maison,

le foyer dans une main

et le bec dans l'autre,

proférant diverses insanités

à l'adresse de ses propres pas

qui le rapprochaient de moi,

et à cet instant,

comme quelque buste se fracassant par terre,

ou quelque oiseau funèbre

qui a perdu l'usage de ses ailes

et brisant son bec sur le rebord d'une console

— mon âme s'est craquelée plutôt,

comme un tableau,

à croire que je manquais de suffisamment de technique

pour entreprendre ce qu'un refrain

m'avait inspiré

à rebours de sa même signification.

Et il s'en est fallu de peu qu'on m'encadrât,

et qu'on m'accrochât au mur le plus proche,

avec ma signature sur le ventre,

et deux dates indiquant que j'avais vécu et que j'étais mort.

 

Ris. Et dire que j'ai eu l'audace

de lui en offrir une toute neuve,

avec une étiquette sur le bec,

et une marque gravée sur le foyer,

et rien à l'intérieur

que l'évidence de son désespoir

— somme toute un parfait assassinat,

sinon il eût péri prostré sur une chaise

avec les débris entre les doigts

— ainsi, il meurt comme il a vécu,

sauf qu'il vivait.

 

Voilà ce que c'est qu'une mort fiévreuse,

une mort qui s'infecte,

ivre mort qui purule,

qui se recroqueville dans la pourriture,

et c'est cette mort-là

qui attend n'importe qui tente l'impossible

avec une haute idée de la chance

qui ne peut pas, ne doit pas tourner.

 

La vieille fumait rarement, je l'ai dit,

et quand cela lui arrivait :

 

« Ariel ! Ariel ! le son de ta voix,

c'est sous terre qu'on l'entend le mieux ! »

 

Si cela lui arrivait,

c'est que le vieux dormait, paisible,

avec sa cicatrice au lobe de l'oreille

depuis qu'elle n'y mordait plus,

même une légère morsure au coin de la lèvre oh !

un petit excès d'amour,

pas plus, rien de plus qu'une petite colère sans importance

quand il lui avait touché les seins

avec sa main qui sentait le tabac

et qui avait l'air d'un culot de pipe.

 

Alors l'odeur même de la fumée était différente,

comme si elle ne comprenait pas,

comme si elle eût pu fumer n'importe quelle pipe,

peut-être même à n'importe quel moment

pourvu qu'il dormît,

et l'odeur de la fumée n'incommodait pas le vieux dans son sommeil

simplement parce qu'il dormait,

et qu'elle veillait

à peine somnolente

entre la crainte d'être surprise

et l'horreur d'être si seule.

 

Et à midi, midi au soleil,

il ferme les yeux,

elle ferme les yeux,

et je joue.

Je joue à la pipe,

à la pipe qui ne fume pas.

Je fume la fumée de mes yeux,

et je les frotte avec mes poings.

À l'angle de mes poings,

je rêve.

Un rêve et un soleil,

ça fait deux : je ne suis pas seul.

 

Je suis rarement seul

quand je joue seul.

Je suis un enfant,

c'est-à-dire que je n'ai pas de souvenir.

Je remplis ma mémoire,

je ne m'en sers pas ;

sauf pour faire pipi,

ou mettre la cuillère dans ma bouche.

Je suis un catalogue.

Je m'imprime. Je serai poète.

 

Quand il rouvre ses yeux,

elle ouvre les siens,

et il fume sa pipe.

Elle le regarde fumer,

et je joue à casser la pipe,

simplement pour faire le mal,

le mal incurable,

le mal interdit,

le mal qu'on ne pardonne pas

et qu'on punit,

le mal qu'on n'arrive pas à supprimer,

parce qu'une bonne pipe est fragile,

et que plus c'est fragile,

et plus c'est sain,

plus c'est vivant ;

c'est loin d'être mort,

tandis qu'une pipe indestructible,

c'est brûlant comme l'enfer,

ou éteint comme la mort.

 

Et il mêle la mort et l'enfer

dans une même pensée.

Et elle le regarde penser.

Alors j'écris des images dans ma mémoire,

avec ma solitude qui s'étale comme de l'eau,

comme une rivière ;

et le poisson dans la rivière,

un poisson-pipe avec un bec comme un oiseau,

et un foyer comme une maison,

et peut-être aussi une fenêtre,

où plus tard j'écrirai des livres,

et une porte, pour la fermer.

 

Nous aurons même le temps d'aimer

ce que le corps permet,

entre nous deux,

pour nous deux.

Nous aurons ce temps-là pour jalouser les morts,

là où la pierre pousse comme de l'herbe.

Et de ce temps, chérie, il ne restera rien,

parce que le temps est le temps, un point c'est tout.

 

— Je fume la pipe comme un homme.

Ne la laisse pas s'éteindre.

C'est alors que j'aperçois la guêpe,

comme une tache de lumière la guêpe,

une tache de lumière ou une tache d'ombre.

Je choisis la lumière, parce que je la vois.

Elle se pose.

 

Pas loin, il y a ton sein.

Il y a du coton sur ton sein,

et du soleil sur le coton,

et la guêpe s'en aperçoit.

Elle est jalouse.

La guêpe est jalouse.

Elle te piquera.

 

Elle s'envole.

Ton sein est toujours là, obèse.

Le coton aussi, là,

avec son soleil,

avec son ombre,

et un dard au milieu de l'ombre.

Je vois bien que tu rêves d'amour.

Tu me piqueras.

 

Je l'entends.

Cette fois, elle semble s'intéresser à mon ventre.

Il y a du sucre sur mon ventre.

J'ai renversé mon café tout à l'heure,

et tu n'as pas accepté mes excuses.

Tu t'es endormie

au beau milieu de mes excuses,

et j'ai guetté la guêpe

dans l'espoir qu'elle te pique

et t'arrache au sommeil

et à tes rêves d'amour.

 

Elle est revenue,

et son dard me menace.

C'est ta faute.

Si tu avais accepté mes excuses,

j'aurais lavé mon ventre de son impureté,

et elle ne serait pas là à rêver de moi.

 

Elle est toujours là.

 

À quoi rêves-tu ?

 

Je m'éveille. Tu dors encore ;

 

« Pourquoi joues-tu ?

 

— Je joue parce que je joue.

Et je joue

parce que je suis un enfant.

Je suis un enfant

parce que tu es tu

et qu'elle est elle.

 

— Ma pipe est une bonne pipe.

Je te l'enseignerai.

Plus tard tu sauras reconnaître

une bonne pipe entre les mauvaises.

 

— C'est un enfant.

Il ne comprend pas.

Qu'il aille jouer.

Nous jouerons.

 

— C'est le moment.

Va jouer.

Ne te demande pas pourquoi.

Jouer c'est jouer.

 

— J'aime un autre enfant.

Dans mon ventre il y a un autre enfant.

Ou tu ne m'aimes pas assez,

ou c'est moi qui te manque.

 

— Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime.

Et je sais que tu m'aimes.

Les enfants sont la preuve que l'amour existe.

N'avons-nous pas nous-mêmes été enfants ?

 

— Ou bien je préférais dormir.

Je ne sais pas si c'est le sommeil

ou l'amour.

Ou bien c'est le soleil,

c'est toi, c'est tout.

 

— Va jouer.

On ne peut pas jouer

si tu ne joues pas.

Et si tu ne joues pas,

tu joueras seul.

 

— Je ne veux pas jouer tout seul.

Je veux jouer mais pas tout seul.

Jouer tout seul c'est pas jouer.

Ça rend aveugle et fou.

 

— Tout compte fait,

c'est le soleil,

ce n'est pas toi. Mon corps est une paire de seins

que dore le soleil dans mon ventre.

 

— Mon corps ! Mon corps ! Mon corps !

Je veux jouer avec mon corps

mais pas tout seul.

Elle peut jouer.

Tu peux jouer.

Tout le monde peut jouer avec.

 

— Ma pipe est moins ingrate.

Elle fume, elle,

quand ma femme se bronze

et que mon fils s'amuse.

Ma pipe est une bonne compagne.

Elle m'accompagne, toi, ma femme.

Je voudrais jouer avec ma pipe,

mais tu souffles dessus.

 

— Est-ce que je peux souffler dessus ? »

 

La fumée s'entortille dans l'air.

C'est un jeu fantastique de s'y reconnaître.

 

« Mon corps est une vulve.

Je suis une vulve.

Je caresse ma vulve.

Je joue avec toute seule.

 

— Ce n'est pas comme ça qu'on fait les enfants.

 

— Ils naissent dans les choux.

 

— Et ils gardent longtemps l'odeur des choux.

Ça sent mauvais mais ça soulage.

 

— Infâme ! Tu es le contraire de ce que j'espérais.

 

— Ne souffle pas sur ma pipe.

Tu n'en as pas le droit.

 

— Moi aussi je veux souffler.

Je veux dessiner

des seins des hanches des culs des cuisses,

avec de la fumée.

Je veux dessiner des jeux passionnants.

 

— Qu'il aille jouer ! Qu'il aille jouer !

Et toi va fumer plus loin.

Que l'ombre est détestable.

Je me supporte à peine.

 

— Souffle, et vois comme c'est beau.

Ça à l'air d'une femme,

et ce n'en est pas une.

C'est simplement de la fumée.

 

— Soleil ô soleil !

Je suis si seule.

Parfume-moi, embaume-moi.

Je serais morte avant demain.

Je veux mourir avec ce plaisir-là.

 

— Un et un, ça fait deux,

c'est-à-dire que ça ne fait rien.

On fera avec,

puisque rien n'est possible autrement. »

 

O haïssable nécessité, écrirai-je plus tard.

On peut jouer avec la terre, mais pas longtemps.

On se fait prendre tôt ou tard.

 

Tu dormais.

Pourtant le soleil n'était plus que lumière,

et le vent poussait la pluie vers nous.

Le vent poussait la pluie.

L'eau ne t'éveillera pas.

Ton rêve sublime la réalité,

mais j'attends toujours que tu t'éveilles.

Avec ma pipe qui fume, j'attends.

 

Ton corps ruisselle,

ton corps est une rivière,

c'est la mer tout entière

et je deviens fou.

Je viole ton sommeil.

Je le viole,

et ma pipe fume toujours.

Ma pipe fume dans la pluie.

 

Maintenant, ton corps est violé.

Ton sommeil est violé.

Ton rêve, surtout ton rêve, est violé,

et la folie ne m'a pas quitté.

Tu me regardes parce que je suis fou.

Tu ne me regarderais pas si j'étais raisonnable.

Ton regard me raisonne en vain,

mais tu sais qu'un regard n'y peut rien.

Un regard ne suffit pas, même ensommeillé.

Oui, il pleut, et cela te dérange.

Le soleil n'est plus.

Tu vas coucher dedans.

Tu aurais voulu que ça dure.

La pluie durera longtemps.

Il pleuvra aussi dans mes mains,

et je viderai ta solitude,

je noierai ta solitude.

La mienne est insupportable,

parce que tu supportes la tienne.

La mienne est une vraie solitude

qui ne couche pas dans le soleil.

D'ailleurs je ne dors plus.

J'ai trop mal de tenter le sommeil où il n'est pas.

Cela fait mal, et je veille.

 

Au moins ce soir tu ne dormiras pas.

La pluie t'a arrachée au soleil.

Comme une herbe, elle t'a arrachée,

et ma maison est la plus accueillante.

Peut-être y veilleras-tu ce soir,

toute nue et humide encore d'avoir été déçue,

comme une herbe déçue que la pluie ait raviné la terre,

o désolée que le soleil se soit montré impuissant,

dans l'eau, et dans la terre,

et dans le feu qui m'anime.

 

Il pleut.

Tout un jour magnifique gâché par une averse

qui n'en finit pas de leurrer le soleil au fond de mes yeux.

Bien sûr, elle dormait,

et il fumait, mais je jouais.

Je jouais seul, mais je jouais.

Et je peux dire que j'étais heureux, même seul.

 

Maintenant, elle cuisine.

Elle a mis un tablier sur son ventre doré,

et il fume,

et je peux le voir qui m'observe à travers la fumée.

À la hauteur de ses yeux, je suis immobile.

Je me confonds peut-être avec la fumée

qui s'étire vers le plafond.

 

La pluie pleut.

 

Papa peut.

 

Maman meut.

 

Je jeu.

 

Je ne suis pas encore poète.

Je ne sais pas encore jouer avec les mots.

Je joue avec des jeux.

Je ne fume pas,

et je ne connais pas les femmes.

 

La pluie est une veuve

 

papa un tortionnaire

 

maman est une couleuvre

 

Je suis mort.

Je ne suis pas encore poète.

Les images, je ne les mérite pas.

Quand je serai poète, j'aurai beaucoup d'images,

des images à pleines brassées,

les images que je voudrais.

Je voudrais les images les plus fortes,

les plus folles, les pluies-fall.

 

Comme une couleuvre,

elle ne pique pas, elle crache.

Elle empoisonne la cuisine.

Il ne mangera pas ce soir.

Il maigrit à vue d'œil,

comme s'il s'envolait avec sa fumée.

Un jour, je lèverai les yeux pour le voir,

tout noir et difforme,

avec des craquelures qui le soulèveront sur les solives.

Par endroit, sur les solives,

il se soulèvera pour bâiller.

 

Pleut.

Soleil brisé.

Pleut.

Je ne me ressemble pas.

Papa joue à la mamelle.

Maman joue à cache-tampon.

Moi je suis un oiseau viol.

Si je joue c'est pour mentir.

Papa dit qu'elle est belle.

Maman dit qu'il est bon.

Papa juge et maman jouit.

Si je joue, c'est pour le dire.

Papa fume à la cuisine.

La cuisine est à maman.

La maman elle est à moi.

Si je joue c'est pour partir

 

un jour.

 

« Je ne suis pas encore morte,

et tu vivras longtemps.

Mes seins frémissent à cette pensée,

d'autant que j'ai passé l'âge des chatouilles discrètes.

 

— Dis-tu que c'est oui

que c'est pour ce soir

qu'on va s'y mettre ensemble

et que rien ne s'y opposera

oh ça fait si longtemps

est-ce la pluie dis-moi est-ce la pluie ? »

 

J'ai sculpté une vague tête dans un morceau de bois.

J'aurais voulu qu'elle soit ressemblante,

mais c'est raté.

Ça ressemble bien à quelqu'un,

mais qu'est-ce qui lui prend de se mêler de mes affaires ?

Je le connais si peu d'ailleurs.

Un vague voisin,

que fait-il dans ma main,

à me regarder avec des yeux creux

que j'ai pris tant de soin à tailler ? Qu'a-t-il donc, cet indiscret ?

Cherche-t-il à savoir quelque chose que je ne sais pas ?

 

« Je ne serai jamais vieille, ni morte,

et tu ne mourras pas d'avoir été si jeune caressée.

Je me souviens, mais ça ne suffit pas.

Tu dois m'aimer.

 

— Sûr que c'est la pluie

la pluie après le soleil

sur tout ton corps brûlant.

La pluie a tempéré la solitude

la pluie est une bonne pluie

il pleut encore

il pleuvra longtemps. »

 

Je l'ai jetée au feu où elle crépite maintenant.

C'est cruel de brûler ses voisins,

mais je crois que c'est juste.

Pourquoi regarderait-il ce que je ne peux pas voir.

Cela ne le regarde pas.

Il brûle, et je brûle de savoir,

alors je le retire du feu à mains nues,

et je brûle mes doigts.

Ses yeux se sont éteints. Il ne parlera pas.

 

« Je durerais. La nuit commence à peine.

Je commence avec elle. La nuit est à moi.

 

— Je te la donne ! »

 

Je te donnerai tout ce que tu voudras,

même la pluie, même le soleil et la terre,

et il pleuvra pendant tout ce temps.

Oui, la nuit est à toi.

Prends-la, mais prends-la.

 

Mais vas-tu parler à la fin ?

Vas-tu me dire ce que tu viens chercher ?

C'est l'heure de dormir,

pas de fouiller dans l'intimité des gens.

Et je voudrais dormir,

et tu viens déranger mon repos.

Vas-tu parler, créature de mes mains ?

Vas-tu me dire ce qui se passe et que j'ignore ?

Est-ce une raison, le feu qui a crevé tes yeux ?

Est-ce une raison, ma main sur ta bouche ?

Il n'y a pas de raison.

Parle, parle, mais parle !

Maudite créature de mes mains,

qu'es-tu venu me révéler que je dois ignorer ?

tu revivras demain,

créature de mes mains,

et cette fois je te ferai un corps,

et tu coucheras dans mon lit.

L'heure venue, tu parleras !

 

Je ne dormirai pas ce soir.

 

Papa est descendu à la cuisine

pour manger des tranches de saucisson

soigneusement calées sur une mince couche

de beurre avec du pain dessus

dessous pour ne pas se salir les doigts

et pour que ça soit meilleur il

fait d'une pierre deux coups il

est malin papa et maman

fait couler de l'eau et elle

agite de l'eau et je

sais parfaitement que c'est son

cul qu'elle lave parce qu'elle a

fait caca dans le lit et alors papa

dégoûté est descendu à la cuisine pour manger du

saucisson avec du beurre et du

pain autour pour que ça fasse deux

coups et une pierre rien de moins.

 

Moi, j'ai détruit ce que j'avais créé.

La ressemblance n'y était pas,

et j'aurais dû me foutre de la ressemblance,

mais je ne m'en suis pas foutu sur le coup,

et ça m'a valu cette stupide destruction qui mène à quoi,

à rien, à rien. Je n'ai pas avancé d'un pouce.

 

Papa mange du saucisson et maman lave son cul,

moi j'ai détruit ce que j'avais créé, je suis con,

et papa se bourre de saucisson,

et maman n'arrête pas de chier et de laver son cul,

et je suis toujours aussi con ;

un, parce que je ne dors pas ;

deux, parce que j'ai créé et que j'ai détruit.

Comme dit papa,

je serai aveugle et fou,

mais je m'en fous.

Je serai ce que je serai,

un point c'est tout.

Je ne vais pas commencer à m'emmerder l'esprit

avec des histoires d'aveugles et de fous.

Ce n'est pas de mon âge.

Plus tard, je mangerai du saucisson

chaque fois que l'élue de mon cœur

chiera dans mon lit.

Je m'en irai d'un air dégoûté

dans la cuisine,

et je n'écouterai même pas

le clapotis de l'eau entre ses cuisses.

Je me foutrai de ses cuisses merdeuses.

 

Et qu'est-ce que ça aurait changé,

que ce soit ressemblant ?

Rien. Ça n'aurait rien changé.

Je serais toujours aussi con,

à écouter le clapotis de l'eau entre ses cuisses,

et les dents de papa pleines de beurre et de saucisson

qui s'entrechoquent dans la cuisine.

On dirait, pour rire,

qu'il a peur qu'elle se noie.

Il claque des dents,

mais au lieu que ça soit pour manger,

c'est parce qu'il a peur,

et comme cela l'effraie,

elle chie de nouveau dans le lit et hop !

voilà papa qui redescend à la cuisine,

et maman qui fait couler de l'eau et l'agite,

et moi toujours con,

con d'avoir détruit ce qui n'était pas ressemblant,

comme si c'était une raison suffisante.

 

J'ai eu tort, je m'en veux,

et je me promets de ne plus recommencer,

mais je ne me crois pas.

C'est toujours ce que je me dis,

et je recommence,

toujours de la même façon,

à croire que ça me plaît,

à tel point que je me fiche

de devenir aveugle et fou...

 

Être aveugle et battre les murs

parce qu'il faut bien marcher,

passe. Être fou et battre les murs

parce qu'il faut bien vivre,

passe encore. Je peux vivre et marcher sans yeux et sans raison

— mais SOURD ! Sourd comme une rivière,

comme un arbre,

comme une fleur,

comme un tas de ces choses qui traînent dans la nature,

et qui n'y entendent rien — SOURD !

 

NON ! Je ne veux pas devenir sourd.

Surtout, je veux entendre,

je veux tout entendre,

je ne veux rien rater de ce qui se dit,

je veux tendre l'oreille comme ça me plaît.

Oui, c'est mon plus grand désir de tendre l'oreille.

Je ne veux pas gâcher ce plaisir.

Je n'en ai, même, pas le droit, voilà.

 

Il est vrai qu'il arrive qu'on me casse les oreilles.

Difficile de fermer les oreilles.

On ferme les yeux, on ferme la raison.

Il y a des portes pour cela,

et de bonnes serrures qui ne cèdent pas,

mais il n'y a pas de porte à l'entrée d'une oreille.

Si l'on ne veut rien entendre,

qu'on se laisse assourdir,

ou qu'on s'assourdisse soi-même.

Mais on ne s'assourdit pas impunément.

On s'assourdit pour la vie,

et je ne veux pas vivre et marcher sans mes oreilles.

Qu'on me coupe une oreille,

je titube, je tombe, à moitié mort,

la moitié de ma vie tient à celle qui reste,

et comme la moitié du tout est une approximation,

je n'entends plus la moitié de ce qui m'arrive,

je deviens con.

 

J'étais con, je suis con,

j'ai dû l'être entre temps.

Je n'ai pas cessé d'être un con.

Y a-t-il quelqu'un pour m'expliquer la vie ?

Être aveugle, et battre les murs ;

être fou, et les battre plus fort,

être sourd,

et ne pas les entendre hurler de douleur

— où est la vie ?

 

Je l'ai gâchée.

Je la tenais là dans ma main,

et elle m'a échappé.

Est-ce que ça me ressemble ?

Il fait nuit, et j'ai froid,

et il pleut dehors, et j'écoute,

plus tard j'écrirai des dialogues.

L'aveugle sera peintre.

Le fou sera curé.

Et le sourd poète.

Je ne vois pas.

J'ai froid.

Je parle tout seul.

J'ai grandi d'un coup,

et je me suis retrouvé dans le lit d'une fille

qui voulait faire l'amour,

sans le faire, tout en le faisant.

Je n'ai pas résolu son problème. Le mien non plus.

 

Pour lui, j'ai cassé sa pipe.

Pour elle, j'ai violé le secret.

Pour toi, je me battrai avec un tigre féroce

— la mort en est malade.

Si le tigre périt,

je te ferais un enfant.

S'il survit à ses blessures,

je t'en ferais deux.

Trois si tu me blesses un jour,

et autant chaque fois que tu me blesseras.

Tu repeupleras le monde dans mes blessures

— la mort en est malade.

Si le tigre me mange,

il te violera, il te mangera,

et il fera des enfants à la tigresse.

Les hommes seront des tigres.

La mort en est malade.

S'il ne te viole pas,

le monde périra,

et tu pourriras,

malade, malade la mort.

 

Je me battrai avec tous les tigres du monde.

Je violerai le secret des femmes.

Je casserai les pipes des hommes à la retraite.

La mort me vomira.

 

Mais n'anticipons pas.

 

Je vis Dieu.

Je vis un homme qui se disait tel.

Il me le disait. Il se le disait.

Il était seul à parler.

Il parlait de Dieu. Il parlait de lui.

Enfin il parla de moi.

 

Il me parla du mal, bien du mal,

aussi bien du bien, mais je n'en juge pas ;

je ne suis pas assez bien pour ça.

 

« Parlons du mal, de mon mal,

celui dont je peux parler car j'en ai l'expérience.

Est-ce une faute, ce mal ? dis-je.

 

— Est-ce un mal de fauter,

car vous fautâtes, puisque c'est faux. Si c'était exact, il n'y aurait pas de mal.

Où avez-vous mal ?

 

— Là, docteur.

 

— Appelez-moi : mon père. »

 

Je vis Dieu.

J'eus beaucoup de mal à le voir,

mais je voyais bien que c'était lui.

Il était comme je me l'imaginais quand j'étais un enfant.

J'avais beaucoup d'imagination

comme tous les enfants qui ont un père.

J'avais moins de raison cependant

que les enfants qui n'ont pas de père,

et avec beaucoup d'imagination, et un peu de raison,

j'ai grandi, j'ai poussé,

je me suis cultivé, je me suis arraché à la terre,

et Dieu m'est apparu,

flattant mon imagination, consolant ma raison.

Et d'un petit mal que j'avais,

il en fit tout un monde,

et j'en vis alors l'importance, la coupable importance.

 

« Que de mal, dis-je, j'ai !

 

— C'est un monde, dit-il, et vous ne le saviez pas.

Vous avez trop donné à l'imagination,

et pas assez à la raison.

Tenez, vous êtes comme ces poètes...

 

— Mais, mon père, je suis poète.

 

— Alors tout s'explique, dit-il.

Si vous êtes poète, ce que je crois,

vous êtes normal.

 

— Mais c'est que j'ai très mal.

 

— C'est normal.

 

— Mais c'est anormal d'avoir mal.

 

— Pas pour un poète.

 

— Mais c'est mal et pas normal.

 

— La vie est ainsi faite. Je n'y peux rien. Pas même Dieu. »

 

J'ai vu Dieu, mais ce n'était pas Dieu.

C'était un homme comme les autres.

Il n'avait mal nulle part.

Il n'avait pas d'imagination,

et toute sa raison.

 

*

 

Maintenant, on dirait que tu poses, et je peins.

Je peins des faims de chair, des soifs obscènes.

Ayant posé ma cigarette et mon crayon,

je plie les formes, les reforme,

semblant que tu lis, au lieu que tu poses.

Mais je crois à ce que je vois.

Je ne crois pas à ce que tu lis ;

bien que je sois l'auteur de ce que je crois,

je vis un moment de rêve,

une odeur de peinture.

Soit mon fard,

soit le mien au bord d'une mer qui s'arrête

quand je fais du tort à la poésie.

 

Puis elle referme le livre,

referme sa main sur le titre, l'auteur,

referme son esprit,

goûte un instant le bûcher à ses pieds.

Moi, immobile, j'écoute ce qu'elle regarde,

un feu qui démarre de la braise,

éclairé de craquements comme les portes,

l'endroit, l'époque,

et même aux fenêtres sans lune,

un vent qui se lève

à l'heure où l'esprit se couche.

Mais ne dors pas.

Écoute le livre refermé sur les genoux.

 

Elle pose ses mains sur le livre,

ses pieds sur les chenets,

sa tête sur mon épaule,

son corps pour le tableau,

et j'hume la même odeur,

le nez dans la palette.

Un pinceau maquille mes sentiments.

Mon cœur est une braise. L'odeur d'une châtaigne, c'est l'automne.

Chaude châtaigne entre mes doigts,

je la dépiaute, et je l'offre.

Sous cette fumée.

Est-ce que la lecture t'a plu, charmé la lecture ?

Sens comme les châtaignes ont bien l'odeur de l'automne.

 

Mais elle jette le livre au feu, il brûle,

il réchauffe. Je n'en mourrai pas,

les larmes ne peuvent rien contre les poètes.


 

 

La guerre civile

Le soleil comme le clou du spectacle,

là-haut vivace et clair.

Rien moins qu'un rite païen,

par exemple pour les vendanges,

ou la messe des fous donnée par des sots.

Ceux qui sortent du temple ont les cuisses chaudes,

et la gargouille décrochée est un superbe diable

ou l'athanor secret de ceux qui sont restés.

 

« En bref le cheval avançant porte sur lui le tronc d'un homme,

et la première date avancée pour la guerre est une erreur,

non pas qu'on exagère maintenant le nombre des désertions.

Rien n'est mieux prévu que la façon de le réduire

dans des proportions raisonnables

pour le maintien de la république.

La désertion ne fausse pas les dates,

mais on ne peut évaluer l'exacte participation

de l'homme de la rue au conflit rituel

qui aura lieu sans qu'on puisse en fixer la date. »

 

Ce rite nécessitait la présence d'un cheval et d'un homme armé,

et le soleil est une façon comme une autre

de regarder la mort en face.

Sa vivacité est un signe du déclin de la lumière.

Je veux dire de sa clarté.

 

Ce que je vois de cette clarté qui m'aveugle

au moment que je ne sais plus qui se bat et pourquoi,

c'est l'athanor toujours secret de ceux

que la vie a cloîtrés dans les murs d'une prière

aussi vieille que le monde,

c'est-à-dire avant qu'un rite païen

se retrempe aux sources du vin

et du blé qui le dore

avant qu'un diable arrêté dans la pierre

cesse de cracher l'eau

qui le justifiait aux yeux du passant ;

et celui-ci devra se battre pour sauver sa peau,

et un moment son geste de défense est suspendu

dans l'éclat de verre d'un soleil déchaîné

qui l'éclaire et l'innerve,

et la mort n'est plus une certitude,

tout au plus une probabilité qu'un homme seul

et par conséquent sans défense

a le droit de jouer contre sa propre existence.

Certes un déserteur ne tient pas compte

du parallélisme de la lumière ainsi déjetée,

mais parce que son éclairage est un feu d'artifice

dont la postérité seule dira la hauteur

dans la nuit de l'histoire passée

et vécue par d'autres qui ont légué ce qu'ils ont pu,

athanor hermétique de pierre en pierre

où le diable s'accroche dans les postures les plus anciennes,

les membres soudés à la mémoire de ce qu'ils ont embrassé de nouveau,

par exemple aux vendanges,

avec un fer à cheval pour conjurer le mauvais sort

dans le moindre millésime,

aux sources du vin que la terre n'a pas nourri

sont les pluies et le soleil qui les ravale ;

aux sources du pain que la terre n'a pas enfanté

sinon le soleil et les pluies qui le secrètent,

à l'athanor voyageur dans la terre impure

et sur les eaux purificatrices ;

et à sa fumée aux yeux de l'homme de la rue

qui vient de rater le dernier omnibus

à l'heure de la pluie et du soleil,

au moment que le voyage annonce une fin mémorable.

Enfin, ce que la mémoire d'un homme usé par le sang

peut retenir de la trajectoire de l'éclat

du point de chute à l'homme en guerre.

 

Ici, le soleil apparaît comme la dernière lumière,

par exemple à l'angle du métal

à tous moments de sa distance,

et l'ombre portée sur n'importe quel support

est à la mesure du parallélisme approximatif

dont l'œil accommode sa vision.

 

Enfin, la lumière est jetée

sur la proximité menaçante du feu,

la présence indispensable d'une bouffée d'air frais,

la vitesse de croissance de la terre,

et sur la croisière que l'eau aventure dans le périple hallucinant,

sonore et idéal de la vie vers la mort.

Telle est la parodie jouée une fois l'an

dans le temple toujours sacré

mais soucieux de la solidité de son pouvoir sur les hommes.

 

Ici,

j'ai révélé la nature d'un soleil à l'approche de la mort,

phanodrame par quoi Dieu a peut-être créé l'homme de toutes pièces ;

mélodrame où le verbe est entré dans la bouche de l'homme ;

logodrame que l'homme a joué pour en suspendre le goût

dans la conversation de ses contemporains,

et l'ombre est portée par n'importe quel support,

pour le prix d'une vie qui serait celle du fils de l'homme,

et l'usure est une poignée de la monnaie frappée

dans la mémoire à l'approche de la mort véloce

et voyageuse humée de loin ;

la mort à la pointe de la lumière,

comme si Dieu avait planté son glaive dans la terre

et que les hommes s'en fussent servi

pour crucifier un de leurs frères,

planté un homme les bras en croix en une croix en forme d'homme,

ou une guerre où les hommes se croisent

et ne se rencontrent pas ;

le feu au bûcher sur la place publique ;

les pigeons des places publiques ;

les allées des places publiques,

et ainsi toute chose publique

qui se réclame des droits de l'homme.

 

La trajectoire n'est pas un banal problème

de balistique ni de criminologie.

Il n'y a plus de bûchers sur la place publique ;

il y a des pigeons qui battent de l'aile ;

il y a des allées pavées de douleurs ;

il y a de l'eau dans les bassins,

et ainsi toute chose publique.

Et la trajectoire est une réponse à la mort,

la mort des asphyxiés,

la mort des enterrés-vivants,

la mort des noyés ;

on ne meurt plus dans le feu des places publiques,

et la date avancée pour la guerre n'est pas celle des exécutions

où le feu renaîtra dans toute sa splendeur,

ni celle du premier coup de feu

et de la première tombe

et du premier éclat

dans l'angle métallique d'une lumière naissante.

 

Et de distance en distance comme dirait Zénon d'Élée :

Integritas. J'ai vu

ce que pouvait donner une pareille pensée

dans l'esprit des pauvres d'esprit,

et mesuré l'illusion de la vie dans leurs yeux

cristallins comme les sonorités du cymbalum, ô monde.

Il y a des pigeons,

des allées, des bassins, et le feu

dans l'athanor secret de ceux

qui n'ont pas fait un geste pour se tirer du pétrin.

Et cette année-là,

le pain fut de mauvaise qualité,

aussi dur que la pierre au troisième jour de son existence.

 

C'est un acier finement ciselé dans la pensée humaine.

Il décrit comme un mot dans les airs trembleurs.

Il taille avec ce mot l'oblique rayon de la mort.

Un ancien combattant à qui il faut arracher

les mots de ses lèvres avares

me dit des anecdotes dont je ne saisis pas le sens,

par exemple des torches vivantes

s'extrayant de la coque brûlante

et déchirée des chars d'assaut au moment d'un maréchal Juin,

et ses yeux qui n'en peuvent plus de ne rien pouvoir,

ou se toucher les couilles parce qu'un général de Lattre

a fait signe vers la mine que la terre secrète

devant l'impatiente colonne, et dix autres cadavres

au bord de dix autres trous,

et peut-être cent autres mines,

et un même nombre de types à se toucher les couilles

en signe de croix ;

par exemple

l'inquiétante présence d'un sein nu au pied d'un mur,

et plus loin une fillette

qui se tient la poitrine en hurlant de douleur,

les mains brûlantes de son propre sang

qu'elle perdra de toute façon ;

par exemple un verre de trop,

et un ancien combattant s'inquiète

de ne plus rien entendre de sa propre respiration,

et à peine sur fond d'arbres calcinés,

l'oblique raison que l'esprit devine sans que l'œil ne l'image.

 

Du point de chute à l'homme,

l'obscène défilé des atrocités de la guerre,

d'un chant d'entrée à la bénédiction finale,

comme un mot, et l'air tremble ;

soleil,

lumière rituelle,

forme rituelle,

lieu rituel,

soleil Saint-Jean,

dit le poète,

se souvenant peut-être de telle figuration

qui enfla son sexe comme une baudruche.

Et un cheval avance,

portant le tronc d'un homme qui ne brandit pas la croix Soleil.

 

J'ai mal d'avaler mes mots,

mal au passage des mots,

un angle mort dans la pensée humaine

qui l'occulte d'un éclat de lumière.

J'ai lu beaucoup de livres, pas tous ;

des livres de guerre surtout, pas tous ;

la douleur, pas toute ;

l'attente surtout, pas toute l'attente,

un moment de l'attente,

mais c'est déjà beaucoup de savoir que ça peut arriver à n'importe qui.

C'est une terrible pensée,

plus terrible que la mort qui l'occupe pourtant infiniment.

Je ne connais pas de pensée plus cruelle,

et j'ai mal d'avaler mes mots

pour ne pas déranger l'ivresse où je ne bois pas.

 

Je voudrais être poète.

Je voudrais pouvoir déranger,

mais je ne dérange pas.

On me fait même une place.

Certes pas beaucoup de place dans ma place,

mais une place en forme de place,

avec des airs de places et des fêtes publiques et intimes.

 

Je pourrais être poète, mais je ne dérange pas.

J'ai ma place. La guerre aussi a une place,

mais ce n'est pas pour tout de suite.

Elle dérangera beaucoup.

Elle changera les places respectives,

et elle aura ses poètes, et je perdrais

tout espoir de l'être moi-même un jour.

 

Ici, le soleil a gagné

le point le plus haut de son éclat,

dans l'angle d'un acier que la pensée humaine

a forgé à force de mathématiques.

On devine l'impossibilité d'un retour en arrière.

On croit maintenant à l'irréversibilité du mouvement.

Un déserteur m'a confié qu'il avait agi par amour,

et il exhiba une photographie pour témoigner de cet amour,

mais l'amour n'est pas un droit,

ni la photographie une preuve.

J'ai connu un objecteur qui avait un corps.

Puis l'ancien combattant retrouva ses esprits,

et me reprocha de l'avoir écouté avec autant d'attention.

 

*

 

Et pourtant à qui parler sinon à Dieu ?

Il n'y a personne ici, et la nature est muette.

C'est le moment de croire que Dieu existe,

au moins comme interlocuteur,

le temps d'une conversation qui tournerait autour de la vie éternelle,

entre le point de chute et l'homme en guerre,

juste le temps, avec l'image,

de tracer les grandes lignes d'une conversation qui serait éternelle ;

et personne pour écouter ce qui se dit,

la nature réduite à un simple décor sans intérêt sinon géographique,

seul avant Dieu

dans la première instance de la conversation,

puis le métal

imprimant à la chair la marque de la haine des hommes

au commencement de Dieu

qui parlera peut-être,

parce que le verbe est au prix de la mort de l'homme ;

nécessairement à ce prix,

où la pensée peut trouver à redire dans et hors les temples ;

et un corps immobile

où la vie est désormais impossible

sans qu'on puisse dire s'il conditionne l'existence de l'esprit,

c'est à dire tout compte fait de Dieu lui-même,

au passage dans une pluie de terre

qui retombe à sa terre

rencontrant un cadavre

qui soulève le cœur

et à la recherche du refuge idéal

où sa vision se change en obsession ;

et non pas une conversation qui aurait les qualités d'un poème,

et l'éphémère de son pouvoir

dont chacun peut juger de l'écouter religieusement,

la nature dévorant tout l'espace

jusqu'à l'occuper au premier plan à travers quoi

la pensée est taxée d'obscurité

au lieu d'être en cheville

sinon avec le mal

du moins avec le plaisir.

Et de retour,

ayant perçu de bout en bout la trajectoire

toute de lumière éclatant,

SE SOUVIENT QUE CE N'EST PAS LUI,

et donc que dieu n'existe pas ;

à moins de faire durer,

par quelque artifice,

malaxant le Savoir, la Beauté et la Justice

dans la même gamelle

qui ne démontre pas ses origines ;

faire durer et faire croire

mais pas à tout le monde,

ce qui mérite un prix qui n'est pas la mort de l'homme,

mais sa prétention à la mémoire ou à l'éternité,

selon que l'on croit, ou qu'on ne croit plus.

 

*

 

Vers une mort sans brumes,

mais fulgurante abréviation d'un jeu,

d'un trait en chemin

j'ai pu recomposer la moindre nuance,

du coup, elle s'est envo-envolée...

 

Et moi de rejouer au même,

peut-être une malformation dont personne ne s'est inquiétée jusque-là,

je veux dire que quelque chose ne s'est pas formé,

d'abîmant le soleil

par quoi je veux symboliser une mort comme une redite,

au retour du refrain,

sachant que c'est une redite,

et que c'est mal venu,

de redire toujours la même chose.

 

Par exemple au bordel, ou si j'y suis allé, monotone,

oui tel que si je devais en finir,

avec un sexe, ennuyeux de mémoires,

et sans doute de rêves bercé,

avec de la morgue de la tête aux pieds,

pour parfaire le personnage que j'étais.

Je me souviens d'avoir tremblé,

et que les mots, au bout du compte,

disaient ce que ça ne voulait pas dire,

que c'était à refaire avec n'importe quelle femme,

pourvu qu'elle soit pute assez pour se contenter d'un juste salaire,

si juste que je le demandais.

Nul mystère, à part que c'est une femme,

et non point comme au pubère plaisir,

et pas plus de raison,

même nue, souriante, et offerte.

Ce que c'est que la mémoire !

Et que l'inattendu, ici bas !

Mais je ne puis me résoudre à ce qu'une rencontre ne dure pas,

même si c'est un bordel qui ne s'ouvre pas que pour l'amour.

C'est un jeu de tricher avec la mémoire,

et de noter l'instant où c'est pipé,

monotone, tel est l'ennui,

de baiser ton ventre pour qu'il n'en sorte rien.

 

Anneau, personnage par lui-même,

et marqué dans la chair,

c'est un anneau qui ne signifie rien,

pas même un désert de l'amour,

à peine dérobé par le mensonge et le tact,

un sein peut-être rebelle à ce qu'on le pelote, comme on dit,

et qu'on se satisfasse de reformer l'obsession ;

sein, pas tant que ça,

puisque c'est le lait et le poison de l'humain ;

et c'est un charme de le préférer

à l'angle d'un miroir se refléter nu et parfait,

mais d'une nudité qui cache quelque chose,

et d'une perfection qui ne veut pas la dire.

O miroir, à dos avec la réalité qui nous porte ici,

pour éteindre, à claquer les volets avec force,

parce que c'est moite,

et que ça devient progressivement hydrifiant.

 

Mmmmmm... tu es plus douce que le vent

et que le sable

et que l'eau,

et j'ai peur d'en manquer,

tant j'ai peur de me réveiller autre,

et de te plaire dans une peau de caméléon ;

et tu es plus obscure qu'un œil fermé à ce genre de plaisir,

noire comme une ombre jetée,

où je devine des pas, des quantités de pas que prolonge ton corps

debout entre moi et le miroir, moi,

à l'endroit du reflet où je ne me reconnais pas.

 

Dire que c'est la nuit,

et n'en rien dire pour te plaire

et que tu te dévêtes !

Et je ne brûle pas, ni même j'ai froid

— mais je suis une couleur,

entre une île et un royaume où tu m'attends, oh !

je te sens lascive, dans l'attente où je rentre,

mais pas tant qu'un enfer m'ait stigmatisé

au point qu'on l'y reconnaisse en moi,

implacable roman à ne pas mettre entre toutes les mains,

qu'elles y maudissent leurs destinées.

 

Et tu attends que l'attente finisse,

comme toutes les femmes que j'ai choisi d'aimer,

comme toutes les femmes qui rêvaient qu'un enfant les égrenât,

vieux chapelet où j'ai du dégoût,

quoique je t'aime.

Et une vieille église comme une pissotière sur un trottoir,

où je prie, pas n'importe quel dieu,

car je ne pense qu'à moi,

de soulager le mal d'un coup de rein,

et de reparaître au public ajustant les derniers plis

que l'obscurité avait soustraits à ma vigilance ;

je t'ai laissée béante,

et je n'ai retrouvé mon souffle que sur une place publique.

 

Chchchchch... cheuh ! c'est le moment d'une aventure

qui pourrait tourner court,

n'était, de ma part, une immanquable propension à l'oubli majeur.

Et je dis que c'est aussi le moment de nous quitter

sur un air de fête.

— À demain, et demain, si tu embaumes ma mort

avec des jets de sang,

demain tu seras la femme de ma vie,

et plus belle de l'être, à mes yeux,

quand d'autres pourraient supposer qu'il s'agit d'un boudin -.

 

*

 

Un à un, ou deux par deux,

mais l'enthousiasme ne dure pas,

ayant tous accepté la nécessité du secret,

la morose délectation qu'elle suppose.

Un tramway traversa le carrefour.

C'était une belle soirée pour se balader.

Devant la devanture d'un magasin de chaussures,

on peut regarder son reflet.

Mais quelques mots, les promeneurs et les femmes,

cette sensation de liberté,

les coudes de la foule,

le ventre des murs répercutant le chahut.

Évidemment en retard d'au moins une heure.

Un geste de courtoisie tout contre mon visage,

sur le même trottoir où j'ai rencontré l'amour.

Ces réunions sont prévues d'avance,

servies par une femme de charge, lourde chaîne,

avec prudence toutefois, au sens propre du terme,

avec prudence dans l'allée.

Un escalier en spirale au troisième étage,

diverses figures déjà connues en d'autres lieux moins fréquentés.

Présentations.

À l'encontre de bien des gens,

quelques douzaines secouant les cendres

sur le tapis d'orient comme le cymbalum mundi de quelques mémoires.

Des quantités de gens,

mais je préfère vous passer la parole,

je préfère passer la parole au spécialiste que vous êtes.

 

« Elle a toujours été mortelle, non ?

 

— Mortelle ? Non.

 

— J'aimerais en savoir un peu plus long, vous comprenez ? »

 

Ils ne donnent pas volontiers de détails.

Ils auraient du mal à détailler l'ensemble.

Tout au moins pouvaient-ils le tenter.

Au courant depuis le début.

Au courant de quoi ?

Un grand nombre d'entre eux de l'autre côté de la terre natale

pour solliciter l'autorisation de parler.

 

« Que dit-il de cet assassinat ? »

 

Oui, que dit-il de cet assassinat ?

Peu de choses, sinon que ça l'impressionne.

 

« Bien entendu, aussi délicatement que possible. »

 

Il faut compter sur la logique comme sur soi-même,

peut-être le coupable.

 

« D'autres renseignements, moins essentiels,

mais en comprenez-vous la nécessité ? »

 

C'est ce que je supposais, juge impartial.

Devant la cheminée, chez moi,

il rassérène les cours de la langue,

les volontaires à la cheville du premier suspect qui ne lui revient pas,

histoire de se faire la main sur un personnage secondaire ;

et des admirateurs de notre système

peignant des Christs suppliciés dans la foule

et les fortunes de ce monde,

comme au rayon de lumière qui pardonne à Judas.

Intimement, intimement cependant, le genre de vie ;

bons résultats pourtant.

Les journaux ont fait grand cas d'une rafle dans une maison :

la puce à l'oreille.

Le lieu de rendez-vous surveillé par des salariés,

et des fils de salariés

mordant le téton de leur mère douloureuse,

le premier d'une longue série.

Un ou deux conflits de grande envergure,

une proie facile

dans la lande livrée à la bruyère sauvage

qui donne un si mauvais miel.

 

Grands services. États de service. Opérations.

Un espion chez nous trichant

sur la valeur du renseignement

avec le consentement d'un type qui fait la manche au coin d'une rue.

Sous sa manche, son désespoir,

un désespoir en forme de lumière oblique sous les vitraux.

Être mêlé à des crises au dénouement heureux,

ou refuser d'être mêlé aux évènements

dans un monde où il n'y a pas de situation définitive ; ou reconnaître ses torts,

se damner publiquement dans toutes sortes d'aventures,

heureux d'avoir pris une telle décision,

malgré le tort causé à l'amour,

uniquement en cas d'urgence.

Vous et moi, une aide immédiate

chaque fois que vous le jugerez nécessaire.

Voyez-vous (je cite n'importe lequel de nos bons écrivains)

l'avantage, dès le début,

du côté de cet homme qui tente de nier l'évidence

avec la conviction d'un charmeur de serpent.

Du côté de la travée,

comme si tu disais adieu aux voyages

ou à un étranger,

même si l'étranger est un allié du type

de ceux qu'on peut se faire à une pareille époque.

Ne pouvoir rien en dire d'avance

— prédire — sauf l'heure d'arrivée,

l'endroit de l'arrivée,

et le goût du café,

là-bas, aux Tropiques.

Les rues les plus animées

sont au centre de la ville.

Les rues les plus mortes entourent la ville.

Ailleurs, les rues sont tristes.

 

Un ton confidentiel,

les yeux sur le téléphone

avec une pointe d'inquiétude sur des papiers, des livres, des signatures ;

une pointe d'inquiétude dans la faîtière

qui a tenu le coup malgré la pluie,

et ce vent qui n'a pas fini d'usurer notre solitude

au devant une poupée,

sans presque remuer les lèvres au mouvement de ses lèvres,

se remémorant chaque quatrain,

et ces livres répétant qu'elles n'y sont pour rien.

Je ne savais pas.

 

Je reviens tout de suite.

Un peu de sa dureté, un peu de son effroi,

et sa totale indifférence vis-à-vis de ma propre vision.

Pour le moment, compter sur la moindre logique,

car nous avons à parler à la même table,

comme au temps où le café avait le goût de l'orage.

Le premier nuage de fumée

tenu à l'écart sous sa surveillance

ne m'a pas cru quand je lui ai dit

que j'en avais perdu le goût ;

 

« Je suis sûre que vous en savez plus long que moi.

Je suis sûre que vous ne direz rien,

mais je serais bigrement heureuse

si vous m'ouvriez la porte. »

 

Longtemps à comprendre la raison de son voyage

à l'autre bout de la raison,

mais s'il fallait forger un lien entre le rêve et la réalité,

est-ce vraiment urgent de venir me dire un mot,

ou neuf fois composer un autre numéro au cadran solaire.

 

« Vous saurez y aller ? »

 

Autre sensation que de l'inquiétude.

 

« Vous ne m'avez pas dit toute la vérité. »

 

Autre sensation ; inexprimable,

sinon l'odeur des feuilles mortes bien des automnes après.

Derrière le verger de la ferme,

la blancheur, la dissimulation de la blancheur,

l'épanchement de la blancheur après la vie, une fois consommée.

Nous sommes tous nés de cette horreur.

Toute l'écriture est de la cochonnerie.

Je n'écris plus. Je dicte

— et vous prenez note de la ponctuation,

à l'instant éveillée d'un cauchemar,

avec un soupçon de chance

au mur qui me servait d'arrêt avant même d'entrer.

 

Ce goût dans ma bouche, et ce manque de soleil,

je sens venir la guerre.

Ce goût, et ces fleurs, et ce torrent de printemps,

je sens venir le temps d'un peu moins de clarté,

de beaucoup plus de mort, de mort dans tes cheveux.

 

La mort nouée en flèche à tes cheveux.

 

O qui donc a tué mon vide parfait ?

Qui donc m'arrache à ma pensée ?

Qu'es-tu, toi, porteur d'Éternité ?

Pourquoi brûler mes yeux au feu de ta virilité ?

La mort comme un nœud,

et ce goût dans ma bouche, dis-moi,

est-ce le souvenir d'un retour à rebours,

et le soleil me manque ?

Le soleil me sépare du reste du monde,

et tu mourras sans le soleil

parce que c'est écrit dans le ventre de la mère.

Soleil, dans le ventre de toutes les mères,

n'importe où quand s'ouvre ce ventre indolore.

Soleil, et quand elle hurle de douleur, venir,

venir le temps, la guerre et toutes sortes de calamités,

venir, venir et qui saura se taire, ô soleil,

qui respectera le silence pour les maudire,

maudire leurs mères et leurs filles, maudire,

maudire, maudire le soleil qui manque de lumière ?

dans le ventre d'une femme que je n'aime pas encore

et que je pourrais détester.

 

Ce goût dans ma bouche, certaines démarches,

un édifice de sept étages au coin de la rue,

nulle part ailleurs dans le monde où le soleil est déifié.

C'est aussi le quartier de la finance.

 

Si vous voulez bien venir

dans le silence profond du marbre

où tout nous invite à médire des autres,

c'est l'enfance je crois,

mais vous ne médirez pas aussi facilement.

« Je ne crois pas que ce soit possible.

Un homme comme vous a d'autres possibilités.

Pas le mal du pays, n'est-ce pas ? »

 

Dans n'importe quel hôtel, mal du pays ou pas,

je vous retrouverai dans le hall,

tu me retrouveras dans le hall,

et nous aurons d'autres conversations, plus intimes je crois ;

nous avons besoin de beaucoup d'intimité,

nous en tenir aux hypothèses,

entretenir une hypothèse,

cultiver le doute,

éviter les conclusions toujours hâtives.

Te souviens-tu de nos sordides conclusions ?

 

Ou acheter des renseignements à bas prix

sur les contrastes de la vitrine et du trottoir,

sur l'apparence de l'arrêt et la transparence du reflet.

« C'est pour me dire ça que vous me réveillez ?

Pour me dire ça vous me privez du sommeil

et me condamnez à l'oubli ?

Je ne crois pas à votre aventure.

Je ne crois pas à vos pygmées.

Je ne crois rien dans les chemins de fer de votre aventure.

Rien de positif dans les voies aériennes de votre livre.

Je crois à l'autopsie.

Je crois à l'empoisonnement.

Je crois mortel tout acide.

Elle a toujours été mortelle, non ? »

 

Toujours mortelle cette délectation morose,

et quand elle hurle de douleur,

ça ne vous secoue pas les tripes.

 

« Ça ne vous fait rien d'être un pauvre type

et d'enrichir les assassins ? »

 

Dites-moi que vous n'êtes pas insensible à ses cris.

Elle se trouve au bout d'un long couloir silencieusement sombre.

L'entrée principale lui est interdite.

Elle chante toujours sur le même mode qui lui réussit si bien.

Je crois que j'ai accepté par curiosité.

Le reste est sans intérêt.

Trois fois le tour de la terre.

Tu veux que je te parle de tes yeux chérie ?

Dis, tu veux que je leur parle de tes yeux ?

Tu veux que je leur dise tout même nos secrets ?

Tu veux me faire mentir dans un écrit aussi précieux.

Lorsqu'une figure éclairée doit se détacher d'un fond clair,

il faut nécessairement que cette figure,

qui n'a point d'ombre,

soit d'une couleur obscure pour qu'elle fasse un bon reflet.

C'est simple. C'est écrit

dans le grand livre des peintres

aussi bien que dans la série noire.

C'est écrit et j'y crois, chérie,

et tu voudrais que je parle de tes yeux

à ce tas de cochons qui pissent dessus. Tu voudrais que je fasse le tour de la terre

pour leur dire que tes yeux sont incomparables.

C'est simple, et c'est par là qu'il fallait commencer.

C'est écrit dans le grand livre des peintres

et je ferai ce que tu voudras.

C'est écrit et j'y crois comme tu voudras que je croie.

Les trams, les réverbères, les plates-bandes, les guéridons,

tout à l'exception des boîtes de nuit dans la vitrine,

et tous les flics de patrouille demain gagneront aux courses.

Le bakchich est à tout le monde, ici.

 

Je goûte à mon verre.

Je ne suis pas condamné à mort, moi.

Je peux goûter l'intérieur de mon verre sans risquer ma peau.

Je peux m'attarder pour contempler tes yeux.

Je peux tenter de les fermer,

et ma dernière lettre est toujours la première.

Et l'écriture est un angle

dans le cercle inachevé de la pensée, de la pensée.

L'écriture est un angle autour d'un bon mot.

Toute lettre n'est que la lettre

que n'imprime pas le cœur

sur la page noircie de l'idée.

D'autres auraient préféré se donner du plaisir

plutôt que de passer par là.

La page relève d'une ponctuation moins approbatrice

que le métal transmué par la voie royale.

Et les affiches annonçaient un nu intégral

et un accouplement sauvage entre les tables.

Plus haute que toutes les tours bâties penche l'histoire.

On y verrait comment une fille aime à se faire aimer.

Je suis mort dans ton vin,

ô Circé aux boucles d'écume.

Je suis mort dans ton écriture.

On y verrait un sexe comme dans un écrin,

puis ouvert comme un écrin.

Je suis mort à l'angle mort de ton nom,

ferlé par la vague inachevée du sable à l'océan.

On a payé pour ça cher, très cher.

On a payé plus que de raison.

Mort peut-être du haut du manoir le plus haut

où j'imprime mon regard.

Et l'accouplement eut lieu devant plus de cent poivrots-poivrotes.

Tu ne respires pas de mes poumons.

L'or a peut-être violé ton cri

hors de l'ivresse qui me tue.

Et le nu intégral eut lieu devant plus de cent poivrots-poivrotes.

Toi, ne t'ouvre pas au cœur du rêve qui m'épuise.

Respire seulement l'air de toutes les libations laissées pour compte par nécessité

— par nécessité, pour obéir à la nécessité, la terrible nécessité.

D'autres filles exhibèrent la chair de leurs mères.

J'écris à l'angle même du cercle

où nul ne retire rien que sa mort.

Mort, peut-être un nom au moins le temps de la mort qui me nomme,

tel que j'ai pu mourir dans ta demeure.

Mieux valait boire que de rêver, mort,

mieux valait m'accrocher à la réalité de la masturbation —

sans honte, et je meurs défilé

dans ses ombres hagardes

que regarde le sang de la moindre bête sacrifié.

Ce qu'Ulysse n'a pas écrit,

ce qu'Ulysse n'a pas écrit faute de l'avoir vécu.

Par exemple cette grande fille nue

et le type qui la tranche avec un sexe d'acier.

J'écris le nom que n'offusqueront pas

les jeux de tous les héros fêtés dans la cité.

J'écris la mort des compagnes du héros vainqueur,

et la mort du compagnon qui cherche encore le lieu de son repos.

Je chante l'échec de l'artisan

— une légende veut que l'homme soit né de la terre

et la femme de l'homme,

une légende veut ce que des hommes ont patiemment souhaité.

Mais je préférerai toujours vous passer la parole.

Vous aimez mieux me la laisser. Oh Seigneur !

 

Oh Seigneur, on repart à zéro,

comme disait la radio du temps de mon père,

un peu après le temps de mon grand-père.

Soleil,

tu auras préféré la logique à une statue de pierre dans le parc,

incarnation de la promenade dans le parc qui en a vu de belles, oui !

Vous croyez que les gens savent ce qui est bon pour eux,

mais rappelez-vous :

 

« Je n'incarne aucune des promenades.

Disons qu'on me rend visite.

Mais tu peux te trouver toi-même en danger

dans la venelle obscure où personne ne t'entendra crier.

Telle est la sente obscure où je m'aventure.

Y a-t-il davantage de chance ailleurs.

J'attendrai ici qu'on vienne me chercher. »

 

Je ne veux pas précipiter les évènements

— un tas de types m'en voudraient à mort —

et dans la nuit du 24 au 25,

je fis un rêve savoureux.

Voici le contenu de ce rêve que j'ai noté tout de suite après le réveil :

 

Circé a dévoilé une mamelle.

Elle a décelé son sexe.

Il était sous terre.

Le galet a jeté son sexe dans le glaive.

Du sang perle sur son genou.

Elle me regarde en pleurant doucement.

Mais je ne la regarde pas,

car Circé a posé sa main sur moi,

sur mon sexe brillant comme un glaive.

Sa main, sa main branle, sa main branle sur le ventre.

Alors ils nous dirent que le père était de retour.

On avait aperçu sa barque au loin.

Au loin. Il ramait contre le vent.

La mer l'enfante, dirent-ils pour plaisanter.

 

Circé joue sur mon ventre,

avec l'insecte qui agace son œil.

Le sang cesse de couler en elle, et les larmes.

Elle a ri.

Elle a ri tandis qu'il luttait contre l'écume grise.

Ils nous dirent que la voile gonfle l'espar de son sexe.

 

Elle détourne son doux regard

parce que mon sexe a giclé hors de moi

et que Circé lèche mon ventre.

La barque a disparu sous la crête.

Elle se lève.

Dans le sang, elle se lève.

Alors elle prend le glaive en main

et tranche ses mamelles sans un cri

et ouvre son ventre doucement.

Elle tombe non loin de Circé,

non loin, proche de moi.

Ils dirent que la barque sur le sable,

sur la grève un corps mouillé,

et comme il respire, Circé s'en va.

Je reste seul.

 

Entre celle qui est couchée et celui qui se lève,

je reste seul,

un peu souriant.

Mon sexe est rouge.

Souriant mais amer dans l'équilibre du sang et de la mer.

Mère assise, ou femme assise,

on ne saura jamais, ni même toi.

Ni même toi, la femme, la mère, nul ne saura.

 

Elle est assise au seuil de la maison.

Elle regarde devant elle.

Moi, comme un coquillage avec Circé.

Circé batifole dans un champ de blé.

Et quand elle arriva au pied de l'arbre, elle dit :

 

« Regarde-moi. »

 

Alors je vois mon père au milieu des moutons,

mon père qui brille d'un regard dans le glaive,

tranchant l'histoire de part et d'autre

de celle qui est assise sur le seuil.

Elle me regarde pendant que Circé

d'un œil bleu module mon regard.

Celui qui approche,

un glaive étincelant au poignet,

dit : « Regarde-moi ».

Et elle a ri d'un rire de femme fatale.

L'homme a pleuré sur elle,

sur son corps de laine qui regarde celui qui joue avec le mouton,

et je dis :

 

« Ne t'en va pas, Circé ! »

car déjà elle s'envole au loin,

et ce cri me brûle le ventre,

mais elle me regarde toujours,

assise sur le seuil de la maison de mon père.

Elle a ri dans l'éclair du glaive.

Mon père a crié avec moi.

Ne t'en va pas, Circé, mais l'écume arrête mon cri.

 

Il se leva, mit le glaive à sa ceinture,

et le bouclier sur sa poitrine.

Il entre dans l'eau jusqu'au ventre,

et il prononce son nom.

Nulle réponse, car l'écume arrête son cri.

Nulle réponse. Circé marche au-delà de l'écume nacrée.

 

Me voilà de nouveau visité par le démon de la violence.

Je voudrais leur démolir le portrait.

Mais le moindre glacis me résiste.

Un à un, ou deux par deux,

mais l'enthousiasme ne dure pas,

ayant tous accepté la nécessité du secret.

Ils miment le sommeil aux yeux cernés de rouge,

et je traîne la savate

comme le meilleur des clichés en usage dans notre littérature.

Je me surprends à des pensées de ce genre :

leur culture ne me dominera pas.

Je serai plus fort que leur culture,

plus fort que le chômage,

plus fort que tous les ratages possibles.

Et maintenant, dans cet hôtel,

tu me dis que tu m'attendras dans le hall de l'hôtel le plus chic,

mais je n'ai pas de pognon,

je n'ai pas de famille,

je n'ai pas de filles,

bon dieu je n'ai pas de sexe à t'offrir

et tu me dis que tu m'aimes,

mais ça n'est rien moins

qu'un coup de revolver dans les entrailles de ma mère.

Mon copain dit qu'il n'a plus rien à espérer.

Mon copain est médiocre comme son apparence.

Il ne se suicidera pas.

Il boira.

Certes, il boira, mais il tuera si l'alcool ne le tue pas,

ou la morphine,

ou n'importe quelle idéologie.

Mon copain n'est pas un héros de poème épique.

Mon copain est une ordure dans un dépotoir sinistre.

Mon copain est un personnage secondaire

qui n'a pas la parole au moment crucial

— mon copain fréquente les bordels, chérie, les bordels —

comme si tu disais adieu aux voyages.

Tu ne pourras pas dormir ce soir.

 

Enyo — se régala d'un café-crème : « Au loin hurle la sirène... »

 

Ramplon « Bon sang ! Ce ne sera jamais que la première ».

Exhaussa la même.

Enyo — « Ton chant me crispe ».

Ramplon — consulte un énorme bouquin : donc vieux

« Voilà le cri de la mouette ».

Referma le livre.

« Jamais elle ne l'imitera pour moi ».

Enyo bousculant les tables « J'veux un'femme pour baiser ».

Batifola et passa une fille qu'il vit « Regarde mon escargot ».

La fille donnant le coup de cul « Conard ! va t'laver ! eh pioupiou ! »

 

« T'as vu ! t'as entendu ! »

S'assit de l'autre côté.

« M'a traité d'pioupiou ! »

Ramplon corna la page « Voilà un signe primordial ».

Enyo « Et nous buvons nos cafés crème ».

Se leva de nouveau, pantela vers là-bas

« La fièvre est abyssale ou n'est pas ».

Ramplon « La cohérence est un signe de déclin ».

Enyo la tête dans les mains

« Elle préfère toujours un cul-terreux ».

Alluma sa pipe « Pense à moi ou brûle mes yeux ».

Ramplon ricanant sur la page « Il faudra que j'y éternue ».

Enyo « Je me remplis le ventre de tes cris ».

 

Un cul terreux entrompa la fille.

 

« Il l'a fait ! l'a tronculée ! businée ! raminée ! »

S'agita sur sa chaise.

Ramplon déchira la page.

 

« Omnia quae sunt lumina sunt. »

Se remplit les poches de pages

« La raison est l'officine de la folie ».

Enyo branlant sur sa queue.

« Puis-je postuler au titre d'officier ? »

Ramplon « Rien n'interdit un certain rapport ».

Enyo « Je condamne le lucre ».

Ramplon empocha la reliure et bailla

« L'écriture est d'abord lucrative ».

 

Contempla le coït là-bas sur la table.

 

« L'amour, je veux dire l'acte sexuel,

est un point de rencontre absolu,

le métacentre de tous les ordres de vie. »

 

Enyo chercha le livre autour de lui

« Et du savoir ».

Fouilla dans la poche de Ramplon

« Du Savoir et de la Métaphysique ».

Ramplon balança un chapeau quelque part,

passa trois jours à réparer le mal orchestré en ces lieux.

Un général meurt-il dans son lit ?

Confucion de taille de guêpe.

Il tapagea à la place de l'orchestre même,

passez-moi le mot,

d'ordinaire il change avec la saison ou l'heure.

Ovide dit : tout principe est une dimension suffisante

pour recréer le temps ou confondre l'espace

— aussi introduis-je le Dieu très haut et tout puissant,

le Dieu de ma jeunesse,

ô ma jeunesse très haute et toute puissante,

ma jeunesse au pays des matamores

et des belles dames sans mercy au balcon,

quelque part dans l'endroit

le plus propre et le mieux éclairé du monde.

Et le soleil n'est pas plus beau à l'orient

quand je t'écoute me dire ton sens de la poésie,

toute nue quand je t'écoute,

nue comme les arbres qui ponctuent la route.

Kisthène ? Tu dis Kisthène ?

Non, pas à Kisthène, mais pas loin, oui, pas loin,

nue comme les taillis entre les arbres, à l'ombre de la ville.

Non ce n'est pas Kisthène, mais pas loin,

pas loin de Kisthène je crois.

Aussi nue que la moindre des fleurs

quand je l'effeuille une à une,

à l'ombre des grands murs de la ville.

Et je me souviens de ton pas

où j'inscrivais mon pas comme une lettre.

 

« Seigneur, j'ai beaucoup péché,

et j'ai gagné beaucoup d'argent.

Seigneur, j'ai tout ce qu'une femme peut souhaiter.

Seigneur je suis heureuse de la vie,

mais j'ai tant péché oh Seigneur ».

Ainsi le jour de ma première chaude-pisse

et les suivants.

Et cette moisissure agissant en moi,

dans toutes mes fibres au plus profond de moi.

C'était à Kisthène un jour de très grand vent.

C'était à Kisthène du temps de ma jeunesse,

et mon sexe était malade de la maladie de la femme.

Elle a beaucoup péché, Seigneur, tant péché ;

à peine plus âgée que moi

et déjà souillée par tous les péchés du monde.

Et mon copain se branlait quand je faisais l'amour,

et la maladie s'est ancrée au bout de mon sexe,

et mon copain utilisait des capotes anglaises

parce que sa religion lui interdisait le port du prépuce.

Et elle a pénétré en moi,

lentement sournoise,

et la médecine est efficace dans ce genre d'avatar,

mais la chaude-pisse ne guérit pas la maladie mentale,

ni les péchés de la femme.

Oh Seigneur, introïbo ad altare Dei,

près du Dieu qui réjouit ma jeunesse,

près du Dieu qui n'a pas manqué de réjouir ma jeunesse

— judica me. Et ne crains pas de te montrer cruelle.

Les deux versants de la même colline sous le même soleil,

un soleil de plomb,

et quelques types en mal d'aventures,

en conversation avec la nature et leur nature.

 

La lune ni œil ni trou pas même une bouche.

« Il a fait le ciel et la terre. »

Et ils comblent le silence avec pas mal d'esprit.

Puis la mer,

puis la mer aussi suave que ton souffle,

la mer contre la flamme qui secoue ton ombre

sur les murs de n'importe quel toit où tu n'es pas chez toi.

Ton ombre, une révolution aussi rapidement que possible

autour de la seule fleur digne d'intérêt,

une au bouquet dérobée sous les yeux qui te contemplent,

immobile dans l'armure de ton langage.

Et j'irai vers l'autel de Dieu.

À l'angle d'un pilier je reposerai,

la tête pleine de la mort

qui m'a ouvert la porte — ad vitam aeternam.

 

Tu seras la plus cruelle de toutes.

Les deux versants de la colline sous le soleil,

et toi descendant à l'ubac

entre les cadavres de tes moutons morts de la rosée du soir.

Et la lumière dans la pierre qui s'éternise,

et l'ombre en saillie de l'autre côté

d'où peut-être est né le seul arbre,

et une fleur butinée sur le versant ensoleillé de ta pourriture.

O que mes dents s'accrochent à tes dents,

et que mon cri parvienne jusqu'à toi.

 

L'usure a patiné la pierre de ton autel

beaucoup plus que les offrandes,

moins toutefois que la justice des hommes.

 

DIEU, comme au coquillage

où mon oreille absorbe l'éternité sonore

de la vague dans le corps abandonné d'une algue.

 

DIEU, et comme au creux de la main,

la respiration lointaine et la mémoire alambiquée

de ceux dont les reliques sont ici.

 

DIEU, grand reliquaire du désespoir,

Dieu fourmilière,

Dieu termitière,

Dieu ruche,

Dieu collecteur de prépuces,

Dieu bon et miséricordieux,

Dieu sturm und drang,

Dieu du fond de la nuit,

Dieu des voyages,

Dieu des tombes,

Dieu : la terre est une autre relique.

Dieu : l'air est encore une relique.

Dieu, et l'eau, et le feu.

Dieu des bons et des méchants sur cette terre

où je me sens unique parce que je suis solitaire

ou parce que j'ai un nom.

Dieu du sacré et de l'écrit sur cette terre

où je cultive le pouvoir et l'argent.

Dieu,

avec la guerre,

avec la douleur,

avec la mort,

avec la maladie,

avec l'infirmité,

avec la vieillesse,

Dieu aux quatre portes de l'univers et de la ville,

comme l'algue et la vague.

Dieu, et la mémoire alambiquée

de ceux dont les reliques sont ici,

sans nom, sans fleurs, sans visiteur, sans amour.

Dieu, ce sont les reliques des compagnons d'enfer,

un à un,

ou deux par deux,

ayant tous accepté la nécessité du secret,

avec quoi se meurt l'enthousiasme d'abord supposé.

Immédiatement après les jours,

les quatre portes du prince

qui sut si bien s'expliquer sur les raisons de son acte.

 

Dieu dans l'infini éternel univers,

et sur la plage d'Hendaye

j'ai écouté le cri de la mouette.

Ma voix contre les vagues sonores,

j'ai plagié le cri de la mouette sur les rochers.

Des coups de feu m'ont secoué le ventre.

La mouette s'affola.

Et de l'autre côté du bras de mer,

des coups de feu sur la place publique

venaient secouer le ventre que j'offrais à la poésie.

 

« Toi, tu mourras dans une arène sur la terre d'Espagne

en criant Vive le Roi.

Toi tu mourras dans la plus sordide des arènes

au Royaume d'Espagne en chantant Vive le Roi.

Toi, tu mourras dans la corne des taureaux espagnols

en te disant que le Roi

est la plus belle des choses qui te soit arrivé.

Moi, je mourrai au bout d'un infect fusil

avec lequel j'aurai pu tuer le Roi

si tu avais été mon frère

ou si je t'avais mis au monde :

confunden libertad y libertinaje ! »

Paradoxalement, quand ils passeront là,

en apparence,

tout en restaurant leur prestige,

paradoxalement, paradoxalement,

quand ils passeront là,

les sédentaires aux dents longues,

sur un mot à la mode « Je veux parler de la France ».

 

« Moi je parle du monde entier,

y compris les étoiles,

ceux qui se prennent pour tels ;

un monde mort. Est-il assez glacé ?

 

— Vous parlez de l'Église ou de la France ?

 

— Je vous dis que je parle du Grand Tout.

Vous êtes bien placé pour le savoir.

Vous êtes bien placé pour savoir ce qui vous chante,

et par quoi vous mourrez.

Prenez l'exemple d'Homère.

Un homme n'écrit bien sur la guerre que s'il est médecin.

N'écoutez pas les poètes de guerre,

ni les poètes de la résistance.

N'écoutez surtout pas les bouchers,

pas tant que vous ne l'avez située (la guerre)

dans votre mémoire (la tuerie).

Mais rien n'a encore été découvert pour mieux la posséder.

 

— Mais qui affirme la connaître ?

 

— Ça pourrait arriver.

Il y a un moment pour toute chose,

y compris la guerre.

Et si j'en fais une question de principe...

 

— Voyons ! Surtout pas ça. N'alertez personne.

Détruisez votre corps à défaut de détruire votre pensée.

Ou bien ne vous faites pas d'illusions.

Je vous sais de taille à vous défendre.

Mais n'utilisez pas la force de vos principes.

Prenez l'exemple d'Homère.

 

— C'est un montage que j'ai fait à votre intention.

Je ne cherche pas de travail.

Vous savez bien que non.

Et tous les espoirs douteux d'un Aragon, hein ?

Il fallait bien que tu en saches plus long.

Par exemple le regard le moins visible dans le groupe des Érynies. »

 

Nous nous connaissons depuis si longtemps, si longtemps.

Au cœur de nos problèmes,

quelques bouffées d'une cigarette involontaire

qu'on n'a pas le temps de se reprocher.

Ne parlons plus de ça, voulez-vous ?

Un train de nuit pris au carré de la voie sonore.

Le ballast immobile dans l'immobilité de l'ombre.

Quand ils passeront là,

une faille dans le personnage,

et nous ne répondrons pas de nous.

Deux pans rouges dans la nuit, immuables, sur un mot à la mode.

 

« Vous rappelez-vous la leçon d'un Pyrrhon ?

 

— On épluche vos origines,

l'origine de votre nom,

l'origine de votre corps,

l'origine de votre originalité,

probable quatrième siècle avant Jésus Christ,

sur un mot à la mode, une affiche sur le mur.

Nous voulons vous obliger à vous engager avec nous.

 

— Expliquez-moi l'homosexualité chez les militaires.

Tel est le paradoxe qui nous préoccupe ici.

Primo. Segundo. Je veux dire :

en premier lieu. Je veux dire :

en second lieu. Eut égard

à la visite discrète dans mes appartements —

il pleuvait ce jour-là ; ça ne vous dit rien ?

— Après l'attentat, après l'attention, après l'attente, après tout.

Un type écorchait les murs du regard.

C'est comme les noms qu'ils nous donnent.

Encore qu'on soit plusieurs à porter le même.

Des milliers peut-être.

Mais on arrive à se reconnaître

— je vous dis qu'il pleuvait —

 

— Votre nom n'est pas unique.

 

— Je salue tous les noms que je porte.

 

— Votre corps ne suffit pas,

pas même la couleur de votre peau, ni celle de vos yeux.

 

— Je salue l'arc-en-ciel humain.

 

— L'Histoire est la même pour tout le monde.

Cauchemar ou pas, continuez de dormir.

 

— Je salue ceux qui dorment déjà. »

 

Quand ils passeront là,

c'est quelque chose qui nous dépasse.

Ce n'est pas Dieu. C'est demain.

Aujourd'hui, non, je ne cherche pas de travail,

pas tant que ma mémoire ne l'aura pas située (la guerre)

dans votre mémoire (l'innommable tuerie).

Alors, pantins !

 

« Vous cherchez peut-être le moyen de vous en tirer.

Inutile, mon vieux.

Nous n'avons rien à vendre,

surtout pas nos musées.

Ils brûleront demain.

 

— Non, non ! Demain est un jour tranquille,

avec un soleil à l'aurore,

un soleil à midi, un soleil

qui se couche et une lune

qui se réveille. Demain

est une nuit sans histoire (sous-entendu sans cauchemar).

Je vous donne le sommeil et vous me le rendez.

Vous me rendrez le soleil et la lune.

Demain, et demain, et demain.

 

— Et si vous n'arrivez pas à vous endormir,

accusez votre femme, ou vos enfants.

Accusez votre sexe.

 

— Demain est un jour tranquille. »

 

Quand ils passeront là, avec l'espoir de revenir,

alors pantins ! demain

ils passeront là, avec leur musique,

avec leurs chants, leur ordre serré le long des murs.

Alors pantins ! demain est un jour béni entre les jours,

et si vous ne trouvez pas le sommeil,

cherchez-le dans les entrailles de votre femme.

 

Un rêve. Un choc. J'ai cru mourir dans mon sommeil.

J'ai tremblé pour la première fois.

Je dormais du même sommeil.

J'ai reconnu le casier à pilules sur le même comptoir

qui pourrait tenir des conversations entières,

et d'un bout à l'autre,

toutes les conversations se ressemblaient comme vous et moi.

 

Un à un, ou deux par deux,

comment leur enthousiasme aurait-il pu durer ?

Puis le mystère, le vide enfin.

Un tramway traversa le carrefour.

C'était vraiment une belle soirée pour se balader,

tranquillement seul en ce beau jour d'automne.

Enyo et moi vidions le magnum sacré,

quelques mots,

et cette sensation de liberté à fendre la foule de loin,

du guéridon où trônait le magnum sacré.

Plus tard, sur son lit de mort,

il m'avoua la vérité au sujet de son âge,

qu'il ne paraissait pas,

et qu'il avait plus de mille ans,

et qu'il était la réincarnation d'un disciple de Jésus,

et qu'il avait connu Napoléon au temps de sa splendeur,

et qu'il s'était chamaillé dans le désert

avec un poète au sujet du prix d'un pot à hydromel.

Il avait plus de mille ans.

Je ne connaissais pas cette vérité-là.

J'en connaissais une autre,

moins belle, beaucoup moins belle,

mais qui ne concernait pas son âge.

Et sur son lit de mort,

il avoua cette belle vérité,

avec des mots familiers qui m'allèrent droit au cœur.

Il y mêla beaucoup d'Hébreux que je ne compris pas.

Maintenant un tramway traverse le carrefour,

et je regarde l'église

où le prêtre a juré sur son cercueil qu'il ferait tout

pour qu'il nous revienne,

un de ces jours que dieu fait.

Il n'est pas revenu, il s'en faut.

Il a dû pourrir comme tous les morts.

Je n'aime pas parler de cette pourriture,

mais il faut en parler quelquefois.

Hemingway a écrit là-dessus une fort belle histoire naturelle de la mort.

Je ne suis pas seul à me souvenir de lui.

Il y a un tas de gens honnêtes qui se souviennent de sa folie,

et de ce qu'elle a coûté à la société.

Je ne suis pas seul mais je me sens seul,

si seul que je me crois fou,

mais la société n'en sait rien.

J'ai vu sa tombe.

J'ai pris le train,

puis l'autobus,

et j'ai continué à pied, comme un fou, jusqu'à sa tombe.

J'ai marché, j'ai vu ce qui lui arrivait.

J'ai songé à la pourriture de son corps.

J'ai vu les libations.

J'ai vu les témoignages.

Et j'ai remercié la pierre dure de m'avoir conduit

jusqu'ici sans trop de mal.

Quelques promeneurs m'ont tapé sur l'épaule, amicalement,

mais je n'ai pas pu mettre la main sur ce satané magnum sacré

— trait d'union de nos angoisses respectives.

 

Et puis un à un, et deux par deux,

ils m'ont dit que je devais être un brave type,

peut-être un poète, peut-être

mesdames messieurs mesdemoiselles ai-je pensé.

Je n'ai rien dit mais j'ai pensé.

J'ai pensé à mille ans de vie,

au voyage de Jésus-Christ dans l'Himalaya,

à Moscou en flammes, au désert,

au désert et à la vérité sans fin que je venais fleurir.

Cette mémoire sera toujours ta voix

au sommet de l'aurore qui appelle entre les arbres.

C'est ta voix à la pointe du jour

qui me nomme une dernière fois, une première éternité.

L'HIMALAYA, MOSCOU, le DÉSERT, mille.

Cette nuit je fête solitaire,

et la lune lampe-tempête au bout de la nuit, c'est noël.

Et demain, c'est Pâques.

Et après demain on va fêter nos morts avec des fleurs.

Plus de mille ans.

Ce jour-là, à Sainte-Quitterie,

il remarqua l'usure du sol,

et l'usure des boiseries,

l'usure de l'entrée à l'autel de Dieu,

et l'usure de la crypte où reposaient de lointains serviteurs.

Un autre jour, plus serein cette fois

(c'était il y a quelque temps déjà)

un autre jour il donna de l'argent à un pauvre,

de l'argent comme une rime au bout du vers,

après le rythme.

La lune à l'œil de pétrole lampant dans la nuit de Noël,

et le rêve atroce d'une destinée au bout d'un vers blanc,

après l'image.

Et demain c'est Pâques.

Et après demain on fleurira les morts dans chaque famille.

On aura des pensées pour nos morts.

 

Demain,

de l'usure de l'entrée à l'usure de l'hôtel de Dieu,

son pas sera tranquille avec la poésie de la ville.

Il n'y a plus de tramways comme dans les romans policiers.

Demain la ville sera pleine de poésie,

la poésie tremblante des jambes

qui se croisent dans les courants d'air,

de passant à passant,

et d'une passante à l'auréole d'un saint.

Je crois que j'ai pris un train en marche.

C'est tout ce que je crois.

Je crois aussi au meurtre.

 

« Je vous ai dit de me foutre le camp. »

Et h.d. replia son journal,

le déplia sous les yeux, puis le froissa,

et le balança sur le trottoir,

et elle se mit à rire,

et il leur demandait de foutre le camp,

et il s'amusait avec les journaux,

et elle riait, comme une femme sait rire

une nuit de noël,

et toute une année qui s'annonçait dans ce rire.

Un jour de Noël, puis la nuit.

 

« Comprenez-vous le sens de mon rêve maintenant, toubib ?

Comprenez-vous ce que je me suis dit dans le sommeil ?

 

— Surtout ne cherchez pas à me fausser compagnie.

 

— Demain est un jour idyllique.

Demain

tu connaîtras l'amour à l'ombre des rochers de ta mer.

Demain, quand ils passeront là, je serai là,

à contempler les diverses amours en question.

 

— Une culture hétéroclite qui sent comme les greniers.

Quelque chose de faussé. »

 

Une semblable attitude,

surtout à cause de cette rencontre

sur les boulevards extérieurs de la pensée

— un jour de pluie — préoccupé de conquête.

 

« La moitié d'un verre ?

 

— Pourquoi rejeter tout ça ?

C'est comme le progrès que fit faire Edison à la lumière.

Comme devant une œuvre d'art.

Mais perdre de vue les détails.

 

— La faille ? Les défauts ?

 

— Perdre de vue les moyens de l'achèvement.

 

— Inutile de vous dire que c'est

une question de temps, de circonstances.

 

— Oui, une simple question de rencontre avec le soleil.

 

— Impératif plus agréable encore

quand il s'agit de trinquer avec les crevures

qui mènent le peuple vers le soleil

dont je me fais fort de parler avec tant de chaleur.

 

— Ils se brûleront les ailes.

On ne vole pas impunément.

 

Le plus long K.O. de l'histoire.

 

— Une belle fausse manœuvre. Et l'aurore.

 

— Il n'y a pas d'attente plus longue. »

 

Et moi, demain, j'arpente le bord de la mer.

Je touche l'écume du bout du pied.

J'ai faim de coquillages.

L'horizon m'épuise jusqu'à la cécité.

 

« Oh ! ils vous arracheront les yeux, les mots.

Ils sont parfaitement documentés. »

 

Je toucherai cette vague du bout du doigt,

et la vague me crève jusqu'à la surdité.

Je contemplerai n'importe quelle épave.

Ce n'est qu'une tache au fond de ma mémoire.

Et demain est un jour de calme et de beauté.

J'attends ce jour,

en attendant de trouver le sommeil et la mémoire.

Je suis loin de l'apparence.

La mer m'est plus douce,

plus chaude qu'une preuve d'amitié.

Je n'étage rien dans cette profondeur

rien dans la profonde sonorité de la mer.

Je suis carré, et je suis rond ( !) je suis triangle,

je suis géométrique.

Je suis la somme de toutes les vagues

dans cette profondeur qui s'est perdue.

Je suis une figure en formation,

en attendant d'être une relique au reliquaire ardent de l'oubli.

Et demain est un jour comme le sommeil.

Demain ne s'éveillera pas avec le soleil.

Je recommencerai ce que la mer a commencé.

Je rêve que je suis à Wagram.

Je suis à Midway.

Je suis à Suez.

Je suis à la guerre.

Je suis à l'aventure de tous les jours que Dieu fait.

Je suis à la recherche du sommeil,

de l'incalculable sommeil,

et cette nuit-là — j'ai rêvé quelque chose d'atroce,

quelque chose de fou, quelque chose de vain.

 

J'ai rêvé la fureur là où il n'y en avait pas.

J'ai rêvé la fureur dans

le corps de ceux qui étaient simples et doux.

J'ai rêvé mon erreur dans l'eau qui filtrait à travers mes poumons.

J'ai voulu me noyer dans l'eau la plus profonde

mais je n'ai pas vu la mer.

Elle n'existe pas.

Cette nuit ne me rappelle en rien la mer.

J'ai froid sur le balcon,

sous les étoiles que ma rétine a dévorées.

 

Et demain est un jour tranquille,

à l'aurore, au midi, à la fin, à

la lune peut-être que je cherche des yeux

maintenant. Demain est tranquille, loin, très loin au-delà du sommeil

que je ne trouve pas.

Le sommeil est comme la lune dans mon dos.

Demain, peut-être, je dormirai avec mon sommeil,

et j'aurai la visite de la lune dans mon lit.

Demain, derrière l'apparence de la mer et des troupes,

demain est un jour tranquille,

tranquille comme l'eau qui dort,

capable de tranquillité,

mais pas tant que votre mémoire refusera de me dire

quand ils passeront là.

Mais l'âge n'aura pas eu raison de votre sagacité,

et à Paris, elle voulait que je paye le prix de la solitude

et le prix de l'HUSTERA.

 

Mais votre esprit n'a pas besoin de convalescence.

Au moins le prix d'une époque,

le prix de la moindre publicité

et rien moins que ta mort.

Et je me souviens de ton pas

à l'ombre des grands murs de la ville.

De quelle ville me parlais-tu ?

C'était une ville fabuleuse.

Je n'en avais jamais entendu parler.

Je vois bien que tu inventes tous les détails.

 

« Oui, tous les détails. Et te v'là de r'tour.

Et c'est ta mère qui va être contente.

Ah il fallait bien que les choses se passassent ainsi.

Les choses ça oui les choses

et les mots n'ont pas été écrits pour rien

autre que ce moment délectable carcan carcan carcan

les choses mon fils les cho-oses

et c'te putain de mort à s'trimbaler toute la vie

c'te putain de vie à r'garder en face des trous

carcan carcan oui et te v'là fils c'est l'principal

c'est l'principal ça oui tout juste ! »

 

Alors les voix du dehors se sont tues,

et j'ai soudain volé beaucoup moins haut

parce que quelqu'un venait de crever

et que je voulais garder un bon souvenir de lui.

Et les voix du dehors se sont tues à jamais,

et jamais plus je ne recueillerai leur chant,

parce que quelqu'un venait de crever.

De l'autre côté du mur, on assassine.

On assassine et toi, tu n'as plus le droit de parler.

Et j'ai de sacrément bons souvenirs de ce temps-là.

 

Gorgias était prêt à s'exécuter.

 

« Ces fumiers-là sont capables de tout.

Ils ne la lâcheront jamais,

la poésie en question. »

 

L'avenue était donc plus noire,

les façades des maisons plus blanches,

les épaves plus grises que d'habitude,

et l'habitude manqua d'être efficace.

Je n'aime pas ces vivants contrastes.

Je frapperai à la première porte.

 

« Prenez l'exemple sur votre pote de tout à l'heure,

c'est à dire il n'y a pas si longtemps. »

 

La moindre idée arrêtée près de la porte de derrière.

Tuer d'un coup de revolver

le premier indigène qui se manifeste.

Mais dans la salle à manger de l'hôtel

ce jour-là, personne ne proteste,

pas même la grosse dondon qui sert la soupe.

Après, on est en train de jouer. On joue de l'argent.

 

Un coup d'œil dans le rétroviseur.

Personne ne proteste.

Mon pote de tout à l'heure n'est pas mon pote de demain.

Je ne savais pas à quel numéro appeler.

Il y a un tas de choses

que je devrais savoir et que j'ignore.

À quelle date eut lieu la représentation des Euménides d'Eschyle ?

Dans ma tête, seulement dans ma tête.

 

« Prenez l'exemple du pote

qui vous servait à boire tout à l'heure.

 

— Vous parlez d'un ami sincère,

pas d'une ordure,

mais je ne prendrai l'exemple sur personne.

Je ne prendrai son exemple à personne, surtout pas à un ami. »

 

Mais aucun d'eux ne leva le petit doigt.

en tout cas, cela va aussi mal que possible.

Dieu, répète-moi cette fameuse imitation du Cri de la Mouette,

cette fameuse nuit de Noël.

Il n'y a pas d'enseignes au néon.

Il n'y a pas de fenêtre.

Quelques vitrines restent éclairées.

Elles éclairent aussi.

Elles attirent.

Ces hommes sont comme des moustiques égarés.

Toi, tu es égaré comme une goutte de pluie après l'orage.

Un coup d'œil dans le rétroviseur.

Surtout, fais attention de ne pas bousculer

les pots de fleurs dans l'escalier.

 

« Ils veulent t'avoir à leur merci.

 

— Retrouver ces fumiers !

 

— Mais dis donc, où les retrouver sinon dans ce bordel ?

Chercher où ? Sinon dans ce bordel ?

 

— Si tu trouves quelque chose, essaye de m'appeler.

Si je ne suis pas là, téléphone chez ma mère.

Elle t'adore comme son propre fils.

Si ma mère n'est pas là, arrange-toi.

Et s'ils te trouvent, que Dieu ait pitié de ton âme. »

 

Et me revoilà au pied de l'autel de Dieu.

Aucune piste. Aucune piste.

J'aurais dû jurer mon horreur pour ce prix-là,

même au risque de me tromper.

 

« Des bouts d'empreintes.

 

— Ne pose pas tes pieds là !

 

— Des bouts d'empreintes sur un bout de quoi ?

 

— Par exemple la rampe d'escalier. »

 

La belle affaire que je fis, sur un bout de quoi ?

Et Zeus qui vient de détrôner Cronos.

 

« Chérie ? Te souvient-il

de la ville fabuleuse qui a nom Kisthène ?

T'en souvient-il, chérie ?

Ou quelque chose comme ça,

une ville fabuleuse qui a nom Kisthène ? »

 

À moins que tu exhausses le cœur jument tropique du capricorne.

À moins que... la saisir au cul.

Impensable de la part du type en question.

 

« Impensable, dit-il,

dans c'te fa, dans c'te famille,

on vote à gauche depuis des générations.

Ont connu la famine ! »

 

Et Sophros répéta : « Le peuple n'a pas de langage ».

 

Le peuple ne chante même plus

(j'lui laisse la ré-spon-sa-bi-li-té d'un tel propos).

Ou alors il est simplement question de converser avec les dieux.

 

« Ne t'instaure pas où les dieux ont bâti l'incroyance des hommes. »

 

Pas de langage. Pas même chanter.

Ni la poésie en tant que poésie c.a.d...

 

« Mais vous m'avez enfermé dans le cercle de votre mort,

et vous m'avez ôté l'envie de recommencer.

Et j'ai compris le désespoir de Pénélope

dans le grand lit qui lui servait d'oubli.

Et je n'ai pas oublié ce que votre mémoire m'a légué.

Je n'ai rien oublié de ce cauchemar sans nom.

Et voici que j'ai répandu mon sang par vanité.

C'est par vanité que j'ai osé défier les dieux.

 

— Pourquoi donc, lâche que tu es,

n'as-tu pas tué toi-même ce héros ?

Pourquoi est-ce une femme qui l'a tué ? »

 

Ah maudit sois-tu essaies au moins de te taire

c'est un père qui te parle essaie de croire

ce qu'un père te dit non pas que ça soit

la vérité loin de là mon fils loin

de là mais laisse-moi parler laisse-moi te

dire ces choses-là ne laisse pas passer cette

chance il y a une carcasse gelée et desséchée d'homme mon

père et nul n'a expliqué ce que cet homme

allait chercher à cet endroit Saint-Didier

plus haut que ça je n'ai pas oublié leur crêpe

blanc et noir mais quel feu aurait pu déranger ce soleil

qui n'éclaire aujourd'hui que leur cruauté

la même herbe retrouver sous le soleil

en été

le même ventre ouvert

une bonne fois pour toutes

la fresque de Francisco Réji

un jour après la porte à Foncaral

et ils avaient la manie de disperser leurs cendres dans les eaux du Grand Fleuve Purificateur

(entendez par-là que c'était le meilleur moyen de s'en débarrasser).

 

« Alors, mon père, mon chant concerne l'inégalité parmi les hommes. »

 

 

PRIÈRE

 

 

Mon père bénissez-moi, ô mon père bénissez-moi, bénissez-moi.

J'aurais voulu beaucoup pécher,

comme font les hommes,

mais je n'ai pas eu le temps de vivre comme les hommes de votre temps.

Oh le temps m'a manqué pour pécher.

Oh j'ai manqué d'être un homme.

Je n'ai pas eu l'orgueil oh mon père, comme l'ont tous ces hommes,

et je m'en repens amèrement, amèrement.

Mon cœur est rempli de tant d'amertume

parce que d'autres l'ont eu et l'ont fait savoir,

leur orgueil d'homme parmi les hommes.

Bénissez-moi, mon père, bénissez-moi.

J'aurais voulu m'enorgueillir,

mais je n'ai pas eu le temps de blesser quelqu'un

oh les mots m'ont manqué à ce moment-là.

Les mots m'ont manqué, quand tous les hommes les trouvent sans mal.

Je ne suis pas avare mon père,

comme sont les hommes, et je le regrette.

Je regrette de n'être pas un homme,

parce que l'or est un bien beau spectacle,

et l'homme un bien beau spectateur pour meubler la solitude,

mon père, pour meubler la solitude,

l'ennuyeuse solitude que ne supportent pas les hommes.

Bénissez-moi, mon père, bénissez-moi,

j'aurais voulu compter mes sous,

mais le temps m'a manqué pour tuer le temps

oh personne ne s'est langui de moi,

non personne, pas même les hommes.

Je n'ai jamais violé mes sœurs, mon père,

comme font les hommes, ni les sœurs de tes frères

et c'est dommage, dommage de n'être pas un homme,

parce que l'amour est triste à deux.

Deux à deux, c'est triste l'amour, mon père,

quand on n'est pas un homme,

quand la solitude est la bienvenue

et que les hommes sont si bien ensemble.

Bénissez-moi mon père. Mon père, bénissez-moi.

J'aurais voulu de cette fièvre-là,

mais il pleuvait, mon père, et je n'ai pas osé

oh j'ai manqué d'audace parce qu'elle m'aimait oui elle m'aimait.

Je n'ai envié personne, mon père, comme font les hommes,

pas même vous d'être si beau si pur, mon père, comme tous les hommes,

parce que la pureté est un défaut, mon père,

et la beauté une injustice.

Mon père, bénissez-moi, bénissez-moi.

Mon père, bénissez-moi, bénissez-moi, bénissez-moi.

J'ai tellement envie de vous,

de votre trône, de votre reine,

mais le soleil était si haut, mon père,

si haut oh si haut que le vent refusa,

et il s'est mis à pleuvoir,

et moi qui ne suis pas un homme,

jamais un mot plus haut que l'autre, mon père,

jamais, tant pis ! mon père, oh ça oui tant pis mon père,

parce que vous mériteriez ma colère,

ma colère et mes larmes de colère,

tant ma solitude est insupportable parmi les hommes.

Mon père oh mon père, je vous le demande :

votre bénédiction. Je ne suis pas un homme.

Ma langue fut toujours égale,

et le temps n'a pas voulu qu'elle change.

Oh personne n'a tenu sa parole,

non personne, pas même les hommes,

surtout pas les hommes.

Je ne suis pas gourmand, mon père, pas gourmand comme sont les hommes

et c'est bien triste, c'est triste à en mourir, triste triste,

mon père, n'être pas un homme,

parce que bientôt il ne restera plus rien pour s'endormir doucement,

plus rien mon père, pas même ça. Oh mon père !

Oh mon père ! Bénissez-moi, mon père, bénissez-moi, bénissez-moi.

Le sommeil va me lâcher dans la foule.

Oh je n'ai pas le goût des autres,

pas ce goût-là mon père.

Je n'ai pas ce goût divin.

Regardez mon travail.

Palpez-le comme je l'ai bâti.

Mon travail, ce n'est pas le travail des hommes,

mais quelle peine tout ce travail.

Quelle peine, mon père, et tout ce travail.

Tout ce travail qui ne fait pas de moi un homme,

parce qu'il ne vous fait pas souffrir,

mon père, parce que vous vous en foutez.

Vous qui êtes un homme, mon père,

bénissez-moi, bénissez-moi, bénissez-moi, bénissez-moi.

J'aurais voulu beaucoup pécher mais je n'ai pas eu le temps de vivre

oh le temps m'a manqué pour pécher.

Le temps, mon père, le temps, le temps m'a manqué.

O ma langue s'est enfin déchirée !

Dieu qu'il est doux de n'avoir plus de langue.

Oh je n'ai plus l'intégralité de ma langue,

et me v'là tout guilleret,

à l'idée qu'on ne m'entendra plus

et que je serais seul dans mes conversations, loin des hommes.

Ma langue s'est déchirée,

et je n'ai plus ce goût d'enfer dans ma bouche.

Proche des hommes,

oh je n'ai plus ce maudit goût.

Et me v'là pas capable de reconnaître un démon

à sa façon de me lécher la langue

et de s'étonner qu'il n'en reste plus beaucoup.

Loin des hommes, ma langue est une grande déchirure,

et ma bouche une flaque de sang,

comme un miroir

avec mon image dedans oh ma bouche est un sacré cratère.

Et me v'là à cracher du latin.

J'expulse un monceau de viscères

qui ne me serviront plus que de spectacle,

faute de latin, et de retenue.

Ma langue est un vieux souvenir du temps que je prenais la parole parmi les hommes

oh que je disais n'importe quoi.

Et me v'là plus muet qu'un muet,

à salement gesticuler autour de moi

pour signifier ma faim ma soif et ma fatigue,

loin des hommes.

Ma langue est un bouquin plus vieux que l'univers,

loin des hommes.

Dieu qu'il est doux de me lire dans ma langue,

dans la déchirure douloureuse de ma langue.

Oh qu'il est doux de ne plus rien comprendre.

Et me v'là ricanant

dans le dos de mon passé

parce qu'un objet n'a pas voulu se laisser manger

et a sorti ses crocs au bon moment.

Ma langue ne me traitera plus de poète.

Ma langue désormais saura se taire,

proche des hommes.

Oh rien ne manque à ma félicité.

Et me v'là à genoux au pied d'un arbre mort

à lui demander des nouvelles de la terre

et de l'eau qui a fini de l'absorber.

Et me v'là pas homme pour un rond,

o mon père. Mon père.

J'aurais tant voulu tant pécher,

mais je n'ai pas eu le temps de vivre.

Oh le temps m'a manqué pour pécher comme font les hommes

et il y aurait plus de mille fontaines de jouvence

à la portée du premier venu,

solitairement venu passer le temps dans cet endroit-là,

passer le temps avec des fuites dans les mots,

et tu boiras à la fontaine.

Dis, tu boiras le moment venu,

solitairement.

Il y aurait un tas de leurs longs élixirs

pour faire bander le peuple mécontent,

faute d'amour,

et tu boiras de leur vin,

dis, tu boiras, longuement solitaire.

Il y aurait au moins un bouquet de fleurs

que le plus con d'entre eux pourrait faner dans ses mains,

et tu boiras leurs larmes, dis,

tu boiras avec amour, avec amour solitairement venu là.

Il y aurait peut-être le plus beau des visages

à regarder de quel côté le vent tourne,

tourne de quel côté le vent ?

À regarder si tu es bien là,

solitairement grave et tu boiras dans son cœur, dis,

tu boiras de son eau.

Dans cet endroit solitaire où tu viens rêver,

il y aurait toute la gamme au doigt

qui l'invente et à l'œil qui l'évente,

et tu boiras de son eau, dis,

tu boiras de son eau.

Solitaire, et si grave, tu boiras

le moment venu, longuement, connement, avec amour,

tu boiras de l'eau, tu boiras de lo, solitaire oui,

mon père, mon pè-ère, l'eau, toute l'eau, toute l'eau.

Même demain, au jour tranquille, quand ils passeront là

avec des chapeaux sur la tête pour saluer le peuple

et demain, la Gloire, mon père, la Gloire me frappera en plein front.

Mais elle a ricoché !

S'est contentée de briser l'os du front !

de déchirer le peu de chair,

puis s'est allée perdre plus loin,

là-bas, dans le ventre d'un autre mort

sur un autre champ de bataille, dans un autre rêve enfin :

un rêve solitaire,

un rêve grave,

un rêve inhumain,

un rêve que j'étais à la guerre,

un rêve que je manquais de mourir,

mon père, un sale rêve dans l'enfance.

La gloire aurait pu me fracasser le crâne,

mon père, mais dieu ne l'a pas voulu,

et me v'là de retour parmi vous, guilleret.

J'ai une ridicule cicatrice au milieu du front,

comme une étoile mais ce n'est pas une étoile.

C'est un signe de ma défaite.

C'est un signe de mon manque de chance,

un signe de mon obscurité mon père ;

un signe enfin, le signe d'un sacré manque de chance.

Sacré, mon père, comme l'autel de Dieu.

La Gloire m'aurait creusé une tombe

pas loin du dernier champ de bataille,

pas loin des morts morts en bataille,

et elle aurait planté ma croix

et ma graine de poète, mon père.

Mais la tombe est occupée sans doute par une graine plus vivace.

Une graine qui poussera.

Une graine humaine.

Elle poussera la Gloire dans son néant

pour qu'elle couche avec les morts et qu'elle enfante le Désespoir.

Mon père, je mets ma majuscule à la Gloire,

j'en mets une au Désespoir.

Je n'en mets ni à dieu ni aux morts désormais.

Enfin je pèse le poids d'une majuscule.

Je pèse la moindre cicatrice,

mais je n'ai aucune idée, mon père,

non vraiment je n'ai aucune idée

de ce que peut peser ce qui n'a pas de nom

et qui en crèvera comme tout le monde crève,

solitaire, grave, inhumain, quand ils passeront là,

mon père quand ils passeront là.

Où est l'autel de dieu, mon père,

et ma jeunesse qui s'est foutue dedans ?

— j'étais un homme en ce temps-là —

Ma jeunesse, mon père,

avec son air de vieille fille qui n'a jamais fait le trottoir

parce que le cœur lui manquait ?

L'homme, où est son nom, mon père,

qu'on m'avait promis à la messe ?

dieu, il n'y a pas si longtemps,

quand il faisait le ciel et la terre

sur le claquement des doigts du prêtre

dans le ciboire où je n'ai pas demandé pardon de mes fautes

parce que je ne suis pas un homme,

priez pour moi. Priez pour moi, parce que je confesse,

et il vous pardonne. À.S.I. homme ou pas.

Où est le pardon ? Où est l'absolution ?

Où est la rémission ?

Je n'entends rien dans vos amen.

Et tu reviendras pour nous donner la vie,

et le peuple se réjouira,

les hommes avec les hommes,

heureux comme les hommes,

et tu nous feras voir ton amour,

et le peuple réclamera son salut,

et tu entendras ma prière,

et le cri du peuple parviendra jusqu'à toi et,

HOMME, je monterai sur l'autel,

et je le baiserai parce qu'il est sacré

— aufer a nobis.

Prends pitié ! Prends pitié !

Et Gloire à toi, car je vais prier.

 

« Mais je ne peux rien contre vous.

Et qui pourrait contre tant de lâcheté, tant d'ordre ?

 

— Ils ont de bonnes épouses.

Voilà ce qui les tirera toujours du pétrin.

De bonnes épouses aux larges hanches.

De bonnes épouses qui tiennent à ça

comme à la prunelle de leurs yeux,

comme leurs yeux sont éphémères !

 

— Mais puisque je vous dis

que je ne connais même pas

le goût de la chance,

puisque la collectivité le veut

et toutes sortes d'insanités de ce genre, pauvre Enyo !

Et pauvre de moi ! Je te plains

comme je plains toutes les vierges.

Je me plains d'avoir vieilli en 24 heures comme en dix ans. »

 

Une simple occasion, je vous dis.

Un mot de vous, toubib,

et j'abats le dernier mur.

Entendez-vous ? et B.A. Boxon

serait une maison hantée par les fantômes des filles

qui l'ont habitée et des mâles qui l'ont vécue

pour se trouver de la virilité.

Et toute l'œuvre d'un homme encore jeune

manquerait d'être éditée faute d'avoir trouvé un éditeur.

Je veux dire que l'angle est moins spirituel,

et votre analyse reposerait sur la fausseté d'un seul vers

que j'ai répété comme un refrain

tout au long de ce rêve exsangue,

et le prix serait toute la mort.

Toute la mort et rien que la mort,

et peut-être une morte

qui reste encore un peu autre chose qu'une pierre au jardin.

Et j'espère ne m'être pas trompé de porte,

toubib. J'espère ne m'être pas trompé.

Celui qui a compris peut me comprendre

quand je dis que je me sens frustré.

Volé, oui c'est cela : volé !

 

— J'admets que tout ceci correspond à la réalité.

Mais où cela mène-t-il ?

Je comprends le discours

et je reconnais que ma pensée s'en est trouvée sensiblement modifiée.

Même l'écriture y gagne de la poésie.

Mais sur quoi débouche cette réalité ?

Et pourquoi m'avoir forcé la main ?

 

— Je trépigne d'impatience,

mais je n'ai pas peur, et je n'espère rien.

 

— Triste allocution ! Pfff...

vous me faites froid dans le dos.

Citez-moi un passage d'Homère.

J'ai moi-même écrit un livre dans ma jeunesse.

Cela s'est mal terminé.

 

— Vous n'étiez pas fait pour écrire un livre.

 

— Toute la mort. Rien que ça mon vieux.

 

— Tout juste la mort, nous comme par la rotonde défilé,

ou par le chapitre XVIII de l'Apologie pour Hérodote d'H. Étienne (Henri)

« un détestable livre ».

Est-il un parmi nous occupé de reliure ?

O dieu de la géométrie.

Un livre est toujours détestable.

Des lions dorés demandant grâce aux Tueurs de Loups.

L'angle est moins spirituel vu de près.

I's'peut qu'on m'pardonne.

Et l'idée qu'on a de soi-même.

N'essayez pas de rabaisser notre sincérité.

N'essayez pas d'éclairer notre obscurité.

N'essayez rien contre nous

avant d'avoir acquis la certitude de votre savoir.

 

*

 

J'ai revu la fresque de Francisco Reji, par José del Olmo.

J'veux dire : ce 3O Juin 1680.

Grandiose cérémonie.

Une estrade de cinquante pieds de long sur la Plaza Mayor à Madrid.

Et le Roi au balcon, et le roi au balcon.

D'un côté, l'Oficio,

et de l'autre les Cortes, et de l'autre les Cortes.

Divers degrés dominés par le dais.

La tribune du Suprema plus haute même que le balcon.

Un amphithéâtre réservé aux condamnés, aux condamnés.

Un mois après l'Acte de Foi,

la procession ouverte à Santa María,

un mois après l'Acte de Foi.

Et défilent dans le cortège

cent Carboneros, piques et mousquets, et le bois.

Cent Carboneros.

Les Dominicains derrière une croix blanche,

les dominicains.

Le Duc de Medina-Celi,

bannière de la justice au cœur,

croix verte nouée de crêpe noir, justice au cœur.

Grands et Familiers.

Et le Marquis de Povar à la tête de cinquante gardes blancs et noirs,

cinquante gardes,

passèrent devant le Palais,

et se rendirent sur la Plaza, sur la Plaza.

 

Psaumes et messes de l'aube à six heures,

de l'aube à six heures.

Et à sept, le Roi s'amène avec cortège de qualité,

muses modernes, le Roi s'amène.

Et à huit, la procession s'ébranle de nouveau, à huit.

Et ils déposeront diverses effigies

à l'une des extrémités de l'amphithéâtre,

diverses effigies. Statues de cartons pour les morts,

grandeur nature,

portées en cendres dans des vases ornés de flammes,

et de divers proscrits en fuite,

grandeur nature. Vinrent ensuite

douze hommes et femmes,

corde au cou, torche à la main,

bonnets de carton hauts de trois pieds figurant les crimes, douze.

Cinquante autres brandissant des torches,

san-benito et croix de Saint-Didier,

deo datus, cinquante. Puis vingt encore,

récidivistes des deux sexes,

condamnés aux flammes,

san-benito et bonnets diables et feux, vingt.

Et à midi, lecture fut donnée aux criminels de la sentence,

jusqu'à neuf heures du soir.

Et alors le Roi se retira, le Roi se retira.

Et juchés sur des ânes,

ils franchirent Foncaral, et à minuit,

il n'en restait plus un, tous exécutés.

 

*

 

« À toi d'abord, Io,

je révélerai tes courses agitées.

Inscris-les dans les fidèles tablettes de ta mémoire.

 

Quand tu auras traversé le courant

qui sert de limites aux continents,

marche vers le lever flamboyant du soleil.

 

Après avoir traversé la mer mugissante,

tu arriveras aux plaines gorgonéénnes de Kisthene.

 

Kisthene où habitent les Phoskides,

trois vierges antiques au corps de cygne.

 

Elles n'ont pour leur triple usage qu'un seul œil,

qu'une seule dent.

Elles ne voient jamais les rayons du soleil,

ni l'astre de la nuit,

jamais.

Près d'elles sont trois sœurs ailées à la toison de serpents,

abhorrées des mortels,

qu'aucun homme ne peut voir sans expirer.

Voilà des monstres dont je te recommande de te garder. »

 

*

 

Et toute la boue répandue sur tes filles.

Toute la pureté dans la boue de ta rêverie.

Et la chance qui a tourné avec le vent.

Tu paieras tout ceci.

Tu paieras l'heure venue.

Tu paieras le prix, le juste prix.

Tu retourneras à la pureté.


 

 

Par exemple le vieil E.P. à Pise

ars magna e poi la luna

et tu crois pas qu'c'est une vraie girouette

têtu comme une mule quoi têtu comme une mule

t'as c't'idée orientale de l'argent

Ainsi le sénateur Bankead

Das Siegel des Vehm — Gerichts

par exemple le vieil E.P. dans sa cage à Pise

Ainsi n'importe qui poète au chômage

le Caractère Écrit chinois athanor

ce qu'en dit Ginsberg peut-être au moment de la guerre du Viet Nam

« ça leur pendait au nez »

grande Usure

le point crucial de cette guerre

et les grèves qui eurent lieu peu après paratge

et les partis utilisant n'importe quel prétexte

qui se solde par un échec de la vie devant la mort

de la vie devant la mort

à la fin c'est comme ça que je résume les choses

le poème de Blake au sujet de l'enfer il inferno

c'était écrit et l'occident répond

ou ce même Dante le nez dans l'alchimie du verbe

n'importe quelle loi martiale

n'importe quelle raison d'État

et la Démocratie qui fout le camp sauf l'honneur

les mêmes putains de la rue Quincampoix

et la tirelire de ce foutu Pinet

parce que l'enfer se fout de la Déclaration des Droits de l'Homme

et ce qu'on va chercher là-bas ne se cuisine pas

sur le réchaud d'un foutu président qui se prend pour la République

où en était Tulli de son periplum

quel était au juste ce sacré combustible ?

« ils croient pouvoir faire de la politique avec des hommes »

mais ce qui est possible n'est pas une simple migraine

un poème est possible

mais surtout pas les CANTOS

et Pound est impossible

et tous les poètes s'en mordent les doigts

ce qu'en dit Kafka

dont personne ne m'empêchera de dire qu'il était génial parce qu'il était juif

de même Kafka je veux dire un autre Kafka Franz

qui écrivait en allemand sans doute parce que ça lui chantait

et le Duce a faussé les choses parce qu'il aimait le pouvoir

et l'ordre était un rêve d'homme cultivé

mais la radio n'en a rien dit

ou simplement se souvenir que le meilleur idéogramme n'est pas celui qu'on croit

et SAINT-ELISABETH n'est jamais qu'un H.P.

un sale H.P. avec des murs de sale H.P.

et de hautes trahisons aux fenêtres barreaudées

et le meilleur idéogramme est bien celui qu'on voit et qu'on touche du doigt

ouais qu'on touche du doigt

MELOPŒIA air et eau e poi la luna

une lune aux joues bien rondes sur Taishan

toujours dans le même hôpital

ou un peu avant sous Taishan

short airfield for technical support D.T.C. de Pise

sats and sats attock in the Devil's heart

ce qui chante n'est pas un bruit de char sur la route

ce qui chante n'a jamais été du métal contre de l'asphalte

ce qui chante c'est le souci de ne pas se rouiller

dans un espace aussi réduit et dans un temps aussi long

« je m'éveille oui bon dieu je m'éveille ô gnose »

the duce not lover of power but of order

et il nous reste quelque chose qui doit être l'enfer de l'homme d'aujourd'hui

avec son besoin de purgatoire et ses rêves de paradis

sous Taishan ou n'importe quelle histoire

au fin fond presque au bout du chemin de Dité

et si un char est doué pour la musique hein un char ?

mais la radio ne dit pas le contraire

la radio se contente de poser des questions

et chacun défend son lopin de terre

chacun défend le temps passé à cultiver la prospérité de sa terre

au détriment des oiseaux de passage

et le soleil aussi comme un rappel de quelque chose

qui doit être très haut

mais le peuple le comprend comme une source d'énergie

ou comme une idole

dont quelques-uns sont les prêtres

alors que le soleil exige une guerre

et qu'on lui obéisse

ou qu'un prêtre profite d'une éclipse pour crier au vol

la différence n'affecte que les peintres

et un char est un bon musicien

ou tout au moins un mélomane

et les poètes de sonores gamelles

sur les murs de la Sixtine

sur le chemin de Dité

le type qui montre son cul est sur le point de tomber

et il y a de quoi se tordre de rire

mais ça doit être un effet secondaire du silence

et je ne peux pas m'empêcher de rire

c'est plus fort que moi

mais toute la fresque ne me tombera pas sur la tête

et c'était là-bas sous Taishan

peut-être un simple rapport jour après jour

de six semaines passées entre l'océan et le ciel

à bourlinguer après soixante années d'une vie dont les banques n'ont pas voulu

entre un nègre qui a violé Miss Monde

et un juif qui s'en est délecté

mais les interférences ont manipulé tous les circuits

et il n'est plus possible de savoir

si les diverses radios des divers mondes ont émis ce jour-là

et un vieil homme a regardé la terre et vu le feu qui la dévorait

et sa barque était taillée dans le même métal

qui est resté ancré dans la peau de toutes les routes de communications

PHANOPŒIA terre et feu

dans le même hôpital (section Rock-Drill)

et le même D.T.C.

sats sats sats creeps in this pity pace from day to day to the last syllable

la dernière syllabe muette d'être une simple image

un vieil homme qui s'escrime

et treize ans au-dessus de sa tête

juste le temps d'un maître à Florence

parce qu'on n'a pas trouvé autre chose

parce qu'il n'y avait rien d'autre sous notre main

de même Ben et la Clara a Milano

par les talons à Milan

parce qu'il n'y a pas de guerres justes

et que la fin de toute guerre est un troc

le désespoir contre une patrie

n'importe quelle patrie pourvu qu'on ait l'espoir qu'elle dure longtemps

avec des crève-cœur pour stigmatiser

et des bateaux de blés dans le port de Bordeaux

pour recréer l'économie contra naturam contra naturam o eleusis

et ils ont bien amené toutes les putains

et un tas d'ouvriers se sont laissés payés

et un tas d'autres se sont retrouvés sur le trottoir

à mendier au profit des démocrates

et toutes les publicités sur les murs

sont le seul moyen de communication

entre les patriotes vendeurs et les patriotes acheteurs

tout autre langage est rayé dans la pensée

et le fait d'être patriote se résume à un contrat de travail

à une promesse de vente ou à la perspective d'un héritage

et le meilleur mariage entre un homme et un pays

n'est jamais qu'un contrat entre deux parties

et comme l'église n'a pas perdu le contrôle de Dieu

l'état tient la patrie entre ses mains

et tout homme qui a sa propre idée et sur dieu et sur son devoir

est un homme fichu si son dieu est simplement un dieu

et son devoir partout et nulle part à la fois

parce que toute image est un principe fixe

entre le visible et l'occulte

et qu'il n'y a personne pour chanter

Parce que les moyens de sublimer l'image entre le visible et l'occulte

manquent à tout homme que personne n'écoute

LOGOPŒIA gemme et rien n'a changé

l'homme est toujours mal construit

et le jugement de dieu plus vivant que jamais

et les chefs-d'œuvre sont des best-sellers

et le marché se porte bien avec la bénédiction des syndicats

rien n'a changé mais surtout pas l'esprit des minnesängers

sauf que les choses ont vieilli

et notre patrie-moine culturelle plus que tout autre chose

vêtue de noir à Saint-Estelle

tout a vieilli et quelques uns sont morts

par exemple le vieil E.P. dans sa retraite à Rappalo

de la mort naturelle

assassiné par la nature

frères humains

et la res publica toujours debout avec ses exemples de morts naturelles

une pagaille d'exemples à la porte des palais de justice

et notre foutue justice d'homme sortis de la guerre

comme aux forceps

avec des blessures plein la tête

et des souvenirs dans toutes les mains

et des deuils dans tous les regards

et des trocs toujours les mêmes

la haute trahison contre l'internement psychiatrique

ou la potence dans les cas les plus spectaculaires

« et vous croyez qu'un fils peut oublier que vous avez été des chiens

et vous croyez qu'un fils peut obéir à des chiens

je parle pour toi capitaine et pour toi ministre professeur

je parle de tous les chiens qui ont fait la loi

quand elle s'est mise de leur côté

je parle de tous les chiens qui ont fait justice

quand l'injustice était crevée

je parle de tous les chiens qui font la morale et les monuments nationaux

je parle sans savoir d'une douleur insoutenable

mais je parle en connaissance de cause

pour nier votre justice et votre savoir

je parle de cette douleur parce que vous me l'avez léguée

et que c'est votre meilleur argument

quand il aurait fallu vomir d'horreur

vomir comme un homme peut vomir

vomir comme le désespoir fait vomir

vomir d'horreur et d'indignation

qu'un homme ait pu se tromper avec autant de sincérité

avec autant d'esprit

claritas et sinceritas

non pas coupable de haute trahison

mais usé jusqu'à la moelle de ses os

comme tout homme l'était à ce moment-là

ceux qui étaient du bon côté comme les autres

au moment où l'on pouvait saisir la chance

de faire crever le capitalisme dans sa boue

et le prétexte patriotique est le meilleur moyen de camoufler la vérité

surtout quand elle s'est fichue dedans

avec toutes ses tripes

et le diable de Rome a des souvenirs plein la tête

et quelqu'un peut-il dire ce qu'il reste du paratge

la guerre est finie

ils ont mis fin à la guerre de leur propre gré

et personne n'en est sorti

de ceux qui voulaient abolir le pouvoir de l'argent

en lui opposant le pouvoir de l'utopie

mais ils ont payé pour une faute qu'ils n'avaient pas commise

quelle que soit leur erreur voire leur cruauté

c'était une injustice d'avoir troqué le péché d'utopie

contre le péché de haute trahison

c'était une injustice d'avoir frauduleusement changé

le langage qui était en question

pour le monnayer

afin que chacun possédât un paradis peint au mur de l'église

et que la laine se vendit au meilleur prix

pour le bien du plus pauvre et la fortune du dessus du panier

et le paysan dit que le pauvre bougre s'est égaré

vous n'avez eu qu'une petite pensée à l'échelle de toute nation

qui ne pèse rien dans la pensée d'un poète

et tout son poids au moment de marchander la liberté »

et l'exemple du vieil E.P. dans sa cage à Pise

n'est plus qu'une anecdote

quand c'était le moment d'une pensée à l'échelle humaine

aussi bien que Mane

la Matière Première Cinabre Gelassenheit

toujours la confusion entre forme et éthique

sur quoi repose l'esprit d'une nation

et la cruelle absurdité de la Déclaration des Droits de l'Homme

et des nations qui se cachent derrière

la matière première est un enfer bien mérité

et j'crois bien que l'trismégiste est descendu sur la terre

pour répandre la pierre dans le sable de l'arène

telle les anciens l'ont prouvée

et telle aussi je l'ai trouvée ikhtiss

et que ceux qui n'ont rien à dire aient l'honnêteté de se taire

tel Iésous en Finisterre


 

 

Livre des morts

Lequel mangea la cervelle de son fils à c'qui paraît

à c'qui paraît

Qui repose sous cette terre

toute cette profondeur s'est perdue maintenant

Mais ce qui pouvait paraître une bonne nouvelle

qu'était-ce donc

— à moins que —

ce qui est tout et ce qui ne l'est pas

Alors nous eûmes de longs jours de paix QU ?

la chance était de notre côté

j'crois qu'c'est parce que nous avons souri aux dieux

toujours présente de quelques destinataires

Ulysse a lâché le premier sourire

(m'est avis qu'Calypso était une sacrée putain du

type de celle qui piaulait á l'étage in memoriam)

Note :

tel est le laminoir

c'est là qu'il est destiné à aller

lors de notre rencontre avec le passé

j'veux dire : au moins cette bourse-là

Qui a vécu sous cette terre ?

Oui, ils savent que nous attendrons

c-à-d une bonne traduction est une création de l'esprit

au moins cela autant que :

so that the circuit seemed hardly to rise

lorsque nous eûmes effleuré le ventre d'une sirène

non qu'elle chantât pour nous charmer aut delectet

c'était aussi un grand type

où est le pouvoir

Mais Athéna guidait les traits

What might have been and what have been

un temps futur au premier coup d'œil

ce qu'annonce le printemps avec l'hirondelle

Pardon de te marchander mon offrande /

comment voulez-vous que l'on publie honnêtement

je sais bien tout ce qu'on peut dire honnêtement

ce que le peuple ne comprend pas

placandis narcissae manibus

Alors vous pouvez éviter la maladie en bouffant de l'oignon cru dans du lait

le goût que peut avoir ce qui est à l'image de l'esprit

But holy Saltmartin why can't you beat time

mais qui croira qu'il se sera contenté d'un boudin

the blue banded lake under aether

a u m

de sorte que ce qui est le plus parfaitement signifié

n'est pas le bassinet à crachats

du temps d'une plus parfaite conception orphique du monde

du monde

toute une vie allait être étouffée sans bruit

ego // sum pero fui

avant au moins un champ de bataille

où ce sont tes fils qui crèvent et pourrissent

Lumière !... ou toi la mort

exhausse l'idée moins que ta perversité

ah ça j'ai idée qu'ça dur'ra pas au-delà de la valeur d'un ticket

n'importe quel ticket

beginning with the simplest things

où est l'erreur par quoi on meurt

sinon dans l'orgueil mesurable des poètes

et la lâcheté du reste du monde

quatre(s)

je dis lâcheté et orgueil

C'est-à-dire un manque de culture

/ le sens de la grandeur /

Dis donc t'as appris à lire toi ?

1 à l'école

oué des lettres de dénonciations tout au plus

et la qui traîne avec sa rame sur l'épaule

2 digelp on a oublié de l'enterrer cestui-là

c'est Zeus qui va pas être content !

Mais qu'est-ce qu'un Dieu qui pique une colère

3 même un spectre qui vient te hanter

la cervelle a un goût de noisette

c'est tout

le suprême degré de la sagesse était d'avoir des rêves

4 appris à compter aussi et pas sur les doigts

pas seulement sur les doigts

j'veux dire même

même que j'peux compter mes mots /

pourquoi m'avez-vous laissé seul

mais ce qui a quelque importance ici-bas n'est pas mesurable

(quandbienmêmeilyauraitungrandcomptable)

sauf nos jours pour ceux qui restent

HUSTERA

et la gaucherie qu'on met à bifurquer devant un miroir

pas de place pour les oisifs en son royaume

le peuple a ses poètes mesurés

les poètes ont leurs princes immesurables

ego // fui non sum

ainsi parle le sang

la sensation de la certitude de l'impossible

la sens. /

ce que la Bible manque de dire

blind as a bat

Les poètes n'ont pas d'étoile au front

n'importe qui qui crève la faim n'a pas d'étoile sur le front

la blancheur que te confère la peur de crever

sans qu'un qui pourrait être ton ami

ton ami

t'entende pousser une chanson mémorable

as a poor player

tu n'auras bouffé que la cervelle d'un fils

ça je crois que tu l'as avalée sans un mot aimable

pour celle que tu as tuée

au moins les crucifixions se vendent cher

out out brief candle !

et même si le poète joue avec les mots

non qu'il s'amuse

il est ce qu'il est

il ne s'est pas nommé pour faire pleurer les ...

me flatte pas

Sophros surtout ne flatte pas ce qui est de l'esprit

j'crois qu'il est temps de semer la panique dit H.D.

partout où le travail donne droit à la propriété

— ces yeux dans lesquels le sort voulait —

tu as tué celle que tu aimas

tu as tué ce qui te restait de beau

tu as tué l'amour en cédant à la tentation

les temps ne sont plus le présent mémorable

ne flatte rien qui soit de l'esprit

simplement dire que l'art n'est plus populaire

I parce que le peuple est inventé de toutes pièces

II par une classe qui s'est inventé un royaume

III où le poète est la somme dictionnaire + grammaire

battre les morts sur leur propre terrain

ça doit avoir l'apparence d'une odeur

j'pense à la terre humide par la pluie que le soleil triture à travers les feuillages

l'odeur d'un pelage

ou l'écorce d'un olivier noir et blanc

mais c'est vrai que l'homme a une odeur

c'est vrai que l'odeur de la femme est différente

ah c'est vrai môme d'acier

et te v'là pas foutu de mettre un nom sur ces putains de visages

à croire qu'ils pourraient à la limite n'avoir pas de nom

c'est à dire pas de famille

où est la raison de l'erreur

et p't'être le fils de personne

entre les diverses écumes des diverses mers qui ont peuplé le monde

plé le monde

AH baise-le Circé

le laisse pas se tirer

hic cubat edilis

et v'là le cercle qui se referme sur ce qui ne peut-être qu'un poème de circonstance

errare

qu'est-ce qui reste du voyage

tels H.C.E.

c-à-d du B.A.Boxon (la bouteille ancrée) et du Blues à venir

cymbalum mundi et alp

lequel se s'ra fait piquer le grand livre du destin

par deux pendards lesquels ont roulé un dieu

ya pas d'quoi être fier

pas même écraser son orgueil sous le talon

manque de chance

pas forcément d'argent

simplement avoir dérouté la chance à cause de trop de clarté

tandis que nous ne parviendrons pas à dormir

ce qui manque n'est pas la pierre

ce qui manque n'est pas la maison

trop de clarté nuit dans une certaine mesure

je ne dis pas l'honnêteté

je dis la clarté

peut-être le fait de savoir

ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas

ce qui est autre chose que de la pureté

pas même la charité

savoir doser le charme

le moment d'un charme

au chant qui pourrait être lu et compris dans son intégrité

ce qui manque n'est pas encore l'amour

ce qui manque a-t-il toujours manqué ?

Manes !

manes was tanned and stuffed

chaque temps est retourné à sa place dans l'espace

tache

le passé est le passé

le présent est le présent

le futur sera le futur

ce qui manque manquera-t-il toujours ?

to have and have not

et j'ai touché l'épaule de Circé

et c'est à ce moment-là qu'il est tombé en poussant un grand hic

il s'est flanqué au bas de la tour

il s'est cassé le coup sur la pierre

et il était temps de mettre les voiles

et sa charogne a pourri au soleil

et la mer nous a portés sur les côtes kimmériennes

et les morts nous ont hantés

et il fallait que je dresse son aviron sur sa tombe en signe de reconnaissance

car je peux dire qu'il a été un bon pilote

mais la chance n'a pas voulu

la chance voudra-t-elle un jour

la chance a-t-elle au moins une chance

hush caution echoland

me reconnaîtra-t-elle

Homère et J.C. OV 19..


 

 

Ode de Bortek

 

Scène première

Fausto

Sur la muraille, la nuit. Une sentinelle : Fausto.

 

FAUSTO

 I

Mes poumons ! Je les hais, de rire

Pleins des froids brouillards automnaux

Par quoi détale le satyre.

Et seul j'arpente des créneaux

De pierres chaînées, tours très hautes

Dans mon crâne, fou par les fautes

Enfants, et par le repentir

Qui reparaît, fou d'en découdre

Avec le mal fané, la foudre

S'enracinant dans un soupir.

II

Au paratonnerre éclabousse

De feux vibrants, poitrine d'or !

Et cependant le cri s'émousse,

Éclat trembleur qui rompt le corps.

Le soleil en son anse couche

Proche qu'est la nuit, et la louche

Flamme qui s'éteint veille au soir,

À peine vue ! toute la force

Ancrée aux monts, creusant le torse

Rêveur qui verse dans le noir.

III

Gardien, je dors, ayant bu, l'âme

Rompue, membres brisés, gardien.

Et je couche auprès d'une femme

Interdite, et si douce. O bien

Des fois la femme se déchaîne,

Brise le vin, répand ma peine

Sur les dalles, d'un coup s'en va

Comme un jeu de l'esprit s'épanche.

Folle vision ! Gardien, la hanche

Sûre, le sein haut, ventre las.

IV

Flatte le ventre de ma cruche

O ma main, plutôt que d'armer

Le sommeil inquiet de la ruche.

Ma main, tu as le droit d'aimer

Le vin, les femmes et l'espace

Crevé, et la lune à la place

Du soleil. Bas salaire, o nuit !

Le vin a la couleur des pierres

Que j'entoure, mortier et lierres

S'étreignant comme ciel de lit.

V

Et je bois le vin que je paye,

Monologue morose, épars

Avec le peu de mots que veille

Ma conscience, comme les fards

De ta peau, traits, couleurs et taches,

Maigre trésor, trésor ! Tu caches

Le reste, et quel reste o amour !

Cœur sentinelle et la plus belle

Récompense me vient d'elle,

Charmeuse au sommet de mes tours.

VI

Je me penche, profonde terre,

Dans les profondeurs de la nuit.

Mes mains s'accrochent à la pierre

Et je ne vois pas, sombre puits

À mes pieds, loin de moi la source.

Sûr du contenu de ma bourse,

Je m'étire et m'aveugle, col

Tendu. Je mesure le vide

Réel dont je suis tant avide,

Moins toutefois que d'alcohol.

VII

Car toi, Alcool, Dieu d'étranges

Phénomènes dont je suis fou,

Quitte ou double reflet, toi l'ange

Ou le démon, dieu à tout coup,

Je te bois sans laisser de trace.

Ni vu, ni connu, pas de place

Pour le châtiment. Fou de Dieu

Que je suis, idole pansue !

Ce qui est bu est bu, foutue

Existence, amer repos, feu !

 

Il fait feu de son arme. Il s'affole.

 

VIII

J'ai tué un hibou ! l'alarme

J'ai donnée ! Je serais châtié !

Mais non. J'ai rêvé. C'est le charme

D'un incube ce soir. Allé

A la rencontre pour descendre

Aux enfers une fois, des cendres

Plein la bouche, et non pas le vin

Que je croyais boire sans peine.

J'ai tenu sa main dans la mienne.

Chaude, elle annonce le matin.

 

Entre Marie-Pipi la sorcière, belle et laide.

 

Scène II

Fausto, Marie-Pipi

 

MARIE-PIPI

IX

Suis-moi, soldat, ne te retourne

Pas. Suis mes pas, soldat, pareil

À mon ombre, viens qu'il t'enfourne.

Laisse les tours à leur sommeil

Et leur sommeil à leurs prières.

Je t'amène vers d'autres terres.

Les arbres poussent de travers

Quand le vent le veut, o démence !

Et si la mer se recommence,

Les fleuves coulent à l'envers.

 

FAUSTO

X

Je te tiens bien, o stryge, o anse,

Idole de terre et d'émail !

Autel sans tête ! Allègre panse !

Bouche brûlante ! Ardent sérail !

Je vole ! et le ciel se déroule

Comme une histoire, avec la foule

Des héros et des traîtres, pieds

Fourchus et poitrines sanglantes !

 

MARIE-PIPI

Encore un peu, soldat ! Attente

À ce jour qui vient t'éclairer.

 

Elle sort.

Scène III

Fausto

 

FAUSTO

XI

Malheur ! Malheur à toi, sorcière !

Je ne suis pas soldat pour rien.

Je connais les armes, arrière !

Arrière ! t'ai-je dit, ou bien

Je tire !

 

Il s'arrête, surpris.

 

      Tirer ? Quelle bourde

Encore ! à cause d'une gourde

Que j'ai de la peine à vider.

Calme. Ferme les yeux, et pense

Au soleil. Et la lune avance

Son visage pour te baiser.

XII

Geins, ma douloureuse poitrine !

Emplis la nuit de ta douleur

Et de mon mal. Qu'elle patine

Jusqu'à la mort mon sang rêveur.

Ici bas, je rêve d'usure

Par dérision. Morose allure,

Manque de génie à coup sûr,

En quoi je suis la sentinelle

Et non le trésor, éternelle

Patrouille dans un sang impur.

XIII

Pleure, incolore poumon, pleure

En moi, et si l'air est glacial,

Bois. Mon vin est toujours à l'heure

Du feu en soi, o infernal

Vertige de l'oubli, je tombe !

Pour rompre le verre, une tombe

Qui vole en éclats aux beffrois

Se mêle, en silence m'isole

Jusqu'au matin, et pierre immole

La chair impie sur une croix.

XIV

Je m'évanouis, o ténèbres !

La bouche sur la terre, en sang,

Ayant rompu quelle vertèbre

À quoi tient la vie. Et je sens

Qu'on m'absorbe, goutte après goutte.

Fluidifié, je m'arqueboute,

Mais l'os est brisé à jamais.

Telle est la vie : morose usure

Ou irréparable brisure.

Et je n'ai pas le vin mauvais.

XV

Demain, en ciselant la stèle,

Le sonore burin dira

Ma vie, bref, peut-être rappelle

Un penchant, soif de l'au-delà !

Et une femme pleure à l'angle

De la pierre, dernier rectangle,

Excepté que ce sont des fleurs

Qui l'occupent, baume et figure

Mais à ses larmes. L'augure

Tel, qu'un ventre ouvert craint ses pleurs.

XVI

C'était hier, devineresse,

Au laboratoire du sort

Dont tu es la louche maîtresse,

Interrogeant un oiseau mort

Sur l'autel où croît ma semence.

L'oracle disait que la chance

Avait tourné comme le vent

Du côté de la mort violente.

Quarante pieds de chute lente,

Et le bec écrivait le temps.

 

On entend une plainte.

 

XVII

Ce n'est pas toi, pythie, qui pleure.

C'est la mère de mon enfant

Qui crie vengeance !

 

Entre Mirna.

 

Scène IV

Fausto, Mirna

 

MIRNA

           O je m'écœure

D'avoir épousé par le chant

Vibreur du temple un tel ivrogne !

Crédule errant ! mais quelle trogne

Cet aveugle poursuivait-il ?

Qui donc, entre tes cuisses, stryge

Fatale, o stérile ! se fige

Comme le sang d'un mort, persil !

XVIII

Je t'ai nommé, yémon crotale !

Par les baumes de tes sabbats

Mille fois je fus la vestale

Jalouse à tes côtés, là-bas,

Les seins nus et la vulve rase,

Lorgnant ton infertile extase

Sur les autels blasphémateurs

Et les matrices déchirées

Par les écailles acérées,

Nous avons ri de tes ardeurs !

XIX

L'enfant que la nuit me pardonne

Pour le prix d'un époux, l'enfant

Homoncule, je te le donne !

Yémon, exsangue maintenant.

Et je bois cette coupe amère

D'un trait, inconsolable mère,

Veuve désespérée, o Moi

Que ta noire couronne châtre

Toutes les nuits, onguent et âtre !

 

Elle sort.

 

Scène V

Fausto

 

FAUSTO

Ma cruche o ma cruche, tais-toi !

XX

Tais-toi, perfide tentatrice.

Du vide je n'ai point horreur

Certes, mais y puiser délice

Et mort, peut-être la faveur

Du ciel, cruche mon infidèle

Épouse ! ne crois pas, ma belle,

Ma toute belle incube, o nuit !

Ne crois pas que je rêve, en butte

À l'ennui, d'une ultime chute

Me rompant le cou et l'esprit.

XXI

Ah ! ciel étoilé, nuit paisible !

Je respire, à peine éveillé

De ce cauchemar impossible,

L'air acide de la cité.

Et la lune porte des ombres

Dans la muraille épaisse, sombres

Monstres, étranges contresens

De la mémoire que j'éclaire

D'ivres feux, riant de l'impaire

Extase du vin dans mes sens.

XXII

Nuit, et l'aurore qui traîne.

La lune qui s'arrête encor,

Saoule de cratères, m'enchaîne

Au chemin, infernal décor

De mon gagne-pain en ce monde.

Et pâle j'arpente la ronde,

Invisible dans les hauteurs

Tant que rien ne se signale

De faux ni d'étrange, ivre phalle

Pour gagner, nuit, tes faveurs.

 

Entre Bortek, majestueux, vêtu comme un commerçant.

Fausto pointe son arme.

 

Scène VI

Fausto, Bortek

 

BORTEK

XXIII

Hé ! je ne suis ni capitaine

Ni brigand, simple visiteur.

Range ton arme pour la peine.

Ou rassure-toi si tu as peur.

Acceptes-tu que je m'abreuve

À mon tour au sein de la veuve ?

 

Il boit à la cruche.

 

FAUSTO

Je n'ai ni peur ni peine, intrus !

Que viens-tu chercher, à cette heure,

Hors mon vin ?

 

BORTEK

            Il faut que je pleure

Ou que je boive tous les rus

XIV

Du soleil, tous les fleuves denses

De l'enfer, folles danses, seul

Et dégrisé par les silences

De la pierre comme un linceul

Sur mes paroles d'homme, mortes

De n'avoir pas le sens, aux portes

Que tu veilles, secouant les

Gonds qui ne cèdent pas, et l'âme

Putréfiée jugeant une lame

Qui ne tuera pas, je le sais.

 

Il sort. De loin :

 

XV

Dis-moi, veilleur ? Ce soir est-elle

Venue faire payer l'amour

Qu'elle me doit, ma toute belle ?

As-tu payé le prix ? car pour

L'impunité dont je t'assure

Il faut payer le prix. Rassure

Toi, je ne te demande pas

De doubler l'appréciable mise.

Mais pour le prix d'une chemise,

C'est peu payé, ne crois-tu pas ?

 

Scène VII

Fausto

 

FAUSTO

XXVI

Démon ! Tu as vidé ma cruche,

Pillé ma bourse, o Satan !

Et vers son enfer il trébuche,

Et me voici plus seul qu'Onan

À ne caresser que le rêve

Nu qui par sa faute s'achève

En queue de poisson — c'est l'iktis

Qu'on a crayonné sur ma porte

Hier, je crois, comme la morte

Était veillée, muet pubis.

 

Entrent les prêcheurs.

 

Scène VIII

Fausto, prêcheurs

 

PRÊCHEURS

XXVII

O la douleur t'égare-t-elle

À ce point, mon frère, que tu

Oublies jusques à l'éternelle

Raison, et par quelle vertu

La nuit peut-elle tant de charme ?

 

FAUSTO

Écartez-vous, prêcheurs de larmes !

Allez plutôt sonder les murs

Pour voir si j'y suis. Que vos crosses

Battent la mesure à mes noces.

J'épouse l'air, faute d'azur.

 

Il se jette dans le vide.

 

XXVIII

Azurs... o goutte de rosée !

L'amour, est-ce un goût de nectar

Où j'ai butiné la pensée

Ce matin, vivace, à l'instar

D'une abeille ? et l'épousée rit

Ayant ouvert la jalousie.

Une reine éclot sur ta peau

D'une autre faim, et matinale

Sort, ma compagne bucéphale,

Ma vie, tandis qu'on ferme un beau

XXIX

Tombeau, angle de pierre allée

À la rencontre d'une sœur

Arrachée par la mort ailée

Sur son balai, l'ivre liqueur

Sublimant dans son jeune ventre

Aux fiançailles avec le chantre

Exilé par les goupillons.

Et j'ai pétri le peu de terre

Qui te couvre, en un cimetière

Mais un jardin de roupillons.

XXX

Puis le soleil déjà décline,

En gargouille immonde se fond,

Vivant la pierre, et la patine

Au vol éternel d'un pigeon

Qui se nourrit de ta grimace.

Ce sont des morts qui te font face.

À l'entour le sang est une encre.

Tu n'es pas seule et je maudis

Ces signes plus où tu pourris,

Ces pages blanches où je m'ancre.

XXXI

Las, je me tais, et même un chancre

Que je destine au paradis,

Pitre céleste, incube cancre,

Puisant des stigmates ravis

Aux vaines ruines festivales,

Assoiffé des saveurs rectales

De ma fille, j'écris toujours

Borgne, une fois fermée la grille

Et, à travers l'ivre lentille,

Je lorgne les nuits et les jours.

XXXII

Il faut alors que je blasonne,

Sinon je rêve, et je m'en vais

Au diable, après midi le faune

Ayant bu ou non les mauvais

Vins de ton infernale algèbre,

L'herbe, le sang et les ténèbres

Dans le chaudron, le feu igné

Entre quatre pierres sacrées

Et le cul des vierges damnées.

Je tiens la pierre et je suis né !

 

Il s'immobilise dans sa flaque de sang.

 

PRÊCHEURS

XXXIII

Quoiqu'il ne mente, à dire vrai

Que peu, s'il grave l'épitaphe

D'une morte et cornu se plaît

À mordre un bouchon de carafe,

Le miroir savant s'est brisé

En mille morsures figé,

Et le grimoire ensorcelé

À l'heure où le hibou s'esclaffe

Avec son compagnon, o gaffe !

Page après page dispersé.

XXXIV

Et au ciel de vagues signaux

Dans des chevelures de lune

Multipliant le chiffre faux

Par les griffes des infortunes.

Et des cloaques triomphaux

Célèbrent ses chants saturnaux

Et l'obscurité de ses runes

Qui ne signifie rien, suppôts

Analphabètes. Des aulx

Secoués n'en chassent aucune.

 

Fausto relève une tête d'angoisse.

 

FAUSTO

XXXV

Prêcheurs, allez vous faire foutre !

Je me meurs, ils font des sermons !

Voilà l'épitaphe d'une outre

Pleine de vin, o moribond

Que je suis ! Quels mots me destines

Tu, toi, excepté les mâtines ?

Car ce que j'ai tant attendu,

Tant arrosé — Dieu me pardonne —

Commence de paraître. On sonne

La relève. Voici mon dû.

 

Entre Touma Folle, mi-sergent, mi-évêque.

 

Scène IX

Fausto, prêcheurs, Touma Folle

 

TOUMA-FOLLE

XXXVI

Pauvre diable ! Sombre démence !

Enfin... Qu'on emporte son corps

Et le soumette à la science

De nos médecins. Pire encor

Que le spectacle de la guerre !

Disloqué ! Ah ! quelle misère !

Maudits soient leurs charnels sabbats !

Le soleil est rieur, exemple

De la vanité de nos temples.

Heureux celui qui célibat.

 

Entre Marie Pipi qui retient les brancardiers.

 

Scène X

Fausto, prêcheurs, Touma Folle, Marie-Pipi, le bourreau

 

MARIE-PIPI

XXXVII

Le jour sera long, sentinelle.

Tu respires à pleins poumons,

Haut, sur la muraille éternelle

Qui m'entoure, la lumière, on

Le devine, que je dispense

À ta raison. Et elle avance,

Heure après heure, au blanc cadran

De la cité, noir ce soir, brave

Vigie, et plus noire l'entrave,

Comme une bête, ton élan.

XXXVIII

Suis-moi. Pour un maigre salaire,

Je te promets le paradis,

Ou l'enfer, comme tu veux !

Serre-moi, comme le fruit interdit

Arraché à l'ennui qui nargue

Ton esprit taciturne, et largue

Cette armure stérile au feu.

Exhausse-toi, o certitude

Inouïe qu'à pareille altitude

Le prix importe peu, si peu.

 

TOUMA-FOLLE

XXXIX

Oui, je la reconnais, c'est elle !

À croire qu'elle ne dort pas !

C'est l'égérie des sentinelles.

Il faut dire que ses appâts

Ont du corps ! C'est l'œuvre du diable

En personne !

 

MARIE-PIPI

          Au diable ton diable

Et son œuvre !

 

TOUMA-FOLLE

           D I E U !

 

MARIE-PIPI

                  Et ta sœur !

Je ne suis l'œuvre de personne.

 

TOUMA-FOLLE

Faites-la taire ! Elle raisonne

Trop bien pour notre pauvre cœur !

 

CHŒUR

(prêcheurs et brancardiers)

XL

Au bûcher ! l'ardente maîtresse,

Qu'elle danse sur les fagots

Comme elle danse dans mon stress !

Aux flammes ! que les viragos

Hagardes voient comme elle grille

Bien la plus belle de leur fille,

Le plus parfumé des sarments

Maudits ! et ses cendres au fleuve

Purificateur, qu'il s'abreuve

De la justice de son temps !

 

On installe un bûcher. Ballet. Le coeur s'augmente des ouvriers.

Dans le bûcher.

 

TOUMA-FOLLE

XLI

À ton cou, démon, que je noue

Ce lacet, si le repentir

Est dans ton cœur.

MARIE-PIPI

 

               Non, je ne loue

Que les grâces du feu.

 

TOUMA-FOLLE

                   Périr

Sans Dieu, si tu as une âme,

Tu es damnée.

 

MARIE-PIPI

             Et quelle femme

Je suis !

 

TOUMA-FOLLE

        Corps ! tu es l'ivre feu

Que le feu absorbe.

 

MARIE-PIPI

                Soumise

À l'absence de chemise,

Que pourrais-je contre le feu ?

 

Touma folle extrait son sexe long et droit. 

 

TOUMA-FOLLE

XLII

À ton cou, Femme, que je lie

Ce phallus, avant que le feu

Ne t'immole.

 

MARIE-PIPI

            Oui, je le veux, lie

Entre mes cuisses l'ivre nœud

Des flammes et de la fumée.

 

Touma Folle éjacule.

Crépitations intenses.

 

TOUMA-FOLLE

Telle est ma semence, damnée,

Corps de ton corps !

 

MARIE-PIPI

               Et toi, bourreau,

Me veux-tu ?

 

BOURREAU

           Non, mais par la croupe

Maudire ce serviteur.

 

MARIE-PIPI

                Coupe

Les lui plutôt !

 

FAUSTO

          De mon tombeau,

XLIII

Trop loin pour te toucher, ma femme,

Je ris.

 

MARIE-PIPI

      Ainsi font, font les morts

À la mort de leur mort.

 

TOUMA-FOLLE

                 Infâme !

Que le feu détruise ton corps !

 

Le bourreau châtre l'évêque Touma.

 

BOURREAU

Maudit ! qu'il se nourrisse de tes couilles !

 

MARIE-PIPI

Oh ! feu ardent ! tu me chatouilles !

 

TOUMA-FOLLE

Et à la pointe de tes seins

Je nourris mon ardeur.

 

MARIE-PIPI

                  Mon ventre

Te porte.

 

CHŒUR

      — Et maintenant elle entre

En enfer !

 

BOURREAU

         Gloire à tous les saints !

 

TOUMA-FOLLE

XLIV

Mon dieu, pardonne-moi, pardonne

À mon feu qui m'inspire, o près

Du point zéro je m'abandonne

À de si coupables apprêts !

Après quoi tu peux brûler vive

Sur l'autel des douze convives,

O toi l'enchanteresse, amour

Du péché, que la cendre amorce

Ton retour parmi nous, et force

La nuit à nous donner le jour.

 

MARIE-PIPI

XLV

À défaut d'une main pieuse

Toi l'eunuque par le tison,

Accepte une croupe rieuse

De la vie et de la raison !

 

TOUMA-FOLLE

Le feu encore lèche ta langue,

Taris ta voix déjà exsangue.

C'est le serpent qui parle en toi.

 

MARIE-PIPI

Et croît son venin, pauvre Élie,

La brûlante paralysie

Et la mort au bout de l'effroi.

XLVII

Inévitable raison, flèche

Au cœur de ma souillure, o corps !

Je te perds, et le mal me lèche

Avec tant d'esprit, que j'ai tort

De brûler tout ce que j'adore

De ma nudité, mon beau dore

Navrant plus noir que mon péché,

Mon beau vertige sur la terre

Immobile, et je dois me plaire

Encore une fois, feu igné !

XLVIII

Sa verge est couverte d'écailles

Qui me déchirent, je ne jouis

Pas de ses froides épousailles.

 

TOUMA-FOLLE

Alors pourquoi l'aimes-tu, dis ?

 

MARIE-PIPI

Et son visage est à la place

Du cul, sa langue dedans, glace

Intense, reflet de la mort

Comme le lait qu'il éjacule.

Et à mes pôles s'accumule

Et croît un monstre de mon corps.

 

TOUMA-FOLLE

XLIX

Mais pourquoi l'aimes-tu, sorcière ?

 

MARIE-PIPI

Et il me consume à présent,

Quand la laideur pourrait s'extraire

De ma beauté, comme un enfant

Naît, mais comme le mal s'innove,

Stérile par ce feu qui love

Ses anneaux mensongers autour

De mon écorce putrescible,

Ma vermine dans la terrible

Ascendance de son amour.

 

TOUMA-FOLLE

L

Regarde mon sexe d'évêque !

Tout mon sang s'y retrouve, près

De l'absorber, bibliothèque

Sacrée et inspirée, arrêt

Divin pour que la beauté dure —

Divin pour que la beauté dure,

Et le charme et non la luxure

Et les malins enfantements

Qui ne sont de ton ventre enfants

Mais du phallus de cette ordure !

 

MARIE-PIPI

LI

Je te donne mon corps, mon père,

Prends-le, avant que le bûcher

Ne s'y mêle, et exaspère

Tes sens vers l'oubli du péché.

Ou bien romps-moi une vertèbre,

Étouffe-moi, que la ténèbre

Effroyable me mente et moi

Me crispe avant la mort.

 

TOUMA-FOLLE

              Sorcière

À jamais nue, stérile mère

Ton fils est eunuque et décroît !

 

MARIE-PIPI

LII

Non, ôte la main de ma bouche.

Je veux hurler avant la mort,

Mêler les draps de cette couche

À mon corps vibrant qui ne dort

Pas déjà, mais qui peut se perdre

Encore une fois, et descendre

Au plus bas de moi-même, avec

La flamme qui l'éclaire, lente

De morsure en morsure, aimante

Et veuve au fond de son œil sec.

 

BOURREAU

Agitant un lacet.

LIII

Père, faut-il que je l'étrangle ?

Ce quelle dit, c'est l'repentir

Ou c'est tout comme ?

 

TOUMA-FOLLE

                  O vain rectangle !

Amour déchu ! Impurs désirs !

Unique Dieu ! Triste ciboire !

Monde nu ! Chiasme dérisoire !

L'erreur est de se pendre à ton

Cou et de baiser ta bouche, âme

Finie par l'infini, et femme

Suspendue au mot qui répond

LIV

À ton attente, ivre d'attendre.

 

BOURREAU

Je l'étrangle ou j'l'étrangle pas ?

 

TOUMA-FOLLE

Tel est le feu, telle la cendre,

Ce que le bûcher signe au bas

De nos écrits, fluide poussière,

La divinité circulaire,

De suaves et aigres fruits

Et l'autel de la destinée

À la fin, la page sacrée

Que ton sein sucré a nourri.

LV

À ce sein dressé je m'abreuve

Sans le désir, mais pour l'amour

De l'amour et de la vie, neuve

Jouissance, à peine le jour

Et déjà la nuit dans la couche

Où irrascible je m'abouche

Avec le ciel courroucé, mais

Las, n'espérant que d'aurorales

Patiences au soleil qu'exhale

Le temps, le temps que tu pourrais

LVI

Compter dans ton âme perverse,

Amour, si le feu n'y brûlait

Et si ton corps ne l'augmentait

De la cendre qui le disperse.

 

BOURREAU

Il fait trop chaud ! moi, je me tire.

 

Il sort.

 

Scène XI

Fausto, prêcheurs, Touma Folle, Marie-Pipi

 

TOUMA-FOLLE

Ainsi près de toi je peux lire

Dans tes yeux ce qui est écrit

Et ce qui s'effacera faute

De temps, excepté une côte

Arrachée à un pieux délit.

 

MARIE-PIPI

LXVII

Je ne t'écoute plus.

 

TOUMA-FOLLE

                 Moi-même

Je n'entends plus ce que je dis.

Le feu est si proche, je t'aime

Et je te brûle, écrits maudits

Que je n'ai pas chantés, plurielle

Voix, bouche que le verbe encièle

À ton sexe, comme ce feu

Symbolique qui nous encercle,

Nous le centre, et toi le spectacle

Que le vent tisonne avec eux.

 

 MARIE-PIPI

LVIII

Je ne t'écoute plus. Je brûle.

 

TOUMA-FOLLE

Chair crispée ! Squelette hideux

Passé ! ainsi le feu t'annule

Et me purifie. Je le veux

Froid destructeur de ma folie,

Ma mort au-delà de la vie

Toujours reculée, o foyer

Où convergent mes passions, l'âme

Celée dans le cœur d'une femme

Brûlée vive sur un bûcher.

LIX

 

Hurlement de Marie Pipi.

 

Le feu a eu raison de l'ivre

Putain qui sommeillait en moi !

O le feu enfin me délivre

De ses rêves et de sa loi !

Et de ses douloureux stigmates

Il ne reste plus rien. Regarde !

Regarde ! Je ne brûle pas.

Le feu se fond à ma puissance.

Dieu est en moi, Dieu en instance

De justice et de faux sabbats.

 

Touma Folle disparaît dans le feu.

 

UN FRÈRE

LX

La voix de Dieu est un miracle

Dans le corps de l'homme, et la voix

De l'homme est un divin spectacle

Qui ne rime à rien, sinon bois

Et te grise à la cruche terrestre !

 

AUTRE FRÈRE

La voix de Dieu est ce qui reste

Après que le feu ait rompu

L'équilibre de la matière,

Mais la voix de l'homme est poussière

Comme la lie de son vin bu !

 

FAUSTO

LXI

Mes poumons, je vous hais, et pire

Je pourrais bien vous déchirer

Sur cette lame, et voix j'expire

Au lieu que la nuit va durer.

Ou bien ma cruche me délivre

Comme un poète dans son livre.

Et je bois plus que de raison

Jusqu'à ce que la nuit se crève

À la pointe du jour qui lève

Tous les soleils comme un tison.

LXII

Mais la nuit au paratonnerre

Accroche d'autres nuits, des sœurs

Au sein brûlé, toute la terre

S'éternisant dans les terreurs

Où le regard, hagard, excite

Ses visions, et je périclite

Ici-bas, le cœur usuré

Moins par l'alcool que par l'absence

D'amour, excepté la présence

D'un incube sur son balai.

LXIII

Autour de moi dans l'air qui tremble,

Elle vole comme un oiseau,

Et dans son aile qui rassemble

D'autres témoins de la nuit, beau

Ballet, j'exaspère l'ivresse,

Ivre proie de la chasseresse

Dont le sexe s'est entrouvert

Comme une bouche, et dans sa langue,

Chanter mes tristesses exsangues,

Dans le noir, le rouge et le vert.

LXIV

Raison, inénarrable vie

Des mortels, et temps, inexact

Compte, par quoi l'homme s'ennuie

À mourir de vivre. Quel tact,

D'où les puissances créatrices

Renaissent, peut-être propices

À l'éternité sonore, air

Vicié, feu éteint, terre vaine,

Enfin l'eau trouble. O rassérène

Toi, maudit, ce chant est impair.

 

Entre le peuple.

 

CHŒUR

Dans la nuit le feu allumé

Ventre de bouc !

Avec les filles du village

Hibou la lune !

Et toute nue longtemps dansé

Ventre de bouc !

Autour du feu longtemps baisé

Hibou la lune !

Et le diable m'a prise au cul

Ventre de bouc !

Cent fois c'te nuit m'a enculée

Hibou la lune !

Longtemps après j'ai accouché

Ventre de bouc !

Par le cul donné un enfant

Hibou la lune !

L'enfant ai m'né dans la forêt

Ventre de bouc !

Abandonné l'enfant aux loups

Hibou la lune !

Mais les loups ne l'ont pas mangé

Ventre de bouc !

On ne mange pas le fils du diable

Hibou la lune !

Les bonnes sœurs l'ont recueilli

Ventre de bouc !

Et l'enfant a grandi chez Dieu

Hibou la lune !

L'enfant est devenu curé

Ventre de bouc !

Au village la messe a donné

Hibou la lune !

Après la messe joli curé

Ventre de bouc !

Viens baiser le cul de ta mère

Hibou la lune !

Après la messe joli curé

Viens baiser le cul de ta mère

Ventre de bouc !

Hibou la lune !

 

Rideau


 

II

Coulures de l'expérience

 

Chant de l'oiseau aux oiseaux

 

I

 

Il était une fois,

un oiseau blessé

qui soliloquait sur un rocher

la mer entoure le rocher.

 

L'autre oiseau qui volait

au-dessus du rocher

de l'oiseau blessé dit :

 

— Que t'est-il arrivé ?

 

— Ce qu'il m'est arrivé !

Ce qui m'arrivera...

Peu importe ce qui arrive

Ce qui est fait est fait

Je ne suis pas en mesure

de défaire ni de refaire

 

— Que t'est-il arrivé !

 

— Ce qui t'arrivera peut-être un jour.

 

L'autre oiseau s'enfuit, effrayé.

 

Mais il revient, intrigué

par la réponse de l'oiseau blessé.

D'un coup d'aile il revient

Virevolte, plane et revient

C'est un oiseau il vole

il peut revenir en volant

parce que c'est un oiseau

D'abord il était effrayé

et il s'est mis à voler par là

et voilà maintenant qu'il est intrigué

volant par ici

c'est par ici que ça se passe pas ailleurs

 

— Pourquoi suis-je intrigué

par tes réponses, oiseau de malheur !

 

— Oiseau de malheur toi-même

dit l'oiseau blessé blessé

quel malheur que tu sois venu

reluquer mes blessures

 

— En effet, dit l'autre oiseau

qui continuait de voler

ni par ici ni par là

voler en rond

faire des ronds avec les ailes

c'est amusant mais c'est triste

de reluquer les blessures

entre les plumes comme des bouches

muettes d'horreur et de désespoir.

 

— Je ne reluque pas vraiment

dit l'autre oiseau

il faut bien que je me rende compte

si je veux me faire une idée.

 

— Comme si c'était important

d'avoir une idée toute faite

sur mes blessures. Va-t-en !

Va voir ailleurs si j'y suis

d'ailleurs j'y suis

ce n'est donc pas la peine

d'aller y voir qu'y verrais-tu d'ailleurs

de différent

où que je sois je suis le même

dégoûtant parce que le sang

a séché sur mes plumes

et qu'il en coule encore

de temps en temps

Reste si tu veux rester

mais ne me parle pas de toi.

Je n'aime pas qu'on me parle de soi

cela me gêne

je n'aime pas qu'on me parle de moi

cela pourrait gêner

et je ne veux gêner personne

d'ailleurs je ne vais pas mourir

pourquoi t'enquiquiner

pourquoi embêter tout le monde

puisque la vie ne me quitte pas

elle ne me quitte pas non

elle m'enquiquine

elle ne se gêne pas elle

pour enquiquiner

ce qui va encore durer avec elle

elle fait ce qu'elle veut la vie

je l'aime parce que j'y tiens

j'y tiens des propos d'oiseau blessé

que ça lui plaise ou non

et je paye le prix pour ça

je paye ce qu'il faut payer

je ne volerai plus

c'est cher payé non

dis-moi que c'est cher payé

c'est même payer plus que le prix

j'ai vendu mes ailes

voilà la vérité

et elle me les a arrachées

parce que j'y tenais encore un peu

elle a eu peur que je m'envole

que je m'envole à tire-d'aile

au pays des oiseaux morts.

Elle a tiré dessus

en hurlant de plaisir

non pas de plaisir

elle ne sait pas ce que c'est le plaisir

elle le donne volontiers

ou ne le donne pas

mais elle ne sait pas ce que c'est.

Maintenant il y a deux trous rouges

à la place de mes ailes

le sang vient sécher à mes pieds

je marcherai désormais

c'est ce qui arrive toujours

aux enfants qui volent

il faut marcher un jour

et c'est dur de marcher

quand on a volé

c'est dur d'avoir perdu ses ailes

mais il fallait que ça arrive un jour

et il fallait que la vie

m'arrache mes deux ailes

il le fallait sinon

je serai resté un enfant

et un enfant

ça grandit ou ça meurt

la vie n'aime pas les enfants

elle les prend au berceau

et elle les fait vieillir

lentement lentement

pour qu'ils n'oublient pas leur enfance

pour qu'ils en nourrissent leur vieillissement

c'est comme ça la vie

on vieillit et le souvenir s'accroît

on s'enlaidit et l'innocence sourit

on fait un tas de choses de travers

en souvenir de notre enfance.

Sale vie la vie

j'étais un jeune oiseau

j'avais des ailes

et tu n'as pas entendu ma voix mon chant

ma voix mon chant ma poésie

qu'est ce que tu connais de ma poésie

Rien rien tu te fiches de savoir

ce que j'ai réveillé

qui ne dormait pas

mais c'était le sommeil

et je lui ai ouvert les yeux

ma voix mes mots mes images

et puis le temps est venu

alors dit la vie je te les prends ces ailes

ou bien tu veux t'envoler

vers le pays des oiseaux morts

je ne sais pas ce que c'est un oiseau mort

un oiseau mort ça ne vit pas par définition

est-ce que, par définition,

ça continue d'être un oiseau

— Je ne réponds pas à ce genre de question

dit la vie en souriant

Qui répond ?

Qui a la parole quand je la lui donne

Personne ?

Il n'y a que la vie qui parle

La mort se tait.

et ses oiseaux se taisent aussi

À quoi bon mourir

si c'est pour se taire

à quoi bon voler une dernière fois

si c'est la dernière fois

Mieux la vie

elle qui aime les ailes

les arrache au désir

au désir de voler

au désir d'en finir

au désir même de désirer

que le désir dure à jamais

Mais je ne suis pas dupe

Cette vie-là n'est qu'un sursis

je ne suis pas fou

je sais qu'au moment de mourir

Au moment de voler

vers le pays des oiseaux morts

à ce moment-là faute d'ailes

je pourrirai sur place

à la place de mon enfance

de ce qui aurait pu devenir un chant

On ne vole pas sans ailes

On ne meurt pas sans ailes

On pourrit que cette idée est douloureuse !

Pourrir

Manquer la mort

Est-ce qu'on sait ce qu'on rate

On ne sait jamais rien

On est le dernier informé

quand on est informé

et dans ce cas précis

on n'est pas informé

la vie dit : salut

on ne meurt pas

on n'a plus d'ailes

les cicatrices se sont refermées

on a oublié un tas de choses

peut-être tout

c'est trop tard pour recommencer

non pas recommencer pour recommencer

recommencer pour refaire bien sûr

mais refaire quoi

il n'y a rien à refaire

c'est un moment de sa vie

qu'il faut reconsidérer

se laisser arracher les ailes

ou bien voler vers le pays des oiseaux morts

voler une dernière fois

on espère que ce n'est pas la dernière

que quelqu'un quelque chose

décidera que ce n'est pas la dernière

mais une première fois

et recommencer recommencer

recommencer jusqu'à ce que l'éternité s'en fatigue

jusqu'à ce que l'éternité oublie

qu'elle ne peut pas oublier

et oublier pour mourir vraiment

Mourir pour de bon

mais en connaissance de cause

ne pas mourir bêtement

à cause d'une grande envie de vivre.

 

Je ne sais plus ce que je dis

d'ailleurs il est trop tard

je ne volerai plus

à moi le temps de la cicatrisation

j'ai mal

pas trop

moins que tout à l'heure

quand mes ailes m'ont été arrachées.

Mon dieu quelle douleur atroce

j'ai cru que j'allais mourir

mais c'était pour vivre cette douleur

parce que la vie est un plaisir

voilà ce que je me disais

voilà ce que je croyais

voilà ce qui m'est arrivé

ce qui t'arrivera peut-être un jour.

 

Mais l'autre oiseau volait déjà

vers le pays des oiseaux morts.

 

L'oiseau blessé jette un coup d'œil autour de lui

Rien à l'horizon

l'autre oiseau a disparu

L'oiseau blessé soupire

il n'ira pas au pays des oiseaux morts

il aurait pu au moins savoir

dans quelle direction il se trouve ce pays

il regarde autour de lui

c'est peut-être par ici ou par là

c'est n'importe où quelque part

je ne saurais jamais

j'aurais aimé savoir

Oiseau de malheur !

s'écria-t-il en songeant à l'autre oiseau

tu aurais pu m'écouter jusqu'à la fin

ensuite tu serais parti

en me disant adieu à une autre fois

peut-être qu'un de ces jours

mais tu es parti sans laisser de traces

rien pas même cette inutile trace

dont je me serais nourri jusqu'à la fin

à la fin de quoi puisqu'on ne meurt pas

à la fin quand tout est vraiment fini

quand il n'y a plus rien à faire

à la fin quand si ça dure c'est toujours pareil

à la fin l'ennui le désespoir

mais quel malheur que je ne sache pas

si le pays des oiseaux morts

est au Nord au Sud là ici là mais où

Fichu oiseau de malheur

Tu es plein de qualités puisque tu as choisi

ce que les poètes ne ratent jamais

Mais quel défaut ton impatience

quel défaut mon dieu quel défaut !

 

Ainsi se désespérait l'oiseau blessé

ainsi se désespérait-il

léchant ses blessures

et l'autre oiseau volait

vers le pays des oiseaux morts

C'est sans doute vers ce pays qu'il volait

pensait tristement l'oiseau blessé

vers quel autre pays volerait-il

il a du courage et je n'en ai pas

nous sommes deux oiseaux

un et un ça fait deux

ça fait trois quelquefois

plus si c'est le grand amour

ça ne fait jamais un

chacun vit sa vie

chacun vit sa mort

si tel est son choix

chacun vit son choix

s'il a choisi un jour

maudit ce jour

et la mère comme le soleil

entre les flancs de deux montagnes

elle illumine la vie

mais pas pour toujours

mais pas comme il faut

comme il faudrait

un soleil ça fait de l'ombre

et c'est triste l'ombre

c'est à l'ombre de quelque chose qu'on choisit

c'est dans l'ombre que ça se passe

un jour

à la fin de quelque chose

je ne dis pas que c'est l'innocence

je me fiche de l'innocence

d'ailleurs j'étais un enfant pervers

dans l'ombre c'est devenu sans relief

il fallait retourner à la lumière

s'exposer au feu à la tourmente au brasier

il fallait brûler vif sur la place publique

dire je suis vivant j'ai le droit de mourir

Brûlez avec moi mes frères mes sœurs Brûlez

mais c'était presque poétique

c'était risqué

La vie caressait mes ailes

lissait mes plumes sur mes ailes

sa langue m'enivrait

sa langue porteuse d'éternité

sa langue sans paroles

plus de chant plus de mots

la vie comme une femme se lavant

entre mes ailes de poète raté

une femme qui répand la vie

regarde comme c'est beau

Reluque un peu ma limace

hé escargot ? Tu te souviens

Sa limace...

Mon escargot...

Tu te souviens ?

Non je ne me souviens pas

je chanterais si je le pouvais

mais ce n'est plus possible

Mes ailes ! Ma claque ! Mon spectacle !

La limace est un insecte dégoûtant

L'escargot est un champignon vénéneux.

Les souvenirs sont les fleurs des talus

C'est joli c'est coloré ça décore

comme ça on ne s'ennuie pas

et à quoi ça servirait

d'avoir choisi la vie

si c'est pour s'ennuyer

Les fleurs sont des limaces

des limaces des escargots

et les escargots des souvenirs

qui se traînent qui se traînent

traîne la traîne d'argent et d'or

l'argent ne fait pas le bonheur

l'or oui.

 

Ce que je dis n'a pas d'importance

enfin, pas toute l'importance

que devraient avoir les paroles

le chant d'un oiseau blessé

le chant ?

Tu es gonflé mon bel oiseau

tu es gonflé

ce que tu es gonflé !

 

C'est que je ne m'attendais pas

à une telle douleur

quelle douleur que cette douleur

Arrête de chanter !

dit la vie en m'arrachant les ailes

je ne chante plus

et ça me fait mal

tu entends oiseau de malheur !

tu entends ce qui n'est plus un chant !

Et pourtant

je l'ai si bien chanté cette douleur

du temps qu'elle ne m'affectait pas

si bien chanté cette douleur

qui n'était pas la mienne

j'en avais des moyens à cette époque

de beaux moyens qui respiraient la poésie

la poésie ne pouvait pas me sentir

mais quiconque posait le nez sur moi

sentait bien que je sentais la poésie

à plein nez

rien ne disait que la poésie m'étouffait

tout disait que je la respirais

et que je devais la vie à cette respiration.

Des mots mélangés

des mots conjugués

il n'y a pas de grammaire

il n'y a pas d'orthographe

il n'y a pas que de la poésie

que c'est beau

que c'est beau

m'écriai-je

que c'est beau

écrivais-je

que c'est beau

que c'est beau

j'avais des ailes

je m'en servais

et la poésie n'aimait pas ça

la poésie n'aime pas

ce qui est poétique sans elle

la poésie aime beaucoup

qu'on lui doive beaucoup

c'est la poésie des marcheurs

des marcheurs en long et en large

ce n'est pas la poésie des voleurs

ne te trompe pas, bel oiseau

rien ne t'a encore blessé

tu voles voleras voleras

ce n'est pas de la poésie

c'est du vol

c'est mieux

c'est mieux que la poésie

c'est beau

aussi beau que la poésie

méfie-toi de la poésie

elle aime trop la vie

elle t'arrachera les ailes

méfie-toi des langues bien pendues

elles s'accordent à la même vie

ce n'est pas ta vie

c'est une vie sans importance

elle finit un jour

elle finit salement

elle s'arrête

ce n'est que du temps

un mauvais moment à passer.

 

Je l'ai passé avec toi

ce moment de ma vie

je l'ai quitté sans toi

pour un autre moment

 

L'oiseau blessé regarde les vagues

et songe un instant à s'y noyer

 

— À quoi bon !

c'est le pays des oiseaux noyés

c'est un pays de larmes et de sang

c'est un pays humide

il me rendrait malade.

Ma sœur y vit depuis longtemps

elle n'y est pas heureuse

elle y pleure parce qu'on y pleure

elle y saigne parce qu'on y saigne

elle a perdu sa beauté

ma sœur est une méduse

ne l'approche pas

sa peau est un immonde ulcère

et méfie-toi

sa voix est le plus beau des chants

un jour elle sera une sirène

on ne regrettera pas

de mourir dans ses bras

piégé par le plus beau des chants

mais elle n'est pas encore si belle

ce sera stupide de mourir avec elle

de m'infecter au contact

de sa dégoûtante peau de méduse

le pays des oiseaux noyés

est un pays de rêves trompeurs

il y a des sœurs qui sont des méduses

et des méduses qui se font passer pour nos sœurs

il y a bien quelques sirènes

au sein accueillant

mais une sirène n'est jamais

qu'une vieille peau

et puis on ne sait jamais

si celle qui chante

est bien celle qu'on cherche.

Éloigne-toi de ce pays

ne cherche pas à regarder

au fond de l'eau l'ondulation

d'un ventre qui s'ouvre

peut-être pour autre chose

que l'amour

pour autre chose que l'amour.

 

Quelle autre chose que l'amour ?

avec toutes ces histoires

je ne sais même plus

si je suis homme ou femme

c'est vrai que je suis un oiseau

un oiseau sans ailes

mais mon cœur

est-ce celui d'un homme

ou celui d'une femme.

 

Reviens, oiseau de malheur !

Si je t'aime tant

tu sauras me dire

Si je t'aime autant

que je dis

tu me le diras

si je suis une femme

ou si je suis un homme

si je suis un oiseau

ou une paire d'ailes

si je suis vivant

ou bien si je suis mort

si le pays des oiseaux morts existe

si les oiseaux sont morts

et si c'est ça la mort

si la vie est cruelle

si les femmes sont belles

et les hommes reconnaissants

si les enfants sont des poètes

et les poètes des vivants.

 

Oiseau de malheur !

Mouette ! Corbeau ! Reviens !

Viens m'embrasser sur la bouche

que tu sois homme ou femme

et tu me diras

si ma langue est amoureuse

et si l'amour est une femme

ou bien si c'est un homme

et si tu veux

si c'est possible bien sûr

que je te fasse un enfant !

 

Oiseau de malheur !

Je ne t'ai pas rêvé.

Tes ailes sont puissantes

belles tes ailes

et grande ta puissance.

Arrache à l'air trembleur

des cris de joie

des cris d'enfants

mes vieux cris doivent se retrouver

sur ton chemin.

 

Je sais que tu m'entends

je sais que je ne chante pas si mal que ça

que tu es sensible à mon chant

méfie-toi de l'éclair

du feu de la lumière

de l'eau du pays des oiseaux noyés

la terre c'est mieux ô mon amour

la terre c'est beaucoup mieux

c'est éternel la terre

c'est le vrai lieu de la poésie

et les cadavres d'oiseaux

sont autant de poèmes.

 

Je t'aime, mon bel oiseau

pense que j'existe

et que tu me le dois.

 

L'oiseau blessé envoyait des baisers vers le ciel

et pendant ce temps

le requin s'approchait du rocher

attiré par l'odeur du sang

le sang perlait sur le rocher

teintait l'écume

et le requin agitait ses narines

pour s'en délecter.

Pas question de manger

cet oiseau de malheur

se dit-il,

il me donnerait des boutons

j'en ai déjà assez comme ça

avec toutes ces méduses

je ne le mangerai pas

mais j'ai tout de même le droit

de respirer son intérieur

il sent bon son intérieur

on s'y reposerait volontiers

plutôt que de déchiqueter

et avaler avaler cette soupe infâme

qui vous refile la petite

et la grande vérole à la fois

encore que la vérole ma foi

on en meurt pas ou rarement

mais le dégoût c'est pire que tout

quand on en meurt

on se sent retourné

comme une poche qu'on vide

je ne veux pas mourir à l'envers

je ne mangerai pas de cet oiseau-là.

 

— Tiens, si dit l'oiseau blessé

en apercevant le requin,

tiens, se dit-il

voilà le pays des oiseaux écrabouillés

écrabouillés mastiqués digérés

pays d'ivoire

de muqueuses acides

de flores intestinales

de sangs renouvelés

le pays des affres biologiques

de la dernière odeur

et toujours la première

tiens, se dit l'oiseau blessé

je ne m'attendais pas à cette mort.

 

Il ne s'en désolait pas

il ne s'en réjouissait pas non plus

ce pays ne l'inspirait pas

ni en horreur ni en joie

ce pays ne me dit rien qui vaille

et je ne lui réponds rien

ni en horreur

ni en joie

ce n'est pas que j'en ignore la géographie

j'ai été à l'école comme tout le monde

depuis que l'école

est obligatoire

pour tout le monde

sauf pour ceux

qui n'ont aucune obligation

Je connais un tas d'histoires

d'oiseaux mastiqués

dans cet étau d'ivoire

ce sont de tristes histoires

elles commencent mal

n'ont aucun intérêt

et elles finissent mal

en principe

on ne raconte pas ce genre d'histoires

sauf à la télévision

on n'y pense même pas

on a de l'éducation

non vraiment dit tout haut l'oiseau blessé

non vraiment

je ne sais pas quoi dire.

 

— hé bien ne dis rien dit le requin

moi quand je n'ai rien à dire

je ne dis rien

ce qui convient

à mon silence

à mon trou de mémoire

et à mon trou de balle !

 

— Grossier personnage !

Ton haleine est si mauvaise

qu'on dirait que ta bouche

est une blessure qui pourrit.

 

— Voilà qui est parlé ! dit le requin

mais tu as beau m'insulter

je n'ai toujours pas envie de te manger.

Je mangerais bien l'autre oiseau ton ami

mais il paraît qu'il est allé mourir

au pays des oiseaux morts

et je ne mange pas les morts

sauf avec de la mayonnaise

mais il n'y a plus d'œufs

en ce bas monde qui a décidé de mourir.

Moi je ne mange que les vivants

les vrais vivants qui vivent

pas les noyés qui n'en finissent pas de mourir

pas les écorchés vifs qui apprennent à marcher.

Mon être se nourrit

de vivants bien en chair

que l'amour inspire

j'aime les amants

surtout quand ils s'aiment

j'aime en croquer les plaisirs

les jouissances impeccables

les vertiges les délires les semences

leurs sécrétions leur glissement

ça c'est la vie

ça c'est nourrissant

je suis un requin moi

un poisson qui a faim

pas un oiseau de malheur

qui court après ses ailes.

D'ailleurs tu as vite fait

le tour de ton rocher

il est si petit

qu'on pourrait l'oublier

n'étaient tes insupportables lamentations

à propos de ton insupportable enfance.

Cela dit, oiseau de malheur

si tu veux que je te fasse l'amour

tu n'as qu'un mot à dire

Et je me fiche de savoir

si tu es un homme ou une femme

moi je ne suis ni l'un ni l'autre

on verra bien ce que ça donnera

l'amour n'enfante pas les monstres

tu ne cours aucun risque

et tu ne m'en fais courir aucun

moi qui n'ai jamais eu d'enfant !

ce n'est pas faute d'avoir fait l'amour

j'ai fécondé tous les jours de ma vie

et j'ai reçu bien des semences

mais je ne sais pas qui je suis

je suis simplement ce que je veux

un enfant comme fruit d'un accouplement

moi le requin baisant l'oiseau

ou l'inverse si la nature l'exige

un enfant le nôtre tu t'imagines

sa bouche serait un havre de puanteur

ce qui lui interdirait la parole

ce serait mon héritage

ses ailes seraient une illusion d'optique

on croirait qu'il vole

et il n'en est rien

voilà ce qu'il te devrait

un enfant pas comme les autres

notre enfant, tu t'imagines

notre successeur sur cette terre

que tu as décidé d'arpenter

et dans cette eau

que je pourrais troubler

si je ne craignais d'y rencontrer des méduses

Oiseau de malheur, je t'aime

rejoignons-nous pour nous aimer

fécondons-nous pour continuer

ce qui commence avec nous.

 

Et le requin d'un coup de queue

secoue l'eau qui gerbe

L'oiseau blessé secoue ses plumes

ça lui fait un peu mal aux entournures

il serre les dents pour ne pas crier

un oiseau n'a pas de dents

ça ne l'empêche pas de crier

quand il a mal aux entournures

un oiseau ne crie pas

ça ne l'empêche pas d'avoir mal

on ne sait pas ce qui fait mal à un oiseau

Cependant son chant n'est pas le même

selon qu'il a mal ou non

et c'est le cas de notre oiseau blessé

son chant n'est plus le même

donc il a mal

et pas seulement aux entournures.

 

Il a mal dans sa tête

dans sa pauvre tête d'oiseau blessé

il y a bien sûr une blessure

c'est même la plus grave de ses blessures

plus grave que les moignons de ses ailes

plus grave que sa langue

qui n'arrête pas de saigner

dans sa tête il y a une blessure

une blessure d'enfance

c'est une blessure imperceptible

une première blessure

une tache dans sa mémoire

une tache immobile

une immobilité inquiétante

sournoise perverse cette tache

elle se voit à peine

mais il sait ce que c'est

il ne veut pas en parler

il n'en a jamais parlé

il n'en parlera jamais

surtout maintenant qu'il n'a plus d'ailes

il n'a plus d'ailes

plus d'ailes

une tache

une tache

ce n'est pas sale une tache

mais ça tache

et c'est là

comme un œil

au beau milieu de la mémoire

chaque fois qu'il se souvient

la tache tache

tache le souvenir en question

elle s'attache à n'importe quoi

il n'y a d'ailleurs pas n'importe quoi

dans sa mémoire

c'est une mémoire de poète

pas une mémoire de n'importe qui

une mémoire de poète bien mesurée

vers après vers mesurée

mais pas sans tache

voilà ce qui cloche

dans sa petite tête d'oiseau blessé.

 

— Je veux te faire un enfant

Je veux te faire un enfant

crie le requin dans un blues

et il asperge d'écume

le plumage triste de l'oiseau blessé.

 

— Me faire un enfant !

dit l'oiseau blessé

et puis quoi encore

je ne veux pas d'enfant

même à naître de mon ventre

et puis dis donc requin de mes deux

qui te dit qu'en pareil cas

si ça devait se faire veux-je dire

qui te dit que ce n'est pas moi qui te le ferais

 

— Que ce soit l'un ou l'autre je m'en tamponne

je veux te faire un enfant

même si c'est toi qui doit le faire

je me fiche de savoir

qui est le père qui est la mère

il n'y a rien d'anormal

à ce qu'un requin

s'accouple avec un oiseau

ou le contraire

C'est une chance inouïe

que tu sois amoureux de moi

parce que sinon

j'aurais été contraint

de me faire une méduse

et on ne sait jamais

ce que ça donne

un requin plus une méduse.

 

— Un requin plus une méduse

ça fait deux

et pour être un

il faut s'aimer

moi je ne t'aime pas

ça fait deux

tire-toi et ne reviens plus

si j'avais des ailes

je m'envolerais aussitôt

mais je n'en ai pas

toi tu sais nager

moi pas

tire-toi avant que un et un

ça face un demi.

 

— Je me tirerai si je le veux

la mer est à tout le monde

et plus particulièrement aux poissons

Personne ne m'empêchera de t'aimer.

 

— Aime-moi autant que tu veux

mais pour ce qui est d'un enfant

tu te fais des illusions

et n'était ton immonde bouche

je pourrais t'oublier

même si tu parles de nous au présent.

 

— Parler, parler, avec des mots bien sûr

puisqu'on ne peut pas faire autrement.

Je parlerai sans l'ouvrir

je parlerai en dedans

pour moi-même

peut-être m'écouteras-tu un jour

quand tu seras vieux et fané

triste à mourir

tu n'auras pas d'enfant

pour soutenir ton pas débile

et mon enfant aura la tête d'une méduse

ce qui me rendra triste

mais tu m'envieras

et tu lorgneras ma méduse

avec ce qui te restera d'appétit.

 

Le requin fait des ronds dans l'eau

De temps en temps

il jette un œil sur l'oiseau blessé

Le requin fait des bulles dans l'eau

et l'oiseau écoute le clapotis

il devine le regard

le pays des oiseaux mangés

n'est pas pour moi

j'ai cependant raté une occasion de me faire plaisir

cette pensée le fait un petit peu rigoler

pas beaucoup mais un petit peu quand même

On n'a pas idée

d'aller faire la conversation

à un vieux requin

qui pue de la gueule

non mais c'est une drôle d'idée

mais que voulez-vous

on ne choisit pas ses amis

et celui-là est pour sûr un ami

enfin il rôde

il va me demander

de jouer avec lui.

 

— Hé ! dit le requin

en détournant sa puante gueule

ce n'est pas exprès

que je te parle avec mon dos

c'est convenu entre nous n'est-ce pas ?

Que dirais-tu de te baigner avec moi ?

Faute d'amour

que dirais-tu d'un bain

Y'a pas d'mal

à boire la même eau s'pas ?

 

— Du mal il n'y en a pas

si ça se passe comme tu dis

mais non merci

je ne veux pas te tenter

tu pourrais t'en prendre à mon innocence

 

— Elle est bien bonne, ton innocence !

De quelle innocence parles-tu ?

Nous ne sommes plus des enfants.

Ce qui arrive est le destin

ce n'est pas un jeu

on se baigne tous les deux

et le destin c'est le destin

On ne viole pas le futur.

 

— Non merci, vieux frère

à la gueule puante, vieux compagnon

couvert de pustules dégoûtantes, ami

aux pensées inavouables, merci

Tes jeux sont des jeux de poissons

Les miens sont des jeux d'oiseaux

Encore que le vol m'est interdit

mais qu'est-ce que le vol sans ailes

Non merci, compagnon des méduses,

tourmenteur de sirènes,

joueur d'oiseau,

merci mais ça ne me dit rien.

 

— Décidément, dit le requin, quel four !

Mon estomac ne t'intéresse pas

Mon amour te dégoûte,

Mes rêves t'amusent,

Je ne suis rien pour toi

Très peu pour moi

Les poissons ne pleurent pas

comme font les oiseaux

ce que j'aimerais être un oiseau

pour pouvoir pleurer !

Mais ce n'est pas facile de changer

surtout quand on est un requin

et qu'on veut se changer en oiseau

Un requin, ça ne vole pas

C'est un problème de moins

Nous autres requins

nous avons très peu de problèmes

à part les méduses bien sûr

qui nous donnent des boutons

Mais qu'est-ce que c'est que des boutons

à côté d'une paire d'ailes

qu'est-ce que c'est que se gratter

à côté de voler

On ne peut pas comparer

On ne peut pas pleurer

On aimerait pleurer

mais on comprend

que ce n'est pas possible

Tant pis pour les larmes

tant pis pour l'enfant

tant pis pour nous deux

Je regrette sans larmes

c'est difficile à comprendre pour un oiseau

mais je regrette sans larmes

puisque je ne peux pas pleurer

et que je peux regretter

Si tu permets, oiseau mon amour

un baiser sur la bouche

me ferait le plus grand bien

Un simple baiser

pas un baiser d'amoureux

puisque tu ne m'aimes pas

et même si je t'aime

un baiser d'adieu

sur ma bouche puante

un baiser à jamais

sur ton bec saignant.

 

— Va pour un baiser

un seul d'homme à homme

ou le contraire je ne sais plus

et puis oublie-moi

oublie que j'existe

et qu'un instant

tu as existé pour moi.

 

L'oiseau blessé ferme les yeux

Il sent sur son bec

comme un goût de sel d'iode

d'étoile de mer et de chapeau chinois

de crème de bronzage et de pipi de chat

de graisse à pédalo

de couleur à parasols

d'été de bateaux de sable

de limonade de goudron

de pieds qui fument

de noyé qui glougloute

il est aimable ce requin, se dit-il

il est aimable

et personne ne l'aime

sauf moi

mais il ne doit pas le savoir

il en deviendrait fou

et je ne supporte pas les fous

leurs rires malades me crispent

et ce n'est pas le moment de me crisper

j'ai autre chose à faire que d'aimer

je dois apprendre à marcher

à marcher sans ailes

la vie continue

voilà mon choix

requin ou pas requin

oiseau ou pas oiseau

la vie continue parce que je le veux

et aussi parce qu'elle le veut bien

soyons modeste

 

L'oiseau blessé rouvre les yeux

Le requin est parti

Nul remous dans l'eau qui écume

il est parti pour toujours

enfin espérons

un embrun frais comme une pucelle

lui arrache un sourire

ne ris pas

un sourire d'oiseau ça existe

la preuve, je souris

 

La mer est pleine de méduses

pleine de requins, de coquillages

au-dessus de la mer

volent plein d'oiseaux

des oiseaux et des insectes

des avions et des idées

L'oiseau blessé lèche ses blessures

pour l'instant

c'est la seule chose qui l'occupe

ce qui se passera

quand les blessures se cicatriseront

et quand la fièvre cessera de le tourmenter ?

ce qui se passera il n'en sait rien

il n'en sait rien et il s'en moque

Il lui sera difficile de quitter le rocher

Ne pouvant voler

et ne sachant nager

ce sera difficile

Il ne volera plus

il pourrait apprendre à nager

mais justement il ne veut plus rien apprendre

il estime qu'il a assez appris

et voilà où ça l'a mené

Pourquoi envenimer les choses

elles sont assez tristes comme cela.

 

Ce n'est pas ce qui l'inquiète, son savoir.

Ce qui l'inquiète

c'est qu'il a faim.

Ce n'est pas parce qu'il n'a rien appris

qu'il doit crever de faim.

Et crever de faim,

voilà ce qui l'inquiète.

Il n'y a rien à manger sur ce caillou.

Quelques algues sur les bords,

un crabe ou deux, et encore,

des cacas de mouettes en veux-tu en voilà

mais ça ne se mange pas,

il n'y a rien à manger

sauf ma propre chair

J'aurais peut-être mieux fait

d'accepter de convoler avec le requin

Il m'aurait mangé

ce qui aurait mis fin à ma propre faim.

Il m'aurait mangé et puis voilà.

Maintenant les mouettes me pissent sur la tête,

les crabes me montrent leur derrière,

les algues ricanent en se tortillant dans l'eau

c'est mon torticolis qui les amuse

Et je n'ai rien à manger

sauf ma propre chair

tu parles d'une nourriture

La nature n'a pas prévu

ce genre de situation

On ne se régénère pas comme ça

Ce serait trop facile

il faut manger quelqu'un quelque chose

mais qui mais quoi

Qui me rendra visite

si la faim se lit sur mon visage.

Il me faudrait inventer des pièges

Mentir, piéger, elle commence bien

ma nouvelle vie !

 

II

 

Il était une fois un oiseau blessé

il était une fois un oiseau blessé

dit l'oiseau blessé

qui aimait le blues

il soliloquait sur un rocher

la mer clapotait à ses pieds

et ses ailes fantômes étaient si douloureuses

il avait faim et soif

et il ne savait toujours pas marcher

il allait apprendre

il allait apprendre

comme il avait appris le blues

le blues qu'il aimait tant

il aimait tant le blues

l'autre oiseau ne revenait pas

il avait pourtant promis

non il n'avait rien promis

il s'était envolé sans rien dire

rien qui fût une promesse

le requin semblait s'être noyé

il avait épousé une méduse

ou dévoré une sirène

ou bien il était tombé amoureux

d'un autre oiseau blessé

d'un autre oiseau blessé oui

 

— C'est terrible la faim

c'est bête et c'est terrible

c'est bête parce qu'on pourrait s'en passer

c'est terrible parce qu'on ne s'en passe pas

et puis ça fait mal

ça empêche de respirer

ça fait des trous dans la mémoire

c'est terrible c'est terrible

de ne pas pouvoir se manger soi-même

de ne pas pouvoir se nourrir de soi

c'est terrible cet esprit

qui a besoin de manger

et qui fait le malin

quand on lui parle de manger

c'est malin c'est malin

et ce n'est pas malin

c'est bête c'est terrible c'est malin

c'est tout ce qu'on veut d'enquiquinant

mais ça ne se mange pas

 

Je ne veux pas mourir de faim

Au pays des oiseaux sans ailes

au pays des oiseaux

qui ont perdu leurs ailes

perdu au jeu de la vie

fallait pas jouer fallait pas jouer

au pays des oiseaux sans ailes

c'est la pire des morts

pas vraiment une mort

mais pire c'est une façon

de ne pas dire à quel point

c'est la pire des morts

 

L'oiseau lâche un cri douloureux

qui étonne les vagues

sur une vague s'est immobilisée

la barque du vieil homme

le vieil homme mâche son mégot

il n'a jamais vu ça

la mer arrêtée

un oiseau crier

il avale une lampée de rhum

et remâche son mégot éteint

qu'est-ce que c'est que cet oiseau

il saigne il crie ne vole pas

qu'est-ce que c'est que ce rocher

et qu'est-ce que ça signifie

un oiseau perché sur un rocher

en plein milieu de la mer

qu'est-ce que ça veut dire

un vieil homme et la mer

qui porte sa barque ?

 

pense l'oiseau blessé tout en criant

j'ai faim si faim oh c'que j'ai faim

Si tu as faim, mange,

dit le vieil homme et la mer

porte sa barque au bord du rocher

— Manger ? dit l'oiseau blessé

que mangerais-je ?

il n'y a rien à manger ici

à part des crottes de mouettes

 

Un oiseau blessé

pense le vieil homme et la mer

qui l'entoure, rien à manger

moi-même je n'ai rien pêché

ce soir je me coucherai sans manger

comme toi, l'oiseau blessé

on mangera peut-être demain

il n'y a que des méduses dans cette eau

et un requin qui leur fait des enfants

 

— Je connais le requin, pas ses enfants

j'en mangerais bien un

mais il pourrait me le reprocher

ce n'est pas bien de manger les enfants

et les parents sont très stricts là-dessus

Quiconque mange un enfant sera mangé

c'est la loi et la loi est la loi

 

— C'est vrai dit le vieil homme

il faut respecter la loi

même quand on crève de faim

c'est un bon principe ton principe

je vois que tu es un bon oiseau

malgré tes blessures

méfie-toi cependant du requin

ton sang pourrait l'attirer

il te dévorerait d'un coup de dent

les requins aiment les oiseaux blessés

 

— Bah ! son appétit est d'une autre nature

en tout cas tu ne mangeras pas mes enfants

pour la raison que je n'en ai pas.

 

— Si tes enfants sont des poissons

je les mangerai peut-être

grillés sur un feu de bois

avec de l'ail et du vin rouge

Si tes enfants sont des oiseaux

je les écouterai chanter

en sirotant un verre de rhum

les oiseaux chantent si bien quand ils chantent

et si mal quand ils ne chantent pas.

 

— Tu es un brave homme vieil homme

dommage que tu portes la guigne

à tes hameçons

j'aurais bien mangé un poisson

avec de l'ail et du vin rouge

et j'suis ravi que tu ne manges pas les oiseaux

quant à mon chant

n'en attend rien que l'absence

je ne sais plus chanter

 

— C'est la faim, je sais ce que c'est

la faim n'est pas une bonne discipline

ça vous la coupe aussi sec

et c'en est fait de la chanson

je ne chanterai pas ce soir

je dormirai et je rêverai de lions

oui si tu veux savoir

je rêverai de lions

 

— Je ne sais pas de quoi je rêverai

je ne sais pas si je trouverai le sommeil

On pourrait faire un feu en attendant

manger de l'ail et du vin rouge

faute de poissons et faute de lions

faute de sommeil et de rêveries

le feu ne manque pas ici

et puis la nuit va tomber

ça nous réchauffera le cœur et les entrailles

et le vin nous montera à la tête

On a besoin d'ivresse vieil homme

du vin dans nos cervelles d'oiseaux égarés.

Voilà ce qu'il nous faut

nous nous passerons de poissons grillés

et des chants d'oiseaux

 

— Quel malheur ! soupire le vieil homme

quel malheur d'en arriver là

mais l'oiseau blessé ne l'entend pas

il débouche une bouteille

et s'en jette un

s'en jette deux

puis trois puis quatre cinq

une bouteille deux bouteilles

trois bouteilles quel malheur !

soupire le vieil homme

qui ne boit pas autant

mais qui boit quand même

quel malheur d'en arriver là

faute de poissons et de chants d'oiseaux

l'ail n'a plus le goût de l'ail

et ce vin est un grand malheur

qui nous arrive

on ne l'attendait pas

mais on s'y attendait

ce qui arrive n'est pas de chance

 

Non vraiment ce n'est pas de chance

ce n'est pas le vin

qui la fera tourner

du côté du soleil

et des choses qu'on peut

regarder bien en face

avec le vin

les choses se dérobent au regard

et les êtres s'éclipsent

on baise le derrière des fantômes

on trinque avec le néant

ça n'est pas bon pour un homme

de sourire au néant

à ses peuplades d'éphémères

rien n'est bon pour un homme

au pays où des oiseaux sont ivres

quels oiseaux ces oiseaux-là

ce sont les gardiens

de la porte du malheur

leur bec est une horloge

leur regard un abîme

où le cœur se démonte

les oiseaux de malheur

ont le vin mauvais

 

— Vieil homme, dit l'oiseau blessé

tu n'es qu'un personnage de roman

à ce titre je te méprise

je te méprise du haut

de mon trône poétique

Mais y a pas à dire, vieil homme

ton vin est le meilleur des vins

celui qui m'aurait manqué

si je ne l'avais bu

à ce titre je t'aime comme un frère

je t'aime comme une bouteille

comme un bouchon qu'on fait sauter

je te préfère au ventre de ma mère

je t'offrirai la cervelle de mon père

et le clitoris d'une de mes sœurs

parce que je t'aime

pêcheur de mort

pêcheur de rien

je t'aime je t'aime je t'aime

je voudrais te le chanter

mais je n'en ai plus les moyens

je t'offrirai un poil du cul du grand Bouddha

si j'en avais un sous la main

mais je dessoûlerai un jour

pour t'en rapporter un

du fond de cette contrée inexplorée

dont j'ai oublié le nom

mais à quoi l'humanité doit quelque chose

quelque chose quoi je n'en sais rien

quelque chose d'important

pour l'esprit ou le corps

peut-être pour les deux

pour les deux ce serait mieux plus complet

ça en augmenterait l'intérêt

je n'aurai pas fait le voyage pour rien

risqué ma tête et mon nombril

parmi les tribus sauvages

les mangeurs d'hommes et d'oiseaux

les amateurs de pendentifs

les broyeurs de cervelles

réducteurs de têtes

coupeurs d'oreilles et de testicules

marcheurs à pied et à cheval

marcheurs sur l'eau

nageurs dans l'eau

taupes dégoûtantes au regard de nymphomane

 

J'en aurais risqué des choses

ma fortune mes femmes mes châteaux

ma réputation d'homme de bien

pour quoi pour qui

je n'en sais rien

pour quelque chose qui valait la peine

et dont j'ai oublié la nature

quelque chose qui avait de l'importance pour toi

et très peu pour moi

autant que je m'en souvienne

quelque chose ayant un rapport

avec les lions ou les tigres je ne sais plus

un pays d'arracheurs de dents

de vessies de lanternes

une illusion d'optique

un jeu de miroir

qu'allais-je y chercher

pour qui pour quoi je n'en sais rien

quelque chose que le vin inspire

et qu'il balaye de la mémoire

pour faire de la place

 

— Oiseau mon pauvre oiseau, c'est terrible

je ne comprends pas un mot

de ce que tu me racontes

j'ai du mal à comprendre

ce que le vin te souffle

cependant je te remercie

c'est l'intention qui compte

ce sont des cadeaux de choix

mes yeux sont éblouis

je suis plus saoul que toi.

 

— Il y a comme du regret

dans ta bouche de pêcheur

et du sable

dans tes oreilles de porte-malheur.

Ne t'occupe pas de mes présents

écoute-moi plutôt

Ce que je dis est bien plus important

que la manière dont je dis

je n'ai plus d'ailes c'est un fait

je ne chante plus

c'est une constatation

je dis ce que je dis

ce n'est pas un rêve

et tu entends ce que tu entends

tu ne rêves pas, tu m'écoutes.

Je te raconte des histoires

mais ton histoire est la meilleure des histoires

tu verras demain ce qu'il en sera

tant pis pour toi ce qui t'arrive

 

— Oiseau, mon pauvre oiseau,

tu parles une langue

que je ne connais pas

tu viens de l'inventer

ça se passe toujours comme ça

chez les ivrognes

je n'aimerais pas

être à la place de ta cervelle

et déchiffrer ce que tes yeux

arrachent à la réalité

de tous les jours.

 

— Ma cervelle est à sa place

de tous les jours

elle a trop bu

et elle boira encore

demain nous mangerons des poissons grillés

et ma cervelle sera toujours à sa place

dans ma tête d'oiseau de malheur

entre mes deux oreilles

mon nez et mon occiput

il suffira que je la secoue

pour qu'un souvenir

se révèle à ma mémoire

je la secouerai toutes les demi-heures

pour évoquer deux souvenirs par heure

trente-deux par jour

en comptant mes huit heures

de sommeil et de rêve

ce qui nous donnera

11 680 souvenirs par an

soit 81 760 souvenirs

avant ma mort

ce qui permet de mesurer

le temps qui me reste à vivre

j'aime les calculs exacts

les bons comptes font les bons amis

et j'ai un compte à régler

avec cet ami-là

si tu vois ce que je veux dire.

 

— Je ne vois pas, mon pauvre oiseau

j'ai fermé les yeux

pour enfermer mes larmes

pour y mêler mes rêves

mon âme a soif d'humidité

soif de moiteur de mousses

il y a des pas feutrés

dans les couloirs de mon imagination

Qui peut marcher à cette heure ?

clapotis clapota

un p'tit tour et puis s'en va

un regard de poisson

un baiser de morue

le derrière d'un crabe me sourit

je retrouve ma vigueur de jeune homme

j'ai beaucoup donné

je n'ai rien reçu

les portes sont fermées

les clés sont sous les paillassons

on fait du feu dans les cheminées

elle suce le canard

on dirait vraiment qu'elle le suce

ça me donne des idées

c'est comme ça

que j'ai violé

ma première femme

c'est comme ça que je l'ai violée

dans un rêve de pas feutrés

et de couloirs imaginaires

un rêve de toutes les nuits

à la dernière image

avant que tout s'éteigne

elle est grassouillette

elle a l'air d'une saucisse

ses cuisses sont des jambons

et son derrière un pâté en croûte

je la dévore

sous le regard amusé

de ses parents

je la dévore sans respirer

au bord de l'étouffement

j'ouvre la bouche toute grande

et le soleil s'y engouffre

ma langue se met à brûler

mais elle éclaire mon assiette

que des os se partagent

le vin n'éteindra pas le feu qui se répand

mes oreilles me fuient

mon nez me fait des reproches

au sujet de mon comportement sexuel

qu'il estime incompatible

avec la floraison des cerisiers sauvages

mes pieds me quittent

mon ventre boude

mes bras s'affairent

en attendant que ça se passe

je suis rond comme une barrique

ça fait longtemps que ça ne m'est pas arrivé

ça aurait pu m'arriver tous les jours

le vin ne m'a jamais manqué

mais le cœur n'y était pas

cette fois, mon pauvre oiseau

je décroche les feuilles une à une

les branches se dénudent

et l'arbre rougit

je bats la campagne

je bats ma femme

je bats la mesure

je suis baba et je babats le suis-suis

je ne sais plus ce que je dis

j'aurais pu être un oiseau blessé

mais ça n'est pas arrivé

parce que les choses étaient prévues

et personne ne m'a mis dans la confidence

faut que je prépare

une ligne ou deux

mon estomac criera famine sinon

et ma fierté

je pourrais bien la ravaler

Foutues méduses et foutus requins

il n'y a que les oiseaux pour chanter

même sans ailes

un oiseau est un oiseau

un pêcheur un pêcheur

un mauvais coup un mauvais coup

si dieu existe

il ne m'en voudra pas

et s'il n'existe pas

je pardonne à mon père

de m'avoir raconté des craques

j'oublierai que ma mère

n'était pas ma mère

Faut vraiment que je prépare

une ligne ou deux c'est vital

 

Le vieux se met alors

à démêler les fils

dans le fond de la barque

L'oiseau s'amuse

et siffle une bouteille

l'oiseau s'amuse encore

et siffle toutes les bouteilles

qui lui tombent sous la main

le vieux démêle

se pique aux hameçons

lâche un juron

en suçant ses blessures

et l'oiseau continue de siffler

une deux une deux

il siffle siffle

il a l'impression de chanter

et le vieux bat la mesure

du talon dans le fond

de la barque au milieu

des fils et des hameçons

bat la mesure

un deux trois quatre

c'est une valse à quatre temps

une valse à la mode

refrain couplet refrain

la chanson n'a pas de fin

il va falloir s'arrêter un jour

de chanter

de boire

de démêler les fils

de se piquer aux hameçons

de dire n'importe quoi

pourvu que ça ressemble à une bouteille

une bouteille vide

ou une bouteille pleine

ça dépend de ce qu'on dit

et à quel moment on le dit

c'est toujours la question

et au lieu de répondre

on débouche quoi ? la bouteille

on lève quoi ? le coude

que faire alors sinon boire

boire pourquoi faire

sinon pour oublier

oublier quoi ?

oublier qu'on est un oiseau sans ailes

ou un pêcheur sans avenir

l'avenir n'a pas d'ailes

et les ailes ont un avenir

les oiseaux sont des oiseaux futurs

et les poissons c'est le passé

quand est-ce que ça va finir

quand est-ce que ça va finir !

Il faudra bien que ça finisse

Toute chose à une fin

même la plus mauvaise

et rien n'est plus mauvais

que de boire à en perdre la tête

c'est ce qui arrive à l'oiseau

il a perdu la tête

il a perdu ses ailes

et voilà maintenant qu'il perd la tête

il la perd au sens figuré

les ailes c'était au sens abstrait

ce n'est pas la même chose

la tête il l'a toujours sur les épaules

tandis que les ailes

elles se sont envolées

quand on dit qu'il a perdu la tête

c'est pour figurer

qu'elle ne lui sert plus à grand-chose

sinon à assurer

la vie végétative

est-ce qu'il pense ?

est-ce qu'il chante ?

est-ce qu'il se soucie de charmer ?

Non !

Il boit

Il boit tout ce qui lui tombe sous la main

du vin de l'eau de l'air

que ce soit liquide

que ce soit solide

il boit le feu quand il y a du feu

il boit la bouteille et son contenu

et le vieux se cure les ongles

avec la pointe de son couteau

il en a assez des nœuds

des fils des hameçons

d'ailleurs les poissons n'ont jamais existé

c'est l'invention d'une cervelle d'oiseau

il serait trop risqué

de nier l'existence de la mer

mais les poissons sont nés

dans l'imagination d'un oiseau

un oiseau de passage

qui se prenait pour un poisson

un poisson ou un pêcheur

on ne sait plus trop

avec le temps la mémoire s'émousse

et puis les gens d'aujourd'hui

n'aiment pas qu'on leur raconte des histoires

à dormir debout

surtout si ce sont des histoires d'animaux

des histoires pleines de poissons

qui n'ont jamais existé

racontées par un oiseau

qui n'a jamais existé

sauf dans la tête d'un vieux pêcheur

qui appartient à la légende

et qui n'a d'existence que le nom

 

L'oiseau blessé lissait ses plumes

Le vieux dormait

La mer clapotait sous la barque

L'oiseau prévu pour la godille

faisait des ronds dans l'eau

Le vieux dormait et l'oiseau veillait

La barque doucement s'éloignait

Maintenant le rocher avait disparu

Un grand silence s'était installé

sauf la discrète respiration du vieux

qui rêvait de lions

enfin sans doute de lions

 

Le jour allait se lever.

L'oiseau blessé ravala sa salive

Une petite angoisse

oh pas bien grosse

mais une angoisse tout de même

une petite angoisse le titillait

dans le fond de la gorge

entre les deux poumons

il aurait pu tousser cracher

mais il n'en fit rien

il respirait juste ce qu'il faut

pour ne pas la déranger

il sentait bien

qu'elle avait de l'importance

elle était si petite

il estima que c'était une sacrée chance

de l'avoir sentie

accrochée à un fil

dans le fond de sa gorge

ce n'était rien ou pas grand-chose

ça allait prendre de l'importance

ça existait déjà

de toute sa force future

heureusement qu'il l'avait senti heureusement

il frissonna

heureusement

elle est là

elle ne me quittera pas

elle va chanter avec moi

nous volerons ensemble

mais pas tout de suite

un jour c'est sûr

à force de respiration calculée

de toux retenue

à force d'impatience ravalée

de sommeil à demi

et de veille attentive.

 

À l'aube il balança le vieux par-dessus bord

mon premier meurtre, pensa-t-il

et il posa son bec sur la godille

cap sur la terre.

Non, pas encore, pensa-t-il

ce sont les hommes

qui assassinent à l'aube

les fantômes se réservent minuit

midi à la bonne heure

midi est un assassin

au visage d'oiseau

midi à tire d'aile

une fois le forfait accompli

 

L'oiseau blessé ricane

et le vieux ouvre un œil

 

— De quoi rit-il, demande le vieux

de mon air bête

ou de ton insomnie ?

 

— Je me moque de moi

dit l'oiseau blessé

je n'ai pas l'air bête quand je dors

j'ai tout simplement l'air

de ce que je suis

un oiseau blessé

qui ne se couche pas

maintenant que la nuit est tombée

je me moque de moi

de mes morts

mes innombrables morts

je n'ai pas le sourire facile

tu le sais

difficile de m'arracher un sourire

pourtant c'est possible

et tu vois là de quelle manière

mais quel oiseau ai-je blessé

descendu de je ne sais quel ciel

que je n'ai pas connu

et qui me connaît

l'autre oiseau s'en est allé

où ? il ne l'a pas dit

comment ? je ne le lui ai pas demandé

pourquoi ? pour la même raison que moi

c'est tout ce que je sais

parce que je suis un oiseau

et que les oiseaux savent ce genre de chose

que sauraient les oiseaux

s'ils ne savaient pourquoi

et que serait la terre

s'il n'y avait pas de réponse

profonde terre !

son œil est insondable

pourtant il nous regarde

mais que se passe-t-il

quand elle ferme les yeux

que se passe-t-il

dans cette inimaginable obscurité

où les hommes n'ont pas droit de cité

quel est l'oiseau qui s'y rassérène

piaillant à tue-tête

comme un poussin

au premier jour

ne chantant pas

ne rimant rien

sifflant les verres

l'un après l'autre

bouteille après bouteille

sous le regard amusé d'une étoile

qui n'est pas la sienne

coucou ! me vois-tu

toi dont l'œil est une étoile

et que je crois être mon complément

sur la terre

me vois-tu turlututu

es-tu mon complément

mon paramètre ou ma fonction

le plaisir n'est pas la bonne motivation

il fallait trouver autre chose

et peut-être aurais-je repeuplé la terre

à moi tout seul

avec ton ventre bien sûr

avec ton ventre et ton amour

puisque ça existe aussi

il y aurait des oiseaux et des arbres

des arbres et des fleurs

des terres de bruyères

et du miel dans les ruches

il fallait trouver autre chose

et le plaisir serait un vrai plaisir

sans arrière-pensée

ou avant-goût

il fallait vraiment trouver autre chose

ce n'était pas si difficile

de se creuser la tête

au bon moment

il y a toujours quelque chose

dans une tête qui pense

si la tête pensait

mais pensait-elle vraiment

ou c'est moi qui délire

et tu brilles pour rien

par plaisir peut-être

si nous avons quelque chose à partager

étoile oh mon étoile

sommes-nous les deux moitiés

d'un même fruit

ou bien ne sommes-nous que deux fruits

attendant sur le même arbre

d'être cueillis

ou bien de tomber parmi les herbes

où l'avenir est dans la moisissure

étoile ô mon étoile

j'ai de l'amour en quantité

cela se lit dans mon regard

cela s'entend quand je le dis

j'ai de l'amour et des raisons

de penser que ça ne sert à rien

ou que c'est trop difficile pour ma pomme

étoile dans le ciel de ma nuit

toi que la lumière absorbe

et que la nuit génère

au moment du sommeil et des rêves

étoile ne m'oublie pas

n'oublie pas ce moment cette vie

ce passage dans ton éternité

est-il possible qu'il te manque la mémoire

faute d'amour et de mémoire

je préfèrerais le sommeil

et la profonde surréalité

qui m'enchante à ce point

que je me demande

si ce n'est pas là

qu'on se fait plaisir

et ailleurs

qu'on meurt.

 

— Oiseau blessé, soupire le vieux

tu m'as arraché une larme

j'ai peur des larmes

tu ne le savais pas

et tu t'es laissé aller

ne touche plus mon cœur de cette façon

il pourrait s'arrêter

comme si tu m'avais assassiné

j'ai bien peur que la mort

préfère les morts

la vie ne préfère-t-elle pas les vivants

laisse mon cœur

battre sa vie

et redouter sa mort

mes yeux savent ce qu'ils savent

ils savent ce qu'ils ont vu

et ils se sont fermés chaque fois

qu'une larme annonçait le malheur

à mon âge le malheur

est une pyramide qu'on achève

une pyramide

ça se termine un jour

à la hauteur prévue

en un point précis

qu'on a situé dès le départ

en l'air au-dessus du chantier

Tout le temps de la construction

le point final était là

encore un œil qui regarde

qui se rapproche

parce que le travail avance

et qu'on va le terminer

c'est le plus grand malheur

dont j'ai entendu parler

j'en ai tremblé toute ma vie

et quoique j'ai fait pour oublier

l'œuvre allait vers son achèvement

On ne peut pas s'enivrer tous les jours

on a des responsabilités

une femme des enfants des parents

il faut remonter de la cave

plonger sa tête dans le lavoir

pour que les choses se remettent à leur place

et regarder le regard bleu profond

de la femme qui se lamente

et qui s'arrache les cheveux

les enfants n'ont que des questions à la bouche

et la mère ment

pour que la vie continue

continue mais de mourir

qu'on se crève ! qu'on se crève !

tous les jours de notre vie

se crever au travail

pour construire une mort

qui préfère les morts

se crever à l'amour

pour enfanter du temps

et le temps a choisi de mourir

se crever à l'écrire

le chanter ou le peindre

jusqu'à ce que la langue

se dérobe au langage

se crever à espérer

qu'on a vu après tout

que la face visible des choses

et qu'il y a forcément

une face cachée

mais quel visage l'occupe

ou bien c'est un désert

d'où personne ne renaît.

 

Oiseau, je connais la vie

elle ne m'a pas fait de cadeau

le soleil a tanné ma peau

mon crâne s'est pelé

mes doigts sont comme des nœuds

qui n'accrochent rien

que ce qui me reste de vie

Bien sûr moi je n'ai pas chanté

j'ai entendu bien des chansons

et toutes m'ont ravi le cœur

les populaires comme les savantes

les anciennes comme les nouvelles

celles qu'on oublie

et celles qui rythmeront longtemps

le cœur des hommes et des oiseaux

je n'ai pas chanté

et je n'ai pas aimé la vie

je n'ai pas souhaité la mort

je l'ai défiée quelquefois

j'étais très jeune

j'avais du courage

et je savais me retrouver

dans un verre

ou dans le lit d'une femme

non je n'ai pas souhaité qu'on meure

j'ai regardé la vie bien en face

elle a souvent baissé les yeux,

et elle s'est tue, cette bavarde !

chaque fois que le temps s'imposait

la vie était quelquefois une femme

et j'ai baisé la vie

quelquefois c'était un enfant

et je lui ai appris ce que je savais

 

Oiseau, je connais la vie

je sais tout de sa lumière

et j'ai parfois deviné dans son ombre

les couleurs qu'elle cache

je sais ce que savoir veut dire

ce que je sais n'a pas toute l'importance

que je voudrais qu'on accorde à ma vie

j'ai travaillé comme la plupart des hommes

j'ai travaillé comme aucun oiseau

je n'ai jamais souhaité qu'on meure

et les larmes m'ont effrayé

elles ont effrayé mon cœur plus que mon esprit

mon esprit n'a jamais eu

la place qu'il méritait

toutes les choses que j'ai vécues

j'en ai nourri mon cœur

mon esprit ne réclamait pas

il eût élevé la voix

mais avait-il de la voix ?

il est trop tard maintenant

mon cœur est gonflé

de choses sans importance

qui n'intéressent personne

mon cœur n'aura pas droit à la parole

la vie s'en écoulera

la vie retournera à la vie

et s'en sera fini de la mienne

En tout cas je ne mourrai pas de faim ni de soif !

 

Et le vieux de déboucher

la dernière bouteille

en chantant une vieille complainte

qu'il avait apprise

à ce qu'il dit, à ce qu'il dit

sur un des baleiniers de sa jeunesse

c'est une de ces chansons

qui chante bien ce qu'elle chante

tellement bien que c'est facile

de ne pas l'oublier

facile si facile

d'en nourrir le cœur

le sien ou celui d'une femme

selon que c'est le temps de travailler

ou de prendre du bon temps

du bon temps ou son temps

après le travail

en attendant le mieux possible

que ça recommence

et que ça ne chante plus

sauf pour accompagner le geste

et adoucir ce qu'il suppose

de souffrances et de désespoir.

 

Le vieux se tait brusquement

il suspend son verre un long moment

ses yeux regardent très loin devant lui

puis il dit : Terre à bâbord !

la terre c'est bien la terre

c'en est fini de cette foutue mer

la terre ça veut dire le repos

pas grand-chose à manger

parce qu'il faut bien boire

une femme un matelas

à cette époque de l'année

les fenêtres restent ouvertes

on y boit des pans de ciels

et les femmes sont les plus belles

d'étoiles amoureuses

j'aurai le vin meilleur

quand mes pieds marcheront sur la terre

cette eau entre elle et moi

elle a tout noyé

et voilà que je parle à un oiseau

et je crois qu'il me parle

mon vin était mouillé

j'en ai perdu la tête

l'oiseau était blessé

il a touché mon cœur.

 

Et la vague le porte sur le sable

la quille chuinte doucement

la vague est absorbée

l'écume se retire

et le vieux met pied à terre

L'oiseau, le pauvre oiseau blessé

qui a touché le cœur d'un homme

mais aussi sa raison

le pauvre oiseau blessé

regarde le vieil homme

traverser la plage

et disparaître

entre les pins.

 

Il vide le fond

de la dernière bouteille

puis jette la bouteille

à la mer

la bouteille est vide

il n'a rien construit rien écrit rien décidé

il ne décide toujours rien

il décide d'attendre

mais ça n'est pas là une décision

c'est bien un manque de décision

il ne sait plus

s'il faut décider

ou ne rien décider

il sait que le vieil homme

ne reviendra plus

en tout cas s'il revient

je ne serais plus là

il commençait à m'embêter

avec ces histoires vécues

et ses rêves d'enfants

ce que j'ai vécu moi

ça ne se chante pas

quant à mes rêves

un enfant n'en voudrait pas

on n'y amuse que la galerie

et les enfants n'y sont pas

ils jouent d'autres jeux

par exemple dans le cœur d'un vieil homme

qui saisit leurs petits cœurs

et qui jonglent avec eux

ce qui les amuse

ce qui les fait rire

ils ne savent pas

qu'ils ne sont que des enfants

ils le sauront bien assez tôt

et ils seront déjà très grands

peut-être vieux

et même morts

si les morts vivent bien sûr

comme l'affirment certains

ce qui n'est pas sûr

même très incertain

enfin on croit ce que l'on croit

les oiseaux parlent ou ne parlent pas

chacun fait son choix

il suffit d'écouter

et de laisser parler son cœur.

 

III

 

Il était une fois

un oiseau blessé

qui aimait le blues

qui aimait le blues

le blues ça c'est de la musique

ou alors je n'y connais rien

l'oiseau blessé soliloquait

debout sur le plat-bord

d'une barque abandonnée

par un vieil homme

qui n'avait pas encore vécu

l'essentiel de sa vie

et qui ne savait pas

qu'il ne mourrait jamais

enfin pas de la même façon

pas comme meurent les hommes

qui n'ont jamais adressé la parole

à un oiseau

l'oiseau blessé regardait

la plage déserte

les vagues s'y jouaient

de l'impatience des coquillages

et l'ombre des pins

parvenait jusqu'à elles

du moins le soleil le voulait ainsi

à cette heure de la journée

L'oiseau blessé pensait

ou ne pensait pas

le sommeil n'était pas loin

les rêves s'annonçaient

la lumière plus la chaleur

plus les embruns l'iode le sel le sable

l'ombre des pins

et l'ombre d'une femme.

 

La plage aurait été déserte

mais une femme y dormait

ce n'était pas une méduse

c'était une femme endormie

dans un lit de sable et d'écume

l'ombre des pins la couvrait

elle respirait l'odeur de la résine

et ses rêves la secouaient de temps en temps

elle y apprenait l'amour

comme toutes les femmes

soucieuses de beauté

soucieuse elle l'était

de beauté de désir et de charmes

et son rêve ciselait

une impensable vie

où renaissait son ventre

chaque fois que la mort

y visitait

les couloirs

et les chambres

Oiseau mon pauvre oiseau

cette femme n'est pas pour toi

c'est la femme d'un autre

c'est un autre que toi

qui l'aime et la remplit

toi tu n'es qu'un oiseau

et de mémoire d'homme

on n'a jamais vu un oiseau

faire l'amour à une femme

sauf dans la légende

de Monos et Una

où Monos est l'oiseau

et Una la femme

une légende n'est qu'une légende

ne vaut jamais l'histoire

l'histoire c'est autre chose

et les oiseaux n'en écrivent pas

Oiseau cette femme

est bien la plus belle des femmes

tu es un oiseau de bon goût

mais le bon goût

ce n'est pas de l'amour

c'est peut-être d'ailleurs

la meilleure manière

de se passer d'amour

on le voit communément

chez les oiseaux comme chez les hommes

tu aurais tort

si tu te trompais

en la matière

je veux dire d'amour

un homme peut bien se tromper

il n'a jamais tort

il s'excuse ou ne s'excuse pas

il fait ce qu'il veut

parce qu'il est un homme

mais un oiseau, mon pauvre oiseau

le tort que cela te ferait

et dans quelle douleur t'enfanterait

ce nouveau monde

de miroirs trompeurs

et de fausses ombres

Un reflet est toujours exact

sauf qu'il est à l'envers

un peu d'esprit

le remet à l'endroit

je t'en prie, mon pauvre oiseau

je t'en prie,

ce n'est pas le moment

de se tromper

l'endroit est agréable

le sable à la bonne température

l'ombre fraîche comme il faut

le silence n'est pas gâché

ni par la mer ni par le vent

les conditions sont réunies

toutes les conditions

sauf une

c'est que tu es un oiseau

et moi une femme

et je ne sais pas

d'amour plus inutile

que celui qu'un oiseau

destine à une femme

une femme peut bien aimer les oiseaux

ils ne s'y trompent pas

ils gazouillent volettent

nourrissent leurs petits

remplissent leurs belles

ils aiment bien

qu'une femme les aime

ils en parlent entre eux

et ils le lui rendent bien

mais pas en amour

pas de cette façon

ce ne sont pas les mêmes fleurs

ce sont des fleurs

mais pas les mêmes

Oiseau, cesse de babiller

de t'accrocher à mes tétons

comme un enfant

tu n'es pas raisonnable

si tu continues

je sors de mon rêve

je m'éveille et m'en vais

oiseau, cesse de caresser

cette peau de femme

je n'ai pas de plume

pour caresser la tienne

et puis tu es si petit

tu tiens tout entier

dans ma main

je pourrais t'étouffer

si je le voulais

si je n'avais pas un peu d'amour pour toi

un peu d'amour de femme

à peine cet amour

où des oiseaux gazouillent

où j'ai l'air d'une enfant

qui ne sait plus ce qu'elle dit

tant son esprit est troublé

et ses sens chatouillés

c'est un oiseau qui me chatouille

ce n'est pas tout à fait de l'amour

un peu quand même

enfin ce qu'un oiseau

peut donner à une femme

pas tout ce que l'amour exige

un peu de ce qu'il crée

comme une preuve que ça existe

le bonheur

 

Oiseau, mon bel oiseau blessé

qui t'a blessé !

Est-ce une autre femme ?

Je vois bien dans ton regard

le regard d'autres femmes

elles ont toutes les plus beaux yeux du monde

laquelle t'a blessé ?

laquelle t'a trompé

sur la nature de ses sentiments ?

tu es si crédule, mon beau blessé

tu crois toutes les femmes

parce que tu crois à l'amour

Les hommes aussi croient à l'amour

mais ils choisissent leurs femmes

c'est du moins ce que je crois

est-ce que tu pourrais chanter

si tu te donnais la peine de m'éveiller

Je dors si profondément

mon rêve me tient si bien

au fond de mon sommeil

rejoins-moi, mon bel oiseau

ou bien tire-moi de ce sommeil

Je veux entendre ta voix

et lécher la bouche qui s'y retrouve

Je veux te tenir tout entier dans ma main

ou te serrer entre mes cuisses chaudes

ou mes seins accueillants

ou simplement mes bras

j'ai de l'amour à en perdre haleine

réveille-moi, mon bel oiseau

d'un baiser ramène-moi

à la surface

 

— Mais enfin, dit l'autre oiseau

qui était revenu

mais enfin pourquoi ne la réveilles-tu pas ?

elle te fera l'amour

chose promise chose due

à ta place je n'hésiterais pas

à ta place je ne sais pas

elle n'a pas eu un mot pour moi.

 

— La réveiller, pour quoi faire ?

À la surface, c'est la surface,

et rien que la surface

tandis qu'elle dort

et que je ne suis pas loin

de me faire aimer.

 

— L'amour, c'est l'amour

en surface ou en profondeur

l'amour c'est de l'amour

on ne peut pas se tromper

et voilà que tu te trompes

quand ce n'est pas le moment

Son rêve t'appartient

tu es son royaume

elle sera reine si tu l'éveilles

enfin c'est comme ça que ça se passe

dans tous les pays

il n'y a pas d'amour sans reine

du moins c'est ce qu'on dit

tu connais mes voyages

ils en disent long sur toutes choses

sur l'amour aussi

et je ne saurais taire

ce que tu sais déjà

pour faire l'amour

il faut être deux

pour s'aimer aussi

mais c'est un autre problème

tu connais mes voyages

 

— Tes voyages, ton cœur, et ta raison

tu connais de l'amour

bien plus que moi

et ce que je ne connais pas

se mesure en voyages

que je n'ai pas fait

que j'aurais pu faire

si j'étais toi

Mais chacun son destin

elles se taisent quand tu parles

elles me parlent quand elles dorment

tu écoutes ton cœur

elles écoutent le mien

je tremble quand elles se taisent

elles parlent quand tu voyages

Oiseau, mon autre oiseau

nous sommes faits pour nous entendre

tes conseils sont ceux d'un ami

et mes pleurs de même

j'aime tes retenues

je redoute tes départs

mais quoiqu'il arrive

ici ou ailleurs

ton séjour est dans mon cœur

plus riche à chaque retour

plus loin à chaque voyage

toujours plus riche

toujours plus loin

ta devise tient la route

et la route c'est ta route

pas la mienne.

Je te suis gré

de t'arrêter

de temps en temps

pour me saluer

tu es aimable

c'est ta nature

moi je ne suis qu'un oiseau de malheur.

 

— Cette fois j'ai fait le tour de la terre

de déserts de sable

en déserts de glace

j'ai parcouru la terre de très haut

je crois même

m'être fait de nouveaux amis

je n'en suis pas sûr

mais mon cœur me le dit

il y a des sourires qui ne trompent pas

je me trompe quelquefois

mon âme est celle d'un voyageur

elle a d'abord le goût de l'aventure

le reste vient après

les paysages l'amour les monuments l'Histoire

après tel de ces sourires

qui me ravit le cœur

et je déraisonne facilement

dans ces moments-là

sourire au sourire

c'est la moindre des choses

qu'il trompe ou ne trompe pas

sourire c'est une réponse

c'est la seule réponse

quand il s'agit de se faire aimer

ah ! que j'aime qu'on m'aime

moi qui déteste les alcools

les artifices les mises au pas

j'aime qu'on m'aime

qu'on m'aime vraiment

ou pour de l'argent

ce n'est pas la bonne question

l'important c'est que j'aime

c'est la réponse à mes questions

et ma question c'est un voyage

au centre de la terre

ou bien autour

en l'air ou par les mers

à cheval en voiture

Oiseau blessé je te ressemble

voilà la vérité

mais tu ne veux pas cette vérité-là

et tu t'inventes un personnage

parce que tu n'es pas fier de toi

 

Ses yeux seraient ouverts

bleus comme le soleil qui les inonde

elle croirait à ton amour

et tu verrais bien

que son mensonge est celui d'une femme

mais ses yeux sont fermés

derrière il y a le sommeil

et les rêves que ton imagination recrée

faute d'avoir le même sommeil

derrière ses paupières

est-ce bien toi qu'elle aime

aime-t-elle les oiseaux d'ailleurs

voilà une question

que tu devrais poser

dans ta cervelle

à ce qui te reste de cervelle

 

Elle parlerait

à la manière des femmes

souvent pour ne rien dire

pour occuper le temps

à d'autres jeux

que les jeux de l'ennui

qu'elle redoute si fort

il te resterait le silence pour tout dire

il faudrait le chanter

pour ne rien déranger

pour ne rien éveiller

dans l'ordre de ses rêves.

 

— Tu vois bien qu'elle dort !

elle dormira toujours

je sais trop ce que je veux

et ce n'est pas assez

 

— Ah ! ce que tu m'agaces !

dit soudain l'autre oiseau

C'est toujours la même chose avec toi !

La conversation n'est plus possible

dans ces conditions

Seras-tu du prochain voyage ?

Non ? alors à la prochaine

tu aimeras une autre femme

et tu lui chanteras la même chose

elle n'écoutera pas comme d'habitude

et tu croiras ce que tu voudras.

Tu es mon ami et je t'aime

je penserai à toi tous les jours que Dieu fait

je parlerai de toi à mes nouveaux amis

des femmes sauront tout de toi

et peut-être même qu'elles t'aimeront

enfin elles penseront à toi

chaque fois que l'amour

viendra à leur manquer

elles verront dans les yeux de leur fils

le regard de celui

qu'elles auraient pu aimer

s'il n'avait été l'auteur d'un conte

à dormir debout

conté par un voyageur

qui a pris la place

de l'amant souhaité !

 

Adieu, mon faux ami

mon cheveu sur la langue

mon erreur de syntaxe

adieu ou bien à la prochaine

les voyages forment la jeunesse

je ne ferai pas de vieux os

mais au moins j'aurais vécu la vie

j'aurais connu l'amour

de toutes les couleurs

et fui à toutes jambes

les douleurs de l'enfantement

les fils des oiseaux sont tous des poètes

et leurs filles de charmantes occasions de se taire

Ne rate rien qui leur ressemble

Tu perdrais vite le goût de vivre.

 

Et d'un coup d'aile

l'autre oiseau touche l'horizon

l'horizon vert et rouge

entre ciel et mer

il y a un oiseau qui vole

pour toujours, pour toujours.

 

L'oiseau blessé soupire

il en a vu d'autres

c'est vrai

que c'est à chaque fois la même chose

la faute à qui

à personne et à tout le monde

Zut alors ! dit-il tout haut

je n'ai pas inventé la vie

personne ne me doit rien

la preuve, personne ne m'aime

sauf l'autre oiseau

qui est mon ami

quand le vent tourne

de mon côté

c'est mon ami

et c'est moi-même

c'est un peu de moi-même

qui voyage avec lui

mais un moi-même aveugle

aveugle de mémoire

pas aveugle d'amour

de l'amour j'en ai des paniers

de la mémoire mes paniers en ont

 

Zut alors ! répète l'oiseau blessé

qu'est-ce que ça veut dire

on me tourne le dos

il y a d'autres pays !

je le sais bien

que des pays existent

où je n'ai jamais mis les pieds

je le sais bien

et je m'en moque

Ici j'ai trouvé de l'amour

enfin je crois

elle me le dira bien

ma route s'arrête ici

elle me dira bien si je me trompe

l'erreur est humaine

c'est aussi un oiseau

ça peut être un caillou

une rondelle de saucisson

un camion de gravier

n'importe quoi

n'importe qui

tout le monde

a le droit à l'erreur

elle est humaine

au sens le plus large du terme

 

Zut alors ! elle a beau dormir

rêver ce qu'elle rêve

c'est elle que j'aime

on verra bien si elle m'aime

elle saura bien me le dire

elle a une bouche pour ça

pas que pour ça

elle a une bouche

Ah ! si je ne craignais de la réveiller

pas la bouche

elle tout entière

elle et tous ses rêves

elle sans moi peut-être

son sommeil est un paravent

où je dessine

c'est un carnet de bal

où j'écris mon nom

elle a les yeux fermés

et je bois de la bière

elle a les yeux ouverts

je reluque un ailleurs

peuplé de derrières de femmes

et de plumes d'oiseaux

qui y font la roue

en signe de bonheur

de l'autre côté du miroir

de l'autre côté de la femme

de son reflet en mouvement

ombre et lumière se mêlant

intimement intimement

je boirai de la bière dans un bordel

en attendant qu'elle s'éveille.

 

— Tu es un bel oiseau

dit la femme endormie

et tu chantes si bien

je vais te mettre en cage

dans une cage dorée

où j'ai enfermé mon cœur

tu chanteras pour moi

dans ma chambre dorée

les chants que tu inventes

pour toucher mon cœur

 

— Je ne suis pas inaccessible

Tu peux toucher mon sein

tout près de la cage dorée

dont j'ai fermé la porte

caché la clé dans une armoire

oublié l'armoire

je suis si près que tu me touches

tu vois bien que ce n'est pas difficile

tu vois bien que je suis à toi

la vraie cage

c'est dehors qu'elle enferme

c'est ici que je souffrirais

si je ne te savais amoureux

et si je ne l'étais moi-même.

 

Tu chantes si bien quand tu chantes

et tout est si triste

quand tu me donnes le silence

si bien quand tu chantes

et si triste, si triste

quand tu t'arrêtes de chanter

pensant à quoi pensant à qui

à l'autre oiseau

à ta jeunesse

quand tu t'arrêtes de chanter

mon cœur me torture

ma raison me fait mal

et je regarde autour de toi

autour de nous

à la fenêtre peut-être

ou bien dans ton regard

qui s'est arrêté

lui aussi

de chanter

pour quoi pour qui

je ne sais pas ce que tu penses

tu penses à moi ou à une autre

ou bien tu voyages en silence

tu t'envoles

tu rêves que tu t'envoles

je rêve avec toi

mais rêver seulement

car tu es un oiseau

et je suis une femme

un rêve de femmes

une femme endormie

dans les sables de l'été.

 

— Un rêve ! à qui le dis-tu !

je suis jaloux de ton sommeil

et je n'ai pas envie de dormir

Faire l'amour à la bonne heure !

mais il faudrait te réveiller

vieillir ensemble, eh ! pourquoi pas !

mais il faudrait te priver de sommeil

Quand tu dors

c'est si profond

et quand tu rêves

c'est si long.

 

Si j'avais des ailes

je serais un oiseau

si j'étais un oiseau

un véritable oiseau

des ailes des plumes un bec

un oiseau qui pond des œufs

mange des vers de vase

et imite si bien le chant du rossignol

si j'étais un oiseau

je tomberais amoureux d'une oiselle

mais voilà ! je suis un homme

un homme qui aime les femmes

je sais bien

qu'on peut ne pas les aimer

mais voilà je les aime

pas toutes

car il en est de laides et de mauvaises

certaines

quand elles sont bien faites

pas bêtes

et pas farouches

 

Si j'étais un oiseau

je te ferais des tours d'oiseaux

des tours en l'air

mais voilà je suis un homme

et mes tours je les fais par terre

dans un lit si c'est possible

mon sexe est un sexe d'oiseau

mais quand il aime il aime

dis-moi que je suis un homme

et que tu m'aimes comme je suis

sexe d'oiseau ou sexe d'homme

un sexe est un sexe

et un sexe qui aime

est un sexe qui bande...

 

Je pourrais te dire les choses

plus simplement

tu aimes tant la simplicité

les oiseaux sont simples

ce n'est pas simple de voler

quand on n'est pas un oiseau

ce n'est pas simple non plus

d'être un oiseau

quand on t'aime

comme je t'aime.

 

Oiseau ! Oiseau !

est-ce que je suis un oiseau

où sont mes ailes ?

j'ai bien un bec

mais après !

est-ce que les oiseaux ont un bec ?

 

quelquefois un bec

d'autres fois une bouche

c'est selon l'humeur

il fait beau ou il pleut

on ne peut pas être blanc et noir à la fois

et puis on a sa fierté

des principes des règlements des lois

On inspire le respect

ou on s'en inspire

Mais est-ce que les oiseaux ont de l'orgueil !

 

L'oiseau blessé

qui s'appelait Kateb

et qui n'était pas un oiseau

mais un poisson comme vous et moi

l'oiseau blessé la regarde s'éloigner

disparaître dans l'ombre des pins parasols.

Il eut un petit pincement au cœur

il n'avait pas ouvert la bouche

il avait seulement pensé

ce qu'il lui aurait dit

si elle lui avait adressé la parole

Elle s'en était allée

emportant avec elle la cage dorée

dont la porte battait

elle avait dit

« Zut ! j'ai oublié de fermer la porte

Ce que je suis oisive ces temps-ci ! »

Elle avait dit cela d'une voix très douce

le genre de voix

qu'aiment les oiseaux

entre la voix de femme

et le chant d'un oiseau

il y a une autre voix

écoute une autre voix

celle qu'on aime

la voix de celle qu'on aime

une voix qui pond des œufs

et qui donne le sein

une voix qui prend la plume

pendant qu'elle coiffe

qu'elle étire et qu'elle parfume

son incroyable chevelure

en forme de palme de palmier

de palmier du midi

du midi

 

Oisive, elle l'était

inutile peut-être

sauf pour l'amour

et encore !

au moment de l'amour

et seulement à ce moment.

 

Elle allait d'un pas pressé

entre les pins saignant leur sève

L'oiseau la suivit

il volait

il ne volait pas

on s'en fout

d'ailleurs les poissons ne volent pas

sauf les poissons-volants

qui sont des oiseaux.

 

Elle entra dans la maison

abandonna son peignoir sur un guéridon

il entra avec elle

d'un coup d'aile

et se posa sur le rebord d'une fenêtre

un vent léger agita ses plumes

elle disparut dans l'escalier

et il écouta le bruit de la douche

 

Tout allait bien maintenant

il avait l'esprit tranquille

de la fenêtre il pouvait voir

la nuit absorber les pins

la nuit avancer dans le jardin

vers la maison se glissant

effaçant le jet d'eau du bassin

et le bassin disparu

approchant des rosiers

qu'il avait taillés ce matin

 

Ce matin,

elle ne lui avait pas adressé la parole

Elle avait renversé son café

sur sa robe déjà mouillée

mais elle n'avait rien dit

n'avait rien laissé paraître

de sa sourde colère

Elle réapparut dix minutes plus tard

dans une autre robe

c'était la robe perlée d'une catin

c'était un vieux souvenir

entre l'adolescence

et la maturité

entre les rêves du possible

et le sommeil de la nécessité

voilà ce que c'était

 

Il lui avait souri

en pliant son journal

mais elle ne le regardait pas

 

Elle ne lui demanderait pas

où il en était

ce qu'il avait écrit cette nuit

si c'était bon

à refaire

ou à jeter.

 

Elle ne disait rien

ni d'aimable

ni de désagréable.

Elle était comme ça :

aimable, désagréable ou absente

Ce matin elle était absente

elle était capable de changer de robe

à chaque instant

et entre chaque robe

elle avait disparu

 

Demain elle sourirait

ou elle ne sourirait pas

On ne sait jamais avec elle

ce n'est pas comme le vent

quand il souffle de l'ouest

il amène la pluie

du sud la sécheresse

du nord le froid sonore

de l'est il ne souffle pas

elle n'est pas comme le vent

 

Moi je ne suis qu'un oiseau de passage

dit l'oiseau

mais quel oiseau

on le saura bientôt

mais je la connais bien

dit l'oiseau

dont le nom nous échappe pour l'instant

 

Il pouvait voir l'écume

sur la mer devenue soudain noire

présente et insondable

la mer comme un immense rocher

léché par l'écume des vagues

 

C'est vraiment chouette

d'écrire un roman

et c'est vraiment très chouette

d'en être le héros

c'est chouette et ça ne coûte rien

ou pas grand-chose

Je t'écris du haut de mes montagnes

tu sais ? celle que j'aime

où j'ai choisi de vivre

je t'écris un roman

un roman plein d'oiseaux

pour faire plaisir

à ceux qui aiment les oiseaux

j'y mets d'autres animaux

mais ce n'est pas forcément

pour les faire aimer

d'ailleurs qu'on les aime ou pas

ça ne les empêche pas

de continuer de vivre

dans la même peau

une peau de requin est une peau de requin

on aime ou on n'aime pas

ce n'est même pas une question

qu'un animal peut se poser

que dire des choses qui ne pensent pas

et de Dieu qui s'en fout !

 

Demain c'est dimanche

et je n'ai rien à fêter

je trinquerai avec le sommeil

quand il lève le coude

il ne fait pas semblant

il n'est même pas avare de son vin

c'est dire si c'est bon

de trinquer avec lui.

 

C'est dimanche une fois par semaine

dit le chien en levant la patte

contre le pied du guéridon

où elle a jeté son peignoir

ici il y a un chien

un chat

un cheval

deux poules

et un coq

il y a un canard

et une cane

un bouc

une chèvre

un râtelier avec des outils

un râtelier avec des dents

et un râtelier qui ne sert à rien

parce qu'on ne s'en sert pas

À quoi sert-il ce râtelier

c'est la question que je me pose

en secouant la porte

de la cage dorée

il ne sert à rien

il ne sert à rien

moi non plus

je ne sers à rien

je suis beau

et elle me regarde

je suis de toutes les couleurs

et elle m'aime bien comme ça

et puis je chante

elle adore ça

mon chant

elle ouvre de grands yeux

de beaux grands yeux qui m'aiment

et je chante

je chante ce qui me passe par la tête

je n'écris rien

je chante

et les notes se perdent

les mots s'en vont

quel gaspillage ces chansons !

quelle débauche de talent !

voilà ce que je me dis

mais je suis bien obligé de chanter

je suis là pour ça pas

de mon point de vue bien sûr

mais un oiseau chante

s'il ne chante pas

c'est qu'il est mort

et s'il est mort

plus rien n'existe

 

Toi, tu existes oh mon amour

tu existes bel et bien

je vois bien que tu existes

et tu vois bien que je t'aime

 

Mon amour vaut bien une cage

j'aime cette cage

parce que je t'aime

 

Un jour tu ouvriras la porte à mon insu

cachée dans l'ombre d'une fenêtre

tu attendras mon réveil

tu goûteras ma surprise

tu voudras que je parte

mais je ne partirai pas sans toi

je fermerai les yeux

je chercherai un autre rêve

et je le trouverai

il faudra bien que tu refermes la porte !

tu fermeras la porte

sur ma fausse quiétude

et tu jureras de ne plus recommencer

tu le jureras à haute voix

pour que j'en sois témoin

et tu ne m'en voudras pas

tu me demanderas de chanter

et je chanterai

tu me demanderas d'être beau

et j'inventerai de nouvelles couleurs

tu me demanderas de partir

et j'ouvrirai la porte

pour que tu la fermes !

 

Il n'y a pas que du bon

dans mon petit cœur d'oiseau

dans ma tête non plus

j'aimerais être un autre oiseau

celui qui s'en va

et ne revient pas

mais ce que j'aime

est si difficile

difficile de beauté

de femme lointaine

et si proche quand tu veux

difficile de chanter

quand ma gorge se noue

à la pensée que ma cage

est suspendue à un fil

qui n'est pas le fil d'Ariane.

 

Il y a de méchantes pensées

dans mon sac à penser

mais il vaut mieux ne pas en parler

elles pourraient entendre

et chercher à se disculper.

Fausses ombres !

 

Il était une fois

un oiseau blessé

qui cicatrisait

dans une cage dorée

une jolie femme

le faisait chanter

et quand il ne chantait pas

il se mourait d'amour pour elle

 

Quel gâchis, ces chansons !

se lamentait l'oiseau blessé

et quel dommage que le vent

ne les écrive pas

dans le sable de leurs têtes !

Quel gâchis ! Quel dommage !

et quelle pitié dans le cœur d'un oiseau !

 

Mais ce qui est le plus chouette

se dit l'oiseau

c'est son nouveau refrain

ce qui est chouette vraiment

c'est que j'écris un roman

et que personne n'en sait rien

rien personne pas même elle

un roman dont je suis le héros

un héros que j'ai fabriqué

de toutes pièces

et des pièces qui manquent

pour ne pas tout dire

et laisser entendre

 

Pour le moment

je n'ai inventé aucun autre personnage

je n'en ai pas senti la nécessité

j'ai aussi supprimé les événements

ils ne veulent pas dire grand-chose

et puis ils prendraient la place du héros

il n'en est pas question

du moins pas pour le moment

un jour peut-être

je lui trouverai une histoire

de mon invention

une histoire avec d'autres personnages

de moindre importance

et puis aussi deux ou trois choses

même quatre

un chien

un chat

un cheval

et une raquette de tennis

sans la balle

sans l'autre raquette

et sans filet

pour qu'on voie que rien n'est truqué

un chien qui lève la patte

un chat qui se prend pour un chat

un cheval pour un bidet

et le bidet pour une raquette

 

Le monde est merveilleux

quand on est romancier

et qu'on a du succès

je n'ai pas encore de succès

mais ça ne saurait tarder

à moins que je sois poète

ce qui gâcherait tout

le succès

le monde

les chiens et les chats

les chevaux les bidets les raquettes

tout serait gâché

par la poésie

c'est comme ça de nos jours

c'est la poésie qui gâche

qui gâche tout

même la fête

même la bonne humeur

une goutte de poésie

fait toujours déborder le vase

tandis qu'un torrent de roman

c'est le succès assuré

voilà ce qui est chouette

quand on écrit un roman

c'est qu'on peut dire n'importe quoi

pourvu que ça ne fasse pas

déborder un vase toujours plein à ras bord.

 

Dans ma cage dorée dorée

à l'or fin

j'écris en secret

un roman d'amour

un roman d'amour cela veut dire

que l'amour en est le sujet

et que le héros n'est pas tout seul

Pour l'instant

mille excuses

il l'est

il faudra repasser un autre jour

il se sera peut-être passé

quelque chose de nouveau

pour changer sa solitude

insupportable solitude

En tout cas la clé est sous la porte

n'hésitez pas à ouvrir

il n'y a qu'un tour

pas bien difficile

après quoi le rideau tombe

le spectacle est terminé

ce n'est plus un roman

c'est une confidence

des larmes dans les yeux

l'amertume sur la langue

un frisson sur la peau

on se bouche les oreilles

j'écris pour quoi pour qui

j'écris parce que c'est chouette

j'écris pour une chouette

un oiseau de la nuit

qui dort nu dans un grand lit

où la nuit est chouette

mais pas sinistre

 

Mais la nuit

ce n'est pas moi

pas même un morceau de mon cœur

la nuit n'est pas sinistre

moi oui la nuit

je suis sinistre

et pourtant je ne suis pas chouette

je suis un oiseau de malheur

blessé par-dessus le marché

j'ai été un chouette oiseau

une chouette avec des ailes

et de grands yeux profonds et solitaires

pour effrayer les vieillards séniles

qui aiment les petites filles

et les petits garçons

et qui ne savent plus jouer

à chat perché

à cochon vole

à trou du cul champignon tabatière

au chien errant

qui se gratte une oreille

et à la puce

qui y sommeille

 

c'est chouette aussi l'enfance

chouette les jeux

pas les torgnoles

et les évaluations d'intelligence

chouette les jeux

quel est l'arbre le plus haut de la terre

celui qui est dans mon cœur

quel est le cœur le plus gros

celui que je te destine

et quel est l'animal

qui vit si longtemps

que sa mémoire ne suffit pas

c'est toi c'est moi c'est eux

c'est nous tous dans l'éternité

non pas pour amuser les dieux

mais simplement pour leur montrer

qu'eux c'est eux

et nous c'est nous.

 

Ce ne sont pas là des jeux d'enfants

ni de vieillards séniles

ce sont des jeux d'oiseaux

un oiseau à la mémoire courte

un oiseau qui n'a jamais été enfant

un oiseau qui ne vieillira pas

un oiseau qui s'est arrêté

pour aimer

au diable les enfants et les vieillards !

et rien à Dieux, pas ça !

 

Je suis sinistre quand je m'y mets

je dois avoir du sang

de chouette dans les veines

il y a tant d'ombres dans ma tête

tant de songes ignorés

qui n'ont pas encore eu lieu

et qui me font mal

d'exister et de n'être pas

au monde que je vis

je suis sinistre, mais pas bête

j'aime ce que j'aime

à ma manière d'oiseau blessé

j'ai une tête à écrire des romans

et une queue à faire l'amour

j'ai un tas d'autres choses

dont je me sers avec soin

Mais ma tête et ma queue

sont ce que j'ai le mieux étudié

pourquoi n'est pas une bonne question

on se fiche de savoir qui est qui

comment est une question intelligente

mais où

ça c'est le mystère

c'est tout l'objet

tout le temps

et quand

voilà le moment de se taire

ou de pondre

un de ces chefs-d'œuvre

qui font le tour du monde

pour le refaire sans cesse

 

Je suis sinistre

mais je suis heureux

j'ai du sang de chouette

dans mes veines

mais aussi du sang de courlis

de merle et de bergeronnette

de mésange

de fauvette

du sang de chien

et du sang de chat

 

Je le dis au chien

il rigole

je le dis au chat

il me tourne le dos

je le dis aux oiseaux

aux mouettes par exemple

et les mouettes me disent

nous sommes l'autre oiseau

et nous te croyons sur parole

S'il n'y avait pas de ciel

on ne pourrait pas voler

s'il n'y avait pas de terre

on ne pourrait pas marcher

on ne marche pas sur l'eau

on peut faire semblant

surtout si on sait voler

mais faire semblant n'est pas faire

voler n'est pas marcher

l'eau c'est fait pour nager

et le feu pour se brûler

nous sommes l'autre oiseau

et nous aimons la vie

aussi nous n'aimons pas

qu'on nous enferme dans une cage

la liberté d'abord

l'amour après

mais pas dans une cage

dans un lit parfumé

et pas tout seul

avec celle qu'on aime

et pas trop vite

parce qu'on aime vraiment.

 

Voilà ce que dit l'autre oiseau

et il le dit d'un air important

tout en volant

au-dessus de la cage

où je me meurs d'amour.

Je le répète au chien

il rigole

je le répète au chat

il me tourne le dos

à elle je ne dirai rien

de ce que je sais

du peuple des oiseaux

je bercerai son cœur

mais sans tristesse

parce que la tristesse

ne berce rien

et surtout pas le cœur

elle ne doit rien savoir

du peuple des oiseaux

des oiseaux blessés

et de l'autre oiseau

un oiseau est un oiseau

il change de couleur de voix de pays

un oiseau en cage

ou un oiseau en liberté

un oiseau est un oiseau

voilà tout ce qu'elle sait des oiseaux

et c'est bien suffisant

c'est même quelquefois trop

elle ne me croit pas tout à fait

elle est charmée

mais elle doute

elle doute avec amour

elle doute comme un oiseau

un doute sans importance

un doute qui n'arrête rien

sinon son sourire

et ses grands beaux yeux

qui interrogent mon bec d'oiseau

mon bec qui ment

mais si bien

si naturellement

sans mensonge

rien que le verbe mentir

conjugué au présent de l'indicatif

par mon bec

qui se prend pour un sujet

et qui l'est peut-être

peut-être

c'est un bec d'oiseau le mien

un oiseau en cage

et l'autre oiseau

reviendra-t-il du pays

où meurent les oiseaux

qui ont de l'esprit

et pas seulement du cœur

Vous le saurez au prochain numéro

s'il paraît

ce qui ne paraît pas

 

Je le dis au chien au chat

à la porte des cabinets

quand elle est occupée

à faire quoi je ne sais pas

en tout cas elle s'en fout

le chien s'en fout

le chat aussi

la vie n'est pas tous les jours marrante

dans une cage avec un oiseau

qui écrit le roman de sa vie

tu le dis au chien

tu le dis au chat

le chien se tape sur les cotes

le chat se lisse les moustaches

un oiseau dans une cage

c'est une triste image de la vie

et une porte ouverte

c'est triste aussi

en fait c'est le plus triste de l'histoire

parce que la cage

tout le monde en parle

elle est fermée

elle est ouverte

on la ferme

ou on l'ouvre

tout le monde sait cela

mais une cage ouverte

déjà ouverte

qui ne se referme pas

c'est triste pour l'autre oiseau

qui d'un coup d'aile

s'en est allé

au pays où des oiseaux sont morts

de la mort naturelle

pas la bête mort

des oiseaux en cage

pas la bête mort

des oiseaux amoureux d'une femme

ici les oiseaux meurent

en battant de l'aile

et ce n'est pas bête ça

cette mort est loin d'être bête

en tout cas

dit l'autre oiseau

c'est la mort que j'ai choisie

c'est un signe d'intelligence

et c'est déjà pas mal

tandis que toi, mon pauvre oiseau

tu as choisi l'amour

pas l'amour de l'art

ou de Dieu

ou des choses simplement belles

tu as choisi une femme

comme si les oiseaux

pouvaient faire l'amour aux femmes

tu es stupide lâche ignorant

tu es la honte de notre espèce

c'est vrai que c'est une belle femme

et qu'elle inspire l'amour

chante-le une fois

à la deux tu t'envoles

et à trois tu ne reviens plus

Je dis cela parce que je suis l'autre oiseau

mais si j'étais toi je réfléchirais

avant que ça soit trop tard

mais si tard dans la nuit

que ton cri ta douleur ton désespoir

ne passeront pas au travers des barreaux

et pour quoi pour qui

pour cette fille

qui n'entend que ce qu'elle veut

et ce qu'elle veut

mon pauvre oiseau blessé

ce n'est pas un chant d'oiseau

ni même une de tes plumes

tes yeux de merlan frit

et ton bec qui a l'air d'un cornet

à pistons sans pistons

et planté à l'envers

sur ta face de poisson

d'ailleurs si elle soufflait dedans

l'erreur est pardonnable

tu en conviendras

si elle soufflait dedans

tu ferais en sorte

qu'il sorte un son de cornet

de ton abominable derrière !

 

Tiens allez hop !

je m'en vais

pour ne plus revenir

je reviendrai où ça me chantera

et dieu sait si ça me chante souvent

des femmes

des pays

des copains de campagnes

sans compter la progéniture

et les vins inoubliables

Non mais c'est vrai !

je perds un temps qui m'est compté

il s'accroît d'un côté

et décroît de l'autre

c'est-à-dire qu'un jour il s'arrêtera

et qui s'arrête avec le temps

tout

moi toi eux

les vallons les vallées

les rivières les ruisseaux

les chansons et la musique

tout

je te laisse à ton roman

et à tes amours

et c'est parti pour mille voyages

mille pays et mille femmes

c'est parti pour ne plus revenir

et d'un formidable coup d'aile

l'autre oiseau s'emporte

à l'autre bout de la terre.

 

IV

 

Un jour, beaucoup plus tard

dans un autre pays

j'ai rencontré l'autre oiseau

c'était un vieillard respectable

qui avait perdu l'usage de la vue

et qui buvait beaucoup de vin

parce qu'il avait décidé

de vivre le plus longtemps possible

il aimait la vie

et la vie le lui rendait

il ne volait plus depuis longtemps

mais il aimait regarder

les mouettes au-dessus du port

et les écouter

elles avaient tant de choses à dire

parfois un aigle étonnant

lui faisait la conversation

ou bien une colombe astucieuse

le régalait de ses charmes

 

La première fois que je vis l'autre oiseau

il était assis sur son chapeau

et se régalait d'un café-crème

il m'attendait

aussi lorsque j'arrivai sur la terrasse

il se leva et me salua

il avait retenu une chaise

avec politesse mais fermement

parce qu'il y avait ici

beaucoup d'amateurs de chaises

d'autant que leur usage était gratuit

à la condition de consommer

ce à quoi chacun s'affairait

avec beaucoup de conscience

et une chaise sous le derrière

les verres et les carafes allaient et venaient

sur des plateaux volants

qui volaient de leurs propres ailes

depuis un certain temps déjà

cet établissement n'employait

que du personnel de qualité

trié sur le volet

il y avait beaucoup de chômage en ce temps-là

et le volet avait de considérables dimensions

plus d'une fenêtre en a rougi

qui s'ouvrait à la demande

le vieux agitait son chapeau

par-dessus les têtes

— Je me suis encore assis dessus

me dit-il en souriant

c'est grotesque cette manie

de s'asseoir sur une seule chaise

et seulement après avoir enlevé son chapeau

Vous ne trouvez pas que c'est grotesque

— Je ne porte jamais de chapeau

enfin ça ne m'est jamais arrivé

— Bien sûr, une chaise vous suffit

Occupez celle-là

j'ai eu un mal fou à la conserver

j'ai dû l'arracher cent fois

des mains d'un énergumène ou d'un autre

Monsieur, quand on porte le chapeau

on a droit à deux chaises

celle-ci est pour vous

la prochaine fois que je vous recevrai

je serai moins poli

et je garderai mon chapeau sur la tête

et gare à celui qui me cherche des noises

le poids des ans ne m'a pas écrasé

je tordrai le nez des morveux

et la bouche des baveux

 

Le vieux avait dit ça pour les divers consommateurs

qui le regardaient de travers

certains avaient un chapeau sur la tête

— Ce qui, précisa le vieux en souriant,

ce qui donne droit à deux chaises

en cas de politesse et seulement dans ce cas

— Je comprends mieux maintenant, dis-je

— Vous avez pourtant l'air de ne pas comprendre !

Mais peu importe

ce qui se passe dans votre tête

ce qui occupe la mienne

est bien plus important

de mon point de vue bien sûr

Moi aussi j'ai écrit des romans

et je sais ce que ça vaut

Ah ! monsieur, un chant d'oiseau !

vous ne savez pas ce que c'est

et vous ne le saurez jamais

c'est pour ça que vous écrivez des romans

et que j'ai cessé d'en écrire

Que diriez-vous d'un verre de vin ?

c'est vous qui payez bien sûr

Il est rare que je paye ce qu'on m'offre

de si bon cœur.

Le service est impeccable

et le vin inoubliable

enfin

si j'ai bonne mémoire

et ça, monsieur, je ne peux vous le garantir

mon cerveau est vieux

si vieux que mon crâne

pourrait en contenir cent comme celui-là

et ma mémoire n'a plus la place

elle a oublié beaucoup de choses

elle a changé des noms des lieux

les époques se mélangent

c'est un vieux cerveau

qui ne s'affole plus

quand ça coince

il préfère le sommeil au miroir

 

Mais je vous ennuie sans doute

avec mes histoires de vieillard

je ne veux pas dire par là

que je vais vous raconter des histoires de jeune homme

je n'en connais plus

et si je prétendais le contraire

je mentirais

êtes-vous venu me voir

pour entendre des mensonges ?

vous avez parcouru

un si long chemin

ce serait dommage

l'autre bout du monde

ce n'est pas la porte à côté

je le sais

j'en viens

mais c'est ici qu'on vient mourir

quand on est un autre oiseau

il ne faut pas se raconter des histoires

les vieux n'ont pas grand-chose à dire

sinon seraient-ils vieux

auraient-ils vécu si longtemps

s'ils avaient quelque chose

d'important à dire

les vieux nous ressemblent

ils sont simplement plus âgés

l'usure a fait son œuvre

plus que le temps

oui, plus que le temps

si j'avais su ce que je suis

avec le temps

tout le temps

ce qui était possible

mais qui n'en a pas voulu

et pourquoi ?

c'est bon d'être un oiseau

mieux que quoi que ce soit d'autre

je n'aurais pas voulu

être un cheval ou un homme

un arbre ou un ballon de football

j'étais oiseau

et cela me convenait

je savais que c'était important

mais je ne savais pas

que le temps n'y peut rien

que c'est une question d'attente

et qu'en attendant

mon dieu pourquoi pas

en attendant

chanter voler aimer visiter charmer

conjuguer tous les verbes

à tous les temps à tous les modes

et mettre un nom

sur chaque visage

la mémoire est fille de l'attente

ce n'était pas le bon objet

mais c'était quoi le bon objet

l'amour ou la mémoire ?

ni l'un ni l'autre

ni dieu ni diable !

 

Le temps n'est pas une horloge

pas une mécanique

l'horloge imite le temps

mais c'est une marionnette

l'âme est cachée

quand elle existe

et ce n'est pas toujours le cas

 

Je vous ennuie

ne secouez pas comme ça la tête

bêtement pour dire le contraire

je vous ennuie

depuis un certain temps

combien de temps

je n'en sais rien

j'ennuie tout le monde

tout le monde s'ennuie

chaque fois que j'ouvre la bouche

c'est que je ne chante plus

je ne sais plus mon solfège

je l'ai oublié

ça arrive même au plus malin

et quand ce n'est pas le solfège

c'est une corde vocale

ou un poumon

ou le mal aux dents à la tête aux pieds

quelque chose n'importe quoi

qui vous empêche de chanter

ou de chanter avec talent

alors forcément l'ennuie ça pèse

ça appuie sur la détente

et le sommeil est le meilleur refuge

on garde les yeux ouverts

pour ne rien laisser paraître

de son ennui

mais en dedans ça dort bel et bien

rien ne bouge

c'est le calme plat

on a tombé toute la voile

et mis en panne sur l'horizon

 

Enfin les choses sont ce qu'elles sont

moi je ne peux rien changer

d'ailleurs c'est moi qui change

et ça n'inquiète que moi

continuez de dormir, jeune homme

et de ne rien laisser paraître

il faut tromper le monde

si l'on veut vivre longtemps

mais attention

tromper n'est pas vivre

 

Il était une fois

une belle cicatrice

dans la chair d'un oiseau

une cicatrice inexplicable

une question sans réponse

ce qui explique bien des choses

l'oiseau blessé chantait

des chansons de son crû

La porte était ouverte

il aurait pu partir

mais il ne le fit pas

il chanterait jusqu'à la mort

ou du moins tant que la vie

inspirerait son cœur

et la vie était chargée

d'êtres de choses et d'histoires

où son cœur se retrouvait

c'était un oiseau

qui aimait le blues

et elle l'écoutait sans trop y croire

elle disait quelquefois

— Oiseau, tu m'aimes, je le sais

pour chanter de cette manière

il faut bien que tu m'aimes

je reconnais l'amour de loin

je ne suis pas femme pour rien

mais ton amour m'amuse

je ne peux pas y croire

tu voudrais que je crois

ce qu'il te plaît de croire

je ne peux pas je ne peux pas

tu es un bel oiseau charmeur

et je te permets de te poser sur mon sein

mais rien de plus

ne tente rien de plus

c'est ainsi que je veux commencer

parce que je n'y crois pas

je ne peux pas y croire

mais tu chantes si bien

difficile de croire

que tu pourrais mentir

tu ne sais pas mentir

tu ne sais pas aimer non plus

tu m'aimes et je le sais

je reconnais l'amour

c'est un autre chant

une autre voix

et tu l'imites si bien

et c'est déjà fini

Retourne dans ta cage

tu ne comprendrais pas

retourne d'où tu viens

si c'est possible

la porte est ouverte

ne me regarde pas

cesse de chanter maintenant

je vais aimer

aimer comme je peux

aimer de tout mon cœur

et de toute mon âme

qui ?

je ne sais pas

un autre oiseau peut-être

un oiseau de passage

un bel oiseau

qui me fera un enfant

si je le veux

ou qui ne m'en fera pas

si je le lui demande

 

— C'est ainsi que ça s'est passé

dit le vieux

je l'ai baisée toute la nuit

au matin elle voulait m'épouser

ce que je fais je le fais bien

et voilà le résultat

elle s'était mis dans la tête

des choses qui n'étaient pas dans la mienne

moi je n'ai jamais demandé à personne

de faire ce qui me plaît

ce que je demande

on me le donne ou pas

je voyageais beaucoup à cette époque-là

et j'ai beaucoup reçu

j'ai remercié

ou je me suis révolté

mais je n'ai jamais proposé à quelqu'un

de m'épouser après une nuit

d'amour dans une chambre

au bord de la mer avec

un oiseau en cage qui

n'arrêtait pas de piailler

et de me casser les oreilles

ce que je fais je le fais bien

un point c'est tout

il y a eu des larmes des cris des plaintes

j'avais des ailes

je m'en suis servi

et d'un coup d'aile

j'ai touché l'horizon

et le soleil se levait à peine

je n'avais pas dormi de la nuit

et pour cause !

je rencontrai une mouette

qui m'indiqua la terre la plus proche

et là je dormis

dix jours et dix nuits

dans les bras d'une femme

qui faisait payer

tout ce qu'elle offrait

Au bout de dix jours

je payai ce que je devais

je lui fis l'amour avant de partir

et d'un coup d'aile

je touchai l'horizon

il n'y avait pas un chat

et comme je déteste la solitude

je partis à la rencontre

de la mouette qui jamais

ne se mit dans la tête

d'épouser mézigue

nous eûmes treize enfants

et nous les mangeâmes

pour fêter nos vingt ans

de vie commune

après quoi je la quittai

vieille mais heureuse

d'avoir vécu ce qu'elle avait vécu

 

Une autre fois

je rencontrai un Chinois

qui vivait de commerce

et de vol

je l'épousai par une nuit folle

pas par amour

par intérêt

on jasa

mais je n'en fis pas cas

je l'empoisonnai au bout de six mois

de vie commune et régulière

et je partis avec la caisse

je ne lui avais pas fait d'enfant

lui non plus ne m'en fit pas

il était mort

on était quitte

et j'étais riche

 

J'ouvris une boutique de souvenirs

à bord d'un navire qui croisait

au large de l'Afrique

le navire fit naufrage

mon commerce avec lui

et je dus épouser un autre Chinois

pour redorer mon blason

il mourut trois mois plus tard

de mort naturelle

comme c'était un escroc

un voleur un assassin

il ne me laissa que des dettes

et je me jurai

de ne plus épouser désormais

des Chinois porte-malheur

Je renonçais d'ailleurs carrément

à épouser des hommes

c'est contre nature

ça porte malheur

et ce n'est pas moral

en plus c'est dégueulasse

 

Je fis donc la connaissance

d'une charmante fillette de treize ans

et comme je n'avais pas l'expérience

qu'il faut

je confondis le mariage avec le viol

et on m'envoya en prison

où je devins

une femme

C'est une sale période de ma vie

aussi je n'en dirai rien de plus.

 

Quand je fus libre de nouveau

je redevins un autre oiseau

et je violai trois fillettes de treize ans

mais en connaissance de cause

je violai aussi un gendarme

un juge

et un greffier qui était une femme

et puis je n'eus plus soif de viols

j'avais payé ma dette à la société

et la société m'avait rendu la monnaie

D'un coup d'aile

je touchai l'horizon.

 

Le soleil se couchait

je n'avais plus le même âge

j'avais beaucoup violé

aussi les avances d'une mouette

ne me firent aucun effet

elle me demanda si j'étais normal

et je lui expliquai mon récent passé

de violeur de fillettes

comme elle comprenait

tout ce que je lui disais

et que ses beaux yeux de mouette

avaient la couleur du vent

je lui demandai

de rester avec moi

— Un jour, lui dis-je

le passé sera le passé

demain peut-être

— Demain dans doute

dit-elle en imitant le cri de la mouette

et le lendemain

je n'y allai pas de main-morte

je lui fis l'amour

je lui fis plaisir

je lui fis un enfant

qu'on se promit de dévorer

à la première occasion

c'est en suçant les derniers os

qu'il me vint une idée

— Mouette mon amour lui dis-je

maintenant que je suis redevenu moi-même

maintenant que tu es l'objet unique de mon amour

maintenant que je sais

que tes enfants sont les meilleurs du monde

la preuve

il ne reste plus rien de celui-ci

maintenant ma mouette mon amour

il me vient une idée

qui ne vaut rien sans toi

Veux-tu m'épouser ?

 

Oui, elle voulait

en fait elle n'attendait que ça

elle adorait les enfants

et le premier était très bon

les suivants seraient meilleurs

elle les aimerait mieux

— Nous aurons une vigne

roucoulais-je

il faut boire pour bien manger

et manger pour bien boire

nous ne manquerons de rien

et s'il m'arrive de violer

une fillette de treize ans

nous la ferons fricasser

dans de l'huile et de l'oignon

avec une bouteille de vin

pour attendrir sa chair tétanisée

s'il m'arrive un Chinois

un juge ou un gendarme

on en fera des outres

où vieillira notre vin

et nos amours

je ne serai jamais plus une femme

il faudrait pour cela

que tu deviennes un homme

et ce n'est pas demain la veille

 

Voilà ce que je lui ai dit

et j'ai tenu parole

Elle n'a jamais manqué de rien

et surtout pas d'enfants

enfin jusqu'au jour

où une porte s'est refermée brusquement

sur mes testicules

c'est à partir de ce moment

que je me suis mis à vieillir

elle aussi vieillissait

on se nourrirait d'autre chose

il nous restait la vigne

mais le cœur n'y était plus

et nous bûmes de la vinasse

 

Aujourd'hui la vieille est si vieille

qu'on pourrait s'asseoir dessus

la confondre avec une souche desséchée

pisser dessus

et gratter la terre

à ses pieds immobiles

elle ne marche plus

elle ne voit plus

elle mange du papier

elle attend que la mort

frappe à sa porte

elle prie dieu et tout le saint-frusquin

la vieille

c'est cette branche morte

pas la peine de lui parler

elle n'entend rien

pas la peine de la toucher

elle donne des boutons

la vieille

c'est cette pierre sans forme

cette borne qui n'arrête rien

 

Moi je suis l'autre oiseau

j'ai choisi la liberté

j'étais libre de choisir

et j'ai choisi de choisir

d'autres n'avaient pas le choix

leur cœur était le plus fort

pas de raison de regretter

ce qui est fait est fait

 

Ici c'est le pays

où les oiseaux viennent mourir

les oiseaux sont libres

et c'est ici que tout s'arrête

ça s'arrête et ça ne finit pas

ça n'est ni triste ni à mourir

c'est un pays

à l'autre bout du monde

 

les vieilles y sont vieilles

et les vieux ne sont plus

que l'ombre d'eux-mêmes

 

On a mangé tous les enfants

parce qu'on les a aimés sans raison

on a brûlé nos cervelles d'oiseau

parce que le cœur n'y était pas

 

Parfois si le vent se lève

s'il vient de l'autre bout du monde

s'il vient vite

et s'il vient en silence

la chanson de l'oiseau blessé

nous empêche de vieillir

nous aussi on aurait pu aimer

nous avions de la voix

et les mots ne nous manquaient pas

mais ce qui est fait est fait

le vent nous rappelle quelque chose

quelque chose de lointain

quelque chose qu'on n'a pas choisi

et qui n'est pas mort

qui revient maintenant

parce que c'est le seul souvenir

et ce n'est pas le notre.

 

— C'est triste triste vraiment triste

dit l'oiseau blessé en sanglotant

je n'ai jamais entendu rien de plus triste

 

Il avait regagné sa cage

ce qui n'était pas difficile

puisque la porte était toujours ouverte

Il jeta un vague regard

sur sa table de travail

le stylo le tabac un cendrier

la tasse de café

vide

la cuillère

et sa vision grand angle

un autre stylo pour les corrections

et un stylo qui ne marche plus

Il ouvrit le tiroir

des morceaux de sucre

les pages d'un manuscrit

un vieux briquet

L'oiseau blessé était si triste

Il regarde le lit

les draps étaient défaits

elle avait négligemment jeté

son peignoir sur un guéridon

elle était nue dans le jardin

de la fenêtre il pouvait la voir

tourner autour du bassin

et y faire jouer l'eau

du bout des doigts

en passant

elle était toujours plus belle

impudique et solitaire

elle attendait de l'amour

quelque chose qui lui ressemble

elle voulait un reflet

pas une ombre

il lui fallait un miroir

pas un feu d'artifice

 

Un jour elle deviendrait folle

et il se demanderait pourquoi

il alluma une cigarette

et il l'observa longtemps

elle avait croisé ses bras sur sa poitrine

et frottait ses épaules dans ses mains

la fraîcheur de la nuit

la rendrait malade, c'est sûr.

Plus tard, elle dit :

— Et si je t'aimais après tout.

— Si tu m'aimais vraiment ?

— Oui.

— Il faudra que ça continue.

— Ou que ça cesse un jour.

— Pas si tu sais m'aimer.

— Et faire des enfants ?

— Si tu le veux.

— Je ne le veux pas.

— Nous n'en ferons point.

— Tu le veux, toi ?

— T'aimer ?

— Non, ne pas m'aimer.

— Tu sais bien que je t'aime.

— Ce doit être drôle

d'aimer un oiseau comme toi.

— C'est drôle et passionnant.

— Je ne crois pas que ce soit passionnant.

— Alors c'est simplement drôle.

— Drôle non plus.

— Je t'assure que ce n'est pas triste.

— Tu te vantes

mon bel oiseau !

— J'essaie d'être drôle.

— Tu veux te faire aimer ?

— De toi, oui.

— De moi seulement ?

— Il n'y a pas d'autres femmes.

— Il y en a d'autres.

— Pas pour moi.

— Pour toi aussi

comme les autres.

— Mais c'est toi que j'aime.

— Ce n'est pas toi que j'aime.

— Je ne veux pas le savoir.

— Je ne le dirai pas.

— Non tu ne diras rien.

— Sauf que je pourrais t'aimer.

— Si ça t'amuse ?

— Par exemple, oui

j'aime qu'on m'amuse.

— Tu es cruelle.

— Tu m'aimes comme je suis.

— Je t'aime un point c'est tout.

— Tu m'aimes tout entière ?

— Comme tu es.

— Mais pas cruelle.

— Même cruelle.

— Tu mens.

Ma cruauté ne te va pas.

— Elle m'irait si tu m'aimais.

— Alors je t'aime.

Mais comment te le dire ?

Dans le grand lit parfumé ?

— C'est une manière de le dire.

— Je ne trouve pas les mots.

— Alors faisons l'amour.

— Non, pas l'amour.

— Parlons, si tu le veux.

— Ce n'est pas comme cela

que tu veux m'aimer ?

— Avec des mots !

— Quel cri de terreur !

Il faut bien que l'on parle.

Tu ne vas pas me violer.

— Quelle idée !

— Sait-on ce qui se cache

dans ta cervelle d'oiseau blessé.

Parce que tu es blessé mon bel oiseau

et tu me fais peur.

— Je ne suis qu'un oiseau.

— Blessé, mon bel oiseau.

Qui t'a meurtri ?

Une femme ?

— Pas une femme.

— Une femme-oiseau

ou un oiseau-femme.

— Personne ne m'a blessé.

— Tu ne veux rien dire.

— Je voudrais que tu m'aimes.

— Pourquoi pas !

Qu'est-ce que je risque ?

Un mal au cœur

si rien ne se passe ?

Un mal au ventre

si ça se passe mal ?

— Tu veux me faire souffrir.

— Non, je m'interroge.

Je suis blessée moi aussi.

Je n'ai pas sommeil

et j'aime ta conversation.

— Je te parle d'amour.

— Et tu en parles bien.

— Mais tu ne m'aimes pas.

— Je pourrais essayer.

— Et tu ne m'aimes toujours pas.

— On a toute la nuit.

— On a toute la vie.

— La vie aussi bien sûr.

La tienne et la mienne

mon bel oiseau blessé.

Tu m'attendras ?

— J'ai attendu longtemps

— Alors tu ne m'attendras pas.

— Je t'attendrais.

— Tu chantes si bien.

— Je dis la vérité.

— Pas toute.

— Ce n'est pas mentir.

— Non mais c'est ne pas dire la vérité.

— Je fais ce que je peux.

— Tout est bien comme tu fais.

— Je fais bien l'amour aussi.

— Je le saurais.

— Ou tu ne le sauras pas.

— Je le saurai cette nuit.

J'ai décidé de t'aimer.

— Tu ne décides rien.

— C'est vrai.

— Tu ne m'aimeras pas.

— Je te ferai l'amour.

— Je te le ferai moi aussi.

— Et tu m'aimeras ?

— Pas toi ?

— Je ne sais plus.

— Tu devrais le savoir.

C'est écrit dans le cœur.

Ouvre tes yeux et lit.

— Je ferme les yeux

pour ne pas lire

j'ai un cœur

et beaucoup d'amour

et je veux essayer

pourquoi pas un oiseau ?

— Pourquoi pas une femme ?

— Et pourquoi pas cette nuit ?

— Si tu le veux.

— Oui, si je le veux.

 

Pendant ce temps

l'autre oiseau écrivait des lettres

et l'oiseau blessé

en nourrissait son désespoir

Une femme lui avait donné un enfant

et il l'avait mangé

une autre lui avait refilé une sale maladie

qui l'avait empêché de manger les enfants

pendant pas mal de temps

mais il avait guéri

grâce aux soins d'un sorcier africain

qui s'y connaissait

en maladie de femme

et d'homme

il y avait beaucoup de femmes

dans ses lettres

et beaucoup lui donnaient des enfants

qu'il s'empressait de dévorer

certains avaient le goût du miel du Haut-Atlas

d'autres celui du rhum des Antilles

il y en avait

qui étaient couverts d'écailles

comme les poissons

ou certains dinosaures

il n'y a plus beaucoup de dinosaures

même dans les pays

les plus lointains

mais l'autre oiseau

en avait approché

et il parlait de son cœur

qui battait la chamade

de ses plumes qui frémissaient

et de l'eau de vie

qui bouillonnait dans ses veines

 

Sur un champ de bataille

en Asie ou en Afrique

ou bien en Australie

en Amérique

il avait soigné des cadavres de soldats

et négligé les blessés

tant son cœur

battait la chamade

les morts étaient moins menaçants

ils ne bougeaient pas

ou à peine

ils souriaient

ils sentaient mauvais

mais ne criaient pas

Sous le feu

qui pleuvait

il soigna des cadavres

et les blessés hurlaient de douleur

ils disaient « C'est une erreur !

cet oiseau est un fou ! »

et l'autre oiseau

se prit pour un fossoyeur

et il ensevelit tous les blessés

et il ressuscita les morts.

Il n'y avait pas de miracle

les oiseaux ne font pas des miracles

ils se trompent

quand ils perdent la tête

et ainsi les morts

ne sont jamais tout à fait morts.

 

Les vivants non plus

ne sont jamais tout à fait vivants

ils meurent de temps en temps

ou à petit feu

ça dépend du caractère

ça dépend de l'âge

et de l'expérience vécue

ça dépend aussi du rang social

de la fortune et du mariage

ça doit dépendre

d'un tas de choses

qui nous échappent

en tout cas

on meurt de temps en temps

d'amour ou d'autre chose

de peur par exemple

ou bien la mort est un petit feu

qui brûle

qui ne devient pas grand

mais qui brûle

brûle à la mesure de la vie

à la mesure du temps qui est compté

jusqu'à qu'il ne reste plus rien à brûler

ou brûler autre chose

à portée de la main de feu

un lit une fenêtre une âme

un enfant une femme

un frère

un autre oiseau

 

Je ne veux pas mourir comme ça

dit l'autre oiseau

en secouant ses plumes

mourir de temps en temps

ne me dérange pas

j'ai aimé beaucoup de femmes

dévoré pas mal d'enfants

et j'ai soigné des milliers de cadavres

et enterré le maximum de blessés

j'ai beaucoup voyagé

le plus loin possible

et le plus longtemps possible

Tout cela je l'ai fait

pour ne pas mourir à petit feu

pour ne pas entretenir le feu

qui sommeille dans ma tête

Mourir de temps en temps

et mourir une bonne fois pour toutes

c'est ce que j'ai choisi

 

J'ai choisi des ciels d'orages

des ciels de braises

ou de vents inépuisables

des ciels où la mer calme

trempe ses doigts de sirène

des ciels où la forêt

donne des coups de pieds aux nuages

d'un coup d'aile

le ciel change

et son vaste pied s'accommode

de tous les paysages

d'un coup de bec

l'air siffleur

secoue des léthargies matinales

d'un coup d'œil

jeter du vent et de la poussière

au désert à la mer à la montagne

d'un coup de vent

changer de pays

et les aimer tous

d'un coup de pied

chasser les idées noires

les idées fixes

les idées à bon marché

et celles qui coûtent trop cher

j'ai choisi des ciels d'orages

des ciels de braises

ou des vents inépuisables

des ciels où les avions

sont des oiseaux comme les autres

j'ai choisi de voler

au vent

à la folie

et de mourir

comme il me plaît

de faire l'avion

si ça me plaît

ou l'oiseau

si ça me chante

ou bien une feuille d'automne

pour écrire des lettres d'automne

des graines

pour jouer au printemps

jouer le jeu de l'hiver

les lumières de l'été

jouer la pluie le vent le calme plat

le soleil la lune les astres

jouer avec dieu avec les hommes

jouer avec la science la poésie les arts

jouer avec les joueurs

jouer tout seul

jouer c'est voler

voler haut

voler bas

sous un parasol

ou sous un parapluie

avec des lunettes de soleil

ou des lentilles de contact

un ballon ovale

un ballon rond

pas de ballon

pas de filet

pas d'arbitre

d'autres oiseaux

et un oiseau blessé

qui se lamente

qui meurt à petit feu

l'oiseau blessé mon frère

 

C'est pénible

ce chant désespéré

ça me coupe les ailes

ça me donne soif

ça ne m'inspire rien de bon

j'ai envie de partir

d'un coup d'aile l'horizon

puis des pays lointains

de l'autre côté de la terre

peut-être même sur d'autres planètes

avec d'autres livres

et une pensée renouvelée

une pensée fraîche

entre une branche de cresson sauvage

et une patte de grenouille

les rames des grands hêtres

au-dessus de la tête

et des clochettes

au nom de bruyère de myrtille de muguet

une langue bien pendue

et une pensée bien fraîche

avoir sommeil et rêver

dans le lit de la rivière

qui m'a donné le jour

rêvasser et tuer

le temps

aux racines que l'onde abreuve

à la terre qui s'en va

plus bas

aux poissons qui nourrissent les feuilles

et aux oiseaux

qui les ramassent.

 

Tu es triste triste

mon pauvre oiseau blessé

et je m'en veux

de ne rien tenter

contre la tristesse

qui t'emporte

tu es triste triste

et je ne peux rien

faire

 

des galipettes pour te faire sourire ?

un pied de nez à la tristesse ?

ouvrir la bouche toute grande

et avaler des mouches

fermer la bouche

et secouer la tête

et étonner la petite fille

qui secoue la tête à son tour

mais il n'y a pas de mouche dedans

pour crier de terreur

elle a simplement secoué

sa chevelure

et tout de suite je l'ai aimée

tout de suite j'ai aimé la féminité

et je lui ai montré les mouches

dans ma bouche

elle m'a traité de tricheur

de tête vide

elle m'a giflé

elle a craché sur mon nez

m'a griffé les oreilles

et tout de suite je me suis dit

que j'en aimerais d'autres

plus tard

quand je serais grand

que tout en moi serait plus grand

deux fois

trois fois plus grand

grand à faire peur aux petites filles

et peut-être même aux petits garçons

je ne suis pas très bien fixé

je ne suis pas parfait

moi aussi j'ai un grain

pas de folie

un grain de beauté

une beauté de femme

et son amour

son pays

ses forêts ses lacs

sa flore sa faune

une femme qu'on visite

repas compris

pension complète

avec chauffeur

et une casquette sur la tête du chauffeur

On va où on veut

dans la grosse voiture grise

elle freine mal

mais son klaxon est si beau

Pon pon

fait-il dans les virages

sur les routes des campagnes

qu'on n'habite plus

 

Je ne suis pas parfait

mais je ne suis pas triste

je m'amuse d'un rien

un rien me fait du bien

une grosse voiture qui claironne

et une grosse dame qui se fait dessus

le pied puant d'un gendarme

ou le derrière moite d'un juge

un rien

te dis-je

un rien m'amuse

mais toi rien ne t'amuse

et tu n'es pas parfait

c'est notre point commun

et puis nous sommes des oiseaux

bec de gaz

patte d'oie

aileron

et cochon vole

nous sommes des oiseaux

à la fête

à la page

et pour le pire et le meilleur

tristes oiseaux

l'un qui rit

l'autre qui pleure

l'un qui s'en va

l'autre qui reste

l'un qui revient

et l'autre qui ne part pas

nous sommes de sacrés oiseaux

on a bien mérité de la patrie

des oiseaux

bien mérité

c'est beaucoup dire

mais c'est bien parlé

 

Quand est-ce qu'on va mourir ?

pas jamais

rien n'existe à jamais

quand est-ce qu'on va mourir

qui le premier

qui le dernier

et de quelle manière

par quel bout

elle commence

et quand c'est commencé

on ne l'arrête plus

quand est-ce qu'on va mourir

je ne demande rien

pour moi-même

je demande pour l'un

et pour l'autre

quand est-ce qu'on va mourir

si je le savais

je ne le dirais pas

mais je ne sais rien du tout

c'est dommage

quand est-ce qu'on va mourir

quand est-ce

que ça cesse

est-ce que ça cesse

et si ça continue

est-ce que c'est la même chose

et si c'est différent

est-ce que c'est pire

est-ce que c'est mieux

est-ce que c'est la même chose

à quel prix

à quel prix cette chose

cette réponse de normand

quand est-ce qu'on va mourir

à qui tu parles ?

quelqu'un t'écoute-t-il ?

un autre que toi-même ?

quand est-ce qu'on va mourir

je ne veux rien savoir

mais je pose la question

pour ne pas avoir l'air bête

de ceux qui ne la posent pas

je ne veux pas avoir l'air bête

ni fier ni supérieur

je voudrais qu'on lise dans mes yeux

et que ça en impose

d'estime

de respect

non d'amitié

d'amour

nom d'un caca d'oiseau

de plume pour écrire

et de sel sur la queue

quand est-ce qu'on va mourir

jamais

demain

jamais

plus tard

jamais

dans un siècle

jamais

dans mille ans

jamais

si dieu le veut

dieu fera ce qu'il voudra

il fera caca comme les oiseaux

ou comme les hommes

il fera

ce qui lui chante

qu'est-ce qui lui chante

et ça lui chante quoi ?

on n'en sait rien

dieu est dieu

il n'écrit pas

avec une plume d'oiseau

à quoi servirait le feu ?

il ne fait pas caca

comme un oiseau

à quoi serviraient les oiseaux ?

il n'a pas de queue

mais à quoi sert le sel ?

 

Il ne faut pas se poser

ces vilaines questions

c'est vilain pour l'esprit

pour le cœur

et puis ce n'est pas correct

il y a des enfants

qui pensent à jouer

des vieillards

qui ne pensent à rien

des dames

qui pourraient être choquées

et des messieurs

qui aiment les demoiselles

et des demoiselles

qui aiment qu'on les aime

non vraiment ce n'est pas correct

de poser ces vilaines questions

qu'on se les pose dans sa tête

personne n'en sait rien

sauf ceux qui pensent

à la place des autres

mais cela ne mérite pas le respect

Tu devras donc te passer

à l'avenir

de poser comme ça

en public

des questions qui ne concernent

que ta conscience

d'oiseau blessé.

 

ta conscience, mon pauvre oiseau,

ta conscience

il y a vingt ans

c'était l'adolescence

et sur ta route

des femmes regardaient

croître leur féminité

des femmes

à la queue de cheval

ou à la crinière noire

comme la nuit

de ton adolescence

des femmes blanches et noires

et des jours et des nuits

c'était l'adolescence

et sur ta route

tu croisais celles

qui revenaient

elles avaient le regard triste

elles étaient silencieuses

le soleil brillait pour elles aussi

mais la nuit les absorbait

et ce n'était pas un rêve

en tout cas pas le tien

toi tu rêvais plutôt

à des pays sauvages

où les femmes sont nues

et les hommes guerriers

mais sur ta route

les femmes nues avaient le regard triste

et les hommes se battaient pour elles

sur ta route

il y avait des enfants

qui n'étaient pas les tiens

tu n'étais plus un enfant

tu aimais les femmes

tant mieux dit ton père

c'était il y a vingt ans

tu volais de tes propres ailes

soucieux de repeuplement

certes

parce que tu avais le goût de la justification

(il ne t'a pas quitté

mais aujourd'hui tu t'en fous)

il y avait la plus belle d'entre elles

jamais nue mais amoureuse

et curieuse de mécanique

ses mains fouillaient dans ton crâne

elle avait de beaux cheveux

et toute sa chair à son cou

la plus belle d'entre elles

ne s'est jamais déshabillée

tant mieux dit ton père

tant mieux

et ton mât se dressait

dans une mer de solitude

« Embarquez sur le pont du Bonavir ! »

 

Sur ta route d'adolescent

d'enfance inachevée

d'homme foutu d'avance

sur la route il y avait

des forêts

où l'âme est un fruit

que lèchent des oiseaux barbares

il y avait des oiseaux

des bons et des mauvais

des oiseaux qui volaient

des oiseaux qui mentaient

tant mieux, dit ton père

tant mieux s'il y a des oiseaux

et un ciel pour voler

si je mens je vais au diable

mon petit doigt le dit à mon oreille

je crois tout ce qu'on me dit

à propos d'oiseaux et de femmes

tes voiles se gonflaient

vers des îles désertes

 

il y avait aussi le bon vent

au son d'écaille

contre la mer

une poitrine à la chair de poule

les yeux fermés

le ventre dur comme une pierre

ses lèvres sont des dents

qu'elle enfonce dans mon âme

son regard un couteau

son âme une gitane

tant mieux dit son père

tant mieux

les questions sont de bonnes questions

les réponses de mauvaises réponses

on aurait mieux fait de se taire

on aurait mieux fait

mais on n'a rien fait

et ta poupe poupait

sa croupe croupait

la mer était calme

les poissons heureux

qu'est-ce qu'on aurait mieux fait de faire ?

on ne s'en souvient pas

on s'aime

et on godille.

 

est-ce qu'on fait des enfants ?

est-ce qu'on fait les marioles ?

ce n'est pas la même femme

ce n'est pas le même amour

on godille on rame on s'éloigne

du rivage.

des paquets de mer

nous montent au cerveau

des couronnes d'algues nous encercueillent

qu'est-ce qu'on fait au juste

à part la conquête de l'horizon

et du soleil

qu'est-ce qu'on fait

me demandes-tu

je ne sais pas

je n'ai pas fait pour faire

j'ai fait pour rien

j'ai fait comme ça

avec toi

avec une autre

tout seul

avec la mer

avec les oiseaux

les rochers les poissons les orages

j'ai fait comme j'ai pu

ce que j'ai pu

j'ai fait ce que ma tête m'inspirait

ce qui était bon pour moi

pour toi pour nous pour eux

j'ai fait l'amour à une putain

elle avait l'odeur de la marée

des attitudes de sable

et la couleur du vent

elle avait un charme de barque

des sensations d'écume

et des tristesses d'oiseaux de passage

elle avait l'esprit ailleurs

une robe perlée

et de longues mains sommeillantes

qui caressaient des rêves

de vagues déferlantes

mon ventre y calculait

d'incroyables voyages.

 

Sur ma route

j'ai croisé d'autres routes

des routes en forme de lacet

des routes en forme de semelle

des routes qui se faufilaient

d'autres qui divergeaient

certaines enjambaient

ma route les croisait

ma route c'est ma route

et les montagnes sont les tiennes.

 

V

 

Il était une fois un oiseau blessé

blessé par quoi par qui

à quel moment et pourquoi

il était blessé comment

blessé profondément

au point que la tristesse

battait dans son cœur

et le désespoir dans sa cervelle

la tristesse c'est douloureux

le désespoir c'est inquiétant

il y avait un autre oiseau

ni triste ni désespéré

un oiseau de passage

qui revenait toujours

l'un pleurait

l'autre chantait

l'un aimait

l'autre volait

et le temps était le même.

 

ce serait simple

si les deux oiseaux

l'un et l'autre

étaient le même oiseau

oui mais voilà rien n'est simple

et puis si c'était simple

ça ne voudrait pas dire la même chose

et autre chose

ce n'est pas le sujet

dans cette histoire

il y avait bien deux oiseaux

un qui écrivait un roman

et un autre qui n'écrivait rien

deux oiseaux

ce n'est pas simple

mais c'est le sujet

un sujet difficile

un sujet qui n'est pas

à la portée de toutes les bourses

ce qui ne veut pas dire

que c'est un sujet en or

C'est un sujet en chair et en os

un sujet avec deux oiseaux

et des verbes plein la bouche

plein le bec c'est plus juste

puisque ce n'est pas une allégorie.

 

Deux oiseaux c'est un bon sujet

surtout s'il s'agit d'oiseaux rares

et c'est le cas

deux oiseaux c'est l'occasion

de raconter des histoires

à sa conscience

ça c'est un bon sujet

et si deux oiseaux ne suffisent pas

on en inventera un troisième

le troisième oiseau

il n'écrirait pas de roman

comme l'oiseau

il ferait le contraire

de ne pas écrire

contrairement à l'autre oiseau

il n'y a pas de verbe pour le dire

tant mieux dit son père

ça t'évitera une erreur de conjugaison

les erreurs coûtent cher

je n'ai pas les moyens

et personne sur qui compter

ne compte d'ailleurs pas trop sur moi

j'ai une femme

et des enfants à nourrir

un chien un chat un cheval

une brosse à dents

et une calculette programmable

je t'en prie mon cher fils

ne crois pas ce qu'on te dit

les erreurs sont hors de prix.

 

C'est fini, oiseau, c'est fini

on approche de la fin

dit l'oiseau qui écrivait un roman

il faut bien que ça finisse

on finirait par s'ennuyer

on n'est pas venu pour ça

pour amuser non plus

si, un peu

on est venu pour dire

ce qu'on avait à dire

on s'amuse souvent

dans notre tête d'écrivassier

pas tout ce qu'on avait à dire

ce n'est pas dans nos moyens

d'écrivassier

un peu de tout

mais pas rien

 

c'est fini

ça finit tristement

ça n'ennuiera personne

ça n'amusera pas non plus

mais les choses sont ce qu'elles sont

il faut les appeler par leur nom

tristement tristement

 

Allez viens tristement

viens coucher dans le panier

réservé à cet usage

tristement je t'ai parlé

tristement ne fait pas l'imbécile

tristement c'est un ordre

viens ici tristement

ne fais pas l'imbécile

c'est moi qui te nourris

tu crèverais sans moi

sans moi que serais-tu

rien un tas de poils

tristement au panier

au panier nom d'une pipe

et arrête de miauler

tristement et bêtement

me jette un regard câlin

ouah ouah ouah ouah

je parle au chien

je parle au chat

il ne reste plus grand monde

elle s'en est allée

dieu sait où

avec qui

dieu-le-sait

et pourquoi

ça-me-regarde

 

le lit n'a même plus l'odeur

n'a plus la forme dans les draps

ce qui reste de sa peau

de sa chevelure

je suis un oiseau

j'ai un chien

j'ai un chat

du papier

et un crayon

un roman à écrire

un autre à publier

deux autres à penser

et cent autres à lire

le temps passe

et je vieillis

le temps m'use

je ne meurs pas

 

avec qui

et pourquoi

pourquoi lui

pourquoi pas moi

pourquoi elle

et pas une autre

c'est comme ça

pas autrement

ça changera

pas maintenant

 

c'était noir

dans sa tête

tout en ombre sa pensée

nulle lumière

et pas de feu

et sa tête était prête

au pire

 

la nuit n'en finissait pas

il s'engourdissait

il n'y avait plus de cigarettes

plus d'alcool

la lune avait posé son immonde derrière

sur la cime des peupliers

de l'autre côté de la mer

et la mer évaporait des restes de soleil

après la terre

De la fenêtre il pouvait voir

l'arbre au pied duquel

il commettrait son forfait

ce matin peut-être

demain un jour

peut-être jamais peut-être jamais

 

en tout cas

l'idée était écrite

dans le noir de son cerveau

avec des mots choisis

une majuscule et un point final

Je la tuerai un jour.

Je la tuerai deux jours.

Je la tuerai trois jours.

Je la tuerai. Je la tuerai.

Je tuerai son cœur son cerveau

ses mains son sexe ses tripes

je les tuerai l'un après l'autre

ou tous ensembles

dans la formidable explosion

de ma haine

 

il faut que ça finisse

qu'elle s'arrête

que je m'arrête

Il le faut il le faut

 

j'ai un chien un chat

de l'amour plein le ventre

de la haine plein le cœur

à qui la faute

à qui le tour

il y a des algues dans mon cœur

des coquillages dans mon regard

le crabe à un drôle de derrière

et la mouette une voix douloureuse

c'est la mer qui revient

qui dépose son sel

dans les anfractuosités

ton mât est une branche

ton désir une feuille

l'écume est toute ta sève

 

il faut que ça finisse

il faut détruire ce qui n'est bon

ni pour le cœur

ni pour l'esprit

détruire ses frissons

ses tensions ses repos

sa gourmandise

détruire un rêve qui n'est plus le mien

le sommeil qui m'a quitté

détruire son cri de mouette gourmande

ses draps fantômes

ses liqueurs

ses vases

elle oubliera

et j'écrirai pour mieux détruire

elle oubliera que j'ai tué

j'en fixerai le moment

elle oubliera la douleur

il y a des mots pour le dire

 

la lune finissait

de liquéfier les peupliers

s'achevait avec eux

amoureusement

un premier rayon de soleil le fit frissonner

des feux s'estompaient dans le ciel

des nuages y rutilaient déjà

il fit dégouliner des gouttes de rosée

souffla dans les ailes d'un papillon

posa son oreille contre la ruche

le jour se levait

 

elle entra toute nue dans la cuisine

elle était maquillée coiffée impeccable

elle l'embrassa dans les cheveux

dit quelque chose qu'il ne comprit pas

prit un fruit sur la table

et sortit en parlant de quelque chose

qu'il ne chercha pas à comprendre

Il retourna dans la chambre

elle dormait

la grenade était ouverte

sur la table de nuit

mais elle n'y avait pas touché

un mégot fumait encore

il restait un fond de verre

son corps était si calme si beau

si grand aussi

elle était couchée sur le côté

les mains jointes entre ses cuisses

la bouche entrouverte

il caressa doucement son épaule

elle ouvrit les yeux

elle dit :

— j'ai besoin de dormir

va jouer dans le jardin —

 

Dans le jardin

près du bassin

il pleura

il écoutait le cri de la mouette

 

Il était une fois

un oiseau blessé

qui se racontait des histoires

des histoires avec des femmes

avec une femme en particulier

il y avait d'autres personnages

dans son histoire d'oiseau

il y avait un autre oiseau

un requin

un vieil homme

un crabe et une mouette

il y avait des arbres

et son sexe tendu parmi les arbres

 

il avait le cœur brisé

c'était là une de ses blessures

mais ce n'était pas la seule

parlons du cœur

il était brisé je l'ai dit

et un cœur brisé

c'est comme un vase brisé

on ne peut plus rien mettre dedans

en tout cas rien de normal

un cœur brisé

c'est comme un miroir brisé

on ne s'y voit pas

quand on s'y regarde

ou alors ce qu'on voit n'est pas normal

c'est bien le problème avec un cœur brisé

ce qui s'y passe n'est pas normal

alors forcément tout arrive

le pire comme le meilleur

le pire de préférence

et qui préfère ?

personne ne choisit le pire

personne de normal

mais l'oiseau était blessé

il savait ce qui était bon

mais il ne le savait pas normalement

il savait de travers

c'est-à-dire qu'il ne savait plus grand-chose

autrement dit

il aurait mieux fait de se taire

mieux fait de ne rien faire

c'est facile de le dire

quand on est normal

forcément quand on n'a mal nulle part

sauf aux pieds à force de marcher

on sait ce qui est mieux

et ce qui ne l'est pas

l'oiseau aussi l'aurait su

s'il avait eu mal aux pieds

ou aux oreilles

ou si quelqu'un avait eu mal pour lui

seulement voilà

il était blessé

il était brisé

il était presque mort

il ne respirait plus la vie

il n'était pas normal

il choisissait le pire

chaque fois qu'il avait à choisir

il choisissait des morceaux

il fallait donc que ce soit brisé

et n'allez pas croire qu'il s'en portait bien

il n'était pas normal

mais il savait ce qu'il disait

ça aussi c'était un grand malheur

il avait des moments de lucidité

et il n'y avait rien de mieux

pour briser ce qui ne l'était pas encore

ou réduire en poussière

ce qui était déjà en morceaux.

 

enfin, dit-il en sanglotant

on aime ou on n'aime pas

je n'aime pas voilà tout

est-ce que c'est normal

de ne pas aimer ?

sinon c'est anormal ?

qu'est-ce qui chante à mes oreilles ?

elle dort et je n'ai pas sommeil

est-ce que c'est normal ?

sinon c'est anormal ?

qu'est-ce qui pleure dans mes yeux ?

est-ce que j'ai si mal que ça ?

on aime ou on n'aime pas

je n'aime pas voilà tout.

 

Thomas va jouer

va jouer dans le jardin

j'ai sommeil quelle nuit

que d'amour je suis grise

— elle est grise

tout est noir

est-ce que c'est normal ?

sinon c'est anormal ?

 

Va jouer avec qui tu voudras

va vouloir avec qui veut jouer

elle dort le jour

elle rit la nuit

ce n'est pas normal

 

Je sais ce que je dis

je ne suis pas un idiot

les oiseaux sont rarement bêtes

je perds la tête de temps en temps

parce que je n'ai pas sommeil

je la retrouve chaque fois

que je rêve.

 

Je rêve à toi pour toi sans toi

l'amour est un olivier noir et blanc

Je le connais sans toi pour toi

l'amour est la branche fleurie d'un cerisier

l'ombre de cette branche

et rien ne nous éclaire

en tout cas tes yeux sont fermés

et mon cœur est brisé

parce qu'il te voit

où tu n'es pas

Je te vois

sur les sommets de nos montagnes

celles où j'écris

ce qui n'est pas un roman

d'amour

Je te vois

dans le lit de nos rivières

entre nos montagnes versant

le vin d'une certaine félicité

Je te vois dans une mauve

que le soleil a ouverte

et qu'une abeille butine

vibrante et sonore infusion de tranquillité

Je te vois

dans une goutte de rosée

qui trouble mon vin

je te vois

au fil du vent

défaire des nuages

composer des orages

éclairer et détruire

par le feu

ce que tu as aimé

Je te vois et je t'aime

je te revois et je me grise

de ta présence et de ta voix.

 

c'est sa dernière chanson

il en chantera d'autres

mais dans un autre monde

c'est la loi

et la loi n'est pas la même

pour tout le monde

il y a une loi pour les vivants

et une pour les morts

 

il défait le nœud autour du tronc

et son grand long beau corps calme

descend par terre

elle se répand comme une tache

dans les trèfles et les bugles

les sauvageons et les guimauves

ses yeux sont restés ouverts

ils sont vides

ne disent rien

ne crient pas

pourtant, se dit-il, pourtant

elle a frémi pendant de longues minutes

le cri était dans sa tête

il a crié pour elle

elle regardait le ciel

elle regarde toujours le ciel

et il la couvre de fleurs

toutes les fleurs

des ancolies des marguerites

des branches de sureau

des aiguilles de pin

les fleurs mangent sa mort

elles digèrent son cadavre

des insectes bruissent

piaille un oiseau

un courant d'air malin qui fraîchit

tête se referme

il y a si longtemps qu'elle est ouverte

et il en est entré de ces choses !

 

L'autre oiseau qui volait

au-dessus du rocher

de l'oiseau blessé reprit :

— Que t'est-il arrivé ?

Qu'as-tu fait de si grave

qu'on t'arrache les ailes ?

 

— Arrivé ? rien, dit l'oiseau

rien de grave en tout cas

j'ai vécu, voilà tout.

et maintenant je vais mourir

alors forcément je délire un peu.

tout s'explique —

 

Sonnets

 

Sonnets majeurs

 

Ce que j’écris de toi, tes yeux l’écrivent mieux

Encore, et je cherche les mots, soit pour te plaire

Si t’importent les mots que mon regard espère

Ouvrant toujours le livre à l’endroit que tu veux,

 

Soit pour t’aimer, l’éternisant enfin aux creux

De ton écrin, l’amour, notre amour qui s’éclaire

De ta caresse douce et de ta peau amère ;

Et je le trouve dans ton cœur comme je peux.

 

Ce que je n’écris pas ta poitrine en respire

L’absence aussi, et il se peut que j’y désire

De longs sommeils la nuit, rêvant que c’est midi.

 

Je n’écrirai plus rien si ta bouche le dit ;

Je recevrai alors les mourantes attentes

De tes cuisses de verre au plaisir transparentes.

*

Ne me dis pas ce que l’ombre a créé

À la lumière de mes paroles d’homme

Retiens les mots, que la nuit les embaume

Comme les morts avec le temps passé.

 

Aux parfums de ta nuit, je peux rêver

Et me crever les yeux avec les hommes

Qui ont peuplé ta vie et tes arômes

Où commence l’odeur de mon été !

 

Je respire ta peau et je crois être.

Je suis écrit dessus pour m’en remettre.

Je t’aime tant de ne pas te toucher

 

Et de rêver que je te coucherai

Avec le jour qui tardera quand même

À se montrer dans les draps où je t’aime.

*

Ne me dis rien, si l’amour ne t’a pas inspiré

L’humide mot que je pends à ton cou de maîtresse.

Je t’aime tant et l’amour est si pur de caresses

Que je me donne en rêvant que c’est bien arrivé.

 

Et t’éloignant au reflet qui s’absente en baiser

Ne signe pas de ton nom la douleur qui me blesse

Retourne-toi pour me voir te pleurer sans que cesse

L’éternité que j’aime dans tes yeux se créer.

 

C’est un miroir et le temps éternel y mélange

Ton regard noir dont la vue infinie le dérange.

Le chiffre est faux et je compte à l’amour des douleurs

 

Qu’il me dira quand la nuit sera morte des pleurs

Et du néant que ton pas impensable délivre

À mon attente et à la page nue de mon livre.

*

Le temps passe et j’érotise doucement

Le temps vague où la mer s’écoule en écume

Et j’espère une réponse en un moment

Où ma roche écarte l’algue et scie la brume.

 

Tu écris et ta lettre voyage, allume

Et éteins dans mes voiles des feux de vents

Que signale un jet de sang, toute ma plume

Écrivant que tu existes sûrement.

 

Je voudrais mais le vent ne dit rien de toi

Et j’écoute où la lumière quitte l’ombre

Et l’embrun me rappelle que je suis roi

 

Mon royaume est peuplé de femmes en nombre

Et j’assemble entre tes cuisses excessives

Un seul sexe en espérant que tu l’écrives.

*

La mort sera un rêve et nous dormirons vieux

Nous aurons dans la bouche un goût de bonne terre

Et quand tu partiras, la première j’espère,

Je prendrai le sommeil dans mes bras vigoureux

 

Et le serrant bien fort contre mon cœur soucieux

De tant d’amour et tant de chair, étant sincère

Par nature et par ordre, une liqueur amère

Me viendra de ton sein répandre les adieux.

 

Ce sommeil de carton à la peinture morte

Ne réveillera pas les fleurs que je t’apporte

Et qu’en bouquet de Sol je césure en riant.

 

Tu ne mourras jamais de la mort de l’enfant

Le rêve peut durer et la vie y renaître

Chaque fois que mes yeux veulent te reconnaître.

*

Tes mains sont les oiseaux du léger montreur d’ombres

Sur la toile rieuse éternisant le vol

Que je n’ai pas rêvé en buvant tes alcools

Dont l’ivresse absolue considère le nombre.

 

Tes mains lèvent le verre en bec de col de cygne

Et soulevant la plume au style sibyllin

L’encrent d’une écriture en verre cristallin.

Je ne sais pas le sens que ton regard m’assigne.

 

Car tes mains sont les yeux et l’ombre est une alcôve

Et je couche dedans comme un serpent se love

Entre un regard de femme et un verre d’anis

 

La lampe s’est éteinte et le monde est fini

Tes mains pleuvent dehors avec la pluie qui pleure

Et je peins mon regard pour que ton œil l’effleure.

*

Me rêves-tu si je t’écris, comme une amante

De loin coiffant ta chevelure, et d’un regard

Aimant les mots, ceux que j’écris avec l’espoir

Recommencé que ton cœur est une servante.

 

Je laverai tes pieds dans nos liqueurs d’alcôve

Et secouant les draps en harmonieux accords

Tu chercheras le sens de notre vieux décor

Où ta cuisse est un Fa au bémol qui rénove.

 

Toute notre musique est écrite en silence

L’instrument de l’amour n’a pas donné naissance

Ni au cri de ta gorge ni au mot bécarré

 

Que je saurais écrire si je n’attendais pas

Et si de cette attente étirant les mesures

Je n’avais peur d’aimer l’improbable césure.

*

Ne meurs pas maintenant, ne me refuse pas l’amour

Je ne t’ai pas encore aimée et je ne sais pas vivre

Sans toi, sans ton regard que je recrée pour te suivre

Au fond de toi entre les genoux où j’ai vu le jour.

 

C’est toi, la pureté du cœur et l’éternel retour

Je n’ai pas vu sur ton chemin l’incroyable guivre

Et je n’ai pas mordu le fruit amer qui nous délivre

De l’éternité : aime-moi maintenant, mon amour.

 

Et je croirai que ta douceur est une fleur ouverte

À ma bouche qui t’aime, à ma raison qui s’est offerte

Et ton plaisir composait un sonore bouquet.

 

Je décide de vivre et tu ne peux pas me manquer.

Je te ferai l’amour pour aimer l’éternelle femme

Et si tu veux bien tu m’aimeras de toute ton âme.

*

Je ne regardais pas, tes yeux voulaient me voir

Et je baissais les miens à moins qu’ils ne s’ouvrissent

Au rêve qui cruel se changeait en supplice.

Je t’aimais en silence et je voulais savoir.

 

Tu approchais ta chair au reflet du miroir

L’approchant plus encore et chaque fois plus lisse

Et elle reflétait le tranquille délice

Dont je ne savais pas si je pouvais l’avoir

 

Déjà vécu, au nom de quel aimable rêve

D’amour déçu je pouvais dire non à l’Ève.

Un auteur moins timide aurait levé le nez

 

Et posé la question en termes surannés,

Avec les mots que tu voulais entendre et, putasse,

Je me serais enfui au loin la tête basse.

*

Et ta lettre qui n’arrive pas, et la nuit

Qui revient me le dire et le sommeil qui crève

Le ventre à mon désir et la tête à mon rêve

Et je ne peux pas vivre et mourir aujourd’hui.

 

Et que me diras-tu de l’amour qui me fuit ?

Où bien m’écriras-tu que c’est moi qui t’enlève

Et ta bouche musquée reçoit toute ma sève

Et me donne le temps de refaire le lit.

 

Tout le temps que j’accroche à tes yeux magnifiques

Et tout le temps que j’aime à caresser l’oblique

Ouverture du corps où croissent mes désirs,

 

Ce temps n’arrive pas et je crois me mentir.

Viendras-tu me baiser dans le lit musical

Où j’invente pour toi l’accord instrumental ?

*

La mer frappe à ma porte et j’ouvre grand les yeux

Je sais qu’elle m’arrive et que l’avion existe

Je vois des ailes d’or dans le ciel qui persiste

La mer baigne mes yeux d’un infini d’adieux.

 

Pourquoi l’adieu et pas l’amour ? la mer me ment

Ses vagues sont l’écume et ses roches l’attente

L’écume éclaire l’ombre et la roche l’arpente

Et ton visage m’apparaît — pourquoi le vent

 

Crache-t-il à ma porte avant de le crier ?

Je sais bien ce qu’il dit, qu’il suffit d’une phrase

Pour coucher ce qui reste à l’ombre d’un pilier.

 

Je fleurirai ma bouche en entendant plier

Cette aile messagère où je connais l’extase

Et la mer aura vite fait de m’oublier.

*

Je vois tes yeux, je vois tes seins, je vois tes cuisses

Je vois tes mains de lumière et de feu

Et je me vois t’aimer dans les draps où je glisse

Et je me vois mourir encore un peu.

 

Ce que je vois, ce que je touche et qui m’échappe

Comme je t’aimais, comme j’y pensais

Cette chair est un rêve et la lettre m’attrape :

Il n’y a rien dedans, je le savais.

 

Tu n’as rien dit, tu es passée, il fait très beau

Et les affaires marchent aussi comme il faut

Je crois rêver et la lettre s’envole

 

C’est un oiseau posé sur ton épaule :

Maintenant que je sais, maintenant que tu ris

Et que ta bouche étoile et que ton cœur écrit.

*

Veux-tu croire avec moi au poème infini

Que j’écris sur ta peau pour que la vie nous donne

Le plaisir et la mort sur un plateau et sonne

Le glas du temps passé, sonne l’air de l’oubli.

 

Il nous faut oublier ce que la vie a peint

Dans notre histoire d’homme et de femme éternelle

Arrêter la mémoire et renaître avec elle

Pour que la mort soit douce au plaisir qu’on éteint.

 

Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à la mort

Je veux vivre longtemps et caresser ton corps

Te prendre le plaisir pour y boire ma force.

 

Je ne sais pas comment me viennent ces accents

Ma pensée me torture et tes feuilles tombant

Je m’insinue entre ta sève et ton écorce.

*

Je mordrai savamment dans ton fruit sadinet

Je goûterai peut-être au plaisir de la femme

Si le plaisir de l’homme est croissance de l’âme

Et souveraine enfin au plaisir redonné

 

Tu chercheras ma pierre où le temps la patine

Tu creuseras ma veine et traçant le biseau

Aux quatre coins du fer appliquant le marteau

Tu parleras du vin que ton cœur me destine.

 

Laisse couler le jus sur ma peau de statue

Ma langue est infinie, je sais ce qui me tue

Et je sais que pour vivre il me faut de l’amour

 

Le tien plutôt qu’un autre et pourquoi pas la tienne,

Cette chair qui m’annonce en ouvrant les persiennes

Que l’envers de ton corps est le plus beau séjour.

*

Qu’écriras-tu demain ? Que me diront tes lèvres ?

Qu’entendrai-je à présent que je saurai ton cœur ?

Je n’ose plus penser à l’impeccable ardeur

De nos ventres baignés de maritimes fièvres.

 

Tu écriras toujours ce que voudra ton âme

Pour ton futur de femme et pour l’enfant qui dort

D’un autre souvenir et d’un autre décor.

La mer est dans ta bouche et la vague l’acclame.

 

Cette vague est ton encre, ou bien ne m’écris pas

Ne me dis rien ni de l’enfant ni de ta peine !

Je préfère un silence à la musique obscène.

 

Mais quelle obscénité m’éloignera de toi ?

J’ai rencontré un coquillage et je l’écoute.

O mer, je te voulais entièrement toute.

*

Les mouettes me l’ont dit ; je crie et c’est dommage ;

La vague n’entend pas ce que le sable dit ;

La coquille est muette et l’oreiller détruit ;

Mais que se passe-t-il ? On dirait que l’orage

 

Prépare un temps nouveau, livre page après page

Feuilleté dans tes yeux ; les mouettes me l’ont dit ;

Il n’y a pas de raison de refaire le lit ;

Qu’ai-je entendu dans la spirale au coquillage ?

 

Ce n’était pas ta voix ; je l’aurai reconnue

J’ai eu envie d’une autre femme, et toute nue

Elle arpentait mon rêve en m’écrivant des mots

 

D’amour ; elle a volé son regard aux coraux

Elle était si pressée ; les mouettes l’ont portée

Et dans mon coussin, lentement, l’ont déposée.

*

J’aimerai ta poitrine environnée de draps

Et j’y recueillerai les enivrants mélanges

De pointe et d’aréole à la peau qui se change

En belles érections que ma bouche voudra.

 

Ton âme se répand au glissement des bras

La lumière est une ombre et intime s’arrange

Replace la blancheur au retour de l’étrange

Pliure de ton corps qui ne me revient pas.

 

Tes jambes m’ont mouillé de l’eau qui t’abandonne

Figeant le délicieux plaisir que tu me donnes.

C’est un rêve avec toi dans le lit de la nuit

 

Les plis courent sur moi de l’amour à l’ennui ;

Et la lune est rieuse au ciel qui la caresse

Comme le sein dressé d’une ancienne maîtresse.

*

Je croirai le matin, et la motte de terre

La fleur en haut de l’arbre et le sommet des murs ;

La pointe du clocher de l’église des purs

La descente des toits où l’aube désespère.

 

Je croirai le soleil et l’arbre solitaire

Il mangera la lune sans caresser sa peau

Elle sera mangée aux portes du château ;

Il faudra que je croie le châtelain prospère

 

Il me racontera l’histoire du cheval

De la route étoilée qui fuyait vers l’aval

De la rivière enfin où la femme enfantait.

 

Et la fleur était un oiseau, c’était l’été.

Le curé salua la vieille pécheresse

Elle portait la lettre en secouant ses tresses.

*

Il y a quelque chose d’écrit, quelque chose

Que j’ai du mal à lire et que pourtant j’ai lu ;

Tu parlais de l’effet et de la trouble cause,

D’une histoire d’amour dont le temps est perdu.

 

Je regardais ta frange à l’horizon de toile

Et j’y peignais tes yeux, n’osant les regarder

Tant j’avais peur d’épier ton regard qui s’étoile

Chaque fois que tu sais mon regard prisonnier.

 

Les mots se peignaient seuls et je ne savais pas

Si tu accepterais que je peigne avec toi.

Je me suis envolé comme un voleur s’envole

 

Volant les mots écrits par dessus ton épaule

Et je voudrais savoir si ta lettre comprend

À défaut de m’aimer, mon sincère tourment.

*

Le vent s’est levé ; la mer est en écume

Et le coquillage se tait ; et je dors,

Le sommeil me rêve ; il ne pleut pas dehors ;

C’est dedans que peut-être je trempe ma plume.

 

Je t’écris, mais tu ne liras pas les vagues

Que je dessine à l’encre en rêvant de toi,

Et redisant tes yeux mon style s’accroît

De caresses que je prodigue à tes bagues.

 

Il faut que je t’écrive une lettre encore

Pour te dire avant que renaisse l’aurore,

Que le soleil efface un moment passé :

 

Je crois que ton amour existe, et je sais

Qu’avec les mots écrits sur la page blanche

Tu as tracé le triangle où je m’épanche.

*

Que me disent tes yeux quand je les interroge ?

Je ne peux pas les regarder ! Je les croise

Ce que je devine est si vague, et l’extase

Est remise à plus tard ; pardonne mon éloge.

 

Que me diront tes yeux si mon regard déroge

À mon cœur ? Je redoute qu’ils ne me toisent

M’obligeant à effacer ma bonne phrase ;

Tu ne me diras pas où ton âme se loge.

 

Si ce n’est pas tes yeux, est-ce que ta poitrine

Peut recevoir sans cri ma bouche cristalline ?

Si ce n’est ton sein dont la pointe se dresse,

 

Si ce n’est ta cuisse où je perds des caresses,

Qui parlera pour toi des morceaux de toi-même

Que j’interroge en vain pour savoir si tu m’aimes.

*

Les poètes sont d’étranges bavards

Des menteurs soucieux de bien dire.

Qu’on accorde mal le mot et la lyre

Le temps ne souffre aucun retard.

 

Les poètes sont de vieux amoureux

Des coupeurs de fleurs qui soupirent ;

Qu’on accorde mal le mot et la lyre

Le temps se plaît en homme heureux.

 

Les poètes sont des pleureurs d’écrits

Le lit n’est pas fait pour leur plaire

Il plaît à la femme et au temps qui rit.

 

Qu’on accorde mal le mot et la lyre.

Les poètes sont éphémères

L’amour est bavard et ne sait pas lire.

*

Donne-moi ta langue et je parlerai

Mes mots seront les tiens

Donne-moi le sein et je marcherai

Sur ton ventre à deux mains.

 

Donne-moi la main et je partirai

Sur la route du cœur

Donne-moi ta cuisse et je baiserai

L’autre cuisse en douceur

 

Donne-moi tout, donne-moi l’onde

Je nagerai

Redonne-moi l’air qui abonde

 

Je volerai

Je serai un oiseau et mon aile en vitesse

Te donnera le jour qui manque à tes caresses.

*

Je peux fermer les yeux, tu existes dedans

Ta bouche s’ouvre enfin et je baise ta cuisse ;

Ma tête se referme aux rieuses délices

Que je devine à l’aréole entre mes dents.

 

Mes yeux fermés sont vrais, et ton visage aussi

Je sais que tu diras ce que je veux entendre

Je l’ai lu dans tes yeux, tu ne peux rien reprendre

Ton amour m’a changé en harmonieux glacis.

 

Ta couleur est dessus, je croise la lumière

Et l’ombre me rappelle une opaque paupière ;

Mes yeux sont bien fermés, la pointe de tes seins

 

S’avance lentement dans mon corps qui s’éteint ;

Et je ne vois plus rien, mon ventre se déchire

Et c’est toi qui te penche’ en éclatant de rire.

*

Beau rire de femme et lèvres rouges

Je ris avec toi des mots, des mots

Des mots que tu sais, et tout est faux

Soulevant le drap où rien ne bouge.

 

Mon sexe est gonflé d’amour, d’amour

Et tu n’es pas là pour le refaire.

Ton rire me dit que pour te plaire

Les mots dureront la nuit, le jour.

 

Je ne sais pas si la nuit s’achève

Et si le jour continue mon rêve

Le soleil éclaire un lit défait

 

Où j’existe seul et sans effet

Sur la sonorité de ton rire

Qui m’habitera jusqu’au délire.

*

Les mots ne diront rien de l’attente impossible

Je vais fermer le livre et attendre demain

Ta lettre arrivera au moment où je feins

De ne plus rien attendre ou de manquer la cible.

 

Je recevrai le pli en haussant les épaules

Et l’encre de mon nom en silence appelé

Roulera des couleurs au reflet cadelé

Et je déchirerai la membrane de colle.

 

Que lirai-je pourtant ? pourquoi l’avoir écrite

Si c’est pour dire non ; cette lettre maudite

Qui me torturera jusqu’à la fin du jour ?

 

Mais la nuit me caresse et me porte l’amour

Dans un plateau d’argent à l’écriture intense

Dont les mots ciselés retrouvent l’importance.

*

Tu as dit oui ? Tu as dit non ? Peu m’importe

Ce que les mots apporteront au matin.

J’ai vécu la nuit et j’ai baisé tes seins

Tu as dit non ? C’est le jour et tu es morte !

 

Mais la nuit arrive et je n’ai plus le temps

De courir après toi pour que tu m’écrives

Ce que je veux lire et comprendre ; il m’arrive

Une nuit d’amour, seul avec mon néant.

 

Tu as dit oui ? Tant mieux, on fera l’amour

Avec les mots, avec la terre, et le jour

Éclairera tes yeux de lointaine amante.

 

Éloigne-toi encore de mon trouble lit

Et refais le chemin jusqu’à l’infini

Retournant à la nuit qui te firmamente.

*

La nuit s’achève et je n’ai rien aimé

Je n’ai pas retrouvé ton beau visage

Et je n’ai pas compris l’ardent message

Que me lisait la femme ; et j’ai rêvé —

 

La mer s’écume blanche et le vent mord

Dans la fenêtre close avec l’aurore

Qui s’endeuille aussi des froids regards

De l’horizon morose où je m’égare.

 

J’ai rêvé d’une attente interminable

Et ma chair voulait savoir l’impensable

Plaisir que tu lui donnais en rêvant.

 

Mon rêve s’achevait entre tes cuisses

Plût au ciel devin que je les ouvrisse

Pour baiser ta chair immuablement.

*

Puis la nuit s’achemine avec une lenteur

Insoutenable d’araignée, vers une aurore

Plus froide que l’ennui où j’ai rêvé encore

De tes mains de nylon dont je suis l’amateur.

 

Je n’ai pas tout prévu dans ce rêve d’acteur

J’avais refait le lit fleuri de mandragores

Et allumé le feu dans les draps que tu dores

Et creusé l’oreiller à l’instinct directeur.

 

Le livre était ouvert sur une page blanche

Et j’écrivais le titre avec un doigt distrait

Ce qui était écrit n’était pas sans effet

 

Tu augmentais l’allure insensée de tes pas

Et je te préparais le délicieux repas

De ma chair érectée où mon rêve s’épanche.

*

Je ne suis qu’un poète et tu peux m’oublier

Je n’ai pas de besoin puisque j’ai l’écriture

Pour redire le monde à qui veut l’écouter.

Je me satisfais de moi-même et je perdure.

 

Si tu veux m’oublier je te ferai l’amour

Pour te donner l’enfant que ta science mérite

Tu prendras le plaisir par la queue, et le jour

Des noces, le plaisir te rendra si petite !

 

Je crois désespérer, tu sais si peu de choses

De la terre infinie où mon amour repose —

Je ne suis qu’un poète et tu es une femme

 

Je rêve de l’amour que ta chair peut donner

Tu penses que l’amour est dans l’éternité —

Et nous avons raison de mélanger nos âmes.

*

Je prépare des parfums éternels

Mes bouteilles sentent bon l’espérance

Je crois avoir une nouvelle chance

De coucher nu dans le sein maternel.

 

Elle sent que le vent va tourner

Il apporte mes odeurs si tenaces

Et le temps innombrable menace

D’effacer tous les mots pour durer.

 

Ne chante pas la syllabe muette

Je l’ai écrite avec une bluette.

C’est un parfum entre tous suranné

 

Défais le lit refait avec excès —

Tu as le temps d’aimer ma fantaisi — e

Et je vole une rime à tes beaux y — eux.

*

Maintenant je respire un peu de ta lointaine

Apparence de femme au passé souverain.

Ta majesté n’est pas sans douleur et demain,

Tandis que dans tes mots je plongerai ma veine,

 

Tandis que pour le vent je dirai mes voyages,

Et que la mer soucieuse encore de ployer

Dans ma vague de temps où je fais tournoyer

De ma fièvre d’écrire un million de pages,

 

Se couchant à mes pieds éclairés dans le sable

Le foule de tes pas qui croissent de l’arable

Demain je revivrai ma froide nudité

 

Je goûterai des fruits défendus, et l’été

Brisant les jets de feu de ta royale absence

Donnera à l’automne une douceur immense.

*

Je n’écrirai plus rien en attendant ta lettre

Je dormirai tranquille en rêvant de tes yeux

J’y parlerai d’amour — ce sera beaucoup mieux

Que d’étirer le temps dans d’impensables mètres.

 

Tes mots ont-ils bien voyagé ? et la métrique

A-t-elle bien tenu la bride à mes chaleurs ?

Je dormirai tranquille en rêvant ta douceur

Je parlerai d’amour — déjà je m’y applique.

 

Je n’écrirai plus rien, du moins je crois écrire

Une dernière fois ce que je peux te dire

De cette attente étroite où ma tête a craqué.

 

Je dormirai tranquille en rêvant de croquer

Un à un tous les fruits de ton arbre d’images.

Je parlerai d’amour pendant que tu voyages.

*

Quelle tristesse et quelle rage dans mon cœur !

Mon livre s’achève aujourd’hui — c’est ici même

Que s’arrête le temps — et dire que je t’aime

Pendant que tu écris les mots avec lenteur.

 

Je joue avec le feu, la comédie s’anime

J’inverse le courant, le théâtre prend feu

J’amuse les baleines, le parterre est heureux

De constater que ceci n’est que pantomime.

 

Pendant que tu écris les mots si lentement

Et que mon impatience agite l’eau du rêve

Au clapotis je me retrouve et je me mens,

 

Je me mens tristement sans vergogne et sans hâte

J’écris les autres mots sur des pages qui crèvent

L’écran de ma nuit bleue où le soleil éclate.

*

On fera rissoler une omelette

Sur un lit de lardons et de bon ail.

Dans la poêle qui chante un air d’émail

Et d’huile craquelant la cassolette.

 

On boira le champagne à l’aveuglette

Vidant le verre étroit de son travail

Que c’est simple de vivre avec un bail

Dans le grand lit de toile un peu pompette.

 

Ton rire fleurira dans les chatouilles

Entre la sauce au beurre et les marmots

Qu’à force de chansons et de dérouilles

 

On aura mis au monde sans patouilles

Sur un air de cuisine et de grelots.

J’aime ton popotin et je m’arsouille.

*

Je m’arsouille de vers et tu n’existes pas

Ton ombre m’apparaît, je ne vois pas ta bouche

Je n’entends rien de toi et la lumière couche

Dans mes draps sulfureux où je souffre de toi.

 

Je ne raisonne plus, et dans mon cimetière

Ton âme est envolée avec d’autres oiseaux.

D’une aile passagère elle a troublé les eaux

De mon fleuve d’amour qui partageait la terre

 

Pour pénétrer en toi et te donner la vie.

Ne m’abandonne pas dans tes vagues envies

Les mots sortent de moi et descendent le fleuve.

 

Peut-être qu’après tout il faut que la pluie pleuve

Elle pleuvra toujours si l’ivresse m’emporte

Au pays où la mort est une vierge accorte.

*

C’est le dernier sonnet que j’écris pour t’attendre

Dans ma tête éclatée j’ai joué tous les rôles

Du mime qui se prend au jeu des barcarolles

Au moine festoyant de la chair qu’il veut prendre.

 

C’est le dernier sonnet de cette attente immense

Où j’ai donné des mots à ma peur de te perdre

La rime peut manquer à ce vers éphémère

Je n’ai jamais menti, j’ai vécu cette transe.

 

Et je la vis encore — Souffrirai-je toujours

Ou ferons-nous l’amour ? Mais tu ne peux rien dire

C’est le dernier sonnet que j’écris au détour

 

Du chemin que traçaient tes yeux qui nous ressemblent

Quand ils croisaient les miens et que je croyais lire

Que ton âme voulait que l’on voyage ensemble.

*

L’attente est composée d’invariables redites

Mais je composerai pour toi la romance

De syllabe en syllabe étirant le tracé

Des heures respirées dans l’air que tu habites.

 

J’écrirai des chansons aux musiques tacites

Pas à pas refermant le cristal enlacé

Que le feu arabesque isole du Lance

Et fige sur le meuble où pâle je médite.

 

C’est un sombre miroir où le monde s’inverse

Un monde blanc et noir que le soleil transperce

Et la lumière joue dans les azulejos

 

J’ouvre la jalousie sur l’artiste brûlure

Une femme y découvre un sein que je rature

En brisant le jet d’eau de l’aimable patio.

*

N’espère pas me dire en jouant des paupières

Que ton âme respire un parfum si troublant

Qu’il t’importe d’attendre un peu que le moment

Vienne où l’inspiration te dira mes lumières.

 

Si je brille d’un feu, c’est l’amour qui l’inspire

Et il faut être deux pour goûter au plaisir.

Si je brûle c’est toi qui extrais mon désir

Du bûcher de papier que je ne peux relire.

 

N’attends pas ce moment inutile qui flambe.

Ma bouche divaguait remontant sur ta jambe

Je voulais être amant et vivre de ta peau

 

Je te voulais maîtresse et ivre de tendresse.

Mais le rêve attendait avec toi que l’anneau

En rivière changeât sa première caresse.

*

Demain peut-être, et demain, et demain

Si tu es un oiseau et que tu voles

Et que ton aile noire et blanche épaule

Mon ombre immobile comme un refrain.

 

Si le jour se lève et que tu réveilles

La mouette étoilée et le crabe nu

Peut-être demain le moment venu

Dans le coquillage qui s’ensoleille.

 

Demain elle arrive en habits de lettres

Blanche et noire chanson demain peut-être

Demain si la nuit s’achève enfin

 

Si la mouette rit, si le crabe danse

Si le coquillage au refrain s’avance

Et d’un entrechat retourne au refrain.

*

Pourvu que la vie nous soit facile

Que rien ne s’interpose entre toi

Et moi, que la mort n’existe pas

Comme la mort existe, et tranquille

 

Si tranquille parfois, la patience

Nous éclairant d’utiles conseils,

L’impatience inventant nos éveils,

Pourvu que la vie en transparence

 

Comme un verre vide à la lumière

Ne joue pas le feu, ne joue pas le temps

Ne joue rien de faux, rien d’éphémère —

 

Si tranquille enfin au reflet blanc

La liqueur est bue, tout est tranquille

Tu souris parce que c’est facile.

*

L’écriture est un plaisir comme un autre.

Comme le vin qu’on boit pour oublier

Battre les murs aux solides piliers

L’interroger pour voir si c’est le nôtre ! —

 

Comme l’amour qu’on fait à la lumière

Croisant l’été dans de courbes chemins

Et poursuivant par l’hiver qui revient

Le même saut d’éternité amère —

 

Pour oublier que rien n’est arrivé

Et que demain secouant le pavé

En baladant une ardeur immortelle

 

Il faudra bien, demain, penser à elle,

Et l’écrire encore, et la coucher là.

Cette exigeante amitié qui s’en va.

*

Tu as mis un chapeau sur ta main

Un chapeau de métal métallique —

Une bague à ton doigt esthétique ?

C’est amusant, on s’amuse bien.

 

Ton oreille supporte un lacis

De morceaux de métaux métalliques —

Une boucle à ton lobe esthétique ?

C’est amusant, on s’amuse aussi.

 

Mais ton épaule est nue et je t’aime —

C’est amusant parfois, pourquoi pas ?

On s’amuserait bien dans le même

 

Lit — et tu peindras ta bouche esthétique —

Et pourquoi ne la peindrais-tu pas ?

N’ai-je pas peint mon doigt métallique ?

*

Je t’aime nue — enfin, je t’aimerai plus tard !

J’aimerai ta poitrine aux stupeurs enivrantes

Et j’y vivrai la courbe et l’artiste tangente

De tes seins étoilés dans mon trouble regard.

 

 

Enfin, je t’aimerai, — je t’aimerai enfin

De douceur en extase explorant tes arcanes

Écoutant tes discours de stryge mélomane

Et j’y vivrai dans le pipeau des séraphins.

 

Qu’y revivrai-je encore ô nudité parfaite ?

De tes pieds triomphants à tes cheveux de jais

Soumettant mon regard à ta vivante fête —

 

J’y revis mon passé, troublant des virelais

D’un doigt presque distrait dans l’extatique verre

Où je n’ai jamais bu que la gloire éphémère.

*

On doit mourir avant que la mort nous entraîne —

Je crois que je mourrai aux fadeurs de ton corps

Quand mon corps fatigué et changeant le décor

Jouera un autre drame en regrettant à peine —

 

À peine tes grands yeux cultivant ma paresse

Tes délicates mains au discours mesuré

À peine tes cheveux mélangés de reflets

Quand je manipulais le miroir d’allégresse !

 

On meurt bien assez tôt pétri des souvenirs

Que le lit éternel des anciens plaisirs

Trace d’un pli amer dans le drap de nos veilles

 

Que ce drap nous ressemble et qu’il nous ensommeille

Que notre chair arrive avec la vérité

Je te veux éternelle et facile beauté !

*

Et si j’aimais la mort après t’avoir aimée ?

Et la vie durerait ce que le plaisir veut —

J’aime la mort, c’est vrai, o le terrible aveu ;

Mais c’est une servante et je l’ai enchantée ;

 

Vois comme elle tourmente et comme elle est charmée

Sa chevelure est noire et ses yeux langoureux —

C’est une femme encore, une femme qui peut

D’une amante endormie se changer en Orphée ;

 

Mais ne regarde pas l’ombre qui s’est inscrite

Entre la maison rouge aux faces décrépites

Et le jardin des rêves que césure le ver —

 

L’ombilic nous éprenne de ces vacances molles —

Qu’il nous charme peut-être dans ses anneaux de vers

D’une pensée mourant d’un de ses plus beaux rôles.

*

Mais je n’attends plus rien qu’une belle tourmente

Avec un ciel très bas et des vagues de feu

Que le sable voudrait aimer encore un peu

Avant que le soleil ne consume sa pente.

 

Il y a dans mes yeux la lumière démente

D’une écriture à peine éclairée de tes yeux —

J’aime que ton regard aux plaisirs les plus vieux

Donne les lauriers de la plus vieille amante.

 

Une belle tourmente endormirait mes sens,

Et tu te nourrirais de cette froide absence —

Non, je n’ai pas souffert, je n’ai rien regretté

 

Ni ta cuisse magique à l’humide adhérence

Ni ton ventre buvant l’éternelle semence

Pas même ta coquille ouverte à la beauté.

*

Après la mort peut-être et pourquoi pas demain —

Nous aurons épuisé les plaisirs de la vie

Mais n’ayant rien compté que notre chair ravie —

Demain nous redirons ce que peuvent nos mains.

 

Que peuvent-elles, ces mains, sinon revivre encore

Et donner le plaisir dans leur habit de nuit,

Rappeler que demain le même jour revit

Les revivant encore ces charnelles aurores.

 

Mes mains ne peuvent rien si la mort est un rêve —

Et pourquoi pas demain si le soleil se lève

Et qu’en ouvrant les yeux tu souris au plaisir ?

 

Laisse ma main refaire et défaire la trame

La fibre se mélange aux fibres de mon âme

Et au ciel redescend le soleil du désir.

*

Quand nous n’aurons plus la chair pour nous aimer,

Que la mort sera le lien entre nos âmes,

Que tes yeux changeront ta couleur de femme

Et que j’oublierai mes livres refermés —

 

Quand mes mains vieillies chercheront le plaisir

Sur ton ventre clos — quand ta bouche entrouverte

Et remplie des mots que ton âme déserte

Redira pour m’aimer, pleine du désir

 

De recommencer, quand ta bouche rustique

Voudra retrouver les accords magnifiques

D’une jeunesse morte en terre de feu

 

Et sous un ciel d’orage — quand dans mes cheveux

Cherchant les reflets des délices lointaines

Tu me pleureras — je t’entendrai à peine.

*

Mais nous aimerions-nous si la mort passagère

À la fin du voyage annulant le plaisir

Ne s’y mélangeait pas comme pour en finir

Avec l’éternité inventée pour nous plaire ?

 

C’est l’imagination qui plonge dans nos âmes

Ses mains recommencées chaque fois que le temps

Nous retrouve enlacés l’un dans l’autre cherchant

À musicaliser de déroutantes gammes.

 

La chair est l’instrument d’un voyage incroyable

Elle apprend, elle essaie, elle aime et, périssable

Elle apprend à mourir si l’âme n’est pas morte —

 

Elle essaie de revivre si la mémoire existe

Elle aime encore un peu si le désir résiste

C’est l’imagination dans la mort qui avorte.

*

J’ai rêvé le plaisir entre tes bras absents —

Tu prodiguais le rêve avec tant d’insouciance !

Ta nudité noyait de vagues déferlences

Contre ma roche brute où burinait mon sang —

 

J’ai creusé dans ta chair ce que mes mains voulaient —

Et tu marchais légère et brune évanescence

Au matin rougeoyant l’opaque renaissance

Par le burin sonore ma roche déferlait.

 

Ce n’était que l’idée d’un théâtre de chair —

Et j’étais un oiseau dont les oiseaux se moquent

Éternisant d’une aile attentive la mer

 

Où leur vol pur n’est pas celui que j’envisage

Ta nudité changeait des atomes de roc

Et ta robe volait comme un oiseau volage.

*

Et l’attente revient régler mon impatience

Je fais l’amour au rêve et je crois que c’est vrai

Le rêve prend plaisir et je suis satisfait —

Mais l’attente m’annonce une attente plus dense.

 

Elle revient encore éclairer ma lanterne

Elle s’amuse à peindre au plafond de ma nuit

Des fragments de mon corps qui suspendent mon lit

Comme le balancier dont l’horloge s’interne.

 

Et je deviendrai fou si ma lente écriture

Négligeant les ressorts d’une attente qui dure

N’arrêtant que des mots et non pas le plaisir

 

J’écris comme le vent ignore ce qu’il vente

Mon plaisir est de croire que tu es mon amante

Et que ton écriture répond à mon désir.

*

La lune est infidèle et la nuit en dépend —

Que la lumière absente une attente fragile

Ou qu’elle éclaire enfin dans son orbe tranquille

Mes raisons de t’attendre et d’espérer pourtant —

 

La lune est infidèle, et sa lumière fausse

Le regard que je porte au lointain horizon

Pour deviner les mots qui troublent ma raison —

C’est l’ombre qui préside au moment de ta noce.

 

La lune est infidèle et je connais ses voiles —

Je dénude son sein s’il n’est pas déjà nu

Et ma bouche y pressant l’inconcevable étoile

 

Que dans l’éternité prolongée de ta cuisse

J’ai vu briller le feu d’un état inconnu —

La lune est infidèle à son propre délice.

*

Que la courbe décrive ou que la droite ligne

Partage ma pensée en signaux indistincts —

Tu laisses désirer tes délicieux instincts

Que la page ensemence et que l’encre m’assigne.

 

J’effleure lentement ton âcre territoire

Dont la géométrie parfaite maintenant

D’angles en points de fuite imagine l’élan

Infinitésimal de ta récente histoire.

 

La courbe est au miroir un infini d’anneaux

La ligne se projette en multiples échos

Et ta double présence invite à s’y résoudre.

 

Si j’ajoute un miroir à ces compositions

Pour compliquer l’attente et appeler l’action,

Une rime me manque et tu n’existes plus.

*

Qui plus heureux que moi et qui plus éphémère ?

J’écris ton nom de femme et la page s’éveille ;

Les mots te donnent forme exigeant des merveilles ;

Aucun n’oublie tes yeux hérités de la terre.

 

Et le ciel t’a donné des jouissances fameuses

Le feu ta cuisse aimante, et la mer ta substance

Qui plus heureux que moi nourrissant mon silence

Dans les sonorités de ta bouche amoureuse.

 

Mais qui plus éphémère, mais qui plus improbable

Qui plus apte à l’oubli où le genre s’anime

Ma rime est féminine en souvenir des fables

 

Où j’ai appris que Femme est l’ardent synonyme

De toute éternité gagnée dans l’écriture

Qui plus heureux que moi et sans doute si pur ?

*

Les lettres de ton nom égrènent ton absence

Vagues comme l’aurore au triste sfumato

Alimentant le vers pour y jouer l’écho

Litineux d’un nuage éclatant de silence.

 

Éternelle mesure impossible à ma cause

Rejouant dans la vague un sonore glacis,

Inverse transparence au cadrage précis,

Et elle se détourne en riant de sa pose.

 

Je peux redire encore les lettres émouvantes,

Et tenter l’impossible en devenant oiseau —

Une mouette au cri lent dans le ciel s’instrumente.

 

Son aile plonge enfin dans les riantes eaux

Que les lettres vomissent sur les rochers sonores

Tes lettres cadelées que les oiseaux dévorent.

*

Même l’amour n’est pas suffisant —

Et que dire de tant de mortelles matières

Qui coûtent tant à l’âme et si peu à la terre

Qu’il faut mordre quand même un jour de très grand vent ?

 

Un jour de vent et de colère

Suivant les pas qui tristement

Portent le lourd tribut du temps

Dans un rapide cimetière —

 

Même l’amour n’est pas suffisant —

Même versant des pleurs solitaires

Et si la mort, la mort qu’on enterre

 

Ne manque pas au triste cadran —

Mais que dire de tant d’impalpables poussières

Où l’amour n’est plus rien qu’une galante affaire ?

*

L’autre mourra très seul et solitairement

Regardant dans les nœuds de ses mains pourrissantes

Il verra l’arabesque incroyablement lente

D’une ancienne nuit où amoureusement

 

Deux corps se passionnaient pour le même plaisir —

Effaçant d’une main ce que l’autre rappelle

Il verra d’autres plis se confondre avec elle

Et ramener son corps au présent des désirs —

 

Nos mains seront si vieilles, ma mémoire si loin

Et j’aurai tant pleuré en te voyant descendre

Dans cet immonde trou où j’ai plongé mes mains !

 

Il verra ce qu’il voit, ce qu’il a toujours vu

Il entendra aussi ce qu’il voulait entendre

Et ce que n’a pas dit le cimetière nu.

*

Si j’écris des sonnets, c’est que je suis sonné

Secouant les anneaux du serpent à sonnettes

Je veux croire à la vie répandant des clochettes

Dans les cloches navrantes qui n’ont jamais sonné

 

Si j’écris des sonnets c’est parce que je t’aime

On aurait voulu dire en parlant de sonner

Que je t’aime surtout d’être surtout sonné

C’est-à-dire écrivant des sonnets anathèmes.

 

Je t’aime pour sonner, c’est un peu vrai je crois

Mais ne te vexe pas si le sonnet s’accroît

D’un ancien serpent aux funestes écailles

 

Je sonne pour t’aimer de ces folles sonnailles

De sonores sonnets invitant le serpent

À régaler ta peau de sonneuse sonnant.

*

Je suis le sonneur fou, je tire sur la corde

La cloche se décroche au résonnant clocher

Entraînant dans sa chute un bronze très fâché

À la fausse fêlure qu’on voudrait que j’accorde.

 

Je n’accorderai pas le bronze et les oreilles

Il faudra m’écouter quand je chanterai faux

Je serai incongru et cruel s’il le faut

Et s’il ne le faut pas je ferai des merveilles.

 

Tu me donnes le La dans le clocher détruit

Et j’écoute ta voix que l’insouciante nuit

Enjambe d’une jambe accrocheuse d’étoiles.

 

 

Je n’agiterai pas la clochette à tes voiles

Et ma lyre résonne de tes fesses sonnant

Comme cloche au clocher la venue du serpent.

*

Impossible serpent aux clochettes tragiques

Tu comptes les anneaux de la vie un par un

Et dans le sable noir de nos signaux défunts

Ton cercle se succède en un cercle magique.

 

Je ne sais pas la vie aussi bien que tu sais

Je n’ai rien appris de l’art mathématique

Ni de la prosodie aux accents magnifiques

Je voulais que la femme arrive à point nommé,

 

Et qu’elle déshabille en baissant les sourcils

Son ventre écartelant où naissaient mes babils

Ne laisse pas mon cœur dans la langue fourchue

 

Je ne veux pas siffler la bouteille pendue

Au plafond de la chambre où j’ai connu l’amour

Sans le faire avec toi une fois pour toujours.

*

Quelle nuit magnifique et quel matin plus calme

Que cette nuit d’amour où j’ai connu le corps

Que cette aurore nue pour unique décor !

Entraîne-moi encore dans tes lenteurs de palme !

 

 

Qui sait si le midi en décrivant l’arrêt

D’un soleil circulaire qu’anime notre sieste,

Accomplissant son acte avec un noble geste,

Ne nous viendra cueillir comme des fleurs des prés.

 

Et je me vois trempant mes pieds de séraphins

Contre tes pieds dormant dans l’onde d’une cruche

Dont l’ouverture accueille entre autres fanfreluches,

 

Une rose rosée au calice très fin

Une branche d’épines qui blesse ta poitrine

Et le gant d’une dame à l’ombre adamantine.

*

On pourrait s’éloigner et d’un pas infini

Toucher l’horizon jaune et le croire en silence —

Et ta main dans la mienne expliquant notre absence

Au péquin confondu qui boit et qui sourit.

 

Il boit le vin de palme au silence infini

Penchant la tête sur ta souriante absence —

Et passant sans retour devant le soleil dense

Nous danserons aussi le tango abruti —

 

Approche-moi de l’horizon et du soleil

Et embrassant ta croupe dure et ton orteil

Je verrai les cafés et les vaches cocottes

 

Les tables renversées sur le trottoir conquis

Respirant le cognac et l’odeur de la crotte

Dans un Paris revu et corrigé par qui ?

*

Expliquant justement tes fines existences

De la plage dorée aux trottoirs de Paris,

Tu relisais encore un ancien écrit

En parlant d’oublier sa curieuse assonance.

 

Elle vivait sur terre et tu volais pour elle —

On dirait que le temps ne veut pas oublier

Ce qu’a duré le temps quand il s’est arrêté

Mélangeant les plaisirs en salade éternelle.

 

Et tu n’expliques rien qu’une vague présence

Qu’est-elle devenue après sa mort manquée ?

Mais tu ne réponds pas et elle est expliquée —

 

La Seine eut beau rêver ta soudaine impatience,

Il ne s’est rien passé qui devienne un écrit

Et tu peux oublier ton indolent Paris.

*

Mais il faut en finir avec le souvenir

Que la douleur étire dans les navrantes heures

Présidant à ta vie de poète, et tu pleures —

C’est navrant de pleurer mais il faut en finir.

 

J’ai passé un moment de cette longue attente

À me moquer de toi mais sans méchanceté —

Je t’aime de donner toute l’éternité

À mon chant que recrée ma voix impatiente.

 

Je n’en finirai pas de chanter ta beauté

Dis-moi que j’ai raison de ne pas en douter

Dis-moi ce qui préside à ma vie de poète —

 

Mais la douleur sommeille je ne sais pas mentir

Je t’aime tant encore et il faut en finir

Pourras-tu l’oublier si je crois à tes fêtes ?

*

Elle vivra toujours dans ma triste mémoire

De cette vie pesante où je pèse mes mots —

Et tu ne sauras rien sauf peut-être l’écho

De mon cri poursuivant mes rêves illusoires.

 

Je m’illusionnerai tant qu’elle durera

Est-elle morte enfin comme elle voulait vivre

Négligeant le plaisir en refermant le livre

Pour une liberté qu’elle ne vivra pas ?

 

Tu ne me diras rien, c’est mon passé qui passe

Et tu ne sauras rien de ces signaux tenaces

Que je vois s’allumer dans tes yeux saturnaux

 

Ne me parle jamais du suicide des femmes

J’ai vécu cette mort et revivant la flamme

J’ai eu peur de te perdre et j’ai crié très haut.

*

Je lui ai demandé de me donner son corps

Et elle l’a donné en négligeant ma transe —

Je caressais le vide étroit de sa démence

Et elle préparait les raisons de sa mort.

 

Je ne sais pas pourquoi je me le remémore

En attendant ton cœur qui ne saurait tarder

C’est une histoire ancienne, il n’est rien arrivé,

Et ce n’est pas la tienne, mais elle arrive encore.

 

Je mélange les temps par peur de te déplaire

Tu sauras la raison de ma vie solitaire

Depuis ce drame obscur où j’ai perdu le droit

 

De regarder en face une femme et sa loi

J’ai rêvé d’être amant de la femme multiple

Et je n’ai calculé qu’un foudroyant périple.

*

Mais avec toi, chérie, je veux vivre en douceur

Et rechercher ton âme dans ton cœur médiumnique —

Avec toi je veux vivre en oiseau magnifique

Et déranger les airs d’un coup d’ailes traceur —

 

J’effleurerai ta peau pour y trouver la paix

J’aurais des lèvres d’huile pour pénétrer ton ventre

Et des fruits sadinets pour atteindre le centre

De ta satisfaction où mon corps peut tremper.

 

N’écoute plus mes cris, ils sont le souvenir

D’une douleur ancienne, et mange le plaisir

Entre tes dents sonores qui sur ma cuisse claquent

 

Avec toi je veux vivre et t’aimer dans ton corps,

Harmoniser selon tes merveilleux accords

Une mer de plaisir aux vagues qui ressaquent.

*

As-tu vécu l’oiseau qui se dit géomètre ?

Il écrit des poèmes, pour toi, pour ton plaisir

Il est chouette l’oiseau qui parle de s’unir

À tes désirs de femme — que sait-il de ton être ?

 

Il sait la femme longue en sonore intervalle

La femme qui revient en mesurant ses pas

Au miroir descendant où giclent les éclats

D’un regard qui attend qu’elle enlève ses voiles

 

Il ne sait pas encore où tu caches tes mains

Avant de commencer cet aimable quatrain :

Il se dit géomètre, il écrit des poèmes

 

Ce n’est pas un oiseau comme il voudrait qu’on l’aime

Il sait pas mal de choses mais pas autant qu’il dit

O montre-lui tes mains qu’il refasse le nid.

*

Je sais bien que j’écris si tu existes

Et j’écrirai toujours si tu le veux —

Ne m’abandonne pas les adieux

Qui menacent mon cœur et y persistent.

 

Je ne crois que la terre et la terre me dit

Que tu existes —

Je n’écris que le ciel et le ciel est ma nuit —

Elle résiste.

 

Je sais bien qui tu es

Et pourquoi tu te tais

J’ai écrit tellement que le feu me compose —

 

Le feu m’a parlé

De l’eau qui repose

Comme l’encre où je n’ai pas parlé.

*

As-tu croisé le temps aux rimes parallèles ?

Il arpentait les monts et l’oiseau le suivait

Ne craignant ni vertige ni orage crevé

En abondantes eaux qui maculaient leurs ailes.

 

As-tu croisé l’espace aux mots anthropophages ?

Il descendait la pente et l’oiseau murmurait

En marchant dans ses traces qu’il n’avait pu rêver

Comme il avait voulu et que c’était dommage .

 

C’est dommage d’avoir en si peu de saisons

Chanté si peu l’amour et autant la raison —

Mais le temps a raison de l’oiseau circulaire

 

Et l’espace le laisse en un lieu solitaire

Le temps n’y manque pas, on se croirait hier

Et demain à la fois — Tant pis pour le dessert !

*

Ton corps est un pays peuplé de mangeurs d’hommes

On y rencontre l’or et l’exotique bois

Qui creusait des statues dans sa peau autrefois

Pour élever nos dieux à la hauteur de l’homme.

 

Et les femmes mâchaient la rêveuse liqueur

Et nous buvions le fond jusqu’à l’ivre pensée

Par quoi nous transformions le monde des idées.

Ton corps était mouillé de l’ardente liqueur

 

Et des hommes mangeaient un homme solitaire —

Ce sont mes os blanchis que les femmes suçaient

Les enfants se moquaient de l’affreux maxillaire

 

Dont la langue savante avait été mangée —

Ton corps est un pays que les pays peuplaient

On y rencontrait l’âme égarée d’un orphée.

*

Que veux-tu que je donne à ton amour blessé ?

De l’or, je n’en ai pas, ni la maison tranquille

Où tu voudrais dormir d’un sommeil si facile

Que même les oiseaux n’y voudraient te baiser —

 

Ils sont si difficiles les oiseaux qui aimaient !

Ils n’aiment plus autant que dans l’histoire ancienne

Où mangeant les humains jusqu’à leurs mortes glènes

Ils regardaient la femme avant de la couper

 

En mille divisions qui réjouissaient leur cœur —

Que les oiseaux sont beaux quand ils mangent la femme !

On a envie de les aimer avec douceur

 

Avec cette douceur infinie jusqu’à l’âme

Dans la maison tranquille où croissent mes sommeils

Les oiseaux fleuretaient dans tes tristes réveils.

*

Arrête la caresse où mon plaisir commence,

Suspend ta bouche aimante et revient dans le lit

Où j’écrivais la femme aux multiples semences

Elle était reine encore et divisait la nuit —

 

Ne me reproche pas si j’ouvre la fenêtre

Pour détruire le temps qui voulait tes plaisirs

Ne me reproche pas ma fièvre de paraître

Dans les pages mouillées du livre des désirs.

 

Ta bouche suspendue me rappelle à l’histoire

J’imagine le temps effrayant la mémoire

Et ton corps arrêté dans une éternité

 

De courbe parallèle où la beauté m’invente

Ne me divise pas, et reviens pour fêter

Notre bel assemblage aux chairs impatientes.

*

J’ai croisé une femme et ses jambes m’ont plu

J’ai suivi une femme et ses bras de lumière

Auraient pu m’enlacer dans l’ombre circulaire

Et je cherchais l’amour dans son ventre poilu.

 

Une femme croisée dans la ruelle inverse

Avait des bras d’ivoire et je l’aimais déjà —

Je pensais à tes bras de lointaine maja

Et sur tes jambes d’acajou, tu me traverses —

 

Dans la ruelle obscure aux mille citadines

Je visitais la femme aux jambes cristallines

Et d’un reflet d’ivoire éternisant le bras

 

J’imaginais l’amour dans d’impossibles draps

Et je croisais des femmes, je suivais ta lumière

Je voyais dans la rue ton ventre circulaire.

*

C’est en pensant à toi que j’ai rêvé d’une autre —

Elle suivait l’écume en y cherchant l’amour

Et les vagues mouraient à ses pieds sans retour

Retournant à la vague où elle vivait l’autre.

 

Et j’observais le vent qui secouait ses boucles —

Elle avait tant vieilli et j’avais tant vécu

Elle montrait ses seins à l’horizon perdu

Mais nulle éternité n’arrivait à sa bouche.

 

Une autre nudité dans mon rêve vivait

Ses jambes se pliaient en donnant à la vague

Ce qu’elle avait offert et que j’avais rêvé

 

J’ai rêvé d’une femme et ce n’était pas toi

Et la mer me l’a prise en un moment de vague —

J’avais fermé les yeux et je n’étais plus moi.

*

Les plaisirs de ma vie, je te les ai contés,

Dans un roman d’amour et de littérature.

Je vis depuis longtemps d’amour et d’écriture

Et tu es le seul livre que je n’ai pas jeté —

 

Je veux faire l’amour à ton corps éternel

Écrire sur ta peau le plaisir d’une amie

Tu me feras l’amour en me donnant la vie

Et j’écrirai ton cri au chiasme charnel —

 

De qui me parlais-tu que je n’écoutais pas ?

S’agissait-il du vent qui efface tes pas

En soulevant le sable instable de mon âme ?

 

Tu parlais de l’aurore ou d’un autre moment ?

Tu dis que j’écrivais et j’écrivais vraiment ?

Dans une autre existence, j’ai voulu être femme.

*

La femme que j’étais revenait de la ville —

On aurait dit un homme et c’était une fille

Elle ajustait le fard et la trouble résille

Sur un trottoir glacé que je savais tranquille.

 

Personne n’entendit le prix de mon succès

Elle enleva la robe et attentivement

Entra son doigt huilé dans son ventre savant

Elle était prête enfin et j’avais tout payé —

 

Je n’étais pas la femme et la ville dansait

Je voulais être un homme et je le devenais

Elle enfilait sa robe et je regardais l’heure

 

J’ai remonté la rue jusqu’au bout de la rue

Je sentais l’anisette et le saucisson beurre

J’étais moins riche aussi et je l’avais perdue.

*

Ma femme m’a quitté sans que je lui ressemble

Et j’ai payé le prix du plaisir qu’elle craint

Je ne plongerai plus les mains dans son écrin

Il faudra que je mente au monde qui s’assemble

 

J’ai dit qu’elle est partie, je n’ai pas dit ensemble —

Elle s’est envolée, elle avait l’air serein

Je ne glisserai plus de sa nuque à ses reins

Je mentirai toujours à ce qui croit, à ce qui semble.

 

Elle est si différente, et le miroir reflète

Les mots qui ont redit dans sa bouche replète

Invariablement que je lui ressemblais

 

Je ne ressemble plus à la femme que j’aime

Mon image est ailleurs comme je le voulais

En un autre miroir dont je connais l’extrême.

*

Mon image ressemble à la femme espagnole

Qui mesure le bain insouciant de son corps —

À la hauteur des seins arrêtant son effort

Elle laisse l’écume mordre dans ses épaules.

 

La Méditerranée, indolente marâtre,

De veuvage en veuvage épouse des regards

Et je ne suis pas seul à regarder l’écart

De tes jambes sous l’eau dont je suis le théâtre.

 

Je boirai dans ta bouche un vin très alcoolique

Et du crabe de sable examinant tes seins

Tout au long de ton corps et jusqu’à l’eau magique

 

Je deviendrai la mouette à l’aile magnifique —

Tu pourras rire enfin de mes vols dynamiques

Et je créerai la vague éclaboussant tes seins.

*

J’ai appris à écrire, à survivre, à aimer.

J’ai écrit quelques livres que personne n’a lus

Je dois beaucoup d’argent à de sots créanciers

Et j’ai aimé des femmes qui me l’ont bien rendu.

 

Les livres m’ont nourri de la chair de leurs mots

J’avais l’imaginaire et le rythme qu’il faut

De belles qualités et très peu de défauts —

L’imaginaire est tout et le moindre des maux.

 

Pour vivre il faut de l’or et je n’avais pas d’or

Et si j’en avais eu qu’est-ce que j’en aurais fait ?

Sans doute pas grand-chose — j’ai choisi de voler.

 

J’ai beaucoup fait l’amour mais je n’ai pas joué

Une femme m’a plu, une autre m’a loué

D’autres m’ont décousu et j’ai peint le décor.

*

Écrire des sonnets est une occupation

Bien propre et bien gentille — j’écrirai des ballades

Si j’étais sale et faux comme l’était Villon

Mais j’ai un trou du cul sain comme la Pléiade.

 

As-tu un trou du cul digne de ma passion ?

Pourquoi me regarder avec cet air malade ?

Je n’ai rien fait de mal en posant la question —

Je ne crois pas qu’on va le manger en salade.

 

Je pensais à l’amour qu’on aurait dû rêver

Tu fermerais les yeux en te suçant le pouce

Et dans un drap de lit je me serais sauvé.

 

Dehors il ferait froid — l’arbre couvert de mousse

Me donnerait le nord — je pourrais m’en laver,

Écrivant des sonnets dont la rime éclabousse.

*

 

I

 

Et d’un fort coup de pied il le fit reculer

L’autre retint son ventre et cracha des injures :

« Espèce de marsouin ! Décrocheur de galure !

Tu n’auras pas ma fille et mon chapeau replet ! »

 

Il lui brisa la nuque et l’autre s’écroula —

Sa tête retombée sur l’épaule à l’équerre

Il s’immobilisa dans le frileux parterre

Que la rose et le lys se partitionnaient là.

 

« Effroyable menteur ! dit l’autre sur sa tombe

Tu voudrais bien me voir provoquer l’hécatombe

Des pères amoureux de leurs filles amènes.

 

Je vais te faire voir comme on traite les sourds

Qui ne veulent entendre que des chansons obscènes ! »

Et d’une plume alerte il chanta ses amours.

 

II

 

Une femme passa, que la froide guitare

Épousant la musique en sonores beautés

Attira doucement dans l’allée illusoire —

Il regarda sa jambe et son sein de statue

 

Elle sourit aussi dans les sonorités

À cet enchantement qui l’avait retenue —

« Par exemple, dit l’homme en cessant de jouer

Serais-tu pas la mère horriblement trompée

 

Par le père et la fille par le père entrompée ?

J’ai un double sonnet, je l’offre volontiers

À ta stupeur de femme ! — Veux-tu m’accompagner ?

 

 

Que le chant nous ranime et inspire la mère

Et qu’il donne au poète la force pour le faire ! »

Entre leurs corps tendus la guitare vibrait.

 

III

 

Comprenne qui voudra cet éloquent poème

Tout est dit sur l’amour et le sens est extrême

Et qu’on pardonne aussi ce distique serein

Qui du coup se transforme en aimable quatrain.

 

Et pourquoi pas du coup, rien ne l’interdisant,

Continuer aussi jusqu’au dernier moment

D’un deuxième quatrain exigeant une rime

Et de la rime enfin ayant trouvé la rime

 

Attaquer un tercet aux délicieux accents

Et lui donner la forme et le verbe mouvant

Que l’amour exigeait qu’on donnât à son sens.

 

Et d’un triple sonnet l’histoire se compose

Ahurissant le mort et la fille qui l’ose

Encore aimer — c’est du moins ce que je suppose.

*

Était-ce le matin, dans la froide montagne

Ou par le sable clair qui maculait les plages ?

Était-ce la montagne aux accents de l’Espagne

Ou la plage arabesque étirant ses ouvrages ?

 

Ou bien était-ce un autre pays, par exemple

Ton corps, ton corps lointain que je n’ai pas connu

Je rêve ta poitrine et ton sexe si nu !

Je rêve et tu n’es rien, je rêve que c’est simple

 

Qu’il suffit de t’aimer pour que le temps arrive

Et que ta bouche parle à ma langue rétive —

Écris avec ton sexe, écris avec tes dents !

 

Ce n’était pas l’Espagne ni la troublante Ariège

C’était ton corps de rêve et mon rêve dedans

Mon rêve c’est mon sexe et le tien s’y arpège.

*

Épuisant tout l’amour que nos âmes se livrent

Je vis le ciel s’ouvrir et d’un vaste soleil

La mer naissait enfin juste après le sommeil

Où j’avais oublié que c’est toi qui m’enivres.

 

Le rêve était si vieux et désuets les livres

Que j’avais lus naguère en espérant te plaire —

La poésie manquait à ses devoirs de mère

Et je ne savais plus s’il fallait te suivre

 

Dans ce ciel suranné que le soleil enfant

Pour jouer de la mer ouvrait comme un théâtre —

Je ne sais pas jouer ces rôles opiniâtres

 

Je peux écrire tout si tu me le défends —

Même les vieilleries en me coupant la tête

S’offriront mes rumeurs étranges de poète.

*

J’ai acquis patiemment cette tranquillité

Sans quoi l’amour est mort et la mort pourrissante

J’écris ton écriture aux courbes caressantes

Je crois à ta patience — je crois à ta beauté.

 

Reviens-moi doucement sur mon corps me fêter —

Tes mains caresseront ma nature galante

La pointe de tes seins tracera dans mes fentes

Les lignes ravageuses de mon obscénité.

 

Comme le drap dansait et comme tu plaisais ! —

Je veux rêver encore à tes chaudes mollesses

Et dans l’écartement de tes cuisses maîtresses

 

Je veux mordre la vie comme tu me rêvais —

Rêve-moi doucement dans le lit de l’attente

Je montrerai ton corps au monde qui patiente.

*

La mort serait si belle si c’était ton amour —

Je mourrais doucement entre tes cuisses lentes

D’une mort délicieuse qui serait mon amante

Et tu jalouserais cet éternel retour —

 

Tout aura disparu et tu existeras —

La mort côtoie l’amour avec tant d’impatience

C’est si long de s’aimer et si vite l’absence !

J’aurai écrit beaucoup et tu me reliras.

 

N’égare pas ces pages, retiens leur écriture

Le vent voudra voler et la terre brûler

Ne laisse pas le vent dont le feu peut durer

 

Abandonne la terre et l’eau qui s’aventure

Si c’était ton amour, si ton ventre mourait

Je mourrais avec lui en croyant me rêver.

*

J’écrirai pour te plaire l’adab de ta beauté

J’assemblerai les mots autour de tes caresses

Ces mots seront les tiens, et flattant ma paresse

Pour que j’existe encore dans ton éternité —

 

On m’y rencontrera dans les traces fortuites

Qu’auront laissé mes mains sur ton corps vagabond

Tu liras doucement ce que t’inspireront

Tes verbes promeneurs d’insoucieuses redites.

 

Que la rime revienne et que les mots s’en moquent !

Je revivrai toujours dans cet accouplement

Qui force le hasard à donner savamment

 

Du sens à ta beauté où mon plaisir suffoque.

Tu ne vieilliras pas si je ferme les yeux

Et je pourrai écrire tes désirs audacieux.

*

Tu arrives demain ; dans le lit préparé

Les draps sont parfumés ; la fenêtre est ouverte

Au clapotis de l’eau et la mer s’est offerte —

Je ne lui ai rien dit mais elle a deviné

 

Elle s’est faite belle en masque térifère

Qui bouge sur sa peau d’un émouvant reflet ;

Je n’ai rien oublié ; les livres de chevet

Sont ouverts à la bonne page, et je sais me taire

 

Pour l’écouter qui danse et qui se souvenant

De tes yeux noirs profonds se mélange à la lune

En un regard d’argent que rien n’importune ;

 

Je couche dans son lit de sable bleu et blanc

Et repoussant le vent qui caresse ses cuisses

Je fouille sa toison de mes regards complices.

*

J’ai composé pour toi ces grains de pollen

Les fleurs se sont fanées dans le clair hammam

Je les avais cueillies dans les yeux des femmes

Et les femmes m’ont dit : raisonne ta peine —

 

J’ai raisonné ma peine en cueillant le lys

Il était parfumé comme ton absence

Et je l’ai dit aux femmes qui se voulaient lisses

Et les femmes m’ont dit : ça n’a pas de sens !

 

J’ai respiré le lys au blanc éternel

Comme la peau des femmes qui de loin m’appellent ;

Je les ai caressées de mon doux regard

 

Et elles m’ont redit : nous aimons te plaire.

J’ai jeté les fleurs, c’était peut-être hier

Et les femmes m’ont dit : elle vient ce soir !

*

Elle est belle et je le dis au chat

Le chat dort et je ne sais quoi dire

Au soleil paresseux qui s’étire

Et me brûle une page ! et voilà !

 

Et voilà ce qui arrive au chat

Quand il dort et que le sommeil penche

L’encrier à l’encre noire et blanche

Oui voilà ce qui n’arrive pas !

 

Le sommeil et non pas le soleil —

L’encrier et non pas l’ancre y est —

Paresseux — voilà ce que tu es !

 

Et je le dis au chat qui sommeille

Je le dis au soleil qui paresse

Je dis à l’encrier : Son Altesse !

*

Mais non, pas la poupée ! le mannequin qui penche

Sa tête sur l’épaule et qui baise la peau

De sa bouche qui manque au terrible tableau

Rempli de ton absence et de sa face blanche —

 

Pas la poupée ! Je veux jouer au mannequin

De Chirico ! et deviner ce qui se cache

Dans ta tête sans yeux interrogeant la gouache

Qui peu à peu l’efface sur le tableau repeint —

 

Je te ferai peut-être un enfant de peinture

Peut-être si le vent arrête de voler

Mes couleurs à l’amour et l’amour au jouet !

 

Le mannequin revient et craquent ses jointures

De colle et de papier et tu ne reviens plus !

J’ai repeint mille fois ton impossible nu.

*

Je te ferai demain l’ancienne fin’amor

J’écrirai la chanson exacte de ta chair

De l’épaule dorée qu’un reflet exaspère

À la pointe des seins que le miroir colore.

 

Ta poitrine et ton ventre et ton dos qui descend !

Tes bras, ton cou, tes mains et ta nuque et tes lèvres !

C’est l’univers charnel de ma patiente fièvre

Sans oublier ta voix qui mesure le chant —

 

Je te ferai l’amour au son de la guitare

L’oiseau sera témoin de nos savants mélanges

Ta voix sera la mienne et tes yeux mon regard

 

Mes mains joueront enfin ce que ma bouche change

Et je descends toujours de ton ventre à tes pieds

Pour raturer les mots et tout recommencer —

*

Ma chanson donnera le plaisir à ta voix,

Mes mains te trouveront dans la chair éternelle

Et j’écrirai toujours la poésie des rois

Dont la reine est le peuple et le pays sa loi —

 

Car ta cuisse est enfant d’une terre de joie

Si les oiseaux mouraient dans l’impossible ciel !

Mais ils meurent sur terre et la terre est la soie

De leur linceul d’amour dont le ciel est la voie —

 

Écoute ma chanson, elle dira ta chair

Ton âme trouvera le chemin de la mort

Pas besoin de chanter pour trouver cette terre.

 

Et reçoit ma caresse, elle chante ton âme

Et ton corps la suivra et l’aimera encore

Si je suis le poète et si tu es la femme.

*

Veux-tu être la femme ? Veux-tu que je t’écrive ?

Veux-tu être la femme et répandre les mots

Pour que ta nudité inspire mon repos —

Veux-tu te reposer avec moi que l’on vive —

 

Oui qu’on le vive enfin cet amour qui dérive

Qu’on vive ses plaisirs dans les draps de ma nuit

Qu’on vive et qu’on y meure avant que notre lit

Ne soit jamais l’enfant d’une nuit qui arrive

 

Elle arrive et je l’aime et je veux que sa cuisse

Et sa cuisse m’arrivent ! — Veux-tu faire l’amour

Au poète qui t’aime et que j’aime toujours ?

 

Veux-tu prendre plaisir à ces troubles délices ?

Veux-tu mourir ensemble et me donner la voix ?

Veux-tu donner la chair ? Veux-tu ce que je crois ?

*

Mais suis-je le poète que voudrait ma chanson ?

Je n’ai jamais écrit que la femme donnant

Je recevais le corps comme un rythme émouvant

Et je rendais mon âme à ces tristes passions —

 

Mais suis-je différent du chanteur que j’étais ?

Je n’ai jamais chanté que le sein et la cuisse

Je recevais le corps comme un nouveau délice

Et mon âme riait de cette éternité —

 

Mais ne suis-je pas mort dans le lit d’une femme

Que je croyais aimer et qui volait mon âme

Pour que j’existe enfin dans son rêve d’astrée ? —

 

Mais ne suis-je pas mort avec la blanche amie

Qui voulait que je l’aime et que j’ai négligée ?

Mon âme savait tout de sa noire agonie.

*

Le chat me dit : si c’est ta femme, elle est à moi !

Apollon, Dionysos, Éros et Aphrodite !

Je lui réponds : les femmes n’aiment pas les chats

Et les Muses musaient dans les rimes redites —

 

Le chat me dit : oui c’est la femme qui me plaît !

Apollon, Dionysos, Éros et Aphrodite !

Je lui réponds : les chats ne savent pas baiser

Et les Muses musaient dans les rimes redites —

 

Le chat me dit : mais tu ne sais rien de l’amour

Ce que la femme veut, dit-il, je le sais bien

Mais tu es fou à lier, personne n’y peut rien !

 

Je lui réponds : l’Amour ? J’en ai bien fait le tour

Et les Muses m’ont dit les redites redites

Apollon, Dionysos, Éros et Aphrodite.

*

Je devinerai dieu si la question était posée

Et je lui parlerai, le nez collé contre le ciel,

Et parlant de la mort dans un poème démentiel

J’arracherai la terre à ses pieds de géant creusée !

 

Je me purifierai aux sources de notre nature

Si la nature était ce que j’entends chaque matin

Mais l’arbre s’est couché en travers de notre chemin

J’existerai toujours puisque j’étais ton aventure —

 

Et j’aimerai demain, si c’est demain une autre femme

Elle dira enfin si j’ai raison d’aimer la femme

Je l’éterniserai dans ma folie d’aimer l’amour —

 

Ce chant serait le tien si tu voulais chanter l’amour

Examine les fous aux quatre coins de la folie

Et reconnais le tien : tu es sa deuxième folie.


 

 

Sonnets mineurs

Mon amour me retienne

Et ton épaule à peine

Efface les bijoux

Qui redorent ton cou

 

Ta bouche est musicienne

Elle taira beaucoup

Et elle dira tout

De tes mains magiciennes

 

Je t'offre ces tendresses

Et tu répands les tiennes

Avec tant de richesses

 

Tu m'offriras l'amour

Si je te donne tout

Dans ces sonnets mineurs.

*

Dans ces sonnets mineurs

Je chercherai ta couche

Je serai le chanteur

Qui module ta bouche —

 

Elle me parlera

Et tu seras si tendre

En oubliant les draps

Que j'écris pour te prendre —

 

Ne me refuse pas

Le pli qui se retire

Quand j'annonce mes pas

 

Près du lit où s'étire

Le corps que j'aimerais

Si tu voulais l'aimer.

*

Si tu voulais l'aimer

Accepter sa tendresse

Refaire ses caresses

Et toujours refermer

 

L'angle de tes cuisses

Sur le baiser mineur —

Que sa bouche et son cœur

En silence l'esquissent

 

Et que tes yeux si proches

Soucieux de reproches

Et plein de ta beauté

 

Amoureuse et profonde —

Dans l'amour se confondent

Avec l'Éternité.

*

Avec l'éternité

Que retrouve ma tête

Ce chant est une fête

À ta prospérité.

 

Tu peupleras encore

De ton ventre doré

Ma vision sonore

Où tu existerais.

 

Donne-moi la tendresse

À défaut des caresses

Que ma nature d'homme

 

Rendrait à ta richesse

— Je croquerais la pomme

Que la vie nous adresse.

*

Je croquerais la pomme

Où la science est enclose

Je ne sais rien de l'homme

Et la femme compose —

 

Arrange les reflets

Au miroir très savant

Que je traverserais

Si j'étais un enfant

 

Les reflets me reflètent

Et le miroir me mime

— De ce côté ton rire

 

On dirait qu'il s'arrête

Et de l'autre pourtant

Je reconnais le temps

*

Je reconnais le temps

Dans l'éclat qui cadence

Chaque pas que tu danses

Le temps nous enchantant —

 

Je reconnais le temps

Dans les yeux que tu fermes

Y mesurant le terme

Du temps nous enchantant

 

Je reconnais le temps

Pas plus que ta mémoire

Ne reconnaît l'histoire

 

De ma mort hésitant

Entre la grande aiguille

Et la clé qui scintille.

*

Et la clé qui scintille

Dans le noir absolu

De la chambre où j'ai lu

Et où tu te rhabilles —

 

Et la clé qui s'avance

Au blanc cadran qui rit

Tandis que se balance

Comme au bout de mon cri

 

Un beau soleil de cuivre

Éclairant les anneaux

Innombrablement beaux

 

De l'insouciante guivre

Qui s'enroule soudain

Pour arrêter mes mains.

*

Pour arrêter mes mains

Dans l'eau de ta mémoire

Peut-être faut-il croire

La pointe de tes seins —

 

Que ta blessure saigne

Que ton corps est blessé

Que le temps est passé

Mais que la mort y règne —

 

Y règne-t-elle encore

La mort qui décolore

Le ciel de ton festin ?

 

Pour arrêter mes mains,

Tu pourrais me le dire —

Je cesserai de vivre.

*

Je cesserai de vivre

Car l'amour m'a blessé

Autant qu'il t'a blessée

— Et cesseront mes livres

 

Aux pages surannées

Et cessera mon cœur

Dans ton cœur embaumé

— Cessera ce bonheur

 

Que je trouve à t'aimer

— Mais tu es déjà morte

Je l'avais oublié

 

Tu es morte depuis

Que le vent me rapporte

Les rêves de la nuit.

*

Les rêves de la nuit

Ont irrigué ma peine

— Rivières souterraines

Ils ont joué l'ennui

 

Je me suis ennuyé

Comme s'ennuie un homme

Quand lui manque la femme

Qu'il voudrait enlever

 

Il voudrait l'enlever

À la blessure ouverte

La terre s'est offerte

 

Le ciel s'est proposé

On a vu le feu prendre

Dans l'eau pour redescendre.

 

 

DOLORES

 

Dolores aux yeux noirs

Revient dans ma mémoire

C'est une vieille histoire

La première je crois

 

Elle croise ses jambes

Et ses mains se reposent

Sur le genou que j'ose

À peine regarder —

 

Je touche son regard

C'est toujours la première —

Ses yeux croisent la terre

 

Et je ne peux rien dire

— Le ciel lui fait l'amour

Et je me tais toujours.

 

 

BERNADETTE et MURIEL

 

Bernadette et Muriel

Se sont déshabillées

J'ai remercié le ciel

Et tout le saint-frusquin !

 

J'ai embrassé les seins

De Muriel qui veut bien

J'ai embrassé le sexe

Et Bernadette rit.

 

Merci pour l'amourette

Les taches de rousseur

Et les petits plaisirs —

 

Je n'oublierai jamais

Vous étiez un peu folles

Mais vous aimiez l'amour.

*

Nous sommes des oiseaux

Blessés, de beaux oiseaux

Nus que le vent rassemble

De beaux oiseaux qui tremblent

 

Nus à peine visibles,

Tant le vent est blessé

Tant la chair est risible

Devant l'éternité

 

Mesure ta présence

Mesure ma distance

Mesure tout le temps

 

Laisse couler le chant

Et mesure sa loi

— Tu es l'ardente voix

*

Tu es l'ardente voix

Que ma bouche répète

Mon miroir y reflète

Le cri auquel je crois

 

Je crois ce que tu veux

L'amitié, la tendresse

Je renonce aux caresses

Si l'âme est dans tes yeux.

 

Tu brises le miroir

En niant les reflets

Ce sont les noirs effets

 

Du passé qui ce soir

Parle à ton cœur blessé

Pour lui dire que non.

*

Pour lui dire que non

Pour dire davantage

En mesurant l'hommage

Que ce n'est pas ton nom

 

Et que je n'ai rien dit

Que ton désir m'ignore

Mais que j'existe encore

Et que malgré la nuit

 

Tu es mon amitié

La seule si je compte

— Mon désir me fait honte

 

Je croise ta beauté

L'immense solitude

Que ta beauté élude —

*

L'immense solitude

Que je n'écrirai plus

Les livres que j'ai lus

Pour toute latitude —

 

Maintenant tout m'éloigne

Sauf peut-être tes yeux

Il faut que je les joigne

À mes yeux malheureux.

 

Mes mains sont des oiseaux

Tu les voles au ciel

Et tu les trouves beaux

 

— Mes mains te garantissent

Ce que mes yeux écrivent

Dans ton regard complice

*

Dans ton regard complice

J'ai rêvé le désert

Et je te l'ai offert

Croyant à ses délices.

 

Tu n'as rien refusé

Mais que pouvais-tu faire

Quand je voulais te plaire ?

Tu n'as rien accepté —

 

Ma langue c'est du sable

Je n'ai pas le plaisir

De connaître ta fable

 

— Je connais mes désirs

— La femme et l'écriture —

Je connais ta mesure.

*

Je connais ta mesure

Et le diable n'emporte

Qu'une femme qui porte

La cruelle blessure

 

Que l'amour lui destine

— Quel amour te ramène

Dans les mots que j'ai peine

À creuser dans les ruines

 

De mon rêve d'amant ?

— Quelle est cette blessure

Qui force l'écriture

 

Irrémédiablement

À mélanger les traces

Des mots qui te dépassent ?

*

Les mots qui te dépassent

Me dépassent aussi —

Je lis ce qui t'agace

— C'est le navrant récit

 

De l'amour et de l'âme —

Je relis mes ballades

Au pays des salades

Des salades de femmes

 

Et des salades d'hommes —

Je relis ce désert

Où l'éclatant rhizome

 

Laisse perler sa goutte

Sur le pétale offert

À sa sollicitude.

*

Sur le pétale offert

Au mot qui le désigne

Comme le temps l'assigne

Voici le long concert

 

De la liste des noms

De la rumeur publique

Du procès extatique

Et des livres bidon —

 

Sur le pétale offert

J'ai écrit mes délices

Versé dans le calice

 

Le nectar de mes vers

— Sur le pétale enfin

Tu as lu mon festin.

*

Tu as lu mon festin

Rêvé la dédicace

— Le matin c'est vivace

Que j'orne la putain

 

D'un sanglot qui m'écœure

— Je me nourris des pleurs

Qui crèvent son vieux cœur

Je me nourris une heure —

 

Mais ce n'est qu'un festin

Je toise le matin

On dirait que tu m'aimes

 

Je ne suis plus le même

Si tu cesses je pense

De lire ma croissance.

*

Je ne suis plus le même

Tu changes ma chanson

J'ai trouvé le temps long.

Je voulais que tu m'aimes.

 

Mais ce n'est pas le cas

Il faudra que je pleure

Tu n'écouteras pas

Il faudrait que tu meures.

 

Mais qui pourrait mourir

Qui pourrait en souffrir

Que l'un meure et pas l'autre ?

 

Le tombeau est fini

Mais ce n'est pas le nôtre

C'est celui de la nuit.

 

 

MARIE LA PUTE

 

Je reconnais ton lit

J'avais payé le prix

Et visitant tes cuisses

J'ai rencontré le sexe

 

Et tu n'as rien laissé

Au hasard qui sommeille

Quand l'amour nécessaire

N'est pas au rendez-vous —

 

Le trottoir dévorait

Ça sentait le poisson

À cause de la mer

 

Il y avait des pêcheurs

Les femmes des pêcheurs

Ne te connaissaient pas.

*

C'est un baiser de trop ?

Je l'ai voulu si tendre

Il est imaginaire

Tu pouvais me le rendre

 

Est-ce un baiser de trop

Ce baiser dans ta chair ?

J'ajoute à l'écriture

Ce plaisir qui me perd —

 

Mais si je t'ai blessée

À cause des caresses

Que j'ai rêvé d'écrire

 

Sur ta peau de maîtresse —

Ne me reproche rien

Ce n'est pas moi qui blesse.

*

Ce n'est pas moi qui blesse

J'ai simplement voulu

Rendre hommage à la femme

Et je lui ai déplu —

 

Je voulais ton désir

J'ai reçu ta tendresse

Garde-moi cet amour

Et que mon cœur renaisse !

 

Je ne déplairai pas

Si le soleil me plaît

À la femme qui trouve —

 

Cherche dans mes reflets

Le miroir que je tends

À ton nom révélé.

*

À ton nom révélé

Où je frémis encore

À ton sexe baisé

Où je me métaphore —

 

Ne daigne pas rêver

Ni refermer les yeux

Mais d'un calme éventail

Oublie ce que je veux.

 

Je recommencerai

Ta nature de femme

Et si tu aperçois

 

Dans mon regard de flamme

Quelque lueur maligne

Souris avec mon âme.

*

Souris avec mon âme

Au désir qui la trouble

Je préfère tes yeux

À ma nature double.

 

Je t'aime d'amitié

Pour plaire à ta blessure

Si tu veux que je t'aime

Et je me dénature —

 

J'existerai comment

Et pourquoi l'existence,

Et je t'aimerai quand ?

 

Avec qui ton absence ?

Mon âme se résout

À ta cruelle errance.

*

À ta cruelle errance

Accrochant des grelots

Pour que la route suive

Le trottoir de tripots —

 

J'ai renoncé à l'âme

Au plaisir, au poème

Et lui donnant le bras

À la crasse bohème

 

Qui se vend pour pas cher —

J'arpente des pavés

Ailés de réverbères

 

Si mon âme rêvait

J'arpenterai ton corps

De terre soulevé.

*

Si mon âme rêvait

Mais rêve-t-elle encore

Maintenant que ton corps

Est un rêve indolore ?

 

Rêvant elle aimerait

Jouer avec tes seins

Simplement pour jouer

Jouer au jeu de mains —

 

Mais ton âme me vole

Mais ton âme m'usure

Et je dois à ton âme

 

Le prix de la rupture

— Si mon âme rêvait

Une étrange aventure.

*

Une étrange aventure

Au pays de ton corps

Et ton âme dedans

Versée dans le décor

 

Éternel de la chair

Qui va mourir un jour

Un jour triste à mourir

Bien avant que l'amour

 

Ne devienne la règle

Bien avant que ta cuisse

Ne s'ouvre à l'infini

 

À la vie qui se glisse

Infinitésimale

Et à la mort qui pisse

*

Et à la mort qui pisse

Sur nos têtes d'azur

N'ouvre rien que tes bras

Incroyablement purs —

 

Ne donne pas la main

À cette froide amante

Ne donne pas le sexe

Ni ta bouche savante —

 

N'ouvre rien que tes bras

N'offre que tes épaules

Tu m'apprendras la mort

 

Dans ma tête qui frôle

Un monde qui finit

La mort qui en raffole !

*

Un monde qui finit

Dans tes bras éphémères

Je goûterai le monde

À la saveur amère.

 

Tu me rappelleras

Que je suis ton enfant

Je suis l'enfant des femmes

Mais je suis né du vent —

 

J'ai adoré la mer

La montagne m'enchante

Et je connais le ciel

 

Si le monde s'invente

Une nouvelle femme

Je la veux pour amante.

*

Je la veux pour amante

Car le monde est en elle

Et j'habite le monde

Son enfant est si belle —

 

Comme elle te ressemble

— Si tu voulais m'aimer

Si le monde existait

Et si je l'écrivais

 

Aussi bien que tu vis —

Je peindrais sur ton ventre

Un enfant de la terre

 

Un enfant de couleur

Avec des yeux couleur

Du ciel et de la mer —

 

 

MARIE LA NOIRE

 

L'Afrique me parlait

De tes dieux souterrains

Et j'aimais ta poitrine

Pointue comme la pierre

 

De tes montagnes blanches

Au sommet du Kenya

— L'Afrique dans tes cuisses

De putain repentie

 

Me donnait un enfant

Un enfant noir et blanc

Et les dieux se taisaient.

 

— C'est l'Afrique que j'aime

Entre tes cuisses noires

Sur ton sexe meurtri.

*

Les sept alexandrins

Qui croisent mes sonnets

Ne trouvent plus la rime

Qui donnait la couleur

 

J'ai perdu quelque chose

En ne te trouvant pas

J'ai perdu la peinture

Amante de tes yeux —

 

Je ne blesserai plus

Ta navrante amitié

Heureusement pour nous

 

Il y a ta tendresse

Ta tendresse de femme

Ta tendresse blessée

*

Ta tendresse blessée

Et sept alexandrins

Qui ont perdu la rime

Rencontrant mes sonnets

 

Et je t'aime toujours

Je te désire autant

Que tu ne veux rien

Désirer que mon âme.

 

Tes cuisses qui s'écartent

Mon baiser sur ton sexe

C'était la différence

 

Je ne te violais pas

Je voulais que tu saches

Que je suis différent

*

Je suis si différent

De l'homme qui te viole

Mais j'ai le même sexe

Et le même désir

 

La différence c'est

Que c'est moi qui te donne

Et tu ne donnes rien

De ton désir de femme

 

À qui le donnes-tu ?

Qui ne te viole pas ?

Qui t'aime mieux que moi —

 

J'aime cet étranger

Je lui ferai l'amour

Pour aimer son génie.

*

J'aime cet étranger

Je veux lui ressembler

Je veux le dépasser

Montre-moi son génie

 

C'est moi qui te voulais

J'étais seul près de toi

Je caressais tes rêves

Je dormais avec toi

 

Et ta peau était douce

Caressante ta peau

Le long de ta cuisse

 

Ta peau jusqu'à ton sexe

Comme une bouche ouverte

— Je lui offrais ma bouche

*

Je lui offrais ma bouche

Et sa bouche disait

Toute la vérité

Sur ton plaisir de femme

 

Je croyais retrouver

La saveur de mon rêve

Mon rêve d'absolu

Où la nécessité —

 

L'infini nécessaire

— Me rendait la pareille

Me récitait par cœur

 

Ce que j'avais écrit

Un peu imaginé

De ton éternité.

*

Ce que j'avais écrit

La chair de l'écriture

Offerte à ta mémoire

Ce manuscrit dédié

 

À ton plaisir de femme —

J'ai offert ces moments

Ce plaisir le plus grand

Des plaisirs qui me fondent

 

— Je t'ai offert l'amour

Que je donne à l'amour

— Et ces pages sont vraies

 

Ce sont les pages nues

De mon plaisir d'écrire

Ce que l'amour m'inspire.

*

Ce sont les pages nues

Retiens mon écriture

Donne-lui le coffret

De ton corps qui refuse

 

Je retiens le plaisir

Je regrette le tien

Je pose des questions

Et tu ne réponds pas

 

— Mais je n'ai pas voulu

Blesser ton corps de femme

Ces cuisses écartées

 

C'était la pure image

Et mon très doux baiser

Mon hommage si tendre

*

C'était la pure image —

Ne m'abandonne pas

Dans ta belle amitié

De femme tourmentée —

 

La pure image était

Un sexe caressé

Parce que tu donnais

Et que je recevais.

 

Mais je ne prenais rien

Je ne te volais pas

Je désirais pourtant —

 

Ne m'abandonne pas

Ta tendresse d'amie

C'est d'amour que je t'aime.

*

C'est d'amour que je t'aime

Je te l'ai déjà dit

Je veux mourir ensemble

Mais pas sans caresser

 

Cette chair qui ressemble

À ma chair de poète

Cette chair qui t'emporte

À je ne sais quel diable

 

— Un diable de papier

Sans doute un peu menteur

C'est facile d'aimer

 

Quand la femme est ailleurs

— Par exemple au supplice

Avec un autre amant.

*

Avec un autre amant

Qui caresse tes seins

Les seins que je voulais

Aimer sur mes seins d'homme !

 

Mais comme je t'aimais

Dans l'image dormante

Du rêve poétique

Que je rêvais pour toi !

 

Je pleurerai sans toi

Je sais pleurer sans toi

Pas très bien mais je sais —

 

Je sais mourir aussi

Je voudrais en rêver

Car j'aime trop la vie.

 

 

CLAIRE

 

Claire aux épaules d'or

Où j'ai aimé la mort

Qu'elle a donné enfin

À son corps de satin —

 

Claire la suicidée

En robe de soirée

Ou totalement nue

Dans le lit qu'elle donne

 

— L'amour de Claire est tout

Il meurt au bon moment

Dans son corps suspendu

 

Caresse-moi encore

Même si tu es morte

Ou si l'amour te manque –

*

Sonnets dénaturés

Sonnets majeurs aimant

Sonnets mineurs pleurant

Et sonnets très mineurs

 

Mais tellement mineurs

Qu'il faut vous appeler

Si non plus rien n'existe

Que le nom d'un poème

 

D'un style de poème

Dont il ne reste rien

Que le vague squelette

 

Les sept alexandrins

Les quatorze morceaux

De mon amour brisé.

*

Les quatorze morceaux

Vaguement recollés

Tristement rechantés

Bellement réécrits

 

Et les vers orphelins

De la rime qui manque

À leurs cerveaux enfants

— Ils pleureront demain.

 

Je sais pourquoi je chante

C'est déjà quelque chose

Mais chante-t-on vraiment

 

Si rien ne fait chanter

— Garde-moi les sonnets

Ils pleureront demain

*

Ils pleureront demain

Ces enfants de la mer

Et du soleil dessus

Qui aime bien la mer

 

La mer aux belles cuisses

Aux mille coquillages

Qui rejouent à jouer

Au sexe de la mer —

 

Et le soleil très jaune

Orange jaune et vert —

Ce n'est pas dieu qui pense

 

Aux choses de l'amour

— Je pense à ton épaule

Et j'y pose ma tête.

*

Et j'y pose ma tête

Ma tête est un oiseau

Je mélange mes ailes

À tes cheveux d'azur

 

Je t'aimais tendrement

Comme font les oiseaux

Quand ils existent nus

Et beaux comme la chair —

 

Tu m'aimes tendrement

Et j'écris des sonnets

Qui ne sonnent plus rien

 

Y a plus rien à sonner

— Je donne un coup de pied

Au sable qui s'étonne.

*

Au sable qui s'étonne

Qui pose la question

J'ai répondu que non

Qu'elle n'a rien voulu

 

Savoir — Comment ? dit-il

Mais ton sexe est si beau

Tu l'avais bien dressé

Et peint avec amour

 

De toutes les couleurs

Que l'amour reconnaît

— Elle a bien reconnu

 

L'amour que je donnais

Mais ce sont les couleurs

Qui ne lui plaisaient pas.

*

L'amour que je donnais

Je peux bien le reprendre

Je le donnerais bien

À la femme qui passe.

 

— Veux-tu m'aimer si j'aime

Caresser tes cheveux ?

— Pour les cheveux d'accord

Mais pour le reste adieu

 

Je ne donne pas tout

J'ai déjà tout donné

J'ai donné un enfant

 

J'ai donné ma patience

Et mon génie de femme

— Mais je n'ai rien reçu.

*

Mais je n'ai rien reçu

En échange de moi

Que pourrais-tu changer

Même si les poètes

 

Sont différents des hommes ?

Ils ressemblent aux femmes

Et ils aiment les femmes

Mais est-ce suffisant ?

 

Je t'aime tendrement

Tu me caresseras

Un peu le bout du nez

 

Je mordrai ton oreille

Pour t'apprendre à aimer

Comme on aime une amie.

*

Tu mordras mon oreille

Je me réveillerai

De mon rêve d'amour

Où tes cuisses rêvaient —

 

Et le temps passera

Je rêverai toujours

Tu ne vieilliras pas

Mais feras-tu l'amour ?

 

Avec qui mon amour ?

Avec qui ton plaisir ?

Pourquoi pas avec moi ?

 

Et ta blessure s'ouvre

J'ai mérité l'enfer

Si tu n'aimes que moi —

*

Si tu n'aimes que moi —

Si ton âme m'entoure

Et que je vois ton corps

S'éloigner pour toujours —

 

Mais tu ne t'en vas pas

Tu restes pour m'aimer

Parce que je t'aime encore

C'est ton corps qui s'en va

 

Ton âme me retrouve

Je serais éternel

Si je savais t'aimer

 

Comme tu veux qu'on t'aime

— Mais je ne sais rien

De ton amour blessé.

*

Je ne sais rien de toi

Je t'aime sans savoir

J'ai faussé notre amour —

Je t'aime tellement

 

Mais je t'aime comment

Pourquoi l'amour avec

Ton amour et pourquoi

Pas une autre raison ?

 

Je ne te connais pas

J'ai abusé mon âme

Et tu as eu raison

 

De parler à mon âme

— Elle s'est égarée

Et c'est toi qui m'aimais.

 

 

FRANÇOISE

 

Françoise se rappelle

Rue Saint André des Arts

Mon baiser sur le cou

Et ma déclaration —

 

Ou bien rue de la Harpe

Mes mains sur sa poitrine

Et ma déclaration

Ce que j'avais à dire

 

Dans l'eau de la fontaine

Au croisement de feu

Des boulevards obscènes

 

Françoise m'a tout dit

Tandis que j'embrassais

Son sexe à peine ouvert.

*

Il n'y a plus de rimes

Pas d'allitérations

Pas même d'assonances

Tout est mort, tout est mort

 

J'ai perdu les sonnets

Leur suite passagère

S'est arrêtée d'un coup

Oubliant une rime

 

Négligeant l'assonance

Et le chiasme trembleur

De musicalités —

 

Tout est mort, je le crains

Il n'y a plus d'amour

Dans mes mains de poète.

*

Dans mes mains de poète

Qui ont rêvé de toi

Tandis que je rêvais

De la femme éternelle

 

Dans mes mains de poète

Se dresse mon pénis

Mon pénis seul et nu

Dressé comme un poteau —

 

C'est un arbre de chair

Dont je suis la racine

Et tu étais la terre —

 

Je ne sais pas pourquoi

Dans mes mains de poète

Se dresse mon pénis.

*

Je ne sais pas pourquoi

Ce morceau de ma chair

M'attache encore à toi

Et je rêve tes cuisses

 

Tes cuisses entrouvertes

Pour donner ton plaisir

Et pour prendre le mien

Je ne sais pas pourquoi

 

Je ne veux rien savoir

Si rien n'est expliqué

Ce que je sais suffit

 

Mais l'amour m'a manqué

Je ferai sans amour

Ce que tu n'aimes pas.

*

Je ferai sans amour

L'amour à l'autre femme

Celle qui veut m'aimer

Et que je n'aime pas

 

Je connais sa caresse

Elle connaît les miennes

Mais elle ne sait rien

De mes mains de poète

 

Car mes mains de poète

Ce sont mes mains sur toi

Ce sont mes mains qui courent

 

Recherchant le plaisir

Où par jeu tu le caches

Sachant que je le sais

*

Recherchant le plaisir

Mais pour donner raison

À l'amour qui renaît

De tes écartements

 

Non ce n'est pas obscène

Ces cuisses qui s'écartent

La preuve j'y embrasse

Mon deuxième sexe —

 

Je n'ai pas recherché

La froide obscénité

J'ai simplement aimé

 

Comme personne n'aime —

J'avais choisi les rimes

Elles t'auraient tant plu.

*

J'avais choisi les rimes

Je voulais te prouver

Que l'amour des poètes

N'est pas l'amour des hommes —

 

Je te l'aurais prouvé

Mais tu n'as rien compris

Tu croyais au cuissage

Et tu fermais tes cuisses

 

J'avais choisi le rythme

J'avais tant recherché

La seule différence —

 

Mais tu ne comprends pas

Tu me prends pour un autre

Ce n'est pas un poète —

*

Ce n'est pas un poète

Celui qui se masturbe

Dans le sexe des femmes

C'est un homme qui meurt —

 

Je n'ai jamais violé

Les femmes s'en souviennent

Et je les aime toutes

Puisque tu n'es plus là —

 

Ce baiser sur ton sexe

C'est ma déclaration

Et c'est ma différence —

 

Personne n'a aimé

Ton beau sexe de femme

Comme je le voulais.

*

Ton beau sexe de femme

Je ne l'oublierai pas

Je l'écris sans sonnet

Car la rime me fuit

 

Et la rime c'est tout

Le sonnet que j'aimais

— Je t'aimerai toujours

L'amour ne meurt jamais —

 

Tu donnes l'amitié

À mon amour blessé

J'embrasse tes deux joues —

 

Tu donnes la tendresse

À mon plaisir déçu

Je chatouille ta nuque —

*

Je chatouille ta nuque

Pour aimer l'amitié

Tu permettras peut-être

Un baiser dans le cou —

 

Tu souriras aussi

Quand tes seins me diront

Au sillon qui les rime

Que je suis un ami —

 

Mes yeux contempleront

Dans les plis de la robe

Le triangle impossible —

 

Mais pourquoi m'as-tu fui

Que n'ai-je pas compris

De ce manque d'amour ?

*

Que n'ai-je pas compris ?

Que me disait ton âme

En me mentant un peu

Sur tes hésitations ?

 

Mais que me disait-elle

Que je n'ai pas compris ?

Quelle douleur la tienne

Et pourquoi la douleur ?

 

Je te ressemblerai —

Ma caresse d'ami

T'inspirera l'amour —

 

Es-tu l'oiseau blessé

Dont le bec me signale

Que je vais mourir nu ?

 

 

JOCELYNE MARIA ET GENEVIÈVE

 

Jocelyne poète

Maria son amante

Geneviève disait

Que j'avais du talent

 

L'Amour de Jocelyne

Était plein de sa graisse

Et les plus belles cuisses

M'ont donné un enfant

 

Maria se taisait

En offrant sa poitrine

Geneviève disait

 

— Trois femmes c'est si peu

Quand on est un poète

Et qu'on a du talent

*

Entre la femme blanche

Et l'écriture noire

Je choisis l'écriture

C'est mon éternité

 

La femme ne sera

Jamais l'éternité

Elle n'est pas écrite

C'est un homme à l'envers

 

Mais elle est l'écriture

Et son nom est choisi

Entre toutes les femmes

 

Les femmes c'est ma femme

Je croyais la trouver

Dans ta belle écriture

*

Dans ta belle écriture

De femme jamais nue

J'ai deviné l'amour

Je voulais te survivre

 

Les mots ne cachaient rien

Ta nudité tranquille

Aimait les mots savants

Ceux qui savent aimer

 

Ta nudité me plaît

Elle ressemble enfin

Au plaisir que je cherche

 

Les mots ne savaient pas

Que je pouvais aimer

Ta belle nudité.

*

Les mots ne savaient pas

Mais ils étaient écrits

Je les avais écrits

Avec tant de tendresse

 

Et tu les avais lus

Avec tant d'amitié —

Je n'ai jamais été

Aussi nu que ce jour

 

Je t'ai montré mon sexe

Et tu n'as pas voulu

En caresser la vie

 

— Moi j'ai baisé ton sexe —

Je n'ai jamais eu honte

De préférer les mots

*

À la vie qui revient

C'est la mort qui m'inspire

Et je vivrai de toi

Tu n'empêcheras rien

 

Tes mots le savent bien

Je suis plus fort que toi

Et tu mourras sans moi

Tandis que je mourrai

 

De n'avoir pas connu

Ton plaisir souverain ? —

Donne-moi le plaisir

 

Le plaisir de ta chair

Je te donne le mien

Je connais le bonheur

*

Je connais le bonheur

Oui — je l'ai inventé

Les mots me l'ont donné

Et je t'ai inventée

 

J'ai inventé l'amour

Inventé le plaisir

J'ai inventé le diable

Et les femmes dedans

 

Mais que n'ai-je inventé

Pour te faire plaisir

Et vivre de ton rire ? —

 

Je préfère ton rire

À la mort — Je préfère

L'amour que tu refuses.

*

Mon amour, tu n'es pas

Celle qui se souvient

De la douleur du monde

Que les oiseaux menacent —

 

Les oiseaux t'ont aimée ?

Mais qu'ils t'aiment toujours

Si les oiseaux nourrissent

Ta chair recommencée —

 

Tu n'es pas la mémoire

Je saurais tout de toi

Si tu étais la fille

 

Et si je t'écoutais

Pour que mon écriture

Ressemble à ton amour.

*

Pour que mon écriture —

Enfin devenue femme

Et te donnant le jour —

Déchire un peu mon cœur

 

Ouvre tant la blessure

Que ma vie est visible

Et ma mort si lointaine

Et ton sexe si proche —

 

Je veux être ta femme

Quand tu seras un homme

Je donnerai l'enfant

 

À ta vie de poète

Et le monde vivra

De ses jeux de miroir.

*

De ses jeux de miroir

Qui recommencent tout

L'enfant se prend aussi

Pour les reflets qu'il aime —

 

Il aime des reflets

Et des écartements

De jambes et de bras

Sur les seins, sur le sexe —

 

Mais ça veut dire quoi ?

Qu'il n'existera pas ?

Que tu as existé

 

Et que la mort est tout ?

On n'expliquera rien

À l'enfant qui jouera.

*

On n'expliquera rien

On sera mort avant

Que la mort nous détruise

On sera mort de vivre —

 

Un enfant peut-il croire

Qu'il est né de la femme

Et que l'homme est poète

Si c'est la femme nue

 

Que la mort recommence ?

Un enfant le croira

Si j'étais cet enfant —

 

On n'expliquera pas

La gloire du poète

Dans la tête d'un gosse .

*

Dans la tête d'un gosse

Où j'ai déjà vécu

L'écartement des cuisses

C'était déjà les tiennes —

 

Déjà tu refusais

Mais tes cuisses s'ouvraient

Et j'écartais les lèvres

De ton sexe meurtri —

 

J'ai souri à la vie

Je t'aimais tant déjà

J'ai crié avec toi

 

La vie me faisait mal

Mais l'amour me plaisait

Et j'aimais tant tes yeux.

 

 

MARIE LA NUE

 

Marie la nue mangeait

Les mûres du roncier

Si près de ma maison

Et si près de mon cœur

 

Et Marie était nue

Mordue par le soleil

Et par ma bouche enfin

Qui dorait son épaule.

 

Que l'été dure encore

Et que les arbres nus

Croisent ta nudité !

 

Et que ma cheminée

Me conserve ton corps

Que les flammes régalent –

*

Je voudrais tellement

Que le dernier sonnet

De ces sonnets mineurs

Soit un sonnet majeur

 

J'accorderais la rime

À tes yeux noirs et blancs

Je ne répéterais

Que les mots insoumis

 

L'alexandrin majeur

Comme ton sexe ouvert

À la césure exacte —

 

Et tes seins assonants

Hémistiches pareils

À ton regard tranquille.

*

À ton regard tranquille

Je suspendrais ma vie

Tu fermerais les yeux

Pour que je meure enfin

 

Tranquille ton regard

Il a enfin trouvé

Cette paix qui te manque

Et qui vole l'amour

 

D'en être la blessure

— Je donnerai ma vie

À ta vie triomphante

 

Tu me rendras la mort

Et tes cuisses tranquilles

Se fermeront encore.

*

Tu me rendras la mort

J'existerai toujours

D'avoir été poète

D'avoir tenté l'amour

 

Entre tes cuisses chaudes —

O vivante blessure

De ma femme endormie

Qui se reblesse encore

 

Chaque fois que le rêve

Visitant le sommeil

Trouble l'eau de sa vie

 

Où je buvais l'amour

De poème en poème

Et chaque fois plus mort

*

Je t'apprendrai la mort

Et le prix qu'elle coûte

Ce qu'elle coûte au monde

La femme du poète —

 

Son prix n'est pas le nôtre

C'est le prix à payer

Et il faut le payer

Juste avant de mourir

 

Serai-je seul alors ?

Me paieras-tu mon prix ?

Que dirai-je à la mort ?

 

Ce n'est pas moi qui paye ? —

Mort, je suis sans le sou ? —

Que dirai-je à la mort ?

*

Que dirai-je à la mort

Au moment de mourir

Si personne ne pense

À me payer le prix ?

 

Je lui dirai : ma mort,

Ma bonne mort qui vient

Juste à temps pour mourir,

Ma mort, ne pleure pas,

 

J'ai vécu pour mourir

Et j'ai aimé la vie

— Une femme m'a dit :

 

— Je ne peux pas t'aimer —

Mais ce n'était qu'un rêve

Ma mort, attend un peu —

*

Ma mort, attend un peu

Elle va arriver

C'est la femme que j'aime

Elle arrive toujours

 

Et la mort me dira

En haussant les épaules :

— Mon pauvre vieux poète

Si les femmes rêvées

 

Mouraient comme se meurent

Les femmes éternelles

Serai-je encore la mort ?

 

Et je dis à la mort

En lui serrant le cou

— Ma mort, je plaisantais.

*

Je plaisantais ma mort

Je riais de ma mort

Je voulais bien mourir

Avec la mort dans l'âme —

 

Pourquoi ne pas mourir

De cette façon-là

C'est beaucoup plus rapide

Qu'un coup de revolver ? —

 

Je voulais bien mourir

Mais pas sans plaisanter

Ma dernière maîtresse —

 

Mort, tu n'as pas de cuisses

Et tu ne t'ouvres pas

Et je n'embrasse rien

*

Mais le dernier sonnet

Rira bien de la mort

Les rimes moqueront

Les lignes qui s'alignent

 

Ce ne sont pas des vers

J'ai fini de pleurer

Je ne chante plus rien

Je rirai avec lui

 

De la mort qui sent bon

Comme les vivants sentent

Quand ils ne s'aiment plus

 

Mais le dernier sonnet

Sonnera-t-il toujours

S'il lui manque la rime ?

*

Sonnera-t-il toujours

Ce sonnet en vadrouille

Au pays de la mort

Où les oiseaux sont tristes ?

 

La tendresse n'est rien

Si je meurs sans t'aimer

Et je mourrai c'est sûr

De n'avoir rien aimé

 

Après le dernier

De mes sonnets bâtards —

Je ne t'aimerai plus —

 

Si je veux vivre encore

Je ne dois plus t'aimer

Mais je ne sais pas vivre —

*

Pourquoi toi, mais pourquoi ?

Les femmes manquent-elles

À la vie qui revient ?

Elles ne manquent pas

 

Mais faut-il les compter ?

Vérifier leur présence ?

Et ne pas te compter

Pour que tu ne sois pas —

 

Je veux fermer les yeux

C'est toi qui dois mourir

Et tu mourras demain

 

— Je ne serai pas triste

J'en aimerai une autre

Qui me donnera tout.

 

 

ISABELLE

 

Toi, je t'ai adorée —

J'ai aimé tes enfants

Je t'aurais épousée

Si j'avais eu le temps —

 

Mais le temps me manquait

Et j'écrivais des lettres

Au lieu de t'embrasser

Mon sexe dans ton sexe

 

— Avec toi j'ai vécu

Ce que vivraient les roses

Si les roses vivaient —

 

L'espace d'une vie

Loin du monde puant

Dans un sexe de femme —


 

 

Sonnets blancs

 

Non Valérie tu n'es pas Claire et je suis moi

Claire n'est plus la femme et je mélange tout

C'est un peu pour te plaire — aussi pour oublier

que je n'ai pas toujours été l'homme qu'il faut

 

à la femme — et Paris me revient - je suis moi

rêvant d'un coquillage et de la mer qui dort

étirant comme un drap le corps qui te ressemble

— mais je mélange tout et tu ne m'en veux pas

 

faisons l'amour ce soir — ce n'est rien de le faire

ni de le faire bien, ni trouver le plaisir

— ce qui compte est ailleurs et je me souviendrai

 

de la femme — et Paris qui revient — ces trottoirs

où je mettrai mes pieds d'amoureux provincial

le sexe un peu humide et la tête meurtrie.

*

Tu ressembles tellement à mon souvenir

et j'ai tellement peur de tout recommencer

de me retrouver seul avec l'esprit qui cogne

les murs de ma mémoire et mon sexe qui bande

 

encore — et je veux faire l'amour avec toi

trouver la différence entre tes cuisses chaudes

si c'est la différence et si tu aimes ça

— aimeras-tu l'amour que je veux te donner

 

si je change ton nom ou si je me réveille

pour redire le tien et mélanger le temps

à l'espace d'un lit qui crève ma mémoire

 

comme un coup de poing dans la maison de papier ?

— devine ma douleur, elle s'en souviendra

si ma mémoire est celle d'un poète qui vit —

*

Le rêve l'a tuée — un beau rêve de femme

où j'étais le poète et l'homme dans le lit

j'écrivais de la prose pour plaire à son amour

le vers se mesurait dans l'angle de ses draps

 

pas de tache de sang où son poignet saignait

le lent drap composait la blancheur de sa peau —

une rigidité aurait pu l'habiter —

j'aime ce jeu de mots vraiment très populaire —

 

le sang ne coulait pas — elle criait béante

sa blessure coupée dans le poignet ouvert

il ne coulait rien d'autre que le rêve tueur

 

le rêve me tuait et Paris s'en moquait

il y avait des jardins tout autour de son cœur

on y assassinait des enfants de papier

*

peu importe la mort qui n'existera pas

elle existerait bien si la folie voulait

la folie ne veut rien que la mort aimerait

on rencontre des femmes dans l'escalier qui monte

 

et qui descend si c'est un escalier bien sûr —

la maison de papier où la femme est une ombre

s'allume maintenant et la porte se ferme

on ne peut plus entrer si la femme s'absente

 

je regardais le mur et les portes dedans

Paris me regardait secouant son chapeau

comme pour dire adieu à l'hôpital tranquille

 

l'amour devenu fou ce n'est plus de l'amour

je creuse la douleur dans le cœur d'une femme

qui ne comprendra pas que je l'aime vraiment

*

Paris mains dans les poches le chapeau dans le cou

la ruelle venait à peine de s'éteindre

tu dormais doucement sous la fenêtre ouverte

et j'avais froid pourtant mais rien ne t'éveillait

 

il y avait ton rêve et le drap s'y nouait

j'avais vraiment très froid d'être nu près de toi

de deviner le rêve et de ne pas l'aimer

la fenêtre s'ouvrait sur la ruelle noire —

 

Paris mon souvenir le plus cruel de tous

je n'ai trompé personne et pourtant je savais

j'ai approché la mort mais je n'y ai pas cru

 

Mais qui croirait la mort si les mots se refusent

je n'ai jamais appris le silence dormant

qui rêve que l'amour ne peut pas être un rêve

*

C'est encore la nuit et Paris me détruit

vaincu d'un coup de gueule en mesurant les mots

sur moi le froid pesait outre ses mains expertes

l'arme que j'ai tenu à plonger dans son cœur

 

mais je voulais rêver dans son rêve incroyable

je voulais bien rêver — mais je n'ai pas rêvé

le rêve me mentait peu importe comment

il mentait à mon âme et mon âme écrivait —

 

Paris aidait le froid et me tournait le dos

il parlait à la femme de quelle poésie

qui ne me disait rien en tant que poésie

 

j'éjaculais pourtant et reprenant la rue

rue dans le sens inverse on aurait pu me voir

dans les traits de la lune chercher l'amour encore.

*

Soignant la chaude-pisse et riant la négresse

Me dit : Tu veux aimer mais tu n'as pas de quoi

payer ce que l'amour pourrait te rembourser...

et je payai aussi commentant sa laideur —

 

la chaude-pisse aidant et la blessure encore

pouvais-je le savoir que l'amour est criant

de vérité la nuit quand le trottoir bleuit

et que l'égout s'endort rotant des commentaires —

 

que pouvais-je savoir tandis que les bourgeois

ils s'envoyaient en l'air dans la boîte à la mode

et les folles bourgeoises descendaient aux toilettes

 

pas besoin de crier si je frappe à la porte

un peu de compagnie n'aurait pas fait de mal

à ma très nette solitude de poète –

*

Elles montraient leur sexe avec parcimonie

je regardais le sexe et je montrais le mien

le sac à main s'ouvrait, les clés de la voiture

résonnaient dans ma tête et je marchais derrière

 

et l'affaire était faite — j'avais beaucoup dansé

j'avais plu à Tarek qui se frottait les mains

on parlerait affaire après avoir baisé

chacun de son côté la bourgeoise contente —

 

on la baisait ensemble si ce n'était pas Claire

Claire rêvait encore et elle conduisait

la lumineuse Austin sur la route pluvieuse

 

— Que s'était-il passé ? pourquoi si peu de temps

entre Paris cracheur de fumées érotiques

et la table normande où je posais les coudes ?

*

Et parallèlement le rêve se répète

ou je le crois toujours mortel comme l'ennui

qui traverse mon âme avec tant de blessures

en collier renouées au cou qui redescend —

 

La bourgeoise s'éteint et comme une guirlande

entre le mur et l'arbre secouant ses couleurs

recommence toujours le même rêve enfant

où la poésie meurt d'avoir un prix exact —

 

je la connais succincte et si peu amicale

elle tourne le dos et facile s'arrête

on dirait qu'elle a peur et ce n'est pas le cas

 

je changerai tes mains pour qu'elles recomposent

ce qu'inspire la peur à ton cœur décloué

je connais ton amour et tu me fais confiance

*

Et parallèlement je redoute le rêve

j'écrasais des mégots — je mégote les mots

j'arpentais des ruelles — j'écoute la radio

je coloriais des livres — le livre me colore —

 

c'est peut-être l'amour, je le saurai demain

peut-être dans son lit ou dans le lit d'une autre

une amie de passage avec des yeux furtifs

qui rangera les draps dans l'armoire immobile

 

ou ce n'est pas l'amour et la savante amie

redira que l'amour n'est pas une réponse

sa voix venait du rêve et le rêve mentait

 

c'est parallèlement que deux rêves d'amour

dans mon âme tranquille élèvent la lumière

à la hauteur de l'ombre qui devrait tout cacher.


 

 

Sonnets dénaturés

Bien

avec toi c'est facile

et le vent vient toujours de la mer

sur ta peau il éteint le feu

tes seins sont deux mouettes

je les retiens

sous moi — bien

c'est tellement facile de t'aimer

tes jambes sont deux ailes

et ton sexe est le bec de l'oiseau —

que rature le vent quand tu parles ?

Il n'est pas nécessaire de t'aimer

pour te comprendre — bien

je t'aime facilement

tu brûles du même feu

enfin j'espère

que c'est le même feu

si ce n'est pas le même

est-ce que c'est la même chose ?

Bien — c'est bien

ton amour mon amour

ta peau trempe ses plumes

dans l'écume

je te suis pas à pas

je ne sais pas voler

mais je vole

— je t'aime

c'est facile puisque je t'aime

c'est bien

si tu m'aimes

moins facile si c'est le vent

qui auréole ta peau — je viens

si c'est bien — je me tais

s'il le faut — je suis bien

si c'est facile

et si ton cœur ne résiste pas

mais je rêve –

*

Ce que tu me rappelles

n'est pas le ressac de la vague dans les galets

ce n'est pas non plus l'oiseau

qui regarde la mer

et que tu regardes

pour y trouver des formes à former

dans le blanc du papier qui t'inspire

mon amour

Qu'est-ce que tu me rappelles ?

j'ai marché avec toi sur la plage mouvante

observant d'un œil vague le galet de ton choix

et j'ai choisi le verre à l'usure savante

dans la main d'une enfant qui n'était pas la tienne

mon amour

tu me rappelles l'horizon aux barques noires

et le jet de poissons dans l'ombre du quai

et ton pas de danseuse marchait dans mon cœur

mon amour

tu me rappelleras le miroir métallique

et la digue tombée en travers de la mer

comme un arbre la digue au fond de la lumière

où le soleil baignait tes pieds

avant que la lune ne s'y cendre

lune penchée orientale et lointaine

chats aux beaux nœuds papillon rouges

— on croirait que tu m'aimes

mon amour

mon amour tu me rappelles

après m'avoir abandonné

à tes délices de papier

où je ne suis qu'un personnage de circonstance

mais on s'aime

mon amour

on s'aime vraiment.

*

Tes mains croisent les bijoux

tes mains courent dans le fond d'un tiroir

va à la fenêtre

la mer est un morceau de papier

mais tu lis

comme si le livre lisait

je saurais lire

la mer rognée aux quatre coins de l'univers

une barque

un ventre où convergent mes mains

pas un bijou à l'horizon

c'est parce que je t'aime

pas un livre

sous la mer qui lutine

un poisson blanc et noir

œil noir

un oiseau au bec rouge

le filet qu'il arrache à la terre

ouvre la fenêtre

déchire la mer

qui pourrait t'en vouloir

tu changes de couleur chaque fois

est-ce que tes mains soulèvent le bleu ?

qu'y a-t-il sous ce scintillement ?

le bijou s'ajoute

tu ne ressembles plus à rien

c'est fou ce que tu peux exister

c'est fou ce qui se passe dans ma tête

éclaire ma fenêtre

je n'ai pas de maison

va à la fenêtre mon amour

à la fenêtre s'il te plaît

j'ai acheté un cheval de papier

mais les fleurs sentent bon

enfin je crois

je crois que les fleurs sentent bon

blanc de la fenêtre

blanc de tes yeux

j'ai une petite douleur sur ma langue

je te parle d'amour

il faut voir comme tu m'aimes

il faut le voir pour le croire

mais qui croire ?

qui croira que je dis la vérité ?

mer

ciel

main

bijou

amour

et alors ?

pourquoi pas à la fenêtre ?

j'ai froid —

petit poème

deviendra grand

mon amour de femme

déchire un coin de mer

un coin de bleu

l'écaille d'un poisson toute d'argent

il y a du métal dans ton regard

je n'aime pas comme il faut

c'est que je n'aime que toi

tu ressembles à un morceau de papier

attends

moi

mon amour

attends-moi

morceau de papier arraché à la mer

ou volé au bec de l'oiseau

je ne sais pas ce que j'ai fait

mais je l'ai fait

petit poème

étroite fenêtre

l'un se ferme

tu ouvres l'autre

je cesse d'écrire

tu croises d'autres bijoux

Est-ce possible

tant de scintillements ?

compte les scintillements

en commençant par un —

compte les morceaux de lumière

que la mer rassemble pour toi —

poisson qui vole comme un oiseau

les oiseaux respirent dans l'eau

oiseau qui meurt comme un poisson

les poissons crachent de la fumée

Est-ce possible ?

qu'est-ce qui est possible ?

à la fenêtre infiniment

tes bras négligemment croisés

que se passe-t-il si je t'appelle

par ton nom ?

eh !

mon amour

faut-il que je t'aime

fenêtre ouverte sur le monde ?

j'ai du mal à respirer

c'est ce qui arrive aux poissons dans l'air

arrache mes écailles une à une

ma peau est un infini d'étoiles

petit poème deux par deux

Qu'est-ce qui est plus vrai que notre amour ?

je t'interroge petit poème

et tu ne réponds pas

C'est que tu n'as rien à dire

petit poème

C'est que tu n'es pas concerné

petit poème

petit poème qui s'étire

comme un corps de femme

raconte-moi l'existence des mots

dans la maison que tu habites

un deux trois

le compte y est

je n'ai pas bien compté

mais je sais ce que je dis

enfin je crois que je l'ai dit

que je t'aime

que c'est toi

que j'ai peur

que j'écris

que je dors

que je rêve

que je sais

je crois bien te l'avoir dit

mais ce n'est peut-être pas le cas

il faudra que je me souvienne

de ce que j'ai laissé

je m'en souviendrai si c'est possible

si j'ai bien compté sur toi

*

La fenêtre comme le blanc de l'œil

qui a vu l'amour

petit oiseau deviendra grand

si nécessaire

si possible

si c'est vrai

vain rectangle de lumière

pour blesser mon cœur d'homme tranquille

petit oiseau

deviendras-tu grand

si on te le demande ?

la fenêtre est ouverte — jurons-le !

comme le blanc de tes yeux

l'oiseau vire au vert

paraît-il

si le soleil l'écorche vif

je veux le voir pour le croire

je veux tellement de choses !

faut-il commencer par se taire ?

oh mon amour faut-il commencer par là ?

le coin de tes lèvres porte le seul mot

qui me va comme un gant —

au coin de tes lèvres il y a tout ce que je sais

de la femme —

oblique parallèle

quel est ton miroir ?

est-ce que mon reflet est un reflet ?

est-ce que je joue avec le même miroir ?

comme le blanc de l'œil

entre moi-même et mon semblable —

on dirait que tes caresses se rapprochent de moi

— l'oiseau est de profil — quelle belle image !

*

Courez