I – EMORI NOLO

LUNDI

MARDI

MERCREDI

JEUDI

VENDREDI

SAMEDI

II – MEMENTO MORI

LUNDI

MERCREDI

JEUDI

VENDREDI

SAMEDI

DIMANCHE

MARDI

III - COMBAT CONTRE LE PÈRE

LUNDI

MARDI

SAMEDI

DIMANCHE


 

 

I – EMORI NOLO

 

LUNDI

Chapitre premier

 

Il fallait sans cesse lui expliquer, comme si elle ne saisissait pas le sens profond de ce qu'il souhaitait lui donner à penser. Les soirs où ils ne recevaient pas (ils recevaient trois fois par semaine, le dimanche étant réservé à sa famille, elle avait un nombre incalculable de « membres »), ils ne s'attardaient pas longtemps dans le salon attenant à la salle à manger ; ils venaient de partager un repas équilibré pour la nuit ; ils étaient épuisés par le silence que le télépoint ne réussissait pas à troubler ; ils avaient un peu parlé des jours à venir ; elle tenait à un projet dont il ne comprenait pas la finalité. Comme il ne dormait pas s'il avait absorbé trop de protéines, elle avait longuement calculé les valeurs énergétiques sur un abaque découpé dans un magazine. Il regardait sans s'approcher. Il ne tenait pas à entrer dans les raisons suffisantes de ces algorithmes. Les quatre soirées où ils ne recevaient pas ne se suivaient pas et il lui faisait remarquer qu'elles se ressemblaient étrangement.

— Étrangement ? se contentait-elle de susurrer comme si elle ne souhaitait pas protester.

Il ne répondait pas à cette question mais ne pouvait pas s'empêcher de la rechercher dans les conversations qui animaient la maison trois fois par semaine. L'une de ces soirées était définitivement, depuis de longues années déjà, consacrée aux Vermort chez qui on allait rarement malgré d'insistantes invitations qui en conséquence se faisaient plus rares. Les Vermort, néanmoins, demeuraient fidèles à la soirée du mardi. Ils arrivaient à huit heures et repartaient à minuit passé. Quatre heures perdues avec un esprit certes brillant et une beauté indéniable ne justifiaient pas l'insomnie qui le terrassait ensuite à la porte du sommeil et aux pieds de la femme avec laquelle il avait, un jour, choisi de vivre. Les Vermort l'ennuyaient à ce point. Leur part de conversation était considérable, peut-être les trois quarts du temps qu'ils demeuraient avec eux, ces mardis soirs. Trois heures par semaine à écouter tantôt le beau langage fluide de Fabrice qui était un expert en reflets fidèles mais protecteurs des images ainsi renvoyées, et la voix de Gisèle qui dénonçait les incohérences de la vie quotidienne pour justifier l'amertume de ses conclusions. On en savait moins sur les autres, ceux qui venaient le vendredi, qu'on nourrissait de petits propos destinés à la rumeur, et ceux qu'elle prétendait connaître à fond sous prétexte que le même sang coulait dans leurs veines. On dérogeait rarement à l'exigence de quatre soirées passées ensemble sans personne pour en juger. Il exigeait, mais ne cherchait jamais à se dérober aux visites qu'il fallait, de temps en temps, rendre à ceux qu'on avait si bien reçus. Comme ils avaient deux voitures, non pas une pour le travail et une autre pour sa commodité à elle, mais une qui lui servait effectivement à rejoindre son lieu de travail et une deuxième qu'il avait achetée par pur plaisir de posséder une belle mécanique, on allait aux rendez-vous avec cette dernière et les conversations commençaient avec elle, ce qui ne manquait pas de l'irriter (elle) un peu trop visiblement. Ils possédaient aussi une deuxième maison, plus spacieuse mais moins confortable, au bord de l'océan où il avait failli se noyer et dont elle l'avait sauvé devant un parterre de témoins nus et interloqués par sa musculature mouillée. Il s'était transformé en algue molle dans ses bras d'athlète. Une coupure de journal, conservée dans l'album de photos, montrait une nudité marquée par trois étoiles noires. Les témoins aussi portaient des étoiles. On ne distinguait pas nettement le corps livré aux tourments d'un sable dont la couleur se confondait, en valeurs de gris, avec sa chair tétanisée maintenant. Rien ne le différenciait clairement du sable où les pas avaient formé les petits cratères de sa désolation. On n'en parlait pas. Les Vermort n'en savaient rien. Ils ne connaissaient pas la maison au bord de l'océan qu'ils appelaient la mer. Ils savaient cependant que leurs hôtes s'y rendaient au milieu de chaque saison, immanquablement fidèles à cette géométrie du temps, et qu'ils en revenaient pour n'en pas dire grand-chose, sinon qu'ils s'y ennuyaient quelquefois, car le voisinage était distant. On ne sut jamais de quelle distance il s'agissait. Gisèle souriait comme si elle cherchait à changer le sujet de conversation et Fabrice le changeait sans difficulté, proposant une fois de plus les effets de son imagination à des interlocuteurs qui ne s'étonnaient plus de demeurer interdits devant tant de facilité oratoire.

Cette semaine, donc (on était lundi et il avait passé la journée dans son bureau à organiser le travail de la semaine), à part les Vermort du mardi, il y aurait les Fielding vendredi et un cousin et sa famille dimanche. Il ne connaissait pas ce cousin. Elle les dénichait il ne savait où ni par quel tour de passe-passe. Elle l'assaillait déjà de souvenirs d'enfance, depuis hier dimanche où un autre cousin avait parlé avec volubilité de ce cousin à venir. Elle avait téléphoné, très émue par ce que personne ne pouvait entendre, et elle avait raccroché en disant que le rendez-vous était pris pour dimanche prochain, une chance car on n'avait rien prévu pour ce dimanche-là, ce qui constituait une exception et une chance, précisa le cousin loquace et connaisseur lui aussi.

— Tu ne le connais pas, avait-elle précisé.

Il avait écouté les explications généalogiques du cousin présent qui n'oublia pas de lui rappeler qu'on manquait sérieusement (il avait insisté sur le mot sérieusement) de renseignements sur sa propre famille. Une fois de plus, il avait exhibé sa grosse main aux cinq doigts étirés pour signifier qu'on pouvait en compter les membres sur moins que les doigts de la main. Les enfants (elles disaient « mes neveux ») avaient pendant quelques minutes été absorbés par le calcul qu'il leur proposait non sans perversité :

— Si c'est moins que les doigts de la main, c'est au moins quatre (ils comprirent). Si j'ôte un à quatre, il reste trois (il dut s'expliquer). Moins deux (les parents), il reste un : ma sœur.

— Hé bé ! s'était écrié le cousin. Est-elle mariée au moins ?

Ce qui ramenait les conversations au point initial : Pourquoi, mais pourquoi donc n'avaient-ils pas d'enfants ?

Il la prenait une ou deux fois par semaine, avec les précautions d'usage. Dans la maison de vacances, leurs relations étaient plus fréquentes, surtout l'été quand ils pratiquaient un nudisme non dénué d'intentions érotiques. Il faisait, selon sa plaisanterie favorite, des enfants au bonheur. Elle semblait alors rire de bon cœur et les cousins, les « membres », s'approchaient d'elle pour picorer sa joue devenue rouge sang. Les Vermort n'avaient pas accès à ce genre de révélation et d'ailleurs, il n'y eussent pris aucun plaisir, eux qui avaient deux enfants qu'on ne voyait jamais.

— Fielding, c'est ce poète dont je t'ai parlé, dit-elle.

— Attendons-le, fit-il simplement.

Il viendrait avec le modèle d'un peintre qui était son amant.

— Qui ? Le peintre ?

Elle montra son doux visage :

— L'amant ? demanda-t-elle.

— Oui, je veux dire : c'est un ou une modèle ?

— On dit un modèle.

Comme il consacrait sa vie professionnelle et même sa vie tout court à la vocatologie, il prit quelques notes, ce qui mit fin à ce début de conversation. Demain, les Vermort (Fabrice vient de publier un nouveau livre, il n'aurait pas le temps de le lire), vendredi Fielding (dont il n'avait rien lu) et dimanche, ce cousin...

— Il écrit, ton cousin ?

— Félix ?

Elle montrait de nouveau ce fin visage marqué par la douceur de l'attente :

— Il s'appelle Félix, dit-elle en retournant à la préparation d'un plat qui promettait une nuit sereine.

N'avait-elle pas prévu de répondre favorablement à l'invitation des Galves (francisation de Gálvez) qui insistaient lourdement pour « rendre la pareille » ? Il ne se souvenait pas de cette soirée.

— Mais si ! affirma-t-elle. En décembre dernier (nouvelle apparition du visage empreint de douceur et de sérénité).

Ce qui le ramenait au printemps. Il gelait encore le matin. Il se réveillait le premier et mettait son nez à une fenêtre dans une pièce voisine. À travers la cloison, il entendait sa voix qui se plaignait doucement de la nuit... ou du jour.

Ces débuts de printemps le ravissaient. Sur le chemin de son travail, il s'arrêtait pour contempler la vallée qui verdissait. Il perdait ainsi le peu de temps qu'elle le contraignait à gagner sur le temps passé à ne rien faire ou à faire l'amour. À quel moment la quitterait-il ? À quel moment de la semaine ? L'air vif qui remontait de la vallée l'étourdissait un moment au bord d'une pente où s'étageaient les vestiges d'une ancienne carrière. On ne s'en va pas si facilement. S'il la quittait, il n'irait pas plus loin que son travail. Sa sœur lui tomberait dessus sans ménagement. Elle n'avait jamais eu beaucoup de considération pour ses penchants érotiques. Elle l'avait tant de fois surpris en flagrant délit de calcul ! Il pouvait la haïr quand elle revenait. On en avait beaucoup parlé hier, suite à ou à cause de cette stupide démonstration qui avait époustouflé les enfants soudain avides de connaître leurs cousins par alliance. Elle avait deux enfants comme les Vermort mais il ne les connaissait pas. Il décrivit deux charmantes créatures dont on admira tout de suite le côté studieux.

— On se verra un de ces jours, avait déclaré le cousin aux cousines qui n'en savaient rien, gloussaient-elles, et qui doutaient ensemble tant elles connaissaient les tenants et les aboutissants d'une vie (la mienne) qui coulait comme l'eau trouble de la rivière sans histoire.

— Qui sait ? avait soupiré la cousine en caressant les chevelures des enfants.

Il avait offert des bonbons à la ronde, ce qui mit fin aux spéculations. L'odeur acide du cassis et de la groseille montait de ces bouches rapides tandis que le cousin reniflait les flacons exposés dans la vitrine du buffet principal. Il était gris, il ne passait pas un dimanche sans se griser, il eût détesté dépasser cette limite qu'il prétendait imposer au plaisir.

Maintenant, il regardait la vallée parcourue de brumes tournoyantes. Les bouquets d'arbres lui donnaient une idée des distances. Il connaissait ce paysage comme s'il eût appartenu à son enfance, mais celle-ci ne reconnaissait que l'aridité des fractures calcaires et les pans blancs de l'œil des maisons sans rue que les chemins ne rejoignaient pas. Il n'y avait rien à faire pour empêcher cet enfant de revenir à la surface de la vie pour en occuper les meilleurs moments en prince des ténèbres. Il ne l'accompagnait pas au-delà de la rivière dont on distinguait les surfaces à travers les feuillages et les charpentes métalliques dont les couvertures gisaient à terre, semblant résister au glissement que la pente ne réussissait pas à leur imposer. Il était presque huit heures. Il savourait les derniers vrais instants de la journée, déjà si loin d'elle. Le travail, dans sa phase préparatoire, l'occuperait sans relâche jusqu'à la fin de l'après-midi. La semaine dernière, il avait mis un peu de désordre dans sa documentation et son assistante en avait pleuré presque violemment. Il aimait cette présence, cette réalité incessante, la joliesse du visage et des mains, le regard où il ne se lassait pas d'observer l'admiration croissante qu'elle lui portait. Mais il n'aurait pas aimé en faire une maîtresse. D'ailleurs, à quel moment serait-elle intervenue sans déranger l'ordre impeccable des jours ? Il la traitait en gamine savante et feignait de ne pas s'intéresser à ses charmes indiscutables. Ce matin, il était à peine entré dans le laboratoire quand elle le frôla rapidement, insensiblement, pour lui dire que sa sœur avait téléphoné vendredi juste après son départ.

— Vendredi ! s'écria-t-il.

Ils avaient reçu les Bélissens qui étaient parents des Vermort. Il avait passé le samedi à réparer le portail du jardin potager. Le soir, ils avaient regardé les voitures filer toutes dans le même sens, tous feux allumés, vers ce qui servait de ville à cette vallée lentement dépeuplée. Dimanche, le cousin n'avait pas cessé de remettre sur le tapis cette sœur dont il voulait tout savoir. Avant de partir, il avait renouvelé son vœu (le plus cher) de la rencontrer un jour prochain (ô mon Dieu faites que ce soit demain !) pour lui dire tout le bien qu'il pensait du seul membre de la famille qu'il connaissait par alliance. C'était bien là le genre de remarque que sa sœur ne manquerait pas de conclure par un éclat prodigieux de son rire de femme d'expérience.

 

 

Chapitre II

 

Depuis deux ans, on avait remplacé les chiens par des êtres humains. Évidemment, le chenil avait été détruit et ce fut sur ses fondations qu'on construisit les baraquements qu'occupait maintenant la faune des cobayes, moitié hommes, moitié femmes, on n'utilisait pas les enfants ni les vieillards. L'innocuité des expériences avait encouragé les décideurs, élus et notables locaux qui appréciaient sans effort les promesses de la colocaïne. On avait soigneusement examiné les populations des deux prisons du département, de l'antenne provisoire de l'hôpital psychiatrique régional et de l'établissement de santé d'une grande entreprise nationale qui y envoyait ses employés en mal d'exemplarité. On avait réuni une cinquantaine de marginaux, de reclus et de malades mentaux, dans la proportion d'un tiers par catégorie. Des examens plus poussés réduisirent ce nombre à une vingtaine qu'on informa strictement sur l'expérience à laquelle leurs fibres nerveuses allaient être soumises dans le cadre rigoureux d'un programme qui avait réussi sur les chiens. On les traita de sujets d'expérience et on leur montra les effets de la colocaïne sur deux chiens qu'on n'avait pas abattus. Un pédagogue fut chargé de toutes les démonstrations nécessaires pour convaincre au moins la moitié des candidats de poursuivre jusqu'au bout une des premières expériences du genre. Et en effet, onze personnes, s'il était encore possible de parler de personnes à leur propos (le directeur du laboratoire avait insisté car le document premier portait individus), demeurèrent dans le giron du Centre Expérimental de la Firme sur la Colocaïne : un meurtrier coupable d'une préméditation qui avait sidéré ses juges, deux escrocs qui avaient été fonctionnaires de l'État et que celui-ci entretenait toujours, cinq malades mentaux dont deux psychotiques maniacodépressifs qui se renseignèrent scrupuleusement sur le mélange colocaïne & lithium (une chouette idée, conclut le directeur), et deux marginaux, un homme et une femme, qui sortaient d'une cure de désintoxication pour l'un et d'une cure de sommeil pour l'autre (les curistes, disait le rapport premier). Le onzième « sujet » (le directeur du laboratoire parlait déjà de « subobjet ») n'avait fréquenté ni la prison, ni l'hôpital, ni les marges de la société : il avait toujours vécu dans sa famille, il avait même travaillé dans une filiale du C.E.F.C (le cefque comme on disait), il avait « donné satisfaction » à ses employeurs mais une aventure sentimentale s'était conclue malencontreusement par une tentative de suicide (« ratée » comme disait ceux qui avaient choisi d'en rire). On l'avait alors enfermé dans une confortable chambre du château familial, le château de Vermort qui borne la vallée en amont comme celui de Bélissens l'ouvre en aval. Jean, c'était son petit nom, avait promis de se comporter en gentilhomme. Il était arrivé dans la voiture familiale, une Phantom II Continental 4 1/4 vert olive qui portait les armoiries de la famille non pas sur les portières comme du temps des carrosses, mais sur le pare-brise, au-dessus des vignettes autocollantes officielles. Gisèle conduisait. Jean était assis sur la banquette arrière à côté de Fabrice qui se mordillait la lèvre inférieure pour s'empêcher de parler. Jean n'avait pas cessé de s'exprimer sur la colocaïne depuis la veille. Il avait dîné avec des chaînes aux pieds sous la surveillance de deux anciens gendarmes qu'on employait comme « infirmiers » et qui étaient en effet vêtus de blanc (le voisinage les surnommait les « pères blancs » car l'un était d'origine belge). Il avait mangé avec appétit et même un peu bu de ce rosé audois dont il raffolait malgré les douleurs intestinales qui s'ensuivaient immanquablement. Il avait peut-être dormi (alcool & diazépam), toujours dans la chambre qu'il occupait depuis plus de dix ans et où avait dormi toute la vie son ancêtre le nain Golo qui avait été couronné en Éthiopie. Gisèle ouvrait le judas, s'appuyait nonchalamment contre l'embrasure et entretenait avec son beau-frère des relations conversationnelles dont le comte n'avait aucune idée, d'ailleurs il ne la questionna jamais à ce sujet tant elle paraissait savoir ce qu'elle entreprenait médicalement. Il y avait belle lurette que Fabrice ne s'intéressait plus à ces conversations. Une dernière fois, avant de se coucher, il relut le dossier dont il avait paraphé chaque page avant d'apposer sa signature au bas de la dernière.

— Ce sera une aventure pour lui (il pensait aux dix ans d'enfermement et aux balades qui cliquetaient des chaînes), lui avait dit son hôte des mardis soir.

Et l'hôtesse, qui ne comprenait pas de quoi il s'agissait (elle n'en mesurait pas la portée, nuançait Gisèle), se souvenait des chiens qu'elle évoquait comme si elle touchait alors à des souvenirs d'adolescence en proie aux tourments de la croissance corporelle. Le lundi matin, Fabrice avait apporté quatre homards de taille prodigieuse. Elle savait cuisiner, Constance, c'était ainsi qu'elle entrait en lui, dure et rapide, au cours de ces repas que Gisèle, consciente de ne pouvoir vaincre sa rivale sur ce terrain fragile pour elle, souhaitait espacer un peu, ce qui au moins doublait le temps à franchir de l'un à l'autre mardi (« Je ne sais pas, s'il la voit moins souvent, qu'en penses-tu... »). Fabrice l'eût plutôt volontiers réduit de moitié, disons le mardi et le vendredi, mais ce jour-là Constance recevait des « relations » dont elle avait un besoin primordial pour sa carrière de critique littéraire. Lundi, impossible : son hôte (je) avait passé une dure et longue journée et les charmes de son assistante ne l'avaient pas distrait au point de lui donner envie de rencontrer des amis le soir même. Mercredi et jeudi, Constance « travaillait » à son article qui paraissait le vendredi matin, d'où la réception du vendredi soir. Le samedi ?

— Tu n'y penses pas ! s'était écriée une Gisèle satisfaite au fond d'en rester aux mardis et à l'espoir de les espacer un peu.

Ce mardi-là, en dégustant les homards qui avaient péri dans un court-bouillon, on parla de Jean dont la candidature avait été retenue « d'office ».

— Il n'a rien à se reprocher, dit Gisèle dont les doigts experts exploraient l'intérieur d'une pince.

— Nous n'avons que trois repris de justice et un alcoolique repenti, si l'alcoolisme est un péché et non pas une maladie comme je le pense. La dépressive est à peine réveillée et nos cinq malades mentaux n'ont jamais agi que dans le cadre étroit de leur maladie, ce qui les décharge des crimes et violences qui dramatisent leur histoire personnelle.

— Je suis d'accord avec vous, dit Fabrice.

Les onze candidats avaient intégré leurs baraquements en fin de journée, hier lundi. Les homards se promenaient dans la buanderie. Constance les nourrissait d'un mélange dont elle possédait jalousement le secret familial (de mère en fille). En rentrant, ce lundi soir, fourbu à cause des examens qu'il avait supervisés (on avait retenu un cinquième des candidats, la proportion habituelle), amer aussi parce qu'il s'était montré inconvenant avec son assistante qui s'était permis une larme discrète, ce qui lui arrivait rarement et toujours parce qu'il l'avait jugée à haute voix et devant les autres (double méchanceté), il avait rendu visite aux homards dans la buanderie et reniflé l'odeur de plantes secrètes qu'ils avaient ingérées sans difficulté, comme d'habitude.

— Jean se plaît dans sa nouvelle propriété, dit-il en aspirant la soupe.

— Ça va le changer de la chambre, dit Constance qui connaissait la chambre.

— Il est plus libre, mais chaque baraquement est soigneusement clôturé. Il ne franchira pas cette limite non plus.

— Pauvre Jean !

C'était tout ce qu’elle en disait. Il avait vaguement espéré une conversation suivie sur ce sujet délicat. Elle avait connu l'enfant, avait fréquenté l'adolescent et vu l'adulte perdre pied dès les premiers pas hors du cocon familial.

Ensuite il avait parlé de sa sœur.

— Qu'est-ce qu'elle te veut ?

Il le savait trop bien. Elle revenait toujours de la même manière et pour les mêmes raisons, mais Constance ignorait tout, il lui mentait à chaque apparition de sa sœur, il mentirait encore une fois et elle n'oserait pas lui demander d'éclairer les points obscurs de ses explications.

— Et les Vermort qui viennent demain !

— Et les homards ! plaisanta-t-il.

Il n'avait pas été de bonne humeur aujourd'hui. D'abord, l'annonce faite par l'assistante qui avait cru ainsi lui retourner sa perversité du vendredi passé, puis l'autocar avec son chauffeur, ses gardiens et la cinquantaine de candidats qu'il avait reçus en leur lisant le contenu d'un contrat qu'ils avaient eu le temps de relire un nombre incalculable de fois (je passe sur les recommandations du directeur du laboratoire, sur son « insistance » répétée à propos d'un sujet qui ne peut pas connaître de « conclusions prochaines »). Jean était arrivé alors que les autres commençaient à peine à reconnaître les petits détails qui peupleraient désormais les moments d'inattention et les intervalles d'instants. On venait de visiter le baraquement pilote (trois espaces aménagés autour d'un jardin d'agrément frais et ombragé) que personne n'occupait. Il y avait vingt baraquements, tous identiques, dix de chaque côté d'une allée bordé d'un haut grillage éclairé la nuit par des lampes à arc.

— Voilà le pistonné, dit quelqu'un.

Impossible de savoir s'il s'agissait d'un candidat ou d'un membre du personnel. Le chauffeur ricanait devant le radiateur de son véhicule. Fabrice marchait derrière Gisèle, Jean les devançait à peine. On aurait dit qu'il se jetait à l'eau.

— Il vous a apporté les homards ? demanda-t-il en arrivant sur (moi).

— Les homards ?

— Tout à l'heure, dit Fabrice.

— Comment ça va depuis mardi ? demanda Gisèle qui évitait de soumettre son regard de chatte apprivoisée à la soixantaine de personnes qui formaient deux groupes distincts entre l'autocar et les voitures du personnel.

Fabrice revint deux heures plus tard avec les quatre homards dans un cageot tapissé d'algues noires. On avait déjà éliminé une dizaine de candidats qui étaient remontés dans l'autocar. Ils demeuraient silencieux et immobiles. Fabrice avoua un frisson dans le dos et demanda où il devait mettre les homards.

— Je n'ai pas le temps d'aller jusque chez vous, prétexta-t-il en transportant le cageot dans une antichambre du laboratoire.

En effet, la maison n'était pas seulement isolée, il fallait aussi monter pour l'atteindre, ce qui fatiguait Gisèle qui détestait avoir à changer de vitesse à chaque virage. En arrivant, elle faisait constater le tremblement de son pied gauche. La descente s'en prenait à son pied droit.

— Comment se comporte-t-il ? demanda Fabrice en parlant de Jean pour la première fois aujourd'hui.

S'inquiétait-il vraiment ? Jean subissait les examens comme les autres, mais il serait choisi avec les dix autres qu'on avait décidé de choisir pour cette expérience inédite. Il connaissait la théorie de la colocaïne. Plusieurs articles étaient parus dans des magazines de vulgarisation scientifique.

— Ma sœur arrive ce soir.

— Oh ! Cela remet-il à plus tard notre rendez-vous hebdomadaire ?

Il savait bien que non ! Une semaine sans Constance... Mais non, Anaïs détestait le homard, elle haïssait la compagnie des amis des amis et particulièrement celle des amis de son unique frère.

— Elle sera fatiguée par le voyage.

— Pardi ! Dix mille kilomètres...

— Elle n'aime pas se montrer sous son mauvais jour.

— Vous dites ?

— La fatigue du voyage.

— Je comprends, dit Fabrice.

Gisèle aussi comprendrait.

— Quelle journée !

Il voulait dire (sans doute) : Quelle journée en perspective ! Il aurait à peine le temps de concilier les examens avec le classement des fiches embrouillées vendredi dernier devant une assistante éberluée. Fabrice le quitta peu après avoir vérifié que les homards étaient à leur aise dans leur nouvelle obscurité. Constance recommandait une parfaite obscurité, un silence d'or et aucune odeur étrangère à celle de la marée. Il consacra deux heures à mettre de l'ordre dans les fiches que l'assistante avait commencé à classer dans les casiers. De la fenêtre de son bureau, il surveillait le remplissage de l'autocar. Le chauffeur grillait des cigarettes sous un arbre.

— Je m'absenterai juste le temps d'amener les homards.

Elle ne serait pas à la maison. Chaque fois qu'il revenait inopinément, elle était absente sans explication (un petit mot sur la table de la cuisine par exemple). Il prenait toujours la précaution d'une excuse indiscutable. Les homards en étaient une. Il avait toujours trouvé d'incroyables excuses (la chance) mais n'avait jamais eu à s'en servir au moment de ces retours imprévus. Comme elle en découvrait les traces ipso facto, du moins se l'imaginait-il (il le craignait), ils en parlaient le soir (« Je suis venu pour... et tu n'étais pas là... »), le lundi soir qui était la soirée où il montrait un visage fatigué et où elle en profitait pour lui parler du menu du lendemain mardi. Il n'avait pas toujours eu d'aussi bonnes excuses que les homards, mais après tout, n'avait-elle jamais justifié ses propres absences, une seule fois ! Elle ne l'envisageait même pas et comblait la conversation avec ce qu'il y avait lui-même apporté. Des homards !

— Ils n'ont pas l'air déçu, dit l'assistante qui regardait elle aussi les candidats blackboulés assis dans l'autocar.

— Ils ne le sont pas.

— Comment ne pas être déçus... quand... ?

— Vous l'êtes, vous, déçue ?

Elle s'empourpra.

— Alors ? dit-il en sortant de l'antichambre où les homards émettaient des claquements sinistres.

Il l'abandonna à sa larme retenue et retourna parmi les candidats. Il évita de s'approcher de Jean mais celui-ci lui lançait des regards complices.

— Je n'ai jamais mangé de homards, dit l'assistante qui revenait, l'œil sec.

— C'est pas demain la veille, chantonna-t-il en jetant un œil distrait sur les questionnaires que lui proposait un examinateur.

Les deux chiens, deux labradors, mâle et femelle, se reluquaient devant un radiateur auxquels ils étaient attachés par de courtes chaînes d'acier. Il caressa ces crânes sans toucher aux sondes qui suintaient, exhalant l'odeur de bonbon acidulé de la colocaïne. Il pensa aux enfants du dimanche, à ces neveux qu'elle désirait par-dessus tout impressionner favorablement, lui demandant de se prêter au jeu, et chaque fois, il inventait un nouveau calcul dont le résultat désignait toujours quelque chose de précis, de reconnaissable, de nommable, de tangible presque. Cette fois, il avait désigné sa propre sœur. Il ignorait alors que cette sotte d'assistante était au courant depuis vendredi.

— Nous la verrons mercredi, avait dit Gisèle.

— Tu n'y penses pas ! s'était écrié Fabrice.

Pourquoi pas mercredi ? Une entorse, de temps en temps... C'est fou ce que les gens peuvent être occupés quand on ne sait d'eux que ce qu'ils consentent à dire et ce que les autres savent et savent surtout vous donner à penser. Mercredi, elle commencerait son article (sur Fielding, je suppose) dans une ambiance imposée par cette sœur reposée par une nuit tranquille qu'il se serait bien gardé de troubler comme il en avait troublé d'autres.

 

Chapitre III

 

S'était-il une seule fois absenté sans qu'il se passât quelque chose qui remît en question l'agencement de la journée ? Son assistante l'attendait sur le perron du laboratoire principal où il avait son bureau :

— Ce sont les homards ? demanda-t-elle.

Elle voyait bien que c'était les homards ! Pourquoi le demandait-elle ? Sinon pour attirer l'attention des membres de l'équipe analytique qui pouvaient voir ce qui se passait dehors sans bouger de leur poste d'observation placé près des fenêtres. Il se sentit humilié et elle savait par expérience qu'il ne tarderait pas longtemps à lui faire payer son insolence. Il ouvrit le hayon pour aérer la voiture. Un des homards avait crevé. Il le balança négligemment dans une des poubelles broyeuses qui jouxtaient l'entrée publique du laboratoire. Les trois autres bougeaient encore comme des cybers qui ont perdu leurs connexions énergétiques ou transcendantes.

— Je ne comprends pas, dit-il en soulevant le cageot, ils ne doivent pas être frais.

— Que s'est-il passé ? demanda l'assistante qui voulait tout savoir (elle ne se contenterait pas d'une explication sommaire s'il s'avisait de lui donner les détails les plus significatifs de « ce qui était arrivé »).

Il la bouscula pour entrer mais elle le précéda devant l'ascenseur avec un zèle de gamine qui a choisi la souffrance pour vaincre le mépris.

— Montons, dit-il, j'ai pris du retard.

— Tout s'est passé comme prévu, susurra-t-elle pour le rassurer, sachant qu'elle n'y avait jamais réussi et qu'il l'avait souvent condamnée à l'humiliation publique comme suite à ses efforts enfantins. Il haïssait les enfantillages. Il était incapable de jouer avec un gosse ou un chien. Avec les gosses, il inventait des calculs censés activer les bons neurones. Avec les chiens, il vérifiait des théories. Avec les femmes, il ne tentait jamais rien qui pût leur donner une seule chance de le séduire comme il aimait être séduit. Elle aurait donné cher pour connaître ce secret désir, mais dans quel but qu'elle ne s'avouait pas clairement ?

Il manquera un homard, dit-elle dans l'ascenseur qui entamait une oblique sur l'arête de la pyramide.

Il ne répondit pas. Entre l'odeur de la marée et celle du déodorant que Constance lui imposait (sinon elle ne l'approchait pas), il éprouvait un léger vertige que les seins de l'assistante pouvaient facilement transformer en prétexte. Il demanda des « nouvelles » de Jean de Vermort.

— Votre protégé s'en sort pas mal, dit-elle.

Quel besoin éprouvait-elle ce matin de commenter toutes ses réponses par des allusions précises et contondantes à sa vie privée ? La porte de l'ascenseur s'ouvrit sur le dépôt de cadavres qui occupait tout le sommet de la pyramide. Les quatre faces triangulaires laissaient passer une lumière qui jouait dans les interstices des pavés de cristal. Les cadavres étaient simplement posés sur le sol, nus et traversés de rayons qui tombaient du pyramidion. Ils suivirent scrupuleusement les allées perpendiculaires jusqu'à l'endroit où l'assistante supposait que les homards seraient à leur aise.

— Dois-je téléphoner à monsieur le Comte pour le prévenir qu'un des homards est décédé ?

— Décédé ! Mais enfin ! Sally !

Il l'appelait rarement par son petit nom, elle ne savait dans quelles circonstances. Elle se mit à y réfléchir, ce qui l'occupa tout entière. Il posa le cageot à l'abri des rayonnements et souleva le couvercle pour observer les crustacés.

— Qu'est-ce que je vais en faire ? murmura-t-il avec une très nette nuance de désespoir.

Elle n'en savait rien. N'avait-il pas prévu de les manger en compagnie de Constance et des Vermort qui adoraient la cuisine de Constance ? Elle n'avait vraiment aucune idée de ce qu'on pouvait faire de trois homards quand on a prévu quatre invités. Elle n'avait jamais acheté de homard et si c'était ce qu'il allait lui demander...

— Sally, avez-vous des parents ?

Elle ne vivait plus avec eux depuis longtemps, depuis que papa...

— Vous avez un petit ami ?

En quoi cela le regardait-il ? Elle gonfla une poitrine pointue mais il ne lui laissa pas le temps de s'exprimer sur ce sujet délicat du compagnon qu'on a ou qu'on n'a pas.

— Je sais bien, dit-il, que trois homards c'est trop pour vous.

— Et pas assez pour vous, répliqua-t-elle en pinçant ses petites lèvres bleues.

— Il faut que je réfléchisse, dit-il et il se releva (car cette conversation eut lieu au-dessus du cageot dont il tenait le couvercle entrouvert) pour se diriger vers l'ascenseur dont la porte était demeurée ouverte. Dans ces cas-là, on accélère le pas, ce qui peut être mal interprété par votre interlocuteur que l'ascenseur n'a pas placé immédiatement dans votre situation d'homme préoccupé par un problème aussi inattendu qu'un jeu de quatre homards dont l'un est crevé.

L'ascenseur redescendait. Il le dirigea au cœur de la pyramide pour atteindre directement le laboratoire principal.

— Monsieur le Comte ne sera pas mis au courant, dit-il en caressant les bras de l'assistante qui se dégonflait.

Elle ne comprenait rien à cette « histoire » de homards mais elle était prête à agir en conséquence.

— Comme vous voudrez, dit-elle.

Il l'abandonna devant l'ascenseur. Un chariot passa dont il vérifia le contenu. On avait souvent besoin de son approbation. Il agissait machinalement, soulevant le couvercle ou le drap, jetant un œil précis sur le formulaire, appliquant les graphes compliqués de sa signature et rendant le stylo qu'on récupérait avec des remerciements empreints d'un tremblant respect.

Il entra dans la salle d'examen. Les candidats planchaient sur un casse-tête sans complications excessives. Une bonne occasion pour méditer sur les excès qu'on commettait dans ces circonstances. Cependant, son esprit ne se révoltait pas au-delà des principes.

Jean leva une tête joyeuse mais il ne lança pas le cri qu'il fallait toujours redouter de sa part. Il s'en approcha presque à le toucher pour ne pas donner l'impression qu'il l'avantageait au détriment des autres dont les visages exprimaient maintenant une extrême concentration intellectuelle. Arrivé à ce stade de l'examen (le stade « critique-ambition » des études préparatoires), on se mettait à désirer son objet et quelquefois on devenait implacable si les conditions se présentaient. L'examinateur, chargé de maîtriser les débordements de flux cérébral et leur épanchement intermédiaire, glissa le premier résultat dans la main discrète de son directeur qui parut satisfait au premier coup d'œil.

— Monsieur le Comte a téléphoné, lança l'assistante à travers un carreau de la porte.

Il lui fit signe de patienter.

— Tout se passe bien, dit-il.

— Tout s'est toujours bien passé, monsieur le Directeur, dit l'examinateur en récupérant sa note interne.

Il reçut une caresse flatteuse sur l'épaule et retourna à son pupitre. Une pipe d'écume regagna sa bouche où le sourire commença un effacement interminable.

— Monsieur le Comte a téléphoné au sujet des homards, monsieur le Directeur. Il est au bout du fil. Cet homme n'a pas de patience.

Elle commentait beaucoup aujourd'hui. La croissance, ironisa-t-il secrètement. Ou l'influence de ma sœur. Il n'avait pas encore parlé avec elle du coup de téléphone de vendredi dernier. Il nota rapidement de ne pas oublier de le faire avant de quitter le laboratoire, ce soir.

— Au sujet des homards... commença-t-il dans le téléphone.

Sally l'observait. Il se passait toujours quelque chose le lundi. Elle essayait de se souvenir de tout ce qui s'était passé le lundi depuis qu'elle était au service de ce chercheur célèbre. Maintenant, des homards... Il revint avec le sourire aux lèvres.

— L'incident est clos, dit-il.

Il y avait donc un incident. Elle s'en était doutée, comme d'habitude, mais n'avait pas su démêler les fils de l'énigme. Si elle n'insistait pas, il ne lui dirait rien et elle en serait quitte pour une mauvaise nuit d'insomnie. Comment insiste-t-on auprès d'une pareille sommité quand on est soi-même promise à des développements moins décisifs ?

— Vous avez veillé à la préparation des sondes ? demanda-t-il comme s'il n'était plus question de parler des homards.

Jamais elle n'oserait. Ne s'était-il pas renseigné sur l'existence d'un petit ami ?

— Le nombre impair des terminaux n'est toujours pas une bonne idée, dit-elle comme si elle venait de se couper en deux, une Sally retournant à son travail d'assistante et l'autre cherchant une solution au problème qui s'était posé malgré elle mais peut-être à son avantage, pourquoi ne pas l'espérer ?

Il ne voyait pas en quoi cela continuait de poser un problème et n'avait pas l'intention d'en discuter avec les ingénieurs qu'il considérait du haut de sa science indéniable tandis qu'ils n'étaient que de simples outils cérébraux à sa disposition de chercheur qui trouve.

— Vous redescendrez les homards, dit-il sans la regarder, puis, considérant qu'il lui devait une attention momentanée, il ajouta : quand vous aurez le temps.

— Dois-je vous prévenir ?

— Inutile.

— Que dois-je en faire ?

— Vous avez des parents ? Non, c'est vrai. Je ne sais même pas si vous avez un petit ami. Vous aimez le homard ?

Elle commença à entrer en phase aqueuse.

— Je ne sais même pas les cuisiner, avoua-t-elle d'une voix chancelante. Trois homards, ça vit longtemps ?

— Vous voulez dire quand les conditions sont réunies ? Je n'en sais rien. Oh ! et puis faites-en ce que vous voulez !

Il la planta. Elle finissait toujours par l'agacer. Il croisa de nouveau le regard joyeux de Jean qui ne réussissait pas à remonter le casse-tête qu'il venait pourtant d'assembler. Ce n'était pas la première fois que ça arrivait, ces montages/non-remontages. Il n'était pas médecin et ne pouvait émettre aucune opinion sensée sur ce sujet particulièrement ardu et délicat. — Où allait-il trouver ces adjectifs ? Fabrice, qui était médecin, n'employait jamais d'adjectifs. Quelle force lui permettait donc de s'en tenir strictement à la désignation des objets ? Il consulta le chronomètre dans le tiroir que l'examinateur surveillait jalousement. Les journées sont longues quand on attend d'elles un résultat tel qu'on le retrouve intact et indiscutable le lendemain. Ces attentes l'épuisaient. On vantait sa patience. On le prenait pour un insecte. On finit toujours par vous comparer à un animal ou à un personnage historique. Il avait peut-être quelques points communs avec l'insecte qui visitait les murs de son enfermement. Pourquoi consacre-t-on sa vie à son travail ? Pourquoi n'avait-il pas clairement choisi le plaisir ? Le regard des autres est-il prioritaire au moment de devenir ce qu'on est ? Un de ses camarades de promotion avait choisi la guerre et il y était mort. Impossible de savoir si cette vie avait été une réussite. Vie courte et heureuse. Quand l'action se conclut inévitablement par une esthétique. On ne sait rien des autres, surtout quand ils sont arrachés si brutalement à la vie. Mourir comme une proie après avoir été chasseur. On n'interroge pas les morts. Ses expériences le prouvaient : ce qu'on trouve au fond de soi, c'est un autre que soi, et plus on s'enfonce dans cette recherche, plus l'autre, le plus récent, devient soi. Loi fondamentale de la réciprocité des semblables. À ce jeu, les candidats devenaient fous. Même les fous devenaient fous. On ne les reconnaissait plus à l'issue du stage. On renvoyait dans leurs cellules des êtres qui se demandaient ce qui les avait, dans une vie forcément antérieure, amenés à fréquenter la prison, l'hôpital ou les marges instables d'une société qui persistait, malgré l'expérience de l'Histoire, à rechercher des certitudes.

— Pour les homards, dit-elle, j'ai réfléchi.

Il la regarda tristement comme on reconsidère une opinion.

— Maintenant que vous savez que je ne vis plus avec mes parents et que je n'ai pas de petit ami (vous avez fait le tour de ma vie), vous comprendrez que trois homards, c'est beaucoup pour un petit corps comme le mien.

Elle agitait ses clochettes.

— Je comprends, dit-il pour se débarrasser du problème qu'elle reposait au moment qu'il avait choisi pour débattre en lui-même d'une question autrement primordiale, je comprends que vous ne savez pas cuisiner. Laissons-les vivre leur vie et oublions-les.

— Que mangerez-vous demain soir ?

— Du homard.

— Je ne comprends pas.

— Vous les voulez. Oui ou non ?

Elle se dressa, clochettes en avant.

— Je les veux !

— Eh bien mettez-les en conserve !

Il en avait soupé, de ces homards, ce qui ne la faisait pas rire du tout. Par-dessus le comptoir, les candidats les observaient. Un examinateur tapait doucement dans ses mains en parcourant l'allée entre les tables jonchées de questionnaires et de casse-tête.

— Vous dites que ma sœur vous a téléphoné vendredi ?

— Après votre départ. Oh... un quart d'heure après, pas plus. J'étais...

— Je n'ai pas le téléphone à la maison. Nous avons un télépoint mais nous ne l'utilisons que pour les communications entre vivants. Elle va encore me secouer, ma vieille branche !

Il émit un petit rire agité.

— Combien de temps leur faut-il pour un déplacement de dix mille kilomètres ?

Elle calcula rapidement et le lui dit.

— C'est plus rapide que le train et plus sûr que l'avion, conclut-elle.

Jean apparut à la fenêtre. Il devait avoir les pieds dans les dahlias.

— C'est fini, disait-il. J'ai hâte d'aller au résultat. Je ne tiens pas à retourner au château. Si je dois retourner quelque part, que ce ne soit pas au château. Seulement voilà, je n'ai jamais vécu qu'au château. Je me demande où j'irai si je dois aller quelque part. Enfin, j'espère avoir réussi là où d'autres ont échoué. La vie se passe à éliminer les autres du chemin sur lequel ils n'ont rien à faire sinon ce n'est plus le bon chemin. Les chemins devraient ressembler à des chemins mais il y a deux sortes de chemins et ils ne se ressemblent pas. J'ai bien peur d'avoir échoué là où d'autres ont réussi. Ce matin, Fabrice a acheté huit homards.

— Huit ? fit Sally.

— Je vous expliquerai, dis-je.

 

Chapitre IV

 

Les premières giclées de colocaïne ne provoquaient que des représentations enfantines. Des monstres apparaissaient comme gardiens des portes du château. Une gentille créature qui avait tout pour séduire se transformait tout à coup en prédatrice dangereuse. Une peau digne des meilleurs magazines féminins se déchirait pour exhiber les écailles d'un suppôt venu d'une autre galaxie en mal de civilisation. Les projections imaginaires n'étaient que les variations des grandes peurs du siècle qui n'étaient elles-mêmes que les transitions rétiniennes des peurs ancestrales. Des paysages exagérément mis en perspective annonçaient des peuples exorbitants nés de notre propre peuplement. Des peuples savamment organisés, d'un côté ou de l'autre d'une ligne imaginaire figurant la métopagie de nos conceptions, en opprimaient d'autres avec des moyens absolus, installant les conditions d'une lutte implacable qui commençait toujours par des déchirements intérieurs assez douloureux et identifiables pour inspirer la volonté de vaincre si nécessaire aux grandes nations colonisatrices comme aux petites qui n'ont pas d'autre choix que l'identité. Le minéral, pur ou intégré, pénétrait une chair déjà traversée de cris et d'exigence, ou bien c'était la chair qui s'extrayait de son carcan mental pour alimenter les connexions bruyantes de la matière organisée en réseau. Des temps, réduits au linéaire malgré les ressources de la chronologie, se croisaient sur un plan où défilaient les résultats attendus d'un calcul mental ne visant rien d'autre que la satisfaction immédiate. Des horaires plutôt, des prévisions de voyages dans le corps réduit à l'implosion ou à l'expansion, une claire distinction des sexes malgré les variations de postures et de stratégie visuelle. La nécessité du vaisseau embarquait des aventures revues et corrigées par les détails des expériences précédentes. L'esprit envisageait une mythologie sans toutefois lui donner les fondements verbaux de sa croissance. Au lieu d'impliquer son éclat langagier, l'écran ne proposait que les créneaux du conte et de la chronique urbaine.

Après cette première vague reconstituée avec les moyens simples de la traduction littérale, la colocaïne rencontrait les véritables difficultés de l'exploration des profondeurs. La traduction devenait incohérente par moments, mais d'une incohérence qui jouxte l'intelligible, instaurant en principes fondateurs ces instants de pure recherche, et la machinerie mise en place autour du cerveau ne jouait plus son rôle de miroir des apparences. De l'exactitude du conte au silence de l'incompréhensible, la colocaïne assimilait des complexités que la langue ne pouvait raisonnablement penser intégrer aussi facilement qu'un jeu probable de possibilités.

En général, les candidats ne comprenaient pas grand-chose aux termes de l'aventure tel que le directeur du laboratoire les filtrait doucement dans leur esprit à peine choisi pour devenir et peut-être demeurer le subobjet de l'expérience. On ne songeait même pas à parler des chiens qui avaient servi de pionniers en la matière. Les deux exemplaires qu'on proposait à la mémoire (si c'était bien de cela qu'il s'agissait au fond) ne présentaient aucun signe qui permît de les distinguer de soi-même. On voyait deux chiens dont on vous disait qu'ils avaient vécu la plus formidable expérience qu'on puisse espérer de l'existence, un temps passé à l'intérieur de soi et ce que cela suppose d'expérience acquise une bonne fois pour toutes. Chacun pouvait, en caressant ces cous fortifiés par l'exercice, sentir l'odeur de la colocaïne dont les traces visqueuses et cristallines formaient une couronne électrique sur le pourtour du cathéter enfoncé dans le sommet du crâne. La première phase consistait dans cette installation rudimentaire mais précise. Une anesthésie prévenait non pas la douleur, qui était minime, mais l'appréhension causée par le forage. Des chiens avaient fini par mordre les opérateurs inattentifs au degré d'insensibilité. On avait supprimé les vibrations et la sensation de poussée verticale par l'injection d'une prédose de colocaïne qui préparait les surfaces à la tranquillité.

— Installez-vous sur les sièges, dit le directeur de sa voix précise et séduisante, et laissez-vous aller. En cas de résistance, nous augmentons la dose de précolocaïne. Mais ne vous faites pas d'illusion : ce n'est pas de la colocaïne. Vous n'êtes pas prêts à en supporter les effets holographiques. Pour l'instant, laissez-vous faire, donnez-vous à la science, oubliez qui vous êtes.

Sally ne sut jamais si c'était les forets ou les mandrins qui produisaient cet effet de frottement linéaire sur sa peau tétanisée. Elle n'assistait pas à l'installation des cathéters. Elle revenait d'une séance de vomissements spasmodiques, le visage marqué par la transe abdominale, mais les mains fermement accrochées aux manettes du chariot qui contenait les sondes cérébrales. Les candidats, qu'il fallait désormais appeler des stagiaires en attendant de s'en souvenir comme des vétérans, un peu connectés à une ébauche de réseau précolocaïnique, lui soumettaient des expressions faciales aussi diverses qu'attendues. Ces descriptions documentées figuraient dans les études préliminaires. Elle avait elle-même photographié les premières expériences, une Hulcher dernière génération en main. Elle n'aurait pas aimé se retrouver devant un visage parfaitement inconnu ou même à peine différent de ce qu'on savait du rictus primitif. Le directeur, moins angoissé par la probabilité de nouvelles découvertes, mesurait les degrés d'adaptabilité avec une conscience de professionnel en attente.

— Formez les couples ! ordonnait-il quand on commençait à sortir les chariots de la salle d'opération. Vous voyez, continuait-il en suivant les chariots, vous n'avez pas souffert. Personne ne souffrira jamais entre nos mains expertes.

En général, une bonne moitié des stagiaires souriait paisiblement et il demandait à Sally d'en prendre note. Les chariots contenants les stagiaires étaient enfin disposés dans la salle où allait se dérouler la phase principale de l'expérience, le réel disait le directeur qui s'efforçait de dissimuler les traces de désir qui parésiaient son visage. L'odeur de la colocaïne s'imposait à l'esprit. Une goutte d'un extrait pur était montrée à chaque stagiaire au bout d'un scalpel qui n'avait, leur assurait-on, que cet usage pacifique.

— Les deux RPPLG ensemble, dit le directeur.

Les Reclus Protégés Par Le Gouvernement étaient encore un homme et une femme.

— Une chance, dit Sally, ce qui n'amusa pas le directeur trop occupé à comparer les QI des deux RPPLG.

On assembla le MA avec la MS (le Marginal Alcoolique avec la Marginale Suididaire).

— Ça fait deux, dit Sally avant de se mordre la langue. Il reste le MAP (Meurtrier Avec Préméditation), deux PMD (PsychotiqueManiacoDépressifs)...

— Mettez-les ensemble, dit le directeur après avoir vérifié l'identité sexuelle des sujets en question.

Trois, fit Sally. Donc (elle montrait le bout de sa langue), le MAP et les trois MMAP (Malades Mentaux en Analyse Préliminaire). Le MAP est un homme. Nous ne pouvons que l'associer avec une des MMAP. Il restera un couple hétérosexuel de MMAP.

— C'est bon, dit le directeur qui redoutait toujours les associations contre nature. Montrez-moi les deux MMAP femelles. Comment allons-nous procéder ? Vous savez ce que c'est un meurtrier ? leur demanda-t-il.

L'homme souriait en attendant. La précolocaïne inhibait le désir sexuel. Il ne saurait jamais qu'on avait choisi sa partenaire en fonction des résultats qui sortaient de la machine de contrôle. S'il n'était pas possible d'obtenir un assemblage parfaitement hétérosexuel, les MAP devenaient homosexuels sans que le directeur fournît une explication scientifique à ce choix.

— OK, dit-il. J'aime bien l'idée d'une couple MAP & MMAP. Nous n'avons pas encore de résultat sur cet assemblage.

Son visage s'assombrit. Il s'assombrissait toujours quand il constatait que l'expérience était trop soumise au hasard des rencontres fortuites. Il avait pourtant proposé un programme qui ne laissait rien ou pas grand-chose à l'aléatoire de l'échantillonnage. Sally aimait ce visage profond. Elle se taisait toujours si rien n'en menaçait la pérennité. Mais le directeur finissait par souffrir de ses absences mentales et elle le ramenait à la réalité en interpellant les stagiaires que la perspective d'une vie conjugale avait plongés dans un silence tout aussi tragique. Sally était indispensable.

Il regagna son bureau. La journée s'achevait. De la fenêtre, il observa les stagiaires qui entraient dans les baraquements. Les couples y vivraient séparés. Passée la première nuit et suite à la première injection de colocaïne, ils ne songeraient plus à s'accoupler dans d'autres circonstances que celles qui constitueraient désormais leur vie principale, au-delà des régions obscures et des clartés aveuglantes des premiers territoires de l'enfance imaginaire.

Dans le parking, Sally changeait une roue crevée à sa petite auto rouge et blanche. Dans une heure, il serait à la maison avec Constance, à table avec Constance, au lit avec Constance, seul dans son sommeil d'explorateur. Ils parleraient de Jean, des homards, et surtout d'Anaïs dont on ne savait rien sinon qu'elle arrivait. Elle n'avait précisé aucun jour, aucune heure. Elle aurait pu arriver samedi. Il réparait le portail du jardin potager. Elle n'aurait pas manqué d'ironiser sur ses dispositions manuelles. Dimanche, elle aurait inquiété les enfants, avant ou après le petit calcul mental qu'il leur avait proposé pour les distraire de leur morosité. Elle arriverait peut-être mardi soir, il ignorait pourquoi c'était le plus probable, en plein repas, ce qui agacerait les Vermort qui tenaient au rituel comme s'ils en connaissaient les avantages. Anaïs pouvait revenir à n'importe quel moment. Elle n'avait pas à s'en expliquer. Les morts reviennent quand ça leur chante ! Ils ne vous demandent pas votre avis. Vous êtes vivants et ils se rappliquent au bon ou au mauvais moment. On ne peut rien prévoir. Se mettre d'accord avec un mort, c'est prendre le risque de fausser la perception des choses. Anaïs était, de ce point de vue là, la pire des mortes qu'il reconnaissait. Il ne fréquentait pas beaucoup les morts. On ne les consultait pas fréquemment au laboratoire où leurs interventions étaient heureusement limitées par un règlement. Mais allez imposer des règles à des morts qui n'ont aucune raison de les respecter. Les morts célèbres s'ennuyaient chez les vivants, on imagine pour quelles raisons. Une fois mort, on ne peut être que mort. On n'en savait d'ailleurs pas beaucoup plus sur la mort. On ne savait pas si les morts poursuivaient le bonheur ou s'ils l'avaient trouvé tout prêt à l'emploi. Sait-on même ce qu'on en ferait, du bonheur, s'il était tout cuit ? Le repos est une trop vague idée de la mort. Et les morts ne parlaient jamais de la mort. Ils agissaient comme s'ils ne l'étaient pas, morts. Ce qui les différenciait des vivants qui ne s'entretenaient qu'à travers les chroniques nécrologiques et les récits de morts cliniques surpassées. On en parlait jusqu'à ne plus avoir rien à en dire. Sacrée différence ! Les morts nous visitaient dans la plus parfaite mondanité. On les recevait chez soi, à l'endroit qui souvent avait été le leur, quand ils étaient de notre sang, ou au travail si on était de la même branche. On rencontrait des morts dans les endroits publics et ils surgissaient quelquefois dans votre intimité relative. On avait l'habitude des morts depuis qu'on les reconnaissait, mais ils ne disaient rien de leur mort, leur mort de mort, nous condamnant à y penser comme si la mort n'avait finalement pas changé notre vie en nous rendant nos morts selon des principes qui échappaient à notre intelligence. La connaissance technologique n'était pourtant pas étrangère à ces nouvelles conditions d'existence. Il y avait bien des techniciens qui continuaient de travailler sur ce sacré sujet d'inquiétude ! mais vous aviez la possibilité de configurer votre télépoint pour que les morts ne vous appelassent pas. Ce qui ne leur interdisait pas de revenir chez vous sans prévenir. On en était là avec Anaïs. Elle revenait sans cesse, alors que la plupart des autres s'étaient fait oublier. Comment demander à un mort ce qui motive ses retours à l'existence ordinaire ? Il ne lui posait jamais de questions dont il n'avait pas la réponse. C'était elle qui l'interrogeait. Et il se livrait comme si elle avait été son confesseur. Il se mordait la langue (un truc qu'il avait ironiquement enseigné à Sally) pour ne pas trahir ses derniers secrets mais elle avait ce pouvoir de lui arracher la vie par fragments essentiels. En reconstruisait-elle l'illusion dans son monde d'inexistence ? Il ne procéderait peut-être pas autrement une fois mort. Mais qui serait sa victime, si on pouvait appeler comme ça ce personnage nécessaire ? Ce nom se déduisait-il de l'ensemble qu'Anaïs était en train de s'approprier dans une intention obscure et menaçante ?

— C'est fini, dit Sally qui entrait dans son bureau sans frapper parce que la porte était demeurée ouverte.

Elle allait lui poser la question des homards. Savait-elle s'ils étaient encore de ce monde ou plus exactement connaissait-elle ce nombre qui n'avait aucune importance puisque demain soir on mangerait les quatre homards de la buanderie ?

— Si vous n'avez plus besoin de moi, je rentre à la maison, dit-elle.

— Sans les homards ?

— Je vais y penser. Le pyramidion les protège.

Il n'avait pas pensé au pyramidion. D'un geste de la main qu'il n'oublia pas d'accompagner d'un franc sourire, car il savait se montrer courtois en fin de journée, il la congédia. Il regarda la petite auto s'éloigner dans les vignes, puis elle disparut sembla-t-il définitivement. Le parking était désert. La voix du gardien de nuit monta l'escalier. La procédure. Il fallait respecter la procédure. Temps linéaire, fragmenté d'avance, facile à remonter une fois par jour avant que tout ne s'éteignît. Il conduisait sa voiture, sur le chemin du retour quotidien. L'odeur de la marée rejoignait celle de la pourriture. Sally, ou quelqu'un d'autre, avait pulvérisé des odeurs agréables sur les sièges. Il avait le temps de retrouver Constance. Elle ne l'attendait plus. Elle préparait le repas comme s'il était encore possible qu'il ne revînt pas. Elle n'envisageait même pas un retard. Il était à l'heure. Il parla d'abord d'Anaïs.

— Elle pourrait prévenir, dit-elle sans laisser paraître des sentiments qu'il tentait vainement de ne pas reconnaître lui-même dans la douceur de la voix.

— Une morte. Prévenir. Nous avons configuré notre télépoint pour ne plus avoir de relations d'aucune espèce avec les morts, nos morts !

Avait-elle oublié qui avait inspiré cette rupture ? Il pouvait lui en rappeler les circonstances mais au fond, souhaitait-il vraiment renouer avec le monde des ténèbres ? Il lui parla de Jean. Elle aimait bien Jean. Elle en parlait avec une tendresse que rien dans ses propos ne justifiait. Souhaitait-il qu'elle justifiât ses préférences chaque fois qu'il les découvrait ?

— Jean est heureux tant qu'on ne le soupçonne pas, dit-elle comme si elle connaissait l'historique de ce personnage annexe.

— Il nous a demandé s'il demeurerait seul pendant l'expérience ou si on avait pensé à quelqu'un. Sally lui a répondu qu'on pensait à tout et qu'il n'avait pas de souci à se faire.

— Vous commencez par un mensonge ce qui se terminera par une tragédie.

On alla voir les homards, ceux de la buanderie. La lumière bleue d'une veilleuse les dérangea à peine mais elle éteignit si vite qu'il n'eut pas le temps de les voir bouger. Ensuite elle le poussa dans le salon où elle lui servit un apéritif. Elle n'aimait pas parler des morts. Il n'y avait pas de revenants dans sa famille. Les morts de Constance étaient morts comme on avait toujours été morts. Elle ne comprenait pas qu'Anaïs éprouvât encore du plaisir à fréquenter les vivants. D'habitude, les morts se lassaient rapidement et ils ne revenaient plus. On ne leur demandait rien. On savait qu'ils n'étaient pas morts. Il semblait naturel qu'ils ne revinssent plus au bout d'un temps raisonnable qui était laissé à l'appréciation de chacun sans qu'il fût nécessaire d'en parler. Anaïs exagérait et on ne pouvait même pas lui demander de s'expliquer clairement.

— Je suis venu ce matin pour...

—... et je n'y étais pas ! Je n'y suis jamais quand tu viens et quand tu ne viens pas, j'y suis ! Heureusement, on finit par se rencontrer et tout rentre dans l'ordre. Quel bonheur !


 

MARDI

 

Chapitre V

 

En rentrant chez lui, ce mardi soir, il alla d'abord voir les homards de la buanderie. Il prit le temps d'en observer la lenteur précise. L'odeur des plantes aromatiques avait remplacé celle de la marée. On était presque dans la sauce qui arracherait tout à l'heure des cris de plaisir à Fabrice que Gisèle tancerait pour éviter d'en parler vraiment. Deux personnages en impliquent un troisième, sinon on a affaire à un texte intellectuel, pour ne pas dire rhétorique. Il tiendrait compte de cette loi de composition s'il se remettait à l'écriture du scénario commencé il y avait bientôt deux ans lors de la visite d'une réplique en trompe-l'œil d'un des plus fameux studios hollywoodiens. Il s'était promis une écriture sincère et à la portée de tous. La caméra a besoin d'images. On ne nourrit pas les yeux avec des discours. Avec deux personnages, on prend le risque du dialogue. Un troisième devient l'image de ce dialogue et donc sa dramaturgie visuelle. C'était là de bonnes idées, d'autant qu'il connaissait les trois personnages et chacun d'eux pouvait jouer le rôle du troisième. Exprimé comme ça, ce n'était qu'une idée. Il en connaissait le début et il était capable d'en composer un nombre important d'épisodes. Inventer la fin était, pour l'instant du moins, un effort d'imagination pratiqué à vif sur une matière qui donnait encore trop de signes de vie. Il y aurait des homards dans ce film, mais uniquement pour la lenteur rectangulaire, pour la profondeur de l'ombre aussi, et pour la proximité des surfaces polies par la lumière. Dès le générique, on voyait une fille qui semblait ne pas savoir où elle allait...

— C'est toi, mon chéri ? Anaïs est là !

À peine entré dans le salon, il vit le large dos nu d'Anaïs penchée sur le télépoint. Elle était en conversation avec un mort qu'on ne pouvait pas connaître, « pas même toi, mon chou, j'ai eu une vie secrète moi aussi. »

— Anaïs se plaint d'un mauvais voyage, dit Constance qui arrangeait un en-cas sur la table basse. Ces déplacements ne sont pas encore au point.

— Seuls les morts peuvent en témoigner.

— Ah ! Ne prononcez pas ce mot devant moi ! s'écria Anaïs qui montrait maintenant le décolleté où scintillait une pierre arrachée aux entrailles de la Terre.

Elle l'embrassa sur les deux joues :

— Je ne suis pas encore morte, souffla-t-elle dans son oreille sujette à l'acouphène.

Maintenant qu'elle avait reconfiguré le télépoint, certains morts allaient recommencer de nous harceler. Il se plaignit de l'absence d'un filtre. Anaïs s'était déjà assise dans le sofa, jambes croisées sous un mouchoir qui recevait les miettes de sa collation. Il plongea ses lèvres dans un alcool intense que Constance avait peuplé d'olives noires. Les crachotements de noyaux l'occupaient toujours au bord de son verre, sinon il devenait facilement sarcastique en présence d'Anaïs qui le poussait plutôt à l'obscénité. Constance veillait aux limites à ne pas dépasser.

— Anaïs n'est pas venue seule, dit-elle comme s'il était naturel qu'elle ne vînt pas accompagnée.

Il éloigna son nez du verre dont le contenu jouait à se refléter dans son regard. De quel mort s'agissait-il ? Il le connaissait peut-être. Il ne posa pas la question mais Constance commençait à y répondre :

— Elle n'est pas venue avec un mort.

— Oh ! Non ! dit Anaïs. Ils sont bien vivants !

ILS ! Le nez effleura le bord cristallin sans en tirer la sonorité qui amusait quelquefois les enfants du dimanche.

— Anastase et Pulchérie m'ont rejointe à la gare où se trouvent les terminaux des déplacements vers la vie (TDW). Évidemment, pour ne pas les peiner, j'ai feint de descendre d'une rame des grandes lignes. Il y a bien un an qu'ils n'ont pas vu leur mère ! Combien de temps, ma bonne Constance, depuis ma dernière visite ?

— C'est cela. Plus d'un an. Tu n'avais pas encore présenté ton projet.

Il se rengorgea.

— Oui mais, dit-il, le cefque existait déjà.

— Tu en parlais, si je me souviens bien, dit Anaïs d'un air songeur.

— Tu veux les voir ? demanda Constance et aussitôt elle se leva, ne lui donnant pas le temps de répondre à une question aussi délicate.

Elle le tirait par la manche d'une chemise passablement humide. Il se laissa faire tandis qu'Anaïs le poussait en riant, secouant ses petites mamelles dans l'échancrure. On entra dans le salon de jeu. C'était deux adolescents. Un garçon et une fille. Cela, il le savait. Il avait peut-être oublié qu'ils pouvaient en effet avoir atteint l'âge d'être des adolescents. Le garçon était habillé en baigneur, jambes et torses nus de chaque côté d'un pagne fluorescent, et la fille en joueuse d'il ne savait quel sport dont l'ustensile était coincé entre ses blancs genoux. Ils se ressemblaient, indéniablement. Ils ressemblaient à Anaïs mais portaient les traces indélébiles de leur nécessaire postérité masculine. Ils étaient assis devant un écran et partageaient les aléas d'une image en cours de formation cognitive. On les dérangeait. Il déposa un baiser sur chacun de leurs crânes, un peu écœuré par leur effluence de pizza et de bonbon chocolaté. L'image était fixe maintenant.

— Si vous voulez d'autres bonbons, proposa-t-il, j'en ai d'autres dans ce tiroir.

Il désigna le tiroir d'un ancien vaisselier qui faisait office de garde-manger-sur-le-pouce.

— Ils aiment tout ce qui se mange, dit Anaïs en se gonflant comme une poule pondeuse, pourvu que ce soit bien sucré comme les douceurs de cette enfance dont il est si difficile de se séparer, n'est-ce pas, mes chéris ?

Ils ne répondirent pas. Il déposa une poignée de bonbons acidulés (il avait à coup sûr affaire à deux futurs consommateurs de colocaïne) sur les genoux de Pulchérie qui avait l'air d'une effigie publicitaire en trois dimensions déréalisantes. L'image n'avait aucune chance de poursuivre sa croissance en leur présence. Constance agitait la poignée de la porte, comme dans le métro à Paris qu'elle avait deux fois traversé en trombe.

— Ils sont adorables, dit-elle comme ils regagnaient le salon où le chat s'empiffrait sans honte. Ce n'est pas un vrai chat, dit Constance (voulait-elle dire qu'on ne pouvait pas l'éduquer lui non plus ?).

— Les morts sont de vrais vivants, protesta Anaïs qui ne savait rien des robots.

— On ne peut pas en dire autant des vivants, dit-il et une giclée d'alcool l'envahit.

Combien de temps resterait-elle ? Pourquoi a-t-elle amené ses enfants ? Quel est l'objet de sa visite ? Il poserait ces questions à Constance ce soir, dans le lit. Elle devait avoir une idée des réponses. Il continuerait de la tromper. Entre-temps, ils auraient mangé les homards en compagnie des Vermort. Oui, c'était le court-bouillon qui bouillonnait et la sauce qui mijotait.

— Ça tombe bien, dit-il, nous avons sept homards.

Il suffirait de retourner au laboratoire et de récupérer les trois autres, si le pyramidion les avait préservés de la mort comme le supposait Sally qui heureusement ne les avait pas emportés.

— Qui est Sally ? demanda Anaïs sans vraiment s'intéresser à la question.

— Mon assistante. Très compétente. Efficace.

— Jolie ? Agréable ? Tu n'as jamais été un conquérant. Ce qui ne t'empêchait pas de rêver. Comment disait le psy ? « Fantasmer » ?

Il rougit. Les enfants accepteraient-ils de l'accompagner pour ramener les trois homards qui feraient affaire bien opportunément ? Ils étaient devant leur image qui n'en finissait pas de s'immobiliser et de condamner à l'exclusion. Ils ne comprenaient pas qu'on dût aller chercher des homards alors qu'ils n'avaient aucune envie d'en manger (Constance avait lâché un « quand il y en a pour quatre il y en a pour sept » en pensant à la sauce).

— Pourquoi pas ? (il s'adressait à Anaïs en lui montrant un visage éclairé par la solution qui se présentait à son esprit) Mais il en manquera un, si bien sûr tu souhaites manger du homard...

— Un homard, fit Anaïs qui voulait penser à autre chose.

Il était presque huit heures. Les Vermort n'allaient pas tarder à arriver.

— Ils devraient amener leurs enfants, proposa Constance par mimétisme. Oh ! Ils ne sont pas encore partis. Je vais leur téléphoner (elle ne lui demandait pas ce qu'il en pensait. À Anaïs :) Ils ont deux enfants adorables, Paul et Virginie.

— Quatre contre cinq ! fit Anastase.

Pulchérie rit. Et ils retournèrent dans leurs mois. Il émit sa petite opinion « là-dessus », ce qui était inconvenant à l'égard de sa sœur, mais Constance avait maintenant d'autres chats à fouetter. Sept homards pour neuf personnes, c'était bien égal aux enfants des Vermort. Allait-elle lui demander de trouver deux homards (trois si le gardien de nuit réclamait une récompense) un mardi soir !

Finalement, les Vermort ne furent pas déçus. Les homards étaient excellemment cuisinés, comme ils l'avaient espéré. Anaïs emporta ses enfants dans l'autre monde ou dans un établissement similaire. Et les enfants des Vermort montèrent se coucher comme promis à dix heures (Fabrice en doutait silencieusement mais Gisèle « connaissait » ses créatures). Fabrice était l'homme le plus heureux du monde. On parla à peine de Jean qui devait avoir reçu sa première injection de colocaïne dans les conditions idéales d'un bonheur partagé.

— Partagé par qui ? demanda Gisèle. Je suis curieuse de le savoir.

On l'avait connecté à un robot (il ne leur dit pas que c'était peut-être là l'origine du problème, Sally était en train de vérifier les données, cela non plus il ne le dit pas, il dit :) Ce n'était peut-être pas très équitable par rapport à un être qui s'attendait à rencontrer l'âme sœur, mais tel était le projet qu'on avait confié à ses neurones. Il n'y verrait que du feu (qu'est-ce qu'on ne dit pas quand on ne peut pas dire !). Il se pouvait même que sa santé s'en trouvât (gulp) améliorée sensiblement.

— Sensiblement ? dit Gisèle. Cela semble si peu...

— Nous n'avons jamais obtenu de guérison. Mais les très nettes améliorations...

— Je sais, je sais ! Vous avez de l'espoir et vous tenez à le partager avec ceux qui en ont besoin.

— Tout est vérifiable !

Vermort éclata de rire.

— On ne vous reproche rien, dit-il. Gisèle n'est pas soupçonneuse quand elle met son joli petit nez dans les affaires de Jean. Elle n'est que troublée !

— Anaïs est venue nous voir, lâcha Constance, ce qui eut l'effet escompté.

— Nous ne la verrons donc pas ? couina Fabrice qui en avait été amoureux comme tous ceux de sa génération.

— Si nous avions eu neuf homards au lieu de quatre...

— Mais j'en ai acheté huit !

— Huit ! s'écria Gisèle. Pourquoi pas neuf ?

— Mais enfin, ma chérie ! « Pourquoi neuf » serait une question plus judicieuse.

Il y avait eu un petit incident cette après-midi au laboratoire. Sally avait surdosé Jean. Il avait fallu que ça tombât sur lui ! Jean était dans le coma.

— C'est ce que tu voulais me dire en rentrant (elle avait bien senti qu'il avait quelque chose à lui dire), dit Constance à mi-voix (on était dans la cuisine en train d'allonger la sauce).

— Je t'en aurais parlé sans Anaïs ! Ah ! Anastase et Pulchérie ! Peux-tu me dire ce qu'elle est en train de manigancer (il le savait) ?

— Chérie ! Nous parlions de Jean !

— Vous parliez de Jean ? dit Gisèle qui surgissait de nulle part avec une assiette vide dans les mains.

Il était en train de découper la tarte aux pommes sous l'œil impérial de Constance. Fabrice renonçait à un supplément de sauce et réclamait un verre d'eau (ces vins lui chiffonnent la langue).

— Jean va bien, n'est-ce pas ? dit Gisèle qui remplissait un verre.

Constance pâlit. Elle avait toujours du mal à dissimuler (ce qui expliquait peut-être sa trop facile crédulité). Il achevait le partage aussi équitablement que le lui permettait le tremblement de ses mains. En général, ces petits détails n'échappaient pas à la vigilance constante de Gisèle. Le verre débordait dans sa main.

— Un petit problème, dit-il en abandonnant la tarte à son destin.

Constance filait à l'anglaise. Derrière la porte, Fabrice, qui adorait les desserts et les petits vins d'aiguille, l'accueillait bruyamment. Il fallut avouer que Jean était au plus mal.

— Mais enfin, dit Gisèle catastrophée, pourquoi ne nous avoir rien dit ?

Oui, pourquoi ? Il en avait bien l'intention. Il avait même failli aller au château en sortant du laboratoire. Ils avaient attendu l'avis du médecin qui mit un temps infini à mettre au point les termes de son diagnostic.

— Jean, dit Gisèle, est mort ? Jean va mourir ?

— Non, non ! Jean n'est pas mort. Nous ne savons pas... nous n'avons aucune expérience...

— Mais de quelle expérience me parlez-vous ? On vous a confié un être vivant et...

Ça n'allait pas être facile de revenir dans la salle à manger avec un pareil poids sur les épaules et les mots au bout de la langue. Fabrice, qui s'impatientait, avait déjà avalé un morceau de tarte et Constance sautait sur ses genoux. Il était heureux ce soir, Fabrice, expliquait Gisèle, parce que Jean était parti pour son premier voyage, lui qui rêvait d'une aventure digne de son ancêtre Golo, le nègre blanc.

— Je ne vous ai pas attendu, les amis, déclara Fabrice quand la table fut de nouveau complète.

Constance avait sagement regagné sa chaise et tripotait maintenant l'angle obtus de son morceau de tarte. Une pareille tristesse en disait long sur ce qui venait de se passer dans la cuisine, mais Fabrice n'était pas homme à se laisser vaincre par des apparences aussi nourries de réalité. Il avala son verre comme si ce devait être le dernier. Il était minuit.

— Nous sommes réglés, constata-t-il. Constance, vous êtes la cuisinière que j'aurais dû épouser, mais Gisèle est la femme dont j'ai rêvé avant de vous connaître. Merci encore pour cette soirée et pour toutes les promesses que vous tenez.

On lui apportait son chapeau.

— Mettez le moteur en route, Gisèle. Six cylindres en ligne & 7,668 cc. Elle vous conduit ça comme on s'impose aux animaux. Elle dompterait les lions si les lions habitaient les châteaux des hobereaux.

Il écrasa son cigare. Dans ses bras, Constance avait l'air d'une poupée. Elle se laissa embrasser sur une joue offerte les yeux fermés. Dehors, la Phantom attendait, une portière vibrait dans la demi-lumière d'un intérieur vieillot. Gisèle réglait l'avance du bout du pouce.

— Saluez Anaïs de notre part, dit-elle. Amenez-les au château. Qui sait ? Ils apprécieront peut-être nos murs tapissés de vieux souvenirs. Paul et Virginie seront ravis de rencontrer des habitants de l'autre côté du monde, si on peut dire.

Qu'est-ce qu'elle voulait dire ? Que savait-elle ?

— Savent-ils que leur mère est morte ?

— Pas même dans quelles circonstances ! Ils finiront par savoir et alors...

— Il ne faut jamais mentir à ses enfants, dit Fabrice à son reflet dans le rétroviseur et il éclata du long rire sépulcral des Vermort.

— Nous sommes mercredi, dit Constance tandis que la voiture s'éloignait.

Il bougonna. Anaïs n'était pas rentrée. On laisserait la porte ouverte. Elle connaissait la maison. Il éteignit le salon et monta derrière Constance qui bâillait. Ce soir encore, il ne travaillerait pas à son scénario. Il bifurqua. Elle ne protesta même pas, preuve qu'elle pouvait se passer de lui. Il entra dans son petit bureau sans fenêtre. Même la porte n'était pas une porte. La cheminée d'aération ronronnait doucement. Il songea à cet air qui parcourait la toiture, à la nuit qui avait réduit les distances et qui pouvait les réduire à néant si l'imagination choisissait d'en finir avec la triste sédentarité du chercheur qu'il était devenu au détriment de l'inventeur. Il ouvrit le manuscrit. Il n'en avait pas compté les mots mais sa relecture témoignait qu'il était loin d'avoir atteint les dimensions de la comédie. Quelle fragmentation ! Quelle immobilité par endroits ! Quelle blessure à la langue ! Il n'en finirait jamais. D'ailleurs il n'écrivait plus rien s'il avait le ventre plein. Une bonne discipline. Il nota quelque chose au sujet des homards, dans la marge. Dans un roman, il n'y a ni rêve ni réalité. Il n'y a que de la fiction. Partant de ce principe, l'important ne peut être que ce qui arrive. Restait encore beaucoup de chemin à parcourir, crayon en main, pour mettre à jour la nature de ces évènements. Personnages. Circonstances. Il allait réduire le récit à ces deux propositions. La caméra regarderait. Il nota cela. Il avait besoin de penser au texte pour ne pas se laisser envahir par les morts, par les adolescents et par les adultes immatures qui prennent des décisions à votre place, démocratiquement, certes, mais dans un environnement de soins mentaux dont les théories relèvent de la croyance scientifique. Demain matin, il serait le premier au chevet de Jean qui ne pouvait pas mourir aussi facilement. La colocaïne en savait long sur la mort. Elle savait par exemple que, partant du principe que ce qui vit meurt et que ce qui est mort ne vit pas, la part d'imagination est une offense au récit. C'était bien ce qu'on tentait de démontrer : la profondeur est une abstraction que le récit ne peut pas atteindre. Il avait inventé le réel pour témoigner de ses découvertes. Si Jean mourait, on exigerait une explication clinique à l'endroit et au moment où plus rien n'est explicable. Il aviserait.

Elle entra.

— Tu ne dors pas ? balbutia-t-il.

En même temps, il avait refermé le manuscrit et l'odeur acide du papier était remontée jusqu'à ses narines. Elle sourit.

— Ne te cache pas, mon chéri, je l'ai lu.

Quand il la retrouva dans le lit, elle ne dormait pas. Elle était parfaitement immobile et attendait peut-être qu'il lui demandât :

— Et alors, qu'en penses-tu ?

— Tu veux vraiment que je te dise ce que je pense d'une pareille cochonnerie ?


 

MERCREDI

 

Chapitre VI

 

— Et ça, comment faut-il l'interpréter ?

— C'est un lion, monsieur le Sénateur.

— Un lion ? Il est en Afrique ?

— Ou dans un zoo, monsieur le Sénateur.

Le moment était mal choisi pour plaisanter. La mise en suspension du corps avait ralenti sensiblement la dégénérescence des fibres nerveuses. Jean se balançait doucement, au gré d'on ne savait quelle force qui ne pouvait pas être un courant d'air, certainement pas dans cette salle de soins intensifs qui était la mieux équipée de la région. Le câble d'acier impliquait une légère rotation et la couronne appliquée en trois points du crâne laissait filer un reflet rapide qui traversait régulièrement les carreaux des lunettes du sénateur. Il était penché sur l'écran de contrôle et considérait le défilement des chiffres sans y voir la faune qui s'y produisait comme dans un film. Le lion revenait à intervalle constant. Le directeur du laboratoire, à qui on devait ces commentaires sibyllins, expliqua que c'était sans doute une réplique onirique de la lionne du château, celle que l'ancêtre Golo, ami de l'Empereur, avait courageusement tuée pour sauver la vie d'une femme et de son enfant. La lionne était maintenant empaillée et elle occupait le devant d'une cheminée gardée par deux guerriers de céramique en habit de parade. On voyait clairement tout cela dans les équations qui ne se résolvaient qu'aux yeux des spécialistes que le sénateur encourageait de temps en temps par un grognement.

— S'il n'y a rien d'autre à faire qu'attendre, dit-il en se redressant, attendons.

— En effet, monsieur le Sénateur, ajouta le directeur du laboratoire, nous ne prévenons la famille ou l'autorité de tutelle qu'en cas de mort certaine (il se tourna vers les étudiants pour insister sur le phénomène à prendre en considération dans une pareille situation : certaine), ce qui peut prendre du temps (du temps, notèrent les étudiants — certaine du temps, on approchait nettement de la pensée du patron cette fois). L'Agence pour une Mort Bien Pensée est prévenue (n'oubliez jamais de prévenir l'AMBP par communication certifiée). Ils ont amené leur matériel cette nuit (ce n'était pas au programme de cinquième année).

On entendait le martèlement d'un compresseur derrière une cloison au-dessus de laquelle le plafond était noir. Le sénateur cligna des yeux pour comprendre cette sonorité mais il ne demanda pas d'explications. Les hommes politiques ne cherchent jamais à tout savoir. Leur connaissance est sélective. Ils doivent tous quelque chose à Adolf Hitler.

— Vous restez en contact avec mon secrétariat, dit le sénateur au directeur du laboratoire (en fait, il ne s'était guère adressé qu'à lui depuis son arrivée en fanfare). Débrouillez-vous pour que le rapport définitif me parvienne avant que la mort ne fasse son œuvre.

On le suivit. Tout en marchant, on le débarrassait de son bonnet, des chaussons et du tablier dans lequel il avait refusé de rentrer tout entier, tenant particulièrement à l'accès de ses poches. Il commença à dicter les grandes lignes du rapport qui engageait sa responsabilité. La secrétaire trottinait sur des escarpins. Le directeur du laboratoire ne put s'empêcher de contempler le cisaillement rapide des jambes. On atteignit le porche en ordre serré, le sénateur ouvrant une marche qui allait se conclure par une poignée de main au directeur et par le salut circulaire effectué avec la même main aussitôt enfilé le paletot servi par deux sbires en uniforme. Un pigeon de cigares circulait déjà. La voiture officielle ne tarda pas à démarrer en trombe. On entendit le roulement du portail d'entrée, puis les crissements des pneus sur la route. Il était sept heures du matin et le jour se levait. Sally rédigeait sa défense.

Il lui avait à peine adressé la parole. Comment avait-elle pu commettre une pareille erreur ? Elle venait de mettre fin à une carrière prometteuse. Il ne chercha même pas à la réconforter. Il passa rapidement le long de la baie vitrée derrière laquelle elle était en train de classer méthodiquement les pièces de sa défense. Le mieux pour elle était de s'expliquer franchement et d'aller se faire voir ailleurs. C'était l'opinion de tout le laboratoire.

— Vous êtes sûr que c'est un lion ? demanda le directeur à l'opérateur qui dirigeait le déchiffrement rapide des données (le DRD).

— Il fallait dire quelque chose, dit triomphalement l'opérateur.

— Vous auriez parlé d'un éléphant, dit le directeur, et j'aurais ressorti l'histoire du salon tapissé de peau proboscidienne. Avec ces gens-là, Monsieur, on ne manquera jamais de ressources, jamais, Monsieur. Qu'est-ce que c'est alors ?

On n'en sait rien (petite pâleur sur les pommettes de l'opérateur). Il était en train de se tailler un passage dans une forêt particulièrement hostile quand tout à coup tout est devenu absolument abstrait. Absolument, répéta l'opérateur, comme si cette adverbisation abusive devait le sauver de la pauvreté adjective dont il usait à la place du nominal. Ce n'est jamais arrivé (couronnement de l'exposé subordonné).

Vous êtes sûr de ne pas vous être laissé surprendre, un moment d'inattention ?

Tout est enregistré, monsieur le Directeur ! Voyez vous-même. Cette série marque le passage du récit à l'abstraction. Ne virez pas Sally tout de suite. Elle mérite peut-être le Prix Loben.

Vous êtes bien le seul...

Je suis le petit ami de Sally, Monsieur. J'en profite pour vous dire que j'adore le homard. Il faudrait être...

Je n'y pensais plus ! Le pyramidion...

Justement, monsieur le Directeur...

Le pyramidion avait servi naguère à vieillir artificiellement des vins expérimentaux (un Vermort et un Bélissens entre autres) mais on n'avait jamais trouvé les moyens de passer au stade de la production. Bon Dieu ! Qu'était-il arrivé aux homards ?

Il était déjà dans l'ascenseur. Les morts du pyramidion n'avaient pas pu se permettre ce festin. Les cageots étaient vides. On avait tout fouillé. On avait même tâté le ventre des morts sans penser que si les morts avaient assimilé les homards, ils n'eussent pas usé de leur système digestif. Les crustacés avaient dû trouver une issue quelque part dans la charpente qui n'en manquait pas (elle était à l'image de son concepteur). Une équipe d'égoutiers s'affairait, inspectant l'ombre avec des torches halogènes. Cette agitation crépusculaire exaspéra le directeur qui abandonna la partie. Il passa de nouveau devant la baie vitrée, comme s'il venait de traverser un intermède nécessaire. Dans la Salle de l'AutoCritique (la SAC), Sally planchait durement. Elle ne pouvait pas le voir. Elle savait seulement qu'on l'observait comme elle avait elle-même, en passant, terriblement souffert en voyant les Personnels en Attente de Décision (les PAD) donner des signes d'un harassement qui était leur dernier souffle de vie commune. Après cette épreuve douloureuse, on ne revenait plus pour se justifier. Il était même interdit de chercher à plaider encore. Comment savoir ce qu'on exige de vous une fois que tout est fini professionnellement ? Le directeur frissonna en y pensant. Il ne s'attarda pas devant la baie vitrée. Il était pourtant le seul à pouvoir le faire sans risquer de passer pour un pervers. On ne pouvait pas le croire ailleurs qu'à son travail quand il observait ces luttes finales. Mais au fond de lui, il sentait qu'il s'en était bien sorti. Sally ne pouvait pas, elle, s'en sortir. Il aurait donné cher pour savoir qui pouvait encore souhaiter qu'elle trouvât une solution à son problème. Il en ferait les frais et il savait exactement ce qui lui arriverait alors, en commençant par une lutte inégale avec l'éprouvante Constance qu'il avait épousée pour le Meilleur mais certainement pas, selon ce qu'elle attendait de la Vie Commune, pour le Pire. Mais il n'avait pas grand-chose à craindre de l'intelligence de Sally. Les choses n'arrivent jamais comme on voudrait, mais elles n'arrivent pas non plus comme elles ne peuvent pas arriver. Rien ni personne ne s'opposerait jamais à la croissance inéluctable de la colocaïne. Il fallait accepter les aléas de la recherche et il n'était pas prêt à en faire personnellement les frais.

Anaïs lui téléphona vers huit heures. Elle venait de se lever et elle se plaignit comme d'habitude de n'avoir pas rêvé. Elle n'avait jamais rêvé, selon ce qu'elle disait. Elle haïssait le monde qui l'avait amputée de la meilleure part de l'humain, ce rêve qui appartenait aux autres. Elle expliquait ainsi la facilité qui avait marqué sa mort. Elle était morte si facilement que ce bonheur était apparu immédiatement aux autres, ceux qui contemplaient son cadavre tranquille. Comment expliquer ces faits à deux enfants qui s'adonnent sans retenue au désir et à ses fastes ? Mais ce n'était certainement pas de ses problèmes de mère au foyer qu'elle prétendait s'entretenir maintenant avec ce frère qui avait réussi une exceptionnelle carrière professionnelle dans cette marge étroite qui sépare la vie de la mort.

En attendant, elle n'abordait pas le sujet véritable de son retour. Constance était dans son bureau où elle venait de jeter sur le papier les premières phrases de son article sur Feeling.

Fielding. Un poète.

Un poète ? Je croyais qu'elle ne s'occupait que d'arts plastiques. Mettons. Fielding, le poète, est passé ce matin et c'est moi qui ai ouvert la porte. Un charmant homme. Ma tenue l'a peut-être un peu...

Continue, je t'en prie !

Eh bien Fielding ne viendra pas vendredi. Il a un empêchement. Je lui ai expliqué que Constance était dans son bureau et qu'on ne pouvait la déranger sous aucun prétexte. J'ai bien fait ?

Elle l'apprendra bien assez tôt. Elle n'a jamais raté son coup. Pour une fois...

Je ne sais pas de quoi tu parles et ça ne me regarde sans doute pas. Il fallait que je mette quelqu'un au courant. C'était plus fort que moi ! J'en aurais parlé au voisin si...

Il n'y a pas de voisin.

Oh ! C'est vrai. Pas de voisin. Constance dans son bureau inaccessible. Et mes deux chéris qui complotent même en dormant. Ils n'ont pas hérité de la stérilité de leur mère...

Anaïs !

Il raccrocha. Sans Fielding, la soirée du vendredi appartenait à Anaïs. Elle en profiterait pour imposer son sujet de conversation favori. Constance la haïssait encore. Naguère, les morts ne se contentaient pas seulement de mourir : ils disparaissaient. Ce qui a disparu au bout du compte, ce sont les Cours d'assises. Qui était assez stupide pour assassiner son prochain dans le but de le déposséder ou de le réduire au silence ? Comment se venger de l'offense dans ces conditions ? Comment oublier ? Comment effacer ? Comment cesser d'être pour n'avoir que l'espoir de renaître ? Rien sur le pourquoi des choses. L'esprit humain s'adaptait pourtant. Sans une mort tragique, on allait devenir aussi bon que le pain. Le Droit ne statuerait que sur la mesquinerie et sur la perversité. Sally commençait à en savoir quelque chose. Où en était-elle ? Il se connecta au réseau de surveillance. Elle ne tarda pas à apparaître sur l'écran. Visiblement, elle sombrait. Elle n'écrivait presque plus. Qu'avait-elle écrit ? Rien qui contrecarrait les motifs de sa mise à l'écart. Elle avait surdosé Jean et n'avait rien opposé de sérieux à ce qui d'emblée était apparu comme un fait accusatoire. Mais son petit ami (elle m'avait menti à ce sujet, pourquoi ? Seule circonstance interrogative où la manière est secondaire) son petit ami avait peut-être raison. Jean avait traversé l'enfance de l'imagination. Il était passé sans prévenir de l'imaginaire à l'abstraction. Ce n'était pas la première fois que ça arrivait à un stagiaire. C'était même le but recherché et on le trouvait fréquemment. Mais cette fois, le stagiaire avait sombré dans le coma et le petit ami de Sally s'imaginait que c'était peut-être là une clé de la découverte. Dunlop et tant d’autres. Le Prix Loben. Un couronnement au pays des Républicains et des Laïcs. Après ça, on peut mourir tranquille. Mais une vraie tranquillité, et non pas cette ataraxie qui avait borné la mort d'Anaïs. L'Académie Loben ne décernait pas ses prix prestigieux et universels aux morts parce que ceux-ci avaient accès au mental des vivants. Il fallait trouver avant de mourir. Les choses avaient-elles vraiment changé ?

Nouvel appel téléphonique d'Anaïs :

Il n'y a pas de télépoint dans votre sacré laboratoire ?

Nous n'utilisons que le téléphone pour nos communications avec l'extérieur périphérique.

Falling est revenu. Il veut absolument avoir un entretien avec Constance. Il est furieux.

Comment veux-tu que je sache pourquoi ?

Ce n'est peut-être pas la question que je me pose, vois-tu ? Il est balaise et la porte est déjà par terre. Il voulait « casser la gueule à cette enfoirée de critique qui n'a rien compris à sa vie privée ».

Mais elle n'a encore rien écrit sur lui !

Il a essayé d'enfoncer la porte du bureau mais elle est plus blindée que lui. Quel homme ! Résigné, il s'est expliqué à travers la porte. Ça l'a calmé. Il a fini par s'effondrer et Pulchérie lui a proposé une tisane.

(voix d'Anastase) C'est quoi, Tonton, la colocaïne ?

Où en est-il ?

Il boit une tisane et continue de s'expliquer avec Pulchérie qui n'a pas l'air de tout comprendre mais qui prend des airs compatissants.

Et Constance ?

Le sénateur revenait ! Branle-bas de combat dans le cœur du laboratoire principal. Il revenait avec le président de la Commission Emplois et Ressources, un spécialiste de l'acoustique qui avait fait fortune dans l'alimentation biorapide.

Montrez-moi le lion !

Il veut voir le lion, bafouillait le directeur du laboratoire en ouvrant le passage vers la salle où Jean n'était plus de ce monde.

Il jouait des coudes, le Directeur. Le Président le suivait, suivi lui-même par le Sénateur qui tirait une langue bleue sexuelle. On s'écartait respectueusement.

Ce n'est peut-être pas un lion, expliquait le Directeur qui craignait le Pire.

Un lion est un lion, dit le Président. On ne confond pas un lion avec une jument.

Un lion et un tigre, à la rigueur... risqua le Sénateur qui n'avait pourtant pas apprécié la plaisanterie de ce matin sur le même sujet.

Jean pivotait lentement. Les instruments ne tournaient plus autour de lui. C'était lui qui tournait, présentant infiniment ses surfaces complexes à des capteurs optiques qui s'échauffaient.

C'est un lion, vous en êtes sûr ? dit le Président.

Et si ce n'en est pas un ? demanda le Directeur.

Allez donc répondre à une pareille question quand vous êtes celui qui décide de la suite à donner aux expériences douteuses ?

 

Chapitre VII

 

On ne devrait jamais regarder les gens dans les yeux. On éviterait d'y trouver les conditions préalables d'une série d'ennuis qui peuvent mener à la destruction de tout ce qu'on a construit en une vie de travail et d'études. Les yeux n'appartiennent pas au masque. Le jeu consiste à les donner à voir. Comme la peau qu'on ne reconnaît pas dans l'obscurité, le regard appartient à la connaissance générale. On a étudié les genres ou bien c'est l'expérience qui est capable de s'y retrouver. Regarder dans les yeux, c'est une habitude de recherche. En général, l'image renvoyée n'a qu'une utilité profonde qui ne fait pas surface. On se laisse aller à regarder et le cerveau émet les petites corrections qui modifient à peine notre part de conversation et de posture. Mais qu'un cristallin, celui de votre interlocuteur, porte nettement les traces bleu électrique de la colocaïne et vous savez que vous avez affaire à un colocaïnomane.

Il n'y aurait là aucun préjudice à votre reconnaissance fortuite de cette substance ni même à votre approche à demi consciente du regard de l'autre, si la colocaïne était, et ce n'est évidemment pas le cas, d'un usage public — autorisé ou pas, là n'est pas la question.

La consommation de colocaïne est limitée aux expériences du Centre Expérimental de la Firme pour la Colocaïne. Pas un seul cristal de ce prodigieux médium ne peut ni ne doit sortir de cette enceinte soigneusement gardée, cernée, impénétrable et secrète. La colocaïne est prisonnière d'un circuit complexe composé de conteneurs, de tuyaux, de pompes, d'adductions, d'écluses, de robinets, de détendeurs, de tout ce qu'on peut imaginer pour que la disparition d'un seul atome provoque immédiatement une alerte organisée en même temps qu'un historique détaillé de l'évènement s'il arrivait, probabilité réduite à zéro par l'intégration de tous les paramètres connus comme possibles.

Or, ceci n'est jamais arrivé. Jamais la colocaïne n'est sortie du circuit si ce n'est pas pour pénétrer dans les substances cérébrales d'où elle n'a jamais pu ressortir sinon sous forme de données mentales dont seules les interprétations cohérentes ont été diffusées soit en Commission de Mise sur le Marché, soit dans les médias vulgarisateurs de la res scientifica. Le directeur du laboratoire principal (moi) s'est montré formel en même temps qu'agacé sur et par la possibilité d'une fuite que la complexité (mot pris avec sa connotation imaginaire) des circuits et des procédures rendait absolument impossible. On se souvenait de cet entretien convaincant qui en avait tranquillisé plus d'un. Or, le cristallin de Fielding était bleu... électrique.

le directeur crut défaillir. Ce bleu était reconnaissable entre toutes les nuances possibles et imaginables. Ce ne pouvait être que le bleu communiqué au cristallin par la colocaïne elle-même. Il s'approcha si près de ce visage que Fielding posa une de ces lourdes mains sur l'épaule de son scrutateur.

— Et puis d'abord qui êtes-vous, vous ? demanda-t-il en secouant l'épaule.

L'autre, qui avait paru si sage au début de la rencontre, avait maintenant l'air d'avoir perdu le sens des réalités. Il sortit un compte-fils, le vissa dans son œil droit dont la paupière avait l'habitude de ces intrusions et continua de s'approcher sans se préoccuper de la grosse main qui hésitait à le tenir à distance. Quand vous faites ainsi l'objet d'une approche silencieuse et méthodique, expliqua plus tard Fielding à ses juges, vous éprouvez une sorte de respect pour cet œil qui explore la tumeur qui menace depuis toujours votre existence fragile. Au début, c'était Fielding qui s'agitait et le directeur qui conseillait le calme. L'un menaçait de rompre la porte qui le séparait d'une Constance avec laquelle il prétendait avoir un compte à régler et l'autre s'amenait tranquillement avec une seringue dans la main. Épouvantée par la tournure des évènements, Anaïs protégeait ses deux ados qui se régalaient sans réserve devant la promesse d'une lutte parfaitement inégale. Fielding, dans un court moment de tranquillité inspiré peut-être par la seringue jaune d'œuf qui l'intriguait plus qu'elle ne l'effrayait, avait même trouvé que Pulchérie promettait de devenir une aussi belle femme que sa mère, si c'était sa mère cette femme en nuisette chair qui avait perdu son indispensable perruque dans l'affolement.

— Écoutez, Fielding... avait susurré le directeur en arrivant sur les lieux. Vous êtes bien Fielding, n'est-ce pas ?

— Je suis passé une fois à la télé !

Il avait à peine mis pied à terre, le directeur, qu'Anaïs l'avait informé de la situation avec l'économie d'un agent de liaison. Fielding, le poète, c'était cette armoire à glace qui venait de mettre en pièces une porte d'un seul coup de poing. Il s'était brisé le poing ensuite sur la porte du bureau de Constance qui refusait d'ouvrir et priait à haute voix.

— Calmez-vous, Fielding ! Je suis sûr qu'on peut s'expliquer. Commencez par vous calmer.

Le directeur du laboratoire — mais Fielding devait ignorer qu'il s'agissait du directeur du laboratoire, du moins celui-ci, à ce moment de l'action qui démarrait sans qu'il n'eût aucune idée de ses développements dramatiques, ne pouvait pas savoir que Fielding savait à peu près tout de lui — le directeur du laboratoire était arrivé dans sa voiture ordinaire, celle qui lui servait à aller à son travail et à en revenir. Fielding avait demandé à Pulchérie qui était cet importun qui se permettait d'arriver dans un moment aussi tragique. Pulchérie avait à peine répondu que c'était son oncle côté maternel. Anastase avait ri dans le sein d'Anaïs mais sans chercher à le téter car le moment, selon Anaïs, était mal choisi pour plaisanter. Fielding avait brisé deux portes, une armoire de merisier gisait entre le mur et le dallage, cassée perpendiculairement, et l'horloge normande avait maintenant l'air d'une fille de joie revue et corrigée par le styliste Jack. Un lustre avait chuté sans raison mais il n'était pas facile de chercher à en trouver. Toutefois, la porte de Constance, qui avait interrompu son travail pour prier (elle n'avait pas le téléphone ni aucun terminal), était demeurée de bois, à part l'écrasement des moulures décoratives et l'arrachement d'un panneau en pointe-de-diamant qui avait laissée nue une architecture métallique impossible à traverser avec les moyens du corps.

— Fielding, je vous en prie, calmons-nous et parlons-en tranquillement.

— Parce que vous êtes énervé, vous !

Il s'était approché comme le bourreau, qui mesure exactement le poids des dernières secondes, accomplit scrupuleusement la série de gestes qui se conclut par la mort certaine du supplicié. Le directeur, contre toute attente, n'avait pas reculé d'un orteil. Anastase, prêt à toutes les déférences, n'en crut pas ses yeux. Pulchérie, moins sensible aux exploits héroïques, échangeait prudemment des secrets avec sa tante à travers la porte close. C'est que le directeur venait de découvrir (oublions la seringue) le caractère colocaïnique du cristallin de Fielding. La main de celui-ci semblait impuissante à empêcher le scientifique de pousser plus loin ses investigations. Fielding avait le sourire aux lèvres, mais il ne réussissait pas à éclater de rire.

— Fais attention, mon chou, soupira Anaïs.

Fielding, qui aimait les femmes alors que la mort d'un arbre ne réussissait pas à lui arracher le moindre cri, la rassura de sa voix encore tonitruante :

— Je n'ai pas l'intention de lui faire du mal, dit-il.

Le directeur recula enfin, l'air outré. Il était fixé. Il rempocha sa loupe et toisa Fielding :

— Il va falloir que vous vous expliquiez, mon vieux, dit-il sur le ton de quelqu'un qui connaît son affaire et qui n'est pas prêt à faciliter la confession de son adversaire.

Fielding semblait ne pas comprendre. Il renifla dans son poing saignant. Il était peut-être sur le point de s'excuser. On le sentait prêt à sortir son portefeuille et même à mettre la main à la pâte. Le directeur appréciait en cinéticien l'immobilité relative du poète aux mains d'acier qui venait de détruire le porche et tout le vestibule de sa propriété.

— Je peux savoir qui vous êtes ? insista Fielding qui devait le savoir mais qui sentait qu'un pareil aveu était une condamnation.

— Si vous êtes résolu à ne plus rien détruire de ce qui m'appartient, dit le directeur, je vous invite à prendre un verre en compagnie de ma sœur Anaïs, qui nous rend une visite de principe, et de ses enfants, en vacances scolaires probables.

Fielding attendait. Sa bouche s'ouvrit lentement, comme si ce qu'il avait à dire pouvait provenir de l'extérieur et qu'il s'en méfiait :

— Constance boira avec nous ?

— Constance...

Le directeur n'en savait rien. Si Fielding le permettait, Fielding pouvait comprendre que la première chose à faire maintenant était de s'assurer que Constance (mon épouse) se portait aussi bien qu'on peut l'espérer après un tel chambardement. Fielding comprenait. Il écarta sa lourde carcasse pour laisser le passage au directeur qui se colla aussitôt, avec une précipitation d'insecte, à la porte solidement fermée. Il avait retrouvé son calme. Constance d'abord. L'œil ensuite, celui de Fielding. Étude comparative. Pas d'erreur possible. Il n'avait pas besoin de Constance pour ça, ni d'Anaïs. Il en parlerait avec Fielding quand l'occasion se présenterait, une fois Constance récupérée, Anaïs promue au rang de consolatrice et les enfants renvoyés à leur curiosité réciproque. On avait bien le temps de mettre le laboratoire au courant de faits qu'il valait mieux évaluer avec les moyens du bord en attendant d'en approfondir les implications.

— Vous avez un peu dépassé les bornes, mon vieux, disait le directeur qui évaluait les dégâts tout en écoutant les conditions que Constance prétendait maintenant imposer à un dénouement qui n'apparaissait toujours pas clairement malgré les indices jetés dans la conversation qu'elle persistait à tenir à travers la porte fermée.

Fielding était sincèrement désolé. Il n'expliquait pas ce recours à la violence. Il doutait d'avoir pris le risque d'en user aussi délibérément envers l'être humain que Constance demeurait à ses yeux. Anaïs en avait été quitte pour la peur, n'est-ce pas ? Il regrettait aussi pour la peur. Le spectacle, la violence, la destruction, la peur, il n'avait pas eu l'intention d'aller aussi loin. Il savait bien à quoi il devait cette saturation. S'il n'avait pas été un poète au corps démesuré par rapport à la délicatesse de l'expression lyrique, il ne se serait rien passé. Tout au plus aurait-il exprimé sa douleur dans des vers dignes de la prosodie qui constituait son credo artistique. Avec un corps pareil, il lui arrivait ce qui arrive aux animaux que la réalité enferme dans le carcan du désir : il avait tenté de sortir de la cage.

— Mais ce n'est pas votre cage, dit Anaïs, ajoutant : tout le monde peut se tromper.

Fielding sourit enfin. Ses dents étaient dignes de ses muscles et de son cerveau. Il s'enfonça dans un fauteuil à billes et s'immobilisa dans la position du coupable repenti, genoux hauts et tête renversée. Elle lui servit un verre sans l'accompagner, le genre de chose qu'on fait machinalement quand on attend que l'autre s'en aille le plus tôt possible sera le mieux. Elle tremblait encore.

— Je ne savais pas que les poètes pouvaient être costauds, dit-elle sans s'empêcher d'admirer clairement.

— Cravan était un costaud, dit Fielding.

Elle ne connaissait pas Cravan. Elle avait peu lu les poètes. Elle ne se souvenait que de Maurice Carême. Pourquoi s'appelle-t-on Carême ?

— Bon, dit le directeur, elle ne sortira que quand vous serez parti. Ce qui n'explique rien.

— Je dois m'expliquer, dit Fielding.

Il sentait bien qu'il ne pouvait pas échapper à cette obligation. Il avait un sens aigu des convenances, Fielding.

— Et ne racontez pas de craques, prévint Anaïs.

Le directeur avait, on s'en doute, moins de raisons d'en savoir plus sur la consommation de colocaïne que sur les rapports que Fielding entretenait avec Constance. La colocaïne d'abord. Mais Fielding s'imaginait plutôt que Constance avait pris la première place dans une vie qu'elle rendait en même temps opaque et sujette à questionnement. Il avait le droit de réfléchir. Le directeur observait la pupille à distance. Comment ce diable de poète avait-il mis la main sur la colocaïne ? Comment cette fuite n'avait-elle pas provoqué l'alerte programmée sans possibilité d'erreur ? Qui était le fournisseur ? Et pourquoi Fielding avait-il jeté son dévolu de junkie sur une substance dont il était sensé tout ignorer ? Enfin, comment le contraindre à répondre à ces questions et à toutes celles qui s'en déduisaient logiquement ? Sans mettre la puce à l'oreille du CEFC et de la CRE ? Le directeur n'avait vraiment aucune envie d'écouter les explications de Fielding au sujet de rapports sexuels qui ne le concernaient que de loin. La solide Constance avait tout de même reculé devant l'imposant poète de circonstance. Il aurait sans doute aimé assister à un pareil combat. Le corps athlétique de Constance méritait l'offense définitive que le corps gigantesque du poète pouvait lui infliger en dehors de toute posture amoureuse.

— Je suis curieuse, dit Anaïs, mais pas à ce point ! Promettez-moi de ne pas réduire mon petit frère à néant.

Fielding se leva pour baiser une main qu'elle tendait comme une sucrerie. Que se passe-t-il ? pensa le directeur. Sa vie venait de se compliquer étrangement. Il n'avait jamais vécu une aussi intense nécessité de deviner ce qui va se passer. Incapable pour l'instant de mettre de l'ordre dans ce que le temps, justement, venait de lui imposer, il tentait de se raisonner pour ne pas sombrer dans la panique. Le mieux était d'écouter les syllogismes de Fielding et de commencer par oublier ce que son esprit agile lui donnait à interpréter. Anaïs emporta ses enfants dans un tourbillon de paroles inutiles et disparut avec eux dans un corridor qui paraissait sans fin tant le regard n'en pouvait imaginer la destination réelle.

— Nous voilà seuls, dit Fielding qui redoutait peut-être la solitude à deux.

Il était tout à fait tranquille maintenant. Il pouvait tout expliquer. Il paierait la casse sans sourciller. Il connaissait la valeur des choses pour avoir exercé des métiers manuels pendant son apprentissage de poète. Il avait soudé des tôles d'acier dans un chantier naval et conduit un tunnelier sous la mer. Il pouvait donner les preuves de chacun des vers qu'il avait écrits. Il n'était pas peu fier de pouvoir répondre à la critique par des faits que personne ne pouvait contester. Sa poésie était à l'image de lui-même : monumentale et véridique. Que peut-on demander de plus au chant qui nous menace de sa théorie ? Évidemment, le directeur du laboratoire principal du CEFC n'en avait aucune idée. Depuis qu'il trafiquait dans l'imagination des autres, il en avait vu de toutes les couleurs, mais comme il n'y a rien de plus semblable à un semblable que le semblable qui se propose à l'expérience, les péripéties de la recherche apportaient rarement du nouveau à ce qui avait en effet fini par vieillir prématurément. En parler avec Fielding, c'était commencer à enquêter sur les complicités qui l'autorisaient à consommer impunément et en dehors de tout contrôle scientifique cette colocaïne qui était l'œuvre d'une vie.

— Avez-vous songé qu'après une pareille découverte, vous pouvez mourir tranquille ? L'Académie Loben ne voit jamais d'inconvénient à couronner les inventeurs post mortem. Tenez, si vous mourez là sur-le-champ, demain vous êtes lobénisable et après-demain, lobénisé !

— Je préférerais tout de même attendre un peu et qu'on me lobénise de mon vivant.

Conversation tenue avec Sally tout au début des recherches. Où en était-elle de sa déconfiture ? pensa-t-il en regardant Fielding qui se préparait à expliquer sa violence. Le directeur se sentit morose et il l'était.

 

Chapitre VIII

 

— Les homards ? Quels homards ? Vous êtes capable de reconnaître un homard si vous en voyez un ? Si ç'avait été un homard, vous auriez trouvé ça étrange, non ? Et vous pourriez maintenant me montrer le homard. On en rigolerait ensemble et on ne perdrait même pas le temps d'enquêter pour savoir qui a introduit un homard dans le laboratoire. Vous êtes d'accord ?

— Je vous répète que la seule chose que j'ai vue cette nuit, c'est ce homard qui a disparu comme il était venu ! D'où ? Je n'en sais rien. Où...

— Vous n'expliquez pas ce qui est arrivé à la caméra 8.

— Comment voulez-vous que je le sache ? Elle est tombée en panne à 2 h 58 exactement. Je l'ai noté dans le journal de bord. J'ai activé le circuit de secours avant le déclenchement automatique et le centre de contrôle m'a signalé un début d'incendie sur le chemin de câbles nº 87. Je me suis immédiatement porté sur les lieux et j'ai isolé manuellement cette portion de circuit comme le prévoit le P9.

— Vous avez privé d'alimentation électrique le bloc des soins intensifs où vous saviez que quelqu'un était en traitement. Comment expliquez-vous que l'alarme n'ait pas été déclenchée aussitôt ? Collaborez !

— Il devait y avoir un autre défaut mais le système de surveillance avait conclu que la procédure était conforme. J'ai continué ma ronde par le pyramidion et c'est là que j'ai vu le homard. C'est la seule chose vivante que j'ai vue cette nuit, à part le malade qui est en suspension dans un coma profond et...

— Qui vous dit que ce dont je vous parle était vivant ?

— Je n'en sais rien ! Si quelque chose ou quelqu'un a violé les droits de circulation, je m'en serais rendu compte immédiatement. À part le homard...

— Demandez-lui s'il y a eu d'autres alarmes.

— Vous avez entendu la question ? À 3 h 16, vous étiez de retour au central et jusqu'à 6h, il semble que rien ne se soit passé qui ait attiré votre attention.

— Demandez-le au système !

— C'est le système qui nous signale plusieurs anomalies.

— Après 3 h 16 ? Impossible. J'aurais été informé...

— ...immédiatement. Vous l'avez été mais vous n'étiez pas en mesure de réagir aux messages d'urgence !

— Il n'y a pas eu de message ! À part le secteur de la 8, tout était normal. Je n'avais aucune raison...

— Le secteur de la 8 ne l'était pas ?

— Si j'avais su que le circuit de secours était hors d'usage, j'aurais réagi en conséquence. Le P9...

— On sait, on sait. Le secteur 8 est resté sans surveillance de 2 h 58 à 6h du matin. Et pendant tout ce temps, jusqu’'à l'arrivée de la relève, le malade du BSI n'a reçu aucune assistance. À 6 h 6, ils ont réussi à rétablir toutes les ressources et les moyens de communication. Le malade ne semble pas avoir souffert de cet incident, monsieur le Directeur.

— Demandez-lui s'il reconnaît avoir pris connaissance des images qu'il aurait dû voir.

— Je n'ai rien vu qui ressemble à ça ! Si c'est une expérience...

— Ce n'en est pas une !

— Je m'en souviendrai. Je veux dire que si c'était arrivé, j'aurais immédiatement lancé la procédure correspondante. Je... je ne comprends pas.

— Et nous on aimerait bien comprendre. Vous connaissiez Jean de Vermort ?

— Tout le monde connaît les Vermort, mais jamais d'assez près pour en dire autre chose que ce que tout le monde sait.

— Qu'est-ce que vous savez, vous, personnellement, qui pourrait vous distinguer un peu ?

— Mais je ne cherche pas à me distinguer !

— Il y a bien quelque chose que vous savez autrement que les autres ! Rappelez-vous ce détail.

— Je ne suis pas curieux de nature. Je suis né ici et tout ce que je sais des Vermort, on me l'a raconté. Je n'en ai jamais rien pensé.

— Vous savez ce qui est arrivé à Jean de Vermort ?

— On raconte tellement de choses ! Je ne sais même pas de qui il s'agissait.

— Vous voulez parler de la fille. Vous étiez déjà en poste quand c'est arrivé. Jean était des nôtres. Il travaillait au Bureau des Vérifications. Vous savez ce qu'on vérifie dans ce bureau ?

— Ce que vous me demandez dépasse mes compétences. Je connais toutes les procédures concernant mon travail. J'imagine que chacun fait exactement ce qu'on attend de lui.

— Vous n'avez rien remarqué dans le bloc où Jean est en suspension ? Vous n'avez pas vu que tous les témoins lumineux étaient éteints ?

— Ces témoins ne signifient rien pour moi. Je regarde l'écran et si tout va bien, je tourne la clé. C'est tout.

— Demandez-lui à quelle heure a eu lieu la dernière visite de l'interne.

— À minuit et quelques, Monsieur. Je ne suis pas tenu de m'informer ni de rendre compte de ce genre d'évènement.

— Exact !

— L'interne a examiné le corps, le temps de deux ou trois rotations, puis il est parti sans laisser de consigne.

— Il était 0 h 12. Tout allait bien à ce moment-là, monsieur le Directeur. L'interne n'a fait que son travail. L'assistance est entièrement automatisée.

— Que se passe-t-il en cas de pépin ?

— Vous voulez dire si le circuit fonctionne comme prévu ? Alors tout reste sous contrôle du système et à 6h, au vu du rapport du gardien de nuit, on appelle l'équipe des réparations et en général tout rentre vite dans l'ordre.

— Et si ça ne se passe pas comme prévu ?

— Tout s'est toujours passé comme le prévoient les procédures. Mais de là à dire qu'on a tout prévu...

— Demandez-lui s'il est capable de tenir sa langue ou si on doit la lui couper.

Le réquisiteur éclata de rire. Le gardien de nuit était moins sûr du sens de l'humour du directeur qui signa une copie de l'interrogatoire sans le relire.

— Je peux m'en aller ? demanda le gardien. Je veux dire : je peux retourner chez moi ?

— Si vous êtes capable de tenir votre langue, dit le réquisiteur. Vous êtes marié ?

— J'ai trois gosses à nourrir.

— Vous ne les nourrirez pas avec votre langue. Demandez à la relève de vous fournir un couchage et allez récupérer dans le pyramidion.

— Avec les morts !

— Non, avec les homards !

On était de bonne humeur ce matin, au laboratoire. La matinée touchait à sa fin. Après l'humiliation méthodique de Sally et l'irruption violente de Fielding dans la vie privée du directeur (on ne savait évidemment rien de l'examen préparatoire du cristallin du poète), le Service des Surveillances et des Enquêtes avait souhaité soumettre l'incident apparemment anodin de la nuit à la perspicacité du plus haut responsable au cas où ledit incident, qui avait l'air sans importance (un homard et une coupure du circuit au no 8 sur le chemin 87 qui avait entraîné l'extinction totale des ressources du BSI, sans conséquence pour le malade en suspension), revêtait quelque intérêt aux yeux de la direction. Il était presque onze heures quand le directeur, prévenu par téléphone qu'on allait interroger le témoin « principal et unique », revint au centre sans avoir eu le temps d'écouter les explications de Fielding. Le gardien de nuit était déjà dans la Salle des Interrogatoires (l'inquiétante SI) avec le réquisiteur en fonction (le 1x8). Le directeur était intervenu dans l'interrogatoire sans réussir à en tirer des conclusions définitives.

 — Qu'en pensez-vous ? demanda-t-il au réquisiteur.

Ils repassèrent la bande en boucle. Un tiers de l'écran était occupé par les données chiffrées. La caméra avait enregistré une élévation de la température de la couleur suivie d'une distorsion d'une fraction de seconde au-dessus de la ligne d'horizon.

— Le gardien a fait son boulot, dit le réquisiteur.

— Ce n'est pas ce que je vous demande.

Comment s'exprimer au sujet de ce qu'on ne voyait pas aussi nettement que ce qu'il était possible d'interpréter au niveau des chiffres ? Le réquisiteur n'y connaissait pas grand-chose en phénomène, avoua-t-il. Mais il s'agissait bien d'un phénomène et il était peut-être la cause de la panne du circuit. La température corporelle de Jean avait augmenté proportionnellement à celle de la couleur ambiante et il s'était sensiblement déshydraté. On allait remédier à cela, il n'y avait pas de souci à se faire.

— Je ne me fais pas de souci, dit le directeur qui ne pouvait s'empêcher de penser à Fielding. Pour les homards...

Un enquêteur déboula dans le bureau. À voir son visage grimaçant, il n'avait pas que de bonnes nouvelles à transmettre.

— Il y a d'autres images, dit-il, tirant la langue comme s'il avait besoin d'un remontant.

Le réquisiteur se trouvait mal. La poisse était sur lui depuis ce matin. Il fit un signe désespéré à l'enquêteur pour lui indiquer qu'il pouvait continuer à marquer des points.

— On dirait que quelque chose s'est baladé dans le laboratoire cette nuit, dit-il comme s'il ne croyait pas un mot de ce qu'il était en train de raconter.

— Ça ne peut pas être des homards ? J'ai oublié mes homards dans le pyramidion et...

— Quelque chose de presque... immatériel. Un phénomène impossible à identifier pour l'instant.

— Du phénomène à l'être, il n'y a qu'un pas. Qui va le franchir le premier ? Il faut éclaircir ce problème avant la fin de la journée. Sinon...

Sinon il (le directeur) était en devoir de décréter l'état d'urgence et tout le personnel était consigné pour autant de temps que durerait l'enquête. On ne pouvait pas être plus clair. Chacun ravala sa salive en pensant à sa vie privée et demanda clairement la permission de rejoindre son poste. Le directeur demeura seul dans son bureau. La petite boule d'angoisse qui s'était formée ce matin après que Fielding eût retrouvé ses esprits continait de s'alimenter de tout ce qui passait à sa portée. Elle s'était stabilisée à gauche du sternum, côté cœur. Le directeur n'osait s'aventurer à en tâter les nodules. Il avait trop l'habitude de ce genre d'exploration pour risquer sa contenance en terrain miné par un inconscient qu'il savait particulièrement rusé dans des occasions aussi prometteuses de tourments et de blessures définitives. Conscient que le moment n'était absolument pas favorable à une mise en ordre des principes du désordre (Fielding, Constance, Jean, Anaïs...), il renonça à la tranquillité et se mit à respirer nerveusement l'air de la fenêtre. Il haletait comme un poitrinaire quand le téléphone sonna. Une communication extérieure. C'était Anaïs. Fielding avait perdu patience et il était parti en promettant de revenir cette fois en homme de bien. Il lui avait donné l'adresse de plusieurs spécialistes capables d'évaluer les dégâts. Il était particulièrement désolé pour la pendule normande...

— Au diable la pendule normande et la Normandie ! s'écria le directeur qui reniflait de près une pastille d'eucalyptus.

— Bon, dit Anaïs, on en reparlera ce soir.

S'il n'y avait pas consigne. Elle raccrocha. Il faudrait prévenir le sénateur qui s'occuperait d'ameuter son monde de crabes et de panier. Mais la chose la plus importante en ce moment était d'élucider le mystère que Fielding proposait à son esprit, non pas en tant qu'amant probable de Constance, ce qui relevait de la farce, mais parce qu'il avait accès à un secret bien gardé et surtout essentiellement personnel. Il fallait avant tout se concentrer 1) sur l'avenir professionnel de Sally, 2) sur ce phénomène encore sans importance, 3) sur les homards qui finiraient, à force de balades et d'excentricités, par attirer l'attention de la commission sur le sérieux des recherches entreprises sur et autour de la colocaïne, 4) il faudrait avoir une explication franche avec Constance qui ne pouvait pas continuer de mener une vie parallèle sans en payer les conséquences (conséquences était peut-être un mot trop chargé de sens), 5) Anaïs était-elle un problème comme il le redoutait, 6) il avait prévu un plan d'évasion de ce monde trop circulaire mais il en avait oublié les détails ah ! 7) il ne connaissait pas la procédure de candidature au prix Loben, il se renseignerait pendant les pauses. La pastille à l'eucalyptus vivifiait l'air qui entrait en masse dans ses poumons. Il était sur le point de perdre connaissance.

— Où en est-on avec les nouvelles images ? demanda-t-il dans l'interphone.

— Elles se multiplient, monsieur le Directeur.

Il trottina jusqu'au bloc des soins intensifs. Jean n'avait pas retrouvé ses couleurs. Un interne injectait les substances, l'œil rivé sur l'écran du calculateur. Le corps était entré dans un coma profond, irréversible peut-être. Il y avait vraiment peu de chances de le ranimer. En cas de mort, les manipulations étaient en conséquence réduites au minimum. L'interne expliquait qu'il avait assisté à une récupération post-mortem (nom officieux de la Résurrection Naturelle) d'un comateux victime d'un choc. Jean, une fois passée la terrible et presque insurmontable déception de ne plus être vivant, se réjouirait de vérifier par lui-même les théories dont les morts apportaient la preuve tous les jours (« s'il y a un Dieu, c'est nous, c'est nous tous, morts et vivants, nous et le temps, nous et ... »). On a beau croire à tout ce qu'on voit, on ne peut éviter de ne plus croire aussi facilement. L'interne s'y connaissait à fond en psychologie des profondeurs. Il était capable d'en parler sans cesser d'assumer un travail complexe qui ne laissait rien au hasard. Le directeur l'admira sincèrement en attendant de pouvoir observer le corps de Jean en expert des phénomènes paranormaux.

— Vous ne le quittez pas des yeux, dit-il sans vraiment parvenir à dissimuler ce que cette remarque contenait d'affliction.

— On peut dire ça comme ça, psalmodia l'interne qui n'était pas peu fier de montrer de quoi il était capable. On s'y fait, croyez-moi !

Il n'arrêtait pas, en effet. La nuit, pourtant, le système prenait la relève de cette infernale activité. N'avait-on pas trouvé les moyens d'automatiser les soins de jour ?

— Vous voulez me condamner au chômage ! s'écria l'interne. La commission s'est sérieusement posé la question mais le facteur humain a encore quelques défenseurs. J'aime ce travail, vous savez.

Donc, impossible d'explorer le corps en plein jour ! Selon les résultats de l'enquête en cours, il décréterait l'état d'urgence ou tout le monde rentrerait ce soir dans son chez soi comme d'habitude, sauf un qui devrait ruser avec la vigilance accrue d'un gardien de nuit capable de mettre à profit la tranquillité du pyramidion pour retrouver ses forces vives. On ne l'aurait pas deux fois, celui-là !

Il abandonna l'interne aux doigts jaunes. On est bien seul quand il s'agit de sauver sa peau. Le plus important était de réviser le plan d'évasion d'urgence. En cas d'encerclement, il n'y avait que deux solutions pour échapper à ses ennemis : s'élever dans les airs ou s'enfoncer dans la terre. Il était le seul à connaître l'issue d'un pareil conflit. Mais là encore, il fallait y réfléchir d'une manière toute théorique, car le souterrain secret s'ouvrait derrière une paroi dont la surface tranquille était constamment surveillée par le système. Impossible de procéder à un entraînement en situation réelle. Le moment venu, un sabotage savant du système occulterait les moyens de sa disparition dans les entrailles de la Terre. Ensuite, il y avait toutes les chances pour qu'on ne trouvât plus l'occasion de lui demander de s'expliquer sur une aventure dont la société faisait finalement les frais sans en tirer le bénéfice escompté par ses édiles. Il emporterait avec lui le plus grand bien qu'il se connaissait : sa vie. Et un pactole (ne soyons pas mesquins) pour lui ouvrir les portes des palais où seules les affaires comptent, au détriment de tout esprit de justice.

 

Chapitre IX

 

— Monsieur Fielding ? C'est en haut, au dernier. Vous prenez l'ascenseur jusqu'au quatrième, vous sortez sur la coursive et vous montez encore trois étages. L'escalier débouche sur sa porte. Je monte jamais là-haut, moi ! Le monte-charge...

Il n'attendit pas la suite des explications. Il ne racontait jamais sa vie à l'inconnu, lui, peut-être parce qu'il ne manquait pas de sujets de conversation. L'ascenseur atteignit l'entresol du troisième et, malgré ce qu'il fallait considérer comme un dernier effort, il ne parvint pas à élever la cabine hystérique jusqu'au quatrième. La porte s'ouvrit sur un capharnaüm de vieux meubles entassés sans respect pour une antiquité grossièrement bourgeoise. Il avança lentement pour ne pas soulever la poussière. Des poutres trouées de bourre et couvertes de toiles d'araignées l'obligeaient à baisser la tête et chaque fois son regard rencontrait la crasse du plancher où courraient des petits animaux rapides qui pourchassaient des insectes moins équipés pour l'aventure.

— Si c'est la sortie que vous cherchez, dit une voix, levez un peu la tête, visez la lumière et allez droit devant ! Vous ne pouvez pas vous tromper.

Il remercia la voix sans pouvoir en identifier le propriétaire. Une multitude de pas traînaient une autre multitude de savates sur le plancher qui valsait entre les solives. La lumière en question était celle d'un lumignon qui brûlait nerveusement un alcool bleu. Elle éclairait un palier qui donnait sur un escalier sans rambarde, bordé d'objets poussiéreux qui indiquaient passablement la limite à ne pas franchir de ce côté de la pénombre. Deux couloirs se croisaient, X d'obscurité qui ne trahissait rien de ses contenus, pas même une rai de lumière sous une porte.

— Si je peux vous aider à trouver ce que vous cherchez, dit la même voix (cette fois il crut qu'il se parlait à lui-même), n'hésitez pas à me le demander, j'ai l'habitude d'expliquer bien qu'il n'y ait plus beaucoup de monde ici depuis bien longtemps.

— Je cherche monsieur Fielding, dit le directeur d'une voix si aiguë qu'il crut être de nouveau habité par l'enfant intranquille qu'il avait été.

— Je m'montre ! dit la voix et un nain apparut !

C'était un vieil homme au visage serein. Il fumait une pipe de bruyère qui formait un S sur son menton oblique. L'odeur de la fumée parvint enfin aux narines poussiéreuses du directeur.

— Je cherche monsieur Fielding, répéta-t-il (la voix retrouvait sa tessiture de baryton fatigué, ces accès de régression le surprenaient toujours dans les moments les plus baroques). On m'a dit qu'il habitait ici...

— On vous a bien dit. Je SUIS monsieur Fielding.

— Le poète ?

La question sortait directement des poumons, avec sa charge de mucosités acides.

— Lui-même, dit le nain qui menaçait de se vexer. Je peux vous rendre service ? ajouta-t-il par pure politesse.

— Le monsieur Fielding que je connais...

— ...est mort depuis longtemps. J'ai hérité de sa mansarde, de ses livres, de ses dettes et aussi un peu de son génie. Allons chez moi !

Le nain disparut dans l'obscurité d'un corridor. Le directeur entra dans cette zone intermédiaire dans la seule intention de résoudre une bonne fois pour toutes l'énigme inadmissible que Fielding le géant avait imposée ce matin à son esprit peu habitué à jouer avec le feu. Heureusement, le nain parlait. Il suivait la voix sans distinguer le corps qui frottait la pénombre. Une porte s'ouvrit en grinçant, une allumette craqua :

— On n'a pas l'électricité ici, dit le nain dont le visage s'arrondissait à la lueur de la flamme verte.

Il manœuvra rapidement un vieux quinquet et la lumière se répandit sur quelques meubles gris, dont un lit ouvert sur l'obscénité d'une paillasse isabelle.

— Le Fielding que vous cherchez, c'est moi, dit le nain.

— Comment le savez-vous ? (le directeur essayait vainement de sourire et même de prononcer une ironie mais l'enfant le guettait) Le Fielding que je cherche est célèbre et je le vois mal...

— ...vivoter dans un pareil placard !

Le nain s'était assis dans un fauteuil d'osier. Un perroquet bleu apparut dans un trou du dosseret. Puis un chat sur l'accoudoir.

— J'aurais dû préciser, dit le directeur qui subissait la curiosité de l'enfant et qui s'époussetait comme un adulte peu habitué à la poussière du temps : Thomas Fielding, le célèbre poète que j'ai rencontré ce matin...

— ...dans des circonstances bien compliquées, je sais, dit le nain que rien ne semblait pouvoir embarrasser. Il n'a pas de voiture. Quand il revient, je lui sers de chauffeur à deux sous de l'heure. J'ai tout fait pour qu'il ne vous cause pas de problèmes...

— Qu'en savez-vous ?

Le directeur réfléchit. Il avait vu la Citroën sur le chemin. Il avait supposé que c'était la voiture de Fielding et s'était même inquiété de sa position au bord du fossé. Il n'avait pas remarqué de nain ni personne sous les arbres du verger.

— Auriez-vous vu un nain dans d'autres circonstances ? demanda le nain qui prononçait le mot « circonstances » pour la deuxième fois, ce qui agaçait l'enfant qui se souvenait d'une enfance particulièrement attentive à l'expression de ses infortunes.

— Je peux voir monsieur Fielding ? insista le directeur.

— Il est reparti. Il m'a laissé ça pour vous.

Une poignée de billets. Largement de quoi payer la pendule normande, l'armoire de merisier, la console, les portes et même le lustre qui n'avait pas souhaité survivre à la tourmente.

— C'est trop ! dit le directeur qui avait évalué le montant d'un seul coup d'œil, une demi-seconde qui en disait long sur son sens des affaires et sur ses capacités à tirer son épingle du jeu.

Le nain activa le foyer de sa pipe avec un minuscule tison qui pouvait être une épingle tirée de son chignon. Il souriait comme s'il en savait plus, beaucoup plus. Sa tête penchée inspirait une crasse colère à l'enfant que les animaux considéraient d'un œil scandalisé. Le directeur, persuadé qu'il se trompait de Fielding, ne pouvait s'empêcher d'y croire assez pour demeurer dans l'expectative. Il rendit la poignée de billets au nain qui semblait prendre conscience de la valeur qui lui revenait par ricochet. L'enfant lançait ses avertissements obscurs.

— Il est reparti où ? dit enfin le directeur.

Le nain pointa son pouce vers le plafond, fermant les yeux pendant une bonne seconde.

— Fielding est mort ? murmura le directeur mais ce n'était peut-être plus une question.

— Il est mort depuis longtemps, dit le nain qui avait la taille de l'enfant (le directeur mesurait l'importance de cette constatation en se mordillant l'intérieur d'une joue). Je vous l'ai dit. L'article que votre épouse est en train d'écrire ne concerne que moi.

— Vous ? Je ne comprends pas que Constance...

Qu'allait-il dire ! Il irait demain matin à la bibliothèque municipale pour se renseigner sur Thomas Fielding. Il connaissait bien la bibliothécaire. L'enfant haïssait les étrangers à la famille.

— Je suis désolé de vous décevoir, dit le nain qui paraissait sincèrement affecté par l'agitation du directeur.

Il éleva une main au-dessus de sa tête puis l'abaissa à la rencontre du crâne.

— Ça fait une sacrée différence, non ? dit-il sans rire.

Il avait l'air moins serein maintenant. Constance avait une explication. Elle avait refusé de parler de Fielding, réservant ce flux au texte qu'elle commençait à peine quand l'autre avait fait irruption dans sa vie que sait-elle de cet autre ? Elle était retournée tristement à son article... Ce Fielding-là n'avait pas le cristallin bleu. L'autre était un mort qui consommait de la colocaïne. Un mort qui connaissait un vivant capable de lui fournir sa substance indispensable. Le directeur sentit maintenant à quel point il était nécessaire de réfléchir méthodiquement.

— Je suis toujours votre invité ? demanda le nain.

Il se leva et ouvrit un vaste buffet. Ses animaux le suivaient-ils toujours ?

— Ils ne sortent jamais d'ici, dit-il en ramenant une bouteille et des verres. Je ne vais jamais loin moi même. Thomas a toujours refusé de me servir d'apparence. Pas facile pour un poète d'accepter la mort. Ne plus rien avoir à écrire (vous comprenez : non pas ne plus pouvoir mais ne plus avoir), imaginez. On ne se nourrit pas d'une bibliographie détaillée.

Non, le directeur ne comprenait pas. Il ne s'était jamais intéressé aux problèmes existentiels des créateurs qui doivent un jour, comme tout le monde (cela ne lui faisait pas froid dans le dos), mettre la clé sous la porte et accepter de ne revenir qu'en revenant, jamais en homme nouveau.

— Après-demain, dit le nain (on serait vendredi), je serai célèbre mais personne ne sait si je le serai encore vendredi soir. Thomas a tout compliqué.

— Le Prix Loben ?

— Comment avez-vous deviné ! Ça alors ! Il vous en a parlé ? Ça m'étonnerait.

Le goulot choqua encore le bord des verres. Il n'était peut-être plus question de s'en aller.

— Vous aimez le homard ? demanda le directeur à tout hasard.

Il restait trois homards. Constance accepterait peut-être de remettre ça à trois jours d'intervalle. Lui ne verrait aucun inconvénient à remanger du homard, si on réussissait à mettre la main dessus. Il les retrouverait peut-être dans le souterrain secret si l'évasion devait se produire dans les jours suivants. Ou alors les enquêteurs du SSE tomberaient sur le souterrain parce que les traces d'un homard les y auraient conduits.

— Du homard ? dit le nain en se léchant la moustache. Vous m'gâtez !

Il siffla son verre en suivant. Le directeur, que la gnole commençait à rendre bavard, s'excusa platement d'avoir douté de l'identité et du génie du nain mais celui-ci pouvait certainement comprendre que la confusion était textuellement inévitable.

— Vous n'avez pas accepté l'argent, dit le nain qui ne perdait pas le Nord. Dois-je le lui rendre ? Il ne le mérite pas vraiment.

— Vous en ferez ce que vous voudrez, dit le directeur (l'enfant avait disparu). Au diable l'armoire normande et le lustre de la pendule, je l'ai déjà dit !

Il rentra par ce qui lui sembla être le plus court chemin, toutes vitres baissées. Le visage balayé par les senteurs de la nuit, il ne pouvait s'empêcher de raisonner à propos de ce que Fielding, le géant mort, venait de déposer dans son corbillon scientifique, pro domo. Un mort qui s'accroche à la colocaïne, ça n'existait officiellement pas. En y réfléchissant bien (mais c'était plus facile à dire qu'à faire), il n'y avait guère que deux possibilités :

— Ou bien Fielding connaissait un trafiquant de colocaïne qui satisfaisait ses besoins métaphysiques, et dans ce cas il fallait se poser :

        1) la question d'un réseau et des implications politiques

        2) celle plus prometteuse des effets de la colocaïne sur un mort

— Ou bien la colocaïne, en pourvoyeuse des besoins vitaux, était un des ingrédients de la Résurrection Naturelle (la RPM des carabins) et, pensa le directeur, « je suis le dernier des crétins & je vais forcément avoir envie d'en savoir plus ».

La gnole était franchement ravageuse mais les virages se laissaient négocier dans des limites raisonnables. Il y avait beaucoup de choses raisonnables, c'est-à-dire judicieuses et à repenser, dans cette nuit qui serait un jour LA NUIT, MA NUIT, exulta-t-il, s'il pouvait au moins mettre la main sur des éléments de réponses. Trouver les homards avant que les enquêteurs du SSE ne tombent sur le souterrain. Il ne manquerait plus que le seul moyen d'évasion prévu dans ce labyrinthe qu'était le Centre Expérimental de la Firme pour la Colocaïne où en étais-je ? fût découvert juste au moment où il devenait inévitable d'avoir à s'enfuir sans laisser de traces derrière soi. Le Prix Loben ? Oui, le prix Loben... Où en était Constance de son article sur Fielding junior ? Pourquoi Fielding n'avait-il pas expliqué pourquoi Fielding s'était mis dans cet état ? Il y a des choses qu'on doit comprendre à demi-mot et Fielding II était un artiste du demi-mot, il n'y avait aucune raison d'en douter. Il souhaiterait sans doute faire bonne figure vendredi soir si l'autre Fielding ne s'y opposait pas. La situation ne pouvait que se compliquer d'un climax. Le directeur ressentit les prémices d'une migraine carabinée. Il ne pouvait plus demander à Sally de l'en libérer par la seule force de la prière. Elle plongeait son regard de succube dans un verre d'eau et...

En arrivant devant le CEFC, il ne mesura pas tout de suite l'importance du rassemblement qui s'y tenait. Les faisceaux des phares se croisaient sans géométrie. Des ombres s'agitaient entre les véhicules, secouant des torches qui éclairaient fugacement les intérieurs où apparaissaient des visages immobiles et sidérés. Un policier venait à sa rencontre, balançant des feux qui ajoutaient à la confusion. Il sortit sa tête par la portière.

— Je suis le directeur, réussit-il à imposer au chahut incessant qui s'accroissait avec l'approche du policier.

— Je vous reconnais, monsieur le Directeur, dit le policier qui éclairait son propre visage sans doute pour être reconnu lui-même.

— Que se passe-t-il ?

La question tombait des lèvres d'une statue mortifiée pour qui la réalité était le prix d'une accélération croissante des perceptions. Le policier agita sa torche électrique en direction de ce qui pouvait être une foule. L'enfant n'était plus là pour proposer ses sarcasmes. Le directeur emboucha une poignée de ces pastilles à l'eucalyptus.

— C'est l'état d'urgence, dit enfin le policier.

Le directeur répéta ces paroles comme s'il n'y croyait pas. Il pouvait toujours demander qui s'était permis de décréter un état qu'il était le seul autorisé à décréter. De quelle urgence s'agissait-il soyons clairs ?

— Ne me dites pas que... commença-t-il.

Le sénateur arrivait avec sa clique.

— On ne vous a pas attendu, dit-il, c'est grave.

Mais que faisait tout ce monde dehors ? Elle était où, l'urgence, dedans ou dehors ? je ne suis pas aussi que j'en ai l'air

— Il est arrivé des choses...

— ...pendant votre malencontreuse absence non justifiée...

— ...malencontreuse... injustifiée ?

— Expliquez-vous ! glapissait le président de la CER. Il ne comprend rien.

Le portail monumental était fermé et durement éclairé par deux projecteurs qui ronronnaient sur les tours adjacentes. La troupe s'était déployée de chaque côté de la grille. Un officier rugissait :

— Ce n'est peut-être rien. Reculez !

Et comme personne ne reculait vraiment, il ordonnait à la troupe linéaire de s'avancer d'un pas et d'un air menaçant. Le sénateur coupa cette ligne de front comme un ruban.

— Suivez-moi, sifflait-il par-dessus les têtes.

On entra dans la salle de garde. Les chaînes étaient sorties des pontets. Dans le vestiaire, des soldats entraient dans une tenue spéciale.

— Comme on ne sait pas ce qui peut arriver, dit le sénateur, on a pris toutes les précautions.

Mais que savait-il des précautions à prendre ? Des lance-grenades gisaient en vrac sur les châlits. Le directeur situa enfin sa voix au-dessus des vociférations militaires :

— Qu'est-ce que c'est que ce B !

Ce qui figea le sénateur sur place et conséquemment le peloton des suiveurs mondains.

— C'est grave ! dit-il.

— Est-ce que c'est grave parce que vous ne comprenez rien ? hurla le directeur dans un style mégaphonique qui s'imposa aux dernières réticences.

Il avait du mal à penser, à cause de Fielding, de ce que Fielding avait compliqué, de la perversité de Fielding qui s'adressait à l'enfant comme à un adulte. Il se posta en maître devant l'écran de contrôle principal :

— Si c'est cet abruti de gardien qui a foutu le B, je le...

Il n'eut pas le temps de prononcer la sentence. Une nouvelle secousse emporta l'écran à travers un mur et le plancher se souleva à la hauteur des fenêtres. Le sénateur réclamait un palliatif. La tête du président apparut sous son bras :

— Il faut lui parler, bredouillait-il. Il n'y a pas d'autres moyens. Entrez en contact avec lui !

Ils en savaient tous plus que le directeur que la secousse avait transporté dans une autre pièce où on s'égosillait pour échapper à la folie. Mais que savaient donc ces crétins que le directeur ignorait à ce point qu'il avait l'air encore plus ganache qu'eux ? Fabrice de Vermort se détacha du tableau comme dans un film d'épouvante. Il était pâle, le comte, pâleur mortelle des affligés. Où était la comtesse ? Était-il possible que Jean fût la seule explication cohérente de ce chambard ?

— Nous n'en savons rien, dit Fabrice qui examinait la pupille du directeur. C'est peut-être une hallucination collective.

Une nouvelle secousse ne lui donna pas raison. Il fut emporté comme un oiseau dans la tempête. Le directeur, accroché au seul objet que semblait ne pas avoir affecté la croissance monstrueuse du phénomène, se mit à vomir l'alcool, la poussière, les acides, les araignées, les olives, les mots que Fielding l'avait forcé à ingurgiter sous peine de ne pas être son ami.

— Vous êtes mal, gloussait le sénateur, très mal. Transportez-le dans un endroit tranquille.

Le plafond se mit en mouvement. Un bruit de roulement et de foulée qui devenait assourdissant. Des gouttes glaciales tombaient sur son front à intervalle terriblement régulier, comme s'il était maintenant question de mesurer le temps. Les chocs de la translation étaient transmis à son corps par l'intermédiaire d'une substance, il en était persuadé. Quelqu'un ou quelque chose pourquoi quelqu'un pesait lourdement sur son estomac en lui expliquant que tout allait bien ou que tout allait aller bien, il ne distinguait pas les voix des chocs et des glissements qui se produisaient sous lui. Il voulut s'empêcher de crier le nom de Fielding, mais il n'était pas sûr de l'avoir déjà crié. Quelqu'un avait-il prévenu Constance ?

           


 

JEUDI

 

Chapitre X

 

— Vous êtes mort.

Il avait fallu une bonne dizaine de minutes au ministre de la Recherche pour prononcer cet aveu solennel. La première minute avait été, pour le mort, une minute d'incertitude et de petites sensations nouvelles. Il avait oublié que c'était le printemps. La deuxième minute fut remplie de chants d'oiseaux et des pas des promeneurs matinaux sur le gravier des allées. Il s'efforçait maintenant de distinguer l'odeur de la terre de celle des arbres qui secouent leur nuit tranquille dans un air saturé d'insectes aveugles. Il avait aperçu un visage furtif au début de la troisième minute puis le sommeil était revenu avec des filaments de rêves qui se croisaient dans un liquide lent et fracturé de réflexions inexplicables.

Une voix le ramenait doucement à la réalité. Il savait que ce n'était pas de la douceur, c'était une procédure rigoureuse et le visage réapparut, splendide et profond. À qui appartenaient ces yeux ? Ce corps sentait l'attente patiente, la vigilance indéfectible, la lenteur calculée des gestes appliqués à un objet précis et parfaitement distingué de tous les autres. La voix était la vie même et le printemps sembla s'y résoudre comme on s'arrête au bord de la rivière pour contempler ce qui se passe sur l'autre rive.

La fenêtre était ouverte sur les branches d'un tilleul. Il se souvenait de l'allée de tilleul et de l'ombre qui invitait au repos. Il avait souvent goûté à cette tranquillité comme à l'approche d'un bonheur qui n'explique que l'instant. La voix occupait maintenant tout l'espace sonore. Il s'efforçait de sourire mais son visage ne semblait plus en mesure d'exprimer des sentiments.

Le ministre entra dans la quatrième minute. Il était strictement vêtu de ses habits de deuil national et il apportait des fleurs traditionnelles. Son grand visage d'orateur se laissa baigner par la lumière matinale. De quoi parlait-il ? Il ne montrait pas ses mains. De temps en temps, la tête pivotait et le mort voyait le profil qui se renseignait sur l'effet produit par les mots.

— M'entend-il ? dit le ministre. J'ai l'impression qu'il ne m'entend pas. J'aurai parlé pour rien.

Un doigt se posa sur ses lèvres, un doigt de femme.

— Encore une minute, dit-elle, et l'injection sera complète. Reprenez depuis le début.

Le ministre recommençait. Il fallut écouter les mêmes choses indéfinies qui ne touchaient aucun endroit de l'esprit. Le ministre pouvait entrer dans l'esprit mais sa voix n'y rencontrait aucun écho. Il était déconcerté par la lenteur de ce qui ne pouvait plus s'appeler un réveil. Le visage de la femme redescendit et se posa sur le regard qui essayait d'embrasser les choses mais que les choses se contentaient d'effleurer de leur sens.

— Ce n'est peut-être pas le moment, dit le ministre qui était plus embarrassé qu'agacé.

— Au contraire, dit la voix, c'est le moment de se montrer à la hauteur.

Le ministre s'ébroua, visiblement atteint par cette mise au point technique. La cinquième minute parut si courte qu'elle ne pouvait être capable de contenir les mots qui constituaient le véritable début de la procédure. Il était rare qu'un ministre se déplaçât mais le directeur du laboratoire, victime d'un lamentable accident dont on n'avait pas encore démêlé les circonstances, méritait une attention particulière de la part des autorités responsables de ses recherches et de ses découvertes. S'il était mort, comme le ministre l'affirmait après deux minutes de précautions inutiles, il était déjà appareillé, réduit à l'immobilité et au silence, condamné à attendre la phase suivante, ne sachant plus très bien, alors qu'il connaissait la procédure, à quoi ces attentes correspondaient en termes de résurrection. La substance était déjà au travail de transmutation et le corps était parcouru de petites douleurs et d'infimes sensations de plaisir. Il ne s'était pas réveillé à cause de la clarté du jour mais sans doute parce que c'était le moment de revenir au minimum de conscience nécessaire pour écouter la vérité tombée des lèvres d'un ministre ou de n'importe quel porte-parole du système. Le moment est critique. Il faut se souvenir de la mort, de l'instant de passage de la vie à la mort, parce qu'on a besoin d'un élément de réalité pour s'accrocher encore à elle et lui survivre. Un pourcentage de mourants, significatif de la fragilité mentale, ne survivait pas à cette minute d'angoisse. Les voix se multipliaient comme pour créer l'équilibre nécessaire à la résignation. Il n'y avait plus de religieux pour psalmodier l'abandon à la nouvelle réalité. Vous êtes mort. On n'annonce pas au nouveau-né qu'il est vivant. Il n'est pas encore doué de volonté. C'est cette volonté qu'il faut réduire à la réalité définitive. Pendant une minute, on observa l'imperceptible agitation du corps en phase de transmutation cellulaire. Il savait que les écrans renseignaient des esprits scrupuleux qui redoutaient l'échec. L'arrêt de la vie était une tragédie mais la disparition de l'être ruinait à jamais ses témoins impuissants. Le corps eut une convulsion tonique.

— C'est bon signe, dit la voix, signe que...

Le ministre paraissait rassuré. Il demanda qu'on fît quelque chose de ces fleurs puis son visage carré apparut dans l'écran de la fenêtre.

— Vous êtes mort, Omar. Je suis désolé. On avait besoin de vous. On se sent trahi.

Dans les jeux de l'enfance, il y avait toujours un adversaire pour crier : Tu es mort à mort ! Amor. Constance n'apparaissait toujours pas.

— Nous ignorons ce qui s'est passé, continuait le ministre. Vous avez le droit de tout savoir bien que ceci ne vous concerne plus. Ils ont arrêté Fielding et l'interrogent en ce moment même.

La réalité prenait lentement la place de ce qui n'avait pas été un sommeil. Ils avaient utilisé ce temps pour le vider de sa substance organique et procéder aux transformations qui rendaient possible ce palliatif de la résurrection qu'était la récupération post-mortem. Il ne souffrait pas mais l'abondance prodigieuse de sensations contradictoires l'avait plongé dans une expectative dangereuse. C'était peut-être le dernier moment où la volonté pouvait encore s'exprimer librement, moment que peut-être certains choisissaient pour se suicider, donnant alors un sens véritable et définitif au suicide. Mais comme il avait encore une énorme envie de vivre, ce qui devait être le cas de tous les morts en phase un et qui en même temps expliquait le succès de cette technologie, il avait toutes les chances d'accéder à la deuxième phase qui le mettrait définitivement en posture de revenant. Il n'avait pas le temps de regretter de n'avoir pas fait ceci ou cela avant de n'être plus capable existentiellement de le faire et il ne le trouverait pas. Le ministre pouvait couper le ruban.

— Je vous envie, dit-il avant de s'en aller.

Une larme nationale tinta sur la peau du transmutant. Et une suite glissante accompagna l'édile vers d'autres horizons fatidiques.

La voix demanda qu'on refermât la porte avec douceur, encore cette douceur qui n'en était pas une mais qui, à l'approche de la phase deux, n'agissait déjà plus sur l'esprit à la manière de la douceur. Il écoutait le vent dans les feuillages du tilleul et le bourdonnement des abeilles qui s'activaient dans un contexte de parfaite indifférence mais d'attention extrême, coût exorbitant de la vie.

— Vos amis vont vous aider, dit la voix qui commençait à appartenir au visage de la femme qui se déplaçait sur l'écran de la fenêtre. Vous avez beaucoup d'amis, dit-elle avec une nuance d'admiration et d'envie.

Maintenant, l'amitié. Amor, Omar ! Le nom que t'a donné ta mère va peut-être enfin prendre le sens qu'elle avait espéré pour toi.

— Nous allons maintenant procéder à la mise en place du pondérateur, dit la voix qui voyageait dans un espace sans géométrie. Je ne vais pas vous apprendre de quoi il s'agit. Les forets vont procurer une sensation désagréable d'intrusion. Il se peut même que votre esprit réagisse en vous inspirant la crainte de la douleur. Vous le savez bien, il n'y a pas de douleur. Si vous ressentiez de la douleur, il ne pourrait s'agir que d'une hallucination. En un sens, vous êtes encore vivant.

Les forets s'approchèrent si près de l'angoisse qu'il crut devenir fou. Une main caressait son front sous la couronne métallique qui finit par ne plus exister mentalement.

— Qu'est-ce que je vous disais ! dit la voix presque joyeuse. Mais vous le saviez déjà.

Un cliquetis annonça le treuillage.

— Si vous ressentez quelque chose dans le cou, ne vous préoccupez pas...

...c'est une hallucination ! Il allait en savoir un bout sur l'hallucination qui menace la réalité au point de la rendre quelquefois impossible, signal de la disparition totale. Il eut l'impression désagréable d'un torticolis lointain puis son anus sembla s'ouvrir sur le monde. Il était raisonnable de penser qu'il venait d'éjaculer mais ce n'était certainement pas pour repeupler le monde animal. Il était envahi par une multitude d'informations. Il avait même l'impression de s'exprimer sur ce sujet complexe. La verticalité annonçait l'immobilité. Il devina la position de l'axe autour duquel il allait lentement entrer en rotation. Il était prêt à entrer dans l'autre monde et à en revenir dès qu'il maîtriserait l'utilisation des terminaux de retour à la vie. Était-il en mesure de communiquer sa joie ?

— Tout a fonctionné impeccablement, dit la voix qui s'élevait à la même hauteur.

Le printemps s'était sensiblement éloigné et avec lui l'espoir de revoir Constance avant de mourir véritablement. Qu'avait dit le ministre au sujet du regrettable incident qui avait provoqué la mort ? Pourquoi avaient-ils arrêté Fielding ? De quel Fielding s'agissait-il ? Il en connaissait trois.

— Laissez-vous aller, dit la voix. Vous ne devez plus penser. Vous avez formidablement bien réussi jusqu'à maintenant. Continuez et vous ne le regretterez pas.

Qu'est-ce qu'elle en savait ? Elle qui vivait pour ne pas mourir. Que savaient les vivants de ce que les morts pensaient vraiment de leur mort ? Maintenant l'esprit se révolte mais ce n'est qu'un pied de nez à la vie qui n'existera plus jamais. La fréquentation des vivants s'annonçait complexe mais qu'en était-il de celle des morts, du nombre incroyablement élevé de morts à côté duquel le nombre provisoire des vivants est une infime quantité ?

— Ne pensez plus pendant une petite minute, disait la voix venue de nulle part.

La porte s'ouvrait-elle ? Des personnages apparaissaient sur la paroi du cylindre qui contenait le monde. Il reconnut Sally. D'habitude, il ne se passait pas plus de deux jours entre la faute professionnelle et l'exclusion du Centre. Elle ne pouvait pas avoir franchi le jeudi. Or, on était jeudi. Est-ce qu'on était jeudi ? Personne pour répondre. Les yeux recevaient la blancheur des murs traversés de personnages lents. Était-ce le sénateur, cette silhouette agitée d'effets de manche ?

— Nous nous sommes sacrément trompés sur le compte de Sally, Omar.

Je m'appelle Omar. Mettons. Il allait avoir des nouvelles de Jean. Où en était-on de l'état d'urgence depuis hier soir ?

— Vous savez, Sally, que j'ai toujours douté de votre responsabilité dans cette malheureuse affaire deux malheureuses affaires dans cette histoire à deux jours de distance mais les apparences étaient contre vous. Vous vous trompiez, Omar ! Nous avons vérifié toutes les données. Ce n'est pas Sally qui...

— Vous le forcez à penser, dit la voix. Ce n'est pas le moment ! Tenez-vous-en à l'essentiel.

La rotation s'annonça par une légère secousse horizontale puis le corps s'inclina sur son axe.

— Sally a même fait une découverte d'une importance capitale ! Sans elle...

Que s'était-il passé ? Il avait perdu connaissance sur un brancard en mouvement. Le dernier souvenir était l'image d'un plafonnier qui s'obscurcissait, qui mettait un temps infini à disparaître et qui disparaissait dans un fracas d'écroulement.

— Je l'ai donc proposée ce matin au Prix Loben...

Le monde commençait sa vastitude par le peu de place laissée au bruit produit par les habitants immobiles et bavards d'un espace qui était menacé d'anéantissement par le simple effet de l'intelligibilité des conversations.

— Vous pourriez lui parler de tout ça plus tard, répétait la voix. Vous ne l'aidez pas à mourir facilement...

— Elle a toutes les chances de recevoir cette prestigieuse récompense qui rejaillira sur votre propre réputation de scientifique et de découvreur.

Découvrir ou inventer. Il n'était plus temps de se poser la question. D'ailleurs, le temps n'était plus celui de l'attente, de l'oubli, de l'effort de mémoire. L'espace venait d'embrasser outrageusement le temps. Demain, tout paraîtrait normal et parfaitement justifié. En attendant...

— Je suis heureuse pour vous, disait la voix de Sally qui devait se pavaner devant les instruments de la mort révélée à défaut d'être vaincue.

— Il va entrer en phase deux, dit la voix.

Moment délicat. Il ne saurait jamais qui assistait à son dernier voyage. La voix n'appartenait à personne, la présence du sénateur relevait peut-être de l'hallucination et celle de Sally de la représentation graphique des sentiments éprouvés à la place de la douleur infinie inspirée par l'irréversible. Il fit un effort désespéré pour penser encore à Fielding dont la pipe se brisait dans un ralenti extravagant. Ici, vous n'êtes plus seulement mort, vous êtes dans la mort et pour toujours. Vous reviendrez si c'est votre destin. Verset d'une ode de Fielding qu'il avait lue jusqu'à la fin sans finalement expliquer son intérêt pour cette littérature de la supplique et de l'hymne.

Il se sentait bien maintenant. Tout avait disparu. Il savait qu'il était. La théorie, vérifiée par le témoignage constant des morts qui revenaient, énonçait clairement ce principe pour expliquer la nécessité d'une technologie à la hauteur de l'ambition commune à tous les hommes. Le printemps aussi avait disparu. Il souffrit quelques minutes à cause de ce deuil, ou plus exactement de cet amuïssement. Il avait aimé la nature et ses mots. Il ne l'apprécierait peut-être plus comme il l'avait assimilé toute sa vie. Il songeait à l'indifférence des morts, à leur présence que rien ne rendait indispensable passé les premiers temps du veuvage et de la tristesse. Une voix encore :

— Quelque chose ne se passe pas comme prévu ?

Une question presque tranquille dont la voix pouvait appartenir à n'importe lequel d'entre eux. Elle ne suivait ni ne précédait aucune sensation. Le monde continuait son expansion, image même de la certitude. Pourtant, quelque chose ne se passait pas comme prévu. La voix ne pouvait pas le dire sans raison. Que se passe-t-il quand quelque chose ne se passe pas comme prévu ? Il l'ignorait.

— On dirait que quelqu'un a saboté le système.

Même tranquillité fluide de la voix qui semble se satisfaire d'un constat. Il était impossible de ne pas y penser et le monde continuait son expansion comme s'il ne pouvait plus rien arriver d'autre.

— Il est mort ! dit la voix qui cette fois ne fit aucun effort pour dissimuler son émotion.

Il était encore sensible à l'émotion rencontrée dans la voix de l'autre. Il n'était donc pas tout à fait mort mais la voix venait d'affirmer le contraire. Il y a un monde entre l'aveu qu'on vous consent en phase un : Vous êtes mort, et le cri à peine retenu qui parvient à votre esprit comme s'il venait de traverser l'éternité : Il est mort. Il avait une fois prononcé cette parole terrible. Le système s'était effondré (on était au tout début de l'expérience) et le mort était mort comme on avait toujours trépassé : il ne reviendrait plus.

Il ne se sentait pas perdu dans ce vaste monde où la lumière est l'ombre et l'ombre la lumière, pour parler comme les métaphysiciens des temps où la métaphysique n'avait pas encore dialogué avec les morts. Il ne reviendrait peut-être plus. La voix expliquait qu'il n'y avait plus rien à faire. Elle était plus claire maintenant qu'il n'y avait plus rien à faire. Il n'en saurait peut-être pas plus. Il n'avait pas vraiment espéré revenir parmi les siens pour jouir encore de leur chaleur. La mort ni le système ne lui en avaient laissé le temps. Comme rien n'apparaissait à l'horizon, il venait aussi d'accepter l'idée qu'il serait désormais seul et infini. Il n'avait aucune idée des sensations qu'on peut éprouver dans ces circonstances. Il était peut-être en train de disparaître ou au contraire de prendre toute la place. D'une façon ou d'une autre, il s'engageait dans un infini et donc dans l'absence totale de solutions. Il eût aimé souffrir physiquement. Mais ce n'était pas un désir. C'était déjà une idée et il ne s'en sentait pas le propriétaire. Elle appartenait à ce qui était en train de se passer en attendant qu'il ne se passât plus rien.

 


 

VENDREDI

 

Chapitre XI

 

Frank Chercos avait été un homme simple mais les choses s'étaient compliquées le jour où son premier enfant avait prononcé le premier mot. Il n'avait pas partagé l'enthousiasme de la belle-famille. Il n'aurait pas partagé celui de sa propre famille s'il avait eu une famille à mettre dans la balance. Mais il n'avait pas non plus montré sa tristesse.

Il y avait longtemps, trop longtemps, que ça durait, cette grossesse interminable, puis les premiers mois d'allaitement, de contact, de bave, d'excréments, de nuits blanches, et d'abstinence. Il avait une maîtresse qu'il pouvait considérer comme une vieille connaissance puisqu'il n'avait pas attendu le troisième mois de la grossesse pour s'engager dans une vie parallèle. Il était devenu le plus ardent défenseur de la contraception que la police n'avait jamais connu à cette époque d'obscurantisme et de proies faciles. Il n'aimait pas la fréquentation des policiers qu'il évitait, dans les rares conversations qu'il traversait comme les rues, d'appeler des collègues. On n'avait aucun espoir de devenir son ami, ni peut-être aucune raison d'ordre sentimental ou simplement professionnel. On ne savait pas grand-chose sur lui. On ne lui connaissait que deux résidences : la ville où il travaillait sans se fatiguer derrière l'écran de responsabilités soigneusement élaborées par l'expérience des mauvais coups, et sa « petite maison de la rivière », comme il l'appelait lui-même pour ne pas avoir à subir le manque d'imagination des autres, remarquable par son jardin potager et l'entretien méticuleux de la clôture. On pouvait voir des rideaux naïvement bordés et la silhouette furtive de sa femme qui entrait et sortait avec un panier accroché au bras et des fleurs dans les cheveux. Il lisait sur la galerie, fumait des cigarettes et ne répondait pas aux signes qu'on lui envoyait de la rue. Le soir, il sortait pour éteindre la lampe grenadine du porche et la nuit tombait enfin sur ce qui ne pouvait pas apparaître comme un nid d'amour.

Lorsque l'enfant prononça son premier mot, à quelques mois de son vagissement annonciateur, Frank ne comprit pas tout de suite que c'était un mot. Ils étaient quatre ou cinq à montrer les dents de leur rire, dont sa femme qui s'égosillait comme s'il ne pouvait plus rien arriver désormais de douloureux à cette famille surprise par ce mot au commencement d'une histoire inévitable en dépit de tout ce qui menaçait sa durée. Dans quelle aventure s'était-il embarqué ? Il n'avait jamais eu le pied marin mais, n'ayant pas beaucoup cherché sur des quais surpeuplés où on se bousculait sans humanités, il n'avait pas perdu de temps en déclaration d'amour. Il aurait préféré être marin que flic. À quel moment ça devient un problème d'être au service de l'ordre et des bonnes mœurs ? À quel moment on ne peut plus éviter les problèmes quand on n'est pas devenu ce qu'on avait pensé pouvoir devenir ?

Le gosse n'en revenait pas d'avoir pris une telle importance. Il en oublia même le mot qu'il venait d'articuler clairement, exactement comme s'il avait souhaité qu'on appréciât sa conscience d'un acte délibérément jeté en pâture au monde dont il prenait une possession croissante. On tenta vainement de le lui faire répéter et comme Frank ne participait pas à cet effort de récupération, on le lui reprocha en termes assez offensants pour provoquer de sa part une bordée de sarcasmes frisant l'injure qui mit en fuite la belle-famille. Non, il n'avait pas entendu le mot et il s'en fichait ! Ce gosse n'avait pas l'air normal. Il n'aimait pas son regard et sa manière de mettre la main sur ce qui ne lui appartenait pas. Il avait trouvé étrange qu'un gosse anormal prononçât un mot qui eût quelque importance relativement à sa croissance. La mère était furieuse. Qu'est-ce que c'était un enfant normal d'après lui ? Un enfant qui lui ressemblait ? Celui-là ressemblait à sa grand-mère maternelle. Elle lui en ferait un autre s'il avait tellement envie d'en avoir un à lui. Il lui ressemblerait tellement qu'il en aurait mal aux yeux. Etc. Les choses qu'on s'envoie à courte distance quand plus rien ne va.

Trois ans plus tard, on enferma Popo dans un établissement spécialisé parce que Popo avait arraché un œil à un compagnon de jeu. On le changeait d'orientation sans explication. Le transfert le déplaçait d'une zone éducative garantie par la fréquentation de maîtres avisés à un lieu d'égarement imposé par la concentration exigée sur le thème de la maladie qui justifiait, il finirait peut-être par le comprendre sinon tant pis, cet enfermement cloisonné par l'expérience et la pratique. Frank avait été profondément choqué par cette brutalité sociale, à tel point qu'il en oublia l'œil de la victime et ne s'intéressa pas à ce qu'il était devenu. Bocal-spectacle ou poubelle-éternité, cela n'avait vraiment aucune importance. Frank était devenu l'homme le plus compliqué qu'on n'eût jamais rencontré dans sa vie de flic ou d'épouse. Il avait tiré un trait sur sa vie conjugale et limité l'influence de son travail sur ses activités secrètes. Il vivait encore dans la petite maison de la rivière et on pouvait voir, l'été, ses splendides maîtresses plonger dans la piscine bleue qui était devenue l'objet de toutes ses attentions.

Ce matin, Fielding lui avait demandé s'il était convenable de sa part de partager le repas d'une veuve de la veille qui maintenait son invitation. Frank n'en savait rien. Il n'avait jamais aucune idée de ce qui pouvait affecter la conscience morale des autres. Par contre, il savait pertinemment que Fielding n'avait rien à voir avec l'assassinat d'Omar Lobster, le directeur du laboratoire principal du CEFC. Fielding était un nain inoffensif et un poète malchanceux. On l'avait arrêté parce que le corps de Lobster contenait une quantité déraisonnable de cet alcool dont le nain prodigieux avait le secret. On attendait le résultat des analyses mais Frank, qui était un fin psychologue, avait décrété que Fielding était aussi innocent qu'un petit ange arraché à un tableau rococo. Cette remarque imagée avait renvoyé le reflet de son propre enfant enfermé quelque part dans un établissement où il avait du mal à trouver son chemin et surtout à le retrouver. Il y passerait cette après-midi, pensa-t-il, si on lui en laissait le temps.

— N'oubliez pas d'acheter le journal ! avait lancé Fielding à travers les barreaux de sa petite prison.

Frank n'aimait pas le marchand de journaux. Il n'aimait pas grand-chose mais le marchand de journaux était un hypocrite et un parfait égoïste. Frank en savait assez long sur son compte pour l'envoyer en Enfer mais malheureusement ce n'était pas là des motifs justifiant sa mise à l'écart dans un endroit plus proche de la réalité, à deux pas de cette réalité qu'on voudrait tranquille et qui se complique plus on réfléchit aux moyens d'y trouver un peu de ce bonheur qu'aucun rite ne remplacera jamais. Il y aurait payé sa crasse d'inhumain (Frank ne prononçait jamais le mot sous-homme) et les conséquences de son orgueil et de sa méchanceté. Il ne lui adressait la parole que pour lui demander combien il lui devait. Il aurait pu éviter cette petite humiliation en faisant le compte lui-même et en apportant un appoint condescendant mais il adorait demander sa note, exactement comme on s'adresse à une prostituée. Il haïssait les commerçants en général, particulièrement quand il s'agissait de pauvres commerçants, de ces minus habens qui deviennent commerçants pour ne plus être chômeurs ou employés du bas de l'échelle.

Il acheta le journal et s'en alla le lire sous un tilleul du jardin public. À cette heure matinale, il ne rencontrerait personne pour lui rendre son salut. Il ouvrit le journal à la page culturelle et lut l'article de Constance Lobster sur Thomas Fielding. Il avait vaguement entendu parler de Fielding qui jouissait, tant mieux pour lui, d'une réputation locale d'intellectuel au courant de tout et de rien et capable d'en dire et d'en écrire quelque chose, ce qui attire toujours les esprits en quête d'explications susceptibles de déterminer leurs propres opinions. Il souriait sur la photo, peut-être parce qu'on ne pouvait pas en conclure qu'il était nain. Constance Lobster n'en parlait même pas. Après une analyse succincte des thèmes favoris du poète et des textes où on pouvait se faire une idée de leur traitement poétique, elle dénonçait les agissements intolérables de l'oncle du poète, qui était aussi poète, du moins qui l'avait été, parce que selon elle, il était mort. Et elle en rajoutait : non seulement il était mort, tonton Fielding, mais il prétendait occulter ce détail à ses contemporains, qui étaient aussi les contemporains de son neveu. Ce Fielding-là était un géant (on ne pouvait pas le confondre physiquement avec son neveu, disait-elle sans allusion à son nanisme), c'était un mort (elle joignait au dossier une photocopie de l'acte de décès), un bon poète du passé (pourquoi le nier ?), et un beau merle qui voulait faire croire qu'il était encore capable d'être inspiré par la vie ! Enfin, concluait la critique, il avait saccagé sa maison (détruisant notamment une pendule normande qu'elle tenait de sa mère) et il avait fallu la science psychologique de monsieur Omar Lobster pour réduire cette montagne de muscles et d'instincts à l'état qui était le sien : un mort qui avait parfaitement le droit de visiter son neveu mais pas celui de l'intimider pour le forcer à lui céder des œuvres de toute première importance. Une note évoquait sur un ton laconique le sabotage du système de Résurrection Naturelle qui avait définitivement coûté la vie à son cher époux le grand scientifique Omar Lobster qui travaillait en ce moment sur une recherche hautement secrète et protégée. Madame Lobster espérait que l'enquête révélerait le nom de celui qui avait enlevé à l'humanité un de ces meilleurs esprits. Thomas Fielding écrirait peut-être quelque chose sur ce tragique sujet de circonstance. Frank n'en savait rien, il n'était même pas sûr qu'on lui permettrait d'aller au bout de son enquête. Si on l'avait choisi, c'était parce qu'on savait qu'il ne voyait jamais aucun inconvénient à interrompre une enquête même si celle-ci avait vaguement excité son goût de l'énigme et des solutions inattendues.

Une autre note indiquait que l'article sur la mort tragique d'Omar Lobster figurait en première page et en effet, le portrait en pied du potentat scientifique y occupait deux colonnes. On n'y lisait rien que Frank ne sût déjà. Omar Lobster avait succombé à un arrêt cardiaque (on ne disait rien de la crise d'éthylisme ni de Fielding qui avait procuré l'alcool avec une générosité douteuse qui motivait une arrestation dont on ne disait rien non plus). C'était déjà regrettable. On avait immédiatement procédé à une récupération post-mortem mais quelque chose s'était détraqué dans le système et le pauvre homme avait disparu pour toujours, à l'ancienne. Un petit portrait du sénateur disait qu'il venait de perdre son meilleur ami et une photographie grand-angle montrait le ministre de la Recherche aux prises avec un bouquet de fleurs visité par un contingent d'abeilles et de mondaines échevelées qui semblaient l'agresser alors qu'elles l'encourageaient à se débarrasser du bouquet. Mais ce n'était pas la nouvelle la plus importante du matin.

Quand Omar Lobster quitta, ce mercredi soir, le CEFC pour se rendre secrètement chez Fielding (plus exactement : il était sorti secrètement alors que des évènements sérieux motivaient en ce moment même le décret d'un état d'urgence), le système antipollution s'était déclenché et avait instantanément donné l'alerte à toute la région. Le sénateur était aussitôt intervenu dans les moyens de communication pour minimiser les faits. En coulisse, le ministre de la Recherche, en proie à un œdème de Quincke, l'avait prévenu que personnellement il n'irait pas aussi loin mais que si le sénateur, qui était le premier responsable du projet secret, avait besoin d'un soutien logistique, il lui ouvrirait toutes les portes dont il avait la clé. Quelque chose (mais quoi ? un gaz ? une fumée ? un être ?) s'était échappé du laboratoire du CEFC, par la cheminée ou par tout autre moyen, ce qui impliquait une défaillance du système ou un sabotage. Que redoutaient donc les autorités ? Qu'un quidam plus ou moins intéressé tombât dessus par hasard ou comme suite à une recherche appliquée ? Ou que ce secret, dont la teneur ni la quantité n'étaient indiquées, n'influât malencontreusement sur le comportement ou l'hygiène de la population ? Le sénateur refusait de donner des détails. Il attendrait lui-même le rapport circonstancié du responsable du laboratoire principal, monsieur Omar Lobster. Ce qu'il ne disait pas, c'est qu'il n'avait aucune idée de l'endroit où se trouvait Omar Lobster. Il était même loin de s'imaginer que le directeur commençait illico presto son enquête sur le cristallin de Fielding en rendant visite à celui-ci dans son domicile même. Dans la nuit, alors que le centre était cerné par une foule en colère, le directeur était revenu dans un triste état. On l'avait transporté d'urgence dans le bloc des soins intensifs. Le mélange d'alcool frelaté et de sirop d'eucalyptus ne pouvait pas expliquer une mort aussi inattendue qu'inévitable. Omar Lobster avait ingéré une quantité effroyable de cet alcool et avait ensuite tenté de dissimuler son état d'ébriété (prononçons le mot, roucoulait le sénateur) en avalant le contenu d'une boîte de pastilles à l'eucalyptus, ce qui n'avait trompé personne. Son cœur s'était arrêté une heure plus tard et on avait mis en route sans retard la procédure de récupération post-mortem en se demandant (tout ceci ne figurait pas dans le journal mais dans le rapport remis par le SSE à la police nationale) comment on pourrait résoudre le problème de la pollution (le rapport du SSE ne disait rien sur l'agent polluant ; c'était l'affaire de la direction elle-même) sans la connaissance qu'Omar Lobster avait du produit incriminé dont il était l'inventeur. La situation était la suivante à ce moment précis des évènements : l'alerte à la pollution était sérieuse et Omar Lobster était mort d'un arrêt cardiaque qu'on ne pouvait imputer à son éthylisme.

Cependant, on était loin de se douter que tout ceci n'était que le premier acte d'une tragédie qui en comportait forcément un deuxième. Le jeudi matin, tout était prêt pour récupérer Omar Lobster. On avait bon espoir qu'il pût apporter une solution à la question de la pollution. Cette procédure était certes délicate mais le personnel était formé pour réduire l'erreur à néant (le plus souvent). Au cours de la deuxième phase, l'employée chargée des manipulations se rendit compte d'une anomalie et il ne lui fallut pas une seconde pour estimer que c'était la conséquence d'un sabotage. Omar Lobster était mort. Il ne reviendrait plus. On avait perdu à jamais le secret de l'objet de ses recherches.

— Qu'est-ce qu'on me demande ? avait rétorqué Frank Chercos à l'Enquêteur Chef qui lui soumettait ces quelques éléments d'une enquête dont il ne cachait pas qu'il redoutait les implications gênantes.

Frank ne travaillait jamais dans le vague. Il ne répondait clairement qu'aux questions claires et ne répondait jamais si elles ne l'étaient pas.

— Qui ? dit l'Enquêteur Chef. Seulement : Qui ? Tout le reste ne nous regarde pas (c'était clair). Ils veulent savoir qui a tué Omar Lobster. D'après eux, c'est une affaire privée, donc psychologique. Il faut enquêter dans l'entourage familial et professionnel (clair).

— Et si ce n'est pas une affaire privée ?

— Ça ne nous regarde plus mais il faudra leur donner un nom.

— Qu'est-ce que je risque ? J'ai un gosse à nourrir (Frank oubliait facilement les deux autres).

— Vous pouvez foutre le camp sur-le-champ si vous voulez.

— Nous pouvons tous foutre le camp sur-le-champ mais la paye est bonne, dit Frank en allumant une de ses cigarettes étrangement puantes.

Il réfléchit. L'Enquêteur Chef consultait sa liste d'inspecteurs fiables. Frank était le meilleur. Qu'est-ce qui le poussait à mettre sur la piste de ce sacré cirque le meilleur de ses limiers ? Il ne souhaitait tout de même pas le voir disparaître comme Lobster (et tant d'autres, se dit-il en pinçant ses grosses lèvres de gros mangeur). Mais s'il avait été convaincu qu'il s'agissait d'une affaire privée, il n'aurait pas fait appel à Frank. Il l'envoyait à la mort en espérant qu'il s'en sortirait vivant. Pourquoi ce coup tordu ? Que voulait-il savoir exactement (et non pas à quel point), l'Enquêteur Chef, Pierre de Hautetour ?

— C'est bon. J'accepte, dit Frank et il écrasa le mégot dans le cendrier qui ne contenait que des papiers de bonbons. Tiens ? dit-il. Vous aussi : des pastilles à l'eucalyptus. Vous buvez ou vous fumez ?

— Foutez le camp, Chercos ! Et ne revenez pas sans le nom de ce sacré...

À quoi bon la vulgarité ? pensa Frank en retournant à la rue où le marchand de journaux communiquait sa terreur à des passants incolores qu'il se chargeait d'illuminer comme les sapins d'un Noël tragique.

— Ça va vous en faire, de la lecture, aujourd'hui, dit le marchand quand Frank fit tomber les pièces dans cette paume capable de vider le monde de ses richesses naturelles et autres si l'occasion se présentait.

— Je lis beaucoup, dit Frank. Vous devriez ouvrir un livre de temps en temps. On ne parle jamais des vraies conséquences du commerce dans vos sacrés torchons.

Fielding se déclara assez fier de trouver son portrait dans un journal. L'article était bon, pertinent. Constance Lobster avait tout lu de lui, cela se voyait. Tous ceux qui l'avaient lu en entier se rendraient compte qu'elle l'avait lu jusqu'au bout. Il ne savait pas combien ça faisait de lecteurs, peut-être pas autant qu'il espérait, mais il y en avait plus que la main ne compte de doigts. Lobster lui avait confié un drôle de calcul sur les doigts de la main...

C'était maintenant le moment de penser au gosse. Frank était capable d'interrompre les poursuites les plus folles pour se consacrer à l'attente solennelle qui le guettait comme un mal supérieur. Ce n'était pas une prière, ou plutôt, ce n'en était plus une depuis longtemps. Popo avait de la bouteille mais il n'avait pas grandi depuis qu'il avait prononcé son premier et dernier mot comme d'autres ouvrent la cage à l'oiseau et puis s'envole avec lui. Il avait besoin d'une rencontre exceptionnelle, Popo. Frank n'avait aucune idée de cet objet ou de cet être. C'était peut-être une idée qu'il fallait avoir et qui se refusait encore à l'esprit. Mis en présence de cet étant, Popo accepterait peut-être d'en dire quelque chose d'à peu près sensé, d'assez sensé pour réduire sa peine de pauvre type enchaîné au bastingage pendant que les autres sont à la manœuvre. On avait tellement attendu ce moment ! Bien sûr, elle était partie et on ne l'avait jamais revue et quand on lui écrivait, elle répondait qu'elle voulait oublier mais qu'elle n'y arrivait pas. Quelle distance entre nous trois ! Il ne pensait pas aux deux autres qui avaient leur vie, une vie indépendante, illusoire. Il se représentait un vaste triangle qui s'élargissait, qui prenait de l'importance au lieu de se réduire à un point. Il y aurait donc trois morts au lieu d'une et personne dans ce monde de commerçants (pour Frank, le mot commerçant contenait la locution sans scrupule) ne pouvait lui dire ce que ça donnerait au moment de revenir. Sans doute rien de bon.

 

Chapitre XII

 

Famille. Travail. Hautetour avait été clair : « N'allez pas foutre votre nez dans ce qui ne NOUS regarde pas ! » Ce qui nous regarde : l'ordre et les bonnes mœurs. Quelle idée de forcer le mélange toxique de la paix sociale et de la morale ! Soyez pacifiques et propres et vous aurez votre part de liberté. Autrement dit : la famille et le travail. Il ne manquait plus que la patrie pour donner un sens politique aux précautions apologistes de Hautetour. Mais l'expérience vécue de Frank Chercos démontrait, si c'était nécessaire, que la famille n'était rien d'autre que le panier de crabes qui nourrit le concept de propriété, que le travail n'avait rien à voir avec le développement personnel qu'on est en droit d'attendre de toute activité qui exige un effort et provoque la fatigue, et enfin que la patrie était une imposture de l'Histoire, c'est-à-dire de ce qu'il fallait penser de tous ceux qui avaient vécu et qui étaient morts pour qu'elle existât comme science humaine. Le bilan était nettement négatif : la famille, c'était Popo et toute la douleur que Frank pouvait en concevoir sans jamais la partager, le travail consistait à se nourrir accessoirement de la paye et quotidiennement du spectacle que les gens donnent de leur existence au moment où celle-ci est en porte à faux, et la patrie se résumait à l'épicerie du coin, où il trouvait les ingrédients utiles à sa vie biologique, au kiosque de ce carottier de marchand de journaux qui lui fournissait de la lecture, et à la gare de chemins de fer d'où il lui arrivait de tracer des itinéraires capables de réduire à néant les économies de toute une année de patient labeur au service des autres et au détriment de sa personne outragée et précisément délétère. Il avait beaucoup de mal à surmonter la fièvre que lui inspiraient ces trois revenant-bons, aussi ne fréquentait-il pas les multitudes de coupe-gorge qui envahissaient les rues de ses enquêtes et les places où pas une fois il ne chercha à se fondre dans la foule.

Les recommandations monastiques de Hautetour ne le prenaient donc pas au dépourvu. Il fit relâcher Fielding dans la matinée et promit de lui rendre sa visite. Le nain sauta dans un tramway et commença par s'engueuler avec le préposé aux billets. Frank avait bien l'intention de jeter un œil circonspect sur les moyens de vivre du poète qui avait rendez-vous le soir même avec son exégète. Il lui avait parlé de trois homards en regrettant de ne pas avoir le pouvoir ni l'impolitesse de l'inviter chez la dame critique. Frank lui avait simplement répondu qu'il n'aimait ni les homards, ni les Bretons, et le nain avait eu une inspiration vite griffonnée sur un carnet rempli de notations rapides qui traversaient des graphiques clairement numérotés. Une fois le poète rendu à sa liberté de patachon, Frank songea à une méthodologie et, comme il aimait se conformer aux traditions, du moins redoutait-il de s'en écarter à cause de la logique que les faits imposent quelquefois aux réflexions, il ne mit pas longtemps à concevoir un emploi du temps qui lui laissait deux bonnes heures de l'après-midi pour rendre visite à Popo (on était vendredi, jour prévu à cet effet par la direction de l'établissement) et mettre fin à son nonchalant accomplissement professionnel avant la tombée de la nuit, car il avait du temps à consacrer à son jardin et à sa maîtresse du moment. Mais Popo ne se rendrait même pas compte qu'il avait de la visite (il ignorait sans doute tout du concept de visite) , le jardin proposerait ses populations clandestines sans les vouer naturellement à l'extermination, et la maîtresse s'insinuerait encore avec ses projets de voyage en pays exotique, ce qui supposait un voyage en avion et un vol plané dans les ennuis bancaires.

Il était neuf heures quand il se présenta devant le portail du CEFC. Un garde coiffé d'un casque de combat et qui portait un équipement NBC à la ceinture vérifia longuement ses papiers et soumit son visage à un œil électronique qui devait appartenir à un de ces personnages zélés (z'ailés, pensait Frank) qui font le lit des surveillances et des croissances secrètes. Il en parla au garde qui se ralentissait et lui demanda même le nom de l'abruti congénital qui mettait son œil dans ce fourbi pour gagner sa vie et empoisonner celle des autres. Le garde, qui savait maintenant qu'il avait affaire à la Police Nationale, ne parvint pas à ne pas prendre au sérieux ce qui avait l'air d'une blague et il actionna fébrilement le levier commandant l'ouverture du portail. Frank ne crânait jamais à bord de sa Corvette mais ses accélérations remplissaient les narines de résidus de combustion et laissaient sur la langue le goût amer de l'échauffement des pneus et de la chaussée. Il se dirigea sans hésiter vers le laboratoire principal qui arborait une tenture grandiose aux initiales du défunt : OL. Sally Sabat l'attendait depuis trois minutes sur le perron, genoux et chevilles joints et les mains croisées sur son petit ventre bossu de princesse déchue et réhabilitée. Elle portait un morceau de tulle noir dans les cheveux. Sourire de circonstance.

— Vous êtes monsieur Chercos ? dit-elle en tendant sa petite main aux cloques cicatrisées. Je vous attendais.

Il grogna une politesse et la précéda dans le vestibule. On vivait dans le luxe chez les scientifiques. Ils avaient pris la place des prêtres, ce qu'on appelle le progrès, mais n'avaient pas touché aux vœux. On avait l'air de ne rien se refuser. Même l'hôtesse avait son prix. Elle s'agitait dans un écrin de métal et de verre, montrant ses jambes dans la transparence d'un bureau où elle s'efforçait minutieusement d'effacer la trace de ses doigts avec un pompon de laine bleu lavande. Sally dévidait sa bobine sans intérêt, mais Frank ne s'attachait qu'à la surface des choses, aux apparences disponibles. Il ne perdait jamais de temps en profondeurs. Il lui demanda d'abréger. Elle alluma aussitôt une cigarette qui lui donna des couleurs.

— Vous êtes candidate au Prix Loben, dit-il en suivant du regard un chasseur rouge qui se laissait emporter par un escalator.

Elle bafouilla un peu et il comprit que les candidats au Prix Loben ne se présentaient pas eux-mêmes. Un système de parrainage très strict...

— Vous avez un stage en cours, dit-il sans vouloir interrompre mais pour revenir au sujet de la conversation dont il prenait possession sans consulter son interlocutrice.

Elle ne tarderait pas à reprendre un souffle coupé seulement par l'atteinte à sa petite fierté de fonctionnaire mise sur le gril d'une intelligence policière qui ne dépassait pas la moyenne nationale. Elle expliqua vaguement que les stagiaires ne conserveraient aucun souvenir des expériences auxquelles on les aurait soumis avec toutes les précautions d'usage qu'on suppose de la part de scientifiques travaillant pour le bien commun.

— Un de vos stagiaires a eu un problème ?

Il savait tout. Sally se frotta le nez comme la petite sorcière qu'elle avait été quand elle était enfant et que les autres enfants étaient déjà des adultes. Il surprit dans le regard la très nette intention de ne pas lui faciliter les choses. Elle ignorait qu'il ne se battait jamais avec les femmes, mais il avait peut-être tort de la bousculer. De quoi voulait-elle parler ? Elle le reçut dans son bureau qui avait été, il y avait encore à peine deux jours, celui du docteur Omar Lobster.

— Vous avez retrouvé les homards ? demanda-t-il.

Elle rougit. Elle n'était pas compétente pour répondre à cette question. Les affaires personnelles du docteur Lobster avaient été emportées la veille par madame Lobster qui n'avait pas souhaité laisser un petit souvenir, ce qui expliquait le changement total de l'apparence du bureau que Frank ne pouvait pas évaluer puisqu'il y entrait pour la première fois de sa vie. Cependant, madame Lobster avait oublié l'encrier ou celui-ci avait échappé à son inventaire vigilant. Non, elle n'avait pas demandé si l'encrier appartenait au docteur. Elle n'avait posé aucune question au sujet de l'encrier. Si la police n'y voyait pas d'inconvénient, on le conserverait comme relique et aussi comme un petit secret bien gardé. Bientôt, madame Lobster aurait choisi le portrait du docteur qui figurerait dans la galerie des directeurs.

— Nous ne l'oublierons jamais, dit Sally en essuyant une larme que Frank n'eut pas le temps d'apercevoir sur cette joue parcourue de petits spasmes à peine visibles.

Il se plongea un instant dans son regard. C'était une dissimulatrice redoutable. Il esquiva le regard qu'elle lui renvoyait et glissa le sien sur l'arête d'un nez étrangement rectiligne.

— Je suppose qu'il y a beaucoup de secrets ici, dit-il, presque décontenancé par la résistance qu'elle venait de lui opposer du fond des yeux.

— C'est un centre de recherche, dit-elle.

Le mouchoir tamponna l'humidité de la joue pour ne pas en effacer le fond.

— Lobster a-t-il laissé un testament scientifique ? demanda-t-il alors qu'il savait que l'ancien directeur était scientifiquement mort ab intestat.

— Non, hélas ! dit-elle. Il nous faudra du temps pour retrouver le fil de ses recherches. Nous ne pouvons même pas continuer le stage en cours sans ses interventions secrètes, vous me comprenez ?

Cette fois, elle avait l'air sincère. Mais qu'est-ce qui motivait sa candidature au Prix Loben ? Elle couchait avec le sénateur ?

— Il semble, je dis bien : il semble, gloussa-t-elle, que j'ai eu une intuition.

Il ignorait ce que c'était, une intuition, mais supposait que celle-ci ne pouvait être que scientifique. Il la regarda avec une admiration qu'il ne chercha pas à cacher. Rare, chez Frank, l'admiration. Il préférait la concupiscence.

— Nous allons consacrer quelques mois à en vérifier la pertinence, continua-t-elle comme s'il n'existait pas. Nous prendrons une décision dans quelques jours, le temps de mettre au point un programme à l'épreuve de toute critique. Nous l'enterrons demain.

Ils enterreraient une chose passablement trafiquée qui ne contenait plus rien de ce qu'un mort doit contenir. Enfin, ils avaient conservé l'apparence. Lobster avait toujours l'air de Lobster.

— On peut le voir ?

Elle poussa le bouton de l'interphone et répéta la question en y ajoutant quelques détails de pure forme. On pouvait le voir. Frank rajusta sa cravate. Il n'eût pas aimé rendre visite à un mort sans une cravate autour du cou. Même le pli du pantalon avait son importance. Mais demain (il avait l'intention d'assister à la cérémonie funèbre car l'assassin, si c'était un proche, s'y montrerait en habits d'innocence), il porterait un complet que le pressing lui avait promis pour ce soir à la fermeture.

Lobster souriait. La thanatopraxie n'avait pas fait de progrès. Ses mains tenaient un crucifix formé des trois croix en éventail. Il sentait le basilic ou la marjolaine, Frank se perdait toujours dans la reconnaissance des herbes de Provence. Un jabot de dentelle surgissait de la veste soigneusement croisée elle aussi. Aucune trace des atrocités que le corps avait subies en phase un de récupération post-mortem. Où était le cœur qui s'était arrêté ? Sally ne se laissa pas surprendre par la question.

— Tous les organes sont pieusement conservés, dit-elle à voix basse.

Pieusement n'était peut-être pas le bon mot. Il faudrait envoyer les organes au Laboratoire Central de la Police Nationale. C'était fait. Le SSE n'avait pas attendu qu'un flic en retard sur son époque s'en inquiétât dès le début d'une enquête qui ne pouvait pas avoir de conclusions si ÇA ne NOUS regardait pas. Sally savait ce qu'elle disait.

— Vous ne trouverez rien ici, conseilla-t-elle.

Il avait au moins vu le visage d'Omar Lobster, un peu rectifié, certes, mais plus fidèle que les photographies qui accompagnaient le dossier.

— Ça ne vous avancera à rien, dit Sally qui ne se trompait toujours pas. Même les organes ne diront rien (il pensa à Atahualpa). Il est mort d'un arrêt cardiaque suite à une crise d'éthylisme (version officielle) dont le responsable est Fielding, ce qui ne fait pas de lui un assassin.

Là-dessus, Frank était d'accord avec elle. Elle était perspicace, la scientifique aux petits seins de nonne.

— Mettons, dit-il en se donnant, le temps d'une inspiration forcée, la contenance qu'exigeait son rôle dans le récit. Il est mort par accident et Fielding ne se sent pas coupable. C'est une belle histoire mais ça ne nous regarde pas.

Elle était d'accord avec lui. Il s'en approcha jusqu'à percevoir nettement la chaleur de sa bouche.

— Et si rien ne prouve que le système a été saboté, continua-t-elle sans se soucier de l'effort que produisait le flic pour la dominer d'une tête, alors il faudra conclure que le système n'est pas parfait, ce que nous savons déjà.

Elle pivota sur ses talons. Elle avait de beaux cheveux légèrement bouclés. Il se demanda si c'était naturel ou si elle perdait du temps devant le miroir et combien de temps était nécessaire pour faire de ce petit laideron une fillette présentable et même séduisante par le côté contradictoire de ses postures. Elle filait devant lui.

— J'aimerais bien que vous ayez raison, dit-il en s'efforçant de ne pas perdre haleine. Hautetour serait ravi.

— Ah ? Vous connaissez les ravissements de Hautetour.

Elle n'avait pas fini de l'étonner. Mais tout le monde ne connaît-il pas tout le monde ? Ces gens-là s'étaient enracinés dans la société. Il ignorait tout de ces ramifications souterraines. Il ne connaissait que la surface des récits, l'endroit où les personnages se croisent et s'ignorent selon ce qu'on attend d'eux. La ville, à ce niveau de son existence ordinaire, n'avait aucun secret pour lui. Cela suffisait, la plupart du temps, à pénétrer les psychologies les plus cérébrales.

— Je suis à votre disposition, dit-elle sur le seuil de son bureau.

Elle ne le laisserait plus entrer. Elle avait fait son devoir de cicérone. Elle tapota la cravate de Frank d'un doigt léger.

— Vous avez besoin d'un passe, dit-elle. Ne bougez pas.

Il n'entra pas bien que la porte fût ouverte. Il demeura bien sagement sur le seuil, attendant qu'elle eût fini d'informer le SSE au sujet du passe. Frank frissonna à l'idée de cette greffe qui mettrait un temps fou à être rejetée par sa biologie offensée. Ils vous enfonçaient un circuit presque invisible au fond de l'œil et vous aviez l'impression d'avoir été violé par des sadiques autorisés. La porte de l'ascenseur s'ouvrit sur une autre scientifique qui lui examina la rétine en descendant au sous-sol où se trouvait la salle des petits soins. Il se retrouva assis à califourchon sur une chaise d'acier inoxydable, l'œil grand ouvert sur une lampe aveuglante et elle lui demanda s'il avait mal ou simplement peur que l'aiguille lui fît mal. Une fois équipé de son passe, il avala la formule qu'il devait entrer dans les contrôleurs si le passe tombait en panne. Cet effort de mémoire allait lui enlever la moitié de ses moyens intellectuels. Il repassa devant le bureau de la directrice mais elle n'y était plus. Il n'entra que pour jeter un œil distrait sur l'encrier. Il était vide. Drôle de relique !

Sally Sabat avait peut-être raison. Lobster était mort accidentellement. Il valait peut-être mieux ne pas perdre du temps à enquêter sur des circonstances qui n'éclaireraient en rien le deuxième acte de la tragédie du docteur Lobster dans son monde d'oiseaux rares et de situations gênantes (comme disait Fielding qui s'y connaissait en actes et en tragédie, mais peut-être pas en phénomènes ni en malaises sociaux) : l'incident mortel survenu dans la deuxième phase de la récupération post-mortem. Mais Fielding n'était pas un policier et Sally Sabat n'avait rien d'une honnête scientifique dont il se conterait de manger le bon pain sans lui demander des nouvelles de son boulanger. D'où l'intérêt d'être plusieurs sur ce genre d'enquête. Mais Hautetour, qui sentait que la mort, la vraie mort à l'ancienne, rôdait dans les parages sans se montrer, avait sans doute raison de limiter le risque à la vie d'un seul homme. Il y a loin entre élucider l'assassinat d'une veuve et de sa fille par l'orang-outan d'un marin en vadrouille (enquête difficile qui avait demandé un effort d'imagination), et celui d'un scientifique qui était la coqueluche des vulgarisateurs et la bête noire d'un pouvoir central multicéphale qui ne réagissait plus depuis longtemps comme un seul homme, mais comme la bête qu'il était devenu à force de complexités stratégiques. Frank essuya sur son front une goutte de sueur et l'attribua à l'injection qui avait occulté la douleur du greffage.

— Ça va, monsieur Chercos ? dit sa cicérone en passant.

Elle ne s'arrêterait plus, ce qui laissait présager de la violence dont il devrait à un moment donné faire usage pour la contraindre à plus de clarté. Il secoua cette ombre sous la lumière opaque de la cabine de l'ascenseur. Dans le vestibule, l'hôtesse décroisa et recroisa ses jambes sous le bureau parfaitement exempt de traces de doigts.

— Il faut désactiver le passe, dit-elle d'une voix qui invitait au dépassement de soi.

En quelques gestes précis, elle lui montra toute la procédure. S'il la mémorisait aujourd'hui (oui, là-dedans), il n'aurait plus rien à lui demander. Avait-il vraiment intérêt à la réduire à ce rôle ingrat ? Il avait une piscine dans son jardin et on s'y baignait l'été. C'était bientôt l'été et...

— Oh ! s'écria l'hôtesse en montrant bien que cette exclamation déroutante n'était pas destinée à bémoliser les avances dont il se sentit néanmoins coupable. Mademoiselle Sabat s'en va sans désactiver !

En effet, la petite voiture rouge et blanche de Sally passait le portail, sautillant deux fois sur le seuil. Elle filait déjà sur la route.

— On peut sortir sans désactiver ? demanda-t-il en considérant le désactivateur qui finissait de ronronner.

— Ce n'est pas conseillé.

Il ne lui demanda pas pourquoi ce n'était pas conseillé et pas simplement interdit. Il était déjà important de savoir qu'on pouvait sortir du centre sans désactiver ce sacré passe qui sortirait de son œil comme une petite crasse dans quelques jours à l'issue d'une guéguerre biologique que la greffeuse avait imagée à grand renfort d'épithètes inquiétantes. On renouvellerait l'opération si l'enquête dépassait ce délai effectivement un peu court. Ce serait une longue enquête, n'est-ce pas ? Il faut être un passionné pour accepter de perdre son temps à enquêter sur l'innommable. Tout dépend du niveau d'enquête qui est permis.

— Moi, ça me passionne ! lui avait dit la greffeuse en enfonçant l'aiguille dans la paupière. Mais cette passion me détruit. Vous n'avez pas l'air détruit, vous, monsieur Chercos.

C'était peut-être une question après tout. En sortant de la salle des petits soins, il s'était longuement observé dans la porte de l'ascenseur. Il n'était pas détruit, en effet. Il était vaincu. Il avait lu ça quelque part et il avait éprouvé du respect pour ce texte. Oui, du respect. Frank Chercos n'aimait pas sa patrie, il haïssait sa famille et négligeait son travail, mais il était capable d'éprouver du respect pour un texte, ce qui, à ses yeux, était la marque d'une rare sensibilité qui le plaçait d'office au-dessus de la mêlée.

Il suivit la petite auto rouge et blanche de Sally Sabat. Avec une corvette, c'était facile et agréable. Il n'y avait pas d'enquête mais il faisait comme si.

 

Chapitre XIII

 

L'Association des Écrivains Contemporains (la SDEC comme l'appelaient les esprits chahuteurs de la Brigade des Conduites pour lesquels Frank Chercos éprouvait un mépris condescendant) occupait un immeuble vétuste au bout d'une impasse tranquille bordée de façades jaunes. Vétusté, tranquillité, couleur de la lumière : une ambiance recherchée que Frank n'était pas en mesure d'apprécier. Il s'intéressait surtout à l'ombre et elle était loin du bleu impressionniste qui plaisait tant à son œil résolument rétinien. C'était une ombre noire de crasse. Des volets pendaient à l'oblique comme des signaux de détresse, des balcons montraient leur ferraille rouillée, entrailles ou os, les tuyaux de descente giclaient leur margouillis sur un crépi boursouflé comme un grand brûlé. La porte d'entrée était grillagée. Il fallait une clé pour pénétrer. Sally Sabat possédait cette clé.

Frank avait arrêté sa Corvette deux rues plus loin, sous un oranger famélique dont il aurait eu pitié en d'autres circonstances. Sally venait d'engager sa voiture rouge et blanche (apparemment un vieux modèle Tacot 104 trois-portes) dans l'impasse qui donnait des signes d'apaisement plutôt que de tranquillité. Il boucla les portières de sa Chevrolet et franchit en courant les deux rues. Sally sortait de sa voiture, jambes jointes dans un mouvement qui en disait long sur l'accoutumance de ce corps aux procédés de la machine. L'impasse était déserte et silencieuse. On eût dit qu'il n'y avait personne non plus dans ces immeubles sordides. Sally se dirigea sans hésiter vers le porche de l'Association. Elle savait où elle allait. Elle enfonça rapidement la clé, poussa la grille, la referma à clé et entra dans le vestibule. Frank nota l'heure sur son carnet. Hautetour était friand de détails édifiants. Mais Frank n'en savait pas plus pour l'instant et il ne tira pas le trait précisément horizontal qui étageait d'ordinaire la succession des gloses qui aboutissaient à la première conclusion, celle qui décidait de la poursuite ou de l'arrêt de l'enquête. Le mieux était de se poster en guetteur discret sur le boulevard, sous un arbre. Personne ne le dérangerait. Une minute à peine après son installation technique sous les branches verticales d'un orme, un racoleur l'aborda et lui demanda avec un sourire entendu s'il cherchait quelque chose :

— Non, dit Frank sans le toucher. Mais tu vas le trouver.

Le guincheur s'éclipsa sur ses aiguilles. Il n'y avait pas grand monde sur le boulevard à cette heure et les prostituées en profitaient pour échanger des impressions. Leurs rires explosaient de temps en temps sous les ormes, provoquant l'écartement furtif des rideaux derrière des fenêtres que Frank considérait d'un œil morose. Quelques commerçants mettaient à profit le calme plat pour dépoussiérer leurs vitrines. Une ambiance feutrée de cabinet médical qui n'annonçait nullement les activités véloces et sans commisération qui se préparaient en coulisse.

Sally ne sortait plus de l'immeuble de l'Association éclairé par un soleil oblique. Frank refusait à son esprit toute velléité de réflexion sur un sujet insuffisamment documenté pour l'instant. Il avait l'habitude d'attendre que la matière à penser s'accumulât significativement pour atteindre le niveau propice à une première idée qui serait en principe la bonne. Il n'y a pas d'enquêteur sans ce sens aigu de la chimie cérébrale. Cela ne voulait pas dire qu'il irait au bout et qu'à la fin il ferait lui-même tomber le rideau. Ce n'était pas lui qui avait frappé les trois coups, il ne jouait pas le souffleur ni le régisseur. Il n'était ni auteur, ni acteur. Il était un spectateur qui faisait son boulot de spectateur avec une prudence de spectateur qui ne tient pas tellement à être victime de ses hallucinations. On est toujours mieux chez soi que chez les autres, à moins d'être un parasite ou une taupe. La plupart du temps, il passait le relais à Hautetour qui le remerciait en lui offrant une pincée de son tabac à priser, ils buvaient un cognac de derrière les fagots, le temps s'arrêtait, puis il retournait d'où il venait comme si rien ne s'était passé. S'il n'avait aucun point commun avec Sam Spade et Charles Auguste Dupin, il n'était pas non plus le fonctionnaire promis aux plus hautes responsabilités dont la carrière est un exemple de science promotionnelle et de savoir médiatique. Hautetour appréciait à sa juste valeur ce haut pouvoir d'adaptation aux contraintes supérieures. Frank avait de beaux jours devant lui et il profiterait peut-être d'une retraite paisible où son jardin potager prendrait toute l'importance que méritait au fond son impeccable structure de production maraîchère.

Sally se profila enfin dans le vestibule. Frank envoya en l'air, d'une chiquenaude appliquée, le mégot qui virevolta dans le regard d'un observateur posté derrière une fenêtre, et on le vit traverser d'un pas forcé le boulevard encore endormi. Sally était dans sa voiture rouge et blanche et la manœuvrait pour sortir de l'impasse en marche avant. Quand elle passa enfin devant lui (il pouvait la voir entre le couvercle et l'ordure d'une poubelle), elle lui parut parfaitement tranquille, comme si la visite qu'elle venait de faire à Fielding (de qui d'autre sinon ?) ne pouvait avoir aucune espèce d'importance aux yeux de l'enquêteur qui s'interdisait pour l'instant d'en penser quelque chose. L'auto rouge et blanche remonta le boulevard et disparut dans la fontaine qui jaillissait par intermittence capricieuse. Fielding n'avait pas perdu de temps. Comment entrait-on dans cet immeuble si on n'en possédait pas la clé ?

Frank explora la grille. Pas de sonnerie. Il n'était pas prévu qu'on appelât. L'immeuble n'était pas conçu pour recevoir des visites, ce qui en disait long sur l'accueil auquel il fallait s'attendre. On ne pouvait même pas en faire le tour vu qu'il fermait l'impasse entre les deux enfilades d'immeubles dont les façades grises absorbaient le peu de lumière qui descendait d'un ciel ingrat. Si quelqu'un avait remarqué la présence de Frank qui ne faisait aucun effort pour paraître tranquille et indifférent, Fielding était déjà au courant. Ou alors Frank se trompait sur toute la ligne, ce qui lui paraissait peu probable compte tenu du peu de crédit qu'il accordait d'ordinaire aux coïncidences. La serrure était d'un modèle courant, digne d'un poulailler ou d'un clapier quand je pense que Sally Sabat a la clé. Il ne mit pas longtemps à la forcer. La grille s'ouvrit. Il ne la referma pas totalement et pour l'empêcher de se rouvrir, il la bloqua avec une brique qui servait au couvercle d'une poubelle martyrisée par des tagueurs qui habitent ici. Il était fin prêt pour une première aventure au pays des coups et des esquives.

Le vestibule était plongé dans une obscurité traversée par la grisaille des ouvertures pratiquées au ras du plafond pour servir d'aération. On avait pensé à l'odeur de la catégorie de locataires à qui on destinait cette construction sans beauté. Il y avait un ascenseur, seul moyen d'accéder aux étages. La cage d'escalier ne contenait pas d'escalier. Cet inachèvement laissait augurer des péripéties surgies de l'inattendu et de l'improbable. Un panneau punaisé sur le mur à côté de la porte de l'ascenseur précisait que celui-ci n'allait pas plus haut ni plus loin que le quatrième et que si c'était monsieur Fielding qu'on voulait voir (mais cette note était-elle destinée à d'éventuels visiteurs ou à des complices ne connaissant pas encore les lieux ?), il fallait ensuite sortir sur la coursive et monter l'escalier jusqu'au bout. Imprenable, la cité du poète. Frank fit exactement ce que disait le panneau. Une fois sur la coursive, il ne trouva pas de suite l'escalier et ouvrit toutes les portes sans déranger personne. L'Association n'abritait pas grand monde. Il tendit l'oreille dans ce silence gris et poussiéreux mais il ne semblait pas y avoir âme qui vive pour répondre à sa curiosité légitime. Il monta enfin. Un escalier métallique, très pentu et mal fixé aux murs de sa cage. Sa main glissait sur une rampe tiède. Elle ne rencontra aucune irrégularité de surface, tandis que la cage résonnait du choc des souliers, du jeu des chevilles et de la torsion de la structure. Frank ne perdait rien de ces détails. Il arrivait souvent que quelque chose en surgît pour le réduire à l'état d'un animal passé subitement du statut de prédateur à celui de proie facile.

La porte de Fielding portait son nom écrit à la peinture en lettres d'or. Frank n'appela pas. Il entra. Tout s'éteignit. Sa tête venait d'éclater. Il pensa confusément à la greffe du passe sur la rétine de l'œil droit qui envoyait maintenant des signaux rouges au cerveau. On le soulevait aussi, mais avant de perdre connaissance, il eut l'impression qu'on le reposait doucement, avec une attention qui aurait imposé sa lenteur étonnée s'il avait trouvé la force de rester conscient.

Il se réveilla avec un poids sur l'œil concerné, un poids glacial qui envahissait son visage. Avec l'œil valide, il tenta de décrire le visage qui apparaissait si lentement qu'il crut qu'il s'agissait maintenant de le mériter. Peu à peu affleura le visage délicat d'une adolescente qui tirait la langue dans un effort d'application qu'il voulait maintenant expliquer à tout prix. Il s'agita.

— Ne vous remuez pas tant ! dit-elle. Je crois que vous n'avez rien de cassé.

Elle ne souriait pas. Était-elle écœurée par l'aspect de l'œil qu'elle examinait de temps en temps en soulevant le sac de glace ? Elle lui communiquait une chaleur fragile.

— Thomas dit que vous êtes flic, dit-elle.

Il était chez Fielding. Il se souvenait d'être entré sans frapper. Fielding frappait dur pour défendre son bien. Fielding ne pouvait pas posséder un poing aussi démesuré. Qui était-elle ?

— La prochaine fois... commença-t-elle.

Il entrerait après avoir frappé, il avait compris la leçon.

— Je suis désolé, dit une grosse voix, mais il faut...

Frapper avant d'entrer, la prochaine fois.

— Si vous aviez frappé, dit la même voix profonde (une voix de bel canto), je vous aurais simplement demandé pourquoi vous avez forcé la serrure de la porte d'entrée.

— Et vous m'auriez frappé, dit Frank à qui chaque syllabe arrachait une grimace de douleur.

— Vous auriez eu le temps de vous présenter, dit la fille qui recherchait l'approbation.

— Et vous auriez su que j'étais flic sans avoir besoin de fouiller mes poches.

Elle émit un petit rire qui la fit renifler.

— Je suis Thomas Fielding, dit la grosse voix. Le poète.

Frank aperçut le colosse. Comme l'œil amoché était fermé, il attribua ce défaut de vision à l'autre. Le nerf optique était-il touché ?

— Vous avez grandi depuis ce matin, dit-il dans la douleur, comme on fait les enfants.

La fille eut un petit spasme, un raidissement qui pouvait en dire long s'il y avait quelque chose à dire.

— Il y a longtemps que je ne grandis plus, dit le géant qui se profilait maintenant sans confusion possible.

— Pourtant, dit Frank, ce matin, vous m'arriviez à peine à la ceinture. Où est Fielding ?

— Il a pris un sacré coup ! dit la fille avec une nuance d'admiration qui tempérait ses craintes.

Frank la voyait plus clairement. Il avait la tête sur ses petits genoux et les pieds dans un coussin. Le géant écrasait le coussin avec son poing.

— Vous vouliez me voir ? dit-il. Je suis toujours à la disposition de mes admirateurs. Mais je doute qu'un flic m'admire au point de forcer ma porte.

L'Administration remboursait toujours la casse si elle n'était pas justifiée ou si elle était la conséquence d'une erreur. Quelle case cocherait-il, ce géant qui savait écrire ? Frank insistait outrageusement : le Fielding qu'il connaissait n'aurait jamais pu l'assommer aussi facilement. Qui devait s'expliquer (il prenait les devants d'une éventuelle demande d'explication comme suite à une plainte) ? Le flic qui se plaignait d'une douleur explicable ou le géant qui n'expliquait pas la douleur qu'il avait infligée à un flic tranquille et consciencieux ?

— Vous avez tout de même cassé la serrure, dit la fille qui était sincèrement choquée. Je vous ai vu.

Elle l'avait donc trahi. Beau début ! On n'attend jamais rien d'autre de l'ombre qui dissimule des beautés aussi prometteuses. La prochaine fois, il interrogerait l'ombre avant de prendre l'ascenseur.

— Je ne sais toujours pas ce que vous me voulez, dit le géant qui se prenait pour Fielding ou qui se faisait passer pour lui. J'ai droit à une explication.

Le droit, oui. Mais l'envie ?

— Vous ne sortirez pas d'ici avant de...

— Anastase ! dit la fille. Tu es censé ne pas te montrer !

Frank orienta son œil dans le sens qui lui semblait être celui qu'Anastase avait choisi pour se montrer malgré l'interdiction ou le modus vivendi. Il vit un adolescent qui jouait à se curer les ongles avec la pointe acérée d'un poignard de combat. Belle éducation ! Il prononça le nom de la fille (Pulchérie) et demanda sans se préoccuper de l'effet qu'il produisait sur le blessé si ce cirque allait durer encore longtemps.

— Payez-le, dit Pulchérie. Il nous fichera la paix.

Le géant grogna. Il n'aimait pas payer ou bien la fille en disait trop sur ce qu'il fallait penser de lui.

— Où est Fielding ? répéta Frank qui revenait sur le terrain où il avait mangé la poussière.

— Il est paf, dit Pulchérie.

Tous les flics qu'elle connaissait étaient des poivrots et ils battaient leurs femmes.

— Donnez-moi le fric et je m'en vais, dit Anastase qui ne s'intéressait pas à ce qui était en train de se jouer sous ses yeux. La vie d'un homme ?

Il sortit, avec le fric peut-être. Le géant n'avait pas bonne mine. Une serrure cassée, du fric en moins, un flic sur le canapé et une mineure qui parlerait si on lui promettait une sucette. Il était mal engagé dans la conversation, si c'était une conversation, ce dialogue d'aveugles. Frank se redressa malgré les poussées hystériques de Pulchérie qui s'avoua vaincue quand elle se sentit enfin petite et sans défense.

— J'avais une veste en entrant, dit-il.

Il détestait se montrer en chemise, surtout que celle-ci portait des traces de son propre sang. Le géant s'offrit comme valet de chambre, très stylé et précis. Frank entra dans sa veste, ravi de renouer avec quelque chose qui lui appartenait sans condition. Il tâta l'œil amoché mais ne demanda pas de miroir. La rétine avait dû être salement secouée. Le passe devait flotter entre deux eaux. Pulchérie était en nuisette chair.

— Les mœurs, ce n'est pas mon affaire, expliqua-t-il sans arracher un seul signe de soulagement au géant qui ne parvenait pas à se dégonfler. Mon boulot n'a aucune connotation morale. On me dit que les choses doivent être comme ça et je remets les mauvais plaisants et les foireux dans le droit chemin.

Il crânait comme dans un film parce que Pulchérie en sortait en nuisette chair juste avant de s'abandonner sans protection mais hors écran à un géant qui abusait de son innocence savante. Anastase expliquerait tout ça mieux qu'elle sans doute.

— Je présume que vous êtes le mort dont m'a parlé Fielding et que Constance Lobster dénonce ce matin dans la presse, dit Frank qui reprenait du poil à la bête qu'il ne voulait pas cesser d'être devant le danger. Ça vous a rendu nerveux.

— Vous en faites les frais, supposa justement Pulchérie qui se préparait pour la douche purificatrice.

Elle avait déjà le sens du rituel. Dire que Popo ne savait même pas ce que c'était une fille. À son âge !

— Puisque vous êtes au courant, commença le géant, il faut que je précise que...

— Je vous laisse entre messieurs, dit Pulchérie et ils attendirent pendant une bonne minute qu'elle ouvrît le robinet de la douche.

Une minute pour quitter la nuisette. Le géant mort Fielding l'ancien avait des goûts de luxe. Mais il ne disait rien de son neveu.

— Il est parti en voyage, dit-il comme s'il n'avait pas eu l'intention de le dire.

— C'est Sally Sabat qui lui a apporté le billet ?

Le géant serrait des poings énormes dont aucun ne portait la trace de ce que l'œil de Frank avait subi.

— Tout ça ne me regarde pas, dit-il.

— On peut savoir ce qui vous regarde ? demanda Frank. Peut-être que je m'en contenterai. Qui sait ?

Le géant ne craignait plus la mort. Il en avait une expérience « vécue » comme disaient les vulgarisateurs de la science nationale. Mais on pouvait toujours lui interdire les déplacements vers la vie. Il semblait tenir à la vie plus qu'un vivant. C'était la poésie qui lui donnait ces ailes ? Frank aimait les oiseaux à condition qu'ils ne s'en prissent pas à son jardin au moment des semailles.

— Je ne sais pas de quoi ils ont parlé, dit le géant.

Il le savait. Mais ce n'était pas important de le savoir maintenant. Dans quelle direction était parti le nain ?

— 10 h 54. Quai no 4. Voie 7.

Il croisa Anastase dans l'impasse. Il avait vu la Corvette et se demandait s'il pouvait la voir de plus près. Combien de passes pour se payer une pareille œuvre d'art de l'industrie ? Pauvre Pulchérie. Mais le moment était mal choisi pour penser à la sauver de ce sinistre destin. Il ne répondit pas aux avances d'Anastase qui dut se contenter d'assister au spectacle d'un démarrage en trombe comme il n'en avait jamais vu. La Corvette entra dans le parking de la gare sans la permission requise par un employé que l'insigne de Frank avait figé sur place, comme s'il n'avait pas lui aussi une mission à accomplir.

Frank sauta dans un train en marche. Le contrôleur essuya ses injures et tenta de se souvenir d'un nain. Frank l'abandonna à sa transe de petit employé tranquille sur qui le destin s'acharne soudain alors que tout baignait jusque-là. Deux, pensa Frank qui tenait le compte de ses victoires sur la médiocrité.

S'il était maintenant nécessaire de trouver le nain, il fallait à tout prix que celui-ci ignorât qu'il était pris en chasse. Comme il connaissait Frank et qu'il n'était pas près de l'oublier, la mission s'avérait plus délicate que prévu. Ce coup de poing formidable avait dû le détraquer un peu, Pulchérie avait raison. S'il avait eu un sbire à son service, il saurait maintenant ce que Fielding fabriquait avec la prudente et consciencieuse Sally Sabat. Et s'il avait eu un autre sbire, il lui aurait donné pour mission de visiter le train à la recherche de Fielding qui n'aurait eu aucune chance de reconnaître son poursuiveur. Seulement, Sally Sabat était en train de faire exactement ce qu'elle voulait de son temps et de son petit corps et Fielding avait plus de chance de filer son chasseur que celui-ci de trouver une réponse à cette avalanche de questions.

 

Chapitre XIV

 

Les femmes ne vous tombent jamais dessus. On tombe sur elle ou alors elles n'arrivent pas par hasard. Une leçon que Frank Chercos tirait autant de son expérience personnelle du hasard objectif que de la littérature des rencontres que la nécessité lui avait mise entre les mains. Maintenant, il n'avait plus qu'à se laisser courtiser par cette femme qui prétendait changer sa vie au moins le temps d'un voyage. Elle interrompait à la fois une recherche et une réflexion que sa pratique de la relation à l'autre ne pouvait pas remplacer. Deux minutes avant qu'elle n'intervînt, il avait envoyé le Chef Contrôleur et ses deux adjoints à la recherche de Fielding le jeune, description orale à l'appui. Il se préparait le plus tranquillement du monde à attendre les résultats de cette traque, quand elle fit irruption dans ce qu'il considérait déjà comme un moment de tranquillité. Le paysage n'avait pas eu le temps de défiler dans l'écran de la fenêtre.

— Vous ne me connaissez pas, dit-elle en minaudant, mais nous cherchons la même chose.

La porte coulissait lentement derrière elle. Elle lui donna l'élan nécessaire à une prompte fermeture et le déclic de la serrure le réveilla tout à fait d'un commencement de sommeil que les contrôleurs n'eussent peut-être pas interrompu au retour de la mission importante et secrète qu'il leur avait confiée. Il la remercia presque.

— Je ne connais pas toutes les belles femmes du monde, fit-il en se levant. Mais je vous retourne la question.

Elle se posa sans cérémonie sur le siège qui trois minutes plus tôt servait de coin tranquille à un contrôleur adjoint qui avait fini sa ronde et passé le relais à un collègue fraîchement reposé.

— Je m'appelle Anaïs K., dit-elle. Vous avez sans doute entendu parler de moi.

Pour être franc, il avait une fort mauvaise mémoire et s'étonnait qu'elle se montrât aussi peu sélective.

— Je suis cette écrivaine morte tragiquement dans les circonstances...

— ...tragiques ? Je suis désolé de ne pas vous remettre. Si vous étiez déjà morte quand je suis arrivé, ce qui est le cas quand on est la victime, je n'ai prêté à votre beauté que l'attention d'un homme vaincu par son injuste disparition. Vous dites, Anaïs K. ?

— La sœur du docteur Omar Lobster.

— Morte ?

— Oh ! Je ne le cache pas !

Cette femme n'avait donc pas de cœur. Intelligence pure des morts. ¡Ojo !

Maintenant, il était complètement réveillé. Il comprenait toujours qu'un membre de la famille ou un voisin de palier, même mort, cherchât à entrer en contact avec lui pour en savoir plus. Il connaissait des détails que la presse ignorait. Mais partager les fruits d'une recherche, cela ne lui était jamais arrivé. Il renouvela ses hommages à la beauté et à l'intelligence d'Anaïs K. dans un langage imité de la littérature courtoise.

— Mon frère... enfin, je devrais dire « ma sœur » mais nous nous expliquerons plus tard sur ce sujet...

— En effet, dit-il en prenant une attitude de policier qui apprend du nouveau alors qu'il n'en était plus question.

— Mon frère, poursuivit-elle (il ressentit à quel point elle souffrait de prononcer ce vocatif), a été assassiné deux fois, ce qui, comme vous le savez, est aujourd'hui la seule manière d'assassiner les gens pour être sûr qu’ils ne reviendront jamais.

— Et vous avez une idée de ce qui s'est passé ?

— Pas le moins du monde ! s'écria-t-elle. Je sais mais je ne comprends pas. Je comprends que beaucoup ont intérêt à la disparition totale du scientifique et de l'homme.

— Deux fois deux quatre. Vous allez donc me raconter une longue histoire. Votre sœur...

— Mon frère (restons-en là si vous le voulez bien pour l'instant) ne méritait pas de faire les frais d'une tragédie dont il n'est que le pion qu'on sacrifie au nom d'un intérêt soi-disant majeur.

La théorie du complot. Frank n'était jamais chaud pour ces échafaudages complexes qu'on élève sur des concepts aussi indéterminés que l'imagination et le pouvoir. Il s'en tenait toujours fermement aux données psychologiques. Et si ça ne suffisait pas à boucler l'enquête, il s'en remettait à Hautetour qui lui déclarait alors immanquablement qu'il n'avait pas de souci (il disait du mouron) à se faire.

— Monsieur Fielding est revenu à la maison mercredi matin, dit-elle. Il était déchaîné.

De quelle maison parlait-elle ? De l'Enfer ?

— Eh bien ce n'était pas monsieur Fielding !

La porte coulissa prudemment. Le visage étroit du Chef Contrôleur, bordé d'une main qui prévenait le retour intempestif de la porte sur son nez en demi-lune, expliquait qu'on avait trouvé trois nains, un chacun, et que ce n'était pas le même, et qu'en revenant de cette recherche rondement menée, on en avait trouvé un quatrième qui était un cas douteux de nanisme.

— Voilà qui complique votre affaire, dit Anaïs sincèrement troublée par ces déclarations.

Quelle était la probabilité de tomber sur un nouveau cas douteux ? Il fallait à tout prix éviter les multiplications sauvages. Le nain que Frank recherchait était vieux (cheveux blancs et pipe). Il ne l'appelait « le jeune » que par référence à « l'ancien ».

— Dans ce cas, dit le Chef Contrôleur avec un sourire idiot qu'il aurait eu du mal à expliquer si on le lui avait demandé, ce n'est aucun des quatre : ils sont tous jeunes !

Il était heureux de se débarrasser aussi facilement du cas douteux.

— Votre nain n'est pas dans le train ! gloussa-t-il.

— ...ou il se cache, grommela Frank.

Anaïs K. venait de se convertir en admiratrice muette mais prête à répondre à toute sollicitation venant de lui. Il ne savait pas encore ce qu'elle savait et il ne savait rien de ce que ne savait pas le Chef Contrôleur qu'il renvoya à une nouvelle recherche avec ses deux acolytes qui se plaignaient dans l'ombre.

— On n'est pas habitués (prononcez : habituesse), dit le Chef Contrôleur à Anaïs qui semblait lui demander de s'expliquer.

— Un nain, dit-elle, ce n'est pas difficile à distinguer des autres, et un vieux moins encore d'un jeune. Mais s'il se cache, on ne le trouvera pas.

— Il faudra le cueillir sur le quai, à l'arrivée, dit Frank dans un moment d'absence.

À l'arrivée où ? Le prochain arrêt lui laissait une heure pour peaufiner sa recherche. Les contrôleurs n'avaient pas l'air décidé à faire de leur mieux.

— Il ne vous connaît pas, dit Frank qui dévisageait sa nouvelle partenaire.

— Détrompez-vous ! dit Anaïs. Il a les yeux de l'autre !

Évidemment. Fielding l'ancien s'était toujours servi de Fielding le jeune. S'il n'y avait pas de Fielding le jeune dans ce train, Fielding l'ancien avait du souci à se faire.

— Vous ne m'avez pas tout expliqué, dit-il en se penchant sur Anaïs qui avouait naïvement ne pas savoir par quoi commencer.

Elle l'avait suivi ce matin. Il l'avait peut-être prise pour une de ces dames. Elle avait le don du mimétisme, quoique d'un naturel voyant. Elle avait un passe provisoire (il périmait le lendemain samedi à l'heure de l'inhumation) limité à un parcours déterminé entre le portail et la chambre mortuaire où reposait le docteur Lobster ou ce qu'il fallait considérer comme les restes du docteur Lobster. Elle s'était disputée hier au soir avec Constance qui refusait de remettre à plus tard l'invitation de Fielding à un dîner destiné à sceller une amitié professionnelle qu'elle estimait de première importance.

— Les trois homards, dit Frank par distraction.

— Elle refusait d'ouvrir la porte de son satané bureau imprenable ! Vous savez dans quel état Fielding a laissé le vestibule.

Non, il ne le savait pas mais il acceptait de perdre une minute à écouter cette description circonstanciée. Ne mélangeons pas les Fielding dans un pareil moment.

— Elle savait que le Fielding qui saccageait la maison n'était pas le Fielding sur lequel elle écrivait un article dithyrambique et c'était la raison pour laquelle il saccageait ce qui ne lui appartenait pas. Omar est intervenu et, au lieu de demander à Fielding de s'expliquer et à Constance de corroborer ce qui était la suite logique de ce qui venait de se passer, il s'est mis à le ménager comme on apprivoise un animal pour lui jouer un mauvais tour. Je ne le reconnaissais plus !

— Que voulait-il savoir ?

— Je n'en sais rien !

— Il ne savait pas que ce Fielding n'était pas le Fielding qui viendrait dîner vendredi soir. Mais ce Fielding l'intéressait au point qu'il est allé le retrouver à la SDEC. Que cherchait-il ? Il était sur une piste ? Il est alors tombé sur l'autre Fielding (celui qui a les yeux de l'autre) et ils ont bu comme des trous. Il en est mort (version officielle). Vous savez quelque chose de plus ?

La porte coulissa de nouveau. Le visage étroit profila son nez en faucille. On avait retrouvé les trois mêmes nains et le nain probable était aussi probablement nain que tout à l'heure. Est-ce qu'on avait avancé ? Si le nain qu'on cherchait était caché, il était bien caché ou il n'était pas ou plus dans le train.

— Dites-lui que c'est mon temps de repos, susurrait la voix d'un des deux Contrôleurs Subalternes.

— Qu'on ne me dérange sous aucun prétexte, dit Frank. J'ai besoin de réfléchir.

— Avec la dame ? ironisa le Chef Contrôleur dont le visage se fendait d'un sourire vertical.

— Vous voulez l'interroger à ma place ?

— Ça dépend de ce que vous entendez par « interroger »...

— Vous avez déjà interrogé une morte ?

Le visage se fondit dans l'interstice. Un déclic mit fin à la conversation. Anaïs poussa le loquet.

— Ils ne nous dérangeront plus.

Frank non plus n'avait jamais interrogé une morte... dans le sens où l'entendait le Chef Contrôleur. À cette question lancinante s'ajoutait celle de savoir si les morts pouvaient tuer les vivants. On n'en avait pas encore apporté la preuve. Le regard d'Anaïs émettait des lueurs bleues. Il lutta un moment contre ce qu'il estima être une attaque d'imagination, le pire qui puisse arriver à un théoricien de l'analyse criminelle.

— Il n'est pas dans le train, dit Anaïs.

Frank l'avait vu monter. Il avait vu son visage poupon au ras d'une fenêtre pendant que le train démarrait et qu'il réglait sa course sur l'approche de la marche sur laquelle il allait poser un pied expert de l'improvisation en mouvement.

— Êtes-vous prêt à savoir ce que peu de gens sont autorisés à savoir ici-bas ? dit Anaïs dans le reflet de la vitre.

La réponse était catégoriquement non. Il mènerait cette enquête à sa manière. Si Fielding le jeune n'était pas dans le train, ce qui restait à prouver, il descendrait au prochain arrêt et opérerait un demi-tour stratégique. Il aurait perdu...

— ...trois bonnes heures, conclut Anaïs.

Elle sortit un mouchoir de sa manche, le tournicota en pointe et s'approcha de Frank en lui demandant de ne pas bouger. Il avait une poussière dans l'œil. À cette annonce, il ferma un poing tremblant pour frotter l'œil en cause.

— Malheureux ! s'écria-t-elle. Laissez-moi faire !

La pointe du mouchoir s'enfonça dans ses lèvres puis elle se verticalisa et enfin disparut dans le brouillard d'une mise au point focale impossible.

— Le passe, dit-il. Je ne sais pas s'ils le récupèrent une fois...

— Vous avez de la chance, dit-elle. Au moins, ils ne sauront plus où vous vous trouvez ni ce que vous y fabriquez.

Et elle écrasa la poussière électronique sous son talon. Le désactiveur de la belle hôtesse activait dans le sens de la sortie et désactivait pour prévenir les interférences avec les réseaux locaux. Il était blême.

— Vous autres policiers, dit-elle en achevant de restaurer le regard de Frank, vous ne servez pas à grand-chose quand il s'agit de découvrir la vérité.

Cela, il le savait. Influence délétère de la Magistrature. Mais il avait des excuses et même de bonnes raisons.

— Mais surtout, dit-elle en dépliant le mouchoir, vous êtes naïfs comme des nouveau-nés.

C'est-à-dire le stade entre l'inexistence et l'existence. Il savait cela aussi. Que pouvait-elle lui apprendre qu'il ne sût déjà ?

— Vous, particulièrement, continua-t-elle, vous êtes l'objet de la pire des femmes que je connaisse.

— Sally Sabat est-elle vivante ? s'écria-t-il.

On gratta à la porte.

— Vous avez bientôt fini ? demandait la voix loufoque du Chef Contrôleur.

— Fini quoi bordel de Dieu ! tonna Frank.

Le silence tomba. Dehors, le paysage pivotait lentement. On traversait une région céréalière. Des silos rutilaient au croisement de routes bleues.

— Vous me parliez de Sally Sabat, dit Frank qui retrouvait son calme malgré l'afflux de questions qui divisaient un cerveau plus à l'aise dans l'unité.

— Elle veut vous doubler, dit Anaïs. Elle a une longueur d'avance sur vous.

— Que sait-elle de l'assassin d'Omar Lobster ? Qu'est-ce que vous en savez vous-même ?

Il allait perdre patience. Une veine se gonfla sur sa tempe.

— Elle a déjà vécu cette situation, dit Anaïs que l'agitation de Frank ne troublait pas le moins du monde. Il n'y a pas si longtemps, ajouta-t-elle ou commença-t-elle.

— La mort à l'ancienne de Gor Ur ! s'exclama enfin le vieux Frank qui pouvait avoir des éclairs de mémoire à défaut de lueurs d'intelligence.

Il ouvrit la porte. Le fin Chef Contrôleur était toujours dans l'interstice.

— Vous, dit-il à Anaïs, occupez-vous du nain qui est dans le train ou je me trompe...

— Vous vous trompez, dit le Chef Contrôleur.

— Et vous, arrêtez-moi cette boîte de conserve !

— Arrêter le TUR ! Vous n'y pensez pas !

Frank avisa le signal d'alarme.

— Mais si on s'arrête, dit le Chef Contrôleur, les portes demeureront fermées HERMÉTIQUEMENT. Le système pneumatique est doublé d'un circuit électromagnétique...

Frank commença à tirer dans tous les sens avec son Colt 60 modifié 64. Le Chef Contrôleur manœuvra son carré dans la paroi qui s'ouvrit sur un interphone :

— Ordre du Gouvernement, dicta-t-il d'une voix mécanique. Arrêt immédiat. Sans commentaire.

Le train stoppa dans un champ de maïs. Le Chef Contrôleur ouvrit la portière avec son carré magique. Frank disparut dans la structure lente d'une rampe d'irrigation. Le Chef Contrôleur parla encore dans l'interphone :

— Départ immédiat, dit-il avec la même voix qui trahissait le douloureux effort de ne rien laisser paraître d'une émotion légitime. Sans commentaire.

Le train s'ébranla, soumettant les passagers à une accélération étourdissante. Moment transitoire que le Système mettait à profit pour analyser les sentiments éprouvés à l'égard de l'efficacité des moyens mis en œuvre pour satisfaire le goût ancestral des voyages. Le Chef Contrôleur se laissa pénétrer par ces vecteurs hors réseau. Anaïs se repoudrait le nez.

— Vous savez ce que c'est un nain ? demanda-t-elle au Chef Contrôleur qui examinait les impacts du 451 sur l'habillage délicat du TUR.

La question ne le surprenait pas. On le prenait toujours pour plus bête qu'il n'était en réalité. Si Madame le souhaitait, on pouvait renouveler la recherche. Il ne voyait jamais d'inconvénient à répéter les mêmes gestes dans le cadre d'un emploi du temps déterminé par contrat.

— Mais que Madame ne se fasse pas d'illusions, dit-il sur le ton de celui qui sait où il va et ce qui va se passer s'il continue d'y aller : si votre nain est un nain (il semblait en douter), il n'est pas dans le train.

Il rempocha son carré. Les premiers vers du distique avaient une syllabe de trop ou le second une de moins, ou ce n'était pas un poème. Anaïs n'avait pas l'intention d'habiter avec trois caméristes qui n'étaient pas à la hauteur de leurs ambitions, ni des siennes d'ailleurs. Elle sortit dans le couloir et alluma une cigarette. Frank était parti sans attendre la réponse à la question qu'elle avait d'abord proposée à son esprit en quête d'explications raisonnablement limitées au cadre de l'enquête et des convenances politicojudiciaires. Elle aurait l'occasion d'en reparler avec lui. Omar était une fille et elle un garçon. C'est vite dit mais moins facile à expliquer. Frank ne comprendrait pas. Il aurait d'abord l'impression de perdre son temps avec des histoires de famille qu'il n'était pas habilité à dénouer. Comme garçon, ou plutôt comme garçon qui ne se sentait plus fille, elle ne pouvait plus approcher les hommes sans éprouver une espèce d'écœurement qui s'en prenait à son équilibre mental. Comme garçon, il aurait sans doute un mal fou à dissimuler l'attrait qu'elle exerçait sur lui en tant que fille. Mais la réalité de ce conflit n'était rien en comparaison de ce qu'elle avait à lui révéler concernant Omar Lobster, l'homme public et secret.

Le train ralentit. On arrivait en gare de Rieucroix-le-Saint. Une voix lancinante comme une douleur dentaire invitait à se préparer à descendre ou à patienter pendant les trois minutes d'arrêt.

— Vous descendez ? demanda le Chef Contrôleur qui s'inquiétait au sujet du rythme biologique de ses subalternes.

— Je descends s'il descend, dit Anaïs d'un ton décidé.

Et en effet, Fielding filait sur le quai, discret comme un papillon qui a passé la nuit à l'abri des prédateurs du jour. Elle ne prit pas le temps de remercier ses collaborateurs occasionnels et, sans perdre de vue le bonnet de laine sous lequel Fielding se mettait à l'abri du soleil, elle entra dans une foule qui s'abandonnait aux rites de l'arrivée.

 

Chapitre XV

 

— Hé ! Poulet ! T'as perdu ta jument ?

Anastase était assis sur le portail de l'enclos où semblaient dormir deux chevaux gris. Il agitait encore la lame noire de son poignard cette fois à l'œuvre d'un morceau de bois. Une casquette chiffonnée jetait une lumière verte sur sa joue rose. Le simple fait d'ouvrir la bouche pour s'adresser au passant révélait une dentition passablement érodée par l'abus de sucreries. Frank Chercos lui retourna un geste obscène en se demandant ce que le jeune barbeau fabriquait dans la propriété privée de Constance Lobster. Il poussa un portillon récemment repeint et le referma avec des précautions de petite vieille habituée aux chemins d'une existence circulaire. Derrière lui, tandis qu'il franchissait une allée de gravier rose, l'adolescent s'en prenait maintenant aux chevaux.

L'allée se terminait par une terrasse inondée de soleil. Il reconnut le corps de Pulchérie au milieu d'une serviette de bain figurant une bataille navale haute en couleurs. Il ne devait pas être loin de la piscine. Il trouva Constance Lobster au milieu d'un carré de rosiers. Il ne la surprenait pas. Elle le surveillait depuis qu'il s'était engagé sur la route. Elle avait vu le taxi arriver puis s'éloigner. Comme elle n'attendait personne et que le taxi disparaissait au bout de la route, elle avait craint la visite d'un de ces renifleurs qui s'incrustent sans fixer de limites au dérangement. Anastase et Pulchérie fréquentaient une faune des plus bizarres qu'Anaïs qualifiait plus simplement d'originale. Avec eux, il fallait s'attendre à une rupture radicale du rythme qu'on a pourtant réussi à imposer à la vie à force de travail et de patience. Mais que connaissaient-ils du travail et de la patience, eux qui recevaient sans jamais rien donner ? Anastase avait déjà réduit les chevaux à une paralysie effarée et sa sœur attirait des regards surgis d'on ne savait où. La femme qui recevait Frank Chercos avec cette débauche de considérations morales était bien Constance Lobster et il avait beaucoup de chance de la trouver dans son jardin.

Elle prenait une petite heure de repos pour soulager son esprit à l'œuvre d'une analyse des plus délicates. Le rosiérisme constituait un palliatif exorbitant mais d'une efficacité qu'elle ne manquait jamais de conseiller dans les conversations mondaines sur la tranquillité. Connaissait-il Thomas Fielding ? Elle écrivait des articles sur des écrivains, des vedettes de cinéma, quelquefois des personnalités politiques. Ses articles paraissaient le vendredi matin dans plusieurs quotidiens et un hebdomadaire. Lisait-il les journaux (on a toujours tort de ne pas les lire) ou se contentait-il d'avaler sans la langue les informations stérilisées des canaux de télévision qui ne parvenaient pas, elle en était fière, dans son jardin de roses et de pensées. Avec le sécateur, elle désigna d'un geste circulaire l'appréciable propriété que le docteur Omar Lobster avait quittée pour toujours alors qu'il n'en avait jamais été question ! Quel stupide et injuste accident ! Quand donc fabriquerait-on des machines qui ne tombent jamais en panne et ne commettent jamais d'erreurs ?

— Je vous ai apporté les homards, dit-il.

Il était passé devant le Centre et n'avait pas pu résister au désir de revoir le petit visage fermé de Sally Sabat. Elle était en train de régler les derniers détails de son installation dans le bureau d'Omar Lobster. Les homards agonisaient dans une cage remplie d'algues puantes.

— Si vous êtes venu me débarrasser de cette cochonnerie, dit-elle quand il entra sans frapper mais s'étant annoncé par les commentaires outrés de ceux qu'il croisait dans le couloir principal, vous êtes le bienvenu. Ils appartiennent de droit à la veuve !

Il n'avait jamais vu des homards d'aussi près mais il connaissait leur saveur.

— Où étiez-vous passé ? demanda-t-elle négligemment.

Elle avait dû le savoir jusqu'à un certain point. Il en avait bavé dans le champ de maïs. Il avait failli se noyer dans une citerne peuplée de grenouilles.

— Monsieur Lobster élevait des homards pour ses expériences ? demanda-t-il à tout hasard.

— Pour ses expériences non ! Je n'ai pas bien compris cette histoire de homards qui dure depuis lundi. Il y en avait huit. Vous souhaitez vraiment m'entendre sur ce sujet ?

Elle ne l'y invitait pas, mais il prit place dans le fauteuil un peu raide réservé aux visiteurs. Une touche personnelle. Elle aurait d'innombrables visiteurs et ils devraient conformer leur dos à cette architecture contraignante.

— Je n'ai rien contre les homards, dit-il, mais s'ils appartiennent à madame Lobster, vous ne verrez sans doute aucun inconvénient à ce que je les lui apporte ? J'ai l'intention de lui rendre visite. Le taxi m'attend.

— Vous avez perdu votre jouet ?

Jouet. Jument. La Corvette était au-dessus des sobriquets que lui adressaient les minus habens par-dessus l'épaule carrée de Frank. Le chauffeur du taxi accepterait peut-être de transporter des animaux. Ça compte quelquefois, l'odeur, dans les rapports humains. Frank était sensible aux critiques touchant à son hygiène.

— N'oubliez pas de désactiver le passe en partant, dit-elle sans lever le nez d'un dossier qui ne contenait que des notes grossières.

L'écriture d'Omar Lobster. Le Centre conservait sa littérature et se débarrassait des homards. Si Constance maintenait le dîner de ce soir, il y aurait un homard de trop. Anaïs ne mangeait pas de homard. Mais serait-elle rentrée ce soir ? Était-elle sur les traces de Fielding qui n'honorerait peut-être pas son hôtesse ? Trois homards pour une femme seule.

— On dit que madame Lobster est un monument de force physique, dit-il en offrant un doigt batailleur aux homards.

Il avait lu ça dans un magazine : un monument de force physique, une montagne de muscles, une championne de la contraction. Une photographie la montrait en maillot de bain sur une plage déserte au sable blanc. Comment et pourquoi Lobster avait-il épousé un pareil chef-d'œuvre de la force physique faite femme par on ignorait quel miracle de la chimie ou de la cybernétique ? Il l'avait peut-être fabriquée lui-même. On avait beaucoup parlé, il y avait quelques années, de ses travaux sur les cybériens encore très rudimentaires à cette époque. Depuis, la transmutation avait mobilisé la presque totalité des forces intellectuelles au service de la science de l'homme.

— Vous avez pensé à m'apporter les homards, dit Constance avec un joli sourire que gâchait la contraction des joues.

Il n'y a rien de plus dommage qu'une bouche trahie par la force des joues qui exhibent leur potentiel symbolique. Frank s'y connaissait en sourire. Il y a un langage des sourires comme il y a un langage des fleurs.

— Je l'ignorais, dit-elle, ou plutôt : je n'y avais jamais pensé. Donnez-moi les homards.

Un homard pour Fielding qui ne le finirait pas, et deux pour Constance que la moitié restante ne rassasierait pas. De quelle force était capable cette femme savante qui entrait dans l'intimité des poètes ravis par ses découvertes thématiques ?

Elle ne croyait pas à la thèse de l'assassinat.

— Omar n'a jamais eu de chance, dit-elle en écrasant un des homards d'un coup de poing.

— Pour le chat ? dit-il, estomaqué.

— Pour le chat et pour d'autres choses plus importantes que le chat, vous pensez ! Oh ! Oui, le chat ! Il contenait un analyseur d'émotions qui a fini par lui être fatal. Non, le chat était oublié. Pauvre Omar ! Quel sentiment a-t-il emporté de ce dernier instant qui ne cachait plus rien de ce qu'il représentait enfin ?

— Enfin ?

— J'en dis trop ou pas assez. Vous prenez un thé ?

Il enjamba une Pulchérie indifférente à tout ce qui n'existait pas dans la musique qui entrait dans son cerveau par un fil qu'elle tournicotait comme une mèche de cheveux.

— Omar, je peux bien le dire, continuait Constance à qui on n'en demandait pas tant, n'aimait pas la vie comme on l'aime quand on lui trouve la saveur de l'éternité.

— Tentative de suicide ?

— Non, mais des approches qui me terrorisaient. Un regard qui m'interrogeait au bord de ce néant épouvantable.

— Pourquoi pas la thèse du suicide, en effet ?

Hautetour n'en avait même pas parlé. Ils veulent savoir qui a tué Omar Lobster. Elle ne lui soufflait rien. Maintenant qu'Omar était mort et qu'on allait l'enterrer comme on n'enterre plus les gens, elle pouvait se laisser aller à quelques confidences. Fielding avait-il confirmé pour ce soir ?

— Un homme adorable ! Un génie de la locution ! Une merveille de l'intraduisible !

Elle résumait peut-être son article paru ce matin et qu'il avait lu. Il ne savait pas lire ce genre de choses. Il s'en tenait à ce qu'elle disait de Fielding l'ancien qui était, à la lire, une crapule de mort.

— Il y a une justice, dit-elle en gonflant les joues. Je me charge de convaincre Thomas. Il doit s'arracher à cette sinistre influence. Il a un talent propre.

Comme d'autres ont un talent sale. Il n'avait jamais envisagé la littérature sous cet angle. Si on revenait aux tentatives de suicide d'Omar Lobster ? Combien de fois l'avait-elle surpris dans cette prostration, entre la tragédie et la comédie ?

— Je ne comprends pas ce que vous entendez par là, dit-elle sans dissimuler le trouble qu'il lui proposait d'approfondir avec elle, mais il est malheureusement indiscutable que monsieur Lobster avait l'intention de se suicider.

— Intention légitime, dit Frank, du moment que personne ne sabote le système de récupération post-mortem. Vous insinuez que c'est lui qui l'a saboté ?

— Il en avait les moyens. Il possédait toutes les clés.

Frank n'en était pas si sûr, mais il se tut. Gor Ur avait jeté quelques lumières sur l'ambiance des centres de recherche où on se comportait souvent, en dépit d'une saine éducation, comme n'importe quel héritier que les miroitements grandissent dans sa propre estime. Il voyait mal pourquoi Omar Lobster aurait renoncé à la récupération post-mortem, à la Résurrection Naturelle comme disaient les discours politiques, en sabotant le système alors que tous ceux que le retour à la vie n'intéressait pas se contentaient de se jeter dans une crevasse ou de disparaître au fond de l'océan. On ne fait rien d'un corps humain mangé par les bactéries de l'obscurité des profondeurs ou simplement becté par les petits poissons. On pouvait tout juste imaginer comment il s'y était pris et il avait en effet les moyens de saboter toutes les installations accessibles à son niveau hiérarchique. Mais Constance Lobster, qui parlait de « monsieur Lobster » comme s'il était parti depuis plus longtemps qu'hier, avait des raisons profondes de penser ce qu'elle pensait. Une thèse qui n'apportait rien toutefois au moulin de Hautetour qui voulait faire tomber une tête avec les arguments indiscutables de l'assassinat avec préméditation. Il fallait à la justice un coupable qui ne fût pas la victime elle-même. On écarterait Constance Lobster des débats.

Le chat reluquait la carcasse brisée du homard sacrifié sur l'autel de la raison. Pourquoi avait-elle assassiné ce pauvre homard ? Pourquoi le plus faible ? Il l'aurait apprivoisé s'il avait su apprivoiser les homards.

— Vous cherchez où il est inutile de chercher, insistait-elle. Cherchez dans la tête d'Omar Lobster et vous y trouverez les raisons de sa mort. Pas ailleurs.

C'était peut-être une invitation à retourner d'où il venait, mais il voulait qu'elle répondît encore à une ou deux questions. Le vendredi, elle se reposait. On répond facilement aux questions dans ces conditions, surtout quand la mémoire du défunt est encore chaude.

— Omar Lobster était candidat au Prix Loben ?

— Il ne l'est plus. Il aurait vécu s'il avait tenu à concrétiser ce... ce rêve. Mais il est mort.

Elle ne raisonnait plus. Il sacrifia sa main et la lui offrit. Quelle poigne ! Elle l'absorbait. En même temps, le sourire lui rappelait qu'il avait affaire à une femme.

— Qu'est-il arrivé à votre œil, mon Dieu !

Sally Sabat n'avait pas mentionné l'œil en question dans la conversation qu'il venait d'avoir avec elle.

— Encore merci pour les homards.

Le petit portillon vernissé se referma et le corps gigantesque s'éloigna dans l'allée. Les géants. Un thème à creuser.

Il rentrait à pied. Il descendrait d'abord de cette colline dont il avait apprécié la pente en montant avec le taxi. Dans un virage, ne se doutant pas qu'il répétait un geste ordinaire de feu Omar Lobster, il s'arrêta pour contempler la vallée. Le Centre Expérimental de la Firme pour la Colocaïne avait belle allure d'usine moderne au milieu des silos et des routes bleues. Des vignes descendaient les coteaux. La colocaïne rendait d'appréciables services à la médecine, mais personne n'était dupe de la portée de ce médicament limité au traitement de la migraine et des douleurs dentaires. Ce n'était pas de la colocaïne qu'on fabriquait dans cette usine. La colocaïne était un paravent. On n'aurait pas pris tant de précautions pour mettre au point et produire un antalgique bon marché. Pourquoi Constance Lobster avait-elle écrasé ce homard ? Ce geste révélait finalement une violence inouïe plutôt qu'une force hors du commun.

— Où est le secret ? avait-il demandé à Sally Sabat qui trouvait encore des morceaux d'algues sur le parquet de son impeccable bureau.

— Tout est secret, mon ami, lui avait-elle répondu en le poussant hors du bureau. N'oubliez pas de désactiver le passe avant de partir.

— Et si j'oublie ?

— On n'oublie pas ce genre de choses, croyez-moi.

Elle avait bien oublié, elle, ce matin ! Et il ne s'était rien passé pour lui rappeler qu'elle prenait un risque ou une liberté auxquels elle n'avait pas droit. Ne venait-il pas d'entrer sans passe ? L'activateur n'avait-il pas activé... Le chauffeur de taxi ne fit aucune réflexion au sujet des homards. La prochaine fois que tu apporteras des homards à une femme, mon vieux Frank, ce sera uniquement pour répondre à son invitation. Fielding, s'il allait dîner ce soir avec elle, arriverait les mains vides. En tout cas, il n'y aurait pas un seul homard dans ces mains grotesques qui ne pouvaient pas contenir la quantité minimum exigée par une femme aussi exigeante que Constance Lobster. Elle n'entretenait que des rapports platoniques avec les invités de ses dithyrambes. Frank, bercé par la suspension du taxi qui négociait le paysage tranquille, imagina Constance au bord de la piscine, pas plus tard que cet été. On était déjà le printemps.

— Hé ! Poulet !

Ce n'était pas Anastase, mais Pulchérie. Il avait oublié quelque chose ? D'en parler à madame Lobster, par exemple. Il n'aurait pas aimé avoir une nièce de ce genre. Quoique Popo en eût peut-être été changé en sadique.

— Fielding veut vous voir, dit-elle à peine arrivée dans son giron.

— Le grand ou le petit ?

— Le petit. Il a parlé à Anaïs. Il ne comprend pas que vous vous intéressiez encore à lui. Il vous a dit ce qu'il savait. Il ne sait rien.

— Ah ? Pourquoi veut-il me voir ? Pour répéter ou pour faire apprécier la valeur dramatique de son silence ?

— Je suppose qu'il n'a pas tout dit.

Petit sourire complice, mais complice de qui ? Pouvait-elle l'accompagner ? Il était fou de rentrer à pied. Il n'avait pas mesuré la distance. Anastase lui avait parlé de la Corvette. Il s'en paierait une avant d'être majeur. Que se paierait-il, lui, Frank Chercos l'imbattable sur le terrain des questions gênantes, avant d'être vieux et bon à rien d'autre qu'à regarder ce qui ce passe dans la rue sans pouvoir rien y changer ? Elle le voyait en Sisyphe d'un jardin.

Dans le jardin, pour l'instant, il y avait une piscine avec des femmes monumentales, et dans la rue il écrasait l'ennui des autres avec les prouesses mécaniques de sa Corvette. Il ne pouvait tout de même pas lui dire, à cette sauvageonne en goguette, qu'à part Popo qui était fou et éternel, il avait deux gosses de son âge dont il ne savait rien mais qu'il redoutait de connaître suffisamment pour s'inquiéter de leur avenir.

— Vous feriez bien de vous occuper du présent, dit Pulchérie à propos d'autre chose qu'il avait balancé dans la conversation pour ne pas dire ce qu'il fallait dire.

La sirène du CEFC retentit à ce moment-là, un long gémissement qui arrachait le cœur comme autrefois les tragédiennes nues de son enfance heureuse et insouciante. Pulchérie le pinça pour le forcer à compter le nombre de coups. Trois, il fallait se résigner.

— Il sera de retour avant ce soir ? dit-il.

— Il n'est jamais parti. Il était là quand...

— J'aurais dû m'en douter.

Les informations commençaient à devenir contradictoires, signe que l'enquête démarrait. Il était encore trop tôt pour faire le point. Ils s'approchèrent le plus près possible du bord pour observer l'agitation géométrique qui animait les allées du centre. Des véhicules du SSE, reconnaissables à leurs antennes, filaient sur les routes bleues. L'une d'elles semblait poursuivre un train. Des oiseaux virevoltaient au-dessus des silos. Où était Fielding en ce moment ?

— Je vous l'ai dit ! Il est chez Fielding. Fielding est chez Fielding et Fielding est chez Fielding. En ce moment, ils ne sont pas d'accord sur tout. Ce qui rend Fielding nerveux et Fielding voudrait s'en aller vivre ailleurs. Je ne sais plus ce qu'il faut penser d'eux. Anastase ne s'intéresse qu'à l'argent.

Deux alertes cette semaine. La colocaïne jouait des mauvais tours à la rhétorique officielle. Quelqu'un allait devoir s'expliquer et il raconterait des salades comme d'habitude et comme d'habitude, on n'y croirait pas mais on se dirait sagement qu'il y avait pire. Il y avait vraiment pire dans ce monde détruit par l'imagination et le pouvoir, mais on n'y mourait qu'une fois, ce qui n'était pas un mince défaut.

Ils profitèrent d'un camion pour continuer leur route. Ils étaient assis sur des pastèques qui ne demandaient qu'à sortir de leurs coquilles. Il montait rarement dans les camions et si ça arrivait, il n'expliquait pas pourquoi il montait. Cette fois, le chauffeur avait demandé une explication parce qu'il se prenait pour un redresseur de torts. D'habitude, le chauffeur demandait une explication parce qu'il voulait satisfaire un besoin légitime de curiosité. Celui-là ne voulait pas savoir. Il pensait savoir et il voulait réparer les torts que le monsieur faisait à la jeune fille. On avait beau lui dire qu'il n'en était rien, la jeune fille prenait même des airs de petite poupée pour être convaincante, il voulait que la fille lui avouât que le monsieur était vilain et qu'elle ne souhaitait qu'une chose : que quelqu'un fût capable de l'en débarrasser. Elle n'y pouvait rien. Ce type avait la tête dure à l'intérieur. Sa fragilité apparente le desservait et il s'en rendait compte. Il finit par lui demander ce qui lui arrivait et elle n'en savait rien, ce qui le désespérait, or il ne voulait pas se montrer ainsi devant le monsieur qui ne disait plus rien, ce qui en disait long sur ce qu'il pensait de la situation. Il était passé devant le CEFC tout à l'heure, comme il passait devant le CEFC trois fois par jour depuis des années, et il avait senti que quelque chose avait changé en lui. Il avait entendu la sirène de l'alerte mais sans pouvoir en reconnaître le sens. Si le monsieur ne voulait pas comprendre, il éliminerait le monsieur, et si la fille ne restait pas, il deviendrait un autre pour qu'elle revienne.

— Je prends le volant, dit Frank. Ouvrez-lui une pastèque et nourrissez-le.

— C'est ça ! dit le chauffeur. Nourrissez-moi !

Et il s'aboucha comme un forcené au petit sein de Pulchérie qui poussa un cri d'horreur et de désespoir.

 

Chapitre XVI

 

Le garde décrivait la scène dans l'interphone. Son doigt tremblait sur le bouton et il se tenait penché au-dessus du bureau, le bassin solidement calé au bord du bureau, à l'opposé de l'angle où se trouvait le boîtier de l'interphone à usage strictement réservé aux communications urgentes, c'est-à-dire exclusivement avec la direction. Les deux adverbes se détachaient en majuscules rouges du placard vissé sur une face de l'appareil. Le garde semblait épuisé par ce déchiffrement et des gouttes de sueur tombaient de son cou presque horizontal pour s'écraser dans le buvard qui accrochait une lumière de scène biblique.

— Qu'est-ce qu'on entend ? beuglait l'interphone.

— Des coups de feu, monsieur l'Intendant.

— Sur quoi tirez-vous, nom de Dieu ?

— Ce n'est pas moi qui tire ! Il tire sur les pastèques que l'autre lance contre la guérite.

— Et vous ne faites rien ! rugit l'interphone.

Faire. En langage administratif, cela voulait dire : agir. Les conseils de l'Instruction Elémentaire lui revenaient en mémoire, par bribes bruyantes : agir en conséquence. En face du portail fermé et jalousement gardé par un peloton de soldats en armes, le camion rugissait lui aussi, plus réel, plus nécessaire, tous feux allumés. Le bras de Frank Chercos sortait de la portière, oblique et armé du Colt 60 modifié 64 qui crachait du feu. Sur le siège du passager, une fille semblait pétrifiée par la scène dont le garde complétait la description en termes choisis en attendant d'agir en conséquence. Le peloton pointait une trentaine de fusils dans la direction d'un camion prêt à bondir ou plus exactement à surgir de la masse pétaradante des gaz d'échappement ponctuée par les pétards du Colt que Frank agitait comme un moulin à prières. Un type en bleu de chauffe dinguait sur le tas de pastèques et il en lançait une de temps en temps avec une précision de franc-tireur. Elles venaient s'écraser sur les casques ou à l'angle de la guérite qui dégoulinait rouge comme un grand blessé. À l'intérieur, le garde parlait à l'interphone et on pouvait voir à la pâleur extrême de son visage qu'il n'était pas en mesure de mettre fin à la conversation de son propre chef. Il abandonna enfin l'interphone, peut-être sur le conseil de celui-ci, et se colla derrière une vitre. Sa bouche articulait quelque chose qui pouvait être une proposition que seul Frank Chercos était susceptible d'interpréter. On vit Frank sortir du camion sans mettre pied à terre et, debout sur le marchepied, se tenant au bras du rétroviseur, il s'adressait au lanceur de pastèques pour le prier de cesser le tir. Sur son siège, la fille était en prière ou complètement détachée de ce monde réel. Il y eut un moment d'accalmie que le garde mit à profit pour entrouvrir la porte et transmettre les excuses de l'Intendance qui avait cru qu'on cherchait à lui fourguer un camion de pastèques dont elle n'avait pas passé commande. La directrice du laboratoire principal priait monsieur Chercos de pénétrer dans l'enceinte du Centre à condition de faire cesser immédiatement les perturbations qu'on ne tolérerait pas plus longtemps même si elles s'expliquaient logiquement. Frank ponctua l'invitation par un tir de son Colt qui atteignit le haut-parleur de l'interphone. Le garde, ébahi par la précision et la justesse du tir, s'arc-boutait sur le levier et la troupe se scinda pour laisser le passage au camion sur un tapis rouge sang. Là-haut, le lanceur de pastèque demandait qu'on l'arrête et il offrait ses deux misérables poignets au sergent qui se rapetissait comme un vieux souvenir qui promet de se faire oublier. Devant le laboratoire, Sally Sabat arpentait le gazon en répétant la réception qu'elle réservait à Frank l'iconoclaste. Il ne lui laissa pas le temps de s'expliquer :

— Celui-là a perdu la tête, dit-il comme un automate qui se met en route avant la question comme suite à un mauvais réglage ou à une erreur du maëlzel. Il dit que c'est à cause de l'alerte. Il n'a jamais eu ce genre de problème, c'est du moins ce qu'il dit.

Le chauffeur descendait du tas de pastèques avec la prescience d'un alpiniste qui a perdu son piolet. Frank ouvrit la portière et le petit corps de Pulchérie lui tomba dans les bras.

— Mon Dieu ! fit Sally Sabat. Qu'est-ce que vous lui avez fait ?

Comme il eût été trop long de lui expliquer ce qu'elle ne pouvait pas comprendre sans y mettre des conditions qu'il n'avait pas le temps de discuter, il entra dans le vestibule avec le corps inerte de Pulchérie dans les bras. L'hétaïre en herbe offrait son regard terrifié à des statues qui s'en souviendraient longtemps.

Le chauffeur ne fit aucune difficulté pour s'allonger sur un brancard et se laisser conduire là où on voulait bien l'emmener pour le soigner. Sa tête soulevée à l'oblique expliquait aux brancardiers les circonstances saugrenues qui venaient de le réduire à une grave crise d'incohérence comme il n'en avait jamais vécu. Il enchaîna sur des précédents moins climarétiques. Il ne connaissait pas le type au pistolet ni la fille qui était peut-être la sienne mais il en doutait. Une perfusion au doux retour de colocaïne commença à le tranquilliser.

— Merci ! Merci ! Les amis ! MES amis ! hurlait-il, emporté par l'accélération croissante du brancard.

— Que s'est-il passé ? demandait Sally Sabat qui trottinait derrière Frank. Vous ne savez même pas où vous allez. Laissez-moi examiner son œil !

Mais Frank galopait vers le bloc des soins intensifs.

— Rappelez-moi de dire un mot à l'Intendant, ânonna-t-il sans faiblir. La prochaine fois, je blesserai quelqu'un.

— Vous êtes... vous êtes une tête de mule ! haletait Sally qui avait perdu un de ses symboliques escarpins.

— Plus tard, les explications, grogna Frank.

Les urgentistes prirent le relais. Pulchérie disparut sous une tente et le chauffeur se retrouva entouré de visages souriants qui lui demandaient des nouvelles de sa famille.

— Vous allez enfin m'expliquer ! couina Sally qui n'en pouvait plus.

Frank resserra son brêlage. Il avait perdu au moins une livre, estima-t-il en appréciant le jeu de la bretelle sur sa clavicule. Enfin, il sourit.

— Ce type prétend avoir perdu la boule au moment où il passait devant le centre, en pleine alerte. Ensuite, il a terrifié Pulchérie. Je ne savais pas qu'on pouvait terrifier Pulchérie. Vous savez qui est Pulchérie ?

Sally n'en avait aucune idée ou seulement une idée qui lui faisait honte rien que d'y penser. Frank l'entoura d'un bras solide et affectueux.

— On va prendre le temps de s'expliquer, dit-il en l'entraînant vers le couloir principal.

Il ne vit pas d'inconvénient à s'asseoir dans le fauteuil des visiteurs si elle renonçait à trôner dans le sien. Il ferma la porte d'un coup de pied.

— Où en est l'alerte ? demanda-t-il comme s'il prenait le commandement des opérations.

— Ce type raconte des histoires invraisemblables, dit Sally.

Elle s'étirait dans son fauteuil comme si elle s'apprêtait à y faire la sieste. Frank aperçut le pied nu sous le bureau. L'autre se tortillait dans un escarpin froissé.

— Qu'est-ce que vous entendez par alerte ? dit Frank

— Vous voulez dire : quelles sont les raisons qui ? Vous voulez savoir si c'est sérieux ou si on joue avec les nerfs de la population ? C'était une fausse alerte.

— Ce type prétend le contraire.

— Il s'expliquera avec son médecin de famille. Et aussi sans doute avec son employeur. Pour la jeune fille...

— Pulchérie. La nièce d'Omar Lobster.

Sally luttait contre des crispations faciales. Elle ne savait pas qu'Omar, enfin, monsieur le directeur... que le docteur Omar Lobster avait une nièce aussi... ravissante.

— Il avait aussi un neveu dans le même genre.

— C'est beau, la beauté ! gloussa Sally qui s'efforçait de maîtriser l'écartement glissant de ses lèvres sur ses dents.

Frank éclata de rire. Il s'excusa immédiatement de ne pas pouvoir s'empêcher de rire quand une femme se mettait à lui donner des leçons de beauté avec des moyens aussi... rudimentaires. Sally s'étrangla avec une maîtrise d'empoisonneuse prise sur le fait.

— Nous l'examinerons avant de prévenir madame Lobster, réussit-elle à placer dans un intervalle que Frank mettait à profit pour retrouver sa respiration.

Il allait peut-être renoncer à rendre visite à Popo cette après-midi et consacrerait ce temps précieux à jeter un œil moins distrait sur les installations sanitaires du Centre. Par la fenêtre, il pouvait voir les stagiaires qui discutaient, chacun dans ses baraquements, lançant des regards rapides vers les installations du Centre où ils ne pénétraient plus depuis... Sally offrait le visage de quelqu'un qui ne comprend plus mais qui doute d'abord de sa capacité à comprendre.

— Ce que je vous demande, dit Frank, c'est à quel moment il faut situer la fin du stage.

— Oh ! Le stage n'est pas conclu !

Elle voulait sans doute dire : pas fini.

— J'en discutais justement avec monsieur le directeur général il n'y a pas...

Elle secouait son poignet devant ses yeux dans l'espoir de pouvoir continuer la conversation dans ce sens alors que le regard de Frank lui indiquait qu'il avait nettement l'intention de prendre une autre direction. Il recherchait maintenant des significations définitives basées sur des points de convergence qu'on ne rediscute plus et qui font le lit de la conversation à partir du moment où on ne trouve plus les moyens d'en discuter la pertinence.

— Où en est Jean de Vermort ? demanda-t-il enfin.

Elle ne redoutait pas la question. Elle s'y était préparée. Le bruit courait encore qu'elle était responsable de cet incident que le docteur Omar Lobster avait interprété d'une manière totalement erronée comme l'avait ensuite démontré l'enquête plus sérieuse du Service des Vérifications. Elle ne pouvait pas faire taire les bruits et puis de toute manière, si elle s'y appliquait, et elle en avait les moyens, elle ne pouvait pas empêcher les gens de penser ce qui leur faisait plaisir de penser.

— Ça leur fait plaisir ? dit Frank qui connaissait la réponse à cette question de principe.

— Si vous comptez revenir sur les résultats de cette enquête officielle, dont le docteur Lobster a été régulièrement informé pendant...

— Pendant qu'il était en train de crever ?

— La révision doit être motivée. Et vous devez connaître de nos procédures qui n'ont rien à voir avec les procédés policiers...

— ...judiciaires. Je propose seulement. Je n'ai aucun pouvoir. Un peu comme le type qui tend son verre dans l'espoir qu'on va le remplir d'un bon vin. Je suis connu pour ne jamais faire la grimace.

— Et vous en êtes fier !

Elle ne réussirait pas à l'atteindre dans sa chair. Avec elle, il mettait à l'abri ses neurones et ses terminaisons nerveuses. Il ne lui offrait que de la surface.

— Madame Lobster a trouvé les homards à son goût ?

— Elle en a écrasé un. Pas par inadvertance.

Il singea le coup de poing. Sally contracta une pommette pour donner à évaluer le sentiment que lui inspirait une pareille brutalité.

— C'est une fine écrivaine, proposa Frank aux griffes de la petite animale qui lui faisait face comme s'il allait se transformer en grosse bête.

— Je présume que vous vous êtes organisé, fit-elle en se levant sans prévenir.

Le pied nu s'éclipsa.

— C'est l'heure de manger, dit-elle. Je ne mange pas beaucoup, mais je me nourris régulièrement.

Mangeait-elle avec plaisir au moins ? Ils disposaient d'une demi-heure pour alimenter leur machine humaine.

— Il y a colocaïne et colocaïne, hein ? dit-il sans se lever du fauteuil qui lui labourait le dos.

Elle se tenait toute droite devant lui, à l'angle du bureau que sa main gratouillait nerveusement.

— Cela, dit-elle, tout le monde le sait.

— Le docteur Lobster le savait aussi ?

— Il était celui qui savait tout, déclara Sally comme s'il venait de la mordre.

— Et qu'est-ce que vous savez, vous ? dit Frank qui ne s'était jamais laissé intimider par ces moments préparatoires de la réplique qui va faire mal.

Elle gonfla son petit ventre en adepte résolue de la respiration abdominale.

— Vous feriez mieux de vous demander ce qu'on vous autorise à savoir vous-même. Limitez-vous à vos recherches et à trouver l'assassin du docteur Omar Lobster. Vous n'irez pas plus loin que cette découverte, ni hors du sentier qui y conduit. Ne nourrissez pas votre intelligence de ce qui n'a jamais réussi à y entrer, même de force.

Si elle lui avait fait mal, comme il était sûr qu'elle le souhaitait plus que tout, il lui avait fallu un sacré sens du détail pour s'en apercevoir. Il était persuadé d'être resté de marbre.

— Allons prendre des nouvelles de Pulchérie, dit-il.

Elle était déjà en suspension. Une manie, pensa-t-il en regardant le corps pivoter dans les rayons horizontaux qui le décrivaient. Le chauffeur parlait dans un micro.

— On vend les pastèques à l'unité, pas au poids, disait-il avec un sérieux de pédagogue qui tient son public avide de connaissances. Je savais donc parfaitement combien il y avait d'unités. Et j'ai chargé le camion jusqu'à atteindre le poids total en charge autorisé. Tiens ! Un homard !

— Ce n'est pas possible ! hurla Sally Sabat.

C'était bien un hurlement. Les deux corps suspendus avaient frémi et les écrans de contrôle avaient traduit ces changements significatifs en chiffres rouges. Le homard traversa tranquillement la salle en habitué.

— Habitué à quoi ? s'exclama Sally. Enlevez-moi ça immédiatement. Une explication cohérente sera diffusée sur...

Elle s'interrompit. D'abord, expliquer quoi ? Et puis, comment expliquer ? Il y avait huit homards. Quatre avaient été mangés par les Lobster et les Vermort dans la soirée rituelle du mardi. Un avait crevé dans la voiture du docteur qui l'avait jeté dans une poubelle-broyeuse, témoins à l'appui, dont Sally Sabat elle-même. On avait retrouvé les trois autres, qui s'étaient échappés du pyramidion, et monsieur Chercos (ici présent) avait eu la gentillesse de les apporter à madame Lobster à qui il rendait justement visite ce matin.

— Mon Dieu ! dit Sally. Pourquoi a-t-elle écrasé ce pauvre homard ? Avec son poing !

Ils étaient maintenant dans le réfectoire et ils prenaient leur repas. Comme Frank était végétarien, Sally s'était demandé s'il était convenable de sa part qu'elle cédât à la tentation de se laisser aller à la dégustation d'un morceau de jambon braisé. Il avait lui-même, en seigneur courtois digne de ses Pyrénées natales, dirigé la manœuvre consistant à découper la tranche dans le meilleur de la chair attendrie par des heures de cuisson au ras du feu. Elle avait admiré ce savoir-vivre, elle qui ne contenait que le sang froid de ses ancêtres Cimbres.

— Je ne sais pas, dit-il à propos du poing de Constance et du homard qu'elle avait sacrifié à une humeur ou à une idée, il n'aurait su en décider.

— Il y avait donc neuf homards, dit-elle comme si elle se parlait à elle-même, assez fort tout de même pour inspirer des commentaires qu'il ne lui restait plus qu'à développer ou à réduire en morceaux si le flic s'avisait de recommencer à l'énerver.

— Ou alors, dit Frank, il manquait quelqu'un au repas de mardi soir.

— Le docteur Omar Lobster aurait-il menti ? fit Sally comme s'il avait été impossible que ce docteur en particulier mentît à une collaboratrice aussi perspicace.

— Ou il était prévu une personne de plus, dit Frank dont le cerveau donnait des signes d'épuisement.

Il acheva un yaourt dans un grand bruit de raclement de cuillère et de verre. Cet impromptu remettait Sally Sabat en posture de conquérante. Elle eut un geste d'impatience auquel il répondit par une immobilité parfaite. Qu'est-ce qui traversait l'esprit de la scientifique en ce moment précis ? Il eut la tentation de fourrer sa langue dans le pot mais il se contenta de lécher la cuillère.

— Nous bénéficions maintenant d'une heure de repos, dit-elle en rangeant méthodiquement les plateaux. Enfin, je parle du personnel, dont vous ne faites pas partie. Vous êtes libre en quelque sorte !

Elle vida les détritus dans une poubelle.

— ce qui ne veut pas dire que vous avez tous les droits.

Il sourit naïvement et tapota le lourd Colt 60 modifié 64 qui palpitait sous son veston. Il lui arrivait d'ouvrir le chemin s'il était fermé. Dans ces cas, il ne réfléchissait pas longtemps. On connaissait ses habitudes en haut lieu. Il acheva sa démonstration par un rire qu'elle étouffa dans sa petite main cloquée à souhait. Elle souriait, toujours en lutte contre ses lèvres.

En effet, le personnel était assis, voire affalé. Il traversa des couloirs où on ne se pressait plus.

— Que se passe-t-il si on le réveille ? demanda-t-il à l'interne du bloc des soins intensifs.

— Celui-là ne peut pas être réveillé. Il est dans le coma. Quant à elle, nous la réveillerons quand elle aura retrouvé son équilibre biologique.

Avec un peu de chance, on n'aurait même pas besoin de mettre Constance Lobster au courant des terreurs hystériques de sa nièce. Il ramènerait une Pulchérie fraîche et pimpante. Au fait, quid de la Corvette ? Il était peut-être temps de s'en inquiéter. Il avait passé un coup de fil ce matin au commissariat. La grue avait dû la ramener.

— Quelle corvette ? C'est quoi une corvette ? Un animal ou une femme ? On me pose de ces questions !

— Frank Chercos à l'appareil ! rugit le susnommé dans le téléphone qu'on lui permettait d'utiliser avec l'extérieur puisque c'était pour une bonne cause.

— « Le combiné de votre correspondant est hors d'usage, dit une voix robotisée. L'incident est peut-être dû à un choc. Veuillez rappeler sur une autre ligne. »

Mais Sally intervint avant qu'il ne mît en pièce l'appareil qu'elle lui avait confié deux minutes plus tôt à peine. Il se sentit frustré et faillit se servir d'elle comme tête de Turc.

— Pulchérie est réveillée, dit-elle.

Les têtes de Turc, on en fait ce qu'on veut, mais il est conseillé de n'en abuser qu'à bon escient. Son poing atteignit les dents que les lèvres venaient une fois de plus de découvrir dans ce mouvement qui lui avait déjà donné la nausée. Les dents avaient l'air molles. Comme elle tombait en même temps dans le fauteuil, il sembla, mais ce n'était qu'une impression, que celui-ci se servait de ses bras pour la ceinturer et l'envoyer valser dans un placard dont elle avait heureusement laissé les portes ouvertes sinon elle n'y serait pas entrée.

 

Chapitre XVII

 

C'était agréable. Pour la première fois de sa vie, il était privé de son corps et il mesurait toute la portée de cette croissance purement mentale. Il n'avait rien perdu de ses facultés de sentir les choses prendre de l'importance jusqu'à devenir le décor d'un plaisir à la hauteur des suppliques du désir. Il revenait sans cesse à un jour d'été que sa mémoire se refusait à situer dans le temps. Il ne se passait rien parce qu'il était inutile et superflu qu'il se passât quelque chose alors qu'il n'attendait rien, qu'il était heureux de ne rien attendre, de profiter des sensations qui lui donnaient une existence à la fois provisoire et éternelle. Le rideau blanc s'agitait doucement dans une fenêtre privée de battants et de volets. Des insectes couraient au bas des murs, par étapes rapides, précises, crispées à l'extrême. Il pouvait voir l'ombre de la grille sur le rideau, écouter les chants d'oiseaux qui peuplaient les oliviers de la rue. Il n'y avait jamais eu d'oliviers dans son enfance. Ce ne pouvait être l'enfant qui demandait à revenir à la surface pour recommencer ce qui n'avait pas eu d'achèvement et tout ce qui avait remplacé les attentes. Ce n'était pas une rue mais le rideau blanc désignait une rue et l'après-midi occupait cet extérieur inaccessible à partir de l'endroit où il se retrouvait réellement, qui n'était pas le lit de son enfance ni plus tard celui où il revenait pour retrouver les sensations de l'attente et de la douleur. Le temps n'avait plus aucune raison d'être parce qu'à force d'exister il avait cessé de fournir les explications et les excuses d'une existence dont il n'avait jamais voulu faire un parallèle avec l'existence des autres. Pivotant à peine sur un axe imaginaire qui rencontrait toutefois le coussin, il voyait la cruche de limonade qui n'avait jamais existé et le verre qu'il était impossible de remplir. Il savait que le mur était un mur parce que le dehors était le dehors et que pour l'instant il n'avait inexplicablement pas l'autorisation de sortir. La rue, au moment même d'y pénétrer, serait exactement la cour étroite où il n'avait jamais vécu et le vélo sous l'appentis était celui qui lui avait permis de dépasser la limite que les jambes et le témoignage des autres imposaient à ses voyages quotidiens autour du foyer où il était quelqu'un sans savoir qui. Mais Charlie n'avait pas eu besoin d'un vélo. Il y avait longtemps, alors qu'ils avaient exactement le même âge, qu'il sautait dans les fardiers vides qui retournaient à la carrière et il revenait avec les mêmes fardiers chargés d'énormes blocs de marbre et le temps qui s'était forcément écoulé entre ces deux points de la journée ou de la semaine n'avait aucune importance relativement à l'attente et à l'inquiétude qui l'avait empêché, lui, Frank, d'aller plus loin que l'atelier du mécanicien, pas plus loin que la dernière carcasse rouillée qui exhibait les ressorts de ses sièges. Charlie revenait quand il voulait et il n'y avait personne pour lui montrer le temps qui avait passé circulairement sous les yeux de ceux qui possédaient ce pouvoir à la fois sur le temps et sur son utilité. Qui était Charlie ? Il ne s'en souvenait plus. Charlie existait maintenant et il n'avait plus besoin d'un vélo. Charlie n'aurait souffert que de la disparition des fardiers (un chouette roman à écrire au lieu de faire disparaître n'importe quoi pour l'écrire). Il aurait cessé d'exister avec la fin de l'exploitation des carrières de marbre. Le vélo appartenait à une cour étroite, de plus en plus étroite, avec un chien attaché par le cou et une fontaine qui coulait à la place du temps tandis que le bassin maintenait le niveau de sa surface tranquille. Le corps aussi appartenait à cette cour où il n'avait jamais vécu, le corps foulant cette terre dure qui renvoyait la poussière comme les miroirs renvoient l'image qu'on propose à leur géométrie, et l'air secouait le rideau blanc au-dessus d'un monde d'insectes dont il était impossible de savoir s'ils appartenaient à cette existence ou s'ils avaient une vie et un monde propre. Coupant le plan légèrement convexe de ce qui redevenait une rue peuplée de traditions qui n'étaient pas celles dont il avait hérité, le visage de Pulchérie semblait chercher à fixer le glissement et il se souvenait vaguement d'avoir insisté pour recevoir la première giclée de colocaïne qui avait été suivie immédiatement de l'implantation du décor avec la fenêtre, le rideau, le mur, les insectes et quelqu'un qui travaillait dans le mur en chantant. Hautetour était là aussi et Sally Sabat s'expliquait en crachotant parce que ses lèvres étaient gorgées de sang et fendues par endroits.

— C'est la procédure, disait-elle d'une voix claire. Si je n'avais pas perdu conscience, j'aurais empêché qu'ils le mettent en suspension. Mais c'est toujours ce qu'on fait quand quelqu'un perd la tête. Il a de la chance. Je suis revenue à moi assez tôt pour interrompre la seconde injection.

— Frank, ronronnait Hautetour, si vous savez quelque chose, il faut me le dire. Ne dites rien à ces dingues de l'injection. Lui avez-vous parlé ? Souvenez-vous. C'est important. Quand est-ce que ça va finir ?

— On y travaille, dit joyeusement Sally qui souffrait chaque fois qu'une consonne exigeait que sa lèvre supérieure et la rangée de dents du maxillaire inférieur se rencontrassent. Frank, revenez !

Il n'en avait pas vraiment envie. Ils n'accompagnaient pas leurs exigences de motifs indiscutables. Pulchérie souriait sur un des plans mais il ne savait plus sur quel autre il l'avait rencontrée pour la mettre sur son chemin. Sally Sabat réfléchissait à ce qu'elle allait dire et Hautetour perdait patience parce qu'il pensait qu'elle ne maîtrisait pas la procédure. Avec Omar Lobster, c'était tout de même autre chose. Il regardait le corps de Frank suspendu dans la lumière bleue qui était censée le ramener à la vie.

— Il m'a tout de même salement amochée, gémissait Sally qui ajoutait aussitôt qu'elle faisait tout ce qui était en son pouvoir (Frank eût préféré qu'elle se référât à son possible).

Hautetour était fasciné par cette débauche de technologie. Pourquoi Frank ne s'était-il pas défendu ?

— Je lui ai annoncé que Pulchérie venait de se réveiller...

— On peut se réveiller spontanément ?

— ...et il m'a balancé son poing sur la bouche !

Une étagère du placard avait achevé le travail commencé par un Frank qui ne se sentait plus lui-même depuis quelques minutes. Il n'avait pas pu dégainer son Colt pour intimider ses assaillants et ils l'avaient suspendu sans autre forme de procès pendant qu'on ranimait avec des gaz puants une Sally Sabat qui gisait dans le placard la bouche grande ouverte comme si tout s'était arrêté pour elle avant qu'elle n'eût eu le temps de crier.

— Flic ou pas flic, dit-elle, c'est la procédure. Il s'agit de cerner le problème. Il ne doit pas sortir. C'est à lui de sortir du problème. Il n'avait aucune raison. N'est-ce pas, Pulchérie, qu'il aurait pu se passer de me faire ça !

Une horreur. L'interne injectait, sous le regard écœuré et vacillant de Hautetour, de petites doses de colocaïne dans les lèvres et à la base des dents. Les seringues valsaient dans le cendrier comme des mégots.

— S'il sait quelque chose, dit Hautetour sur le ton de quelqu'un qui redoute le pire, ce n'est pas à nous qu'il le dira.

Il sentait que Frank s'efforçait de ne pas revenir et qu'il avait de bonnes raisons. Frank n'agissait jamais sans au moins une bonne raison. Il n'y avait pas trace de ces efforts considérables sur le corps suspendu. Seul l'écran de contrôle proposait des traductions indéchiffrables avec les moyens d'un policier. Pulchérie jouait avec les rayons du descripteur d'état, ce qui agaçait Sally et perturbait le calculateur.

— On ne devrait pas jouer avec le feu, dit Hautetour comme s'il était le porte-parole d'une population fatiguée par les flambées scientifiques.

— Tout est prévu, dit Sally dans une bulle de sang.

— Omar Lobster n'a pas survécu aux prévisions.

Si Frank ne revenait pas, c'était parce qu'il s'accrochait à son imagination. Cela arrivait quelquefois. Dans ces cas, on attendait le moment favorable et...

— Retour à la maison ! fit Sally qui venait de saisir au vol une de ces occasions.

Le corps de Frank s'agita. La rotation pouvait s'accélérer. Pulchérie jouait avec le corps.

— Vous êtes sûre qu'elle est revenue ? dit Hautetour qui doutait de la stabilité mentale de l'adolescente.

— On revient où on était, dit Sally Sabat qui communiquait par signes avec l'interne chargé des manipulations.

— C'est quoi, ce homard ? demanda Hautetour en se pinçant le nez.

— Il revient, dit l'interne qui réinterprétait les chiffres.

— Vous revenez, dit Pulchérie.

Elle posa un doigt douteur sur sa petite bouche.

— Enfin, murmura-t-elle, c'est ce qu'ils disent. Je suis revenue, moi, si je les écoute !

— Elle n'est pas un peu marteau, cette gosse, dit Hautetour qui ne quittait pas des yeux le corps de Frank. Mais enfin, elle a un joli...

— Frank ! Vous êtes des nôtres ! cria Sally à travers le hublot.

Il s'accrochait encore. Un fardier arrivait. Charlie avait l'habitude. Il se retrouvait sur le plateau après un mouvement complexe que Frank n'avait pas réussi à décomposer.

— Trop tard ! dit-il avec une grimace.

Il cherchait sa pétoire. Hautetour poussa un long soupir de soulagement. Sally ordonna la manœuvre de décrochement du corps.

— On dirait une descente de croix, dit Hautetour.

Le corps se plia dans le lit, à l'équerre. L'œil cherchait encore à s'accrocher. Il est trop tard, Frank !

— Anticolocaïne ! lança Sally à l'interne qui piqua aussitôt une ampoule pour la vider.

— Vous avez ça aussi ? siffla Hautetour.

Il ne s'était jamais intéressé aux technologies de la vie et par conséquent ou à cause d'elles, de la mort. Sa connaissance du monde s'arrêtait où commence celle des connaisseurs. Dans un monde de savants et d'ignorants, il faut maintenir le niveau de l'ignorance et laisser le champ au savoir. On avait donc besoin de flics et de caïds. On continuait d'appeler ça la justice, mais c'était encore et toujours de la prudence.

— J'ai été voir Popo, dit Frank en passant à l'horizontale sur une civière, mais j'ai revu le homard.

— Dix, ce serait trop ! plaisanta Sally en le piquant.

Hautetour rit aussi, mais seulement parce qu'il ne comprenait pas le sens profond de la plaisanterie qui animait Frank et Sally malgré le coup de poing et la suspension.

— Dis donc, petite ? fit Hautetour en claquant des doigts.

— La nièce du docteur Omar Lobster, dit Sally qui piquait le corps alangui de Frank.

— Je comprends, dit Hautetour qui ne comprenait toujours pas.

L'anticolocaïne affluait. Frank était loin de l'endroit précis où la colocaïne l'avait emmené comme si c'était sa place exacte. Les lèvres de Sally continuaient de gonfler à vue d'œil. Elle tirait la langue pour s'appliquer, seringuant où il manquait de liquide.

— Tout est bien qui finit bien, dit Hautetour qui semblait poursuivre à voix haute un débat intérieur qui ne contenait pas toutes les réponses. C'est un hôpital, votre centre de recherche ?

Il arpentait le bloc, le nez levé vers un plafond uniforme.

— Nous n'avons pas toujours été aussi bien équipés, dit Sally qui continuait de calculer à l'endroit où Frank avait pensé qu'il avait cessé d'exister. C'est le docteur Lobster qui a conçu ce chef-d'œuvre et c'est encore lui qui a dirigé les travaux.

— Une grande perte, dit Hautetour. Vous avez une idée ?

— Je n'ai jamais d'idées si je ne suis pas compétente.

— Qu'est-il arrivé à Jean de Vermort ?

Les lèvres de Sally se superposaient maintenant. Elle suçait pensivement ces perles de sang.

— Je suis très ami avec les Vermort, dit Hautetour. Il m'arrive de manger à leur table.

Il regardait le homard nº 9 ou 10.

— Fabrice adore le homard. Madame Lobster le cuisine admirablement, m'a-t-il confié plusieurs fois. Où va-t-il, ce homard ? C'est une expérience ?

— Vous n'allez tout de même pas filer un homard ? s'étonna Sally Sabat avant de s'injecter une dose de protocolocaïne. Qui sait où vous conduisent les homards quand vous les suivez ?

Hautetour sembla disparaître derrière le homard. Sally pompa une autre dose. Elle avait besoin de réfléchir, à l'opposé de la douleur et à la tangente du bien-être. Dans la cabine expérimentale, le corps de Jean pivotait sous le regard insondable de Pulchérie. Derrière un paravent à peine opaque, le chauffeur comptait sur ses doigts. On lui avait amené une pastèque parce qu'il avait oublié ce que c'était. Il avait promis de ne pas l'utiliser comme projectile. Si Hautetour, prévenu par le SSE, n'était pas intervenu, Frank serait encore en suspension. Elle ne lui avait fait perdre que deux heures.

— Continuez sans moi, dit-elle à l'interne qui ne demandait pas ce qu'il devait faire de Pulchérie.

Frank voudrait la voir maintenant, d'abord pour s'excuser, mais il ne se sentirait pas coupable d'un excès d'humeur provoqué par l'agent polluant. Il lui poserait des questions sur cette pollution, des questions d'autant plus pertinentes qu'il était personnellement touché. Hautetour avait une autre idée dans la tête et elle n'arrivait pas à la former dans la sienne. Hautetour était un vieux brigand qui en savait plus qu'elle en matière de comédie à jouer devant les autres pour les obliger à faire le travail à votre place. Omar Lobster avait aussi ce talent. Elle n'avait jamais usé que de l'autorité, et encore, dans des contextes limités à son pouvoir momentané qui demeurait subalterne malgré les promesses, aussi doutait-elle maintenant de se montrer à la hauteur de la mission qui était la sienne parce qu'elle aimait la vie et ses extras.

— Où en est Chercos ? demanda-t-elle dans l'interphone.

— Il est tenace, dit une voix, mais il descend.

Sur terre. Cette manie de tronquer des expressions qui ont la beauté de leur sens. Elle relâcha le bouton. Frank était un malin à sa manière. Ce n'était pas un raisonneur ni un homme d'action. Il ne réfléchissait ni n'agissait. Qu'est-ce qu'on peut donc fabriquer si on ne réfléchit pas et si on ne fait rien ? Elle n'aurait pas aimé être ce genre d'homme. Il invitait son petit monde intérieur à faire le tour du propriétaire des autres. Il avait une chance sur mille de tomber sur un fait probant. Hautetour comptait sur les 999 autres. Pourtant, la situation actuelle n'était plus ce qu'elle avait été au moment de la mort d'Omar Lobster. On pouvait imputer les changements autant aux deux alertes à la pollution qu'aux interventions flagrantes de Frank. Elle se lécha minutieusement les dents qui semblaient avoir gonflé elles aussi. Frank avait peut-être raison. Qui manquait au dîner de mardi soir ? Il en restait deux qui pouvaient en témoigner et qui se taisaient. Quel hasard avait mis ces homards sur la route de Frank ? Frank était-il un chanceux dont la police utilisait la baraka ? Qui était Popo ? On a vite fait de mélanger la vie privée des gens avec leur aventure professionnelle alors qu'il n'y a jamais aucun rapport entre elles. Un peu comme le poème de Feu pâle avec son commentaire. Elle avait des Lettres, quelquefois, Sally Sabat, et Fielding l'aimait bien pour cette unique raison...

Apparition de Frank comme si rien ne s'était passé. Il s'excusa comme prévu. Elle, du moins, était la preuve vivante de ce lamentable incident. Mais il était plus préoccupé par la contamination qui l'avait rendu dangereux et qui le guettait toujours, que par l'œdème rouge et bleu qui n'était que l'exagération géométrique d'une bouche déjà difficile à apprécier. Pourtant, elle savait la faire petite quand elle voulait. Frank eut une seconde de commisération dont elle n'aurait pas voulu s'il avait insisté. Il n'insista pas.

— J'ai perdu deux heures, dit-il. Deux heures que j'aurais pu consacrer à...

Nouvelle alerte. Même nature. Ça devenait sérieux. Elle poussa le bouton de l'interphone :

— Toujours pas d'appel du ministère ?

— Non, Madame. Nous sommes à l'écoute. Rien.

Frank retenait sa respiration. Elle lui offrit un mouchoir.

— Inutile de protéger les voies respiratoires, dit-elle.

— La peau ? Les nerfs ? Expliquez-vous !

Frank surpris dans un moment de panique. Il avait des excuses, mais de là à se donner en spectacle à une femme qui adorait celui des hommes en déroute... On l'avait suspendu et s'il avait su, il ne serait pas revenu. S'il avait su comment ne pas revenir...

— J'ai compris ! dit Sally. Mais monsieur Hautetour serait devenu fou ou dangereux si nous vous avions perdu comme ce pauvre Jean de Vermort.

Les stagiaires étaient dans l'allée, immobiles et silencieux, comme s'ils attendaient qu'on les renseignât pour se remettre à bouger et à parler. La sirène agonisa enfin. La troupe était masquée.

— Si le but est de fiche la trouille à la popu, c'est réussi ! grogna Frank qui collait son nez à la fenêtre.

— Vous connaissez un autre moyen de détourner leur attention d'animaux apprivoisés ? dit Sally d'une voix si claire qu'il crut qu'une autre femme, inconnue celle-là, était entrée pour enfin lui expliquer ce qui se passait réellement dans ce prétendu centre de recherche.

Elle ne s'effondrait pas. Elle avait les épaules solides, la nouvelle directrice. Elle ne comprenait plus pourquoi on l'avait nommée à ce poste mais était prête à se souvenir de l'envie formidable qu'il lui avait inspirée pendant qu'Omar Lobster l'occupait.

— Venez, dit-elle et elle le prit par la main.

Dans le bloc des soins intensifs, qui était aussi une salle d'expérimentation (il avait déjà compris que le Centre consistait en superpositions savantes), trois personnages étaient en quête de textes plutôt que d'auteur. Comme Frank n'avait pas de Lettres, elle lui expliqua les choses plus simplement :

— Jean les appelle, comme il vous a appelé tout à l'heure (elle se caressait le menton où l'hématome s'épanchait), et ils ne savent pas ce qui leur arrive.

— Pulchérie n'est pas réveillée ?

— Si je ne l'avais pas cru, vous ne m'auriez pas asséné ce coup de poing !

— Dois-je comprendre que... que j'étais... habité ?

— Le docteur Omar Lobster m'a toujours prise pour une folle. Mais c'était plus qu'une intuition. Il m'a...

Elle parut atrocement souffrir tout d'un coup. Il lui offrit encore le bras solide qu'elle avait traversé d'aiguilles tout à l'heure, à deux reprises : une fois pour l'envoyer en l'air alors qu'il n'avait rien demandé et la seconde pour le remettre sur terre alors qu'il n'en avait plus envie. Il y avait aussi de la souffrance sous ces petits pansements humides.

— L'idéal dans ces enquêtes, dit-il sur un ton professoral, ce serait de tomber tout de suite sur la bonne personne et de lui flanquer une dérouillée pour la faire parler.

— Mais je ne suis pas cette personne !

Maintenant elle avait peur. Il se ravisa.

— Jouer avec le feu, dit-il, ce n'est pas jouer. Mais le feu est le feu.

Il n'était pas tout à fait revenu, Frank, mais il était assez présent pour qu'elle songeât à s'abandonner à son cerveau de veinard ni raisonneur ni aventurier. Il était quoi, Frank ? Verni ?

Jean de Vermort pivotait, suspendu dans un appareillage propre et précis, peut-être beau. Le chauffeur apparaissait en ombre chinoise sur le paravent. Pulchérie jouait avec le corps, avec les particules de ce qui n'était ni une odeur ni une sensation. Frank écoutait ce silence comme s'il n'était pas aussi parfait que le prétendait Sally. Il avait atteint cette voix tout à l'heure. Ils l'avaient ramené trop tôt. Colocaïne. Anticolocaïne. Elle lui avait même confié qu'il lui arrivait d'abuser de la protocolocaïne pour soulager ses hémorroïdes. C'était plus fort que lui ! Il renouvela le coup de poing, avec la même dureté, la même précision, sur les mêmes dents qu'elle découvrait, et cette fois Sally se mit à tournoyer, au lieu de valser, comme s'il venait de la placer en suspension, mais une suspension désarticulée autour d'un axe imprévisible, puis le corps s'abattit sur le sol tandis que l'interne se jetait à genoux, les bras en croix sur la tête. Frank jeta un œil clair sur le corps tranquille de Jean de Vermort et d'une main qui était la sienne sans doute possible, il arracha Pulchérie à ce monde de homards et de carabins.

 

Chapitre XVIII

 

Sans la Corvette, Frank Chercos se sentait frustré. Mais sans le Colt, il était nu. Deux dispositions psychologiques qui le rendaient morose devant les autres et dangereux quand ils avaient le dos tourné. Il ne manquait plus qu'on lui enlevât Popo, ce qu'il dut admettre à trois heures de l'après-midi quand il se heurta au front buté du branquignol qui faisait office de portier du Centre Médico-Psychologique Départemental. Comme celui-ci, en forcené de la routine et de la méchanceté, lui demandait de déposer son arme au vestiaire, le directeur de l'établissement était apparu derrière la vitre grillagée avec un air annonciateur de mauvaises nouvelles. Avec une politesse de négociateur rompu aux techniques de l'hypocrisie et du paradoxe, il invita d'un geste clair le policier à faire le tour de la cabine d'accueil et à se présenter devant la porte de son bureau. Frank connaissait le chemin mais ne l'avait jamais emprunté que pour faire entendre sa raison, ce qui n'était jamais une bonne nouvelle non plus. Le portier referma son registre gras et considéra Frank comme si, sans connaître les détails de ce qui l'attendait, il n'en mesurait pas moins les conséquences négatives sur le tran-tran auquel le policier avait finalement accordé l'instrument de ses habitudes de tuteur.

— La jeune fille peut attendre dans le salon, roucoula-t-il. Elle n'y fera pas de mauvaises rencontres.

Il décolla son derrière humide du siège qui l'épousait et, sans redresser une colonne vertébrale qui en disait long sur sa capacité de détente, indiqua d'un coup de menton la double porte vitrée de ce qu'il appelait avec un respect de valet le salon d'attente des visiteurs. Puis le menton s'abaissa et disparut derrière l'horizon gris nickel d'un guichet qui servait de reposoir et de reliquaire aux ustensiles de l'accueil et de l'information préconisés par la direction du centre.

— Elle reste avec moi, dit Frank, si le directeur n'y voit pas d'inconvénient.

Elle n'était pas nécessaire, il s'était même toujours passé d'elle, mais elle était sans protection, d'autant qu'il l'avait enlevée sans demander la permission.

— Bien sûr, bien sûr, fit le directeur et il retourna dans le mur jaune qui devait être la hantise du portier.

— O.K., dit Frank, suis-moi et ferme-la !

Ils entrèrent dans un bureau confortable ouvert sur un jardin privé inspiré de l'Espagne andalouse. Un fauteuil spacieux pour Frank et une chaise de style pour Pulchérie qui ne sentait pas la rose mais croisait des jambes avec l'art consommé et reconnaissable d'une taxi-girl.

— Voilà, dit le directeur, Paul s'est échappé.

Il voulait dire : Popo s'est tiré sans laisser d'adresse. Frank eut un vertige suivi d'une sueur froide et d'un grincement de dents qui arracha une grimace au visage tendu du directeur.

— Cela s'est passé cette nuit...

— Et c'est maintenant que vous me prévenez ! gronda Frank dont le champ de vision se resserrait sur le visage rond et souriant de son interlocuteur.

— Je rectifie, dit le directeur en agitant son index devant son propre nez : nous savons qu'il s'est échappé cette nuit mais nous ne connaissons les faits que depuis une petite heure à peine. Au CEFC, on m'a dit que...

— Épargnez-moi ce que vous ont raconté ces apprentis sorciers. Je suppose que si vous ne l'avez pas encore repéré, c'est que son émetteur de position est en panne ou votre récepteur encore une fois en attente d'une révision que votre sacré budget vous interdit.

— Vous connaissez nos éternels problèmes. D'ailleurs, nous ne cachons pas...

— Parti à pied ou en voiture ?

— En voiture. La fourgonnette du vaguemestre...

— ...n'est pas non plus équipée d'un émetteur de position. Tout dans ce monde de fées, même les mouches qui nous empêchent de dormir, est équipé de cette petite puce indolore dont l'état nous fait cadeau à la naissance, sauf Popo et la Tacot du facteur de lettres.

— La situation est beaucoup plus complexe...

On n'avait plus rien à faire dans le bureau de ce minable supérieur qui avait préparé un document à signer mais demandait timidement si la signature d'un cavaleur aurait quelque valeur au moment d'être utile.

— Est-ce que la poubelle du jardinier est greffée ? demanda Frank que tous ces commentaires annexes commençaient à fatiguer.

Popo en voiture et en vadrouille ! Les autorités étaient prévenues, mais avec l'alerte, il fallait s'attendre à une indisponibilité relative. Frank décrocha le téléphone et composa le numéro :

— Bonjour, madame Lobster. Frank Chercos à l'app. Excusez-moi de vous déranger encore. À quelle heure avez-vous prévu le dîner avec monsieur Fielding ? Vous allez me trouver indiscret...

— Il ne viendra pas seul, dit Pulchérie.

— Je ne sais pas pourquoi je vous demande ça. C'est par rapport à cette quantité de homards. Oui, un policier ne sait pas toujours où il va.

Il raccrocha.

— Avec qui compte-t-il dîner, à part Constance ?

Pulchérie se tortillait en riant. Il n'y avait que deux homards chez Constance. Comment recevrait-elle la partenaire de Fielding ? À coups de poing ?

— Tu fais bien de m'en parler, dit-il.

— Comme je n'ai pas d'autres informations... commença le directeur.

La porte claqua. Elle était où, la fourgonnette du jardinier ? Encore une Tacot.

— On va où ? dit Pulchérie qui prévoyait de ne pas s'ennuyer.

On n'allait nulle part. À un moment donné, on ne va nulle part. La question est de savoir si on en revient. Qui conduisait Popo et où l'emmenait-il ? Le directeur devait en savoir beaucoup plus qu'il ne le disait. Pas le temps de réfléchir maintenant, pensa Frank au volant d'un véhicule qui s'ébrouait au lieu de démarrer. Mais la question de Pulchérie demeurait pertinente.

— Tu l'aimes bien, ton Popo, dit-elle.

Elle avait tout compris. Après tout, le moment était peut-être bien choisi pour mettre de l'ordre dans les idées que cette affaire produisait comme un arbre ou une poule. D'un côté, les questions avec réponses à vérifier et de l'autre, les réponses à trouver à des questions à vérifier. La méthode du docteur Corvette et du professeur Colt n'était pas applicable. Il commença son périple par une route qui n'arrêtait pas de monter. Pulchérie ne lui reprochait même pas de la ramener au bercail, chez tatie Constance, mais son beau visage de rebelle momentanément au service du plaisir ne cachait rien de sa déconvenue. Il ne lui demanda même pas si elle était en colère. Constance comprendrait-elle qu'elle devait maintenant protéger sa nièce de la curiosité malsaine des autorités ?

— Mais comment voulez-vous... s'écria-t-elle quand il lui expliqua ce que risquait Pulchérie.

— On la mettra avec les chevaux, dit Anastase. Ils ne penseront pas aux chevaux. Vous connaissez les chevaux, Poulet ?

Quelle était l'importance de Pulchérie dans le système que Sally Sabat était en train de mettre en place ? Constance redoutait cette intrusion. Ils établissaient des réseaux dans le réseau et finissaient par tout savoir.

— Vous me cachez quelque chose ? demanda Frank qui regardait Pulchérie s'éloigner vers l'enclos.

— Que voulez-vous que je sache ? J'ignorais tout des activités de mon époux, à part ce que tout le monde sait.

— Qui se sert de qui et comment ? On va finir par savoir pourquoi. Je ne me vois pas mettre la main sur un pareil pactole !

Pendant quelques secondes précieuses, Frank offrit à Constance le visage bienheureux de celui qui traverse un rêve sans y rencontrer la moindre incohérence.

— Vous ne m'avez pas dit qui vient avec Fielding, ce soir.

— Il vient avec qui il veut !

Touchée. Un pauvre homard avait payé de sa vie l'exaspération de la géante. Mais espérait-elle vraiment que l'autre ne viendrait pas parce qu'il manquait un homard ? Fielding consentirait peut-être à partager le sien avec elle.

— Lui, rectifia Constance avec une petite goutte d'acide sur le bout de la langue. Fielding vient avec lui. Je ne peux pas en dire plus. Vie privée. Il n'y a aucun rapport avec...

Avec quoi ? Elle s'arrêtait pour surveiller Anastase et Pulchérie qui jouaient innocemment avec les chevaux.

— Anastase est jaloux parce qu'elle a des rapports magiques avec les chevaux. Il les effraie sans le vouloir ou parce qu'il ne peut pas se passer de ce plaisir. Il est comme son père...

Encore un arrêt et ce visage absorbé par la réflexion qui l'inonde jusqu'à couper la respiration. Mais cette fois, elle continue :

— Son père n'avait pas de chance. Vous savez comment on appelle Sally ? C'est amusant.

— Vous connaissez Sally... intimement ?

— Comme collaboratrice de mon mari. Je ne sais pas ce qu'elle vaut comme directrice. Elle a peu d'expérience, mais c'est peut-être beaucoup... trop.

Ce n'était pas ce qu'on lui demandait. Après les anacoluthes, les esquives. La rhétorique de madame Lobster faisait surface. Frank adorait ces moments de trahison. Mais la géante exerçait sur lui une fascination de personnage mythique. Les forts et les beaux sont des mythes. La force et la beauté, Frank ne possédait ni l'un ni l'autre de ces attributs de la divinité. Constance était peut-être aussi très belle, dans son genre.

— Si elle est en train de mettre en place un réseau, dit-elle en revenant au fond des yeux de Frank, je ne vois pas ce qu'on pourrait faire, vous et moi, pour l'en empêcher.

— Comment savez-vous que Pulchérie est piégée ? Sally vous a fait des confidences ?

— Il suffit de mettre les pieds au Centre pour en ressortir avec une de leurs inventions installées derrière un neurone qui ressemble à tous les neurones. Surtout s'ils vous ont suspendu. Omar a fait quelques allusions à ces... mais vous savez ce que sont les conversations d'un vieux couple qui...

Suspendu. Frank laissa un frisson le parcourir des pieds à la tête. Elle remarqua son trouble. Quand il était nu et frustré, il ne pouvait plus rien cacher aux femmes. S'ils l'avaient transformé en relais d'un réseau, il finirait au rebus avec les ustensiles des vieilles expériences dont on ne parle pas dans les encyclopédies. Avec la chance qu'il avait ! Il n'avait jamais eu de chance, contrairement à ce que Sally pensait de sa méthode et de ses succès. Elle ne savait rien de ses échecs. Il souhaitait qu'elle n'en sût rien. Elle était capable de mettre à profit le moindre défaut de sa cuirasse pour s'en servir dans une de ces expériences dont on savait qu'elles détruisaient la vie pour lui arracher des secrets qui ne profiteraient qu'à des élus pressés d'en jouir, derniers Titans.

— Vous réfléchissez trop, dit Constance. Vous devriez agir. Où est Popo ?

Elle n'avait jamais entendu parler de Popo ? Tout le monde connaissait Popo. Il n'y avait pas de Popo dans sa famille ?

— Hé ! Monsieur Chercos ! Revenez avec nous !

— Il est reparti, dit la voix inimitable de Pulchérie.

— Sans colocaïne, ça va être coton !

Il tournait de l'œil. À quoi se raccrocher quand c'est le rêve qui vous sollicite ? On s'accroche à lui si la réalité nous rappelle à ses bons offices. Mais si le rêve est aux commandes, alors la réalité devient glissante, puis inutile, et enfin inexistante. Frank cherchait en lui l'endroit où ils avaient profité de sa mise en suspension pour y greffer un de leurs objets indécelables qui font de vous un être non pas soumis ni esclave, mais inconsciemment utile à une expérience qu'il faut considérer, même si on n'en a vraiment aucune idée, comme un bien de l'humanité, un bien à soi ET aux autres, ce qui paraît impossible au niveau de la vie ordinaire où le bien est à soi OU aux autres. Ils avaient ce pouvoir de faire basculer l'humanité de la possibilité du choix à l'évidence de l'utilité. C'est pour ça qu'on les considérait et qu'on les traitait comme des dieux vivants. Il n'y avait guère que dans les rêves qu'on se voyait en lutte contre ces puissances de l'ombre. Ils étaient les ténèbres du rêve et la lumière de la vie.

— Vous étiez parti, monsieur Chercos, dit de nouveau le visage tranquille de Constance.

— Vous devriez soulever ce pansement et jeter un œil sur la blessure, marmonna-t-il comme si les mots venaient de prendre corps sur une langue incapable d'en apprécier les virtualités.

Il était couvert de pansements. Elle l'avait déshabillé jusqu'à la ceinture. Les bras exhibaient une multitude de croix formées par les adhésifs.

— Mon œil, dit-il, ils ont trafiqué mon œil !

— Pourquoi pas l'œil en effet ? dit Constance avant de pousser un cri d'horreur.

Il pâlit. Dans un combat, il faut accepter de perdre des pièces. Il s'adressait de temps en temps au marché noir, malgré des convictions qui donnaient à sa conversation le charme indiscret des certitudes indéfendables.

— Il est en mauvais, très mauvais état, dit Pulchérie qui pouvait expliquer pourquoi.

— Il faut que je sois rentré ce soir, dit Frank.

— Mais où voulez-vous rentrer dans cet état ?

— On vous garde, dit Anastase qui sentait la jument et le dentifrice.

C'était une belle après-midi de printemps. On était vendredi après-midi et tout ce qui s'était passé, mettons depuis lundi, convergeait vers un autre point qu'il était impossible de situer mais dont il était raisonnable de penser qu'il n'aurait pas lieu avant samedi, jour des funérailles d'Omar Lobster, autre longue journée qu'il faudrait traverser en état de frustration, en tenue d'Adam et sans Popo pour servir d'excuse aux ratages de l'existence. Mais samedi ne commencerait pas, ne pouvait pas commencer (restons cohérent, s'efforça de penser Frank qui mesurait la menace) avant que vendredi ne se terminât. Or, on en était loin, très loin. Il était peut-être trois heures et demie.

— Quatre heures, dit Pulchérie. Il va bientôt faire frais.

— Je vais rentrer les chevaux, dit Anastase. Il faut donc que je te rentre toi aussi. Nous en avons décidé ainsi.

Popo ne savait pas conduire. Il ne savait même pas que ça se conduisait, une automobile. Il n'aurait même pas eu l'idée de monter dedans. Il n'avait pas le sens de l'imitation, Popo. Il n'avait jamais rien appris, à part ce mot par lequel avait commencé une existence de recherches têtues et de renoncements silencieux. Pourquoi voulaient-ils mêler maintenant Popo à une histoire qu'il ne raconterait pas parce qu'il ignorait ce que c'était, une histoire.

— Je ne vois pas ce que vous pouvez faire de plus, dit Constance.

Il était seul avec elle maintenant. Elle passa en revue les piqûres, les éraflures, les contusions et des gouttes noires descendaient de l'aiguille qu'elle trempait régulièrement dans une ampoule. Elle le soignait. Il se sentit prisonnier d'un bonheur de pacotille.

— Vous prendrez la voiture d'Omar, dit-elle. Il en était très fier. Elle est au moins aussi puissante que votre beauté amérindienne. Vous ne passerez pas inaperçu, mais on aura du mal à vous suivre. Pour ce qui est du Colt, je vais voir ce que je peux faire.

Elle possédait donc des produits de remplacement ! Quelle femme ! Mais qui remplacerait le homard qu'elle avait écrasé sous son poing de colosse aux seins d'argiles ?

— Omar utilisait une arme contre les animaux. Il appelait ça chasser. Ça vous ira ?

— Un Mannlicher ! Mazette !

Il frotta sa joue contre la perfection de la crosse. Il avait toujours aimé et sut apprécier le détail des surfaces et la justesse des courbes. Il se sentait ragaillardi, à des lieux du bonheur et de l'esclavage. Elle le sauvait du sommeil. Il aurait détesté dormir dans ses bras.

— Et voici la maquina ! dit-elle.

Le portail du garage s'ouvrit sur une Ferrari.

— Elle est bleue ! s'étonna Frank comme si le rêve venait de s'écrouler avec son rideau.

— Omar adorait le bleu ! le bleu du ciel, le bleu de l'océan, le bleu des pierres bleues, mes yeux...

En effet, le bleu de ses yeux pouvait vous emporter loin et ne plus vous ramener. On doit couler dans ce genre de femme, pensa-t-il avant que l'idée d'une comparaison avec le gigantesque Fielding l'ancien n'effleurât son esprit. Elle lui tendit les clés.

— Il ne vous manque que Popo, dit-elle avec la petite nuance qui précipite la fin d'une conversation.

Elle ne le mettait pas dehors. S'il était dupe de tout ce cirque, pensa-t-il, il était en tout cas de nouveau sur les rails et pouvait espérer ne pas passer pour un gugusse aux yeux d'une femme qui pouvait devenir le joyau platonique de sa piscine bleue.

— Soignez bien Pulchérie, dit-il tandis que le siège de la Ferrari épousait lentement mais exactement tous les défauts de sa cuirasse de policier en cavale.

— Le bonjour à Popo ! dit-elle et une lourde paupière tomba sur le bleu de l'œil.

C’était peut-être le moment de penser, celui où l'accélération de la Ferrari l'arrachait à une réalité qu'il était conscient d'avoir à peine entrevue. S'il s'agissait bel et bien de ne pas perdre de vue l'objet de l'enquête, c'est-à-dire trouver le nom de l'assassin d'Omar Lobster, il s'était passé tellement de choses depuis cette mort qu'on ne pouvait guère espérer en construire le rapport avec les moyens d'une stricte narration des faits en question. Mais la Ferrari avait des ailes. Il passerait probablement inaperçu. Omar Lobster préférait-il la discrétion du bleu à la marque indélébile du rouge ? Constance n'avait oublié aucun objet personnel. C'était une Ferrari parfaitement anonyme, complètement indépendante de la personnalité d'Omar Lobster, et elle était aussi discrète qu'un canari vert ou un éléphant rose. La route se laissait caresser par ses sept cents chevaux qui valaient presque les mille canassons américains dont il avait une habitude passive. Pulchérie était à l'abri. Lui était en vadrouille. Il avait compliqué le réseau, avec une petite pensée pour Jean de Vermort et pour le chauffeur de pastèques comme l'avait intitulé le sergent chargé du premier rapport. En supprimant le docteur Omar Lobster, on avait soit autorisé la mise en route d'un réseau, soit éliminé une pièce du réseau. Omar Lobster avait été un opposant avant d'être un mort, ou un relais défectueux qu'il avait suffi d'éliminer pour que tout rentrât dans l'ordre ou que les choses pussent continuer d'évoluer comme on avait prévu qu'elles évoluassent. Continuer, pour Frank, c'était commencer par éliminer Sally Sabat. Il avait hâte de constater les résultats de cette élimination. Ils n'avaient sans doute pas prévu que Sally Sabat pût être éliminée, soit comme membre du réseau servant de relais, soit comme cerveau aux manettes. Elle quittait le laboratoire à six heures et rentrait chez elle. Elle irait peut-être chez Fielding si elle avait quelque chose à lui dire au sujet du dîner chez Constance. Mais qu'avait découvert Anaïs K. si elle avait réussi à pister le nain ? Pourquoi Constance Lobster et Fielding l'ancien étaient-ils des géants ? Qui viendrait dîner ce soir malgré l'écrasement d'un homard ? Le homard numéro 9, inexplicable mais dont l'existence était certaine, avait-il un sens si le dixième apparaissait entre les jambes baladeuses de Hautetour qui ce matin s'était mêlé d'un peu trop près de ce qui ne regardait pas ses services ? Quel était le rôle des stagiaires ? Il y avait un lien entre la cabine expérimentale, — où l'un d'eux, et pas des moindres (un Vermort !), était en suspension tandis que Pulchérie était en fuite et le chauffeur de pastèques complètement plongé dans son inventaire halluciné — et les baraquements où les stagiaires étaient consignés dans des conditions d'existence que Frank, lui-même objet de l'expérience, n'avait pas pu approcher d'assez près pour s'en faire une idée. Il se sentait à la foire et au moulin, incapable de s'organiser pour que ce ne fût plus un problème. Mais ce n'était pas la première fois que le système se servait de lui dans des intentions qu'il n'avait jamais essayé de percer à jour. Hautetour avait une devise en parlant de ses hommes à la hiérarchie : « Si vous touchez à leur propriété privée, éliminez-les dès que c'est possible pour ne pas leur laisser le temps de s'en prendre à la vôtre. »

Un carrosse anglais arrivait en faisant des appels de phare. C'était Gisèle de Vermort. Elle lui parla comme si elle ne voyait pas que celui qui était au volant de la Ferrari bleue d'Omar Lobster n'était pas Frank Chercos mais Omar Lobster lui-même.

 

Chapitre XIX

 

— Un Mannlicher !... Mon cher Omar !... Vous avez toujours tenu vos promesses. Et il a appartenu à Hemingway. Ce n'est pas celui avec lequel... Un Boss... Admirez, Gisèle ! La finition !... La précision !... Cette clarté !... Cette force !...

Frank Chercos continuait avec la guigne. Il aurait une discussion sérieuse sur ce sujet avec Sally Sabat qui ne pouvait pas lui faire une réputation de veinard sans apporter au moins ces corrections de détails. Il se secoua pour entrer encore un peu dans le fauteuil que lui avait offert le comte Fabrice de Vermort qui examinait le Mannlicher Shoenauer à la lumière tamisée d'une fenêtre. Adieu, Mannlicher ! Si Frank avait bien compris ce qui se passait, ce bon vieil Omar Lobster l'avait promis au comte (en échange de quoi ?) qui, selon son aveu, s'impatientait depuis des jours et des jours, selon son expression. Frank se retrouvait une fois de plus en tenue légère devant un adversaire (il ne doutait plus qu'il s'agît d'un antagonisme impitoyable) qui ne montrait pas son visage mais qui avait déjà donné la mesure de sa puissance et de sa détermination. Il conserverait peut-être la Ferrari, le temps de remettre la main sur la belle Américaine. Le comte faisait usage de Rolls, se limitant strictement à cette écurie dont il possédait quelques répliques, confia la comtesse Gisèle de Vermort à un Frank Chercos qui l'avait d'abord prise pour une folle en cavale, une folle d'Omar Lobster, une de ces rombières conquises par un Omar Lobster qui faisait preuve d'intelligence auprès des dames que ses raffinements intellectuels rendaient fragiles et imprévisibles.

Il avait croisé la Phantom sur la route. Montait-elle chez Constance ? Elle lançait des appels de phare exactement comme si elle le connaissait et qu'elle lui demandait de s'arrêter pour écouter ce qu'elle avait à lui dire. C'est fou ce qu'un homme peut s'arrêter quand une femme lui fait signe ! La Phantom avait franchi la moitié d'un petit pont, exhibant son derrière au regard de Frank qui l'observait dans un rétroviseur. La femme qui en descendait n'était pas connue de lui ni de ses services. Une femme dans la plénitude de l'âge, qui marchait dans l'herbe tendre au ras du talus. Elle retenait son petit chapeau bleu dans une chevelure outrageusement rouge, d'une main où giclaient les éclats d'un morceau de verre arraché à la terre d'un pauvre par le pauvre lui-même, en toute justice comme on dit erronément car si la justice consiste à équilibrer les plateaux de la balance, le Droit se charge de la faire pencher du bon côté. Paix et prospérité aux humbles comme aux riches ! Frank se demandait légitimement à qui il avait affaire, mais il savait à quoi il allait répondre : certainement pas à des signaux de femme.

— Omar ! Mon amour ! Que t'arrive-t-il ?

Ça faisait beaucoup à la fois. Elle se pencha sur lui pour déposer des lèvres grasses sur ses dents. C'était bien ce qu'il pensait : on avait dépassé la phase des signaux ; on se connaissait intimement et on ne se gênait plus s'il n'y avait personne pour en témoigner.

— Fabrice est furieux, dit-elle en se pourléchant. Il parle de vous chasser !

— Me chasser ? Moi ? fit Frank qui passait le plus lentement possible de sa personnalité ordinaire à celle plus complexe du docteur Omar Lobster en conversation avec une maîtresse qui lui déclarait que Fabrice était furieux et qu'il allait le chasser.

Omar Lobster était valet ou scientifique candidat au Prix Loben ?

— Vous feriez bien de passer au château, dit-elle en se redressant, la bouche pleine d'une saveur qu'elle ne lui connaissait pas mais qu'elle avait appréciée à sa juste valeur.

Frank aussi avait son charme, malgré des défauts de surface qui désignaient trop clairement ses problèmes intimes et non pas les tares caractérielles qui en disent toujours moins sur ce qu'on est réellement.

— Oh ! Mais je vois que vous y allez !

— Pas vraiment, dit Frank qui redoutait l'erreur fatale.

— C'est bien ce sacré fusil que vous lui avez promis !

Elle ne disait toujours pas pourquoi Omar Lobster l'avait promis à l'amant légitime ni qui était ce mari qui recevait des mains de son vainqueur cette arme redoutable.

— Je reconnais l'étui avec ses initiales ! Il a déjà consulté l'armurier pour les changer.

Changer l’O en quoi et le L en qui ? Elle n'en disait pas assez pour qu'il se permît d'entrer de plain-pied dans une conversation qui l'eût éloigné de l'enquête si elle ne l'avait pas pris pour Omar Lobster.

— Vous rendez visite à Constance ? demanda-t-il à tout hasard.

— Oh ! Je sais. Ce Fielding ! J'ai lu les journaux ce matin. Vous êtes content de votre Ferrari ?

Mais qui était cette femme ? Un château, avait-elle dit. Dans la vallée, il y en avait plusieurs, dont celui de Hautetour qui était une ruine médiévale et inhabitable. Hautetour vivait seul. Il y avait les Vermort, dont un rejeton était en suspension au CEFC comme suite à un regrettable incident, les Bélissens, les Morandelle qui étaient des bourgeois... Rien sous la main pour consulter les dossiers. La console était rivée au tableau de bord de la Corvette.

— Vous pensez que Fabrice sera content si je lui apporte ce bijou maintenant ?

— Heureux ? Vous savez comme il devient quand il est heureux

Frank ne le savait pas mais Omar Lobster devait en tenir compte chaque fois qu'il rendait heureux ce Fabrice qui possédait un château dans la vallée et une femme qui le trompait avec un futur Prix Loben. Il secoua la tête de haut en bas pour montrer qu'il avait compris la plaisanterie.

— Oh ! Mais ce n'est pas une plaisanterie ! s'écria-t-elle. Je vous y verrais, vous, à ma place !

À la place de qui ? Fabrice avait des goûts éclectiques ? Il y a un tas de rupins aux goûts mélangés dans la circonscription judiciaire de Castelpu-les-bains.

— Filez au château, dit-elle. Je serai de retour dans une heure au plus. Je ne voudrais pas trop la déranger.

— Qui donc ?

— Mais Constance, voyons ! À tout à l'heure.

Et la voilà repartie dans son carrosse vert olive. Que venait-il de se passer ? Il avait rencontré une femme de châtelain, lequel était furieux parce que le Mannlicher promis par Omar Lobster n'était pas entre ses mains. Mais surtout, Frank était Omar Lobster et il n'avait aucune idée du chemin à prendre pour atteindre ce château où on le prendrait peut-être encore pour Omar Lobster, à moins d'avoir eu affaire à une folle. Mais si elle était folle, pourquoi Omar Lobster justement, et pourquoi Frank Chercos à la place d'Omar Lobster ? Il y avait bien un blason sur le pare-brise de la Phantom, mais il ne connaissait rien à l'héraldique locale. Une heure, avait-elle dit. S'il attendait, il attendrait une heure. Et s'il se mettait sur une autre piste, il perdrait celle-là. Pouvait-il même compter sur sa ponctualité ? Une heure, cela le menait dans les environs de cinq heures et demie, une demi-heure avant que Sally Sabat, qui était ponctuelle et peut-être fidèle, sortît du centre et se rendît chez elle, chez Fielding ou ailleurs, cela n'avait aucune importance s'il l'interceptait au bon endroit. Si donc il attendait le retour de la femme à la Rolls, elle l'emmènerait dans son château après une brève explication sur les raisons de son attente, et Sally Sabat rejoindrait son point de chute où elle devenait insaisissable. Or, il devait, il sentait qu'il devait s'en occuper sérieusement avant l'enterrement classique d'Omar Lobster. Voilà ce que c'était de travailler seul. Il lui fallait impérativement trouver le château en question, sans console, sans souvenir, sans rien. Livrer ensuite le Mannlicher en échange d'un flot d'informations dont il ne doutait pas de la valeur probante. Récupérer une arme quelconque pour agresser Sally Sabat qui se servait adroitement de son petit français 6.35. Et être fin prêt pour huit heures, heure à partir de laquelle Constance Lobster recevait à dîner le poète Fielding le jeune et son compagnon inacceptable. Le mieux était donc de revenir chez Constance chez qui il trouverait, par astuce, le nom de ce sacré château.

En effet, la Phantom vert olive était garée devant le portail. Il n'y avait plus de chevaux dans l'enclos. Frank n'avait pas résolu la question que lui poserait inévitablement Constance qui ne le confondrait pas avec Omar Lobster. Il se mit à la recherche de Pulchérie et la trouva dans l'écurie, comme prévu. Tout baignait. Elle avait échangé l'odeur de la colocaïne (au début, une odeur de bonbon acidulé, peut-être du cassis, elle était loin l'enfance, puis l'odeur se changeait en renvoi de dyspepsique) pour celle des chevaux. Elle sommeillait sur une couche de foin, au milieu de son éternelle serviette de bain tachée de coups de canon. Elle n'était pas surprise. Pulchérie s'attendait à tout de la part de Frank. Une conception de l'amour à prendre avec des pincettes si on a passé l'âge de solliciter le pardon.

— Il faut que tu me rendes un service, dit-il après les précautions d'usage. Ta tante reçoit une amie en ce moment...

— Oh ! C'est Gisèle.

— Gisèle ?

— Gisèle de Vermort. Une toquée. C'est la belle-sœur de ce pauvre Jeanjean. Elle cherche des recettes de cuisine pour emmerder la cuisinière du château...

— ...de Vermort ?

— Oui. Tatie perdra encore patience et avalera un verre pour la retrouver.

Cinq heures. Le temps passait à toute allure.

— Tu dois rester ici pour l'instant, dit-il. Sois patiente.

— Frank ! Que faites-vous là, encore ?

C'était Constance, bras et tête nue, portant sur son dos la selle qu'elle destinait à un pauvre animal.

— Gisèle voudrait te voir, ma chérie. Elle a beaucoup aimé ton gâteau au gingembre.

— Je vous laisse, dit Frank sur la tangente.

— Vous m'abandonnez ?

— Il t'abandonne ?

— J'expliquerai tout, dit Frank et il disparut dans la grisaille de cette fin d'après-midi printanière.

— Il va expliquer quoi ? fit Constance qui toisait Pulchérie.

Frank arriva au château de Vermort à cinq heures et demie passées. Il disposait de moins d'une demi-heure pour livrer le Mannlicher, arracher quelques fragments de la vérité au comte de Vermort, récupérer une arme digne de son poing, se porter sur les lieux où il avait l'intention d'intercepter Sally Sabat et la réduire à l'état de prisonnière, comme dans la Recherche, sa prisonnière. C'était beaucoup demander au temps, d'autant plus que personne ne répondait à ses appels. Il avait manœuvré le carillon jusqu'à l'égosiller. Son poing se fracassait contre la porte d'entrée du château, une grille de fer et de bois surmontée de la coquille de saint Jacques, de la Rose blanche et des initiales du couple actuellement en charge du titre et des propriétés : FG. Au bout de dix longues minutes, il avait perdu espoir et s'apprêtait à rejoindre Sally Sabat sur la route du retour au foyer quand Gisèle pénétra dans la cour à bord de son carrosse.

— Vous attendez depuis longtemps ? fit-elle en allant à sa rencontre.

Une lourde clé apparut dans ses mains et elle s'en servit pour ouvrir cette satanée grille qui ne put s'empêcher de grincer. On entra dans un porche obscur où végétaient des statues grimaçantes et une autre porte s'ouvrit plus discrètement pour laisser le passage à un Frank Chercos qui était pressé d'en finir avec cette étape éprouvante du périple auquel sa profession de foi le condamnait pour toujours.

— Je vais chercher le comte, dit Gisèle. Il va être content.

— Je suis content moi aussi, dit Frank qui recueillait sa sueur dans un mouchoir.

Il consulta sa montre. Son cœur battait la chamade. S'il ne se calmait pas tout seul, ses hôtes ne manqueraient pas de s'en charger et il perdait un temps précieux à avaler des breuvages tranquillisants, les recettes ancestrales des breuvages tranquillisants, les bonnes paroles au contenu à la fois moral et psychologique, fin mélange peut-être mais qu'il ne voulait pas se donner le temps d'apprécier. Le comte apparut en robe de chambre, la pipe au poignet et une main sur le cœur :

— Le Mannlicher Shoenauer .256 ! Jésus ! Marie ! Joseph ! Omar, vous êtes un ange. Je savais que vous ne m'oublieriez pas. Nous partons dans deux jours. Ah ! Que je suis heureux !

Frank ne pensait pas au bonheur, ni même à la tranquillité. Il avala un verre d'un cognac réservé aux grandes occasions et se disposa à partir. Mais le comte tentait de lui arracher sa veste.

— Vous ne partirez pas avant de m'avoir tout expliqué, disait-il en tirant sur les manches.

Expliquer quoi ? Le maniement du Mannlicher ? La chasse à l'éléphant ou au rhinocéros ? Il avait un rendez-vous urgent et ne pouvait absolument pas se permettre de le manquer.

— Vous ? Omar ? Un rendez-vous ? disait le comte comme s'il n'y croyait pas. En général, et je vous connais, mon cher Omar, comme si je vous avais fait, vous n'êtes guère pressé de rencontrer vos créanciers. À moins qu'il ne s'agisse d'un rendez-vous galant ?

Frank avala le deuxième vers et refusa le troisième. Le comte possédait-il une arme, de poing de préférence, dont il n'avait pas usage ? Quelque chose qui trouverait son emploi entre la mouche tsé-tsé et l'éléphant blanc ? Ah ! C'est beau, l'Afrique ! Les Africains aussi. On comprend mieux nos péchés impériaux. Pardonnons-les-nous si on ne nous les pardonne pas.

— J'ai bien un pistolet, dit le comte qui réfléchissait, mais je ne sais pas s'il conviendra au style de rendez-vous que vous vous apprêtez à honorer, mon cher Omar, dans un état nerveux qui n'est peut-être pas...

— Un pistolet ? Je vous le rends demain.

— Si vous avez des ennuis, n'hésitez pas à me demander ce qui pourrait contribuer à...

— Qu'est-ce que c'est que ce rif ?

Le comte manipulait avec des précautions de philatéliste un vieux 8mm d'ordonnance.

— Il vous pétera peut-être dans les mains, dit-il et il ajouta en riant : Si c'est suffisant pour effrayer votre...

Frank se trouvait mal. L'œil dansait sous le pansement jusqu'à se faire mal.

— Le cognac, dit-il, je ne supporte pas le cognac...

— Mon vieil Omar, ce cognac n'est pas un cognac ordinaire mais tout de même !

— Vous avez des munitions ?

— Pour faire peur ?

Gisèle tenait entre ses mains tremblantes un carton à chaussures rempli de cartouches vertes.

— Vous n'allez tout de même pas tuer quelqu'un ? balbutia-t-elle tandis que le comte trempait sa main humide dans la boîte.

— C'est vieux, dit-il. Très vieux.

— Je pourrais vous ramener le Mannlicher demain ?

Le comte laissa son visage se décomposer lentement.

— Je sais que je peux vous faire confiance, dit-il en tendant le lourd Mannlicher dans son étui immaculé. Je vous rappelle que nous partons après-demain. Sans Mannlicher, Hemingway...

Frank avait giclé.

— Mais enfin, mon amie ! s'écria le comte. Notre Omar a de sérieux ennuis. Vous vous rendez compte : un Mannlicher pour...

— Pour quoi, mon ami ? s'écria la comtesse dont les larmes tombaient sur les cartouches vert-de-grisées.

— Qu'est-ce que j'en sais ? dit le comte. Mais qu'est-ce que j'en sais au fond ? Je prends le risque de me pointer au safari avec ce flingot ridicule. Omar devrait se ménager. Il paraît qu'on est très fragile, mentalement parlant, après une récupération post-mortem.

— Vous ne me direz pas en quoi consiste cette fragilité ! Vous ne me dites jamais rien. Je suis inquiète, mon ami, inquiète et incertaine. Vous ne pouvez pas savoir !

— Mais si, je sais ! Mais si, je sais ! Je suis embêté moi aussi. Très embêté par cette... ce...

La Ferrari laissa une trace profonde dans le gravier de l'allée. Cinq minutes ! pensa Frank. Il n'avait rien appris de nouveau et il ne lui restait pas cinq minutes ! Le jour commençait à tomber. On était entre chiens et loups. Il ajusta une paire de lunettes à son œil unique, ce qui augmenta la douleur de l'œil blessé. La vitesse acquise par la Ferrari devenait une obsession, loin du plaisir qui aurait dû prévaloir dans ces circonstances dangereuses. Il passa devant le CEFC juste pour lire l'heure au cadran qui surmontait l'espèce de donjon qui ne servait à rien. Six heures trois. Sally Sabat était sur la route. Il percuta la petite voiture rouge et blanche à six heures sept exactement. Après quelques tonneaux qui labourèrent le talus, la petite voiture se stabilisa sous un pommier en fleurs. Sally Sabat lui demanda ce qui s'était passé.

— Je vous emmène, dit-il en l'empoignant fermement, profitant de la confusion qui régnait pour le moment dans le cerveau vidangé de la scientifique.

— Vous m'emmenez où ? Je ne sais plus où j'habite.

Elle plaisantait peut-être. La Ferrari lui arracha un sifflement pulmonaire et un petit cri de douleur dentaire.

— Si vous m'enlevez, jubila-t-elle, c'est du luxe !

Elle avait peut-être abusé de la colocaïne et de la protocolocaïne. Elle était euphorique. Elle se mit à compulser les disques qui avaient échappé à l'attention de Constance Lobster. Omar Lobster aimait les classiques et les choses résolument modernes.

— Et puis rien au milieu, pas même une chanson, dit Sally qui sombrait en phase dépressive.

Il n'y avait plus aucune raison de se presser. Il avait le temps de boucler Sally dans une citerne de sa connaissance, de s'offrir un brin de toilette et enfin de s'approcher de la maison de Constance pour en observer les particularités. Ensuite, il irait se coucher.

— Le costard ! s'écria-t-il en plein virage.

— Quel costard ? dit Sally dont le visage commençait à enfler de tous les côtés. Je vais avoir mal dans pas longtemps. Heureusement, j'ai tout prévu !

Elle se piqua jalousement. La Ferrari entrait dans la ville. Le boulevard se traînait comme une chenille qui va devenir papillon. Sally confessa en termes laconiques la morosité grandissante de sa vie privée. Elle ne savait même pas qu'il y avait des rhinocéros dans les rues de cette ville qu'elle ne connaissait pas et qui semblait ne faire aucun effort pour lui faciliter les choses. Elle disait ça parce qu'il y avait un rhinocéros gravé dans le cuir blanc de l'étui, sinon elle aurait dit autre chose. On avait même oublié de signaler l'accident. C'était le risque quand on faisait partie des privilégiés mis hors réseau par simple déconnexion de la puce natale toujours utile en cas de mort. Ils vous retrouvaient alors à temps pour procéder à une récupération post-mortem. Quand on était une huile du système, on risquait de crever comme une bête tout simplement parce qu'ils pouvaient ignorer ce qui vous était arrivé. Personne ne rappliquait pour vous annoncer que vous étiez mort et qu'on allait arranger ça rapidement. Ils déconnectaient systématiquement les premiers et savaient tout des seconds. Il n'y avait pas de troisièmes. Rien que des premiers et des seconds. Des premiers déconnectés qui risquaient de disparaître et des seconds qui avaient toutes les chances de leur côté. Et personne pour trouver la parade quand un premier cassait sa pipe dans un endroit isolé. Le docteur Omar Lobster refusait toujours de donner une explication à ce qui était peut-être une protection du système contre le savoir des premiers. Mais la chance l'avait quitté au mauvais moment et il était mort définitivement. Sally Sabat n'empruntait jamais les routes secondaires et ne fermait pas la porte de son appartement. On l'entendait ronfler comme si elle était dans votre lit. S'ils trouvaient la voiture maintenant, et ils la trouveraient forcément puisqu'elle était sur le passage de tous les retours au foyer, ils se demanderaient où elle avait bien pu passer et ils chercheraient d'abord chez elle. Il fallait donc aller chez elle et le plus vite possible pour les accueillir et leur annoncer qu'elle n'était pas morte mais qu'elle était heureuse de vérifier que sa prudence n'était pas vaine. Elle n'avait pas l'habitude de recevoir du monde mais elle comptait sur lui, Frank le flic, pour donner le change. Était-il premier ou second ?

— Ça va ! dit Frank. Maintenant tu la fermes !

La circulation ralentissait. Il réussissait de temps en temps une belle manœuvre mais la jalousie des automobilistes était un obstacle à sa hâte et il ne souhaitait pas perdre son temps en insultes. Finalement, la boutique du teinturier apparut sous les lampes qui commençaient à diffuser la nuit. Il força le passage et se gara sur le trottoir en privilégié. Sortant de la voiture, il colla son insigne sur le pare-brise et toisa pendant quelques secondes des passants rapides et légers comme les pollens du printemps. Il entra dans la boutique.

— Bonjour, monsieur Lobster ! On vient pour son costume trois-pièces ? Un Prince de Galles de toute beauté. Dommage pour l'accroc. La reprise n'est pas invisible mais vous conviendrez avec moi qu'elle est parfaite. Voyez vous-même. Quel dommage !

Frank ignorait ce que pouvait valoir un déguisement de ce genre. Il ne pouvait tout de même pas se présenter en Prince de Galles aux funérailles d'Omar Lobster !

— Vous n'avez rien pour monsieur Frank Chercos ? C'est un ami et...

— Un complet gris bleu pour monsieur Chercos ! Comment va monsieur Chercos ? Présentez-lui mes respects.

— Vous mettez ça sur ma note ?

— Comme d'hab, monsieur Lobster, comme d'hab.

Toujours ça de gagné, merde ! Deux costards taillés sur mesure. Et propres. Sally les reçut sur ses genoux saignants. Il avait du temps maintenant. À la citerne, Sally, et Frankie sous la douche !

— Vous vous soignez, monsieur Chercos, dit-elle en tâtant le prince. Oh ! Un accroc. Oui... je me souviens. Nous revenions de...

Frank avait le cœur solide. Une chance. Pas un signe de tachycardie, rien. Un pouls à l'heure. Il contempla les doigts de Sally Sabat qui explorait l'accroc du Prince de Galles et s'abandonnait à une mémoire qu'elle pouvait solliciter sans l'injecter nolens volens dans les canaux de l'information totale.

— Continuez, dit Frank. Je ne me souviens pas de ce qui s'est passé.

— Comment pourriez-vous oublier ?

 

Chapitre XX

 

Il était en train de préparer une électrode pour souder le trou d'homme de la citerne. Il avait eu tort de ne pas l'attacher, il s'était fié à une passivité qu'il avait prise pour de l'abandon. Elle se servit d'une vieille planche qui avait fait son temps dans la cuisine de Chico Chica comme étagère. Elle se coupa en deux sur son crâne et il inspira la poussière des mites et des champignons. Quelque chose lui mordit les genoux et il bascula en arrière comme un fusillé, jambes pliées sous lui. Le morceau de planche qu'elle avait encore dans les mains l'atteignit en plein visage et il sentit le flot de sang se répandre sur ses joues et gicler autour de ses oreilles. Elle disait quelque chose mais il ne pouvait plus la voir et c'était la seule chose qui avait de l'importance en ce moment. Il entendit la ferraille bouger. Cette fois, le coup serait mortel. Elle prenait le temps, invisible et inévitable, cherchant dans le tas de ferraille un tuyau, un profilé, un arbre qui réunît les deux conditions nécessaires pour tuer l'homme qu'elle venait de jeter à terre : une arme contondante capable de briser les os et de pulvériser les organes, et un poids compatible avec la force qu'elle pouvait communiquer à cette arme. Il avait perdu toutes ses forces. Le transformateur du poste de soudure ronronnait tranquillement sous l'établi. Dehors, la nuit venait à peine de tomber. Chico Chica avait ouvert la citerne, dévissant les cinquante écrous noirs de graisse, et comme il n'avait pas de cadenas, Frank avait décidé de souder le trou d'homme. Il avait pensé à l'attacher, il avait même eu un doute quand Chico Chica s'était éloigné pour aller préparer le repas. Maintenant il se demandait s'il était premier ou second. Il n'avait pas répondu à cette question parce qu'il n'en savait rien. Elle le savait, elle, peut-être, et elle pouvait attendre tranquillement qu'ils se rappliquassent, parce qu'ils n'auraient rien à lui reprocher et qu'elle aurait un tas d'informations à leur fournir. Chico Chica n'était pas de taille à lutter contre elle. Au mieux, il pouvait lui tirer dessus avec sa 12, mais il aurait alors besoin de s'approcher si près qu'elle aurait largement le temps, si elle s'était rendu compte que Chico Chica était aveugle, de se jeter sur lui, de le désarmer et sans doute de le tuer plus sûrement avec la crosse de la carabine qu'avec une vieille planche mangée aux mites. Chico Chica pouvait se croire malin uniquement dans l'obscurité complète où sa peau était capable de capter la moindre vibration. Frank perdait du temps à essayer de se redresser. Il s'aperçut alors qu'il était sous un tonneau et non pas atteint de paraplégie, une de ces poubelles où Chico Chica jetait tous les morceaux de ferraille que la cisaille crachait quand il travaillait dessus pour trouver des formes et en faire quelque chose de parlant. Mais Sally Sabat ne touchait plus à la ferraille. Elle avait trouvé ce qu'il lui fallait. Frank reconnut un arbre de roue et il refusa de crever le crâne brisé par une femme qui savait calculer ses efforts. Il voulut crier, au moins crier une dernière fois, mais le cri devait traverser le sang qui remplissait sa bouche et il gargouilla lamentablement. Ce n'était pas le moment de prier.

Puis Sally Sabat, sans donner aucune explication, laissa tomber l'arbre de roue sur la terre battue de l'atelier et elle tomba à genou en grimaçant comme si elle regrettait maintenant de lui avoir fait mal et qu'elle n'avait plus la force de continuer à lui faire mal jusqu'à ce qu'il ne sentît plus rien, ni celle de s'empêcher d'y penser tant sa haine avait atteint le paroxysme de la nécessité de tuer. Chico Chica venait de lui traverser la cuisse avec une baleine de parapluie. Il ne lui restait plus qu'à s'approcher encore un peu et, par derrière, abattre un marteau de carrossier sur le crâne de Sally Sabat qui n'était plus en mesure de penser, qui n'avait même plus besoin de penser tant sa situation était sans solution. Elle mordit la poussière une seconde plus tard. Un caillot gicla de la gorge de Frank.

— Sors-moi de là, gémit-il. Je crois que je n'ai rien de cassé.

Ils examinèrent le corps de Sally Sabat.

— Tu ne fréquentes pas que les jolies filles, dit Chico Chica que l'effort avait complètement épuisé.

C'était un nain de la génération de Frank, un orphelin et un artiste marginal, un révolté qui avait encaissé toutes les humiliations et qui s'en nourrissait encore.

— Je crois qu'elle ne s'en sortira pas.

Ils ne touchaient pas au corps. Ils essayaient d'intercepter des signes de vie. Ils auraient attendu toute la nuit si Sally Sabat ne les avait insultés en se frottant les cheveux comme un pouilleux.

— Vous êtes des salauds, grogna-t-elle avec l'énergie de la haine.

Frank émit un soupir de soulagement. Il s'appuyait sur Chico Chica qui secouait son marteau comme une épée.

— On continue, dit Frank comme le magistrat éclaboussé qui considère que l'incident est clos.

— Elle n'a qu'à entrer dans la citerne, dit Chico Chica.

Elle n'était jamais entrée dans une citerne, cela se voyait à son regard. Chico Chica dit en riant :

— Ça servirait à rien qu'on la soude si tu n'es pas dedans !

— Vous allez m'enfermer là-dedans ! Vous êtes...

— C'est tout noir une fois fermé, dit Chico Chica. Je m'y cachais quand j'étais gosse et que j'avais fait une bêtise. Une fois, quelqu'un a touché au loquet, comme ça, pour le toucher. On fait des choses insensées quand on n'a rien à faire.

Il faisait claquer le loquet dans sa glissière.

— Ça suffit ! dit Frank. Elle a assez peur comme ça.

— Je peux lui dire qu'elle pourra respirer ?

Frank frotta l'électrode contre une mâchoire de l'étau. Une gerbe d'étincelles décrivit un demi-cercle au-dessus de l'établi. Il tourna la manette du transformateur, surveillant les étincelles.

— C'est bon. Entre là-dedans et ferme-la.

— Au début, dit Chico Chica, on tape contre les murs, mais ça vous secoue tellement la tête qu'on finit par ne plus supporter le moindre grattement. C'est noir mais l'air est pur.

S'il n'oubliait pas de manœuvrer la pompe une fois tous les quarts d’heure, une pompe à main de sa fabrication. Sally jeta un regard désespéré vers la porte grande ouverte sur la nuit. Elle avait perdu ses escarpins et ses petits orteils s'agitaient dans le mâchefer. Frank lui conseilla tranquillement de ne pas chercher à s'enfuir. Il lui tirerait dans les jambes. Ensuite, il serait obligé de lui garrotter la jambe, sans doute au-dessus du genou.

— C'est du gros pour les gros, dit Chico Chica qui ne cachait pas son admiration pour le Mannlicher.

Elle dut mettre une bonne minute pour entrer, une heure pour elle et une éternité pour les autres. Frank souffrait à sa place.

— T'es sûr que c'est une première ? dit Chico Chica qui avait lui-même arraché sa carte d'identité bioélectronique il y avait bien longtemps.

Elle peut communiquer, dit Frank. C'est pour ça que je l'enferme dans une citerne, pas pour autre chose.

— Ah ! s'écria Chico Chica. C'est fort ! Très fort !

Il referma le trou d'homme et Frank le souda tranquillement, le visage complètement dissimulé par le masque, presque immobile à part le poignet qui guidait l'électrode. Elle cogna une seule fois.

— Il y en a qui s'arrêtent au premier coup, dit Chico Chica sur un ton de péripatéticien. Faut anticiper quand le monde se rétrécit. Il n'y a plus rien à penser, donc plus rien à faire.

Il en avait fini avec sa dissertation. Il retourna dans la cuisine et relança le feu de la cuisinière.

— Ils ne la chercheront pas ici, dit-il en posant les morceaux de viande sur la grille portée au rouge. Si c'est une première et que la citerne l'empêche de communiquer, ils ne la chercheront pas ici. Elle a tout compris. Qu'est-ce que tu crois qu'elle attend maintenant ?

— Sa giclée de protocolocaïne. Elle s'en passera.

— C'est dur, Frank. C'est dur. Mais elle s'en passera si tu le dis. C'est toi qui parles. Tu parles de sa puce natale, de ses moyens de communication (une Unité de Communication je suppose) et du manque qui va l'obliger à parler. Tu sais ce que tu dis et je t'écoute.

Frank avala son morceau de viande trop poivrée. Il aurait l'estomac dérangé dans une heure, mais il n'était pas invité chez Constance et n'avait aucune envie de se faire repérer dans un restaurant. Il était seulement curieux de savoir qui accompagnerait Fielding le jeune. Qui était cet homme à l'apparence de femme qui donnait des boutons à la redoutable Constance Lobster ? Il ne servirait peut-être à rien de répondre à cette question qui serait alors un viol de l'intimité, mais on ne choisit pas d'être un flic (un Fidèle et Loyal Instrument du Crime), on le devient parce qu'on n'accorde aucune importance à la portée des questions qui se posent parce qu'on ne les a pas posées au moment où l'intelligence aurait pu en apprécier la pertinence.

Il assaillit Chico Chica de recommandations avant de remonter dans la Ferrari pour continuer de fureter au hasard des destinées et des rencontres. Il n'avait pas besoin d'entrer dans sa rue pour voir les véhicules discrets du SSE et ceux de la Police nationale, banalisés mais tellement dépendants les uns des autres que le cortège ne pouvait pas passer inaperçu. Ils ne cherchaient rien de précis et donc ne trouveraient rien. Hautetour savait cela mais il devait avoir son idée. Il n'était pas un ennemi sinon il aurait laissé un signal. En l'absence de signal, Frank se sentit autorisé à continuer de chercher. Sally Sabat lui avait expliqué la différence entre un chercheur et un fouineur : le chercheur trouve ce qu'il cherche, ce qui est un tour de force, une victoire sur soi-même et sur les autres ; le fouineur tombe dessus, il n'a aucune raison de se sentir l'inventeur de ses découvertes, il agit dans l'anonymat le plus parfait, il ne résout rien et certainement pas le problème posé par les autres dans une existence vouée à la possession et à l'ennui. Compris. Il l'avait aussi enfermée dans la citerne pour la faire souffrir et Chico Chica le savait. Il y avait un tas de choses dont il ne parlait pas avec Chico Chica. Ils s'étaient connus à l'école communale et comme ils n'avaient rien de commun à partager, ils avaient spontanément cherché à mettre en commun leurs forces vives. C'était payant quelquefois.

Presque heureux que Hautetour n'eût pris aucune décision faussant le cours l'enquête, comme cela arrivait malheureusement trop souvent, il poussa jusqu'à l'Association des Écrivains Contemporains. L'impasse crachait des morveux en manque qui interrogeaient les poubelles. Frank demeura sur le boulevard, assis dans la discrète Ferrari, sous les ormes et sous le regard des prostituées qui craignaient une concurrence déloyale. Si Fielding le jeune avait rendez-vous avec Constance, il sortirait de sa tanière avant huit heures, au bras d'un mutant sexuel qui ferait honneur à sa petite taille. Il n'attendit pas longtemps, mais Fielding était seul. Bien sapé, le chapeau sur l'oreille et sur l'œil, tenant à distance les camés qui venaient aux nouvelles avec des airs de danseuse étoile qui s'est foulé un orteil. Frank se décida à aller faire un brin de causette.

— C'est quoi, ce raffinement ? dit-il en arrivant à la hauteur du nain encerclé par les camés.

Fielding lui faisait des signes amicaux depuis qu'il l'avait vu entrer dans l'impasse. Il n'avait rien à craindre de ce tas de foireux qui ne savaient même pas s'approvisionner.

— Comme je vous le disais ce matin, dit-il sur le ton de celui qui sait où il va et qui y va parce que c'est son bon plaisir, je suis invité chez madame Lobster...

— Vous y allez seul ? Ce sera intime alors ?

Le nain voulait passer sous silence ce qu'il considérait peut-être comme un silence. Il grimaçait joyeusement dans la fumée de son cigare. Frank shoota une boîte de conserve qui fit un boucan de tous les diables en traversant l'impasse sans rencontrer d'obstacle. Elle perdit son énergie aux pieds d'un camé de dix ans qui se mouchait dans ses doigts en considérant d'un regard torve ce qui restait de son existence une fois soustraits le lait maternel et les conseils avisés de Papa.

— Vous allez vous mettre en retard, dit Frank. Je vous accompagne, si ça vous arrange.

Le nain voyait bien qu'il ne s'en sortirait pas. Il avoua péniblement qu'il attendait quelqu'un et que, maintenant que Frank l'invitait à y penser, cette personne ne venait pas parce qu'elle ne souhaitait pas avoir une conversation avec un flic. Le nain jasait.

— Comment elle va savoir que je suis flic ? Elle me connaît ?

— Monsieur Frank, vous allez tout foutre en l'air. Qu'est-ce que vous voulez savoir ?

— Qui est-elle ?

Le nain, qui avait trop tiré sur son cigare, venait de se brûler la langue. Il souriait, mais seulement pour faire bonne figure.

— C'est Sally Sabat, Monsieur.

— Sally Sabat ?

Frank repassait le film dans son cerveau, en accéléré.

— Sally est un homme ? dit-il comme s'il souffrait d'une soif atroce.

— Comment le savez-vous ? dit le nain qui faisait des efforts pour ne pas s'étonner.

Frank était peut-être en train de boire dans son rêve.

— Elle ne viendra pas, dit-il, toujours pensif et lointain.

Le nain se rapetassa sous son chapeau. Frank n'avait pas l'air de plaisanter.

— Je vais avoir l'air de quoi ? dit-il. J'ai dit à madame Lobster que je serai deux. Elle va s'imaginer...

Frank n'avait plus soif. Il jubilait mais on ne pouvait pas deviner ce qui le rendait si agité.

— Il n'y a que deux homards, dit-il. Ça tombe bien, non ?

Et il se précipita vers la sortie, bousculant durement les mendiants de la dure.

— Qu'est-ce que c'est que cette histoire de homards ? fit le nain qui ignorait le menu. Hé ! Frank ! Monsieur Frank ! Je fais comment sans la voiture de Sally ? La Citroën de...

— Prends un taxi, trognon ! fit un camé qui n'avait rien compris. Les femmes adorent les taxis. Ya pas comme un taxi pour...

Il ne termina pas. Le parapluie du nain le traversa et il s'écroula dans la rigole. Sur le boulevard, Frank manœuvrait une Ferrari bleue, la Ferrari d'Omar Lobster, celle que Constance Lobster avait offerte à Fielding le jeune qui n'avait pas un permis de conduire en règle mais qui avait des projets de voyage.

Chico Chica ne fut pas surpris de revoir Frank sur la citerne. Il était armé d'une tronçonneuse et arrachait le feu à l'acier qu'il venait de souder en tirant la langue. Là-dedans, la pauvre femme devait devenir folle. Chico Chica savait cela. Le bruit qu'on produit soi-même à l'intérieur de la citerne devient vite insupportable, mais si le bruit est provoqué par quelqu'un qui agit de l'extérieur, on ne met pas longtemps à devenir fou. Lui, quand il devenait fou, c'était de rage. On avait intérêt à l'éviter quand il sortait de la citerne. Il avait jeté tous les cadenas dans le puits.

— Comme ça ils me feront plus chier ! avait-il expliqué à Frank un jour de grand vent.

— Qu'est-ce que tu fous ? lui demandait-il maintenant.

Frank pénétra à l'intérieur et, après une bonne minute de lutte et de cris, il en ressortit avec la femme. Il lui tordait les bras dans le dos. Frank n'avait jamais agi comme ça avec les femmes, même si elles lui cassaient souvent la tête.

— Calme-toi, Frank ! susurra Chico Chica en s'écartant du couple qui valsait sur le mâchefer.

— Espèce de salaud ! hurlait Frank. Dire que j'aurais pu tomber amoureux de toi !

Chico Chica ne comprenait pas tout et il faillit dire quelque chose. Il réussit enfin à baver un conseil :

— Si j'étais toi, dit-il, je la traiterais pas comme un homme. Un homme...

— Mais C'EST un homme !

Chico Chica n'était toujours pas surpris.

— Bon, dit-il, mais si c'est un homme, c'en est un qui a l'air d'une femme.

Il était sur le point de raconter une anecdote, une de ces choses qui lui arrivaient uniquement pour lui donner des leçons qu'il acceptait sans discuter.

— Et puis ça n'explique rien, dit-il comme s'il y renonçait sans éprouver le besoin de se justifier.

— Déshabille-toi ! dit Frank.

Sally Sabat n'avait pas bonne allure. Elle avait perdu la moitié de ses vêtements dans la lutte. Frank n'exigeait jamais qu'on fît tout le travail à sa place. Il partageait.

— Je ne veux pas voir ça ! dit le nain et il s'enfuit.

Sally Sabat se dépouilla lentement de ce que Frank n'avait pas entrepris de mettre en morceaux.

— Vise un peu la gonzesse ! siffla Frank.

Mais Chico Chica n'était plus là pour apprécier la différence.

— Puisqu'on est seul, Du und Ich, dit Frank, on va tout se dire comme si on ne se connaissait pas bien mais qu'on avait follement envie de fonder un foyer.

Frank redevenait un flic de base si l'occasion se présentait. Il l'avait déjà dit à Sally : « L'idéal, ce serait de tomber tout de suite sur la bonne personne et de lui flanquer une dérouillée pour la faire parler. » Le corps de Sally, outre des disproportions naturelles et des rugosités qui appartenaient de droit à son intimité, était tuméfié, souffrant, instable et sur le point de s'effondrer. Les attributs de la féminité se limitaient à deux petits seins qui pointaient leurs mamelons comme deux offenses à l'appétit de l'homme en chasse dans les déserts de l'amour. Au niveau du triangle pubien, qui se présente la pointe en bas si la personne est debout, et c'était encore le cas de Sally Sabat, pendait un pénis de taille moyenne. Mais ce n'était pas ce que Frank cherchait.

— Elle est où, ton UDC ?

L'interrogatoire ne faisait que commencer. Sally Sabat recula, mais un mur lui glaça le dos, lui arrachant un petit cri de douleur qui ne franchit pas la nuit.

— Pourquoi elle t'en veut, Constance ? Elle t'écraserait comme un homard... comme une mouche si l'occasion se présentait. Tu aurais poussé l'offense jusqu'à t'inviter. Est-ce que Fielding est dans le secret ?

Tout ceci n'avait peut-être rien à voir avec l'enquête sur la mort d'Omar Lobster, mais Frank était connu pour cette obstination qui lui avait permis de résoudre les énigmes les mieux tissées au prix de digressions qui laissaient leurs traces dangereuses dans son esprit fatigué d'être plus utile que nécessaire.

— Elle est où, ton UDC ?

Sally ouvrit la bouche toute grande.

— Bon, dit Frank soudain radouci par cette soumission sans condition.

Et il arracha la bonne dent.

— T'as rien d'autre sur toi ? continua-t-il avec la même sérénité d'inquisiteur qui sait que les puissances supérieures sont de son côté et que le doute n'est plus permis.

Il fallait se méfier des premiers. Ils étaient bourrés d'électronique et de systèmes miniaturisés à l'extrême. Elle retournerait dans la citerne. C'était plus sûr.

— C'est un homme ou une femme ? demanda Chico Chica qui revenait sur la scène comme un souffleur qui a perdu sa place à cause de la fumée de son cigare.

— J'en sais rien, dit Frank. Le sexe ne fait pas...

Qu'est-ce qu'il allait dire ! Une minute plus tard, il ressoudait le trou d'homme de la citerne. Sally Sabat n'avait pas dit un mot pour se plaindre ou tenter d'améliorer sa situation. Il en concevait une trouble admiration.

— C'est pour ça que c'est un homme, dit Chico Chica qui continuait de réfléchir puisque Frank ne répondait pas à sa question.

— Je fais quoi, maintenant ? demanda Frank Chercos à Omar Lobster qui ne répondait toujours pas, en proie à des secrets d'État ou aux contrecoups d'une vie privée hors du commun.


 

SAMEDI

 

Chapitre XXI

 

Gor Ur était le diminutif de Gorille Urinant qui était le pseudonyme d'un inconnu qui agissait sur le réseau pour proposer ce qu'il appelait la Troisième Vie, c'est-à-dire qu'il possédait le secret d'une récupération exceptionnelle en cas d'échec de la récupération post-mortem gérée par le système. Ce type vendait du vent ou il était réellement en possession d'une technologie qui s'inscrivait ad hoc dans un créneau étroit mais tragique et donc porteur : la mort post-mortem, comme on appelait communément l'échec de la Résurrection Naturelle. Si c'était du vent, il ne trompait pas grand monde, d'autant que les familles touchées par la tragédie de la mort post-mortem ne devaient pas toutes faire appel à ses services. On estimait que cette proportion ne devait pas dépasser les dix pour cent. C'était une estimation officielle émanant du CRIME (Conseil Réunissant l'Intégralité du Mental Elémentaire ; le ME était le concept mystique qui avait remplacé ceux d'Être Suprême, de Dieu Vivant et de Dieu Mort). Comme on ignorait le taux d'échec du système, il était impossible d'évaluer le marché de Gor Ur. Une chose qu'on pouvait savoir parce que les témoignages affluaient et concordaient, c'était combien il en tirait en termes d'exploitation : nada. Rien. Gor Ur n'agissait pas pour s'enrichir. Comme personne ne se plaignait de ses services, on supposait que les morts qu'il ressuscitait étaient pleinement satisfaits d'un point de vue technique. Le problème qui se posait donc à ces familles, c'était d'expliquer aux autorités comment (et peut-être pourquoi) un mort déclaré mort définitif par le système pouvait retrouver le chemin des écoliers. Les quelques familles concernées par le système ne vivaient plus une vie normalisée depuis que les services secrets prenaient note du moindre détail de leurs activités. Quant aux morts de la Troisième Vie, ils étaient soigneusement conservés dans un laboratoire secret et bien gardé du CEFC. On n'en entendait jamais parler publiquement et il était conseillé de ne pas prendre l'habitude malsaine d'évoquer leur destin. Quelques-uns avaient réussi à s'enfuir avant d'être internés. Les complices, des familiers, étaient tous en prison. Et beaucoup d'autres n’étaient même pas répertoriés. On disait même que Gor Ur, qui était mort lui-même, prenait contact avec les morts post-mortem, de l'autre côté du monde vivant, pour leur proposer ses services et on ne voyait pas comment, dans ces conditions, un homme ou une femme qui venait de faire les frais d'une imperfection du système pouvait refuser une pareille opportunité. C'était exactement comme si vous étiez au bord de la faillite et qu'on vous proposait gentiment de rembourser vos dettes sans contrepartie. Sur ce dernier point, on s'en doute, tout le monde n'était pas d'accord : s'il y avait une contrepartie et si elle n'était pas économique, que demandait Gor Ur en échange de la Troisième Vie ? Quel était le prix à payer ? On était en pleine religion, ce qui désespérait les laïcs et irritait les clercs. Gor Ur avait aussi atteint la dimension d'un mythe et comme un mythe, on ne savait pas si son existence avait une réalité. Si des contrats étaient signés dans l'ombre par ceux qui ne souhaitaient pas jouer aux dés avec la mort proposée par le système, ce n'était peut-être pas Gor Ur qui les contresignait, mais une organisation criminelle, une entreprise commerciale ou même un service secret émanant d'un pouvoir étatique. On pouvait imaginer tellement de choses à propos de Gor Ur, le Gorille Urinant, que toute une littérature associant l'image à la parole (et non pas le graphisme à l'écriture) était née de son mystère même et il était évident que si Gor Ur existait vraiment, il ne contrôlait plus les conséquences de sa découverte et de ses activités secrètes aux retombées sociales et politiques incalculables. La seule chose qui tempérait un peu les enthousiasmes et les latries, c'était que la mort post-mortem était une exception, quelque chose qui arrivait si rarement qu'on pouvait, sans risquer de se tromper, estimer que ça n'arrivait qu'aux autres. Aussi, quand, ce samedi matin, on annonça dans les éditions de l'aurore que les funérailles du docteur Omar Lobster auraient lieu au Cimetière, on ne douta plus qu'il était bel et bien mort de sa mort naturelle et que pour un manque de chance, c'en était un d'inattendu et de considérable.

On se sentait inévitablement concerné et on éprouvait une telle curiosité pour les chiffres officiels que les autorités procédaient à des épandages de colocaïne qui tempérait les opinions à défaut de remettre les idées en place. Toutefois, on n'était pas loin de l'émeute et la troupe était sur le pied de guerre. Le cortège funèbre traversa la ville entre deux cordons de soldats dont la nervosité (un coup de feu toutes les deux minutes environ, tiré en l'air par inadvertance) rendait dangereuse toute proximité fraternelle ou inamicale sans différenciation possible de la part de cerveaux imbriqués comme les pierres d'un mur de défense. Il régnait une tranquillité si fragile que toutes les caméras de surveillance étaient branchées sur les enregistreurs de la direction centrale du SSE. Le cortège était composé du catafalque installé sur un chenillard qui pétaradait discrètement sous les couronnes et les gerbes, du transporteur où la veuve était entourée de ses proches et d'un train de wagons contenant des représentants de l'État et des collectivités, des membres éminents des institutions les plus représentatives du savoir et de la technologie, des amis, des collègues, des connaissances, des admirateurs... Des pleureuses fermaient la marche, installées sur les flèches de grues télescopiques montées sur chenilles. Des tatoueurs gravaient dans leurs chairs douloureuses. Un bruit d'électroaimant formait le fond musical de la cérémonie. Elles seraient finalement exposées dans la Chapelle du Cimetière où tout le monde pourrait lire les inscriptions et contempler les dessins que leur inspiration aurait suggérés aux tatoueurs. On finirait par les écorcher vivantes, spectacle d'épouvante fort prisé par le public qui n'ignorait pas qu'il était la dupe consentante d'une série d'effets holographiques de la plus grande qualité. Pendant ce temps, on refermerait les portes du Cimetière et on se préparerait à recevoir l'avalanche de livres, de documents et de débats dont le sujet servirait de prétexte à un commerce florissant. Il était tellement rare de pouvoir assister à un tel spectacle que le succès était garanti. Les funérailles d'Omar Lobster ne pouvaient pas échapper à ce rituel à la fois dangereux, à cause de la révolte qui couvait sans se déclarer nettement, et hallucinant par ses à-côtés nourriciers de l'imagination, du désir et de ce qui restait de la foi après que le Mental Elémentaire eût tenté de la réduire à néant.

La procédure d'inhumation était des plus simples. Le cadavre était mis en bière au Centre qui avait effectué la récupération post-mortem (sans la réussir). La famille jetait un dernier regard sur le corps retravaillé par les thanatopracteurs et le cercueil était fermé par un système de serrures contrôlé directement par le Centre. La récupération des restes avait lieu dix ans plus tard toujours sous le contrôle du centre qui ouvrait alors le cercueil et analysait les os et la poussière. Il était donc impossible de sortir le corps du cercueil sans une intervention du système. Si Gor Ur avait un pouvoir sur la mort post-mortem, il ne se servait pas des cadavres. On avait d'ailleurs comparé et on passait encore un temps fou, selon l'expression de certains politiciens porte-parole d'un électorat vigilant, à comparer les cadavres des cercueils avec les êtres qui prétendaient avoir ressuscité grâce aux pouvoirs de Gor Ur. Il était évident que des dissections avaient eu lieu sur ces survivants. Des prosecteurs masqués se confessaient régulièrement sur les chaînes privées de l'information et du divertissement. Cependant, aucun Parlement ne s'en inquiéta jamais officiellement et aucune commission spéciale n'ouvrit aucune investigation. On en restait donc à des spéculations qui n'infirmaient ni ne confirmaient l'existence ni le pouvoir de Gor Ur sur la Mort et donc sur le Système qui était la mort, personne n'en doutait.

Le cadavre d'Omar Lobster était bien gardé. On descendit le cercueil dans le caveau familial et on laissa les maçons, agents du système. Replacer la lourde pierre qu'on espérait ne plus jamais desceller. Gisaient ici les ancêtres dont on avait tout oublié et qu'on ne craignait pas d'oublier. Omar Lobster, premier mort post-mortem d'une généalogie complexe et incertaine, demeurerait pour longtemps la figure légendaire de ce caveau sans prétention orné seulement d'une vasque contenant des rosiers et d'une pierre volcanique qui avait perdu la plupart de ses noms et de ses dates. Le nom d'Omar Lobster y figurerait en lettres d'or aussi longtemps que durerait la légende de Gor Ur.

Ce samedi matin, les services secrets du SSE notèrent laconiquement deux absences notoires : Sally Sabat, principale collaboratrice du défunt et qui lui succédait à la direction du laboratoire principal du CEFC, et Frank Chercos, dont la disparition ne s'expliquait pas. Cette simultanéité demeurait sans signification particulière et on s'efforçait modérément d'y réfléchir avec méthode et circonspection. La voiture de Sally avait été retrouvée, on avait fouillé son appartement et visité le peu d'endroits où elle avait l'habitude de se rendre pour ses achats et ses devoirs de citoyenne. Sally Sabat était introuvable. Quant à Frank Chercos, sa hiérarchie se chargeait elle-même des investigations dans le cadre d'une procédure interne impossible de pénétrer sans des moyens internes. À bon entendeur...

Rog Russel, qui était mort peu de temps après avoir reçu le prix Loben de chimie, figurait parmi les invités personnels de la veuve, ce qui s'expliquait sans difficulté : Rog Russel avait été le directeur de thèse du jeune Omar Lobster. Sa présence était remarquée surtout parce qu'il était un de ceux qu'on soupçonnait de se cacher sous le pseudonyme de Gorille Urinant, ou d'en être le valet ou l'exécuteur. Il ne s'était jamais trop éloigné de la veuve. Les images enregistrées montraient un homme soucieux de présence mais hormis ces précautions, il avait été d'une grande simplicité et son hommage au défunt avait ému. Rog Russel, c'était aussi un fait remarquable, avait assisté à tous les enterrements post-mortem qui avait eu lieu depuis que le nouveau système était en place. Il n'en avait pas raté un seul. Hautetour avait exigé une surveillance de tous les instants et de tous les hasards, observation dont les discrétions étouffées n'avaient pas échappé à la vigilance nonchalante du savant. Hautetour, attentif à tous les détails, n'évoquait plus Frank Chercos depuis la disparition de Sally Sabat. On respectait ses silences comme des aveux d'impuissance, le nez collé aux écrans qui reproduisaient tous les plans possibles de la cérémonie et de ses retombées dans le public tendu à l'extrême. Il y avait longtemps qu'on n'avait pas vécu une telle tension et Hautetour ne faisait rien pour détendre l'atmosphère. Il adorait travailler dans la crise. Il était finalement le seul à jouir pleinement des conclusions provisoires d'une enquête ou d'une mission, tandis que ses collaborateurs et ses serviteurs retournaient à leur quotidien avec des mines de chiens battus.

Une fois le caveau refermé, Hautetour exigea une définition maximum des images. Le système allait être dangereusement sollicité et les nerfs rudement mis à l'épreuve. Il s'enferma dans son bureau pour réfléchir, mais on le soupçonnait de tout simplement s'y reposer pendant que tout le service travaillait d'arrache-pied. On n'expliquait pas autrement sa santé pétillante au lendemain des pires catastrophes.

Une caméra et divers autres capteurs sensibles à tous les paramètres émis par le mouvement et la présence furent donc mobilisés sur la seule personne de Rog Russel. Après la cérémonie, il n'alla pas voir les Tatouées. Il n'avait jamais rien consenti aux spectacles de la vanité humaine. Un dernier mot à la veuve, prononcé à voix basse mais que les micros enregistrèrent parfaitement (des banalités), fut sa conclusion. Il sortit du Cimetière à dix heures. Il commençait à pleuvoir. Il pleuvait toujours les jours d'enterrement. Si c'était l'idée de quelqu'un, l'idée était mauvaise et son auteur manquait d'imagination. Il entra dans un café pour manger un œuf cuit dur et boire un petit blanc. Il regarda pendant dix minutes le différé soigneusement nettoyé de l'enterrement. Comme il était vêtu pour la circonstance, on le cherchait sur l'écran. Si on avait su qu'il s'agissait de Rog Russel, Rog Ru comme l'appelaient ceux qui voulaient à tout prix l'associer à Gor Ur, on l'aurait assailli de questions et on aurait été obligé de faire intervenir la troupe pour l'empêcher de faire usage de son arme en état de légitime défense. Rog Russel se défendait avec un gaz toxique mortel en cas d'insuffisance cardiaque. Jusque-là, il avait eu la chance de ne pas gazer un cardiaque, mais il était impitoyable sur le chapitre de sa tranquillité. Un droit inscrit au banquet des privilégiés. Il disparut des écrans à dix heures et demie, inexplicablement mais sans surprendre ses observateurs qui connaissaient l'efficacité de ses ruses. Aussitôt informé, Hautetour explosa et doubla en suivant le rythme et la charge des investigations et des surveillances.

Heureusement, il n'avait rien exigé relativement à la veuve. La somme d'informations qu'elle recevait était telle qu'on avait pris sur soi d'en limiter l'enregistrement. Hautetour comptait trop sur la chance mais selon sa doctrine, ses expériences prouvaient que les raisonnements avaient des limites de raisonnement : on raisonnait finalement sur les raisonnements et on ne cherchait plus rien. On aurait cru entendre un Frank Chercos qui aurait compris ce qu'il disait. À onze heures, Hautetour autorisa une pause de dix minutes. Il sortit sans attendre la reprise. Ce n'était pas une marque de confiance. Il avait soudain décidé qu'il avait autre chose à faire.

Gor Ur avait déjà contacté madame Lobster, si Gor Ur existait et si madame Lobster tenait absolument à revivre ce qu'elle avait vécu (question essentielle). Ou bien Omar Lobster attendait sagement dans l'ombre, à la droite du Seigneur, que Gor Ur lui donnât le signal de retourner avec les siens, autrement dit sur la terre des hommes. Comment peut-on imaginer de pareilles niaiseries ? songeait Hautetour qui marchait sous les ormes du boulevard principal. Son dernier signal de vie, Frank Chercos l'avait lancé hier soir vers huit heures de l'impasse Guillaume-Budé où se trouvait le siège de l'Association des Écrivains Contemporains. Ensuite, plus rien. Frank était sur une piste et il se servait sûrement des instruments de Sally Sabat qu'il n'avait pas dû traiter en gentleman. Hautetour, de son côté, n'avait émis aucun signal, ce qui laissait carte blanche à un Frank Chercos qui adorait jouer dans l'ombre. L'impasse Guillaume-Budé était déserte comme d'habitude. Hautetour s'arrêta devant la grille de l'Association. Comme elle était fermée et que le portier se trouvait à l'intérieur, il supposa que c'était une invitation à forcer la serrure et il sortit son cure-pipe d'une poche qui sentait le tabac et la goutte. Peine perdue, la serrure était déjà forcée. Il poussa la grille et une fille sortit de l'ombre.

— Vous cherchez Frank ? demanda-t-elle.

— Tu dois être Pulchérie. Il ne me cache rien.

Elle sourit. Elle avait un message de Frank. Il se passait des choses bizarres dans sa tête depuis qu'il trimbalait la dent UDC de Sally Sabat. Il entendait des voix mais n'arrivait pas à les comprendre. Si ces voix s'adressaient à lui, son devoir était de chercher à les comprendre. Et s'il était au milieu d'une conversation, il se sentait obligé de participer. Il en était là quand il avait chargé Pulchérie de ce message. Il se doutait bien que Hautetour avait bien reçu le message de l'impasse. Elle était rayonnante ce matin. Elle avait quitté sa robe noire et elle était entrée dans quelque chose de moins voyant. On ne voyait qu'elle, en effet. Hautetour, qui avait des fantasmes ancillaires mais aucune domestique à son service, lui demanda ce qu'elle savait faire, si elle avait appris quelque chose et si elle avait bon espoir de s'en servir, toutes ces choses qu'on demande à une adolescente qui peut se passer de promettre tant tout lui est promis d'avance. Elle se défendit en refermant doucement la grille après l'avoir poussé dehors avec la même douceur décidée.

— Si Frank te contacte, envoie-moi un signal.

Il lui montra comment. Il resterait à l'écoute. Il s'éloigna en se retournant de temps en temps pour secouer la main. Rog Russel attendit pour sortir de l'ombre que le policier eût bifurqué à l'angle du boulevard.

— Viens maintenant, dit-il et il posa sa main sur la hanche de la jeune fille pour l'entraîner dans l'ombre.

Une heure plus tard, ils arrivaient devant le portail de l'atelier de Chico Chica, en pleine cambrouse verte en fleurs, boisée et humide. Les arbres mélangeaient leurs branches dans une immobilité croissante. Rog Russel, qui conduisait une voiture quelconque, ralentit pour s'engager dans une allée bordée de monceaux de ferrailles. Chico Chica était perché sur une citerne couchée qui tendait ses quatre pattes raides. Il y avait plusieurs citernes couchées sur ce terrain sec et sans herbe qui contrastait avec un environnement d'arbres et de broussailles qui cachaient l'horizon. Chico Chica descendit de la citerne le long d'un câble qui glissait en couinant dans ses grosses mains crasseuses. On ne se rendait compte de sa cécité que quand il vous regardait de près : ses deux yeux étaient crevés et ressemblaient à des cerises confites.

— Tout est prêt, dit-il sans saluer. J'ai travaillé toute la nuit.

— Qui a eu la bonne idée de séquestrer Sally Sabat ? dit Rog Russel qui n'avait pas l'air d'accord avec Frank sur ce détail de leur collaboration.

— Frank m'a demandé un coup de main. Je ne pouvais pas lui refuser. Il aurait trouvé ça étrange.

— Il n'y a jamais rien d'étrange à refuser d'être le complice d'un enlèvement, dit Rog Russel qui sentait l'énervement maîtrisé de l'intérieur.

— La prochaine fois... commença Chico Chica.

Rog Russel colla son oreille sur la citerne qui contenait Sally Sabat. Il ne posa aucune question sur la peinture fraîche. Pulchérie caressait le crâne hérissé de Chico Chica qui n'aimait pas les reproches.

— Il va pleuvoir, dit-il en grinçant des dents comme son héros Hop-Frog. Il y aura peut-être de l'orage (ça, c'était une allusion à son autre héros : Quasimodo).

Il pensait à la foudre, à l'incroyable spectacle de la foudre tombant sur la ferraille.

— On se mettra à l'abri, dit Rog Russel.

Il se tourna vers Pulchérie qui clignait des yeux dans les premières gouttes.

— Qu'est-ce qu'il était pour toi, ton oncle ? demanda-t-il comme s'il doutait encore de quelque chose.

— Je ne le connaissais pas bien, dit Pulchérie qui offrait son visage à la tiédeur de la pluie. On ne parle pas beaucoup dans la famille. Il paraît qu'on se respecte.

— Je ne te demande pas de trahir un secret.

C'était une conclusion. Chico Chica savait toujours si c'était une conclusion ou si on pouvait encore exiger des explications. Il lança un regard angoissé à Pulchérie. Elle grimaçait à chaque goutte froide et toisait le Prix Loben.

— S'il y a des secrets, dit-elle, on ne me les a pas tous confiés.

Elle allait trop loin. Chico Chica s'agita en se mordant la langue pour signifier que le moment était venu de se taire. Il ne pouvait pas lui dire ça à haute voix. Le comprenait-elle ?

— Où est le cadavre ? dit Rog Russel.

Chico Chica fit une révérence. Son béret, tenu du bout des doigts, montra la direction. Rog Russel entra dans une pièce où s'alignaient comme des soldats de plomb des carcasses de moteurs calés sur des bâtis en bois.

— Frank voudra savoir qui sont vos complices, dit Pulchérie qui marchait derrière le savant.

Le nain gigota sur place. Il était de plus en plus inquiet pour le sort que Gor Ur pouvait réserver à cette petite insolente qui posait des questions dont les réponses ne la regardaient absolument pas.

— Si vous êtes Gor Ur, continuait-elle, vous pouvez dire à Gor Ur qu'il est imprudent d'avoir un visage dans ce monde de possédés.

— Tu es maline, dit Rog Russel. Mais je te couperai la langue si tu parles trop. Tu seras une morte sans langue, incapable de dire exactement ce que tu auras envie de dire. Il n'y a rien de plus effrayant que les mutilations du langage. Mais je te punirai si je ne t'épouse pas. Chico Chica sait que je punis toujours par mutilation du langage. Taisez-vous, ne voyez rien, n'entendez pas, et vous vivrez aussi longtemps que Gor Ur aura besoin de vous. Pas vrai, Chico Chica ?

Le nain avoua qu'il préférait toujours ne pas voir plutôt que de ne plus pouvoir rien dire. Mais lui, il avait eu le choix, un choix que Gor Ur, s'il existait, avait respecté scrupuleusement. Il pouvait en témoigner. Pulchérie lui adressa un petit bout de langue entre les lèvres, mais discrètement, dans le dos du savant qui avançait entre les moteurs. Ils pénétrèrent dans une autre pièce. Omar Lobster était couché sur une table de dissection, pâle et grimaçant :

— J'ai mal, dit-il. Atrocement mal. Vos pilules ne valent rien !

 

Chapitre XXII

 

— C'est drôle, dit Frank en regardant les arbres. Chez Lobster, on domine la vallée et on voit l'horizon aux quatre coins du monde, même s'il pleut. On a vraiment l'impression d'exercer son empire sur quelque chose qui vaut le coup d'être vécu. Je suppose que c'est l'idée qu'il avait dans la tête quand il a fait construire ce petit palais selon ses plans. Chez toi, on se sent seul et complètement hors du coup, sans trop savoir ce que c'est, ce coup qu'on n'arrive pas à jouer. On voit le ciel comme si on était au fond d'un trou. Et si on regarde autour de soi, on sent bien que le monde est une prison et qu'on n'en sortira jamais. Ne me dis pas que tu l'as fait exprès !

Chico Chica ne répondait jamais aux impressions que lui et son univers inspiraient aux autres. Même Frank n'avait pas ce pouvoir.

— C'est pas drôle, se contenta-t-il d'ajouter au commentaire désabusé de Frank, c'est pas drôle de ne pas exister à la place des autres.

Il pensait aux vernis, aux veinards, aux vernaculaires. Les membres du triple V. Ceux qui naissent tout habillés, ceux qui n'ont qu'à ouvrir la bouche et ceux qui partagent quelque chose avec leur voisin de palier. Le fric, les dés et la nation.

— Si tu réfléchis bien, dit le nain, on n'a rien de tout ça.

— Ça nous empêche pas de philosopher.

— Mais ça nous empêche d'être clairs.

Frank tira la langue pour recevoir une goutte de cette pluie qui rendait les choses si moroses quand elle se mettait à tomber un samedi, après une semaine consacrée aux autres et à leur style de vie. Des fois, il rêvait d'un désert infini et il trouvait l'eau dans des endroits qui appartenaient à tout le monde. On n'a plus rien de tel dans notre monde à nous, dans ce monde qui se prend pour le monde parce qu'on n'y possède plus rien qui soit à tout le monde. Dès qu'on sait écrire, on multiplie les textes et ça devient très compliqué. Il travaillait là-dedans et la pluie le rendait morose et vindicatif. Il finissait de rêver à un désert où seules les femmes savent écrire, un désert d'équilibre à la place du bonheur, et d'attente à la place de la justice. Chico Chica préférait élever des monuments de ferraille dans ce qu'il croyait posséder de ce ciel étroit et circulaire. Et il avait renoncé à exister à la place des autres pour ne pas exister dans l'idée que les autres se font de l'individu.

— Drôle de conversation, dit Frank qui trouvait que la pluie avait un goût d'orange pourrie.

Ils avaient travaillé toute la nuit pour repeindre la citerne. Sally Sabat n'avait rien dit pendant tout ce temps. Elle avait dû supporter le choc des particules de peinture sur la paroi. Chico Chica envoyait des aliments dans le tuyau, une bouillie de légumes et de viande et il envoyait de l'air jusqu'à ce que le compresseur s'emballe parce qu'il n'y avait plus rien dans le tuyau. Frank maniait le pistolet et mesurait précisément l'épaisseur après chaque couche. Il s'appliquait parce que les radars du SSE reprenaient leurs activités au lever du soleil. Heureusement qu'il savait qu'on déconnectait les radars la nuit. Il ne savait pas pourquoi, mais ils les coupaient.

— Si t'en es sûr, dit Chico Chica, on va pouvoir peindre en toute tranquillité.

Il n'aurait pas aimé peindre autrement. La forêt protégeait les installations et les tas de ferraille empêchaient les analyses précises, mais le danger venait du ciel. Or, ces radars-là étaient coupés la nuit, Frank le savait, il n'y avait aucune raison d'en douter, et ils avaient d'abord lessivé la citerne de 120 m3 qui était couchée dans la poussière avec ses quatre petites pattes tendues à l'horizontale et son trou d'homme à l'oblique, soudé par Frank qui ne voulait pas prendre de risques en traitant sa prisonnière humainement. Il avait posé la dent UDC sur l'étau et il savait que ce matériel ultraconfidentiel était en train de lui poser des problèmes. Il aurait pu la broyer dans l'étau, mais il avait besoin d'entrer dans le réseau que Sally Sabat contrôlait ou dont elle était un des principaux relais. Il continuait d'en parler comme si c'était une femme et Chico Chica évitait soigneusement de commenter ce qui n'était peut-être qu'une habitude. On prend vite l'habitude des gens et on a du mal à changer si les gens en question ne sont pas ce qu'on avait cru ou espéré. Frank surveillait la pression des deux réservoirs alimentés par le compresseur, un pour le pistolet qu'il maniait avec une application lente et crispée, et l'autre pour la nourriture que Chico Chica avait préparée comme si elle lui était destinée. Il savait que Sally Sabat apprécierait sa cuisine, tôt ou tard. Il fallait encore relier la citerne aux égouts. Et à cinq heures du matin, ils avaient terminé. Le jour pouvait se lever, les radars se remettre à leur minutieux travail d'observation de la tranquillité et de la prudence, et Sally se demander s'ils avaient fini de la rendre folle ou s'il se passait quelque chose qui les empêchait de continuer à produire cette incessante vibration de la tôle qui, mais ils ne pouvaient rien faire pour l'interdire, s'adressait à son cerveau malade de l'enfermement et de la perspective d'une nuit définitive. Chico Chica était devenu aveugle de cette manière atroce. Une fois dehors, la lumière avait commencé à brûler ses yeux et il avait renoncé au projet de vengeance qui avait mûri dans son cerveau, exactement comme il mûrissait maintenant dans celui de Sally Sabat qui se demandait combien de temps ils la laisseraient dans l'expectative avant de recommencer à faire vibrer la tôle avec elle ne savait quel moyen grossier qui était tout ce qu'ils avaient pu imaginer pour la faire souffrir. Maintenant que la citerne était peinte, il n'y avait vraiment plus aucun moyen de communiquer avec elle. Chico Chica passerait son temps à se demander ce qu'elle pensait et il deviendrait fou de ne pas pouvoir lui montrer à quel point elle se trompait. Tandis que Frank se fichait de tout ça. C'était samedi et il ne travaillait pas le week-end.

— C'est loin lundi, dit Chico Chica qui vérifiait le niveau d'huile du compresseur.

La seule chose que Frank avait prévu de faire ce samedi matin, c'était d'aller à l'enterrement d'Omar Lobster. Il avait raté le dîner de la veille chez Constance Lobster et ce matin il irait à l'enterrement si rien ne l'en empêchait. Il sortit le complet bleu gris de sa protection de papier et il le suspendit au plafond au-dessus de son lit. Il dormirait trois heures, pas plus. Chico Chica éteignit tout ce qui était allumé et une nuit obscure s'installa dans le trou. Il attendit dans son lit que Frank se mît à ronfler et il s'endormit lui aussi. Quand Frank se réveilla, sa montre lui indiqua qu'il était maintenant inutile d'entrer dans le complet bleu gris : il était midi passé. Omar Lobster était enterré et la cérémonie terminée. Il remit le complet dans sa protection de papier et le tout dans la poche d'où il n'avait pas sorti le costume prince de Galles d'Omar Lobster. Il suspendit la poche au clou qui avait supporté le complet pendant la nuit et il sortit. Dehors, il pleuvait. Chico Chica avait préparé une chambre pour surprendre la foudre au travail de la ferraille. Il était assis sous un parapluie attaché à un piquet et il regardait les tas de ferrailles de l'allée sur le dépoli, la poire dans la main prête à se refermer au bon moment. Instinct d'insecte.

— Qu'est-ce que tu fais là ? cria Frank à travers la pluie.

Pulchérie s'était mise à l'abri dans une carcasse. Elle agita ses bras, lui expliquant sans doute ce qu'elle faisait, mais le vent et l'orage étaient tout ce que Frank pouvait entendre. Il entendit cependant Chico Chica qui s'excusait de ne pas l'avoir réveillé, mais il avait respecté son sommeil. En tout cas, l'enterrement s'était passé sans lui. Il avait vaguement espéré en tirer un enseignement, y trouver un détail pour le remettre sur une piste dont il était sorti parce qu'il avait mal négocié le dernier virage, celui où Sally Sabat tenait encore le volant.

— Au diable tes métaphores ! cria Chico Chica.

La pluie tirait des carcasses et des citernes des sonorités de carrefour paralysé par la circulation. Les jours de pluie, l'atelier de Chico Chica se transformait en concert non-stop et il adorait ça. Il cessait toute activité et surveillait la ferraille sur le dépoli de sa Linhoff. S'il y avait eu un voisinage, celui-ci n'aurait pas su faire la différence entre les jours de pluie, où c'était la pluie qui jouait avec la ferraille et les citernes, et les jours sans pluie, où les marteaux de Chico Chica, à manche ou pneumatiques, arrachaient à la même ferraille des sonorités moins profondes, moins composées, plus soumises au hasard qui traversait son cerveau si rien d'autre ne s'en chargeait.

— Tu vas travailler ?

Il avait abandonné sa chambre aux soins de Pulchérie qui riait sous le parapluie. On aurait dit Popo en mini-jupe.

— C'est dangereux, dit Frank.

— Si tu travailles, dit Chico Chica, n'oublie pas la dent.

Frank n'avait pas l'intention d'oublier la dent ! Il ne pensait pas travailler sans la dent. Il regardait Pulchérie qui prenait au sérieux la tâche que lui avait confiée le nain. Elle essuyait consciencieusement le dépoli qu'elle ne quittait pas des yeux et la poire reposait tranquillement dans une main que le cerveau avait changée en attente.

— Elle aura peut-être de la chance, dit Chico Chica.

Chance. Travail. On tournait en rond parce que la semaine se terminait. Le samedi, Frank avait l'habitude de préparer la journée du dimanche qui était elle-même une préparation des terrains minés de la semaine qui s'annonçait. Il songea à la piscine bleue mais ce n'était pas une pluie d'été.

— J'irai voir Perceur, dit-il. Il me branchera.

— Mais tu n'es pas percé !

— Il me branchera si je le lui demande.

Chico Chica avait le cerveau percé en deux endroits, deux canaux qui se croisaient quelque part dans l'infini de cellules nerveuses où l'intelligence ni la mémoire n'avaient plus aucune importance. Il aurait bien essayé avec la dent, mais il ne savait pas comment s'y prendre.

— Je n'ai pas besoin de ton cerveau, dit Frank qui regardait la dent dans la paume crasseuse de Chico Chica.

— Perceur peut contrôler plus de dix canaux à la fois. Il ne rate jamais sa cible. Il faudra que tu lui dises ce que tu vises. C'est un bavard.

— C'est un bavard jetable, dit Frank en prenant la dent entre le pouce et l'index.

Chico Chica n'aimait pas l'action. Seule l'attente le comblait. La foudre tomba dans l'allée, à quinze mètres de la chambre. Pulchérie s'était allumée comme une ampoule. Maintenant, elle s'éteignait lentement en demandant à Frank de retirer la plaque :

— À cause de la statique de l'électricité, expliqua-t-elle.

Elle n'avait pas perdu son sang-froid, mais personne ne pouvait la toucher maintenant.

— À plus tard, dit Frank. La lumière est bonne.

Dans la Ferrari, avant de mettre le contact, il jeta un œil sur le Mannlicher, vérifiant d'abord le chargeur, qui était plein, retirant ensuite le cran de sécurité. Il mit le moteur en route. Inutile de gicler dans la boue. Il promena la Ferrari dans un monde de flaques et d'ornières. Chez Perceur, une fille gueulait sous les aiguilles. Elle avait le cerveau sensible. Le métal avait déjà remplacé ses larmes. Frank effleura rapidement cette chair tétanisée et entra dans le Saint des Saints. Perceur alignait le métal sur un marbre à peine stabilisé :

— Si tu tousses, grogna-t-il, je te détruis.

Frank se posa tranquillement dans un sofa en plein orgasme. Cette chaleur l'engourdit. Il y a des moments comme ça dans la vie où on se sent chaussé d'espadrilles alors qu'on est en train de traverser une zone volcanique en action. Perceur avait vissé son œil expert dans un crâne appartenant à un type qui gémissait, phase finale du premier percement. Le taraud s'égouttait dans l'évier. Au second stade, on hurle à la mort parce qu'elle montre son visage, petite faveur dont il est prudent de se montrer reconnaissant. Il avait été prévenu, le candidat au métal, comme c'était la règle numéro un chez Perceur qui avait une réputation à défendre sur tous les réseaux, mais maintenant il se demandait si on était sûr qu'un seul canal ne suffisait pas pour voyager en toute certitude.

— Il en faut deux, dit Perceur que les trouillards agitaient.

Et avec ses deux index élastiques, il montra comment ça se croisait dans le cerveau.

— Avec un seul canal, tu pourras toujours te brancher sur un distributeur de chewing-gum. C'est pas ce que tu veux, mâcher du chewing-gum ?

Le type ne réfléchissait pas vraiment. Il ne prenait pas le risque de se griller le cerveau pour mâcher du chewing-gum comme n'importe qui, mais la douleur provoquée par le premier métal lui enseignait la première leçon : si tu n'es pas fait pour ça, retourne d'où tu viens et ne me fais pas chier.

— O.K., finit-il par dire. Je vais serrer les dents.

— Ça suffira pas, dit Perceur qui s'y connaissait en tragédie personnelle. Serre tout ce qui te paraît pouvoir être serré, si ta mère a trouvé le temps de te les montrer.

Frank se laissa aller comme s'il était chez lui. Ce genre de souffrance ne touche pas vraiment l'esprit qui ne s'y intéresse que parce que ça fait du bruit. Les cris du candidat au voyage métallique ne l'ébranlaient pas le moins du monde. Derrière la vitre blindée, la fille giclait le métal par un pore. On appelait ça l'acné, par analogie facile, et c'était le meilleur du métal. Partout, des cris et des jets de chair métallisée. Frank avait choisi de se laisser baigner par la colocaïne. C'était plus facile et c'était gratuit. Perceur faisait fortune dans le métal et ceux qui lui faisaient confiance s'étaient éloignés à jamais de toute perspective d'éternité. Gor Ur lui-même venait quelquefois poser des questions.

— Qu'est-ce que tu lui réponds ? fit Frank qui dinguait sur le sofa à cause d'un orgasme dont il n'identifiait pas les glandes.

— Qu'est-ce que tu veux répondre à un type qui porte un masque ? Il interroge les métaux comme des livres. Il comprend pas la douleur.

— Il est peut-être la solution aux problèmes du système. Le métal est le problème des solutions du système. Vous ne pouvez pas exister dans le même personnage.

— Tu me fais peur, Frank, quand tu te mets à réfléchir à ma place. Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?

— Tu t'y connais en UDC ?

Perceur examina longuement les connexions dorées à la base de la dent.

— C'est pas du neuf, dit-il.

— Ils n'ont peut-être plus les moyens, dit Frank

— Je ne sais pas de qui tu parles, mais ils sont compliqués, tes amis. Je vais l'essayer sur quelqu'un, des fois que...

Il traversa la vitre blindée pendant que Frank faisait le tour. La fille avait déjà ouvert la bouche.

— Ça va te faire mal, dit Perceur.

— Tant mieux ! J'ai pas assez souffert. C'est quoi ?

— Tu te laisses faire. On t'expliquera après.

— Oh ! Moi. Du moment que je sais pourquoi je crie.

— C'est un modèle ancien, expliquait Perceur à Frank qui ne comprenait pas mais il n'était pas venu pour ça. Les nerfs se connectent automatiquement. C'est vieux, mais ça fonctionne.

— L'ancien propriétaire avait peut-être des doutes sur le dernier cri en la matière, dit Frank qui voyait comment l'écran se compliquait de signes incompréhensibles.

— Si t'as pas la clé, dit Perceur, on n'entrera pas.

— C'est combien, une clé ?

Perceur leva le nez. Frank baissa les yeux pour ne pas voir la pilosité des narines. Un truc de Perceur pour faire monter les prix.

— Juste par curiosité, Perceur...

— C'est quelque chose que je peux satisfaire aussi, la curiosité...

— Qu'est-ce que tu fais de ton pognon ?

— Je le donne. Je garde rien. Tout pour les autres.

Le prix était convenable. Les données apparaissaient maintenant, mais il restait à les interpréter.

— C'est mon affaire, dit Frank qui retrouvait ses marques.

— Toujours accroc ? demanda Perceur qui revenait en ouvrier au crâne en cours de percement.

— Je suis comme tout le monde, dit Frank. J'ai besoin de ça. Le risque est minime. Et puis il y a Gor Ur. Tout le monde n'a pas ton courage. Vous avez du courage, dit-il dans l'oreille électrisée du candidat au voyage.

C'est ça, l'homme, songea-t-il en sortant de la boutique minable de Perceur. Tu l'invites gentiment à l'éternité et il se met à rêver de voyage. Il ne se rappelait plus pourquoi le métal posait des problèmes au système. On peut pas tout savoir. Il retourna à l'atelier de Chico Chica.

— Je ne sais pas si c'est la foudre, jubilait Pulchérie, mais qu'est-ce que c'est coloré !

— Pour des couleurs, c'est des couleurs ! renchérissait le nain. Mais savoir si c'est la foudre...

Ils étaient en extase devant la photographie prise par Pulchérie qui clignotait encore. Dehors, la pluie continuait et l'orage tournait autour du trou, comme s'il avait peur d'y tomber.

— Perceur a résolu ton problème ? demanda Chico Chica.

— J'ai la clé, dit Frank. Tu te connecteras.

— Avec l'orage, je vais chier des scories !

C'était une plaisanterie que Pulchérie, qui était en chair et en os, ne pouvait pas comprendre.

— C'est des belles couleurs, hein ? lui dit Chico Chica. Dommage qu'il pleuve. Mais c'est le printemps.

Il se connecta. Le métal commença à couler sur l'écran. Frank pensait à Popo.

— Dis donc, Chico Chica ? dit-il dans la fusion. Tu crois que les fous comprennent ce qu'on ne comprend pas ?

— Si on s'imagine qu'on ne pourra jamais communiquer avec eux, oui.

— Ils l'ont emmené. Il ne s'est pas échappé. On ne s'échappe pas quand on est enfermé en soi. Ils l'ont emmené et j'arrive pas à me souvenir où.

Le compresseur faisait un boucan !

— Hé ! Frank ! Tu te rends compte de ce que tu viens de dire ?

Mais le métal atteignait les zones franches du réseau. Des personnages non identifiables communiquaient librement sur des sujets impossibles à reconnaître avec des yeux de profanes. Chico Chica souffrait tellement que Pulchérie cria pour empêcher Frank d'aller plus loin. Mais Frank ne voyait plus la souffrance. Sally Sabat connaissait tous ces personnages.

— Elle parlera pas ! hurla Chico Chica qui ne pouvait plus parler sans s'arracher les mots.

— Vous êtes dingues ! cria Pulchérie.

Elle sortit sous la pluie, exactement ce que Frank aurait fait s'il avait eu envie de pleurer, mais il n'était pas en train d'explorer le métal pour se confesser à un nain qui profitait de l'occasion pour se donner corps et âme à sa passion infernale. Il augmenta la dose. Chico Chica ne pouvait pas pousser le cri qui ferait de lui un homme souffrant. Il n'était qu'un homme qui a choisi le voyage au lieu de l'éternité. On n'entend pas ce cri.

— Elle est trop près du commencement, expliqua Chico Chica entre deux vagissements.

Il avait raison. Mais elle se poserait la question tôt ou tard. Elle y répondrait comme tout le monde. Oui ou non répondez. C'était ça, la maturité. Le fruit s'ouvre, les graines se donnent à la terre. Le fruit pourrit, l'arbre disparaît, reparaît, puis de nouveau le fruit et on est incapable de dire mieux, sinon ce serait banal et littéraire.

— Je pense trop à Popo, dit Frank en coupant la communication.

Chico Chica poussa un dernier cri, celui qui tente de s'accrocher encore. Il cracha dans la terre battue.

— Salive d'homme ! grogna-t-il.

— Je peux pas vivre ma vie et travailler, dit Frank.

— Tu retrouveras pas Popo, dit Chico Chica en débouchant une bouteille. Ils font exactement ce qu'ils veulent si tu n'as pas le métal. Ils ne peuvent rien contre le métal. Ça les fait chier qu'on existe comme des fleurs.

Il y eut une accalmie.

— Tu me ramènes ? dit Pulchérie.

— T'en as marre ? demanda Chico Chica toujours soucieux de l'effet qu'il produisait sur les autres.

Elle se contenta de lui sourire. Dans la Ferrari, tandis que la pluie recommençait à tomber, elle demanda à Frank ce qu'il pensait du suicide. Il n'avait jamais pensé à adresser une telle demande aux autorités, mais c'était par peur de l'enquête pointilleuse qu'il fallait alors subir au détriment du peu d'intimité que le système consentait encore à préserver si on admettait, preuves à l'appui, qu'il était la meilleure solution jamais proposée à l'être humain depuis peut-être une éternité. Pulchérie ne croyait pas l'homme qui prétend ne jamais avoir eu la tentation d'en finir.

— J'ai pas dit ça, murmura Frank comme si elle ne pouvait plus l'entendre.

— Le monde est trop petit, dit-elle.

Elle ne croyait pas à l'éternité, ni aux voyages, ni au suicide. Elle avait envie de croire, mais plus rien ne se proposait à son esprit depuis qu'elle avait conscience d'être une partie du tout et non pas une particularité de ce tout incroyable.

— C'est vrai, dit Frank, je me souviens.

Si tout était déjà arrivé, comme c'était probable, il était écrit quelque part où ils avaient emmené Popo et pourquoi ils l'avaient emmené.

— Tu es fou toi aussi, dit Pulchérie.

— Non, dit-il. Nous sommes si vieux qu'on n'a plus rien à inventer.

 

Chapitre XXIII

 

Modification de la scène précédente par le Mental Elémentaire — contenu iii-xxii-b du rapport sur les activités du groupe « Kronprinz » :

— Dis, Chic, si je reviens ce soir, tu me le montreras, le satellite ?

— Tu ne reviendras pas ce soir.

— Mais je veux revenir. Je veux...

— Monsieur Lobster, dites-lui qu'elle ne reviendra pas ce soir. Je photographierai le satellite.

— Je veux le voir.

— Tu le verras aussi bien de chez moi, dit Omar Lobster qui secouait les clés de la Ferrari dans sa poche.

— Tu l'as dit toi-même : ici, c'est différent. Le trou...

— Le ciel est le même ici ou chez moi, surtout la nuit. Il faut rentrer maintenant. La pluie...

— Il faut une raison...

— Je ne suis pas ton père... je veux dire... ta mère...

— Tu devrais écouter ton oncle. Il pleut tellement que...

Chico Chica ne pouvait pas s'empêcher de penser au choc des gouttes de pluie sur la citerne. Omar Lobster sortit un peu sous la marquise. La pluie frappait une flaque à ses pieds et il regardait le bas de son pantalon se mouiller. On pouvoir voir la reprise de l'accroc sous le genou. Le pli se cassait sur la chaussure, impeccablement. Il fallait traverser la cour pour atteindre la Ferrari. Il soupira :

— J'aurais dû la rentrer hier soir, dit-il. Je ne pensais pas qu'il allait pleuvoir.

— Tout est bien, monsieur Lobster. La peinture a eu le temps de se polymériser.

Chico Chica employait toujours le terme exact s'il s'agissait de décrire une activité technique.

— Je pensais... commença-t-il.

Il n'y avait plus que ça à faire maintenant, penser. Avec le crépitement de la pluie et les cognements du compresseur. Les bruits vous enfermaient facilement.

— Je ne t'ai rien promis, dit Omar Lobster.

Elle le reconnaissait, mais elle n'avait plus besoin de promesses pour agir comme elle avait envie d'agir. Chico Chica lui avait parlé du satellite.

— On avait rien à faire, alors...

Il vissait un 2000 mm sur un boîtier spécialement conçu pour les prises de vue nocturnes. Elle aurait aimé voir ça. Est-ce qu'il lui demandait une raison ?

— Je ne te demande rien, dit Omar Lobster. Il faut que je passe au labo.

— Vous y pensez tout le temps, monsieur Lobster. Il n'y a rien que vous fassiez sans y penser.

— Un autre jour alors ? dit Pulchérie.

Elle faiblissait. Chico Chica avait envie de lui caresser les cheveux, mais Omar Lobster n'aimait pas les signes d'affection qu'il considérait comme de la faiblesse, soit parce qu'on se laissait aller à éprouver des sentiments pour quelqu'un qui ne les comprenait pas, soit parce que c'était se contenter de peu de choses à côté de ce qu'on désirait vraiment.

— Il faut que j'y aille, dit Omar Lobster.

Il courut sous la pluie. On entendit le clapotement de ses pieds dans les flaques. Frank n'avait pas voulu rentrer la Ferrari à cause des gerbes d'étincelles. Il avait eu l'idée de souder le trou d'homme. Il avait garé l'Italienne sous les arbres malgré la foudre. Une branche...

— Je regrette pour le satellite, dit Chico Chica.

Ils avaient consulté l'éphéméride pendant qu'Omar Lobster dormait. Frank ne savait pas que Chico Chica ne le réveillerait pas. Il était plus de midi quand il est revenu de chez Perceur.

— Il n'a pas le droit de me dire ce que je dois faire, dit Pulchérie qui regardait la Ferrari avancer sous la pluie, lentement pour ne pas faire jaillir les flaques qui s'épanchaient dans la terre encore sèche par endroits.

Les ravinements la ravissaient.

— Je prendrai des photos, dit Chico Chica. J'ai tout le matériel que je veux. Il suffit de demander.

La Ferrari entrait lentement dans l'atelier. Elle ronronnait doucement comme une petite chatte qui revient au bercail.

— Fais ce qu'il te dit, conseilla Chico Chica à voix basse.

Il clignait les yeux pour traverser la demi-lumière des halogènes.

— C'est un type très occupé par des choses d'une importance capitale.

— Et alors ?

— Et alors, il n'y a pas de place pour les sentiments.

— Mais je me fiche de ses sentiments, moi ! Je veux seulement...

— Frank affirme qu'ils coupent les radars SP pendant la nuit. Ça paraît logique. Tout le monde dort, la nuit. La Surveillance de la Population ne s'impose pas. Il faut surveiller les Somnambules. Ils ont un tas d'agents secrets sous des déguisements impossibles à différencier des véritables apparences. Frank me l'a dit.

— Il n'a pas droit de me traiter comme si j'étais...

La tête d'Omar Lobster était éclairée par le plafonnier. Il s'impatientait en remuant les lèvres. Pulchérie monta dans la Ferrari et le moteur commença à prendre des tours. Elle regarda Chico Chica se rapetisser dans le rétroviseur. Il courait sous la pluie, franchissant les flaques et les rigoles. Il avait l'air d'un chien qui sait exactement à quel endroit il va s'arrêter de courir.

— Elle est où, ta mère ? dit Omar Lobster.

Pulchérie n'en savait rien. Omar Lobster conduisait trop vite. On avait l'impression de voler dans un nuage gris mais les arbres surgissaient du néant, immobiles et grandioses. Ensuite, le moteur ronfla pendant la montée. Pulchérie n'avait aucune envie de retourner dans l'écurie.

— Dans l'écurie ? dit Omar Lobster comme si enfin il s'intéressait à l'existence de sa nièce.

Comme elle ne répondait pas, il dit :

— Tu feras ce que tu voudras. Moi...

Et il ajouta, parce qu'elle reniflait :

— Ta mère aura son idée.

Pulchérie inspira longuement pour lui imposer un soupir interminable. Omar Lobster détestait attendre les réponses, les soupirs, les larmes et tout ce que les autres prenaient sur son temps pour lui reprocher ce qu'il fallait bien considérer comme de la distractivité. Il arrêta la Ferrari devant le portail. La pluie tombait à verse, tambourinant sur le toit de la Ferrari. Constance Lobster faisait des signes derrière une fenêtre. Omar Lobster s'impatientait :

— Cours ! dit-il. Sinon elle va se ramener avec un parapluie. Cours, je te dis !

Pulchérie sourit enfin. C'était juste, pour le parapluie. Elle avait déjà assisté à cette scène de la vie conjugale du seul couple qu'elle connaissait presque intimement. Omar Lobster avait l'air de redouter cette conversation sous la pluie, lui assis dans la Ferrari, le pied sur le frein, et elle, Constance Lobster, la femme de son existence comme il disait, mais pas de sa vie, précisait-il aussitôt pour amuser la galerie des invités encore anonymes (mais ils ne le resteraient pas longtemps grâce aux efforts de Constance qui s'acharnait sur leur triste existence d'invités incapables de rendre la pareille), — Constance Lobster sous le parapluie lui demandant ce que Pulchérie avait trouvé cette fois comme excuse pour expliquer sa fugue chez les hommes et ce que lui, Omar Lobster, futur Prix Loben, prétendait lui raconter pour justifier le peu de cas qu'il faisait d'un foyer qu'elle, Constance Lobster, peut-être Prix Oloncourt un de ces jours prochains, s'efforçait de maintenir à flot malgré les... Pulchérie souriait parce qu'elle pouvait épargner à son oncle le couplet sur la vie sans enfant. Elle lut dans son regard qu'il lui en serait reconnaissant. Elle savait comment et il lui pinça la joue au lieu de l'embrasser. Elle s'enfuit sous la pluie. Constance était en train d'ouvrir un parapluie sous le porche. Il démarra.

Au Centre, c'était l'heure de la pause de la mi-journée. Il traversa des couloirs déserts qui sentaient les exhalaisons de la peau. Il entra dans son bureau et se plongea tout de suite dans le dossier de Jean de Vermort. La pluie rageait contre les vitres, réduite au silence par une isolation acoustique qui frisait la perfection. Il fallait commencer par Jean de Vermort parce que tout avait commencé avec lui. Malheureusement, le ou la fonctionnaire chargée du dossier avait un goût immodéré pour les détails inutiles. Il actionna plusieurs fois le bouton de l'interphone mais personne ne répondit. Il s'enfonça lentement dans les récits que le dossier accumulait dans l'optique d'une conclusion qui n'avait sans doute aucun intérêt. L'existence malheureuse de Jean de Vermort était passée au peigne fin, mais il pouvait s'agir de n'importe quelle existence. Le rédacteur était sans doute un psy. Rien sur la structure du cerveau, sur les rapports de police qui devaient bien exister puis que Jean pratiquait le métal ou du moins l'avait-il pratiqué à un moment précis de son existence. Il n'y avait rien non plus sur les deux alertes qui avaient secoué le centre et sa périphérie régionale. Sally Sabat, qui supervisait les enquêtes confidentielles sur les stagiaires, n'avait pas fait la moitié de son travail. Il avait toutes les raisons de penser que ce n'était pas par négligence. Le dossier ne lui apprit rien.

Il se connecta. Il sentit tout de suite une résistance. Des messages de pure courtoisie formaient un écran impénétrable. Une fenêtre l'invitait à patienter et une petite animation entra dans une itération infantile. Il coupa. Si Sally Sabat visait la direction du laboratoire principal, c'était le moment : il n'avait plus rien sous la main pour maîtriser les contenus. Le couloir commença à s'animer.

Après la pause, le personnel était détendu ou carrément apathique. Il préférait toujours s'isoler en attendant que chacun retrouvât son rythme. Comme il ne se souvenait plus du maniement de la télécommande, il poussa plusieurs boutons avant que la porte du bureau consentît à se fermer. Il avait aussi ouvert le bar, mis en route le système d'irrigation des plantes vertes et déployé un fauteuil-lit qui exhibait le désordre de ses draps. Il se connecta directement avec Jean de Vermort. Il reçut les signaux ordinaires d'une activité cérébrale réduite au minimum vital. On n'avait pour l'instant détecté aucune activité mentale. Le cerveau se contentait de maintenir le corps en vie. Même les calculs confirmaient ces observations. Il repassa toutes les résolutions une par une. Quel temps était-il en train de perdre pendant que le réseau supprimait les millions de points d'entrée qu'il avait inutilement inscrits pendant des années justement pour ne pas se retrouver dans la position du tireur couché ? Même la porte s'ouvrit alors qu'il avait expressément interdit toute intrusion. C'était Hautetour qui n'entrait qu'à moitié, massif et odorant :

— Frank ! Qu'est-ce que vous fichez ici ?

Quelqu'un le poussait et il apparaissait petit à petit. C'était Rog Russel.

— Nous ne savons pas pourquoi Sally Sabat a abandonné son poste, dit rapidement Hautetour.

Ce devait être la dernière version officielle.

— Monsieur Rog Russel a consenti à la remplacer durant son... absence. Je ne sais pas ce que vous faites dans ce bureau, Frank, mais je crois que le moment est bien choisi pour en sortir.

Hautetour était pâle et agité, comme s'il avait la fièvre et qu'il ne désirait qu'une chose : parer au plus pressé. Rog Russel referma le dossier de Jean de Vermort et invita Hautetour à revenir quand il se sentirait mieux (deux pastilles de colocaïne dans un verre d'eau). Demain, peut-être...

— C'est ça ! dit Hautetour. Je vous laisse.

La porte se referma. Dans cet établissement conçu par Omar Lobster, les portes coulissaient dans un système pneumatique complètement insonorisé. On avait même supprimé les claquements. Rog Russel s'assit dans le fauteuil des visiteurs, celui où Sally Sabat prenait place quand Omar Lobster dictait ses interminables mises au point analogiques.

— Content de savoir que vous allez mieux, Omar, dit Rog Russel en offrant son tabac à l'eau de rose. Je vois que Jean de Vermort n'est pas étranger à nos petits ennuis. Vous voulez voir ma recommandation à l'Académie Loben ? Je ne sais pas si ça suffira, mon pauvre Omar. Tout s'est bien passé hier soir ?

Comme il n'y avait que deux homards, Constance en avait préparé la chair pour les présenter en entrée.

— Elle sait résoudre les problèmes de la dernière heure, Constance. Je lui ai toujours fait confiance dès qu'il s'agit de ces mondanités que nous sommes obligés de...

Ensuite, elle avait servi une viande avec un assortiment de légumes exotiques.

— Un assortiment ? Fielding adore la viande. Il aurait été déçu si un homard avait occupé toute son assiette !

En effet. Il était venu pour manger. Il n'avait plus grand-chose à apprendre à son exégète. S'il y avait eu quatre homards, il n'y aurait pas coupé, et il aurait peut-être consacré plus de temps et d'énergie à parler de lui. En fait, Omar Lobster avait bien cru résoudre le problème que posaient les homards. Il y en avait trois.

— Vous avez dit deux il n'y a pas une minute.

— Trois, reprit Omar Lobster.

Et il expliqua que Constance avait un peu perdu la tête et un homard ne comptait plus désormais. Est-ce que la procédure permettait d'en passer les raisons sous silence ? Inutile de recommencer cette scène.

— Je vous écoute, Omar. Continuez.

— Le fait est que quand je suis revenu au labo, poursuivit Omar Lobster, il y avait trois homards et il en fallait quatre : Constance, moi-même, Fielding et Sally Sabat. Nous serions quatre.

— Comme les extrémités d'une croix. Qui serait celle qu'on fiche dans la terre ? Excusez-moi, Omar. Cette plaisanterie est de fort mauvais goût...

— Non, non ! Vous pouvez plaisanter. Ça ne m'empêche pas de...

— Vous vous apprêtiez donc à acheter un homard.

Oui. Mais quand Omar Lobster est revenu au laboratoire dans l'après-midi, il y avait un homard dans la salle de suspension et personne ne savait ce qu'il fallait en faire ni en penser. Le compte n'y était plus ! Omar Lobster, pour couper cours aux spéculations de ses collaborateurs trop enclins à réfléchir sur des questions imaginaires (qui ont, vous le savez, des solutions imaginaires), avait simplement vérifié qu'il ne s'agissait pas d'une hallucination et il avait téléphoné à son épouse pour...

— Avez-vous essayé de vous connecter ? demanda Rog Russel en ouvrant le réseau d'une pichenette.

Il connaissait la clé :

— Je ne devrais pas la connaître, dit-il.

— Vous savez où est Popo ?

— Mais il est quelquefois utile de savoir ce qu'on ne devrait pas savoir. La preuve en est...

— Vous savez où est Popo.

Ce n'était plus une question.

— Je suis mort, dit Rog Russel. Je ne consulte plus. Je ne ressens plus rien à ce niveau de la conscience. Ça ne vous rend pas morose, vous, cette pluie muette et ce ciel qui s'illumine dans un silence si parfait que...

— Tout se passe bien ? demanda Hautetour à travers la porte.

— Si tout se passait bien, dit Omar Lobster à voix basse pour que seul Rog Russel fût le témoin de son inquiétude, le son ne traverserait pas cette porte ou, si vous préférez, cette porte ne laisserait pas le son la traverser, ce que j'ai explicitement demandé en appuyant sur ce bouton !

Il agita la télécommande à un centimètre du nez de Rog Russel qui reculait en appuyant ses pieds contre le bureau sur lequel Omar Lobster était maintenant couché. Hautetour répéta sa question. Il ne la répéterait pas une autre fois.

— Répondez, vous, puisque tout va bien, dit Rog Russel.

La voix d'Omar Lobster traversa la porte.

— Qu'est-ce qu'il dit ? demanda Hautetour à Anaïs K. qui était assise sur une banquette.

— Il dit que tout va bien.

Elle lui envoya un sourire plein de dents.

— Vous pouvez le croire s'il le dit.

— Je vous crois ! cria Hautetour à travers la porte.

Il s'assit à côté d'Anaïs K. et posa sa grosse main jaune sur le genou parfaitement tranquille de l'écrivaine qui ne consentait qu'à sourire.

— Vous êtes sûre que ce n'était pas Fielding ? demanda-t-il tandis que sa main revenait vers lui.

— Je l'ai vu d'assez près ! dit Anaïs K.. Au début, j'ai cru que c'était Fielding parce qu'on cherchait Fielding. Je l'ai vu courir sur le quai.

— Mais ce n'était pas Fielding ?

— Je vous l'ai dit ! Je l'aurais reconnu.

— Dommage qu'il vous ait eue.

— Vous pouvez le dire ! Dommage pour ma tête.

Elle tâta prudemment la petite bosse qui saignait encore. Hautetour hocha la tête.

— Un sacré coup ! Dommage. Mais si vous dites que ce n'était pas Fielding...

— Je l'aurais reconnu ! Ah ! Que j'ai été sotte !

La main caressa de nouveau le genou, comme on flatte une épaule.

— Vous devriez consacrer plus de temps à vos gosses, dit Hautetour. Et ne pas les confier à n'importe qui.

Il empoigna plus fermement le genou.

— Si j'étais le père de cette petite... je ne permettrais pas...

— Elle communique avec vous, non ?

Il rougit. La main s'envola et se posa sur l'accoudoir, de l'autre côté d'Anaïs K..

— Fielding a buté un camé, dit Hautetour. Il y a des témoins. Le jour où la gloire commence à montrer le bout de son nez, monsieur Fielding bute un minable qu'il connaissait depuis des années sans y avoir touché à un seul cheveu. Je vais être obligé de l'arrêter. Le schnoufard est en récupération. Ça se passe bien. Il voudra se venger. On ne peut pas lui en vouloir. Le juge est à son chevet pour lui prodiguer des conseils.

Anaïs s'appuyait sur le bras, exactement comme si elle ne se rendait pas compte qu'il s'agissait d'un bras. Il avait aussi rapproché sa cuisse de la sienne.

— Qui c'était si c'était pas Fielding ? dit-il en approchant son visage de la joue d'Anaïs.

— On ne les entend plus, dit-elle.

Il se recula, mais il ne pensait pas à ce qui se passait derrière la porte, dans le bureau d'Omar Lobster que Sally Sabat avait abandonné et dans lequel Rog Russel allait s'installer jusqu'à ce que tout rentre dans l'ordre. Pourquoi les femmes devenaient-elles aussi petites, presque infimes, chaque fois qu'il s'en approchait, disons, de trop près ?

— Vous reconnaîtriez son visage ? dit-il.

— Je l'ai bien vu ! Il a d'abord couru et je l'ai suivi. Je l'ai ensuite perdu de vue à cause de la foule. Il m'a assommé. Vous voulez des détails ?

— Vous avez raison. On ne les entend plus.

Il s'approcha de la porte et colla sa bouche sur la grille du portier. Sa voix pouvait être comparée au ressac de la mer sur une plage de sable fin. Le visage de Rog Russel apparut sur l'écran.

— Qu'est-ce que vous voulez ? J'ai demandé qu'on ne me dérange pas. Ah ! C'est vous, monsieur de Hautetour. Entrez donc.

La porte s'ouvrit et Hautetour se sentit happé par une force qui n'était pas la sienne.

— Votre dame attendra sagement dehors, dit Rog Russel.

— Ce n'est pas ma dame, dit Hautetour, mais elle attendra.

La même force l'asseyait dans le fauteuil. Il remarqua le fauteuil-lit aux draps défaits. Rog Russel actionna la télécommande et le fauteuil-lit se referma.

— Nous avons pris de mauvaises habitudes, dit-il en s'asseyant à la place qui était la sienne maintenant, c'est-à-dire (Hautetour s'épuisait à penser et il commençait à trouver ça étrange) dans le fauteuil d'Omar Lobster qui était devenu celui de Sally Sabat qui l'avait...

Hautetour avoua qu'il se laissait aller lui aussi à toutes les mauvaises habitudes possibles. Il ne comptait plus sur les doigts. Il se servait d'une calculette.

— Elle vous contactera ? demanda Rog Russel.

— Si c'est nécessaire, dit Hautetour. Elle s'est approchée de la citerne. La peinture était encore fraîche. Voici un échantillon.

Il posa une éprouvette sur le bureau. Rog Russel la considéra sans y toucher. Un fragment scintillait dans les reflets de la lampe.

— Nous attendons la nuit, dit-il.

— Il lui interdit de rester avec Chico Chica pour « photographier » le satellite.

— Il ne reste plus qu'à convaincre la mère qu'elle peut confier sa fille à un nain difforme et en pleine nuit !

 

 

Chapitre XXIV

 

Hautetour n'avait jamais pris un coup de pied dans les parties mais celui-là lui donna une idée peut-être exacte de ce que les coups de ce type avaient arraché comme souffrance à toutes les parties concernées depuis. Le genou d'Anaïs K. l'avait battu de vitesse. Elle lui avait fait perdre patience et il s'apprêtait à lui donner une leçon. Il avait trop réfléchi comme toujours au moment de prendre de court un adversaire qui est devenu inutile et qu'il faut terrasser pour ne pas perdre un temps précieux en diplomatie. Il eut une contraction réflexe de tout le rachis et s'en alla rouler dans la rigole pendant qu'elle hélait un taxi sur le boulevard. Il entendit le cliquetis rapide de ses talons sur le trottoir, le coup de frein du taxi, la portière puis tout s'éteignit.

En revenant à lui, il dut admettre qu'elle n'avait pas agi seule. La douleur l'envahissait jusqu'à l'estomac, mais le coup qui avait amoché sa tête, elle n'avait pas pu en être l'auteure puisqu'il avait vu clairement ses jambes cisailler l'air noir de la rue en direction du boulevard juste au moment où un taxi se pointait. Comme la ruelle était déserte, et qu'il était sûr qu'elle était montée seule dans le taxi, il supposa qu'elle avait reçu un coup de main inespéré de la part d'une bonne âme qui l'avait prise en sympathie. Il s'assit au bord du trottoir, les jambes par-dessus la rigole qui dégoulinait ses vomissures, incapable d'allumer une cigarette parce que maintenant le goût de la fumée l'écœurait jusqu'à provoquer des spasmes bourrés de liquides et d'acidités. Il se contenta de se frotter le regard. Celui ou celle qui l'avait cogné sur le crâne n'y avait pas été de main morte. Le cuir chevelu était ouvert en plein milieu de sa calvitie monastique. Ses tempes étaient chaudes et gluantes. Il décolla quelques écailles de sang aux commissures des lèvres et se remit debout en geignant. Marcher dans ces conditions le rendait ridicule, mais comme la rue était déserte, il s'appliqua à écarter des jambes tremblantes et raides en se demandant sans ironie si le trottoir serait toujours aussi large. Il contourna quelques difficultés et tomba nez à nez avec deux prostituées qui bavardaient sous un porche. Elles l'avaient vu arriver et c'était évidemment de lui qu'elles se gaussaient depuis un moment. Il s'arrêta pour les dévisager, mais elles se tenaient dans l'ombre, comme s'il était important que leur apparence demeurât la plus vague possible, une apparence stéréotypée, en cas de témoignage. Il leur demanda si elles avaient vu quelque chose et elles lui répondirent qu'elles venaient tout juste de descendre. Derrière elles, un escalier montait à pic dans une lumière grise. Il y avait des détritus sur les marches, y compris un type qui regardait la scène (un flic, il ne pouvait pas ne pas en être sûr, et deux putes qui lui faisaient la conversation sur un sujet délicat) à travers un écran d'hallucinations vendues pour rien par un moins que lui. On vaut toujours plus cher que ceux qui vous aident à tomber encore plus bas et qui en tirent un bénéfice. Non, il n'avait rien vu. Tout ce qu'il voyait de là où il était, c'était le trottoir, et encore, pas plus loin que la rigole.

— Voilà, dit une des putes. On n'a rien vu. Ça vaut peut-être mieux comme ça, mais on l'a pas fait exprès.

— Vous avez l'air d'avoir mal, dit l'autre qui souffrait sincèrement.

Elle savait où. Le voussoiement était le signe qu'elles savaient aussi qu'elles avaient affaire à un flic. Dans l'escalier, le type secouait ses épaules comme s'il était en train de rire, mais son visage demeurait impassible et complètement dévoré par des visions qui prenaient naissance dans son regard.

— Si vous voyez quelque chose... dit Hautetour.

— On voit jamais rien, dit une des filles qui se risquait imprudemment sur le terrain de l'ironie, un endoit où Hautetour ne se plaisait pas, surtout en compagnie.

— Ce qu'on voit, renchérit la deuxième, c'est jamais bien intéressant. Mais des fois...

— Personne n'est monté ? insista Hautetour qui se caressait la crosse.

Il voyait bien qu'il visait juste, en bon artiflot de l'inquisition judiciaire. C'était toujours aussi facile. Un type vous cognait dessus et il montait le premier escalier venu.

— Ce genre de type le monte quatre à quatre, expliqua-t-il.

Phase pédagogique.

— Vous voyez ce que je veux dire ?

Évaluation. Elles ne voyaient pas. Ça montait et ça descendait. Elles aussi montaient et descendaient.

— Je vais jeter un œil, dit Hautetour qui serrait les fesses.

Il monta. Il avait du mal à plier les genoux. Le camé de la contremarche connaissait cette difficulté de l'existence.

— Si on peut plus plier le genou, on ne peut ni monter ni descendre, psalmodia-t-il pendant que les filles riaient de bon cœur.

Sur le palier, un autre type du même genre jouait avec des blattes. Lui, il voyait passer, dans un sens ou dans l'autre, mais il ne s'intéressait pas aux visages.

— Ils vont trop vite.

Il montra comment les visages passaient, enfonçant sa main pointue dans l'obscurité.

— Si je savais quelque chose, bégaya-t-il, je vous le dirais.

Il ne restait plus qu'à le croire sur parole.

— Il y a une autre sortie ? demanda Hautetour qui ne s'adressait à personne en particulier.

— Il y a une sortie de secours, dit une voix.

— Tiens ! Perceur. On est venu se requinquer ?

Perceur sortit de l'ombre, une impasse qui lui donnait chaud. Un sourire paralysait son apparence tranquille. Il venait de temps en temps. On est humain.

— Un type comme toi, farci et beau gosse, ne doit pas avoir du mal à se trouver une fille qui s'occupe de la maison, dit Hautetour qui tirait Perceur par la manche pour l'observer sous la lumière d'une lampe murale.

— C'est pas pareil, dit Perceur. Et puis j'ai pas de maison...

— T'as pas envie d'en avoir une ? T'es verni, toi !

— Je travaille trop, se plaignit Perceur. Les femmes ne supportent pas longtemps les mecs qui travaillent au lieu de s'occuper d'elles.

— Alors tu viens ici.

— Ici ou là. Des fois. Quand...

— Ça ne me regarde pas ! Tu cherches la sortie de secours ?

— Je vais vous montrer ça, Patron.

Ils entrèrent ensemble dans l'ombre, Perceur devant comme s'il devait avoir nécessairement quelque chose dans le dos pour le faire avancer. Hautetour l'avait pincé.

— T'as vu Chercos aujourd'hui, non ?

Perceur ne pouvait pas dire non.

— Moi, je n'ai pas vu Chercos, dit Hautetour.

— Oh ? dit Perceur. C'est un agité.

— Qu'est-ce qu'il voulait ?

Quand Perceur avalait sa salive, ça s'entendait et les gens se retournaient. Seulement voilà : il n'y avait personne et Hautetour lui faisait face, massif, légèrement puant, de cette puanteur de chaussettes qui remonte et dont on ne peut rien dire parce qu'elle ne vous appartient pas. Il annonça une lumière. Il n'était pas mécontent d'arriver au bout de ce corridor qui aurait épouvanté son enfance s'il en avait eu une. Ils avaient bien suivi les flèches vertes. Si on les suivait sans se poser de questions sur l'intelligence du type qui les avait peintes, on sortait avant les autres.

— Tu veux dire : en cas de pépin ? fit Hautetour.

— Ça n'est jamais arrivé, dit Perceur avec une voix de prédicateur, mais si ça devait arriver, mieux vaut sortir par là.

— Oui, dit Hautetour en arrivant sur un autre trottoir. D'autant que c'est ta rue. Je me trompe ?

Perceur ouvrit la bouche pour rire mais il n'avait peut-être pas envie de rire.

— On va chez toi ? dit Hautetour d'une voix de petit garçon qui s'adresse à une petite fille.

— J'ai des clients qui attendent. Je sais pas si...

Hautetour éclata de rire. Son haleine sentait aussi la chaussette.

— Ça alors ! dit-il. Tu fais attendre tes clients pour...

Perceur réussit enfin à rire.

— Ben ouais quoi ! Si le client peut attendre...

Ils sortirent dans la rue en riant.

— Tu me demandes pas ce qui m'est arrivé ? dit Hautetour qui marchait devant cette fois, droit sur la boutique de Perceur.

— Je vois bien qu'il vous est arrivé quelque chose mais...

— Demande-le-moi, ce qui m'est arrivé.

Toujours cette gueule de détaillant dont on ne sait pas si elle est prête à éclater de rire ou si quelque chose l'en empêche au dernier moment.

— On entre ? fit Hautetour en poussant la porte de la boutique.

Il allait mieux, confia-t-il. Ce n'était pas si terrible que ça, les coups dans les parties. Mais le salaud qui lui avait ouvert le cuir chevelu était sans doute déçu de ne pas avoir réussi à briser l'os.

— Les boules, expliqua Hautetour, c'est élastique. T'as déjà essayé de bouffer des gnocchis cuisinés par quelqu'un qui n'y connaît rien en cuisine italienne ?

— Il arrive tellement de choses si on y réfléchit un peu...

— Les gnocchis mal cuisinés, continua Hautetour, t'as beau les écraser sous la fourchette, ça reste des gnocchis tant que t'as pas décidé que c'en est plus.

Le coude de Hautetour se levait pour montrer l'effort d'écrasement. Tout son visage participait à l'action jouée dans une conversation qui allait tourner mal. Perceur, qui hésitait à entrer dans sa propre boutique, n'avait plus envie de rire ou alors il avait trouvé le moyen de ne plus en avoir l'air.

— Elle n'avait pas l'intention de me les bouffer, conclut Hautetour qui poussait la porte de l'arrière-boutique.

— J'ai des clients, balbutia Perceur.

Il y avait un type dans un fauteuil de dentiste et une fille couchée dans un canapé de psy. Hautetour leur adressa un sourire de circonstance, mais il n'avait pas l'air aimable des visiteurs de commerce.

— C'est pas ça ! dit Perceur.

— Un trip ?

— Non plus ! C'est juste une petite anesthésie.

Hautetour siffla entre les dents et les clients sursautèrent en même temps.

— Ils sont branchés ? demanda-t-il.

Il les tâta comme quelqu'un qui veut se rendre compte par lui-même qu'il n'est pas en train de rêver.

— Tout le monde n'a pas le courage de... commença Perceur.

— Tu parles à quelqu'un qui vient de souffrir et qui n'arrive pas à l'oublier, dit calmement Hautetour.

Le type coincé dans le fauteuil de dentiste bougea un doigt :

— Du courage, j'en ai ! dit-il parce qu'on ne lui avait rien demandé. Mais il faut bien se préparer.

Les minus, quand ça explique ! La fille du sofa psy ricana.

— T'as pas peur toi non plus, hein ? dit Hautetour en lui gratouillant la joue.

Il se posta sous la lampe. La lumière le grandissait facilement. Il recherchait l'effet cinématographique.

— Vous faites ce que vous voulez de votre corps, dit-il avec une pointe d'ironie qui se laisse transpercer par la colère rentrée du bourgeois qui n'est pas venu pour ça mais qui reviendra un autre jour.

Perceur se mit à rire douloureusement comme s'il avait les lèvres gercées.

— On n'a pas grandi, c'est vrai, avoua-t-il. Mais on n'est pas des méchants. On est même...

— Chercos est venu, tu disais ?

Le rire se figea sur le visage de Perceur qui se mit à ressembler au gosse qu'il n'avait pas pu être.

— C'est vous qui l'avez dit, Patron. Moi je...

— Qu'est-ce qu'il voulait ? Du métal ?

— Ya pas de métal ici, Patron ! On est juste des...

— Je veux pas savoir ce que vous êtes ! Si vous êtes ce que je pense malgré moi, je reviendrai quand ce sera le moment. Et si tu ne me dis pas ce que Chercos est venu chercher ici, je bute cette conasse !

— Vous plaisantez, Patron !

Hautetour avait peut-être répondu non à cette question qui n'en était peut-être pas une. La balle traversa la tête étonnée de la fille qui ouvrit ses bras en croix comme si l'humanité était concernée par sa douleur. Elle s'immobilisa enfin et le sang se mit à bouillonner sur son visage troué. Perceur tomba à genoux comme s'il avait reçu la balle par ricochet.

— Ça, dit Hautetour, c'est un premier point que tu devras expliquer à mes services.

Le type dans le fauteuil de dentiste tirait sur les câbles qui le traversaient mais sans la force nécessaire pour les déconnecter du monde dans lequel il ne souhaitait plus voyager sans passeport officiel.

— Il avait une UDC, lâcha Perceur dans un cri de désespoir qui mortifia son client.

— Une UDC ? dit Hautetour. Où a-t-il trouvé une UDC ? Tu t'y connais, toi, en UDC ?

— Putain ! fit Perceur d'une voix de contralto. Toutes ces questions...

Hautetour réprima un sourire.

— À laquelle tu veux répondre ?

— Ne me butez pas ! réussit enfin à roucouler le type dans le fauteuil de dentiste.

— Il te butera si tu la fermes pas ! cria Perceur.

— Qu'est-ce tu sais ? demanda aussitôt Hautetour.

Le type ne maîtrisait plus son visage en proie aux désordres de son cerveau compliqué par une géographie dont il ne connaissait pas les prémisses.

— Si tu sais quelque chose, dis-le ! cria Perceur qui vomissait sur ses chaussures.

— Je sais rien ! cria le type. Je sais rien ! Qu'est-ce que je dois savoir ?

La question que posent toujours ceux qui ne savent rien.

— C'est dur au début, pleurnichait-il. C'est vraiment dur !

Hautetour ferma les yeux de la fille avec le pouce et l'index dans un geste souple et précis. Perceur le remerciait en gémissant.

— Comment t'aurais fait avec le petit Jésus, toi ? dit Hautetour.

Elle avait cessé de saigner et maintenant elle donnait des petits coups de pieds dans le coussin qui s'était échappé de ses mains comme un petit animal effrayé.

— Exactement ça, grichait Perceur, exactement !

— Comme si on y était, fit Hautetour.

Il se posa sur un siège.

— Personne ne viendra, dit-il. Je peux en buter trois. Personne ne viendra pour les récupérer. Vous êtes de sales petits égoïstes et je vais en buter trois... personne ne viendra.

Il lâcha une balle dans le genou du type qui hurla aussitôt et s'empêtra dans les câbles, incapable de situer la douleur atroce qui prenait possession de son corps.

— Je lui ai donné la clé, dit rapidement Perceur qui retrouvait son calme parce qu'il était en train de vivre les dernières minutes de sa vie, celles qu'on déguste sans se préoccuper de ce que les autres en pensent.

Il se redressa comme si un ressort s'était déclenché en lui.

— Pourquoi tu me butes pas ? dit-il.

À la fin, on tutoie tout le monde, c'est connu.

— Parce que t'es pas métallisé, toi, dit Hautetour. Ils viendront, si je te bute. Et ils récupéreront ta sale carcasse d'épicier foireux.

— Pas métallisé ? gémit le type.

— Ça se métallise pas, les vendeurs de métal, continua Hautetour qui se sentait des ailes de pédagogue rien qu'à donner un cours de réalisme à un pauvre type qui n'avait plus le temps de croire au métal ni à la colocaïne.

Perceur ricanait en se tenant les tripes à deux mains.

— Tu veux que je te rende service ? dit Hautetour.

Perceur pouvait encore y croire.

— Je vais le buter, celui-là aussi. Comme ça, personne pourra témoigner que t'es un fumiste de métallo. Il faudra juste que tu expliques la présence de deux macchabées dans ta gentille boutique de minable. Tu vois, je veux pas foutre en l'air ton commerce. Je veux juste t'embêter.

Une balle atteignit le type en haut d'un cri qui réunissait toutes ses forces.

— Qu'est-ce qu'il faudra que j'explique ? dit Perceur.

— Tout dépend de ce que tu veux expliquer.

— Vous les mettrez où, les macchabées ?

— Tu les mettras où tu voudras. Tu m'expliques gentiment comment ça marche, l'UDC, et je te laisse avec tes morts métallisés. Ensuite, je m'arrange pour que ta récupération foire. Je peux.

— Il y a Gor Ur ! Gor Ur me sauvera !

— Pauvre péquenot !

Dix minutes plus tard, Perceur versait des gouttes d'eau oxygénée sur le crâne de Hautetour qui grimaçait en se regardant dans un miroir comme chez le coiffeur.

— Faudra coudre, dit Perceur.

— Couds-moi !

Perceur en avait vu d'autres. Ça ne s'arrangeait pas si mal, au fond. À part pour la fille. Un os. Hautetour sortit enfin avec un pansement sur la tête. Bon débarras. Perceur baissa le rideau, éteignit les spots de la vitrine, coupa le téléphone et revint dans l'arrière-boutique qui sentait l'étal de boucher. Il n'aurait rien à expliquer à la police puisque Hautetour était parti avec ce qu'il était venu chercher. Satisfaire le client ou le détruire. Le client est destructible ou pas. Satisfaire le client indestructible. Par contre, il fallait commencer à penser à une histoire vraisemblable pour expliquer la destruction des clients qui avaient été vivants avant d'être morts comme pouvaient en témoigner ceux qui les lui avaient confiés pour qu'il les métamorphosât en vrais métaux. Mais il fallait d'abord prévenir Frank. Frank ne lui aurait pas pardonné s'il avait été à la place de Hautetour. Frank ne voyait pas plus loin que le bout de son nez et il ne gardait jamais rien pour demain.

Il sortit par la cour, entre les poubelles et les vélos. Il était plus prudent de ne pas se connecter chez soi quand les ennuis pleuvaient. Il fila chez la Sibylle qui possédait et entretenait à grands frais un terminal haut de gamme. Elle était en train de s'amuser derrière une porte.

— C'est urgent, dit-il à travers la porte. Laisse-moi entrer. Tu me connais. J'ai juste besoin de...

Un déclic. Il poussa la porte et entra. Il était chez la Sibylle, du pur métal, directement du minerai à la chair, sans intermédiaire louche. Lui qui trafiquait encore dans les vieux rayons de bicyclettes, il avait un peu honte de pénétrer chez la Sibylle, même sans effraction, alors que sa conscience n'était pas tranquille. La Sibylle ne comprendrait jamais.

Le terminal trônait dans un capharnaüm de vêtements sales, d'emballages puants, de livres morts et de caoutchouc dévulcanisé par un usage abusif après la date de péremption. Il marchait sur la pointe des pieds pour ne pas entrer en contact avec ces reliquats du bonheur interrompu par l'imprévu et la lassitude. Même la chaise était souillée. Il travailla debout. Il se connecta par l'intermédiaire d'un miroir multiple qui donnait de la bande à son intrusion. La Sibylle apparut, nécessairement belle comme une héroïne de Córtazar.

— Je croyais que t'étais en train de t'amuser, dit-il.

— On dirait que je t'embête, dit la Sibylle. Qu'est-ce que t'as fait de ma frangine ? Elle a adoré le truc de l'UDC dans la dent cariée. Elle en reveut.

— Je l'ai pas revue. Mais le truc de la dent, c'est quelque chose que je peux recommencer à volonté. C'était même plutôt indépendant de ma volonté.

— Il paye, Chercos ? Il paye ce que tu demandes ?

— Dis à ta frangine de l'oublier.

— Elle est sortie pour aller te voir. Ne me dis pas que tu l'as pas rencontrée ? Elle n'avait que ça dans la tête.

— Je l'ai pas vue. Je te le dirai si...

— Ouais, justement. Tu le dirais SI.

Perceur suait, détail qui ne pouvait échapper à la Sibylle qui adorait sa petite sœur. Une journée pleine d'ennuis. Chercos. Hautetour. Et maintenant la Sibylle.

— J'arrive pas à me connecter, dit-il pour se donner du cran.

— Tu sortiras pas d'ici avant de m'avoir expliqué ce que tu as fait de ma frangine.

Déclics en série. Elle l'enfermait. Il était joli. Qui c'était, le type qui ne s'amusait plus avec elle parce qu'elle n'avait plus envie de s'amuser avec lui ?

— Un pauvre type, dit-elle. Vous vous imaginez des choses. Mais j'ai de quoi me payer tout le métal et de première ! Je suis la Sibylle.

Elle s'appelait Charlotte Prat. Il valait mieux qu'elle se mît à délirer sur des pouvoirs qu'elle ne pouvait pas avoir hérité de son père qui était pêcheur de coquillages en Galice, ni de sa mère qui lavait le linge des autres à genoux sur la même plage. Elle pouvait délirer, comme les autres, elle ne changerait jamais rien à ce qu'elle était avant de se métalliser. Perceur les haïssait au fond, mais ils étaient le coffre-fort en banque de sa vieillesse studieuse. Maintenant il devait trouver Chercos sur un réseau où il se cachait sous un million d'identités qui devaient être connues de Hautetour.

— Pourquoi tu le préviens ? dit la Sibylle.

Elle l'exaspérait.

— Bon, dit-il. Puisque tu sais tout, tu sais aussi où elle est, ta frangine, en ce moment, non ?

— Elle était avec un type qui avait les jetons. Pas une goutte de métal, ce minable, et il avait les foies.

Ça, il le savait. Il s'empêcha d'en parler.

— Tous les types qu'elle ramène ont les jetons, dit la Sibylle.

— Je veux pas avoir d'ennuis, dit Perceur. Qu'est-ce qu'il peut pour les métallisés, Gor Ur ?

Elle le regarda comme s'il lui avait craché au visage.

— Quand on meurt, on meurt, dit-elle parce qu'elle se maîtrisait encore.

Il se mordit la langue. Quelque chose clignotait dans les puces intégrées à l'écran.

— Si c'est Frank, dit la Sibylle, dis-lui que j'apprécie sa piscine et que j'y reviendrai cet été.

— Tu lui diras toi-même !

C'était Frank. En clair.

— Des quoi ? rouspéta-t-il pour commencer.

— Des ennuis. Hautetour.

— Qu'est-ce que tu lui as vendu ?

— Qu'est-ce qu'il m'a volé, oui !

— Je t'écoute.

— Je lui ai donné la clé.

— Tu peux la changer.

— Si je la change...

— Il te tient comment ?

— Je peux pas en parler. Je suis pas seul. Pas chez moi.

— D'où tu bavardes ?

— Je suis chez la Sibylle.

Silence.

— Il t'a pas buté, tu dis ?

— Tu l'as dit !

— Et il a la clé ?

— Comme je te dis.

— Maintenant il sait que je sais.

— Malgré moi.

Nouveau silence.

— Salut, Sibylle.

— Salut, Frank.

 

Chapitre XXV

 

— Ça pouvait être n'importe quel nain, dit Frank.

Il était un peu lent à l'heure de réintégrer le faisceau de nerfs qui lui servait à communiquer sur le réseau avec ses informateurs.

— J'ai bien vu que ce n'était pas Fielding, dit Anaïs K.

— Ça pouvait pas être lui, dit Chico Chica. Ni moi !

Les nerfs formaient une natte nacrée sur la dixième côte. Frank avait toujours été lent et ça énervait Chico Chica qui était celui qui sortait les nerfs parce que Frank était pressé et ensuite celui qui regardait Frank prendre ou perdre le temps à les réintroduire dans le réticule rivé à la dixième côte par deux agrafes de platine.

— Pourquoi m'aurait-il frappée si ça n'avait pas été Fielding ? dit Anaïs qui regardait la pluie.

— Quelle importance, qui c'était ! dit Chico Chica.

Frank referma le réticule et la peau glissa doucement dessus. On ne voyait pas la cicatrice, constata Anaïs qui se laissait distraire par les données qui embrouillaient l'écran. Chico Chica tendit son orteil pour interrompre une communication intercontinentale qui n'avait aucun intérêt. L'écran noir continuait de fasciner Anaïs.

— Voilà Perceur, dit tranquillement Chico Chica.

Il arrivait avec les deux cadavres. La Sibylle ignorait que l'un d'eux était celui de sa petite sœur.

— Pas de scandale ici, prévint Chico Chica. C'est un lieu saint.

Anaïs sourit en arrachant sa pensée à l'écran. Elle avait encore les cheveux mouillés. Elle avait couru sous la pluie et Frank, qui sortait du rêve provoqué par la douleur, l'avait encouragée en lui promettant ce qu'on promet à une femme quand on ne cherche qu'à obtenir d'elle des renseignements sur les autres, ceux qui ont pris une importance telle qu'on ne peut plus se contenter de les imaginer tels qu'on voudrait qu'ils soient.

— Le samedi, je ne travaille pas, dit Frank comme s'il ne s'adressait à personne en particulier.

Pourquoi Hautetour agissait-il dans son dos ? Mais il devait bien se douter que Perceur mettrait Frank au courant. S'il le lui avait demandé, Frank n'aurait pas hésité à lui donner la clé. Au lieu de ça, il effrayait un bon informateur et il supprimait deux personnages inutiles qui allaient prendre de la place, sans compter que la Sibylle finirait par entrer en scène avec ses couteaux. Ce n'était pas un message, ni un avertissement. Sur quel instrument Hautetour improvisait-il ? Anaïs prétendait ne rien savoir de ce qui était arrivé à Hautetour après qu'elle lui eût envoyé son pied entre les jambes. Ça ne l'amusait même pas d'avoir plié un mec de cette manière, si facilement et si provisoirement. Elle avait pris un taxi sur le boulevard et elle avait eu cette idée saugrenue d'en référer à Frank qui s'intéressait surtout à Fielding qui avait échappé à la filature dans le train. C'était une question de fierté. Fielding ne comptait pas. Mais il avait assommé Anaïs et elle disait que ce n'était pas Fielding mais un autre nain qu'elle pouvait reconnaître si on le lui présentait. Frank ne voyait vraiment pas de qui il s'agissait. Il était en train de communiquer avec Perceur.

— Tu crois que Hautetour veut impliquer la Sibylle ? dit Chico Chica qui s'épuisait à réfléchir à la question.

— L'impliquer dans quoi ? dit Frank. Dans mes problèmes personnels ?

Anaïs leur avait raconté ce qui lui était arrivé une fois descendue du train. Hautetour l'avait questionnée à ce sujet. Il lui avait menti à moitié. Frank renifla dans son poing.

— Il est partout, dit Chico Chica. Que veut-il savoir ?

Frank reboutonna sa chemise. Les nerfs avaient une odeur d'huile de machine à coudre.

— Je dis ça parce que... commença-t-il.

Il se tenait debout sur le seuil, respirant l'air de la pluie et des arbres mouillés, se remplissant de verdure et de terre. Après les communications, il avait besoin de se purifier l'esprit et le sang. Il évitait de communiquer ailleurs que chez Chico Chica. Chez la Sibylle, on finissait par respirer l'odeur des poubelles.

— Perceur ne va pas tarder à arriver, dit-il comme s'il était en train de réfléchir à une chronologie qui présentait des défauts de surfaçage.

— J'aimerais pas que ça me complique l'existence, dit Chico Chica qui observait les pieds de Frank comme s'il s'attendait à ce que quelque chose s'en trouvât changé.

Les pieds de Frank étaient chaussés de petits souliers en cuir aérés par des trous en étoiles. Ils étaient disposés en V au bord d'une flaque que le vent agitait. Les gouttes s'élevaient au-dessus de la flaque, étaient ensuite déviées par le vent et elles venaient s'écraser contre le bas du pantalon. La Ferrari n'était plus dans la cour. On voyait les traces des roues, profondes et parcourues par l'eau qui tourbillonnait. Frank n'avait posé aucune question. Il avait constaté l'absence d'une Ferrari qui aurait dû logiquement se trouver là puis le taxi était entré dans la cour et il n'avait rien dit, faisant signe au taxi d'avancer jusqu'au seuil de l'atelier, doucement à cause des flaques et de son pantalon qu'il tenait à garder impeccable au cas où il eût à aller au Cimetière pour jeter un œil sur la tombe d'Omer Lobster.

— J'arrive pas à penser, dit le nain en se frappant la poitrine.

— Voilà Perceur, dit Frank.

Perceur ramenait la Corvette avec deux cadavres à la place de la roue de secours. Frank fit une remarque amère en évoquant une crevaison qui n'avait pas eu lieu. Chico Chica avait aménagé spécialement une des citernes. Perceur ne comprenait pas que c'était son tombeau. Hautetour n'aurait pas mieux agi s'il avait prévu de supprimer Perceur comme personnage d'un monde que Frank n'avait pas l'intention de mettre à nu alors que sa mission, qui s'était un peu compliquée, certes, mais qui demeurait inchangée quant à ses objectifs, consistait en trois points clairement exprimés et indiscutables :

1) Qui a tué Omar Lobster ?

2) Qui a saboté le système pour empêcher la récupération post-mortem d'Omar Lobster ?

3) Omar Lobster est-il encore vivant ?

Il ne devait pas être bien difficile de répondre à la première question. La deuxième était délicate à cause de possibles implications du système lui-même. Et la troisième, subsidiaire. En général, Frank était chargé de ne pas dépasser le stade des évidences. Si les choses se compliquaient, elles étaient du ressort de Hautetour qui avait l'habitude de se servir de Frank sans lui expliquer à quoi il servait exactement ou approximativement, Frank se serait contenté d'un début d'explication et n'aurait pas cherché à en explorer les possibles prolongements. Mais si on avait demandé à Frank de répondre sur le champ à ce questionnaire, il aurait répondu sans hésiter de la manière suivante :

1) Fielding le jeune avait assassiné Omar Lobster.

2) La manipulatrice de la récupération post-mortem était toute désignée pour endosser au moins la responsabilité de la mort d'Omar Lobster.

3) Les légendes entourant le personnage de Gor Ur n'étaient pas de son ressort et il laissait à d'autres le soin de spéculer.

Mais ces réponses ne résolvaient rien. D'abord parce que le motif qui aurait poussé Fielding à tuer Omar Lobster n'était pas établi. Ensuite parce qu'il ne servait à rien d'assassiner un vivant si on n'avait pas l'intention de l'assassiner post-mortem, ce qui était impossible si on n'avait pas accès directement au système. Même la manipulatrice ne pouvait pas saboter la procédure. Omar Lobster l'aurait pu, mais d'abord pourquoi se serait-il suicidé de cette manière complexe et presque impossible (alors que le métal offrait l'avantage de la simplicité et du non-retour) et ensuite comment s'il n'était pas en état d'agir sur les données ? On voit mal pourquoi Omar Lobster eût tenté le diable, c'est-à-dire Gor Ur lui-même, sur un terrain expérimental des plus risqués d'une part, mais surtout des plus extravagants.

Enfin, pour savoir si Omar Lobster était vivant ou mort, il n'y avait que deux solutions :

1) Tomber sur lui, par hasard ou comme suite à une action en cascade qui l'aurait placé devant vous (Frank) comme la meilleure preuve de sa Troisième Vie.

2) Pouvoir entrer dans cette partie hautement secrète du CEFC où étaient conservés comme de précieux spécimens de l'exception humaine ceux qui avaient bénéficié du pouvoir extraordinaire de Gor Ur.

Dans l'état actuel de l'enquête et de ses propres pouvoirs discrétionnaires, Frank ne pouvait évidemment pas entrer dans ce sanctuaire de la Science Cachée du Pouvoir. Quant à compter sur la chance, c'était peut-être dans sa manière, mais Sally Sabat n'était plus là pour en témoigner et s'en gausser à ses dépens. En résumé, il n'avait pas avancé d'un pouce dans une enquête qui, elle, avait fait son chemin de récit et de réalité.

En séquestrant Sally Sabat, il avait espéré un signe sur le réseau et il avait même sacrifié sa chair en acceptant les bricolages neurologiques de Chico Chica qui l'avait charcuté sans anesthésie parce que la douleur était le moteur des communications intercontinentales.

— On joue pas avec les Continents sans la Douleur, avait prévenu le nain en agitant ses instruments neurochirurgicaux.

Mais comment saisir la moindre de ces variations quand on perd la majeure partie de son temps à serrer les dents pour ne pas crier ?

— Le Cri est la pire des Choses qui puisse arriver au cerveau, avait dit Chico Chica.

La Ferrari avait disparu sans explications de sa part et Pulchérie ne lui avait même pas laissé un message pour le consoler d'une absence qui menaçait de durer éternellement, Chose qu'on ne souhaitait jamais à personne post-mortem.

Emori nolo ! murmura Frank qui s'adressait encore à l'écran pourtant noir.

— Le problème, dit Perceur, c'est qu'elle finira par le savoir.

Il parlait de la Sibylle. Frank revenait par palier, comme un plongeur. Oui, elle finissait toujours par savoir.

— Mais j'y suis pour rien, expliquait Perceur comme si c'était le moment. Hautetour voulait juste m'embêter.

Qu'est-ce qui lui avait pris de vouloir tirer un coup alors qu'il avait des clients en souffrance ? Et par quel hasard il avait achevé le travail commencé par Anaïs K. au niveau de l'entrejambe de Hautetour ? Chico Chica lui avait montré la citerne sans poser ces questions parce que ce n'était pas le moment (il les poserait après). Maintenant Perceur était en train de dévisser les cinquante-six écrous, un travail de longue haleine, avec une clé à tube douze pans !

— Quand t'auras fini, dit Chico Chica, il faudra tout revisser soigneusement.

Non, on soudait pas. Et on n'expliquait pas non plus pourquoi on soudait pas cette fois. Perceur commençait à réfléchir sérieusement au temps qu'il allait consacrer à cette tâche ingrate.

— Pour pas un rond, fit-il. Enfin, je sauve ma peau, ça oui, je la sauve.

Le fantôme de la Sibylle traversa les plans de son visage traumatisé par l'expérience de l'attente et de l'oubli. Perché comme un perroquet sur son échelle de pompier, il pouvait voir comment Anaïs se rapprochait de Frank, glissant sur un fil invisible qui ne pouvait pas exister ailleurs que dans l'imagination.

— Vous dites qu'ils les ont tous enfermés dans le Centre ?

— Pas tous, dit Frank. Uniquement ceux sur qui ils ont pu mettre la main. Un certain nombre sont en liberté. Sans doute avec l'approbation des autorités centrales et pour des motifs hautement confidentiels. Si Gor Ur existe...

— J'ai mes entrées, dit Anaïs. Je pourrais jeter un œil. Si Omar a été capturé alors que...

— Gor Ur n'existe pas officiellement, grogna Frank qui n'abordait pas certains sujets avec les femmes.

Perceur ne pouvait pas les entendre, mais il ne les quittait pas des yeux.

— Ce qu'il observe, dit Frank en rougissant, c'est votre... accoutrement.

Anaïs sembla faire un effort pour rentrer le mieux possible dans ce qu'elle portait. Frank haïssait ce côté exhibitionniste des femmes en qui il ne voyait, sexuellement parlant, que des pochettes-surprises.

— Grouille-toi ! lança-t-il à Perceur en manière de diversion.

Chico Chica n'aimait pas ces signes d'impatience chez un Neurofrank qui pouvait devenir dangereux si on ne trouvait pas les moyens de le calmer. Hautetour avait tout prévu, sauf une explosion caractérielle. Qu'est-ce qu'il manigançait, le patron ?

— Tu vas prendre des photos ? dit Perceur qui perdait le rythme à force de se laisser distraire. Ça doit être bath, comme focale !

Comme ancien combattant sur les fronts orientaux, il ne pouvait pas être dupe du camouflage d'un laser de communication en inoffensif objectif d'astronome. Frank aussi avait levé le lièvre, mais il se sentait trahi une deuxième fois et il n'avait rien dit pour ne pas laisser ses sentiments prendre le contrôle de son comportement. Il ne manquait plus que Perceur se vantât de ses connaissances en matière de lasers de communication.

— Ferme-la, Perceur ! dit Frank en remuant ses pieds à la surface de la flaque qui miroitait dans le regard de Chico Chica.

Anaïs ne pouvait pas croire qu'il était simplement fasciné par le spectacle de la pluie, d'autant que l'orage s'était éloigné et qu'on assistait maintenant au numéro anamnestique d'une pluie grasse et lancinante qui inspirait une tranquillité presque sereine. Passion, Résurrection et Ascension. Douleur de la vie, résurrection des morts et Gor Ur. On ne pouvait pas s'empêcher d'y penser, les jours de pluie, surtout en compagnie d'un Neurofrank qui exerçait sur les autres une influence de Psychofrank.

Faut que j'arrête de penser à la Sibylle, murmurait Perceur en accélérant sans coordination les tours de poignets.

La citerne résonnait sourdement sous les coups de clés. De temps en temps, un écrou grinçait et toute la citerne se mettait à gémir comme un malade qu'on ramène à la surface de sa mort prochaine parce qu'on a parlé un peu trop clairement de son état désespéré.

Si vous avez des entrées, dit Frank qu'Anaïs ne quittait plus, vous pourrez me ramener mon Colt.

Elle le regarda tristement, comme s'il venait de la décevoir alors qu'elle était en attente d'un ravissement.

Une arme de collection, expliqua-t-il maladroitement. Le général Lee s'est suicidé avec.

Frank ! Ce n'est pas le moment...

Il considéra pensivement la Corvette.

Si j'avais encore la Ferrari, dit-il, je vous aurais amenée au Centre et on aurait peut-être résolu...

On va la peindre en bleu, dit Chico Chica. Ils n’y verront que du feu. Pas vrai, miss Anaïs ?

Perceur riait tellement qu'il ne savait plus dans quel sens il fallait tourner la clé. Il tentait de se maîtriser :

Faut que je pense à la Sibylle.

Elle te descendra, dit Chico Chica.

— Mais je lui ai rien demandé, moi, à sa frangine !

— Si j'étais la Sibylle, dit Chico Chica qui retenait son rire dans ses grosses joues, c'est toi que je descendrais, pas Hautetour.

T'es sûr de ta citerne, au moins ? grinça Perceur qui essayait de trouver un point faible pour compenser sa propre indigence.

Chico Chica en était sûr. Il allait y mettre les deux cadavres qui s'y momifieraient dans le sel, comme des rois d'Espagne. Et Perceur y crèverait de soif sans que le système ne s'en inquiétât parce que tout ce que contiendrait la citerne ne concernerait plus le système mais uniquement le monde circulaire, parfait par sa circularité même, de Chico Chica l'artiste métallique qui choisissait la mort pour ne pas avoir à supporter la vie des autres. Frank était entièrement d'accord là-dessus.

Tu vas le décourager, dit-il à Chico Chica. 56 écrous sur 85 mm et un pas de 1.25, ça en fait, des tours de manivelle !

Péquenots ! dit Perceur.

La Sibylle viendrait peut-être pour écouter l'agonie de Perceur dans la citerne. Frank aimerait cette idée. Il éprouvait pour la Sibylle une grande et sincère amitié d'amoureux platonique. La Sibylle pratiquait une reconnaissance proportionnelle aux services qu'on lui rendait. Un pareil corps peut finir par prendre toute la place dans un esprit qui se désintellectualise dans les situations de complexité sentimentale. Chico Chica se serait contenté d'un fragment de ce corps, même symboliquement fragmenté pour un usage neuromental.

Il y a une console qui surveille jour et nuit les morts-vivants, dit Frank.

Anaïs le toucha.

Je ne crois pas à toutes ces salades, continua Frank qui ne souhaitait pas non plus en plaisanter.

Comment entrer sans se faire repérer ? dit Anaïs sérieusement.

Elle pouvait utiliser les terminaux de retour à la vie pour éviter la troupe, mais une fois reconstituée, on lui demanderait non seulement de s'identifier mais aussi de justifier sa présence. Elle ne pouvait pas espérer soudoyer l'employé chargé d'ouvrir la porte aux morts qui se rendaient au centre par ce moyen naturel simplement parce qu'ils se rendaient ainsi à leur travail. Omar Lobster lui avait toujours refusé ce privilège.

Qui est Rog Russel ? demanda Frank.

Un mort. Récupéré avec l'intégralité de ses moyens dans la minute qui avait suivi sa mort, une mort propre par arrêt cardiaque. Il n'avait donc pas fait l'objet d'une reconstitution comme les traumatisés (comment était morte Anaïs K. ?) , ni perdu une partie de ses moyens à cause d'un retard de l'intervention du système. Ils se voyaient de temps en temps parce qu'il avait des projets qu'il prétendait partager avec elle.

Purement charnels, précisa-t-elle.

Ça me servira à quoi de savoir qu'Omar Lobster est vivant et enfermé dans un endroit sûr ? murmura Frank qui n'avait aucun désir de lutter contre sa prudence naturelle.

Mais que savait Omar Lobster, que savait-il de si important qui justifiât une opération complexe visant à l'isoler du monde pour l'empêcher d'y vivre sa vie ? On l'aurait d'abord assassiné, puis on aurait saboté sa récupération, et enfin on aurait autorisé Gor Ur à le ressusciter uniquement pour l'enfermer dans une cage ? Gor Ur complice du système ?

J'en suis réduit à imaginer des solutions sans pouvoir les comparer méthodiquement, se lamenta Frank que la proximité d'Anaïs commençait à influencer dans le sens d'une recherche systématique de toutes les solutions probables et imaginaires.

Elle en savait peut-être plus que lui sur le système. Il n'en connaissait lui-même que la légende. De ce point de vue, le système n'était pas plus clair que Sally Sabat, mais on savait qu'il existait alors que Gor Ur relevait peut-être de la Fable ou de l'Imagination. Il était comme tout le monde, Frank : il y pensait depuis l'enfance et il était incapable de se rappeler à quel moment il avait commencé à y penser. S'il n'avait pas été policier, c'est-à-dire impliqué dans les fonctionnements souterrains du système, il n'y penserait peut-être pas comme un enfant qui est devenu adulte : la plupart des adultes de ce monde continuaient d'y penser comme les enfants qu'ils avaient été.

Partons ! dit Anaïs sans attendre la question logique : Quand partons-nous ?

Où prétendait-elle l'amener ? Il souhaitait seulement répondre à des questions ou ne pas y répondre et se satisfaire des questions elles-mêmes. Par exemple :

 

Le Mannlicher était dans la Ferrari. Comment le rendrait-il à Fabrice de Vermort si la Ferrari avait disparu avec lui ? Pourquoi Omar Lobster avait-il rendu visite à Fielding le jeune le soir même où Fielding l'ancien avait démoli son vestibule ? Anaïs ne lui devait-elle pas une explication sur son sexe (elle prétendait être un homme) et sur celui de son frère (qui était selon elle une fille) ? Quel rapport avec Sally Sabat qui était un homme qui se faisait passer pour une femme ? À quoi servaient les morts du pyramidion et était-ce parmi eux que les homards se multipliaient inexplicablement ? Où était Popo ? Comment expliquer les alertes et la folie du « chauffeur de pastèques » ? Le malaise de Pulchérie ? Quel était le véritable but des stages organisés sur les usages extraordinaires de la colocaïne ? Omar Lobster en était-il l'organisateur ou bien l'instrument manipulé par les pouvoirs publics ? Les Vermort emmèneraient-ils leurs enfants en Afrique ? Quel parallèle signifiant existait entre Anastase et Pulchérie, Paul et Virginie (les enfants des Vermort) et les deux enfants que Frank abandonnait sciemment au seul profit de Popo ? Le soi-disant téléobjectif était en réalité (mais de quelle réalité s'agissait-il ?) un laser de communication intercontinentale. Hautetour avait un projet secret. Gor Ur donnait des signes d'existence. Perceur était condamné à mort et Chico Chica préparait cette exécution avec un soin de professionnel de la disparition. Qui était Anaïs K. ?

 

Si Omar Lobster n'avait pas été victime d'une faille du système due à un sabotage évident, il serait aujourd'hui un mort épris de vengeance, un mort susceptible d'être raisonné et qui finalement raisonnerait et promettrait à la justice de ne pas chercher à nuire à l'existence de paria de son assassin. Celui-ci serait traduit devant les tribunaux compétents et condamné à ne plus recommencer. Frank aurait contribué à son arrestation et maintenant il se reposerait tranquillement dans sa « petite maison de la rivière », au bord d'une piscine prometteuse d'un été caluroso. La pluie tomberait sur la toiture d'ardoise de la véranda, bienveillante pluie de printemps. La Sibylle parlerait de sa petite sœur et il lui recommanderait de surveiller ses fréquentations. Il n'est jamais bon qu'une fille fréquente des dégonflés. Il ne serait pas en ce moment au volant de la Corvette, nu sans son Colt 60 modifié 64, risquant l'aquaplaning sur une route départementale sans signalisation horizontale ni verticale. Anaïs ne s'intéresserait même pas à son personnage de modeste enquêteur de la banalité quotidienne devenue évènement d'un jour à cause d'un Fielding qui n'expliquait pas son geste.

Je suis madame Lobster, dit Anaïs au gardien.

Elle ne mentait pas vraiment. Qui était le père d'Anastase et de Pulchérie ? songea Frank en se mordant la langue parce que c'était une question à ajouter au compendium des résolutions en attente.

Je vous reconnais, Madame, dit le gardien, mais je n'ai pas l'autorisation de vous laisser passer.

Qui reconnaissait-il ? se demanda Frank en se reprochant aussitôt de se le demander.

Voyez avec monsieur Russel si c'est possible, dit Anaïs.

Le gardien, séduit et prêt à rendre service par conséquent, vola dans sa guérite vitrée. Un sergent poilu surveillait la scène entre deux barreaux de la grille.

Il va bien arriver un moment, dit Frank, où il va demander si je veux entrer moi aussi.

Était-ce une question ? Le gardien revenait avec des puces plein les mains. Il en colla une sur le pare-brise.

Je suis ravi de vous connaître, dit-il en se pliant.

Anaïs lui flatta l'épaule. Pas d'autres questions. Frank gara la Corvette devant le laboratoire principal.

Vous connaissez la procédure ? demanda-t-il comme un miraculé qui sort de la piscine pour témoigner.

L'hôtesse leur présenta l'activateur. Frank y vissa un œil éteint. Quelque chose lui gratouilla la rétine.

Venez ! dit Anaïs. Rog nous attend.

Rog ? L'ascenseur descendait au lieu de monter, mais n'étaient-ils pas entrés au lieu de sortir ? Non. Ils n'auraient pas dû entrer. L'ascenseur aurait dû monter.

Ça va, Frank ?

Il buta plusieurs fois sur des choses vivantes. Comme ses yeux commençaient à s'habituer à la lumière, il vit que c'étaient des homards, des milliers de homards qui agitaient leurs antennes et brandissaient leurs pinces. Il en avait vu, des animaux, dans ce laboratoire : des rats et des souris, bien sûr, des chiens, un lion, des uraeus, des insectes de toutes sortes. Et des homards. Le pyramidion est le sommet de la pyramide. La base est un carré.

Vous comprenez, Frank ?

Oui, il comprenait. Maintenant qu'il y pensait, Chico Chica n'agissait pas au non de la Sibylle en condamnant Perceur à cette mort atroce dans le sel. La Sibylle n'avait jamais tué personne. Elle avait mille raisons d'en vouloir à tous les fumistes qui profitaient de ses largesses et elle aurait sans doute haï Hautetour si elle avait su qu'il était l'assassin de sa petite sœur. Mais la Sibylle, expliquait Frank à Anaïs qui lui épongeait le front avec un petit mouchoir de dentelle, la Sibylle était le contraire de la méchanceté et il ne fallait pas se fier à son langage. Elle n'était claire et donc obscène que parce qu'elle avait du mal à exprimer sa détresse de femme seule.

 

Chapitre XXVI

 

En même temps, il recevait le message qui lui annonçait que son ex-épouse avait eu un grave accident et qu'on attendait qu'il prît une décision au sujet des enfants qui demeuraient sous sa responsabilité. La pluie avait cessé de tomber et la rue s'animait de nouveau. S'il descendait, à cette heure, on ne refuserait pas de lui réchauffer une viennoiserie au jambon. Mais il devait attendre. Il ne bougerait pas avant d'avoir reçu un signal. Il avait connecté tout ce qu'il était possible de connecter. Les messages lui proposaient des produits commerciaux dont il n'avait pas l'utilité. Un jour, il laisserait cette vie de guetteur et il se mettrait à réfléchir à la place de ceux qui analysaient ses émissions photoniques dans le Réseau Intercontinental Personnalisé.

— Vous avez un message, dit quelqu'un. Je crains que ce ne soit une mauvaise nouvelle. Vous voulez le lire maintenant ?

Il recevait des tas de mauvaises nouvelles. Quelqu'un les analysait avant de les lui transmettre. Cette fois, c'était un message d'un Organisme Social Agrée Par Le Gouvernement. On ne lui demandait pas d'argent, une bonne nouvelle.

— Vos enfants ne souhaitent pas vous voir, était-il écrit, mais vous avez le droit de vous expliquer avec eux.

— Comment ça se passe, ce genre de rencontre ? demanda-t-il.

— Mal, en principe. Vous ne devriez pas y aller.

— Ce sont mes enfants ! Il faut que je fasse quelque chose pour eux.

— Ils ont une autre idée de ce qu'il vous reste à faire. Si vous voulez, je vais demander qu'on vous prépare un San Giacomo. Ceux qui vous comprennent savent exactement comment avoir une bonne idée quand vous en avez une mauvaise.

Il se résigna.

— J'en ai pour un quart d'heure, pas plus.

— Ne vous mouillez pas.

Il aurait pu se passer de dire ça. Il ne pleuvait plus. Il était de nouveau seul. Quelles étaient les circonstances de l'accident et devait-il conclure qu'elle était morte ? On voulait lui confier les enfants, mais ceux-ci ne le souhaitaient pas. Il y avait des années qu'il ne les avait pas vus. Il ne les avait jamais tenus dans ses bras. Paul occupait toute sa pensée.

— C'est chaud, dit quelqu'un. J'ai pensé à un petit dessert.

Il pouvait s'accorder ce petit abus, étant donné qu'il avait sauté le repas de midi vous vous souvenez ? Il découpa le San Giacomo et l'arrosa de sauce tomate. Exactement comme il avait toujours fait.

— Si je pars ce soir, dit-il, j'y serai demain matin. À quel endroit a eu lieu l'accident ?

On n'avait pas encore ce genre de détail. L'essentiel était que les enfants fussent accueillis dans un bon établissement.

— Ça se passe comment ? demanda-t-il. On va les chercher à l'école et on les emmène sans explications claires. Ils doivent se douter que quelque chose de grave s'est passé...

— N'y pensez plus, Frank. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée d'aller les voir maintenant. Demain, c'est dimanche et...

— Vous seriez bien incapable de m'expliquer pourquoi c'est une mauvaise idée ! Vous me conseillez toujours la prudence.

— Pas cette fois, Frank. La prudence n'a rien à voir. Je pense qu'il est trop tôt pour espérer quelque chose. Attendons.

— Il faut savoir attendre. Et je ne fais que ça. Qu'en pense le chirurgien ? Demandez-lui ce qu'il en pense.

— On vous a retiré tout ce qu'il était possible de retirer sans endommager les organes.

— Je ne reçois plus de message. Avez-vous encore coupé la communication RIP ?

— Je n'ai rien coupé, Frank. Buvez votre café.

Il ne pleuvait vraiment plus. La lumière augmentait. Il s'attendait à un peu de bleu dans le ciel.

— Ce n'est pas rare au printemps, dit-il sans parvenir à dissimuler l'émotion qui l'étreignait.

— En effet. Regardez. Le soleil !

Un rayon descendait sur une façade, illuminant des carreaux de fenêtre. On l'observait. Ils attendraient la nuit pour s'approcher avec l'assurance qu'il ne pourrait plus fournir des réponses parfaitement cohérentes à leur questionnaire préétabli depuis qu'il était la cible de leurs sarcasmes. Ils finiraient bien par ne plus se moquer de lui.

— Ils ne se moquent pas de vous. Ils essaient de comprendre. Ce n'est pas facile. Vous avez le sommeil léger, léger...

C'était vrai. Il avait une conscience claire de cette légèreté. Mais ils ne pouvaient pas s'opposer au voyage que son devoir de père et d'ex-époux lui inspirait comme la meilleure solution à tous les problèmes qu'il avait accumulés...

— Nous passerons la journée ensemble, dit-il comme s'il y était déjà. Tout peut changer si je trouve les mots.

— Ce n'est pas une question de mots, Frank. Il est trop tard. Ils ont trop imaginé ce que vous êtes et ils ne sont pas loin de la réalité.

— Vous n'avez pas dû vous priver de les y aider !

— Calmez-vous, Frank !

Chaque fois qu'il s'énervait un peu, ils lui envoyaient une dose personnalisée de colocaïne correspondant à l'excitation nerveuse mesurée par les capteurs dont ils avaient truffé son corps. Il était relié à leurs cerveaux.

— N'exagérez pas, Frank. Nous ne savons pas ce que vous pensez. Si nous le savions...

— Par exemple : qu'est-ce que vous savez en ce moment précis ?

S'il avait pu voir à qui il s'adressait, il aurait sans doute eu à supporter l'esquisse d'un sourire et l'éclat de verre du regard. Les bouches pouvaient ressembler à des coups de crayon et les yeux à des verres cassés sur des visages qui s'efforçaient d'échapper à sa perception.

— Est-elle encore vivante ?

— Quelle importance, Frank ? Ne vous agitez pas...

Il ne se souvenait pas non plus de son visage. Comme il l'avait aimée et qu'elle lui avait arraché trois enfants, il ne supporterait pas longtemps de se demander comment il avait pu oublier à la fois l'ensemble et les détails. Il ne se souvenait pas des scènes, bonnes ou mauvaises, ni des mots détachés de leur contexte.

— Est-ce qu'ils préviennent tout de suite quand c'est arrivé ? Elle est peut-être morte depuis longtemps.

— Frank ! Vous vous faites mal. Encore un peu de café ?

Ce n'était pas du café. En Italie, le café est primordial, comme l'art du portrait. Il buvait des consistances logiques. Il eût aimé un peu de... diversion.

— Il y a peut-être des jours qu'ils attendent ce que je vais décider pour eux, dit-il comme quelqu'un qui vient tout juste de retrouver son calme et qui veut le prouver. Des jours qu'ils se demandent si je vais faire quelque chose pour eux.

— Ça s'est passé aujourd'hui, Frank.

— Qu'est-ce que je faisais à ce moment-là ?

Ils l'utilisaient pour des opérations secrètes dont il ne connaissait lui-même que les surfaces volumétriques. Il ne cherchait pas à comprendre parce qu'il ne voulait pas pénétrer dans leur mental. Ils avaient des moyens neurologiques alors qu'il devait se contenter des palliatifs du raisonnement. Mais il était satisfait, pour ne pas dire heureux, de travailler avec eux malgré les dangers que leurs manipulations faisaient courir à son intégrité existentielle, comme ils appelaient cette partie de sa vie qu'il consacrait à leurs activités occultes.

— Si vous voulez dormir, Frank, servez-vous de la pompette.

C'était drôle qu'ils eussent pensé à ce mot pour désigner cet accessoire. C'était peut-être une marque déposée.

— Je n'ai pas sommeil, dit-il. Si je pars ce soir, il faut que je commence à réfléchir à ce que je vais leur dire.

— Vous ne partez pas ce soir, Frank.

— J'aurais ensuite toute la nuit pour arrondir les angles. Il faudra que je dorme un peu pour avoir bonne mine. C'est fou ce que ça compte, un visage, quand ça fait si longtemps qu'on ne s'en est pas servi pour ce genre de chose !

Il souffrait. Il avait besoin d'un miroir maintenant.

— Ce n'est pas une bonne idée, Frank.

— Je ne veux pas leur jouer la comédie ! Je souhaite seulement me voir leur dire quelque chose. Je ne saurai pas quoi leur dire tant que je ne me serai pas vu leur dire quelque chose !

— Servez-vous de la pompette au moindre signal psy.

Sinon, ils automatiseraient les injections et ce serait pire d'un point de vue mental. Il s'envoya une pichenette qui lui arracha un sourire. À défaut de miroir, à défaut du regard pour se regarder, ils auraient pu penser à un système permettant de se faire une idée de ce qu'il était devenu.

— Je ne sais pas ! hurla-t-il. Un système de renvois. Quelque chose comme un jeu de poulies. Une simple application mécanique de la poussée.

Pompette. Deux fois. Sourires. Deux. Un troisième, volontaire, pour dire que tout va bien.

— Promettez de ne plus recommencer. Vous m'avez fait une de ces peurs !

Ne pas se voir. Ne rien voir de soi. Il avait beau loucher, son nez n'apparaissait pas. Il ne se voyait pas et ne voyait personne. Il ne voyait que la rue et son animation tout urbaine. Ils devaient projeter un film sur l'écran de la fenêtre. Idée simpliste. On était vendredi.

— Je sais, dit la voix. Demain, c'est samedi.

Encore une contradiction. Il les piégeait de temps en temps. Ils s'en apercevaient trop tard. Ils avaient besoin de l'assistance des calculateurs pour s'en apercevoir. Il n'était pas peu fier de résister à leur exigence de subordination. Idées simplistes.

— J'ai oublié leurs noms, dit-il tristement.

— Ce n'est pas possible, Frank. Ce ne sont pas des choses qu'on oublie facilement.

— Je n'ai pas dit que c'était facile !

— Réfléchissez : oublier difficilement ? Idée simpliste.

— J'ai oublié son nom à elle aussi !

— Frank ! Vous inventez des raisons de compliquer ce qui est simple ! Elle est morte et ils sont vivants. Vous êtes...

Un légume. La mission a mal tourné.

— Je partirai ce soir que vous le veuillez ou non !

— Vous ne partirez pas si nous en avons décidé autrement !

Clair. Qui était Gor Ur. Il l'avait inventé, peut-être ?

— Vous savez qui est Gor Ur et Gor Ur sait qui vous êtes.

Il n'avait même pas vu le San Giacomo. Il ne voyait rien s'il voulait voir. Il ne voyait que ce qu'ils voulaient qu'il vît. Il mangeait par habitude.

— Nous vous permettons de leur envoyer un message.

En tout cas, il écrirait le message. Il était impossible de vérifier s'ils l'avaient envoyé ou pas. Ils lui accordaient le temps d'écrire un message à deux enfants qui avaient peut-être besoin de lui et ils n'en savaient rien contrairement à ce qu'ils voulaient lui faire croire en lui interdisant de partir ce soir.

— Dites-leur que vous les aimez.

C'était donc ce qu'ils voulaient qu'il dît à des enfants qu'il avait surtout besoin de voir.

— Les a-t-on autorisés à m'envoyer un message ?

— Je suppose que oui. Dans ce cas, ils ne l'ont pas fait. Je vous ai déjà dit ce qu'ils pensent de vous en ce moment. Cela changera peut-être si Gur Ur le veut.

— Votre langue a fourché ! Ah ! Ah ! Ah !

— Qu'est-ce que j'ai dit ?

— « Si Gor Ur le veut » ! Ah ! Ah ! Ah !

— Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Ils riaient quelquefois et c'était toujours de bon cœur. Quelle était la responsabilité de Popo dans ce qu'il était obligé de supporter à sa place ? Depuis quand se posait-il cette question ? C'était ce qu'ils lui demandaient, mais la nouvelle de l'accident avait interrompu le cours inéluctable de leurs recherches, comme s'ils n'avaient pas été préparés à cette éventualité. C'était fou de le penser. Rien n'était plus logique que leurs agissements. Ils ne lui avaient pas supprimé la vue mais l'usage raisonné de la vue. Ils avaient même supprimé les reflets de la fenêtre. Quant aux scintillements des fenêtres du dehors il y avait un dehors du dedans c'était de la lumière pure comme au music-hall.

— Puis-je leur dire que vous avez apprécié leur cuisine ? Ce sont de fiers Italiens. Ils sauront que vous ne les flattez pas.

— Que savent-ils de moi ? Je peux les voir ?

— Contentez-vous de les imaginer. De purs Italiens.

Il avait envie de se lécher les doigts, mais il ignorait où les trouver dans cette complexité qui lui apparaissait comme un éparpillement alors qu'ils y introduisaient patiemment sa nouvelle cohérence.

— Ça ne pouvait pas arriver un autre jour ! s'écria-t-il.

Pompette. Il y avait des choses qu'ils ne contrôlaient pas. On pouvait être victime d'un accident sans qu'ils pussent rien pour l'empêcher.

— À quelle heure le premier train de nuit ? Réservez-moi une couchette de première classe.

Il lui sembla qu'il avait la force de se dresser dans ce qui était peut-être un lit.

— Que vous le veuillez ou non !

— Vous l'aurez cherché, Frank !

Le sang devenait vert. Ils éteignaient tout. Vous n'existiez plus.

— Maintenant urinez et ne pensez plus à rien.

Est-ce qu'il urinait ? On n'imagine jamais assez ce qui peut arriver quand ça arrive. On est pris au dépourvu. Alors ils interdisent l'usage du miroir et le sang devient vert, ce qui est une absurdité. Encore heureux de s'en rendre compte ! Est-ce qu'il avait encore des dents dans la bouche ?

— Elle est morte, Frank ! Le dernier message...

Ainsi, tout était fini cette fois parce qu'il n'y avait aucune chance que ça recommence. Que penseraient les enfants de cette situation tout aussi nouvelle pour eux qu'elle l'était pour lui ? Il leur dirait d'abord qu'il avait pensé à eux toute la nuit.

— Dites-leur que vous les aimez, Frank.

— Je le leur dirai si on va au bout de la conversation. Ce sera ma conclusion. Je n'aurai pas voyagé pour rien. On serait samedi ou dimanche ? Pourquoi cette incertitude relative ?

— Relative à quoi, Frank. Approfondissez votre pensée.

Maintenant, la sensation de rotation était plus nette. S'il avait pu fixer son regard ne fût-ce qu'une fraction de seconde sur un de ces innombrables objets qui envahissaient ce qui était peut-être son champ de vision, alors il aurait su qu'il était en suspension comme tous ceux à qui il arrivait quelque chose. Il n'avait plus le choix. Ils avaient réussi à le faire entrer tout entier en lui-même. Il se sentait ridicule.

— Ne pleurez pas, Frank. Nous savons pourquoi vous pleurez. Vous comprenez maintenant qu'on ne peut pas autoriser ce voyage insensé. Ni en réalité, ni en imagination.

En soi, voulaient-ils dire. Mais en soi, il n'y a que soi. Il n'y a pas les autres. Il faut sortir pour les voir, les toucher, les...

— Les aimer, Frank. Votre problème, c'est ce manque de...

Chaque fois qu'il leur demandait d'expliquer clairement ce qui lui était arrivé, ce qui était arrivé à Jean de Vermort, à Pulchérie même, ils s'arrangeaient pour parler d'autre chose, il se passait autre chose, et ils s'activaient en dehors de sa zone d'influence. Il était alors seul au monde et c'était peut-être ce qu'ils voulaient.

— Si je suis un objet d'expérience, dit-il, je veux le savoir.

— Vous ne faites l'objet d'aucune expérience.

Voix mécanique, sans âme. Ils calculaient leurs effets.

— L'ont-ils récupérée ou est-ce trop tôt ?

Étaient-ils encore là pour répondre ? Il s'efforçait de reconnaître sa verticalité. Il est toujours important de connaître votre position dans l'espace qui vous est attribué.

— Pourquoi est-ce important, Frank ?

— Vous êtes là ! Je croyais que vous...

— C'est important par rapport à quelque chose. Vous revenez à cette sensation de relativité...

— Incertitude. Impossibilité de décider. Mort prochaine.

Maintenant, c'était sa voix qui était mécanique, sans âme, mais il ne calculait aucun effet. Il n'avait pas l'intention de les influencer. Il souhaitait seulement reconnaître quelque chose, n'importe quoi, un fragment de lui-même, des autres, de l'animalité, de...

— De quel animal parlez-vous, Frank ?

Coupez. Pas de plans maintenant. L'attente. Ils s'appliquaient à animer l'écran de la fenêtre idée simpliste mais la nuit tombait malgré leurs efforts. Les gens rentraient chez eux.

— Je pourrais être avec eux.

— Mais vous ne l'êtes pas.

— Je pourrais si c'est la nuit !

Il n'y avait pas d'autres phénomènes lumineux à observer. L'éclairage public imposa sa parfaite géométrie circulatoire. Il jubilait, mais l'axe lui interdisait toute déviation sentimentale.

— Vous oubliez les enfants, Frank. Ils ont déclaré ne rien ressentir à votre égard, pas même de la haine. Ils vont avoir besoin d'une sacrée thérapie.

— Foutez-moi la paix avec vos intrigues !

Pendant tout ce temps, la nuit lui échappait. Les gens se raréfiaient. Les vitrines s'éteignaient.

— Je sors ! cria-t-il. Il faut que je sorte ! Je vous en supplie !

Il n'avait pas voulu supplier. Il savait qu'il finirait par les supplier, la nuit venue. Ils ne pouvaient rien sans la nuit, mais ils conservaient leurs pouvoirs sur l'image. Ils lui montrèrent comment elle se décomposait. L'unité est l'hallucination.

— Il y a des gens qui voient de toutes petites images parce qu'ils n'ont pas beaucoup d'hallucinations, expliquaient-ils.

La vue. Le seul art véritable. Tout le reste est approximatif. Ils contrôlaient la cécité.

— Si vous sortez, ils vous prendront pour un fou et ils appelleront téléphoniquement nos services.

Petit arrêt respiratoire, puis :

— C'est ce que vous voulez ? Tout recommencer ?

— Recommençons avant l'accident.

— Nous recommençons toujours après.

— À quoi bon recommencer alors ?

— Qu'est-ce que nous vous disions il n'y a pas deux secondes ? Vous voyez, quand vous réfléchissez.

— Non ! J'ai beau réfléchir, je ne vois pas ! Je ne vois rien.

— Vous voyez la nuit. La rue est plongée dans l'obscurité chaque fois que nous éteignons l'éclairage public. Vous avancez dans un espace qui vous rapproche des autres mais ils ne vous reconnaissent pas. Vous avez beau leur expliquer que vous avez agi dans leur existence et qu'ils ont agi dans la vôtre réciprocité animale ils ne vous reconnaissent pas. Vous êtes seul et la rue est déserte. On vous a confié la mission de descendre Hautetour sans vous nous poser de questions sur cette condamnation suprême. Hautetour vous cherche. Vous savez qu'il vous tuera si vous ne le tuez pas. Vous ne le tuez pas parce que c'est ce qu'on vous demande de faire. Vous le tuez pour ne pas être tué. Pourtant, c'est à nous que vous obéissez et non pas, comme vous pourriez le croire par erreur logique, à votre instinct de conservation. La rue semble infinie. Il suffit d'avancer. Hautetour apparaît dans l'image. Ce n'est pas l'image qui est une hallucination, ce sont les hallucinations qui composent l'image. Ne vous laissez pas distraire par les conversations qui se tiennent à voix basse et rapide dans l'ombre des porches. Hautetour est l'un d'eux. Il vous surprendra et vous serez plus rapide que lui. Vous nous reviendrez avec le sentiment de n'avoir fait que votre devoir. Vous vous coucherez en pensant au voyage que nous vous avons interdit parce que vous n'êtes pas prêt à revoir les enfants que vous abandonnâtes en des temps qu'il n'est pas souhaitable d'évoquer maintenant que...

— Maintenant que QUOI ?

Silence.

— Parlez ! Mais parlez ! Vous ne parlez plus ! Je ne suis plus rien sans votre voix ! Vous n'êtes plus rien sans la mienne !

Il était huit heures. La sirène retentit. Aussitôt, les véhicules du SSE s'éparpillèrent en étoile autour du Centre Expérimental de la Firme pour la Colocaïne. Un cortège officiel, formé de berlines aux intérieurs éclairés, détruisit la géométrie de cette belle organisation sécuritaire et pénétra dans le Centre en ouvrant d'autres brèches. On reconnut le Président à sa casquette irlandaise. Ses gardes du corps formèrent un double cordon mobile jusqu'à l'entrée du laboratoire, dans le frais gazon que Rog Russel arpentait dans une attente fébrile.

— C'est grave ! dit-il. La situation...

Le Président n'attendit pas ses explications pour pénétrer dans le bureau où le comte Fabrice de Vermort, assis dans le fauteuil des visiteurs, pleurnichait en se tenant la tête.

— Qui est ce Frank Chercos ? mugit le Président avant de claquer la porte qui n'aurait pas dû claquer parce que Omar Lobster avait prévu un système électropneumatique capable d'empêcher les portes de claquer.

Mais Omar Lobster , concepteur et maître d'œuvre du CEFC, n'avait pas tout prévu.

                                

Chapitre XXVII

 

7 heures 40

 

ASSASSINAT D'UN POLICIER DANS LA RUE

 

Le pruneau traversa la tête et forma ensuite un petit trou rouge dans la loupe d'un orme. Comme il était nuit noire et que l'éclairage public était en panne, aucun oiseau ne s'envola. Hautetour sentit le sang couler lentement sur sa nuque et poursuivre son chemin le long de la colonne vertébrale. Il ne respirait plus. Il recula contre l'orme et se laissa glisser jusqu'à ce que ses jambes fussent complètement pliées sous lui. Il s'immobilisa enfin quand ses mains cessèrent de gratter nerveusement la terre.

 

PAR UN AUTRE POLICIER !

 

Frank tira un autre pruneau dans la région du cœur, mais le corps n'accusa pas le coup.

 

ATTENTE DE LA PATROUILLE ANTIMORT

 

Dans cinq minutes au plus tard, une Patrouille de la Résurrection arriverait et elle emporterait le corps dans un centre de récupération post-mortem où il ne faudrait pas longtemps à Hautetour pour retrouver sa capacité à penser et à coordonner ses membres et ses organes pour avoir l'air d'un vivant.

— Parfait, dit une voix dans le cerveau de Frank. Vous pouvez rentrer maintenant. Ce qui va se passer ne vous concerne plus. Prenez le chemin le plus court.

Ils connaissaient sa préférence pour celui des écoliers, mais cette fois, il avait une bonne raison de ne pas s'attarder en chemin. Il ne se laisserait pas distraire par les femmes.

 

JE NE SUIS PAS MORT ! DÉCLARA LE MORT

 

— Je ne suis pas mort ! dit la voix de Hautetour.

La voix dans le cerveau de Frank ne disait plus rien. Frank arma de nouveau le Colt. Hautetour avait l'air mort.

— Je ne le suis pas, dit-il clairement.

Ses lèvres bougeaient. Frank demanda ce qu'il devait faire dans ce cas. C'était certainement, de sa part, une hallucination.

— Exact, dit la voix dans le cerveau. Il est mort.

Ils disaient cela en attendant d'en être sûrs.

— D'ailleurs, dit la voix, voilà la Patrouille.

 

ARRIVÉE DE LA PATROUILLE ANTIMORT

 

Il ne leur avait pas fallu trois minutes. Hautetour récupérerait 100 % de ses moyens. Frank exprima son bonheur auprès du Chef de Patrouille :

— C'était un ami, expliquait-il.

Et il croyait tout expliquer. Pendant un moment, pendant que Hautetour expirait, Frank s'était dit qu'ils avaient les moyens de déconnecter les mourants du Central des Signaux de Mort. Il avait sincèrement pensé qu'ils souhaitaient la mort totale de Hautetour. Ils ne lui avaient pas révélé pourquoi Hautetour ne pouvait plus vivre. Et lui, Frank, qui exécutait un ordre sans en discuter le bien-fondé, comme c'était convenu d'avance, il s'était dit que Hautetour était voué à la disparition par une décision de haute tenue sociale. Or, la Patrouille n'avait pas mis trois minutes pour intervenir. Il se sentait heureux parce qu'il ne comprenait pas.

 

DISCUSSION AVEC UN MORT

 

— Je ne suis pas mort, répéta Hautetour.

Il ne bougeait pas. Il était assis tout droit sur ses jambes pliées, les bras ballants de chaque côté, les doigts dans la terre, la tête légèrement en arrière, butant contre le tronc de l'orme et ses lèvres bougeaient alors que le deuxième pruneau avait dû réduire le cœur en bouillie.

— Vous êtes mort, dit le Chef de Patrouille. Ce que vous ressentez n'est pas réel. Laissez-nous faire.

— Non ! dit Hautetour. Je suis vivant !

Il leva une main pleine de terre pour arrêter le cathéter dont le foret tournait en sifflant. Le patrouilleur qui venait d'écarter le col de la chemise recula d'un bond avec tout son attirail.

— Vous devriez l'achever, dit le Chef de Patrouille.

Il se tenait le menton et l'index grattait la base du nez.

— Je ne comprends pas, disait-il, pourquoi le Détecteur de Mort s'est déclenché. Ça n'arrive jamais si la mort n'est pas un fait acquis.

— Il est mort, dit Frank.

Il n'avait vraiment pas envie de tirer encore sur ce corps qui était un cadavre encombrant, c'était tout. Ce n'était pas la première fois qu'il avait affaire à un cadavre encombrant. Avec son bras levé, Hautetour avait l'air d'un agent de la circulation, sauf qu'il était assis et qu'il n'avait pas de sifflet.

— Ce n'est pas le moment de plaisanter, dit le Chef de Patrouille.

Il se pencha cérémonieusement sur le corps de Hautetour.

— Si vous êtes encore vivant, dit-il, on peut attendre un peu, mais pas trop.

On sentait qu'il réfléchissait difficilement mais qu'il voulait aller au bout de sa réflexion.

— Si vous êtes vivant, c'est l'affaire des Ambulances, pas la nôtre. Vous comprenez ?

Il se frottait le nez comme s'il était sur le point d'éternuer.

— Vous ne comprenez pas, continua-t-il, désespéré par le front buté, quoique percé d'un trou rouge, de Hautetour qui persistait à se croire encore vivant malgré les évidences de mort qu'il ne fallait pas être grand clerc pour apprécier à leur juste valeur.

Le chef aspira l'air frais de la nuit.

— C'est le DDM qui s'est déclenché, pas le DDD. C'est moi qui ne comprends pas ! Vous ne pouvez pas comprendre.

Il allait expliquer les choses en professionnel des situations tordues.

— Si le DDD ne s'est pas déclenché, l'Ambulance ne viendra pas parce que vous êtes mort. Vous voulez une cigarette en attendant que ce monsieur se décide à vous achever ?

Il y eut une rapide expression de terreur sur le visage de Hautetour, preuve qu'il était encore vivant. Frank se tenait à distance.

— Je n'ai pas les moyens de savoir si vous êtes mort ou vivant, dit le Chef de patrouille qui ne s'épuisait pas. Vous êtes mort parce que le Détecteur De Mort le dit. Le Détecteur De Danger ne dit rien. Il semble que quelque chose n'a pas fonctionné, ce qui n'arrive jamais.

Il secouait la tête pour s'empêcher de penser à ce qu'il fallait en penser.

— Si ce monsieur est décidé à vous achever, dit-il, je n'ai aucune raison d'appeler une ambulance. s'adressant à Frank : N'attendez pas la dernière seconde. Je suppose que vous êtes autorisé à faire ce que vous faites. Dans le cas contraire, je suis indifférent, comme m'y autorise la Loi.

Frank montra son insigne. Le Chef parut satisfait. Il tourna son visage coloré vers Hautetour.

— Je regrette, dit-il, mais ce monsieur est un...

— Je suis flic moi aussi ! dit Hautetour. Là...

Son œil gauche regardait en bas. Le Chef hésita à plonger sa main dans la bouillie.

— Je veux bien vous croire, dit-il, mais nous avons si peu de temps...

Sa main extrayait l'insigne sanglant de Hautetour. Il le frotta sur sa tunique blanche pour ensuite l'examiner à la lumière d'une lampe torche qu'un patrouilleur pointait en tremblant sur les cordonnées de Hautetour.

— Un à un, dit le Chef. J'appelle une ambulance, bien que vous soyez mort. à Frank : Monsieur, expliquez-vous...

 

APRÈS LA DISCUSSION

 

Frank tira à bout portant. Une partie du crâne de Hautetour vola en éclats. Le corps bascula vers l'avant et une flaque se répandit autour de ce qui restait de la tête.

— Il est mort, dit Frank. Il y a eu une erreur.

Le Chef jeta un regard dubitatif sur le cadavre.

— L'erreur, dit Frank qui se sentait en veine d'explications courtoises, c'est que le DDM n'aurait peut-être pas dû se déclencher.

— Vous croyez que... Comment savoir ?

— Dégagez, dit Frank avec la même politesse amène. On vous appellera si on a besoin de vous.

Le Chef se remplit encore les poumons.

— Je suppose que ça doit faire mal, dit-il en grimaçant.

— En effet, dit Frank. Je ne lui ai pas laissé le temps de se colocaïner.

— Très dur ! dit le Chef.

Il tendit un formulaire.

— Juste une signature, dit-il. Le reste ne me regarde pas. On a beau savoir qu'on ne meurt pas, on préfère s'en tenir à la vie.

Frank signa paisiblement. Son calme faisait un peu pitié, parce qu'il était sur le point de tourner de l'œil. Le Chef de Patrouille souffla précautionneusement sur l'encre, plia le formulaire avec la même attention cordiale et l'empocha.

— Tout est en règle, dit-il. Bonne continuation.

La Patrouille s'éloigna enfin. Il y avait quelques badauds sur le trottoir, mais ils entraient dans l'ombre sans résistance.

— Vous ne pouvez pas le laisser là, dit la voix.

 

8 heures

 

DES AGITATEURS EN CAMION

 

Des agitateurs du mouvement dit Kronprinz commencèrent à se répandre dans les rues. On les reconnaissait à leur foulard de soie bleu céleste. Ils distribuaient des tracts à des passants qui prenaient le temps de les lire et on put même en voir certains, non fichés comme sympathisants du groupe, entretenir de longues conversations, sans animosité, avec une sérénité apparente qui était un avertissement évident que quelque chose de plus sérieux que d'habitude se préparait presque à la surface du temps. Dans les centres visuels du SSE, on ne tarda pas à appeler les monteurs à la rescousse. C'étaient des hommes et des femmes capables, mieux que les systèmes numériques encore expérimentaux (mais ils l'étaient depuis si longtemps qu'on avait définitivement mis en doute leur efficacité réelle), de retrouver le fil des apparences pour en tirer le scénario le plus probable. Certains étaient même capables de reconstituer les personnages avec une précision de l'ordre de un pour trois. Les Renseignements Globaux ajoutaient à ces pratiques fiévreuses la trouble précision de leurs interprétations. Comme il était maintenant évident que les mauvaises nouvelles venant du CEFC n'étaient plus secrètes, le directeur du SSE demanda aux autorités supérieures de déclencher une alarme à la pollution. Ce serait la troisième cette semaine. La population n'avait jamais cru à un problème de pollution. Le SSE avait recommandé de faire précéder toutes les alertes d'un lâché de gaz inoffensifs.

 

RECOMMANDATIONS DU SSE AU SUJET DES ALERTES

 

— Mettez-y de la couleur, avait recommandé son directeur, une odeur plus discrète mais rappelant quelque chose sans qu'on sache quoi, et des malaises aussi légers que possible capables d'inspirer les pires prévisions. Dans ces conditions, ils (la population qu'on n'appelait plus le peuple dans ces circonstances) se contenteront d'attendre. N'oubliez pas de meubler cette attente avec des actions aussi spectaculaires qu'inefficaces.

 

ALERTE À HUIT HEURES PM

 

Les sirènes commencèrent à envahir un espace sonore intranquille. Les agitateurs disparurent ou se débarrassèrent de leurs foulards. On vit arriver sur toutes les places publiques des camions du type bétaillère équipés de ranchers. Des agitateurs, masqués cette fois, les conduisaient. Les gens montaient en ordre, comme si on les avait préparés à ce qui n'était plus un exercice. La troupe se déplaçait discrètement, aussi discrètement que le lui permettait un équipement lourd qui ne pouvait, dans ces conditions extrêmes, échapper à la vigilance des passants qu'il était devenu impossible de distinguer des agitateurs. La circulation avait considérablement ralenti pour laisser le passage aux camions transportant ce qu'il fallait maintenant considérer comme des émeutiers. Le travail des monteurs n'avait plus aucun intérêt. On était fixé sur les intentions de Kronprinz. Comment étaient-ils au courant des nouveaux incidents qui agitaient depuis deux bonnes heures les centres vitaux du CEFC, personne ne le savait avec certitude et les idées qu'on pouvait avoir sur la loyauté de quelques cadres au comportement suspect n'avaient pas été exploitées à temps. Il s'agissait maintenant d'entrer dans une action qui n'avait pas été initiée par le gouvernement. On se préparait à une violence pouvant aller jusqu'à l'utilisation des armes secrètes dont tout le monde avait d'ailleurs une idée exacte.

 

APPARITION DE LA COURONNE DANS LE CIEL DE LA CITÉ

 

La couronne était le symbole choisi par Kronprinz. Une projection holographique se déploya dans le ciel noir. Immédiatement, des chasseurs des forces aériennes la bombardèrent pour en détruire l'incroyable complexité visuelle. Les gens levaient la tête, attitude apparemment anodine mais qui correspondait à une symbolique recherchée par les Révolutionnaires du groupe Kronprinz. Des agents infiltrés commençaient à envoyer des informations forcément fragmentaires et les services du chiffre du SSE taupinaient dans le noir pour tenter de reconstituer en temps réel l'évolution des évènements. Il arriverait bien un moment où la reconstitution devancerait la réalité et alors les calculateurs numériques prendraient le relais d'une opération de grande envergure où entreraient en action les moyens les plus sophistiqués et, si c'était devenu nécessaire, les plus destructeurs. À quel type de résistance fallait-il s'attendre ? Le SSE était bien en peine de fournir ce renseignement essentiel à l'État-Major des Forces Anti-Émeutes. La troupe était-elle convaincue de sa supériorité stratégique ? Rien n'était moins sûr. Il y avait trop longtemps que, d'attentats en prise d'otages, la lutte sans merci entre l'État et Kronprinz n'était plus une question de puissance de feu mais de pouvoir de conviction. Sur ce terrain mouvant, la parole clandestine avait toujours eu l'avantage d'une réponse claire aux injustices flagrantes. L'État ne pouvait guère qu'évoquer la générosité de ses institutions et diffuser de manière quasi exclusive les documentaires chargés de sa bonne parole. C'était la lutte historique entre l'évangile et l'évidence. On eût dit que rien ne s'était plus passé en philosophie depuis l'âge obscur des scolastiques. Mais la population (comme l'appelait l'État s'il la considérait de l'extérieur) avait acquis l'énergie d'un peuple (comme disaient les Révolutionnaires qui agissaient de l'intérieur et ne pouvaient pas faire moins que de se référer à des considérations historiques ayant l'avantage de raconter quelque chose au lieu de l'expliquer). Il s'ensuivait un état de crise permanente qui finirait un jour ou l'autre par exploser dans les mains de leurs initiateurs. Cependant, Kronprinz ne pouvait pas ignorer que la bataille était perdue d'avance, qu'elle était gagnée par l'État pour des raisons évidentes de supériorité mécanique. On avait toujours cru à la théorie d'un groupe révolutionnaire efficace dans les actions tactiques mais n'ayant aucune intention de prendre un pouvoir qui par définition ne lui appartenait pas. On s'attendait donc à une crise majeure, pas à un bouleversement, et encore moins à une révolution. L'Histoire elle-même ne témoignait d'aucune révolution. La Politique actuelle s'interdisait tout changement de Régime. On était en équilibre et celui-ci avait acquis une stabilité qui en disait long sur l'inefficacité de Kronprinz. L'idée que Kronprinz n'était rien d'autre qu'une organisation secrète activée par le gouvernement lui-même avait fait son chemin et ainsi, la boucle était bouclée. Les opinions allaient pouvoir enfin s'affronter sur le terrain, armes à la main.

 

8 heures 07

 

APPARITION DE LA SIBYLLE AU COEUR DE LA CITÉ

 

Depuis dix bonnes minutes, la Sibylle expliquait à Frank qu'il était en train de s'enfoncer dans une erreur qui allait lui coûter l'existence. Frank avait considérablement ralenti ses activités relativement au cadavre de Hautetour qui s'était vidé de son sang et continuait d'expulser ses eaux dans une lenteur écœurante. Il pataugeait dans une flaque immonde. Il avait l'air affecté par ce qu'il venait d'accomplir au nom d'il ne savait quel principe supérieur dont dépendait sa relative tranquillité de citoyen actif, comme on appelait les vivants dans certains documents qu'il avait vu passer sans leur accorder l'importance qu'ils méritaient pourtant, il s'en convainquit plus tard à l'occasion d'une révolte de manutentionnaires, mais sans passer de l'autre côté. La Sibylle n'avait pas non plus choisi son camp, mais elle agissait pour son propre compte. Elle vivait sa vie. Il ne pouvait pas en dire autant et le meurtre de Hautetour en était l'évidence hyperbolique.

— Les gens vont s'énerver, dit la Sibylle. Ils sortent dans la rue.

— Qu'est-ce que ça peut leur foutre, un flic qui en tue un autre ? dit Frank qui n'était pas prêt à sortir de son drame intérieur.

— T'as pas entendu l'alerte ?

Ses oreilles étaient pleines du feu qui avait fini par détruire la moitié de la tête de Hautetour qu'on ne pouvait raisonnablement plus reconnaître.

— On peut pas te faire confiance, dit la Sibylle.

Elle avait raison, mais comme il le savait déjà, il ne répondit pas. D'ailleurs, il ne se défendait jamais si la Sibylle l'attaquait sur le terrain de son intimité.

— Ils ne m'ont pas dit ce que je devais en faire, dit-il en toisant le cadavre.

— Qu'est-ce que tu en fais d'habitude ?

— Je n'ai pas l'habitude !

La Sibylle écarquilla ses yeux de braise.

¡No me digas ! Toi, Frank, tu sais pas...

— Non, je sais pas. Mais j'ai une idée. Chico Chica...

— Sortir de la ville maintenant ? Tu n'y penses pas ! On va se faire écorcher. Viens plutôt dans ma tanière.

 

L'ATTENTE DES SANS-LE-SOU

 

Elle parlait à voix basse, regardant furtivement par-dessus son épaule nue les regards cachés dans l'ombre.

— Ils sont pas sûrs que ça va exploser, dit la Sibylle. Ils attendent. Tu veux que je te dise, Frank : c'est eux qui ont le plus d'espoir, et ils attendent de voir comment ça va tourner. Ils commenceront par nous : toi le flic au service de la pègre gouvernementale et moi le métal heureux de vivre et de mourir. Tout ce qu'ils détestent.

— Il faut que j'aille chez Chico Chica, dit Frank qui redevenait le plus obstiné des flics en cavale. File-moi un coup de main si tu peux.

 

8 heures 08

 

Les premiers camions arrivèrent devant la grille du CEFC protégée par une batterie d'artillerie.

— Z'ont pas froid z'aux z'yeux, dit le sergent avec une pointe d'admiration qui agaça le lieutenant.

— Z'allons z'enfants... chuchota une voix derrière les installations.

Le lieutenant régla le tir sur le camion de tête. Des émeutiers étaient descendus et agitaient des foulards bleus au-dessus de leurs têtes en criant des slogans hostiles.

— Faut pas s'inquiéter, dit le sergent aux servants. Ils vont jamais plus loin que la ligne.

Il avait lui-même tracé la ligne à une centaine de mètres de la grille. Il avait tracé cette ligne plus de vingt fois et ils ne l'avaient jamais franchie.

— Je sais pas ce qu'ils leur proposent, là-haut, mais ça marche à tous les coups, dit-il en frottant sa moustache rebelle.

— Ouais, dit un des servants, mais d'habitude on n'a pas un Président dans la zone à défendre.

— C'est vrai, merde ! dit un autre servant.

 

8 heures 09

 

TOURISME CULTUREL

 

Les camions d'émeutiers roulaient en colonne. Les chefs de bord faisaient des signes à Frank qui modérait les accélérations de la Corvette.

— Ils nous prennent pour des touristes américains, dit la Sibylle.

Elle ne pouvait pas s'empêcher de prendre son air effronté au risque d'éveiller une méfiance en alerte rouge qui donnait des acidités aux organes rudement mis à l'épreuve de Frank qui souriait moins facilement, autre point de rupture qu'il voyait se déchirer comme le dernier masque opposé aux réalités contradictoires et contraignantes. Elle souriait à des civils qui se prenaient pour des soldats, serrés en ordre dans les bétaillères dont les ranchers se bringuebalaient dans un bruit qui couvrait celui des moteurs tournant au ralenti. On ne voyait pas d'armes. Frank se demanda s'il devait communiquer cette information à... mais Hautetour n'était plus là pour lui retourner des commentaires ironiques. Il commençait à se dessécher à la place de la roue de secours qu'il avait fallu, une fois de plus, sacrifier aux nécessités du moment. Il redoutait la crevaison. Si ça arrivait, il ne manquerait pas de volontaires pour lui prêter main-forte. Les gens adoraient faire la conversation aux touristes américains, plaisantait la Sibylle, elle d'ordinaire si grave, si effacée. Il prit le temps de la contempler malgré la surveillance dont il devait faire l'objet de la part de sa hiérarchie et peut-être même de Kronprinz. C'était une de ces femmes dont on garde un souvenir impérissable sans savoir pourquoi elles se sont gravées dans ce qui ne peut pas être la mémoire mais qui n'est pas non plus la fiction. Ses seuls yeux n'expliquaient pas son importance, et moins encore les perfections auxquelles il avait eu accès quand il s'était montré convaincant. On n'approchait pas la Sibylle sans la convaincre. Maintenant, il roulait avec elle vers une destination incertaine, dans la mire d'une artillerie qui n'attendrait pas sa réponse circonstanciée pour mettre en pièces non détachées la belle américaine qui traversait en ronronnant sur huit cylindres les préparatifs de la guerre future entre les défenseurs du système et les utilitaires harassés de son efficacité sur tous les plans de la vie quotidienne sauf un : le bonheur. Pour la Sibylle, le palliatif du bonheur, et elle était pleinement consciente de cette approximation, c'était le mythique métal, un truc qui n'avait jamais existé mais qui laissait les traces de sa puissance existentielle y compris ailleurs que dans la chair de ses adeptes. Pour Frank, moins amateur d'évasion et carrément professionnel de l'enfermement accepté à la condition d'être bien payé, et il l'était, il n'y avait pas de palliatif, pas de bonheur, rien à glaner, il n'y avait que les objets dont on peut meubler la vie sans prétendre en faire le centre d'un monde qui tiendrait compte des particularités de chacun au grand sacrifice des ambitions de certains. Dans ce sens, la colocaïne ne pouvait pas avoir de concurrent redoutable. Mais si le sens changeait d'orientation, en s'intéressant par exemple à l'égalité des chances, alors le métal revenait, Gor Ur lui-même imposait sa stature de prophète de l'inutile joint à l'agréable et Kronprinz pouvait servir de soupape de sécurité ou de prétexte à l'élimination systématique de l'utile joint au désagréable. La Sibylle faisait frémir la chair de Frank quand elle lui en parlait. Et le moment était particulièrement étrange, puisqu'il se dirigeait à l'opposé des émeutiers qui ne cachaient plus leur curiosité à l'égard de touristes qui, bien qu'ayant toutes les raisons d'être américains, n'en paraissaient pas moins éloignés du concept de touriste tel qu'on le cultive en milieu défavorisé. La Sibylle riait d'avance à ses arrachements de métal prometteurs.

 

8 heures 30

 

PANÉGYRISME DE RUE

 

Un type crasseux se baladait avec un haut-parleur vissé dans le dos :

— Omar Lobster est mort, mes amis, une pensée pour notre savant universel.

Et quand il regardait le ciel pour voir le combat de la couronne holographique et des chasseurs des Forces de l'Air et de l'Espace, il avait l'air de croire ou de chercher à faire croire qu'Omar Lobster était maintenant au ciel, sous la protection de Kron ou de Gor Ur, et qu'une prière bien sentie lui faciliterait cette entrée tremblante dans l'éternité des morts ô combien plus sacrée que celle des vivants, un concept à prendre encore en considération malgré des temps qui baignaient dans l'huile ou parce qu'ils baignaient dans l'huile au lieu de courir dans le vent.

— La preuve ! scanda le panégyriste en promenant son haut-parleur criard dans la foule tendue et structurée des insurgés.

Personne ne songea à commenter son requiem. Omar Lobster ne faisait ici l'objet d'aucun culte et sa mort accidentelle ne servait pas la cause. Les moteurs étaient arrêtés. On n'entendait que les chasseurs et les explosions des bombes. Le ciel avait pris un air de fête et d'art. Malgré les efforts des chasseurs, la couronne, sans doute projetée par un ou plusieurs satellites, demeurait intacte, rutilante comme l'or qu'elle proposait à des âmes éprises de pureté et de perfection. Les chauffeurs étaient restés à leur poste, mais leurs bouillants passagers formaient maintenant des carrés compacts devant chaque camion. Les agitateurs distribuaient les foulards bleu céleste de leur reconnaissance, brouillant ainsi les pistes. Les phares étaient en veilleuse.

— Omar Lobster est mort. Dieu Qui existe et Qui pense le reçoit dans Son Royaume. Prions pour cette grande âme qui exercera éternellement son influence sur nos recherches et notre Connaissance.

Comme le ciel était chargé de nuages, on en distinguait les contours à la faveur des explosions des bombes, Plus d'un eut l'occasion d'y reconnaître un visage et le panégyriste d'Omar Lobster encourageait ces recherches en beuglant dans son micro des descriptions pour le moins fantaisistes. Mais personne ne songea à le faire taire tout simplement parce qu'il avait l'air d'un pauvre type et qu'il l'était sans doute. Sa batterie commençait à donner des signes d'épuisement.

 

LA CASQUETTE DU PRÉSIDENT

 

Le Président était confortablement installé sur une terrasse climatisée juste au-dessous du pyramidion. On avait préparé l'endroit pour sa visite solennelle. Il trônait dans un fauteuil d'un autre temps dont il ne cessait de vanter le confort.

— Tout va bien, monsieur le Président ? Il ne vous manque rien ?

— Il manque un clou pour accrocher ma casquette !

Ce qui amusait. On s'amusait sans bruit dans une demi-lumière de temple religieux ou de boîte de nuit. Des lampions, protégés du vent par les baies vitrées qui fermaient la terrasse, étaient animés par des domestiques en habits.

— Demandez-leur si ça les gêne que j'y accroche ma casquette, continuait de plaisanter le Président.

Tout le monde savait qu'il n'aurait jamais accepté de se séparer de sa casquette. Elle contenait des moyens de communication sophistiqués, une bombe destinée à son suicide en cas de coup d'État, ou rien d'autre que le contenant de sa propre tête qui était le lieu sûr de tous les grands secrets.

— Ils en feront une chanson, allez ! jubilait-il en secouant son verre pour trinquer avec tout le monde sans quitter le fauteuil.

Où accrocher ? Où accrocher ?

La casquett' du président ?

Qu'en pensez-vous, Rog ?

— Ils ont oublié Bugeaud. Je ne crois pas aux chansons.

Le président se rengorgea. Il y avait mille autres moyens de ne pas sombrer dans l'oubli comme un vulgaire domestique.

— Comment va notre ami de Vermort ? demanda-t-il pour changer de sujet.

— Il ne comprend pas qu'on lui retire la garde des enfants.

— Il doit y avoir une raison. Et comment va Gisèle ?

— Stationnaire dans la gravité. Ils avaient prévu de partir demain.

— Pas de chance ! dit le Président. Il n'en a jamais eu d'ailleurs. Trop imaginatif. Pas assez conséquent. Ah ! L'Afrique et nous !

Il soupira comme si le spectacle des chasseurs attaquant la couronne était devenu ennuyeux et qu'il allait demander qu'on y mît fin et qu'on trouvât autre chose pour le divertir.

Kronprinz ! Kronprinz ! cria-t-il à la ronde. Je vais leur demander d'accrocher ma casquette. Vous savez où ?

On riait. Les verres apparaissaient de temps en temps, sortant de l'ombre, avec leurs mains habituées aux gestes les plus convenus.

— Il y a du monde, dit le Président. Quel succès !

Il éclata de rire. Des escarbilles se pulvérisaient sur les baies parfaitement hermétiques et résistantes.

 

LA FIÈVRE MONTE

 

Dans la foule, que le Président et sa suite pouvaient observer en détail sur les écrans mis à leur disposition sur la terrasse même, le panégyriste d'Omar Lobster ne se fatiguait pas de promettre la Vie Éternelle au seul exemple de probité que sa langue, sensible aux écorchements, acceptait de révéler à tous ceux à qui l'existence ordinaire ne souriait pas. Les insurgés commencèrent à fourbir leurs armes.

 

9 heures 42

 

LES MORTS NE MEURENT PAS

 

Frank arrêta la Corvette dans un endroit tranquille. La Sibylle avait finalement réussi à réveiller en lui les instincts du guerrier au repos. Mais à peine le moteur coupé, un bruit le figea sur son siège. Il entendit nettement la voix de Hautetour qui recommençait à se prendre pour un vivant. La Sibylle était moins étonnée, elle qui avait vécu semblable aventure avec un marin breton qui refusait obstinément de disparaître en mer.

— Fermez-la, Hautetour ! vociféra Frank comme s'il s'adressait à une hallucination.

Mais il nuançait. La Sibylle conversait avec Hautetour à travers le capot.

— Il faut le sortir de là, dit-elle. Il va étouffer.

Frank ressentit un véritable soulagement en se disant qu'il n'avait peut-être pas tiré trois fois sur Hautetour : la première balle n'avait pas traversé le cerveau de part en part, la deuxième n'avait pas provoqué l'explosion du cœur et la troisième n'avait pas emporté l'hémisphère cérébral gauche et toute la partie de la boîte crânienne le contenant. Hautetour conservait un œil.

— Ouvre le capot ! dit la Sibylle. Il se sent mal.

Frank ouvrit le capot. Le Hautetour qui en sortit n'avait pas grand-chose à voir avec celui qu'il avait connu. Néanmoins, c'était la même voix.

— Ça fait du bien de respirer, disait-elle.

 

LA SIBYLLE SOURIT

 

Et le corps se mit à arpenter le talus comme s'il était devenu nécessaire de se livrer maintenant à l'exercice physique. Frank luttait contre une confusion crispée. Il vérifia le barillet. La Sibylle souriait en regardant Hautetour évoluer dans les phares. Personne ne sait ce qu'on ressent réellement quand la Sibylle sourit sans se préoccuper de l'effet qu'elle produit sur ses voyeurs frémissants.

— Il ne m'a jamais fallu bien longtemps pour récupérer, disait Hautetour en moulinant.

 

9 heures 57

 

J'AIME LA SIBYLLE, DIT LE FLIC

 

Si Frank tirait maintenant, la tête serait emportée au diable. La Sibylle s'interposa.

— Hautetour ne meurt pas, dit-elle. Tu ne vois donc pas qu'il ne meurt pas ? Demande-lui ce qu'il veut.

Frank hésitait, comme n'importe qui dans ce genre de situation, et Hautetour était le premier à le comprendre. La Sibylle était prioritaire, mais maintenant Hautetour était vivant, aussi Frank décida-t-il d'attendre une autre occasion pour satisfaire ses instincts de guerrier au repos. Il savait ménager un temps de repos entre deux actions. Il était plus difficile de consacrer cet instant à la satisfaction des désirs que l'action occulte quand c'est le moment d'agir. Il aimait la Sibylle et se sentait confus.

 

PANNE DU SYSTÈME CENTRAL DE VIE

 

— Le système est en panne, dit Hautetour qui était encore au cœur des institutions. Kronprinz veut profiter de l'aubaine. Frank, personne ne vous a donné l'ordre de me descendre. Je comprends. Vous avez imaginé...

— Imaginé ! hurla Frank. Je n'imagine pas qu'on puisse survivre à de pareilles blessures et vous...

— Non, bien sûr, dit Hautetour d'une voix habituée aux spectacles des errances de l'esprit. Mais je suis vivant. Je ne sais pas pourquoi, je vous l'accorde. Je vis et je veux en finir avec cette existence !

Il était gluant, parfaitement incompatible avec le cuir bleu de la Corvette. La Sibylle offrait gentiment ses maigres genoux.

 

LE POLICIER A UNE IDÉE

 

— On monte chez Chico Chica, dit-elle. Frank a une idée.

Il rougit, Frank. Personne n'avait jamais prétendu une chose pareille devant Hautetour. Elle ne se rendait pas compte. Quand il prétendait avoir une idée, ce n'était jamais en présence de son Chef, mais il fallait convenir que pour une idée, c'en était une.

— Nous avons tous des idées, dit Hautetour comme s'il tenait maintenant, peut-être pour les beaux yeux de la Sibylle, à modifier un jugement qui avait eu le temps de faire son mal.

Frank rengaina. Le déclic du cran de sécurité rasséréna Hautetour qui regretta de n'avoir plus de visage pour se contenter d'exprimer ses sentiments par le seul silence. Il voulait arracher des larmes à la Sibylle. Il y réussissait.

— En route ! dit Frank qui s'ébrouait.

Des fusées fleurissaient au loin. On ne distinguait pas la couronne. Le bal des chasseurs paraissait incohérent.

 

10 heures 12

 

FRAGMENT D'UN DIALOGUE

 

— Omar Lobster aimait les petites filles.

— Vous parlez à une petite fille, monsieur !

— Elle comprend parce que Omar Lobster était...

 

DANS LE RESPECT DU PROTOCOLE

 

Certains, que l'attente commençait à ankyloser, se risquaient à dialoguer avec le panégyriste. De là-haut, le Président, qui ne quittait pas sa casquette, observait les petits désordres que ces conversations avortées provoquaient dans la parfaite organisation du siège que les émeutiers continuaient d'étendre à la campagne environnante. Ils contrôlaient tout le réseau routier périphérique et les grandes lignes ferroviaires. Le SSE avait évalué leur nombre à plus de cent mille. Ils ne pouvaient pas empêcher l'encerclement par les troupes nationales qui se mettaient lentement en place, mais leurs forces pouvaient aussi imploser et percer efficacement ce front circulaire qui ne valait rien sans un appui aérien à la hauteur de la situation. Le Président enregistrait dans son cerveau patient et sélectif toutes les données qui lui étaient transmises par les différents services d'enquête et de sécurité.

— La situation est dangereuse, dit Rog Russel. Mais on ne craint rien.

C'était l'opinion la mieux partagée ici. Nous le pensons donc nous allons le rester. Il s'adressait aux invités qui s'amusaient dans l'ombre avec une discrétion toute protocolaire.

 

10 heures 15

 

À CHEVAL ET EN VOITURE

 

Le cheval surgit du néant. Frank reconnut les cuisses blanches et musclées de Pulchérie. La Corvette pila. Frank se leva, tenant toujours le volant. Pulchérie avançait, montée sur un cheval qui craignait la nuit et qui le faisait savoir.

— Une bonne idée ! s'écria Frank.

Un autre cheval progressait sous les peupliers, nerveux et imprévisible.

— Salut, Poulet ! dit la voix rauque d'Anastase.

Frank était heureux de les revoir. Il montra ce bonheur à la Sibylle qui lui renvoya un regard attendri. Hautetour se cachait dans un sac. Il s'efforçait de ne pas trop peser sur les jambes de la Sibylle qui se plaignait doucement.

— Nous allons chez Chico Chica, dit Anastase d'une voix de conquérant. Pulchérie est invitée à observer un satellite d'une importance... vitale.

— Que se passe-t-il en bas ? demanda Pulchérie que le cheval ne ménageait pas.

— Une émeute, dit Frank. On l'a échappé belle.

— Continuons ! grogna la voix de Hautetour.

Frank suivit les chevaux. C'était agréable, la vision des deux enfants montés sur des chevaux, en pleine nuit et sous les phares. Ils paraissaient être les émissaires d'un peuple inconnu qui invitait à un autre voyage.

 

À PROPOS DES ENFANTS

 

— Elle a un joli petit cul, dit Hautetour qui pouvait l'apprécier à travers la toile du sac.

La Sibylle dut le pincer. Il gémit.

— Moi aussi j'ai deux enfants... commença Frank.

Mais la Sibylle lui caressait la main. Il aimait la Sibylle qui adorait être aimée.

— Ils sont ce que je possède de plus...

— Tu oublies Popo, dit la Sibylle en retirant sa main.

— Trois gosses ! gémissait Hautetour. Ça en fait ! Enfin, Popo n'est plus un môme. Je dirais même que...

— Popo n'a jamais été un enfant ! dit Frank. J'ai deux enfants et Popo. Ma femme...

— Ça va ! dit la Sibylle. Ça va pour la vie privée !

 

À PROPOS DES FEMMES

 

Petit cri de la Sibylle, à peine perceptible même si on est habitué à ces petits changements qui constituent la seule véritable conversation qu'on peut espérer d'elle. Hautetour ne pouvait pas comprendre, non seulement, et c'était déjà une raison de poids, parce qu'il n'y avait pas de femme dans sa vie, mais surtout parce qu'il ne possédait pas la capacité de percevoir les détails de la femme, ces différences infimes qui font qu'une femme est une femme. Il se limitait à la constatation des contradictions et abordait les femmes en fonction de ce qu'il en pensait sur le moment. Frank donnait dans la nuance dès qu'il s'agissait de la femme. Il aurait reconnu la femme dans un homme, dès le premier coup d'œil. Avec Anaïs...

— On arrive ! cria Pulchérie en pivotant gracieusement sur un bassin dont Hautetour admira les prouesses à haute voix.

On entrait dans la forêt, voulait-elle dire. On entrait à la fois dans l'épaisseur et la durée. Et dans une humidité cinglante. Les branches tentaient vainement d'arracher son masque à un Hautetour qui faisait un gros effort pour distinguer les fesses de Pulchérie de la selle qui les absorbait. La Sibylle était plongée dans une méditation imperméable. Frank augmenta la luminosité du tableau de bord, histoire d'éclairer ses mains.

 

10 heures 21

 

SCÈNE DE LA VIE D'ARTISTE

 

Chico Chica était en train de marteler les mains de Perceur. Le couvercle du trou d'homme était ajusté et la plupart des écrous amorcés. Mais les mains de Perceur s'obstinaient à empêcher la fermeture et Chico Chica, armé d'un marteau de carrossier, brisait les doigts un à un dans l'espoir de les voir disparaître de l'interstice qu'il ne parvenait pas à jointer. Les cris de Perceur envahissaient la citerne, mais comme s'ils ne pouvaient plus en sortir et qu'ils y demeuraient avec la seule idée d'en sortir. Ces cris avaient acquis l'indépendance de l'objet. Ils étaient la peur et la haine. Le peu qui filtrait par le trou d'homme pratiquement refermé ne donnait qu'une faible idée de la souffrance que Perceur devait endurer et du venin qu'il était en train de cracher vainement sur le fer du marteau. Le marteau ratait sa cible le plus souvent. Les doigts de Perceur conservaient une force et une agilité étroitement liées à son cerveau désemparé, si étroitement que les phalanges déjà brisées continuaient à jouer leur rôle d'intermédiaires de la préhension. Et tout en frappant aussi méthodiquement et justement qu'il le pouvait, Chico Chica procédait au serrage en étoile des 56 écrous, à l'aide d'une clé pneumatique qui sollicitait durement le compresseur.

Pulchérie était pétrifiée, mais Anastase trouva l'idée formidable. Flatté et décontenancé, Chico Chica se contenta de demander qui était le type qui cachait sa tête dans sac. Il avait connu jadis un type de ce genre quand il était marin de commerce (le type et lui étaient marins de commerce sur le même bateau), mais ce n'était pas la tête qu'il cachait, c'était...

— Bon ! dit la Sibylle. Commençons par le début.

Frank avoua n'être plus aussi sûr ni décidé, mais il n'y avait aucune raison de ne pas recommencer.

— C'était sa main droite qu'il voulait cacher, continuait Chico Chica, une main droite qui avait une histoire que la main gauche ne pouvait pas écouter sans...

— Tu nous les casses, Chic ! dit la Sibylle.

— Sortez-moi de là ! Qui que vous soyez ! hurlait Perceur dans l'interstice et la citerne ne bronchait pas.

La Sibylle eut pitié.

— Qu'est-ce que tu lui as fait, Perceur ? demanda-t-elle comme s'il n'était pas question de le sortir de son trou.

Perceur s'expliquait maintenant qu'il en avait le temps. Pourtant, le couvercle était en train d'écraser logiquement ses doigts.

— Je joins au Loctite, précisa Chico Chica. Alors un peu plus ou moins d'os, ça changera rien. Ferme-la, Perceur !

— Au contraire, dit la Sibylle, laisse-le parler. Tu penses tout de même pas m'empêcher d'écouter un ami coincé dans une situation que je me souhaite pas ?

Chico Chica coupa la visseuse, mais sans songer une seconde à desserrer l'étreinte formidable du couvercle.

— Il pourra plus rien percer, dit-il sur un ton doctoral. Qu'est-ce que tu veux sortir de là ? Un type à recycler ? Avec ses moyens intellectuels ?

— Quand on veut vivre, dit la Sibylle, on vit jusqu'à la dernière seconde.

— Fais-la pas trop durer, dit Chico Chica. J'suis pas pressé.

Les chevaux paissaient tranquillement sous les arbres, à peine éclairés par la lumière de l'atelier. Pour un peu, on se serait senti parfaitement bien.

 

ENTRE CHIEN ET LOUP

 

— C'est quoi, cet accoutrement ? dit Pulchérie à Hautetour.

— Tu n'as pas reçu mon message ?

— J'étais sous la douche.

Hautetour cligna. Il ne manquait plus qu'une douche. Frank arrivait à la rescousse.

— C'est pas un téléobjectif, dit-il. C'est un laser de com.

— Je sais, dit Hautetour, et si vous ne m'aviez pas déglingué, je vous aurais tout expliqué.

— Je comprends difficilement une fois que j'ai compris les ordres.

— Allez vous faire foutre, Frank ! Vous ne comprenez rien aux filles.

Pulchérie se sentit visée par la dichotomie.

— Monsieur de Hautetour, dont je ne connais pas le prénom...

— Mais qui le connaît ? fit Frank qui était aux anges parce que c'était une enfant qui s'exprimait comme une adulte, cette Pulchérie qui aurait pu être sa fille si...

— ... sait exactement à quoi sert ce laser et ce que Chico Chica est en train de comploter contre nous.

Frank ravala un rugissement.

— Chic Chico Chic Chico Chic Chica est un ami ! lança-t-il au visage fragile de Pulchérie qui n'avait pas l'expérience que la Sibylle eût immédiatement opposée à ce mugissement de roi régicide qui s'accroche à sa couronne comme le pauvre à un morceau de pain ou la maîtresse trahie à la lettre volée.

— Vous allez la faire pleurer, dit Hautetour magnanime.

S'il avait eu un mouchoir propre, il l'aurait offert à la demoiselle qui n'essuyait pas ses larmes.

— On voit tout de suite que Frank s'en veut, se contenta-t-il de susurrer pour reprendre sa place dans le cœur de la gamine, si jamais il eut cette place convoitée aussi par Frank mais pour des raisons plus honorables.

 

LA SOEUR DE LA SIBYLLE DANS LA CITERNE ?

 

Perceur réussit enfin à faire entendre un cri digne de sa douleur.

— Encore, dit la Sibylle qui dirigeait le dévissage du trou d'homme. Je te dirai d'arrêter.

— Tu vois que tu te méfies, dit Chico Chica qui dosait l'air de la visseuse au pied.

— Ce salaud de Hautetour a buté ta frangine, haleta Perceur qui ramenait vers lui ce qui restait de ses mains. Je souffre pas encore mais qu'est-ce que je vais déguster ! Il a aussi buté le copain de ta frangine. J'ai jamais eu autant de raisons de souffrir et je hais plus personne !

— Ma petite sœur ! s'exclama la Sibylle qui sinon ?

Le sac se gonfla autour de la tête de Hautetour, comme s'il venait de souffler la réponse.

— Ce salaud est avec lui ! dit Perceur qui désignait le nain avec le cartilage de son index.

— Éclairez-moi, dit Frank qui arrivait au pied de la citerne comme un pèlerin sur les petits cailloux de Bernadette.

— Ils sont là-dedans ! Dans le sel ! cria Perceur qui voulait qu'on le crût.

Il jeta une poignée de sel.

— Du sel d'Espagne, ironisa Hautetour qui avait du sang Borbón.

— On va pas se disputer, hein ? dit Frank.

Il n'avait pas réussi à tuer Hautetour, alors qu'est-ce qu'il espérait de la Sibylle ?

— On va s'expliquer, dit-il. On explique tout. Ensuite on décide ensemble, comme dans ces pays démocratiques où on décide qui peut vivre et qui doit mourir. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de laser, Chic Chico Chic Chico Chic Chica ?

Le nain cessa de faire tourner le mandrin dans le vide. Il devait regretter de ne pas pouvoir échanger un regard avec Hautetour qui se trémoussait pour communiquer avec lui.

— Là, là ! dit Frank. Il est aveugle mais pas sourd. Vous fatiguez pas ! C'est quoi, ce laser ?

— C'est un laser de communication, dit Hautetour qui agitait sa tête dans le sac pour se faire une idée de la situation.

— Et le satellite, il communique avec qui ?

Perceur ne se signalait plus. La visseuse ne tournait plus. La Sibylle retenait ses larmes.

— Elle est... là-dedans ? dit-elle doucement.

— Comme je te dis, couina Perceur qui se préparait à revivre comme tout le monde.

Il gémit, mais sans duper la Sibylle qui savait que ce n'était pas encore la douleur, la grande douleur des grands moments de l'existence. Elle montait vers Chico Chica.

— C'est quoi, ces citernes ? demanda-t-elle tandis que les barreaux de l'échelle communiquaient à ses mains moites la légère fraîcheur de l'acier au repos.

— C'est des citernes de mètres cubes, gouailla Chico Chica.

On entendait les chevaux renâcler sous la contrainte d'Anastase.

— C'est quoi, ton idée, Frank ? dit la Sibylle. C'est-y la même que la mienne ?

— On n'a qu'un devoir, dit Frank. La vie avant tout. Emori nolo !

 

10 heures 43

 

LE GRAND ART

 

Quand Fabrice de Vermort fit son entrée sur la terrasse, la vision du trône ne modéra pas son chagrin. Le Président s'était levé sans cérémonie et il se dirigeait maintenant vers lui, les bras grands ouverts. Fabrice se laissa engloutir dans cette chaleur de dentifrice et d'après-rasage. La joue du Président se colla contre la sienne et lui communiqua le discours languissant et éloquent d'une peine qui venait du fond du cœur et de la rhétorique. Puis le grand corps du Président s'ouvrit de nouveau et Fabrice se laissa conduire à proximité du trône qui jouxtait un nombre limité de fauteuils plus modestes d'aspect, plus modernes aussi, ou plus récents. Mille voix invitaient civilement à s'asseoir. Les ongles heurtaient les verres avec la discrétion fascinée qu'on accorde aux malheureux de la fortune.

— Si j'avais su que je ferais le spectacle, marmonna Fabrice dans l'oreille du Président, je serais allé me faire pendre ailleurs !

Les dures et vraisemblables répliques de l'aristocratie encore vivace dans les mémoires. Le Président se posa sur son trône comme un oiseau qui revient à son perchoir parce qu'il lui est assigné.

— Je suis tellement, tellement désolé pour Gisèle, pleurnicha-t-il en toute sincérité. Ces choses arrivent si vite, si...

— Elles arrivent ! dit Fabrice qui considérait déjà l'auditoire d'un œil critique. Nous n'y pouvons rien.

— Servez quelque chose à monsieur le Comte ! ordonna le Président en plongeant ses lèvres douloureuses dans sa coupe.

Fabrice accepta la sienne de mains qui offraient en même temps un visage agréable, simplement agréable et séduisant.

— Excusez-moi si je ne vous demande pas votre nom, dit-il songeant : Nom de domestique ou de lieu, Je suis à la recherche du temps perdu. 8/11.

— Vous êtes excusé, dit la voix du visage aux mains chercheuses d'il ne savait quel détail dont il était l'auteur objectif.

Dans le ciel parfaitement noir, le combat continuait, avec cette fois un peu plus de perfection géométrique dans les attaques coordonnées des chasseurs. Les bombes ne réussissaient guère qu'à colorer l'or de la couronne. On eût dit que celle-ci se parait maintenant de pierreries.

— Il y a du monde, dit Fabrice qui avait dû traverser à bord de sa Phantom le quadrillage impeccable des bétaillères et des fourgons. Un monde fou, ajouta-t-il à l'adresse des invités qui s'approchaient silencieusement pour montrer la tristesse qui affectait leurs visages sans masque.

— Gisèle était adorée, dit l'un d'eux.

— Elle le sera encore si elle vit, dit Fabrice pour couper court aux spéculations.

Le Président demanda un cigare. Il savait que le comte ne refusait jamais ces voyages à Cuba.

— On m'empêche de voir les enfants, dit Fabrice. Je suis furieux. Révolté ! Ulcéré !

Cela se voyait. On recula insensiblement.

— Vous allez me demander... dit le Président sans achever.

— Je ne vous demande rien, dit Fabrice qui ne souhaitait pas dissimuler les rudoiements de son esprit au travail de sa sociabilité mise en cause par une décision administrative. Pas ce soir, ajouta-t-il en sourdine. Plus tard.

— Plus tard, répéta le Président en tirant sur son cigare. Ce soir, en effet...

Il s'interrompit dans une toux censée être provoquée par la fumée castriste. Dans le ciel, la couronne gagnait en intensité et les chasseurs perdaient leur luminosité héroïque.

 — Ils multiplient le nombre de satellites émetteurs de rayons holographiques, expliqua le Président. Ils ont des complices sur toute la surface de la Terre. Nous n'avons rien trouvé comme parade, à part ces bombardements de lumière qui finissent par donner au combat des airs de fête...

— Et d'art, dit Fabrice. La pyrotechnie est un art. Le feu, l'eau, les pierres et la perspective : voilà le sens de nos palais. Le Grand Art. Pas ce... cette...

 

11 heures pétantes

 

APPARITION DU KRONPRINZ TANT ATTENDU

 

Quand l'hélicoptère flamboyant de Prinz apparut enfin au centre de la couronne (rendez-vous compte : il arrivait d'on ne savait où, sans bruit annonciateur, sans lumière d'avertissement, il pénétrait ainsi discrètement au centre de la couronne holographique et à onze heures précises il apparaissait et), l'énorme cabine vitrée était illuminée de manière à diriger le regard sur Prinz qui à cette distance ne pouvait pas paraître plus grand qu'un crayon, et aussi à montrer la complexité et le volume de l'univers qui allait exploser dans une heure, après la performance moins attendue de la vedette américaine qui n'avait qu'un intérêt aux yeux du public : c'était sa maîtresse du moment. Le Président avait quitté son trône pour aller coller son nez au vitrage protecteur. Tous les invités avaient le nez collé. Même Fabrice, d'ordinaire peu enclin à imiter ses semblables, avait consenti à s'approcher de la baie, mais ses mains le tenaient raisonnablement à distance. Ce qu'il voyait était hallucinant. Les chasseurs virevoltaient dans tous les sens en tirant leurs fusées apparemment sans ordre, mais les impacts montraient maintenant la perfection d'une géométrie qu'on admirait sans condition en écrasant un peu plus son nez. L'hélicoptère, avec ses deux rotors décorés de guirlandes fumigènes, s'était immobilisé et on pouvait voir Prinz sur son trône doré très au-dessus d'une population multicolore qui s'agitait au son d'une musique savamment amplifiée. Le Président était l'unique visage éclairé par les projecteurs. De là-haut, Prinz pouvait le voir, satisfait d'être vu lui aussi. Il leva un sceptre baroque et l'abattit sur un vase rempli de confetti. Il y eut une clameur et toute la cabine de l'hélicoptère se mit à ressembler à un tube de bonbons multicolores. Une trappe s'ouvrit dans le fond, et quelque chose qui pouvait être une corde à nœuds ou une échelle de corde, dorée comme tout ce qui touchait à Prinz, descendit lentement sur la populace qui agitait les foulards bleu céleste en scandant des slogans hostiles. Une seconde fut nécessaire à Prinz pour glisser le long de la corde ou de l'échelle jusqu'à ce que sa tête couronnée apparût dans la trappe iridescente. Il portait à son cou le foulard bleu céleste de la Révolution. Il le dénoua lentement et le laissa glisser sur son corps. Le Président suivit des yeux cet étrange papillon-chenille qui allait se perdre dans la foule convulsée. Fabrice recula sous prétexte d'avoir besoin d'un verre. Personne ne l'entendit commencer à critiquer en termes amers ce qui se passait dehors malgré lui. Ce fut alors qu'en parfaite coordination tous les phares des bétaillères et des fourgons s'allumèrent. On eût dit une salve d'artillerie dans un ciel sans défense. Prinz leva la tête pour guider la descente d'un micro. Il allait parler, ou chanter, ou les deux. La populace se figea dans un ensemble frémissant. Là-haut, le Président décolla lentement son nez des carreaux embués par sa légitime émotion. Même Fabrice ne pouvait pas douter de cette sincérité.

— Le premier mot sera pour vous, monsieur le Président, chuchotait-on dans l'ombre.

— Sans doute, sans doute, balbutia le Président qui ne cachait plus son impatience et se rongeait les ongles sans ménagement.

Le micro s'arrêta juste devant la bouche de Prinz. Si tout se passait comme prévu (le SSE était bien renseigné), la couronne allait se changer en visage de Prinz et on pourrait voir ce qu'on entendrait. Et en effet, le gros visage noir de Prinz se forma lentement, chaque trait remplaçant progressivement le détail correspondant de la couronne, jusqu'à ce que celle-ci disparût complètement au profit de Prinz réduit à son gros visage noir qui ouvrait une bouche prête à prononcer les premiers mots. On entendit d'abord sa respiration, ce qui est toujours émouvant, puis le frottement de ses doigts sur la carcasse du micro (imaginez !), et enfin sa voix sirupeuse scanda le premier refrain :

 

Où accrocher, où accrocher

La casquett' du Président

 

La foule hurla, s'abandonnant à l'hystérie des meneurs, et le reste du couplet se noya dans le grondement tellurique qui s'élevait. Le Président montrait sa joie en gesticulant derrière la vitre. Dans l'urgence, on n'avait pas prévu l'écran dont la nécessité s'imposait maintenant presque tragiquement et la marionnette du Président se désarticulait dans une lumière trop contrastée qui donnait à son apparition une allure fantomatique et saccadée. Mais il était si heureux qu'il secouait sa casquette au-dessus de sa tête chauve, trépignant pour donner à son cri la poussée nécessaire. Fabrice riait en éclaboussant les autres avec le contenu de son verre. Il se rendait impopulaire.

— Je n'ai pas l'habitude, monsieur ! lui reprocha une dame qui patinait dans les gouttes à odeur de vomissures.

— Mais c'est inconvenant ! Regardez plutôt le spectacle !

— Ça ? Un spectacle ? vomit Fabrice dans sa coupe pleine.

Le parterre des Insurgés de la Dernière Heure, comme ils s'intitulaient fièrement, s'était désorganisé au point que la troupe qui l'encerclait resserra les rangs à grand renfort de coups de sifflet. Le gros visage noir de Prinz descendait, avec Prinz lui-même suspendu au bout de la corde ou de l'échelle dorée. Il chantait, mais sa voix ne pouvait pas couvrir l'incroyable rumeur qui s'élevait de la foule. Bientôt, il perdrait de vue la pyramide du CEFC et disparaîtrait dans les coulisses soigneusement gardées par une troupe spécialement entraînée pour ce genre d'opération.

— C'est formidable ! s'écria le Président. Il y a pensé ! Il y a pensé ! Ah ! Je n'y croyais plus ! Je n'y croyais plus, mes amis !

Il s'effondra dans son trône, s'épongeant le visage avec la casquette, ce qui fit dire qu'elle ne contenait rien d'important, à part bien sûr le contenant, mais c'était là une notion si abstraite qu'elle n'avait pas le pouvoir de laisser la conversation en suspens. On la reprenait aussitôt en fredonnant le refrain auquel la musique de Prinz avait donné un relief émouvant et cocasse. Les chroniqueurs étaient d'ailleurs en pleine récolte d'épithètes.

— Mon cher Fabrice, avoua le Président, mon émotion est telle que je voudrais disparaître sur-le-champ pour ne laisser de MOI que ce souvenir impérissable.

— C'est bien organisé, confessa Fabrice qui avait redouté les rayures sur la prestigieuse carrosserie de la Phantom quand il n'avait pas eu d'autre choix que de traverser la foule en transe.

— Ah ! Si Gisèle n'était pas morte ! s'écria le Président.

— Mais elle ne l'est pas !

Il y eut une seconde d'attente, une seconde de paralysie faciale, une longue seconde de silence embarrassé.

— Allons, dit le Président. Nous avons une heure devant nous.

En effet, la vedette américaine, un charmant spécimen de la blondeur et de la chair faites voix et poésie de la présence, s'éleva sur un piédestal et entonna son répertoire sautillant. Quelques invités s'accouplèrent pour danser, sinon on s'asseyait pour commenter à voix basse le malheur qui frappait Fabrice de Vermort la veille même d'un voyage en Afrique, la terre des safaris et des mythes.

 

11 heures 33

 

EXEMPLE DE COLLABORATION AVEC L'ENNEMI

 

Chico Chica coupa le laser.

— C'est fini ? dit Pulchérie en se frottant les yeux.

— C'est ahurissant, dit Frank qui sortait d'un profond fauteuil.

— Quelle organisation ! dit Hautetour qui recherchait l'approbation sans inspirer la confiance qui eût été nécessaire à cet autre profond débat.

Il n'était pas étranger au succès de l'opération. Il flatta longuement l'épaule bossue de Chico Chica qui se frottait les mains comme s'il avait fait une bonne affaire, ce qui était peut-être le cas. Frank caressait le faux téléobjectif d'une main qui aurait voulu être experte. Ainsi, Kronprinz avait bénéficié de sa complicité sans le consulter. Il riait en montrant ses dents de la chance qui apparaissaient quelquefois sans l'avertir. La Sibylle applaudissait encore.

— Il faut nous presser si on veut être à l'heure, dit-elle.

Ce n'était pas prévu. En fait, Frank n'avait rien prévu. Il n'y avait plus d'holographies dans le ciel. Anastase demanda si les chasseurs étaient aussi des effets holographiques. Belle vision de la guerre !

— J'en sais rien, dit Chico Chica. Moi, je fais ce qu'on me dit. On me dit : vise ce point du ciel et je vise, pas vrai Pulk ?

— Du tonnerre ! fit Pulchérie qui était une fan d'Eddie Constantine. Tu l'as fait... au poil !

— On va être du monde, dit obscurément Hautetour qui ne voulait pas déranger. On n'entrera pas dans ce bolide.

C'était plus clair. À part lui-même (il ne saignait plus), il y avait Frank, la Sibylle, Pulchérie, Anastase et Chico Chica qui viendrait peut-être si on lui prêtait un pantalon. Sinon, il y avait les deux cadavres, qui ne pouvaient pas se suffire à eux-mêmes et qui mobiliseraient des moyens, et les deux prisonniers : Perceur, dont les mains souffraient atrocement dans des poches bourrées de tranquillisants, et Sally Sabat qui avait perdu la tête et se prenait pour un homme.

— T'es sûr qu'il y a personne d'autre ? demanda la Sibylle qui souhaitait la perfection à tout le monde avant toute velléité d'hygiène.

— Vous seriez venus la semaine dernière... commença Chico Chica.

— La ferme, Chic ! Tu vas nous faire dégueuler.

On n'avait pas ouvert les autres citernes, ni même proposé de les ouvrir. On avait simplement demandé s'il y avait quelqu'un dedans et Chico Chica avait répondu que non.

— Ça fait dix, dit Perceur qui ne pouvait plus compter sur ses doigts.

— J'ai une bétaillère, proposa Chico Chica. On dépareillera pas.

— T'es chou ! fit Pulchérie.

— Ah ! Le cinoche ! couina Frank en coupant la tronçonneuse.

 

11 heures 45

 

DISCOURS IMPROVISÉ DU PRÉSIDENT DE LA NATION

 

— Ils utilisent clandestinement les satellites de l'Agence pour un Espace Universel, expliquait le Président qui donnait une conférence impromptue en attendant la performance de Prinz. Ils ont un réseau puissant. Des ramifications dans tous les secteurs d'activités. Nous devons, c'est notre devoir de Citoyens du Monde et de l'Universel, les considérer comme une secte. C'est en tout cas ce qui se fait en haut lieu. Mais c'est plus compliqué, plus obscur qu'une société secrète. Il n'y a pas de structure de contrôle. Il y a belle lurette que les organisations secrètes ne centralisent plus systématiquement. Il faut rassembler. Autour d'une idée, d'une pratique, d'un désir. Ils peuvent surgir du néant comme s'il était vraisemblable d'habiter le néant pour se rendre invisible. Vous êtes témoins de leur facilité à envahir le terrain. Ils ne craignent pas l'encerclement. Ils communiquent sur le réseau en parfaite symbiose sans que nos services secrets puissent comprendre ce qu'ils sont en train de préparer. Nous sommes prévenus au dernier moment. On n'a pas le temps de se préparer. Le refrain de la casquette est une idée de ma secrétaire, au dernier moment, je veux dire au moment d'arriver, dans l'ascenseur. Nous étions seuls, elle et moi, comme d'habitude quand je risque de me retrouver vraiment seul au milieu de mon cerveau. Dans moins d'un quart d'heure, Prinz va éblouir le monde, ce que je suis bien incapable de faire. Il nous tient dans son poing. Vous avez vu son corps ? Il est gros, noir, d'une lenteur exaspérante, mais sitôt qu'il se met à chanter, on est sous le charme. Je n'aurais raté ça pour rien au monde !

 

11 heures 56

 

LES SLS* RENTRENT EN EUX-MÊMES

 

L'éclairage public n'avait pas été rétabli. Mesure d'hygiène, communiqua le SSE aux Services de l'Information et de la Joie. La population qui ne s'était pas déplacée, tous des bourgeois frileux ou des pauvres craintifs ou paresseux, pour aller au concert de Prinz, était maintenant saisie de mouvements réflexes dans la plus parfaite obscurité. On était déçu, ou encore dubitatif, rarement indifférent. Quelques automobiles ronronnèrent dans les cours, comme si on avait l'intention de se rendre par ses propres moyens au Kronprinz (on appelait ainsi l'endroit où Prinz apparaissait), mais que les rues noires et peuplées d'ombres n'inspiraient pas le minimum de confiance qui est toujours nécessaire quand on sait qu'avant d'arriver où on veut aller, il faut d'abord traverser l'inconnu. Pourtant, le calme régnait, en prince du Royaume. On aurait entendu la moindre agression, la plus petite altercation. La ville était peut-être réduite à cette population de bourgeois fébriles et de misérables pleins d'espoir déçu ou de paresse triomphante selon l'hérédité ou l'héritage. Le calme qui régnait ne pouvait pas être le fait de malfaiteurs, mais comment croire une seconde qu'ils avaient tous rejoint le Kronprinz, toute affaire cessante ?

 

* Sans-Le-Sou.

 

11 heures 58

 

LES MORTS ATTENDENT

 

La bétaillère de Chico Chica, un vieux Crevault équipé d'un Bondini refait à neuf, dut traverser le cordon de sécurité établi par les forces armées. Chico Chica était au volant et la Sibylle et Pulchérie, assises sur le siège du mort, avaient été chargées de l'opération de charme. Frank et Anastase, qui présentaient un aspect convenable selon les normes en vigueur, surmontaient l'amas formé par les autres, morts et vivants absolument imprésentables sans une foule d'explications qui prendraient un temps fou incompatible avec le début du concert de Prinz prévu pour minuit pile. Deux soldats se tenaient prêts à intervenir en cas de résistance, mais le sergent n'était animé par aucune autre curiosité que celle que lui inspiraient les deux houris dont les visages épanouis étaient soigneusement encadrés par la portière déglinguée du Crevault. Le tableau était saisissant d'intentions et il analysait ses impressions avec un soin digne de sa capacité à satisfaire la probité de ses enquêtes. Comme il ne voyait rien de louche, il ne s'intéressa qu'à la beauté. Frank lui donna raison et tapa sur l'épaule de Chico Chica à travers la lunette dépourvue de vitre. La bétaillère s'ébranla lourdement à travers un arsenal impressionnant mis entre des mains non moins hallucinantes d'expérience rentrée. La campagne s'ouvrit de nouveau sur le désordre sympathique de centaines d'autres bétaillères qui arboraient, peut-être fièrement, le foulard bleu céleste de Prinz comme les étendards d'une foi que Frank décrivait en termes improbatifs.

— Le concert, je veux bien, dit-il dans la lunette. Mais je dois d'abord réparer les conneries de Monsieur.

Cet écart de langage à l'égard d'un supérieur hiérarchique encore en état d'exercer son pouvoir poussa Hautetour à montrer sa relique crânienne pour réfuter mollement les atteintes à sa probité professionnelle.

— Fermez-la ! dit la Sibylle. Frank a raison. On peut pas attendre. Les morts, ça n'attend pas si longtemps.

Elle pensait à sa petite sœur qui avait besoin, non seulement d'une récupération post-mortem, mais encore d'une reconstitution plastique. Perceur demanda s'il y avait encore des donateurs d'organes.

— Les mains, c'est pas un organe ! dit Chico Chica.

— Peut-être. Mais si ça se donne encore... de nos jours ?

La question n'intéressait que lui.

 

DIMANCHE

 

Minuit pile.

 

FOLIE DE JOIE DES PARTISANS ET LEUR CHANT

 

Chic-Chicochic-Chicochic-Chicaaaaaaa

On va danser é é é é On va danser é é é é

 

 — Ça alors ! s'écria Chico Chica. Prinz a tenu sa promesse ! Pulk ! Il l'a tenue ! Tu avais raison !

Voir le visage innocent (jusqu'à preuve du contraire) de Pulchérie couvert par les baisers humides de ce nain écœurant était un spectacle insupportable. La Sibylle caressait les cheveux de la gamine pour l'aider à supporter. Chico Chica était fou de joie. Mais déjà le refrain suivant envahissait la campagne de désinformation entreprise par l'organisation secrète Kronprinz dont Prinz était la cheville ouvrière :

 

Emori nolo !

Emori nolo !

Je veux paaaaaas crever !

Laissez-moiaaaaaaaaaa mourir !

 

Cette fois, il ne s'agissait plus d'un remerciement à un collaborateur zélé. Frank renifla encore dans son poing (voir Chapitre VII & XXV). La Sibylle détestait ce geste vain et grossier, mais il était le signe que Frank était encore sur la piste, prêt à faire son numéro, et Frank n'était pas exactement un clown en matière d'enquête policière. Prinz, surélevé par un promontoire de lumière, ne se contentait plus de chantonner les couplets des collabos. Il tenait son public. On savait à peu près tout du corps de sa maîtresse du moment (elle s'était donnée à fond pour le prouver) et les futurs collabos de Kron reconnaissaient que Prinz, alias Kron, tenait ses « promesses ». Chico Chica, s'il avait été invité à en témoigner, mais ce ne fut malheureusement pas lui qui fut tiré au sort pour assumer cet honneur insigne, se serait montré encore plus convaincant que la vedette américaine. Il fredonna encore le couplet que Frank lui avait inspiré dans un bégaiement consécutif à une émotion qui n'avait plus aucun intérêt.

 

Chic-Chicochic-Chicochic-Chicaaaaaaa

 

Chico Chica avait ajouté le deuxième vers, si on pouvait appeler ça un vers :

 

On va danser é é é é On va danser é é é é

 

Il avouait que ce n'était pas très original, mais c'était exactement ce que lui inspirait le premier vers qui, lui, était incontestablement un vers.

— C'est beau, la poésie ! soupira-t-il.

Mais Frank avait d'autres soucis.

— Ouais, dit la Sibylle en regardant la route peuplée de partisans.

 

Environ 1 heure

 

AFFLUENCE MONSTRE DES BLESSÉS ET DES FOUS

 

Devant la grille du CEFC, c'était la ruée. Entre les bétaillères, les ambulances, les patrouilles, les blindés lourds et légers, les berlines, les tacots, ceux qui demandaient à entrer, ceux qui voulaient sortir, ceux qui ne savaient plus où ils allaient, ceux qui ne pouvaient pas le savoir, ceux qui avaient changé d'avis — le sergent chargé de la circulation ne savait plus où donner de la tête. Il engueulait sans arrêt les soldats mis à sa disposition pour cette tâche ingrate et complexe. Juché sur le plateau d'un transporteur, il haranguait la foule pour lui expliquer ce qu'il fallait faire et ne pas faire, un galimatias de recommandations et d'interdictions qui tombaient dans un terreau de revendications, d'interrogations, de supplications et de tout ce qu'on peut imaginer sortir d'un cerveau pris au piège de ce qui à son niveau ne peut être conçu que comme une pagaille monstre.

 

ON PEUT ENTRER AVEC SA PATTE BLANCHE

 

Chico Chica avait réussi, sous le commandement conjoint et chronométré de Frank et de Hautetour, à conduire le Crevault jusqu'à la grille. Les deux mentors (ou Mentor et Elpenor) avaient alternativement arboré le foulard bleu céleste et la calotte vert pomme pour adapter la marche du véhicule à l'environnement qu'ils se proposaient de traverser sans encombre. Devant la grille, ils exhibèrent leurs insignes de policiers nationaux. Le sergent, d'un geste péremptoire, ordonna à un soldat de baisser le premier rideau de défense formé par des pals sanglants (un leurre de peinture rouge). Un deuxième rideau, entièrement électrique, se déchargea lentement dans un décor d'étincelles bleues et de zébrures aveuglantes. Enfin, la grille glissa perpendiculairement sur ses rails et le Crevault, pataugeant dans une imitation de boue pestilentielle, entra dans le Centre, conduit cette fois par un garde qui, debout sur le marchepied, et à travers la vitre baissée de la portière, s'était emparé du volant, laissant à Chico Chica le soin d'accélérer le moteur pour maintenir la marche au pas de l'homme. Il était obligatoire de garer le véhicule dans un enclos où le contenu serait soigneusement inspecté. Frank sauta à pieds joints devant un inspecteur qui attendait au sommet du créneau, perché sur le butoir.

— Quels sont les besoins exacts ? demanda celui-ci.

Frank fut précis et laconique : deux récupérations post-mortem avec reconstitution au deuxième degré et un cas de mort encore vivant présentant de graves altérations de l'intégrité physique (donc à reconstituer). Sinon, on avait deux prisonniers : l'un avait besoin d'une paire de mains à la hauteur de ses ambitions et l'autre d'une psychothérapie en relation avec sa claustrophobie et ses troubles de l'identité sexuelle. Perceur sortit ses mains des poches en gémissant, Sally accepta de se laisser examiner le fond de l'œil où on décela des signes de dépression. L'inspecteur donna des ordres dans son interphone mobile. Les brancardiers savaient maintenant ce qu'ils avaient à faire.

— Vous avez de la chance, dit l'inspecteur.

— Non, dit Frank. Je suis flic.

 

LA PATTE BLANCHE DOIT ÊTRE ACCOMPAGNÉE D'UNE DEMANDE CLAIRE

 

Il encouragea Hautetour qu'on ficelait sur un fauteuil roulant et jeta un œil ému sur Sally Sabat qui soulevait sa jupe pour montrer ce qu'elle était en réalité. Perceur, que la perspective du bonheur rendait euphorique, remercia la Providence et s'éloigna dans un autre fauteuil. Les deux cadavres, qui avançaient sur un double brancard autoporté, étaient suivis par l'inconsolable Sibylle. Frank demeura seul avec Anastase et Pulchérie. Deux forts brancardiers embarquaient aussi Chico Chica qui n'avait pas l'air aussi bien dans son assiette qu'il le prétendait en rugissant et claquant des dents. Malgré des explications cohérentes, on lui promit un traitement de faveur et l'aiguille d'une seringue traversa sa poitrine exaspérée, le foudroyant sur place.

— Vous l'avez laissé conduire ? demanda l'inspecteur.

— Il conduit prudemment, dit Frank.

— Il est complètement dingue, dit l'inspecteur.

Frank et les deux enfants furent installés sur une plateforme et dirigés vers une salle d'attente où ils pourraient utiliser les distributeurs automatiques.

— Attendre ? rouspéta Frank. Mais je n'ai pas le temps !

— Écoutez, mon cher collègue, dit l'inspecteur. Il n'y a pas de combats sans œufs cassés. Estimez-vous heureux si...

— Dites à Rog Russel que Frank Chercos veut le voir. D'urgence !

 

LE COUPABLE EST PARMI NOUS !

 

— Ah ! Vous en avez fait de belles !

Frank entrait dans la Chambre des Accusations Extraordinaires. Le Président avait ajusté le pli de sa casquette. Il accueillait le policier comme un vulgaire larron. Frank n'était pas prêt à se laisser marcher sur les pieds et il le fit savoir par une bordée d'exhortations claires et argumentées. Rog Russel s'était installé au bord d'un bureau dont on avait viré la secrétaire. Il considérait nonchalamment les objets qui semblaient y être disposés dans un ordre rituel : une boîte de pastilles à l'eucalyptus, un paquet de mouchoirs, un étui contenant des cartouches d'encre violettes, des boulettes de papier, des ... Fabrice de Vermort se contentait d'observer la scène. Il refusait un siège quand Frank poussa la porte sans ménagement. Comme elle avait l'habitude de coulisser, il la maltraita en jurant. Le Président, coiffé de sa casquette pointue et complètement revenu de l'extase où l'avait plongé le charme de Prinz, aspira quelques bouffées de l'air vicié du bureau avant de vociférer ses reproches à l'encontre d'un agent de la Police Nationale qui s'en prenait à une porte parce qu'elle ne s'ouvrait pas. Il fallut l'intervention feutrée de Fabrice de Vermort pour mettre fin à l'incident. Frank était venu sans arme. Il était prêt à se battre à mains nues.

— Ce n'est pas ce qu'on vous demande ! gazouilla le Président qui recherchait l'approbation de Rog Russel.

Le comte ne s'intéressait plus à la scène.

— De deux choses l'une, beugla Frank qui prétendait en finir avec les malentendus. D'abord, je n'obéis qu'à mon Chef, Pierre de Hautetour, qui est en train de se faire retaper le portrait.

— À qui la faute ? dit le Président en haussant les épaules.

— À moi, Monsieur ! Pour avoir obéi à une voix intérieure.

— Vous entendez des voix ?

— Vous savez bien d'où elles viennent !

— Je ne sais rien du tout ! Je suis la voix de la Nation.

— Mais pas celle du Peuple !

Rog Russel sourit dans sa fine moustache.

— Vous savez qui a tué Omar Lobster ? dit-il.

— Vous savez qui est Gor Ur ? dit Frank qui n'avait pas l'intention de dialoguer avec un scientifique.

Le dernier scientifique qui avait fait l'objet de ses répliques avait séjourné un temps dans une citerne et ça l'avait changé.

— Pauvre Sally, en effet ! soupira Rog Russel. Et c'est encore une voix qui vous a inspiré cette action d'éclat ?

— Répondez, oui ou non ? gicla le Président.

— Je ne sais pas pourquoi vous êtes ici, dit Rog Russel.

Pas un de ses doigts ne tremblait, ni même pour suivre le rythme haletant des chansons qui traversaient le vitrage.

— Je ne sais pas qui a tué Omar Lobster, dit Frank. Mais je sais où le trouver.

Le Président s'esclaffa sans retenue. Sa casquette lui tomba sur l'œil. Il avait l'air canaille, dirait plus tard Fabrice de Vermort, quand tout fut rentré dans cet ordre que les petits incidents de la vie quotidienne ne sont pas en mesure de troubler au-delà de la raison justiciable.

— Tout le monde sait ça, voyons ! Quelle impertinence ! « Je sais où trouver Omar Lobster ». Vous avez tout foutu en l'air, oui !

— Non, dit Frank. J'ai simplement essayé de répondre aux trois questions que je me posais, en bon enquêteur judiciaire :

1) Qui a tué Omar Lobster ?

Réponse : personne.

2) Qui a saboté le système ?

Réponse : personne.

3) Omar Lobster est-il vivant ?

Réponse : oui.

Le Président s'empourpra. C'en était trop !

— Vous avez une autre explication ? dit Frank qui amusait le comte.

— Vous... vous blasphémez ! hurla le Président (un président a le droit de hurler en audience ; ce n'est pas que ce soit utile au débat, mais il est le seul à pouvoir se soulager dans le cadre étroit d'un procès ; en général, il ne s'en prive pas).

Il était parti pour ne plus supporter les tentatives de tranquillisation dont il faisait l'objet en cas de dépassement métabolique. Ses indicateurs devaient entrer dans le rouge. Le SSE était en alerte optimum chaque fois que le Président perdait ses étriers en pleine course. Des oreilles étaient à l'écoute. Frank devait maintenant soigner son langage s'il souhaitait ne pas alimenter la confusion à laquelle on tentait de le préparer en coulisse. Ils utilisaient des dramaturges et des romanciers pour réduire les forcenés à l'état de personnage.

— C'est assez logique, ce que vous dites, murmura le comte. Sans vouloir vous contredire, mon cher ami, dit-il au Président qui avait cessé de respirer. Réfléchissons, continua le comte. Si Omar Lobster a été victime d'un meurtre, il n'est pas mort, comme tout le monde. Il a fallu un supposé sabotage du système RPM pour qu'il le devînt, mort. Mais s'il est mort, comment expliquer la présence de Rog Russel à la tête du laboratoire que Sally Sabat n'a pas eu le temps de diriger ?

Rog Russel gonfla sa maigre poitrine.

— Je suis mort, Sally est vivante et Omar n'est plus. C'est la seule réponse aux questions de ce... policier.

— Non, dit le comte comme s'il recevait les ondes du cerveau de Frank qui s'en étonnait. Vous êtes vivant ! Sally n'est plus et Omar est mort, donc vivant !

— Vous êtes fou ! dit le Président qui recueillait les gouttes de sa sueur dans un mouchoir.

— C'est assez vrai, dit Frank. Mais de quoi Omar Lobster est-il mort ? Fielding le jeune l'aurait-il...

— Nous ne le saurons jamais. Comment entrer dans ces détails appartenant à l'histoire privée des hommes quand c'est celle des nations qui nous intéresse ?

Le comte haletait. Il tenait son sujet. Une lueur d'espoir resplendissait sur son visage marqué par la douleur.

— Personne n'a saboté le système, dit-il. Il n'y a pas d'autre solution. Car si le système avait été saboté, Omar Lobster ne serait plus de ce monde. Or, tout témoigne de sa présence... occulte ? Occultée ? Monsieur Chercos ?

— Mais il n'est plus de ce monde ! cria le Président qui n'en pouvait plus d'être contraint de suivre le raisonnement des autres alors que le sien s'imposait naturellement à son esprit.

— Mais de quel monde parlez-vous, monsieur le Président ? renchérit Frank. Le monde de Kron, l'héritier de la couronne, ou celui de Gor Ur, le Gorille Urinant ? Nous n'avons guère le choix, dans ce monde. Le Métal ou l'Urine !

— Vous êtes fous ! Fabrice, vous ne pouvez pas vous laisser influencer par ce fou ! Revenez à nous ! Gisèle...

— Il faut exhumer le corps qui est à la place d'Omar Lobster. Ce nom sera la révélation dont nous avons un besoin... métaphysique.

— C'est du délire ! dit le Président. Vous êtes tous fous ! Je vous prends à témoin, mon cher Russel. C'est... incohérent.

— Suivez le homard ! s'écria Frank en tirant dans les ampoules.

Il était armé.

 

2 heures peut-être

 

INCONTESTABLE SUCCÈS DU MÉTAL

 

Dehors, le concert battait son plein. De succès en succès, Prinz ne sentait plus le poids de la fatigue. Il osait encore quelques pas de danse devant le micro. Il n'avait rien perdu de sa souplesse depuis deux heures. Comme on pouvait légitimement penser que ce personnage n'était rien d'autre qu'une projection holographique, des fans étaient choisis dans la foule, hissés par des palans au-dessus de la scène et invités à toucher le maître qui offrait sa poitrine grasse et velue à des mains électrisées par tant de sueur et de feu. Prinz était un personnage de chair et d'os. Personne, malgré les flux médiatiques déchaînant des tempêtes de sens et de suppositions, ne savait qui se cachait derrière ce masque bonhomme de nègre gras et sirupeux, mais tout le monde savait qu'il n'y avait qu'un Prinz et que c'était Prinz lui-même. Des giclées de métal s'abattaient sur une foule prête à saigner.

— Ils vous promettent la Drogue. Gor Ur vous pisse dessus. Prinz vous rend le métal. Et vous mourrez enfin. Emori nolo !

— C'est dingue, dit Pulchérie qui n'avait aucune envie de se trémousser. Je crois que Maman est morte.

Anastase, qui jouait dans le sable, eut un frisson désagréable.

Ne joue pas, petite sœur, ne joue pas avec mes nerfs. Si tu joues, petite sœur, ne joue pas avec mes nerfs.

Les rythmes primitifs de Prinz l'envahissaient.

— Qu'est-ce qu'il a dit qu'on pouvait choisir ? dit-il comme s'il ne pouvait plus s'exprimer que sur ces rythmes d'appropriation civilisationniste.

— Maman est morte, dit Pulchérie. Réfléchis un peu.

Mais les tambours envahissaient, ils envahissaient tout, la tête, les mains, l'envie de dormir, ils envahissaient la pensée et les certitudes, ils étaient le lit de ce qui allait arriver.

— Il va bien falloir choisir, dit Anastase à l'intérieur d'une autre voix qui demandait si on le prenait pour un imbécile au point de lui cacher une fiction aussi évidente : la foi.

— Nous ferions mieux de recommencer, dit Pulchérie. Tu te sens capable de recommencer ? De quoi vivrons-nous ?

— Maman est morte ? fit Anastase.

Ce n'était pour l'instant qu'une question. Mais ce n'était pas la réponse qu'il attendait de la vie.

 

2 heures 30

 

OÙ SE CACHE OMAR LOBSTER ? QUI LE CACHE ? ET POURQUOI ?

 

Omar Lobster était là, quelque part dans ces murs. Frank ne pouvait pas se sortir cette idée de la tête, d'autant que le comte ne la trouvait pas absurde. Le comte était devenu sa conscience. Le problème qui était à la source de toute cette confusion, c'était la manière de le poser : cette logique circulaire qui se mord la queue pour être servie sur un plateau avec un accompagnement de bon goût. De la grande cuisine, certes, mais indigeste. Se poser des questions telles que : Qui a tué qui ? Qui a saboté quoi ? Qui est vivant ? c'était s'interdire de se poser la ou les questions qui avaient mis Omar Lobster en danger. Ce n'était pas elles qui l'avaient tué, mais c'était lui qui se les posait et il en était mort, donc vivant.

— Réfléchissons, dit Frank au comte qui l'accompagnait. Gor Ur et son urine relèvent du mythe. Comme le mythe naît de la fatalité. Le système n'est pas parfait. Il foire de temps en temps. Alors on invente Gor Ur et le tour est joué. Par qui ? Peu importe. Il y a même des charlatans qui se laissent prendre pour Gor Ur, par jeu ou pour d'autres raisons plus significatives de l'état de délabrement de notre pensée civilisatrice, comme ce Rog Russel, Rog Ru pour les amateurs de devinette. Mais Rog Ru est-il mort ? Non. Il est vivant. Quelle meilleure preuve de l'inexistence de Gor Ur ? Gor Ur est en nous, donc il n'est pas. Car nous ne sommes pas le lieu.

— C'est costaud, comme théorie ! lâcha le comte.

— Quant à Kron, poursuivait Frank en veine de philosophie, comment penser une seconde qu'il perdrait son temps et son argent pour éliminer un savant qui n'est qu'une pierre d'un édifice monté à la colocaïne ? Kron possède le métal. Il faut être crédible pour le posséder. Et il l'est ! Écoutez. Regardez. Kron ne perd pas son temps en sabotages. Il est. Parce qu'il existe hors de nous. Il connaît le lieu.

— Balaise ! s'écria le comte qui retrouvait une certaine jeunesse.

Frank ne cachait pas la satisfaction que son propre personnage lui procurait quelquefois, quand une enquête annonçait sa fin par des indices flagrants de fatigue des faits.

— De fatigue ?

— Alors dites-moi si le Système est responsable de la mort d'Omar Lobster ? Comment le Système aurait-il pu prévoir qu'Omar Lobster serait assassiné, mettons, par Fielding ?

— Le Système peut tout ! dit le comte. Mais il n'est pour rien dans la mort de Gisèle.

La douleur le traversa comme une épée.

— Je ne verrai plus les enfants, cria-t-il.

Il était à genoux devant l'ascenseur que Frank appelait d'un pouce spastique.

— Vous les verrez, dit Frank qui avait l'air halluciné par ce qu'il voyait. Moi aussi, je les verrai.

— Vous aussi ?

— Moi aussi ! Relevez-vous, monsieur le Comte.

— Oui, un peu de tenue. Vous avez raison.

Ils descendirent. Frank fouillait l'obscurité avec une lampe torche d'une puissance prodigieuse. Le comte suivait docilement.

— Je les ai vus, disait Frank. Des milliers !

— Des milliers, répétait le comte qui ne les avait pas vus et ne s'imaginait même pas qu'on pût les voir.

 

3 heures 21 - Centre Médico-Psychologique Départemental - Appartement du directeur

 

COMMUTATIONS PRIVÉES PUBLIQUES

 

Le téléphone sonna. Comme il n'avait pas éteint, il décrocha tout de suite.

Comment vont les choses là-bas ? demanda la voix à peine déguisée.

— Le concert se termine. Vous êtes bien arrivé ?

À temps. On ne m'attendait plus. Pas facile de voyager. Une surveillance...

— Ne vous inquiétez pas. Vous pouvez parler.

Je vous fais confiance... Ils ne peuvent pas tout...

— Comment va Paul ?

Aucune difficulté. Il me suit.

— Il ne vous posera pas de questions. Surveillez le niveau de la sonde.

Ne vous en faites pas.

— Et ne perdez pas notre trésor en route.

Il ne manquerait plus que ça !

— Rappelez-moi quand vous serez prêt.

Pas de problème. À plus tard.

Il raccrocha et n'oublia pas de remettre le commutateur dans sa position initiale. C'était un truc enfantin, mais ça fonctionnait à merveille. Il était tellement évident que la ligne privée du directeur du CMPD était sur écoute. Un simple truc suffisait à contrecarrer leur organisation si structurée, si sophistiquée. On ne pouvait plus rien contre l'État avec les armes de l'État : droit et liberté. Kronprinz était certainement un leurre, un faux combat de l'État contre une cause perdue. Il n'en savait rien, bien sûr. Sur ce plan, il était comme tout le monde. Il savait ce qu'on savait. Ce que l'État disait, tout le monde le savait. On pouvait avoir de l'intuition, ça oui. Mais ce n'était pas donné à tout le monde. Et puis, l'intuition ne suffisait pas. Il fallait aussi avoir du courage. Omar avait du courage. Il fallait avoir un courage exemplaire pour s'en prendre au système, à l'État, à cette puissance qu'on n'osait pas nommer autrement de peur de s'en distinguer. Omar avait parfaitement calculé ses effets. Et tout avait fonctionné. Il en savait assez sur la colocaïne pour se permettre de créer une Cité dans l'État. Pas un objet ou un mythe, comme pouvaient l'être Kron ou Gor Ur. Une Cité. Cette fois, on saurait qu'il ne s'agissait pas d'un leurre ou d'une farce. Ni métal, ni urine. On avait trouvé la parade. Grâce aux yeux d'un mort. Il y avait donc un rapport entre la colocaïne, dont Omar était un des inventeurs officiels, et la récupération post-mortem qui n'avait pas révélé tous ses secrets, toutes ses implications, tout le prix à payer finalement. Et il l'avait trouvé, ce rapport, cette connexion passé-futur qui est le grand secret des grandes découvertes. Un génie, Omar. Il connaissait si bien le monde.

Il décrocha le téléphone et composa un numéro sans actionner le commutateur.

— Rog ?

Bon... Comment dit-on en pleine nuit ?

— Bonne nuit, Rog. Où en est Chercos ?

Perdu dans le labyrinthe comme son papa !

— Il a trouvé les homards ?

Il est avec le comte. Ils s'entendent comme larrons en foire. Le concert est terminé. Nous attendons du monde. Ils se tuent facilement sur les routes après ces nuits d'extase !

— Omar est arrivé.

Je m'en réjouis. Comment va Popo ?

— Bien, à ce qu'il dit. Tout va bien aller.

Je n'espère rien d'autre.

— À plus tard, Rog.

Il n'avait pas quitté le lit où il dormait seul dans les moments de crise. Pas question de se laisser distraire par la Chair. D'autant qu'elle buvait. Elle était montée sur le toit pour voir le concert de Prinz et maintenant elle cuvait ses liqueurs. Il frissonna. L'opération Homards à l'américaine avait commencé vraiment. Personne ne pouvait savoir où était Omar Lobster. Par contre, ils savaient désormais qu'il était vivant, qu'il était bien arrivé, et que Rog Russel était au courant. Beaucoup de choses pour un seul homme. Beaucoup trop.

Il déconnecta le commutateur.

 

4 heures

 

ÉTAT DES ROUTES APRÈS L'EXTASE

 

Il n'y avait plus beaucoup de monde sur les routes. Les Services de la Circulation Routière promenaient encore leurs radars à la recherche d'un accident qui aurait échappé à la vigilance du système. Ça arrivait quelquefois, qu'un mort, qui n'était peut-être que blessé au départ, demeurât quelque temps dans sa pourriture avant d'être découvert. C'était comme ça qu'on augmentait le nombre de débiles mentaux chez les morts. On aurait pu se passer de récupérer les cas extrêmes, les cas de ceux ayant mijoté trop longtemps dans leur thanatomorphose. Mais le système était strict : on récupérait tout le monde. Ils devaient savoir pourquoi, en haut lieu. Pourquoi on ne fichait pas la paix à des êtres normaux qui mouraient normalement et qui par manque de chance n'étaient pas récupérés dans les délais et devenaient les cinglés du monde des morts ? Pas de réponse, sinon un vague discours sur l'égalité des chances. Quelle chance peut profiter à un mort qui n'a plus toute sa tête ? On ne reconstitue pas l'esprit, ça non ! Mais une paire d'yeux, que oui ! Il y avait trop de questions à ne pas se poser. L'Opposition Systématique avait peut-être raison : le métal était un leurre et l'urine un mythe. Bon. Mais qu'est-ce que ça changeait à la vie ? Je vais vous le dire : rien. Au bout du compte, on revenait à la colocaïne et ils le savaient. Cela se passait exactement comme du temps où la mort ne faisait pas de cadeau : neuf athées sur dix se mettaient subitement à croire en Dieu au moment de passer l'arme à gauche et le dixième en avait été empêché par la soudaineté de l'attaque qui l'avait terrassé. Donc, on pouvait encore discuter avec Dieu, juste le temps d'admettre qu'on s'était trompé et on ne pouvait pas dire qu'on ne recommencerait pas. Papier à musique ! Le Mental Elémentaire n'a rien changé, je vous le dis. Pas de colocaïne sans métal et sans urine. Le système était parfait. Et en prime, on avait droit à des concerts d'une qualité musicale et poétique qui faisait mal à tous les passés culturels. On était peut-être devenu bon, à ne plus mourir vraiment, à ne plus s'en faire toute la vie sans savoir si Dieu existe ou pas ! Il était plus de quatre heures du matin et quelques véhicules roulaient encore. Il ne restait plus aucune trace du concert ni de Prinz, comme si tout ça n'avait été qu'une hallucination collective. Rien parterre, ni bouteilles, ni emballages, ni vêtements oubliés, rien. Tout ce qu'on avait jeté ou oublié était aussi une illusion. Ou alors les Services de la Propreté Publique avaient un secret. Pourquoi pas, après tout ? Ils avaient tellement de secrets et ils étaient tellement bien gardés ! Ça n'empêchait pas de vivre et même, voyez-vous, on la vivait, sa vie. Ça vous change un homme, la colocaïne. Mais suffisait-il de ne plus en reprendre pour mourir en paix ? Cette histoire de métal, c'était un leurre qui leur permettait de chasser les opposants à coup sûr. Chasse à l'homme en pleine démocratie ! Ils ne les bouclaient pas. Ils faisaient intervenir le mythique Gor Ur qui pissait sur les cadavres pour leur redonner la vie, la troisième du genre ! Mais quelle vie ? On n'en savait rien. On était comme ça des tas à vouloir savoir et encore des tas à être prêts à donner beaucoup pour savoir. Le jour allait se lever et les éditions du matin étaient déjà en palettes. Il y aurait un grand calme sur le coup de quatre heures et demie/cinq heures. Il n'y aurait pas grand monde dehors pour en profiter. Peu de gens savaient que de tels moments existaient. On se sentait alors si proche de sa propre mort ! Mais à cinq heures, les camions de la Presse Totale se répandraient pour inonder la soif d'être au courant, ce truc qu'on a mis à la place de la simple curiosité ou du très vénérable désir de connaissance. Si tout se passait bien, et il n'y avait aucune raison que cela se passât mal, Frank Chercos serait un des premiers à acheter le journal, laissant sa haine l'envahir mais sans toucher à un seul cheveu du marchand de journaux qui ne mesurait pas sa chance.

 

4 heures 17 - Centre Médico-Psychologique Départemental - Appartement du directeur

 

VOUS NE ME FAITES PAS PEUR !

 

C'est encore moi.

— Je vous écoute, Omar.

Non, pas Omar. Chercos. Où est Popo ?

Silence.

Je suis tombé dessus pas hasard, dit Frank.

— Sur Popo ?

Non, sur l'os. Le comte m'a un peu aidé.

— Le comte est au courant ?

Où est Popo ?

Il ne pouvait pas raccrocher. Comment contacter Omar maintenant ?

Moi, dit Frank, je veux Popo ? Qu'est-ce que vous voulez, vous ?

— Vous le savez maintenant !

Qu'est-ce que c'est que cet os ? Un nouveau mythe ? Ils sont au courant ?

— Si c'est de l'argent que vous voulez...

Non, dit Frank. Je veux Popo et les moyens d'échapper à votre...

— Vous n'échapperez pas !

Dans ce cas, je dis tout. Maintenant !

— Le comte dira tout si vous ne le supprimez pas. Votre problème, c'est le comte, pas moi. Liquidez-le et on en reparle. Maintenant !

Comment contacter Omar Lobster ?

— Omar Lobster est mort ! Vous le trouverez dans un cercueil scellé par le système. Priez pour lui !

Vous ne m'avez pas dit où est Popo.

— Il sera ici demain. Vous pourrez le voir.

Je vais mettre l'os en lieu sûr. On ne sait jamais. J'aurais bossé pour rien sinon. Vous comprenez ?

— Fabrice de Vermort a tué son frère Jean et veut faire passer ce meurtre pour une erreur du système ! Omar Lobster était dans l'erreur quand il a accusé Sally Sabat d'avoir surdosé Jean. Vous voulez en savoir plus ?

Frank tapotait le combiné avec ses ongles. C'était ... !

Omar Lobster est vivant, dit Frank. Dites-lui que c'est l'os contre Popo et ma tranquillité. Hautetour est dans le coup ?

— Comment voulez-vous que je le sache ?

Je vais vous interroger, Félix. Ma méthode...

— Vous ne me faites pas peur ! Vous êtes mort !

 

4 heures 26

 

À UNE NUANCE PRÈS

 

Frank en savait trop ou pas assez. Omar allait proposer son OS au monde. Il en avait sans doute les moyens. Mais qui étaient-ils ? Ici, on pataugeait dans les homards.

— Ils savent tout ! répétait le comte qui était juché sur une table pour, disait-il, échapper à leur jugement.

Frank tentait de réfléchir. Sally Sabat pouvait l'aider. Mais pouvait-il lui faire confiance ? La Sibylle ne comprendrait pas. Et puis elle refuserait de comparer le métal à l'os. Elle n'y croirait pas.

— Ils savent tout ! disait le comte. Je ne sais pas comment ils le savent, mais ils savent tout jusqu'au dernier détail.

— Tuer son frère, dit Frank, ça n'est pas un mince détail !

— Vous avez bien tué Hautetour !

— Ouais, mais il n'est pas mort. Nuance.

 

4 heures 33 - Centre Médico-Psychologique Départemental - Appartement du directeur

 

EXPLIQUEZ VOTRE NERVOSITÉ !

 

— Je veux être sûr que c'est vous, c'est tout !

Il s'est passé quelque chose ?

— Non, rien.

Vous êtes nerveux. Expliquez-vous !

Fallait-il mettre Omar Lobster au courant de ce que savait Frank Chercos, le papa de Popo ? C'était... se condamner à mort ! Il valait mieux prendre la poudre d'escampette. Dans les cas d'urgence, on pouvait toujours rejoindre le métal. On trouvait du métal facilement. Ils avaient des boutiques de transformation corporelle, une manière de sortir de la civilisation sans la quitter. Un nouveau trip. Il suffisait de demander. Ils ne refusaient jamais le métal. On pouvait s'adapter, pour un temps.

— Vous réfléchissez, Félix ? Je vous ai demandé d'expliquer votre nervosité. Je la comprends un peu, allez. L'OS va faire mal aux maîtres de la douleur.

— Je vous crois, je vous crois ! Quand pourrez-vous me rendre Popo ? Une simple question de...

— À laquelle je ne réponds pas, Félix ! Je ne réponds jamais aux questions, vous devriez le savoir. Par contre, j'exige qu'on réponde à celles que je pose. Expliquez votre nervosité !

 

4 heures 34 - Avec les homards

 

UN NOUVEAU MYTHE, LES AMIS ! OU AUTRE CHOSE, JE SAIS PAS !

 

Frank contemplait l'os. C'était donc ça qu'il fallait trouver ! Un os. Son expérience était pleine d'os. Il en avait rencontré, des types qui croyaient avoir inventé le dernier mythe à la mode. On en voulait au métal et à l'urine au point de rêver de les surpasser et même de les reléguer au rang de reliques de la pensée. Ainsi, Omar Lobster avait été illuminé par l'OS. L'idée devait lui trotter dans la tête depuis longtemps. Au fait, il couvrait sans doute le meurtre de Jean de Vermort par son comte de frère. Question d'héritage sans doute. Gisèle payait-elle les frais du même conflit familial ? Allez savoir ce qui se passe chez les gens. Ça ne nous regarde pas vraiment. On tombe dessus parce que c'est sur le chemin. Il y avait tant de choses à dire et à penser de tous ces personnages rencontrés, non pas par hasard, mais au fil de l'enquête. D'autant que Frank les menait rondement, les enquêtes. La preuve : il tenait l'OS, le nouveau métal, l'urine de demain. L'OS remplacerait ce que la colocaïne était incapable de ... de quoi ? C'était quoi exactement, la colocaïne ? Bon, tout le monde en prend, même les métallos en prennent quand ils ont le cafard. Quel rapport entre la colocaïne et les morts post-mortem dont la plupart, aux dires du système et de ses représentants, étaient sous clé dans un lieu sûr. Mais si l'urine était un mythe, il n'y avait pas de morts post-mortem et l'enquête s'enliserait dans les aventures des fausses routes et des hypothèses mal fondées. Il n'y avait que le métal, quand on avait des problèmes à résoudre ou des questions à soulever pour en obtenir des réponses. Ça expliquait un peu l'amitié de Frank avec la Sibylle. Un peu seulement. Et si on mettait Kronprinz au courant ? C'était facile de communiquer avec Kronprinz, ce qui n'était pas le cas de Gor Ur qui communiquait à sens unique, quand tout était perdu. Comment trouver Popo dans ce labyrinthe ? C'était à désespérer.

 

5 heures 30

 

JE ME RENDS, COMMISSAIRE !

 

Frank et le comte se baladaient sur le boulevard. Seuls les kiosques étaient éclairés. Il bruinait.

— Pourquoi Popo ? dit le comte qui s'arrêtait devant toutes les vitrines pour les lécher.

— Pourquoi pas Popo ? dit Frank. Une chose après l'autre.

— Ou avant l'autre. Il me semble que...

Le comte présentait un visage passablement détruit, effet de miroir.

— Vous attendez l'ouverture ? demanda -t-il.

— J'ai acheté mon journal, ça me suffit, dit Frank d'un air enjoué comme s'il venait de prendre conscience qu'il avait retrouvé ses bonnes vieilles habitudes.

En plus, c'était dimanche.

— Je parlais du commissariat, dit le comte tristement.

Frank ne comprenait pas il cachait sa tristesse.

— Vous allez m'arrêter, dit le comte.

Encore une de ces nuances tonales qu'il faut saisir au vol pour savoir si on vous a posé une question ou si c'était une réponse à la question que vous vous posiez justement.

— Vous aurez au moins résolu ça, dit le comte.

Sa tristesse envahissait le cerveau fatigué de Frank.

— Il y a un tas de choses que j'aurais voulu résoudre, dit-il. Comme ça. Pour résoudre.

— Vous en tirez une satisfaction évidente, dit le comte.

— De vous arrêter ? Sans vos aveux... d'ailleurs, les aveux...

— Chaque chose en son temps. D'abord, la confession. Ensuite, les preuves matérielles. Ce ne sera pas difficile.

— Ça le sera, compliqué, si Omar Lobster y est mêlé, dit Frank.

Il était catégorique. Le comte ne souhaitait pas impliquer son ami Omar.

— S'il savait à quel point il nous manque ! dit-il en retenant ces larmes qui auraient pourtant fait de lui un homme.

— Ce diable m'a enlevé Popo.

— Mais vous ne voulez pas savoir pourquoi.

— Je veux Popo ! C'est tout. Ensuite, on verra.

— L'OS ?

— Oui. L'OS.

— Je serai bien loin quand ça arrivera.

Le comte hallucinait un peu. Jean n'était pas mort. En tout cas, Sally Sabat était sauvée. Du moins, sauvée des griffes de la Justice. Elle ne se remettrait pas de cette formidable crise de claustrophobie.

— Ils peuvent m'enfermer, dit le comte. Je suis agoraphobe. Qu'ils m'enferment !

— Mais ils n'enferment personne !

— Ils enferment les morts ! Seul Omar ne s'est pas laissé enfermer. Ah ! Je l'admire, tenez !

Un futur adepte de l'OS, songea Frank. Ça promet.

 

6 heures

 

L'AUTRE !

 

— Il y a quelque chose sur votre bureau, Frank. Passé au Service des Explosifs et Autres Pièges de la Terreur. Ça vient d'arriver par porteur spécial. D'Espagne ! ¡Olé !

L'œil de Popo ! Ce que contenait cette maudite boîte, c'était l'œil de Popo. Celui en verre. Pas le bon. Un mot accompagnait l'écrin : Dans le cas où vous douteriez. Signé : Omar Lobster.

— C'est important, Frank ?

La grosse voix de Hautetour qui parle dans un bandage serré.

— Je ne sais pas ce qu'il y a dessous, dit-il en riant, mais si ce n'est pas moi...

Il remplissait le bureau de son rire tonitruant. Frank lui parut plutôt décomposé.

— C'est quoi, cet œil ? demanda-t-il comme s'il découvrait la vérité. Mon pauvre Frank ! Ne me dites pas...

— J'en ai deux comme ça, dit Frank en souriant, mais je les mets pas en même temps. Vous savez pourquoi ?

— Je m'en doute...

— Je saurais pas où le mettre, l'autre.

 

Épilogue

 

— Alors, monsieur, Chercos, vous les avez tous arrêtés ?

C'était l'été. Les gosses passaient dans la rue sur des vélos rutilants et s'il était en train de vérifier sa boîte aux lettres, ils le hélaient et quelquefois même s'arrêtaient pour attendre la réponse. C'étaient des gosses sympathiques, pas très intelligents, qui feraient leur chemin, certains deviendraient policiers, c'était inévitable. Il ne répondait pas à leur question. Dans le journal, on ne disait pas qui avait arrêté, on ne parlait que du présumé coupable et quelquefois de la victime. Mais si on savait lire entre les lignes, et ces gosses le savaient, alors le nom de Frank Chercos apparaissait et on comprenait mieux le discret respect dont il était entouré partout où il allait : c'était un homme dangereux, capable de commettre une erreur et pas prêt à la reconnaître. Les journaux parlaient d'une déplorable bavure et on savait que Frank Chercos en était le responsable. Mais là, devant son portail impeccablement vernissé, il était inoffensif. Comme c'était l'été, il portait des sandales blanches, du cuir sans doute, un pantalon léger et une chemisette publicitaire. Il allait tête nue. Il était sans arme, il n'y avait plus de raisons de ne pas l'approcher, et les vélos rutilants montés par des gosses en âge de se demander ce qu'ils allaient devenir virevoltaient comme des oiseaux dans la rue où Frank ne mettait jamais les pieds, la traversant à bord de son bolide, uniquement. On en voyait les reflets d'argent dans la fenêtre du garage. Frank ne touchait pas aux gosses. Si l'un d'eux s'arrêtait, il évitait de regarder la bicyclette, de peur que la conversation s'engageât sur un sujet qu'il connaissait peu. Il avait tout oublié des bicyclettes de son enfance. Et si le gosse, juché sur sa selle, se haussait encore pour regarder les effets de miroir de la Corvette dans les carreaux de la fenêtre, Frank s'interposait et son regard de prédateur interdisait toute conversation sur ce sujet-là aussi. Il n'avait jamais dit : Non, je n'ai pas arrêté tout le monde. Ou : J'ai seulement arrêté Untel. Il se plantait devant le portail et regardait les gosses qui tournoyaient sur leurs vélos et il souriait en montrant qu'il était désarmé. Au fond, c'était peut-être un jeu dangereux. Mais nous n'en avions pas l'impression, du moins autant que je me souvienne.

Pour voir la piscine, il fallait faire le tour par la route nationale. On posait les vélos sous les hêtres et alors il fallait franchir un pré dont le regain nous étourdissait. La maison de Frank resplendissait, plein sud. À travers la clôture de sapinettes, on pouvait voir la piscine bleue et ses baigneuses appliquées. Frank sirotait une liqueur jaune et verte, assis sous un parasol, toujours en sandales, pantalon et chemisette. Les femmes étaient en maillot, se baignaient ou prenaient le soleil allongées sur des serviettes de bain multicolores.

Ce jour-là, après l'affaire Vermort qui se concluait provisoirement par l'arrestation de Fabrice de Vermort, la Justice ayant encore son mot à dire, Frank avait regardé les gosses tournoyer sur leurs vélos et, comme il y avait du courrier, il s'en était allé le lire sous le parasol, au bord de la piscine. Une femme écrivait à ses pieds. C'était Anaïs K., l'écrivaine. Elle fumait des cigarettes et buvait ce qui pouvait être un whiskey avec de la glace. Une autre femme était assise au bord de la piscine, les jambes dans l'eau, et comme Frank demandait qui elle était, Anaïs lui répondit :

— C'est Hortense, la femme de Félix. Il l'a laissée tomber. Sans explications. Il lui envoie de l'argent. Dit-elle.

Il manquait une femme, et c'était Gisèle. Anaïs savait tout aussi de Gisèle mais ce n'était pas difficile de comprendre pourquoi elle n'était pas là, avec les autres.

Il y avait aussi Pulchérie, belle et immature, qui nageait mal mais qui s'amusait comme une folle à éclabousser sa tante, la gigantesque Constance dont la musculature intimidait le policier au repos. La Sibylle et sa sœur bavardaient sans s'occuper des autres. Leurs métaux scintillaient discrètement. C'était une belle journée d'été et elles avaient accepté son invitation, sauf Gisèle. Hortense avait été invitée par Anaïs qui avait pitié d'elle. Frank était heureux malgré l'absence de Gisèle. Aucune ne lui appartenait. Il n'aurait voulu que Gisèle mais Gisèle le haïssait. Sally Sabat ne le haïssait plus. Elle nageait, à la recherche de ce brin de conversation qui n'engage à rien mais qui fait paraître grégaire. Elle n'avait pas hésité quand il l'avait appelée et il était heureux qu'elle commençât à oublier.

— Hé ! dit Anaïs. C'est la nature ?

— C'est la nature.

Elle rit et recommença à écrire dans un petit carnet à ressort. Il dit :

— Tiens ! Tu travailles ?

Elle répondit :

— J'écris « Langoustes ».


 

 

II – MEMENTO MORI

 

LUNDI

 

Chapitre premier

 

Frank Chercos n'avait pas pris cette mauvaise habitude de se réveiller chaque matin avec une femme dans son lit. Aussi, ce matin-là, il n'en trouva pas. La femme, elle était dans le jardin. Égorgée. Presque nue. Les cheveux mélangés à la boue de la terre et du sang. Un regard terrifié. Et les mains crispées sur le ventre, comme si elle s'était empêchée de toucher à l'horrible blessure qui ouvrait sa gorge toute grande. Il n'eut pas l'air surpris de la trouver là. Il l'eût été s'il l'avait connue ou reconnue. Mais elle lui était parfaitement étrangère. Une jolie femme sans trace de graisse, qui devait soigner sa ligne. Une belle musculature presque discrète qui affleurait la peau. Il ne s'approcha pas à moins de dix mètres, de crainte de brouiller les pistes.

— On a appelé les flics, monsieur Chercos.

— C'est pas faute d'avoir sonné.

— On avait un flic sous la main, et il dormait !

Il y avait du monde au portail. Comme le jour n'était pas tout à fait levé, certains éclairaient la scène avec des torches électriques. On eût dit des insectes qui s'affairaient autour du cadavre d'un autre insecte, avec des lampes à la place des antennes. Frank ouvrit le portail et gueula immédiatement :

— Si le responsable de cette cochonnerie est encore là, qu'il se calte !

Il n'y avait pas d'émotion dans sa voix. Il menaçait sans s'émouvoir, Frank Chercos. On avait l'habitude de ses manies de flic célèbre. Il demeurait près du portail, à la fois nonchalant et tendu, une main sur la poignée d'une serrure qui jouait sans grincer parce qu'il la graissait régulièrement. On connaissait aussi les petites manies de l'homme seul et désemparé. Après un long moment de réflexion qu'il reconnut à la suspension des souffles qui l'environnaient, il demanda à voix basse si elle était vraiment morte ou si c'était une mise en scène destinée à humilier, une fois de plus, le flic qu'il ne pouvait cesser d'être aux yeux de tous.

— La Patrouille de la Résurrection Naturelle ne va pas tarder à arriver, dit quelqu'un qui sentait instinctivement qu'il était nécessaire de changer de sujet.

— En général, dit un autre, ils arrivent avant la police.

— Alors que ça devrait être le contraire.

— Fermez-la ! beugla Frank qui revenait dans son jardin d'agrément.

Il avait laissé le portail ouvert. On se poussa un peu.

— Voilà la Patrouille ! dit quelqu'un.

C'était un véhicule du Centre Expérimental de la Firme pour la Colocaïne. Elle avait de la chance, la petite morte. Elle avait droit aux meilleurs spécialistes de la récupération post-mortem. Frank ne pouvait pas ignorer que sa maison était dans le secteur de responsabilité du CEFC. Le mois précédent, la même patrouille était venue récupérer une petite noyée.

— On égorge encore de nos jours, constata tristement le Chef de Patrouille en entrant dans le cercle que Frank avait tracé mentalement autour du cadavre.

Puis, s'approchant encore, toujours soucieux de précision, il remarqua :

— Elle n'aura besoin que d'une faible reconstitution. J'ignorais que le larynx contribuait autant au maintien de la tête.

Il se retourna pour rechercher l'approbation de Frank, mais celui-ci était ailleurs. Il avait pris son air romantique de flic qui se projette à la fois dans le passé et dans l'avenir pour se faire une idée de ce que le présent lui propose en échange d'un regard.

— Ils vont vous poser des questions, dit le Chef de Patrouille.

— Qui ça ? demanda Frank comme s'il ne demandait rien et comme s'il n'y avait personne pour l'écouter.

— Les flics !

— Je SUIS flic. Les questions, c'est moi qui les pose.

Un Patrouilleur injectait déjà le liquide colocaïnique dans la cage thoracique.

— C'est pas comme nous, dit-il en manœuvrant le levier de sa pompe. On n'en pose jamais, nous, hein, Chef ?

— Demain, dit le Chef, elle pourra parler.

— Si elle sait quelque chose, dit Frank.

Qu'est-ce qu'elle raconterait ? pensa-t-il. C'était peut-être un coup fourré. N'importe quel cadavre pourvu qu'on le trouvât dans le jardin. Il ne connaissait pas d'exemple, mais elle était peut-être morte pour le trahir. Ce ne sera pas facile, songea-t-il.

La Police Nationale s'annonça comme d'habitude par le gémissement croissant d'une sirène de circonstance. La foule s'écarta comme la poussière sous le balai.

— Ça alors ! s'exclama Frank. Le Patron !

Hautetour descendit lentement du premier véhicule. Depuis qu'on lui avait rafistolé le visage, il s'en servait pour intimider les autres, ceux sur qui il prétendait exercer son influence de décideur. Il avait courageusement refusé un remodelage complet du faciès. Les cicatrices étaient encore purulentes par endroits. Il conservait la trace géométrique des points de suture. Il avait le goût de la relique, Hautetour, et celui de l'effet à produire.

— Deux pépins en moins d'un mois, dit-il en arrivant. Un troisième, et je commencerai à penser que ce n'est pas un effet du hasard. Bonjour Frank !

Frank tendit sa molle poignée de jardinier surpris au saut du lit par un cadavre dont il commencera par dire qu'il ne la connaît pas.

— Vous bougez pas trop, dit Hautetour aux Patrouilleurs. On a encore nos vieilles habitudes dans la police.

— On fait attention, dit le Patrouilleur. D'ici (Hautetour n'avait pas franchi le cercle), je vois deux ou trois évidences qui vont vous mettre la puce à l'oreille.

— N'y touchez pas, dit Hautetour. Même avec les yeux.

Il rit. Frank n'avait aucune envie de rire. Il y avait moins d'un mois, Pulchérie s'était noyée dans piscine et maintenant elle avait beaucoup de mal à accepter sa nouvelle vie de morte. Hautetour savait à quoi Frank était en train de penser. Il y pensait sans arrêt depuis près d'un mois. Il avait besoin de vacances.

— C'est bon, dit le Chef de Patrouille. Le corps est prêt pour une récupération. Vous pouvez envoyer vos taupes. La vie d'abord ! Faites-moi signe quand on pourra emporter le corps.

— Vous devriez rentrer, Frank, dit Hautetour, et prendre un verre pour vous remonter. Vous avez déjeuné ?

Il aurait vomi s'il avait déjeuné. Il avait vomi quand Constance avait remonté le petit cadavre caoutchouteux de Pulchérie. Il venait justement de déjeuner.

— Quand vous aurez fini de déjeuner, dit Hautetour, rendez-vous dans mon bureau. J'ai quelque chose pour vous.

Frank était sacrément détruit. Malgré l'été, son visage refusait le hâle qui le rendait si séduisant aux yeux des femmes qui se baignaient dans sa piscine parce qu'il les avait invitées. Il n'y avait pas d'autres raisons, songea Hautetour. Il les invitait et elles se baignaient.

 

Chapitre II

 

— Ce sera pour qui, cette affaire ? demanda Frank.

— Je sais pas encore, dit Hautetour. On attendra tranquillement demain. Elle parlera peut-être suffisamment pour qu'on se fasse l'économie d'une enquête.

— Faut pas rêver, dit Frank.

— J'ai autre chose pour vous, Frank. C'était prévu avant que...

— Moi aussi je veux attendre demain. Je veux savoir pourquoi c'est dans mon jardin qu'elle est venue crever.

— Vous en savez des choses, Frank ! Elle était peut-être déjà morte quand on l'a balancée sur votre pelouse. J'attends le rapport des carabins. Ils ne penseront peut-être pas comme vous.

— Elle était vivante quand elle est entrée chez moi, dit Frank qui prenait son air lunatique et obstiné.

— Attendons ce qu'elle dira.

— Elle ne dira rien.

Frank avait l'air sûr de son affaire. Hautetour considéra pendant un long moment ce profil têtu qui était déjà entré dans une nouvelle affaire alors qu'il n'en était pas question.

— On vous tiendra au courant, Frank. Ne vous en faites pas. J'ai...

— Elle est entrée en pleine nuit pour me dire quelque chose, continuait Frank qu'on n'avait plus aucune chance d'arrêter sur sa lancée. Elle est entrée tranquillement, ajouta-t-il en mimant cette tranquillité qui l'envahissait comme un mauvais souvenir.

— Vous avez un pouvoir précognitif ? plaisanta Hautetour.

— J'ai vu les traces, grogna Frank. Vous les avez vues aussi. Elle est entrée... tranquillement. Le portail n'est jamais fermé à clé.

— Je comprends, dit Hautetour qui ne comprenait pas ce qu'il fallait comprendre.

— Elle était suivie, dit Frank. Elle s'en est aperçue trop tard !

Il branla sa tête au-dessus du cendrier dont la fumée l'obligeait à cligner des yeux.

— Mais elle ne dira rien ! Et il faudra enquêter.

Il se leva pour allumer une autre cigarette. Le bureau s'emplissait de tabac, de cendres et de phosphore.

— Je veux cette affaire, Patron.

— Non, dit Hautetour. J'ai prévu autre chose pour vous.

Frank grinça des dents. Mauvais signe, songea Hautetour.

— Elle parlera ou pas, dit-il. On verra bien. J'ai une autre affaire à vous confier, Frank. Vous savez que vous êtes...

— C'est MON affaire, merde !

Quand Frank s'en prenait au bureau, on n'avait plus aucune chance de le convaincre de changer d'avis. Hautetour s'amusa à regarder les cendres blanches qui virevoltaient dans une courbe ascensionnelle vers le plafond crasseux.

— Merde ! continua Frank. Ça n'a rien à voir avec Pulchérie. Ce n'est pas un accident. Les analystes concluront comme moi qu'elle est entrée tranquillement et qu'elle était suivie. L'assassinat a eu lieu chez moi !

— Sur votre pelouse, je sais ! Mais c'est sans doute une affaire banale. Une histoire d'amour, quoi. On le saura demain.

— Vous ne saurez rien parce qu'elle ne parlera pas !

Hautetour ouvrit son tiroir secret. Il en sortit un dossier gris qu'il déficela lentement sous le regard obtus de Frank qui ne démordait pas et ne démordrait jamais.

— Vous allez lire ça, Frank, dit Hautetour en séparant de la masse de feuillets un manuscrit soigneusement relié par un ruban rose satin.

— Lire ! s'écria Frank. Moi, lire ? Vous n'y pensez pas ! Je ne lis que...

— Vous avez tout le temps de lire avant demain, proposa Hautetour. Et demain...

— Elle ne parlera pas, je vous le dis.

Frank se rapprochait maintenant, à la manière de ces ivrognes qui vont se confesser sans retenue ou simplement vous confier le secret de leur réussite.

— Vous savez quelque chose que je ne sais pas ? demanda Hautetour qui eût préféré en finir avec cette affaire, du moins relativement à Frank.

— Peut-être, dit Frank qui ne se départissait pas de son allure de dipsomane. Il faut que je réfléchisse. Jusqu'à demain...

Ce qui voulait clairement dire qu'il n'avait pas le temps de lire ce que Hautetour palpait en retenant une bordée. Son visage était rouge.

— Vous partez demain, dit-il comme dans un sanglot.

Frank se sentait-il piégé ? Il écrasa rageusement son mégot humide.

— Je pars ?

— En Espagne, mon vieux. Mais pas en vacances. Enfin... vous ferez ce que vous voudrez de votre temps libre, cela va de soi. Je ne vous demande pas de...

— Je lis, et ensuite je pars ?

Hautetour opina sans pouvoir réfréner un sourire sournois.

— Ça ne peut pas attendre, disons, après-demain ? dit Frank qui se sentait vaincu malgré les bouffées d'intimes convictions.

Hautetour fit non de la tête. Il fallait lire ce dossier aujourd'hui et sans doute en penser quelque chose. Et demain, en route pour l'Espagne.

— Qu'est-ce que j'irais faire en Espagne ? fit Frank qui s'abandonnait au chaos de ses réflexions.

Il était Enquêteur de Première Classe, non ? La fille égorgée dans son jardin se contenterait d'un Enquêteur de Deuxième. Hautetour finissait toujours par avoir raison, même si Frank ne démordait jamais. Celui-ci montra qu'il s'inclinait en allumant calmement la cigarette suivante.

— Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ? demanda-t-il en lorgnant le dossier gris que Hautetour continuait de palper comme s'il n'était pas encore sûr de la soumission de son limier.

— J'en sais rien, dit Hautetour. Ça vient d'en haut.

Si ça venait d'en haut, c'était forcément prioritaire. Mais ce n'était pas le plus grave, que ce fût prioritaire. C'était le genre d'enquête qu'on mène dans le brouillard sans savoir jamais où on en est vraiment. Le genre d'enquête qu'on vous retire à un moment donné sans justement vous les donner, ces explications. Frank avait assez de bouteille pour se sentir exaspéré chaque fois que ça arrivait. Mais ses fureurs parvenaient-elles en haut ? Jusqu'où exerçaient-elles leur influence exutoire ?

— Et puis, je n'y peux rien, dit Hautetour en lançant le dossier dans la surface du bureau qui semblait appartenir à Frank tant il s'y accrochait.

— Je le lirai, dit Frank sans conviction.

Ou bien il était convaincu, comment savoir ? songea Hautetour.

— Il le faudra. Vous partez demain. Pour la fille, je vous renseignerai au fur et à mesure.

Tu parles ! pensa Frank en sortant des locaux de la police. Le temps était au beau, comme sur le baromètre. Une heureuse coïncidence qu'il mit à profit pour flâner dans les lieux publics les plus fréquentés. Il avait besoin de la foule quand il se sentait frustré. Il avait toujours cultivé cet espoir d'y rencontrer la réponse à ses questions du moment. Puis la foule finissait par l'exaspérer à force de bribes de conversations qui contenaient sa propre banalité. Il rentra chez lui sur le marchepied d'un autobus. Le chauffeur, dont il apercevait dans le rétroviseur la tronche bilieuse, ne devait pas aimer les resquilleurs, mais il savait renifler un flic rien qu'à son aspect et juste à temps pour ne pas se laisser humilier. Frank le salua quand il sauta sur le talus verdoyant de sa rue.

Il y avait encore quelques badauds devant le portail. Il les chassa en brandissant à la fois son insigne rutilant et son non moins flamboyant Colt 60 modifié 64. Cette fois, il ferma le portail à clé. Pulchérie ne se serait pas noyée si le portail avait été fermé, cette nuit-là. Il dormait sous l'effet d'une surdose de colocaïne. Il fantasmait pendant qu'elle étouffait dans l'eau. Il ne pourrait jamais oublier. Constance avait surgi de nulle part avec le petit corps caoutchouteux dans ses bras musclés. Elle demandait déjà ce qui s'était passé. Qui le croirait ? Il n'avait d'ailleurs convaincu personne, mais c'était un accident.

— Et pourquoi que vous le fermez pas, le portail, maintenant qu'elle est morte ? avait hurlé Anastase à travers le carreau d'une fenêtre qu'il ne brisa cependant pas.

S'il l'avait fermé, la fille aurait été assassinée dans la rue ou dans n'importe quel endroit choisi par l'assassin. Il ne l'aurait peut-être pas assassinée, puisqu'elle ne pouvait plus entrer pour confier, révéler, lever le voile sur cette chose dont l'existence et le secret constituaient les motifs de l'assassinat. On ne savait rien de ces motifs. Et elle n'en parlerait pas. Il avait lu cela dans les yeux. L'assassin l'avait peut-être lu lui aussi. Ou elle. Ce n'est pas l'homme ou la femme qui tranche la gorge, c'est le couteau. Mais le portail était resté ouvert, et la fille était entrée tranquillement, et son assassin la suivait avec l'intention de la tuer avant qu'elle n'atteignît son but : Frank lui-même. Il frémit à cette pensée. Pulchérie était entrée pour se baigner ou se jeter dans la piscine, il ne le savait pas. La thèse de l'assassinat avait été écartée, sans doute parce qu'il était le premier suspect. Sait-on ce qu'on est capable de faire sous l'effet de la colocaïne et des hallucinations qui s'ensuivent ? Elle n'acceptait pas de vivre maintenant qu'elle était morte. Et cette accumulation de faits désespérait Frank lui-même au lieu de le pousser à en faire le but de la démarche. Il y avait une sacrée différence entre la mort de Pulchérie et celle de la fille du jardin : il ignorait qui était cette dernière. Comment le connaissait-elle ? Il frémit encore, plus profondément. Mais Hautetour le plaçait d'office dans une autre perspective. Il était près de midi et il n'avait pas encore ouvert le dossier. Il en avait envie maintenant. Les affaires que Hautetour lui confiait, si elles se terminaient, par définition, dans la confiture, étaient hautement passionnantes. Il n'avait même pas le choix entre cette passion raisonnable et la nécessité d'apporter une réponse au crime commis dans son jardin sur la personne d'une jeune femme dont il ignorait tout. Alors que Pulchérie lui avait confié des détails incontestablement intimes et secrets.

 

Chapitre III

 

« Qui voulez-vous que je sois ? Je suis l'assassin de Nora Volcaire. »

Frank brancha le Détecteur Automatique D'Appels. Le type au bout du fil ne parlait plus. Il attendait une réaction de son interlocuteur.

— D'accord, fit Frank qui ne retenait plus son souffle. Vous êtes l'assassin...

— ... de Nora Volcaire, interrompit la voix stridente que Frank cherchait à reconnaître.

— Je suppose que c'est la fille qu'on a trouvée ce matin dans mon jardin.

— Nora Volcaire qu'elle s'appelle. Elle se souviendra de moi.

— Et je peux savoir ce qui motive votre appel ? Des aveux ?

La voix éclata de rire. Frank surveillait l'écran du DADA. Il n'était plus aussi facile que naguère de localiser un appel, surtout si l'origine se trouvait dans un Quartier Marginal. Ce qui semblait être le cas. Les cercles concentriques n'arrêtaient pas de se superposer sans rien circonscrire de précis. Pendant ce temps, le type riait parce qu'il s'imaginait que son interlocuteur était en train de perdre patience. Un amateur, ou alors il savait que les Robots ne pouvaient pas le localiser. Frank attendait qu'il eût fini de rire pour reposer sa question.

— Ça va ! dit le type qui changeait de tonalité, situant maintenant sa voix dans le registre de la menace. J'ai tué Nora Volcaire et j'en tuerai d'autres. J'en ai tué d'autres.

— Vous avez tué Pulchérie Lobster ?

— J'ai tué et je continuerai de tuer. Pour l'instant, je dis simplement que j'ai tué Nora Volcaire. Comme ça, vous savez et je sais.

Frank ne quittait pas l'écran des yeux. Dans la marge, les chiffres incompréhensibles du calcul défilaient sans donner aucune indication sur l'avancée de la recherche.

— Vous êtes un tueur en série, dit Frank. Un serial killer, comme dans les films de la télé. Ça vous sert à quoi de tuer des vivants qui ne meurent pas ? Vous êtes un minus habens qui n'a pas accès au système.

Si le but de cette déclaration était de provoquer le tueur, c'était réussi. Celui-ci se mit à vociférer un discours que Frank ne fit pas l'effort de suivre. Il était trop préoccupé par l'écran qui ne révélait toujours rien de positif.

— Excusez-moi de vous interrompre, dit-il pendant que l'autre débitait sa causerie didactique, mais j'ai quelqu'un sur une autre ligne. Je m'occupe pas de ce genre de crime. Téléphonez au service des Barjots en Cavale. Ils vous diront peut-être quelque chose.

— Ne me dites pas, monsieur Chercos, que vous n'avez pas peur de mourir.

Dans le mille. Frank avait très peur de mourir. Surtout depuis que Pulchérie n'appréciait pas sa nouvelle existence. L'idée de sombrer dans une éternelle mélancolie ne le séduisait pas particulièrement. Il crâna un peu :

— Vous êtes mort, vous ?

Un cri, puis l'inspiration en force qui agite toutes les mucosités pulmonaires, preuve qu'il était vivant.

— Je suis mort parce que vous m'avez tué, Chercos !

Ce type avait le goût de la contradiction. Frank regretta de ne pas pouvoir lui tirer dessus à travers le téléphone. Il le tuerait, cette fois !

— Si c'est une blague, finit-il par dire, elle est de mauvais goût. Je...

Le DADA venait d'afficher un résultat : Association des Écrivains Contemporains, impasse Guillaume-Budé. Fielding, pensa Frank en se mordant la langue. Il n'avait pas tué Fielding. Il y avait deux Fielding (à part l'auteur de Tom Jones, mais celui-là n'avait pas connu la Belle Époque de la Colocaïne et il était poussière) : Fielding l'ancien, qui était mort et qui vivait dans un appartement de l'impasse Budé quand il ne séjournait pas au Royaume des morts ; et Fielding le jeune, qui était vivant et en prison pour avoir assassiné, sur un coup de tête inexplicable, un pauvre camé qui lui cassait les oreilles avec ses jérémiades de camé. Si ce n'était pas Fielding l'ancien au bout du fil, c'était en tout cas quelqu'un qui téléphonait de son appartement. Il fallait mettre fin à la conversation sans éveiller les soupçons.

— Qui est Nora Volcaire ? demanda-t-il comme s'il n'avait rien dit jusque-là.

L'autre reprit son souffle à deux fois avant de laisser l'air secouer ses cordes.

— Comment voulez-vous que je le sache ? murmura-t-il.

Toujours seul. Frank travaillait toujours seul. Il s'en plaignait tous les jours, en tout cas chaque fois qu'il avait besoin de quelqu'un pour le seconder. Mais il comprenait toujours les raisons à demi avouées de Hautetour qui le réduisait à cette solitude professionnelle. Comment raccrocher et filer impasse Budé pour prendre ce type en flagrant délit de conversation téléphonique ?

— Si vous m'appelez dans (il avait calculé mentalement qu'il lui faudrait un quart d'heure pour atteindre l'impasse Budé) une heure, je serais plus dispo pour vous écouter. Il faut que je vous explique.

Il pouvait bien prendre le temps d'expliquer un peu ce qui le rendait indisponible en ce moment précis de son existence où un inconnu (supposé) l'accusait de l'avoir tué et s'accusait d'avoir tué Nora Volcaire et quelques autres (Combien ? Qui ?)...

— Vous vous foutez de moi, Chercos. Vous vous êtes toujours foutu de moi.

Le type pleurnichait rageusement. S'il n'était pas aussi inconnu qu'il fallait d'abord le supposer, il devait bien connaître un ou deux détails de la vie privée ou professionnelle de Frank qui mettrait celui-ci sur la piste de son identité. Mais le temps pressait. Il fallait sauter dans la Corvette, griller les feux rouges, et prendre l'oiseau dans son nid. Au fait : était-ce un nid douillet ? Il se rappelait l'appartement de Fielding comme d'un taudis inhabitable. C'est là que Pulchérie se livrait à la prostitution avec ce poète d'un autre temps. Oui, Fielding était poète... enfin, c'était compliqué, trop pour y penser maintenant...

— D'accord, dit le type. Je vous téléphone dans une heure. Attendez-vous à des révélations de la plus haute importance.

— Ça m'étonnerait, ne put s'empêcher de ricaner Frank. Je suis un type ordinaire et...

L'autre raccrocha. Une minute plus tard, Frank traversait la ville à cent à l'heure. Il atteignit l'impasse Budé dans les temps. Il força la serrure de la grille qui occultait le vestibule de l'immeuble (une habitude) et, au lieu de prendre l'ascenseur, grimpa l'escalier poussiéreux avec un mouchoir sur la bouche. Il atteignit le quatrième (il connaissait le chemin), courut sur la coursive qui lui sembla circulaire, grimpa encore deux étages et s'arrêta au pied du dernier escalier pour reprendre un souffle passablement altéré par l'effort, la poussière, l'obscurité grise et les relents de cuisine à l'huile. Il y avait de la lumière sous la porte, juste en haut de l'escalier. Cette fois, il ne se laisserait pas surprendre. Il monta tranquillement sans dissimuler et frappa gentiment à la porte. Elle s'ouvrit tout de suite. Le visage carré de Fielding lui envoya un sourire et des mots de bienvenue.

— Ça alors ! s'écriait-il d'une voix aiguë. Je ne pensais pas vous voir aujourd'hui. Vous êtes venu prendre des nouvelles de Pulchérie ? Ça lui fera sacrément plaisir.

Il pencha sa carcasse de géant pour confesser dans l'oreille du flic :

— Elle en a sacrément besoin.

Sa grosse main aidait Frank à franchir les dernières marches, les plus dures, admit-il.

— La dernière fois que vous êtes venu ici, dit-il en riant comme s'il se préparait à une conversation joviale et pourquoi pas cocasse, je vous ai mal reçu. Je vais faire amende honorable, puisque vous m'en donnez l'occasion.

— Vous avez des nouvelles de votre neveu ?

— Quelle idée d'assassiner un poivrot !

— Un camé. Un schnouffard.

— Un paumé. Tom assassinant un paumé ! Je ne l'imagine pas. Et pourtant, j'en ai.

— De quoi ?

— De l'imagination ! gloussa le géant.

Frank n'avait pas cherché à l'étonner. Il vit Pulchérie assise sur un divan devant la télé. Elle devait passer ce qu'elle refusait d'appeler sa vie à chercher ce qu'on ne trouve pas dans un poste de télévision. Elle sourit quand elle le vit.

— Je sais, je sais, s'empressa-t-il de cancaner. Je n'étais pas attendu. Comment vas-tu ?

Peut-être pas la bonne question à poser à quelqu'un qui ne va pas. Trop tard pour rectifier. Il dit :

— Moi je vais comme peut aller un sale flic qui ne comprend rien au monde d'aujourd'hui. Vous y comprenez quelque chose, vous, Fielding, à ce monde qui n'est pas le vôtre ?

— Personne ne comprend, avoua le géant, sans doute pour mettre fin à un sujet qui n'avait aucune chance de sauver une conversation qui avait peu de chance d'exister au-delà des salutations conventionnelles.

Mais Frank était, aux yeux de Fielding, assez bête pour continuer à chercher à la sauver. Aussi força-t-il son invité à s'asseoir dans un fauteuil moelleux. Il lui vissa un verre dans les mains et lui demanda ce qu'il venait chercher ici à part des nouvelles qui ne le concernaient pas. Menaçant, Fielding. Frank avait déjà goûté à l'âpreté de son poing. Mais Frank savait se ressaisir. On ne le voyait jamais longtemps dans la panade.

— Vous venez de téléphoner ? demanda-t-il sur un ton qui ne laissait rien au hasard, au cas où Fielding songeait déjà à s'y fier.

— Tu as téléphoné, Pulchérie ?

Elle dut sans doute dire non. Frank ne perçut qu'un dédaigneux haussement d'épaules. Elle le culpabilisait donc. Ça, il n'en était pas certain, mais il l'avait craint. Maintenant il savait. Fielding lisait dans son regard, histoire de lui communiquer son exigence de tranquillité.

— Personne n'a téléphoné, monsieur Chercos. Votre DADA est capricieux.

Il avait bon dos, le DADA ! Comment savait-il, ce poète, que Frank utilisait un DADA pour se renseigner sur ses interlocuteurs ? Mais ce n'était pas la question la plus importante pour le moment. Comment se faisait-il que l'appel du soi-disant assassin de la soi-disant Nora Volcaire le conduisait tout droit dans le repaire où Fielding pouponnait sa petite Pulchérie ? Hautetour serait peut-être heureux de le savoir.

Eh bien non. Il s'en fichait. La fille s'appelait peut-être Nora Volcaire. Elle avait été assassinée. Ce n'était pas l'affaire de Frank.

— Avez-vous lu le manus ?

— Le manusse ?

— Le dossier que je vous ai confié !

Non. Il n'avait pas eu le temps. Pour ne rien arranger, Fielding l'avait retenu sur des sujets anodins qui ne touchaient pas à l'existence de Pulchérie. Il la soignait, sa protégée. Il en était peut-être éperdument amoureux. On ne sait jamais, avec les poètes.

— Je suis content que Thomas se porte bien, dit Hautetour. C'est un bon ami.

— Un ami ?

Frank n'aimait pas se surprendre à poser des questions qui relevaient de l'étonnement légitime plutôt que de la curiosité qui aurait dû l'animer dans un moment aussi crucial de son existence expérimentale.

— Vous êtes mort, Frank ? Il me semble.

— Pas que je sache.

C'était une chose qu'on ne pouvait pas ignorer. Hautetour secoua la tête mais pas pour s'excuser. Il regrettait pour le billet.

— Le billet ?

Voilà que ça recommençait, les questions de saisissement.

— Vous eussiez été mort, vous auriez utilisé le canal des Terminaux du Retour Vers la Vie. C'est gratuit, rapide et toujours à l'heure. J'en jouis depuis que je suis mort, vous pouvez me croire.

Il avait vraiment l'air déçu, comme si Frank était mort et qu'il fallait le considérer comme un vivant. Ce qui coûtait plus cher. Il prendrait le train. Il avait horreur de ces planeurs qu'on lançait dans les airs avec des élastiques.

— Vous exagérez, dit Hautetour qui contresignait le billet. Le planeur, c'est tout de même une grande avancée technologique. Quand j'étais vivant...

Il eut une inspiration, un de ces phénomènes qui vous éloignent des autres et les obligent à se poser des questions sur votre intimité.

— Moi aussi je peux vous dire : «  Je suis mort parce que vous m'avez tué, Chercos ! »

— Mais vous ne le dites pas au téléphone. Et pas dans le téléphone de Fielding.

— Oui, susurra Hautetour pensivement. Qui a tué Fielding ? Voici votre billet. Vous savez, les trains, en Espagne...

Non. Frank ne savait pas. Il haïssait les planeurs. L'idée d'être propulsé dans le ciel par un système obscurément magnétique pour ensuite être attaché à un siège dans un vulgaire planeur qui redescendait sur terre ne le ravissait pas. Les trains, ça sentait encore la pisse. Pendant qu'il voyagerait, la supposée Nora Volcaire ouvrirait ses yeux de morte sur une existence qui commencerait par un interrogatoire de police. Elle ne répondrait à aucune question. Frank le savait. Cette histoire était partie comme ça. Elle était assassinée dans son jardin parce qu'elle voulait le voir et lui parler. Frank ne l'attendait pas, sinon il aurait supposé comme Hautetour qu'elle venait se couler dans son lit. Elle venait parler. De quoi ? On ne le saurait jamais. De même qu'elle ne donnerait pas le nom de son assassin. Mais l'assassin visait Frank. Pourquoi ? L'assassin était un mort tué par Frank. Or, Frank avait tué tellement de gens qu'il ne pouvait raisonnablement se souvenir de tout le monde. Et il n'avait pas songé à entretenir un fichier de ses victimes. Le retour du passé, un phénomène bien connu des narrateurs en peine d'imagination. Ce ne pouvait pas être ça non plus. Comment se concentrer sur le sujet quand on a à lire un dossier épais comme (il palpa lui aussi le dossier) des heures, peut-être comme une nuit. Demain, sur le quai de la gare, il ne serait pas frais et dispos comme il aimait être au départ des voyages. Alors qu'il avait un œil à garder ouvert. Il se sentait menacé.

 

Chapitre IV

 

NORA VOLCAIRE : 24 ANS. VIVANTE. DE SON VRAI NOM KARINA VOLKER, NÉE À BERLIN DE PARENTS COMMERÇANTS AISÉS. ENFANCE DIFFICILE, PEU SCOLARISÉE. ADOLESCENCE NON MAÎTRISÉE, AVEC DES ÉPISODES DE CRISE ALLANT JUSQU'À LA TENTATIVE DE SUICIDE PAR NOYADE (TROIS FOIS). UNE DE SES AMIES A RÉUSSI À SE SUICIDER, SON CORPS N'AYANT JAMAIS ÉTÉ RETROUVÉ. NORA FUT SOUPÇONNÉE D'AVOIR PARTICIPÉ, AVEC D'AUTRES ADOLESCENTS, À LA DISPARITION DU CORPS. FICHÉE COMME PARANOÏDE PAR LES SERVICES HOSPITALIERS DE SA CIRCONSCRIPTION (MUNICH SUD)

ACTRICE DE CINÉMA. À DÉBUTÉ À 17 ANS DANS UN FILM DE MALCOLM J. LEWITT. « N'OUBLIE PAS PAS QUE TU DOIS MOURIR ». REMARQUÉE POUR SA SOBRIÉTÉ ET UNE BEAUTÉ « STATIQUE ». DEPUIS, OCCUPE DES RÔLES SECONDAIRES DANS DES PRODUCTIONS PORNOGRAPHIQUES. POSE POUR DES PHOTOGRAPHIES DU MÊME GENRE. NE VIT JAMAIS SEULE MAIS CHANGE SOUVENT DE COMPAGNON. DOMICILE : PARIS.

 A ÉTÉ MÊLÉE À DIVERSES AFFAIRES DE TRAFIC DE SUBSTANCES HALLUCINOGÈNES. ENFERMÉE À 18 ANS POUR SCANDALE SUR LA VOIE PUBLIQUE SUITE À UNE ORGIE. À BLESSÉ LE MÉDECIN CHARGÉ DE L'EXAMINER. CELUI-CI AYANT PORTÉ PLAINTE, CONDAMNÉE À UNE PEINE DE PRISON FERME COMMUÉE EN SERVICE AUX AUTRES. 6 MOIS. SE COMPORTE SOUVENT EN AGRESSEUR CAPABLE D'ALLER PLUS LOIN SI PERSONNE N'INTERVIENT. SUIT UN TRAITEMENT PSYCHIATRIQUE QUAND CELUI-CI LUI EST IMPOSÉ PAR LES AUTORITÉS, MAIS FINIT PAR L'INTERROMPRE EN FUGUANT PUIS EN SE FAISANT « OUBLIER ». SOUPÇONNÉE DE PARTICIPER À KRONPRINZ À UN NIVEAU PROFOND DE LA HIÉRARCHIE, SANS DOUTE COMME MAÎTRESSE D'UN HAUT RESPONSABLE DE LA SECTE. À DISPARU IL Y A HUIT MOIS APRÈS UNE ORGIE DANS UN YACHT AU LARGE DE NICE. PERSONNE NE S'EN SOUVIENT. LES INTERROGATOIRES, COMPTE TENU DE LA « PETITE POINTURE » DE L'INTÉRESSÉE, SE SONT LIMITÉS À QUELQUES INDIVIDUS DE SA CATÉGORIE.

UNE DÉPÊCHE DES SERVICES DE LA RÉSURRECTION NATURELLE SIGNALE SA MORT PAR ÉGORGEMENT AUJOURD'HUI MÊME. UNE ENQUÊTE DE POLICE EST EN COURS. ON ATTEND SES DÉCLARATIONS POUR DEMAIN. L'AFFAIRE NE DEVRAIT PAS APPORTER DE GRANDS CHANGEMENTS AU COMPORTEMENT DE CET INDIVIDU PEU COMPATIBLE OU PAS DU TOUT AVEC LA VIE SOCIALE. DANS CETTE OPTIQUE, LA RÉCUPÉRATION POST-MORTEM DÉPENDRA DE LA DÉCISION DE LA JUSTICE. ELLE SERA POUR L'INSTANT RÉCUPÉRÉE UNIQUEMENT DANS LE CADRE DE L'ENQUÊTE CONCERNANT SON ASSASSINAT. PROPOSÉE COMME SUBOBJET AU CENTRE EXPÉRIMENTAL DE LA FIRME POUR LA COLOCAÏNE.

 

Juste à temps pour le coup de téléphone de l'ami assassin ! La sonnerie retentit au moment même de son entrée dans le salon. Il poussa un soupir de soulagement, reprit son souffle et souleva le combiné. C'était bien l'assassin.

— On continue, dit celui-ci sur le ton de celui qui sait parfaitement ce qu'on est allé faire entre-temps.

— À vous la parole, dit Frank qui ne souhaitait pas s'exprimer sur le sujet.

— Nora Volcaire, dit la voix. Vous venez de recevoir sa fiche. Vous travaillez vite, Chercos. Il faudra que je me méfie. Je ne vais plus fermer l'œil de la nuit !

Éclat de rire. Frank se sentit épié. Il jeta un œil entre les rideaux. La haie frémissait dans une légère brise.

— Pour la mienne, de fiche, il faudra attendre un peu !

Pas opportun lui demander d'arrêter de rire. Attendre. Ne pas rire. L'écouteur était victime d'une distorsion insoutenable.

— J'en tuerai d'autres. Je vous l'ai dit. Ne me dites pas que je ne vous l'ai pas dit !

— Vous devriez prendre note de ce que vous dites, grinça Frank qui s'enfonçait en esprit dans la haie de sapinettes.

Le rire s'interrompit d'un coup. Un long silence que Frank ne réussit pas à combler. La voix reprit sa lancinante description d'une réalité que Frank n'avait aucune chance de pénétrer comme la haie que le vent agitait doucement sans la rendre transparente. En principe, il regardait au-dessus et il voyait des enfants jouer. Il regardait toujours les enfants quand il était perdu dans ses pensées. Il ne savait pas pourquoi son esprit aimait les enfants à ce point et ne comprenait pas en quoi les enfants étaient utiles à la cohérence de ce qu'il était en train d'approcher avec un regard de flic.

— Je regrette que vous n'ayez pas cette affaire, dit la voix. Je suppose qu'ils ont deviné que c'est à vous que j'en veux.

— Vous m'en voulez ? Pourquoi ?

— Vous m'avez tué ! Je ne voulais pas mourir !

— Si je vous ai tiré dessus, c'est que j'avais une bonne raison.

— Vous n'avez jamais raison, Chercos. Vous êtes un minable. Jamais il ne sera permis qu'un minable ait raison devant ceux qui ont raison parce qu'ils ne sont pas minables !

— Vous raisonnez comme un dingue.

— Je ne raisonne pas ! On ne raisonne pas avec les minables. On les met au pied du mur.

Frank aspira l'air acide de son verre. Il n'avait pas encore avalé une gorgée. Il replaça le bouchon sur la carafe.

— À quel moment de l'existence de cette paumée vous intervenez ? demanda-t-il sans se soucier de l'effet que pouvait produire cette question sur un esprit en phase préparatoire.

L'autre haletait. Il n'était peut-être pas utile de chercher à le désarçonner sans arrêt. Après tout, c'était l'affaire de Hautetour. Oui, Hautetour lui avait donné l'impression qu'il souhaitait se charger de ce dossier. Et il l'envoyait en vacances au fin fond de l'Europe, presque dans le désert.

— Vous ne vous servez plus de votre DADA ? demanda la voix qui s'efforçait de régulariser son rythme respiratoire.

— J'aimerais bien savoir ce que vous fabriquez avec Fielding.

— Vous ne saurez pas ! Vous voulez parler de Pulchérie ?

— Je vous écoute.

— Moi pas !

Frank était en train de perdre son temps. Il avait un dossier à lire et une valise à préparer. Qu'est-ce qu'il emporterait ? Ou plutôt non : qu'est-ce qu'il avait oublié la dernière fois ?

 

PIERRE MORTITZ : VOTRE PREMIER MORT, FRANK. VOICI SA FICHE.

— ÉPARGNEZ-MOI LES RÉCITS FAMILIAUX. JE NE CROIS PAS L'AVOIR DESCENDU PARCE QU'IL AVAIT DES PROBLÈMES AVEC SON ENFANCE.

— O.K., FRANK. PIERRE MORTITZ : MORT. A DÉFINITIVEMENT DISPARU SUITE À UNE EXPÉRIENCE OÙ IL ÉTAIT SUBOBJET. VOUS VOULEZ SAVOIR DE QUELLE EXPÉRIENCE IL S'AGISSAIT ?

— EFFACEZ TOUT SON POST-MORTEM. TENEZ-VOUS-EN À LA PÉRIODE QUI VA DE SON APPARITION DANS MON EXISTENCE À MON COUP DE REVOLVER.

— VOUS ÉTIEZ SUR LA PISTE D'UN DANGEREUX VOLEUR D'ENFANTS AU SERVICE DE KRONPRINZ.

— ENCORE KRONPRINZ !

— VOUS LES AVEZ DESCENDUS PARCE QU'ILS FUYAIENT APRÈS AVOIR BUTÉ UN MÔME DANS LA COUR D'UNE ÉCOLE.

— C'EST TOUT ?

— LA MÈRE DE MORITZ A PORTÉ PLAINTE CONTRE VOUS. VOUS L'AVEZ DESCENDUE AUSSI DANS LE BUREAU DU MAGISTRAT INSTRUCTEUR SOUS PRÉTEXTE QU'ELLE ÉTAIT ARMÉE.

— ELLE L'ÉTAIT !

— VOUS VOUS EN SOUVENEZ ?

— C'EST VIEUX, MAIS JE REVOIS TOUT.

— ELLE N'ÉTAIT PAS ARMÉE, FRANK. ET MORTITZ N'ÉTAIT QUE L'AMANT DU TRAFIQUANT D'ENFANTS. VOUS COMMENCIEZ VOTRE CARRIÈRE PAR UNE GROSSIÈRE ERREUR DE JUGEMENT. VOUS...

— ÇA VA !

— VOUS AVEZ FAIT L'OBJET D'UN BLÂME AVEC INSCRIPTION AU DOSSIER. JE CONTINUE...

 

En même temps, il s'activait sur le clavier. Il n'avait pas accès directement au Fichier et il ne connaissait pas la clé. Il irait voir Perceur. Ce soir même.

— Vous êtes toujours là ? demanda la voix de l'assassin. Vous continuez vos recherches. Qui est Pierre Mortitz ?

Frank frémit sans pouvoir retenir un lamentable geignement qui provoqua le rire de son interlocuteur.

— Vous y prenez comme un pied, Chercos. Personne ne peut me doubler. Je sais tout !

Frank réfléchit une seconde.

— Vous devez être partout, dit-il en se mettant aussitôt en attente.

La voix sembla soupirer, puis les lèvres lointaines se mirent à vibrer. Frank eut l'impression qu'un enfant jouait avec son camion de pompier. Il secoua la tête pour effacer cette image absurde.

— Il vous manque le contexte, Chercos. Je vais vous le faire parvenir. Vous possédez une interface vivante, à ce que je vois.

Il voyait ! Frank gratouilla le réticule contenant ses nerfs, sur la dixième côte. Perceur lui expliquerait tout. Il valait mieux se connecter sous le contrôle de Perceur.

 

— VOUS ÊTES LÀ, FRANK ?

— JE SUIS LÀ. JE NE SAIS PAS SI JE FAIS BIEN DE...

— NOUS N'AVONS AUCUN CONSEIL À VOUS DONNER. POSEZ VOS QUESTIONS ET NOUS Y RÉPONDRONS DANS LA LIMITE...

Le contact faiblissait. De quelle limite s'agissait-il ? Comment poser cette question ?

BILL DOGSON : VOUS NE L'AVEZ PAS VRAIMENT TUÉ. IL S'EST JETÉ D'UN PONT PARCE QUE VOUS LE MENACIEZ AVEC VOTRE ARME. IL S'EST ÉCRASÉ SUR LE PONT D'UNE PÉNICHE. PAS DE CHANCE, LES SOUTES ÉTAIENT FERMÉES.

— Bill ? dit la voix. Je le connaissais. Un ami d'enfance. Il n'aurait pas fait de mal à une mouche.

— Il avait tué sa propre femme en lui bourrant la bouche avec les cendres de la cheminée !

— Peut-être. Mais vous ne vous êtes même pas posé la question de savoir POURQUOI il l'avait tuée. Il ne désirait que ça : qu'on l'écoute. Et vous l'avait pris en chasse comme un animal !

Frank nota : L'assassin de Nora Volcaire connaissait Bill Dogson. Or, Bill Dogson n'a jamais existé.

— D'APRÈS NOS RENSEIGNEMENTS, IL A BEL ET BIEN EXISTÉ ET VOUS L'AVEZ DESCENDU. IL VIT MAINTENANT AVEC UNE FERMIÈRE GRASSE COMME SES COCHONS QUELQUE PART EN SOLOGNE. JE VOUS ENVOIE SA PHOTO. PAS BEAU, BILL. ON A APPAREMMENT EU DU MAL À RECONSTITUER SON VISAGE.

— ÇA NE M'INTÉRESSE PAS. BILL DOGSON N'A JAMAIS EXISTÉ. C'EST UN PERSONNAGE MIS EN PLACE PAR LE SERVICE DE LA SURVEILLANCE ET DES ENQUÊTES. JE SUIS TOMBÉ DANS LE PANNEAU À L'ÉPOQUE !

Voilà qu'il riait à présent. Il aurait dû rire sur le clavier, mais c'était l'autre qui en jouissait. Il devait jouir, c'était sûr. Pas facile d'avoir deux conversations en même temps.

— Vous devriez attendre que Perceur s'en occupe, dit la voix.

— VOUS ÊTES EN COMMUNICATION TÉLÉPHONIQUE, FRANK ?

— IL M'APPELLE SUR LE TÉLÉPHONE. JE NE SAIS PAS POURQUOI.

— Je peux m'expliquer, dit tranquillement la voix. Rien d'autre sur Bill ? Je peux continuer si vous voulez. Au pied levé !

— IL NOUS ÉCOUTE. JE NE SAIS PAS COMMENT. VOUS AVEZ DES TRACES ?

— VOUS RÊVEZ.

— Je vous l'ai dit, Frank. Ils n'ont aucune confiance en vous. Ils vous envoient en Espagne pour...

— Fermez-la !

Comment se permettait-il d'ordonner à l'autre de se taire ?

— Oui, dit la voix, je vous le demande.

— Qu'est-ce que vous me demandez ?

— Ce que vous vous demandez.

— Vous savez ça aussi ?

Frank ouvrit le réticule. Il n'avait jamais apprécié l'aspect nacré du paquet de nerfs. Il les sortit et les étala soigneusement sur la table.

— Vous souffrez, Frank. Personne ne souffre autant que vous chaque fois qu'il est question de jeter un œil sur ces sacrés nerfs qu'il ne reste plus qu'à connecter pour souffrir encore plus, mais pour savoir, Frank, savoir enfin !

— Je vais voir Perceur !

— VOUS VENEZ DE RÉVÉLER À VOTRE INTERLOCUTEUR UNE INTENTION QUI AURAIT DÛ RESTER SECRÈTE, FRANK !

— MAIS IL SAIT TOUT ! IL EST PARTOUT !

— SUITE DE LA FICHE DE BILL DOGSON DIT « LA TRIPETTE » À CAUSE DE...

— FERMEZ-LA ! Fermez-la tous !

Les nerfs formaient un nœud écœurant sur la table. Il ne pouvait pas vérifier une à une ces milliers de connexions. Il pouvait entendre la respiration haletante de son interlocuteur et les efforts pour la maîtriser. L'écran, malgré un silence austère, l'envahissait au point de devenir aussi bruyant que les caractères qui y apparaissaient un à un par mesure de sécurité. Il ne comprenait rien à la sécurité. On appelait Bill Dogson « La tripette » parce qu'il ne valait rien. C'était un minable lui aussi. Tous les types qu'il avait descendus étaient des minables. Et parmi eux, l'assassin de Nora Volcaire qu'il ne connaissait pas et qu'il avait maintenant une envie folle de connaître.

— NOUS AVONS REPÉRÉ LE RELAIS D'ÉCOUTE, FRANK. IMPASSE GUILLAUME-BUDÉ. ASSOCIATION DES...

— QU'EST-CE QUE JE VOUS DISAIS ! INFORMEZ HAUTETOUR. INFORMEZ-LE ! FIELDING EST DANS LE COUP ET HAUTETOUR EST SON AMI...

— N'EN RAJOUTEZ PAS, FRANK. FICHE SUIVANTE.

Impossible de déconnecter en pleine giclée. Il laissa l'écran se remplir de données. Elles n'avaient sans doute aucune importance. On l'envahissait d'informations qui servaient de paravent à une réalité qu'il se sentait le devoir de pénétrer...

— Comme on se met dans une femme, Frank !

— Occupez-vous de votre...

Il éprouvait maintenant le besoin de tous les envoyer sur les roses. Le communicateur du Fichier, l'assassin qui riait de sa plaisanterie, les personnages des fiches dont certains étaient fictifs, il était bien placé pour le savoir, il était leur inventeur. Sans compter les fictions du système et celles de l'administration, dont il n'avait cure. Il avait descendu beaucoup moins de minables qu'on le disait. Mais il ne pouvait rien prouver. Il était trop tard pour reprendre les fictions à zéro et redonner un peu de réalité à ce qui avait vraiment eu une existence dans son existence. On tentait simplement de le dérouter et la voix du téléphone était aussi une fiction et non pas celle de l'assassin de Nora Volcaire. D'ailleurs s'agissait-il de Nora Volcaire et Nora Volcaire avait-elle jamais existé ? Ils veulent que j'aille me faire voir en Espagne, pensa-t-il. Cette fois, je ne me laisserais pas avoir comme...

— La dernière fois ?

Il faut être dans le système pour se servir du système. Or, la voix du téléphone s'en sert. Donc, elle appartient au système. Il raccrocha.

— Allez vous faire foutre ! dit-il à l'écran avant de couper la communication avec le Fichier.

Une voix tinta dans son cerveau :

— Je suis toujours là !

Une hallucination. Il avait des hallucinations quand ses nerfs pendaient sur sa bedaine comme un vieux sein. Ils étaient enrobés de protocolocaïne pour réduire la douleur. D'habitude, il léchait cette souillure.

— Voir Perceur, dit-il à voix haute.

Il avait besoin de parler à quelqu'un pourvu que ce ne fût personne d'autre que lui. Il ouvrit le dossier gris dont Hautetour ne lui demandait plus de nouvelles. Il y avait des personnages dedans. Mais pas sous forme de fiches. Les personnages parlaient comme dans la vie. Il feuilleta rapidement. Ce sera peut-être intéressant, songea-t-il. Après tout. Quelle heure pouvait-il être ? Le soleil commençait à descendre. Il considéra l'ombre des arbres près de la haie. Il regardait toujours l'ombre avant de consulter sa montre. Il gagnait rarement.

Le moteur de la Corvette vrombit dans le garage. Au portail, ceux qui savaient informaient les autres qu'il valait mieux se pousser. Fallait-il ajouter à la liste de ses morts ceux qu'il n'avait pas descendus ?

 

Chapitre V

 

Il y avait à Castelpu un type qui s'appelait Armand Quelquechose et qu'on appelait Perceur parce que sa spécialité, c'était le percement des cerveaux et l'installation des fibres de métal au cœur de l'être. Il était censé connaître tous les métaux et il connaissait les gens comme s'il les avait faits lui-même au lieu de les laisser entrer dans sa boutique pour les embobiner. Quiconque entrait dans « La demeure de Vulcain » en sortait avec du métal en plus et de cette maudite et inutile chair en moins. Il y a des gens qui rêvent de vivre nus dans un endroit paradisiaque, c'est-à-dire bourré d'animaux, de plantes, de choses qui se mangent et d'autres qui attendent pour manger. Il y en a d'autres qui désirent plus que le corps, surtout quand celui-ci est soumis à la volonté douteuse du Gouvernement qui prétend vous donner la vie à la place de la mort. Dans cette société qui ressemble plus à un plat cuisiné qu'à une assemblée de cerveaux capables de penser quelque chose du cerveau, on vit, on meurt, et on vit. Rares sont les accidents. On n'a pas le choix. Du coup, la proportion d'individus mal dans la peau, de mort ou de vivant, a augmenté jusqu'à provoquer un inévitable changement des règles basiques. Naguère, le mot d'ordre était : La vie d'abord ! Et on vous injectait de la colocaïne que vous le veuillez ou non. Depuis, on y met des conditions :

— il faut avoir été honnête, comme si c'était là une chose facile à déterminer quand on pense à ce qu'il faut de compromission et de trahisons pour arriver au sommet ou en tout cas au premier barreau de l'échelle sociale si on n'a pas trop d'ambition ;

— il ne faut pas avoir été trop malade du cerveau, sinon on estime que la vie post-mortem ne vous vaudra pas grand-chose ;

— il ne faut pas être trop vieux non plus, parce que la vie éternelle dans un corps pourri jusqu'à la moelle, ce n'est pas agréable ; or, il faut que ce soit, sinon agréable, du moins facile.

 Ils supprimaient les grabataires sans se poser les questions préalables. Ils devaient supprimer une bonne partie de l'humanité en danger de mort. Ce système était entre des mains alors qu'il aurait dû être à la portée de tout le monde. Au fond, la vie n'avait guère changé : il y avait un dessus et un dessous, au lieu d'y avoir un dedans et un dehors. Autrement dit, on ne s'en sortait pas aussi facilement qu'on avait pu l'espérer au moment de la Grande Vogue. Il y en a toujours qui se croient plus intelligents que les autres, et le pire, c'est qu'ils le sont peut-être. Et quand on a la certitude qu'on n'est pas soi-même doué d'un cerveau remarquable au point d'être remarqué, on se donne, on s'abandonne, on devient gratuit et périssable.

En quelques années d'une expérience unique dans l'histoire de l'humanité, grâce aux découvertes du docteur Omar Lobster, on était passé de l'euphorie inconditionnelle à l'institution d'une machinerie administrative non exempte de corruption, ce qui est le moindre mal, et surtout ne reposant sur aucun principe indubitable. On avait eu droit au bonheur, on s'était vite aperçu qu'il n'était pas promis à tout le monde, et maintenant on se laissait aller à choisir, non pas au hasard, mais selon les opportunités se présentant au portillon de l'intérêt et de l'ambition. La première réaction fut, pour certains, de refuser ce système. On s'arracha soi-même les Émetteurs De Position destinés à localiser automatiquement les morts afin de les récupérer. On devint des marginaux de la vie éternelle. La volonté de mourir comme on avait toujours passé s'accompagnait de ce culte du métal. Ils croyaient tous dur comme fer que la vie consistait à devenir le métal, c'est-à-dire à mourir intelligent. Il y eut une floppée d'opportunistes pour saisir cette occasion de gonfler leur compte en banque. C'était des techniciens de haut vol qui connaissaient les véritables pouvoirs du métal. Ils se servaient de cette clientèle crédule pour alimenter un réseau intercontinental d'une puissance de mémoire et de calcul que personne, pas même en haut lieu, ne pouvait apprécier à sa juste valeur.

Perceur n'avait pas de grandes ambitions. Comme tout le monde, il avait entendu parler de Gor Ur, le dieu de l'urine, celui qui proposait une troisième vie après la mort si celle-ci était la conséquence d'une faille du système de récupération ou d'une décision de l'administration occulte chargée de décider si vous aviez droit ou non à la vie post-mortem. Gor Ur attirait les malchanceux, la racaille et les déchets. Dans l'ombre, il avait ainsi formé une société secrète d'une puissance inouïe, une armée d'ex-tôlards, de camés thérapeutiques, de revanchards qui haïssaient le système qui les avait réduits à la mort définitive, de paumés qui ne savaient pas quoi faire de ce qui n'était plus du temps mais un manque incroyable qui ne demandait qu'à se satisfaire de la moindre croyance. Gor Ur n'exigeait pas grand-chose côté rituels. À part l'Urine bien sûr, mais c'était peut-être là un pied de nez, pas toujours compris de ses adeptes, autant à la verte colocaïne qu'au métal qu'on n'osait pas appeler or mais qui en était, en tout cas pour les types comme Perceur qui roulait dessus avec une aisance de caboteur. Il ne s'était jamais éloigné de la côte où il avait vu le jour, ce qui ne l'avait pas empêché de frôler la mort à plusieurs reprises. Il respectait l'Urine, en secret bien gardé au fond de son âme de pervers et de lâche.

Le métal, c'était autre chose. D'abord, les prix augmentaient sans cesse. Il était contraint à une comptabilité minutieuse. Il stockait s'il le pouvait et il savait spéculer. Comme il n'avait qu'un pied dans le métier, l'autre étant solidement enraciné dans la terre ferme, il prenait le risque de passer pour un profiteur. Seulement, il n'en avait pas l'air. C'était un excellent technicien dont le talent était apprécié et payé sans discussion ni retard, et il connaissait le discours sur le bout des doigts, tant et si bien que le visiteur un peu curieux qui entrait dans sa boutique ne ressortait pas sans une goutte du précieux métal. Comme tous les métaux étaient précieux, il ne se gênait pas pour fourguer du minéral ordinaire au prix du raffinement le plus recherché en matière de perfection atomique. L'avantage, avec le métal, c'est qu'on demeurait son propre maître, ou maîtresse (Perceur ne négligeait aucun créneau), c'était une affaire personnelle, une décision grave et lourde de conséquences. Choisir le métal, c'était commencer à s'angoisser de l'anus et des testicules si on en avait. On avait l'impression d'entrer en cellule pour un temps qui ne durerait pas plus longtemps que la vie. On se condamnait à perpette, donc à mort, mais au moins, personne ne l'avait décidé à votre place. On méprisait l'urine encore plus que la douce colocaïne qui avait toutes les qualités pour séduire le plus grand nombre. On n'était pas de ceux-là, coincés mentalement entre les promesses de la colocaïne et les auspices de l'urine. On ne souhaitait pas non plus être un grand nombre. Les types comme Perceur ne favorisaient pas cette volonté tragiquement sectaire malgré les désirs de personnalisation et d'égoïsme. Mais ils étaient le lien et la clé. Autant il était facile de s'extraire la Puce Natale, autant il était extrêmement ardu d'entrer dans le Saint des Saints : le cerveau qu'il fallait percer et surtout savoir percer. Ça s'apprenait sur le tas, peut-être de père en fils. On n'en savait rien. Fatigués d'une existence vouée à l'éternité des hommes parce que celle de Dieu ne se laissait pas percer, on finissait par entrer dans la Demeure de Vulcain, on caressait des yeux les étagères adroitement garnies de pièces de métal, on savait ce que cette orfèvrerie cachait en réalité, et, si on pouvait montrer patte blanche, preuve, s'il en était, que le métal était une secte en plus d'être un réseau sous-jacent, Perceur ne voyait pas d'inconvénient à en montrer un peu plus, jusqu'à l'accès au fauteuil de dentiste où le premier percement révélait la Douleur, l'innommable et indicible Douleur qui s'emparait de l'esprit pour le mettre en position d'homme ou de femme responsable de sa destinée.

Chaque fois que Frank entrait dans la Demeure de Vulcain, il éprouvait un vague sentiment d'avoir ouvert la bonne porte, mais il se ressaisissait aussitôt pour se concentrer sur l'objet de sa visite et les plaisanteries de Perceur ne le tourmentaient pas comme elles changeaient une clientèle plus influençable que le flic qu'il voulait encore demeurer avant de n'en être que l'ombre ou le néant. Une statue grandeur nature de Héra projetait en l'air le corps du nouveau-né qu'Héphaïstos avait été avant de donner son nom latin à une boutique louche. Le regard de cette femme en disait long sur le complexe d'Œdipe de Perceur qui n'affichait son nom nulle part. Sa licence de commerçant déclaré à la Chambre consulaire était encadrée d'une moulure atrocement dorée à la purpurine, allusion sémantique dont Frank percevait nettement l'importance mais qu'il ne parvenait pas à déchiffrer. Il y avait sans doute d'autres messages ésotériques dans la boutique. Frank tentait de les déceler malgré les complications d'un agencement plus visiblement destiné à susciter l'intérêt. Le carillon émit sa mélodie aléatoire. Perceur apparut, souriant du sourire qu'il avait préparé dans l'arrière-boutique, devant un miroir que Frank connaissait bien pour s'y être regardé plus d'une fois après les connexions que seul Perceur lui garantissait libres d'écoute et de limitations.

 — Je t'ai jamais vu consulter le Fichier des Morts, dit Perceur qui venait de recevoir un flot d'explications destinées à camoufler le véritable objet de la visite de Frank.

— Je t'ai jamais demandé ton avis non plus, dit Frank. On peut changer ?

Perceur se forgea un sourire de circonstance. Ce n'est jamais facile de réfléchir et de sourire en même temps. La réflexion étant prioritaire, le sourire en prend un coup et devient oblique, exactement ce qu'on aurait préféré qu'on ne pensât pas de soi. Il rectifia quelque chose aux commissures, un détail que Frank ne put observer assez longtemps pour en penser quelque chose. Perceur le poussait dans l'arrière-boutique. Un type était au travail du métal, aux prises avec son Dieu, un Dieu tout exprès forgé pour lui par son imagination fragile et peu documentée.

— C'est un nouveau, dit Perceur. Il est déjà entré dans le Coma. Du pur métal. De l'or natif de la terre des Vrais.

L'or rutilait dans un berceau d'acier flamboyant. Une sonde millimétrique et cristalline pompait la surface avec un petit bruit de dent creuse. Des symboles hermétiques avaient été tracés sur le plateau sacrificiel par un doigt humecté de cendres.

— Ils ont chacun leur truc, expliqua Perceur qui préparait un poste de connexion. Il a fait un voyage d'agrément au Pérou et il en est revenu enchanté. Moi...

Le Terminal entra en vibration. L'électricité montra ses petites étincelles prometteuses. Frank prit place dans le fauteuil et ouvrit le réticule contenant les nerfs. Perceur enfila des gants d'une blancheur aveuglante. Il sourit en observant le clignement des yeux de Frank.

— Un jour, dit-il, tu te laisseras aller, Frank. Tu connaîtras le Plaisir que toi seul peux connaître car il est unique.

— Garde ton baratin pour les ploucs, dit Frank en crachotant les premières giclées de données. Je veux pas être différent. Je veux juste qu'on me foute la paix. En attendant, je bosse pour me la gagner.

— La Sibylle me parlait de toi hier, dit Perceur.

Frank frissonna. Si la Sibylle avait été là, Pulchérie ne se serait pas noyée. Elle savait parler aux autres pour les ramener à la réalité. La moitié de sa masse corporelle était en métal. Pourtant, elle était douce et légère dans le lit.

— Je crois que c'est grâce à la qualité de sa conversation, dit justement Perceur qui n'était pas seulement un commerçant arsouille (pléonasme).

Son visage s'allongea devant l'écran.

— C'est qui, celui-là ? s'écria-t-il tandis que l'écran se déformait.

Frank l'avait redouté. Il aurait dû en parler à Perceur, mais Perceur ne savait pas tenir sa langue. La voix de l'assassin de Nora Volcaire s'annonça par une courbe stéréo.

— Vous ne m'échapperez pas, Chercos. Je sais toujours où vous trouver. Qu'en pensez-vous ?

Il ricanait. La courbe opérait de petites pénétrations dans le rouge et les yeux de Perceur clignaient au rythme des sommets. Il était fasciné, incapable d'améliorer la connexion. La moitié des nerfs s'agitaient comme les tentacules d'une méduse aux prises avec l'eau qu'on agite à la surface. Pendant un long moment, Frank lutta contre une possible tentative d'assimilation moléculaire. Les morts pouvaient développer des pouvoirs sur la vie. On n'était pas bien renseigné sur ces sciences occultes. Le danger venait des connexions non protégées par le système. Perceur se concentrait pour trouver la parade. Son visage était noir de confusion et d'effort.

— Il va vous avoir, Frank. Je veux pas vous quitter comme ça, mais il est mort et je suis vivant. Je n'y peux rien.

Surtout, il ne voulait pas se laisser entraîner dans le vortex des données indéchiffrables qui envahissaient l'écran saturé par d'autres arrivages annexes ou assimilés. Frank se sentit seul dans la matière. La douleur ne l'aiderait pas à vaincre le mort qui avait l'avantage de la surprise. Il faut toujours tirer le premier. Il ne pouvait tout de même pas tirer dans le paquet de nerfs ! Il sortit son Colt pour crever l'écran. Perceur ne cachait plus son épouvante.

— Il va nous avoir tous les deux ! gueula-t-il.

Frank tira. L'écran vola en éclat puis implosa dans un grand bruit de succion. L'électricité s'en prenait aux nerfs qui s'agitaient pour ne pas entrer dans le réticule. Les quatre mains ne suffisaient pas. Perceur ânonnait en bavant sur la matière. Frank tira encore trois ou quatre fois en direction de l'écran qui se laissait traverser. La voix leur parvint de l'au-delà.

— Vous n'avez plus d'amis, Chercos. Ou alors, butez ce blèche pour l'empêcher de répandre la nouvelle.

— Pour que la Patrouille se rapplique ! hurla Frank.

— Je peux vous garantir une mort définitive, dit la voix. Mais je ne peux pas vous confier tous mes petits secrets. Butez-le, sinon il parlera et vous devrez vous expliquer. Vous tenez à vous expliquer, Frank ?

La voix laissa peser le silence.

— Personne ne tient à s'expliquer, continua-t-elle. Butez-le et je me charge de le faire disparaître.

— Qu'est-ce que vous me voulez ? dit Frank d'une voix exaspérée par la douleur.

— C'est toujours la question qu'on pose à l'autre quand on ne sait rien ou pas grand-chose de lui. Vous n'avez pas encore compris qu'il n'y a pas de réponse à cette question qui doit demeurer une question ?

— Ils se rappliqueront, dit Perceur qui essayait de se figurer mentalement la position de son Émetteur dans sa matière cérébrospinale. Ils se rappliqueront parce que c'est la Loi !

Il entendait la voix, Perceur ? Il comprenait que c'était elle qui représentait le seul danger qui menaçait son existence de néant, de vide parfait, d'effacement total ?

— C'est incohérent, dit Frank qui tentait de retrouver son calme. Je suis seul.

— Il vous dénoncera, dit la voix. Butez-le !

Frank explorait l'épouvante qui déformait le visage de Perceur. Il était en mauvaise posture. Perceur pouvait encore agir sur les nerfs et le contraindre à l'immobilité. L'autre ne cesserait pas de le tourmenter. La communication s'interrompit soudain. Relâchement des deux parties de la matière en jeu. Perceur se frottait les yeux comme s'il venait de se réveiller. La douleur s'installa dans le crâne de Frank.

— Il nous a eus, dit Perceur.

Sa voix ne cherchait même pas à convaincre. Il se plaignait comme un perdant. Frank arracha le faisceau de nerfs sans suivre la procédure des branchements qui coûtait de gros efforts de mémoire à Perceur toujours vigilant en matière de communications clandestines. Le cri secoua le candidat au métal qui semblait voyager à la surface de la réalité sans la juger.

— Qui est-ce ? demandait Perceur que ses yeux occupaient tout entier.

— Si je le savais, dit Frank.

Le cri venait de s'achever dans le plaisir d'une décharge de colocaïne stockée.

— L'écran est foutu, dit-il.

— Le connecteur multiple aussi, constata Perceur qui voyait des fragments de nerfs en proie aux convulsions du cerveau que Frank pensait maîtriser alors qu'il était encore sous l'influence de la communication.

— Je pars demain en Espagne, dit Frank qui avait vraiment l'air de n'avoir pas compris qu'une partie de lui-même venait de disparaître dans le Réseau Intercontinental.

— T'en as, de la veine ! Tu vas bronzer avec la peau des baigneuses. Il suffit de les caresser au bon endroit et tu bronzes ! Je connais ça !

— Ouais, dit Frank.

Les nerfs saignaient. La contusion augmenterait leur volume dans les heures prochaines. Perceur pulvérisa un antalgique. Frank sentit les véhicules chimiques grouiller dans son cerveau qui consacrerait maintenant la majeure partie de son potentiel à questionner les nerfs en cavale intercontinentale. Il allait en perdre, du temps, Frank, se dit Perceur. La Sibylle avait un certain pouvoir sur les cerveaux en mal de cohérence électrique.

— J'irai voir la Sibylle avant de m'en aller, dit Frank.

— Tu t'en vas ? Où ? demanda Perceur qui n'avait pas l'air de souhaiter en savoir plus.

— La Sibylle existe-t-elle ? demanda Frank à son tour.

Perceur n'en savait rien, mais il la voyait tous les jours depuis qu'elle initiait sa petite sœur aux rites du métal.

— Elle pèse pas lourd, la petite frangine, dit Perceur. Mais la Sibylle s'entête. Ah ! La famille !

Il déconnecta en même temps l'alimentation électrique du terminal. Frank s'était attendu à une réaction de son cerveau, mais rien. Le cerveau dissimulait déjà. Frank n'avait jamais lutté contre lui, sauf pour des questions de désirs inassouvis ou d'envies de remplacement. Les plus récentes luttes cérébropersonnelles dataient de l'enfance. La sienne ou celle de l'autre ?

 

Chapitre VI

 

C'était infernal. Les connexions étaient intermittentes, comme de vieux souvenirs qui n'arrivent pas à crever la surface des miroirs imposés à la réalité. Il rentra au ralenti, souffrant à cause des nerfs qui prenaient toute la place en lui, communiquant surtout avec le regard qu'il tentait de concentrer sur la route.

 

PAUL MONTALBAN : 33 ANS. MORT. À PRATIQUÉ — ET PRATIQUE PEUT-ÊTRE ENCORE BIEN QUE CELA LUI SOIT INTERDIT PAR JUGEMENT EN DATE DU XXXXXXX — LES ARTS MARTIAUX D'INSPIRATION ORIENTALE. SEMBLE AVOIR OBTENU UN GRADE DE FIDÈLE DANS UNE SECTE INDÉTERMINÉE. À TUÉ EN COMBAT SINGULIER UN DE SES COMPAGNONS D'AVENTURE. ILS CHASSAIENT LES BÊTES FÉROCES EN AFRIQUE. C'EST LÀ QU'IL A CONNU LE COMTE FABRICE DE VERMORT QUI EN A FAIT SON GARDE-CHASSE AU CHÂTEAU DU MÊME NOM.

UNE ENFANCE SANS HISTOIRE. UN ENFANT ORDINAIRE QUI NE SE SIGNALE QUE PAR SON INAPTITUDE À LA PLUPART DES ACTIVITÉS COLLECTIVES. ON LE SURPREND EN FLAGRANT DÉLIT DE VIOL SUR UN PETIT CAMARADE D'UNE CLASSE INFÉRIEURE. LE SCANDALE EST ÉTOUFFÉ CAR LA FAMILLE MONTALBAN A DES RELATIONS. COMMENT FRANK CHERCOS LE RENCONTRE-T-IL ALORS QUE TOUT LES SÉPARE ?

AU CHÂTEAU, ENTRE EN CONFLIT AVEC LE GARDE-CHASSE TITULAIRE QUI TENTE DE LE TUER « PAR ACCIDENT ». LE COMPLOT EST DÉJOUÉ PAR LA COMTESSE ELLE-MÊME. FRANK CHERCOS INTERVIENT POUR ÉCLAIRCIR QUELQUES POINTS PARAISSANT OBSCURS À LA HIÉRARCHIE. LE GARDE-CHASSE TITULAIRE, CHACIER, PRÉNOM INCONNU OU INEXACT, EST LIBÉRÉ SUR PAROLE. IL REVIENT AU CHÂTEAU AU MOMENT OÙ FRANK CHERCOS EST EN TRAIN D'INTERROGER MONTALBAN. UNE DISPUTE ÉCLATE ENTRE LES DEUX GARDES-CHASSE. FRANK CHERCOS TIRE SUR CELUI QUI MENACE L'AUTRE AVEC UNE ARME DE POING. MONTALBAN S'ÉCROULE. AU CEFC, ON NE RÉUSSIT PAS À SAUVER SON BRAS DROIT. IL RESTE MANCHOT ET PROMET DE SE VENGER. IL NE PRÉCISE PAS DE QUI.

 

CHARLOTTE PRAT : TUÉE DANS UN ACCIDENT. FRANK CHERCOS CONDUISAIT. RENDU FOU PAR LA SOUDAINETÉ DE CETTE DISPARITION, FRANK CHERCOS TIRE SUR UN POLICIER DU NOM DE MICHEL PORTON. CELUI-CI SERAIT RESPONSABLE D'UNE ERREUR DE CIRCULATION. LA FAUTE N'A CEPENDANT PAS ÉTÉ ÉTABLIE ET FRANK CHERCOS, ENCORE SOUS LE CHOC PLUSIEURS MOIS APRÈS CES ÉVÈNEMENTS, TENTE DE DÉFIGURER PORTON AU POINT DE RENDRE DIFFICILE, VOIR IMPOSSIBLE LA RECONSTITUTION PLASTIQUE, TECHNIQUE ENCORE PEU SÛRE À CETTE ÉPOQUE.

— NOUS AVONS AUSSI UNE FICHE SUR UN ACCIDENT DANS LA COUR DE L'ÉCOLE...

— EST-CE QUE VOUS M'ENTENDEZ VRAIMENT ?

— NOUS SOMMES AVEC VOUS, FRANK. MAIS NOUS NE SOMMES PEUT-ÊTRE PAS CE QUE NOUS DEVRIONS ÊTRE.

— IL N'Y A JAMAIS EU DE PORTON, NI DE CHARLOTTE, NI DE MONTALBAN DANS MON EXISTENCE SOLITAIRE ! À QUEL JEU JOUEZ-VOUS ? VOUS VOUS MULTIPLIEZ ?

— NON. NOUS SOMMES UN.

— CHACIER EXISTE. C'EST UN EXCELLENT CHASSEUR, MAIS JE N'AIME PAS CHASSER !

— VOUS N'AIMEZ PAS TIRER NON PLUS. ATTENTION ! UN FEU ROUGE !

Du brouillard en plein soleil. Le feu occupait le centre de l'image. Il sentait bien le moteur en lui. Il était seul sur la route ou bien il se croyait seul et il devenait dangereux pour les autres.

— EN RÉALITÉ, FRANK, VOUS NE VOULEZ PAS RENTRER. PAS CHEZ VOUS. VOUS ALLEZ CHEZ LA SIBYLLE. AVANT DE MOURIR, PERCEUR VOUS L'A CONSEILLÉ...

— PERCEUR N'EST PAS MORT !

— VOUS VENEZ DE TUER PERCEUR. ALLEZ VOIR LA SIBYLLE QUI VOUS CONSEILLERA. VOUS ÊTES LOIN DE L'ESPAGNE MAINTENANT.

 

Il entra chez la Sibylle avec le sentiment de commettre une nouvelle erreur. Ils étaient en lui et ils agissaient sans lui donner aucune chance de changer les choses en sa faveur.

— Salut, Frank. Je t'attendais.

Ou bien : Je ne t'attendais pas. Elle se frotta à lui comme une chatte et le poussa dans un salon qu'il ne connaissait pas. Il pensa immédiatement : Je ne suis pas chez la Sibylle. Mais il ne pouvait plus rien affirmer. Il se laissa faire, comme s'il venait de se mettre à l'eau et que la rivière ne pouvait couler que dans un sens.

— Perceur m'a appelée, dit la Sibylle. Tu lui as fichu une sacrée trouille.

— Il n'est pas mort ?

— Mort ? Perceur ! Perceur mourra quand il sentira que son corps penche du mauvais côté. Pas avant !

Il y avait une grande tristesse dans le regard de la Sibylle. Devait-il la lier au personnage de Perceur qui à ses yeux n'était qu'un minable de fortiche ? Comment avait-il réussi à combiner deux personnages aussi peu utiles l'un à l'autre ?

— Tu es triste, Sibylle, dit Frank qui grimaçait sous l'effet de la douleur spinale.

— Ma frangine est morte ce matin.

— Hautetour ?

La Sibylle le regarda comme s'il venait de prononcer une idiotie. Hautetour avait déjà tué la frangine de la Sibylle.

— Blessée seulement, dit la Sibylle. Depuis, elle vivait dans un autre monde. Une partie de son cerveau avait été arraché par la balle.

Frank se souvenait d'un corps ensanglanté qui paraissait parfaitement mort. Ainsi, la frangine de la Sibylle n'était pas morte ?

— Elle est morte ce matin, dit la Sibylle en sanglotant. On m'a télépointé ce matin pour me demander si je souhaitais assister à la récupération. T'as déjà assisté à une RPM, Frank ?

Il n'avait pas tout vu. Par exemple, il n'avait jamais vu de lions, sauf la lionne empaillée du château de Vermort avec ses deux gardes de céramique. Les connexions interféraient avec la conversation, si c'était la Sibylle qui lui parlait. Il ne disait plus rien depuis une bonne minute, parce que les fiches s'interposaient. Il s'accrochait à ce qui lui semblait appartenir avec certitude à la réalité : sa cigarette par exemple. La Sibylle détestait qu'on fumât en sa présence. Elle ne lui fit aucune remarque. Mais comment en conclure que ce n'était pas la Sibylle ?

— Tu as vu le cadavre ? demanda-t-il comme si c'était important.

— J'ai rien vu, dit la Sibylle.

— ELLE VOUS DIT QU'ELLE N'A RIEN VU.

— Frank ! Tu vas bien ?

— C'est à toi qu'il faut le demander. On ne perd pas tous les jours un parent aussi proche qu'une frangine.

— Frank !

— AH ! AH ! AH ! AH ! AH ! AH ! AH ! AH ! AH ! AH ! AH ! AH !

— Frank !

À travers la fumée de sa cigarette, il vit la Sibylle se lever pour aller vers le comptoir d'un bar éclairé par une lampe verte. Il entendit le choc des verres, la préparation de la glace, le touillage de la mixture. Il n'aimait pas les cocktails de la Sibylle parce qu'ils contenaient des substances psychotropes. Cependant, elle avait l'art d'associer les couleurs les plus inattendues. Il fallait boire toutefois. Elle revenait. Il avait un peu ouvert sa veste pour aérer le paquet de nerfs qui se plaignait de la chaleur.

— LA SŒUR DE LA SIBYLLE N'EST AUTRE QUE KARINA VOLKER ALIAS NORA VOLCAIRE.

Le verre était frais comme un petit animal qu'on sort du congélateur. Il aspira une gorgée de ce liquide chaud, presque brûlant. Il n'aurait pas aimé qu'elle se livrât à des expériences. Pourquoi ne disait-elle pas tout simplement :

— Il y a quelque chose dans ton verre. Tu ne devines pas ?

Il n'aurait pas aimé y trouver une dent. Quand il était enfant, une de ses dents était allée dans un verre et il avait bu dedans jusqu'à en être dégoûté.

— Elle qui avait cru s'en être sortie, dit la Sibylle. La voilà bel et bien morte. Ça sera difficile, comme cette pauvre Pulchérie. Vous êtes sûrs que Pulchérie est morte ?

Il reluquait le terminal dernier cri dont la Sibylle disposait parce qu'elle avait les bonnes relations. Pouvait-il se connecter ? Il ne le lui demanda pas. Elle devinait si c'était vraiment nécessaire. Il voulait se fier à cette intuition de la nécessité.

— On l'a trouvée dans mon jardin, ce matin, dit-il en baissant les yeux.

La Sibylle ne disait plus rien. À quoi pensait-elle ? À ce qu'il venait de dire ou à ce qu'il désirait relativement au réseau ?

— Je sais, dit la Sibylle. J'osais pas t'en parler. Je sais que tu n'y es pour rien.

— Je reçois des messages de l'assassin. Rien à voir avec Nora.

— Nora ?

Elle ne s'appelait pas Nora. Il essaya avec Karina, mais la réaction de la Sibylle était toujours la même. Elle le regardait comme s'il était ailleurs et qu'elle ne le voyait pas vraiment. Elle semblait être à sa recherche. Les nerfs bougeaient dans un ensemble lent et douloureux.

— Amanda était une chic fille, finit-elle par dire. Qui est Nora ?

— La fille qu'on a trouvée ce matin dans mon jardin.

La Sibylle le regardait maintenant comme si elle voyait ce qu'il voulait cacher aux yeux des autres : sa détresse. Il termina son verre et elle lui en proposa un autre.

— Différent, précisa-t-elle.

Comment refuser la différence ? La Sibylle savait ce qu'elle faisait mais on ignorait jusqu'où ça pouvait aller. Jusqu'à quelle heure et à quel endroit du voyage. Les couleurs étaient différentes, comme pour signaler que le contenu intrinsèque l'était aussi. Devait-il s'expliquer ?

— À propos de Nora ?

— Tu connais Nora ?

— J'ai cherché à la connaître. Elle est morte elle aussi ?

Le mieux était peut-être de s'en tenir à un verre et demi. La Sibylle ne lui en voudrait pas si ses breuvages lui dérangeaient l'estomac.

— Mais les morts n'ont pas d'estomac, Frank !

Il la regarda comme si ce n'était plus elle.

— Mais je suis vivant, Sibylle ! Emori nolo !

Elle baissa le son d'un coup de poignet vigoureux qui lui fit perdre l'équilibre.

— Nous sommes tous morts, lui confia-t-elle.

Ce qui était parfaitement incohérent relativement à la mort de sa frangine qui était vivante avant d'entrer dans le jardin. Il allait lui demander une connexion spéciale quand on frappa à la porte. C'était Perceur. Du seuil, il jeta un œil inquiet sur Frank qui riait devant son image cadrée en contrechamp sur l'écran. Perceur n'était pas mort. Donc, je ne l'ai pas tué, songea Frank. Il n'aurait plus manqué qu'il le tuât. C'était presque aussi grave que de tuer la Sibylle. Encore qu'il était amoureux de la Sibylle. Il haïssait Perceur, mais seulement parce qu'il enviait sa facilité d'adaptation au monde. La porte se referma.

— C'était Perceur, dit la Sibylle.

— Comment savoir ? dit Frank qui désirait cette connexion.

La Sibylle ne lisait-elle plus dans les yeux ? Il abandonna son regard à ses yeux de braise. Elle ne lui avait jamais rien dit sur ce qu'elle pensait de lui. Il aurait aimé lui dire qu'il l'aimait. Mais aime-t-on la Sibylle si elle n'a plus de frangine pour se comparer à quelqu'un de son propre sang ? Question absurde, pensa-t-il. Il faut que je surveille mon langage.

Quand elle vit l'état du paquet de nerfs, elle faillit vomir.

— LE JEU PRÉFÉRÉ DE MONTALBAN, C'ÉTAIT « SORTIR LES TRIPES ». CECI DANS LA PERSPECTIVE D'UNE RECONSTITUTION EXACTE DE L'APPAREIL DIGESTIF UNE FOIS LES TRIPES SORTIES DU VENTRE DE L'ADVERSAIRE. ON ENREGISTRAIT LES CRIS.

— JE VOUS AI PAS SONNÉ ! FOUTEZ-MOI LA PAIX !

— VOTRE DEMANDE EST REJETÉE !

Il reçut un flux douloureux d'informations venant de tous les coins du monde, notamment de cerveaux qui étaient en lutte contre lui depuis l'enfance.

— Pas question, dit la Sibylle. Ça n'a pas marché chez Perceur. Il est venu me prévenir.

— Il m'a toujours trahi, ce minus ! s'écria Frank en renversant le contenu de son verre sur le paquet de nerfs qui se mit à gigoter.

— Tu vas rater ton train.

— Mon train ?

Il avait oublié le voyage en Espagne. Il devait aussi lire ce que Hautetour lui avait demandé de lire afin d'en penser quelque chose avant de partir et donc d'arriver. Il expliqua tout à la Sibylle qui faisait mine de comprendre. En tout cas, elle refusait de le connecter avec ses extraordinaires moyens.

— Amanda comment ? demanda-t-il au paroxysme de la douleur.

AMANDA NORTON : 24 ANS. MORTE DEPUIS CE MATIN. DE SON VRAI NOM KARINA VOLKER, NÉE À BERLIN DE PARENTS COMMERÇANTS AISÉS. ENFANCE DIFFICILE, PEU SCOLARISÉE. ADOLESCENCE NON MAÎTRISÉE, AVEC DES ÉPISODES DE CRISE ALLANT JUSQU'À LA TENTATIVE DE SUICIDE PAR NOYADE (TROIS FOIS). UNE DE SES AMIES A RÉUSSI À SE SUICIDER, SON CORPS N'AYANT JAMAIS ÉTÉ RETROUVÉ. NORA FUT SOUPÇONNÉE D'AVOIR PARTICIPÉ, AVEC D'AUTRES ADOLESCENTS, À LA DISPARITION DU CORPS. FICHÉE COMME PARANOÏDE PAR LES SERVICES HOSPITALIERS DE SA CIRCONSCRIPTION (MUNICH SUD)

ACTRICE DE CINÉMA. À DÉBUTÉ À 17 ANS DANS UN FILM DE MALCOLM J. LEWITT. « N'OUBLIE PAS PAS QUE...

— FERME-LA ! FERME-LA ! JE VAIS ME RÉVEILLER. MAIS JE VEUX QUE TU LA FERMES AVANT ! »

Frank avait toujours tort de crier chez les autres, même s'il avait des raisons et pouvait donc s'en expliquer. La douleur et l'impatience étaient de bonnes raisons. Cette fois, il y avait des deux dans le cri. La Sibylle refusait de le comprendre. Pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, elle refusait d'accorder de l'importance à un cri qui voulait tout dire de sa souffrance et de son désarroi. S'il n'avait pas brisé son verre, il l'aurait achevé par dépit.

— Ils m'ont prévenue, dit la Sibylle.

Elle refusait les confidences, mais elle voulait rester loyale envers le vieil ami amoureux qui n'est pas en état de voyager. Ils l'avaient prévenue. De quoi ? Il se retrouva dans la Corvette avec la sensation qu'on l'y avait transporté. La Sibylle pouvait se payer tous les complices du monde. Mais complices de quoi ? Il traversa la ville dans l'autre sens, provoquant des désordres sans intérêt. Donc, la fille de son jardin était la frangine de la Sibylle et elle s'appelait Amanda. Il ne l'aurait pas deviné tout seul.

 

Chapitre VII

 

La rue était déserte. Le soleil plombait rudement sur les toitures rouges. Les jardins ondulaient comme des mirages. Il y avait quelqu'un devant son portail, et pas de voiture sur le talus. Quelqu'un qui était venu à pied ou qu'on avait déposé là. Il donna un coup d'accélérateur, arrivant en première devant le portail. C'était un vieillard bien de sa personne. L'habit exactement coupé et propre. Il se tenait au bord de l'herbe, les pieds sur l'asphalte brûlant à cette heure de la journée. Frank coupa les gaz et laissa le moteur ronronner au ralenti. Il baissa la vitre et sortit la tête. Le vieillard s'inclina sans le quitter des yeux.

— Vous êtes venu à pied ? demanda Frank comme si c'était important.

Le vieillard opina. Il était nue tête, une abondante chevelure blanche était nouée dans la nuque.

— Je n'habite pas loin, dit-il. Je suis venu vous voir. Permettez-moi de vous saluer d'abord.

Frank racla sa gorge irritée par l'air torride. Il salua lui aussi sans quitter son bolide. Le vieillard comprit qu'il devait ouvrir le portail s'il souhaitait se rendre utile. Il l'ouvrit, empreint de gestes qui paraissaient calculés une bonne seconde avant leur exécution tranquille et presque rituelle. Frank avança la Corvette dans l'allée. Le vieillard suivait, mais sans ce sautillement ou ce glissement qui caractérise l'allure des vieillards. Il marchait plutôt comme un automate, toujours avec cette seconde d'appréhension qui commençait à énerver Frank qui n'aimait pas les cérémonies. Le vieillard tourna une tête digne et silencieuse vers l'endroit où Nora Volcaire avait trouvé la mort. La terre était encore retournée et on voyait distinctement les traces de l'activité policière. Un fanion, comme dans un terrain de golf, était planté à un endroit sans doute exact de ce périmètre que Frank se promit d'effacer avant la fin de la journée. Il entra la voiture dans le garage. Quand il en sortit, le vieillard était à proximité de la portière, droit dans son costume trois-pièces, et pas une goutte de sueur sur le visage. Il devait en avoir ailleurs, pensa Frank. Il n'était pas possible de ne pas suer avec ce soleil.

— Je suis le père de Mike Bradley, dit le vieillard en s'inclinant un peu plus que tout à l'heure.

— Je connais pas de Mike Bradley, dit Frank qui regrettait d'avoir laissé ce type pénétrer dans son intimité.

— Vous l'avez pourtant tué.

Le vieillard ne souriait pas. Il était difficile de se faire une idée de ses sentiments rien qu'en le regardant. Il oscillait sur ses souliers impeccables.

— J'ai tué Mike Bradley ?

Le réseau ne répondait pas. Il était pourtant branché en communication permanente. Comment était-il possible que le Fichier ne réagît pas à une question aussi précise ? On n'envisageait plus de pannes dans ces circonstances. On se sentait tout de suite épié. Il savait par qui.

— Si vous ne l'aviez pas tué... commença le vieillard.

On devrait tous porter un signe distinctif pour se différencier nettement, pensa Frank. Comme du temps du Grand Reich. Une étoile jaune pour les morts, une bleue pour les vivants. On éviterait de perdre du temps à se demander, sans oser le demander, si on a affaire à un mort ou un vivant.

Le vieillard était connecté. Il ne fallait pas être équipé d'un système pour s'en apercevoir. Tous les connectés permanents ont ce genre d'hésitations quand leur arrive un paquet de données. Si ce vieillard était mort, il avait trop attendu pour mourir et son cerveau fatigué ne lui facilitait pas la vie. Ou alors il y avait interférence. C'était lui qui recevait les données destinées à Frank qui ne recevait rien alors qu'il venait de répéter clairement la question.

— Mike a tué Amanda, dit le vieillard.

— Nora ?

— Si vous voulez. Nora.

Frank invita le vieillard à monter dans l'appartement. C'était facile de marcher en terrain plat. Dans la montée, ses jambes le trahissaient et il demandait où il en était. Frank finit par le soutenir et presque le porter en haut de l'escalier.

— Installez-vous, dit-il en arrivant dans le salon. Pourquoi moi ?

Le vieillard se laissa tomber dans le divan.

— Je ne bois pas d'alcool, dit-il en secouant la main. De l'eau. Sans glace.

— Dans un verre ?

Frank aimait bien préparer des boissons pendant qu'on se confiait à lui. Ça lui donnait une certaine contenance. Il aimait particulièrement agiter la glace dans les liquides et sentir la paroi du verre se refroidir jusqu'à l'humidité.

— Si je vous raconte tout ça... recommença le vieillard.

Il n'avait rien raconté. Il valait peut-être mieux vérifier les connexions. À qui s'adressait-il sans le savoir ? Frank renifla les complications.

— La vie se complique de jour en jour, dit le vieillard sur un ton sentencieux. Il faut se mettre à croire pour que ça aille mieux. Ce qui ne veut pas dire que c'est moins compliqué.

Ce n'était plus lui qui parlait. Frank haletait sans pouvoir retrouver son calme. Dire que la Sibylle avait refusé de l'aider.

— Il faut mourir jeune, continua le vieillard ou ce qui parlait à sa place.

Ce qui était crédible de la part d'un être mort trop tard.

— Mais il ne faut pas mourir assassiné, dit le vieillard. C'est... cela reste...

— Frustrant, dit Frank en crachant le noyau d'une olive dans son poing tremblant.

Le vieillard sourit pour la première fois.

— C'est exactement ce que je voulais dire !

Ou ce que voulait dire le Fichier à Frank qui ne recevait toujours rien.

— C'est comme les accidents, dit Frank qui cherchait vainement un moyen d'entrer dans le réseau où le vieillard voyageait sans billet.

— Exactement, dit le vieillard. Il vaut mieux choisir et contacter le système au bon moment. Je sais que ce n'est pas facile. « Encore un instant, monsieur l'Exécuteur... »

Frank avait exactement l'air du type qui n'y a pas encore pensé. Mais le vieillard était un de ceux qui avaient trop attendu. Il avait de la chance que le système ne l'eût pas tué. Le système ne supportait pas les retardataires, ceux qui croient qu'ils peuvent encore mieux faire et qui vieillissent en attendant. De la chance, pensa Frank. Personne n'en a. Le vieillard en avait. Il ne cachait pas sa vieillesse. Et c'était le père de l'assassin de Nora Volcaire.

— Mike comment ?

— Bradley. Je m'appelle Bradley.

— Mettons.

Frank avala une bonne lampée de son liquide spécial entretien truqué. Le cerveau réagissait lentement, mais il réagissait. On ne sait jamais avec quoi on est connecté. Ils injectent des produits virtuels, nouvelle chimie du sang.

— L'affaire est donc d'une clarté aveuglante, dit-il en inspirant le peu d'air qui l'environnait. Nora est Amanda et Bradley l'a tuée. On sait donc qui est qui. C'est bon, pour un début.

— Que de temps gagné en effet, dit le vieillard avec une pointe de tristesse qui traversa Frank de part en part.

À quel moment je me déciderai ?

— Et vous avez la liste de ses victimes ? demanda Frank qui redevenait professionnel.

C'était trop demander. Un père ne peut pas trahir son enfant à ce point. Le nom de Pulchérie figurait-il sur cette liste ? Ça me soulagerait, pensa Frank et il eut aussitôt honte de cette pensée.

— Vous savez où est votre fils ?

— Ce n'est pas mon fils.

Ça, ce n'était pas une croyance. C'était un fait. Or, les faits compliquent l'existence.

— Vous voulez dire que vous ne l'avait pas conçu ?

On dit ces choses pour ne pas entrer dans des détails qui n'éclairent pas le sujet. Mais le vieillard ne pouvait pas rater cette occasion de se confesser à un étranger. Il n'avait peut-être pas d'ami. Comment imaginer qu'un type qui a mis tant de temps à mourir eût un seul ami dans sa nouvelle existence de paria ? Pourquoi le système l'avait-il conservé ? Pourquoi conservait-il quelques exemplaires de ce genre ? En quoi consistait ce Conservatoire de Ceux qui ont Attendu Trop Longtemps ? Le Mental Élémentaire ne s'exprimait jamais sur ce sujet. Pourquoi ces exemples de vieillards retardataires et, à l'autre bout de la chaîne sociale, ces nourrissons qui n'avaient plus besoin de se nourrir ? Il fallait aussi savoir mettre un terme à la cohérence, juste au moment où elle commençait à donner des signes d'explication. L'Heure de Votre Mort était une institution fragile. Frank redoutait cette fragilité structurelle et la maladie le guettait. Point particulier du regard qui ne pouvait pas échapper à la perspicacité du vieillard.

— Vous ne voulez pas savoir pourquoi il l'a tuée ? dit le vieillard.

— Je veux savoir pourquoi il l'a tuée dans mon jardin.

Le vieillard apprécia la justesse de la demande en secouant une tête qui ne présentait aucun signe de fard ni de sueur. Quand on souhaite dissimuler une activité organique, on se farde. Et quand on veut faire passer de l'artifice pour de l'organique, on imite la nature, par exemple en produisant une sueur factice. Donc, le vieillard n'était pas une hallucination. Frank jeta un œil discret sur son injecteur automatique. La diode verte indiquait que tout allait bien. Ni surdose, ni manque. L'idéal.

— Je suis persuadé qu'elle ne parlera pas, dit-il.

— Vous avez raison, dit le vieillard. Je la connais assez pour penser comme vous. Comme vous ne la connaissez pas, je suppose que vous l'avez lu dans son regard de... morte.

Frank frémit. Des bulles se formèrent à la surface du liquide qu'il absorbait.

— J'ai souvent lu dans le regard des morts, poursuivit le vieillard. J'étais médecin légiste. Je n'exerce plus. Vous connaissez Fielding ?

On se rapprochait de Pulchérie. Il devait une explication à Pulchérie. Il irait la chercher au bout du monde si c'était nécessaire. Sans se déconnecter, cela allait de soi.

— Fielding est une crapule, dit le vieillard. Un brachycéphale qui se prend pour un seigneur. Mauvaise fréquentation.

— Il n'a jamais tué personne.

— Certes. Mais il inspire la mort. Il est jaloux.

— Vous voulez dire que les vivants sont l'objet de cette jalousie ?

Le vieillard réprima un sanglot. Une larme roula sur sa vieille joue. Encore un signe d'humanité. Comment recueillir les larmes de son prochain pour les donner à analyser et tirer des conclusions justes et documentées ?

— Vous souffrez beaucoup ? demanda le vieillard.

Frank massait scrupuleusement le paquet de nerfs à travers sa chemise maculée de substances cérébrales.

— Je suis plus simple que vous, avoua le vieillard. Ils ont accepté de me garder si je renonçais aux complexes vitaux. Je n'ai aucun pouvoir sur moi-même. Je l'ai bien cherché. Gor Ur me poursuit même dans mes rêves. Il apparaît pour me menacer de vivre éternellement dans son urine. Je ne veux pas devenir fou.

— Personne ne le souhaite.

— Il faut être fou pour tuer un vivant.

— Gor Ur tue-t-il les morts ?

Le vieillard cracha dans son mouchoir. De quel excès de substance s'agissait-il ? Personne ne fonctionne sans substances. Encore une analyse manquée. Frank grinça des dents. Le vieillard se boucha les oreilles en y plantant ses index.

— Mike court toujours, dit-il sans cesser de se boucher les oreilles. Vous savez où ?

— Dans le Réseau Intercontinental ?

— Comment le savez-vous ? Il vous a contacté ?

— Ne me dites pas que vous ignorez ce détail ?

Le vieillard se redressa, mettant en péril la surface liquide de son verre. Des reflets d'argent jouaient sur son visage tendu. Il était... de plus en plus vrai. Frank n'avait jamais défiguré un vieillard. S'il était mort. Il n'avait jamais tué de vieillard. On en rencontrait si peu dans le courant de cette existence énigmatique.

— Mike dit qu'il s'appelle...

— Il ment ! hurla le vieillard en se levant.

Son verre alla se fracasser contre un mur.

— Je vous avais donné de l'eau, remarqua Frank.

— Je l'ai changée en...

Le vieillard était en train de tomber en panne.

— En quoi ? dit Frank. Qui vous a donné ce pouvoir ? Qui êtes-vous ?

Le vieillard tenta d'exprimer le désespoir, mais un automatisme venait de foirer quelque part dans sa structure d'imitation de la nature. Il se mit à hésiter devant la multitude des choix.

— Si je suis en train d'interroger un hommochrome, menaça Frank en bavant sur sa cravate, il peut faire sa prière de caméléon !

— Je suis vivant !

Ce cri secoua l'esprit de Frank, comme s'il n'en avait jamais entendu de semblables. Combien lui avaient lancé ce cri avant de mourir ? Je suis vivant ! Cela voulait dire : Ne me tuez pas parce que je suis vivant. Autrement dit : Je ne veux pas mourir ! Emori nolo. Le cri des cris, le slogan de Kronprinz. Les morts ne craignaient que les blessures assez atroces pour interdire la reconstitution parfaite.

Le vieillard était tombé à genoux. Il suppliait. Son râtelier gisait sur le tapis. On perd toujours quelque chose d'essentiel au prestige dans les mauvais moments de l'existence. L'amant surpris (et non pas étonné comme le fait justement remarquer Littré) perd son froc. L'enfant espiègle sa langue. La coquette son charme. Frank perdait sa contenance et il s'énervait. Enfin, sa surface s'énervait, parce qu'au fond, il était voué à l'immobilité, incapable d'influencer son apparence.

Il braqua le Colt. L'œil du vieillard fuyait la ligne de mire. Qu'est-ce que je vais flinguer ? Un mort ou un vivant ? Une hallucination ou un produit de l'imagination ? Il n'en savait rien. C'était la première fois qu'il se posait ce genre de question.

— Tout le monde peut changer, bredouilla le vieillard.

 

Chapitre VIII

 

EUGÈNE BRADLEY : 82 ANS. MORT. ADMIS EXCEPTIONNELLEMENT À LA RÉCUPÉRATION POST-MORTEM DANS LE CADRE D'UNE EXPÉRIENCE CLASSÉE SECRÈTE. À EXERCÉ LA PROFESSION DE MÉDECIN. À CE TITRE, A MAINTES FOIS PRÊTÉ CONCOURS AUX SERVICES DE LA SURVEILLANCE ET DES ENQUÊTES EN TANT QUE LÉGISTE ET ANALYSTE. MARIÉ À SOLANGE — SUPPRIMÉE PAR LE SYSTÈME À SA MORT PROVOQUÉE PAR UNE TENTATIVE DE SUICIDE. UN FILS, PEUT-ÊTRE DEUX : MIKE BRADLEY EST DEVENU UN ÉCRIVAIN APPRÉCIÉ DU PUBLIC POUR SES ROMANS AUTOBIOGRAPHIQUES. IL A ÉPOUSÉ EN PREMIÈRES NOCES [...]

— La balle a traversé le cou sans rien endommager. Ce n'est qu'un trou. Pas d'hémorragie. Rien. Un trou qu'il faut reboucher. Ce sera facile.

Hautetour se gratta le menton.

— Pourquoi est-il inconscient ?

— L'émotion, je suppose.

Frank gisait sur le divan, paraissant dormir tranquillement. Il n'y avait aucune trace d'émotion sur son visage.

— Et vous dites qu'il vous a tiré dessus ?

— Il y a tellement d'impact sur les murs ! On va chercher.

— Oui, il m'a tiré dessus. Plusieurs fois.

— Les voisins ont averti la police.

— Vous n'êtes pas blessé, vous êtes sûr ?

Le vieux Bradley se tâta encore.

— Je peux pas dire, non, bredouilla-t-il en regardant Hautetour d'un air inquiet. J'ai été blessé une fois et je l'ai tout de suite senti. Le choc, vous savez ?

— Je sais, dit Hautetour.

Il savait. Sa tronche en témoignait si on avait des doutes. Il regardait Frank comme s'il était sur le point de perdre un ami.

— Vous êtes sûrs qu'il dort ? demanda-t-il aux ambulanciers.

Il dormait, Frank. Il n'avait pas l'air effrayé, ni furieux. Deux descriptions qui se contredisaient et qui contredisaient la réalité d'un visage tranquillement endormi.

— Ensuite il a dirigé le pistolet sur sa tête et il a tiré, mais le barillet ne contenait plus qu'une balle.

Le vieux Bradley en était sûr. Comment expliquer l'espèce de bonheur qui rayonnait sur le visage endormi de Frank ? Hautetour examina le Colt. Il n'y avait plus de balles dans le barillet. Les voisins étaient incapables de se mettre d'accord sur le nombre de coups de feu. On les interrogeait dans le jardin. Ils étaient disciplinés comme peuvent l'être les détracteurs d'un voisin en trop.

— Il ne nécessite pas une hospitalisation, dit le Chef Ambulancier. Quelqu'un peut s'en occuper ? Il aura besoin d'être dorloté quand il reviendra.

— Un suicide, hein ? murmura Hautetour en s'asseyant à côté de ce qui avait failli devenir un cadavre.

Deux cadavres dans la journée. Celui d'une inconnue et le sien. Frank avait du souci à se faire. Une dose de supracolocaïne avait été injectée dans le cerveau. Il reviendrait à lui dans la plus grande confusion.

— Ne cherchez pas à l'aider, dit le Chef Ambulancier. La confusion peut durer des heures. Il reprendra conscience petit à petit.

— Il part demain pour l'Espagne, dit Hautetour.

— Bonnes vacances alors ! dit le Chef Ambulancier.

Hautetour demeura seul avec Frank parfaitement à l'aise en travers du divan, et le vieux Bradley qui avait commencé à raconter sa vie aux ambulanciers. Frank suicidaire, c'était peu probable. Le vieux mentait. D'abord qu'est-ce qu'il fabriquait chez Frank ?

— Il m'a appelé, dit le vieux.

— Qu'est-ce qu'il voulait savoir ?

— Pas eu le temps de me le dire. Il m'a tiré dessus et ensuite...

Hautetour leva la main pour mettre fin au moulin à paroles du vieux qui se taisait facilement si on y mettait de la conviction et du regard.

— On va attendre qu'il se réveille, dit-il.

— C'est que j'ai pas tellement le temps de...

— Asseyez-vous, Bradley, et attendez.

Le vieux prit place sur une chaise près d'une fenêtre et se plongea tout de suite dans la contemplation du jardin côté piscine. Celle-ci était recouverte d'une bâche. Les meubles avaient été réunis sous un arbre, dans le désordre. Hautetour, qui ne pouvait pas rester sans rien faire, mais qui tenait à être le premier être vivant (même mort) que Frank rencontrerait à son réveil, brancha son terminal portable dans une prise que Frank avait annotée. Il ne devait pas s'y retrouver tous les jours, Frank, dans ses paperolles qui pendaient au bout de fils de laine et qu'un léger courant d'air agitait dans un incessant froufroutement. Que Frank eût eu l'intention d'en finir ne tenait pas devant les faits. D'abord la RPM, qui lui serait accordée sans condition au vu de ses états de service. Et puis cette tranquillité de dormeur surpris par le sommeil plutôt que par un évanouissement consécutif à une... émotion. Il valait mieux garder le vieux sous la main. Hautetour adorait se servir des autres contre les autres. Il prenait plaisir aux écroulements lamentables des alibis et des conclusions hâtives. Il avisa le manuscrit posé sur une console. Frank l'avait-il lu ? À quoi passait-il son temps quand il s'entêtait ?

— J'AI CRU QUE JE VOUS AVAIS PERDUS POUR TOUJOURS ! C'EST CE VIEUX QUI...

— ON A EU DES PROBLÈMES AVEC UN DISQUE DANS VOTRE SECTEUR, MAIS MAINTENANT TOUT VA BIEN. VOUS AVEZ REÇU NOTRE MESSAGE ?

— AU SUJET DU VIEUX ? OUI. MAIS UNE INTERRUPTION...

— NOUS N'Y POUVONS RIEN FRANK. CETTE INFORMATION EST LIMITÉE À...

— J'AI L'IMPRESSION DE DORMIR. JE N'AI RIEN PRIS...

— VOUS DORMEZ, FRANK, MAIS VOUS NE RÊVEZ PAS. VOUS ÊTES CONNECTÉ À...

— JE VOULAIS QUE LA SIBYLLE SOIT AVEC MOI DANS CE MOMENT SI...

— CALMEZ-VOUS, FRANK. VOUS SAVEZ QUE LE SYSTÈME NE SUPPORTE PAS LES ÉMOTIONS. DEUX ALERTES DÉJÀ !

— O.K. LA FICHE DE MIKE BRADLEY...

— ...N'EXISTE PAS.

— A-T-ELLE EXISTÉE ?

— INFORMATION CONFIDENTIELLE.

— BORDEL ! À QUOI SERT CETTE BÉCANE SI...

— JE REGRETTE, FRANK. MAIS JE N'Y PEUX RIEN. VOUS LE SAVEZ...

— J'AIMERAIS BIEN SAVOIR CE QUE JE SAIS. DES FOIS...

— LITTÉRATURE, FRANK. TECHNIQUES VIEILLOTES. APPLIQUEZ LES PROCÉDURES.

— RÉVEILLEZ-MOI.

— RÉVEILLEZ-VOUS VOUS MÊME !

— RÉVEILLEZ-MOI ! JE VEUX SORTIR DE...

— ...VOUS ALLIEZ DIRE : DE CE RÊVE, FRANK. OR, CE N'EN EST PAS UN. VOUS ÊTES CONNECTÉ À...

— RÉVEILLEZ-MOI !

Dehors, la chaleur s'attaquait à l'immobilité. Hautetour pouvait voir la bâche de la piscine changer de couleur avec les variations de température qui balayait sa surface ondulante.

— Il s'agite, dit le vieux. Il ne pouvait tout de même pas conserver ce visage...

— ...tranquille...

— ...après ce qu'il a fait !

Le vieux changeait lui aussi. Il devait perdre patience. Qu'est-ce qu'il prendrait quand Frank redeviendrait le Frank querelleur et rancunier qu'il avait toujours été aux yeux de ses amis ! Frank n'aimait pas perdre. S'il avait tenté de se suicider, il serait déçu et il chercherait à recommencer. Sinon, le vieux n'avait qu'à bien se tenir.

— Il s'agite, répéta le vieux qui voulait peut-être que Hautetour cessât de le surveiller du coin de l'œil.

— Il s'agite pas, dit mollement Hautetour qui compulsait le manuscrit.

— Si vous consentiez à le regarder au lieu de...

— Au lieu de quoi ?

Hautetour jeta un œil sur les mains tranquilles de Frank et nota une légère crispation.

— JE SUIS VOTRE PRISONNIER ! COMBIEN DE TEMPS...

— ALLONS, FRANK ! VOUS ÊTES CONNECTÉ À...

— JE VEUX SORTIR !

— MAIS VOUS N'ÊTES NULLE PART ! VOUS ÊTES CONNECTÉ À...

— JE DORS. JE NE VOIS PAS PLUS LOIN QUE MOI-MÊME. RIEN À L'HORIZON. JE SAIS QU'IL Y A QUELQU'UN. UN SIGNE...

— VOULEZ-VOUS PRENDRE CONNAISSANCE DE LA FICHE SUIVANTE, OUI OU NON ?

— NON !

— Moi je vous dis qu'il s'agite, dit le vieux.

— Eh bien laissons-le s'agiter. Il a bien le droit de s'agiter un peu avant de se réveiller. Vous vous agitez pas, vous, avant de vous réveiller ?

— Comment voulez-vous que je le sache ?

— Frank ne s'est jamais suicidé. Ça se saurait.

— Ou pas. On peut en cacher, des choses. Même au système.

— Ah oui ?

Qu'est-ce qu'il en savait, ce vieux débris de l'Ancien Régime ? Frank était transparent comme un verre vide. On était tous transparents et visibles. On n'aurait pas souhaité vivre autrement cette vie de...

— ...CHIEN, SOUFFLA FRANK DANS LA PEAU TENDUE DEVANT SES YEUX.

— NE JOUEZ PAS AVEC LA RÉALITÉ, FRANK. LA DERNIÈRE FOIS...

— LA DERNIÈRE FOIS, LA SIBYLLE ÉTAIT AVEC MOI !

— OUI, FRANK, ELLE ÉTAIT AVEC VOUS. DEMANDEZ-VOUS POURQUOI ELLE NE L'EST PAS, MAINTENANT...

— JE N'ÉTAIS PAS VENU POUR ÇA...

— VOUS N'ÊTES NULLE PART. VOUS ÊTES SEULEMENT CONNECTÉ À...

— BRANCHEZ-MOI AUX CONNEXIONS ULTRARAPIDES DE LA SIBYLLE.

— CONNEXION REFUSÉE.

— DONNEZ-MOI UNE RAISON.

— DEMANDEZ-LA À LA SIBYLLE.

— MAIS COMMENT SI JE NE SUIS PAS CONNECTÉ !

— VOUS ÊTES CONNECTÉ À...

— Il essaie de se réveiller, dit le vieux qui paraissait surpris par cette promptitude inhabituelle chez un sujet injecté de supracolocaïne.

— Comme ça, dit Hautetour, il ne sera pas seul. On va le dorloter. Lentement. Jusqu'à ce que la vérité vous coule sur le menton.

— Comment osez-vous ?

— Non, non. C'est un poème. Je citais.

— VOUS CITEZ ?

— PAS MOI. QUELQU'UN QUI...

— VOUS NE VOUS SOUVENEZ VRAIMENT DE RIEN ?

— QUI M'A TIRÉ DESSUS ? PAS CE VIEUX TOUT DE MÊME !

— LE SYSTÈME N'AIME PAS LES SUICIDES.

— COMBIEN DE TEMPS AVANT LE RÉVEIL ?

Il vit nettement l'horloge digitale qui scintillait des bits dans une lumière d'usine.

— J'en sais rien, dit Hautetour. Quelques heures. Ça vous laisse le temps de réfléchir.

— J'ai dit ce que je savais.

— Oui, mais si vous ne savez pas tout et que ça vous revient ? Hein ?

Hautetour recommençait la lecture du manuscrit extrait du dossier « ANAÏS K. ». Le système avait exigé l'initiale. Cependant, il n'était pas interdit de savoir qu'elle était la sœur du docteur Omar Lobster, mort ressuscité par Gor Ur, et morte elle-même après des circonstances mortelles tenues secrètes. Cette partie du dossier ne devait pas être confiée à Frank qui s'en tiendrait à la lecture du manuscrit. Ensuite, il irait en Espagne pour en parfaire sa connaissance. Le système avait un plan. Après tout, on était là pour ça : pour servir le système, pour servir de quelque chose au système, et pour servir à autre chose si on pensait que c'était nécessaire.

— Qu'est-ce que vous lisez ? demanda le vieux qui venait de décider d'être désagréable malgré une situation personnelle qui aurait dû l'inviter à un peu plus de circonspection.

— Vous êtes bien curieux, dit Hautetour sans lever les yeux du manuscrit. Je suis en danger de mort ?

Le vieux ricana en se tenant le menton. Ses pieds ne touchaient pas le sol. Il les balançait en ciseau, effleurant le tapis avec la semelle cuir de ses impeccables vernis.

— Je suis déjà mort, continua Hautetour. Et déjà défiguré. Je ne crains plus rien, comme vous voyez.

Il souriait au milieu d'un visage couvert de plaies et de sutures.

— Vous devriez déjà être mort, vous, dit-il. Vous avez un secret de longévité ?

Le vieux se mit à rire. Quand il riait, il redevenait distingué, sobre, et précis comme une lame. Il cessa de rire pour reprendre la parole que Hautetour lui avait supprimée par pure inconvenance.

— Si vous le savez, monsieur de Hautetour, je vous félicite d'avoir accès à ce degré d'initiation, mais ce n'est qu'une initiation. Et si vous ne le savez pas, vous n'avez aucune chance de présenter votre candidature.

Hautetour replongea dans le manuscrit. Frank finirait bien par se réveiller. Avant demain. Il traverserait un moment de confusion et on lui raconterait des salades. Le vieux avait l'air fortiche en salades. Il clignait un œil en souriant. Il devait avoir plus de cent ans. Que disait sa Fiche ?

 

EUGÈNE BRADLEY : 82 ANS. MORT. ADMIS EXCEPTIONNELLEMENT À LA RÉCUPÉRATION POST-MORTEM DANS LE CADRE D'UNE EXPÉRIENCE CLASSÉE SECRÈTE. À EXERCÉ LA PROFESSION DE MÉDECIN. À CE TITRE, A MAINTES FOIS PRÊTÉ CONCOURS AUX SERVICES DE LA SURVEILLANCE ET DES ENQUÊTES EN TANT QUE LÉGISTE ET ANALYSTE. MARIÉ À SOLANGE — SUPPRIMÉE PAR LE SYSTÈME À SA MORT PROVOQUÉE PAR UNE TENTATIVE DE SUICIDE. UN FILS, PEUT-ÊTRE DEUX : MIKE BRADLEY EST DEVENU UN ÉCRIVAIN APPRÉCIÉ DU PUBLIC POUR SES ROMANS AUTOBIOGRAPHIQUES. [...]

 

— S'il vous avait tiré dessus, il ne vous aurait pas tué, dit Hautetour assez content de pouvoir étonner le vieux qui présentait le flanc comme un adversaire trop sûr de ses moyens.

— Mais je suis vivant ! Il m'aurait tué, oui ! Moi...

— Vous êtes mort, mon vieux. Ya pas plus mort que votre vieille carcasse d'anachronisme.

— Je vous assure que je suis vivant ! Et je ne veux pas mourir. Le système...

— Le système vous a accordé une faveur, dit Hautetour en prenant soin de ne pas dépasser les limites que ledit système l'autorisait à atteindre. J'attends de savoir si Frank s'est suicidé ou pas. Je déciderai ensuite de ce qu'il convient de faire de votre santé en ruine.

— Je suis vivant, répéta le vieux comme si c'était évident.

— NE ME DITES PAS QUE CE SOMMEIL EST DÉFINITIF ! JE PRÉFÉRERAIS MOURIR !

— NE DITES PAS DE SOTTISES, FRANK. VOUS DORMEZ PARCE QUE VOUS EN AVEZ BESOIN. VOUS AVEZ UN LONG VOYAGE À FAIRE DEMAIN. L'ESPAGNE, C'EST LA PORTE À CÔTÉ, MAIS LES TRAINS ESPAGNOLS SONT D'UNE LENTEUR DIGNE DE LEUR TECHNOLOGIE. VOUS N'ARRIVEREZ PAS AVANT DEUX JOURS. QUE D'ATTENTES ! QUE DE RETARD ! QUE D'IMPATIENCE DEVANT TANT D'INCAPACITÉ À ÊTRE MODERNE ! BEAU VOYAGE MAIS SÉJOUR DÉCEVANT.

— DES PRÉDICTIONS MAINTENANT ? JE NE SAVAIS PAS QUE LE SYSTÈME...

— JE PARLAIS EN MON NOM !

— VOUS AVEZ DÉJÀ VOYAGÉ EN ESPAGNE ? AUX PORTES DE L'ARABIE ?

— FOUTAISES ! J'AI SEULEMENT ÉTÉ M'AMUSER. MAIS LE SYSTÈME ME RAPPELLE À L'ORDRE, FRANK. REPOSEZ-VOUS EN CONSULTANT NOS FICHES DES VIVANTS ET DES MORTS. NOUS N'AVONS RIEN SUR LES ESPAGNOLS, SAUF EN CAS DE FILIATION...

— RÉVEILLEZ-MOI ! IL FAUT D'ABORD QUE JE M'EXPLIQUE. ILS VONT CROIRE QUE JE ME SUIS SUICIDÉ. ILS NE PEUVENT PAS CROIRE QUE...

— Il dort plus profondément, dit le vieux. Il ne se réveillera peut-être pas.

— Il part demain en Espagne, dit Hautetour qui entrait maintenant de plain-pied dans le manuscrit. Il n'a pas le choix.

— Si vous lisiez à haute voix ? roucoula le vieux en se laissant un peu aller sur sa chaise. Je suppose que je ne peux pas regarder la télé.

— C'est une question ?

 

Chapitre IX

Récit d'Anaïs K.

Année zéro, année du bonheur relatif

 

 »Allez donc savoir ce qu'est en train d'écrire Fabrice de Vermort, parce qu'il est toujours en train d'écrire quelque chose, il n'arrête pas d'écrire sur tout ce qui lui arrive, et tout lui arrive pour alimenter son imagination d'écrivain bien assis sur un public qui le dévore en pensant à lui. Il n'a eu que de la chance, dès son premier poème, cette médiocre larme versée sur un amour sans lendemain, il y a dix ans de cela, au moins. Et depuis il calcule les larmes, ne pleure jamais, écrit la larme en question du mieux qu'il peut et c'est exactement ce qu'on attend de lui et on en redemande. Il va mourir ? Qu'à cela ne tienne ! Il n'y a pas de larmes assez chaudes pour l'exprimer. Il se met à romancer, crée des personnages qui ressemblent à leurs modèles, il les met en accusation et on est obligé de reconnaître qu'il a raison. Fabrice est un bon écrivain, ni poète ni tout à fait romancier, c'est un essayiste à la noix, un type qui vous fait avaler des couleuvres qui ne mordent pas et qui sentent bon la vie de tous les jours. Bon dieu ce qu'elles peuvent sentir bon, ces couleuvres qui traversent Paris de part en part à la rencontre des meilleurs personnages possible ! Avec Fabrice, il faut s'attendre à se pousser au fond d'un fauteuil avec un verre à la main en compagnie de l'être aimé du moment et revivre pas à pas tout ce qu'il prétend avoir vécu lui-même rien que pour vous plaire ou alors vous êtes seule dans une forêt qui vous le rend bien, peut-être nue et passablement excitée d'être encore vivante, d'avoir survécu au désastre de la lecture qui a bien failli vous avoir, et vous riez en remerciant Fabrice de vous avoir montré le bon chemin, celui de la sincérité par exemple. Pas moyen d'échapper à cette alternative. Ou bien vous tombez dans le panneau et ça vous rend heureuse. Ou bien vous résistez à sa séduction de mante religieuse et vous vous retrouvez seule et nue dans la jungle de la pensée humaine, consciente de la nécessité d'être seule pour assumer toutes les conséquences de votre propre faillite qui est justement celle de Fabrice. Alors allez donc savoir ce qu'il est en train d'écrire au moment où il vous parle de ce qu'il vient d'achever, le premier tome de ses mémoires d'homme qui connaît à un jour près la date de sa mort : est-ce qu'il est en train d'écrire le tome II ? Pas forcément. D'ailleurs, rien ne peut forcer la main de Fabrice, j'en parle par expérience et j'ai une âme particulièrement sensible aux épreuves de force qui ont toujours pour résultat de me plonger la tête dans les égouts de l'angoisse et du désespoir. Je n'ai jamais eu l'intention de lutter avec Fabrice, même à armes égales, même si on trouvait le moyen que ça se passe comme ça, à armes égales. On préférera toujours la douce mélancolie de Fabrice, qui sait parler aux hommes, à ma pauvre propension à édulcorer le sujet qui m'a mené par la main dans le jardin interdit. Fabrice est un morceau de choix. Moi je n'ai rien choisi, j'ai laissé faire et j'en suis restée aux fondations d'un édifice mental dont le concept n'intéresse personne. Voilà la différence. Fabrice est fait pour l'amour. J'ai manqué d'être faite pour la curiosité. Bon assez parlé de Fabrice, assez parlé de moi, du moins en ces termes. Je voudrais être tendre comme un bébé, seulement je sais parler, pas tout à fait comme on m'a appris, la différence fait de moi une écrivaine, que ça plaise ou non, et j'ai du mal à accepter cette tétanie qui me rend folle de désespoir. J'ai mangé de la rouille mais ce n'est pas un accident.

 

J'ai volé mon premier poème à une sale gosse qui me voulait du mal, une gosse de presque riche qui ne m'avait même pas remarqué dans le jardin de ses courtisans et qui lorgnait sur nos branches fleuries en se demandant si elle allait en toucher deux mots à sa sacrée poésie. Presque riche et presque célèbre. Autant dire que je n'existais pas. C'est comme ça que je commençai ma vie, arbre sans fruit derrière l'arbre qui cache la forêt. Je ne pouvais même pas être jalouse, elle ne m'avait jamais adressé la parole, ni même regardée, pas même frôlée dans un couloir ou au coin d'une rue. Je lui ai piqué son meilleur poème, je l'ai signé de mon nom, j'ai eu le succès qu'elle méritait et elle n'a pas osé m'en vouloir. Allez donc savoir pourquoi. Un peu comme si je l'avais violée et qu'elle avait honte d'en parler en public. Elle n'est même pas venue m'en parler à moi. Elle a laissé faire. J'étais folle de bonheur. Je pouvais la violer autant de fois que je voulais. Seulement elle a cessé d'écrire des poèmes, et puis elle a cessé d'écrire le reste et elle est devenue sans importance. Elle ne faisait plus partie de mon secret. Elle est sortie de ma vie. Je ne l'ai plus revue.

 

C'est le premier souvenir. Je ne me rappelle même plus son visage, ni ses mains que j'adorais regarder à cause des bagues et de la peau qui me semblait nécessaire. Je suis incapable de me remémorer son corps traversant l'espace de notre jeunesse, lentement détruit par le viol jusqu'à disparition même de sa cause. Elle était l'effet de quelque chose de trouble dans mon imagination, mais quoi ? Une fille qui passe et qui se laisse violer sans rien dire, elle est peut-être folle à l'heure actuelle. Je mens.

 

— À voir toutes ces rides sur ton front, tu dois penser à des choses si tristes que je ne te demande pas de m'en parler.

C'est Gisèle, l'épouse de Fabrice. Ce soir elle est reine. Elle reçoit les amis de Fabrice et les nourrit de sa présence labyrinthique. On comprend rarement ce qu'elle veut. On le comprend toujours trop tard. Elle vous a déjà tourné le dos quand vous vous sentez enfin prête à répondre à sa demande. Il faut alors supporter ce silence et l'aimer. On ne peut pas cesser de l'aimer. Tout ce qu'on peut faire, c'est essayer de ne plus se soucier du silence qui est son arme favorite. Gisèle est quelque chose comme l'épouse de Fabrice. Ce soir, elle rayonne avec toute la grâce que l'Andalousie lui a donnée en héritage. On lui sourit et elle demande si on a aimé le tome I et on lui répond qu'on est dans l'attente du tome II et elle devient triste et blanche comme un drap à cause de cette attente qui n'est pas la sienne. Je n'ai rien dit au sujet du tome II qui n'existe peut-être pas, ou alors ce sera une désespérante fragmentation qu'un commentaire adroit ramènera au niveau des yeux du monde pour qu'il puisse pleurer sans regarder le ciel ni le soleil.

— Je suis un peu jalouse, dis-je. Je dois le reconnaître.

— Pas facile de jalouser un homme qui va mourir, non ? dit Gisèle.

— Je suis jalouse de ta richesse.

— Tu n'en hériteras pas. Qui en héritera ? Il faudra que je pose la question à mon avocat. Tu t'es déjà posé ce genre de question ?

— Un appartement somme toute assez miteux à New York. Une chambre d'hôtel sous le soleil d'Espagne. Quelques livres un peu désuets que j'ai signés par désespoir. Qui veut hériter de cette sinistre géographie ?

— Tu m'excuseras de ne pas pouvoir penser à toi, dit Gisèle en s'asseyant sur la même marche d'un escalier qui descend à pic entre la terrasse où on se bouscule entre les verres et les tapas et le jardin où la piscine est un bassin assez sommaire agrémenté d'un jet d'eau et d'une statue qui n'arrête pas de regarder son pied blessé en sortant de l'onde.

— Je ne pense pas à toi non plus, dis-je. Tu ne peux plus me faire de mal. Je suis folle de t'aimer. Mais je sais comment je peux avoir raison de moi.

— Il faut que je pense à Fabrice, dit Gisèle. Ensuite je penserai à qui je voudrai si c'est ça que je veux. Mais est-ce qu'on peut savoir ce qu'on veut une fois que la mort a traversé la vie de cette manière tellement atroce à force de lenteur et de certitude ? Est-ce que tu peux comprendre ça ?

— Est-ce que la littérature va le pleurer aussi ? dis-je pour être cruelle à mon tour.

— On ne pleure pas quand ça arrive. On a déjà pleuré. Il ne reste plus que le désespoir. On est seul avec soi-même. Il n'y a personne pour vous tirer de là.

— Tu deviens superficielle, dis-je en me levant.

 

Et je rejoins Amanda qui est assise toute nue au bord de la piscine. Amanda est l'épouse de mon ami Mike Bradley qui est comme moi un voleur de poèmes, sauf que lui, les poèmes qu'il écrit, il se les vole à lui-même et ça lui fait un mal atroce.

— Anaïs, j'en ai marre d'écrire des poèmes, m'a-t-il dit un jour de cuite. J'en ai assez de ne me sentir capable que de cela. Je voudrais écrire un roman. Il faut que je trouve la force d'en écrire un, au moins un, Anaïs !

— Raconte donc ton idylle avec la sœur d'Amanda, proposai-je (Amanda... il ne prononce jamais son nom sans trembler un peu à cause de sa fortune et de sa capacité à aller au bout de ses caprices quelles qu'en soient les conséquences sur leur vie commune).

— Tu es folle, Anaïs ! dit-il. Amanda (il tremble) ne le supporterait pas. Elle ne sait rien de cette histoire. Elle ne croira pas sa sœur si elle lui raconte ce qu'elle a été capable de m'inspirer oh mettons pendant au moins trois jours. Mais si je me mets à le raconter moi-même, elle ne doutera plus de rien. Amanda (il tremble)... commence-t-il et il s'arrête de parler, semblant réfléchir à ma proposition, le nez un peu retroussé, les yeux mi-clos et la bouche ouverte.

— Tu crois ça ?

— J'y crois dur comme fer, dis-je. C'est la meilleure manière de commencer dans le genre romanesque. Il faut parler de ce qu'on a le plus à craindre, violer un secret qui n'est un secret que pour soi. Il faut en passer par là.

— Je ne me souviens pas que tu aies violé un quelconque secret dans aucun de tes livres, fait Mike qui les a tous lus avec cette minutie d'anatomiste qui le rend un peu écœurant quand il se met à vous poser des questions qui transforment la conversation que vous lui offrez amicalement en interrogatoire qu'il veut vous imposer pour que vous vous mettiez dans la tête qu'il n'est pas né de la dernière pluie.

— Amanda (il tremble)... commençai-je.

— Ne me parle plus d'Amanda (il tremble) !

— C'est justement d'Amanda (il tremble) dont je voulais te parler.

— Je n'écrirai aucun livre sur le mal que je lui ai fait.

— Elle n'a rien senti. Elle n'a même pas soupçonné la douleur. Elle vit dans le mensonge. Fais-lui mal une bonne fois pour toutes.

— Je crains le pire. Amanda (il tremble)...

Et Mike l'a écrit, ce satané livre, il n'a rien édulcoré, il n'a pas pu retenir la vérité, elle lui glissait entre les mains pour aller se coller sur le papier et ça lui procurait une drôle de sensation au niveau du ventre : il avait une bonne raison d'avoir peur maintenant. Le roman est paru et Amanda (il en tremblait) s'est à peine étonnée d'apprendre que son époux cultivait en secret des rêves d'adultère.

— C'est un rêve, avait-elle dit. Je suppose qu'il faut beaucoup rêver pour pouvoir écrire des romans. Continue de rêver. Je rêve avec toi.

— Et vous n'avez pas cru une minute à la réalité du sujet ? dis-je à Amanda qui cache ses seins contre ses cuisses.

— Ce salaud n'y aura rien gagné, dit-elle en me regardant droit dans les yeux, de manière à ce que je ne rate rien de sa détermination à continuer de le détruire à petit feu. C'était un bon roman, vous croyez ?

— C'était un roman sincère, dis-je. Qu'est-ce qu'on peut demander de plus à un premier roman ? La sincérité n'est pas un vice, non ?

— Il vous est difficile d'en parler. Moi je vous situe entre Mike et Fabrice. Mike c'est le plancher de la littérature, Fabrice c'est le plafond et vous, vous êtes grimpée sur une table en train de raconter votre vie et celle des autres. Vous ne voulez pas raconter ma vie, des fois ? Je n'ai rien à apprendre à personne, bon. Je consomme ma vie au rythme du temps. Est-ce que c'est bon pour un roman, cette horlogerie sans histoires ?

— Je vous inventerai un amant de sable et de feu, dis-je en tâtant un de ses gros genoux. En voulez-vous un de sable et de feu, ou bien vous contenterez-vous de l'eau saumâtre qui emporte la barque d'un sinistre employé de bureau ?

 

Une superbe fille en maillot rouge à rayures jaunes vient de plonger. Une gerbe d'eau s'est soulevée autour de ses jambes cuivrées. Amanda a écarté les cuisses en se reculant pour se protéger de l'écume.

— Amanda (il tremble) ! crie Mike du haut de la terrasse. Amanda (il tremble) s'il te plaît, habille-toi, tout le monde te regarde.

— Allons, allons, dit Gisèle, elle fait ce qu'elle veut non ? Elle est mignonne, tellement agréable. (La fille en maillot rouge et jaune sort de la piscine.) Celle-là a l'air d'une poupée gonflable, non ?

— Je ne sais pas ce que c'est, une poupée gonflable, dit Mike.

— Mike ! Vous savez tout sur ce sujet. Ça se lit sur votre visage. Montrez-moi vos yeux !

— Je ne regarde jamais une femme en face, dit Mike en avalant son verre. Je ne sais pas pourquoi je ne les regarde jamais en face, me dit-il. Il y a une raison que je ne veux pas m'avouer. Est-ce que tu crois que c'est un bon sujet de roman, Anaïs ?

— Maintenant que tu as tout dit de ta sincérité, tu peux commencer à te mettre à mentir. Mais dis-toi bien que tu n'arriveras pas à la cheville de Fabrice.

— Anaïs, dit Gisèle, tu es cruelle !

— Il me faut un sujet, murmure Mike. J'ai besoin d'un sujet. Je n'ai pas besoin d'une femme, ni même de son regard. Anaïs, dis-moi ce que c'est un sujet ? Gisèle, dit-il en se tournant vers Gisèle, savez-vous que je dois l'idée de mon premier et unique roman à mon amie Anaïs, que voici, laquelle ne se vante jamais d'être, passez-moi l'expression, votre amante. Je ne me souviens plus si j'ai posé une question. Anaïs, est-ce que j'ai posé une question à Gisèle ?

— Tu lui as dit ses quatre vérités, dis-je en revenant vers la piscine.

— Anaïs, j'ai peur de mentir ! crie Mike en s'appuyant des deux mains sur la balustrade.

Gisèle éclate de rire et disparaît entre les invités. Aussitôt, la musique redescend de son ciel étoilé, et tout le monde se met à danser, sauf Mike qui prétend faire la cour à Gisèle, à sa manière.

— Vous ne dansez pas, Amanda (j'ai peur de trembler moi aussi) ?

— En l'absence de robe, non, dit-elle, debout dans le bassin sous le jet d'eau qui l'entoure de ses gerbes sonores.

— Vous ne dansez pas, vous ? dit-elle après un moment de silence qu'elle occupe à mouiller sa chevelure dont l'extrémité flotte mollement sur ses épaules.

— J'ai envie de danser avec la fille au maillot rouge et jaune, dis-je. Mais je ne sais pas si elle voudra ce que je veux. (Amanda rit doucement, la bouche au ras de l'eau, me regardant avec ses yeux tout ronds qui font trembler le monde autour d'elle.) J'imagine qu'elle m'aura oubliée demain.

— Qu'en pensez-vous ?

La fille au maillot rouge et jaune nous a entendus. Elle est debout dans le dos de la statue et son pied s'appuie sur le mollet horizontal de la statue qui cherche toujours à extraire l'épine qu'elle a dans le pied. À l'anecdote sculpturale, qui vaut ce qu'elle vaut, elle ajoute l'éphémère de sa beauté de statue.

— Je vais me mettre une robe, dit-elle. C'est l'affaire de dix minutes. Je m'appelle Jean. Dites-leur de ne pas cesser de jouer. Je déteste le silence.

Ses longues jambes se croisent un moment dans l'escalier et arrivée en haut, elle nous fait signe et disparaît aussitôt dans l'ombre.

— C'est dans la poche, dit Amanda. Elle cherche une aventure. Elle ne veut pas s'ennuyer. Elle s'imagine que c'est avec les femmes qu'on s'ennuie le moins.

— J'ai peur d'être allée trop loin. Si je m'enfuyais pour disparaître dans la nuit ?

— Je m'enfuis avec vous.

— Ce serait trop marrant !

— Qu'est-ce que vous dites ?

— Je veux dire que je ne peux pas faire ça à Mike.

— Laissez-lui la fille au maillot rouge et jaune, dit Amanda en sortant de la piscine. Il est en train de se remonter pour pouvoir l'aborder en pleine possession de ce qu'il croit être les moyens de séduire une femme.

— Comment un type qui se trompe tout le temps a-t-il pu tromper sa femme ?

— Il ne m'a trompée qu'une fois ! s'écrie Amanda en entrant dans le peignoir que j'ai ouvert pour elle.

Elle fait un nœud papillon à la ceinture, puis elle se met à essuyer ses cheveux en penchant la tête sur le côté.

— On s'éclipse ? demande-t-elle.

Je ne demande pas mieux que de m'éclipser avec elle. Je ne peux pas savoir ce que signifie exactement s'éclipser avec elle. Je me suis éclipsée avec pas mal de femmes et ça s'est toujours passé de la même manière. Je n'ai jamais eu de mauvaises surprises. De bonnes non plus d'ailleurs. Qu'est-ce qu'on peut attendre d'une éclipse ?

— On fait le tour de la maison pour commencer ? dit-elle en marchant vers la véranda.

On ne s'éclipsera pas très loin. Dans un salon à peine éclairé, entre un guéridon surmonté d'une horloge et un fauteuil poussif aux dentelles écornées. C'est sans doute ce qui m'attend de mieux. C'est ça l'aventure avec les femmes. Enfin, quand elles ne vous obligent pas à leur être fidèle d'un bout de la vie à l'autre.

— Hé ! s'écrie Mike qui descend l'escalier sur le derrière, marche après marche posant mollement son derrière sur une marche et ses pieds indolores deux marches plus bas, les mains un peu crispées toutefois à cause du vertige qui lui donne l'air d'avoir changé de visage une bonne fois pour toutes.

— Premier arrêt, dit Amanda en revenant dans la lumière. Tout le monde descend !

— Hé ! dit Mike. Montez, nom de Dieu. Venez boire quelque chose. Le vin d'Andalousie, c'est autre chose que la boisson des dieux. C'est exactement le genre de boisson qui convient au genre humain. En êtes-vous ?

— Mike, tu vas encore te tuer, dit Amanda en s'adossant à une colonne.

— Mais je ne me suis jamais tué, mon amour ! Anaïs, est-ce que tu dirais la même chose ?

— La même chose que quoi ?

— Il veut aller piquer une tête dans la piscine pour se dessaouler, voilà de quoi je veux parler, dit Amanda qui tripote son nœud papillon sur le ventre.

— C'est exactement ce que je veux faire, dit Mike qui continue de descendre. Dites donc ? Je ne vois plus la fille rouge et jaune.

— Elle veut danser avec Anaïs, dit Amanda.

— C'est justement ce que je me propose de faire avec elle.

— Elle est allée s'habiller, dit Amanda. Tu n'as plus qu'à l'attendre.

— Hé ! Où allez-vous toutes les deux ? Ne me laissez pas tomber. Ce genre de fille me décompose au premier regard. Je suis foutu d'avance.

— Tant pis pour toi, mon amour !

Amanda jette le peignoir sur un divan et entre dans le salon à peine éclairé par une lampe haute sur pattes de fer et de rouille. Dans l'escalier, elle croise la fille qui redescend dans un résumé de robe vague et claire qui donne de l'importance à sa taille de géante. Mike s'est planqué dans l'ombre du divan, un verre à la main pour se tenir à quelque chose de concret.

— Elle n'est pas belle mais elle s'aime comme elle est, non ? dit la fille qui prétend encore s'appeler Jean. Oh ! fait-elle en se soulevant sur la pointe de ses pieds, ce qui me rend timide, ya un type en train de se noyer dans la piscine !

Bien sûr que c'est Mike. Voilà où il en est, ce poivrot ! À boire de l'eau et ne plus savoir que c'est de l'eau et que ce n'est pas bon pour sa santé.

— Bon Dieu, Anaïs ! dit-il entre deux bulles une fois que je l'ai sorti de la piscine. Pour être dessaoulé, je suis dessaoulé. Je ne veux plus voir personne, et surtout pas de femmes. Anaïs, s'il te plaît, fais tout ce que tu peux pour qu'aucune femme ne m'approche.

— Ben alors, monsieur Mike, fait Gisèle de sa voix douce heureuse, ben quoi ? Vous vouliez vous noyer ou vous vous êtes pris pour un poisson ?

— Anaïs ! Est-ce que c'est une femme qui me parle ?

— Il y a des chances, oui. Je crois que c'en est une.

— Écarte-la de mon chemin.

— C'est notre hôtesse qui s'enquiert de ta santé.

— Elle se fout de ma santé. Elle ne s'intéresse qu'à ce que je représente pour elle. Crois-tu que je n'ai pas entendu ce qu'elle a dit ? Je suis complètement dessaoulé, dis-le-lui. Et qu'elle ne me parle plus ni de suicide ni de folie. Bon Dieu, Anaïs ! Je suis à poil. J'ai même pensé à ne pas abîmer mon costard. Anaïs ! Je suis un type bien. Amanda (il tremble) m'a bien mérité. Je n'ai aucune raison de vouloir me suicider et personne ne peut me soupçonner de ne pas être en conformité avec la réglementation psychologique en vigueur dans notre pays. Ont-ils des lois dans ce sacré pays pour foutre la paix aux pauvres types qui ne veulent plus entendre parler des femmes ? Anaïs, toi qui connais mes droits, réponds-moi !

— On ferait mieux de l'installer à l'intérieur, dit Gisèle. Quelqu'un a-t-il un peignoir sous la main ?

C'est Jean elle-même qui s'amène avec le peignoir que Amanda avait balancé dans les airs.

— Oh ! merde, fait Mike en se tenant la tête, encore elle. Anaïs, dis-lui que je regrette que la moitié du monde soit terriblement moche et qu'elle n'en fasse pas partie. Ça me guérirait de sa présence !

— Qu'est-ce qu'il baragouine ? demande Jean en secouant ses seins.

— Vous le faites délirer, dit un type un peu rouge sur le front et le dessus des mains. C'est un écrivain et vous le faites délirer.

— C'qu'il dit, dit une bonne femme sur le retour, c'est qu'on veuille bien lui foutre la paix. J'comprends ça, allez !

— C'est qui cette lessiveuse ? dit Mike. Anaïs, sauve ton père de la noyade !

 

Gisèle et moi on est en train de bichonner Mike qui s'est recroquevillé dans un divan, ayant chassé tous les coussins sauf un qu'il s'est mis à sucer. Gisèle rit un peu et je m'efforce d'être une véritable amie, ce qui n'est pas facile vu les circonstances. Amanda descend à ce moment, vêtue d'un sac boutonneux et brodé qui lui arrive aux pieds. Elle est chaussée de babouches.

— Est-ce qu'on a le droit d'être ridicule quand on s'éclipse ? demande-t-elle en descendant l'escalier en danseuse. En tout cas, c'est pratique. Je peux le démontrer. Je vais le démontrer. Pas vrai, Anaïs ?

— Bon Dieu ! Qu'est-ce que tu vas démontrer, Amanda (il tremble) ?

— Devine, vieil ivrogne. J'ai vu de là-haut le spectacle que tu as donné. Je crains que ça ne lui ait pas plu. Qu'est-ce que tu en penses ?

— Ma nudité était purement accidentelle. Elle vaut bien la tienne.

— Toutes les nudités se valent, sauf celle qu'on veut plus que tout au monde. Celle-là vaut son pesant d'or. On n'est jamais assez riche.

— Tu as tout l'argent qu'il me faut, dit Mike qui se met à pleurer.

— Je n'en ai plus pour moi-même, voilà où j'en suis. On s'éclipse ? dit-elle en clignant d'un œil dans ma direction.

— Ça va aller, dit Gisèle. Moi aussi je pleure quand j'ai trop bu. Je me rends compte alors du niveau de douleur que j'ai à supporter en silence pour ne gêner personne autour de moi. C'est ça l'effet que ça fait non, Mike ?

— Banal, fait Amanda, mais réconfortant, hein Mike ? Tu as trouvé ta sœur jumelle. Puisqu'elle le dit elle-même ? Allez salut et pas de folie !

— Anaïs ! Ne me fais pas ça ! Amanda (il tremble) ne fais pas de mal à mon amie !

Quel mal pourrait-elle me faire ?

 

Amanda et moi on se retrouve dans le jardin derrière la maison. Fabrice est assis sur une chaise, au milieu de l'herbe, tourné vers la nuit, vers les montagnes qu'il semble interroger. On n'a pas le temps de revenir sur nos pas. Il nous a entendues et s'est retourné. Il nous montre son visage creusé par les coups durs de la maladie. Il sourit.

— J'aime une solitude enfin troublée, dit-il doucement. J'aime ça, les amies. Prenez des chaises et venez vous asseoir avec moi.

— Besoin de bavarder ? demanda Amanda.

— Vous êtes la femme de Mike, si je ne me trompe pas. J'aime Mike.

— Alors il a plus de chance avec vous qu'avec moi. On va vous laisser tranquille, monsieur de Vermort. On pensait que l'endroit était désert.

— Je comprends, dit Fabrice en se levant.

— Non, c'est nous qui nous en allons, monsieur de Vermort. Continuez de bavarder avec les montagnes. Vous en parlerez dans votre prochain livre. Vous direz que c'est moi qui vous ai dérangé. Je ne pourrai pas dire le contraire, non ?

— J'allais m'en aller, de toute façon. Je me dois à mes invités. Ne sont-ils pas ici pour m'entendre et me voir et deviner ce que j'ai derrière la tête, comme idée ou comme autre chose qu'ils sont venus chercher ?

— Gisèle s'occupe de nous à merveille, dis-je.

— Oh ! Anaïs, comment ça va ?

Regular. J'ai aimé ton dernier livre.

— C'est en réalité le premier, Anaïs. Et peut-être le dernier.

Quand je vous disais qu'il n'est pas possible de savoir ce que Fabrice est en train d'écrire !

— Prenez des chaises, dit-il en s'en allant.

 

— Tu parles d'une chaise ! dit Amanda quand il fut parti. Je déteste cet homme. Je n'aime même pas ses livres. Il n'a rien à dire et parle sans arrêt. Il se donne des droits, voilà ce qu'il fait. Et juge et partie avec ça !

— Vous avez dit qu'il valait mieux que moi.

— Pas du tout. J'ai dit qu'il était au plafond, comme une mouche. Mike par terre, comme un chewing-gum et vous... qu'est-ce que j'ai dit déjà ?

— Debout sur la table à faire le singe, pour amuser je suppose.

— Mais vous n'amusez personne, ma vieille !

— Ce n'est pas ce que je demande à la vie.

— Ne lui demandez rien. Faites comme moi. Laissez-la faire. Tout arrive.

— Facile à dire quand on est farci aux as.

— Vous me traitez de dinde, maintenant ! Je ne vous plais pas ? Juste un soir ?

Elle minaude et se fout à poil, à cheval sur la chaise comme une danseuse de cabaret. On peut jouer tous les rôles quand on a les moyens. Suffit d'ouvrir une bande dessinée pour se donner cette imagination. Et voilà le résultat. Elle regarde les montagnes en me parlant de son corps que je ne vois plus à cause de la lumière qui s'est éteinte sous la véranda. Je m'assois dans l'herbe. Je ne suis pas en compagnie d'une femme. Une femme ne se donne jamais. C'est pour ça que je préfère les hommes. Mais elle n'est pas un homme non plus. C'est une gamine que la loi protège parce qu'elle a le privilège de l'argent.

— Qu'est-ce que vous écrivez en ce moment, Anaïs ?

— Rien d'encore très clair dans ma tête. Je me repose. Je me recharge. L'écriture, c'est comme l'amour. La fin d'un livre, c'est un divorce. On ne sait jamais très bien d'avec qui on vient de divorcer quand on a mis le point final. Et il faut déjà songer à se remarier. Avec qui ? C'est la question.

— J'aime pas les histoires d'amour. Elles me font vraiment chier.

— N'en parlons plus dans ce cas.

— Que pensez-vous de l'attitude de Mike ?

— C'est un chewing-gum sous la table, vous l'avez dit vous-même.

— Non. Je veux parler de ses manies suicidaires et de son penchant pour la folie.

— C'est ce que vous voulez bien imaginer. On pourrait en dire autant de vous.

— Moi ? Suicidaire ? Folle ?

— Vous suicidez votre corps et vous dénaturez votre conversation, voilà ce que je veux dire. Vous n'aimez pas ma façon de voir les choses ?

— Servez-moi un verre.

— Ça sert à quoi la nudité s'il n'y a pas de soleil pour l'éclairer ?

— Servez-moi un verre !

— Est-ce que ce sera le premier d'une longue série ?

— Anaïs, je vous en prie !

— Excusez-moi. C'est une des tares de la psychose qui me guette. Viser juste le cœur du problème et trouver les mots de la douleur exacte. Je le sais.

— Folle ? Vous êtes folle ? Comme Mike ? Est-ce que tous les écrivains sont fous ?

— Vous buvez chaud ou froid ?

Elle montre un bout de sein dans le peu de lumière qui tombe.

— Faites ce que vous voulez, Anaïs. Mais foutez-moi la paix. Éclipsez-vous toute seule.

 

C'est le côté animal de la femme qui me répugne. Cette attente animale au bord du plaisir qui n'existe peut-être pas pour elles.

Je m'assois dans le salon pour fumer une cigarette. De là, je peux à peine la voir, à cheval sur la chaise, les mollets luisants et la chevelure mélangée à la nuit, parfaitement mélangée au bout de son cou un peu gros. Qu'est-ce qu'elle veut ? Qu'est-ce qu'une femme peut vouloir au moment de cesser d'attirer le regard des hommes ? Rien de clair, rien et tout à la fois, une espèce de boulimie incontrôlée, elle se rend compte qu'elle est passée à côté de tout, elle est capable du pire.

— Et bien sûr, fait une voix dans l'ombre, vous ne savez pas qui est cette femme.

— La femme d'un ami, dis-je sans chercher à identifier cette voix qui est celle d'un homme-femme. Il n'y a rien à comprendre. Est-ce que vous comprenez, vous ?

— Ça ne me regarde pas.

— Alors ne me posez plus de question de ce genre. Ne parlons plus d'elle.

— Ne parlons plus du tout, fait la voix. Et elle se tait.

Elle (ou il) est assise de l'autre côté du salon, sur un divan, les jambes étalées dans les coussins et elle fume une cigarette qui ne quitte pas sa bouche. Je ne la connais pas ? dites-vous. À cette distance, je ne vois même pas si elle est belle. Peut-être assez jeune. Je pourrais allumer, la poire électrique est dans ma main, j'ai presque envie de voir son visage, pour me faire une idée de son silence.

— Anaïs... appelle doucement Amanda.

Elle revient dans le salon et se plante entre elle et moi, lui tournant le dos.

— Est-ce qu'on va rester comme ça toute la nuit à se faire la gueule ? dit-elle.

— Je ne crois pas. On s'est simplement éclipsé chacune de notre côté, non ?

L'homme-femme dans l'ombre émet un petit rire. Sa cigarette s'écrase sur la table. Elle se lève et sort, silhouette majestueuse, sans nom, silence acquis à jamais.

— Tu étais occupé avec mon frère ?

— Ce n'est pas ton frère, dis-je. Tu ne peux pas comprendre. Ça fait des années qu'elle me surveille de loin. Je n'ai jamais vu que son ombre. Elle me parle, me pose des questions et puis d'un commun accord, on s'impose le silence. Et quand quelqu'un vient nous déranger, elle s'en va discrètement.

— Tu te fiches de moi. Olivier est mon frère...

— Je t'assure que non. C'est la vérité.

— Enfin ! si ça te fait plaisir que ce soit elle plutôt que moi.

— Ça ne me fait aucun plaisir. Elle existe de cette façon, c'est tout, chaque fois qu'elle peut prendre ses distances dans une ombre calculée que je ne franchis pas, ni du regard ni encore moins à pied, si tu vois ce que je veux dire.

— Ça ne marche pas ! C'est trop cloche comme idée.

— Mais ce n'est pas une idée. C'est la réalité.

— Et elle s'appelle comment, ta réalité ?

— Aucune idée. Elle n'a peut-être pas de nom.

— Toutes les femmes ont un nom.

— Tous les hommes-femmes ont un corps, c'est différent.

— Va me chercher un verre.

 

À ce moment-là, une clameur s'élève sur la terrasse où tout le monde applaudit à tout rompre. Une lampe s'allume. Gisèle apparaît un peu ébouriffée, une bouteille à la main. Elle s'étonne à peine de la présence d'Amanda au milieu des coussins.

— Il a un succès ce Lorenzo ! dit-elle en posant la bouteille sur une console.

Mike apparaît derrière elle. Il est reparti pour un tour. Sa chemise est nouée autour de son cou.

— Ça par exemple ! Amanda (il tremble) ! Qu'est-ce que tu fabriques dans cette tenue ? Explique-moi ça un peu.

— Elle s'amuse avec des coussins, dis-je.

— Elle s'amuse avec toi ?

— Dis-lui que je n'ai pas envie de jouer avec elle.

— Anaïs n'a pas envie de jouer avec toi.

— Qui te dit que j'ai envie de jouer avec elle ?

— Mais tu viens de me le dire, Amanda (il tremble) !

— Je ne t'ai rien dit du tout ! Tu délires.

— Elle dit que tu délires. Tu devrais arrêter de délirer en sa présence.

— Dis-lui que j'aime bien délirer avec elle.

— Elle dit qu'elle ne sait plus ce qu'elle dit.

— C'est quoi, ce Lorenzo ? demanda Amanda en enfilant son sac de toile devant un miroir opportun sur lequel elle laisse la trace de ses doigts, oblique queue de la comète un peu rageuse qui sépare ses yeux.

— C'est un ami, dis-je. Tu devrais aller le voir. C'est un spectacle pour les dames. Les messieurs détestent ce genre d'exhibition.

— Il a un de ces engins ! s'écrie Gisèle d'une voix aiguë qui se termine par un hoquet. J'crois pas en avoir déjà vu un pareil ! Venez Amanda. Allons nous rincer l'œil entre copines. On va rêver un peu, si ce n'est pas interdit.

— Allez vous faire foutre ! dit Mike quand elles sont parties.

— C'est toi qui devrais aller te faire foutre. Va te faire foutre avec ta femme le plus loin possible d'ici.

— Mais enfin, Anaïs ! Tu ne peux pas me parler comme ça. Je ne mérite pas ce qui m'arrive. Je suis un brave type.

— Envoie-toi en l'air avec la statue.

— J'ai déjà essayé. Elle est trop haute. J'peux pas avec les géantes, j'peux pas avec les moches et les belles me désespèrent.

— Essaye Gisèle. Elle est normale. Elle t'aime. Je suis sûre qu'elle ne te refusera pas un petit service si tu lui demandes gentiment.

— Il faut que je me dessaoule, Anaïs. Je vais aller prendre un bain.

— Tu peux bien te noyer cette fois ! dis-je en le regardant sortir sur la terrasse.

 

Il ne m'a pas entendue. J'éteins la lumière. Je vais peut-être dormir. Je renonce à allumer une cigarette. Je regarde la chaise dans le jardin. Olivier est assise dessus, me regardant, jambes croisées, fumant toujours sa longue cigarette, souriante.

— Venez, dit-elle.

C'est la première fois qu'elle me le demande. Depuis des années, je n'ai jamais réussi à l'approcher. Chaque fois que je l'ai tenté, elle s'est enfuie. Il est vrai que je n'ai jamais couru derrière elle. Elle a toujours disparu dans l'ombre la plus proche, ne réapparaissant que plus loin, ou plus tard, et jamais en pleine lumière. Et maintenant, après des années et des années de fréquentation distanciée, elle me demande de venir, elle ne bouge pas tandis que je m'approche, un peu frissonnante, la voyant s'éclaircir, visitant ses ombres une à une pour au moins deviner son visage. Mais je ferme les yeux et je m'arrête.

— Viens, dit-elle.

Je ne peux pas bouger. Puis je tombe à genoux, lourdement, le choc résonne dans ma tête, j'attends une autre manifestation de sa présence, un mot, un froissement de sa robe, le cliquetis de ses bagues, une allumette, son souffle et la fumée qui virevolte en l'air. Je mens.

 

— Ça ne va pas, Anaïs ?

C'est Fabrice. Il ne manquait plus que lui. Il va me falloir supporter ses sucreries mentales. Pendant combien de temps ? J'ouvre les yeux. Olivier a disparu. Je suis à genoux devant la chaise vide. Fabrice pose une main sur mon épaule. Sa main est lourde, dure. Il n'ose pas me parler de la chaise devant laquelle je me suis prostrée comme devant une idole. Je pourrais lui en parler, moi, mais il n'a pas besoin de connaître mes petits secrets mentaux. Dans son prochain livre, on me verra à genoux devant une chaise, en pleine nuit dans un jardin arabe, et il se contentera de construire le parallèle entre cette posture et ma personnalité. On trouvera ça remarquable. Sans dialogue. Sans explication. Pas de théorie. Rien qu'un parallélisme impeccable pour me réduire à son talent. On ne pourra plus s'empêcher de me voir sans voir la chaise et mes genoux. Il détruit l'amitié de cette façon. C'est un jeu cruel.

— Qu'est-ce qui ne va pas, Anaïs ?

Cette fois sa question est plus précise, elle veut aller au cœur du problème. Il n'y a plus d'alternative, il cherche une nature de vertige, il se penche avec condescendance, son souffle amer me pénètre et m'étourdit.

— Vas-tu m'expliquer ce que tu fiches devant cette idole de chaise ?

Il revient à de meilleurs sentiments, plaisante un peu avec la surface de la douleur. Il ne pénètre jamais seul au cœur de la raison. Il attend son heure. Il n'a pas encore trouvé les mots. Il ne les trouvera peut-être jamais. Ce sacré type va mourir et il se fait un sang d'encre uniquement à cause de son travail dont l'inachèvement lui semble pire que la mort qui va le détruire. Il redevient doux et tendre, sirupeux, il retrouve le mot de l'amitié et me parle dans l'oreille, touchant mon oreille du bout de ses lèvres, la léchant un peu à la fin.

— Tu as tort de m'en vouloir à ce point, dit-il en s'asseyant sur la chaise.

— Pourquoi t'en voudrais-je ?

— Parce que je t'ai surprise dans cette attitude. Ç'aurait pu être n'importe qui.

— Je suis ridicule de toute façon. Je veux dire : peu importe qu'on m'ait vue dans cette posture ridicule. Il n'y a pas de mal.

— Pas de mal à tomber à genoux devant une chaise ou pas de mal à se laisser surprendre dans cette attitude ?

— En réalité, la chaise n'y est pour rien. Je priais.

— Alors tant pis pour la chaise ! dit-il.

— Tant pis pour toi, tu veux dire !

— C'est vrai.

 

Il ne me parlera plus. Il retourne à ses montagnes, les yeux peut-être fermés. Je le laisse aux étoiles et je retourne dans le salon. La lampe est de nouveau allumée. Je dérange un couple qui s'ébat juste sous l'abat-jour, inondé de lumière. Je m'excuse vaguement et cherche du regard un endroit tranquille où fumer une cigarette en pensant à des choses plus sereines, plus extérieures, un peu superficielles si c'est possible. Je trouve un fauteuil noir et carré. Il est tourné contre le mur, ou plus exactement vers un vaisselier qui rutile doucement. Je m'assois et je la fume, cette cigarette.

— Anaïs !

C'est Olivier. J'allais dire « encore » mais je ne suis pas impatiente à ce point. Sa voix m'arrive d'une mezzanine où se bousculent des objets de cuir et de cuivre.

— Monte ! dit-elle.

Je monte les barreaux de l'échelle avec toute la prudence que m'impose mon sens aigu du vertige. Ma tête arrive à la hauteur du plancher couvert de tapis qui sentent la poussière. Elle est assise dans l'ombre. Je vois ses genoux et ses longs mollets. Une main apparaît.

— C'est ici que Fabrice écrit, dit-elle.

Elle me montre la disquette, la fait jouer lentement dans l'écran de lumière qui clignote.

— Son dernier livre, dit-elle encore. Memento mori ou N'oublie pas que tu dois mourir.

La disquette quitte ses mains comme un oiseau. Elle vient se poser devant mon nez, sur le tapis où elle ne fait aucun bruit. L'écran s'éteint. La mezzanine retourne à l'obscurité. Je regarde le couple un peu déshabillé. La femme me regarde d'un air triste. L'homme cherche à craquer une allumette qui refuse de s'allumer. La cigarette tremble dans sa bouche.

— Quand vous aurez fini... dit la fille.

Je descends de l'échelle, la disquette dans la poche. La lumière de la lampe s'éteint au-dessus du couple. L'allumette s'allume. Apparaît le visage surpris de l'homme qui n'a plus la cigarette dans la bouche, puis il éclaire le visage de la femme. La cigarette est au bout de ses lèvres. Elle l'approche de la flamme et l'allume. L'homme secoue l'allumette. Elle s'éteint. La braise fait un point rouge dans l'ombre totale. Je ne mens pas.

 

Sur la terrasse, Jean est en train de faire la cour à Lorenzo, le petit ami que j'ai amené ce soir pour lui présenter du monde mais il s'est débrouillé sans moi et il a l'air heureux de son succès. Je l'embrasse sur la bouche. Jean se recule un peu, et dit :

— Vous vous connaissez, à ce que je vois ?

— Je suis le mignon de l'écrivaine américaine Anaïs K., dit Lorenzo qui adore dire ça aux femmes chaque fois qu'elles ne le lui demandent pas.

— C'est vrai que je vous trouve mignon, susurre Jean qui s'en veut un peu de s'être trompée à ce point. Pas vrai qu'il est mignon ?

Elle s'en va. Lorenzo rit.

— Elle a eu beaucoup de succès dans la piscine, dit-il.

— Tu as eu beaucoup de succès toi aussi.

— Je ne me plains pas. Est-ce que tu as eu du succès, toi ?

— Pas comme je voulais.

— Il faut choisir.

— Je n'ai pas eu le choix.

— Alors je te plains. Homme ou femme ?

— Homme-femme.

— C'est ce qui peut arriver de pire. Ne pas avoir le choix et subir l'homme-femme.

— Ce n'est pas tout à fait ce qui s'est passé.

— Olivier ?

— Dans le mille. Comment le sais-tu ?

— Il me l'a dit. Il m'a parlé de toi.

— J'aurais voulu être là.

— Paraît que tu lui as volé un poème du temps de votre jeunesse ?

— C'est ce qu'elle raconte pour se rendre intéressante.

— C'est lui qui écrit les poèmes de Mike ?

— Peut-être qu'elle aime se faire voler ce qui lui reste de cervelle.

— Ce serait fantastique.

— Quoi ?

— Ce type qui vole sa femme pour tromper le monde.

— Il ne l'a trompée qu'une fois. Avec Virginie, la sœur d'Amanda.

— C'était quoi ce poème ?

— Presque rien. Un discours un peu baveux sur l'amour à trois.

— Tu le lui as vraiment volé ?

— Qui peut croire un homme-femme qui écrit les poèmes de Mike ?

Je vous le demande.

 

 

 

 

 

 

Chapitre X

Récit d'Anaïs K.

Un an plus tard, malade

 

 »C'est Mike qui est venu me chercher à l'aéroport. Il en a fait une tête, mon ami de toujours !

— Bon Dieu, Anaïs, qu'est-ce qui t'arrive ?

— J'ai failli aller en prison.

— Oui, ça, je le sais. Mais ça n'explique pas tout.

— Gisèle est malade.

— Je ne crois pas, non. Elle se porte comme un charme. Je l'ai vue pas plus tard que la semaine dernière.

— Ce n'était pas une question, Mike. Elle a le virus.

— Le virus ? Quel virus ? ¡Párate aquí, hombre ! dit-il au chauffeur qui fonce dans le parking d'un centre commercial. Le virus ?

— Faut bien que ça arrive à quelques-uns, non ?

— Merde ! Tu en es sûre ?

— Sûre de quoi ? Du virus ? De Gisèle ?

— Ne m'embrouille pas, Anaïs. Allons boire un coup. ¿Quieres beber algo ? dit-il au chauffeur qui secoue la main pour dire non. Amanda m'a parlé de ce truc qui fait peur à tout le monde. Son père en est mort. Il n'a pas fait long feu.

Il ouvre la portière, pose un pied par terre et se remet à parler sans quitter le taxi.

— Ça, on peut dire que ç'a été vite fait, bon Dieu ! Je te remercie de venir mourir chez moi, Anaïs. C'est Amanda qui va être contente. Ça lui rappellera le bon vieux temps. C'est une vraie bonne femme en la matière.

C'est sa manière d'être triste. On est revenu au taxi. Il était beurré comme il faut. Mais il n'a pas fait d'histoires. D'habitude, il en fait. Mais cette fois-là, il n'en avait plus le goût. Ou alors il était plus ivre que d'habitude. Il y a une explication pour tout, avait dit le pasteur à ma mère en regardant le visage bleu de mon père qui commençait à sourire dans la mort. C'est exactement ce que me disait Mike en dégueulant sur les sièges du taxi.

— ¡Qué mierda ! dit le chauffeur qui connaissait bien Mike et qui ne lui en voulait pas.

C'était le taxi de Polopos et Mike, qui ne conduisait pas à cause d'une mésentente avec le gouvernement au sujet d'un point de droit du Code de la route, était son meilleur client.

— Écoute, Anaïs ! Je crois qu'Amanda ne va pas être d'accord. (Il redevenait raisonnable juste au moment où le niveau d'alcool dans son corps commençait à baisser.) Non, il vaut mieux que je te pose la question, Anaïs. Crois-tu qu'Amanda va être d'accord ?

Il était redevenu vraiment très raisonnable. J'avisai le chauffeur.

— On va acheter une bouteille, lui expliquai-je. Monsieur Bradley en a besoin.

¿De vino ?

Más fuerte.

Aguardiente.

Más ! Más !

¿Gasolina ?

La bonne blague ! Il arrêta la voiture en face d'une bodega digne de ce nom qui arborait un gigantesque chapeau de fer rouillé en guise d'enseigne avec écrit dessus à la peinture et au néon : Los Tres Compañeros. Du coup, je demandai au chauffeur s'il voulait être de la partie et il se frappa le front pour me montrer à quel point je faisais peu de cas de sa licence de taxi.

À l'intérieur, entre deux tranches de jambon qui l'assoiffèrent jusqu'au délire, Mike vida la moitié d'une bouteille de Málaga et devint rouge comme le patron de la bodega qu'il avait insulté en entrant à cause de la présence de deux putains qui se ravitaillaient en se chamaillant sans se soucier de ce qui se passait autour d'elles. Depuis ce moment, le patron était rouge de colère et je voyais bien qu'il était prêt à tenter quelque chose contre Mike qui le regardait en grimaçant, se fourrant un doigt dans le nez et le trempant dans le vin pour en agrémenter le goût.

— Dites à votre copain d'arrêter de faire le singe ! dit soudain le patron qui en avait visiblement assez qu'on s'amuse à ses dépens.

— Il ne comprend pas, dis-je. C'est un Français.

— Je me fous que ce soit un Français ou le diable. Qu'il foute le camp ! Toi aussi fous le camp ! ¡Lárgaos !

— Il n'aime pas les Français, dis-je à Mike. Finis ton vin et on s'en va.

— Je veux des olives.

— Y a pas d'olives ! rugit le patron.

— J'en veux au fenouil !

— T'en auras dans la gueule si tu continues ! s'esclaffe une des putains.

— Ne parlons plus d'olives, dit Mike. Parlons de la mort.

— Il est triste votre copain, dit le patron.

— Il est triste chaque fois qu'il se met à parler espagnol.

— Ne dites pas de bêtises et foutez-moi le camp !

— Sans moi ! dit la pute.

— C'est vous qui l'avez obligé à parler espagnol, dis-je au patron.

— Il était triste avant de parler espagnol.

— Il s'est mis à parler espagnol dès qu'il vous a vu.

— C'est vrai, dit Mike. Je voulais que tu me comprennes bien. J'avais des tas de choses à te dire. Des choses désagréables.

— On ne parle pas de ce genre de choses avec des inconnus, dit le patron qui commençait à s'intéresser à la conversation.

— C'est une contre-vérité, dit Mike.

— Vous me traitez de menteur ! C'est pire que tout !

— Personne ne vous a traité de menteur, dis-je.

— Vous êtes simplement un type qui se trompe, dit Mike.

— Je ne peux pas me tromper sur votre compte. Buvez et filez !

— Voilà qu'il recommence, Anaïs ! Donne-lui un marron de ma part.

— Je ne peux pas. Il est trop méchant. Bois et filons.

— L'Espagne est un triste pays, dit Mike. Ça fait quinze ans que je vis ici et je m'emmerde depuis le début.

— Personne ne vous retient, dit le patron un peu tristement.

— Justement oui ! Quelqu'un me retient !

— Le travail ? demande le patron encore un peu plus triste.

— Ma femme, dit Mike doucement. C'est ma femme qui me retient.

— Il faut la laisser alors, dit le patron un peu moins triste. Avec les femmes, il y a toujours une solution. On n'est pas obligé de les fréquenter.

— Par ici la monnaie ! dit la pute (elle éclate de rire). Non mais quelle cuite !

— Je ne peux pas quitter ma femme, avoue Mike.

— On peut toujours quitter une femme. ¡Cojones !

— Mon ami ne peut pas quitter la sienne, dis-je.

— Qu'il essaye de la quitter. Essayer, c'est l'avertir qu'on n'a pas l'intention de se laisser faire. Que les choses peuvent changer ! ajoute le patron avec conviction.

— Mon ami ne veut pas s'expliquer.

— Alors qu'il foute le camp, dit le patron qui voyait que la conversation s'achevait à cause de l'entêtement stupide de Mike qui ne voulait pas quitter sa femme, ni même essayer de la quitter, et tout ça sans expliquer ni le commencement d'une bonne raison de se jeter de cette façon triste et inhumaine à ses pieds de maîtresse dont lui, don José María, n'aurait pas voulue ni en paroles !

— Vous avez bien raison, dit la pute. Toutes les femmes sont des putains, sauf moi.

— Sauf ma mère, dit Mike doucement, le front sur le comptoir. On dit : toutes les femmes sont des putains, sauf ma mère.

— Qu'est-ce qu'il chante ? fait l'autre putain.

— J'en sais rien. Il parle de sa mère.

— Le mieux, c'est qu'il se taise et qu'il foute le camp, dit le patron en remplissant le verre de Mike. Bois à ma santé encore un coup et va-t-en ! Tu es triste. Tu vas ruiner la réputation de mon établissement. Par les temps qui courent, je n'ai vraiment pas besoin de ça.

— Pour moi le temps est arrêté, dit Mike. Puisque vous ne voulez pas que je vous parle de ma mère, je vais vous parler d'une amie.

— On veut pas non plus, dit la pute en riant.

— Une amie qui va mourir, dit Mike qui sait distiller les arguments pour convaincre.

— On t'a déjà dit qu'on ne voulait pas t'entendre parler de la mort, dit le patron.

— Alors elle va en parler elle-même. (Je rougis.)

— Qui ? Elle ? fait la pute.

— Tu vas donc mourir ? dit l'autre. Qu'est-ce que t'as fait pour mourir si jeune ?

— De quoi meurt-on à cet âge et à notre époque ! glapit Mike en frappant le comptoir du plat de la main.

— De mon temps, on mourait à la guerre si on avait l'âge, dit le patron.

— À cette époque-là, dit la pute d'un air savant parce qu'elle sentait qu'elle était sur le point de comprendre, à cette époque-là, les femmes mouraient en couches si elles avaient l'âge requis.

— Dis donc pas de conneries, fait l'autre pute qui se fiche de la science de sa copine.

— Bon, Mike, on s'en va, dis-je en soulevant la tête au-dessus du comptoir.

— Il va falloir le porter.

— Portez-moi sur une chaise, dit Mike. Je veux mourir assis.

— Mais c'est pas toi qui vas mourir, pauvre cloche !

— C'est vrai. Alors portez-moi sur un plateau, comme un Gaulois.

— C'est sur les boucliers qu'on les portait les Gaulois, dit le patron en riant, et il donne un savant coup de plateau sur la tête de Mike. (Boing !)

— Alors ne me portez pas. Laissez-moi me porter tout seul.

— Je vais chercher le chauffeur, dis-je.

— T'as un chauffeur ? dit la pute en sifflant.

— De taxi, dis-je en sortant.

— C'est toujours mieux que rien ! entendis-je quand je fus dehors.

Le chauffeur, qui s'appelait Pepe, hocha la tête en me voyant arriver et je n'eus pas besoin de l'appeler, il s'amena en balançant les bras mais sans rien dire de ce qu'il pensait. Il connaissait bien Mike. Il lui pardonnait tout. Il savait quelque chose d'important à propos de Mike, ou il croyait le savoir. En tout cas, il entra avec moi dans la cave et il salua le monde d'une brève syllabe qui n'était pas forcément un salut. Peut-être un avertissement.

— Pepe ! s'écria Mike. Viens boire un coup.

— Je ne peux pas, dit Pepe, j'ai ma licence à surveiller. C'est mon gagne-pain.

— Alors mange ! dit Mike en lui tendant l'assiette pleine de jambon.

— J'aurai soif après, dit Pepe. Je me connais. Je dois me surveiller.

— Pepe se surveille tout seul, dit Mike à la pute intéressée.

— Et toi, qui c'est qui te surveille ? dit-elle. Ta femme ?

— Non. Elle fait un tas de choses avec mon corps, mais pas ça. Est-ce que quelqu'un veut savoir ce qu'elle fait avec mon corps ?

— T'es pas un athlète.

— Un athlète serait trop lourd pour elle, décrète Mike. C'est une petite femme. Je suis juste à sa taille.

— Alors ? C'est qui qui te surveille ? continue la pute.

— Le public, dit Mike en faisant claquer sa langue.

— Merde ! T'es artiste ?

— Un peu mieux qu'artiste, ma chère.

— Poète ?

— Tu l'as dit ! J'suis poète. Ça t'en bouche un coin, patron ?

— C'est pas de l'entendre qui va me boucher un coin, dit le patron en grommelant. Faudrait voir à voir et on n'a rien vu.

— Mike ! Si on foutait le camp. J'ai besoin de te parler.

— Ta copine veut plus rester avec nous, dit la pute. Elle est quoi, elle ? Professeur ?

— Anaïs ! Est-ce que je peux lui dire ce que tu es ?

— Ça ne l'intéresse pas. Et puis ça lui ferait peut-être peur. Ferme ton caquet et foutons le camp d'ici. On pourra parler. J'ai besoin d'un conseil.

— Tu peux parler devant mes amis, dit Mike d'un ton solennel.

— Ne dis pas de bêtises. Ce ne sont pas tes amis.

— Qu'est-ce que t'en sais si on n'est pas amis Mike et moi ? Hein Mike ? dit la pute.

— Je serai ton ami si tu ne touches pas à mon argent, dit Mike.

— Fâchée ! dit la pute qui s'esclaffe.

— La preuve est faite ! dit Mike sentencieux. Foutons le camp sans insulter personne, pas même le patron qui est peut-être un ami.

— Peut-être, dit le patron. Revenez quand vous voulez. Sans faire d'histoires. Je suis l'ami de tous les types qui ne font d'histoires à personne.

— C'est trop d'amis pour un seul homme, dis-je.

— Mettons que ça ne soit pas de l'amitié, reconnaît le patron. Disons que j'ai le sens du commerce. Amusez-vous bien.

 

La propriété de Mike est située assez loin de la côte dans la montagne. Il y fait chaud toute l'année, même si la température baisse un peu au mois de février quand la neige se met à tomber sur les hauteurs, transformant l'horizon en un immense mur blanc qui semble être la limite du monde, à cette heure-ci, en plein soleil. Les terres s'étendent sur trois ou quatre kilomètres entre deux versants qui se rejoignent dans le lit d'une rivière toujours à sec, même au moment de la fonte des neiges, à cause d'un barrage situé très haut en amont, au pied des hautes montagnes dont la roche est luisante au soleil alors qu'ici, mis à part quelques pentes schisteuses, la terre ne reflète pas de lumière, elle l'absorbe jusqu'au feu qui vous fait tourner la tête en plein après-midi. La maison a été bâtie sur un plateau artificiel dû au travail des bulldozers qui ont coupé la cime d'une colline comme le haut d'un ice-cream, ni plus ni moins. C'est un vaste tipi aux poutres métalliques qui se dressent en pointe dans le ciel bleu ou blanc selon qu'on est en hiver ou en été. Tout autour de cette structure qui impose ses verrières Amandaies au milieu de ses reflets de miroir, Mike a fait construire une bonne vingtaine de petites bâtisses blanches aux toits rouges, d'une manière qui semble tout à fait anarchique, sans souci de communication entre elles, mais en adéquation avec les ombres qu'elles portent les unes sur les autres. Chaque ouverture est un véritable tableau, une œuvre signée Mike Bradley, à moins qu'il n'ait volé l'idée à Amanda qui de toute façon ne s'autorise aucun commentaire sur le sujet. Elle ne revendique que la piscine et la tonnelle qui la couvre à moitié. Il y a toujours des grains de raisin dans cette sacrée piscine, des feuilles de vigne et des bouteilles de verre qui finissent par s'enfoncer pour faire jouer leurs reflets verts sur le fond vaguement gris. Amanda est fière de sa piscine mais elle ne force personne à y faire trempette avec elle. C'est sa piscine et elle n'est jamais partante pour la prêter. Elle la prête cependant si on le lui demande gentiment.

— Anaïs ! crie Mike dont la tête apparaît dans la fenêtre d'une des casemates. Est-ce que tu as demandé à Amanda la permission d'utiliser sa piscine ?

— Ne fais pas l'idiot, Mike ! dit Amanda.

— Ne lui demande rien, Anaïs. Elle t'arrachera les yeux. (Il rit.)

— Mike s'imagine que je me sens propriétaire de la piscine, dit Amanda. Une espèce d'arrangement quoi ! Moi, la piscine et lui la maison et les terres. Tout à son avantage. Il aime bien s'avantager, Mike.

— Ne l'écoute pas, Anaïs. Quoi qu'elle te dise, ne fais pas attention à ses critiques. Elle devient mordante si tu la laisses parler sans rien dire toi-même.

— Ce pauvre Pepe et son taxi ! dit Amanda. Il n'a pas voulu que je l'aide à nettoyer. Je parie bien que c'est sa femme qui s'est tapé le boulot.

— À boire ! crie Mike.

— Tu as assez bu hier soir ! dit Amanda dont le côté pile est en train de rôtir au soleil, allongé au bord de la piscine sur un matelas.

— Rien qu'un verre !

— Pas une goutte. Tu t'y noierais.

— J'imagine que tu es au courant, dis-je.

— Bien parlé ! crie Mike. Ne lui envoie pas dire.

— Mike a pleuré toute la nuit. J'ai fini par comprendre. Que viens-tu chercher ici ? Une explication ? Il n'y en a pas.

— Je n'ai pas besoin d'explication. Je suis venue voir les derniers amis qui me restent.

— Comment vas-tu nous perdre, nous ?

— Ne sois pas cruelle.

— Ce que tu as fait à Fabrice est cruel.

— Ce que m'a fait Gisèle est cruel.

— Qu'est-ce que tu comptes me faire ? dit Amanda en se tournant côté face.

— J'irai à l'hôtel. Dès demain.

— Bien parlé. Il y a toujours ce Lorenzo pour y amuser le client. Je suppose que tu t'amuseras avec lui. Avec la prudence qui s'impose. Si ce n'est pas trop tard.

— Il t'a peut-être contaminée.

— Non, je suis tranquille.

— Bientôt le virus se baladera dans l'air. Comme ça il y en aura pour tout le monde.

— Ne dis pas de bêtises.

— Mike dit des bêtises, pas moi.

— Ne le contamine pas, s'il te plaît.

— Je ne contaminerai personne. Pas même Lorenzo.

— Alors je m'en servirai encore. Avec précaution.

— Ne la laisse pas faire, Anaïs, crie Mike de la casemate.

— T'en fais pas pour ta copine, dit Amanda. Elle n'a pas l'intention de rester.

— Tu n'aimes pas mon domaine, Anaïs ?

— J'irai à l'hôtel demain. Amanda a peur du virus.

— Crache-z-en quelques-uns dans la piscine, merde !

Le v'là qui s'amène, fou de colère, un peu titubant à cause des restes de la cuite et au fond pas très convaincant.

— Merde ! fait-il. Tu entends ce que je te dis, Amanda ?

— Je ne la force pas à aller à l'hôtel. Hein, Anaïs, que je ne vous ai pas forcé la main ?

— Tu parles si tu n'as pas forcé !

— Elle n'a rien forcé, dis-je. J'ai envie de revoir Lorenzo.

— Ha ? fait Mike soudain très calme, au bord de l'effondrement.

Au fond il est heureux que ça se passe comme ça. Il n'est pas bâti pour la colère. Il ne sait vraiment pas s'y prendre. Amanda fait le reste, quoi !

— Ça ne me regarde pas, dit-il en s'asseyant au bout de mon matelas.

— Et puis je ne veux pas vous déranger, ajoutai-je pour envenimer un peu la conversation que Amanda se met à négliger pour cause de victoire.

— Tu vois ? s'écrie-t-il. Elle dit qu'elle dérange. Elle n'a pas trouvé ça toute seule !

Mais il n'arrive pas à se mettre en colère. Il est pitoyable.

— J'ai un conseil à te demander, dis-je doucement.

— Devant Amanda (il se met à trembler) ?

— Dis-lui de foutre le camp. Ça ne la regarde pas.

— Foutons le camp, plutôt. On va se dégoter une bonne bouteille. J'adore boire un bon coup en écoutant les confidences d'une amie qui va mourir. Amanda ! Anaïs et moi on va parler dans le salon au jet d'eau. Ne nous dérange pas, s'il te plaît.

— Sauf si j'entends le bruit d'un bouchon, c'est promis, dit Amanda et elle s'assoit pour tirer sur ses peaux mortes. Elle est un peu dégoûtante quand elle s'y met. Elle ne m'inspire pas le regret en tout cas.

— Alors, je t'écoute, dit Mike (il s'enfonce dans un fauteuil, le verre en l'air).

— Je voudrais donner une leçon à Gisèle.

— Quel genre de leçon ? glougloute Mike inquiet. Une trempe ? Tu veux faire ce genre de chose à une femme de cette classe ?

— Je voudrais lui faire pire que ça.

— Faut pas penser à se venger, Anaïs. C'est une sacrée femme. Tu sais tout le respect qu'elle m'inspire, et tu sais pourquoi.

— Oui, Mike. Tu as fait l'amour trois fois avec elle et tu ne te souviens plus de rien. Et tu es en train de te demander si tu peux avoir une totale confiance dans le résultat de ta dernière analyse, c'est ça ?

— Ne sois pas méchante avec moi, Anaïs. J'ai jamais su parler de la peur. Mais bordel pourquoi Gisèle est-elle malade ? Pourquoi elle et pourquoi dans ce coin du monde où ça ne peut pas arriver ?

— À cause de Fabrice, non ?

— Non. Fabrice c'est à cause d'un autre Fabrice que je ne connais pas. Écoute, Anaïs (il se penche sur moi). Trouvons le sale type qui a fait ça à Gisèle et donnons-lui une leçon. Ça te paraît bien comme ça ?

— Tu connais Muescas (Mike pâlit) ?

— C'est un sale type. Je donnerais cher pour ne pas avoir affaire avec lui.

— Merci pour le conseil, Mike. Je veux le voir.

— C'est exactement le genre de type qu'il te faut. Il aimera ça.

— Tu connais la qualité de ses services, non ? dis-je.

— Ne m'oblige pas à me souvenir de ça, dit Mike.

— Je ne t'oblige pas à me dire où je pourrais le trouver. J'ai envie de vérifier si tout le bien que tu m'en as dit peut me profiter à moi aussi.

— C'est un sale type, Anaïs. Un égoïste. Et un flambeur.

— C'est juste une blague que je veux faire à Gisèle. Rien de plus.

— Alors, les comploteurs ? lance Amanda en entrant dans le salon. Je te prends en flagrant délit de boisson, Mike. Anaïs, empêche-le de boire. Il va me rendre folle !

 

Sur le coup de cinq heures, je reluquais les jambes parfaites d'un homme-femme qui faisait le trottoir à l'entrée des Chancas. J'étais assise derrière la vitre d'un bar qui sentait la sardine grillée et le fond de tonneau. Elle (il) avait vraiment des jambes parfaites et j'aurais dû me douter que ce n'était pas une pute. C'était un homme-femme qui voulait me parler. Un type rabougri lui tâtait le genou, penché sur sa cuisse et je me demandais ce qu'il pouvait bien lui raconter chaque fois qu'il levait la tête pour la regarder en souriant, bougeant ses lèvres à la manière d'un cheval, sauf qu'il avait des dents rares et pointues. L'homme-femme fumait une cigarette qu'elle gardait à la hauteur de sa bouche, approchant ses lèvres de temps en temps pour s'aboucher avec le filtre doré qu'elle humectait du bout de la langue. Finalement, le type s'est relevé, il lui a tapoté gentiment la cuisse puis l'épaule et elle lui a filé de l'argent. C'est à ce moment-là qu'elle m'a regardée. Le type aussi m'a regardée. Il était petit et maigre, presque nain, avec une tête ronde et j'ai remarqué ses mains de brachydactyle qui avaient peloté la jambe de l'homme-femme avec une science dont je n'avais aucune idée. Elle avait aimé ça et l'avait payé. Maintenant elle lui parlait de moi. Je ne pouvais pas voir son visage. Elle avait de beaux cheveux mais je ne suis pas arrivée à voir ses yeux. À cette distance, elle n'avait pas de regard. Je pouvais voir sa bouche, j'aurais pu la reconnaître. Chaque fois que cet homme-femme est apparu dans ma vie, j'ai eu des problèmes. C'est elle qui m'avait refilé la disquette de Fabrice. Je savais que j'étais sur le point de refaire le même genre de chose, c'était inévitable maintenant que je l'avais reconnue.

Le type a empoché l'argent et il s'est ramené vers le café pour le dépenser. L'homme-femme me faisait signe en s'éloignant. Je ne savais pas si je devais l'aimer ou au contraire lui souhaiter le pire. C'était mon ange gardien. Côté enfer. Je ne mens pas.

— Vous êtes bien miss Anaïs K. ? fait le type en entrant. (Il a à peine ouvert la porte et sa main secoue la poignée, l'autre main s'accroche au rideau dont la tringle se plie avec un bruit étrange qui me coupe net la parole). Votre... femme m'a mis au courant, continue le type. Je suis Muescas.

— Ma femme ? dis-je enfin.

— Je vous envie d'en avoir une aussi belle.

— Qu'est-ce que vous avez fait à son genou ?

— Vous n'avez pas aimé ça ? Je vois.

— Vous ne voyez rien du tout. D'ailleurs, ce n'est pas ma femme.

— J'ai mal interprété ce qu'elle m'a dit, dit Muescas en s'asseyant à la table voisine. Ça n'a aucune espèce d'importance.

— Je ne lui ai rien demandé, dis-je un peu rageuse.

— Ne vous mettez pas en colère, Miss K.. Les femmes sont un bon moyen de rencontrer des types dans mon genre. Qu'est-ce que vous buvez ?

— Gin.

— Sec ?

— Non. Avec quelque chose dedans. Qu'est-ce que vous allez boire, vous ?

— Je ne bois jamais. Surtout quand j'ai à parler affaires.

— Qu'est-ce qu'elle vous a dit ?

— Que vous vouliez me voir pour m'en parler.

— Vous parler de quoi ?

— Elle ne me l'a pas dit. Elle avait mal au genou et connaissait ma réputation de guérisseur. Je l'avais prise pour une pute. Faut m'excuser.

— Vous n'étiez pas obligé de le dire. Je vois bien qu'elle a l'air d'une pute. Je le vois tous les jours. Faudra que je lui en parle une bonne fois.

— C'est votre femme. Vous avez des droits sur elle. Si on parlait affaires ?

— Approchez-vous. Je ne veux pas qu'on nous entende.

Muescas avait des mains vraiment très petites. Ou alors il manquait une phalange à chacun de ses doigts. Je ne pouvais pas m'empêcher de les regarder. Il les avait posées sur le dossier de la chaise en face de moi. Elles pendaient comme au bord de l'étal d'un boucher. Il y avait vraiment de quoi être écœurée. Et ce type faisait ce qu'il voulait avec ces mains congénitales. Il soignait les jambes des putes, étranglait les animaux de basse-cour que ses voisins élevaient dans leur salle à manger, il dessinait des cochonneries sur le ventre des voisines ou amusait les enfants en jouant au scorpion et en plus c'était un fameux joueur d'échec qui avait gagné des concours. Le seul truc qu'il n'était pas arrivé à faire, c'était avec les femmes. Un truc compliqué qu'il avait lu dans un bouquin. C'était sans doute une question de longueur. Qu'est-ce que j'en pensais ?

Ce type avait une conversation déplaisante. Il parlait de lui comme d'une troisième personne. C'était une de trop.

— Les putes m'aiment bien, dit-il. Je suis marié et je crains les maladies, alors je ne les fréquente pas. Elles ont toutes des jambes parfaites dans ce quartier. C'est moi qui m'en occupe, alors vous pensez !

J'avais vraiment autre chose à penser.

— Quand j'ai vu ses jambes, j'ai cru que c'était une pute. Pas du tout, qu'elle m'a répondu sans se vexer le moins du monde. Je suis la femme du type qui nous reluque derrière la vitre du café. Et qu'est-ce que je peux faire pour vous, ma bonne... dame ? que je lui dis. Faites comme d'habitude et écoutez-moi. Et je me mets à lui palper les jambes, du bas en haut, sous la jupe et encore plus haut. Des jambes de princesse, Monsieur... Madame. Des jambes comme je les aime. Qu'est-ce que vous faites d'habitude ? demande-t-elle avec un petit soupçon d'inquiétude. J'suis guérisseur, m'dame, que je lui réponds. Je soigne les jambes des putes du quartier. Elles ont toutes des jambes parfaites. C'est grâce à moi, m'dame. Mais vous, vous n'avez pas besoin qu'on les soigne, vos jambes. Je vois que vous vous en occupez à la perfection. Et je me mets à lui faire un discours sur la perfection. C'est ma dissertation préférée. Réservée aux femmes de son genre. Trouvez pas qu'elle a le genre aristocratique ? Pourquoi est-ce qu'on épouse une femme de cette qualité ?

— Je n'en sais rien, je ne l'ai pas épousée.

— Elle a dit le contraire, m'dame.

— C'est une menteuse. Elle ment à tout le monde chaque fois qu'elle parle de moi. (Je mens.)

— Elle vous persécute, quoi ! Je connais ça. Pas directement. Pas sur ma personne, je veux dire. Moi c'est ma femme que je persécute. Je dois lui en vouloir à cause de sa mélancolie. Obsession et mélancolie, c'est pas un bon mélange. Il n'y a pas de communication possible. Alors je la persécute. Elle se laisse faire à cause de l'idée qu'elle a de l'amour. Il faut qu'elle ait cette idée, dit-elle, sinon la vie n'a plus aucun sens. Je me demande bien ce que ça peut être, cette idée. (Il remue ses petits doigts nerveusement.)

— Je suis venue pour parler affaires. Ne parlons plus de nos femmes.

— Vous avez raison, old sport ! De quelle femme vous voulez me parler ?

— Comment savez-vous que je vais vous parler d'une femme ? C'est elle qui vous l'a dit ?

— Ouais, mad'moiselle !

— Je me demande qui elle est, dis-je pensive et inquiète à la fois.

— En tout cas, elle sait qui vous êtes.

— Je voudrais bien voir son visage. Vous l'avez vu, vous ?

— Pour sûr que j'l'ai vu. Une vraie poupée.

— Dessinez-la-moi !

Je ne pouvais pas rater cette occasion d'en savoir plus. Bien sûr, un dessin est toujours plus ou moins éloigné de la réalité. Je comptais sur le talent de Muescas pour me donner à penser plus que ce qu'elle permettait à mon esprit en temps ordinaire. Il se mit à crayonner sur la nappe. Je ne regardais pas. Je ne supportais pas la vue de ses mains. Et puis je ne voulais pas assister à la naissance de mon obsession. C'était trop me demander.

— J'crois pas me souvenir d'un détail, dit soudain Muescas. (L'angoisse m'étreignit. Je suffoquais presque.)

— Quel détail nom de Dieu ! (J'avais presque hurlé de terreur.)

— Vous énervez pas. J'ai peur de la comparaison, c'est tout.

— Quelle comparaison ?

— Vous allez bien comparer mon dessin avec ce que vous savez d'elle, non ?

— Je vous ai dit que je ne sais rien d'elle. Jamais vue, jamais touchée. Rien. (Je mens.)

— Vous badinez. Je vois bien que vous vous moquez de moi. Le dessin, je vous le donne. Ouvrez donc vos yeux, femme publique. Et regardez !

 

Une heure plus tard, j'étais debout sur la passerelle au-dessus du clapotis et je regardais le corps nu de Gisèle allongé sur la banquette à l'ombre d'un parasol dont les franges estompaient la lumière à la limite de sa peau de femme presque noire. Elle dormait ou avait simplement fermé les yeux pour penser à autre chose. Les voisins et les voisines astiquaient fiévreusement leurs ponts et leurs bastingages, un peu attentifs toutefois, négligeant la moire du sel sur le nickel d'un cabestan ou accrochés par la manche à l'étrier d'un câble, un peu pantins ou guignols à cause de cette manière de lorgner derrière le mur impénétrable d'une paire de ray-ban. Je ne voulais pas la réveiller. Je mis le pied sur le pont à côté d'un chat qui me regarda d'un œil morne. Je lui souris et il remua son museau gris sans tirer la langue. Un saint homme de chat. Je me laissai aller mollement dans un relax, regrettant de n'avoir pas déniché une sacrée bouteille ou au moins un verre sur ce maudit pont. Je me laissais bercer par le bruit des haubans. Un anémomètre sifflait comme un homme juste au-dessus de moi. Je fixai le pavillon pour l'empêcher de claquer. Cette goélette était le siège d'un vrai vacarme, sans compter l'eau du port qui se débattait entre le quai et la coque, visitée par le plongeon des poissons et par le voyage impromptu des bouteilles de plastique qui cherchaient une issue entre les piliers couverts de moules immangeables. Le chat était maintenant assis sur le roof arrière et il me regardait. C'était vraiment le seul être au monde avec lequel je pouvais avoir une conversation sensée. En silence, l'un en face de l'autre, lui sur le roof et moi sur la dunette.

Je vis la Chevrolet arriver sur le quai. Elle était décapotée et le chauffeur levait un bras en l'air. C'était Lorenzo. Debout sur le siège arrière, il y avait une petite fille en robe rouge. Elle mangeait quelque chose de blanc en mordant dedans à pleines dents. Je me levai et sautai sur le quai. La goélette frémit.

— Ah ! C'est toi, fait Gisèle sans ouvrir les yeux.

C'est qui « toi ? » ? Moi ?

Lorenzo a arrêté la Chevrolet en face de chez Camila, une bonne grosse femme toute lisse et tendre qui rêve d'amour au lieu de le faire, un peu une amie si j'en juge par le contenu de nos conversations où on se cherche des complicités dans un but strictement stratégique. Camila et moi, on est comme la manille et l'organeau. Entre l'ancre et la chaîne. Si j'étais amatrice de femmes, je n'hésiterais pas à l'épouser et à lui faire les gosses d'un autre. Elle amène la bière en dansant lourdement entre les tables qu'elle bouscule sans le vouloir, un peu confuse mais heureuse au fond de constater que rien ne s'est écroulé à cause de l'hiver. C'est une femme tenace qui croit à l'éternité. Elle ne sait pas très bien ce qu'il faut penser de l'éternité, mais elle y croit. C'est sa manière de dire merde à la société humaine que des imposteurs ont appelée humanité un jour de très grand vent. Ça soufflait tellement qu'on ne s'entendait pas. Debout sur les cadavres d'une partie de l'humanité, comme ils se mettaient à l'appeler à partir de ce moment de l'histoire des hommes, ils parlaient au reste de l'humanité. De quoi au juste ? De justice, de poésie, d'analyse critique et de reproduction. Mes bien chers frères, il faut assurer l'éternité de l'humanité. Cessons de prier et pensons. Nous ne croyons pas qu'il y ait une fin à la pensée. Nous ne connaîtrons jamais la mort de l'esprit. Tout le monde ne peut pas en dire autant. C'était le début de l'orgueil. Dieu n'avait qu'à bien se tenir.

 

La gosse était toujours debout sur le siège arrière de la Chevrolet. Le truc qu'elle s'enfilait goulûment coulait sur sa robe en grosses mottes qui s'écrasaient sur le cuir bleu et blanc qui m'avait coûté une fortune. Lorenzo riait et lui demandait si elle en voulait encore. Elle disait oui et sa tête noire et frisée se balançait sur ses épaules. Elle grimaçait au lieu de parler comme tout le monde le fait quand il est heureux de constater que les choses se passent comme on a envie qu'elles arrivent.

— C'est qui, c'te môme ? demandai-je à Lorenzo. Ta p'tite cousine ?

— Non, c'est une élève, dit Lorenzo qui devint sérieux comme un professeur.

— Tu lui apprends à manger avec les doigts ? Bon professeur.

— Ne dis donc pas de bêtises. Sa mère me l'a confiée pour que je lui montre deux ou trois choses qui lui seront utiles. L'essentiel est que je n'y prenne pas plaisir, si tu vois ce que je veux dire. (La gosse le regardait toujours d'un air admiratif et il continuait de lui parler nourriture. Ils avaient trouvé leur équilibre sans se donner trop de mal, je suppose.) J'ai bonne presse, continuait Lorenzo. On peut me faire confiance. J'suis pas dénaturé.

Il me regarde avec ses yeux de poupée Barbie.

— J'suis tellement content que tu sois revenue. Je ne pouvais pas oublier.

— Je suis une femme fidèle.

— Qui donc vas-tu épouser ? Doña Gisèle ?

— Je suis déjà mariée. Une erreur de jeunesse.

— C'est quand on est jeune qu'on commet les erreurs définitives, dit Lorenzo. Ensuite, on passe son temps à en trouver la justification. Ce qui est une erreur encore plus grave. La vie est un sacré mensonge. La vérité, ça se fabrique comme le savoir ou n'importe quoi d'autre. Il n'y a pas de vérité sans règle. Ça me rend morose d'être obligé de dire bonjour à tout le monde.

Voilà qu'il pleurnichait maintenant.

— Faites-lui un câlin, Mademoiselle Anaïs, dit Camila en s'amenant avec une assiette de jambon et un bol d'olives. Les câlins, c'est bon pour la digestion. C'est qu'il faut en avaler de la merde pour avoir le droit de vivre avec ses semblables.

La gosse avait fini sa pâtisserie et elle léchait le siège, à genoux sur le plancher, touchant du bout du doigt chaque motte de crème avant d'y mettre un coup de langue.

— T'en veux encore ? demande Lorenzo.

— J'en ai assez, dit la gosse. Ça va me rendre moche. Tu veux me rendre moche ? Je sais bien que c'est ce que t'as dans la tête.

— Qu'est-ce que tu t'imagines ! dit Lorenzo en frappant dans ses mains.

— Je sais bien ce qu'elle s'imagine, dit Camila qui est passée par là. Tiens, Mademoiselle Anaïs, v'là doña Gisèle qui vous fait signe. Elle a une drôle de nudité, c'te femme-là. Je parle pas de son corps. Trouvez pas ?

— C'est peut-être une sale bonne femme qui ne vaut pas la peine qu'on s'intéresse à elle. Demandez-lui s'il y a à boire à bord de sa sacrée goélette.

— Vous allez attraper le mal de mer.

— Ce n'est pas elle qui me le refilera.

— Alors montez-lui dessus sans vous soucier du temps qu'il fait ! (Elle rit.)

— Pourquoi que t'en veux pas une autre ? demande Lorenzo.

— J'suis déjà assez moche comme ça, dit la gosse. (Elle s'essuie la bouche avec un pan de sa robe.) C'est à elle la bagnole ?

— Je t'ai déjà dit qu'elle est à moi, fait Lorenzo en me jetant un clin d'œil.

— Alors pourquoi que tu fais son chauffeur ? Elle est plus riche que toi ?

— Les Américains sont des gens très riches. Tu devrais le savoir.

— Tu me l'as jamais dit. Tu ne me dis pas grand-chose. Je serai moche et bête. Je pourrai jamais faire ce que veut ma mère.

— T'as bien le temps de le faire, dit Camila.

— Je le fais bien avec Lorenzo.

— Lorenzo c'est pas pareil, dit Camila.

— Pourquoi que ce serait pas pareil ? C'est un homme non ?

Gisèle avait renoncé à attirer mon attention de bête traquée. Je plongeai mon nez dans l'écume de la bière et me remplis la bouche d'une poignée d'olives dont l'amertume me souleva le cœur. Je pensais à Muescas. Je pensais à tous les minables qu'il faut payer pour obtenir quelque chose de leur existence de rats. Voilà ce qu'ils étaient : des rats. C'était triste et banal à penser. Mais je le pensais.

 

Chapitre XI

Récit d'Anaïs K.

J'ai pas vraiment envie d'en rire, suite et fin ?

 

— Anaïs ! Nom de Dieu, Anaïs ! C'est Olivier !

Mike s'agitait comme une marionnette sur le siège arrière de la Chevrolet. Il avait vu le fantôme qui me poursuivait depuis des années. À force de le traîner avec moi de bar en bar et de comptoir en W.C. pour dames, c'était forcé qu'il finisse par se rendre compte que j'étais suivie. Je pouvais enfin lui avouer qu'elle me suivait depuis des années, qu'elle n'avait rien fait d'autre que de me suivre pour me prodiguer ses sacrés conseils afin d'entourlouper avec moi le monde qui était notre seul revenu, mais je ne lui dis rien ni au sujet de la disquette de Fabrice et encore moins à propos de son influence désastreuse sur l'esprit tourmenté de Muescas qui venait, je devais l'admettre, de m'entraîner avec lui dans une sale histoire. Elle en pensait quoi, Olivier ! de la manière qu'avait Muescas de faire des blagues sur commande à des dames pleines d'aristocratie et de bon sens ? Il avait tué Gisèle et ça me faisait presque plaisir de reconnaître que c'était sans doute à la demande d'Olivier.

— Elle a peut-être quelque chose à te dire, dit Mike qui se calmait en sirotant le goulot d'une bouteille.

Parlez si elle avait des choses à me raconter ! Mais quoiqu'il arrive, je continuerai de ne pas la regarder. Il n'y a rien qui l'agace comme de ne pas la regarder. C'est détruire sa beauté inutile, c'est lui dire exactement ce qu'on pense d'elle. Elle nous suivait à bord d'une petite anglaise décapotable, bien rouge et bien chromée où c'est nécessaire, pour que personne ne regrette de l'avoir regardée au moins une fois dans sa vie. Je voyais sa belle chevelure flotter au-dessus du pare-brise. Elle avait une main posée sur le rétroviseur, l'autre sur le volant, la tête contre le fauteuil qui faisait un écran noir où elle resplendissait et Mike essayait de la regarder dans le rétroviseur de la Chevrolet qu'il avait réglé pour ses yeux.

— Si on s'arrêtait pour lui dire bonjour, hein Anaïs ? proposa-t-il.

Plutôt aller en enfer, pensai-je, me demandant, comme à chaque fois que j'y pensais, si c'était la villégiature où je finirais mes jours avec elle. J'étais vaguement persuadée qu'on était faite l'une pour l'autre.

— Elle va nous dépasser, dit Mike en se rapetissant sur l'accoudoir mou qui lui sert de promontoire. Elle nous dépasse. Bon dieu ! Elle nous a dépassés. Anaïs, dis-moi qu'on a rêvé. Qu'est-ce qu'elle peut bien foutre ici ?

— C'est mon ange gardien, dis-je en serrant les dents.

— Tu veux bien boire un coup pour oublier ou tu préfères te souvenir de tout au cas où tu aurais besoin un jour de lui reprocher cette scène d'un autre genre ?

Mike et ses longues tirades. Il devrait écrire pour Broadway. La Triumph file à toute allure maintenant. Olivier a toujours aimé la vitesse. La vitesse et les anglaises. Je me demande où elle va ? Où on va se rencontrer ? Et qu'est-ce qu'elle prétend inspirer à mon immobile intranquillité ? Mon cerveau venait de tomber en panne sèche. Mike exultait. C'était tout l'effet que ça lui faisait. Il n'était pas obligé de coucher avec Amanda. Je n'avais jamais couché avec Olivier. Ça la rendait vindicative.

Maintenant il fallait penser à Gisèle. Ce pauvre Fabrice. Il ne s'en remettrait pas. D'ailleurs, il ne tarderait pas à faire la pirouette dans peu de temps. Ce fou de Muescas pouvait se vanter d'avoir fait du bon travail. Y avait-il une trace de mon passage dans cette histoire ? Le témoignage de Muescas ? Qu'est-ce que je pouvais craindre de la part de cet imbécile ? Il se ferait prendre tôt ou tard. Tous les criminels finissent par tomber dans un panneau ou dans un autre. Il n'y a pas moyen de s'en sortir si on est passée par là. La société est une vraie souricière. Il n'y a qu'une issue, à l'entrée. Ensuite on tourne en rond jusqu'à ce que ça s'arrête. Pour ça il faut être mort et bien mort. Un criminel, c'est chaud, bien vivant, ça sent l'homme et ça remue de l'air tout autour, ou bien c'est comme une Amanda qui penche sa tête au bord du vase : ça dénature le bouquet et on a plutôt envie de lui redonner le goût de la composition. Y a des moments comme ça dans la vie où on n'arrive pas à penser sainement. On a le choix entre une mort passe-partout et le règlement intégral de la dette. Qu'est-ce que je pensais encore devoir à la société ? Je n'arrivais pas à faire le compte et ce n'était pas seulement une question de droit. L'immoralité du jeu initié par Olivier contre mon gré, c'était de ça que je parlerais au juge qui voudrait tout savoir des circonstances de ma vie, histoire d'en trouver quelques-unes de très atténuantes.

 

Sur la place du marché, il y avait un attroupement rieur autour d'un chinois qui exhibait son crâne et les pansements qui s'y imbibaient de son sang de martyr. Les forains l'avaient juché en riant sur une chaise et lui posaient un tas de questions sur ce qui lui était arrivé. Le pauvre type était persuadé d'être la troisième victime du tueur fou qui avait assassiné « doña Gisèle ». Mike s'était fait une place dans la foule et il posait des questions lui aussi. Le chinois répondait à toutes les questions et tout le monde paraissait satisfait et heureux des réponses qui donnaient raison à l'esprit dérangé de ce pauvre type. Et puis d'un coup, le chinois s'est excité comme un malade. Il passait sans transition de la mélancolie à l'expression de la plus triste obsession. Une main s'est élevée vers lui et il s'est mis à la serrer tout en continuant de débiter sa vision en tranches fines dont la cohésion était simplement due à la transparence de son idée directrice. La main est restée en l'air comme ça un moment et j'ai eu soudain froid dans le dos. Les doigts courts, raides, cette main pointue qui tapotait la cuisse du chinois, c'était celle de Muescas. Je me dressais sur mes pieds pour tenter de le voir. Mike était paralysé entre une mégère couverte de sueur et un petit homme secoué comme un hochet par un rire inépuisable. Mike avait vu Muescas. Et ce pauvre type de chinois était en train de serrer la main de son agresseur. Pire. Il trinquait avec l'assassin de Gisèle, si la théorie de l'assassin unique était la bonne bien sûr. Mike s'est enfin retourné. Il souriait en montrant ses dents serrées. Derrière ses dents, sa langue s'agitait, impuissante à traduire son désarroi. Alors la main brachydactyle s'est enfoncée dans la foule, comme le tentacule d'un monstre sous marin. Il y eut un moment de suspens et hop ! la voilà qui se pose sur l'épaule de Mike, petite et pointue et j'entends la voix de Muescas :

— C'est un collègue chinois. Il est guérisseur comme moi. Bonjour, monsieur Bradley. Je suis heureux de vous voir en bonne santé. Avez-vous appris la chose pour doña Gisèle ? Je n'aurais pas eu le temps de la guérir de son mal. Ah ! m'dame. Je vous souhaite le bonjour. Quelle déveine ! Il faut qu'on parle.

Je lui avais promis l'autre moitié du pactole après la leçon. Il ne croyait tout de même pas que j'allais le payer pour avoir lâchement assassiné une femme à qui je ne pouvais rien souhaiter de pareil. Mike gémissait.

— Si on allait boire quelque chose de doux et de sucré ? proposa-t-il. (Il essayait de retrouver le sourire et ça lui donnait l'air de marcher sur des épines.)

— C'est ça, dit Muescas. Je vous suis.

— Je croyais que vous ne buviez pas, dis-je.

— Je mangerai vos tapas, dit-il.

Il nous poussa hors de la foule.

De la terrasse du café où il s'était mis à tremper ses doigts dans nos tapas, nous privant du même coup de toute envie d'y toucher, on pouvait voir le chinois qui agitait ses pansements pour ameuter la foule et la prévenir qu'un danger la guettait et qu'il n'allait pas tarder à se manifester.

— Le chinois débloque un peu, fait Muescas en mâchant bruyamment un morceau de jambon imbibé d'une olive écrasée par ses soins et d'un morceau de tomate dont une peau rouge et anguleuse s'est fixée sur une de ses dents. Il a toujours débloqué un peu. Cette fois, c'est le sommet de sa carrière de débloqué. (Il rit.)

— Sacré bon Dieu d'mauvais homme ! fait soudain Mike.

— Si c'est de moi dont vous parlez, Mr Bradley, laissez-moi vous dire que vous êtes dans l'erreur la plus judiciaire qui soit.

— Vous voulez dire que vous n'avez pas tué Gisèle ?

— J'ai fait exactement ce que vous m'avez demandé de faire, rien de plus. Mais je mettrais ma main au feu que je n'y suis pour rien.

— Vous n'en êtes pas sûr ? roucoule Mike qui se met à croquer une olive par erreur.

— On est jamais sûr de rien, Mr Bradley.

— Vous êtes un sacré bon Dieu de mauvais homme ! s'écrie Mike en recrachant l'olive dans l'assiette de tapas. (Les doigts de Muescas en écartent soigneusement la singulière pâtée.)

— J'ai fait ce qu'on m'a demandé, dit Muescas. Rien de plus. Je ne suis pas responsable du reste. Le reste, ça n'est même pas en prime.

— Vous ne toucherez rien de plus ! m'égosillai-je. Je ne veux pas être complice d'un meurtre. Vous rendez-vous compte du pétrin où vous nous avez mis à cause de votre stupide maladresse ?

— Je n'ai pas été maladroit, dit Muescas calmement. Et je veux être clair. Comptez sur moi, m'dame. Je serai clair. (Il agite ses petits doigts.) À un de ces jours, madame, monsieur !

Le voilà qui trottine au milieu de la foule. Il disparaît. Je crois voir sa main sortir de l'amas de têtes au niveau du chinois qui tire sur ses fils sans les casser.

— Il vaut mieux le payer, dit Mike.

— On ne sait même pas ce qui s'est passé.

— Il était tout près de Gisèle quand elle est morte. Il a une histoire à raconter. C'est toujours embêtant de n'être qu'un personnage secondaire dans ce genre d'histoire.

Il n'a pas fini de le dire que je revois les mains de Muescas. Elles sont jointes sur son ventre, et il marche vers nous entre le chinois qui a fini de parler et Olivier qui fume une de ses cigarettes dont elle va me souffler la fumée au visage dans peu de temps. Et tout ce beau monde s'installe à notre table.

— Salut Mike ! fait Olivier en l'embrassant sur le front.

— Comment vas-tu, Olivier ? murmure-t-il sans la regarder.

Il a fermé les yeux.

— Salut Anaïs ! Heureuse de te trouver devant un verre. Est-ce que je fais les présentations ? Mike, présente à ma place. Tu as l'art des présentations. Anaïs, sors de ton mutisme ! Ça ne sert à rien de s'étouffer toute seule. Attends de vieillir un peu.

 

Bon, d'accord. Je n'aurais jamais dû raconter des histoires à propos d'Olivier qui n'a jamais été un fantôme extracteur de mémoire sur disquettes à mon seul profit, ni un zombi en forme de pute régulant les espoirs brachydactyles d'un tueur à la petite semaine et ce dans le but de soulager un peu ma conscience d'amante outragée. Olivier est un homme-femme en chair et en os, un homme-femme de comédie, pas de cette tragédie où elle aurait à jouer le rôle du revenant qui fout la vie en l'air justement au moment où tout va pour le mieux, déséquilibrant l'héroïne que je suis sur la balançoire un peu enfantine de l'amour et de la littérature. Je ne connais pas les os d'Olivier et je ne tiens pas à les connaître. Je peux parler de sa chair si ce n'est pas trop demander à l'écriture, qui a ses faiblesses dans ce domaine comme dans d'autres où elle semble plus à l'aise cependant. La chair d'Olivier est une sculpturale composition de muscles ; c'est-à-dire que là où vous vous attendez à rencontrer le peu d'ombres qu'une femme digne de ce nom sait porter pour vous plaire et vous faire tomber dans ses bras, sur le corps d'Olivier l'ombre est incalculable, divisible peut-être à l'infini, chaque surface éclatant en surfaces de surfaces qui ne se mélangent pas, qui différencient le moment d'une contraction ou d'un relâchement qui est en fait à l'opposé exact d'une autre contraction. N'allez pas croire qu'Olivier est une masse de muscles et de volonté d'exercices. Elle est fine, bien proportionnée, souple et légère. Mais elle n'est pas lisse, elle n'est pas détendue, elle n'abandonne rien au déclenchement du plaisir, c'est elle qui l'initie à force de précision. J'ignore tout du calcul qui la construit. Il n'y a peut-être aucun calcul. Elle est naturelle, forte, décisive, sans doute bréhaigne car elle ne semble pas mériter la progéniture qui va si bien aux autres femmes.

J'aurais mieux fait de dire la vérité tout de suite. On aurait évité de tourner en rond. Sans Olivier, tout comme sans Amanda, je n'existe plus. Olivier, c'est le muscle qui me manque, l'esprit de décision au moment des circonstances qui n'ont peut-être aucune chance de se reproduire, par exemple cette nuit-là, chez Gisèle, quand il fallait voler la mémoire de l'ordinateur de Fabrice.

Amanda, c'est mon esprit pur. J'aime Amanda, faut-il que je le répète. Je regrette d'être sa peigneuse de comètes. J'aurais pu être beaucoup plus que cela, mais la paresse explique toujours ce qui nous arrive d'imparfait et de définitif. Mais je peux entrer dans le corps d'Amanda. Je sais ce que je vais y trouver. C'est exactement ce que je cherche. L'idée d'entrer dans le corps d'Olivier m'épouvante. Je la tiens à distance. Je fais ce qu'elle veut et je fais bien de le faire. Elle est toujours située de l'autre côté de quelque chose qui est peut-être la vie. Si ce n'est pas la vie, c'est quoi ?

Maintenant Olivier et Amanda sont en train de préparer une sangria explosive dans un immense saladier de bois et de cristal qui est une trouvaille chinoise de Mike et le Chinois en fait le commentaire poétique et historique à un Muescas attentif qui tient dans sa main un verre vide. Mike approuve le Chinois entre deux lampées d'une eau plus vive. Il est complètement d'accord avec ce foutu Chinois qui saigne de la tête et dont les oreilles sont écœurantes de caillots et de mèches raides et noires.

 

Il fait frais sous la tonnelle. Youki, le caniche d'Olivier, trempe son museau dans son reflet au bord de la piscine, Narcisse inutile et colérique qui ne supporte pas qu'on lui adresse la parole. La simple audition de son nom le rend furieux. Quelque chose s'est détraqué au niveau de son psychisme. Il n'a pas le sens de l'utilité des mots. C'est un aboyeur impénitent. Il remue la queue en me regardant croquer des beignets aux pommes. Je ne partage pas ce que je croque. Mais comment le lui dire ? J'ai toujours eu horreur de ces animaux de compagnie qui se font une place entre l'homme et la femme avec beaucoup plus de facilité qu'un enfant ou un livre. Je comprends la poule dans la cour de la ferme. Il y avait des poules dans la cour de la ferme où j'ai vu le jour. Il y avait des chiens aussi. Ils n'ont jamais pris la place des enfants.

— Anaïs, laisse ce chien tranquille, dit Olivier d'un ton qui me rappelle d'autres lassitudes. Tu vas finir par l'agacer.

— Je suis agacée beaucoup plus que lui. Est-ce qu'on peut manger sans être surveillée par ce manque total d'humanité ?

— C'est un bon chien très humain.

— Il n'aime pas la conversation. Tous les humains aiment la conversation. La conversation est la meilleure part de l'art.

— Il veut un morceau de beignet, dit Olivier qui aime montrer à quel point elle peut être patiente avec tout ce qui vit.

— Je veux lui donner une raison de me haïr.

— Ne sois pas stupide. Donne-lui un morceau.

— Je ne veux pas lui donner un morceau et être obligée de me taire. Mike ? Dis quelque chose au chien. Tu as toujours su parler aux schizophrènes.

— Ne dis donc pas de blague, fait Mike en s'approchant. (Le chien montre les dents et lève une patte de devant.) Je ne t'ai pas parlé, stupide animal !

C'est ça le piège avec ce genre de compagnie animale. Il y a une règle à respecter. On se tient sur ses gardes pour la respecter scrupuleusement. Et au moment où on a l'impression, fausse bien sûr, que le chien est en train de manquer à son devoir de réserve, c'est vous qui enfreignez la loi qu'il vous impose. Et voilà Mike mordu jusqu'au sang au niveau de la cheville. D'un coup de pied précis comme un Colt, il a envoyé la bête au milieu de la piscine où elle est en train de se noyer à cause d'une patte qui s'est transformée en guimauve.

— Mon Dieu ! Anaïs ! Fais quelque chose !

Mike dit « Mon Dieu ! Anaïs ! Fais quelque chose ! » Olivier dit « Mon Dieu ! Anaïs ! Fais quelque chose ! » Amanda dit « Mon Dieu ! Anaïs ! Fais quelque chose ! » Et je n'arrive pas à faire quoi que ce soit en faveur du toutou qui coule comme une Mike, touche le fond de la piscine et remonte en s'égosillant comme un canard qui a vu le billot. Mike se tient la cheville qui saigne dans sa main comme un verre brisé. Olivier se dépoile et s'élève dans les airs. Amanda mordille la queue d'une louche, poussée aux fesses par le Chinois qui ricane et Muescas qui se prend les doigts dans ses bretelles en s'esclaffant. Le corps d'Olivier monte, puis redescend et s'enfonce dans l'eau sans bruit et sans éclaboussures. Mike siffle d'admiration. Il a du sang sur le front à cause de la main qui arrange une mèche rebelle. Le chien est soulevé au-dessus de l'eau, flasque de chaque côté de la main puissante d'Olivier qui nage tranquillement, souriante et épuisée, vers le bord de la piscine où nos mains se tendent pour extraire de l'eau sa nudité parfaite.

— Mike, tu n'es pas gentil, dit-elle en s'essuyant dans la serviette que Amanda ne veut pas lâcher.

— C'est ton chien qui n'est pas gentil. Est-ce qu'il est mort ? J'aimerais tant qu'il soit mort.

— Tu n'es vraiment pas gentil.

Elle s'enroule dans la serviette, se baisse pour examiner de près le corps haletant de la bête qui bave un peu mais qui a l'air content d'être encore de ce monde. Sa patte blessée frissonne légèrement.

— Est-ce qu'elle est cassée ? dis-je.

— Je ne crois pas. Ce serait douloureux, non ?

— Si on l'amputait tout de suite, dit Mike. Avec une patte de moins, il serait beaucoup moins dangereux. Chez les hommes, on ampute les fous. Il n'y a pas de mal à ça. Qu'est-ce que tu en penses, Olivier ?

— Tu veux que je te dise ce que je pense de ta folie ? lâche Olivier un peu rageuse et prête à se montrer beaucoup plus dangereuse que son chien.

— Je saigne, dit Mike. Hé ! les guérisseurs ! Ça serait trop vous demander de faire quelque chose pour moi ? Je suis votre hôte et je vous hospitalise comme il faut non ? Qu'est-ce que vous pouvez faire pour moi ?

— Il saigne beaucoup moins que moi, dit le Chinois hilare.

— Je suis beaucoup moins dégoûtant, dit Mike. Est-ce que vous étiez oxycéphale avant de devenir crouzonnien ?

— Il était crouzonnien avant de devenir oxycéphale, dit Muescas en se tenant le ventre. Son chapeau de clown s'est transformé en tour médiévale. Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il a l'allure d'un seigneur médiéval ? (Il était complètement paf, le Muescas.)

— Moquez-vous, dit le Chinois. Je ne vous souhaite pas la même mésaventure.

— Je ne vous souhaite pas d'être mordu par un chien psychotique, dit Mike.

— Quand je pense que j'ai vu l'assassin de Gisèle ! dit soudain Muescas.

Silence. Olivier pose le chien sur une chaise à côté du barbecue qui fume. Amanda remplit les verres. Muescas est en train de croquer une tranche d'orange confite et imbibée de bon vin et d'alcool.

— On avait convenu de ne plus en parler, dit Amanda.

— J'm'excuse, dit Muescas en essayant de rire, la tranche d'orange au coin de la bouche, sirupeuse et dégoulinante. Je suis un peu parti.

— Voilà le problème, dit Mike. Ce qu'on peut raconter comme conneries quand on n'est plus là pour se rendre compte de la portée de nos propres paroles !

— J'en parlerai plus, fait Muescas. (chlll... fait le quartier d'orange en éclatant entre ses dents.) Sûr que j'en parlerai plus. Faut m'croire.

— Mike pourrait bien en parler un de ces jours, murmure Amanda. En fait, il pourrait en parler tous les jours. Il est ivre tous les jours. Pas vrai, chéri, que tu es rarement en état de te taire ?

— Oh ! ça va, dit Mike. On n'a rien fait de mal. Juste une blague.

— Elle en est morte, non ? dit Olivier qui devient dure et impitoyable.

— J'vous jure bien que non, madame ! fait Muescas en avalant de travers. (Il se met à tousser, se racle la gorge, recrache une pâtée verte et orange qui étonne les fourmis entre les herbes.) J'étais seulement là pour la voir mourir. C'est tout ce que je pourrais raconter. Je n'ai vu que l'ombre de l'assassin.

— Mais vous l'avez reconnu, Muescas. Vous l'avez dit vous-même. Vous revenez sur vos déclarations. Ce n'est pas gentil pour nous.

— D'accord, j'ai aussi vu l'assassin. Mais faut pas en parler. J'crois pas que la police trouvera des traces de ma présence. On n'a rien à craindre.

— C'était quoi la blague ? dit Mike.

— Convenu de ne plus en parler, Mike, nom de Dieu ! dis-je.

— Ça va ! Ça va ! Muescas ? Faites quelque chose pour moi ou au moins pour ma cheville qui commence à me faire sacrément mal. Est-ce que le chien est à l'agonie ?

Le toutou revenait doucement à la vie, un peu gémissant, baveur sur le coussin de soie. Il reniflait la chaleur du barbecue avec une délectation certaine.

— Je vais me changer, dit Olivier dans sa serviette.

Elle nous laisse seuls avec le chien. On n'a qu'à bien se tenir. On le regarde avec des yeux remplis de reproches mais qui veulent n'exprimer que le respect qu'on doit à la férocité aveugle de la nature apprivoisée. Sa patte blessée est en train de s'ankyloser. Il la tient toute droite sous son museau. Il est presque sec.

Muescas a versé de l'alcool sur la cheville de Mike. Un cri aigu. Un râle long et informe. Un jappement. Mike fait le chien et se lèche le bout du nez.

— Je ne souffre pas, dit-il. J'ai simplement peur d'attraper une maladie !

— Tais-toi, Mike ! fait Amanda, discrète et précise.

— Je ne veux pas attraper une maladie de chien ! hurle Mike. Y a pas pire qu'une maladie de chien pour vous foutre la vie en l'air... Désolé, Anaïs !

 

C'est le chien qui a raison. Pourquoi permettre aux autres de vous adresser la parole ? Qu'est-ce qu'ils vous disent pour améliorer votre condition de malade ? Qu'est-ce qu'ils vous demandent pour éviter de tomber dans la même erreur ? Je regarde le chien avec une certaine sympathie. On se regarde. Il gémit. Il n'est pas malade. Un peu blessé. Un peu déçu. Il ne sait pas très bien ce qu'il veut. Peut-être même qu'il ne veut rien. Il n'a rien compris à la vie. C'est le contraire d'un égoïste. C'est peut-être pour ça qu'Olivier l'aime et le respecte. Elle m'aime mais ne me respecte pas. Il manque quelque chose à notre amour.

 

Un peu plus tard, dans la soirée :

— Tu restes coucher ? me demande Olivier.

— Avec qui ? Avec toi ?

— Avec Amanda, si tu veux.

— Elle se méfie de moi.

— Elle aimerait bien coucher avec toi.

— Je coucherai au pied du lit, comme un chien. Couche avec elle, toi.

— Non, pas ce soir. Avec toi, si tu veux ?

— Je suis malade. Je ne couche plus avec personne. Ça n'a plus d'importance.

— Ça en aurait si tu savais te montrer généreuse.

— Ce n'est pas une question de générosité. Je suis seule. Pas avec toi, en tout cas. Mais nom de Dieu, pourquoi ne me quittes-tu pas une bonne fois pour toutes ?

— On a les mêmes amis. On se reverrait sans arrêt, ici ou là.

— Tu as raison. Restons ensemble. Ça ne durera plus longtemps maintenant.

— Faut pas être triste. Tu as bien vécu, non ?

— J'ai bien volé ce que j'ai volé. Je ne l'ai pas volé, oui !

— Tu n'as jamais rien écrit pour moi.

— Tu n'as jamais rien volé contre ma volonté. J'ai toujours été avec toi.

— Reste coucher ce soir. Chambre à part. Je voudrais te voir dormir.

— Tu ne résisteras pas à l'envie de me toucher.

— À peine. Comme ça. (Je sens sa chair en pointe sur ma flaque d'existence.)

— C'est foutu, dit-elle. C'est bien foutu. Tu t'es bien foutu de moi.

Elle se met à faire les cent pas au bord de la piscine, jouant avec les volants de sa robe au gré de ses épaules. La nuit est noire. Il fait frais. Un peu de vent remue les feuillages de la tonnelle. C'est peut-être la fin de l'été. Olivier joue avec l'ombre, entre dans cette obscurité, en recule la limite obscène. Amanda arrive par le jardin :

— Qu'est-ce que je fais de la gosse de Lorenzo ? demande-t-elle. (Elle, par contre, préfère jouer avec ses cheveux. Elle les boucle sur son front).

— Où est Lorenzo ?

— Parti avec les deux abrutis. Je ne sais pas où.

— Elle dort ?

— Non. Elle joue avec le chien.

— Elle lui parle !

— Ne dis pas de bêtises ! (C'est la supplique favorite d'Amanda.) Lorenzo ne remontera pas ce soir. Qu'est-ce que je fais de la gosse ?

— Je la lâcherai dans une rue. Elle retournera chez elle.

— C'est une gosse, commence Amanda puis elle arrête de jouer avec ses cheveux.

— Bon. Fais ce que tu voudras. Je te l'amène. Qui veut coucher avec moi ce soir ?

Elle s'en va. Olivier a ri dans l'ombre. Je déteste l'entendre rire de cette manière, grave et cachée dans l'ombre. Je déteste être vue avec ses yeux. Ils me détruisent. On s'est vues trop longtemps. Il faut qu'on se quitte. Elle est devenue ardente.

— Tu vas vraiment l'abandonner dans une rue ? dit-elle. (Elle revient dans la lumière. Elle a l'air douce. Elle va me trahir.)

— Elle choisira la rue. C'est tout ce que je peux faire pour elle.

— Que risque-t-elle si ce n'est pas une rue dangereuse ?

— Oh ! Tais-toi. Je serais bien rentrée directement à l'hôtel. Lorenzo devient négligent. Mais il faut le comprendre. Je crois qu'il a peur.

— Peur de quoi ? De quoi peut bien avoir peur ce genre de créature ?

— Je te souhaite une bonne nuit. Avec ou sans Amanda.

— Seule. Je dors seule cette nuit. Et toi ? Avec Lorenzo ?

— Voilà le bicho, dit Amanda qui s'amène avec la gosse de Lorenzo. Tu connais cette dame ? C'est une amie de Lorenzo. Tu n'as pas peur ?

— Est-ce que je peux emporter le chien ? demande la gosse.

— Quel nom tu lui as donné ? dit Olivier.

— Pedrito. J'aime bien l'appeler Pedrito. C'est quoi son vrai nom ?

— Il n'a pas de vrai nom. Est-ce que tu as un vrai nom toi ?

— Pour sûr que j'en ai un. Pas toi ?

— On a tous un vrai nom. On n'a pas de chance. Les chiens ont de la chance, eux. Ils n'ont pas de vrais noms. Je veux dire qu'on peut les appeler comme on veut et même, on peut changer leur nom quand on veut. Tu comprends ?

— Tu es une drôle de femme, toi ? dit la gosse en riant. Est-ce que tu es belle ?

— Comment me trouves-tu ?

— Bizarre. T'es la femme d'Olivier ? Est-ce qu'il a de la chance ?

— Tu te poses trop de questions, ma jolie, dis-je en lui prenant la main. On s'en va. Vous parlerez de la beauté et des mots demain si ça vous chante.

— Qu'est-ce que tu me trouves de bizarre ? dit Olivier.

— J'sais pas. Lorenzo, c'est un homme déguisé en femme. Tu as l'air d'une femme déguisée en homme.

— Le revers de la médaille, dis-je, blasée. De quoi j'ai l'air, moi ?

— Toi t'es malade. C'est pas pareil. On peut pas parler de toi. On se tromperait.

— Elle en sait des choses c'te môme ! fait Amanda.

— Je sais tout, dit la gosse. C'est Lorenzo qui le dit. Il m'apprend à être une femme et il dit que j'ai rien à apprendre. Je sais déjà tout.

— Un peu dégueulasse, tout de même ! murmure Amanda d'un air dégoûté.

— Non, c'est pas sale. Je vais gagner beaucoup d'argent. Comme toi.

— Mais je ne gagne pas d'argent, ma chérie. J'en ai beaucoup, c'est tout. D'autres le gagnent pour moi. Il a combien de filles, Lorenzo ?

— Il n'a que moi. Mais on ne se mariera jamais. C'est pas du tout ça qu'on a envie de faire. Il peut avoir toutes les filles qu'il veut.

— Il est joli ton amigo ! me dit Amanda en me donnant un coup de coude.

 

Il ne me restait plus qu'à la larguer dans une rue pas trop loin de chez elle. Bien sûr, je n'avais pas l'intention d'aller faire un tour avec elle dans les Chancas. Elle n'arrêtait pas de parler. Du chien et des deux femmes tellement différentes qui n'étaient ni l'une ni l'autre le type de femme qu'elle avait l'intention de devenir. Elle était assise sagement à côté de moi dans la Chevrolet et elle regrettait de ne pas avoir pu amener le chien avec elle. Pedrito était vraiment un chouette toutou !

Elle avait sans doute un tas de choses à m'apprendre et je pouvais me mettre à en rêver doucement. Le chien s'appelait Pedrito. Et elle ?

— Tu veux que je dise mon vrai nom ou celui qui sera le mien quand je serai une femme ? dit-elle en me regardant avec un air si sérieux que je me demande si j'ai posé la bonne question.

— Tu n'as que deux noms ? dis-je enfin au bout d'un long moment d'hésitation qu'elle comble de son silence attentif.

— Tu en as combien, toi ?

— Deux.

— Alors de quoi tu te plains ? Tu es comme tout le monde. C'est quoi, tes noms ?

— Anaïs, c'est mon nom d'écrivain. Mon nom d'enfant c'est... (j'ai du mal à le dire. J'ai toujours eu du mal à le dire à cause de ce qu'il évoque. Pourquoi évoquer ce passé ? Que peut en comprendre une petite fille qui est encore une petite fille ?)

— Tu ne veux pas le dire ? Je ne t'en dirai qu'un des miens. Lequel tu veux ?

— Ton nom d'enfant, je préfère.

— Il fallait choisir l'autre. Tu t'es trompée. Je ne t'en dirai aucun !

La garce ! Elle m'a eue. Je n'ai jamais su parler aux enfants, exactement comme Mike ne sait pas parler aux chiens. Je me fais mordre à chaque fois. Et pas question de lui envoyer ma main dans la figure. C'est une amie de Lorenzo.

— Carina, murmure-t-elle enfin.

— C'est ton nom d'enfant ?

— Dis-moi ton nom d'enfant, toi.

— William...

Bill, Bill, Bill. Tu as amené une pute. Ce sacré Bill m'a amené une pute. Il savait exactement de quoi j'avais le plus besoin.

Il faut nous en aller, dit ma mère. Il est dans un bon jour. Allons-nous-en !

Tu parles si j'ai envie de m'en aller !

Je me rebiffe, mais elle me tient par la main. C'est vrai qu'elle est habillée comme une pute. Et il ne reconnaît pas sa femme. Il croit que c'est une pute que je lui ai amenée pour son plaisir. L'infirmière hausse les épaules.

Il vaut mieux partir, dit-elle d'un ton sévère. Il va encore se mettre à raconter les pires bêtises. C'est pas bon pour les oreilles d'un enfant.

Viens, Bill, partons ! dit ma mère. (Elle tremble comme si elle avait froid.)

Salut, P'pa. C'est maman que j't'amène.

Merde ! dit mon père. Je ne vois plus rien à travers ce maudit grillage !

Il est enfermé dans une grande cage grillagée où pousse un arbre plein d'Amandas et d'oiseaux qui piaillent même sur ses épaules.

Qu'est-ce qu'il fait là-dedans ? demande ma mère qui est agacée maintenant.

Il y passe toute la journée, dit l'infirmière. Moi ça ne me regarde pas, mais je ne trouve pas ça normal. Le docteur a tort de le laisser faire. Mme Crosby, me dit-il pour se moquer de moi, est-ce que monsieur K. a fait une nouvelle crise depuis que je lui permets de passer la journée dans la cage aux oiseaux ? Non, n'est-ce pas ? Aucune crise.«  Ça lui donne raison, vous comprenez ?

C'est ridicule, dit ma mère. Je lui en parlerai. Il va m'entendre.

Ça a quelque chose d'humiliant, dit l'infirmière.

J'aurais tellement aimé que ce soit une pute, me dit mon père en m'embrassant à travers le grillage. Elle n'a jamais voulu, tu comprends ?

Oui, P'pa. Je peux comprendre.

Bill ! dit ma mère en me tirant par les cheveux. Viens ! On s'en va.

J'veux rester avec Papa.

Sale pute ! s'écrie mon père. (Il chasse un oiseau sur sa tête.) Veux-tu bien me laisser apprendre la vie à mon fils unique ? Tu n'es même pas capable d'être une bonne pute ? Fous le camp, sacrée mauvaise femme ! Au diable !

Faudrait voir à pas l'énerver, s'inquiète l'infirmière. À mon père : « On vous laisse seuls tous les deux. Vous avez un tas de choses à vous dire. »  À ma mère : « On va en profiter pour en parler au docteur. À nous deux, ça fera plus sérieux. Je ne l'ai jamais vu résister à l'assaut de deux femmes ! »(Elle rit.)

Si encore c'était une pute, dit mon père dont la colère tombe peu à peu. Mais elle n'a rien d'une pute, tu comprends ? Elle fait la femme parce qu'elle ne peut pas faire autrement. Et on lui donne raison. Tu aimes les oiseaux ? Entre avec moi dans la cage. Attention ! Attention ! Vite, referme la porte ! Ce que j'peux t'aimer, mon fils ! Dommage que tu sois pas une pute ! Fin du flash.

— William, répète Carina. C'est mieux qu'Anaïs. Est-ce que tu trouves que Dolores c'est mieux que Carina ?

— C'est lequel, ton nom d'enfant ? Carina ? Dolores ?

— Appelle-moi comme tu veux, finit-elle par dire. Elle me sourit tendrement et met la tête dehors en ouvrant la bouche au courant d'air.

 

Et sur qui croyez-vous qu'on tombe en arrivant chez Camila ? Ce porte-malheur de Muescas est en train de faire le pitre entre les tables. Et qu'est-ce qu'il est en train de singer ? Le Chinois n'arrête pas de se frapper les cuisses en riant comme une hyène et Camila n'est pas la dernière non plus avec son gros rire qui fait trembler les verres. Muescas a vraiment le sens de la farce. Il a un de ces succès auprès de ce tas de paresseux qui se divertit à mes dépens ! J'arrête la Chevrolet au bord de l'eau.

— Tu as vu ses mains ? fait la gosse sans sortir de la voiture.

— Elles sont encore plus petites que les tiennes, dis-je. Il les avait dans les poches quand il s'est mis à grandir. Tâche de faire attention aux tiennes.

Il ne se tient plus, le Muescas. Le succès, ça lui donne des ailes. Il grimace, il trébuche, il bégaie, il se tortille, il fait tout pour qu'ils en aient pour leur argent et à voir leurs têtes fendues en deux au niveau de la bouche, ça a l'air de marcher pour lui. Il parle, il récite, il enjambe, il respecte la ponctuation et n'en rajoute pas. Il a le sens du spectacle, c'est un doué du mensonge. J'peux pas arrêter ça. On m'en voudrait à mort. Je ne peux rien faire pour l'empêcher d'ébruiter notre petite affaire et chaque fois qu'il laisse traîner un trop long silence, v'là le Chinois qui le lance sur la bonne voie en lui disant : « Et qu'est-ce que tu faisais pendant ce temps, Muescas ? » Rire général. On demande de la bière. On se cure les dents sans ménagements. Les tentacules des poulpes se tortillent sur le brasero de Camila qui a ouvert son corsage et relevé sa jupe sur le côté à l'aide d'une épingle à linge. Le Muescas ne sait pas tout, mais il fait bien ce qu'il sait.

— Qu'est-ce que je faisais, bougre d'idiot ! lance-t-il au Chinois. J'tenais la chandelle ! J'étais l'marron sur le feu ! Et ça sentait pas bon ! Hein, m'dame, que ça avait une sale odeur, c'te affaire-là ? Et j'suis tombé dans l'panneau comme un débutant. J'ai rien vu venir. Et j'étais là...

— Dis-leur c'que t'avais dans la main, Muescas ! s'écrie le chinois.

— J'leur ai déjà dit. Y a plus rien à dire. Foutons le camp !

— Qu'est-ce qui t'arrive, Muescas ? fait un spectateur soudain déçu par la triste figure que Muescas a l'intention de me faire si je m'approche un peu trop. (Il est complètement ivre, la chemise déboutonnée jusqu'à la ceinture et ses mains sont accrochées à une chaînette qui pend autour de son cou.)

— J'aurais pu y laisser ma peau, nom de Dieu !

— Faut pas être triste, Muescas ! Tout s'est bien passé.

— Peut-être. Mais ça aurait pu mal se passer. Où est-ce que j'en serais maintenant si les choses avaient mal tourné ? Hein, m'dame. (Je ne réponds rien à ce poivrot qui a décidé de me faire des ennuis.)

— Calme-toi, Muescas, dit le Chinois. On rigolait bien. Dis-nous c'que t'avais dans les mains. C'est ça qu'est bon à entendre. Allez ! Encore une fois !

— P't-être que c'te dame n'a pas envie de savoir ce que j'avais dans les mains. Est-ce que ça vous intéresse, m'dame ?

— Fiche-lui donc la paix, dit Camila. Et si tu n'as plus envie de rigoler, décampe d'ici, Muescas. On n'a pas envie de t'entendre faire le tragédien.

— Merde alors, non ! fait un spectateur. Vive la comédie ! (Il rit. Muescas se tourne brusquement vers lui :)

— C'est pas de la tragédie. C'est juste une grande peur que j'ai eue. Ce truc-là m'a fichu une peur comme j'en avais jamais connu.

— C'est parce que t'as pas fait la guerre, dit un vieux.

— Oh ! la barbe ! dit Camila. Fous le camp, Muescas. Ou bien (elle recommence à rire en se tenant les seins) dis-nous c'que t'avais dans la main !

— Faut d'abord que c'te dame nous dise si ça l'intéresse de savoir ce que j'avais dans la main. J'ai des petites mains, m'dame, mais je peux y mettre un tas de choses. Pas toutes ensemble. Les unes après les autres, si vous voyez ce que je veux dire.

— Je ne vois pas, non, dis-je.

— Regardez, m'dame. Vous n'avez pas tout vu. Regardez !

Il pose sa main à plat sur la table, entre mon verre et le cendrier. Il y manque un doigt. La plaie est encore purulente. Il ferme les yeux et serre les dents en retenant le rire qui le secoue des pieds à la tête. Derrière lui, les têtes se dérident vaguement, on attend de pouvoir se laisser aller à se taper le ventre de rire.

— Vous savez où il est le doigt ? fait Muescas en commençant à rire.

— Dis-le encore, Muescas, éclate le Chinois. Dis-le, merde !

— Il est derrière la porte, m'dame. Si les chats ne l'ont pas bouffé. Faut souhaiter qu'ils l'aient bouffé, ces maudits chats. C'est un doigt avec mes empreintes. Et j'arrive pas à me convaincre que les chats m'ont sauvé la vie, m'dame. À cause de cette maudite porte. Peuvent pas faire des portes comme tout le monde dans ces sacrées maisons de riches. Elles ne pivotent pas. Elles coulissent. (Rires.) Et en plus, elles sont transparentes. (Rires contenus.)

— Alors qu'est-ce que t'avais dans la main, Muescas ?

Forcément, pour moi, y avait pas de porte à cet endroit-là. C'était une ouverture et je m'attendais pas à ce qu'une porte surgisse des ténèbres pour me foncer dessus et me couper en deux de chaque côté de sa transparence. Une blague, qu'il fallait lui faire. Oh ! Rassurez-vous, m'dame. J'ai pas cité de nom. Ni le vôtre ni celui de personne. Dieu ait son âme ! J'étais payé pour lui faire une blague, une sale blague pour la punir de quelque chose qui ne me regardait pas. J'ai l'habitude de faire les choses dans l'ordre, à cause de mes mains où je peux pas tout mettre comme tout le monde. Essayez de vous imaginer une main aussi petite au bout de votre bras. Mettez-y quelque chose dedans. N'importe quoi. Ça prend de la place. Faut avoir l'habitude et je l'ai, à force de patience et d'exercices. Faut pas croire que c'est arrivé tout seul. J'ai appris à me servir de la petitesse de mes mains. Même pour tenir une bonne bite. Et je saurais quoi faire des miches de la mère Camila, vous pouvez me croire. Pas vrai, Camila, qu'on a eu du bon temps du temps où t'avais encore un mari pour te donner l'envie de connaître autre chose ? (Muescas s'assoit et boit.) Donc, j'étais dans le patio, enfin c'est plutôt une cour avec trois murs assez hauts et percés de petites niches où crèche une ribambelle de chats assez sympathiques, il faut le dire. J'espère qu'ils ont bouffé mon doigt. C'est dur de souhaiter ce genre de chose à son propre doigt, mais c'est ce que je peux souhaiter de mieux et je remercie les chats de m'avoir sauvé des griffes de la justice qui n'aurait pas manqué de me foutre dedans. J'attendais. J'étais dans mon costume naturel, poil et peau, avec un rien de sueur qui me donnait l'impression d'avoir déjà commencé ce que j'étais venu faire dans cette sacrée baraque : violer doña Celestina. Appelons-la comme ça pour pas vexer c'te dame, hein m'dame ? J'attendais et à force d'attendre, la nuit est tombée. Les chats sont sortis de leurs niches et se sont mis à se frotter contre mes mollets. Je pouvais pas faire autre chose que de les supporter. Y en avait un plus petit que les autres. Je l'ai pris dans mes mains. Un chat de cette taille, je peux le prendre dans mes mains et je me mets à le cajoler, il ronronne et on se parle et soudain, la lumière de la chambre m'éclate en plein visage. C'est doña Celestina qui vient d'entrer avec un type qui a l'air d'un Gitan. Ils commencent à se foutre au lit, la lumière baisse doucement par je ne sais quel miracle de la programmation. Ça gémit, ça grince, et que j'te le fais ici, et moi comme ça, non j'préfère par là, encore ah ! Et pan, un coup de feu. Une flamme brève et courte. Un claquement. La balle dans le dos de doña Celestina. Le type qui était avec elle se met à pleurer. Il dit : Non, non ne fais pas ça, pas toi ! Et il bondit dans le patio. Il se ravise, retourne vers la chambre où l'autre est en train de l'ajuster comme il faut, et vlan ! il fait coulisser cette maudite porte qui m'arrive dessus avec une telle rapidité que je n'ai même pas conscience que c'est une porte et encore moins qu'elle est sur le point de me guillotiner comme un vulgaire havane. Clac ! Le chat est coupé en deux, je sens ses tripes me dégouliner dans la main et une petite douleur lointaine me dit que j'en ai eu moi aussi pour mon compte. Et vlan ! la porte coulisse de nouveau, elle me passe devant le nez, c'est la meurtrière qui l'ouvre en maudissant le type qui l'a fermée. Et elle disparaît dans une niche du mur d'enceinte. Je l'entends jurer. Une porte claque. Une vraie porte celle-là. Je vois sa clarté au fond d'une niche et l'ombre de la meurtrière qui court dans le jardin. Je regarde ma main. Il manque un doigt. Un seul. Je suis presque soulagé. Je regarde par terre. Je vois quelque chose bouger. C'est la queue du chat. Il fait très noir. Il y a du bruit dans toute la maison. Je frotte le parterre avec mes deux mains. Je ne trouve pas le doigt. On arrive. Je passe à travers la porte et au lieu de traverser le jardin dans la même direction que l'assassin, je bifurque, je fais le tour de la piscine et je grimpe sur la tonnelle. Il y a des gens partout, torches à la main, furetant dans tous les coins. Je suis foutu. Il faudrait un miracle pour que je m'en sorte. J'ai déjà donné un doigt à la chance. Je suis là, à poil sur la tonnelle, à me demander ce que la chance va exiger de moi pour que je me tire honorablement de ce merdier.


 

MERCREDI

 

Chapitre XII

 

Pablo Montalban avait des idées. Il ne les partageait pas avec tout le monde, mais il avait assez d'amis pour être un type désagréable, voire dangereux. Il vivait dans un de ces appartements destinés en principe à la horde touristique. Il disposait de deux salles de bains. L'une lui était strictement personnelle et il la fermait à clé. Elle sentait l'homme qu'il était en dessous, quand il ne fréquentait personne d'assez près pour se soucier de la profondeur de son hygiène. Pour ceux ou celles qui entraient dans son intimité le temps d'une partie de plaisir qu'il gâchait parce qu'il buvait trop, Pablo Montalban était un type propre, minutieux, peut-être maniaque, le moindre désordre d'arrangement ou de pensée le mettait d'abord mal à l'aise, puis il devenait désagréable. Comme il prenait la précaution de ne fréquenter que des femmes désarmées et des hommes qui lui étaient physiquement inférieurs, il limitait le risque à l'esclandre, ce qui, en Espagne, et particulièrement en Andalousie d'Almérie, ne fait jamais l'évènement. Il s'était marié dans sa jeunesse, mais sa jeune épouse n'avait pas apprécié une conception de la vie conjugale trop soumise aux faiblesses de l'homme et par conséquent empreinte d'une violence qui semblait ne pas avoir de limites. Elle s'était enfuie et il ne l'avait jamais revue. L'Évêque avait dissous le lien du mariage, après des années d'enquête qui réduisirent Pablo à l'état de quémandeur repenti, dans un procès qui lui avait laissé un souvenir lancinant de rites et de vocabulaire qu'il ne parvenait toujours pas à déchiffrer. Elle ne lui avait même pas donné le temps de faire un enfant, mais auraient-ils accepté de casser le mariage s'il y avait eu un enfant dans cette sordide histoire d'homme défait par les influences de la Démocratie environnante ? Et que serait devenu cet ou cette enfant s'il avait existé sans une mère pour le mettre à l'abri de la même violence intransigeante et prospère ? Il osait à peine se le demander. Si cela arrivait, il se mettait à haïr ce double profond et souffrait alors de dépression et d'alcoolisme. Sinon, en dehors de ces crises qu'il passait chez lui sans recevoir personne, Pablo Montalban était un type agréable, quelquefois jovial, jamais trop éloigné du recours à la violence, mais assez conscient de ses problèmes intimes pour tempérer ses intrusions dans l'existence des autres. L'été, il quittait l'appartement du Holly Golden Garden, qu'il louait à des touristes, et allait habiter dans la vieille maison familiale, dans les hauteurs de Polopos, au-dessus d'un canyon où le fleuve était de terre et de cailloux, et de la mer qui miroitait dans son regard comme une résurgence d'un passé riche en acculturation et en métissage. Pablo éprouvait une honte pitoyable pour son visage, ses mains, et surtout pour la dimension de son corps qui l'obligeait à lever la tête pour parler à l'étranger. Aussi, quand il aperçut le grand corps dégingandé de Frank Chercos sur un quai de la gare routière, il conçut une haine éprouvante qu'il savait sans issue parce que Frank Chercos était en mission officielle et que lui, Pablo Montalban, était mis à son service par une hiérarchie qui n'expliquait pas cette humiliation.

Frank était debout entre deux valises. Il n'avait pas l'air d'un touriste et c'était sans doute ce à quoi il ne voulait pas ressembler. Cette expression de volonté et d'exigence intimida Montalban qui prit le temps de s'approcher. Il observait toujours les hommes en allant vers eux, si possible sans se faire remarquer. Mais Frank était vigilant. Montalban reconnut cette animalité. Frank était un tueur. Ce n'était pas seulement écrit dans le dossier.

— S'il tue quelqu'un, le mettre à l'abri. Il ne comprend pas toujours les mœurs qu'il est en train de violer parce qu'il se fout des mœurs comme si ce n'était pas celles d'hommes comme lui. Il est capable d'abstraire au point de ne plus éprouver aucun sentiment face à la souffrance. Que serions-nous sans la souffrance ? Il s'en fout.

— Et s'il me tue ?

— On vous remplacera !

Montalban luttait contre l'idée absurde de grimper sur une valise pour situer son regard à la hauteur de celui de l'étranger qui le toisait sans réserve.

— Frank Chercos ? s'entendit-il prononcer comme dans une église.

L'autre tendit sa main de carnassier. Montalban porta une des valises jusqu'à la voiture. Frank avait accepté ce partage sans tiquer. Ce n'était pas le genre de type qui s'accommode d'un domestique. Il n'était pas bavard. Il s'installa dans la voiture en se plaignant de la chaleur. Un grand mouchoir épongeait son visage de marbre. Montalban admira ce regard ciselé. Le menton témoignait d'une capacité à résister à la tentation de fuir d'abord et de tuer ensuite. Frank tuait et ne cherchait pas à s'enfuir. Le dossier était plein de ce genre de remarques à propos d'un policier qui avait résolu en force les affaires les plus épineuses de son temps. Ce n'était pas un héros parce que c'était un tueur. Et c'était un tueur qui n'agissait pas dans un cadre héroïque. Un homme parfaitement équilibré relativement au boulot qui était le sien.

— Voilà la maison, dit Montalban.

Frank aperçut une façade jaune et des volets gris. Au loin, sur les pentes peuplées de palmiers nains, les maisons étaient blanches et noires. La voiture s'arrêta dans la poussière, sous un eucalyptus qui embaumait l'endroit jusqu'à l'écœurement. Une véranda au toit de bruyère surmontait passivement une ombre saturée d'insectes et de poussière. La porte s'ouvrit sur un frais patio. La dallage était humide.

— Ma maison, expliqua Montalban. Ils ont pensé que vous préféreriez un peu d'intimité. Les hôtels sont surpeuplés à cette époque.

— Vous vivez où, vous ?

— Ici même. L'intimité. L'été, je ne peux pas vivre dans mon appartement à cause de la musique.

— Vous n'aimez pas la musique ?

Montalban se tenait sur le seuil de ce qui pouvait être un salon. Les fenêtres étaient ouvertes et les volets clos. Frank s'avança sur un plancher approximatif.

— Je commencerai à travailler aujourd'hui, prévint-il.

Montalban ne cacha pas sa déconvenue. Il avait prévu une journée de repos relatif.

— Relatif à quoi ?

Montalban n'en savait rien. Il ne connaissait pas de repos sans la menace d'un dérangement qui le mettait hors de lui si ça arrivait entre lui et les siens. Frank ne lui inspirait pas une telle confiance.

— Tout se serait bien passé si on n'avait pas eu des problèmes avec le servicio, dit Montalban qui sortait des bouteilles de son vieux frigo.

— Quel service ?

¡De la recuperación post-mortem !

— L'Espagne a signé la Convention sur la Résurrection Naturelle, non ?

— Si, si. Mais la mise en place est difficile. On nous prévient toujours au dernier moment. Faites ceci ou cela. On ne nous laisse pas le temps d'y penser. On doit agir à l'instant. Alors , il y a des erreurs, et il faut recommencer. On a tort de nous presser. On ferait mieux de prendre le temps et tout irait mieux.

— En effet, dit Frank en s'asseyant devant une bière glacée. Je déteste qu'on me fasse perdre du temps. Que s'est-il passé quand elle est morte ?

Montalban prenait des airs embarrassés, ce qu'il n'était certainement pas, pas en plein été.

— Ce qui s'est passé ? Elle est morte et le Central des Signaux de Mort était justement en révision depuis la veille.

— Depuis la veille ? beugla Frank qui n'avait aucune intention de dissimuler les sentiments qu'il s'attendait à éprouver pour les pratiques et les hommes de ce pays exotique.

— On attendait une pièce ! dit Montalban qui ne se laisserait pas manipuler aussi facilement.

Il ajouta avec un geste désespéré :

— D'Allemagne. Elle est arrivée deux jours plus tard et le cerveau avait un peu souffert.

— Un peu ? Elle a perdu les trois quarts de ses capacités intellectuelles !

Montalban n'avait aucune idée de ce que c'était, la capacité intellectuelle d'une femme, mais il comprenait que l'erreur était inadmissible. Cependant, Dieu en avait décidé ainsi et il fallait...

— Fermez-la, Montalban ! grogna Frank.

Il provoquait ce qui lui paraissait être un nain. Il aimait bien le spectacle de la haine, Frank. Il lui opposa un sourire tranquille et dominateur. L'autre épongeait son front dans ses manches, avalant de longues gorgées d'une bière que Frank n'avait touchée qu'avec les doigts, et encore, à travers le verre qui n'était pas de première jeunesse.

— Les balles ont toutes atteint le cœur, dit Montalban qui se concentrait sur son rapport pour éviter la discussion que l'étranger voulait lui imposer pour faire de lui un domestique.

— Elle n'était pas seule.

— Nous ne savons pas si l'assassin est celui qui était avec elle... dans le lit, ou si l'assassin est venu de l'extérieur de... cette intimité.

— Et le doigt ?

— Quelle histoire ! Nous l'avons perdu deux fois.

Frank grinça des dents sans se soucier de l'inconvenance d'un tel signe d'impatience.

— Enfin, résuma Montalban, nous avons fini par le retrouver et il n'a pas été difficile de savoir à qui il appartenait.

— À l'assassin ?

— À l'amant, je ne pense pas. On voit mal comment doña Gisèle se serait amourachée de Muescas qui est un nain...

— Nain ou petit ?

— Petit. Ses mains sont bien connues. Petites et adroites. Il se saoulait et racontait à qui voulait l'entendre comment il avait perdu son doigt. Il n'a pas résisté à notre interrogatoire.

— Vous l'avez...

— Non, non ! Il a parlé.

— Il a parlé de son doigt ?

— Il dit qu'il n'y est pour rien. Nous avons vérifié avec l'aide de la Policía Científica. Il semble que son récit corresponde à la réalité, quoiqu'il n'explique pas sa présence dans la maison de doña Gisèle au moment du meurtre et de ce qui l'a précédé.

— La scène d'amour, la dispute, le tir.

Frank demeura un instant songeur. La police espagnole avait fait un travail minable. Gisèle avait de la chance de s'en être tirée. Mais maintenant, son cerveau était tellement réduit qu'elle ne se souciait même pas de savoir qui l'avait tuée. Elle le savait peut-être. On l'avait vainement interrogée. Avec des moyens contrôlés scientifiquement. Une vaine prudence par rapport à un cerveau diminué. Frank souffrait sincèrement de cette injuste mutilation. Le système avait hésité avant d'autoriser la RPM. Influence de notable, sans doute. Maintenant, la beauté intacte et éternelle de Gisèle hantait le château de Vermort et rendait fou le comte lui-même.

— Vous ne savez pas grand-chose, conclut Frank qui avala une molécule du breuvage glacé avec une grimace qui arracha un sourire satisfait à son hôte.

— Je ne sais peut-être pas tout, avoua Montalban avec un autre sourire narquois. Vous avez accès au sous-système, m'a-t-on dit. Vous avez un avantage sur moi. Je ne suis autorisé qu'à consulter le Dossier.

Il y avait de l'amertume dans cette confession. Frank opina.

— J'en saurai peut-être plus que vous dès ce soir, dit-il d'un air condescendant.

— Je n'en doute pas, señor. Vous mangerez avec moi ?

— Vous voulez dire dans le même plat ?

Une coutume que Frank n'appréciait pas particulièrement.

— Non ! Chez Diego. Buena comida. Buen vino.

La chambre de Frank donnait sur une terrasse ombragée par un feuillage exotique saturé de fleurs. Il détesta tout de suite cette population d'insectes grouillants et curieux. Un rideau tombait sur la scène. Il évita de le secouer. Il était imprégné d'une riche poussière. Le lit était inexplicablement frais, gisant sous un crucifix où se tordait de douleur un Christ expressif et menaçant. Aucun terminal. Pas même une prise sur le réseau. Il déballa ses antennes sous le regard intrigué de Montalban qui débitait ce qu'il savait du meurtre de Gisèle de Vermort, doña Gisèle comme il l'appelait.

— Nous l'appelons tous comme ça, précisa Montalban. Nous l'avons vue l'été dernier et au printemps. Le comte est distant depuis cette tragédie. Il ne m'a jamais adressé la parole et a même demandé à mes chefs que je ne lui adresse pas la mienne. Vous vous rendez compte ?

— Il a obtenu satisfaction ?

Qui était avec Gisèle cette nuit-là ? Muescas le savait. Que faisait Muescas dans la maison de Gisèle ? Avait-il vu l'assassin d'assez près pour le reconnaître ou s'en souvenir assez précisément pour le décrire ? La police locale n'avait pas répondu à ces questions. Elle ne posait plus de questions au comte Fabrice de Vermort et laissait Muescas jouir d'une inexplicable paix et sans doute aussi d'une liberté de mouvement incompatible avec la recherche de la vérité.

— La chambre vous plaît ? demanda Montalban. J'y suis né.

Frank n'aimait pas l'idée de coucher dans un lit où quelqu'un d'aussi inutile avait été conçu. Montalban sembla deviner ces pensées outrageantes. Il prit les devants.

— Bien sûr, le lit n'est pas celui où je suis né, dit-il en caressant la surface dorée des draps. Les touristes achètent tout. Bon prix. Nous vendons et ils couchent dedans. Je leur raconte des histoires. Comme tout le monde. Ils viennent chercher autre chose, vous comprenez ?

Frank était venu trouver ce que la police ne se fatiguait plus à chercher. Montalban souffrait d'observer, impuissant, cette volonté de gagner malgré l'évidence de l'échec. Frank déployait une antenne sur la terrasse. Un écran papillotait dans le lit. Montalban respira une bonne bouffée de cette odeur de plâtre moisi et de boiserie vermoulue qui était sa madeleine de Proust. Il se transportait sans passer par les réseaux. Il préférait le vin aux substances. Il n'ignorait pas que les injections agissaient de l'intérieur et ne se demandait pas pourquoi ni comment. Il avait seulement l'intention de vivre sa vie jusqu'au bout.

— Elle est morte en pleine jeunesse, dit-il.

Frank haïssait particulièrement cette remarque. Et Montalban ne manqua pas d'ajouter :

— Et sans souffrances. Ils n'ont pas réussi à supprimer la souffrance. Il n'y a pas de perfection technologique...

— Suffit de bien doser sa dépendance, murmura Frank qui se parlait à lui-même.

Montalban sourit. Frank était ce genre de type qui agit en fonction des dépendances. Il était bâti autour d'un injecteur automatique qui l'empêchait de penser à mourir au bon moment. Il redoutait la destruction qui fait de vous un mort invivable.

— Vous ne m'avez pas dit pour Diego...

— Diego ?

— Manger !

C'était d'accord pour Diego. Mais sans viande.

— Sans viande ?

Montalban retourna dans son salon et entrouvrit les volets. Son profil de resquilleur apparut en contre-jour. Pourquoi Frank le haïssait-il déjà ? Il avait de la patience d'habitude, et ne haïssait jamais prématurément. Il était amoureux de Gisèle. Peut-être autant que de la Sibylle. Il entra dans le salon. Il avait ôté sa veste et retroussé ses manches. Montalban approuva en branlant sa tête de dévot. De quelle dévotion était-elle la proie ? Frank redoutait ce soleil blanc. Il s'attendait à une lune pleine de la même lumière.

— C'est tout ce que vous avez comme bagnole ? demanda-t-il en même temps que l'hallucination se dissipait.

Montalban écarquilla ses yeux d'hirondelle.

— S'il est complètement nuevo !

Ce tas de ferraille était neuf. Frank avait cru qu'il était seulement fraîchement peint. Le moteur s'exprimait comme un chien dans les côtes, toujours prêt à se coucher aux pieds pour ne pas en savoir plus. Montalban se demandait ce que Frank conduisait. Une belle Allemande aux sièges moelleux, il n'en doutait pas. Frank avait des mains d'artiste. Un regard d'assassin, pas d'envieux. Montalban secoua sa tête dans la lumière.

— Je suis à votre disposition, dit-il en revenant dans l'ombre que Frank appréciait en nyctalope. Si la maison ne convient pas...

— Elle me convient. Il y a une salle de bain ?

¡Claro !

Frank laissa l'eau monter autour de lui. Pourquoi l'avaient-ils éloigné de son jardin et de sa piscine ? Il s'était réveillé dans le train, dans une couchette qui sentait la lavande. Il en avait trouvé le sachet au matin, sous l'oreiller. Une attention qu'il ne comprit pas et qui l'obséda pendant tout le voyage. Il avait soigneusement vérifié son équipement. Il ne disposait que d'un terminal continental. Que craignaient-ils qu'il dénichât dans le Réseau Intercontinental ? Ils le limitaient à la péninsule. Il atteindrait peut-être le Sahara, mais pour quoi faire ? Il trouverait peut-être l'assassin de Gisèle, mais sans pouvoir punir le sous-système espagnol qui était responsable de la débilité mentale définitive qui affectait la plus belle femme qu'il connaissait. Rien ne soulagerait cette haine, pas même la douleur infligée à celui ou celle qui finirait par avoir la malchance de contenir l'objet de cette xénophobie. Il s'en voulait de n'être qu'un homme. Il y avait des dieux maintenant, mais ils ne réclamaient aucun culte. On savait seulement qu'ils existaient et qu'ils avaient été des hommes. Comment devient-on un Dieu dans ce monde que la mort va finir par surpeupler ? Ce n'était sans doute pas une question à poser à cet ignare de Montalban qui ne pensait qu'à sa peau de minable surpris dans son berceau. Frank se laissait facilement envahir par la haine et il savait que la violence ne le soulageait pas. Il n'en tirait que du plaisir. Que penserait Gisèle de ce plaisir si elle avait encore un cerveau pour accepter d'en discuter avec lui ? Il y avait trois personnages autour de son cadavre : l'amant, l'assassin (peut-être le même individu), et Muescas qui ne pouvait pas être l'amant mais qu'on pouvait légitiment soupçonner d'être l'assassin. Un seul nom sur trois personnages. La police locale n'avait pas assez tourmenté ce témoin. Frank se chargeait de commencer par là une enquête qu'il avait hâte d'achever pour revenir à la seule question qui le turlupinait maintenant : Si quelqu'un a tué Pulchérie, qui a tué Nora ? Logique.

 

Chapitre XIII

 

Frank ne se reconnaissait plus. Non seulement il avait enfilé un silencieux au bout de son Colt, mais il se rappelait avoir pris le temps de le mettre dans ses bagages. Il ne se servait jamais d'un silencieux. Et personne ne lui avait fait une telle recommandation. Il entra dans les Chancas en conquérant, passant devant les seuils sans saluer les gens qui s'y trouvaient, et surtout ne répondant pas à leur salut discret. Il savait où il allait. La maison de Muescas était un taudis. Une façade couverte de vieux azulejos dont on ne distinguait plus les motifs, et percée d'une porte basse et d'une fenêtre barreaudée. Il entendait des cris d'enfant et la voix d'une femme qui répétait une litanie qui ne pouvait pas avoir un lien avec l'acte d'amour. Frank frappa sans ménager la surface vermoulue d'une porte qui s'ouvrit aussitôt. C'était Muescas. Il ne pouvait pas se tromper. L'homme était petit, malingre, et il montrait ses mains minuscules. Un doigt manquait. Il n'avait plus qu'à lui demander de raconter son histoire. Le gnome souriait en branlant une incisive sous sa langue bleue.

— Monsieur Chercos, je suppose ? siffla-t-il. Il y a un pueblo pas loin d'ici qui s'appelle Chercos. Tandis que moi, je m'appelle Muescas (il tendit sa main droite, celle aux cinq doigts) : de moscas (mouches) et muecas (grimaces). Vous portez un nom de pueblo, le mien a été forgé par un... seigneur.

Quelle différence cela faisait-il ? Frank n'avait rien à voir avec ce village minable que Hautetour lui avait montré sur la carte. Et s'il y avait encore des seigneurs dans ce pays, ce n'était pas son affaire. Il posa un pied sur le perron, une vieille pierre usée par les coups de serpillière et les culs des enfants. Muescas ébaucha une esquive.

— Entrez donc, siffla-t-il de nouveau. Je vous attendais. Don Pablo m'a prévenu de votre visite.

Les yeux du nabot roulaient dans des orbites vertes. Il portait une chemise crasseuse et des pantalons retroussés sous les genoux. Une femme en chemise apparut, furtive et laide. Le nabot sembla s'excuser. Il giclait des fluides sur sa famille. Frank avait connu ça chez les autres, dans son enfance. Un patio les accueillit, frais et fleuri. Un jet d'eau s'immobilisait dans un carré de verdure. Des oranges pourries tachaient l'herbe rare et flexueuse. Muescas désigna le banc de pierre sur lequel il comptait poursuivre la conversation. Frank ne s'asseyait jamais sans un examen méticuleux des surfaces qui se proposaient. Le nabot sentit qu'il devait attendre et ne rien dire en attendant. Frank plia enfin sa carcasse et se posa comme un hanneton sur un coquelicot.

— Ça s'est passé il y a des années, dit Muescas en s'asseyant à l'autre bout du banc.

— J'en sais rien, dit Frank. On ne m'a pas précisé de date. Il semble que le temps n'ait aucune importance en la matière. Ça pourrait très bien se passer demain ou dans un siècle.

— Je vois, dit Muescas qui ne voyait rien d'autre que l'impatience de Frank qui secouait un pied vertical.

— Vous savez dessiner ? demanda Frank.

Muescas ne cachait plus sa méfiance dans le masque du sourire de circonstance. Il avait déjà dessiné l'assassin dans les locaux de la police. Il avait eu du mal à cause de ce qu'ils avaient fait subir à ses mains avant de poser la première question. Frank paraissait civilisé, mais de cette civilisation qui connaît des moyens plus propices à la confession sans contrepartie. Il avait dessiné une femme et ils ne l'avaient pas cru.

— Pourquoi ? demanda Frank paisiblement.

Muescas n'avait jamais dépassé ce niveau de l'aveu puisqu'on ne lui demandait rien d'autre que de la fermer. Il voyait bien que Frank n'était pas venu en vacances. Le Colt rutilait sous une chemise austère. Le silencieux était de mauvais augure.

— Je suppose, dit-il en s'étreignant les seins, que la femme en question ne doit pas être mêlée à cette sordide histoire.

L'adjectif sordide était de trop. Cela se lisait dans le regard de Frank. Muescas rectifia :

— Triste, triste histoire, murmura-t-il en offrant son cou expiatoire.

Frank n'aimait pas non plus la tristesse. Il était seulement en colère. Ce n'était pas une histoire sordide, ni triste. Muescas s'efforçait de ne pas chercher à deviner les raisons de cette sourde colère qui déformait le visage du policier.

— Qui est cette femme ? dit Frank assez fermement pour être bien compris.

Muescas n'avait pas besoin de la dessiner. Il suffisait de dire son nom. Il l'avait dit aux policiers qui avaient vu cette femme apparaître lentement sous son crayon et il la voyait naître lui aussi sans tenter d'en dissimuler les traits. Ils lui avaient seulement demandé de la fermer sous peine de le regretter. Il avait assez d'imagination pour avoir une idée de ce qu'il pouvait regretter définitivement.

— Je peux la dessiner si vous voulez, proposa-t-il.

Frank n'était pas venu les mains vides, mais il n'avait pas de papier ni de crayon dans sa poche. En plus, il n'avait pas tellement de temps. Comme il ne savait pas à quel moment se passait cette histoire, il choisissait de ne pas jouer avec le temps, en le perdant par exemple, ou en écoutant les mensonges de ceux qui prenaient le risque d'en crever. On lui avait posé une question : Qui a tué Gisèle de Vermort ? Il n'avait pas à savoir quand ? Le système faisait ce qu'il voulait de son temps et de celui des autres. Il savait où, mais il était peut-être dans un décor inventé par le système pour éviter les fuites d'informations. Muescas comprit qu'il n'avait pas le choix. Il avait six gosses à nourrir, il ne les nourrissait pas lui-même mais nourrissait celle qui leur assurait une vie décente après les avoir mis au monde. Il était nécessaire, en somme. Mais don Pablo n'apprécierait pas ce qu'il considérerait comme une trahison. Frank était donc en concurrence avec Montalban. Muescas connaissait les méthodes de ce dernier. Une horreur de raffinements et d'attente. Ces tueurs qui agissent sur le temps sont les plus terribles. Frank visait et tuait. Point. Et il se rendait compte que Muescas, qui était vivant et n'avait plus l'espoir de continuer à vivre, aurait vite fait de choisir entre le potage et la guillotine. Il ne faut jamais donner le choix. Il faut arracher. Muescas ne consentait qu'à dessiner.

— C'est risqué, dit-il en se mordant la langue. Mais je peux faire ça pour vous.

Il montra son petit moignon agité par la colère. Frank aimait les hommes en colère. Mais celui-ci pourrait-il dessiner fidèlement dans un tel état d'excitation ? Il sortit des Chancas avec un portrait dans la poche et les saveurs de l'anis dans la bouche. Muescas l'avait berné. Le seul témoin du crime, hormis peut-être l'amant de Gisèle si celui-ci n'était pas l'assassin, le mettait sur une piste interdite avec la contrainte d'un retard qui n'était pas la bienvenue. Frank descendit les ruelles ombragées que le soleil couchant envahissait de lueurs flamboyantes. Montalban avait sagement attendu dans son tacot neuf et poussif. Il fumait tranquillement en s'intéressant au manège d'un groupe d'adolescentes qui essayaient des pas de danse dans la rigole. Frank ne le surprenait pas. Montalban avait les yeux partout.

— Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ? demanda-t-il en mettant le moteur en route.

Frank sortit son Colt pour impressionner les gamines.

— Nous l'avons déjà interrogé, dit Montalban. Il dessinait des portraits. Nous les avons conservés. Vous voulez les voir ?

Frank pourrait au moins les comparer avec celui qu'il venait d'hériter sans testament. Mais le mieux n'était-il pas de demander à Anaïs K. qu'elle en identifiât la beauté ? Anaïs pouvait se télétransporter. Il demanda simplement à Montalban où se trouvait le terminal des retours vers la vie.

— ¿E'to qué é' ? gloussa le latino.

Frank était maudit par le temps. Il le perdait avec une facilité déconcertante, surtout depuis qu'il était dans cette enquête. Il perdait un temps dont il méconnaissait le temps. Montalban était-il informé de ces conditions extraordinaires ? Le système consentait-il de temps en temps à se laisser pénétrer par les sous-systèmes ? En attendant, il fallait expliquer à cet être obtus ce que c'était, un TRW. Il y en avait en principe dans toutes les stations de chemin de fer, dans les aéroports, dans les gares routières, dans tous les lieux publics où on attendait quelqu'un ou on se faisait attendre. On pouvait toujours aller jeter un œil à la parada de taxis.

— O.K., dit Frank qui voyait le temps s'écouler par l'interstice d'un défaut de connexion.

Ces écoulements non désirés pouvaient le rendre morose et rancunier. Montalban l'arrêta devant un alignement de tacots rutilants. Des chauffeurs en chemise blanche frappaient leur véhicule avec des torchons, lents et patients. Un vieux téléphone croupissait au fond d'un boîtier comme un reste dans une boîte de conserve. Ça ne ressemblait pas à un TRW, mais c'en était peut-être un, reconnut Montalban qui connaissait les lieux comme s'il y était né. Il en profita pour avouer qu'il avait vu le jour dans un autre pays, ce qui lui avait ouvert les yeux. Frank aussi était né dans un autre pays que le sien, mais ses yeux en souffraient chaque fois qu'il les ouvrait dans cette direction interdite. Montalban hocha sa lourde tête (il possédait une dentition rénovée par l'or mais assurait qu'il n'avait jamais signé avec le diable). Un chauffeur s'approcha sur un signe de l'index noir du policier qui connaissait aussi les gens de cette terre ingrate.

— On téléphone dedans, dit le chauffeur.

Il décrivit avec les mains ce qui pouvait ressembler à un ensemble combiné-écouteur. Il ignorait si les morts venaient jusqu'ici. Qu'est-ce qu'ils viendraient y chercher ? Il y avait des tas d'autres endroits agréables quand on n'avait plus de temps à dépenser. Lui, il ne le perdait pas, son temps, il le dépensait. Et il n'avait nullement l'impression de s'appauvrir. Frank jeta un œil prudent sur l'appareil que le chauffeur désignait comme le seul équipement techno qu'il connaissait dans ce cadre étroit où il gagnait sa vie. C'était un vulgaire téléphone, avec un composeur mécanique et une sonnerie à cloche. Frank donna un coup de poing sur ce dispositif sans intérêt immédiat.

— Si un jour vous souhaitez appeler quelqu'un et que vous n'avez pas le choix, dit le chauffeur avec cette amabilité sincère qui est le propre des Espagnols confrontés au désarroi, il est à votre disposition.

Frank remercia par un attouchement qui valait une accolade. Il devait bien y avoir des morts dans ce coin perdu ?

¡Claro ! dit Montalban en reprenant une route qui n'avait pas l'air de mener quelque part. Peut-être plus qu'ailleurs. La tradition...

Frank sourit. La mort est la tragédie de celui qui la donne et la délivrance de celui qui la reçoit. Hautetour, qui avait du sang espagnol, l'avait prévenu, mais Hautetour croyait dur comme fer que Frank était mort. Où allait-il chercher cette idée saugrenue, Pierre Marie Joseph de Hautetour de Alamos ? Frank n'était pas parti sans se renseigner. Il ne partait jamais sans s'assurer qu'on ne le prenait pas pour un imbécile. Montalban désigna une caisse métallique qui jouxtait un distributeur de glaçons. Il avait vu des gens en sortir et il avait pensé que c'était ceux qui alimentaient le distributeur. Ils montaient ensuite dans un camion et on les revoyait sur la plage. C'était peut-être des morts, mais ils n'étaient pas du pays. Ceux-là restaient chez eux pour alimenter la chronique. Frank appuya sur le seul bouton qui s'offrait à la pression. Un écran s'illumina, surgi du néant. Un TRW de la première génération. Un objet dangereux qui avait alimenté les premiers bataillons de Gor Ur. Il composa le numéro d'Anaïs sous le regard médusé de Montalban.

— Hé ! dit-elle pendant que son image se formait. C'est naturel ?

— C'est naturel, dit-il en rougissant.

Même à distance. Elle voyait ça à travers un calcul qui lui parvenait en temps réel. Ce beau visage était environné de boucles rouges.

— Où suis-je ? demanda-t-elle.

— À Polopos. Je ne voulais pas te déranger.

Elle aussi avait envie de faire l'amour. Il avait toujours raison de l'appeler Anaïs quand elle se laissait appeler autrement par un inconnu. Montalban était fasciné.

— J'ai besoin de toi, dit Frank.

— Maintenant ?

— Demain si tu veux.

— Maintenant !

Elle apparut. Frank n'avait jamais assisté à ces reconstitutions moléculaires. Il avait toujours fermé les yeux quand on l'amenait à la gare pour accueillir un parent défunt. On ne le lui avait jamais reproché. Pas dans cette enfance qui sentait l'eau de Cologne et le pain au lait. Les morts le prenaient dans leurs bras fraîchement reconstitués et il fermait les yeux pour ne pas les écouter. Elle naissait presque en lui, douce et infinie, inévitable maintenant qu'il la désirait pour des raisons strictement personnelles. Elle aussi était fraîche. Il se souvenait de la fraîcheur des morts qui arrivaient pour les vacances d'été. Ils devenaient tièdes ensuite et il pouvait alors écouter leurs récits. Le récit d'Anaïs avait été greffé artificiellement dans son cerveau pendant son sommeil. Il le lui dit. Elle était outrée par ces méthodes, d'autant qu'il s'agissait d'un inédit et qu'elle était loin de l'avoir achevé. Il n'y pouvait rien. Il ne savait pas pourquoi il dormait et ils avaient décidé de l'envoyer en Espagne avec cette histoire dans la tête. Acceptait-elle d'en vérifier l'authenticité ?

— Pour toi, ma verge d'or, je voyagerai, chantonna-t-elle en le becquetant.

Montalban s'impatientait au volant de son tacot dont le moteur crachotait dans l'asphalte liquéfié. Il descendit pour saluer l'apparition. Il ne savait pas que de pareilles beautés pouvaient sortir de cette caisse qui avait l'air d'une caisse, pas d'un lupanar.

— N'essayez pas tout seul, dit Anaïs en lui rendant son salut humide.

Montalban rit en montrant l'or de son palais et de ses dents.

— Il me donnera des leçons, dit-il en se tenant le ventre.

Anaïs le haïssait déjà. Elle arrivait sans bagages. Coucherait-elle... à la maison ? Frank ne s'imaginait plus le lit sans cette présence divine. Il en oubliait l'objet de sa requête.

— Mon Dieu ! s'écria-t-elle en voyant le dessin de Muescas.

 Ils étaient dans le lit et Frank avait soigneusement vérifié les conditions de leur intimité. On avait beau être en territoire atechnologique, la police ne négligeait pas les moyens avancés quand ils lui étaient utiles. Il ne découvrit qu'un œil électronique et y suspendit négligemment une chemise. Pour le son, ils se parleraient à l'oreille. Anaïs adora tout de suite ces chatouillements. Son cri avait dû alerter la vigilance concupiscente de Montalban qui dormait deux pièces plus loin, côté rue. Frank posa délicatement sa main sur la bouche qui se gonfla dans sa paume.

— Qui est-ce ? demanda-t-il dans l'oreille.

Il obligea la tête à pivoter pour situer la bouche à proximité de son oreille. Il ne lui avait rien dit de Muescas ni de ce que ce dessin représentait pour lui. Pourtant, Anaïs avait crié. Consentirait-elle à s'expliquer ?

— C'est Amanda, dit-elle. Je ne comprends pas.

Qu'est-ce qu'elle ne comprenait pas ? Comment lui poser cette question essentielle ?

— Nora Volcaire ? dit-il après avoir fait pivoter la tête d'Anaïs.

— Karina Volker ? La sœur de la Sibylle. Pourquoi ce dessin ?

Il était un peu tard pour poser cette question innocente, Anaïs. Frank se renfrogna. Il parut vouloir occuper tout le lit. Elle se poussa timidement.

— Amanda Bradley, la dingue de ton récit, dit-il alors que son cerveau travaillait rudement dans les marges.

— Tu ne sais même pas s'il s'agit de mon récit, rappela-t-elle comme si la possibilité d'une substitution devait maintenant entrer en ligne de compte.

Frank rentrait en lui-même.

— Qui est l'auteur de ce dessin ? demanda-t-elle sans réussir à dissimuler sa douce duplicité de complice prise en flagrant délit de faux témoignage.

Muescas avait raison. L'assassin était une femme. Elle avait maintenant un nom. Qui était l'amant que Gisèle recevait cette nuit-là dans son lit, nuit que Muescas comptait mettre à profit pour exécuter la punition qu'Anaïs prétendait infliger à la responsable de sa maladie... mortelle ? Frank sentit qu'il n'avancerait plus sous l'influence d'Anaïs.

— C'est naturel ? cancana-t-elle par diversion.

— C'est naturel, murmura-t-il, et il se laissa conduire sur les pentes du plaisir.

Dans la nuit, un cauchemar l'éveilla. Muescas était en danger de mort. Frank avait besoin d'un Muescas vivant. On ne savait pas en quoi consistait exactement le pacte entre le système et les morts qu'il récupérait apparemment sans contrepartie. Les morts de son enfance n'avaient jamais répondu à cette question. Ils le bourraient de bonbons acidulés et plus tard, quand il eut droit à sa première dose de verte colocaïne, à titre d'essai et d'exemple, il constata avec horreur que la saveur du cassis était celle de ce qui allait devenir sa substance existentielle. Sa vie était remplie jusqu'à l'exaspération par ces coïncidences qui refusaient de se laisser pénétrer par le sens. Les choses prenaient un sens, mais il était impossible de leur en donner un. Première leçon d'existence pacifique. Et dernière opportunité philosophique.

La nuit était particulièrement douce. Le corps d'Anaïs ne respirait pas, étrange sensation qu'il ne parvenait pas à assimiler définitivement. La chair demeurait la chair, et la mort se signalait par l'absence d'activité biologique. Il avait souvent eu le sentiment que les vivants post-mortem étaient une hallucination provoquée et entretenue par le système. Tout le monde passait par là dans les premiers temps de la vie mature, au sortir d'une immaturité donnée comme faute originelle. Tout le monde finissait par reconnaître la réalité des faits. La mort demeurait un phénomène irréversible inscrit dans le patrimoine génétique. Le système n'avait pas trouvé la parade : il avait simplement remplacé la mort par la vie possible après la mort. Et c'était le contraire d'une illusion. Les manuels d'existence disaient de manière significative : déception. Ce mot contenait tout ce qu'on pouvait éprouver au sujet des faits et en disait particulièrement long sur ce qu'on ne pouvait plus en dire.

Il se leva. Anaïs ne dormait pas. Les morts ne dorment pas. Ils sont ailleurs pendant que vous êtes dans le lit. Couchez avec les morts si cela vous fait plaisir, mais s'ils vous racontent leurs rêves au petit matin, ne les croyez pas. Que représentait le récit d'Anaïs aux yeux des autorités déléguées par le système ? Qu'en dirait-elle s'il le lui soumettait ? Il avait hâte de répondre à ces questions, mais la douleur s'annonçait si précisément qu'il se voyait clairement y renoncer. Il devait maintenant s'assurer que Muescas était vivant et, s'il l'était, qu'il n'était pas menacé de mort et, s'il l'était, le protéger par tous les moyens, y compris la trahison qui coûte si cher aux hommes de bonne volonté.

 

 

 

 

Chapitre XIV

 

Il n'avait pas amené le silencieux pour tirer dans les mains de Muescas ou pour se débarrasser discrètement d'un Montalban devenu trop encombrant. Quelqu'un lui avait recommandé d'entrer dans le sous-système en silence. Il ne savait pas encore pourquoi il devait pénétrer dans le sous-système ni avec quels moyens il tenterait cette opération secrète. Il savait seulement qu'il allait entrer là-dedans comme on le lui demandait en secret. Il ignorait qui était ce commanditaire qui agissait à partir de son cerveau. Ils avaient peut-être injecté un extra de mémoire sur laquelle il ne pourrait pas opérer, même s'il la situait exactement. Une mission consiste toujours à suivre le fil sans avoir conscience de la matière dans laquelle sont enracinées ses extrémités relatives. Ils auraient peut-être été plus clairs s'ils n'avaient pas pris l'accident de tir (sur le vieux Bradley) pour une tentative de suicide. Heureusement, Hautetour leur avait expliqué pourquoi il écartait cette thèse humiliante. Il avait parlé d'outrage sur un ton véhément. Ses lèvres s'agitaient dans un bocal destiné à camoufler son identité, technique encore en usage en ces temps de disette. Ils savaient encore décoder les signaux analogiques avec une précision correspondant exactement à l'être. Frank n'était pas aveugle au point de penser qu'ils se servaient de lui pour une cause forcément bonne et juste, mais il n'avait jamais trahi et il ne désirait pas minotauriser le système. Une fois qu'il serait entré dans le sous-système, ils recevraient un signal et ils continueraient d'alimenter ses ressources en aventures. Le Colt équipé de son silencieux était la clé qui ouvrirait sans bruit et à coup sûr les portes physiques qui demeureraient fermées malgré la nécessité de les ouvrir pour être clair avec tout le monde.

Il était presque minuit et on était encore mercredi. Anaïs était dans son lit, ils avaient fait l'amour et il n'avait pas trouvé le sommeil. Anaïs n'y était pour rien. Elle s'était suffisamment exprimée pour réveiller Montalban, s'il dormait, ou pour le rendre fou, s'il ne l'était pas. Frank avait attendu qu'elle retrouvât sa tranquillité. Il ne pouvait pas se lever sans qu'elle le sût, et sans doute possédait-elle le pouvoir de le suivre mentalement sur la piste qu'il emprunterait physiquement. D'abord, il n'alla pas plus loin que la rue. Une fenêtre était éclairée, une fenêtre sans carreau qui donnait sur une cuisine. En passant (Anaïs le suivait-elle ?), il aperçut deux têtes en conversation de chaque côté d'une table. Il ne vit pas les mains. Ni l'une ni l'autre de ces têtes n'était connue de lui, mais il savait que leur duplicité touchait au camouflage. Il descendit la rue jusqu'à la place où chuintait, contre un mur noir, une fontaine poussive qui giclait un liquide gris et gazeux. La nuit, ils injectaient leurs substances dans l'air. Il passa au large et continua dans une autre rue sans éclairage. À l'aveuglette, il descendit encore, touchant des murs chauds ou ne touchant plus rien et perdant l'équilibre pendant une fraction de seconde qui lui arrachait des petits cris chargés d'hallucinations en décomposition. Où le conduisaient-ils ?

Il ne souffrait plus de sa blessure au cou, et comme elle ne se signalait plus que par un mince repli de la peau, il se demanda combien de temps s'était passé depuis lundi. On ne pouvait pas être le mercredi suivant. Ils s'arrangeaient toujours pour vous désorienter, et vous aviez l'impression de suivre un fil sans interruption. Seules les extrémités étaient inaccessibles : hier parce qu'on ne pouvait pas retourner dans ce temps, et demain qui devenait imprévisible parce que vous étiez absolument incapable d'expliquer ce que vous fabriquiez à l'instant même où vous y pensiez, par exemple dans la nuit de mercredi à jeudi, dans les rues noires et tournoyantes de Polopos. Dans ces moments d'égarement ou d'errance, la langue suintait des substances inconnues de votre désir. Il se mettait à se parler à lui-même en khinoro, une langue empruntée à une enfance tranquille et paralysée. Il ne s'adressait plus aux nœuds du système. Ils l'auraient accusé d'incohérence et de schizophrénie s'il n'avait pas pris la précaution d'en rire. Ils ne pouvaient pas croire à un suicide. C'était le vieux Bradley, un vieillard vigoureux, qui lui avait tordu le poignet parce qu'il voulait le descendre, et le coup était parti. Ils n'avaient aucune image de cet évènement et Hautetour leur avait démontré que les signaux dont ils disposaient ne correspondaient pas à la réalité. Il les avait presque fascinés.


 

JEUDI

 

La cloche de l'église tinta doucement dans son cerveau. Il ne voyait pas le clocher, mais parfaitement le porche éclairé par des projecteurs. Où allait-il ? Il n'avait jamais souffert de somnambulisme. Il se retournait de temps en temps pour chercher la trace d'Anaïs dans l'ombre qui refermait la nuit derrière lui. Il descendait toujours. Le pueblo n'en finissait pas. S'il tournait en rond, il y avait une explication complètement indépendante de la topographie du terrain qu'il déplaçait alors avec lui. Sinon, il serait projeté dans un autre terrain dès qu'ils estimeraient le moment opportun. Il n'avait pas l'intention d'exiger une explication ni celle de revenir sur des pas qui semblaient s'être perdus définitivement dans une nuit propice à l'oubli. Un réverbère clignotant attira son attention.

Bonne prise sur le réel ! Il était équipé d'un branchement primitif. Émission, réception, signal de sonnerie et deux ou trois autres signaux indispensables à la communication. Il possédait la clé. Il s'en aperçut dès la première seconde. Un écran bleu s'alluma quelque part. Il était en communication avec un élément du sous-système. Il allait maintenant devoir lutter contre lui-même. C'était l'enfant qui revenait. Le bonheur, la peur de l'étrange, l'attirance pour l'être ou l'objet indifférent à la possession qui devenait la seule issue. Quand ça arrivait, il demandait au système, dans un message laconique, de ne pas tenir compte des incohérences qui l'envahissaient. Mais le système n'était pas accessible directement à travers les sous-systèmes, d'autant que ce sous-système était peut-être le sous-système d'un autre sous-système. Ils l'avaient placé en mauvaise posture parce qu'ils croyaient encore qu'il avait tenté de se suicider. Il n'en était rien. Bradley lui avait empoigné l'avant-bras et le coup était parti en direction de sa tête à lui, Frank, et il avait senti l'impact et la durée de la pénétration. Il avait entendu le choc de la balle dans le mur et il avait perdu connaissance pour retrouver cet état de conscience dans lequel ils vous mettaient chaque fois qu'ils croyaient avoir des raisons de penser que vous aviez mal agi.

Jamais il n'aurait la force mentale d'imaginer le sous-réseau à partir duquel ils lui demandaient d'agir. L'enfant aurait l'avantage du terrain inconnu. Les enfants se repèrent dans la réalité, alors que nous avons besoin de nos limites. Leur regard est circulaire, de proche en proche. Nous recomposons ce qui menace de disparaître en appliquant une méthode et les défauts hypothétiques de cette méthode. Ils peuvent facilement et rapidement gagner le temps que nous perdons. À la fin, ils se sont projetés dans l'avenir et nous les avons remplacés dans un passé qui est le leur et non plus le nôtre. Frank avait vécu tellement d'aventures avec l'enfant qu'il était capable d'attendre au lieu d'agir. C'était aussi un peu contre eux qu'il luttait. Mais il pensait à la retraite au lieu de se préoccuper de sa mort. Il finirait par ressembler au vieux Bradley qui se croyait vivant et qui était mort trop tard parce qu'il avait trop attendu. Il y avait des choses que le système ne pouvait pas décider à votre place. Il décidait cependant de l'opportunité de vous accorder une RPM ou pas. Frank croyait à une retraite tranquille alors qu'il était imprudent et peut-être même inconvenant de s'y préparer à un âge où l'enfant reprend de la graine. Il aurait pu poser la question à Pulchérie, mais il n'en avait jamais trouvé la force. Il avait deux enfants qui ressemblaient peut-être à Anastase et Pulchérie. Ils ne répondaient pas. Et s'il pensait à Popo, dont il n'avait plus de nouvelles depuis que le docteur Omar Lobster l'avait kidnappé, il sombrait dans une tristesse dangereuse et se tenait à l'écart de ses armes. Il n'y avait personne pour l'attacher dans ces moments. Anaïs l'avait observé pendant qu'il cherchait vainement le sommeil. Si vous dormez avec un mort, il vous observe pendant toute la nuit parce qu'il n'a rien d'autre à faire. C'était inquiétant, cette disponibilité constante des morts que le système pouvait utiliser pour gouverner les vivants. S'il avait succombé au malencontreux coup de feu qui lui avait traversé la gorge sans rien endommager de vital, il saurait. C'était ça qui le différenciait des autres, il n'avait aucun désir de savoir. Il était pourri de l'intérieur parce qu'ils n'avaient pas réussi à tout effacer. Il y avait eu un tout, et il en conservait non pas le souvenir, mais un fragment qu'ils l'empêchaient d'atteindre et qu'ils étaient incapables de détruire. D'où peut-être sa détermination, son aveuglement, son indifférence. Ou son détachement. Il ne savait pas. On n'enseignait plus les nuances. On se contentait de la précision et du fini. Il avait un goût inexplicable pour la nuance et le mystère. Que lui voulaient-ils ?

L'écran proposait des graphes. Il en connaissait quelques-uns. Il se laissa jouer par le temps qui occupait cet espace circulaire. Est circulaire toute proposition qui démontre que le départ est inutile parce qu'on y revient toujours après être arrivé. L'enfant lui lançait des défis symboliques en khinoro.

— O.K., FRANK. NOUS CONTINUONS ?

Il était connecté au le système. Il demanda des nouvelles du vieux Bradley.

— QUE VOULEZ-VOUS SAVOIR EN RÉALITÉ, FRANK ? EXPRIMEZ-VOUS DANS NOTRE LANGUE. NOUS NE SAVONS PAS LE KHINORO.

Ils le savaient. L'enfant était avec eux, de leur côté. L'écran se remplissait de propositions obscènes. Qu'attendait Anaïs ? Il scruta la nuit pour la voir.

— J'AI TROP DORMI. JE NE RETROUVERAI PAS LE SOMMEIL AVANT LONGTEMPS...

— NE DITES PAS DE BÊTISES, FRANK. VOUS ÉTIEZ DÉSESPÉRÉ ET HONTEUX, COMME TOUS LES SUICIDAIRES QUI ONT RATÉ LEUR COUP.

— NE L'ÉCOUTEZ PAS ! JE SAIS QU'IL EST AVEC VOUS. OÙ EST ANAÏS ?

— VOUS RENDEZ-VOUS COMPTE DE LA GRAVITÉ DE L'INCOHÉRENCE QUE VOUS METTEZ EN JEU EN AFFIRMANT DE MANIÈRE LINÉAIRE :

1) QUE NOUS NE DEVONS PAS ÉCOUTER UN ÊTRE QUI N'EXISTE QUE DANS VOTRE ESPRIT.

2) QUE NOUS DEVONS CONSIDÉRER AVEC VOUS QU'IL EST AVEC NOUS.

3) QU'ANAÏS K. EST PRÉSENTE QUELQUE PART DANS CETTE NUIT QUE VOUS VOUS APPROPRIEZ ILLÉGITIMEMENT.

— J'AI ANALYSÉ LA QUESTION AVANT VOUS ! VOUS NE POUVEZ PAS ME DEVANCER SUR CE TERRAIN.

— MAIS VOUS NE GAGNEZ PAS !

— J'EXISTE ! PERSONNE, PAS MÊME CE QUE J'AI ÉTÉ AVANT DE DEVENIR CE QUE JE SUIS, NE ME REMPLACERA À VOTRE AVANTAGE. QUI A TUÉ PULCHÉRIE ?

— QU'IMPORTE PUISQU'ELLE EST VIVANTE ? QUEL INTÉRÊT DE SAVOIR QUI A TUÉ QUI SI LE MORT EST VIVANT ? L'ASSASSIN EST-IL VIVANT ? LES MORTS PEUVENT-ILS TUER LES VIVANTS ? QUE PEUVENT LES VIVANTS CONTRE LES MORTS ? NOUS CONNAISSONS VOS QUESTIONS, FRANK. VOULEZ-VOUS QUE NOUS Y RÉPONDIONS ?

— QUI A TUÉ ANAÏS ?

— LA MALADIE. VOUS AVEZ LU SON RÉCIT, NON ?

— J'AI ÉCOUTÉ LE RÉCIT. CE QUI EST LISIBLE MAINTENANT, C'EST LE RÉCIT INSÉRÉ DANS LE ROMAN DE FABRICE DE VERMORT QU'ANAÏS LUI A VOLÉ AVEC LA COMPLICITÉ D'OLIVIER. QUI ME DIT QUE CES DEUX RÉCITS COÏNCIDENT EXACTEMENT ? VOUS NE POUVEZ PAS LE PROUVER !

— NON. MAIS NOUS NE CHERCHONS PAS À LE PROUVER. NOUS AVONS GAGNÉ CE TEMPS SUR VOUS-MÊME. VOUS DEVRIEZ CROIRE CE QU'ON...

— OÙ EST POPO ?

— FRANK ! LA QUESTION EST : QUI A TUÉ GISÈLE DE VERMORT ?

— MAIS VOUS VENEZ DE ME DIRE QUE CE N'EST PAS IMPORTANT DE LE SAVOIR !

— CE N'EST PAS IMPORTANT À PROPOS DE PULCHÉRIE. ÇA L'EST EN CE QUI CONCERNE GISÈLE. TOUT EST RELATIF. SAVEZ-VOUS DE QUI VOUS ÊTES LE RELATIF ?

— COMBIEN DE SOUS-SYSTÈMES AVANT D'ATTEINDRE LE SYSTÈME ?

— PAS DE RÉPONSE.

— SOMMES-NOUS JEUDI ?

— AFFIRMATIF.

— DE QUEL JEUDI S'AGIT-IL ? JE ME SOUVIENS D'UN JEUDI...

— CONTINUEZ, FRANK. JE VOUS ÉCOUTE.

— JE ? QUI ÊTES-VOUS ?

— NOUS SOMMES...

— CE N'EST PAS LA QUESTION QUE JE VOUS AI POSÉE ! IL PARLE À VOTRE PLACE. IL VIENT DE TRAHIR SA PRÉSENCE. JE. NOUS. JE SUIS ATTENTIF À TOUTES LES NUANCES ET À TOUS LES ÉTATS DÉFINITIFS.

— NOUS NE SOMMES PAS AVEC CET ENFANT ET S'IL EST AVEC NOUS, NOUS NE LE SAVONS PAS. CELA RÉPOND-IL À VOTRE QUESTION, FRANK ?

— LOBSTER ? EST-CE VOUS ? JE NE SUIS PAS VOTRE ENNEMI. JE POURRAIS...

— VOUS NE POUVEZ RIEN, FRANK. N'ESSAYEZ PAS. QUE VOYEZ-VOUS ?

Il voyait Anaïs qui avançait dans la nuit. Sa chemise flottait dans la brise. Elle semblait parler. La distance n'expliquait pas ce silence qui lui parvenait comme un avertissement. Il coupa la communication. L'image d'Anaïs persistait. Il se demanda combien d'Anaïs ils avaient prévues pour procéder sans défaut à cette impeccable persistance.

— Qu'est-ce que tu racontes ? demanda-t-elle quand elle fut assez près pour parler sans risquer de réveiller le voisinage.

Il n'avait réveillé personne. S'il n'avait pas tourné en rond à cause de la nuit, il aurait atteint quelque chose.

— De quoi parles-tu ? dit-elle tandis que la lumière commençait à éclairer son visage inquiet.

Il avait perdu ses repères.

— Tu vas attraper froid, dit-elle.

Il entra avec elle dans la chemise.

— Jamais je ne me laisserai prendre au piège du suicide, dit-il dans la tiédeur.

Un sein caressait sa joue.

— Je sais, dit-elle. Ils veulent ta peau.

Qu'en savait-elle ? Que savaient-ils de lui chaque fois qu'il était avec elle ? Ils revenaient à la maison. L'eucalyptus empestait. Montalban attendait sous la véranda, debout sous une lampe qui coulait sur lui comme s'il en naissait.

— Il a des hallucinations ? demanda-t-il en offrant un bras qui pénétrait sous la chemise.

Le lit était frais.

— Ne touchez plus à rien sans me prévenir, disait Montalban. Vous avez toutes les autorisations, mais prévenez-moi d'abord.

Le corps d'Anaïs revenait. La porte claqua. Le rideau avait bougé. Son souffle était venu se répandre dans le lit. Anaïs avait frémi. De quelle enfant était-elle la proie, elle qui paraissait n'avoir jamais été une enfant tant elle était parfaitement compréhensible ?

— Dors, Frank, dit-elle. La nuit n'est pas encore achevée. Le temps...

Il pouvait lui soumettre le récit tel qu'il le connaissait. Mais lui dirait-elle la vérité. Fabrice de Vermort n'était pas accessible. À quand remontait cette histoire ? Pourquoi ne répondaient-ils pas à toutes les questions sans exception ? Pouvait-il rassembler ces questions demeurées sans réponses et en tirer une conclusion ? Avec qui partagerait-il cette conclusion ? Je suis dans le récit qui contient le récit dont je ne sais pas s'il est celui que je connais. Ils l'avaient jeté dans ce cul de basse-fosse parce qu'ils avaient un plan. Se connecter avec Fabrice était-il encore possible ? Il communiquerait avec Gisèle si elle avait toute sa tête, mais elle le confondrait avec Omar Lobster. Anaïs K. était la sœur d'Omar Lobster. Que savait-elle de Popo ? Elle le berçait de douces illusions et la réalité fuyait par une brèche pratiquée dans le récit. Il ne pouvait pas être partout. Comme le vieux Bradley qui avait peut-être tenté de le tuer et qui était le seul témoin de son suicide. Pourquoi accordaient-ils tant d'importance au témoignage de ce vieux fou ?

— J'irai voir Mike Bradley demain, dit-il.

Il parlait dans les seins.

— Pas sans ma permission, dit-elle sans cesser de se balancer.

— Je n'ai pas besoin de ta... !

— Mike est un ami. Maintenant que tu sais qu'Amanda est la meurtrière de Gisèle...

— Mais je ne le sais pas ! s'écria Frank.

Elle approcha son visage pour scruter les yeux.

— Si, tu le sais, murmura-t-elle dans la bouche.

— TU le sais ! Pas moi. Muescas le sait. Moi, je n'ai que ce dessin et ce que vous en dites.

Elle se redressa. Il pouvait voir les cheveux embroussaillés et les épaules frémissantes.

— Tu ne crois personne ? dit-elle.

Elle se maîtrisait.

— Je ne sais plus qui croire, gazouilla-t-il.

— Tu ne comprends pas, rectifia-t-elle fermement. Mais tu peux croire ceux qui t'aiment.

— Muescas ne m'aime pas.

— Je t'aime.

Elle attendait l'écho. Il se serait arraché la langue s'il avait eu une langue. Elle la léchait sans passion.

— Je me suis connecté, dit-il en s'enfonçant dans le lit.

Elle sentit à quel point il tentait de s'éloigner d'elle, de son influence.

— Avec qui ? Popo ?

Qu'en savait-elle ? Il y avait un récit avant celui-ci, celui que vous êtes en train de lire, mais qui l'avait écrit ? Elle le vainquait facilement et il n'avait plus la force de sauter du lit. Montalban avait dû lui injecter quelque chose par un pore resté ouvert malgré la méfiance. Les mains l'avaient longuement exploré à fleur de la peau d'Anaïs qui ne bronchait pas.

— Nous irons voir les Bradley, dit-elle.

Sa tête avait disparu dans un coussin. Il voulait voir Mike, pas Amanda.

— Ce sont MES amis, j'ai un droit de...

— Sommes-nous jeudi ? demanda-t-il.

— Tu n'as pas dormi, dit-elle tandis que maintenant c'était son corps qui disparaissait dans l'ombre des draps.

Ces dialogues de muets ! Ces dialogues dans deux langues ! Il se mit à chercher le corps. Il ne la trouverait peut-être pas dans le noir. Quelquefois, elle réapparaissait avec le jour, fraîche et loquace comme si rien ne s'était passé au cours d'une nuit qui avait menacé de n'avoir plus de fin. Il se levait avec ces réminiscences d'inachèvement et s'approchait de ce nouveau corps qu'il ne connaissait pas. Elle le taquinait avec un pompon arraché au ciel de lit.

— Tu as finalement dormi, disait-elle.

Il pensait à la sensation d'injection. Un pore l'avait trahi, comme d'habitude. Montalban apparut. Il s'était rasé et avait changé sa chemise. Il conservait le même pantalon et ses chaussures brillaient comme des verres pleins.

— Vous voulez voir les Bradley ? demanda-t-il. Ils sont arrivés hier.

Anaïs caressa les yeux de Frank qui les ferma.

— Tu veux les voir ? dit-elle.

Le café jaillissait dans les tasses, noir et fumant.

— Une galette ? proposa Montalban.

Avec qui avait couché Anaïs ?


 

VENDREDI

 

Chapitre XV

 

— Sommes-nous jeudi ?

— Oui, Frank !

Il avait eu une petite absence ce matin. Il avait plu dans la nuit. Le ciel était couvert d'un gris d'aquarelle, reposant sur un horizon rose et bleu. Ils allaient chez les Bradley. Si on était jeudi, Amanda, alias Nora, alias Karina, avait donc été récupérée. Par autorisation spéciale du système, mais à la demande de qui ? Hautetour l'avait donc interrogée mardi et elle avait dû retrouver sa liberté le lendemain mercredi, c'est-à-dire hier, pensa-t-il sans en être convaincu. Les Bradley étaient arrivés hier mercredi et on était jeudi. Anaïs et Montalban étaient formels. Qu'avait donc raconté Amanda à Hautetour ? Frank ne pouvait en parler avec personne. Il n'interrogerait pas le sous-système. Ses substances le trahiraient peut-être. Quelle importance ? Il ne savait rien de ce qu'Amanda savait de son propre meurtre et il allait l'interroger dans le cadre d'un autre assassinat dont elle était, en joignant le dessin de Muescas aux déclarations d'Anaïs, la principale suspecte.

— On aurait été vendredi... commença-t-il.

Montalban tourna sa grosse tête noire en attendant la suite.

— Seulement on ne l'est pas ! dit Anaïs qui flottait sur le siège arrière de la Béate.

— Mauvaise route, maugréa Montalban en guise d'excuse.

Frank avait encore un peu mal au crâne. Il avait augmenté la dose après le petit déjeuner. Il se sentait mieux, mais son cerveau lui envoyait de douloureux signaux. L'humidité commençait à monter dans l'air déjà chaud. Par quoi commencerait-il ? Quelle serait la réaction d'Amanda-Nora quand elle le verrait ? Tout était possible. Il n'avait guère avancé depuis lundi, ni dans un sens, ni dans l'autre. Il devait se limiter à démasquer le meurtrier de Gisèle de Vermort. Le système exigerait l'interruption des processus post-mortem et Amanda disparaîtrait pour toujours. La Sibylle lui en voudrait. Et il comprendrait. À quel niveau de la douleur ? Il l'ignorait et en souffrait déjà.

Montalban arrêta la Béate devant une haute grille de fer rouillé.

— J'attends, dit-il, péremptoire.

Frank se demanda si Anaïs, qui trahissait une amie, pouvait raisonnablement la trahir sans se dissimuler derrière les procédures judiciaires. Elle le regardait comme si elle attendait une réponse à cette impossible question.

— Je ferai les présentations, proposa-t-elle.

Il avait besoin d'elle. Il luttait contre son esprit pour ne pas s'imaginer la scène suivante, celle où Amanda le voyait et se demandait ce qu'il venait faire chez elle. L'esprit ne posait aucune question sur la présence d'Anaïs dans cette scène. L'esprit confinait Montalban dans sa poussive Béate, il voyait Frank marchant dans l'allée à côté d'Anaïs qui appelait, les mains en porte-voix, et un domestique en maillot de bain, un peu honteux de sa bedaine et des roses de sa peau, arrivait en trottinant pour annoncer que Madame était ravie de les recevoir, et Amanda était assise sur le rebord d'une fenêtre et elle agitait sa main en prononçant des mots de bienvenue.

— Montez ! cria-t-elle quand ils furent assez près pour l'entendre. Je suis en train de m'occuper de moi.

Anaïs connaissait le chemin. On entra dans un vaste salon pénétré de rideaux légers et de boiserie scintillante. Un escalier montait dans une courbe dorée pavée de marbre blanc. Anaïs, qui ne craignait pas la chute, s'éleva comme un oiseau pressé de retrouver son nid. Frank avait à peine eu le temps de lui dire qu'il souffrait encore et qu'il craignait un nouvel évanouissement. Avait-il mieux à faire que de perdre connaissance aux pieds d'Amanda ?

Elle le reconnut. Elle ne cacha pas la crainte qu'il lui inspirait soudain.

— La Sibylle est là, dit-elle.

Il défaillit légèrement, se tenant encore à la rampe qu'il avait marquée de sa trace d'escargot. Sa main voleta un instant devant la poitrine d'Amanda qui respirait profondément pour lutter contre le désarroi qui l'étreignait, puis elle se posa dans l'autre main et il se pencha cérémonieusement au risque de déplacer quelque chose dans son cerveau.

— Je suis heureux que la Sibylle...

C'était elle. Elle se glissait lentement entre le corps d'Anaïs, qui se trémoussait comme si elle attendait un cadeau, et celui d'Amanda qui imposait au regard les contraintes d'un inévitable malaise.

— Salut, Frank.

— Salut, Sibylle.

C'était tout ? Il suivit les trois femmes. On redescendait.

Je m'occupais de moi, gloussait Amanda.

Il était trop tard pour s'intéresser au sens qu'il fallait accorder à cette déclaration réitérée. Ce n'était pas le même escalier. Il prenait lentement conscience des dimensions de la demeure. Des plantes vertes géantes surplombaient des allées de marbre et de bois. Des pulvérisateurs automatiques établissaient des équilibres d'odeur qu'il apprécia à haute voix.

— Il est jardinier, dit Anaïs.

— À mes heures seulement, gazouilla-t-il

En même temps, il rougissait. Une haute baie vitrée trouée de vitraux multicolores l'arrêta un instant. Elles l'attendaient en silence. Si les pulvérisations contenaient des substances, les deux mortes y étaient insensibles. Il était donc seul avec la Sibylle. Il éprouva un désir fou de la posséder, petit piège dans lequel il n'avait pas l'intention de tomber. D'ailleurs, il n'était pas sûr qu'on était jeudi.

— Venez ! dit finalement Amanda.

Si elle était coupable, Montalban serait chargé de son arrestation. Frank poserait à Hautetour la question du meilleur traitement possible. Mais quel traitement était possible si Amanda était morte ? Elle risquait la disparition. Les yeux de Gor Ur s'étaient déjà posés sur elle. Frank frissonna à l'idée d'être le complice involontaire de ce mythe grotesque. Amanda ne réussissait pas à lui arracher un cri de haine. Pourtant, elle la méritait, cette haine éternelle, elle qui avait fait de Gisèle de Vermort, la plus belle femme qu'il connaissait et qu'il avait un peu pratiquée, l'ombre de ce qu'elle avait été pour tous les hommes de la Vallée des Géants, toutes générations confondues.

— Venez, Frank ! Il a eu un malaise ce matin.

Il était cramoisi. Il s'avança dans les scintillements des vitraux qui semblaient suspendus maintenant, après avoir été des trous dans le verre impeccablement transparent. Mike Bradley lisait le journal au bord de la piscine. Il ôta ses grosses lunettes noires. Anaïs, après s'être laissée embrasser sur la bouche, fit les présentations. Frank offrit sa main à une autre main qui frémissait dans la sienne. Ils communiquaient déjà. Il lui proposerait peut-être une récompense en échange d'une altération des faits. Des gouttes tombaient encore du ciel et saturaient la surface verte de la piscine.

— Rentrons, dit Mike.

Frank se laissa entraîner. Une minute plus tard, il sirotait un café brûlant, assis sur un divan entre Anaïs et la Sibylle qui aspiraient elles aussi le même breuvage. Amanda s'était enfoncée dans un gros coussin retenu par une potiche et Mike jouxtait l'escalier qui répandait une ombre tiède sur le dallage.

— Nous avons pris quelques jours, dit Anaïs.

Mike opina en proposant son meilleur sourire. Frank surveillait le visage tranquille de la Sibylle.

— Nous en prenons tellement, des jours, soupira Amanda, que nous en oublions la nuit !

Mike s'ébroua.

— Nous prenons aussi les nuits, dit Anaïs en retroussant son nez.

Il fallait rire. Frank rit. Il était venu pour interroger Amanda et il se retrouvait au beau milieu d'une réunion mondaine. Il recevait les mauvaises ondes depuis qu'il avait mis les pieds sur cette terre. Pourquoi pleuvait-il en plein mois d'août ? Il pouvait voir les chemins du ruissellement sur les grands verres de la baie.

— Votre ami s'ennuie devant le portail, dit Mike qui venait d'allumer l'écran du portier.

— Ce n'est pas mon ami, grogna Frank.

— Mais c'est le mien, dit Anaïs qui tenait à ajouter à la confusion.

Mike les interrogeait du regard sans oser prononcer les paroles qu'il convenait de prononcer maintenant.

— Nous partons, dit Frank en se levant.

La Sibylle s'accrochait à sa chemise. De l'autre côté, Anaïs persistait.

— Il nous accompagne, dit-elle. Il connaît les chemins.

Frank ricanait.

— Nous dormons chez lui, confessa-t-il à l'assemblé qui se diluait au fur et à mesure qu'il désirait la quitter.

— Ils louent des choses impensables ! s'écria Amanda. Heureusement, nous avons notre bien.

Anaïs la caressait pour retenir les larmes qui menaçaient d'en sortir. À quoi jouait-elle ? Ou plus exactement : Quel jeu jouait-elle ? Avec quoi jouait-elle ? Et pour le compte de qui ? Frank était bien obligé de constater que le portrait exécuté par Muescas était bien celui d'Amanda. Sur ce point, Anaïs était dans le vrai. Elle mentait, mais à quel endroit de ce qui prenait des allures d'énigme ou d'intrigue ? Hautetour ne lui avait pas communiqué les conclusions de l'interrogatoire d'Amanda qui avait eu lieu mardi. Hautetour ignorait-il qu'Amanda était suspectée du meurtre de Gisèle ?

— C'est toi qui m'as fait venir, lui rappela Anaïs tandis qu'ils revenaient à la maison de Montalban.

De quoi parlaient-ils la seconde d'avant cette remarque pertinente ? Depuis que Bradley avait détourné son bras et que le coup était parti, Frank avait du mal à joindre les deux bouts d'une pensée. Ils retournèrent dans la poussière de la maison et elle ouvrit une fenêtre parce qu'il avait un besoin angoissant de respirer.

— Mais tu respires, Frank !

Elle allait le quitter. L'idée de rester seul avec Montalban était insupportable. Elle écarta les rideaux et les noua pour qu'ils ne touchassent pas le plancher.

— Tu respires, dit-elle en s'approchant. Amanda était suffoquée, oui. Pas toi ?

Elle se coucha près de lui.

— Tu veux dormir ?

Il voulait respirer.

— Dors.

Il avait besoin d'action. Il fallait crever l'écran maintenant. Mettre de l'ordre dans les idées et poser les questions qui en découlaient. Si Muescas avait menti en dessinant le portrait d'Amanda, qui lui avait inspiré ce mensonge ?

— Où vas-tu ? demanda Anaïs qui écoutait la pluie.

— Je vais...

Il sortit. Il ouvrit le parapluie qu'elle lui avait sans doute mis dans les mains. La pluie était tiède, presque douce. Il se laissa porter par les pentes, évitant des branches secouées par de courtes rafales. La porte de Muescas s'ouvrit sans qu'il eût besoin d'appeler.

— Je vous ai vu arriver, dit Muescas qui se collait au mur crasseux pour laisser le passage à un Frank tremblant de froid ou de fièvre.

Muescas n'aimait pas le spectacle de la maladie. Quand un de ses gosses était malade, il allait habiter ailleurs. Il ne craignait pas la maladie. Seulement voir les effets qu'elle produisait sur ces visages en attente. Il encaissa les premiers coups sans broncher.

— Je veux t'entendre prononcer son nom, gueula Frank qui agitait son Colt la crosse en l'air.

Muescas résistait. Frank aperçut deux yeux furtifs dans l'ombre d'un escalier étroit.

— J'ai un petit problème, grogna-t-il dans l'oreille jaune de Muescas. Quand j'en parle, j'ai l'air d'avoir perdu le Nord.

— Je vous demande rien, moi !

— Qui te paye ?

Muescas poussa un long gémissement. Le chien écrasait un de ses testicules. L'acier lui parut tiède comme une peau. Il chercha le regard de Frank qui ânonnait contre lui.

— J'ai dit la vérité.

— Tu n'as rien dit. Je veux t'entendre...

Frank se retourna. Une casserole s'abattait sur lui pour la deuxième fois. La femme crachait en réunissant ses efforts. Le Colt sortit du pantalon. Muescas ne trouva pas la force de crier tant la douleur le mobilisait. Frank se redressa et envoya valser la femme qui perdit l'équilibre dans l'escalier dans un grand bruit de vaisselle cassée.

— Je veux t'entendre, grogna-t-il de nouveau. Je sortirai pas d'ici sans t'avoir entendu !

— Qu'est-ce que vous lui voulez ? demandait la femme qui revenait à l'assaut.

Frank lui amocha le nez.

— Dis à ta femme de s'occuper des gosses.

— Gertrud, occupe-toi des petits.

— Des petits et des grands, précisa Frank.

— Ils sont tous petits, gémit Muescas qui se tordait dans la poussière d'un tapis usé jusqu'à la corde.

— Compris, Gertrud ?

Elle retenait son nez dans un pan de sa jupe, exhibant ses grosses cuisses blanches et l'équerre d'un bras vigoureux.

— Vous n'avez pas le droit, dit-elle sans reculer.

— Lui non plus n'a pas le droit, dit Frank qui riait pour la première fois de la journée.

Tout bien réfléchi, il ne riait plus depuis lundi matin.

— Que s'est-il passé lundi matin ? demanda Muescas qui se relevait.

La femme lorgnait Frank en attendant une réponse, comme si c'était la solution à son problème de mari battu. Le nez saignait sur une bouche paralysée par la haine.

— Je vous ai dit ce que je savais, dit Muescas.

— Vous ne m'avez rien dit !

Le corps du nabot s'écroula. Frank frappait avec la crosse. Il bouscula la femme dans l'escalier et aperçut les gosses sur les marches. Il ne les effrayait pas. Il pénétrait dans leurs regards en même temps que la crosse écrasait les chairs sur le visage de la femme. Elle s'immobilisa, toujours raide et dure.

— Je vous l'ai dit, murmura Muescas qui se mordait la langue pour ne pas évoquer sa souffrance. Je vous ai dit ce que je...

Frank frappait durement et précisément. Les dents se brisaient comme du verre dans cette bouche que la langue commençait à envahir de saveurs chaudes.

— Amanda Bradley, dit enfin Muescas.

Ce n'était pas la réponse que Frank attendait. Il frappa encore par dépit et le corps du nabot se tortilla nerveusement.

— Amanda Bradley, répéta Muescas au paroxysme de la douleur.

Frank pouvait voir le plaisir se répandre sur ce visage grimaçant. Mais pourquoi le plaisir ? Celui de confirmer, ou celui de tromper ? Il frappa sans mesure. Le corps était en proie à des convulsions fulgurantes.

— D'accord pour Amanda, dit Frank.

— Amanda Bradley, dit Muescas en crachant. Il y a une autre Amanda, mais elle a rien à voir avec...

— Ta gueule !

Frank respirait. Il était heureux de respirer. Anaïs l'avait empêché de respirer et maintenant il respirait sans expliquer pour quoi il pouvait respirer alors qu'il n'en savait pas plus que tout à l'heure avant de massacrer la famille Muescas.

— Par pitié ! se plaignit la femme qui rampait dans l'escalier. Laissez les enfants tranquilles.

Il n'avait jamais touché à un enfant, sauf quand il était enfant. Il les regarda comme s'il y avait une possibilité raisonnable d'en reconnaître au moins un. Ils ne se ressemblaient pas. Aucun ne ressemblait à Muescas.

— Et le type ? poursuivit Frank qui brandissait le Colt.

— Je sais pas, geignit Muescas.

— Et si tu savais ?

— Par pitié ! dit la femme. Il ne sait plus.

— Qu'est-ce qu'il savait avant de ne plus le savoir ?

— Gertrud !

Muescas rampait sur le tapis. Il s'accrocha aux jambes de sa femme. Les enfants descendaient en silence.

— Qu'est-ce qu'il savait avant de ne plus le savoir ? répéta Frank.

Muescas enfouissait son visage dans les jupes. La femme implora Frank en joignant ses mains. Il n'y avait plus de casserole dedans. On était passé de la comédie burlesque au drame réaliste. Frank répéta tranquillement sa question.

— Il savait, avoua la femme.

Frank éclata de rire en regardant les enfants. La femme se traînait vers lui tandis que Muescas s'accrochait en gémissant.

— Il a perdu la mémoire ? demanda Frank entre deux hoquets.

— Je l'ai retrouvée, couina Muescas sans montrer son visage outragé.

— Tu veux de quoi dessiner ? dit Frank qui reprenait son air affligé.

Muescas exhiba sa face ensanglantée. Sa main se leva, s'ouvrit et laissa couler ce qu'elle contenait. La femme se mit à vomir. Les enfants entraient dans la lumière grise.

— C'est Amanda Bradley, dit Muescas. Je connais pas le type. Je l'aurais reconnu. Mais je le connaissais pas. Je l'ai dit à votre patron.

— Mon patron ?

— Pas votre saint patron ! Ils m'ont interrogé durement, vous savez ? Vous êtes de la guimauve à côté d'eux. Pas vrai, Gertrud ? Votre patron n'était pas le plus tendre. J'avais perdu un doigt, la première chose que j'ai jamais perdue. Ils m'ont arraché un sein. Vous voulez voir ?

Frank se baissa pour observer la cicatrice bleue et boursouflée.

— Ils n'y ont pas été de main morte, dit Muescas. Lui, il frappait plus dur, avec plus de facilité. Ce jour-là, ils m'ont détruit. Vous avez achevé leur sale travail.

Il caressa la joue crispée de Gertrud.

— Mais vous n'en savez pas plus parce que je ne sais rien de plus.

— Tu savais, dit la femme.

Elle jeta un regard désespéré à Frank.

— Il savait, dit-elle. C'est comme s'ils lui avaient arraché la langue. Mais il savait et maintenant il ne peut plus rien dire sans qu'il arrive quelque chose aux enfants.

— Tais-toi, Gertrud !

— Il va te tuer !

Frank se rengorgea.

— Je tuerai les enfants avant de le tuer, dit-il.

— Vous n'avez jamais tué d'enfant, dit Muescas que le rire commençait à secouer.

— Je n'avais jamais châtré personne non plus.

— Tu vois ! cria Gertrud. Il est prêt à tout ! Dis-lui ! Dis-lui ce que tu sais !

— Dis-le-lui, toi !

— C'est ça, dit Frank. Dites-moi ce que vous savez, Gertrud.

— Les enfants...

Frank monta l'escalier. Il s'assit avec les enfants.

— On vous écoute, Gertrud.

La femme bavait dans son corsage.

— C'est Amanda Bradley, dit-elle. Et le type, c'était vous !

Ils vous suppriment des intervalles de mémoire. Ou ils en rajoutent. Cela, tout le monde le sait. Frank ne voulait pas en savoir plus. C'était trop facile. Comme si la Sibylle apparaissait à ce moment précis de sa déroute. Elle apparut. Il avait du souci à se faire.

— Viens, Frank, dit-elle. Tu fais fausse route.

Qu'est-ce qu'elle lui proposait ? Un traitement par la douceur ? Il enjamba le corps de la femme. Muescas s'était recroquevillé contre un mur.

— Elle allait parler, dit Frank en sortant derrière la Sibylle qui lui tenait la main.

La femme sortit, ne dépassant pas le seuil.

— Je n'aurais pas parlé, dit-elle. Je vous aurais bluffé. Vous n'avez pas les moyens de vérifier.

— Il les a pas, gémissait Muescas sans se montrer.

La Sibylle haussa les épaules. Que savait-elle ? Elle n'apparaissait pas dans le récit d'Anaïs.

— Il y a une autre version ? demanda Frank.

Ils atteignirent la mer. Elle était jaune et agitée. Le sable mouillé était couvert de coquillages. Il la suivait. Où allait-elle ? La plage était déserte. Des mouettes s'étaient rassemblées sous les pins. On entendait les cheminements des animaux.

— Ce sont des hommes, Frank !

Il l'exaspérait elle aussi. Le rivage était interminable. Elle ne cherchait pas. Elle marchait sans lui adresser la parole, sauf pour le corriger quand il se trompait sur l'interprétation des bruits et des ombres. Il n'allait nulle part avec elle.

 

Chapitre XVI

 

Elle s'ouvrit. Le métal coulait en elle, rapide et tiède. La fusion avait lieu à la température du corps. Elle perforait la peau par endroits avec un scalpel et les veines tranchées laminaient les tiges de métal qui allaient le traverser. Le sang gouttait dans le sable où il tentait de demeurer à la surface de ce qui ne pouvait plus être la réalité. Elle venait d'injecter les substances préparatoires directement dans la chair. À leurs pieds, la mer brassait des coquillages. Il regarda les algues au-dessus de l'eau et comprit que la mer était infestée de méduses.

— Ils sont en train de réinstaller ta mémoire, dit-elle. Seul le métal peut résister au vidage. Laisse-moi faire.

Il la croyait. Pourtant, le ciel était trop bleu pour un jour de pluie. Perceur utilisait une technique — elle agissait comme une magicienne. Il pouvait voir les méduses dans le creux des vagues, luminescentes et fragiles. Une fois métallisé, il ne pourrait plus se connecter. Il ne savait pas à quoi il se connectait, mais il avait besoin de cette relation souvent chaleureuse, malgré les errances d'un système qui en savait trop sur soi et ne disait pas grand-chose des autres. Elle le possédait par fragments. Il reconnaissait les intervalles comme des souvenirs d'enfance. Elle ne parvenait pas à les intégrer et lui demandait doucement de penser à autre chose.

— L'enfant est leur piège de prédilection, dit-elle. Ce n'est jamais l'enfant qu'on a été.

Elle avait peut-être raison. Il y avait trop de profondeur dans ces réminiscences. Pourquoi avait-elle choisi cette baie tranquille et difficile d'accès ? Il avait eu l'impression de voler par-dessus les rochers. Le fracas des vagues l'assourdissait encore. En l'air, il avait cru devenir fou et elle avait resserré l'étreinte jusqu'à la surface du métal. Il avait alors compris qu'elle allait le posséder et qu'il deviendrait ce qu'elle était venue chercher ici.

— Comment auraient-ils pu récupérer ta sœur si elle est en métal ? demanda-t-il au visage qui se penchait pour observer sa pupille.

— Tu ne comprends pas, dit-elle.

Qu'est-ce qu'il ne comprenait pas ? Si Amanda-Nora avait été assassiné à la date qu'il supposait, elle était en métal et le système ne pouvait pas la récupérer. Elle était devenue un véritable cadavre, comme elle le souhaitait, ou alors Gor Ur et son urine étaient intervenus à la dernière minute, mais selon une procédure dont il ignorait tout. Dans ce cas, elle vivait dans l'urine. Il eût été alors étonnant que le système lui eût rendu sa liberté. Elle était quelque part dans cet endroit secret du CEFC qu'il n'avait pas découvert et où le docteur Omar Lobster avait régné en maître. Qui était cette Amanda qui n'était pas Amanda-Nora ? Était-ce Nora ? Que savait la Sibylle ? Que savait-elle de suffisamment important pour profiter du moment et le métalliser sans qu'il eût donné son accord à cette transformation trop définitive pour être acceptée sans des années de réflexion ou un seul instant d'égarement ? Les tiges sortaient de sa peau ciselée et cherchaient les pores susceptibles de ne pas faire obstacle à la pénétration. Il voyait bien que c'étaient les méduses qui prêtaient main-forte. Autour de lui, le monde s'était organisé pour le rituel. Ils étaient au fond d'une crique entourée de murailles de roches vertes et la mer se perdait dans un horizon d'étoiles. Il n'était plus question de l'Espagne. Il n'était pas question non plus de revenir au point de départ, dans le jardin du lundi où il découvrait après ses voisins le cadavre de Nora Volcaire, alias Amanda Bradley depuis que Muescas et Anaïs étaient intervenus dans son enquête. Il avait subi des influences. Il ne croyait pas à un complot du système contre lui. La Sibylle était un peu folle et s'inventait un monde à la mesure de sa psychose. Mais en ce moment, elle était plus forte que lui parce qu'elle avait injecté les substances préparatoires. Peut-être le café chez les Bradley. Avait-il bu le café des Bradley ? Quel rapport entretenait-elle avec les Bradley si Amanda Bradley n'était pas sa sœur ? Il ne pouvait pas la tuer, non pas parce que le métal commençait à fusionner avec l'acier du Colt, mais parce qu'il l'aimait encore.

— Ce n'est pas le même temps, expliquait-elle. Ils t'ont envoyé dans le passé. Ils utilisent l'enfance.

Elle raisonnait. Il doutait donc de sa parole. La Sibylle ne raisonnait pas. Elle pouvait maintenant lui dire qu'elle n'était pas la Sibylle, il ne le croirait pas. Une mouette s'arrêta dans l'air, assez près pour qu'il pût lire dans son regard. Il n'était pas fou au point de penser qu'il s'agissait d'un témoin du système ou de n'importe quel instrument de mesure ou de contrôle appartenant aux puissances universelles.

— Tiens-toi tranquille, murmurait-elle. Ce n'est qu'une mouette.

Il tourna la tête pour ne plus la voir. Il voyait le sable et les giclées de métal qu'elle avait perdues pour toujours. La mer se chargerait de sa disparition exactement comme si elle avait eu une existence de coquillage.

— Rentrons, dit-elle.

Il la suivit. Il y avait un chemin entre les roches. Il foula des populations de mollusques qui reconnaissaient le métal et se contractaient à leur passage. Il y eut une autre plage. La mer acceptait maintenant le soleil. Il s'y reflétait mollement, comme si rien ne s'était passé. Il connaissait cette indifférence des éléments. Ils enseignaient à les reconnaître sans se tromper. Mais l'eau avait été remplacée par l'urine.

— Qu'est-ce que tu racontes ? dit-elle.

Elle marchait devant lui sans se préoccuper des coquillages et des tessons de bouteilles. Elle annonça gaiement l'ouverture d'un café. Il n'y avait personne sur la plage, pas même sur le boulevard. Le seul être vivant était le garçon de café qui leur demandait ce qu’ils souhaitaient prendre. Le percolateur frémissait dans les nœuds d'une communication extrasensorielle.

— Tu es fou ! dit-elle.

Le métal avait déchiré leurs chemises. Ils avaient l'air de clochards ou simplement de s'être disputés. Le garçon ne posa aucune question et il se planta devant le percolateur qui entra tout de suite en action.

— J'ai déjà bu un café chez ta sœur, dit Frank en regardant la mer.

S'il y avait eu des méduses, il les aurait vues.

— Ce n'était pas du café, dit-elle.

Il le savait. Elle le savait. Qui ne le savait pas ? Il s'amusait comme si la journée touchait à sa fin. Mais pouvait-il lui parler des soupçons que sa sœur lui inspirait ? Elle lui répliquerait aussitôt qu'il ne savait rien d'autre que ce qu'Anaïs et Muescas prétendaient savoir. Pourquoi avait-il torturé Muescas ? Pourquoi pas Anaïs ? Quel mal il aurait eu à répondre à cette question si c'était elle qui la lui posait ! Le café était chaud et parfaitement agréable. Il aurait eu du mal à affirmer qu'ils ne l'avaient pas envoyé en vacances, si elle le lui avait demandé ou si elle avait cherché à le convaincre que si Gisèle était morte en effet, ce n'était certainement pas dans le récit d'Anaïs. Il avait l'air béat comme sur une image pieuse. Elle le lui fit remarquer en tendant un miroir bien opportun. Il s'y reflétait un monde de relations complexes totalement issues de l'imagination à des fins pragmatiques. Il n'en parla pas.

— Combien de temps... ?

Il n'entendit pas la suite. Sa voix s'était perdue dans la brise et dans le claquement des parasols. Il la contempla comme s'il venait de la créer. Comment une aussi belle créature pouvait-elle désirer la mort comme conclusion de la vie ?

— Anaïs a tout compliqué, dit-elle.

Elle parlait de ce matin. Il aurait dû venir seul. D'habitude, il opérait seul, ne s'encombrant jamais de cicérones.

— Ce Montalban m'écœure, dit-elle en grimaçant.

Elle parlait d'Anaïs.

— Sa bagnole est un veau, dit-il comme s'il pouvait revenir à la conversation avec des remarques de ce genre.

Elle soupira. La mer invitait au bain. Les méduses électriques s'acoquinaient avec le métal. Lui parlerait-elle de cette sensation infinie ? Il attendit sans prononcer un seul mot qui l'eût détournée de l'objet de sa passion. Le café avait refroidi. Il en commanda un « deux fois plus chaud ». Le garçon sourit en évoquant un point d'ébullition qui n'avait rien de commun avec ce que le métal pouvait communiquer à l'homme. Elle était aussi à l'aise dans la fusion que dans la fonte.

— Il fait encore assez frais pour boire chaud, dit le garçon. Tout à l'heure...

Elle était loin maintenant. Elle tenait son beau visage dans une main et observait les méduses qu'il ne voyait pas. Son index humide effleurait à intervalle régulier le petit tas de sucre qu'elle avait versé dans la soucoupe. Il ne leva pas les yeux pour voir le mélange du sucre et du métal opérer des changements de structure dans le langage qu'elle utilisait pour communiquer avec lui. Enfant, il parlait le khinoro. Et elle ?

— Il y a des méduses, dit-elle au garçon qui revenait avec des beignets fumants.

Il regarda la mer sous sa main. Il ne voyait rien et demanda comment elle pouvait voir ce qui ne pouvait pas être visible à cette distance. Il riait. Elle aussi riait. Frank non plus ne voyait pas les méduses. Il pensait en khinoro depuis quelques minutes.

— Ce sont des méduses microscopiques, dit le garçon, absolument pas vénéneuses. Vous n'avez rien à craindre de notre mer, mare nostrum.

Langage que l'on tient au touriste pour lui arracher son dernier centime. Le khinoro consistait d'abord à expliquer la douleur.

— Je vois que Monsieur s'y connaît aussi, dit le garçon.

— Vous voyez ? grogna Frank.

— Non, dit la Sibylle. Il dit que tu t'y connais. Connaître. Pas voir.

Le garçon se trémoussa et esquissa un demi-tour trahi d'avance par le torchon qui voleta. Frank le retint par le coude.

— Je n'y connais rien, dit-il. Y a-t-il un moyen de se connecter ?

Il y avait un téléphone mais pas de terminal.

— Sauf si Monsieur connaît le moyen de s'en passer.

Il reculait lentement, comme s'il craignait l'affrontement. Frank leva sa lourde carcasse qui venait de connaître le métal sans l'intégrer.

— Partons, dit-il.

— Où ? demanda la Sibylle.

Le garçon s'intéressait encore à la conversation. Frank le paya après avoir consulté la liste des prix. Il fit l'appoint sous le regard médusé du garçon qui surveillait le corps peut-être ennemi qui s'interposait entre lui et la Sibylle. Il ne savait pas que la Sibylle ne couchait pas avec les minables. Dans le taxi, elle continua de s'ouvrir.

— Dis-leur que tu n'en peux plus, conseillait-elle. Ce ne sont pas des vacances qui vont te requinquer.

— J'ai besoin de réponses. Un : Qui a tué Gisèle ? Deux...

— Tais-toi !

— Où m'amènes-tu ?

Ils revenaient chez les Bradley. Mike Bradley lisait toujours le journal, exactement comme s'il ne s'était rien passé entre-temps. Il enleva encore ses grosses lunettes noires et laissa glisser le journal sur son ventre.

— Asseyez-vous, Frank. On va boire quelque chose. Amanda ?

— Rien ! dit la voix d'Amanda.

Mike toisa la Sibylle.

— Charlotte ?

— Elle a dit rien.

— Vous savez ce que ça veut dire, rien ? demanda Mike à Frank qui ne savait pas.

— Rien ! répéta Amanda en apparaissant en maillot de bain.

— Rien ? dit Mike qui tombait dans la supplication malgré la présence d'un étranger.

— Tu as trop bu, dit Amanda. Alors, rien !

— Frank veut boire quelque chose.

— Vous voulez boire quelque chose, Frank ?

— On vient de boire du café, dit la Sybille.

— Le café, on le boit après, pas avant, dit Mike qui sombrait avant même que la conversation eût trouvé un sujet digne des apparences qu'elle était censée imposer à l'esprit.

Frank déplia le portrait dessiné par Muescas. La Sibylle poussa un petit cri.

— Amanda ! s'écria Mike. Frank a fait ton portrait !

— Vous connaissez Muescas ? dit Frank qui tentait de capter le regard fuyant d'Amanda.

— Muescas ? fit Mike en se grattant le menton.

La Sibylle était furieuse.

— C'était avant, murmura-t-elle. Je t'avais prévenu.

— Vous vous tutoyez ? dit Amanda en se coulant dans une serviette de bain au bord de la piscine.

Mike s'était rapproché de Frank.

— Muescas est une ordure de la pire espèce, dit-il. Il comptait nous faire chanter. Son témoignage ne vaut rien. Vous connaissez Hautetour ? Pierre de Hautetour ? C'est lui qui vous envoie ? Si vous avez besoin d'un bon terminal, je mets le mien à votre disposition.

— Sans Anaïs, dit Amanda, ce Muescas n'existerait pas.

Elle n'avait pas l'air perturbée par la présence de Frank, Amanda. Mike profita du soleil pour se servir un verre. Un signe de Frank l'informa que celui-ci recommençait à boire en clandestin.

— Comme vous voulez, dit Mike. Le vent a tourné en ma faveur.

Il pointa un doigt humide.

— La bête qu'elle est ne reniflera pas celui-là !

Il s'approcha encore, touchant les antennes gyroscopiques de Frank qui se tenait sur ses gardes.

— Elle possède tout, dit Mike. Nous ne possédons rien. La Sibylle n'est que sa demi-sœur. Vous ne voulez vraiment pas un verre ? Le vent est encore favorable.

— Gisèle avait un nombre incalculable d'amants à cette époque, dit Amanda sans ouvrir ses yeux exposés au soleil.

— Vous avez des noms ? demanda Frank.

— Des noms, des lieux, des pays, des mots... C'est tellement compliqué, une femme qu'on n'aime plus !

Elle se souleva sur ses coudes et rouvrit ses yeux de faïence.

— Vous devriez commencer par Fabrice, dit-elle. Ils le libèrent de temps en temps.

Elle soupira en se recouchant.

— Ils savent ce qu'ils font... je suppose, gloussa-t-elle.

Frank s'était levé pour réfléchir. Mike avait esquissé un pas vers la bouteille où le soleil s'était installé comme une maquette de navire.

— Vous connaissez Hautetour ? demanda Frank.

— Grand ami, dit Mike. Il apprécie les bonnes choses.

— Les femmes ?

— Entre autres bonnes choses que la vie nous réserve heureusement.

— Les femmes des amis ou les voyageuses inaccessibles ?

Amanda émit un petit rire sans modifier sa position.

— Vous pensez que... ? dit Mike sans achever.

— Nous ferions mieux d'aller nous baigner, dit la Sibylle.

— Vous êtes Nora Volcaire ? demanda Frank qui s'approchait du corps immobile d'Amanda.

Elle ne bougea pas. Il n'avait pas réussi à lui arracher le moindre frémissement.

— Vous êtes morte ou vivante ?

Elle ouvrit les yeux que le soleil inonda aussitôt. Il aurait aimé la voir se soulever un peu pour s'appuyer sur un coude, mais elle demeura immobile. Dans son dos, la Sibylle s'agitait. Elle lui envoyait des signaux à travers le peu de métal qu'elle pouvait se vanter d'avoir introduit sans rencontrer la résistance qu'il lui avait toujours opposée. Mike sirotait son verre sans précaution. Amanda lui jeta un regard acide.

— Je ne suis plus Nora Volcaire, dit Amanda qui ne perdait pas son calme. Je l'ai été, en effet. Une bien médiocre comédienne, croyez-moi. D'ailleurs...

— Pas si médiocre, ma chérie ! dit Mike qui faisait de l'ombre à la bouteille et cherchait à y déplacer son corps.

— Je suis vivante, dit Amanda.

Elle n'aurait pas de mal à le prouver. Montalban devait le savoir aussi. La Sibylle lança un regard désespéré à Frank qu'elle désarçonnait parce qu'il ne savait pas où il allait. Désirait-elle l'accompagner jusqu'au bout ? Elle l'avait prévenu, certes. Mais de quoi ? Son métal avait seulement éraflé l'acier du Colt encore maculé du sang de Muescas. Pourquoi Anaïs avait-elle menti si facilement, elle qui ne l'avait jamais trahi ?

— Allons nous baigner, dit la Sibylle.

— Sans Anaïs ? demanda Frank intrigué aussitôt par cette question-réponse.

Ils descendirent de nouveau sur la plage. Ce n'était évidemment plus la même plage. C'était le même garçon. Il servait une Anaïs perdue dans ses pensées.

— Que veux-tu savoir ? demanda-t-elle à Frank.

Il plongea sa tête dans les mains qu'elle lui offrait.

— Nous savons déjà à peu près tout, dit la Sibylle dans la fumée de son café.

— Amanda Bradley est bien Nora Volcaire et elle est vivante, dit Frank dans les mains qui n'étaient pas les siennes.

— Nous ne sommes donc pas après sa mort, dit la Sibylle.

— Ce n'est pas possible, dit Frank. Nous n'avons aucun moyen de remonter le temps. Je dois dormir. Je me souviens d'avoir perdu connaissance quand le coup est parti.

— Frank a tenté de se suicider, dit la Sibylle.

Il se redressa comme si elle venait de lui planter une épée dans le dos.

— Le coup est parti parce que le vieux Bradley était plus fort que moi !

— Eugène Bradley ? Un vieillard chenu et impotent...

— Tu ne veux pas savoir pourquoi il était plus fort que toi ?

Qui parlait ? Il était avec deux femmes qui sortaient de l'ordinaire. L'une était morte. L'autre pesait son poids de métal. Amanda prétendait être vivante, c'est-à-dire qu'elle n'était pas encore morte et il ne savait pas si elle était déjà métallisée. S'était-il intéressé une seule seconde à la personnalité de Gisèle ? Comme elle avait perdu la presque totalité de ses capacités intellectuelles, il devrait se fier à des témoignages. Montalban avait bien connu Gisèle du temps de sa splendeur.

— Tu veux le savoir, oui ou non ?

Il ne pouvait pas oublier la force incroyable que le vieillard avait opposée au tir qu'il s'apprêtait à lui envoyer en pleine tête pour le détruire. Il ne savait pas s'il était sur le point de tuer un vivant ou de détruire un mort. Il n'avait que l'intention de soulager son esprit d'une colère qu'il ne pouvait plus maîtriser. Mais le vieux avait été plus fort que lui et le coup était parti. Le suicide était mal vu par le système. Le vieux Bradley en témoignait. Mais ils n'avaient pas pu l'envoyer dans le passé parce que c'était techniquement impossible. Amanda était morte. Ils l'avaient récupérée, ce que n'expliquait pas le métal dont elle était composée.

— Nous sommes jeudi, dit-il à ces femmes qui le considéraient d'un œil navré. J'ai voyagé mardi. Mercredi, je suis arrivé. Jeudi, je commence mon enquête par la constatation qu'Amanda Bradley est Nora Volcaire.

— Les morts ne voyagent pas, dit Anaïs d'un air désolé.

Elle en savait quelque chose.

— Je ne me suis pas suicidé ! hurla Frank

La Sibylle était épouvantée. Qui ne le serait en présence de deux morts dont l'un n'est pas conscient de sa mort ? Elle prit la main d'Anaïs pour y chercher les larmes d'acier que Frank y avait versées. Le métal ne peut rien pour les morts. Seule l'urine aide les morts à se sentir vivants. Mais elle ne pissait que le métal. Toujours dans ses petits souliers.

 

Chapitre XVII

 

La Esperanza s'ouvrait par un portique de pierre qui dominait la route comme un mausolée. Il jouxtait une fontaine chuintant à l'abri d'une poignée de pins surmontant les ruines ocre jaune d'un ancien pavillon. Il n'y avait pas de portail. Une chaîne bouclée par un cadenas barrait le chemin qui montait à la villa dont on n'apercevait qu'une partie de la toiture au-dessus d'autres pins disposés en carré. On distinguait nettement les effets de leur ombre sur un patio d'où montait une humidité rose et bleue. Mike arrêta sa Chevrolet sur la route, engageant les roues dans le sentier caillouteux qui formait une virgule grise devant le portique. Il klaxonna et il ne fallut pas une minute à monsieur Gu pour arriver, pédalant sur une trottinette et suivi de deux dobermans en parfaite santé. Le Chinois agitait une main, l'autre guidant fermement son véhicule pétaradant dans les cailloux et les racines émergentes.

— C'est Gu, dit Mike. Ce n'est pas un domestique. C'est une espèce d'ami. En tout cas, Gisèle y tient. Il exerce un étrange pouvoir sur elle.

— Un pouvoir ? grogna Frank que la poussière importunait.

Le Chinois engueulait les chiens maintenant. Il déplia la béquille de sa trottinette et prit le temps d'en assurer l'équilibre. Une main saluait. Mike engagea la première et la Chevrolet gravit la pente jusqu'au portique. Le visage triangulaire du Chinois apparut du côté de Frank qui vit passer une main aux doigts écartés.

— Monsieur Bradley ! J'ai vu la voiture arriver. Monsieur de Vermort vous attend déjà.

— Frank Chercos, dit Mike. Le policier français chargé de l'enquête.

— Encore une enquête ? Je croyais...

Le Chinois balaya l'air avec sa main comme s'il chassait une mouche. En fait, il luttait contre les reflets, espérant sans doute que Frank s'en saisît avant qu'il ne fût trop tard. Frank serra quelque chose de sec qui s'échappa aussitôt. Le Chinois était en train d'ouvrir le cadenas.

— Nous verrons donc Fabrice, dit Mike. Vous avez de la chance.

Il souriait en offrant son visage écarlate.

— Vous en aurez encore plus s'il est disponible... mentalement. Il est très affecté, vous savez ?

Frank se souvenait d'un ami plutôt loquace, mais en effet, un peu... dérangé. Ils suivirent la poussière soulevée par la trottinette. Les chiens couraient de chaque côté de la voiture. Pas besoin de portail avec des animaux pareils.

— Ils ne le franchissent jamais, dit Mike avec une pointe d'admiration.

Ses joues tressautaient, rouges et flasques.

— Sauf en cas d'absolue nécessité, ajouta-t-il sans autre intention que de se montrer exact et véridique.

Comment l'assassin de Gisèle avait-il évité les chiens ? Cela ne figurait pas dans le rapport que Montalban avait remis solennellement à Frank au cours d'une cérémonie protocolaire qui s'honorait de la présence lymphatique d'un magistrat délégué qui se mettait au service d'une enquête qu'il avait bouclée lui-même. Frank avait encore le goût infâme de leur vinasse sucrée et des charcuteries que tous les doigts avaient tâtées dans un choix fébrile qui avait été la seule animation proposée par ces hôtes pressés et superficiels. Il n'y avait pas de chiens dans ce rapport truqué et le Chinois y dormait sur les deux oreilles. Une photo témoignait de son aventure : un coussin maculé de sang. Pourquoi l'assassin avait-il frappé le Chinois dans son sommeil ? Cela n'était pas non plus expliqué. Fabrice de Vermort couchait dans une autre chambre que celle où Gisèle avait trouvé la mort. C'était un fait admis une bonne fois pour toutes. Montalban n'avait pas apprécié les critiques railleuses et exaspérées de Frank qui n'avait pas pris les gants de sa panoplie de flic enquêtant dans un pays étranger. Il avait refermé le dossier en grommelant : tout était, selon lui, à refaire.

— Voilà le palais, dit Mike. Une merveille.

Frank vit d'abord un cheval monté par une jeune amazone. Un filin traversait l'air obliquement, retenant une montgolfière dont la nacelle contenait un être agité d'instruments qui scintillaient.

— La piscine, dit Mike.

Et ses naïades. La Chevrolet crissa dans une allée d'eucalyptus et s'immobilisa à l'ombre d'un mur dont l'arête était parcourue de mains rapides qui se croisaient sans se toucher. Un escalier, plongé dans une ombre presque noire, s'achevait dans un éclat de lumière traversé de jambes nues et de serviettes de bain. Le Chinois l'escaladait avec sa trottinette sous le bras.

— Pour les chiens ? demanda Frank qui avait entrouvert la portière.

— Ignorez-les, conseilla Mike qui attendait au pied de l'escalier.

Ils montèrent. On arrivait au-dessus de la piscine. Fabrice de Vermort tendait ses mains, bousculant des passantes nues.

— Frank ! Je suis ravi de...

Ses paroles se perdirent dans l'évaporation générale. Frank aussi était ravi. Mike était ravi par un tas de choses qu'il se mit à énumérer sans compter. Il voguait déjà avec un verre en guise de sextant. Des corps l'accompagnaient vers un autre destin. Fabrice riait en lançant des recommandations.

— Nous sommes heureux maintenant, dit-il.

Frank nota l'imperceptible hystérie de la voix qui le poussait à l'intérieur de la maison en le prévenant des difficultés d'accès. On était en pleins travaux. Fabrice était enchanté par ce mélange d'ouvriers à l'œuvre et de fêtards insatisfaits malgré des apparences de bonheur. Il passa sous une échelle en blasphémant et essuya négligemment une goutte de chaux tombée sur sa chemise blanche. On commencerait par la scène du crime. Frank renifla dans son poing. Il commençait toujours par les marges. Il prenait d'abord connaissance des coulisses et s'installait sur un strapontin de l'allée centrale. Il se laissa guider sans résistance. Ce matin, il était en surdose légère. Un autre moyen de ne pas se laisser influencer par le baratin et les apparences. On arrivait par un patio. Une baie vitrée avec en effet des portes coulissantes, et trois murs percés de niches où habitaient les chats de la comtesse. Il n'y avait plus de chats. La porte coulissa sur une vaste chambre dont le lit était encore défait. Des chandelles aromatiques répandaient des parfums contradictoires. Sur le tapis marocain, la tache noire du sang que Gisèle avait répandu dans son agonie et sa souffrance. Dans ce silence angoissant, Fabrice reconstituait ce qu'il savait de la scène, exactement ce que Frank avait lu dans le rapport. Trois coups frappés à une porte demeurée close annoncèrent Gu le Chinois qui venait s'enquérir des désirs. Une saine habitude, songea Frank pendant que Fabrice enlevait le plateau des mains du Chinois qui recula dans un couloir inondé de lumière. Frank posa ses lèvres au bord d'un verre relevé de piment et de cannelle.

— C'est ce que je bois, dit Fabrice. Vous aimez ?

Frank aimait tout le monde. Il ne répondait pas à la question de Fabrice, mais il était satisfait par sa réponse. Il éprouva la fidélité des miroirs. Il y en avait une quantité inépuisable. Ces effets d'abîme étaient recherchés par l'habitante de ces lieux du temps où elle y régnait. Le Chinois s'inclina devant un temple miniature.

— Nous ne savons rien, psalmodia-t-il. Et pourtant, nous sommes tout.

Le genre de chose que Frank n'était pas disposé à comprendre. Il raya un carreau pour en arracher un cri. Fabrice grimaça sans se plaindre. Une décharge électrique avait parcouru l'échine courbe du Chinois qui n'osa pas faire cesser l'offense à ses nerfs. Frank s'intéressait aux armoires.

— Nous les avons vidées, dit Fabrice. Nous n'avons rien touché mais nous avons vidé les armoires.

Il avait l'air de dire qu'il ne comprenait pas pourquoi.

— À cause des mites, expliqua le Chinois.

Frank considéra le tapis. Gisèle s'était simplement écroulée. Elle n'avait pas été abattue dans le lit. Sur ce point, il était d'accord avec le rapport. Il y avait eu une discussion. Des verres témoignaient de la présence de trois personnes. Ils étaient disposés en rond sur un guéridon placé à la tangente du lit. Deux chaises car Gisèle ne recevait jamais plus d'une personne à la fois. Le troisième personnage était entré pendant qu'elle était assise avec son invité. Elle lui avait servi un verre et il s'était approché du guéridon. Le tapis avait été légèrement déplacé malgré le poids du guéridon. Qui étaient ces personnages ? Aucune réponse n'avait été apportée par les enquêteurs. Les traces qu'ils avaient laissées prouvaient qu'ils étaient deux et que l'un était un invité alors que l'autre arrivait après que Gisèle et son invité se fussent assis autour du guéridon. Pendant ce temps, Fabrice dormait dans sa chambre, à l'autre bout de cette aile qui contenait toutes les chambres de la propriété. Gu dormait lui aussi et il avait été réveillé par la police qui le photographiait.

— C'est exactement comme ça que ça s'est passé, dit-il en branlant sa tête pointue.

Frank s'ébroua.

— Mais qu'est-ce qui s'est passé ?

Il arrivait en force sur le Chinois, prêt à l'interroger dans les formes, des fois qu'en dormant, peut-être pas si profondément, il eût entendu quelque chose. Fabrice s'interposa.

— Pas Gu, dit-il fermement.

Frank demeura interloqué, comme si le « pagu » de Fabrice lui posait un problème.

— Moi peut-être, continua Fabrice, mais « pagu ».

Frank cherchait le potentiomètre du doseur. Un cran en arrière. Il jouait trop avec les substances depuis quelque temps.

— « Mézalor » ? fit-il.

Fabrice haussa les épaules.

— Ils ont compris que je l'adore trop pour lui faire le moindre mal, dit-il. Ils n'ont pas insisté. Vous connaissez Cacamola, je crois ?

Le magistrat que Frank avait aperçu lors de la cérémonie officielle de la remise du rapport. Un médiateur que ses racines territoriales autorisaient. Frank l'avait bien compris.

— Cacamola est à l'origine de la thèse des deux personnages, murmura Fabrice. Une humiliation peut-être, mais elle me sauve de la condamnation. Qu'en pensez-vous Frank, vous qui avez démasqué l'ignoble Omar Lobster ?

Démasqué, peut-être. Mais il tenait toujours Popo. Frank contourna Fabrice pour atteindre le Chinois.

— En somme, lui dit-il en le regardant au fond des yeux, vous êtes le seul témoin.

— Vous oubliez Muescas, s'empressa de rappeler le Chinois.

— Il ne m'oubliera pas, dit Frank

— Parce qu'il ne vous a rien appris ? demanda le Chinois

Il osait. Il pouvait sans doute se le permettre. La protection de Fabrice lui était acquise.

— À quoi sert-il de « bousculer » les gens, mon cher Frank ? dit celui-ci en proposant un autre verre.

— À rien, dit le Chinois. La preuve.

Frank sortit dans le patio. Il avisa la porte par laquelle ils étaient entrés. Où était l'autre porte, celle que l'assassin avait empruntée pour filer à l'anglaise ? Muescas avait préféré grimper sur la vigne vierge et utiliser la toiture. Par où était sorti l'invité ? Cacamola n'avait pas répondu à toutes les questions. Il ne verrait sans doute aucun inconvénient à le faire maintenant.

— Je ne sais, dit Fabrice. C'est un señorito. Qu'en pensez-vous, monsieur Gu ?

Qu'est-ce qu'il valait, comme référence, ce Chinois à la manque ?

— Difficile, dit-il en se frottant les mains. Je ne vois pas comment...

Frank avait-il jamais laissé le choix à ses interlocuteurs ? Ils collaboraient ou prenaient le risque d'y être forcés. Frank avait-il quelquefois dérogé à cette règle en forçant d'abord ? Pas souvent. Et il avait toujours une bonne raison.

— J'en ai assez vu, dit-il.

Fabrice éleva ses bras et les laissa retomber sur le flanc de ses cuisses nues.

— Vous n'avancerez pas, Frank, dit-il. Ils n'ont pas avancé. Personne n'avancera jamais. Je suis...

— ...désespéré, dit le Chinois.

Gu, pensa Frank. Les initiales de Gor Ur. Ça sent la pisse ! Le métal communiquait avec la colocaïne dans les phases d'erreur critique. Pas facile de doser. Il consultait l'abaque des dosages avec une discrétion d'huissier protocolaire.

— Hé ! lança Mike qui s'extrayait des corps cassants. Vous avez trouvé quelque chose ?

— Rien ! couina le Chinois.

Il voulait dire rien de plus, mais il ne le dit pas. Frank venait de s'exprimer en khinoro :

Sama routalba kalat.

Ce qui mit fin à la conversation. Fabrice les raccompagna jusqu'à la Chevrolet.

— Les chats, dit Frank.

Il les effraya et ils fusèrent hors de la Chevrolet.

— Je croyais que... commença-t-il en se tournant vers Fabrice.

C'était inutile. Il devait s'exprimer en khinoro. Personne ne le comprenait. On s'interrogeait même sur les raisons qui le poussaient à s'exprimer dans une langue si parfaitement étrangère qu'il était le seul à la pratiquer.

— Cacamola ? dit Mike en reprenant le volant.

Le moteur vrombit. Frank salua Fabrice dans le rétroviseur. On passa sous le portique. L'accélération témoignait qu'on était sur la route.

— Cacamola est une crapule, dit Mike.

Señorito, ça voulait donc dire crapule. En khinoro...

— Nous ne saurons jamais ce qui s'est passé, dit Mike que l'air rafraîchissait.

Il avait retrouvé sa couleur, un jaune passablement blanchi aux commissures.

— La seule véritable question, dit-il comme s'il y avait longuement réfléchi, c'est cette attente absurde qui a détruit le cerveau de Gisèle...

— ...ou la décision du système d'accorder une RPM à un cerveau détruit, dit Frank qui se laissait envahir par le même air ensoleillé.

— Ouais, dit Mike.

Ils cessèrent de parler. Ils croisaient des ânes bâtés d'olives ou de bois. Des femmes les reluquaient, assises au bord de tombereaux qui traversaient lentement la route, les obligeant à s'arrêter, ce qui changeait l'air et leurs couleurs. Des pavots grillés dressaient leurs têtes noires sur le talus. De temps en temps, un reflet de schiste les aveuglait et Mike perdait le contrôle de la Chevrolet, ralentissant en s'approchant du talus ou de la pente. Cacamola avait-il interrogé Amanda ? Il répondrait à cette question ou...

— Nous arrivons, dit Mike.

Des rues devenaient étroites et sombres. Une rigole descendait contre un mur. Un pan de ciel bleu surmontait un portail prétentieux. Cacamola était un crâneur, mais il voulait paraître intelligent et éduqué.

— Je ne sais pas si Monsieur pourra vous recevoir, chuchota le portier automatique.

— Dites-lui que c'est monsieur Frank Chercos. Il comprendra.

Je ne sais pas si monsieur pourra vous recevoir, grogna Frank. Il commence par se foutre de nous !

— De vous, mon cher Frank. Moi, je ne suis que celui qui vous accompagne.

L'effet que ça produit, la magistrature. On a affaire à elle, un jour ou l'autre. Cacamola était-il vivant ou mort ?

— Je n'en sais rien, dit Mike qui s'efforçait de ne pas réfléchir à cette question.

La grille s'ouvrit après une vibration qui s'acheva dans un grésillement épuisé. Un escalier étroit montait directement. Frank vit les bottes rouges du domestique sous le porche. Il fallait gravir cette éprouvante oblique et accepter de s'élever le long d'un corps en attente sans peut-être atteindre la hauteur de ses yeux. Mais le domestique était de taille moyenne. Frank eut vite fait de le dépasser et de surmonter sa crainte. Une lourde porte était grande ouverte sur un vestibule rutilant. Cacamola avait les moyens de sa suffisance.

— Monsieur ne va pas tarder à...

— Qu'il se magne ! grogna Frank.

Interloqué, le domestique semblait ne pas comprendre. Le khinoro... ce sacré langage qui s'installe dans les moments les plus importants de l'existence. Ou alors tout ceci n'avait aucune importance si Cacamola était impossible à descendre au bas de l'échelle.

— On attendra, dit Mike poliment et le domestique pivota sur ses bottes rouges.

Un massif d'hortensias envoyait des puanteurs humides à travers une fenêtre où la lumière tombait orange et verte. Pas un rideau ne bougeait. Les reflets se multiplaient sans laisser à l'esprit l'opportunité d'en calculer les origines innombrables. Tant de marbre et de frottements domestiques relevaient de l'exagération ou du mauvais goût.

— Du mauvais goût, dit Mike à voix basse.

Il s'amusait. Il s'amusait chaque fois qu'il entrait dans ces demeures de princes des lieux. Dans quel désordre vivait Frank, si ce n'était pas trop indiscret de lui poser la question ?

— Je ne vis pas, dit Frank, depuis que Popo m'a été enlevé.

— Il y a des mutilations qui... dit Mike tandis que ses yeux suivaient la descente majestueuse d'un nabot aux jambes longues.

— Frank Chercos, hein ? dit le nabot. Nous avons un village qui porte ce nom. Vous êtes...

— Non ! Je ne suis pas, dit Frank en se levant.

— Mon cher Francisco ! Combien de temps... ?

— Attention au tapis !

Frank entra dans un salon noir et blanc. Un cuir odorant craquait sous lui.

— Vous êtes celui qui veut savoir ce que nous ne savons pas.

— Exactement. Mes méthodes...

— Cette gravure, mon cher Francisco ! Une nouvelle acquisition ?

Un conquérant à l'huile dominait la pièce. Son armure avait perdu ses évocations, un peu comme les miroirs finissent par perdre leur pouvoir de réflexion. À en juger par les portraits qui descendaient du conquérant, on était tous taillés dans le même bois, dans la famille. Une souche qui avait crû dans la difformité et les raccourcis. Cacamola, assis dans un trône de cuir et d'ébène, exhibait ses longues jambes couvertes d'une toile légère et volatile.

— Nous avons fait tout ce qu'il était possible de faire, conclut-il. Si le système...

— ...le sous-système, grogna Frank.

— Si le sous-système n'avait pas été en révision périodique...

— ...s'il n'avait pas foiré.

— ...notre chère Gisèle ne verrait pas la différence !

Il y avait une différence entre l'intelligence et la paresse, n'en déplût au nabot qui paradait dans son paradis aphrodisiaque. L'enquête qu'il avait dirigée était une mascarade ou un bric-à-brac. Frank ne lui laissait pas le choix. Où était le dossier complet ? Celui avec les traces laissées par le meurtrier et ses complices s'il en avait ?

— Mais nous avons procédé solennellement à la remise... !

— Vous avez procédé à un camouflage, hurla Frank de peur de ne pas être entendu par ce gnome qui pouvait être sourd par consanguinité. Je ne mange pas de ce pain !

Cacamola se dressa sur ses ergots.

— Je me fiche de savoir ce que vous mangez ! On ne se comporte pas comme...

— Tu vas te comporter comme le tas de merde que tu es si tu continues de te foutre de ma gueule !

— Je vous somme...

Le domestique aux bottes rouges fit irruption. Sa tête explosa. Mike, sidéré, acheva son verre sans quitter son confortable siège médiéval. Cacamola s'agenouilla devant la scène comme s'il y jouait et que le moment était venu de décliner une identité cachée pour que l'intrigue eût un sens. Mais Frank n'avait pas le sens de l'effet à produire. Que personne ne s'avisât jamais de lui jeter des domestiques à la figure ! Il était venu dans ce coin reculé pour résoudre une énigme policière, pas pour jouer dans une comédie dont l'auteur serait un héritier illégitime de l'or des Péruviens. Mike s'approcha du cadavre du domestique pour atteindre la bouteille.

— Dans le mille ! fit-il.

Et il superposa le goulot et le verre dans un parfait ensemble.

 

 

 

Chapitre XVIII

 

Errare humanum est !

— Mais l'homme ne meurt pas.

Le corps du domestique formait une virgule au milieu de sa flaque. Cacamola avait glissé sur son trône. Il se tenait maintenant aux accoudoirs pour ne pas descendre plus bas.

— Vous êtes... ! bégaya-t-il.

— On vous avait prévenu, non ? fit Frank qui considérait la calotte crânienne d'un œil morne.

— Prévenu ? Oh ! Mon amour ! Mon cher amour ! ¡Amor ! ¡Mi vida !

— On ne peut pas tout savoir, traduisit Mike qui s'enfilait un verre sans considération morale pour la scène que l'existence imposait à son témoignage.

Cacamola baignait déjà dans le sang de son amant détruit.

— Combien de temps leur faut-il pour arriver ? demanda Frank qui rengainait.

Domestiques féminins ô éternel désir des grands de ce monde ! citait Mike pendant que la plainte de Cacamola montait dans l'air crucial présidé par son ascendance immobile.

Cacamola avait enfoui son visage douloureux dans le corps du domestique aux bottes rouges. Mike constata que ses jambes étaient d'une longueur inférieure à la normale. Elles étaient fines et étrangement musclées. Elles avaient pu être vives. Elles cisaillaient le sang qui continuait de s'épancher dans le tapis.

— Le sous-système est entré en action, dit Frank. Si tout se passe bien. Ou si cet énergumène n'est pas métallisé. En tout cas, il était vivant.

Cacamola leva une tête haineuse.

— Vous m'aiderez à l'enterrer, dit-il comme s'il prononçait une condamnation.

Frank haussa les épaules.

— Je n'ai jamais collaboré avec Gor Ur, psalmodia-t-il en guise d'oraison.

— Il est mort ? demandait Mike qui retrouvait ses couleurs dans la transparence des liquides que Cacamola ne lui refusait pas de répandre comme des offrandes.

— Il est métallisé, dit Frank. Ils sont partout. On ne peut rien pour eux.

Cacamola se releva, essuyant ses mains dans les basques de sa robe. Frank le poussa dans le trône et s'en prit au jabot.

— Laissez-le parler, dit Mike.

— Vous m'aiderez, bredouilla Cacamola. Et je vous dirais tout.

Frank se rasséréna. Il exhibait sa molaire d'argent.

— À quel moment intervient Gor Ur ? demanda-t-il sans ménagement.

Il ne lâchait pas le jabot humide de salive et la langue de Cacamola s'agitait comme un ver à proximité de son pouce blanc de crispation. Mike était maintenant désolé et il expliquait qu'il n'avait aucun pouvoir contre ce qui va arriver.

— Gor Ur n'existe pas, bava Cacamola. Vous le savez aussi bien que moi. Manu est mort et personne ne viendra parce qu'il est déconnecté. Tout le reste est de la foutaise !

Frank dosait, dosait, sans trouver le point d'équilibre.

— Qui est Rog Russel ? demanda-t-il.

Sa main quitta le potentiomètre sous-cutané pour frapper le visage dur de Cacamola. Pas un cri ne sortait de cette bouche. Frank avait une impression d'irréalité contre laquelle il ne pouvait pas lutter sans mettre en péril ses facultés de raisonnement. Il n'avait plus le choix. Cacamola le dénoncerait s'il l'épargnait. Comment se connecter directement au système pour obtenir la bonne information ? Où en était le sous-système que Cacamola informait peut-être en ce moment même ? Mike n'y était pour rien.

— Pourquoi Amanda ? grogna Frank en frappant aussi fort que le lui permettait son cerveau en phase de recherche.

Cacamola souriait-il ? Sa lèvre fendue giclait. Ses poumons sifflaient un air brûlant et fétide. Frank résistait à des mains qui s'enfonçaient dans sa propre chair. La fibre de sa chemise émettait des crépitations obscènes.

— Je n'ai rien contre Amanda, grinça Cacamola qui s'ouvrait comme une porte qu'on vient de défoncer.

— Vous la protégez ? demanda Frank. Pourquoi ?

— Ouais, pourquoi ? dit Mike qui ne pouvait plus attendre les réponses.

Frank abandonna Cacamola pour aller jeter un œil dans la rue. Elle descendait dans sa crasse lente, sans personne pour en témoigner. Les fenêtres étaient closes. Il n'y avait peut-être personne derrière les rideaux des seuils. Comment était-il arrivé jusque-là ? Il était passé sans explication de son jardin souillé par un cadavre à ce salon où il posait des questions qui n'avaient peut-être aucun sens. Pendant ce temps, Cacamola dénouait son jabot. Il avait du mal à retrouver l'air de sa respiration. La haine envahissait son regard oblique. Mike lorgnait les doigts au travail du nœud que Frank avait composé pour la circonstance. Il n'y avait pas de solution.

— Je suis venu pour... disait Frank sans quitter le carreau de la fenêtre qui se couvrait de son humidité.

— Vous êtes venu pour répondre à une question à laquelle j'ai déjà répondu, bredouilla Cacamola.

Il avait raison. On n'avait accusé personne. Le seul problème, et personne ne pouvait le résoudre, c'était le cerveau de Gisèle qui était retournée en enfance. De quelle enfance s'agissait-il ? Il n'y avait pas de Gisèle dans son enfance. Le métal commença à se figer dans le sang, cristallisations que la fibre du tapis géométrisait sous des yeux qui promettaient la haine à défaut de vengeance. Frank était intouchable. Cacamola devait le savoir. On ne tue pas les morts. Ils vous hantent jusqu'à ce que vous soyez mort vous-même. Frank sentait le métal de la Sibylle se multiplier en moles croissantes. Ils avaient inventé la croissance du métal. Une mauvaise nouvelle qui ne laissait pas de résidus aléatoires dans le système. Il deviendrait métal s'il ne la tuait pas.

— Quel jour sommes-nous ? demanda-t-il à la rue.

Elle était déserte, absolument immobile, rien ne l'animait comme il connaissait les rues de son enfance. Mais était-ce l'enfance, ce langage qui revenait comme s'il avait préconisé l'enfant ? Cacamola pleurnichait. Personne ne venait. Il n'avait pas menti au sujet du métal que le domestique giclait maintenant dans son propre sang. Gor Ur se profilait dans l'imagination, mais ce n'était qu'un souvenir.

— Nous l'enterrerons sous les hortensias du jardin d'hiver, dit Cacamola dans son mouchoir. Ce ne sera pas le premier.

Quel rapport entretenait-il avec le métal ? Il avait des allures d'artiste de music-hall. Le vernis à ongles de Kronprinz. La tessiture du chant. Il se servait de ses épaules pour respirer. Un tremblement l'agitait par spasmes chaque fois qu'il vidait ses poumons. Mike était loin de comprendre. Il reluquait les naïades d'une scène champêtre entre les jambes arquées d'un conquérant en armure de parade. Ses commentaires étaient complètement étrangers au temps qui s'écoulait entre le métal et la nécessité de faire disparaître le corps. Cacamola ne disait pas ce qui motivait cette précipitation. La présence de ce domestique aux bottes rouges n'était peut-être pas prévue par le sous-système. Qu'en savait le système ? Mike avait proposé ses branchements terminaux. De quoi était-il capable pour sauver Amanda de la perpétuité ?

— Nous attendrons la nuit, dit Cacamola qui retrouvait son souffle. Personne ne vient jamais ici. Partez et revenez à la nuit tombée.

Qu'est-ce qu'il manigançait, l'aristarque du système ? Mike appréciait particulièrement ses liqueurs de plantes exotiques.

— Fuyez l'eau, dit-il, car le métal rouille.

Il rouille aussi dans l'air, pensa Frank. L'oxygène avait un sens caché, il le savait, mais qu'importaient ces considérations philosophiques ? Personne ne viendrait. Manu pouvait commencer à pourrir. Cacamola savait comment injecter les liquides en attendant la nuit. Il les raccompagna sous le porche. Frank ne put réprimer un vertige en voyant l'escalier qui descendait à pic. Mike était déjà en bas, demandant si c'était le chemin et pourquoi il n'y avait personne pour le lui confirmer.

— Vous devriez ramener votre ami chez lui, dit Cacamola qui ne laissait plus rien paraître de sa douleur. Il a une femme. Vous avez une femme, monsieur Chercos ?

Frank ne serra pas la main qui avançait fermement. Il descendit comme dans une glissade. Depuis que le cadavre d'Amanda-Nora avait envahi son jardin, l'enfant revenait, profitant des interstices de la lumière mentale que l'adulte projetait sur les énigmes de son temps. La langue même de l'enfance avait retrouvé un sens, mais elle demeurait bien sûr intraduisible. Pourquoi « bien sûr » ? Cacamola actionna la télécommande pour refermer le portail. Mike klaxonnait.

— On a bien avancé, dit-il quand Frank se fut installé à la place du mort.

La Chevrolet monta. On ne pouvait pas manœuvrer à cause de l'étroitesse. On montait jusqu'à rencontrer un endroit où la manœuvre redevenait possible. C'était toujours une place habitée par des hommes assis et des femmes debout. Les hommes bavardaient sur une murette et les femmes s'interpellaient sur les seuils. Des enfants traversaient le silence en criant. Cris de guerre prévoyant la maturité reconnue dès le premier mot. Popo n'avait jamais prononcé qu'un mot et Frank l'avait en travers de la gorge.

— Avec ce que nous savons... disait Mike qui connaissait la précision de la mécanique en jeu dans ces manœuvres délicates.

Montalban était déjà au courant. Il avait des connexions permanentes avec le sous-système. Frank le descendrait lui aussi s'il n'était pas déjà mort et s'il était en métal. Anaïs devait savoir un tas de choses sur ce carabinier depuis qu'elle valsait dans son intimité. Elle ne refuserait pas de se confier à un argousin qui la berçait de temps en temps pour lui faire oublier sa mort. Elle ne recherchait pas autre chose que la saveur de la vie. On perd la vie quand on meurt, même si on ne meurt pas vraiment. Il fallait supposer qu'alors une femme se vendait au plus offrant. Amanda était-elle morte comme l'indiquaient les paramètres temporels ? Anaïs devait savoir cela aussi, mais elle ne couchait pas avec les femmes. Qu'en pensait Mike, lui qui ne couchait plus avec Amanda ?

Ils croisèrent une patrouille RPM. Frank s'agita.

— Ça va, dit Mike. On ne meurt pas aussi facilement.

Il ne manquait plus que Cacamola eût raconté des histoires. Frank avait vu le sang sur le tapis, et les coulées de métal. Les morts pissaient vert quand on les ouvrait. On ne pouvait pas se tromper. Mais Frank avait des problèmes avec leur sous-système qui n'était peut-être pas aussi lamentable qu'il le pensait sans pouvoir en penser autre chose. Il ne saurait rien tant qu'il n'aurait pas accès directement au système. Ils lui envoyaient des fiches. Il ne les lisait plus. Montalban ramassait les rognures pour les jeter dans une poubelle directement connectée au moteur de leur sous-système principal. Frank n'était pas la dupe de ce pistolero. Il avait prévenu Anaïs et elle avait compris qu'il y avait des limites à ne pas dépasser.

— Constance est arrivée, glouglouta Amanda.

Frank ne sourcilla pas. On l'avait installé dans un transat. Les coussins le moulaient confortablement. Il aspirait des liquides sucrés. La glace le picotait.

— Elle arrive avec Lorenzo et Olivier, continuait Amanda.

Frank pouvait voir le profil agacé de Mike qui voulait s'enfoncer de nouveau, mais elle l'avait ramené à la réalité. Anaïs nageait sans discontinuer.

— Nous ne serons jamais seuls, dit Mike.

— Je ne veux pas être seule avec toi !

— Alors je serai seul avec tout le monde. Pas vrai, Frank ?

Frank ne redoutait que l'enfant. La solitude n'était pas un thème primordial. Il avait connu pire. Mike se replongea dans un silence peuplé par les barbotements d'Anaïs et la cuillère d'Amanda qui touillait des mélanges en prévision de la présence de Constance et des deux phénomènes que Frank aurait oubliés si on n'en avait pas parlé. Les choses se compliquaient toujours quand il commençait à fatiguer. Il avait besoin d'une nuit, une seule nuit pour remettre de l'ordre et recommencer. Personne ne la lui offrirait. Anaïs se vengerait en complétant ce pèlerin de Montalban qui préférait se rincer l'œil mais elle le possédait par effraction. Frank possédait la clé de ce lupanar. Ça la rendait folle. De rage et de lui.

— Frank a refroidi du métal, dit Mike en pensant sans doute à autre chose.

Anaïs gloussa dans l'eau bleue.

— Cacamola ne sait rien, dit Mike au verre qui demeurait muet. Nous creusons la terre ce soir. Je n'ai jamais creusé ce genre de trou. L'assassin est démasqué. Ce n'était qu'un vulgaire domestique. Il portait des bottes rouges. On ne l'enterrera pas vivant.

Il frémit. Anaïs remontait, chaude et dégoulinante, le regard bleu.

— Manu ? dit-elle tandis que la serviette volait dans sa direction.

Frank eut une crispation faciale, à la limite de la paralysie.

— Manu, dit Mike. Cacamola l'adorait, si j'ai bien compris. J'ai bien compris, Frank ?

Une vulgaire histoire de pornographie mondaine, pensa Frank. Elle commence dans la vulgarité et se termine dans la miséricorde. Anaïs s'approchait. Ses gouttes dinguaient dans l'air fragile.

— Tu as tué... ?

« Tuatué ! »

— Mais il était en métal ? Sibylle ? Manu est mort !

— Manu ?

La Sibylle revenait avec un chapeau de paille et un livre. Elle se frotta contre Anaïs. Son métal giclait des étincelles dans les transparences vertes d'Anaïs.

— Une erreur, dit Mike. Frank a tiré par erreur. Il ne pouvait pas savoir sur qui il tirait. On s'excuse quand on tire sur un vivant. On est désolé d'avoir tiré sur un mort. La sagesse recommande d'oublier les morts qui ne reviendront pas.

Son discours n'atteignait pas la Sibylle. Elle toucha Frank. Elle était en fusion. Une coulée l'inonda. Il souffrait si c'était ce qu'elle voulait.

— Constance sera triste, dit-elle enfin.

C'était tout. Frank se dit que les choses n'allaient jamais plus loin. Les mots ricochaient comme les balles d'un film qui contracte une période trop riche de temps et d'évènements. Constance serait triste parce que Manu était mort pou