Histoire de Jéhan Babelin..........................................................................................................3

Fables..............................................................................................................................................99

Suite..............................................................................................................................................233

Voyage..........................................................................................................................................246

Suite..............................................................................................................................................342

PRINTEMPS................................................................................................................................352

ÉTÉ................................................................................................................................................391

AUTOMNE....................................................................................................................................430

Suite..............................................................................................................................................465

HIVER...........................................................................................................................................466

Suite..............................................................................................................................................511

SUITE DE L’HIVER....................................................................................................................515

Suite..............................................................................................................................................524

FIN DE L’HIVER..........................................................................................................................529

Haïkus...........................................................................................................................................537

 

 

 

 


 

 

 

Vous m’avez demandé

De vous raconter

L’histoire de Jéhan Babelin,

De son chien, de son enfant,

et même de Jésus,

Sa vie.

 

Je la connais.

 

Il est mort maintenant,

Mort et enterré,

Ou calciné, oublié.

Mais vous vous souvenez,

Ce qui fait de vous

Une personne rare.

 

On ne le fera pas revenir

En évoquant

Ces souvenirs

Marquants.

 

On ne fera rien d’autre

Que raconter

Ce qui s’est passé

Ici, il y a longtemps.

 

En se multipliant

A l’infini,

La vie nous complique

L’existence.

 

Voici donc l’histoire

De Jéhan Babelin,

Citoyen

Et grimoire :

 

Babelin est né,

Comme tout le monde,

Un jour ou une nuit.

Sa mère a crié

Comme toutes les mères

Qui ne dorment pas

Au moment de donner

La nuit et le jour.

 

La clinique était sombre

A cause

D’une panne d’électricité,

D’un orage

Et de la malchance.

Quelqu’un mourut ce jour-là

Ou cette nuit.

Femme ou enfant,

Quelqu’un cessa

De vivre.

Et Babelin poussa un cri

Qui prouvait

Qu’il avait envie

De vivre.

Le cadavre traversa

Le long couloir

Vers la porte

De sortie.

Et la lumière revint.

Babelin était gris.

 

Sa mère épouvantée

Poussa un autre cri.

Et Babelin surpris

Avala sa salive

Pour la première fois.

 

Elle avait un goût

De fraise trop mûre,

Mais Babelin ignorait tout

De la fraise.

Il en savait un peu plus

Sur le goût des choses

Qui arrivent à cheval

Sur le cri de la mère.

 

Babelin sortit

De la clinique

Sans crier alors qu’il en avait envie.

On ne crie plus

Quand on sort

De l’endroit

Où on a connu

De nouvelles sensations.

Il savait cela,

Déjà !

 

La voiture de Papa

Attendait dehors

Sous le soleil

Qui était

Une autre personne

A considérer

Géométriquement.

 

Papa regarda l’enfant

Sans quitter le volant.

 

Il fuma la cigarette

Jusqu’au bout

De sa cendre couleur

De sa peau.

Papa était gris

Lui aussi.

Seule Maman

Était blanche

Comme la Lune.

 

Mais on n’entra pas

Dans la voiture.

On s’arrêta à peine

Devant la vitre ouverte

Où le visage de Papa

Luttait contre ses sentiments.

Il referma la vitre

Sans rien dire

Et la voiture l’emporta

A tout jamais

A l’autre bout de l’existence,

Là où on ne va jamais

De peur de tout savoir.

 

L’homme qui attendait

Dans l’autre voiture

Était un chauffeur de taxi.

 

On arriva à la maison.

Il n’y avait personne

Dedans.

Ni dehors non plus.

Il n’y avait rien

D’autre

Que l’existence

De Maman.

 

Babelin s’amusa

A connaître ces objets.

Il leur trouva même

Un nom et le nom

Leur allait parfaitement

Comme si la couleur

Inventait la forme.

 

Le sein s’offrit.

Il le mordit.

Il s’endormit.

Il rêva qu’il était

Le fils de quelqu’un,

Comme le chien

Du voisin

Qui avait aboyé

Quand le taxi

S’était garé

Devant la porte.

 

Chien qui aboyez

A l’arrivée

Des nouveaux venus,

Rongez votre os

Maintenant que c’est fait.

 

L’enfance ne serait rien

Si le temps ne passait pas

Comme passe

L’eau du fleuve

Qui nourrit l’océan.

 

Babelin inventait

Son histoire

En jouant

Avec les filles

A la marelle

Et au mari jaloux.

 

Babelin n’apprit rien

D’utile

Ni d’agréable

A l’école.

Il n’apprit rien

Nulle part.

Il était mort

Avant d’avoir vécu.

 

Chaque jour il songeait

A ce qu’il allait devenir

Question travail et famille

Et aussi patrie.

 

Mais les nombres

Ni les mots,

Ni la terre,

Ni les peuples

N’entraient dans sa tête

Pour y former

Quelque chose

Qui ressemblât

A un esprit.

Babelin n’eut jamais d’esprit.

Il attendait de devenir

Lui aussi

Un citoyen comme les autres.

Il attendit longtemps.

Et ce temps détruisit

La possibilité de devenir

Autre chose que lui-même.

 

Babelin connut la jouissance

Avant de savoir

A quoi pouvait bien servir

Cette agréable faculté

De dialogue

Avec la vie.

 

Il connut même une fille

A qui ça ne déplaisait pas.

Il crut l’aimer

Et elle l’aima.

Mais le fleuve l’emporta

Elle aussi

Avec tous les jouets

Nés de l’imagination.

 

Babelin entra dans l’existence

Seul et déconcerté.

Il n’apprit aucun métier.

Il ne se passait jamais rien

Entre ses mains

Et son cerveau.

Il manquait à ses mains

De l’ambition

Et à son cerveau

Un esprit digne de ce nom.

 

Il fallut donc accepter

De se faire pistonner

Par un « ami » de Maman

Qui connaissait les ficelles

De l’administration.

Babelin « entra »

« Aux » ateliers municipaux.

 

On ne lui demanda pas de travailler.

Il obéissait à des requêtes.

Il y avait un tas de requêtes

Formulées par les employés

Qui travaillaient au bien public

Pour avoir des vacances

Et tout ce que l’existence

Met en vente dans les vitrines

Du bonheur constitutionnalisé.

 

Babelin pédalait

D’un bout à l’autre

Du territoire.

Il avait un vélo

Fourni par l’administration.

À son passage dans les rues

De la ville,

Les enfants criaient

« Babelin maillot jaune ! »

 

Il n’y avait que les enfants

Qui criaient.

Les autres se taisaient.

Ils souriaient parfois,

Mais sans rien dire.

Peut-être parce qu’ils ne savaient rien.

 

Babelin pédala

Pendant plus de dix ans.

Il recommença tous les jours

Ce qu’il avait fait la veille.

Il connut des dimanches tranquilles

Et des filles faciles.

Il rêva d’un foyer,

Mais sa mère vivait encore

Et il habitait chez elle.

Le chien du voisin

Était mort depuis longtemps.

 

Babelin ! Babelin !

Son nom sonnait

Comme les cloches

De l’église.

 

La selle du vélo

Grinçait au rythme

De ses fesses pressées

D’en finir avec le travail.

 

Le soir il buvait

En jouant aux cartes.

Il jouait aussi aux dés.

Il n’aimait pas perdre,

Mais il n’avait pas de dettes.

Il savait s’arrêter.

Sa mère l’avait prévenu

« Pas question de payer ! »

Aussi s’en tint-il toujours

A la règle qui veut

Qu’on ne joue pas

Ce qu’on n’a pas.

 

La tentation était forte

Pourtant !

Mais le dernier verre

Portait conseil

Et Babelin rentrait chez lui,

Dans sa chambre chez sa mère,

Avec le sentiment

De savoir se tenir

Dans les circonstances

Du plaisir qui promet.

 

Babelin eut pourtant de la chance.

Le pompiste des ateliers municipaux

Creva,

Laissant la place vacante.

Babelin écouta sa mère

Le soir même au coin

De la cheminée en feu :

« Tu vas te faire des ennemis,

Toi qui n’en as pas encore.

Ils vont te haïr

Et chercher

A te faire du mal.

Mais tu es prévenu.

Alors ne réponds pas

A leurs provocations ! »

 

Le lendemain

Babelin

Reçut des mains

De la chef des services

Municipaux

La clé de la pompe

Municipale.

 

Comme il savait

Où la trouver,

Il s’y rendit

Assis

Sur sa bicy.

 

La porte était ouverte !

Alors qu’il avait la clé…

Il rangea le vélo

Contre le poteau

Qui sert aussi

Aux chiens municipaux

Et jeta un œil prudent

A l’intérieur

Du petit bureau

Où le pompiste municipal

Est censé

Travailler

Chaque fois

Qu’il faut pomper

Pour le bien

Public.

 

Il y avait un homme

Sur la chaise réservée

A l’agent agréé.

Babelin s’enfuit.

Il oublia le vélo

Et retourna chez lui.

Sa mère l’attendait

Car elle se doutait

Que les choses

N’allait pas se passer

Aussi facilement.

 

Babelin ! Babelin !

Criaient les enfants

Debout sur les trottoirs

De la ville.

Babelin tu as perdu !

 

Il savait bien

Qu’il avait perdu

Une fois de plus.

Il perdait toujours

Chaque fois

Qu’une chose

Ou une autre

Changeait de place

Ou d’aspect.

 

Les enfants lui coururent après

Ce jour-là,

Ce qui n’était jamais arrivé

Car en principe,

Et même toujours,

Les enfants demeuraient

Vissés à la surface

Des trottoirs de la ville

Qui ne les lâchaient pas

Aussi facilement.

 

Cette fois ils couraient !

Ils couraient derrière lui !

« Babelin tu as perdu »

Ou

« Babelin tu ES perdu »

Il n’était pas possible

De faire la différence

Tellement ça circulait

Dans les deux sens.

Babelin se rendit alors compte

Qu’il marchait

Au lieu de pédaler.

Il s’arrêta pour expliquer

Qu’il n’avait pas perdu

Son vélo,

Qu’il l’avait oublié

Parce qu’il pensait à autre chose

Au moment d’agir.

 

Les enfants ne savaient plus

S’ils avaient crié « as » ou « es ».

 

Babelin oublia les enfants.

Il oublia la bicyclette.

Mais il n’oublia pas

Pourquoi

Il revenait chez lui

Alors qu’il avait la clé

De la pompe municipale.

 

Il hésita sur le paillasson.

Sa mère comprendrait-elle ?

Et puis que ferait-elle

Une fois informée

Du problème posé

Par la nouvelle configuration

De la pompe municipale ?

 

Babelin eut envie de pleurer,

Mais il n’était plus un enfant.

Il voulut jeter la clé,

Mais il la mit sous le paillasson.

Il entendit le rideau se froisser

Derrière les carreaux de la fenêtre.

Sa mère l’attendait

Sans savoir

Pourquoi elle attendait.

Sa surprise allait

Etre de taille.

 

Babelin entra,

La peur au ventre.

Sa mère était assise

Dans un fauteuil

Où elle cousait.

Elle leva les yeux,

Un peu essoufflée

D’avoir couru

De la fenêtre

Au fauteuil

Qui étaient distants.

 

Elle ne dit rien,

Mais ses yeux voulaient savoir.

Il n’était pas midi,

Après tout !

 

Babelin bafouilla.

« Tu as oublié quelque chose, mon fils ? »

Babelin fit oui de la tête.

Il ne lui restait plus

Qu’à dire

En quoi consistait

Cet oubli.

« J’ai oublié la clé ! »

Sa mère haussa les épaules.

Elle en avait entendu d’autres.

Elle dit

« Ça te servira de leçon »

Et elle se remit à coudre.

Babelin recula jusqu’à la porte

Qui était restée ouverte.

Il retourna le paillasson,

Prit la clé et s’enfuit.

Il ne savait pas où il allait.

C’était déjà arrivé.

 

On retrouva Babelin

Au bord du fleuve.

Il était tard.

Le soleil se couchait.

Babelin avait allumé

Un feu pour s’éclairer.

On vit le feu

De l’autre rive,

Celle où s’élève

L’Hôtel de ville.

 

« Si c’est pas Babelin,

Dit le maire en se mouchant,

Que j’aille voir ailleurs !

Prévenez sa mère ! »

 

La mère arriva

Sur les lieux.

Babelin s’était endormi.

Le feu s’éteignait.

Les oiseaux veillaient.

La nuit tombait.

Il s’en passait des choses !

Dit plus tard Babelin

A un collègue de travail

(si on peut appeler ça travail)

Et il ajouta

Avec une pointe de nostalgie

Qui lui transperça le cœur :

« Ce jour-là..

Le jour où… »

Pourquoi y penser encore,

Des années plus tard ?

Il ennuyait tout le monde

Avec cette histoire

Qui s’était bien terminée

Alors qu’elle était partie

Pour s’achever en tragédie.

 

Ce jour-là,

C’était la nuit

Et le jour se finissait.

Sa mère était arrivée

Sur les lieux.

Il dormait.

Il la vit cependant.

Il voyait dans son sommeil.

Il voyait tout.

Le passé, le présent

Et même l’avenir.

Il voyait et pourtant

Il n’avait aucune envie de voir,

Mais, n’est-ce pas,

Quand on voit, on voit

Et il n’y a rien à faire

Pour ne pas voir.

Ça, tout le monde le comprenait.

Mais ce jour-là,

Dans la nuit,

Que voyait-il ?

Tout le monde

Se posait la question,

Sur les deux rives du fleuve,

En amont comme en aval.

« Il est gris, » dit sa mère,

Croyant tout expliquer.

 

On passa le message,

Pointant le pouce vers la bouche.

Tout le monde comprit.

« Quand il est gris,

Dit sa mère sans larmes,

Il voit quelqu’un

Et ce quelqu’un l’empêche…

— L’empêche de quoi !

S’exclama le public.

— Qu’est-ce que j’en sais … ?

Murmura la mère.

— Vous êtes sa mère,

Tout de même !

— Il vous expliquera peut-être

Un jour… Qui sait ? »

 

Babelin profita

De cette conversation

Improvisée

Pour se réveiller.

On l’interrogea du regard.

Sa mère dit

« Tu l’as, la clé ? »

Babelin avait la clé

Dans la poche.

Il n’avait plus aucune raison

De se chercher des excuses

Pour ne pas aller travailler.

 

Maintenant que vous connaissez Babelin

Comme si vous l’aviez inventé,

Il est temps de passer

Au nœud de son histoire.

Qui dit nœud dit dénouement,

Mais voyons d’abord le nœud.

Il est déjà assez compliqué comme ça.

 

Nous sommes tous bâtis

Sur le même patron.

Après l’enfant,

Qui est comme un fil

Qu’on déroule

Sans se soucier

De sa longueur,

L’homme se noue.

On ne peut rien changer

A cette pratique.

Mais il y a nœud et nœud.

Les uns se nouent

En parfait accord

Avec les usages.

Les autres ont le nœud

Plus ou moins conforme.

Un rien suffit à nouer

Comme il ne le faut pas.

Et alors

Les choses se compliquent.

 

Babelin,

A l’âge d’être un homme,

Avait observé

De près

Une quantité non négligeable

De nœuds en tous genres.

Il ne savait pas tout

Mais en savait assez

Pour s’occuper sciemment

De son propre nœud.

 

Le jour arriva.

Il était temps de nouer.

Ce matin-là,

Il connut une angoisse

Plus noire que d’habitude.

C’était écrit dans tous les livres :

Si l’angoisse noircit

Et que vous êtes sur le point

De passer à l’âge du nœud,

Alors vous êtes dans de beaux draps !

 

Ainsi va l’existence

Qu’à la fin de l’enfance

On se lève du mauvais pied.

Ce matin-là,

Babelin était d’humeur morose.

Il n’était pas écrit

Que ce jour entre tous

Fût celui qu’il n’avait pas choisi

Pour se livrer à la pratique du nœud

Qui clôt une bonne fois pour toutes

L’enfance et ce qui l’habite.

 

Il se regarda dans le miroir.

Il n’avait plus l’air d’un enfant,

Mais ça,

Il le savait déjà

Depuis longtemps.

On le lui avait assez reproché !

 

« Je ne sais même pas

Pourquoi je m’accroche

A l’enfant que j’étais

Et que je ne suis déjà plus.

Il y a là un mystère

Que j’aurais pu résoudre

Pour me différencier

Des autres, ceux

Qui ne me ressemblent pas. »

 

Cette réflexion

N’était pas nouvelle.

Mais ce matin-là,

Il s’agissait

De ne pas l’interrompre

Pour demeurer un enfant.

Aucune interruption

N’interviendrait

En faveur

De l’enfant.

 

À partir d’aujourd’hui,

Se dit Babelin

En retenant ses larmes,

J’entre dans le système

Qui consiste

A trouver la suite

Sous peine de devenir fou

Ou criminel.

Quand on a commencé,

On ne peut plus s’arrêter.

C’est la règle ici-bas.

En attendant l’épuisement

De cette faculté majeure,

Il faut s’adonner

A la pratique

De la série

En commençant

Par un nœud.

 

Il se saisit du fil

Symbolique

De l’enfance

Et retint son souffle.

 

Arrivé à ce point

De l’histoire de Jéhan Babelin,

Vous en avez saisi

La chronologie :

D’abord il fut enfant,

Comme tout le monde,

Même s’il était gris

Comme ça arrive rarement

Aux créatures ordinaires.

Ensuite il fit le nœud

Demandé par les mœurs

Les mieux partagées.

Puis il entra comme factotum

Aux ateliers municipaux.

Après dix ans

Qui se ressemblèrent,

Il obtint la clé

(par piston)

De la pompe municipale.

Il était donc noué

Quand le nœud

Fit enfin son effet.

Il avait trente ans et plus.

Et sa mère

N’était guère plus âgée

Car elle avait enfanté

A l’âge de douze ans,

Selon la légende,

Un an plus tard

Aux dires de la rumeur.

 

Après un épisode de crise

Bien compréhensible,

Babelin empoigna la clé

Qu’il devait

A son père légitime,

Homme secret

Et lointain

Qui ne se montra pas.

 

Il retourna à la pompe.

Cette fois,

Il n’y avait personne

Dans le petit bureau

Qui jouxtait

La pompe.

Un véhicule destiné

Aux rondes sécuritaires

Attendait sagement

Depuis une heure,

Car Babelin était en retard.

 

Il prit toutefois le temps

D’ouvrir la porte

Avec la clé.

Il considéra le bureau,

Sa table,

Sa chaise,

Son étagère,

Sa fenêtre sur l’intérieur

Du garage municipal.

Il se laissa envahir

Par la tristesse.

Il allait passer

Le reste de son existence

Active

Entre ces quatre murs.

Il n’avancerait plus,

A moins d’un miracle.

Cette réalité

Se mit à peser lourdement

Sur ses épaules.

L’autre attendait.

Il avait envie d’une cigarette,

Mais on ne fume pas

En présence d’une pompe.

« Si ça continue, dit-il

Sans aucun signe d’impatience,

Je vais me la fumer dehors.

Tu n’y vois pas d’inconvénient,

Babelin ? »

 

Et Babelin,

Enfin seul,

S’assit sur la chaise.

Il caressa la surface

De la table,

Veilla à ne pas déranger

La paperasse,

Actionna plusieurs fois

L’interrupteur de la lampe

Et frotta le carreau

Qui laissa échapper

Une mouche affolée.

 

Babelin comprit alors

Qu’un deuxième nœud

Vital

Était en formation

Quelque part en lui-même.

 

Que peut-il arriver d’autre

A un homme qui vient de tomber

Dans le piège suivant le premier ?

 

La corde à nœuds de l’existence

Ne sert pas à tracer le chemin

Ni les figures phénoménales.

 

À trente ans Babelin

Se vit plutôt sur des rails.

En nouant son enfance

Dix ans auparavant,

Il s’était accroché

Au train de l’existence.

Son vélo et lui

Avait parcouru

Des distances

Imprenables autrement.

Et pour quoi faire ?

Des commissions utiles

Aux missions municipales.

Des perspectives de vacances

A l’étranger et au cœur

Du plaisir d’exister

Sous la houlette de l’État.

Pasteur, guide, ministre,

Il n’avait su s’en passer.

Et il avait fini

Par la posséder,

Cette clé de pistonné

Par Papa l’amant de Maman.

 

« Moi, pompiste ?

Et municipal avec ça !

Moi l’enfant qui rêvait

De poésie !

Moi qui ai accepté

De nouer ce fil

Pourtant fait pour l’infini !

Ah ! j’ai trahi mon enfance !

Et tout ça

Parce que j’ai peur

De manquer du nécessaire ! »

Le téléphone sonna.

Babelin le laissa sonner.

Le garde municipal le décrocha.

Il ne fumait plus.

Tout cela avait duré

Le temps d’une cigarette.

Rien de plus…

« C’est votre maman, »

Dit le garde en tendant

Le combiné

Qui rouscaillait.

 

Papa était mort.

Maintenant qu’il n’était plus

Il était permis de le voir.

Et même de lui parler.

Le cadavre était couché

Dans un lit blanc comme neige.

L’ambiance était noire.

Des flammes consumaient l’oxygène.

La lumière jouait

Avec les traits

Du visage pétrifié.

« Ma semence est sortie

De cet homme,

Pensa Babelin.

Elle aurait pu sortir

De n’importe où.

Ce n’est qu’un lieu

D’où je viens.

Je ne reviens

Que pour m’y ennuyer. »

Il prit place lui aussi.

Les chaises ne manquaient pas

Dans cet endroit qui était

L’intérieur d’une maison

Comme les autres.

On avait croisé des regards.

Et il avait écouté des voix

Sans en saisir le sens.

Maintenant il était assis

Et il regardait le cadavre

De celui qui avait été

A la source

Et qui avait fui

Pour ne pas y boire.

 

Babelin ne connaissait pas

Cette histoire.

Il n’avait pas cherché

A la connaître,

Même quand il était enfant

Et que parfois

Sa langue s’agitait

Pour en savoir plus.

 

Sa mère parlerait peut-être

Et il serait forcé d’écouter.

Elle attendrait le bon moment.

Elle attendait toujours

Avant de dévoiler les faits

Qui façonnent l’existence

De ceux qui les subissent.

Ce n’était pas de la patience.

Elle était trop impatiente pour ça.

Ce n’était pas de la cruauté non plus.

Cela lui ressemblait, c’était tout.

Le visage du mort aussi ressemblait

A ce genre de chose.

 

On revient toujours

Des enterrements

Avec l’envie de vivre

Plus intensément.

Il y a un avant

Et un après

Des enterrements.

Babelin se félicita

D’éprouver lui aussi

Ce joyeux sentiment

D’appartenir

A la terre

Qui l’avait vu naître

Et qui le portait

Vers la guerre

Ou vers la paix,

Comment savoir

Ce que nous réservent

Les jeux de la politique ?

 

Ce soir-là,

Il dormit

Mieux

Que d’habitude.

L’angoisse

En forme de poire

N’avait pas franchi

Le seuil de la porte.

Et puis c’était l’été.

Seul le ronflement

Du compresseur

Résonnait encore

Dans ses rêves.

La fenêtre était ouverte.

On entendait les merles.

Le vent d’autan

Agitait les aiguilles des pins.

Il s’endormit vite,

Sans demander pourquoi

Le sommeil l’ensevelissait.

Il se donna aux rêves.

Le piston du compresseur

Cognait à l’intérieur de son crâne.

Mais l’air était chaud.

Le mort était enterré.

On avait ouvert les rideaux

Après le départ du cortège.

Le lit demeura défait

Jusqu’à leur retour.

Puis on referma la porte

Et on fut invité

A quitter les lieux.

Personne n’avait pleuré,

Comme si le mort

Ne laissait pas de traces.

 

Dans la nuit pourtant

Babelin ouvrit les yeux.

Une chauve-souris piaillait

Dans le ciel noir sans lune.

Il eut peur

De ne pas comprendre

Ces signes.

Il sentit alors

Que quelque chose

Était mort en lui.

Il n’avait rien ressenti

Pendant la journée.

Il n’avait pas répondu

Aux questions posées

Par des inconnus

Qui n’attendaient pas

De réponses d’ailleurs.

Mais maintenant il avait peur

D’avoir raté quelque chose

Et la peur grandissait

Avec celle de ne pas savoir

S’il était trop tard

Ou s’il avait encore le temps

De penser à ce que le mort

Laissait en lui, Babelin.

 

Il vit cette trace

Et en imagina la semence.

Il avait ce pouvoir lui aussi.

Avec un peu de chance

Il jetterait ce galet

A la surface des eaux

Usées de l’existence.

Il n’y a rien de plus beau

Que le nombre des ricochets.

 

Voilà dans quel

État d’esprit était

Babelin à la veille

De refaire le nœud.

 

A la pompe il veillait

A ne pas dépasser

Les limites données

De la conversation.

 

On ne sait jamais bien…

Les mots ont le pouvoir

De trahir nos pensées,

Nos projets, nos calculs.

 

Il faut se comporter

Comme si de rien n’était,

Travailler, être à l’heure,

N’rien donner à penser.

 

Ce qu’il fit

Toute la journée

Qui fut la veille

Du jour où

Il noua encore

Le fil de son existence.

 

Je suis ce que je suis,

Répétait-il sans le dire.

Ce monde est un fruit pourri,

Un morceau de viande avariée,

Un poison pour le cœur

Et la raison.

Je n’ai pas le pouvoir

De détruire,

D’anéantir,

Et je n’ai pas l’intention

De participer aux rébellions

Qui alimentent la chronique

Du Bien et du Mal.

Je n’ai pas de point de vue.

Je vois tout

Ou je suis aveugle.

Il est temps

De jeter les dés

Sur le tapis

De la joie.

 

Il rentra chez lui

A l’heure,

Pas en avance

Ni en retard.

Il était à l’heure

Pour une fois,

Et sa mère nota

Ce nouveau détail

Dans un coin

De sa mémoire

Hyperbolique.

 

Il mangea, but, parla,

Fuma sa pipe sur le balcon,

Descendit dans le jardin,

Arpenta ses allées,

Leva les yeux

Pour observer les oiseaux

Dans les arbres,

S’assit sur le banc de pierre

Et attendit.

Le poison tardait

A faire son effet.

 

Le temps s’abolit,

Comme dans la caverne de Montesinos.

Le sommeil expliquait-il

Cette sensation de ne plus appartenir

Au monde des vivants ?

Il n’était pas seul,

Mais les autres ne voyageaient pas

Avec lui.

Ils passaient comme des arbres.

Voici le temps du rêve,

Qui n’est temps

Que de passer

Comme toute histoire

Racontée aux autres.

Je suis ce temps !

S’écria Babelin

En arrivant au sommet

D’une montagne

Ou d’un escalier

Conçu pour être gravi

Avant toute chose.

De là-haut il contempla

Sa propre existence,

Son enfance et sa fin,

Le travail, la patrie,

La famille passée

Et les biens à venir.

Tout était clair.

C’est une question de semence.

Or, continua-t-il tout haut,

Je n’en suis pas le réceptacle.

La nature a voulu,

Allez donc savoir pourquoi,

Que contrairement aux escargots

Il me soit interdit

De me reproduire moi-même.

Je me limite par nature

A l’usage des miroirs.

Si je continue comme ça

Il ne restera rien de moi

Quand je retournerai,

Comme il est dit,

A la poussière

Avec les étoiles,

Les hypothèses

Et les axiomes.

 

Il était couché

Sur le banc de pierre.

Sa mère l’observait

De la fenêtre

Derrière les rideaux.

Elle attendait elle aussi.

 

Toutes les montagnes se ressemblent.

Une fois arrivé au sommet

Nous découvrons l’autre côté

Et la tentation est grande

De revenir à la surface

Par ce nouveau chemin.

 

Babelin réfléchissait

Et pendant ce temps

Le ciel s’obscurcissait.

Il se laissa envelopper

Par la froide humidité

Et le vent le paralysa

Au bord du précipice.

Le poison agissait.

 

Il faut que je meure,

Pensa-t-il faiblement.

Si jamais je survis,

Je serai condamné

A expliquer

Et expliquer encore

Les « raisons de mon geste ».

Je deviendrai fou

Ou assassin.

Et impuissant

Par-dessus le marché.

 

Le poison,

Peut-être à cause de l’altitude,

Provoquait de petites douleurs

A l’intérieur.

Mes organes se défendent,

Pensa-t-il en voyant

Comment la nuit,

Le vent,

La pluie

Ensevelissaient la nouvelle vallée.

Descendre maintenant,

C’était se condamner

A ne pas assister au spectacle

De sa propre mort.

Or, se dit-il en riant,

Je suis venu pour ça !

On ne peut pas être

Plus désespéré, cria-t-il

Dans le néant

Qui montait vers lui.

On se sent enfin seul,

Gémit-il et sa main

Arrachait des morceaux

De chair à la nuit.

 

À la fin n’y tenant plus

Sa mère descendit

Dans le jardin,

Dans la nuit,

Dans le vent et la pluie.

La pipe s’éteignait dans l’herbe.

La bouche parlait

Dans une langue inconnue,

Mais sa mère entendit

Que l’enfance n’est pas comprise

Tant que la mort

Ne l’a pas expliquée.

 

On ne vous demande jamais

Comment vous avez fait,

Mais pourquoi vous l’avez fait.

 

Dans son lit Babelin

Écouta ce qu’on lui disait.

Il avait perdu sa place

A la pompe municipale.

On ne peut pas confier

Un produit inflammable

A un suicidaire

Qui est passé à l’acte,

Preuve qu’il l’est.

 

Tu feras autre chose,

Dit sa mère au visage

Froissé par la colère.

Il tenta d’expliquer cette colère

Sans recourir aux usages

De la raison commune.

Mais il ne parla pas,

Car ses paroles contenaient

Autre chose que la source

Qui était devenue

Le fleuve de son enfer.

 

Tu deviendras utile

Si tu te raisonnes, mon fils !

Tu écriras au père Noël,

Au président,

A tes amis.

Tu n’écriras jamais plus

Dans l’espoir de cacher

Ta véritable nature.

Vois-tu, mon fils, on est

Ce qu’on est, rien de plus.

Tu seras comme les autres.

Tu raconteras des histoires.

Tu chanteras avec refrain,

Rimes et assonances.

Il n’y a rien comme la poésie

Pour approcher l’homme de l’homme

Et la femme de l’homme.

Trouve-la ! Et vite !

Je veux un enfant de toi !

 

De retour à la maison,

Babelin profita du congé.

D’abord il eut honte

De se montrer dans le jardin.

Un matin il descendit

Pour déjeuner dans la rosée

Sous l’acacia qui fleurissait.

Les abeilles déjà

S’adonnaient à leur œuvre.

Le soleil coulait entre les branches

Comme le jaune impressionniste.

Le noir café fumait.

Il avala gouttes et comprimés

Et leva encore les yeux

Pour revoir les oiseaux,

Merles et tourterelles,

Moineaux vifs et corbeaux.

Sa mère le lui avait dit :

« Tu as de la chance

Que ce soit le printemps !

C’est bon pour le retour.

L’été t’aurait rendu

Encore plus fou que tu es.

L’automne t’aurait vaincu.

Et l’hiver, le vieil hiver,

T’aurait envoyé au diable.

Tu as de la chance

Que ce soit le printemps

Qui t’ouvre les portes

Du retour à la vie ! »

 

Un vol d’étourneaux

Accéléra soudain

Le bleu du ciel.

Babelin en conçut

Un étrange vertige,

Comme s’il venait

De monter au ciel

Et d’en redescendre

Par le même chemin

Vertical et brûlant.

 

Il alluma sa pipe.

Je n’ai pas besoin

De savoir qui je suis

Ni ce que je possède.

Et je me fiche bien

De savoir ce que pensent

Les autres de moi.

Là n’est pas la question.

Je suis ce que je ne suis pas.

Tel est mon tourment

De fonctionnaire municipal,

Jacobin, assisté, paresseux.

Mais je ne connais pas

Le moyen de changer

Cette fatalité

De lois, de nature et de foi.

 

Il y a autre chose

Que la raison et la folie

Pour expliquer ce que nous sommes.

Quelque chose que nous ne pouvons pas Concevoir

Parce que nous ne sommes pas construits pour Ça.

Ah ! pauvre de moi ! s’écria-t-il

En jetant sa pipe

Dans le fumier en formation.

 

Alors sa mère descendit

Pour expliquer au voisin

Qu’il n’y a rien comme la patience

Pour comprendre les produits

De l’amour et de l’attente.

 

La vie de Babelin

Eût été ordinaire

S’il n’avait pas tenté

D’y mettre fin.

 

C’était en tous cas

L’avis de son voisin

Qui l’exprimait

Par-dessus le feuillage

D’une haie de buis.

 

Voilà comment on se sépare

Quand on est propriétaire.

Babelin écoutait ces conversations.

Il n’agissait plus depuis des jours.

Il descendait dans le jardin,

Montait dans sa chambre,

Sortait ou ne sortait pas,

Dormait mal, rêvait trop,

Mangeait pour ne pas mourir

Et vivait pour qu’on lui foute la paix.

 

Il ne savait pas

Si le deuxième nœud

De son existence

Était un nœud

Ou un effet de lacet.

 

Personne n’a honte

D’en avoir fini avec l’enfance.

Mais avoir tenté

De mettre fin à tout

Et avoir manqué la cible,

Qui n’en aurait pas honte ?

 

Il n’avait pas fallu longtemps

A Babelin

Pour s’habituer

A l’odeur du garage,

De sa pompe,

De ses pneus,

Du mortier des murs

Et de la crasse des mains.

Il avait même aimé ça.

Il n’avait jamais aimé

L’odeur de la rue

Du temps où son vélo

Passait pour une légende.

Et voilà qu’il y retournait,

Mais sans le vélo.

Pas de carburant inflammable

Ni de vélo véloce

Entre les mains du suicidaire,

C’est la loi municipale.

Il allait donc à pied.

Il ne se promenait pas.

Il n’attirait pas l’attention,

Mais on le reconnaissait.

Il saluait en ôtant

Sa casquette de service.

Et si on lui signalait

Un chien errant ou crevé,

Il allait à sa rencontre

Et ramenait au crématoire

Le vagabond ou son cadavre.

Ce qui n’arrivait pas

Tous les jours que Dieu

Invente à tour de bras

Pour pousser le bouchon

Aussi loin que possible.

Qui n’a pas rêvé

D’être un dieu

Ou de le devenir ?

Les femmes aiment les dieux

Plus que les enfants.

Mais en cessant d’être un enfant,

On devient homme,

Pas dieu.

 

Ce qui devait arriver arriva.

À force de rencontrer des chiens,

Des vivants et des morts,

Babelin se mit à aboyer

Au lieu d’affiner son langage

Au contact de ceux qui savent.

Il rencontra le chien de sa vie.

 

Cette fois, il ne savait pourquoi,

Il rentra à la maison avec un chien.

Sa mère s’épouvanta

Et leva les bras au ciel

Pour demander des explications.

Babelin aimait le chien.

Il confessa cet amour

A une mère en proie

Au dernier désespoir.

Ses bras retombèrent

Et sa tête se pencha,

Non pas sur le chien,

Mais sur l’ouvrage

Qui occupait ses jours

Depuis qu’elle s’ennuyait

Au point d’avoir perdu

Le sens de la parole.

 

Mais Babelin était joyeux.

Le chien aussi aboyait,

Joyeusement ils aboyaient.

C’était nouveau pour eux,

Cette joie d’aboyer ensemble.

Babelin cherchait le mot

Qui donne un sens à cette joie,

Mais il n’en trouva aucun

Pour recommencer à parler

Au lieu d’aboyer comme le chien

Qu’il était devenu à force

D’avoir honte d’attendre.

Cette attente était la cause

De son malheur et maintenant

Elle devenait chienne de joie.

 

Sa mère se remit à l’ouvrage

Et le cuir de son fauteuil

Recommença à grincer

De tous ses ressorts.

« Nous avons toi et moi,

Dit Babelin au chien,

Des raisons de penser

Que nous sommes faits

L’un pour l’autre.

Si elle pouvait crever

Pour te laisser la place,

Preuve serait que Dieu

N’est pas si con que ça ! »

 

La mère mit du temps

A crever mais elle creva.

Babelin hérita du jardin

Et le chien de la maison.

 

Ce fut le chien

Qui eut l’idée

De connecter

Leurs deux esprits

Au Grand Réseau

Universel, le GRU.

 

On paya redevance,

Impôts et pots de vin

Et le tour fut joué.

On était connecté.

 

Il ne restait plus,

En bon consommateur,

Qu’à se laisser aller

Au fil des algorithmes.

Le chien était doué.

Babelin moins chanceux

Perdait souvent au jeu,

Mais le chien était juste

En affaire de cœur.

Ils connurent l’amour,

La richesse et la joie.

Que demande le peuple ?

Demandait Babelin,

Bourrant sa pipe de doux rêves

Et ses rêves d’autres peuples.

 

Il changea du tout au tout.

Il était maître du jeu

Car il n’était pas chien

Et le chien rejouait

Ce qu’il avait perdu.

« On ne peut vivre mieux

Qu’en compagnie d’un chien,

Dit Babelin à son voisin,

Surtout que celui-là

Est un chien de ma chienne ! »

 

Et Babelin s’enfonça encore

Dans les mailles du réseau,

Tant et si bien

Qu’un jour de nuit

Il se perdit

Sur le chemin.

Il perdit aussi le chien.

Sans chien on est perdu.

Il le savait depuis toujours,

Mais ce qui devait arriver

Arriva. On en était là

Quand le jour se leva.

 

Rien n’était plus comme avant,

Constata Babelin au matin

De ce jour qui fut le dernier

De sa triste existence.

Il avait perdu la trace

Du chien et de la joie

Après avoir joué

Avec les mots et le hasard.

 

Perdre son père,

Perdre une mère,

Perdre son travail

Ou sa patience

N’est rien en comparaison !

Hurla Babelin à la fenêtre.

 

Mais ce matin-là,

Le monde était vide.

Vous ouvriez la fenêtre

Sur le monde et ses hommes,

Ses animaux et tout le reste,

Et c’était le néant

Qui vous sautait aux yeux.

À force de jouer

Et à force de perdre,

Il ne reste plus rien

A l’extérieur de ce qu’on est,

De ce qu’on possède

Et de ce qu’on sait

De l’opinion des autres

A propos de vous-même.

 

Et pour compliquer encore,

On ne sort pas dehors

S’il n’y a rien à voir,

A entendre, à respirer,

Si plus rien n’a de sens.

Le monde n’est plus à l’extérieur

Et comme il n’est pas dedans

Non plus, on se sent seul.

 

Babelin ce matin de printemps

N’alla pas au travail.

Il resta chez lui à attendre

Que le chien se décide

A revenir à la niche.

Il ne répondit pas au téléphone

Et quand on sonna à la porte,

Il n’ouvrit pas, ne donna

Aucun signe de vie.

On allait s’inquiéter.

 

À midi pourtant,

Il pensa que cette probable

Inquiétude légitime

Allait inspirer des visites

Et avec les visites

Des questions comment pourquoi.

Il descendit dans le jardin

Pour répondre à tous ceux

Qui s’approchaient du portail

Donnant sur la rue.

Il répondit même,

Mais en substance.

Pas besoin de docteur,

Ni de curé, ni de femmes !

Plaisanta-t-il en soufflant

La fumée de sa pipe.

 

Les gens passaient en nombre,

Mais il pouvait les compter.

Toutefois pas un ne demanda

Des nouvelles du chien.

Les gens se fichent pas mal

Des chiens qu’on perd

Et qu’on attend.

Les gens ne savent pas

Qu’on peut aimer un chien,

Surtout si c’est un homme.

 

« Aimez-moi comme je l’aime, »

Dit mystérieusement

Babelin à ces gens

Qui passaient comme on passe

Quand on n’attend rien d’autre

Que des explications.

 

Les jours passaient aussi,

Sans plus d’explication.

Et le chien ne revenait pas.

Long voyage celui

Qu’il a entrepris !

 

Mais il fallait se résoudre

A accepter les faits :

Ceux qui étaient partis

N’avaient pas le pouvoir

De revenir ici.

Axiome de la mort.

Qu’en était-il, Babelin,

De l’hypothèse du chien ?

On n’y comprenait rien.

De quel chien parlait-il ?

De quelle allégorie

Ce fou de Babelin

Encombrait son grenier ?

 

Un homme au grenier vide

Ne survit pas à son roman.

Mais si le grenier est trop plein,

La maison se fissure.

Qu’en était-il du jardin ?

Demandez au voisin.

Il a un œil sur le jardin

Qui jouxte le sien.

Il n’y a plus de chien

Dans la niche que Babelin

A construite de ses mains,

Témoigne le voisin

Si c’est son opinion

Que recherchent les gens.

 

« Il y avait un chien,

Mais ça n’a pas duré.

Les chiens s’en vont un jour.

Si on ne sait pas ça,

On finit malheureux,

Même pauvre et maudit, »

Dit le voisin

De Babelin

Que Babelin

A entendu

De sa fenêtre.

 

« Ce genre d’histoire

Finit toujours

En tragédie, »

Dit le voisin

Qui s’y connaît

En bourgeoisie,

En poésie

Et en récit.

 

Sans chien,

Sans rien,

Babelin

N’est plus rien,

Pas même chien.

 

Sans père,

Ni mère,

La mort

N’a pas de sens.

 

La vie non plus.

Seule l’existence

Sert encore

De chemin.

 

Babelin

Ne sort pas.

Il n’entre pas

Non plus.

Il habite

Des murs.

 

« Ni jour,

Ni nuit,

Pas de soleil,

Pas de lune.

Des arbres

Que l’été

Ensanglante

A coups

De fouet.

De l’herbe grise

Comme ma peau.

 

Et sur cette herbe

Je n’attends pas.

J’existe,

Mais je n’attends plus.

 

Dire que j’aurais pu

Devenir chien,

A moins qu’il faille l’être

Avant de devenir.

 

— Tu ne perds rien

Pour attendre ! »

Menacent le temps

Et ses gens.

 

Il les voit passer.

Il ne répond plus.

« Il mange, il boit,

Il se comporte

Comme s’il n’avait pas besoin

De travailler,

Disent les gens.

Pour l’instant,

A notre connaissance,

Il ne fait rien de mal,

A part exister

Comme personne n’existe.

Il a du pognon, peut-être ! »

 

Un magot caché

Sous l’herbe du jardin

Ou dans le mur

De la remise.

Babelin y pense

Lui aussi.

Cette pensée finit

Par remplacer le chien.

Il y a de quoi

Devenir fou,

Pense-t-il en riant

Comme s’il redevenait

L’enfant qu’il a été.

 

Alors il creuse.

S’il creuse,

C’est qu’il cherche.

Et s’il cherche,

C’est qu’il n’a pas trouvé.

Définition du malheur

Qui frappe toujours l’homme

Qui possède son jardin,

Sa maison, son passé.

 

Et le jour où il a fini

De creuser,

On se dit

Qu’il a trouvé

Ce qu’il cherchait.

On a une envie folle

De reboucher les trous

En sa compagnie.

On revient plus souvent,

On s’arrête devant la grille,

On l’interroge du regard,

Mais le poète demeure

Muet comme une carpe.

Comme la carpe en rut

Il a reflété le soleil

Dans un saut parabolique.

Pas si fou, Babelin !

Il n’a plus besoin de travailler

Pour ne pas s’ennuyer.

S’il continue sur cette voie,

Il aura des enfants.

On le voit

Devant

Le maire et le curé.

Mais quelle femme

Sait ce qu’elle sait ?

Quelle enfant déjà mûre

Quitte l’arbre pour vivre

Son existence de fruit ?

On regarde autour de soi.

On observe ses propres enfants.

Babelin n’a-t-il pas aimé un chien ?

Un chien d’homme ou de chien.

Un amour de passage.

Une folie pour rien.

Mais tout est bien qui finit bien,

Même si ce n’est pas fini.

Une femme est en route,

Dans un ventre ou à l’école.

Qui sait qui est la femme ?

Elle arrive de loin,

Matrice des philosophies

De l’existence et de la mort.

On la voit arriver

Même si son visage

N’a pas de nom.

Elle portera celui de Babelin.

En attendant il ne creuse plus.

Il ne revient

Dans son jardin

Que pour s’asseoir

Sur le vieux banc de pierre.

Il lève les yeux dans les arbres,

Interroge du regard

Les oiseaux des branches.

Il n’écrit pas encore.

Il faut un enfant pour ça.

Et pour que l’enfant soit,

La femme est nécessaire.

Nous connaissons l’histoire

Comme si nous l’avions inventée.

Nous sommes les poètes

De l’existence du poète.

 

C’est l’dernier jour.

Il en faut un.

Et ça compte pour plus

Que tous ceux

Qui ne sont plus.

Un jour comm’ les autres,

Mais yen aura p’us !

 

Ainsi chantait Jéhan

Au dernier jour

De son existence.

Ils le voyaient

Dans son jardin,

Assis sur le banc de pierre

Face aux arbres en fleurs

Où piaillaient les nouveaux nés

En attendant d’avoir des ailes.

Ils les auront pas volées, tiens.

 

Ah ! ce sacré Babelin

Avait fini par mettre la main

Sur un trésor :

Mais c’était sa dernière chanson.

Il n’y en aurait plus d’autres.

Tout c’ qu’on aurait à faire

C’est de chanter toutes les autres

Et même de les apprendre

A l’école

Où on devient intelligent

Avec l’ennemi.

 

C’est drôle de crever

Dans son propre jardin,

Le cul à froid sur la pierre

D’un vieux banc

Qui en a connu d’autres

Et pas des meilleurs.

Il écoutait les oiseaux,

Les grands, les p’tits,

Les farceurs et les idiots,

Toutes sortes d’oiseaux

Qui avaient toujours habité

Dans ces arbres de jardin.

 

Il ne les voyait plus.

Il les avait trop vus,

Trop imités, trop invités

A changer les syllabes

En son de flûte ou de corbeau.

Tout se passait comme prévu

Depuis l’invention du trésor.

Tout avait été écrit.

La dernière chanson

Creusait son sillon

Dans la mémoire.

Jéhan le grimoire

Était aussi un citoyen,

Mais on n’ saurait pas dire

Qui qui l’était en premier,

De vieux bouquin

Ou d’ citoyen.

 

Et le v’là mort.

Là, sur le banc,

Jambes croisées

Sous la feuillée.

 

Ya pas plus raide.

 

Un’ fois mort,

C’est l’usage,

On laiss’ tout

En partage.

 

Ya pas plus juste.

 

Le notaire

En bon père

Lis le lai

Intégral.

 

Ya pas plus vrai.

 

Ça alors !

L’héritier

Est un chien !

Pas un homme.

 

Ya pas moins vif.

 

Et v’là l’ chien

Qui s’ ramène

Un dimanche

‘près la messe.

 

Ya plus d’ respect.

 

Et le chien

Prend la clé,

Le trésor

Et ses cliques.

 

Ya des fois…

 

Il s’installe,

Sort les meubles,

Les bouquins

Et le vin.

 

Ya pas plus vache.

 

Yen a plein

Le trottoir.

On se sert.

Yen a plus.

 

Ya pas moins clair.

 

C’est le chien

D’ Babelin

Qui revient

Nous hanter.

 

Les belles histoires,

Ça commence mal

Et ça finit bien.

 

Celle de Jéhan Babelin

Est écrite maintenant.

 

Il a suffi d’un trésor

Pour changer la fin

Et donner un sens

Au commencement.

 

Je le sais.

J’étais là.

Pas tout seul,

Mais enfin,

J’y étais,

Citoyens

De mes deux !

 

Le chien de Babelin

Veille au grain,

Toutes dents dehors

Derrière la grille

Que personne ne franchit.

On ne fait que passer.

On change de trottoir.

On presse le pas.

Il faut faire vite !

Le chien se sert aussi

De sa langue française.

 

C’est une belle histoire,

Avec pour commencer

Un pauvre idiot bon à rien.

Sans l’invention du trésor

Il ne serait rien devenu.

Et sans rien devenir,

On l’aurait oublié

Une fois mort et enterré.

Mais vous existez,

Ô rare passant des textes

Qui servent de semelles

Au vent et aux orages !

On ne l’oubliera plus.

Promis ! Croix de bois !

 

Peut-on vous demander,

Maintenant qu’on se connaît,

Si vous avez une idée

A propos du chien ?

C’est pas qu’il nous emmerde,

Mais il veut pas crever !

Ô précieux promeneur

Des rencontres fortuites,

Connaissez-vous les chiens

Au point de les mater

Comme on dompte les lions ?

 

Il n’y a pas de mystère,

Mais des fois on se demande

Si on est fait pour nous comprendre.

La poésie est une invention.

Rien à voir avec les hypothèses

Et autres convictions de l’intime.

Un imbécile né bêtement

— et qui le prouve ! —

Peut parfaitement

Inventer quelque chose

D’inattendu, de prometteur.

Son chien veillera toujours.

 

J’entends vos blanches voix

Et j’en comprends le sens,

Car je suis né sous une bonne étoile.

 

Maintenant que Jéhan Babelin

Est mort et enterré,

Oublié par le populo

Et renié par ses personnages,

Qu’en est-il

De l’histoire du chien ?

 

Le voilà revenu

D’un long voyage

Au bout du monde

Ou de la nuit

Si c’est un roman.

 

Le voilà propriétaire

De la maison

Et du jardin,

Du banc de pierre,

Des arbres vieux

Comme le temps

Et des oiseaux

Qui virevoltent

Dans cet espace.

 

Chien d’homme parti

Qui laissa seul Babelin

Avec ses nuits blanches

Et ses noires idées.

Le revoilà, le chien !

 

Il a été

Et il sera.

Mais jusqu’où

A-t-il été ?

Et jusqu’à quand

Existera-t-il ?

 

Passons dans la rue,

Promeneurs phénomènes.

Passons en silence,

A l’écoute des mots

Et de leurs hiéroglyphes.

Ce chien a voyagé,

Si longtemps que Jéhan

En est peut-être mort.

Il s’appelle Nano

Et n’a pas de langage.

 

Il partit une nuit.

Babelin endormi

Rêvait à autre chose.

Un beau rêve peut-être

Ou un mauvais si l’art

De dormir dans son lit

Ne se partage pas.

 

Le chien quitta sa niche

Un peu après minuit

Pour suivre un être né

De la nuit et du temps.

 

Il y avait longtemps

Qu’il s’ennuyait

Avec Babelin le poète.

Et ce temps avait fini

Dans la cendre des jours.

On la voit soulevée

Par le vent des montagnes

Mais rarement elle vous quitte,

Surtout si vous êtes un chien

Et si le meilleur de vos nuits

Se passe dans la niche.

 

Il vit un être fantastique.

Il vit sa lumière

Et sa trace.

Il vit comment

La cendre du temps

Se souleva

En tourbillon

De froidure

Et de nuit.

 

Il n’avait jamais rien vu

D’extraordinaire ici-bas.

Il avait été le témoin

De bien des fortunes,

Mais jamais rien n’arriva

Qui fût aussi prodigieux

Que le passage

De cette sorte d’oiseau

Aux ailes de silence.

 

Souvent il avait

Renoncé au génie

A la faveur d’un os

Ou d’une soupe chaude

Comme un sein apparu

Entre peau et chemise.

 

Longue et dure la vie

Dans ces conditions !

Chien de poète,

Pour lui les mots

Ne désignaient

Que les choses,

Les apparences

Et les circonstances.

 

Mais la cendre du temps

Revient avec l’autan.

Après la tramontane,

Ses oiseaux et ses saints,

L’attente et ses angoisses

Sur la rosée des fleurs

Agitent les reflets

De convexes tumeurs.

 

Le nez dans la poussière

Du seuil et des saisons,

Le chien voyait comment

On finit quand

Plus rien n’existe

Que le vent,

Ses herbes et ses folies.

 

Moi je passais par là,

Complètement inventé.

Par qui ? Mais par le chien !

Le chien m’inventait et,

Vous n’allez pas me croire,

Je vivais d’existence !

 

Je fus complètement surpris

De m’étonner ainsi,

Tout nu dans la forêt

Des symboles les mieux gardés.

 

J’étais un homme hérité !

Un objet de chien en vadrouille.

Au-dessus de nos têtes volait

L’étrange créature de nos rêves.

 

Car le chien et moi

Partagions cet espace

Où il est donné

A certains malfaiteurs

D’exister et de vivre

En même temps.

 

Sans Babelin nous étions trois.

Un chien, un être et un vivant.

Vadrouillant, cheminant,

Sous les arbres ou sans,

Dans le soleil ou la nuit,

La pluie, le vent, les hommes,

Beaucoup d’hommes qui

Ne nous ressemblaient pas

Tellement ils vivaient

De ne pas exister.

 

Moi, que voulez-vous !

J’ai cru que c’était le grand amour.

Celui dont parlent les romans.

L’amour à trois

Comme en religion.

Le vrai, le faux et le possible.

Ou le contraire et l’improbable.

J’y pensais mais comme on vit,

Sans trop me faire de souci

Quant à la cohérence

Des faits et des trouvailles.

 

Le chien parlait comme je parle.

L’oiseau lugubre avait plus l’air

D’un oiseau qu’autre chose.

Et le monde nous appartenait,

Un peu comme la terre

Contient la totalité des morts.

 

Le matin tout était clair.

Le soir on était gris

Et la nuit nous voyait noir.

Jamais je n’avais voyagé

En compagnie d’un chien

Et encore moins d’un oiseau

Qui faisait tout ce qu’il pouvait

Pour ressembler à ses ailes.

 

Nous parcourions toutes les distances,

Clairs, gris ou noirs

Selon les circonstances.

Et à force de tout pouvoir,

Nous nous sommes souvenus

De tout.

 

J’ai dessiné le profil

De Jéhan Babelin

Sur le miroir

D’une onde

Où l’araignée traçait

D’autres ondes.

J’étais seul alors,

Sans chien, sans rêve,

Sans rien à dire aux autres.

Presqu’enfant et déjà vieux.

Comme si l’existence

Ne connaissait

Que l’enfance et la mort prochaine.

Rien d’autre

Que cet amour insensé

Qui volatilise le présent.

 

J’étais devenu un autre homme.

Je me prenais pour un arbre.

Ou pour un fleuve entre les arbres.

Quelquefois même je voguais.

Je me laissais aller.

Je ne pensais plus, j’étais.

Et le plaisir m’envahissait

Comme les parfums du printemps

Qui valent bien ceux de l’automne.

 

Il fallait bien

Que je me raisonne

Pourtant :

Si je n’étais plus

Ce que j’avais été,

Je n’étais toutefois pas

Ce que je rêvais d’être.

 

Je ne troublais pas

La surface de l’eau,

Car ce n’était pas moi

Ce personnage

Qui n’était plus

Ce que j’avais été.

Je suis plutôt la tragédie

De ce que je ne serais jamais.

 

Et cela me plonge

Dans d’horribles souffrances.

Si mon visage n’existait pas,

On ne pourrait pas

En mesurer

L’intensité.

Hélas je suis

Comme les autres

Et l’apparence

Trahit ce qui

M’en différencie.

 

La forêt épuise les symboles.

Je voyageais avec

Le chien de celui

Qui ne m’avait pas connu

Mais que j’avais accompagné

Depuis le jour de sa naissance.

 

L’oiseau qui virevoltait

Comme s’il nous appartenait

N’était peut-être

Qu’un cerf-volant.

Qui sait

Si à ce moment

Précis de ma vie

Et de mon existence,

Je n’étais pas l’enfant

Que personne ne désire… ?

Qui sait ce genre de choses ?

Même le chien

Qui a nom Nano

Et qui a appartenu

A Jéhan Babelin

Ne peut répondre

A cette question tournoyante

Comme un oiseau

Sorti des rêves

Pour occuper

Cette place dans le ciel

De nos divagations.

 

Nous voyageâmes longtemps,

Que nous fussions trois,

Ou seulement deux,

Ou même un si je suis moi.

Je voyageais ou je rêvais.

Je rencontrais d’autres animaux,

Ce qui me changeait

De l’ambiance municipale

A laquelle le citoyen ordinaire

Soumet son apparence

Et ses possessions.

 

Je ne sais pas

S’il vous est arrivé

De rencontrer

Autre chose

Que la vie…

Je ne sais rien de vous,

Sinon que vous êtes un homme,

Ou peut-être même une femme,

Voire un enfant vieilli

Comme ne peut rajeunir

Le vieux qui s’apprête à mourir.

Je suis sincère

Quand je vous dis,

Quand je vous chante

Que ce qui m’est arrivé

Ne vous arrivera pas.

 

Bien sûr j’ai rencontré

D’autres hommes que le chien

Et son épouvantail volant.

L’homme me disait alors :

« Il est à vous ce chien ? »

Je ne répondais pas, je disais :

« J’ai connu d’autres chiens,

Monsieur,

Mais rien de comparable

A celui que vous voyez

En ma sinistre compagnie.

J’ai tué trop d’hommes

Pour ne pas en arriver là ! »

Et alors ils vous regardent

Comme s’ils vous avaient déjà vu,

Quelque part dans la forêt

De leurs jardins municipaux.

Vous y étiez vous aussi,

Mais vous avez bien changé depuis !

 

C’est drôle,

Et même c’est chouette,

De passer son chemin

Dans ces circonstances

Somme toute ordinaires.

 

C’est même plus poétique

Que de violer une femme

Ou d’abuser d’un enfant.

On s’y retrouve tout entier !

 

Un jour après avoir tué

L’homme ou le temps,

Je ne sais plus

A quels saints je me vouais alors,

Je suis tombé

Nez à nez

Avec un homme qui poussait

Un chien

Au lieu de le suivre.

Il poussait et je suivais.

On allait dans le même sens,

Mais sans s’imiter l’un l’autre.

On se voyait différents

Et on se regardait

De la même manière.

Comme le chemin était étroit

Et que les arbres faisaient de l’ombre,

Nous clignions des yeux,

Lui à droite et moi à gauche,

Ou le contraire

Si le temps

Nous ramenait

Où nous étions

Avant de prendre la route

En compagnie

De deux chiens qui se ressemblaient

Comme les gouttes de rosée

De nos enfances respectives.

Je ne me souviens pas de son oiseau,

Ni s’il en avait un.

Je n’ai pas regardé si haut

En le voyant à ma hauteur.

Il m’a souri.

Je lui ai montré les dents.

Il a respiré l’air des fleurs.

J’en arrachais sur le talus.

Son chapeau était de paille.

Le mien volait entre les arbres.

Il me parla.

Je me tus

Pendant tout ce temps.

Et quand nous eûmes franchi

Assez d’espace

Pour nous rapprocher l’un de l’autre,

Nous nous embrassâmes

Sur la bouche pour commencer

Ce qui allait bien se finir

Par un poème ou un enfant.

Ensuite,

Une fois l’acte consommé,

Nous nous assîmes sous un arbre

Sans nous occuper de nos oiseaux

(Ou de mon oiseau s’il n’en avait pas,

Ce que j’étais toujours incapable de dire

Ni de chanter).

Pendant qu’il parlait

Et que je ne parlais toujours pas,

Je pensais à Jéhan Babelin,

A son village ou sa cité,

A sa maison, à son tombeau,

A tous ceux qu’il avait quittés

Quand son chien sans crier gare

S’était enfui sans rien laisser.

Moi, si j’avais été lui,

Je lui aurais couru après !

Et je l’aurais rattrapé.

Je l’aurais enfermé dans sa niche.

Et c’est moi qui l’aurais mordu

Pour lui apprendre la leçon !

Mais tout ceci n’est pas arrivé

Et pendant que l’autre

Me raconte

Ce qu’il a été,

Ce qu’il est

Et ce qu’il deviendra

Si je ne l’aime pas,

Je pense à ce que j’aurais pu inventer

Pour remplacer chien et maison,

Mère et tombeau

Et même père !

Je pense que je n’aurais pas dû.

Mais je l’ai fait !

Rien n’a pu m’en empêcher.

Et j’ai suivi le chien

Au lieu de le pousser.

Voilà comment ça arrive.

J’en avais oublié les cris

De la femme ou de l’enfant

Que je venais de pénétrer

Avant d’être pénétré moi-même.

 

Ensuite tout a disparu.

Sauf le chien et l’oiseau

Qui volait comme un linge

Un jour de très grand vent.

Tu parles d’un vent !

La mer parlait à la montagne,

Emportant d’autres animaux

Vers les sommets neigeux

Et les nuages cotonneux.

 

Je marchais contre le vent,

Donc dans la direction de la mer

Qui luttait contre moi

Mais vainement, vainement,

Car je voulais mourir.

On ne peut pas vivre

De violer et d’être violé

Sans savoir pourquoi

On est violé plutôt que violeur

Ou le contraire si ça arrive.

J’étais désespéré, dégonflé,

Meurtri, assoiffé, presque mort

De ma main et de celle des autres.

Je vous parle d’un moment de désespoir

Comme je n’en avais jamais connu,

Foi d’animal et de poète !

 

Je sentais déjà le sel.

Il changeait ma langue en statue.

Bientôt l’écume des vagues

Pénétra en moi comme on entre

Sans s’annoncer clairement.

Si c’était le matin, j’étais clair.

Ou gris ou noir si le soleil

Cédait encore à l’infini

Qui courbe jusques à nos sciences.

Était-il possible que je visse

Une sirène ou seulement

Une femme nue ou seulement

En maillot de bain ou même morte ?

Les mots me manquaient.

La peau me quittait.

Mes cheveux flottaient

Ou se laissaient arracher

Par la courbure intense

De la vague en mouvement

Sous le vent.

 

C’est ainsi qu’on me sauva.

On m’appela Jéhan Babelin.

Et de l’hôpital où je me remis

De l’émotion et du voyage,

Je revins à la maison

Pour y mourir une seconde fois.

 

« Putain ! Merdier ! Enfer !

Où ai-je mis les pieds

Quand je suis né

Sans le vouloir ?

C’est compliqué,

Alambiqué,

Je suis niqué !

Je voudrais m’en aller

Au diable

Et au bout du monde

En même temps !

Mais je n’ai pas l’argent !

Je n’ai pas le chien !

Je n’ai rien qui vaille !

— Mais si que vous avez !

Me dit une infirmière

Que j’aurais bien épousé

Mais qui avait tellement d’enfants

Qu’elle n’en pouvait plus

De compter sur eux

Pour passer

A la postérité.

Vous avez un trésor caché !

Ça tout le monde le sait.

Vous avez même un chien

Et la laisse qui va avec.

Et la maison ?

Vous oubliez la maison !

Avec son jardin, son arbre,

Son banc de bois peint en vert

Et vos plates-bandes

De fleurs et de légumes.

Ah ! vous en avez de ces choses

Qui moi me font rêver !

— Épousez-moi et on n’en parle plus ! »

 

Mais les choses

Ne sont pas si simples.

S’il suffisait

De s’épouser

Ça se saurait

Et les enfants

En mourraient !

Mais ils ne meurent pas,

C’est bien connu.

Là-dessus, l’infirmière

Était d’accord avec moi.

Les enfants qu’on fait

C’est pour mesurer

Ce qui nous sépare

De la vérité.

Or, nous n’arrêtons de mentir

Que quand la parole nous manque,

Qu’on soit vivant langue coupée

Ou mort en terre et en os.

La vie, on en a assez soupé

Pour savoir de quoi on parle

Et pourquoi on se tait.

On a quand même fait l’amour

Entre deux portes fermées

Puis on s’est séparé

Sans se mettre d’accord

A propos des enfants

Que les autres nous font

Au nom des grands principes

Et des valeurs républicaines.

 

J’avais un nom, un chien,

Une maison avec jardin,

Quelques poèmes sous le bras

Et un tas de substances

En attente d’importance

Dans les recoins de mon cerveau

Et les plis de mon cœur.

J’étais seul mais à l’abri

Des critiques si jamais

Il n’était plus question désormais

De remettre sur le tapis

Mes anciennes aventures

De temps, d’espace et de malheur.

Je frappai à ma porte.

Ma main étreignait

Une angoisse agitée

De joie, de cris et de folie.

 

Il y en a qui aiment

Revenir chez eux

Après les longs voyages

Du commerce

Et de la curiosité.

J’étais malheureux

De devoir frotter mes pieds

Sur l’ancien paillasson

Qui avait connu ceux

De ma mère et du maire.

Mais comme elle était morte

Et que je n’avais plus besoin

De travailler pour gagner ma vie,

Je me jetai sur mon trésor

Sans penser à mon chien

Qui enterrait déjà

Ses os dans le jardin

Et compissait le tronc

De l’arbre aux oiseaux fous

De chants et de passions.

 

Que d’argent ! Que d’argent

J’avais contre les gens

Pour vaincre leurs critiques

Et leur faire la nique !

Encore un peu

Et j’étais heureux !

 

De l’or, des pierres,

Un tas de documents

Compromettant

Le cours de choses,

Des filets à poissons,

D’autres à papillons.

Des fleurs en pot

Et des tricots

Tricotés par ma mère

Du temps qu’elle était là !

Je pouvais même lire

Ce que j’avais écrit

Et effacé aussi

Car l’une chose ne va pas

Sans l’autre qui revient

Pour tout recommencer.

Et dans le miroir familial

Je me voyais m’aimer

Comme la parque se voit.

Je me voyais aussi

Me tuer au couteau,

A la guerre, au tripot.

J’étais comme Rimbaud

Complètement barjot.

 

« Maintenant il faut sortir, »

Me dit ma conscience

Qui avait la voix juteuse

De mon ex-infirmière.

« Il ne s’agit pas

De devenir complètement fou !

Continua-t-elle sur ce ton.

Que ce serait donc triste

De mourir riche et fou !

Mais on n’a pas idée !

Il faut sortir d’ici !

Mettre le nez dehors !

Aller au voisinage,

Trinquer à la santé

Qui doit accompagner

Impérativement

La richesse et l’ennui ! »

 

Mais comment ouvre-t-on les fenêtres

Quand elles sont fermées

Comme des portes

D’entrée et de sortie ?

 

Dedans, je suis fou.

Dehors, je ne suis pas riche.

J’ai des voisins, un chien, des jeux

Que le gazon enfouit lentement,

Saison après saison,

Inexorable gazon

Fatal comme le gazouillis

Des feuilles qui s’y cachent.

Par la fenêtre je vois ça.

Un seul œil me regarde

Et je redeviens tombe.

Pourquoi, pourquoi, ô mon père,

N’ai-je rien perdu de l’héritage ?

Je suis Jéhan le petit,

Le nain en toutes formes,

Figure du rétrécissement,

Babelin le muet, langue morte

Au seuil des bouches d’antan.

Ça se complique dans les plis.

L’ombre se décolore,

En blanc, en noir, c’est selon.

Et je ne suis toujours pas dehors !

 

Le chien gratta à la porte

Dès le lendemain de mon retour

A la réalité civile.

Le même chien qui ne mord pas

Et qui aboie devant la porte

Après avoir gratté.

Il ne possède pas la clé.

Il entrera si je le veux.

Chien d’homme ou chienne,

Je ne désire que son anus.

Cette érection est un signal.

On voit de loin que je suis fou.

Sous moi le trésor rutile.

On parle de mes épousailles,

De mes enfants, de mes noëls,

De mes lointaines villégiatures

Et même d’une amante

A l’accent étranger.

On invente mon roman.

Si l’auteur devient écrivain

Et même poète à ses heures,

Alors je sors, mais c’est un rêve

Et mes voisins reviennent devant

Le portail qui me sépare d’eux.

J’écris, j’écris, et je m’invente

Des lieux, des temps, des personnages,

Voyant toute la cochonnerie

De l’écriture s’épancher

Comme le rêve d’un suicidaire.

 

« Se tuera-t-il avec ce feu ?

Brûlera-t-il comme en Enfer ?

Reviendra-t-il sans nom, sans nous

Pour alimenter la nation

D’une autre fable si nouvelle

Que les enfants de nos écoles

Apprennent par cœur et en chœur ?

Nous irons au bois pour crier

Avec les loups de nos chemins.

Nous mangerons l’homme et sa femme

Pour alimenter nos enfants.

Se tuera-t-il dans la chaleur

Insoutenable du récit ?

Que restera-t-il à la fin

De cette incroyable aventure ? »

 

Et comme ils polissaient ce chant

Devant le portail dans la rue,

Le chien s’est mis à aboyer

Et voilà qu’une fois de plus

Ils ont aimé ce chant volé.

Car voici c’est toujours le chien

Qui emporte vents et marées

Où mon esprit, toute ma chair

Ont connu d’autres aventures.

Je n’y peux rien, je suis le fou.

Je ne suis riche que dedans.

Je ne sors pas et je m’ennuie.

 

Et une fois de plus le chien

A ouvert le portail de ma maison,

Non pas pour les laisser entrer,

Mais pour sortir dans la rue

Et se laisser caresser le dos,

La tête, les pattes, l’anus.

 

« Tu ne partiras plus, Jéhan !

Tu es la source de mon bonheur.

Je ne te quitterai pas non plus.

Il en sera ainsi jusqu’à

Ce que la mort nous sépare, »

Dit le chien qu’ils entendaient

Parce qu’il était parmi eux

Et que j’étais seul et fou,

Peut-être aveugle, sourd et vieux

A l’intérieur de la maison.

 

La nuit, je cherchais l’oiseau

Ou ce que j’avais pris

Pour un oiseau de compagnie.

Mais le plafond ne sert pas de ciel

A ceux qui couchent dans leur lit.

Et le chien dormait sur le tapis

Comme il avait jadis dormi

Sur le paillasson de ma mère.

Comment rêver dans ces conditions ?

Comment trouver le sommeil ?

Comment exister autrement

Qu’en pensée retravaillée

Sur l’enclume du désir ?

La fenêtre je l’ouvrais.

Et au premier rayon de soleil

Je la fermais en douceur

Pour ne pas éveiller l’attention

De mon voisin le plus proche.

L’oiseau n’est jamais revenu

Hanter mes ciels d’angoisse.

J’étais seul avec le chien,

Toute la nuit qui me créait,

Et le jour il sortait dans la rue

Pour recevoir le panégyrique

De la populace assemblée.

 

Et ainsi de chaque jour,

Chaque nuit, chaque soleil,

Seule fenêtre sur la vie.

On n’avançait pas,

Le chien ni moi.

On recommençait

Ce qui lui plaisait

Aux antipodes

De ce que j’étais.

Ainsi le temps retrouve

La cadence infernale

Du tarissement existentiel.

Fragments parfaitement égaux,

Unité sans cesse reproduite

Pour former la fable de Jéhan,

Jéhan Babelin, pauvre aède

Dont la rhapsodie canine

Charme les oreilles et le cœur,

Seuls organes à la mode

En ces temps de disette mentale.

 

Le temps était-il venu

Pour Jéhan de sortir

De la maison héritée ?

Mon voisin en était

Convaincu jusqu’à l’os

Tandis que je sombrais

Dans le redoutable soupçon

Qui crée les pédants notoires.

Poésie ! Mais où est ta philosophie ?

Comment sort-on de l’inaction

Pour plonger tête baissée

Dans l’homme et son humanité ?

 

« Sortez ! Sortez ! Voisin

Qui ne sortez jamais !

Sortez de la maison.

Sortez dehors, voisin du dedans !

Et tant pis pour la redondance !

Je ne suis pas voisin pour rien.

Vous verrez, j’ai de l’expérience.

Jadis je fus serviteur de l’État.

J’ai de quoi le prouver, vous verrez !

Prenez exemple sur votre chien,

Ce chien voleur de rimes léonines.

Venez jouer de la guitare

Avec moi qui sais jouer

De la guitare et d’un tas

D’autres choses enchanteresses.

Je joue ! Je joue ! Je suis dehors

Et vous vous attendez la saint Glinglin

Qui ne viendra jamais

Parce que c’est écrit

Dans le Grand Livre Tautologique. »

 

Je n’avais pas encore

Lu ce livre ni les autres

Ce qui expliquait

Selon mon voisin

Mon ignorance en matière

De truisme et de redite.

Le chien avait revu et corrigé

Mon propre texte dans ce sens.

Et tout le monde applaudissait,

Même moi qui suis l’auteur

Incontestable de la légende

Du Géant de Babel au pays des Sots.

 

« Si vous ne sortez pas à temps,

Continua mon voisin magnanime,

Vous perdrez l’avantage de la surprise.

Il n’y a rien de pire en temps de guerre.

Ajoutez à cela

Que les chiens qu’on nourrit

Finissent par vous mordre

Pour en avoir plus.

Vous ne connaissez pas les chiens ! »

 

Alors soudain je me rendis compte

Que j’avais ouvert la fenêtre !

En plein jour ! À contrejour !

Le soleil dans les yeux

Et le cul sur une chaise.

Une vitre lançait

Des fragments de lumière

Qui ponctuaient mon invention

Comme jamais

Aucun oiseau

Ne l’avait fait.

 

Le chien qui était dans la rue

Avec les autres se retourna

Et cessa de les charmer.

Il grinça des dents, aboya,

Mais on ne l’écoutait plus.

J’étais apparu dans toute ma splendeur

D’homme assis sur une chaise

Derrière une fenêtre ouverte

En plein jour ! En plein soleil !

En plein dans la gueule du peuple !

 

« Il en faut, du courage,

Dit mon voisin lui aussi

A la fenêtre de sa maison.

Je le reconnais volontiers,

Moi qui fus fonctionnaire

Et délateur à mes heures.

L’heure, c’est l’heure !

On approche de la mort !

Il n’y a rien de plus mortel

Que l’ennui des autres

Quand il s’agit d’en apaiser

Les effets destructeurs.

Je connais ça, j’ai bien vécu ! »

 

Et en effet, levant mon cul,

Dix centimètres au-dessus

De la paille tressée

Par un Gitan de mes amis,

Je sentis l’odeur de la mort,

Une mort flamenca ou mora,

Je n’aurais pas su le dire,

Mais c’était elle

Et le peuple de la rue,

Avec son chien et ses chansons,

Recula en se tenant la langue.

La mort se lisait dans mes yeux.

Je ne connaissais qu’elle

Et elle les regardait.

Je ne tuais pas, je jouissais,

Le cul à ras de la chaise

Et la queue en l’air

Entre mes cuisses gourmandes

Comme jamais elles n’avaient

Désiré que je fusse

Le seul objet digne d’attention,

Du moins dans les limites

De la cité

Que j’habitais

Alors.

 

Je peux l’avouer maintenant :

Il est très agréable

De ne plus être contraint

De violer, de tuer, de réduire

A l’état d’excrément

Tout ce qui se présente

Sur le seuil de ma maison.

Priape m’en est témoin.

Je m’endors sur le dos.

Je rêve que je suis éveillé.

Je ne crains plus

De ne pas trouver de quoi dormir.

 

Certes, je n’étais pas dehors.

Le dehors se contentait

De caresser mon visage.

Il devenait brise d’azur

Pour flatter mes journées.

Et si quelque passant

S’attardait dans la nuit,

Il assistait à mes jets

Et revenait chez lui

Pour en émerveiller les autres.

 

Mon voisin,

Dès le matin,

Ne se lassait pas

De m’inviter

A sortir tout entier,

Par exemple sur la terrasse

Ou dans le jardin

Au gazon frais

Comme les joues d’un enfant.

Le chien, par jalousie,

Me conseillait la prudence,

Car les fonctionnaires

N’ont jamais constitué

Le nœud de la vérité.

D’ailleurs sans nœud,

On ne comprend plus rien

Et le mystère reste total.

 

La nuit le chien léchait mes lèvres

Pour en recueillir les trésors

De facilité et de charme.

« Sortons ensemble,

Si ton intention

Est de finalement

Sortir comme tout le monde,

Disait-il en bavant à son tour.

Tu me tiendras en laisse.

Je serai ton rhapsode.

Tout le mérite revient

A l’aède à condition

Qu’il sorte de la niche

Où les impondérables

De l’existence

L’ont confiné un jour

De très grand vent et de tonnerre.

Compose et j’interprète.

Tout le monde sera content. »

Mais moi, je pensais à l’oiseau,

L’oiseau lugubre

Des nuits sommaires.

Le verrais-je si je sortais la nuit ?

Avec ou sans le chien ?

Mon voisin le sait-il ?

Qui sait ce genre de chose ?

Peut-être personne,

Pas même moi,

Ce moi futur

Toujours plus près

De la mort et du style.

 

Quand je pense que j’ai été

Employé municipal !

Qui aurait pensé,

Alors que je traversais en vélo

Les rues de la Cité,

Que je deviendrais à la fenêtre

Le véritable chien de ma chienne ?

Peut-on oublier

Ce style de passé ?

Quelle importance cela a-t-il

D’avoir été le contraire

De ce qu’on est devenu ?

Ah ! si Maman avait vécu !

 

Je m’endormis sur cette pensée.

Et au premier rayon de soleil

Qui emprunta mes interstices

Un jet plus vertical que les autres

Atteignit le plafond et l’araignée.

Il goutta sur ma langue.

Ah ! ce que j’étais bien inspiré !

Le chien ne quitta pas le tapis

Sans emporter avec lui

La dernière goutte, la meilleure,

Et j’entendis en suivant

Le grincement du vieux portail

Pénétrer le silence de la foule.

Il y avait ce jour-là

Plus de monde que d’habitude.

Le chien grogna avant d’aboyer,

Signe que j’avais atteint un sommet

Et que je n’en étais pas encore redescendu.

 

« C’est fort, grogna à son tour

Mon voisin qui s’apprêtait

A aboyer à son tour

Des fois que la chance lui sourie.

C’est fort en tout et même en soi.

Mais je ne suis pas aussi fou.

Même pas riche pour le coup.

Et le chien ne m’aime pas.

La preuve toutes les nuits

Il vient chier sur mon gazon.

Je ne suis pas envieux

Mais tout de même !

La merde c’est pour moi

Et la gloire pour ce monsieur

Qu’on dit géant et babélien !

Je ne supporterai pas ça longtemps ! »

 

Ces paroles me terrifièrent sur place.

Et je n’étais même pas à la fenêtre

Quand je les entendis.

Le chien aboyait dans la rue.

Et pourtant j’ai entendu

Ces paroles de haine

Comme je vous entends

Maintenant que vous m’écoutez.

Je n’ai pas pu décoller mon anus

De la paille de ma chaise.

Ma langue ne franchit pas

Le seuil de mes dents.

Et j’apparus à la fenêtre

Plus muet qu’une limace.

Ils attendaient, bien sûr.

Et le chien s’impatientait.

Comment devient-on poète

Dans ces conditions humaines ?

 

« Le jet ! Le jet ! » criait la foule.

Mais j’avais beau me caresser,

Rien ne venait qui ressemblât

A un jet inspiré et sensé.

« On n’a pas idée, dit mon voisin

Dont le nez apparaissait

Entre deux rideaux,

De donner ainsi en spectacle

Le sens de ses masturbations !

Le peuple veut des fruits

Et peu importe si ce sucre

N’ajoute rien au sens commun.

Nous voulons mordre et être mordus ! »

 

Le chien mordait comme il pouvait,

Mais trop de sens change le sens

En idée si complexe qu’on s’y perd.

On l’empêcha même de mordre.

On lui donna des coups de pied.

On lui jeta des pierres,

On le frappa avec des bâtons.

Bref on lui fit tant de mal

Qu’il rentra dans la maison.

« Que t’arrive-t-il ? me dit-il.

Tu ne m’aimes donc plus ?

Tu m’abandonnes à la colère !

Au désespoir ! À la vengeance ! »

Il me mordit et se coucha.

Mais j’avais beau m’agiter,

Je n’agissais pas, je mourais plutôt.

Je sentais l’odeur de la mort.

Elle me tournait le dos.

Elle allait me demander de la suivre.

Ignoble moment que l’agonie !

Mon corps ne savait plus

A quel sein se vouer.

Ma langue se gonflait

D’injures, de propos

Qui eussent offensé

Ma propre mère.

Je devenais enfin

Ce que je n’avais jamais été.

Alors au plus fort de la douleur,

Je priai qu’on me sauvât.

Mon voisin referma sa fenêtre.

Les passants de la rue

S’égaillèrent comme des passereaux.

Le chien se gratta l’oreille

Et se mit à observer

La puce qui s’enfuyait

Dans les nœuds du tapis.

Je redevenais seul.

Voilà ce qu’on est

Quand la seule compagnie

Est celle de la mort.

Certes ce n’était pas la première fois

Qu’elle me montrait le chemin.

Mais cette fois je ne me tuais pas.

Personne ne me tuait.

Je mourais seul dans ma maison.

Sans chien, sans voisin, sans les autres.

Peut-être la puce et encore !

Elle allait si vite

Que je la perdis de vue

Quand elle atteignit

Le bord du tapis.

Elle disparut je crois

Entre deux planches disjointes.

J’aime la solitude mais pas à ce point !

 

Alors j’entrais dans le rêve,

Mais cette fois pour de bon

Et non pas pour me réveiller

A l’autre bout de la nuit.

Je vais sans doute vous surprendre,

Mais je me sentais bien,

Un peu comme si je me tuais.

Je ne tentai même pas

De me réveiller en sursaut.

Je me laissais aller

Comme la mort me le conseillait.

C’était facile comme tout !

Ah ! si à ce moment-là

J’avais eu de quoi écrire,

J’aurais atteint la limite de mon génie !

Cependant, je n’y songeai pas.

C’est maintenant que j’y pense.

Je suivais la mort sur le chemin

Qui naissait sous ses pas.

Chemin de guerre et de tuerie.

Il y avait des morts partout

Et je n’en connaissais pas un.

Arbres de morts, potence, fossés

Traversant même les prairies

Où le hasard tissait des toiles

Avec les membres et les tripes.

C’était dantesque comme spectacle !

Je m’y habituais cependant.

Rien ne m’horrifia vraiment.

Rien non plus pour inspirer la joie.

J’avais laissé mon cœur

Dans la réalité.

 

Aujourd’hui que je suis de nouveau

Plus vivant que mortel,

Je ne m’étonne pas

De ne m’être pas épaté.

Je ne ressentais rien

Sinon ce bien-être intérieur.

Je vérifiais toutefois

L’état de mes poignets.

Ils ne saignaient pas.

Rien ne saignait ni dehors ni dedans.

Aucun poison ne pétrifiait mes surfaces.

Je mourais d’une belle mort

Comme tout le monde en rêve.

Bien sûr, les derniers moments

De mon existence de poète

N’étaient pas beaux à voir

Ni à entendre,

Mais je n’y pensais pas,

Je ne regrettais rien,

Ni le chien, ni le peuple,

Ni rien de tout

Ce qui avait empoisonné

Mon existence.

Au diable le passé !

Moi qui en ai possédé trop.

Trop de passé, pas de futur.

Mais maintenant je jouissais au présent.

Il n’y a que la mort qui le peut

A la place de la vie qui s’en va.

 

Hélas, je ne vous apprends rien,

Les bons moments ne durent pas.

On a beau s’accrocher à leurs basques,

Le temps revient pour imposer

Les conditions de la durée.

Sapristi ! Je me réveillai !

Le sommeil avait pris le masque de la mort !

Et j’y avais cru, comme à Venise !

Ah ! le réveil dura plus longtemps.

Quelle douleur abstraite !

Finasserie du devenir en puissance !

Je me tordais dans des draps blancs

Comme les neiges du bon temps,

Celui que je n’ai pas connu.

Misérable existence du riche fou !

Vie exécrable de celui

Qui a son chien pour le chanter !

Le rêve se dissout dans la lumière.

La mort s’en va comme elle est venue.

Mais il ne s’agit pas de se tuer.

Il faut revivre pour regoûter.

Il est absolument nécessaire,

Et je pèse des mots sans poids,

De retrouver le fil du récit

Dont l’auteur est la mort.

Voilà où j’en étais ce matin-là !

 

Matin sans chien, pas de voisins,

La rue déserte, et tout vivait !

Bon sang ce que le monde est beau

Quand il n’y plus personne pour l’enlaidir !

Et comme on se sent bien

Quand personne ne pense à mal !

Semence sans avenir

Des murs et des fenêtres.

J’ensemençais ! J’ensemençais

Sachant qu’aucun enfant

Ne viendrait empoisonner mon amour.

J’ai tout vu, tout visité,

Fouillé caves, greniers, salons,

Chambres à coucher, et les cuisines

Qui sentaient encore la friture

Et la fleur d’oranger, ô Monde !

Je te tenais dans ma seule pogne !

Aucune chance de rencontrer

Quelqu’un qui me ressemble de près

Ou de loin, personne de vivant.

Pas même des morts ! Tous enterrés

Sous le fardeau de la poésie enfin nue !

 

J’étais dehors, je sortais,

Je n’arrêtais pas de sortir.

Personne ne sortait à ma place.

Et je ne sortais pour personne !

 

Le cadavre de mon voisin

Gisait sur la pelouse

De son jardin d’agrément.

Surpris par la vivacité

De ma première sortie.

Figé dans l’herbe grasse

De sa retraite et de ses nuits.

Le regard encore occupé

A regarder de mon côté.

La bouche pliée à angle droit

Sur le dernier mot vivant

De sa vie ordinaire de langue

Morte, passage des cimes.

Je l’enjambais sans rien en dire.

Plus loin montait son escalier.

J’en gravis toutes les marches.

La porte était ouverte

A tous les vents. Il ventait.

J’entrai dans cet intérieur

Comme j’étais sorti à l’extérieur,

Juste pour me faire une idée

Du probable et de l’improbable.

La rumeur voulait encore

Que je fusse conçu là-dedans

Entre le mur et le sofa,

Face à la télé surmontée d’un oiseau

Qui ressemblait étrangement

A celui que j’avais perdu,

Preuve qu’on a toujours raison

D’accorder de l’importance

Même au plus petit détail

De l’aventure et de ses dieux.

Je m’assis dans le sofa de soie.

Cette seule idée provoqua

Une formidable érection,

Mais je me retins d’ensemencer

Ce territoire encore secret.

D’ailleurs le chien n’était pas mort.

Il était entré lui aussi,

Juste pour voir si je disais juste

Au moment d’en savoir plus.

Il entra sur deux pattes,

Celle de devant, vertes et poilues,

Car c’était un acrobate hors norme.

Il gesticula au bord d’un tapis,

Funambule des angles morts

Et de la poussière qui va avec.

Je n’étais plus seul sans doute.

Mais un chien de compagnie

Meuble-t-il le néant qui jouxte

Le terrain des jeux solitaires ?

Tu n’aboieras point, disait Moïse.

Et il s’en tint à ce principe,

Tant et si bien que j’ensemençai

Une guitare qui m’avait joué

Entre les cuisses de ma mère

A l’époque où elle se cherchait

Pour ne pas se retrouver seule.

Quel poète n’a pas vécu

De pareils moments cruciaux ?

Le chien me suivait pas à pas

Comme j’avais suivi la mort.

J’étais peut-être sa mort après tout,

Non pas que j’éprouvasse le désir

De la tuer comme on tue le dernier,

Mais j’avançais en terrain inconnu.

Je trouvais le plat de pommes frites,

Les beignets arabes et le vin.

Je me sentais heureux d’être vivant

Et de pouvoir mourir à tout instant.

Où donc avais-je rencontré cet oiseau ?

Quel malheur annonçait son envol ?

Oiseau de mes premiers instants

Et d’autres instants moins enfantins.

Je le voyais alors qu’il n’existait plus.

Et le chien levait aussi la tête

Pour le voir voler comme un avion

De combat dans un film épique.

Étions-nous vraiment si seuls que ça ?

Et si nous ne l’étions pas,

Quelle créature avions-nous conçue ?

 

« Quand je pense que tu as été

Employé municipal, ô poète ! »

Grogna-t-il en se voyant

Dans le miroir

D’une vieille armoire.

Je me regardais aussi.

Je me vis en vélo.

Je vis ce que j’étais,

Ce que les gens voyaient

En me regardant.

Comme j’avais changé !

Je n’avais pas vieilli.

Je n’avais pas perdu un seul cheveu.

J’avais toutes mes dents.

Je bandais comme un adolescent.

Et mes yeux voyaient aussi bien

Au-dedans qu’au dehors.

Je ne pouvais pas rêver mieux

Et pourtant je rêvais !

Nous montâmes au grenier,

Écartant du bout du pied

Les cadavres d’animaux

Qui avaient vieilli sans moi.

Le chien me montra à quel point

Il avait horreur de la mort.

D’ailleurs il me voyait mort,

Ce qui expliquait la morosité

De son regard et de ses lèvres.

Nous ouvrîmes la malle

Qui contenait la relation

Épistolaire de mes exploits.

Qui écrivit toutes ses lettres ?

 

Nous nous tûmes d’un commun accord

Pour ne pas répondre à cette question.

« Tu te multiplieras, » avait dit Moïse.

Je savais que ça arriverait un jour.

J’étais bien jeune quand je le sus

Pour la première fois et pour toujours.

Dans la malle il y avait aussi

Les poils pubiens de l’adolescente

Qu’avait été ma mère avant

De devenir la mienne.

Je les fis jouer entre mes doigts.

C’était de la pure soie de Chine,

Noire comme l’Afrique

Et dorée comme l’Arabie.

J’en avais fait des voyages

Avant de venir au monde.

Et je les imaginais encore

Alors qu’il n’était plus question

De mordre de sein de pacotille.

Le chien ne commenta pas mes réflexions.

Je refermai la malle sans en sortir

Aucun des objets qui avaient formé

Le moindre de mes angles.

Géométrie de l’enfance garde

Tes secrets pour l’exégète fou

Que tu deviendras quand l’heure

Sonnera au campanile de l’été.

 

J’aime les promenades solitaires

Ou même avec un chien pour compagnon.

L’oiseau se montrera-t-il à la fin ?

Je suis bon pour un tour de plus.

Et je recommençai la sarabande.

Dix fois, cent fois et plus

Sans rien changer à l’ordre acquis.

Fous que vous êtes vous poètes

De jeter l’or par les fenêtres !

Certes je m’appauvrissais ainsi,

Mais le chien mangeait moins

Et je ne buvais qu’aux meilleures sources.

Qui es-tu Jéhan Babelin ?

Je t’ai connu à moitié fou,

Puis plus que riche et enfin mort.

A-t-on idée de ta fortune ?

Quand tu sors tu es dedans

Et quand tu entres tu sors.

Tu ne fais rien comme les autres.

Quand tu es mort ils sont vivants.

Et quand ils meurent tu revis.

Qui est ce chien qui te sert de rhapsode ?

De quel amour t’enchaîne-t-il ?

Et pourquoi tant de cadavres

Sur ta route de voyageur pressé

D’en finir avec l’aventure ?

Ils sont là devant le portail,

Attendant que tu meures enfin,

Ayant préparé la plaque dorée

Aux lettres noires de soleil.

 

« Ici repose et a vécu,

Jéhan Babelin chien d’amour

Qui dès l’enfance a toujours su

Qu’il ne connaîtrait pas le jour.

 

Telle est sa nuit nu parmi nous.

Rimons la rime au masculin

Car en lui femme à deux genoux

Prie qu’on retrouve le matin. »

 

Quelle angoisse ! Quelle tuerie !

Quel flot de sang et de chair cuite !

Mes nuits j’adore vos envies

Car c’est ici que Jean habite.

 

Babel trouée de langues mortes.

Jet de passion et d’existence.

Je n’aboie pas devant vos portes,

O paillassons de l’impuissance !

 

Et ainsi herborisant le vers,

Le chien suivant comme un chien

Et le vent sans l’oiseau

Qui lui eût pourtant donné un sens.

 

J’aurais pu mourir de soif

Au milieu de ce désert d’homme,

Crever comme meurt l’animal

Entre une souche fossilisée

Et la ruine d’un ancien temple.

Je le reconnais volontiers…

Allez savoir pourquoi

Je suis si vite revenu…

Car cela ne dura pas.

La mort des autres

Était provisoire,

Sans doute par décret.

Je me rendis à l’évidence.

S’ils revenaient d’entre les morts,

Je retournais à mes pénates,

Avec mon chien et mon sommeil,

Sommeil de jour, travaux des nuits.

Non je ne suis pas mort de soif.

Mon chien aussi a survécu.

Même l’oiseau est revenu,

Dans ma tête il est revenu.

Et le monde reprit son cours.

On voit ça dans tous les films.

L’interruption ne laisse aucun souvenir.

Au fond il ne s’est rien passé

Si l’on en juge par ce qui se passe

En ce moment là devant moi.

Le chien renverse son chapeau,

Le tend à la foule pressée

De revoir femmes et enfants

Entre les murs de l’existence

Que les séries télévisées

Doucement empoisonnent.

Dans le chapeau, quand il revient

A la maison où je compose,

De l’argent, des lettres d’amour,

Des boutons et des ex-voto.

Des vers contre les détritus

De l’esprit qui n’en peut mais plus.

 

Voilà comment Jéhan Babelin

D’enfant devint municipal,

Puis déserteur et suicidaire,

Aède suivi de son rhapsode

Et enfin poète à ses heures.

En arriver là à trente ans,

C’est plus que triste et affligeant.

Et pourtant c’est ce qui fut fait.

Voilà comment on perd le fil.

On a beau être riche d’argent

Et rendu fou par les passions,

Tout est mal qui finit bien

Selon les principes de la tribu.

 

La vie de Jean devint monotone.

Le chien aboyait de temps en temps.

De temps en temps un admirateur

Exigeait par-dessus le portail

Une dédicace ou un détail

Biographique ou encore autre chose,

Des tas de choses

Qui n’avaient pas d’importance

Et que Jéhan laissait passer

Comme on regarde les hirondelles

Aller et revenir au rythme des saisons.

Des femmes il en avait

En veux-tu en voilà

Et pas des boudins de légionnaires.

Il choisissait la beauté

Si c’était ce qu’il voulait

Ou bien il vomissait

Sur le corps d’une intruse.

Sa grande queue était connue

Pour ses grandes performances,

Mais vous savez ce que c’est,

La rumeur…

On exagère toujours un peu.

Mais oui, il y avait bien

Une légende en formation.

Elle concernait sa queue,

Pas ses travaux d’écriture.

Et comme il ne travaillait pas

A autre chose,

On ne parlait que de ça.

Pourtant parfois ou au hasard,

Il signait des pages de garde,

Se vantait ou au contraire

Montrait à quel point

Il n’était rien

A côté de ce que d’autres

Avaient inscrit dans la fable

Nationale.

« Ainsi vous fûtes,

Disons le mot,

Un peu débile

En votre enfance…

Puis employé municipal,

Et à vélo !

Vous voyageâtes chez les fous

Et en revîntes avec un chien

Pour compagnon et allégeance.

Bravo l’artiste ! C’est complet !

Que peut-on attendre de plus

De la part d’un artiste du stylo ?

Vous écrivez toujours… ? »

 

Voilà ce qui arrive

Quand on revient.

On n’écrit plus.

On a écrit,

Mais c’est fini.

On fait semblant.

On recommence.

Quelquefois même

On se corrige

Et on revoit.

Le chien se tait.

« Abois ! hurlait Moïse,

Et toi reproduis-toi ! »

Mais c’était fini.

La vie continue.

Elle ne s’arrête plus.

Beaucoup ont connu ça.

Ils avaient la trentaine

Tonton tontaine.

Le chien ne meurt pas.

Il ne se tue pas.

Il traverse dans les clous.

Il surveille les génoises des rues.

Il se méfie des mains.

Un enfant à roulettes

Peut tuer le passant.

Ça s’est déjà vu.

« Je déteste les enfants, »

Se disait Babelin

En passant devant la cour

De l’école municipale.

Mais il ne tuait plus,

Ne volait plus,

N’y pensait plus.

Et s’il avait écrit,

Il n’aurait rien écrit,

Comme tout le monde.

Il était le monde

Après avoir été la solitude.

C’est aussi dur

Que de passer

De l’ombre à la lumière

Et pas le contraire.

Maintenant il pouvait passer

De la lumière à l’ombre

Pour faire comme tout le monde.

C’était ça être le monde

Dans sa totalité :

La lumière puis l’ombre

Où l’œil retrouve

Sa tranquillité

De vieil objet

Du passé.

Aussi une fois dans l’ombre,

On y restait.

Pas question de recommencer !

Il a déjà donné.

« J’y suis, j’y reste.

Comme tout le monde.

Rien de plus, rien de moins.

Et si ça continue,

Je laisse tomber les putes

Et j’épouse une femme. »

Il parlait sérieusement,

Pas pour ne rien dire

Comme tout le monde.

Une femme entre les femmes.

Pas facile de trouver l’introuvable.

Il pensa à l’échec,

A l’approximation,

A la résignation.

Il pensa à l’enfant.

Il en aurait un.

Au moins un pour le dire.

Un être de passé

Projeté dans le futur.

Gros risque pour le présent !

Mais les dés sont jetés

Depuis si longtemps

Qu’on a perdu le fil

Du récit primitif.

La poésie ne mène à rien.

On revient en chantant

Des ateliers municipaux

Et on repart sans chanson

Vers de nouveaux horizons.

Oui mais on en revient.

Trop de passé, pas de futur

Et rien à faire au temps présent

Sinon brasser l’ennui

Comme l’eau de la piscine

Municipale.

C’est ça l’expérience.

Il en avait, de l’expérience.

De quoi nourrir la critique.

Un pas de côté

Et c’est le fossé.

Un pas de trop

Et c’est la faux.

Impossible de reculer.

On ne ment qu’aux autres.

Et c’est l’enfer.

Fossé, faux, enfer.

Jetez les dés

Pour vous refaire !

Sinon fallait pas entrer…

À Las Vegas

On est plus chanceux.

 

Et ainsi tous les jours,

Toutes les nuits

Et tous les crépuscules.

Des giclées de sperme

A n’en plus finir.

Et la femme en ombre chinoise.

Un enfant qui promet

Ou qui ne donne rien,

Au hasard, Balthazar !

La feuille blanche,

Immaculée conception.

Pas de suicide,

Pas de douleur inutile,

Une angoisse en catimini,

Des rêves clos sur eux-mêmes,

Et l’ombre d’une femme

Qui ne dit pas son nom.

Jéhan Babelin perdait son temps

Et il commençait à en souffrir.

 

On ne souffre jamais longtemps.

Il avait déjà souffert.

Et il avait bu les vins

Du ciel et de la terre.

Le feu était entré en lui,

Feu des substances mirifiques.

Et il en était sorti

Comme il était entré,

En voleur patenté.

Le chien ne servait plus à rien.

« N’aboie pas ! » hurlait Moïse.

Aussi n’aboyait-il pas,

Car Moïse était son maître.

 

Jéhan observa son couteau.

C’était un fin acier damasquiné.

Avec des plis et des retours

D’ombres et de nuances.

Douloureux, le couteau,

Quand on l’applique à la peau.

Mais si facile

Quand on y pense.

« Je reviendrai un autre jour… »

Et il revenait, ouvrait

Le tiroir des couteaux

Et il prenait ce couteau-là

Et lui parlait comme il parla

Naguère aux personnages

De ses interprétations de l’homme

En proie à ses désirs d’éternité.

Mais le silence s’imposait

Et il refermait le tiroir.

Comme ça pendant des jours,

Des semaines, des mois,

Des ans si c’est possible

D’étirer la page jusque là.

 

Le chien couchait au pied du lit.

Ils partageaient aussi le plafond

Tellement ils se ressemblaient,

Ces deux-là !

Des rêves, ils en avaient,

Mais pour ce que ça servait…

On fait mieux comme nuit.

Et le matin le chien sortait,

Pas loin, dans le jardin,

Et il faisait ses besoins.

Jéhan, triste et flasque

Comme la vie qui s’étiolait,

Ouvrait la fenêtre,

Le voisin étant mort

Depuis longtemps, des ans.

Il avait hérité la maison

Suite à un test de paternité.

Il possédait donc

Deux maisons mitoyennes.

Quelle femme refuserait ça !

Un chien et deux maisons.

Et un passé à couper

Au couteau des voyages.

Un enfant pour futur

Et de l’amour entre les draps

Et même au-dessus de l’évier.

Ce n’était pas un rêve,

Ni la suite d’un rêve.

C’était le désir.

Il ne lui restait plus que ça.

Le désir et son rien.

Marionnette des sens.

 

Rien de plus ordinaire

Que la vie d’un poète

Qui ne versifie plus.

Rien de plus ennuyeux

Que le retour aux sources

De l’inspiration.

On devient suicidaire

Et ça se lit

Au milieu de la figure.

« Babelin va se tuer ! »

Disait ceux qui passaient

Devant le portail clos.

« Jéhan ne va pas bien, »

Pleurnichaient ses amis,

En tout cas ceux

Qui se considéraient comme tels.

Il ne mangeait avec personne,

Buvait seul et désespéré,

Violait avec consentement

Et effleurait les peaux

Pour ne pas les trouer

Comme il en avait

Une folle envie.

Misère du riche héritier.

Angoisse du fou à lier.

Le chien observait tout ça

Sans aboyer, sans mordre,

Sans aucune intention

De changer le cours des choses.

Il habitait dans sa niche

Et dormait quelquefois dans le lit.

Il sodomisait encore avec plaisir,

Mais pas aussi souvent

Que les gens le contaient.

Derrière les rideaux

Ou les coudes sur la table

Des cafés de la ville,

Ils riaient sans vergogne

En présence des enfants.

Que penseriez-vous

Si je vous disais

Que j’étais un de ces enfants ?

 

Comment agiriez-vous

Si je vous avouais

Que mon goût pour la poésie

Tenait d’abord à cet anus ?

J’en rêvais, les amis !

Et je me masturbais

Sans femme pour changer

Ce fameux cours des choses

Qui emmenait Jéhan

Au pays des cannibales.

Un jour de très grand vent,

La pluie me fit ruisseler

Sur le trottoir de cette rue.

Voilà comment j’explique

Ma présence devant le portail.

J’agitais la clochette.

Le chien parut dans l’ombre,

L’œil inquiet car j’étais beau.

Il me conduisit, solennel,

Au pied de l’escalier.

En haut sur la terrasse

Jéhan lisait dans un livre

Eclairé par le soleil

De ce matin tranquille

De printemps ou d’hiver,

Je ne me souviens plus

De ce détail sans importance.

Les fleurs n’occupaient pas

Cet espace pourtant saisonnier.

Jéhan ne quitta pas son lourd fauteuil.

Le chien m’offrit un tabouret.

Je croisais mes gambettes nues.

C’était peut-être l’été,

Mais je ne me souviens pas

De ce détail en forme de fleur.

 

« Je pars en voyage demain,

Dit Jéhan à qui je ne demandais rien.

Je n’amène personne ni bagages.

Je pars tout nu à l’aventure.

Je m’en vais sans embarcation.

Pas de voile et pas de vent.

Je me donne aux circonstances.

Ils finiront bien par m’enfermer. »

Le chien soupira dans sa truffe.

Il croqua un biscuit avec moi.

Jéhan montrait ses veines.

« Le sang ne coule pas,

Dit-il en saisissant le couteau,

Mais je ne vous donnerai pas ce plaisir ! »

Curieux comme il parlait !

Je n’avais pas étudié ça

A l’école de la République.

Le chien non plus d’ailleurs

Qui acheva le biscuit sans moi.

« Demain sera toujours demain,

Continua Jéhan Babelin,

Alors qu’hier n’est déjà plus.

Je n’arrive pas à m’y faire !

Ça me rend fou des fois !

Mais je ne tuerai plus personne.

J’ai trop tué autour de moi.

Il n’en reste plus un seul,

A part ce chien qui m’aime

Comme un homme ou une femme,

Je ne sais plus comme je l’aime. »

Il referma le vieux bouquin

Dont il venait de lire les passages

Que je viens de citer

Avec une fidélité

De chien coupé de langue.

Dans la rue les gens passaient

Et jetaient des yeux moroses

Sur ce tableau pédagogique.

La cruche trônait

Au milieu de la table

Et une abeille en visitait

Le versoir cristallin.

« Où est la poésie, petit ami

Au cucul si trognon ?

Murmurait Jéhan en vidant

Les verres d’un trait rageur.

Pas de poésie sans chien

Et sans un enfant pour le dire.

Tu devrais savoir ça

Puisque tu es entré ici

Sans qu’on te le demande. »

Le chien confirma affablement

Qu’il n’avait rien demandé

Pour expliquer ma présence.

« Les chiens ne demandent jamais rien,

Confirma Jéhan en grattant

Une allumette contre ma joue.

— Sans femme, ajouta le chien

En tirant sur son cigare,

C’est encore plus difficile…

— Et pourtant, soupira Jéhan,

Maman est depuis longtemps ! »

Voilà comment je devins

L’enfant de Jéhan Babelin.

Ni plus ni moins

Et sans malice.

Pourtant le lendemain

Jéhan nous avait quittés.

Il nous laissait seuls

Comme souvent il avait abandonné

Le chien mais sans moi

Pour accompagner sa tristesse

De chien condamné au silence.

 

En l’absence de Jéhan

Qui était comme mon père,

Je me mis à parler, parler !

Je parlais tellement, tellement

Que le chien se mit à aboyer

Et Moïse apparut dans un songe

Que nous fîmes ensemble

Après le plaisir

Dans le lit de Jéhan

Qui ne lui servait plus

D’embarcation.

« Vous n’avez pas honte d’aboyer

Alors que c’est interdit

Par la Loi de Dieu ?

Ah ! si Jéhan était là !

Mais il est en voyage

A l’autre bout du monde !

On n’y peut rien,

Ni vous ni moi.

Personne, pas même Dieu !

Et pourtant j’ai tout essayé.

J’ai même aboyé avec lui,

Et sans la permission expresse

De ce dieu que nous adorons

On ne sait plus très bien pourquoi.

La peur, l’angoisse, les hantises…

Nous n’avons pas encore

Fait le tour de la question

Et sans doute ce temps

Ne viendra jamais, jamais ! »

Et ayant parlé de la sorte

Moïse disparut

Comme il était venu,

Ni plus ni moins,

Foi d’animal !

Nous aboyâmes toute la nuit.

Jamais le chien n’avait

Autant aboyé.

Et moi qui n’avais

Jamais aboyé

J’aboyais en chœur

Sans rien demander

A ce qui reste

Une fois que c’est fait.

Le matin arriva, soleil.

Personne ne porta plainte

Pour tapage nocturne.

Les gens n’écoutaient plus

Depuis longtemps maintenant.

 

Nous descendîmes dans le jardin.

Le chien dressa la table.

Il lissa la nappe

Du plat de sa patte.

Cracha sur les couverts

Pour en lustrer la patine.

Le café fumait bon.

Les oiseaux chantaient.

Les fleurs s’épanouissaient.

Le ciel bleuissait de nuages.

Et le chemin

Qui s’en allait

A l’horizon

Parlait de perspective

De lignes et de couleur.

Si Jéhan était revenu

Au moment où le chien

M’embrassa sur la bouche

Avec toute sa langue,

Il en aurait conçu

L’image même du bonheur

Et peut-être même aussi

Un peu de jalousie.

Une tourterelle laissa tomber

Le blanc excrément

De ses voyages en chambre.

 

Jéhan n’avait pas prévu

Une date de retour,

Du moins n’en avait-il

Pas parlé ni au chien

Ni à moi qui n’était

Qu’un enfant des circonstances.

Il pouvait réapparaître à tout moment.

Nous surprendre dans la joie.

Mettre fin à nos instances.

Qui sait ce qu’il pouvait

Atteindre comme fin

De partie s’il revenait

Comme le vent d’autan

Tourne à la tramontane.

Le chien s’en inquiéta.

Il n’aboyait qu’en sourdine

Et cette fois pas à cause

De l’inadmissible Moïse.

« Avec moi, me confia-t-il,

Tu ne t’ennuieras pas, crois-moi !

N’aboyons plus, mon enfant,

Même du bout des lèvres.

Laissons les guêpes achever

Nos repas matinaux, mon trésor !

Et montons au grenier.

— Au grenier ! Mais Tonton,

Il fait noir là-dedans !

Et c’est plein d’animaux !

— Certes, ma douce poésie,

Mais il n’y a pas de serpents.

Et puis il y a la malle…

— Tu veux parler de la malle… !

— Oui, comme dans don Quichotte.

— Mais Jéhan nous tuera !

— Il n’a jamais tué personne. »

 

J’étais bien aise de l’apprendre.

Aussi suivis-je le chien

De ma chienne de vie.

Nous atteignîmes le grenier.

La poussière emplit ma gorge.

Mes cheveux devinrent

Des toiles d’araignées.

Mille chauves-souris

Caressèrent mes joues.

Je ne voyais plus rien.

Mais j’entendais le chien

Qui ouvrait le chemin

En parlant aux animaux

Qu’il connaissait mieux que moi,

Cela va de soi.

Enfin il fit de la lumière.

C’était celle d’une ampoule.

Elle miroitait dans un abat-jour

Couleur de cerne et de lilas.

La malle était ouverte.

Le chien tenait le couvercle.

« Voici ce dont

Je te parlais

En titillant

Ton petit cul, »

Dit-il prenant

De l’autre patte

La masse informe

D’un manuscrit

Comme on le faisait

Dans ces vieux écrits

Où l’interruption

Dément la série

Trop bourgeoise au goût

Des libres penseurs.

Et voici ce que nous lûmes,

Signé Renaud Alixte :

 

***
 

Fables

 

Le poète est un homme nu

ou nue est la femme si c’est un poète

et ainsi je m’avance dans mon époque

nu si je suis un homme

 

O grandeur de la mesure

quand il faut la prendre !

 

Ce monde n’est cruel

que d’appartenir aux hommes

 

S’il appartenait aux poètes

hommes nus, femme nues,

nous y serions heureux

et même riches !

 

Mais Dieu ne le veut pas.

Ou il ne le peut pas.

Comment savoir ce qui se passe

à cette altitude ?

 

Même nos gouvernements

sont difficiles d’accès.

Le Chef aussi n’est pas facile

à rencontrer seul à seul,

sauf pour se faire engueuler

et tant pis pour les primes

de fin d’année !

 

Marions-nous !

Toi et moi sommes nus.

Homme ou femme,

qui que tu sois,

épouse-moi

sans autre cérémonie

que le contact de nos peaux !

 

Et écrivons !

Voilà le papier

qui sent bon le papier.

Et voilà la plume

avec sa bille et son capuchon.

Et voilà la fenêtre

pour regarder dehors…

 

… ce monde qui ne veut pas de nous,

de notre bonheur, de notre richesse,

ce monde qui devient immatériel

à l’intérieur du matériel…

comme il est orgueilleux !

et comme nous sommes simples !

 

Profitons de notre retraite !

Partons avec l’argent du voyage !

Et arrêtons-nous au bord de la plage !

O comme cette rime est belle !

Nous qui n’en voulions plus

de cette rime qui a tant dépoétisé

notre monde de simplicité

et de sentiments non moins faciles

à comprendre par tout le monde.

 

Mais le monde, CE monde

est-il encore le nôtre

si une rime nous rappelle

qu’il en faut de la peine

pour arriver à écrire ce qu’on pense !

 

Il pleut ? Il neige ?

Qu’à cela ne tienne !

Ô nouvelle rime !

Notre peau nue supportera

ces atteintes cruelles !

Et ils entendront nos poèmes,

car le vent est notre ami

et il sait les porter

comme nous portons nos bagages.

 

Voilà notre nouveau bonheur !

Franchissons la frontière

pour devenir international

et changeons aussi de religion

pour ne plus ressembler

à ceux qui nous ont chassés

du mérite national

et de l’honneur qui va avec.

 

Et s’il ne faut pas être nus

pour cause d’exhibition sexuelle,

alors revêtons le cilice !

Et souffrons ensemble

de n’être pas compris !

 

*
 

Un attentat ?

Un drame national ?

Vite !

Écrivons un poème !

Et comme il est interdit

d’en écrire un

pour soutenir ces pôvres

terroristes,

écrivons-en un

pour pleurer avec

les crocodiles.

 

Je suis ce que vous voudrez,

ô maîtres de mon destin,

pourvu que je sois publié !

 

Moi qui ne souffre pas

d’être juif,

ni pauvre,

ni exclu de la parole,

je m’élève

contre tout

ce qui fait des trous

dans le drapeau.

 

Ô passoire nationale,

que ta soupe

me nourrisse

et fasse de moi

un citoyen

au-dessus des autres

par différence

de traitement.

 

J’aime la police,

la répression,

les prisons,

les pacifications

et les monuments

qui pèsent sur la mémoire

au moment où le père

et la mère

n’ont plus leur mot à dire.

 

Intégrons tous ensemble !

et que le sang impur

se change en vin !

Pour le pain

on se le disputera

encore longtemps,

mais que voulez vous,

c’est notre nature…

 

*
 

Il était une fois un petit poète

qui avait la bouche en cœur

et un cul de poule.

 

Il avait bien des choses

que les autres n’ont pas.

 

Alors il voulut à tout prix

que cela se sût.

 

Il voulut même qu’on le publiât.

 

Mais on ne le publia pas

alors qu’il avait couché

avec la bibliothécaire

de sa petite ville.

 

Que s’était-il passé

qui l’empêchât d’être publié

alors qu’il avait tout fait

pour que ça n’arrivât pas aux autres ?

 

Il interrogea sa muse :

« Muse, ô Muse !

Qu’arrive-t-il à ma poésie ?

Personne ne veut la publier

et pourtant j’ai couché avec Angèle

comme c’est écrit dans la Constitution ?

 

— Petit poète municipal,

lui répondit la muse en chaleur,

il est vrai que tu as

la bouche en cœur

et un cul de poule,

mais ce qu’Angèle apprécie

plus que la bouche et le cul,

c’est le talent.

Or, tu n’en as pas.

 

— Ça alors ! s’écrie

le petit poète municipal

qui habitait pas loin

du château de Pallas.

Ce n’est pas écrit

dans la Constitution, ça !

 

— Et c’est pourtant

une question de constitution,

dit la muse qui s’amuse.

Je te conseille d’aller consulter

un rabibocheur  de constitution.

J’en connais un de très bon.

Il habite à Vienzy.

Il s’appelle Le Grand Poète.

Il possède la science

dont tu as besoin.

Paye-le bien

et tu auras du talent. »

 

Qu’à cela ne tienne !

se dit le petit poète municipal.

Si ce Grand Poète

peut rabibocher  ma constitution,

je serai publié

et alors j’emmerderai tout le monde.

 

Et voilà notre petit poète municipal

en route pour Vienzy.

Il sonne et Le Grand Poète ouvre.

 

« Bonjour monsieur,

dit le petit poète municipal,

je viens de la part de ma muse pour…

 

— Je vois ça, dit Le Grand Poète.

J’ai l’habitude.

Asseyez-vous là et attendez. »

 

Le petit poète municipal attend.

Il attend toujours.

Il se demande même

si Le Grand Poète

habite toujours là

et à la fin,

car il en faut une,

il revient chez lui

à côté du château de Pallas.

 

Comme on est en France,

Le Grand Poète est en train de baiser

avec la muse du petit poète municipal

qui s’insurge :

 

« Ah ! Merde alors !

Vous couchez avec ma muse

quand je ne suis pas là

pour écrire des poèmes

que personne ne veut publier !

Je comprends maintenant pourquoi ! »

 

Et le petit poète municipal

tue Le Grand Poète

qui d’ailleurs ne demande pas mieux

que de quitter ce monde

où il n’a plus rien à faire

que de coucher avec les muses

des autres

rien que pour les emmerder.

 

« Tu n’es pas bien malin !

dit la muse.

Tu as tué celui

qui rabibochait.

Qui rabibochera maintenant ?

 

— On ne rabibochera plus !

C’est fini de rabibocher !

Maintenant on me publie

ou je recommence ! »

lança le petit poète municipal.

 

Le Grand Poète eut tellement peur

qu’il ressuscita

et coucha avec Angèle

pour lui faire un enfant

digne de la Constitution.

Ce qui fut du goût de tout le monde.

 

Morale :

Ce n’est pas parce qu’on a

la bouche en cœur

et un cul de poule

qu’on est taillé

pour rabibocher

les bibliothécaires.

Pour ça,

demandez à ces dames,

il faut être bien constitué.

 

*
 

Vous allez rire

mais il était une fois

un professeur qui professait

faute de savoir faire autre chose

des dix doigts que la nature

lui avait donnés à sa naissance

 

Car le professeur Okon était né

 

Tout le monde naît

Tout le monde sait ça

mais tout le monde ne naît pas

professeur

 

Il y en a même qui naissent nez

ce qui est un bon début

 

Le professeur Okon alla

à l’école toute sa vie

mais il ne mourut pas à l’école

car il prit sa retraite

pour ne pas mourir bêtement

 

On parle de lui

maintenant qu’il est mort

car s’il était encore vivant

c’est lui qui parlerait de lui

 

Le professeur Okon écrivait

Mais attention il n’écrivait pas

comme tout le monde écrit

Il écrivait de la Poésie

de la poésie avec un grand P

et un petit e à la fin

 

Qu’est-ce que c’est la poésie

une fois qu’on a lu la Poésie

que le professeur Okon écrivit

Pourquoi écrivit-il de la Poésie

et pas autre chose on ne sait pas

Et on ne sait pas non plus

ce que c’est la Poésie

ni la poésie d’ailleurs

une fois qu’on a lu la Poésie

qu’écrivit on ne sait pas pourquoi

celui qui se faisait appeler Okon

faute d’avoir pu naître autrement

 

Quand il prit sa retraite

il écrivit encore plus de Poésie

Il en écrivit tellement

que plus personne ne se demanda

ce que la Poésie pouvait bien être

si ce n’était pas seulement de la poésie

 

Du coup, à l’âge de plus de soixante ans

le professeur Okon s’énerva

et envoya des lettres critiques

au recteur de la mosquée

qui avait lui aussi pris sa retraite

pour écrire encore plus de poésie

ou de Poésie on ne sait pas

 

Ils finirent par se rencontrer

D’abord ils se regardèrent

et quand ils virent qu’ils écrivaient la même chose

mais de manière si différente

qu’ils s’y trompaient eux-mêmes

ils se saluèrent sans cesser d’échanger

les livres qu’ils avaient publiés

et les manuscrits qu’ils se promettaient

de publier sans demander à personne

si cela faisait plaisir à quelqu’un

 

Ils allaient à la mosquée

et aussi dans le jardin du professeur Okon

qui en avait un ce qui tombait bien

car le recteur de la mosquée

avait besoin d’un jardin

 

Mais le professeur Okon

n’avait pas besoin d’une mosquée

ce qui embêtait le recteur

car il n’avait pas de jardin

pour faire la même chose

mais dans un autre sens

 

Ils en vinrent alors aux mains

et s’entretuèrent joyeusement

avant d’avoir pleinement goûté

aux plaisirs de la retraite

 

On les enterra chacun de leur côté

et on oublia qu’ils avaient écrit

pour éclairer la lanterne

de ceux qui voyagent dans le noir

 

Il ne fut alors plus jamais question

de Poésie ni de Mosquée

pas plus que de mosquée ni de poésie

 

Et d’autres se mirent à écrire

sans même savoir que s’ils écrivaient

c’était parce que c’est dans l’ordre des choses

et que cela n’a rien à voir

avec les professeurs ni les recteurs

mais avec quelque chose de plus profond

qui finira par se savoir

quand les poules auront des dents

 

*
 

Qu’il est doux,

qu’il est agréable

et combien c’est facile

de ne penser qu’à soi !

 

Voilà ce qui m’est venu à l’esprit

tandis que je profitais

d’un soleil prometteur

sous les arbres de mon jardin.

 

Je ne vous ai pas parlé de mon jardin.

 

Je l’ai acheté.

 

J’ai taillé ici et là,

planté comme j’ai pu

et j’ai même imaginé l’allée

que vous foulez de vos petits pieds

maintenant

que j’ai un jardin.

 

Vous ne veniez pas

quand je n’en avais point.

 

Il a fallu que j’en eusse un

pour que vous vinssiez.

 

Et que faisons-nous maintenant

que vous êtes venue ?

 

Nous nous baisons tendrement le bec

sous le regard de la voisine

qui justement hier

me parlait d’amour.

 

Et comment ça arrive…

Et comment on le fait…

Et comment il s’achève…

Et ce qu’on en souffre…

 

J’en suis resté à cette souffrance.

Je ne vous aime pas.

Je ne pense qu’à moi.

Et je suis certain

que vous ne pensez qu’à vous.

 

Mais nous unirons nos revenus.

Nous planifierons notre avenir.

Nous irons même en vacances

quand ce sera les vacances.

 

Comme il est doux, agréable et facile

de ne penser qu’à soi

dans ce pays doucement usé

sur le papier de verre de l’amour.

 

*
 

Cette année,

sous le dictat national socialo-droitiste,

je ne prends pas de vacances.

Je vais bosser tout le temps.

Je vais tout faire

pour ne rien faire.

 

En France,

on se suicide bien,

on déprime encore mieux

et l’avenir ne promet rien d’universel.

 

C’est beaucoup.

Tellement que je me couche.

Je me couche là,

comme un chien,

à deux pas de la niche

dont je possède la clé.

 

Un ancien ministre de la Culture

veut enculer l’actuel premier ministre.

Et l’actuel premier ministre

encule on se demande qui.

Des fantômes venus du passé

républicain.

Il est déconnecté,

ne l’ayant sans doute jamais été.

 

Été.

J’y pense.

À poil sur le sable.

J’ai connu ça.

Mais cette année,

je ne pars pas,

je reste.

 

Et je me demande

ce que je vais bien pouvoir faire

de tant de liberté.

 

Je parlerai

d’inégalités et de haines

en ménageant l’expression,

car si je suis libre de vacances,

je ne le suis pas d’opinion.

 

Il va falloir que je m’invente une liberté.

Et que je m’efforce d’y croire.

Mais qui me croira si je mens ?

 

Où trouver le ton de la sincérité

si je hais certains de mes frères en république ?

Je ne serais jamais poète,

dit le poète.

 

*
 

Ah ! l’amour a des faillites

que l’argent ne guérit pas.

J’en veux pour preuve

une récente affaire

qui me coûta presque la vie.

 

Promis à un bel avenir

par vocation familiale,

je succombai au doux regard

d’une créature tellement plus belle

que je ne suis intelligent.

 

Nous partîmes.

Fenêtres à grande vitesse

des paysages de France.

Nous mîmes à profit les tunnels

pour nous laisser aller

à exprimer tout ce que nous savions

de l’amour en fuite.

 

Car nous fuyions.

Comme il était question

de parcourir 10000 kilomètres

avant de revenir au foyer

qui nous était assigné,

nous tournâmes en rond,

nous zigzaguâmes,

nous croisâmes nos chemins de fer,

nous revînmes sur nos pas

tant de fois qu’à la fin

nous fatiguâmes.

 

Nous en étions à 5000

et des poussières.

Et je ne compte pas les tunnels

qui m’épuisèrent.

Je ne savais pas à quel point

un tunnel ressemble à un tunnel.

J’en conçus des rêves inavouables.

 

Bref, nous descendîmes du train.

Nous empruntâmes le quai obligatoire

et hélâmes un taxi qui nous mena

aux eaux.

 

« Mais que veux-tu faire dans un zoo ? »

me demanda-t-elle.

« Je n’ai pas dit zoo, j’ai dit eaux !

— Je t’assure que tu as dit zoo !

— Mais je sais tout de même ce que je dis !

— Pas toujours, mon ami ! Pas toujours. »

 

Nous arrivâmes aux eaux.

« Tu vois bien que ce n’est pas un zoo !

— En effet, ma mie.

Si c’en eût été un,

on t’aurait trouvé une cage. »

Et je la noyais dans les eaux,

car il y en avait plusieurs.

Je n’en demandais pas tant.

 

*
 

Fallait-il que je rencontrasse

un fou bâti comme un Hercule

sur le chemin du retour ?

 

D’où revenais-je ?

Mais d’où voulez-vous

que je revinsse ?

 

Je revenais donc

quand cet importun

m’interpela de sa voix haute.

Et savez-vous pourquoi ?

J’avais piétiné son pied droit.

Croyez-vous que je le fis exprès ?

 

Je revenais l’esprit troublé.

Par quoi mais peu importe !

Le nez en l’air j’ai piétiné

ce qui ne ressemblait pas

à un pied.

 

L’Hercule poussa un cri.

Et je lui demandai pourquoi

il se mêlait ainsi de mes affaires.

 

Sur le coup, il se calma.

Il sembla même oublier la douleur.

J’en profitai pour argumenter,

car j’avais l’esprit encore troublé,

revenant.

 

Puis il sembla souffrir de nouveau

et ne me laissa plus parler.

En venir aux mains

avec un pareil colosse

n’était pas une bonne idée.

Fuir dans ce jardin

aux allées enlacées

n’en était pas une meilleure.

J’étais condamné à m’expliquer.

Or, j’avais l’esprit troublé

car je revenais.

 

« Mais enfin, monsieur !

cria-t-il comme je l’écoutais.

D’où revenez-vous donc ? »

Si vous voulez le savoir,

demandez-le-lui.

 

 

*
 

Parler pour ne rien dire

me repose.

Sous la charmille

je vous aime.

 

Vous offrir une fleur

arrachée

coupée

condamnée

me met les nerfs à bout.

 

Prenons plutôt ce chemin.

Et tenons-nous par la main.

Sans chemin, pas de main.

Et sans main, je me sens

perdu au milieu de rien.

 

Il va faire nuit.

Il pleut.

Je vous reconnais.

C’était il y a longtemps.

Nous nous aimions.

 

Parlons plutôt.

Cela fera passer le temps.

La maison n’est pas loin.

La vôtre je ne sais pas.

 

Comme vos pieds sont boueux !

On ne les reconnaît plus.

Déchaussez donc ce masque

et revenez vous éblouir.

 

Parler c’est ne rien dire.

Il n’y a pas d’autre façon de s’aimer.

Les promeneurs bavards

ne s’éloignent pas.

On les retrouve toujours.

 

*
 

Si la poésie n’était pas facile

elle serait difficile.

Et si elle était difficile

je ne serais pas poète.

 

Il faut que j’existe à peine.

Vous me voyez à la fenêtre

poursuivant du regard

des papillons coureurs

d’autres courants d’air.

Et vous vous dites c’est facile.

Heureusement pour moi !

 

Une fois, mais seulement une fois,

j’ai eu du mal.

Comme c’était difficile !

Et vous n’étiez pas là.

Je n’existais plus

et les papillons étaient des chenilles.

Vous êtes cette écorce

qu’elles gravissent lentement

pour atteindre les feuilles.

 

Et puis la mort.

La chenille devient nymphe.

Je ne vous vois plus à la fenêtre.

Cela ne me fait ni mal ni bien.

Et j’écris ce que je veux,

pas ce que vous voulez.

 

Vivrons-nous bien vieux comme ça ?

Si les choses recommençaient,

mais elles n’aiment pas la poésie

comme je vous aime.

 

Et c’est facile heureusement.

Sinon j’écrirais autre chose.

Qui sait ce qu’on écrit

quand on n’écrit plus facilement ?

 

Un deux trois je suis un poète.

Quatre cinq six je vous aime encore.

Six sept huit qui vient après moi

quand le papillon a fini de pondre ?

 

*
 

Ah ! le nombre de fois qu’il était !

Et bien sûr je n’étais pas là.

On me l’a raconté.

Je suis en retard.

Mais ne m’attendez pas.

On verra bien.

Ah ! ça oui on verra !

Et je ne serais pas là.

Mais vous y serez.

On vous écoutera.

Vous serez bavarde.

Et on saura tout,

même ce que je n’ai pas été.

J’avoue que ça m’ennuie

d’être votre personnage de remplacement.

Ne m’appelez plus Illico !

Je déteste ce sobriquet.

Croyez-vous que je le mérite ?

Nous avons tellement vécu ensemble !

Et vous ne savez plus quoi dire

pour vous faire remarquer.

Illico par-ci ! Illico par-là !

Et ils vous écoutent.

Ils sont sous le charme.

Comme ce temps

qui a été le mien

est long quand vous en parlez !

Vous m’avez même donné un enfant.

Et vous l’avez appelé Poésie.

Avec qui la marierez-vous ?

Il y aura longtemps que je serais mort

quand ça arrivera.

 

Et bien ça arrive.

Puisque vous le dites.

Il était une fois Illico.

Il avait un enfant.

Et l’enfant s’est marié

au lieu d’être violé

par les uns et les autres.

 

Ça ne donne rien le mariage.

Regardez ce que nous sommes devenus.

Je suis mort et enterré

et vous racontez des histoires

à ceux qui aiment la poésie

et qui n’ont jamais violé personne.

 

*
 

Hier, me promenant,

je suis allé à la mairie

pour faire pipi.

Car les pissotières

de la mairie

sont sur mon chemin.

 

Et qui je rencontre ?

Mais Sal O’Par !

Secouant sa petite main,

il est radieux,

non pas grâce au plaisir

qu’il en tire

mais parce qu’il vient de recevoir

sa médaille.

 

Il ne l’a pas sur lui

mais si je veux la voir

il m’invite chez lui.

 

On entre chez lui.

La médaille est dans son écrin

et l’écrin est posé

sur la table de la salle à manger

qui sert de salon.

 

Pendant que Sal O’Par

prépare le pastis,

je me laisse envoûter

par les doux reflets

de la médaille que l’État,

et peut-être même la Nation,

accrochent sur le sein

de ce vieux salopard.

 

Même son pastis est sous dosé…

Dehors, le soleil brille

comme il n’a jamais brillé.

Je devrais être fier

de connaître un héros

du service rendu

mais je suis fier d’autre chose.

Je ne peux pas être fier

de tout ce qui m’arrive

et surtout de ce que je n’ai pas souhaité.

 

*
 

Ce n’était qu’une petite méchanceté.

Je n’ai jamais fait plus.

Comme on tue une mouche

sur la vitre, pas plus.

Voulez-vous que je nettoie

ce carreau que je n’ai pas brisé ?

 

On me regarde de travers.

On entend même les mouches voler.

J’aime tuer les mouches

sur les carreaux de l’existence.

Et je sors mon mouchoir

si ça vous fait pleurer.

 

*
 

La piétaille a besoin de s’élever.

Elle ne s’enfonce jamais par plaisir.

Quand on naît

au rez-de-chaussée,

l’escalier

prend toute la place.

 

Moi je suis né dans un grenier.

C’est le toit

qui prend toute la place.

Et tous les jours je pense

à la différence

entre l’escalier

et le toit.

On me prend pour un fou !

 

Je monte l’escalier

qui ne m’a jamais obsédé

et je le descends

pour aller dans la rue

que je connais comme ma poche.

 

Raison et moi

on a grandi ensemble,

lui au rez-de-chaussée

et moi au grenier.

On a partagé la même rue

et salué ceux des étages

sans jamais manquer

à cette politesse.

 

Mais Raison veut monter

alors qu’il ne peut pas.

C’est plus fort que lui,

il ne montera jamais.

Moi je descends

et je monte

et les gens,

tous les gens,

pensent que je suis fou

d’habiter dans un grenier

avec seulement un toit

au-dessus de moi-même.

 

Et pendant que Raison

rêve de monter dans les étages,

moi je pense à me promener

sur le toit.

C’est toute la différence

entre lui et moi.

Nous n’avons pas le même rêve.

 

Peut-être que Raison,

avec un peu de chance,

ou autre chose,

parviendra-t-il à monter.

Je le lui souhaite.

Mais me souhaite-t-il

d’arriver à monter sur le toit

qui est si près de moi ?

J’en doute.

 

Et je doute toute la journée.

Je passe beaucoup de temps à douter.

Car la question n’est pas

(vous vous en doutez)

de trouver le moyen

de monter sur le toit,

mais de savoir

ce qui j’y ferai.

 

Raison sait ce qu’il fera

au premier,

au deuxième

et qui sait au troisième,

mais moi,

pauvre fou,

qui me dira

ce qui se fait

là-haut,

si haut,

tellement haut que j’y suis presque !

 

*
 

Qu’est-ce qu’on a ri !

Mais qu’est-ce qu’on a ri !

On a tellement ri

qu’on s’est pissé dessus !

Il faut dire qu’on avait bu !

Mais qu’est-ce qu’on avait bu ?

De tout ce qui se trouvait dans les verres.

Et qu’est-ce qu’il y avait comme verres !

On s’était mis dans la tête de les boire.

Et qu’est-ce qu’on s’est mis ?

Je viens de vous le dire…

Ensuite on a vomi.

Qu’est-ce qu’on a vomi !

Mais qu’est-ce qu’on a vomi ?

Les tripes à la mode de Bayonne,

les choux à la crème,

les noyaux d’olives,

le gras de la viande qui était grasse.

Mais qu’est-ce qu’elle était grasse la viande !

Ne me demandez pas pourquoi.

Elle était grasse et donnait tellement soif

qu’on s’est mis dans la tête de boire

et comme il y avait beaucoup de verres

et que les verres étaient remplis,

on s’est mis dans la tête de les vider.

Et croyez-vous que cela calma notre soif ?

Pas du tout !

La viande était toujours aussi grasse !

Et ça nous a fait rire !

Mais ça nous a fait tellement rire

qu’on ne savait plus pourquoi

les verres étaient vides.

Alors on les a remplis.

Et comme on avait beaucoup bu,

ils se remplissaient mal.

Il y en avait partout

et avec le vomi,

ça faisait beaucoup.

Ça ne faisait pas rire tout le monde.

Il y en a que ça dégoûtait.

Mais qu’est-ce qu’ils étaient dégoûtés !

Ils étaient tellement dégoûtés

que ça nous faisait rire !

Ce n’est pas marrant de rire

de ceux qui sont dégoûtés

par quelque chose de dégoûtant,

mais que voulez-vous,

nous,

ça nous faisait rire.

 

À la fin,

parce qu’il y a une fin,

on est parti.

On avait bu !

Mais qu’est-ce qu’on avait bu

pour rire autant ?

On était tellement gris

qu’on n’arrivait même pas

à se poser la question.

Et il y en a qui se sont mis à pleurer.

On a continué de boire

mais on riait moins

et finalement

on n’a plus ri du tout

et on est allé se coucher.

Vous n’avez pas sommeil, vous ?

 

*
 

À l’époque, je pratiquais des sports.

Je fréquentais de gros cerveaux.

Qu’est-ce que ça réfléchissait !

Mais j’étais toujours le dernier.

Il m’est même arrivé

d’arriver le lendemain.

 

Je n’ai pas pu empêcher que ça arrive.

Mon cerveau ne réfléchissait pas assez

avant de lancer tout mon corps

à la poursuite de la performance.

 

J’avais une excuse : j’étais jeune.

Mais enfin, tout jeune que j’étais,

il y avait plus jeune que moi

et certains de ces jeunes

arrivaient les premiers.

 

Je me posais des questions.

Mais sans les poser aux autres.

On ne sait jamais ce qu’ils pensent.

 

Et j’avais beau me nourrir de viande rouge

et de foie desséché à usage sportif,

quand j’arrivais il faisait jour

mais j’avais traversé la nuit.

 

Alors je me suis dit

que mon cerveau

avait des défauts.

 

C’est dur à cet âge

de se dire de pareilles choses.

Mais il fallait bien que j’arrête

de me ridiculiser

aux yeux de mes contemporains.

 

Je me suis mis à écrire.

Du coup, je n’ai plus eu l’impérieux besoin

de boire le sang des animaux

que je n’avais pas tués.

J’ai tué des animaux

dont le sang ne laissait pas de traces.

 

Et bien je vais vous dire :

ça m’a plu !

 

J’avais le cerveau toujours aussi petit

mais comme je faisais un usage casanier

des deux jambes que j’ai sous moi,

j’ai appris à courir plus vite que mon ombre.

 

Et qui je rencontre tandis que je courais

et que mon ombre peinait derrière moi ?

L’homme que je voulais devenir !

 

Je le baise, je l’étreins, je le nomme

et voilà qu’il se met à en faire autant.

Comme il me ressemblait beaucoup,

j’imaginais que son cerveau

n’avait pas d’autre ambition

que de conseiller à son propriétaire

de ne rien faire qui eût heurté

ce qu’on peut appeler de l’orgueil

sans se tromper de beaucoup.

 

Nous arrivâmes en même temps.

Et c’était bon d’arriver.

Jamais je n’étais arrivé

dans d’aussi bonnes conditions.

Je l’invitais à ma table,

ce que je n’avais jamais osé faire

car je craignais un refus.

Et il refusa en effet.

 

Je ne sais pas ce qu’il mangeait,

ni où il le mangeait,

mais enfin !

ne se nourrissait-il pas

de la même nourriture que moi ?

J’étais en droit de ne pas le penser.

Je l’écrivis.

Et il disparut comme il était venu.

 

Mon ombre me dépassa alors.

Je courus derrière elle

mais elle me distança.

Elle disparut elle aussi

et je sortis

pour revoir mes vieux amis.

Ils couraient.

Ils se poursuivaient même !

Je m’assis dans les tribunes

et me mis à applaudir.

J’applaudissais tellement bien

qu’on s’est mis à m’imiter.

Alors j’ai ri

et tout le monde a ri.

J’ai pissé sur le gazon

et bientôt le stade

ne fut plus qu’un lac d’urine.

Alors je me suis mis à chier

et la merde des autres s’est lancée

à la conquête de je ne savais quelle Amérique !

Et comme mon cerveau était petit,

je me suis retrouvé seul

dans ma yole d’acajou,

sans voile, sans vent, sans bruit.

Mais c’est surtout ce silence

qui a fini par me détruire.

Je ne faisais plus rien.

Et je grandissais.

Mon cerveau ne grandissait pas.

Cet océan de merde grandissait.

Mon désespoir grandissait.

Tout grandissait

sauf mon cerveau.

 

Il devint si petit

par rapport à tout ce qui avait grandi

que je n’en voyais plus la couleur.

Et c’est cette couleur qui me manquait

et elle a fini par me détruire.

 

Voilà.

Je vous le dis comme je le pense.

C’est terrible la vie.

Elle me manque aussi.

Mais quand je ne serai plus là,

que deviendra mon cerveau ?

Je n’ai pas résolu ce mystère

et je me suis remis au sport

pour oublier.

 

*
 

Ne cueillez jamais une fleur

si personne n’en veut.

C’est le conseil que je vous donne.

Et je sais de quoi je parle.

 

J’avais toujours cueilli des fleurs

pour les donner à quelqu’un

qui en voulait.

 

Tout allait comme sur des roulettes.

Je cueillais,

je donnais,

on me disait quelque chose

pour m’encourager

et je recommençais.

 

J’ai fait ça pendant des années

et jamais je n’ai eu à me plaindre

ni des uns, ni des autres

et surtout pas des fleurs.

 

Mais la vie est un enfer.

Je le savais avant de me brûler

mais je ne me brûlais pas.

Il a fallu que je me brûle

pour mesurer l’importance

de ce que l’autre pense des fleurs.

Et c’est arrivé :

mon bouquet fut jeté sur le paillasson.

 

Pourquoi ? Je n’en sais rien.

Et d’ailleurs si je le savais,

je ne le dirais pas.

Vous n’êtes pas mon confident,

ou ma confidente,

qui sait ce que vous êtes ?

Personne sans doute

tellement je me sens seul.

 

Je me suis baissé

pour ramasser

le bouquet décomposé.

Je ne l’ai pas recomposé.

À quoi bon ?

Je l’ai serré contre moi

et je suis parti ailleurs.

Voilà comment je l’ai quitté.

Je suis arrivé ailleurs

et j’ai recommencé.

 

Je ne sais pas ce qui m’arrivera demain.

Personne ne sait ce genre de chose.

Mais je m’applique.

Je coupe les fleurs pour les offrir.

Et je ne suis plus naïf

au point de croire

qu’il ne m’arrivera jamais

de les ramasser sur le paillasson.

 

*
 

Nous ne sommes pas faits pour penser.

Nous avons le pouvoir de réfléchir,

ce n’est déjà pas si mal.

 

Je traverse les vitrines.

Je caresse des objets.

Je travaille à les posséder.

Et je lègue mon infortune.

 

Quoi de plus triste qu’un homme ?

Et quoi de plus semblable ?

Je vis dans mon appartement.

Je me nourris des autres.

 

« Bonjour monsieur Alixte

ou monsieur Renaud

ou qui que vous soyez !

Vous me devez de l’argent… »

 

Le bonhomme s’assoit.

Il a bonne mine.

Il examine mes meubles,

ouvre un livre,

s’étonne de retrouver sur le mur

une image qu’il a déjà vue

quelque part.

« Mais où ? »

 

Comme si je le savais !

Il faut que je réfléchisse.

J’ai des problèmes.

Et personne ne m’attend

dans la rue.

 

Vous connaissez quelqu’un

dans la rue, vous ?

 

J’ai 24 heures pour

y réfléchir. Et je

descends pour me

rendre compte

de la difficulté.

 

On me connaît.

Pas tout le monde.

Et tous ceux qui me connaissent

habitent quelque part.

Pas dans la rue.

 

Je cherche longtemps.

La nuit tombe.

Je suis dehors.

Je peux partir.

 

Mais avec qui ?

Part-on tout seul ?

Le bagage de ma pensée

ne pèse pas lourd.

Mon portefeuille non plus.

 

Suis-je arrivé ?

Ma porte s’est-elle refermée ?

Que pense-t-on de moi

maintenant ?

 

Je réfléchis.

Je n’arrête pas de réfléchir.

Mais rien qui vaille une pensée.

Je me demande pourquoi j’écris.

Pour me plaindre…

Trouver une solution…

Revenir chez moi…

Là où je vis encore

comme la tête du serpent

qu’on a coupée.

 

*
 

Vous ne devinerez pas

ce qui est arrivé à mon voisin !

Un coup de pioche dans un trésor.

Et j’étais là.

Jamais je n’avais vu tant d’éclat

en un seul instant !

Nous étions sidérés.

Et tandis que je m’approchais,

il reboucha le trou.

Mes mains saisirent le fer

du grillage rouillé.

Je me mordis la langue.

Il me parla des racines

qui envahissaient son jardin.

Elles venaient de chez moi.

Mes sapins l’empêchaient de dormir.

Il y avait encore de l’or

dans le coin de son œil droit.

 

Je fis venir une pelle mécanique

qui creusa une profonde tranchée

et coupa les racines de mes sapins

qui franchissaient la limite

imposée par le voisinage.

 

Mon voisin me félicita.

Il avait construit un monument

à l’endroit où j’avais vu l’or

le transformer en gardien des lieux.

 

La même pelle mécanique

amoncela cent lourdes pierres

que l’ouvrier cimenta

méticuleusement.

 

Ainsi l’or gisait

sous trois tonnes de pierres.

Je profitais de la tranchée

pour creuser une galerie.

Elle s’effondra sur moi

à la limite du voisinage.

Il avait tout prévu.

Mais qui profitera de cet or ?

 

Qui ? Quel personnage

venu de cet ailleurs

que j’imaginais fort lointain ?

J’installais une caméra.

Je visionnais sans arrêt.

Je ne travaillais plus.

À quoi bon travailler

si on possède un trésor ?

 

Mais j’étais loin de le posséder.

Presque aussi loin

que mon voisin

qui n’était pas revenu sur les lieux.

Cela signifiait-il

que le trésor

n’était plus enfoui

et que le monument

de pierres lourdes

était destiné

à me tromper ?

 

Quelle folie !

J’ai tout fait sauter.

À la dynamite.

Quel souffle !

Le monument a été emporté.

Les pierres ont volé.

Et l’or a fondu…

 

C’est con.

En devenant liquide,

il s’est introduit

dans un trou.

On ne l’a plus revu.

On a encore dynamité,

mais en vain.

Le trou était énorme.

Le bruit effrayait.

Il y avait de la terre

sur les toits

et des cailloux

sur les parasols.

« Arrêtez de vous disputer ! »

disaient les voisins.

 

Ils étaient désespérés.

Ils n’avaient jamais vu ça.

Ni surtout entendu.

Ça en faisait du bruit !

Braoum ! Deux fois par jour.

Et on n’avait pas envie

d’arrêter de creuser,

suivant la faille dans la terre,

reniflant la chaleur de l’or

qui fondait, fondait, fondait !

 

 

*
 

Je ne vous raconte pas d’histoires.

Si c’est vrai

ce n’est pas une histoire,

c’est la réalité.

 

Ouvrez votre fenêtre.

Qu’est-ce qui est dehors ?

Vous m’accorderez sans problème

que ce qui est dehors

c’est tout ce qui n’est pas dedans.

 

Et pourtant je me projette.

Une bonne partie de ce qui est dedans

sort.

Vous vous plaignez de ne pas la voir ?

C’est que vous avez besoin de ma fenêtre.

Vous ne verrez rien sans ma fenêtre

et même vous ne ferez rien,

ce qui est pire que de ne rien voir.

 

Nous en étions là.

Les uns chez les autres

et les autres en un ailleurs

qu’il fallait imaginer

si on souhaitait y aller.

Mais tout le monde

n’était pas convaincu.

Alors je sautai par la fenêtre.

On me vit sauter

et même m’écraser

dans le dur gazon

que je venais de tondre.

On me vit saigner.

On eu même l’impression

de m’avoir entendu craquer.

Le fait est que j’avais mal.

Mais pas un mal ordinaire

qui fait mal et qu’on calme

avec une cuillère de sirop.

Ça faisait tellement mal

que je me suis demandé

si je ne ferais pas mieux de crier.

Mais à qui poser la question ?

Et avec quoi ?

Ma bouche était vingt centimètres

en dessous du niveau

que tout le monde foulait

autour de moi.

 

Il y a des jours de grisaille

où je ne sais plus ce que je veux

ni ce que je fais.

Et il a fallu que je souffre beaucoup

en dehors de moi-même

pour qu’on me rende visite

et qu’on s’inquiète de mon avenir.

 

Mais peut-on tous les jours

sauter par la fenêtre

pour se retrouver dehors

avec les autres ?

 

*
 

 

Walter Mambot est un ami.

Je vous interdis de parler de lui devant moi.

Je sais trop bien

ce que vous avez envie d’en dire.

Et je ne le supporterais pas.

Je vous ficherais dehors

sans ménager la vitesse d’exécution.

Pour l’instant, nous prenons l’apéro

et il n’est pas question de Walter Mambot.

Vous avez de la chance.

Je suis dans un bon jour.

Le nom de Walter Mambot

ne m’est pas venu à la bouche.

Je sais trop bien ce que vous en feriez.

Je vous connais depuis si longtemps.

Vous souvenez-vous de Roger Gérot ?

Nous n’en avons jamais dit du bien.

Mais on est d’accord là-dessus.

Et bien Roger Gérot n’est plus de ce monde.

Et vous savez pourquoi ?

— … ?

— Il l’a quitté !

Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Je vois que ma petite plaisanterie

est tombée dans l’eau de votre mélancolie.

Que puis-je faire pour vous ?

Un deuxième vers vous grisera.

Il ne me fera pas de bien non plus.

Parlons plutôt de Pierre Piérot.

Un chic type.

Il fumait la pipe.

Et vous savez pourquoi il ne la fume plus ?

Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Je vois que ma petite plaisanterie

a soulevé un coin de votre paupière gauche.

Ce qui me console un peu

de vous avoir invitée sans ce cher Gonzalo.

Mais comment aurais-je pu l’inviter ?

Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Je ne sais pas ce qui m’arrive ce soir.

Je me sens presque aussi triste que vous.

 

*
 

On ne rit pas tous les jours.

On ne rit pas plus que ça.

Je me demande si je ris quand je ris.

Ce n’est pas le bon cœur qui me manque.

Et puis les gens ont quelquefois des têtes rigolotes.

Ça n’arrive pas tous les jours.

Et quand ça arrive, on rit.

On ne rit pas souvent.

Ça dépend des jours.

 

Rire peu coûter cher.

Je ne riais pas et pourtant

je me suis fait engueuler.

« Pourquoi riez-vous ?

Ça vous fait rire peut-être ?

Qu’est-ce que vous penseriez de moi si je riais ? »

 

Je n’en menais pas large.

J’avais ri, certes, mais de bon cœur.

La mort me fait rire.

Surtout quand le mort tire la langue.

Je ne sais pas pourquoi il la tirait.

Il doit y avoir une explication à cela.

Mais maintenant que je ne peux plus rire

je ne vais certes pas me renseigner

sur ce phénomène risible

mais pas pour tout le monde.

 

« Rit-on devant la douleur ?

Se moque-t-on de ce qui est arrivé

parce que c’est arrivé de cette façon ?

Vous feriez mieux de vous en aller.

On vous téléphonera. »

 

J’ai attendu devant le téléphone.

Ne me prenez pas pour un imbécile.

Je savais bien que personne ne m’appellerait.

Je ne suis pas fou non plus.

Mais je me trouvais amusant comme ça,

le nez sur le téléphone qui ne sonnait pas.

Il ne sonne jamais.

Et je ne suis pas le premier à en rire.

 

*
 

J’ai rêvé qu’on me tirait dessus.

C’est à cause de la télé.

En plus il faisait nuit

Et comme je n’ai pas payé ma facture

D’électricité,

Il faisait nuit noire.

 

J’étais seul

Et troué.

 

Heureusement que j’étais seul,

Sinon les morts me serviraient

De tapis de jeu,

De bac de sable.

De piscine cinq étoiles,

De rêve de paradis

Terrestre.

 

Le téléphone a sonné.

Il était trop tard.

« Bonjour monsieur,

C’est la police.

Si vous n’êtes pas mort,

Raccrochez le téléphone. »

 

*
 

« Mon voisin parle arabe

Avec les filles

Qui ne le parlent pas.

Je le sais.

Ce sont les miennes.

À ce train-là, monsieur,

Elles finiront par le parler.

Et que m’arrivera-t-il alors ?

Je ne vous demande pas

Ce qui leur arrivera.

Je vous parle de moi.

De ma peur d’être moi.

Je ne suis pas doué pour les langues. »

 

*
 

Une flaque de sang.

Et pas un nuage.

La nuit est transparente

Comme un verset du Coran.

 

Je m’en vais faire la fête

Pour avoir l’air d’être plus cultivé

Que les autres.

 

Et sur qui je tombe ?

 

*
 

« Ici tout est garanti par le gouvernement,

Nous dit le guide sous la Tour.

Vous pouvez nous faire confiance.

On est pas comme les Américains

Qui élisent n’importe qui.

Nous on sait ce qu’on fait.

Et puis on est tous des frères.

La preuve, maintenant on aime les pédés.

Vive l’égalité dans la balance !

Sinon ya plus d’liberté !

Donc vous pouvez monter.

Et même tout acheter,

Mais sans rien emporter.

Ce qui est à nous est à nous !

Emportez donc des souvenirs.

Des jolies tours façon cucul.

De la neige en boul’ de cristal.

Tout est garanti par le Président !

Il nous l’a dit et on le croit.

D’ailleurs on s’en va à la guerre

Sans y aller. Faut le faire, hein ?

Et ben on le fait.

Et en avion et en bateau.

On sait tuer s’il le faut.

On ne sait pas pourquoi il le faut,

Mais il le faut, un point c’est tout !

Maintenant descendez de la Tour.

N’oubliez pas le guide. Merci !

Et laissez-vous guider par la police.

Ce sont des gens très cultivés

Quand ils ne font pas le poireau.

N’oubliez pas nos petit’s femmes.

Et nos poulbots qui sont si beaux

Dans leurs superbes oripeaux.

Et pensez à nos fonctionnaires,

Si mal payés malgré l’turbin.

Ah ! vous êtes tell’ment aimables

Que je vous fais une p’tite conduite

Jusqu’au palais de l’Élysée.

C’est là qu’on vote et qu’on s’tripote.

On est de bonn’ constitution.

Suivez le guide et fermez-la !

Sinon on vous coupe internet ! »

 

*
 

Le petit Papa Noël

Était descendu sur la Terre

Pour apporter des joujoux socialistes

Aux patrons du Front national.

 

Vous imaginez comme c’était un grand jour !

 

Il était tellement grand

Qu’on n’en voyait plus la fin.

 

Alors on s’est tous enculé.

Et celui qui ne voulait pas enculer

Ni se faire enculer

Était traité comme on doit traiter

Les indésirables.

 

On était tellement d’enculés

Qu’on ne faisait plus la distinction

Entre un pédé

Et un homme normal.

 

On a le sens de l’égalité.

 

Le petit Papa Noël

Est venu en traineau.

Il traînait plein de cadeaux socialistes

En rassurant tout ce monde qui s’enculait :

« Ya plus de différence.

On est tous des frères.

Alors il normal

Que les socialistes fassent des cadeaux

Aux patrons du Front national.

Et ceci sans exiger que ce Front

Soit remplacé par un Cul.

Le parti socialiste n’exige rien,

Mais si jamais vous n’apportez pas la preuve

Que vous êtes un enculé

Qui sait enculer,

Alors vous serez envoyé en Syrie

Pour lutter à pied dans le désert

Et sans rien à boire

Si vous rouspétez

Pendant le voyage.

J’ai apporté le pinard

Pour vous le prouver ! »

 

Ainsi parla papa Noël.

 

Personnellement,

J’adore enculer ma femme,

Mais l’idée de me la faire mettre

N’arrive pas à entrer

Dans ce trou.

 

Je suis donc allé place de la République

Avant que les gens courageux ne la quittent

A cause d’un claquement de doigt

Qui ressemblera à un vrai coup de feu.

(Je sais : là, je suis obscur,

Mais l’état d’urgence

M’interdit d’en dire plus

Sous peine d’être enculé d’office

Par le doigt de Manuel Valls

Qui l’a trempé dans le vinaigre

Comme on a fait à son petit Jésus…)

 

Petit papa Noël était là.

Il m’attendait.

Il avait même un sucre d’orge

Et me l’a fait sucer.

C’est toujours comme ça que ça commence.

 

Après avoir longuement sucé

Le sucre d’orge de petit papa Noël,

Je suis monté sur un renne

Qui bandait comme un taureau

A la place du président de la république

Qui avait un autre rendez-vous.

 

« Quelle question veux-tu me poser, Renaud ? »

Me dit le petit papa Noël

En augmentant la taille du renne.

Comme je n’étais pas venu pour ça,

Je me suis mis à bégayer en silence.

Le petit papa Noël augmentait

La taille déjà énorme du renne.

Il fallait que je trouve une question

Compatible avec l’état d’urgence

Sinon je n’irais pas en traîneau

A la guerre.

 

« Tu ne sais pas quoi dire,

Dit enfin petit papa Noël.

Dans les grands moments,

Les Français ne posent pas de questions.

Ils viennent chercher leurs cadeaux sous le sapin,

Chacun le sien et Dieu pour tous.

Mais toi, petit garnement venu d’ailleurs,

Une question te brûle la langue

Et tu as peur de parler arabe.

Je te comprends.

Ce n’est pas le moment. »

 

Le renne était devenu tellement énorme

Qu’il a éclaté.

C’est comme ça qu’on m’a pris

Pour un terroriste.

 

*
 

La police ment

La police ment

Radio Paris est un roman

 

C’est en tout cas

Ce que chantait

Un Parisien

Dans le métro

 

Mais tout doucement

Mais tout doucement

Car ce n’est pas le moment

 

Quel spectacle en effet

Tous ces trous, ces gravats.

Tout ça pour trois malfrats

Qu’il suffisait d’arrêter

Comme n’importe quels voyous.

 

Car décidément

Car décidément

La polic’ aim’ les poubelles.

 

Forcément…

À force de fréquenter des Turcs…

Et d’insulter les Arméniens.

 

Dans les poubelles de Paris

Et de sa banlieue

On trouve :

Un téléphone,

Une ceinture explosive

Sans détonateur,

Et bientôt des fusils

Et des Irlandais de Vincennes.

 

Ce type qui chantait

Amusait tout le monde,

Mais attention aux délateurs.

C’est la liberté d’expression

Qui dit la vérité.

 

Et la polic’ ment.

Alors forcément

Elle a besoin de poubelles.

 

Soyons les poubelles

De la Nation.

Bien sages sur les trottoirs

En attendant que la police

Y trouve de quoi alimenter

Le discours politique

Et les caisses des marchands d’armes.

 

Car nous avons des marchands d’armes

Nous aussi.

Et plein de bons larbins

Pour remplir les poubelles

Que nous sommes

D’informations mensongères

Et de promesses de vengeance.

 

Hélas pour nous,

Le terrorisme c’est pour nous.

Nous les joyeux fêtards de la culture,

Mais aussi les pauvres sans billets

Offerts par le gouvernement.

Engageons-nous dans la police

Pour ne pas risquer notre peau

Et mériter de la patrie.

 

Entre les mensonges de la religion

Et les impostures parlementaires,

Pas facile d’avoir une idée

De ce qui se passe vraiment.

 

Le gouvernement

Le gouvernement

Nous aime passionnément.

 

On n’arrête pas de se le répéter.

Mais a-t-on vraiment un avenir

Dans la poubelle ?

C’est la question

Que se pose la philosophie

En ce moment.

 

Puisse-t-elle

Faire entendre sa voix,

Même morte, même plus là

Pour donner corps à nos principes.

 

La police ment.

Tout le monde ment.

Radio Paris est dans l’vent.

 

*
 

Les slips de flics,

C’est dur

Parce qu’ils sont rarement lavés.

 

Les slips de poètes,

C’est mou.

Ça se lave en machine

Ou à la main,

Ça dépend de l’inspiration

Et des compromis.

 

On trouve des slips

Dans toutes les bonnes rues

De la culture.

 

Je ne sais pas

Quels sont les plus recherchés.

Ceux que les flics égarent

Dans le feu de l’action.

Ou ceux que les poètes

Ne quittent pas

De peur d’être jugés.

 

Je ne les ramasse pas

Quand j’en trouve.

Je ne suis pas un amateur de slips.

 

Les slips de flics sont seuls.

On les reconnaît d’abord

A leur solitude

Sur le trottoir.

 

Les slips de poètes,

Il faut les arracher.

Ça se déchire facilement.

 

Il paraît que ça fait mal.

Il semble que le poète,

À force de se chier dessus

Dans les grandes circonstances,

Crée en quelque sorte

Un lien entre son cul

Et le slip.

 

Je ne sais pas si c’est ça,

La poésie,

Mais je n’ai pas vraiment envie

D’y mettre la main.

 

Que le poète garde son slip.

Et que le flic le perde.

C’est tout ce que je souhaite

A cette société de mythomanes.

 

*
 

Vous n’allez pas me croire,

Mais j’ai rencontré Mahomet.

Pas un Mahomet

Qui coupe le cou

Au mécréant

Et au mauvais payeur.

Un Mahomet

Qui sait lire et écrire

Sans se condamner

A être poète pour les uns

Et flic pour les autres.

 

On était bien ensemble,

Mahomet et moi.

Je lisais le Coran

Et il m’expliquait.

 

J’en avais de la chance !

Tous les musulmans

Ne peuvent pas en dire autant.

 

En plus, ce type

Ne me demandait pas

De grimper tout nu

Au sommet de la Tour Eiffel

Avec un drapeau tricolore

Planté dans le cul.

 

C’était beaucoup plus simple

Que ce patriotisme

Chrétien et blanc.

 

Au fond,

Il ressemblait à Jésus,

Mais sans Église

Pour chausser ses pieds nus.

 

On s’est baladé à Paris

Pour voir du pays.

On a vu les morts,

Les blessés en morceaux,

Les familles détruites à jamais.

 

« Si c’est ça la poésie,

Me dit-il en sourdine

Pour que les flics n’entendent pas,

J’avais raison.

Mais personne ne m’écoute. »

 

Ensuite on est allé voir les femmes.

Il les a trouvées drôlement changées.

Il y avait longtemps

Qu’il ne s’était pas amusé

A compter leurs poils.

 

Ça l’a rendu tout chose.

 

*
 

Je ne comprends pas la haine.

Je ne comprends pas l’amour.

Ou alors il faut que ce soit

Purement physique.

 

Seulement aux infos,

Ça se complique.

C’est là le défaut

De la politique.

 

Mon voisin est partisan

D’accrocher un drapeau

Aux couleurs de la Nation,

Tout orné des franges dorées

De l’État et du CAC 40.

 

On en a parlé ce matin.

On s’est disputé.

Ma maison n’est pas une ambassade.

Et mon voisin est trop vieux

Pour faire la guerre

A la place des jeunes.

 

Moi non plus

Je n’irai pas à la guerre.

Qu’ils envoient des avions.

Ça nous épargne des vies

Et de belles existences

Garanties par la Constitution.

 

Et puis ça rapporte gros

Au meilleur de la Nation,

Ceux qui ont assez de fric

Pour investir dans l’utile.

 

D’une pierre deux coups,

Cette guerre des autres.

En espérant ne pas être là

Quand les autres y sont…

 

C’est ce que dit mon voisin.

Je crois qu’on va finir

Par couper la poire en deux.

Et puis j’irai voter

Aux prochaines élections.

J’en ai marre d’être anarchiste !

 

*
 

Moi ça me fait bizarre

De ne pas connaître quelqu’un

Qui a souffert de cette guerre.

Je me sens seul du coup.

Et même je n’ose plus rien dire

De peur d’en dire trop aux flics

Et pas assez aux poètes.

 

En plus il pleut et il fait froid.

Le père Noël ne viendra pas.

 

Je suis si seul dans ma maison !

Paris est si loin de chez moi !

Mes amis sont tous vivants.

Pas un cousin sur la liste

Des morts pour rien

Qui servent à quelque chose.

 

En plus il pleut et il fait froid.

Le père Noël ne viendra pas.

 

On en voit plein à la télé,

Des gens qui souffrent de la guerre.

Des riches, des pauvres et des poètes,

Avec des flics sur les trottoirs

Et des élus dans les poubelles.

 

En plus il pleut et il fait froid.

Le père Noël ne viendra pas.

 

Est-ce bien la réalité, ce bordel ?

Suis-je né pour y croire sans le voir

De mes yeux et le toucher

Pour exercer mon esprit critique ?

 

En plus il pleut et il fait froid.

Le père Noël ne viendra pas.

 

C’est fou ce que la nuit tombe vite

Quand l’hiver approche

Et qu’on n’a plus envie de faire la fête !

 

*
 

Petit poète a peur de se faire taper sur les doigts ?

Et de perdre la bonne planque dans l’administration ?

De renoncer à tout espoir de reconnaissance ?

Et bien que Petit poète cesse d’écrire des vers.

Il en aura d’autres bien plus voraces

Quand il sera crevé de sa belle mort.

Les poètes meurent comme les généraux,

Dans leur lit avec un drap dessus et un autre dessous.

Il faut bien faire son lit quand on est poète,

Sinon on s’en prend une en plein la gueule

Et on ne s’en remet pas ! C’est mauvais

Pour l’idée qu’on a de soi et qu’on veut

Que les autres se mettent dans la tête !

Petit poète n’écrase pas que ses harpions.

Il a les fesses molles à force de caresses

Et le regard en coin à cause de la peur.

Petit poète ne sortira pas de chez lui.

Il écrira ce que personne ne lira.

Il le regrettera toute sa vie, Petit poète,

De n’avoir pas saisi la chance que la Nation

Lui offrait avec les avantages et les leçons

De l’Histoire en marche vers la fin de tout.

Petit poète est un vrai flic, il tirera

Dans le dos à la première occasion.

Mais pour l’heure, il fait voler les papillons

De l’inutile, de la prudence et du factice.

Petit poète deviendra grand

Quand les poules auront des dents,

Mais il sera toujours vivant

A l’heure de juger les morts.

 

*
 

Nous allions par les bois et par les champs,

Sautant par-dessus les clôtures,

Cueillant au passage les fruits du printemps

Et nous roulant dans l’herbe avec les fleurs.

Jamais nous n’avions été aussi joyeux.

La guerre était finie, l’ennemi était mort.

Notre culture reprenait le dessus.

J’ai acheté un robot pour écrire à ma place.

Et lui et moi traversions la campagne

Pour nous livrer à l’ivresse du printemps.

J’étais nu, il était métallique,

Informatique, politique, plastique.

Ma foi me voilà tout excité !

Exultai-je en me jetant sur lui.

Ton écran est antireflet,

Donc je ne suis pas gêné par le soleil.

La guerre est derrière nous, ami robot.

Tant pis pour ceux qui sont morts.

La guerre fait le bonheur des vivants

Quand on n’en meurt plus.

Nous étions de joyeux compagnons,

Mon robot acheté en ligne et moi.

Et j’étais vivant, sans une trace

De sang, d’os, de chair, de tripailles.

On aurait dit à me voir si joyeux

Que je ne l’avais pas faite, la guerre.

Et pourtant on ne pouvait pas dire le contraire.

J’avais même la facture du robot pour le prouver.

Alors nous sommes allés à la pêche,

A la chasse et au petit bonheur.

Le jour était sans fin mais la nuit approchait.

On s’est couché l’un contre l’autre

Sous les pommiers en fleurs,

Dans l’herbe vert pomme.

Le soleil ne voulait pas se coucher.

Il savait des choses sur moi

Depuis que la guerre m’avait emporté

Dans un pays que je ne connaissais pas,

Que je ne comprenais pas,

Mais que j’étais capable d’aimer

Si ses habitants me foutaient la paix.

La nuit s’impatientait,

Riant de toutes ses dents.

Et le soleil devenait rouge, puis noir,

Puis il est devenu lune blanche

Et je me suis endormi.

Le robot ne dormait pas.

Il veillait sur moi.

Mais il ne pouvait pas m’empêcher de rêver.

D’ailleurs je ne rêvais plus.

J’en avais follement envie,

Mais l’armée m’avait confisqué

Mes vieux rêves de paix et de bonheur.

Et j’avais du sang sur les mains.

On ne rêve plus dans ces conditions.

On ferme les yeux, on s’endort,

On ne voyage plus, on reste.

Le ciel est descendu sur moi,

Avec tous ses mystères sans solution.

La terre n’a pas bougé sous mon corps.

L’herbe me chatouillait les narines,

Mais je n’avais pas envie de rire.

Mon robot a éteint son écran

Puisque je ne m’en servais pas la nuit,

Du moins par nuit noire,

Car les nuits blanches me guettaient.

Je ne veux pas devenir fou

A cause du gouvernement

Qui est censé me rendre riche.

Je ne veux pas devenir riche

Si la mort m’a rendu fou.

Et voilà que j’attends le matin,

Couché dans la campagne si douce au printemps.

Il peut pleuvoir, je ne me plains pas.

Il peut arrêter de pleuvoir,

Je ne pleurerai pas à la place de la pluie.

Voilà ce que je suis devenu.

Non pas à cause de la guerre

Qui est ce qu’elle est,

Je ne juge pas,

Mais parce que nous l’avons gagnée

Pour pouvoir acheter de sympathiques robots,

Tellement vrais qu’on dirait des vrais.

C’est ce qu’on appelle le bonheur.

On n’en connaît pas d’autre.

Ce n’est pas faute d’avoir cherché.

Mais on ne cherche plus.

On a trouvé et point final.

Voilà à quel point nous en sommes,

J’en suis,

Vous êtes.

Demain matin on peindra des maisons

Sur l’envers de nos tapisseries nationales,

Et des jardins avec des enfants

Et des putes pour les grands.

À moins que le sommeil me tue.

Il me tuera un jour ou l’autre.

Je veux dire une nuit.

A moins que le prospectus dise vrai.

« Nous avons gagné et nous gagnerons toujours !

Nous sommes la lumière de ce monde.

L’ombre a tort et si elle recommence,

Nous aussi on refait tout depuis le début.

Citoyens, jouissez de votre robot.

Ne vous privez pas de ce bonheur ! »

C’est fou comme la publicité

Et les promesses parlementaires

Illuminent nos jours

Mieux que la poésie !

Mais ils n’ont rien pour la nuit.

Pas encore, mais ça viendra.

Tout vient à temps

A qui ne sait rien faire d’autre

Qu’attendre.

Je me demande quand même

Pourquoi j’ai deux trous rouges

A la place du cœur…

 

*
 

En ces temps de terreur islamiste

Que devient l’acte surréaliste par excellence ?

J’ai posé la question à notre maire.

« Il faut brûler André Breton !

Ou alors qu’il renie la poésie.

Donnons raison à Camus !

Ah ! notre Camus national !

Ne dit-on pas d’un nez

Qu’il est camus

S’il est bien aplati ?

Aplatissons la poésie !

Votons socialiste, gaulliste

Et même pétainiste !

Mais que le nez d’André Breton soit maudit !

Je poserai personnellement

La question au gouvernement !

Et je serai entendu.

Car je ne doute pas

Que l’aplatissement du nez

Sur la face de la République

Réduise tout signe de subversion

A un pet à la face de la poésie.

A-t-on vu poète qui se bouche le nez

Ouvrir en même temps la bouche ?

Que l’homme révolté soit aux cieux

Et qu’il y reste pour montrer l’exemple !

Vive le nez camus !

Vive le vent !

Et vive la France ! »

 

Qu’on se le dise…

 

*
 

Je suis blanc mais pas propre.

Je ne salue pas le drapeau.

Même en musique.

Les monuments aux morts

Me donnent des boutons.

Qu’est-ce que je fous ici ?

Pourtant je vous aime bien.

On parle la même langue.

On mange les mêmes choses.

Et quand on ouvre le dictionnaire de rimes,

On se rencontre au bout du vers.

 

Il était une fois un mauvais poète.

Je ne veux pas dire par là

Qu’il n’y avait qu’un seul mauvais poète.

Il y en avait des tas.

Mais celui-là me faisait chier.

 

Pensez-vous qu’il me vint à l’esprit

Que j’étais en train de vivre

Une nouvelle fable ?

Pas du tout les amis !

 

Je vivais comme d’habitude,

Ni plus ni moins.

Et j’ignorais même

Que ce type était un poète.

Ça ne se voyait pas sur son visage.

 

Il me dit :

« Il paraît que vous versifiez vous aussi ?

— Je ne l’ai dit à personne !

Je m’étonne

Qu’on vous en ait parlé !

Si quelqu’un m’a trahi,

Qu’il soit maudit à jamais !

— Excuses !

Mais tout le monde en parle.

Il ne fallait pas publier.

Maintenant tout le monde le sait.

Tenez, moi, par exemple…

Je ne publie rien.

Et donc personne ne sait

Que je suis un mauvais poète.

— Mais maintenant moi je le sais !

Vous vous êtes trahi !

C’est extraordinaire de se trahir

Alors qu’on est un mauvais poète.

Moi, qui suis meilleur que vous

Et même peut-être bon, je suis trahi par les autres !

C’est là toute la différence.

Monsieur veuillez redescendre de mon piédestal.

Et ne revenez jamais m’importuner.

Vous n’êtes bon qu’à vous trahir vous-même.

Car vous ne savez pas ce que c’est la trahison.

Moi je le sais.

Et je me tais pour qu’on ne le sache pas à ma place.

C’est très compliqué, vous savez, la poésie.

Beaucoup plus compliqué que de se trahir soi-même.

Il faut laisser les autres vous trahir

Et quand cela arrive

Il faut absolument trouver un mauvais poète

Pour lui apprendre cette leçon. »

 

Cet homme, car c’en était un,

Redescendit de mon piédestal

En emportant mes rimes en souvenir.

Il me laissa des noms.

Car lui savait qui me trahissait.

Et c’est avec ces noms

Que j’ai écrit mes romans.

Voilà comment on devient romancier.

Que cela vous serve de leçon à vous aussi !

 

*
 

L’autre jour

— un jour comme celui-ci —

Un juge me dit, m’assure, m’inculque

Que les serviteurs de l’État,

Ses frères en compromission

Républicaine,

Veulent maintenant se passer des juges

Et mettre sur pied

Une nouvelle société française

Fondée sur la compétence

Et l’efficacité policière.

Un État d’urgence.

 

Je le crois.

Mais pourquoi

Ne démissionne-t-il pas ?

Pourquoi continue-t-il

De servir l’État

Qui le paye ?

 

— Ah mais c’est parce que,

Me dit-il à la télé,

Parce que je défends

La veuve et son enfant,

Le poète et les morts,

Le chômeur, la terre et le ciel.

Etc.

Je défends

Tout ce qui ne va pas bien.

Mais je vous préviens,

Sans quitter ma place

Chèrement acquise,

Que les serviteurs de l’État

Complotent contre ceux

Qui ont besoin des juges

Pour ne pas devenir les victimes

Des policiers, des matons, des bourreaux

Qui gagnent aussi leurs vies

Mais sans défendre personne

A part leurs pairs,

Les politiques et les bandits.

 

— Mais enfin monsieur !

Démissionnez !

Allez vous battre aux côtés

De ceux qui se défendent

Hors des sentiers battus

De la justice et de son ministère !

Je vous trouve, monsieur,

Une bien mauvaise langue

Et une conscience en porte-à-faux.

 

— Vous ne comprenez rien,

Monsieur qui ne savez rien

Des procédures et des usages !

Moi je sais et je vous dis

Que l’État qui me paye

Et me récompense souvent

Est en train de devenir

Insupportable !

In-su-ppor-ta-ble !

 

— Dans ce cas renoncez

Aux avantages de votre fonction.

Ne prenez plus de vacances à mes frais.

Payez le taxi et le restaurant.

Payez les rames de papier,

Les CD, les stylos et les timbres.

On vous écoutera ensuite,

Monsieur le collaborateur…

 

Que n’avais-je pas dit !

Remettre sur le tapis

Une aussi vieille histoire.

A-t-on idée à notre époque

Qui réclame des preuves

De tout ce qu’on dit

Et même ne dit pas ?

Des preuves je n’en ai pas.

Vous en avez tellement nourri l’Histoire

Qu’il reste plus rien,

Pas même les os

Et les bouts de chair oubliés.

 

— Vous êtes tous pareils,

Dit le juge en me quittant

Cette fois définitivement.

Nous autres juges

Valons mieux que ces flics,

Ces politicards, ces bandits.

Mais nous avons des contraintes.

Et elles sont constitutionnelles.

Il faut les respecter.

On n’obtiendra rien

Si on ne les respecte pas.

D’ailleurs ce serait illégal.

Et ça,

Monsieur l’anarchiste de gauche,

Il n’en est pas question.

 

Je ne l’ai plus revu.

Il a peut-être changé de métier.

Que dis-je ?

Il en a changé certainement.

Nous n’avons plus de juges.

Nous n’avons que des policiers,

Des politiciens et des bandits.

Et nous

Nous ne sommes rien

Sans cette Constitution de malheur.

 

*
 

Vous n’allez pas me croire,

Mais j’ai rencontré

Le président de la République.

Ah je ne m’y attendais pas !

J’étais dans mon bouiboui

En train de me morfondre

Et voilà ce sacré pantin articulé

Qui entre sans frapper !

Je me redresse d’un coup,

Je commence à pleurer,

Je sors mon mouchoir…

Il entre encore un peu

Et allume une cigarette

Sans m’en offrir une.

Il a l’air content d’entrer chez moi.

Il prend la parole :

« Tu sais, Renaud. Je t’aime.

Mais celui que j’aime le plus

Est mon premier ministre.

Ah j’en aurais rêvé

Que j’y aurais pas cru !

Trouver un pareil… sans nom

N’est pas donné à tout le monde.

Il se bat, il bat, il grogne,

Pète, chie, mange sa merde…

Il fait tout ce que je veux

Et en plus il travaille pour lui.

C’est ce qu’on appelle servir la patrie.

C’est chouette, hein ? de trouver

Quelqu’un d’aussi serviable ?

Mais voilà que maintenant

Que je te connais,

Cher Renaud,

J’en veux plus de ce larbin à la con !

Si tu n’as rien à faire,

Deviens mon premier ministre.

 

— Ah ça par exemple,

Monsieur le Pré… le Président !

Si je m’attendais à trouver du boulot

Sans même avoir cherché !

Les promesses c’est bien,

Mais à force d’attendre,

Je ne m’attendais plus !

 

— Et bien serre-moi la main, ami !

Et laisse-moi te montrer le chemin

Du mérite national.

Ça te plaît-il d’être premier ministre ?

 

— Et l’autre… on en fait quoi… ?

 

— C’est le côté obscur de la manœuvre…

 

— Me dites pas que je dois le tuer !

C’est beaucoup plus grave de tuer un immigré

Que de ne pas le tuer !

Ah je sais pas si je vais accepter…

 

— Il est déjà mort, couillon !

Tu ne le tueras donc point.

Mais tu diras que c’est toi…

 

— Ah mais c’est que non je ne peux pas

M’accuser d’un crime commis

Par le chef de l’État en personne !

 

— Mais je n’ai tué personne, gros bêta !

 

— Mais alors…

 

— Et oui ! Il s’est suicidé.

Tu ne risques donc pas

Qu’on te croit sur parole

Quand tu avoueras

Ce crime contre la personne

Du premier ministre

De notre chère patrie.

 

— Oui mais alors…

Si on ne me croit pas,

On va me prendre pour un fou…

 

— C’est comme ça

Que ça a commencé

Pour ton prédécesseur… »

 

Je ne savais plus quoi dire.

Le président de la République

En savait plus que moi

Au sujet de la mort

Des premiers ministres

De notre chère patrie

De chômeurs et de profiteurs.

Je ne suis pas devenu premier ministre.

Je suis mort avant

D’un accident du travail au chômage.

La vie continue

Et je n’y suis pour rien.

Alors continuons, ô Patrie bien aimée !

 

*
 

Chaque fois que je sors,

C’est dans la rue.

Pas moyen de faire autrement.

Alors bien sûr je pourrais sortir

Par les trous de mes murs.

Mais je n’appelle pas ça sortir.

Au contraire,

Chaque fois que je prends un trou,

J’entre quelque part

D’où j’ai envie de sortir.

« Meurs ! me dit mon voisin.

Comme ça, tu sortiras

Sans avoir besoin de revenir

Pour vérifier que tu es sorti

Et pas autre chose. »

Je comprends ce que veut me dire

Ce voisin qui n’est pas le seul

A souhaiter ma mort.

Je peux d’ailleurs me tuer n’importe où,

Dedans ou dehors,

Dans la rue, dans un trou,

A la sortie du métro

Ou à l’entrée d’une prison

Ou d’une librairie.

Je m’en sortirai toujours

De cette manière,

Mais je ne suis pas un adepte

De l’interruption définitive

Du cycle des questions.

Ainsi, je reste dedans

Quand je ne sors pas.

Et quand je suis dehors,

Je suis destiné à rentrer.

Et ce sera comme ça

Tant que je vivrai.

Pour changer de méthode,

Inutile de changer de rue.

J’ai déjà déménagé… pour rien.

« Il faudrait, me dit ma voisine,

Que vous rencontriez quelqu’un.

Mais pas dans l’escalier

Que nous partageons,

Ni chez le boulanger

Qui cuit notre pain.

Peut-être qu’en sortant

Plus souvent

Ça finirait par vous arriver…

— Vous connaissez quelqu’un

À qui c’est arrivé ?

Demandé-je à cette voisine

Qui avait l’air d’un voisin.

— Non, me répondit-elle.

— Vous connaissez quelqu’un

Qui connaît quelqu’un

A qui c’est arrivé

De rencontrer quelqu’un

Afin de sortir autre part

Que dans la rue ou dans les trous ?

— Non, me répondit-elle.

— Vous connaissez quelqu’un… »

Et nous en avons parlé

Toute la soirée, la nuit

Et le jour suivant

Sans trouver ce que je cherchais.

Si je meurs maintenant

Je ne saurais pas pourquoi.

 

*
 

Un poète est venu habiter

Dans la maison voisine

De la mienne.

Il n’y a pas de quoi

Fouetter un chat.

Pourtant, depuis que le poète

Habite à côté de chez moi,

Mon chat a l’air fouetté.

Il ne saigne pas.

Ne porte pas de traces,

Mais il se plaint.

Et chaque fois qu’il se plaint

Il regarde du côté

De la maison voisine

Où le poète s’est mis à habiter.

Depuis, je regarde souvent

La même maison que mon chat

Quand il se plaint comme si

On l’avait fouetté

Et que c’était le poète

Qui tenait le fouet.

Je ne me fais pas des idées,

Mais un poète qui ne chante pas

Comme chantent si bien

Ceux qui font des chansons,

Ce n’est peut-être pas un poète.

D’ailleurs qui dit qu’il est poète ?

Vous l’avez deviné.

C’est mon chat.

Il mérite donc d’être fouetté.

Et depuis que le poète

Ne le fouette plus,

C’est moi qui tiens le fouet.

Que le poète se le dise

Avant d’aller trop loin

Dans le sens du voisinage !

 

*
 

L’autre jour,

comme ça,

l’air de rien (croyais-je)

je dis bonjour à un auteur,

il me répond qu’il va pleuvoir,

je regarde le ciel bleu,

le soleil, la lune, les étoiles…

pas un nuage.

J’ouvre mon parapluie,

par politesse,

et je fais de l’ombre

aux livres que l’auteur

expose dans le salon.

Il aime moins mon ombre

que mon parapluie.

Ça le rend même nerveux,

vindicatif, prêt à mordre.

Il aboie, miaule, rugit,

hennit, brait, siffle…

Et tant et tant

qu’il se met à pleuvoir.

Il m’arrache mon parapluie,

critique mon ignorance

en matière de ciel

et danse pour que le soleil

se remette à briller

dans ce que je dois désormais

considérer comme son ciel.

Et le soleil brille de nouveau.

« Vous avez là, me dit-il,

la preuve que je suis un auteur. »

C’était une belle présentation

du pouvoir que peut exercer

celui qui sait écrire

sur celui qui ne sait pas lire.

 

*
 

Alors je lui dis,

A l’auteur,

Que s’il passe par chez moi,

La table est mise.

« Euh… répond-il,

Je suis plutôt difficile,

A table comme au livre…

Mais bon je passerai

Et je vous laisserai quelque chose… »

Il vient les mains vides,

Mais les poches pleines

De pages arrachées

A ceux qui écrivent

Qu’il écrit.

Ce fut mon repas.

 

*
 

« Croyez-moi !

Je ne mens pas !

J’écris moi-même

Que j’écris,

Mais c’est avec le cœur

Et deux ou trois choses

Que je n’ai pas encore écrites. »

Et elle me frotta le nez

Avec son chapeau penché

Sur la dédicace

Que je n’avais pas demandée.

Je voulais juste savoir

A quoi servait la plume

Sur le chapeau.

 

*
 

L’auteur m’a demandé

De souffler dans son cul.

Il s’est gonflé.

Moi je suis comme tout le monde.

On a beau me souffler dans le cul,

Je ne me gonfle pas.

Mais ma foi s’il s’agit

De dégonfler ce qui est gonflé,

Je me gonfle.

Mais ça ne s’est pas passé comme ça.

En fait,

Si l’auteur s’est gonflé

Parce que je lui soufflais dans le cul,

Au moment de le dégonfler,

Tandis que je commençais à me gonfler,

Un oiseau a fait le travail à ma place.

Tout a explosé.

L’auteur, moi, le salon,

Les visiteurs sachant écrire,

Les pauvres venus pour lire…

On était plusieurs

A l’endroit même

Où l’auteur s’était senti seul.

On n’a pas retrouvé sa trace.

 

*
 

J’évite de fréquenter les auteurs.

Que voulez-vous…

La moindre attention à leur égard,

La moindre petite flatterie de rien du tout,

Une seule politesse dans la nuit de leur solitude…

Et ils vous montent dessus,

Vous ferraillent les côtelettes

A grands coups d’éperons,

Vous tirent sur la langue

Et s’accrochent à vos dépens.

Votre crinière en prend un coup.

Il faut les lire, je ne dis pas le contraire.

Mais évitons de leur soumettre nos gentillesses,

Notre patience et même notre compassion.

Passons notre chemin sans les voir,

Comme l’amoureux solitaire.

Ménageons notre crinière !

 

*
 

Oui,

Dis-je au philosophe,

Ça philosophe beaucoup

Depuis que ça va mal.

Chacun à son idée.

Il y en a même

Qui écrivent des poèmes.

Il faut bien que ça rime,

Sinon on a l’impression

D’avoir des idées

Et rien dessous.

Il ne faut pas en rester là.

D’ailleurs moi-même

J’ai des idées.

Ça ne rime pas encore,

Je l’avoue.

Ça se laisse écrire,

Ça oui !

Je n’en dors plus.

Et j’ai des crampes

Qui ne me réveillent plus.

Les crampes,

C’est fait pour réveiller.

Ça me donne des idées,

Ce manque de sens.

Des idées qui ne tarderont pas

A rimer

Si je m’y prends bien.

Je vais commencer

Par me réveiller

Et si le sommeil ne vient pas

J’irais voir le docteur

Ou le curé,

Ou les morts du cimetière.

Je les entends parler

La nuit.

Ils me parlent peut-être.

Ils expliquent mon insomnie

Peut-être mieux

Que mon envie de l’écrire.

 

*
 

À la campagne,

Je me sens bien.

J’ouvre ma fenêtre,

La nuit, le jour,

Qu’il vente,

Qu’il pleuve

Ou autre chose.

Et je me laisse aller

A penser,

A écrire

A rêver,

A t’aimer.

 

À la campagne,

Je suis chez moi.

J’ai oublié de travailler.

Je ne connaîtrai pas l’hiver.

Mais je t’aurais aimée

Avec les arbres,

Les fruits,

Les mensonges,

Les vérités,

Au début

Comme à la fin

De l’été.

 

*
 

Lit de lilas,

Las de Lily,

Lily là, là !

Là lit Lily.

Lily lilas

Et là au lit

Le lilas lu.

Si tu savais comme je t’aime !

 

*
 

Mon adolescence

est le seul moment authentique

de mon existence.

À la fin, j’aurais dû me suicider.

Je ne l’ai pas fait, ni tenté de le faire.

C’est que je n’étais pas désespéré ;

j’étais seulement en colère.

Je n’ai pas franchi ce pas,

comme le terroriste islamiste ;

j’ai eu tort.

 

*
 

« Frère Jacques, dormez-vous ?

Frère Jacques, dormez-vous ?

Sonne la patine

Du mensonge,

Du mensonge… »

 

Mon voisin est athée.

Je le suis moi aussi,

Mais ça ne se voit pas.

Je suis discret

Comme une luciole

En plein jour.

 

Mon voisin taille la haie.

Le soleil est haut.

J’ai sommeil,

Sommeil de l’après-midi.

Un curé est mort.

 

Mon voisin est content.

Il n’a jamais tué de curé.

Il n’a tué que des fellahs

Du temps que c’était un devoir

Avec option médaille,

Reconnaissance de la nation

Et gloire des petits-enfants…

Parce que les enfants, n’est-ce pas ?

 

« Vous ne le saviez pas ? »

Non, je ne le savais pas.

L’été, je profite du soleil.

Je n’écris plus, je ne parle plus,

Je redeviens bête.

 

La tête d’une marguerite

Saute sous le sécateur.

« Frère Jacques, dormez-vous ?

Frère Jacques, dormez-vous ?

Sonnent mes mimines,

Plus d’curé !

Dieu est mort ! »

 

Il voulait parler de celui qui,

Faute d’exister,

N’en finit pas de mourir.

 

*
 

« Alors frère Jacques arrive au Paradis.

Et bien sûr il tombe sur son assassin

Qui attend lui aussi

Que Pierre

Ou qui on voudra

Ouvre la porte du bonheur éternel.

 

— Mais je ne comprends pas ! s’étonne Jacques.

Vous êtes un assassin.

Et ce n’est pas que la République qui le dit.

Tout le monde le dit,

Sauf les assassins !

 

— Tu t’es trompé de paradis,

Hé patate ! »

 

*
 

« C’est quoi, ta couleur, mon fils ? »

 

Papa est dans la porte,

Ombre terrible, larbin nature.

Alors ce ne sera pas le rose,

Pour la raison que vous savez

Puisque vous me connaissez

De longue date.

Pas le rouge non plus,

Couleur des révolutions

Et du sang qui coule

De ce côté de la patrie.

Le jaune c’est pour les oiseaux

Et les femelles qui vont dessus

Comme les petits bateaux.

Le marron, couleur de merde,

Personne n’en veut, dit Papa.

Le noir est la couleur

De ceux qui ne croient pas

En l’humanité ni en son Dieu.

L’orange c’est pour les bonbons,

Même si c’est la couleur du soleil,

Du moins sur les cartes postales

De nos vacances en Enfer.

Le violet, trou du cul,

Même les morts n’en veulent pas.

Le vert est déjà pris.

À la fin, Papa montre le bleu.

J’en ai moi aussi sur la peau,

Mais je les cache.

J’ai de la pudeur

A la place de la couleur.

Je ne serai jamais flic.

 

*
 

Imitez Adolf Hitler.

Prenez un drapeau vide.

Remplissez-le de rouge :

C’est socialiste.

Mettez-y du blanc,

En rond, en carré,

Ou autrement :

Vive la Nation !

Mais le plus dur

Reste à faire :

Mettre quelque chose

Dans le blanc :

Un svastika, une rose,

Le bleu des Droits de l’homme,

Douze étoiles parfaites…

C’est le moment de choisir.

C’est le plus difficile.

Changer le rouge

Avec du blanc,

C’est encore humain.

Mais dès que le moment est venu

D’achever le drapeau,

C’est normal d’hésiter.

Tout le monde hésite.

Oui, je veux croire

Que chacun est capable

De se payer

Ce cher moment d’hésitation.

 

*

 

À Paris où j’habite

Pendant les vacances,

On va à la plage

Avec les flics, l’armée

Et les bons vœux

Du gouvernement.

Hier, après la sieste

Sous les fusils,

Mon ami Alfredo

M’a payé une bière

En terrasse,

Histoire de montrer

Qu’il n’a pas peur

Et que je me méfie

Tellement

Que j’ai peur de moi-même.

On ne s’est pas saoulé.

 

*
 

Remarquez bien que la poésie,

Je m’en fous.

Et c’est tant mieux pour elle.

 

Que les autres chantent à ma place,

Fleur au fusil

Et pas voilés.

 

Ah j’en ai vu

Des fiers de l’être !

Ils en avaient

De l’allure en trop !

 

Que les autres chantent à ma place,

J’y vois point d’inconvénient.

Je tiens trop à la vie.

Les histoires de curés,

De rabbins, de mollâs,

De boudas, de pasteurs,

Et le sang coule

Dans les rigoles

De nos trottoirs.

 

Que les autres chantent à ma place,

Morts ou vivants

Ou autre chose.

 

La poésie se passe de moi

Parce que c’est pas le moment

De s’émerveiller

Ou de désespérer.

Le moment serait mal choisi.

 

Que les autres chantent à ma place,

En fanfare ou en solo,

Et que la religion

Fasse de l’esprit

Ce qu’elle voudra.

Elle en a fait déjà beaucoup

Et on s’en fout.

On recommence

Comme si on n’était

Jamais venu.

 

J’en ai marre de recommencer.

Plusieurs fois que je l’ai fait,

Recommencer et rien changer.

Je me demande

De quoi ils sont fiers…

Ya pas de quoi

Mais ils reviennent

Gueuler sous le drapeau

Avec des croix

Plein la langue

Et des poètes

Pour faire beau

Si on regarde pas

Au détail.

 

Que les autres chantent à ma place.

C’est pas que j’ai fait mon temps…

Mais je fatigue.

J’ai plus les moyens

De me ressourcer.

Je me répète.

Je m’entends plus.

Je deviens moche.

J’ai mal au cul

A force de m’asseoir dessus.

Et vous ?

 

Ah j’en ai vu

Des fiers de l’être !

Ils en avaient

De l’allure en trop !

 

*
 

Mon voisin

A ramené un oursin.

L’oursin est mort,

Il pue.

Mon voisin me demande

Comment je fais

Pour « enlever »

L’odeur de la mort

Des animaux

Que j’empaille

Pour faire joli

Dans mon appartement.

Je lui dis

Par-dessus la haie

Qui nous sépare :

 

« Mange ton oursin, voisin !

Mange la mort de tes vacances.

Moi je ne pars pas,

J’empaille mes amis.

Voilà comment chez moi

Ça ne sent pas la mort. »

 

*
 

Maintenant la pluie

Mouille les carreaux.

Il y avait longtemps

Que je t’avais oubliée.

 

Tu reviens en gouttes

Derrière la transparence.

Le jardin est opaque.

Les arbres dégoulinent.

 

Je ne reviendrai pas

Demain ni un autre jour.

J’ai vendu la maison

Comme j’ai vendu ta mort.

 

Si tu m’avais donné

Autre chose qu’un enfant,

Je serais revenu

Avec un soleil d’Enfer.

 

*
 

Si le p’tit Jésus n’est pas né du con de sa mère,

C’est donc qu’il est sorti de son cul.

On voit mal en effet

Comment la bouche l’eût conçu.

Profitons-en pour mettre fin

A la probabilité des trous de nez,

Des cavités auriculaires

Et des blessures par clou.

La Vierge ne l’était point.

Mais par un défaut purement

Physiologique,

Le canal de l’existence

S’est trouvé communiquant

Avec celui de sa merde.

C’est d’ailleurs en chiant

Comme tout le monde,

Sans souffrance

Et même avec plaisir,

Qu’elle a mis un enfant au monde.

Ce qui ne s’explique pourtant pas

Aussi facilement,

C’est comment ce fils de cul

A mis le feu aux poudres

De l’imagination et de l’esprit.

Ceci restera pour moi

Un mystère de boule de gomme :

Je l’ai tellement mâchouillé

Que je n’en tire plus

Aucune bulle ni pape.

Je ne suis plus un enfant.

 

*
 

Un flic, vu de loin, ça rassure…

Mais dès qu’on opère un traveling avant

Son mauvais caractère crève l’écran.

Le traveling arrière s’impose alors.

Certes, s’il avance, contrecarrant

Vos espoirs de le remettre à la place

Qui lui convient le mieux

De votre point de vue,

Il faut avoir à sa disposition

Un zoom de la meilleure qualité.

Ah ! mes chers frères en poésie,

Il en faut de la technique

Et de la bonne,

Pour échapper à ce spectacle

De l’innocence garantie

Par le gouvernement !

Au montage, pour faire vrai

Et ne manquer aucun rendez-vous

Avec l’Art,

Doublez la voix du flic

Vous-même.

Le risque de contrarier

Le respect dû aux corps

Institués

S’en trouvera grandement diminué.

Et remerciez le ciel

De n’avoir pas placé

La voix de la Poésie

Dans ces bouches d’égout.

Les trottoirs de nos villes

Ont mieux à faire

Que d’être mal fréquentés.

 

*
 

« Il y a anarchiste et anarchiste :

Le type petit bougeoirs

Qui fait des vers avec des rimes

Pour ne pas passer à l’acte

Côtoie le petit con au chômage

Parce qu’il ne sait rien faire.

Ça fait deux,

En tout cas sur mes doigts.

Reste huit.

Il m’en manque deux.

Et on me demande de faire avec

Sinon je ne suis pas un véritable

Anarchiste.

Huit doigts

A cause de deux cons

Qui se la jouent en marge

De l’action.

Je crois que je vais prendre

Encore un peu de temps

Avant de m’y mettre moi aussi.

Rencontre du troisième type.

Le troisième homme.

Le sain d’esprit.

Ça promet ! »

Dit le petit homme.

Ensuite il retourna dans son livre

Et disparut.

 

*
 

Je ne vous souhaite pas d’en rêver !

Tout le monde était employé

Par le gouvernement,

Sauf moi !

Et je n’étais pas au chômage !

Je travaillais.

On me regardait travailler,

Car quand on est employé

Par le gouvernement

On a le temps de regarder

Par la fenêtre et par les trous.

D’ailleurs je n’avais plus le temps.

J’étais sur le point de mourir.

Encore un peu et je n’étais plus !

Et pourtant je dormais

Et mon existence était un rêve.

J’allais me réveiller,

Moi le seul homme libre.

Mais je ne me réveillais pas.

Le sommeil me retenait.

Je n’avais pas achevé ma tâche.

Et c’était une tâche

De la longueur exacte

De ce qui me restait à vivre.

Je criais à l’injustice.

On ne m’entendait pas.

Ils avaient beau me regarder,

Ils ne s’intéressaient pas

A ce que je disais.

Je ne disais rien, je criais.

Je n’avais plus le temps

D’expliquer les raisons de mon cri.

Comment ça s’est terminé ?

Ça ne s’est pas terminé.

Je suis réveillé maintenant

Et ça continue,

Malheur de malheur !

 

*
 

A l’église,

Les gorges étaient chaudes.

Alors je suis monté au ciel,

Tout seul, sans l’aide de la mort.

J’ai traversé des nuages,

Des orages,

Des parages

Déconseillés

Par les ambassades occidentales.

Ce fut un long voyage,

Tout seul,

Sans l’aide de la NASA.

J’étais nu

Comme un oiseau

Qui vient de naître.

Mais l’air s’est raréfié

Et je suis redescendu

Pour retrouver mon souffle.

Je ne m’y prends jamais autrement

Pour écrire le poème

Qui va suivre.

Et les gorges se réchauffent

En attendant d’être tranchées

Rituellement.

 

*
 

Un jour,

Vous irez en vacances

Et alors vous comprendrez

Ce que c’est

De travailler.

 

Un jour,

Qui n’est pas si lointain,

Vous prendrez la voiture,

Le train, l’avion,

Vous prendrez le chemin

Qui y mène tout droit.

 

Un jour,

Nous nous rencontrerons.

Nous nous aimerons peut-être.

Qui sait ce que nous sommes

L’un pour l’autre ?

 

*
 

Un curé en moins,

Ce n’est pas grand-chose

De perdu.

Mais des dizaines d’enfants

Broyés,

Pliés,

Coupés,

Hurlant,

C’est beaucoup.

Moi,

Je donnerais

Tous les curés du monde

A l’Islam immodéré

Pour épargner

La douleur,

La peur,

La mort

A un seul enfant.

D’ailleurs je crois

Que le pape

Est de mon avis.

Sauvons les enfants !

Donnons les curés !

Et pourquoi pas

Tout ce qui n’en a plus pour longtemps !

 

*
 

« Charlatans et jobards,

La vie est un panard.

On en prend plein la gueule

Jusqu’à c’qu’on soit plus seul. »

 

Ce type chantait sous le porche.

Un chien le côtoyait.

J’étais à la fenêtre,

Des fois qu’un attentat

Me chang’ de la télé.

 

Il me donnait le rythme,

Cet éternel rhapsode…

Et dans mon dos,

La télé vantait sans nuances

Les mérites de la nation.

 

J’étais seul moi aussi.

Seul et muet devant le spectacle

Donné non pas par des fous,

Mais par les larbins de l’épargne

Et du bonheur trouvé dans une bouteille.

 

Ce n’était pas l’envie

Qui me manquait

De fomenter l’assassinat

Pour ressembler à autre chose

Qu’un citoyen.

 

Je croyais connaître

Les secrets de la bombe

Et du couteau.

 

Je me voyais à l’assaut

Des serviteurs récompensés

A défaut de pouvoir

Viser plus haut.

 

Charlatans et jobards,

Je vous hais

Mais je ne vous tue point.

Et chaque jour j’imite

Parfaitement

Le citoyen presque

Exemplaire.

 

Voilà comment je crée

Mes personnages.

Et d’autres fois,

Ils ne tuent personne.

Ça dépend tellement de vous !

 

*

 

Petit poète deviendra grand.

Il n’écrivait pas.

Il disait.

Hier bavard.

Aujourd’hui écouté.

D’ailleurs sans la musique,

Il n’est plus rien.

Et sans lui la musique

N’a pas de sens.

Petit poète deviendra grand,

Avait prédit Papa

En agitant à la fenêtre

Le drapeau de la Nation.

Du sang dans les sillons

Et des enfants au premier rang.

Hier,

Il comptait les oiseaux

Dans les branches de l’arbre.

Aujourd’hui,

L’arbre compte sur lui.

On entend les feuilles

Dans le vent

Et les oiseaux

Battent de l’aile.

La poésie de Papa

N’a pas fermé l’œil

De la nuit

Et voilà le résultat :

Petit poète est devenu grand.

L’arbre ne pousse plus,

Les oiseaux écoutent

Et le vent sort

D’un instrument.

Grand-papa ne se retourne plus

Dans sa tombe.

Tout le monde est content…

Sauf moi.

 

*
 

Sur la plage,

Vous apparaissez

Masqués

Aux endroits

Sexuels.

Le reste,

Peau blanche

Et croix,

Nage,

Plonge,

Éclabousse.

 

Sur la même plage,

Un habit

Prend le soleil,

Prend l’eau,

Prend le pouvoir,

Dites-vous.

 

Dans l’habit,

Une femme

Est piégée.

 

On ne voit pas

Le piège

Qui vous encourage

A recommencer.

 

Ici,

Le bonheur

Est un style de vie.

Le corps est

Un jeu d’échec.

Mais là,

Le corps est un enjeu

Et l’échec n’est pas permis.

 

Faut-il que je choisisse ?

Moi qui n’ai pas choisi

D’être l’homme ou la femme ?

Ou ni l’un ni l’autre…

Ou les deux à la fois…

Ou tout le monde et chacun

Selon les caprices

De mon inspiration ?

 

*
 

Croisez croisés,

Vous ne rencontrez rien.

Le monde ne vous appartient pas.

 

Chassez croisés,

La proie renaît toujours

De ses cendres.

 

*
 

Chez moi,

Je suis seul.

Chez les autres,

J’aime la solitude.

Nulle part,

Je m’emmerde.

 

Je me le dis,

Mais je ne le dis pas.

 

Forcément, le ciel…

 

Mais je ne lève pas les yeux.

La nuit m’ensommeille.

Le jour m’occupe.

Je ne connais pas

De crépuscule.

 

Forcément, le temps…

 

J’y pense tout le temps.

Et quand je ne pense pas,

Il en profite

Pour compliquer mes réveils.

 

Imaginez-moi

Au saut du lit.

Nu et avide,

Pas même amoureux,

Allant chez les autres

Ou ailleurs

Pour ne pas rester

Chez moi.

 

Imaginez mon roman.

Je suis ce personnage

Et je ne suis pas vous

Comme vous n’êtes pas moi.

 

Forcément, l’autobiographie…

 

Ce que j’écris,

Le vent l’emporte.

Là-bas,

Un cimetière des éléphants

Conserve ma trace.

Mais souvent j’oublie

Que l’homme futur

Qui observe mes vestiges

N’est pas un exégète,

Mais un anthropologue.

Je ne signe pas, je suis…

Forcément.

 

*
 

Certes je n’obéis pas,

Mais je me laisse aller.

Le vent est doux,

La mer tranquille,

Les femmes vertes.

 

Encore un peu,

Monsieur le bourreau,

Et le temps n’existe plus.

Telle est mon intuition.

À force de temps,

Ce n’est plus le temps

Qui met fin au voyage.

 

J’obéis à la paresse,

A l’étude, au plaisir.

J’obéis au plus fort,

A l’exigence commune,

A la peur, à la douleur.

J’obéis à tout ce qui bouge.

 

Mes nuits sont terrifiantes,

Mais je dors comme un enfant.

Le soleil m’éclaire et me dit tout,

Et je me laisse aller à croire

Que je ne suis pas l’auteur

Du massacre et de la soumission.

 

Vous allez me trouver bien léger,

Vous qui pesez de tout votre poids

Sur mon existence de poète…

Mais…

Le vent est doux,

La mer tranquille,

Les femmes vertes.

 

*
 

L’un croit.

L’autre ne veut rien savoir.

Raminagrobis,

Au service

De la justice,

Préfère le provisoire,

L’état momentané,

Les vacances

Après le travail.

 

À travers les sapinettes,

J’observe mon avenir.

Je me tenais caché,

Car ces trois citoyens

Veulent tout savoir

De moi.

 

Je n’étais qu’un enfant.

 

Je ne croyais pas.

Mais je voulais vivre.

Pas question de servir

A quelque chose !

 

Mais que devient-on

Si on ne croit pas ?

Si on veut vivre ?

Et si on n’a pas l’esprit

A servir à quelque chose ?

 

On ne devient rien

Dans ces conditions.

 

Il va falloir négocier.

 

Un peu de conviction

(pas trop !),

Un chouya de doute

(raisonné)

Et cette sagesse

Qui n’est pas de l’amour.

 

Voilà comment on devient un homme.

Je pense, donc je suis.

Je flatte, donc je deviens.

Je mens, donc je possède.

 

Vous allez penser du mal de moi…

 

*
 

Un homme

(comme moi)

Allait sur le chemin

(moi aussi)

 

Nous nous croisons.

Il me salue.

Je le salue.

Pas un mot.

 

Plus loin

(lui aussi)

Je tombe sur un arbre

Qui porte des fruits.

Lui…

Est-il un voleur

(comme moi) ?

Peut-être.

On se ressemble tous.

Un arbre, des fruits,

Personne…

Dos à dos.

L’Humanité…

 

*
 

Il y a celui

Qu’on croise plusieurs fois.

Et celui

Qu’on ne croise qu’une fois.

C’est le futur,

Comme on dit

« Cest la vie ! »

 

*
 

Un vieillard

Aux cheveux blancs,

Âgé,

Poussait un bateau

Dans l’eau

Du bassin.

J’étais assis

Sur une chaise,

Moi-même entre les mains,

Car je suis un livre.

Je le refermai,

Écrasant le vieillard

Qui ne cria pas.

La chaise se plia.

Je ne criai pas non plus.

 

*
 

L’un veut être juste

Et disparaît

Sans laisser de traces.

L’autre prétend profiter

Du temps qui passe

Sans se soucier

De l’effet produit

Par ses jeux

Solitaires

Même à deux.

Mais entre l’un et l’autre,

Ma main ne trouve rien.

La question que je me pose alors

Est de savoir

Quel est le contraire

De ce geste d’enfant.

Qu’est-ce qu’on ne trouve pas ?

…même en cherchant bien…

 

*
 

« Tu seras ce que tu n’es pas ! »

Parole tombée,

En même temps que la voix,

De la bouche du père,

Ou de son cul,

Car l’homme chie beaucoup.

 

Hélas,

On ne tue jamais tout le monde.

Et la vie

Devient une réalité

Pour les autres aussi.

 

Je n’aime pas les fenêtres

De ma chambre.

Mais la merde

Paternelle

Est transparente.

Je vois bien

Ce que je verrai

Un jour ou l’autre.

 

Il n’y a rien à faire

D’autre.

 

*
 

Philosophe ou sophiste,

Salaud ou pédant,

Bon ou mauvais,

Noir ou blanc

Ou autre chose.

Chaque fois

Que je plante mon bâton

Entre l’un et l’autre,

Je me vois.

Je chie.

Je mange.

Je rêve.

J’exulte.

Heureusement

Que j’ai un bâton !

Mais où l’ai-je trouvé ?

Je suis né nu !

Ma mémoire

N’a pas le pouvoir

De retrouver

Cet instant

Peut-être magique.

Ou peut-être rien…

Après tout.

 

*
 

Tout le monde veut travailler,

Sauf moi.

Personne ne veut me nourrir,

Même mon amour.

Car j’aime.

Je n’y peux rien.

J’aime

Et je suis aimé.

Ce qui ne durera pas.

Je ne veux pas travailler.

Je ne veux pas me suicider.

Je ne veux rien savoir.

Je n’aime pas tout le monde.

On voit de ces choses !

Ensuite on ne les voit plus.

On est seul.

Affamé.

On ne s’en sort pas.

Des mains se tendent.

Des mains donnent.

Elles donnent du travail.

N’importe quel travail.

Si on pouvait choisir !

Mais on ne choisit pas.

Et on n’arrête pas le temps.

Il s’arrête tout seul.

Il n’a besoin de personne.

Il travaille.

Tout le monde travaille,

Sauf moi.

Je finirai dans un livre

Avec d’autres feuilles

D’automne.

 

*
 

Un vieillard méditait

Sur un banc.

Ou il mourait.

Allez savoir !

Il ne m’appartenait pas.

Je ne possède rien

Qui ressemble

De près ou de loin

A un vieillard.

Je possède peu,

D’ailleurs.

Je joue un peu.

Je travaille aussi.

Je donne, je prends,

Je regarde la télé.

Je me promène

Quand j’ai le temps.

Un vieillard meurt

Ou s’emmerde.

Allez savoir !

Moi je passe,

Comme le vent.

Je souffle sur les choses.

Les fruits mûrissent.

Les feuilles tombent.

Je compte mes pas.

Je m’assois

Si la place est libre.

J’attends moi aussi.

 

*
 

La France fait ses records

Toute seule.

La France se branle

Dans son petit coin.

Heureusement,

Je ne suis papa

Risien.

Couchée sur le paillasson

De l’Europe,

La France prend le temps

Comme il vient.

Heureusement,

Je ne suis papa

Risien.

Cons et moineaux

Font la fête

A la porte de l’Europe,

L’anus dans les poils durs

De la carpette nationale.

Heureusement,

Merci Papa !

Merci Maman !

Je ne suis papa

Risien.

En montant chez moi,

Au dernier étage,

j’ai chanté la Marseillaise.

Pauvres Marseillais !

Mais heureusement,

Je ne suis pas non plus

De Marseille.

Merci Papa !

Merci Maman !

Si j’étais philosophe,

Je ne douterais plus.

Mais je suis

Ce que je suis.

Ainsi fait.

Devant ma porte,

Le paillasson est conchié

Par les oiseaux de Paris.

Ya des trous dans le toit,

Mais je ne suis pas chez moi.

Je ne me plains pas.

Je frotte moi aussi.

Et ça vient.

On a au moins ça

En commun,

La France et moi.

 

*
 

Hier,

Dans ma rue,

Un type s’égosillait,

Drapé au drapeau

National.

On n’avait pas gagné,

Mais on n’avait pas perdu

Non plus.

Par-dessus ma haie,

Je l’ai salué,

Les doigts sur la tempe.

Comprit-il

L’ironie de mon geste ?

J’en doute.

Je l’ai retrouvé

Chez le boulanger.

Il croquait un croissant

Et le commentait

En bavant.

Pour lui montrer,

Une fois de plus,

Que je l’avais compris,

Je pressai une chocolatine

Qui chia doucement

Sur la pulpe

De mon index droit.

Cette fois,

Il s’interrogea.

J’exhibai le petit cucul

A deux doigts de son nez.

« Si ça sent la merde,

Lui dis-je,

Ce n’est pas de ma faute. »

La boulangère

Aux seins de marbre

Et de guimauve

S’est gratté la hanche

Sans rien dire.

En sortant

De la boulangerie,

J’ai fait coucou au curé

Qui aime bien

Quand je pisse

Contre le mur de l’église.

Il a aussi salué

Le porte-drapeau

Et tout le monde

Est rentré chez soi.

On ne perd pas

Tous les jours

Ce qu’on gagne

A ne pas jouer.

 

*
 

Mon voisin est mort

De mort naturelle.

C’est bien,

La mort naturelle.

Et c’est mal,

La mort qui manque

De naturel.

On en a parlé.

On a bien bu.

On est revenu.

On a attendu.

La mort nous guette.

Elle est voisine

Ou de passage.

On ne sait jamais.

On a beau boire,

Rien n’y fait.

On se ressemble.

Juste ou injuste,

On est en vie.

Comme disait mon voisin

Qui est mort

Comme je l’ai dit,

« Pour ne pas subir

Le sort des humains,

Ya pas d’autr’ solution

Que de pas être en vie.

Mais ça,

On sait pas comment faire !

Alors on fait des gosses ! »

On fait ce qu’on a été

Et on est ce qu’on ne fait pas.

 

*
 

Je voudrais vous y voir,

Mais vous n’y êtes pas !

Ah ! Quand je suis seul,

Je ne suis pas au lit !

Hier,

Entre ceci et cela,

A l’heure des plaisirs

Solitaires et joyeux,

Je croise dans le couloir

La femme de ma vie.

Elle revenait !

Moi pas.

Elle frotte ses pieds

Sur mon paillasson,

Ouvre ma porte,

Entre chez moi,

Ouvre le robinet,

Boit dans mon verre,

Dit :

« Ah ! ce qu’il fait chaud aujourd’hui ! »

Je dis :

« Il tombe du feu !

J’ai soif moi aussi.

— Fais le lit ! »

Et ça recommence.

Une vie d’enfer.

Quand il ne fait pas chaud,

On se caille.

Et quand l’été revient,

Il fait encore plus chaud.

Alors on boit,

On se baigne,

On rigole,

Et elle lave les draps.

À l’automne,

Elle repart d’où elle revient toujours.

Et les années passent.

Et hier,

La voilà qui se ramène

Dans une belle auto.

Elle n’est pas seule.

Elle n’entre pas.

Elle me fait signe.

Je réponds à ses questions.

Rien sur moi.

Tout sur elle.

Et elle repart au volant

De la belle auto.

« Trouve-toi une autre femme ! »

M’a-t-elle dit.

Ça devait arriver.

Je voudrais vous y voir,

Mais vous n’y êtes pas !

Ah ! Quand je suis seul,

Je ne suis pas au lit !

 

*
 

Un autre me disait

Que le malheur

S’assoit

Sur son paillasson

Chaque fois

Qu’une femme croise

Sa route.

Nous buvions.

Je me souviens.

La mort

A fini

Par voler

Le paillasson.

En face de chez moi.

Le même paillasson.

Les pieds d’une femme

De temps en temps.

On ne se croise pas.

Elle me tombe dessus.

Elle entre.

Elle ouvre la fenêtre :

« Ah ! C’est ça que tu vois

D’ici… »

Sinon la nuit se couche

Sur les toits.

Le matin,

Un poème me réveille,

Ecaille de rêve.

Ou bien c’est elle

Qui me brise le cœur.

Entre-temps,

Un autre arrive,

Ou revient.

On boit.

Nous ne serons jamais rien

Sans la poésie.

 

*
 

On me traite de paresseux

Parce qu’en effet

Je dors le jour

Au lieu de travailler.

Mais la nuit ?

La nuit,

Vous n’êtes pas là

Pour m’aimer.

Je travaille, la nuit.

Je travaille la nuit.

Et la nuit me travaille.

Au matin,

Le rêve s’interpose.

Vous comprenez ?

 

*
 

Le vent poussait des étoiles.

Tu ne voyais pas

Ce que je voyais.

Tes yeux scrutent

Le futur,

Connaissant mon passé.

Tu n’as pas de présent.

Tu es la nuit.

Peut-être la mienne.

Je ne t’ai pas rencontrée.

Tu es venue.

Tu es entrée.

Tu t’es assise.

Tu as bu dans mon verre.

Tu as ouvert ma fenêtre.

Tu as dit ce que tu as dit.

Et je me suis endormi

Pour ne plus rêver avec toi.

 

*
 

Soyons heureux.

Bonne santé et argent !

De belles vacances.

Un travail tranquille.

Des gens autour,

Sans effusion.

Laissons le passé

Faire son œuvre

D’Histoire.

Créons le futur

Immédiat.

Poème.

Il n’y a pas d’autre présent.

Et nous sommes deux

Pour le partager.

Chacun son rêve.

Chacun sa nuit.

Ce matin,

J’ai rêvé de toi.

J’ai eu tort,

Car tu n’as pas aimé

La fin.

 

*
 

Ce que je suis ?

Moi.

Ce que je possède ?

Rien.

Ce que je représente ?

Toi,

Peut-être…

 

*
 

Nous écrivons

Pour ne rien dire.

Et nous jacassons

Pour le dire.

Inutiles poètes.

Soi-disant orfèvres.

Pure apparence.

Il n’y a que les miroirs

Qui ne renvoient pas

Notre image.

Les autres

Réclament des timbres.

Le poème va et revient.

Dans l’eau,

L’épée se brise.

Sinon elle blesse.

Ou rature le ciel

S’il n’y a personne.

Personne, c’est mieux,

Au fond.

Personne,

Puis plus rien,

Pas même soi.

Disparition totale

De l’énergumène.

Il a parlé

Pour ne rien dire.

Il a écrit

Pour le chanter.

 

*
 

L’autre jour,

Je descends.

Et sur qui

Je tombe ?

Lui !

Ma haine.

Sans lui,

Ma rue

Aurait un charme

D’oiseau.

Il rayonne,

Le soleil.

 

*
 

« Tu n’aimeras jamais personne !

Tiens ! Puisque c’est ça,

Je te quitte ! Et en musique ! »

Enfin seul ! Mais non !

On frappe sur le bois

De ma porte d’entrée.

Je n’en reviens pas.

C’en est une autre !

La même, mais en vrai !

 

*
 

Bavardez, humanistes !

Bandez vos cordes à piano.

Le philosophe c’est Socrate.

 

V’là un curé qui lutte

Contre ses instincts

Naturels.

V’là le maire

Et ses ouailles

Qui vident les verres.

Et des raclures de poètes

Espèrent tourner le vers

Dans le sens

De la reconnaissance.

 

Bavardez, humanistes !

Bandez vos cordes à piano.

Le philosophe c’est Socrate.

 

Et pis voilà le président,

Et son premier valet,

Et les valets eux-mêmes,

Et pis des fonctionnaires

En veux-tu en voilà !

Ya pus qu’à faire la fête

Entre deux attentats

Lâches et bien horribles.

Dehors j’ai froid au nez

Et dedans je me chauffe.

Formez vos bataillons !

 

Bavardez, humanistes !

Bandez vos cordes à piano.

Le philosophe c’est Socrate.

 

Ah ! des fois je me tiens !

Si je sais c’est peut-être

Et si je suis pas sûr

C’est pas moi.

V’là des élus et des choisis !

Ça pullule dans les rues

Et dans les monuments aux morts.

On se croirait retourné

Chez Fifi le papa

Des fayots et des dingues.

Moi je me tiens chez moi,

Pas poète ni vieux,

Médaille en chocolat

De l’honneur dans le cul.

 

Bavardez, humanistes !

Bandez vos cordes à piano.

Le philosophe c’est Socrate.

 

Hier je rentre au bercail

Où Bobonne m’attend

Car le repas est prêt

Depuis de longues heures.

Elle est seule et sent bon.

Cinq minutes de sexe

Et puis la Marseillaise

Me rappelle au devoir.

Le nez à la fenêtre,

Je salue le drapeau,

Je montre ma médaille,

Je reconnais mes torts

Mais aussi mes excuses.

 

Bavardez, humanistes !

Bandez vos cordes à piano.

Le philosophe c’est Socrate.

 

Croissez dans le verre,

Bulles d’intelligence

Avec l’ennemi !

On connaît la recette.

Ni une di deux

Que je m’y mets !

Aussitôt c’est la fièvre

Qui monte dans le ciel.

Sur l’trottoir j’ai crevé

Mon abcès national.

J’en ai pas d’autre’

À vous offrir,

Passants des rues

et des feux rouges.

Ah ! pour crever

Je suis crevé !

Et je vous en veux pas.

Un jour ou l’autre

On n’est plus rien.

Dite’ à Bobonne

Que je l’aimais.

 

Bavardez, humanistes !

Bandez vos cordes à piano.

C’est Socrate qui le dit.

 

*
 

Et pis après ya plus rien.

On a tout eu et pis voilà.

Adieu Pierrette et pis son pot.

On a vécu mais sans les roses.

 

V’là l’histoire de ma vie :

Pierrette et pis ses roses.

Et après ya plus rien.

Avant non plus, c’est vrai…

 

Elle était fonctionnaire,

Moi ouvrier d’usine.

On a eu des enfants

Et même un anarchiste.

 

On a tout acheté,

Le silence y compris.

Pis quand c’était la guerre,

On a eu des pensées.

 

Des fleurs sur le balcon,

Des fruits sous le plafond

A la place du jambon

Et pis d’autres couleurs.

 

Mais rien n’est plus comme avant.

Autant dire qu’ya plus rien.

Ni temps qui passe,

Ni autre chose.

 

On croise plus personne.

Je vous dis qu’on est mort.

Mais si vous m’entendez,

Dites-lui que je l’aime.

 

Ah ! c’que c’est chouette la vie,

La vie et l’existence.

L’une ne va pas sans l’autre,

Mais je n’y pense plus.

 

Du côté de mon chien,

A part les os usés

Et les grilles d’égout,

Vous ne trouverez rien.

 

Comme ici, en Enfer,

Mais alors rien de rien !

J’sens que j’vais m’ennuyer.

Plus d’travail ! Plus d’loisir !

 

Et rien à boire.

 

*
 

Mon voisin n’est pas mort.

Il l’a vue de près,

La mort,

Mais il est revenu

Sans elle.

 

Forcément on en discute

Par-dessus la haie.

Il décrit le phénomène

En habitué

Du rapport circonstancié.

 

Je me doutais un peu,

Tout de même,

Que cette vision

Inspire le doute.

Mais mon voisin

Ne sait plus que penser.

 

La mort n’est pas le paradis.

Pas l’enfer non plus d’ailleurs.

(C’est mon voisin qui m’explique)

On voit que c’est la mort,

Mais ça ressemble à rien !

 

Je couche avec sa femme

Depuis des années.

Elle ne sera pas veuve.

C’est ça, l’expérience,

Sophistes de malheur !

 

*
 

« On est heureux ou on l’est pas.

Ya pas d’juste milieu.

Sinon faut croire

Qu’on est verni

D’une façon ou d’une autre ! »

 

Depuis qu’il a vu la mort

De près,

Mon voisin philosophe.

Il relit Platon.

Il piétine Aristote,

Les latins,

Les pères de l’Église,

Les humanistes,

Revient au doute

Anachronique.

Quelle histoire !

 

« On est quelqu’un ou pas grand-chose.

Mais à qui de le dire ?

Les salauds sont médaillés.

Les charlatans bien torchés.

Les morts renouvelés.

Les enfants reconstruits.

Non mais qu’est-ce qu’ils m’ont fait ? »

 

Il relit les journaux.

Un par un les journaux.

À droite, à gauche et au milieu.

Des journaux plein la tête.

Des photos, des discours.

Des promesses de sang

Et d’autres de loisir.

C’est par-dessus la haie

Qui nous sépare

Qu’on échange

Nos impressions

En attendant

De disparaître

Sans laisser de traces.

 

« Voilà comment, voilà comment

On devient poète et humaniste !

L’un ne va pas sans l’autre.

Et on perd la santé

Le jour où ça rime plus ! »

 

Il y a longtemps

Que ça ne rime plus.

Les lions sont couchés.

On ne les chasse plus.

On redit le bonheur,

La grandeur des uns

Et du mal des autres

Qui ne méritent pas mieux

De notre dignité.

 

« Écrivons pour répandre l’amour !

Il faut sauver le monde !

Nous sommes des Jésus.

Courons plus vite que la croix !

Et ne mélangeons pas

Les olives avec les pommes ! »

 

*
 

Mi-figue mi-raisin,

Les marchands vendent du bonheur

Coupé d’autres promesses

Moins naturelles.

 

Hier je me ravitaille

Comme tous les mardis

Au marché près l’église.

Mon voisin y rumine.

 

Il complote, il médit.

On l’écoute sans rire.

Je passe sans les voir.

Salade à un euro.

 

Je couche avec sa femme.

Je vais le regretter

Un jour que Dieu défait

Pour refaire le monde.

 

C’est là tout mon malheur.

Des jours pareils aux nuits.

Des nuits sans aventure.

Du plaisir dans le doute.

 

« Ciel ! Mon crétin de mari ! »

Il faut que je me calte !

Je survole la haie.

Matin en est témoin.

 

Mi-figue mi-raisin,

Je vends ce que je vends.

Pas d’ quoi alimenter

Le corps philosophique.

 

On se ressemble tous.

Pas meilleurs que les autres.

Effet de la mémoire

Perdue pour tout le monde.

 

Ah ! s’il était possible

De retrouver le philosophe !

Maudits poètes ! Salauds d’élus !

Chiens d’électeurs ! Pauvre de moi !

 

*
 

Mon Dieu (ou autre chose)

Qu’est-ce que ceci ?

Un caillou poli par le temps

Ou plutôt

Par ce qui le compose.

Le soleil était haut.

Sous les arbres je suais.

Et voilà qu’un galet,

Tout rempli de secondes,

M’arrête et me prend l’âme

Comme le ferait une fille

De mon désir.

Je m’assois au bord

D’une murette chaude.

Je suis seul en ce lieu.

L’herbe sent bon

La coupe fraîche.

La brise flatte ma nuque.

Je me sens poète

Jusqu’à la soif.

Mais le galet n’en est pas un.

C’est un morceau de ciment.

Pourtant, j’y vois encore

Deux yeux qui me contemplent,

Moi,

Création et créateur.

Ce morceau de moi-même,

De tous et de moi-même,

Par la rime et le rythme,

Fait de moi son auteur

Unique.

Je ne le jetterai plus

Dans l’eau de la rivière

Comme je le faisais

Lorsque je n’étais

Qu’un enfant.

À moi la Poésie !

 

*
 

« Je veux m’ach’ter

D’la Poésie !

D’la Poésie

Pas chère et même

Pas difficile

A s’faire dessus !

Je suis Poète !

J’aim’ les voitures !

Ah ! J’aime tout

Ce qui s’achète !

C’est vrai que j’en

Ai les moyens.

J’suis fonctionnaire

Jusqu’à la mort.

P’t’êt’ que si j’ai

L’Inspiration,

Marianne et pis

La République

Reconnaîtront

Finalement

Qu’ j’ai du talent

Et du bol !

Je suis Poète

En Poésie !

J’achète tout

Et je pay’ bien !

En plus j’ai pas peur

D’la télé

Ni des médaill’ en chocolat.

Je suis le futur

De la France !

Qu’est-c’ que je dis ?

Du monde entier

Que je suis votre lendemain.

Allez zenfants !

Jetez l’papier !

Plus c’est d’la merde

Et plus je m’sens

En état de boucher un coin

A ceux qui compliquent les choses

Au point qu’on n’y comprend plus rien.

Place au Poète !

Au vrai, à moi !

J’en ai des choses

Que si j’ les dis

Vous n’en croirez

Pas vos oreilles !

Viv’ la Musique

Qui s’ laisse entendre ! »

 

*
 

Mon voisin

Écrit de la Poésie.

Il a acheté le papier

Pour que ça ressemble déjà

A un livre.

« Vous qui êtes poète

(il le dit avec un petit pet)

Vous savez bien

De qui je parle.

Alors lisez !

C’est dans un livre.

Payez ce que

J’n’ai pas payé ! »

Ça l’fait marrer

D’être payé

A ne rien faire,

A tout avoir

Avec en prime

Non seulement

Des vacance’

Et des soins dentaires,

Mais avec en plus

De ces vers

Que si c’était

Par les trous d’nez

Qu’ça lui sortait,

La vérité

S’rait connue d’tous !

Mais c’est pas l’cas,

Mon bon monsieur

Qui me lisez

Avec l’œil gauche

Pendant que l’droit

Lorgne un emploi

D’gouvernement.

Ah ! je déprime,

Je me suicide.

J’existe plus !

J’suis déjà mort !

Pourquoi que je

Suis un poète

Parmi les poète’

Et les autres ?

Si je m’étais

Fait fonctionnaire

Je le saurais

Et j’en dirais

RIEN !

 

*
 

Caca d’oiseau

Quand il fait beau.

Pipi de chat

Quand ça va pas !

 

J’ai le chat et l’oiseau,

La cage et la litière.

J’ai de quoi ne pas vivre seul.

Je me regarde à la fenêtre.

 

Il fait soleil ou il fait beau.

Horace cligne de son œil.

Pline recueille dans un seau

Les larmes de Catulle en deuil.

 

J’ai les livres, vers et prose.

Et j’aime la lecture.

Je suis fait pour vivre

Chaque instant comme il vient.

 

Caca, pipi, soleil et pluie.

Chat, oiseau, livre, fenêtre, moi.

Je buvais seul dans mon seul verre.

Et vous avez tout oublié.

 

*
 

Je suis d’accord avec vous,

Fascistes de tous poils !

Je suis presque blanc

Et pas du tout catholique.

Donc, je ne suis pas français

Comme vous l’êtes

Et c’est tant pis pour vous.

Je suis ce que je suis.

Dieu n’en sait rien.

Et c’est tant mieux pour lui,

Parce qu’à force

De ne pas exister

Il n’a plus droit à la parole

Sur la terre des hommes.

Sur celle des fascistes,

A poil dur, à poil mou,

Dieu sait tout ce qu’il sait,

Blanc de peau, bras en croix.

Je ne suis pas français

Et je suis fier de ne pas l’être.

 

Mais c’est ici que je vis.

C’est ici que j’existe

Et que je me reproduis.

Par la queue et par le texte,

Je donne des enfants à la patrie.

Attention, c’est du sang !

N’en mettez pas partout,

O fasciste’ à quatre pattes,

Catholique’ encore vierges,

Sans couleur et sans raison

D’exister et de puer.

C’est ici que je respire

Et c’est mon air qui vous anime.

 

Goutez plutôt à ma cuisine.

Mais ne me tournez pas le dos.

Quand j’encule je déchire.

 

*
 

Les bourgeois volent haut,

Mais c’est pour échapper

A la justice des hommes.

Les autres ne volent pas,

Ou juste un petit peu

Pour ne pas mourir de faim,

De guerre, de honte, de dépit.

Ici-bas, point de rencontre

Entre le savoir et la sagesse.

Il te reste le geste

Et tu l’associes à la parole.

Tu mourras comme tout le monde,

La tête pleine des rêves

De bonheur et de vengeance.

Je te connais, va !

J’ai tellement appris…

De moi-même, surtout des autres.

Les carreaux de ma fenêtre

Essuient mes larmes d’enfant.

 

*
 

Nous sommes tout,

Soyons rien.

Mieux vaut un pessimiste

Qu’un optimiste déçu.

Le chagrin ne tue pas.

Le désespoir détruit.

Faut-il tuer le mal dans l’œuf ?

Détruire le gai partant ?

Qui lèvera la main

Sur ce joyeux mais court

Voyageur provisoire ?

Le Ténébreux ne tue personne.

Il observe de sa fenêtre

Les spectacles de la joie

Sur la ligne de départ.

L’horizon est bouché.

La route bordée de lampions

Et de tous les signes

De l’attente qui ne sait pas

Qu’il n’y a rien à attendre.

Il n’y a pas de poésie.

Il n’y a que des poètes.

Et personne pour les tuer

Avant la fin du spectacle.

Le Ténébreux y pense,

Mais les jours se ressemblent.

Même que dans son cas,

Ils ressemblent à la nuit.

 

*
 

Mon voisin

A trouvé un trésor

Dans son jardin.

Pas un cri.

Pas un bruit.

En un saut,

Il était chez lui,

Serrant contre son sein

L’or rutilant et beau.

 

Je n’ai jamais

trouvé de trésor.

Ce n’est pas faute

D’avoir cherché.

Dans mon jardin

Et ailleurs.

Voilà comment

Je justifie

Mes voyages.

 

Le temps

Marche devant moi.

Pas un signe

De bonheur.

Il ne pousse rien.

Je le suis.

Sous mes pas,

Point de trésor.

Des idées

En veux-tu en voilà !

Je n’en manque pas.

Elles valent mieux

Que mes secondes,

Mais est-ce là

Le trésor que je cherche ?

Je n’ai plus l’âge

d’y penser, hélas.

 

*
 

Vous n’allez pas me croire,

Mais cet or n’en était pas.

Je suis rentré chez moi.

Heureusement qu’il n’y a pas

De métro dans ma ville.

À Paris, j’ai croisé d’autres gens,

Mais ici, chez moi, je reviens seul.

 

À part une fenêtre et un lit

Qui sert de table et de chien,

Je ne possède rien d’aussi doré

Que l’or que j’avais cru trouver,

Ce jour-là, loin de Paris

Et des gens qu’il faut croiser

Pour ne pas les connaître.

 

Mon voisin est plus riche que moi.

Il n’a jamais pris le métro.

Il ne connaît pas Paris, la Tour,

La Présidence, les hélicoptères

Ni la valse à quatre temps.

On se regarde en chien de faïence

A travers le carreau qui limite

Nos existences à la question

De savoir qui est riche et qui

Ne l’est pas, ne le sera jamais.

 

Mais nous avons un bien commun :

Cette haie qui scinde la terre

Sous nos pieds pas pressés

D’arriver le premier chez Persil.

À son doigt l’or scintille.

Mes pieds sont douloureux.

Je m’en vais trop souvent

A Paris pour voyager moi aussi

En métropolitain sans bijoux.

 

*
 

Au diable la science !

Je peux mourir jeune.

Au diable la morale

Et vive le printemps !

Ya pas à dire

Il faut agir !

Et tant pis

Si c’est pas beau !

 

Beau comme un dieu

Ou une déesse si le sexe

(et non pas le mariage)

S’associe aux croyances

Et à la mort soucieuse

De bien faire et de faire

Pour que nous existions

Ensemble et à jamais.

 

J’y pensais

Quand mon voisin

(que vous connaissez

Bien

Maintenant que vous me connaissez

Mieux)

M’a montré l’or

Que sa terre enfanta

Un jour de fin d’été.

Creusez vous aussi,

Me dit-il sans ironie.

Moi je creuse encore,

Redit-il en jouant

Avec les reflets d’or

Dans mon œil

Façon allumette

Qu’on craque

Dans le noir

Des rues

Et des chambres obscures.

 

Je ne creuse pas.

Je marche dessus, peut-être.

Je marche partout

Où l’or peut se trouver,

S’inventer comme disent

Les chasseurs

Du voisinage.

 

Avant, j’avais une dent

En or.

Je l’ai vendue

Pour m’acheter

Une part de silence.

 

Point de science

Ni de leçons.

Les limites de mon jardin

Sont les vôtres

Et vous ne le savez pas.

 

*
 

C’est beau,

Je ne le nie pas.

Mais ça ne me rend pas

Heureux.

Je n’y peux rien.

Vous non plus.

Ce qui ne nous empêche pas

D’être voisins.

Si on compare nos jardins,

Ils se ressemblent,

Même si le vôtre

Est plus et mieux

Cultivé.

On y trouve même

De l’or,

Dites-vous.

Et vous me montrez l’or

Refondu.

Je rentre chez moi

Avec ce reflet

Au fond de l’œil.

C’est aussi beau

Que n’importe quoi.

Je le reconnais volontiers !

Mais je n’y vois pas

Une trace de bonheur.

Même mon propre reflet

Ne m’inspire rien

Qui y ressemble

De près ou de loin.

Quittons-nous

Sur cette approche

De l’attente

Qui n’attend rien.

 

*
 

On a tué mon voisin.

On l’a tué dans l’œuf.

Il n’y croit pas lui-même.

Pourtant il est tué.

Et depuis si longtemps

Qu’il faut croire

Qu’il n’est plus que la momie

De ce qu’il a été

Avant de se mettre à rêver

Comme les autres.

 

Mais à quoi bon en parler ?

Là, à l’ombre et à l’abri,

Buvons plutôt ce qui se boit

D’un commun accord.

Les insectes de tous poils

S’accrochent aux trapèzes

De nos pensées fugaces.

Une fleur d’hortensia

Se froisse comme du papier.

Le buisson de lierre s’agite.

On y vit son existence

Comme tout le monde.

Personne ne m’a tué.

Je n’ai pas eu cette chance.

 

*
 

La femme de mon voisin

Est une femme

Comme les autres.

Elle est mariée

Selon les principes

De la République

Et les valeurs

De l’Église.

Que fait-elle

De ses morts ?

À vrai dire

Je n’en sais rien.

Nous n’en parlons pas.

On se contente,

Elle et moi,

De tromper le temps

Et tout ce qui peut

Se tromper.

Nous n’avons pas

De projet

Autre que le lendemain

Et la nouveauté

Encore possible

A l’angle du plaisir.

Chaque jour,

Je passe du temps

A effacer nos traces.

Temps qu’elle gagne

Sur moi

Et sur ce qu’elle change.

 

Ma voisine change aussi

Les vers de ma poésie

En mouches qui m’asticotent.

 

*
 

Jésus Christ s’est branlé jusqu’à l’âge de 33 ans.

Passé cet âge, il s’est crucifié entre les jambes de sa mère.

Voilà le résultat !

 

Ah ! C’qu’on n’vit pas !

Ce qu’on s’emmerde !

Et pour des riens,

Mon bon monsieur !

 

Mahomet s’est branlé jusqu’à la mort.

A la fin, y avait plus personne pour en rire.

Voilà le résultat !

 

Ah ! C’qu’on n’vit pas !

Ce qu’on s’emmerde !

Et pour des riens,

Mon bon monsieur !

 

Bouddha n’avait pas de quoi se branler.

Il a fait autre chose.

Voilà le résultat !

 

Ah ! C’qu’on n’vit pas !

Ce qu’on s’emmerde !

Et pour des riens,

Mon bon monsieur !

 

Et puis des Marx, des Duce et des Guides !

Tous des branleurs en vase clos !

Voilà le résultat !

 

Ah ! C’qu’on n’vit pas !

Ce qu’on s’emmerde !

Et pour des riens,

Mon bon monsieur !

 

Et puis ya moi que je caresse.

Dans l’sens du poil parce que je m’aime.

Sans résultat !

 

 

*
 

Une haie de jasmin au printemps

Et en fleur,

C’est tout ce qui nous sépare.

Je saute, tu sautes,

Et le printemps se finit.

L’été n’aime pas les fleurs.

On se nourrit de feuilles.

Des fois je me demande

Si je t’aime vraiment.

 

*
 

Expansion, contraction.

Je ressemble de près

A l’univers, à l’infini.

— Mais si j’en suis l’image,

La métaphore, le reflet,

Je n’ai rien à voir avec les autres.

Je ne veux pas leur ressembler.

— Mais est-ce possible

D’imposer ma volonté

A cette nuée qui ne sait pas

Que j’existe ?

Il y a toi, peut-être.

— Mais 1 plus 1

Ne fera jamais un.

Je suis fait

Pour le plaisir solitaire.

 

*
 

On est allé en vacances

Au pays des vacances

Et des retours moroses.

On n’en revient jamais.

Fallait pas y aller.

 

*
 

Qui qu’je vois

Si c’est pas Yorick

En personne ?

Il y a une femme

Dans sa poche.

Elle connaîtra la pluie

Et les jardins anglais.

Elle aura des enfants

Et un mari charmant.

Un’ place au Paradis,

Un avenir sans nom.

Du coup Yorick et moi,

On se sépare au bord

De la route en lacets.

Moi aussi je connais

Un pays plein de femmes,

De promesses, de désirs.

Mais ça fait loin d’chez moi.

Et puis je suis pas sûr

Que Bobonn’ soit d’accord

Pour que je chang’ sa vie !

 

*
 

Faites des vers.

Mais c’est pas eux

Qui vous feront.

On a ça dans la peau.

On peut pas naître sans.

Bon,

Ya du meilleur

Et du pire

Dans les réseaux.

On n’se reconnaît plus.

On sait plus qui est qui.

 

La Poésie

C’est l’aventure

Au pied du lit.

 

*
 

Mon voisin aime les boutons.

Les boutons de sa femme,

Ceux de son pantalon,

Boutons de la cuisine

Et de l’ordinateur.

Mais celui qui pousse

Dans son dos

Menace son existence.

Il l’aime aussi,

Même si la question

De savoir

Si Dieu existe

Se pose maintenant

Sans lui.

 

*

 

Tous les pets se ressemblent.

Ils supportent la comparaison.

L’existence est remplie

De choses qui se ressemblent,

A commencer par les gouttes d’eau,

Comme tout le monde le sait.

 

Inutile de chercher

A ne pas faire

Comme les autres.

On a le souci du détail,

Mais pas à ce point.

 

*
 

Compte les vers, compte les pieds !

Et compte là-dessus.

N’est pas poète qui veut.

Mais tout le monde veut,

Ce qui complique l’existence

Du lecteur qui passe par là.

 

Compte les sous, compte les prix !

Et compte sur toi-même.

N’est pas riche qui peut.

Le lecteur qui passe par là

En sait plus que toi-même

Sur ce sujet délicat.

 

Compte les morts, compte les dieux !

Et compte sur la chance.

N’est pas vivant qui vit.

En passant par là le lecteur

Se demande pourquoi il lit.

Personnage qui se fait rare.

 

*
 

Nous n’avons pas d’enfants.

Nous nous reproduisons,

Mais tout s’achève avec nous.

 

J’aimerais être cette eau

Qui coule dans le lit

De ton ruisseau.

 

Sur le coussin tes cheveux

Se laissent emporter par le vent

Qui nourrit le rivage.

 

Voici tes mains,

Ce qu’elles contiennent.

Nous n’avons jamais été plus seuls.

 

Nous ne rêvons pas non plus.

Les fleurs ne sont pas des fleurs.

Promenons-nous dans les bois.

 

*
 

Qui lit ! Qui lit !

Ça me chatouille !

Les doigts du monde

Entre mes côtes

Trouvent de quoi

Me faire rire.

 

Qui lit ! Qui lit !

Je reviendrai

Avec des livres.

Rire me fait

Du bien et même

Bien d’autres choses.

 

Qui lit ! Qui lit !

Je fais des vers

Et je les vends

A qui sait lire

Comme les doigts

De l’existence.

 

Qui lit ! Qui lit !

Mais rien ne dure

Aussi longtemps

Qu’ l’ désespoir.

Chatouillez-moi

Ô doigts des reins !

 

*
 

J’ai beau faire,

Ni pédé, ni fayot,

Pas même gigolo,

Je suis complice

De Papa.

Chacun dans son lopin

Et Papa dans le ciel.

Chaque fois qu’un fana,

Un mordu, un déçu

Se met fin ou met fin,

Alors là j’ai conscience

D’être fils à Papa.

Dieu, État, Religion,

Papa sème la terreur

Comme je chie quand je pense

A le refaire dans mon slip.

Ya des limites, oui, mais où ?

A part chez Papa et Maman.

Papa l’État, Maman la France.

 

Ya plus d’soleil

Là où j’habite

Et pourtant je suis seul.

N’y voyez pas contradiction.

Les mots ne seront jamais rien

Tant que je n’aurai pas agi.

Tuer soi-même ou son prochain,

Sans raison et sans guerre…

Faut s’lever tôt pour y croire.

Mais nous sommes ainsi faits :

Coincés entre deux limites

Qui se rejoignent

Dans l’infini :

La mort et cette autre putain,

La société : je me demande

Si c’est pas moi que j’vais tuer.

 

*
 

Ah ! c’que j’aimerai

Être anarchiste.

Un vrai de vrai

Avec des dents

Et puis des bombes.

Mais j’suis fayot

Dans le service,

Triste complice

Dans la fonction.

J’ai des vacances

Et du galon.

J’ai un’ famille

Et des enfants.

J’ai la maison

Et la bagnole.

J’ai tout c’qui faut

Pour être heureux.

 

Mais c’était pas heureux que j’voulais être.

C’était poète comme mon vieux.

Il est trop tard et c’est tant mieux

Parce que je suis pas tout seul.

Vive l’anarchie en bouteille !

 

*
 

Mon voisin est mort tout seul.

Je change de voisin.

Peut-être de jardin,

Car le mien est en friches.

C’est le cœur qui a lâché.

Il n’y était pas.

On a beau être mauvais,

Ça ne dure pas.

Et puis ça fatigue.

La preuve il en est mort.

Ses mimosas tournent de l’œil.

Ses figues se donnent aux oiseaux.

J’irai à l’enterrement

Avec un bouquet de fleurs des champs.

 

Ma voisine s’en va,

Mais pas au même endroit.

Elle a encore envie de vivre.

Mais c’est sans moi qu’elle vivra.

Ah ! ce que j’vais me sentir seul !

 

*
 

Ce n’est pas que je peux

Me passer des autres,

Mais si je peux, je les évite.

Mon jardin est une exception

Que je montre en exemple.

Je mesure mes impressions

Et j’en fais des poèmes.

Au diable doute et conviction !

Je ne suis pas philosophe.

Je suis poète à mes heures.

 

Je vous salue de mon portail,

Vous qui passez dans ma rue.

Je connais même des histoires

Pour meubler la conversation.

Ce n’est pas que vous soyez cons,

Mais je ne le suis pas.

Vous ne saurez jamais exactement

Ce qui se passe dans mes murs.

Et si je ne deviens pas célèbre,

Vous ne chercherez pas plus loin.

Je me passe de vous,

De vos enfants, de vos maisons.

Et la nature me le rend bien.

Allez au diable et à Vauvert !

Et passez dans ma rue

Si ça vous chante.

Je vous salue en personnage.

 

*
 

C’est pas demain

Que je suis mort.

C’était hier.

Vous m’aimiez pourtant.

Mais l’aujourd’hui a un sens

Que vous ne connaissez pas,

O amoureuse de moi.

 

*
 

Rien n’est plus comme avant,

Dites-vous alors

Que je n’entends plus rien.

Je suis devenu sourd.

Je n’aime plus la langue.

Plus les couleurs,

Plus la musique.

J’aime l’infini.

Je suis devenu fou

En devenant sourd.

Et pourtant vous me parlez.

Vous parlez du lendemain.

De la recherche du bonheur

Et même du temps perdu,

Forcément retrouvé

A la fin.

Sinon à quoi bon ?

Mais tout a changé

Autour de vous.

Même moi j’ai changé

A vos yeux.

Dans ces conditions,

Vous êtes bien la seule

A ressembler encore

A ce que vous étiez.

 

*
 

Cet enfant est à nous ?

La preuve s’il vous plaît !

Certes nous parlons la même langue.

Mais un enfant, allons voyons !

Certes nous avons couché ensemble.

Mais pas dans le même lit.

Je ne suis pas celui que vous croyez

Être vôtre et tout ouïe !

 

*
 

Les gens criaient.

Les gens saignaient.

Ils couraient

Ou gisaient.

Mais je n’ai rien entendu.

J’étais là et pourtant

Je ne suis pas témoin.

Le plaisir, peut-être.

La distance

Qui me sépare d’eux.

De leurs disputes,

De leurs combats.

De leurs enfants.

De leurs chansons.

J’ai de l’humour.

Ah ! je n’en manque pas !

Mais déconner au point

De verser une larme

Sur leur cadavre,

Leurs blessures…

Ce n’est pas un poème.

Alors je m’en passe.

Et je referme ma fenêtre.

Le spectacle est terminé.

D’ailleurs vous recommencerez.

Mais je ne serais plus là

Pour observer votre douleur

Et apprécier vos cris

A l’aulne de la vengeance.

On ne joue plus !

Je suis de retour chez moi !

Ah ! Foi de poète,

Ce n’est pas trop tôt !

Je commençais

A me manquer !

 

*
 

Mon voisin n’est pas mort.

Ma voisine ne partira pas

Après l’enterrement.

Le chien s’est couché

Sur le paillasson gris.

Et l’ambulance est repartie.

On est rentré,

Le chien et moi.

Il ne se passera rien

Tant que mon voisin

Ne sera pas mort.

Il faut qu’elle parte !

 

*
 

C’est ma voisine qui est morte.

Il ne l’a pas tuée.

Elle n’est pas morte assassinée.

On sera deux maintenant.

Et on n’aura

Rien d’autre à faire.

 

Si une femme

Doit exister,

C’est peut-être chez moi

Qu’elle habitera.

On aura inversé

Le cours du temps

Et des bonnes manières.

Et je l’assassinerai peut-être.

Qui sait ce qui peut se passer

Entre voisins…

 

*
 

C’est la fête chez mon voisin.

Réunion de domestiques.

La monarchie républicaine

Trinque sur le dos des autres.

Comme je suis visible

A travers la haie,

Car c’est l’été

Et la sécheresse s’active

Du matin au soir

Et dans mes rêves,

On m’invite à partager

La bonne humeur

Qui est de rigueur

En ces temps de vénalités

En tous genres.

Je franchis la limite,

Langue dehors

Car je suis poète

Si l’heure le veut.

Et nous en arrivons au fait :

Est-ce que je participe

A l’effort national

En écrivant des poèmes

Que personne n’a lus,

Sauf mon voisin

Qui en sait quelque chose ?

Il s’interpose, couperosé.

Il répond à ma place.

Il en connaît un rayon

Sur ce que je suis,

Ce que je possède

Et ce que je pourrais,

Avec un peu de chance

Et de bonne volonté,

Paraître aux yeux de tous.

Tous, c’est nous ou c’est eux

Selon le point de vue

Qui affecte mes transitions

Quand je sors de chez moi.

Je reviens saoul, heureux

De n’avoir pas été compris.

J’aime ma solitude

Et je lui fais des enfants.

Je suis un bon père de famille.

Ne me lisez pas,

Passez votre chemin

Et si jamais vous m’invitez

A partager votre sort

De fayots, de mouchards,

Invitez aussi mon voisin.

Il a tout compris, je crois…

 

*
 

Bien sûr que je m’émerveille

Devant le spectacle

D’une fleur

Ou d’un fruit !

Vous me verriez même,

Si vous m’aimiez

Comme je vous aime,

A genoux devant

L’églantier

Ou le figuier.

Dans le soleil

Ou sous la pluie.

Par temps de neige,

D’orage,

De vent.

Et je trouve les mots.

Je les invente.

Je n’imite personne.

Je ne suis même pas

Le reflet de moi-même.

Mais si vous m’aimiez

Un peu,

Je saurais vous ressembler.

Et vous et moi,

Nus et joyeux,

Nous mettrions genoux en terre

Pour saluer notre commune nature.

 

*
 

Poètes… poètes…

C’est vite dit !

Certes vous rimez.

Ou si la paresse

Vous a gagnés,

Vous vous adonnez

Aux facilités

Du vers-librisme.

Si je suis poète,

Vous ne l’êtes pas.

Et si vous l’êtes,

Je ne suis plus rien.

Vous comprenez maintenant

Que c’est votre mort

Que je demande

A mes poèmes…

 

*
 

Même la guerre,

Atroce et dense,

N’a rien changé

Aux habitudes.

Nous nous donnons

Et nous prions

Pour que l’argent

Demeure seul

Décisionnaire.

Comment renaître,

O vain poète,

De ce bas-fond ?

La langue est morte

Et nous avec.

Divin spectacle

Qui recommence

Chaque fois que

Cet enfant naît.

 

*
 

Mon voisin, que vous connaissez,

A attendu d’avoir cent ans

Avant de se rendre compte

Que son seul fils était poète.

Mais le père a vécu

Plus longtemps que le fils.

Ainsi s’est perdue cette poésie.

 

Comme je suis poète moi aussi

Et que mon père est mort avant moi,

Je n’ai pas rencontré le fils de mon voisin.

Je n’ai pas même su qu’il existait

En même temps que moi.

 

Vous allez trouver cette histoire

Sans intérêt pour la science

De notre temps et de nos mœurs.

Je vous accorde que moi-même

N’y trouve pas de quoi conter.

Et je ne chante pas non plus.

Je ne sais pas ce que je fais.

 

Mon voisin est mort à l’âge

De cent un ans et des poussières.

Je suis encore vivant et poète

Quand l’heure sonne au campanile.

 

Je veux vivre aussi longtemps

Que l’homme sur la terre

Sera doué de la parole.

Je ne veux pas mourir

En fils indigne de son père.

 

Cette histoire au fond n’a pas de sens.

Je la rumine depuis des décennies.

Je m’en nourris, je l’alimente.

Mais rien n’avance et je m’enfonce

Dans la terreur, la nuit, le noir.

 

*
 

« La peau d’un homme

Vaut la peau de l’ours.

Et que l’homme impeccable

Meure pour la patrie !

Reste que je suis né

Dans un monde de cloportes.

Pas facile l’existence

Dans ces conditions définitives.

Le fer a tout écrit

Dans ma pauvre chair d’enfant.

Je me lis tous les jours.

Et j’additionne les retours.

Je n’en vis pas trop mal.

Je conserve juste assez de conscience

Pour ne pas perdre le nord.

Sinon « je m’arsouille de vers »

Dit le poète en sa jeunesse.

Vers-vin, vers-femme,

Vers-sommeil, vers-dieu,

Vers-ok, vers domestique

Au plafond d’église,

De mosquée, d’autres temples.

En plus je suis fidèle.

On peut compter sur moi,

A moins que l’ennemi

(il y a toujours un ennemi)

Me vende avant de m’avoir tué. »

 

*
 

Ensuite le poète en peau d’ours

M’abandonne à mes recherches de creuseur

De tunnels, d’autres trous, de pensées.

J’aime bien retrouver ma solitude

Après de pareilles rencontres

Avec le nerf social, superstition

Du droit et soumissions aveugles.

 

Un spectacle est un spectacle,

Comme l’art c’est l’art et l’amour rien.

Je ne suis que l’occupant de ma fenêtre.

Je suis constant dans mes pratiques.

A vrai dire je n’ai pas changé.

Mon enfance est mon seul âge.

Vous ne m’oublierez car je n’existe pas.

 

*
 

En poésie comme ailleurs d’ailleurs

La couleur de la peau ne change rien.

Mais si vous faites la différence

Par exemple entre un ours et une couille,

Vous avez alors l’occasion de mesurer

La peau que le poète a revêtue

Comme Hercule au temps de la lyre.

 

La peau du poète c’est son existence

Ou non de poète ou d’imposteur.

 

La peau n’a rien à voir avec la couleur.

Surtout s’il s’agit de reconnaître le poète.

La peau se caresse avant toute chose,

Dans le sens du poil ou pour faire mal.

Si le poète ne se réveille pas, il dort

D’un autre sommeil que l’anesthésie.

 

Peau-drapeau, peau-tapis, paillassons

Et cadavres, voyagez si vous voulez

Faire des trous comme tout le monde.

Mais si la poésie vous tend les bras,

Muez comme le serpent dans les branches

De l’arbre sans pommes, sans femme

Et sans vérité donnée d’avance

Par les faux-culs, les grimaciers, les demi-dieux.

 

*
 

Quel sens donner

A ce qui n’en a

Peut-être pas ?

Et pourquoi le donner ?

Est-ce ainsi

Qu’on écrit

De la poésie ?

On invente

Des idées

Alors que ma nature

Me pousse

A créer des médiums.

Personnage qui entrez,

N’ouvrez pas la porte !

Merci !

 

*
 

Vous en parlez savamment

Quand vous aurez tué quelqu’un.

Et pas en rêve s’il vous plaît !

Tuez quelqu’un de vrai, de vivant.

Pas un mort de votre imagination.

Il n’y a que la vérité qui compte.

Tuez-moi si le cœur vous en dit.

Une fois mort, on me lira peut-être…

 

***

 

Suite

 

« En fait, me dit le chien,

Renaud Alixte c’est moi.

Nano est un sobriquet.

— Un sot briquet… ?

Je ne comprends pas…

— Il n’y a rien à comprendre.

Ça a toujours été comme ça.

On m’appelle Nano

A cause de ma taille.

Eh ! Nano ! Viens ici.

Ou fous le camp, c’est selon.

Je suis un chien de poète.

Je n’ai jamais été autre chose.

Je ne suis doué que pour ça.

— Mais Papa… ? enfin… Jéhan ?

— Je l’encule deux fois par jour.

Je suis aussi fait pour ça.

Je n’y peux rien.

J’ai pas choisi.

Je suis un chien.

Papa aussi.

— Papa un chien !

Ah ! Je m’étonne !

Et moi alors

Qu’est-ce que je suis ?

— Un petit con, »

Grogne le chien

En me mordant.

Aussitôt, comme promis,

Moïse refait surface et le voilà

Brandissant la table des Lois.

« Que tu aboies,

C’est déjà trop,

Mais mordre non !

C’est un marmot ! »

Moi, le fils de personne !

Un marmot

En maillot ?

Les oreilles battues

Comme nuit au soleil

Par cette poésie-aboiement ?

« Faudra t’y faire, dit Moïse

En rongeant le frein de son prépuce.

Jéhan et son chien

Ça n’a jamais fait deux.

Un non plus par ailleurs.

Ah ! tu ne sais pas tout ! »

Et il disparaît de nouveau.

« Il est fait pour ça, dit le chien.

Mords-moi si tu veux

Te réveiller de mon sommeil. »

Ça devenait compliqué,

L’amour à trois.

Mais on était deux pour le moment.

C’était plus simple en attendant

Le retour de Jéhan.

Le retour d’où ?

Je savais pas.

Le chien non plus.

Qui le savait ?

Moïse donc

Réapparut.

 

« Il est à Los Angeles,

Dit-il en agitant

Le fac-similé

Du billet.

— Ah ! Pourquoi tant de mystère ?

Me plaignis-je en grimaçant.

— Ya pas d’ mystère !

C’est même clair !

Il reviendra tôt ou tard.

C’est long ce genre de changement ! »

Je m’étonnai de grimacer :

« Il va changer ?

De peau, de quoi ?

— De sexe, idiot ! »

Moi un marmot

Dans un maillot

En plus idiot !

« Il en rêve depuis si longtemps… ! »

Aboya le chien de poète

Qui était aussi un poète à ses heures.

N’ayant plus rien à ajouter,

Moïse disparut sans laisser de traces.

 

Le chien prit son air résigné :

« Tu auras une maman

Et moi une femme,

Dit-il sans rire.

— Ça en fait, des changements ! »

Mais le chien restait chien

Et moi j’avais encore le temps

De devenir un homme ou une femme.

« Elle s’appellera Jéhanne,

Dit la voix de Moïse

Qui sortait de la tombe.

— Jéhanne de France, c’est joli,

Fis-je en me dandinant,

Plus joli que Jéhan Babelin !

— Oui mais ça ne veut plus rien dire ! »

S’écria le chien sans aboyer.

Il avait l’air malheureux, ce chien.

Il aimait les femmes,

Mais pas à ce point !

Et moi je demeurais toujours

L’orphelin de la famille.

 

Rien n’avait vraiment changé,

Il fallait le reconnaître.

Même Moïse le reconnaissait.

Sa voix sortait de la tombe.

Elle conseillait de ne pas se laisser prendre

Aux pièges de la logique appliquée

Aux changements de sexe et de pays.

Le chien fit basculer le lourd couvercle

Sur le trou noir de la tombe.

Un bruit épouvantable

Secoua la maison.

« Nous sommes …hou !

Hurlait la voix profonde

De Moïse aux enfers.

Le marbre dur se fissurait.

C’est un beau marbre rose de Macael,

Vieux souvenirs d’un lointain voyage.

Des racines remontaient des profondeurs.

Le chien recula dans la cuisine.

Il y avait longtemps

Qu’il ne suivait plus personne.

Et je ne savais rien

De la domesticité.

« Une femme à la maison,

Disait-il en se mordant la langue,

Ça peut servir à quelque chose,

Comme l’art des Tarahumaras.

D’ailleurs que suis-je moi-même ?

Chien de sa chienne ou chienne en rut ?

Personne jamais ne le saura.

Pas même toi, petit enfant

Qui n’a de sexe que ton cul.

En attendant le retour d’Ulysse,

Prenons le temps de nous connaître.

— Je ne te dirais pas mon nom ! »

 

Je n’avais jamais dit ça à un chien.

J’ignorais tout des conséquences

D’un pareil propos sur ma nature.

« Le fils de personne n’a pas de nom,

Reconnut calmement le chien.

Aussi ne te nommerai-je pas.

Voyons ce que ta langue

Connaît de mon plaisir. »

L’œil dans la tombe nous regardait,

Mais le silence était total.

Enfin le jet monta au ciel

Car nous étions dans le jardin.

L’arbre reçut salive et sperme

Sur sa seule feuille blanche,

Désespérément blanche.

Et une goutte retomba

Dans la tombe d’en bas.

« Quelle stérilité ! grogna le chien

Sans toutefois se laisser aller

A aboyer comme son inspiration

Le conseillait à sa mémoire.

Innommable, dit le chien revenu

De son angoisse et de sa mort,

Mettons que ton père ne soit personne

Et que par conséquent

Il n’est pas improbable

De penser que tu es le fils de ta mère.

Alors qui suis-je si je suis un chien ? »

 

Moïse frappa l’intérieur de la tombe

Et sa langue prit le chemin d’une fissure

A la place de son œil inadmissible.

« Ne compliquez pas les choses, les amis,

Conseilla-t-il d’une voix prudente.

On ne peut pas vous laisser seuls.

Il ou elle le savait et pourtant !

Voilà le chien et l’enfant face à face.

Face de cul ! Face de langue !

Je n’en peux plus de vous écouter !

Il le savait ! Elle le savait !

Et il ou elle est allé(e) à Los Angeles !

Je crains le pire, foi d’animal ! »

Le chien savait ce que je ne savais pas,

Voilà ce que voulait me dire Moïse.

Mais la tombe était profonde

Et épais étaient ses murs de marbre.

Le chien chiait dans les fissures

Et bientôt la voix de Moïse

Se transforma en ruisseau

Dans l’épais cresson du sens.

 

Cette fois j’étais seul face au chien.

Il était juché sur la croix de la tombe,

L’inri entre les fesses

Et les bras croisés

Sur sa poitrine velue.

Il dit :

« Si je suis chienne, j’enfanterai.

Mais si tu es femme, ô enfant,

Tu porteras toutes mes naissances ! »

Il leva alors son verre et but.

Je reçus une goutte et l’avalai,

Ce qui me fit tourner la tête.

Je posai mon petit cucul

Sur la racine morte et émergente

D’un arbre tombé mort dans la broussaille.

Le chien inspira profondément.

Il décroisa ses bras et les leva.

Il touchait le ciel de ses ongles.

Et de ces griffures exsangues

Sortit le pus de sa blessure.

Le premier mot ne venait pas.

Il montra ses crocs blancs

Puis l’or de son palais.

Le trou de sa gorge flambait

Comme roulette au casino.

« Renaud Alixte que je fus,

Aboya-t-il sans retenue,

Est mort en moi.

Je n’ai plus rien à dire.

Désolé(e), petit(e) ! »

Et il se laissa glisser

Sur le marbre pentu

Que les feuilles encore

Humidifiait de sa semence.

Il déboucha une bouteille

Et but à même le goulot.

« J’étais poète et je suis chien,

Ânonna-t-il dans son verre.

Tu as entendu de quoi

Je fus capable en mon temps,

Du temps que j’étais homme

Ou femme je ne sais plus

Ce que j’étais quand je l’étais,

Poète enfant et vieux à la fois.

Je ne peux plus rien te promettre.

Va-t-en si tu ne veux pas attendre.

Ou reste si tu prétends savoir. »

 

Je poussai le portail en pleurant.

Je n’étais peut-être pas un enfant.

La rue grouillait d’hommes et de femmes.

Les métiers s’ajoutaient aux métiers.

Je traversais de muettes géométries.

Pas d’horizon, aucun espoir de fuite.

Curieuses couleurs des visages.

Les mains me touchaient au passage.

Jamais je n’avais voyagé aussi loin.

Et on me prenait pour un témoin,

Sycophante du vers-librisme.

Le chien ne me suivait pas.

J’avançais parce qu’on me poussait.

Le foirail foisonnait d’inventions.

Je n’avais pas assez bu cependant

Et je me voyais me voir comme elle.

Exactement au même endroit de ma saveur.

Des bouffonneries m’arrachèrent à la réalité.

Je montais sur la scène avec les autres,

L’esprit non pas aux abois comme d’habitude,

Mais ravi par d’autres preneurs d’otages.

 

Ô ravisseurs d’enfants sommaires,

De qui êtes-vous les pères

Si vos femmes ne sont pas des filles ?

Elles arpentaient le long des murs,

Lâchant les mots de circonstances,

La clope au bec et le sein haut.

Pas de fenêtres dans cette rue.

Pas de porte non plus.

On n’entre pas. On ne sort pas.

La chaussée était mouillée

Et l’éclairage fantastique.

Je croisais d’autres chiens errants,

Se croyant chiens, ne croyant pas.

Ah ! fumer déjà à cet âge !

Et la fumée montait au ciel

Des trottoirs ruisselant d’extases.

Pas un ami pour en pleurer !

Je frottais mon dos aux murs.

Verges tendues comme à l’église,

Langues pendues pour mieux se vendre.

Les mots me tombaient dessus,

Pluie intermittente des orages

Sans ciel ni perspective circulaire.

J’appelai Laforgue à mon secours.

Il ne vint pas à ma rencontre.

Ils agonisaient tous dans les bouches,

Couverts de feuilles mortes

Et de bulles de graisse et de savon.

Je les appelai un à un,

Puis deux par deux, par trois, tous !

Ils se pressaient au portillon,

Mais la mort les cueillait au passage.

Passage des Tristes

Au pas d’oiseaux,

Se suivant sans se reconnaître.

Au bout de la rue, étincelante,

La vitrine d’un boulanger

Avait l’air d’une nature morte.

Une fille en culotte mordillait

La chair chocolatée d’un pain,

Montrant sa cuisse et sa chicote,

L’œil aux aguets sous les anneaux

De sa blonde frange.

 

« Ah ! ben alors ! Mon tout-petit !

Ma chair en vadrouille et nature !

Si je pensais à toi, clafoutis !

V’là un’ chose dont tu peux être sûr.

Pour le reste je dis pas non,

Ni oui non plus, même peut-être.

Approche un peu dans la lumière.

Et vise-moi ce sein mammaire ! »

 

J’en ai rougi jusques au pied

Que je n’avais pas

Couvert de chaussettes.

Et déjà elle me barbouillait

Au chocolat et au candy.

J’en tirais une langue folle !

Je ne savais plus ce que je disais.

Et je ne m’écoutais pas.

Ça sortait comme de l’anus.

Tellement que j’en ai eu honte,

D’encrasser ainsi ses chastes oreilles.

Aux lobes pendaient des chatons

En or véritable et miaulant.

Le nez percé gouttait aussi,

Car l’air de la rue était vif,

Un peu comme si

On était en hiver

Et que de croquer gratos

Le pain du boulanger

Vous réchauffait le cœur,

Les tripes et la prostate.

J’ai croqué de toutes mes dents.

Le téton était dedans.

Pas de lait mais le plaisir

Qui ne se fait pas attendre

Aussi longtemps qu’il peut durer

Si on y met d’autres ouvrages.

Ah ! j’étais comme au Paradis,

Avec Lezama et bien d’autres,

Ravigotés jusques en haut

Et la culotte en bandoulière.

 

« T’excite pas, dit Calypso.

Je suis ta mère si t’en as pas.

Et si t’en as une en service,

Oublie-la et rends-moi marteau ! »

 

Sur la place

Les tréteaux

Enjambaient

Leur public.

 

« Ah ! c’est mieux, ô bien mieux,

Qu’à Los Angeles, s’écria-t-elle.

Ça fait du bien de se revoir.

J’arrive juste par le train.

Tu veux finir mon casse-croûte ?

Maintenant que j’ai changé,

Faut que je veille à ma ligne ! »

 

Elle se tortillait par le bas,

Un peu poilue mais standard.

Son genou me tordait la joue

Et ses doigts fins m’ouvraient la bouche.

 

« Mange et tais-toi, ma création !

Ce soir je rentre à la maison.

C’est le chien qui va être content ! »

 

Du coup je me suis mis à aboyer.

J’étais le chien de Cervantès.

Elle me montra à ses copains.

Elle en avait des tas

Et ils formaient le tapis de ses pas.

Ah ! Quel succès, les amis !

Et comme ça au milieu de tous.

La fête tambourinait sur les crânes

Et les ventres se ballonnaient dessous.

Ça en faisait des comédiens, des actes !

Tellement que je me souviens plus.

On est arrivé à la maison.

Le portail était ouvert.

Le bruit nous avait précédés.

Le chien montra sa truffe noire

Dans un interstice de lumière,

Juste au moment où le feu d’artifice

Répandit ses métaux sous les nuages.

 

« Ça te fait toujours le même effet,

Dit-elle avec l’accent américain.

(Ils avaient changé ça aussi)

Ya pas comme un pétard

Pour te tournebouler, chienchien !

Vise un peu c’ que t’amène !

Et du vrai, pas du botulique !

Avec la raie au milieu,

Genre étudiant en Droit,

Et gratis à l’entrée.

Mais on va pas faire ça

Devant tout ce beau monde ! »

 

Ni devant moi d’ailleurs !

Je me mis à aboyer

Pour éparpiller la foule

Et Moïse en babouches

Brandit son saint bâton.

« Y en a-t-il pour tous les goûts ? »

Demanda-t-il en me poursuivant.

Ah ! Je vous raconte pas ! Quelle nuit !

 

Le lendemain

On s’est tous vu

Dans le jardin

Tous en tutu.

 

Moïse avala son café

Et fila vers l’horizon

Sans payer son dû

Comme d’habitude.

 

Le chien était crevé.

La langue lui sortait.

Et je lui relisais

Les cartes postales

De Los Angeles.

 

Il aimait ça, relire, le chien.

J’aimais moins, mais je l’aimais.

J’aimais aussi Jéhan Babelin

Qui ne s’appelait plus Jéhan

Ni Babelin, ni homme.

Il se s’appelait pas

Jéhanne non plus.

Et il était fier

D’être né(e)

En Amérique,

A Los Angeles,

Californie.

Il avait deux trous maintenant.

Un pour le plaisir

Et un autre pour l’œil

Et aussi pour l’esprit.

 

« Mais alors, dit le chien,

Comment c’est que tu te nommes

Maintenant que t’es plus homme

Ni tout à fait femme ?

— Je suis ce que je suis,

Rétorqua-t-elle en riant.

Il n’y a pas d’autres moyens

De me montrer du doigt.

Tout ce qui n’est point homme

Est femme, voilà ce que je dis.

Et je ne le dis pas toute seule.

C’est la voix de la Terre

Qui parle en moi, en nous !

— Tu deviens militante ! »

Grogna le chien comme si

Il commençait à regretter

D’avoir financé le voyage.

 

Moi, petite chose inachevée,

Encore à même de changer,

Je voulais savoir son nom.

 

« Abois toujours ! dit-elle.

Mon petit bout rimé !

Ce que tu veux savoir,

Pourquoi ne le saurais-tu pas ?

Je n’ai pas changé pour rien.

Est-ce qu’on a fait tant de bazar

Lorsque d’employé municipal

Je suis devenu en voyage

Le chien de ma chienne ?

— J’étais plutôt chien… dit le chien.

— Maintenant que le chien

Est devenu une femme américaine,

Continua-t-elle toujours rieuse,

On ameute la foule et on jase !

Du temps que je jouais la femme,

Battant des fesses comme au tambour,

Et que ta flûte m’enchantait,

Je n’étais que Jéhan Babelin,

L’employé municipal devenu

Le poète de l’envers de soi.

— C’était clair et lisible,

Souligna le chien sans passion.

— Eh bien demeurons intelligibles !

Et ne me demandez pas pourquoi

Je me nomme moi-même LUCE ! »

 

Nous reculâmes le chien et moi.

Jéhan avait-il dit LUCE ?

La poétesse bien française

Qui jamais ne contesta

Les origines de sa chair.

Ses poèmes sont connus

Sur les deux rives opposées

De notre rivière municipale.

On en cite les saillies

A tout bout de champ.

Quel esprit aux entournures

Du vers et de la rime !

Pas une journée

Sans cette humeur

Qui vagabonde en nous

Pour nourrir notre sommeil.

Nous nous sommes saoulés

Entre les verres de l’amitié.

Nous avons battu la campagne,

Hommes, femmes et enfants.

Les rues ne désemplissent pas

Au marché de cette poésie.

À genoux nous avons prié

Pour que Dieu se remette

A exister pour de vrai,

Même que le curé

A fini par avouer

Qu’il n’avait pas d’autres vocations.

Y a-t-il deux LUCE

En ce monde pourtant

Pas fait pour se rompre ?

 

Le chien grattait la terre

Pour se coucher dedans.

Son poil en frémissait.

Et moi de mon côté,

Qui n’étais qu’un enfant

Voué à la pédophilie,

Je cherchais dans les mots

Je ne savais pas quoi,

Doute ou admiration.

Et Jéhan cependant,

Qui n’en était plus un,

Riait de toutes ses dents.

Et ses jambes montraient

Qu’il était femme et LUCE.

Comment ne pas… la croire ?

 

« Pour preuve j’en veux

Ce manuscrit authentifié, »

Dit-elle en séparant ses seins.

Elle en sortit une ramette

A la couverture jaunie

Comme les amours de Tristan.

C’était son écriture !

L’écriture de LUCE !

La télé en témoignait.

Le doute n’était plus possible.

Quid de la conviction ?

 

La foule encore médusée

Malgré la promesse

De saisons futures

Se pressa contre le portail.

On entendait sa rumeur

Sans toutefois saisir

Le moindre de ses maux.

Jéhan monta sur la table,

Gambettes nues jusqu’à la taille.

Le clitoris se dressa

Comme sur le ventre de Priape.

Il allait parler ! LUCE !

 

***
 

Voyage

 

le voyage commence avec moi

 

Conard le Barbant fait une rime

comme un pet après le repas de noces

 

j’emporte la soie de tes yeux

je n’oublie pas les mots

 

tiens

une autre rime

la poésie sent la merde

« même sans rime lulu même sans

ces conneries d’un temps de merde »

 

petite pluie avant de te quitter

la gare n’est pas loin

des putes dialoguent

un dernier regard de toi dans la vitrine

 

« et mes rimes merde mes rimes mes rimes mes rimes »

 

au buffet il lance une olive en l’air

 

« non je ne connais pas la poésie des pays lointain et toi »

 

les rimes s’embrassent mais pas nous

les rimes de ces vieux cons dépassés

par l’avenir de la poésie

 

Géladoze ne rimait pas mais ça rimait au fond

il est venu me saluer « tes pays lointains »

je ne veux plus chanter

les chansons ne riment à rien

les rimailleurs ne savent plus foutre le bordel

je me casse chéri je vais loin et en plus

je t’emmerde

 

*
 

une guitare électrique sans électricité

« Faut imaginer cocotte t’imagine pas assez »

 

alors j’imagine que je suis dans une gare

et qu’une locomotive crache sa fumée

le quai attend sous les gens

et les gens sont pressés d’en finir

un enfant passe sous les roues

« dire que t’as failli être écrasée par un train »

dit papa fumant la cigarette du dernier repas

avant de passer le dernier au guichet de la mort

 

une guitare électrique sans électricité

et ces doigts qui cherchent la trouvaille

voix chantonnant mes propres paroles

tu peux pas savoir à quel point j’en avais marre

 

« T’en connaîtras des gares avec des trains et sans train

moi c’que j’préfère c’est les sans train

avec un quai pour moi tout seul »

 

il répète le guitariste sans l’électricité

qu’on a oublié de brancher le mois dernier

répète ce que j’ai écrit avec des rimes

parce que la musique en est encore là

à se faire avoir par la rengaine

et nous on a fait ça pendant des années

et on ne s’est même pas aimé

 

*
 

je ne sais pas pourquoi le café

des buffets

est toujours le meilleur

 

pourquoi je le saurais

je te dis que je pars

et je pars

et pas seulement parce que j’en ai marre

 

« explique explique explique

parce qu’on comprend pas

on est plusieurs à pas comprendre

et toi t’es seule à pas expliquer

alors explique explique explique

des fois qu’on se mette enfin

à comprendre »

 

c’est fou ce café

des buffets

il me fait l’effet

d’être le meilleur

 

« comme si tu revenais déjà poulette

ou même que t’étais pas partie

et qu’on était pas là à attendre

nous aussi on en a marre

de voir le quai sans le regarder »

 

mon prochain café

y aura un Turc dedans

avec une bite en acier

et de bonnes intentions

 

*
 

« quand on sait pas où on va et qu’on y va

c’est qu’on est déjà revenu »

 

des fois tu dis pas que des conneries

mais c’est pas la bonne heure

pour le dire

 

un train vient d’emporter mille fantômes

mais dans l’autre direction

un train comme les autres

avec des roues et un petit sifflet

et des arbres qui savent tout des voyages

 

je ne reviendrais pas

mon idée du voyage c’est la mort

pas la découverte

 

« mais tu sais pas ou tu vas »

 

papa non plus savait pas

où il allait quand il y est allé

et il est jamais revenu

 

« ah si t’avais eu une maman »

 

ici les trains qui partent

entrent dans un tunnel

d’un côté comme de l’autre

« je sens que ça va pas te plaire »

 

après le tunnel je prends le bateau

— il faut que je connaisse l’eau

avant de t’écrire des cartes postales

 

*
 

Bing Love est un type qui a déjà voyagé

il a fait un enfant à chaque voyage

il y en a de toutes les couleurs

il y en a même dont il ne comprend pas la langue

 

il a écrit un bouquin sur les femmes du Voyage

ça en fait des pieds et des mains

« si elle danse pas je joue pas » dit-il

 

ah ce qu’il a aimé m’instruire le Bing Love

encore un peu et je me donnais en échange

mais comme je dis à celui que je quitte

quand je suis en apprentissage c’est moi qui joue

 

Bing Love était dans la bagnole pour m’accompagner

« pas plus loin que la gare mignonne et puis tout ça »

il a mis un pied à terre comme un marin

et on a admiré le cuir de sa bottine

 

il était sur le pont et il continuait de me saluer

« ah t’auras pas été son dernier voyage sœurette

il sera mort quand tu reviendras »

 

je ne reviendrais pas que je te dis marrant

je me fiche de quoi il va mourir

et pas un enfant pour le pleurer

un peu comme toi avec ta guitare

 

*
 

vas-y chante-moi que je vais déchanter

plus vite que je me suis mise à t’aimer

ah ya pas comme les voyages les amis

pour remettre à l’endroit ce qui n’avait

que l’envers pour se faire remarquer

 

tu étais de ceux-là ami à la guitare

je parle de toi comme si tu n’existais plus

il paraît qu’on creuse d’abord le trou

sans même savoir avec quoi on va le reboucher

 

« fais pas de l’esprit avec moi gamine

des trous j’en ai connu que tu peux pas savoir

si tu t’imagines que tu vas me manquer

tu imagines un trou où je mets rien dedans »

 

j’imagine ce trou comme si je l’avais fait

c’est peut-être par là que je suis passée

pour me mettre sur le chemin des voyages

 

*
 

Hardy Hard Dydy avait un doigt de trop

mais je ne sais plus dans quelle main

il s’en servait pour jouer aux dés

pour le reste il ne s’en servait pas

 

un jour le doigt s’est coincé dans un mandrin

tellement coincé que le mandrin l’a arraché

Hardy Hard Dydy en a été quitte pour pleurer

parce que l’assurance n’assurait pas les doigts en trop

 

« mais enfin merde un doigt c’est rien les mecs

y en aurait deux je dis pas je comprendrais très bien

mais un doigt qui me servait même pas à travailler

ça doit valoir le prix d’un voyage au bout du Monde »

 

« ils remboursent pas les doigts s’ils servent pas

à travailler dans leurs usines

je pars en vacances pars avec moi choupette

avec dix doigts je t’amènerai au bout du Monde »

 

Hardy Hard Dydy n’est plus là pour le dire

sinon tu penses je l’aurais mis dans mes bagages

un mec qui a souffert au travail pour de vrai

ça doit valoir plus cher que pas de mec du tout

 

*
 

« alors comme ça maintenant tu fais de la poésie

j’en ai fait moi aussi mais ça m’a passé

un jour il pleut et le lendemain il fait soleil

jamais de jours gris dans la vie à papa »

 

mais c’est quoi la poésie pour toi papa

la pluie ou le soleil parce que les jours gris

j’en ai plein que je ne sais plus quoi en faire

 

« je fais de la poésie parce que ça rapporte rien »

me disait un pauvre type qui mangeait dans ma main

en attendant de se faire manger par ses propres mains

« tu fais de la poésie parce que tu sais pas ce que c’est »

 

si tu savais ce que c’est tu ne demanderais pas

qu’on t’écoute parler juste pour comprendre un peu

que ce qui t’arrive n’arrive pas aux autres

aussi facilement que ça t’est arrivé

 

*
 

non mais c’est qui ces mecs qui se mettent en travers

de ta route pour t’obliger à écouter leurs songs

et encore sans la guitare ça ressemble plutôt

à des lamentations entendues à l’église

un jour qu’on y enterrait le meilleur de nous-mêmes

 

en voilà un qui se fait appeler Gélachoze

si on ne le croit pas « ya qu’à d’mander à voir »

en voilà un qui n’est pas jaloux de son prochain

mais il ne faut pas lui demander pourquoi

 

le type que je viens de jeter avec l’eau du bébé

avait une plaie qui cicatrisait avec le soleil

mais qui se remettait à saigner les jours de pluie

« les jours gris je travaille pas du cerveau »

 

chaque fois que je me regarde chanter leurs songs

un enfant me tombe entre les jambes

tout nu et tout joufflu et même que ça l’amuse

de me voir lui aussi dans le miroir de la réalité

 

*
 

voilà où on finit quand on n’a pas commencé

ah le conseil n’est pas tout cuit et même salé

j’avais à peine ouvert la porte du grenier

que le froid de l’hiver m’a fait un enfant

vous savez un de ces enfants mort-nés

qu’on trouve dans les poubelles des hôpitaux

 

je suis donc en droit de vous demander

si par hasard vous n’auriez pas un billet

pour l’enfer parce que c’est là que je vais

moi et mon môme on va se refaire une santé

de préférence dans un hôtel

parce que les hôpitaux on en a marre

 

le billet ou l’argent pour en acheter deux

vous pouvez venir avec nous si ça vous chante

on avait l’intention de faire un petit tour

du côté où les gens s’amusent en payant

ah ce qu’ils peuvent payer et pas pour les autres

 

vous remercierez bien les gens qui vous ont donné

la foi et la charité et aussi l’argent merci merci

mon enfant n’est pas encore doué pour la parole

mais vous pouvez me croire il est déjà poète

 

*
 

Tonton Tata avait ses deux sœurs à la maison

l’une était douée pour la cuisine

alors il dit à son amoureuse

« si tu sais pas faire la cuisine c’est pas grave

j’ai une sœur qui s’y connaît pour un

alors pour deux tu penses bien si elle sait »

l’autre sœur savait chanter quand elle avait bien bu

« t’auras qu’à lui donner à boire

quand tu seras tellement triste

que seule une chanson

te redonnera goût à la vie »

 

Tata Tonton n’avait pas dit non

mais elle avait pas dit oui non plus

au cas où elle avait amené

un poulet désossé et une bouteille de gin

elle fut très bien reçue par les deux sœurs

seulement voilà pas plus tard que le soir

elle était morte et bien morte de la mort

et pas d’autre chose

 

Tonton Tata l’enterra à ses frais

et ses deux sœurs participèrent de bon cœur

l’une en préparant un repas digne d’un enterrement

et l’autre en l’arrosant de toutes les larmes

de son corps

 

Si Tata Tonton n’avait pas aimé Tonton Tata

rien de tout cela ne serait arrivé

 

*
 

la vie ne commence pas par un voyage

King en savait quelque chose

il était né avec un billet de train dans la main

 

« ah se dit-il à peine arrivé sur le quai

si la vie commence par un voyage

je dois pas être le seul à prendre le train »

 

il s’engagea aussitôt sur la voie

sans se douter que c’était la mauvaise

celle qu’on appelle voie de garage

parce qu’on y finit ce qu’on n’a pas commencé

 

il faisait noir là-dedans et il eut peur

peur de quoi il ne savait rien de la peur

parce qu’il n’avait aucune expérience du passé

 

et comme il faisait noir il ne voyait rien

il sentait qu’il n’était pas seul

mais personne ne prenait la parole

comme si ce n’était pas le bon endroit

pour dire ce qu’on pensait

 

il garda le silence plus de quatre-vingts ans

et le silence lui demanda alors des comptes

« t’es con ou quoi mec qui n’a jamais rien dit

j’attends que tu me brises depuis quatre-vingts ans

ah pendant quatre-vingts ans j’ai attendu

que tu me violes comme une vulgaire putain

et regardes ce que tu as fait de moi :

une rien du tout »

 

King cessa de respirer

il était mort mais il entendait encore un peu

le silence continuait de se plaindre

parlant dans l’obscurité

comme si elle était faite pour ça

et qu’elle le disait maintenant seulement

 

*
 

« allez Chochotte arrête de chanter

le train va bientôt arriver

et on sera bientôt plus là

pour t’accompagner »

 

ah ce qu’on a la tête pleine

juste avant de pencher

du côté des voyages

 

je voyais tous ces gens

ceux qui tournent en rond

qui prennent le train

mais pas pour voyager

juste pour aller où on va

où tout le monde va

sans se tenir la main

parce qu’avec les mains

on ne sait jamais

si ce sont des mains

ou ce qu’il y a dedans

 

voilà voilà j’arrête de penser

je mets le pied dedans

si ça vous fait marrer

des pieds j’en ai

en veux-tu en voilà

des nus et des habillés

à la mode de chez nous

petits chanteurs des rues

accompagnés ou pas

 

et voilà Conard le Barbant

qui me propose de mettre en vers

ce qui ressemble déjà à une chanson

 

encore un verre et je ne pars plus

 

*
 

j’en connais un qui ne boit pas

on dit qu’il va se mettre à voyager

et il dit qu’il ne reviendra pas

si on ne l’oblige pas

 

j’en connais un autre qui boit

il ne voyagera jamais

il dit que c’est trop loin

et qu’on ne sait jamais

 

il y a toujours quelque chose

qu’on ne sait pas

qu’on boive ou qu’on ne boive pas

 

l’un ne sait rien de ses maîtres

et l’autre craint de ne pas savoir

et il n’y a pas de juste milieu

 

*
 

Palapène avait un chat

et elle n’aimait pas le chat

il tua le chat

pour ne pas la tuer

 

enfin il la tua

et on le jugea pour ça

 

il ne se défendit pas

on le jeta en prison

et il ne tua plus personne

 

*
 

« mettez-vous à l’aise

prenez une chaise

et asseyez-vous là

près de la fenêtre

on entend les oiseaux

et même les voitures

moi c’est ce que j’entends

tous les jours que Dieu fait

et s’il ne les fait pas

j’ai le droit de rêver

vous aussi vous aurez le droit de rêver

on a le droit de rêver

si Dieu n’y est pour rien

même si on a assassiné quelqu’un

et même si ce quelqu’un le méritait

 

mettez-vous à votre aise

tout nu ou en habit du dimanche

fini la liberté

vous et moi

on n’est peut-être pas faits pour ça

après tout »

 

*
 

j’en ai connu un qui aimait le travail

il aimait voir les autres travailler

et du coup il ne faisait rien

 

j’ai même vécu avec lui

je travaillais tous les jours

je ne pouvais plus m’arrêter

 

il me regardait et pleurait

« tu ne ressembles à rien »

me disait-il en frottant ses yeux

comme s’il ne croyait pas

à ce qu’il voyait

« mais qu’est-ce que tu travailles bien »

 

un premier enfant est mort

sans qu’on sache de quoi

ni pourquoi

 

un deuxième s’est mis à travailler

à peine né

et il travaille encore

 

le troisième était en route

« si tu travailles bien

ce sera le premier »

 

*
 

« la poésie est partout ma vieille

tiens regarde dessous qu’est-ce que c’est

c’est un poème un vrai pas un faux

vois comme il se laisse écrire

ah si j’avais ton talent

ma vieille ô ma vieille »

 

seulement voilà tu l’as pas

et j’ai beau regarder dessous

je vois pas le poème

moi c’est dessus que je le trouve

et dessus tu n’y es pas

 

« tu me fais mal ma vieille

de me parler comme si

j’étais pas le père de ton enfant

ah tu sais pas ce que j’ai mal

ma vieille ô ma vieille »

 

le mal c’est pareil mon vieux

c’est pas dedans qu’on le trouve

c’est dehors et dessus

et c’est pour ça que ça fait mal

mais t’es trop tarte pour comprendre

ce qu’un enfant comprendrait

s’il n’était pas le tien

 

« des enfants je t’en ferais plus

j’en ai marre d’avoir mal

où ça ne te fait rien

et plein la tête des poèmes

où j’ai l’air de rien

ma vieille ô ma vieille

tu les feras sans moi

tes enfants de papier »

 

un enfant de papier

brûlait dans le cendrier

j’étais seule une fois de plus

et je n’attendais personne pour Noël

 

*
 

partir comme sur un fil

tendu entre deux gratte-ciel

avec au loin la mer

et ce fleuve qui pénètre

boue jaune de la ville

 

je peux partir n’importe où

ce pont tendu entre deux rives

au-dessus de ta tête la photo

d’une contrée peut-être lointaine

ou bien c’est la porte à côté

 

ta tête frisée presque blonde

au ras d’un paysage de montagnes

avec deux promeneurs casqués

qui mesurent la perspective du regard

 

je pars le long d’une clôture

où pendent des feuillages rouges

le mur d’une église semble chaud

et des paysannes invitent au voyage

ici on ne travaille pas sans toi

ô voyageuse des murs renvoyés

par les miroirs des autres murs

 

*
 

tu peux gratter un accord

fredonner le dernier refrain connu

fermer tes yeux qui voient encore

grimace de paupières closes

 

tu n’es pas venu pour me quitter

tu ne viens jamais pour perdre

pourtant je t’ai attendu

et j’ai même chanté pour toi

 

pour l’enfant tu lui diras

que je n’ai jamais existé

veille à ne rien laisser

derrière moi

 

deux accords pour la mélancolie

un silence pour en souffrir

tes yeux voient ce que je vois

mais pas comme je le vois

 

tu lui diras que les enfants

sont les enfants d’autres enfants

qu’on ne peut pas les faire autrement

et que rien n’arrive si ça n’arrive pas

 

trois accords pour la colère

et un sourire sans me regarder

ne voyant que tes yeux

dans les reflets de mes mains

qui jouent qui jouent jouent tout le temps

 

*
 

maintenant que j’écris

car ce temps est venu

il vient toujours à temps

et je n’attends plus rien

 

maintenant je voyage

après tant de voyages

je reviens et je suis

enfin arrivée

 

tu ne liras jamais

ces lignes entrelacées

il faudra que tu joues

comme ton père jouait

 

j’ai le temps devant moi

le passé me précède

dis-lui que j’ai aimé

et que j’aimerais encore

 

la poésie commence à la fin

tu le sais depuis toujours

voilà pourquoi tu es partie

et voilà comment tu reviens

 

*
 

Radeg ne faisait rien

et il s’en portait bien

ne rien faire c’est tout faire

et laisser aux autres le soin

de refaire ce qui mérite de l’être

 

un jour il crevait la dalle

et pour la rime ça faisait mal

mais c’était le trottoir

qui faisait le plus mal

et pas seulement à cause

de la saleté et des traces

de malheur

 

il se dit que plus jamais

il ne se tiendra debout

par exemple pour regarder

les choses des vitrines

ou celles qui vont bien aux autres

sur leur peau vont bien

à ces autres qui ne te voient pas

comme tu te vois

 

par exemple pensa-t-il

il se peut que je me relève

et alors j’en profite

pour voir ce que je n’ai jamais

voulu regarder comme par exemple

l’intérieur des autres

qui n’est pas aussi sale

que ce que j’en ai toujours pensé

 

mais je rêve pensa-t-il

je ne me relèverai jamais

il n’y aura plus d’exemples

plus rien à regarder

que cette saleté des pieds

ces crachats vert olive

et la poussière des fleurs

qui se penchent sur moi

comme si j’allais mourir

avant de me mettre à souffrir

 

et en effet Radeg mourut là

sur le trottoir dégueulasse

avec des fleurs dessus

et des crachats dessous

 

il n’est pas mort longtemps

on est venu le prendre

et on n’a pas nettoyé les traces

parce que ce n’étaient pas les siennes

 

*
 

la poésie va et vient comme les mouches

elle était à fleur de cette bouche

elle l’abandonne

et se mêle de cette conversation

pour la quitter aussitôt

qu’un reflet s’accroche

à l’aile d’une voiture

 

la poésie est comme mon cul

ici une chaise à la terrasse

du café que tu prends avec moi

là le banc où tu me caresses

rien sur la cuvette des waters

on n’y va jamais ensemble

 

la poésie ne se chante pas

il n’y a pas une note de musique

dans ces allers-retours

entre le bien des plaisirs

et le mal des échecs

 

il faudra que tu y penses

avant que je ne sois trop loin

pour fêter avec toi le bien et le mal

que nous n’avons pas encore faits

 

*
 

une valise est vite faite

si on n’emporte pas avec soi

ce qui nous a toujours manqué

 

voilà comment je l’ai faite

et pourquoi tu l’as trouvée

à la place de ton chapeau

 

se jeter sur un lit

pour crier que quelque chose

ne va pas dans ma tête

est inutile et sans force

 

tenter de briser

le miroir où hier encore

nous tentions de vivre ensemble

est inutile et sans force

 

te tuer me tuer

tuer tout le monde sauf un

mais on n’est pas dans un film

 

tu peux garder la clé

si ça te fait plaisir

non je n’en ai pas d’autre

tu sais très bien

que nous n’en avons jamais eu qu’une

mais les valises qu’on emporte

avec soi pour aller loin

ne sont que le prétexte

d’autres voyages

que tu n’imagines même pas

 

*
 

tu ferais bien d’arrêter de te poser des questions

sur ce qu’est et n’est pas la poésie et ses poèmes

on n’est pas là pour écouter ce style de chanson

si tu as une idée neuve on est là pour chanter

et si ça sent la vieille armoire referme ses portes

et parlons d’autre chose

 

j’en ai ma claque de ces discours sur la rime

et de ces dissertations à propos du rythme

et jusqu’à ces romans de l’histoire personnelle

qui ne valent même pas la peine d’être mis en scène

sur le théâtre du bide

 

dis-moi que j’ai raison et on va se coucher

dans le même lit entre les murs de notre prison

on n’est quand même pas obligés de réfléchir

avant de dire des bêtises

 

payer rubis sur l’ongle je sais ça ne te dit rien

ces rubis et ces ongles qui ne payent pas de mine

surtout quand on les regarde de travers

et qu’ils se demandent s’ils ne vont pas appeler les flics

et nous faire embarquer

 

moi je rêve d’un autre voyage que celui d’à côté

la prison ce n’est pas loin et il en faut du temps

pour en revenir

 

on va arrêter d’assassiner les gens pour leur piquer

ce que nous n’avons pas malgré un sacré talent

de poètes pris dans les filets de la réalité

en chair et en os

 

si tu ne veux pas venir avec moi commence

par t’en aller le plus loin possible des prisons

et n’oublie pas de me laisser cette part de pognon

qui me revient

 

« ah je te laisse aussi le gosse puisqu’il te ressemble

et que je ne ressemble plus à rien »

 

*
 

« bon sang c’est pas difficile

la poésie c’est quand

la forme et le fond

ça devient quelque chose

qui n’est plus ni forme ni fond

tu sais bien comme dans… »

et de citer ses poètes préférés

comme par hasard pas les miens

ou alors par hasard

 

je ne sais pas pourquoi je t’écoute encore

encore une nuit à rêver avec toi

des nuits comme ça on s’en passe

si on a envie de dormir

 

si c’est poète que tu veux être

fais ta valise avec rien dedans

et prends le premier train

on se retrouvera bien un jour

 

moi j’ai toujours rêvé de cet ailleurs

pas de poésie sans un ailleurs

introuvable ailleurs qu’ailleurs

 

je pourrais y attendre toute la vie

même sans savoir ce que j’attends

à part l’étonnement et le regret

de ne pas être Dieu pour en savoir davantage

 

là-bas j’ai peut-être une maison

avec rien dedans

comme ma valise

avec juste de quoi écrire

et une poire pour la soif

 

mais pour l’instant je t’écoute

il fait nuit et les chats sont noirs

un mec joue du pipeau derrière une fenêtre

il cherche la même chose que nous

mais il n’y a personne pour l’écouter

ah ce n’est pas un mince avantage

 

*
 

Rizeck aime les femmes

et les hommes aiment Rizeck

hier je le croise dans la rue

il me dit qu’il m’aime

je le crois comme si je l’aimais

 

« dis-moi ce que tu aimes le plus

et je te l’apporte sur un plateau »

le plateau c’est en trop

des plateaux j’en ai déjà

j’en ai plein la cuisine

que je sais plus quoi en faire

des plateaux des uns et des autres

 

distingue-toi Rizeck

 

« veux-tu voyager

je sais comment »

 

oui mais alors

avec un plateau

partir avec toi

ça me donne envie

de faire le ménage

 

distingue-toi Rizeck

 

tu crois qu’il se distingue

que non il ressemble

à ses frères humains

avec ou sans plateau

il a l’air tarte

 

*
 

« j’ai revu ce mec qui me disait rien

tellement il était bavard… »

 

l’humour de Blandinette est un yoyo

le même yoyo lui sert de preuve

quand c’est l’amour qui la chatouille

 

et bien vous n’allez pas me croire

mais Blandy elle a tué un homme

un vrai de vrai avec des os et un cerveau

un comme on n’en voit qu’à la foire

quand on voulait acheter une bête

 

quand il s’habillait

on ne voyait que son costard

et quand il était avec elle

on n’entendait que ses hennissements

 

ah elle avait fière allure Blandy

avec un mec pareil avec un poète

que même il jouait de la guitare

et que c’est avec ça qu’elle l’a tué

 

drôle de musique quand on ne sait pas le solfège

lui a dit le juge pour rigoler

il lui avait piqué son yoyo

sans savoir ce qui lui arriverait un jour

à force de s’en servir contre les autres

 

*
 

« je veux bien partir avec toi lulu

mais qui me dit que tu me foutras

pas à l’eau à la première occasion

ah c’est pas les occasions qui manquent

sur les paquebots transatlantiques »

 

Rigolin n’a pas compris ma proposition

je lui ai juste demandé de m’accompagner

jusqu’à la gare qui n’est pas si loin

 

j’ai eu un mal fou à le détromper

du coup il n’a pas fini son café

pas même sali sa petite cuillère

ni croqué à part le morceau de sucre

 

il me regarde comme si je lui avais fait quelque chose

 

« or lui dis-je je t’ai rien demandé

sinon de m’accompagner à la gare

parce qu’avec ma petite culotte

j’attire pas que les mouches »

 

des paroles qui auraient dû le gonfler

mais du côté de la tête pas ailleurs

seulement dans sa tête ya rien à gonfler

alors il ne comprend toujours pas

pourquoi je ne lui ai pas acheté un billet

 

« de toute façon je veux pas crever

avec les poissons qui sont dans l’eau

j’en ai un d’accroché au mur de mon salon

j’y causerai pendant que tu seras loin

et je finirai par en crever comme lui »

 

pas moyen de le décoincer

je suis partie sans

 

*
 

moi tu vois la poésie

ça me fait des gratouilles

partout où j’en ai envie

sans me montrer à poil

 

le genre c’est là que j’aime

ne m’inspire pas des vers

si j’ai œuvré dans l’ombre

je ne fais pas la lumière

 

ah je ne peux pas partir

sans t’en dire quelque chose

on ne quitte rien sans confession

même si on n’a rien à se reprocher

 

des choses j’en ai à dire

que si tu en savais la moitié

il me resterait l’éternité

pour t’apprendre le reste

 

c’est ça la poésie des mots

des mots pour ne rien dire

et d’autres pour laisser entendre

ce que tu fais à merveille

 

je fais la moitié du chemin

en te quittant pour toujours

et je ne rencontre personne

avant la fin du voyage

 

il n’y a pas de poésie sans attente

mais j’en ai une autre moins patiente

au cas où je ne te retrouve pas

quand je n’aurais plus rien à dire

 

*
 

Clodac Cladoc le Triste était au bout du rouleau

il en avait l’âge et les maladies qui vont avec

en plus il sortait de prison avec un bracelet

et il venait de griller un feu rouge sang

un flic bleu comme la mer quand elle est d’huile

lui demanda une explication claire sinon il sévissait

il en avait les moyens ça Clodac Cladoc le Triste le savait

il avait déjà battu un flic avec une arme par destination

il n’avait pas envie de recommencer parce que celui-ci

le prévenait qu’il ne renouvellerait pas l’offre

Clodac Cladoc se confondit en tristes excuses

et le flic lui indiqua l’adresse d’un bon opticien

pas cher et en plus la nana qui t’essaye les verres

a une poitrine que tu peux pas confondre avec autre chose

mais avant d’aller acheter les lunettes ils burent un coup

et c’est après avoir bu ce coup et même d’autres

que l’un a battu l’autre avec une arme par destination

mais comme ils se ressemblaient comme deux gouttes d’eau

si on peut évoquer ce principe sans faire rire les juges

l’avantage va incontestablement au flic

même si la plupart des flics sont des salauds

« voilà dit le juge personne ne vous a forcé

à ajouter cette remarque qui va vous coûter

plus cher que la bouteille que vous avez cassée

sur la tête de cet agent de la force publique

qui vous ressemble certes mais de l’extérieur

parce que dedans vous êtes complètement différents »

du coup Clodac Cladoc le Triste s’est suicidé

avant d’arriver à la prison où il n’avait pas envie

de recommencer ce qu’il avait fini depuis longtemps

la morale de cette triste histoire est

qu’il ne faut pas faire à autrui ce qu’il vous a déjà fait

sans que vous ne lui ayez rien demandé

 

*
 

Clique claque cloque

quand vous aurez fini de voyager

Revenez !

 

Je voyais la mer

mais

le train s’arrête

et

je me sens mal !

 

Voyager ? Vous n’y pensez pas !

— Mais je suis en voyage !

— Clique claque cloque

J’y suis pour rien

Revenez !

 

Revenez une autre fois

mais cette fois

en état

de voyager

 

— Mais je voyage, monsieur !

— Non madame

vous ne voyagez pas

Vous n’êtes pas en état de voyager

— Le bateau ! Là ! Qui m’attend !

— Il ne vous attendra pas

A-t-on vu un bateau attendre

celle qui n’est plus en état

de voyager ?

Alors attendez

attendez neuf mois

moins deux ça fait…

— Clique claque cloque ?

 

*
 

 

quatre heures du mat je dégueule

parce que j’ai envie de sortir

— drôle de raison !

 

je sors la nuit la lumière la pluie

rien n’a changé depuis que je ne suis plus là

pour remettre la pendule à l’heure

— drôle de saison !

 

sur le trottoir personne pour me reconnaître

tout le monde ne dort pas dehors

— drôles de façons !

 

heureusement que j’ai mon couteau

parce que quelqu’un que je ne connais pas

et que je voudrais ignorer

veut me prendre sans amour

— drôle de con !

 

je grogne pour ne pas expliquer

les raisons de mon refus de prendre le plaisir

sans lui demander pourquoi

— drôle de chanson !

 

et le voilà qui se barre en poussant un cri

mais au lieu de courir il s’envole

comme un oiseau battant de l’aile

— drôle de garçon !

 

*
 

à travers la lucarne ferraillée

Grogobile m’invente son histoire :

« luce ! luce ! jamais ne pique un microonde !

 

j’ai ouvert le mien à l’heure pile !

et qu’est-ce que je vois ?

quelqu’un ! quelqu’un dans le microonde !

 

la trouille ! je referme ! Clac !

pas le temps de savoir qui c’est !

et lui pas le temps de sortir

pour me faire ce que tu sais

qu’ils me font chaque fois que je pique ! »

 

il est tout excité Grogobile

par son aventure ménagère

« et il est pas sorti ? je demande

à tout hasard car Grogobile

ne répond jamais aux questions.

 

— luce ! il avait pas la clé !

tu le sais bien qu’on a pas la clé

quand on est à l’intérieur des choses !

et moi j’étais à l’extérieur

mais sans la clé sinon je sors ! »

 

On a cherché le microonde partout.

On l’a pas trouvé.

Il a rien piqué, Grogobile.

C’est dans sa tête.

 

*
 

« Papa Noël c’est la porte à côté ! »

Je glisse sur le tapis.

La porte est ouverte.

Je gratte, attends, entre.

Le mec est en train de se caresser

devant un match de foot.

« Je viens pour l’annonce… »

Il fait signe qu’il s’en fout.

Une main m’emporte

et me dépose ailleurs.

« Vous savez comment on fait ?

— Je l’ai déjà fait…

— On paye après.

— Je demande à voir…

Des fois, c’est pas possible…

— Par ici, je vous montre. »

Papa Noël !

Tout de rouge vêtu.

Il bave dans sa barbe.

« Pas de coups surtout !

Il en devient fou.

Balancez-lui le seau

s’il exagère. »

Le seau est posé

sur la paille bien tressée

d’une chaise.

C’est bien de l’eau.

10 litres sur la gueule

« s’il fait le con ! »

Et nous voilà seuls.

Papa Noël et moi.

Il me sourit.

Il a de gros yeux bleus.

Des mains énormes.

Il est assis sur un coussin

et joue avec une auto.

« Comment tu fais pour faire le con ? »

je demande pour tâter le terrain.

Il ouvre la bouche et rit,

mais sans bruit,

secouant la langue

hors de la bouche.

« Je sais pas !

finit-il par dire.

Ça me vient et je fais

ce que tu dis.

— Elle est comment, l’eau ?

— Bonne.

— Alors tu t’en fous !

— Complètement ! »

À dix heures je le couche.

Et je reviens

à mes occupations.

C’est con, Noël !

 

*
 

« Seul, on est un homme.

Ensemble, des humanistes.

Heureusement que Dieu

n’existe pas pour tout le monde ! »

 

Alors on met la télé.

Le catéchisme des ministères

nous apprend

que le monde est à nous

à condition de ne pas le partager

avec n’importe qui.

 

XinXin, ça le rend fou

cette leçon de citoyenneté.

Résultat : pour insulter les flics,

il se sert de l’Islam.

 

Maintenant il insulte

la compagnie

avec des arguments

tirés des étoiles.

 

Ça le rend compliqué,

beaucoup plus obscur

que quand il est arrivé

avec une recommandation de la Justice

de ne pas le prendre au sérieux.

 

On l’écoute pendant la pub.

 

*
 

« On enferme les fous et les méchants !

On enferme ceux qui le font exprès

et ceux qui n’y sont pour rien.

Pas de Justice pour les autres ! »

 

— Ben merde ! fit Rocco.

J’y avais pas pensé ! —

et il se roula une clope

en essayant

de penser à autre chose,

par exemple à ce mec

avec deux paires de bras

que Buk a rencontré dans un bar.

Ou alors un cadavre d’Hemingway,

qui se retourne tout seul

pour regarder le ciel encore fumant.

Ou Danny foutant le feu à sa baraque,

lui ou un autre.

Et ce type qui marchait sur des œufs

en allant au tribunal

pour s’en prendre une de chaque côté

et rien dans le cul

alors que ça lui aurait fait un bien fou.

 

Il avait un tas de personnages dans la tête, Rocco.

Même que j’y étais.

Mais si je savais bien pourquoi,

pas moyen de savoir comment.

Ça me faisait tellement chier

que je suis sortie fringuée en mec.

Et j’en ai trompé plus d’un !

 

*
 

« Je fais de la poésie

chaque fois que je sens

que c’en est… »

 

Nous bavassions une fois de plus.

J’arrive à deux heures pile.

Et j’entends ça.

Alors je me mets en rogne.

Et on me traite d’aristocrate.

 

Mais la critique ne dure pas

et on se remet au boulot.

N’empêche que réduire la poésie

à un petit instant de bravoure

sur le terrain de la tranche de vie,

moi,

ça me tente pas.

Autant arracher la tapisserie

pour s’amuser avec les punaises.

 

J’avais envie de leur dire

que la poésie

c’est ailleurs qu’on la trouve.

Pour la trouver,

il faut partir.

Et pas à deux pas d’ici.

En plus,

Il faut ouvrir le chemin.

 

Des heures que je passe

à y penser

chaque jour

que je gâche

à faire le contraire.

Destin de simple citoyenne.

Ils sont où les compliqués ?

Je drague,

mais j’en trouve pas.

Ou alors je me trompe de sexe…

 

Si le troisième sexe c’est Dieu,

je suis pas faite pour concevoir.

 

*
 

C’est bien beau d’être désespéré

mais on fait quoi quand on est ensemble ?

 

Je dis pas ça parce que tu dors

mais on a des factures à payer

 

Dormir la fenêtre ouverte d’accord

mais qui la ferme une fois que t’es plus là ?

 

Distiques du mais

même quand je dors pas

 

Ce matin t’auras des croissants

même si je t’aime plus

 

Ah ! Ce qu’elle est chouette la boulangère

même s’il faut changer de sexe

 

Distiques du même ceci

et même cela

 

J’en ai marre de cette existence

à la mais même !

 

*
 

Qu’est-ce qu’elle veut la République ?

Qu’on couche ensemble

selon le Code

 

Voilà ce que j’ai appris à l’école

J’aurais mieux fait de pas y aller

et d’envoyer mes vieux en taule

 

Qu’est-ce qu’ils ont ces employés

de la migration des neurones

vers les pieds qui se tournent

(Ah j’y peux vraiment rien !)

vers l’azur et sa côte ?

 

Qui c’est tous ces gens

qui font tourner la machine

à donner du travail ?

 

Et qui sont mes amis, ô Phillis !

En grattant le trottoir

on en trouve encore des fiables,

mais la rigole est souterraine

et j’ai peur du noir.

 

*
 

Marrant, celui qui me montre

comment on fait

pour être bien vue

sans passer pour une pute

 

Je l’épouserais bien

rien que pour faire du mal

à une femme qui a réussi

 

C’est pas qu’il soit moche.

Il a encore des tifs sur le crâne

et quand il se gratte les couilles

on entend rien

 

Si je sais faire des choses ?

Et des utiles aux gens

et surtout à moi-même ?

 

Des tas, que je sais en faire !

Mais me demandez pas de les refaire.

Je vous montre et après

on passe à autre chose

 

Vous voulez pas que je vous montre

comment on tue les mouches

sans insulter Dieu la Fiente ?

 

*
 

Bon, j’ai pas toujours été à l’heure.

J’ai même rêvé de mourir

sous les arbres de la forêt

par un léger temps de pluie

 

Je m’excuse d’être en retard

au rendez-vous du sauve-qui-peut

 

C’est drôle…

Il pleut toujours.

Et ça ne vous change pas.

Vous sentez le croissant

et le papier hygiénique.

 

Moi aussi je reviens des chiottes.

L’air des arbres de la rue

descendait du vasistas.

Je me sentais comme chez moi.

J’ai même rêvé

que je prenais des vacances.

 

Vous énervez pas !

Je vous explique le retard.

J’avais même pas faim.

Et j’avais mal nulle part.

Qu’est-ce qu’on peut traîner

quand on a rendez-vous

avec l’improbable !

 

*
 

Qu’est-ce qu’on croise comme vieux cons

dans les rues de ma ville !

J’en ai vu un qui rouspétait

après un chien qui aboyait.

« Eh ! Vieux con plein de retraite !

On dirait que tu lui plais pas.

J’vais ouvrir le portail,

histoire de te faire bouffer

par plus chien que toi. »

Ça lui a pas plu…

Comme ça il votera FN

et moi je voterai pas.

Qu’est-ce qu’on croise

quand on se rencontre

entre mon portail et la rue !

Et on parle toujours des mêmes choses.

On change pas le chien.

Et la République

préfère les petits soldats

qui posent pas de questions

et foutent la paix aux chnoques

pour qu’ils continuent de rêver

à mettre de l’ordre

sur ce qui bouge plus

depuis qu’on est mort.

 

*
 

« C’que c’est une fille

quand ça n’a pas l’âge

de s’pisser à la culotte

pour emmerder les jeunes !

 

J’en ai pris deux en stop

un jour de Foire à Pomponot.

Et j’ai pissé pour me faire sentir

telle que je suis

depuis que j’en peux plus

et que tout le monde s’en fout.

 

Elles se pinçaient le nez

en riant langues dehors.

J’ai mis les phares

pour mieux voir les platanes.

Des années que je les vois

et pas un m’a changée

en bouquet suspendu

à un clou de la Croix. »

 

J’étais cette gosse en larmes

tellement ça la faisait rire.

et elle,

c’était moi plus tard,

quand j’aurais plus rien à dire

à propos de fleurs.

 

*
 

La différence, petit con, c’est que jadis un mec comme toi pensait même pas à écrire pour se flatter les couilles et bander en public.

La voilà, TA différence.

Alors pourquoi tu engueules les poètes quand ils font leur marché entre eux ?

Pourquoi que tu te conduis comme un cochon ?

Tu crois que c’est agréable de t’entendre grouiner pendant que je feuillète ?

Ya des gens qui me regardent en se demandant si j’écris moi aussi.

Et tu sais quoi, connard ? Ça me flatte. Même que si j’en avais une je te la mettrais où tu mérites d’être bouché.

T’en as pas marre de te conduire comme Valls ? ¡Sin educación !

Qu’est-ce que tu crois qu’on est ? Un couple heureux ? Non mais t’as regardé ma moumoute ? Ça fait combien que tu t’es pas servi du peigne ? Et moi qui rêvais d’avoir des gosses ! Voilà que j’écris des poèmes.

Jadis, j’aurais rien écrit. J’aurais même pas su écrire. Et j’aurais pas eu l’idée d’écrire. J’aurais fait autre chose. Et j’aurais pas vécu assez pour rêver de la retraite.

Tu sais quoi, salaud ? J’aime mon époque. Et je suis pas jalouse des autres pays où qu’on réussit mieux que nous, même qu’on y est meilleur poète.

Je suis bien ici.

Je m’emmerde mais je suis bien. Et je t’emmerde. Tu m’emmerdes aussi. Et si c’était pas comme ça, j’écrirais rien. Et je viendrais pas sur le marché pour voir ce que les autres écrivent. Tu t’imagines ma solitude si t’étais pas aussi con que ceux qui écrivent rien ?

Au fond, je te dois mon bonheur.

On a nos petits paniers en osier. Paniers de poètes.

On a même le carnet avec des chèques dedans.

Même que c’est toi qui signe, mon chou. Et que ça te fait faire la grimace. Parce que c’est cher la poésie. Vise-moi un peu le papier !

T’imagines autrement la Poésie, toi le cochon de service ?

La poésie a besoin de papier, comme le cul, sauf que c’est pas de la merde qu’on met dans les égouts de la société.

Et on en met des tas, de nos torchons. C’est qu’on aime avoir le cul bien torché, nous, les poètes.

Tant pis pour les égouts si les rats savent pas lire !

Alors Kikou et moi on a fait le marché. On a rien vendu mais on s’est mis en relation avec des gens qui connaissent du monde. On leur a même offert des sucettes.

Ah ! tu les aurais vus en train de tirer la langue ! Ça en bavait même ! Je cite pas de noms pour vexer personne. Ça se vexe vite les poètes. Et ça mord. Mais ça fait pas crier.

Moi j’interrogeais les gens :

— Ça vous fait pas crier la douleur du suicidé ?

— C’est pas qu’on a pas envie de gueuler nous aussi mais on s’est pas encore posé la question.

Voilà ce que me disaient les gens qui écrivaient pas encore. C’est pourtant pas l’envie qui leur manquait. Mais y zétaient pas encore titularisés.

On est revenu à la maison avec de nouvelles idées. Ils en ont des tas au printemps. Ça leur grouille entre les pattes. Et ils en pincent. Alors Kikou et moi on s’est dit comme ça qu’y a pas de mal à emprunter, comme disait La Fontaine.

Mais Kikou y veut plus écrire. Il s’est remis à étudier. Il veut avancer. Il en a marre de faire le clown façon classe moyenne. Et me voilà seule. Moi qu’ai pas envie, mais alors pas du tout, d’avancer.

Je ferais quoi plus loin ? La même chose connard. Et tu sais pourquoi ? Toi et moi on est pas pareil. Si jamais on fait un gosse, il nous comprendra pas et nous pourrira l’existence avec des trucs que la Poésie, à côté, ça sent trop l’époque où on aurait même pas pensé à écrire.

Et en plus faudrait piger ! Ah ! merde !

 

*
 

Et la langue française par ci !

Et la langue française par là !

Et que la langue française c’est pas de la merde !

Et que c’est pas comme les autres langues

qu’on parle encore juste parce qu’on est obligé !

Et qu’y a des pays où qu’on t’oblige à parler russe

sinon tu peux plus parler librement !

Et qu’on en a de la chance de parler français

sinon on serait pas tout à fait humain !

Et que les profs c’est des cadors

qui parlent français parce que sinon ils seraient pas profs !

Et que quand ça me gratte entre les jambes

c’est parce qu’il faut que j’ouvre le dictionnaire !

Et que du coup on se sent jeune et prêt

à recommencer de nettoyer les trottoirs de la Nation

où qu’on est jamais mieux que si on s’entend !

Et que si les gosses parlaient autre chose

on se sentirait cocus comme des étrangers !

Et patati ! Et patata ! Plein le colon !

Que quand j’y vais je parle plus

tellement je bavarde du cul !

 

Et puis de parler patois

ça me donne des airs de révolutionnaire.

Voilà comment j’explique la petite crotte

que j’ai laissée sur votre paillasson national.

Elle sent mauvais comme toutes les crottes

mais vous êtes pas obligé de puer de la gueule

chaque fois qu’il est question que je parle plus

comme on a toujours parlé

avant d’en savoir plus sur vos intentions.

Et patati ! Et patata ! Plein le colon !

Que quand j’y vais je parle plus

tellement je bavarde du cul !

 

*
 

Oh la la ! Le mot juste et même plus !

Y a qu’une manière de dire les choses.

Si y en a deux c’est que ces deux-là sont mauvaises.

Faut vous mettre au boulot et fissa

pour trouver la troisième qu’est la bonne,

la seule qui mérite d’être française

des arpions au baron.

 

On était là avec Kikou à se demander

si on avait été à l’école de la République

ou si c’est la République qui avait séché.

 

On avait droit qu’à une réponse

et à tous les coups

Kikou en avait au moins deux.

 

Il me faisait des signes

quand le maton avait le dos tourné.

Mais c’était pas des signes en français

alors j’y ai parlé tout haut

comme quoi j’avais envie de pisser

même si c’était interdit.

 

Le maton m’a regardée d’un œil trouble

comme quand on met pas trop de flotte dans le pastis.

 

« Fallait le faire avant !

dit-il en se grattant.

Après on ne peut plus

ou alors c’est foutu ! »

 

On parle en vers à Pôle Emploi !

Ça m’a coupée au bon endroit

et j’ai fait tout ce qu’on m’a dit.

Plus question de faire pipi

si justement c’est interdit.

Voilà comment j’ai réussi

là où Kikou a pas compris.

 

Ah c’que c’est bon d’être française

quand on est pas vraiment à l’aise

au moment de faire des fraises.

 

*
 

Fais grincer tes dents, mon amour !

T’aimes pas l’odeur de ma cuisine, je sais.

Mais c’est la cuisine que je sais faire.

J’ai rien d’autre à te donner à bouffer

pour que tu continues d’exister.

 

Dire que c’est moi qui te nourris !

J’ai le tablier qui le prouve.

T’en as déjà vu des plus tachés ?

Celui de ta mère, peut-être, et encore…

À l’époque, t’aimais encore personne.

 

Tandis que moi, tu m’aimes.

Et que si j’étais aussi belle que tes poésies,

j’aurais une chance de te quitter.

 

*

 

J’en ai connu un qu’aimait pas les chaussettes.

Or, moi, je sors jamais sans quand je me couche.

Même que des fois j’en mets deux paires

tellement ça sent pas bon quand on s’imagine.

 

Ah ce qu’ils peuvent imaginer au lieu de rêver !

Ça écrit même quand ça peut pas dormir.

Si j’avais plusse de chaussettes, je le ferais savoir

mais je préfère laisser au rêve la décision.

 

L’autre jour je m’en couche un de pas tordu.

C’était ce que je pouvais imaginer avant

de me mettre au travail de ses petits nerfs.

 

Un mec tout en surface, façon BD avec des hauts

et des bas en veux-tu en voilà — et SCRAOUTCH !

Il a une chaussette sur la queue et des lunettes

qui grossissent tellement ses deux couilles

que je le prends pour un autre et que je crie au viol !

 

*
 

Vous allez pas me croire, les filles,

mais j’ai trouvé mon bonheur !

Pas de quoi convaincre tout le monde,

mais si vous y mettez du vôtre,

on va bien rigoler !

 

C’est pas un mec, pas une maison,

pas un enfant à la sauvette,

ni le bouchon qu’on fait sauter

pour faire comme tout le monde.

 

C’est juste un bon moment.

Ça vous impressionne peut-être pas,

d’autant qu’il se reproduira pas,

mais j’suis capable de m’en souvenir

même sous les coups du sort.

 

Allez-y ! Essayez ! Cognez

pour voir si je perds la mémoire !

Je vous dis que ça s’efface pas.

Même morte, je clignerai de l’œil

pour vous dire à quel point ça me rend

heureuse d’avoir vécu au moins ça.

 

Et si on vous demande qui j’étais,

dites que j’y étais plus

quand ça vous est arrivé.

 

*

 

Gragnoute a faim.

Je lui donne à manger.

Il a soif.

Je cours à la fontaine.

Il veut m’aimer.

Je me couche.

La nuit tombe.

Toujours pas de Gragnoute,

alors que j’attends

depuis des heures.

Comment voulez-vous

que je rêve

si j’ai faim moi aussi ?

 

 

*
 

Ils ont tout changé à la maison.

Je veux dire que je suis chez moi

mais je suis pas responsable

de la nouvelle déco.

 

Ça allait et venait les dimanches.

Je reconnaissais plus personne.

Je suis meilleure en semaine.

 

Et un jour ils m’ont trouvée trop grosse.

Je faisais du bruit même en fumant.

Ils ont changé la selle de mon vélo.

 

Les gens veulent que vous changiez.

Y en a pas un qui veut rien changer.

Ils passent leur temps à réfléchir

et se ramènent avec des changements

que vous auriez pas imaginés toute seule.

 

Mais ce qu’ils pouvaient pas changer,

à part eux-mêmes,

c’était ce que je voyais

quand je regardais à la fenêtre.

Rien n’a jamais changé ici.

On fait plus la guerre depuis longtemps.

 

 

*
 

« On en fait plus des comme ça ! »

Et bang, que je t’y mets

sans penser que ça laisse des traces.

 

J’arrive pas à me voir en individu.

Chaque fois que je me scrute

je me multiplie.

 

Qu’est-ce que je voudrais

de plus que ce qu’on me donne ?

 

« Distingue-toi ou tu disparais ! »

Qu’est-ce que je pourrais inventer

sans trop les effaroucher ?

 

J’arrête pas d’y penser.

Ça me turlupine jusqu’à l’os,

que ça me donne envie

d’y faire des trous

pour que ça fasse des flûtes

et que ça les amuse

de souffler dedans

pour entendre comment je fais

quand c’est pas moi qui souffle.

 

*
 

« Un jour vous connaîtrez l’erreur

et on vous demandera de payer.

Voilà comment la porte se ferme

sur le nez qu’on a pas eu.

 

Il était dix heures et la nuit

était tombée sur nos affaires.

L’erreur c’est de savoir

que c’est une erreur et pas autre chose.

 

Je dis pas que ça me tentait.

Mais l’idée d’en savoir plus

est entrée dans mon cerveau

comme le ver dans la pomme.

 

L’oiseau qui me trouait

s’est mis à chanter

et ensuite on s’est séparé.

On avait plus rien à se dire

et, réflexion faite,

on s’était jamais rien dit.

 

Seulement voilà les chants d’oiseau

quand c’est pas dans le cul ça rechante.

Et je vous prie de croire qu’en pleine nuit,

alors que j’ai autre chose à rêver,

ça me donne pas que des frissons.

 

Mais j’ai pas encore commis

l’erreur de tuer un enfant.

Paraît que c’est cher à payer,

surtout si papa veut pas ! »

 

Que le monde est mal fait !

pensai-je en écoutant cette salope.

Je dois avoir un cul à la place du con.

 

*
 

Au bois irons-nous, conard ?

Je ne fais que passer.

 

Maman bassine et Papa travaille.

À l’école on m’explique

Que je suis faite pour exister.

Et la télé me promet

De pas m’en vouloir

Si je comprends de travers

Ce qui est à l’endroit.

 

Au bois irons-nous, conard ?

Je ne fais que passer.

 

Plus tard je me fais prendre

A corriger des fautes.

« Je t’explique, dit le flic.

Les vitrines sont transparentes,

Mais c’est juste pour voir.

Si tu passes derrière,

N’oublie les œuvres de la République. »

 

Au bois irons-nous, conard ?

Je ne fais que passer.

 

Ah bon ? Il faut vieillir

Sans devenir con ?

J’étais pas au courant

Avant de m’faire pincer !

Ah c’qu’on est pas bien

Quand on revient

Et que ça recommence

Avec les mêmes !

 

Au bois irons-nous, conard ?

Je ne fais que passer.

 

On se souvient toujours

De notre premier macchab.

Moi c’était sur l’trottoir

En rev’nant de l’école.

Ça saignait sans chlinguer.

C’était tout écrasé.

Si j’avais su que c’était lui

J’aurais rien dit à maman.

 

Au bois irons-nous, conard ?

Je ne fais que passer.

 

T’y aurais dit, toi ? Conard !

 

*
 

Les vrais poètes te parlent et tu n’entends rien.

Des poétaillons de toutes sortes occupent le terrain.

C’est comme si le monde basculait du mauvais côté de l’existence.

 

Sur cette pente dangereuse, je glisse, je viens vers toi,

Lecteur médiocre, auteur peut-être, que dis-je ? Sans doute !

Nous n’aurons plus le vent pour nous inspirer.

 

Petits poètes paresseux, vous n’écrivez pas, vous prenez la place.

Le vrai poète ne recherche pas ce genre d’endroit.

Il sait exactement où se retrouver seul pour être lui-même.

 

Il vous laisse les mairies, les bibliothèques, et même la rue.

Il ne vous rencontrera pas sur le marché, petits poètes de panier.

Hier, il est sorti de vos existences de domestiques en vacances.

 

Petits poètes sans comète, vous sentez la savonnette et le pet.

Mais vous êtes si nombreux, aimés des dieux élus et des voleurs,

Que la balance penche et que je glisse vers vous, c’est inévitable.

 

Il faudrait vous haïr, mais voilà : la poésie est sans morale.

Elle vous tuerait plutôt. Oui, Adolf Hitler s’est trompé :

Les Juifs sont utiles comme les Noirs et les Arabes,

Et toutes les races que la Terre porte pour les cultiver

Éternellement. Hitler aurait dû écouter Mohammed :

Il faut couper la langue aux poètes. Mais comme ce grand homme

N’était pas si grand que ça, il n’a pas entendu que Dieu,

Ou le ciel, ou le vent, ou je ne sais quelle puissance surhumaine,

Commandait de limiter cette mutilation aux petits poètes,

Aux merdes qui font pencher la balance du mauvais côté

De la Vie. Je vais me noyer dans un WC ! Ô merde !

Petits poètes ! N’oubliez pas le papier !

 

*
 

« Oh la la ! Les méchants veulent fermer la porte

De la maison de la poésie de saint Pantin en Zibeline !

Et ça gueule dedans ! Ça veut faire un procès !

Que les méchants ont des idées libérales

Et que c’est mieux de défendre la langue française !

Et tant pis pour ceux qui s’en foutent

D’écrire comme ils ont appris à parler !

Et que le socialisme et le nationalisme

Ont toujours fait bon ménage !

Et qu’on a plein de preuves pour le prouver !

Qu’on est des poètes et pas les autres !

Et que ceux qui sont pas contents

Arrêtent de fermer la maison de la poésie

Que c’est la seule qui mérite d’être entendue

Et publiée et même médaillée et chouchoutée !

Non mais qui c’est ces nouveaux venus

Qui ferment les portes qu’on était les seuls

A avoir le droit de les ouvrir et même

De les fermer sur le nez des faux poètes ?

Ils savent même pas favoriser les copains !

S’ils pensent écrire de beaux poèmes

Sans enculer et se faire enculer par Roland

Et par Jacques et par ceux que c’est des vrais poètes,

Et ben c’est des faux et nous on va gueuler

Du fond de nos niches de jacobins retraités !»

 

Moi je m’en fous, j’écris pas de poésie.

Je me laisse écrire et ça me fait un bien fou.

En plus je dors dehors et j’emmerde les bourgeois

Et leurs peigne-culs qui écrivent des poèmes

Comme les cardinaux font des concours de pet

Pour pas être obligés de penser vraiment aux autres.

On va te leur en mettre plein la gueule

A ces librhéros de la rente habilitée ! 

Et pas des vers ! Rien que des bouffées de merde !

Parce qu’on sait pas péter comme les cardinaux

Et qu’on n’a pas besoin de maison pour exister !

 

*
 

Je me demande quand même

Si c’est une bonne idée de faire un gosse

Juste pour voir si ça marche…

 

Le problème avec les gosses,

C’est qu’on peut pas les tuer

Sans avoir à payer le prix fort.

 

On peut les faire souffrir.

C’est moins cher si ça plaît pas

Aux citoyens de la nation.

 

Des fois on paye rien,

A condition de pas violer,

De pas cogner, de bien nourrir.

 

Je sais pas si je pourrais

Me venger de cette façon

Si jamais ça arrivait

Que ce gosse me fasse chier

Comme son père me fatigue.

 

*
 

Mon père m’avait prévenue !

« Avec un cul pareil,

Que c’est pas un faux cul,

T’iras nulle part ma fille ! »

 

Et voilà où je suis allée.

À l’école de la République.

Avec des croyants de gauche

Et des anarchistes de droite.

 

Et il a fallu ô Papa

Que j’en épouse un de planqué !

On va en vacances l’été.

On fait l’amour en société.

On dit oui ou non quand on vote.

Et on accepte de crever

Parce qu’hélas on n’en sait rien !

 

Voilà comment ma propre fille

Prends exemple sur son grand-père !

 

Hier on était à l’école,

Entre un prof bien déboussolé

Et un parent du même côté.

« On ne peut pas montrer ses cuisses

Quand on a du poil au pubisse !

Vous devriez la corriger

Avant qu’on en touche deux mots

Aux gardiens de la Société ! »

 

Bon d’accord elle a déjà fait

A quatorze ans un ou deux gosses

Sans demander la permission

A Maman qui n’en voulait pas.

 

J’ai pas les sous pour lui payer

Un rasoir à poils de pubis.

Les peignes c’est beaucoup moins cher.

Alors je peigne et je repeigne !

Je fais ce que je peux lui faire.

Ou alors j’ai pas tout compris.

 

*
 

Le type qui boit au volant risque gros.

Bien fait pour sa gueule

S’il se fait pincer !

Mais le type qui boit en classe

Est un malade qui se soigne.

Monter dans une bagnole

En état de la conduire de travers,

C’est pécher.

Mais monter sur un gosse

En état de lui faire mal au cul,

Ça mérite pas une médaille,

Mais ça se soigne !

On en avait un comme ça qui se calmait au Ricard.

Il a fini à la retraite !

Tu parles d’une poubelle !

Avec villa, vacances et tout.

Mais à soixante dix ans passés,

Il a écrasé un gosse sur le trottoir,

En reculant, c’est évident.

Maintenant  c’est le plus riche

Des malchanceux de la prison.

Il sort demain grâce à Kouchner.

Ça donne envie de se suicider.

Mais avant je vais me saouler.

On sait jamais des fois l’alcool

Ça tranquillise le suicidaire…

 

*
 

Sans Histoire on est des riens.

On n’arrive même pas à se ressembler.

Prenez Zakaka le QQ, le mec d’à côté.

Prenez-le en exemple à pas suivre.

Il est fier d’avoir un galon à sa manche.

Et il la fait depuis longtemps.

Retraite à cinquante-cinq berges.

Si ça vous parle pas,

C’est que vous avez jamais été arrêté

En état de sobriété

Sur la route du terrorisme.

Zakaka le QQ a tout raté,

Sauf le métro pour y aller.

Et en plus il a de la chance.

On n’est pas occupé.

 

*
 

Le plus dur après un attentat,

C’est de recoller les morceaux,

Surtout si on mélange les Juifs

Avec les autres.

 

Ah ça c’est difficile à avaler.

On sait plus s’il faut en parler

Ou la fermer et laisser pisser

Même si ça doit se mélanger encore

Pour donner raison au racisme.

 

Ya rien à faire on est raciste.

On n’arrive pas à raisonner.

C’est plus facile quand ya pas d’Juifs.

 

*
 

C’est pas pareil de tirer

Dans la tête d’un enfant

Comma ça froidement

Ou de jeter une bombe dessus

En espérant l’avoir raté.

 

C’est pas pareil mais c’est pareil.

 

*
 

Je savais même pas qu’on était en république

Et qu’en plus on avait la démocratie.

J’aurais pas dû lire Rousseau.

C’est sa faute. Pan !

 

Je savais pas non plus que j’étais raciste

Et que si l’occasion m’était donnée

Je ferais tout ce qu’on me dirait.

J’aurais pas dû lire Voltaire.

C’est sa faute. Pan !

 

Je savais pas qui j’étais.

Et en plus j’avais rien.

Qu’est-ce que les autres pensent de moi ?

Ah ! J’aurais pas dû lire Schopenhauer.

C’est ma faute. Pan !

 

 

*
 

Je sais pas vous, mais moi ça me fait un peu chier

De profiter que les capitalistes sont en guerre

Contre tout ce qui ne va pas dans leur sens.

Je me demande même si c’est pas mon sens.

 

Bon d’accord j’ai pas droit au lolo qui nourrit

Les houellebecq les beigbeder et les nothomb.

Mais j’ai ma tétine sécurisée à la rustine vigipirate

Et ma foi Internet me donne la parole que j’abuse.

 

Je me demande ce que je ferais sans papier Q,

Sans brosse à dents et sans essence dans le tube.

Pas grand-chose si j’en juge par l’état de ma culotte.

 

Allez tenez je vous offre ce sonnet sans rimes

Des fois que ça vous dirait d’en trouver cinq

Et de renouer avec l’ordre des temps anciens.

 

*
 

Les vieux ne veulent plus mourir.

Drogués et enchantés, ils envahissent

Les jardins d’enfant avec leurs leçons

De comment avoir une bonne retraite.

 

Moi qui m’échine entre mon potager

Et mes obligations dont certaines

Sont même professionnelles (que oui)

Je les vois de moins en moins chauves.

Un des ces jours ils y prendront plaisir

A être vieux et debout par miracle

Pharmaceutique et spirituel.

 

Il faudra alors mettre son cul à l’abri.

Les vieux ne savent plus où est le plaisir

Mais ils n’ont pas oublié que ça existe.

 

*
 

Le p’tit Crispin qui jouait à côté

Et ben dis donc il est mort au Mali.

 

Que je savais même que ça existait,

le Mali.

 

Le p’tit salopiaud qui piquait mes cerises,

il en a pris une en plein dans la tronche.

 

C’est les parents qui sont fiers de leur fils.

Il est moromali.

 

Les anciens combattants aussi sont très fiers.

Ils sont pas moromalis.

 

J’espère que moi non plus

je serai pas moromali

parce que je suis juive

et que ça plaît pas à tout le monde…

 

*
 

C’est plus facile de remplir le cœur que l’esprit.

Alors ne nous gênons pas.

Tous en chœur ! Et qu’ça saute !

 

Mieux vaut être con et honnête

que bien foutu du citron

et méchant comme dans les films.

 

Peut-être mais je suis pas conne.

Et j’avoue que mon intelligence

me rend méchante dans les moments

où on m’empêche d’être moi-même.

 

Je serais jamais vraiment amoureuse.

 

*
 

Il y a ceux qui disent non tout de suite

Et ceux qui finissent par ne plus vouloir

Et qui s’en foutent maintenant de mal finir.

Je ne connais personne d’autre, les amis.

 

Et pourtant je me connais comme si je m’étais faite.

J’ai pas vraiment dit oui à la première claque.

Ce n’était qu’une claque sans rien dedans.

Et puis j’ai senti que ça faisait plus mal que mal.

 

Vous auriez fait quoi à ma place, les amis ?

J’avais jamais dit oui ni non ni merde !

J’étais juste un peu seule et pas finie.

 

Ah merde ! Encore un sonnet sans rimes.

Je vais m’en prendre une si je continue

A pas répondre aux questions de genre.

 

*
 

Ah si faut être un salaud fini

Pour aller habiter au Panthéon,

Comprenez que j’hésite…

 

Si faut trahir les plus naïfs

Et faire plaisir à ceux qui savent,

Comprenez que j’hésite…

 

Les trucs en toc genre national

Avec des plumes et des rubans,

Je dis pas non,

Mais permettez que j’hésite encore…

 

J’ai lu la liste des grands Français,

Sans hésiter à m’renseigner,

Et j’me suis dit qu’pour hésiter

J’suis pas la dernièr’ des futées.

 

*
 

Non mais t’imagines la république qu’on est ?

On te demande de choisir

Entre Charles Pasqua et Ben Laden !

Moi qui aime tant qu’on me respecte !

 

Et l’autre pingouin qui parle de valeurs !

Il est allé les chercher dans un manuel… scolaire

Exprès fabriqué pour amuser les enfants

Et qu’y se fassent pas chier à en savoir plus.

 

Moi qui aim’ tant qu’on me respecte

Je regard’ bien avant d’ voter

Des fois qu’ dessous se cache un boche

Ou un pap’ que Dieu a choisi

Pour rendre aux rich’ c’que j’ai volé !

 

*
 

« Si j’étais président de tous les Français,

Je s’rais catho, un point c’est tout !

 

L’idée de Dieu a beau sentir la merde,

Quand on est président des Français,

On collabore avec l’Allemagne.

 

Et gare aux Espagnols qui se sentent Arabes 

Et aux Anglais qui rêvent d’Amérique !

 

Les médailles françaises sont des croix !

Il faut les porter sur le chemin de l’Histoire. »

 

Je me demande ce qu’on serait

Si Jésus avait existé

Ou s’il n’avait pas été juif…

 

*
 

Ah c’qu’on était bien loin de tout !

Et de tout le monde par-dessus le marché !

Pas un gosse pour nous chier dans les bottes

Ni un vieux pour nous épouvanter !

 

Jabin et moi on est comm’ des oiseaux

Dès qu’on s’échappe avec la mer pas loin

Et rien dessus pour avoir l’air plus jeune,

Surtout d’esprit à cause du soleil.

 

On s’est payé un séjour en Enfer,

Avec du sable et des petits poissons

Que si Jabin il avait mis un slip

On en aurait ram’né un à Paris.

 

*
 

Qui c’est qu’a demandé à vivre ?

On s’rait moins seul si on avait voulu,

Tu parles !

 

Seulement voilà, on était pas venu

Pour assister à la va comme j’te pousse.

On verra bien si c’est l’intelligence

Ou le manque à gagner du bon temps.

 

C’est l’un ou l’autre

Et des fois c’est les deux,

Tu parles !

 

Ah si j’avais été là pour leur dire !

Mais l’vieux trouvait qu’ça lui faisait du bien

Et la vioque attendait qu’ça passe

En espérant que faute d’intelligence

Je finirai par me marier mieux qu’elle.

 

Tu parles si j’me souviens !

On était déjà trois sans compter les autres.

Même que j’l’avais moi aussi dans l’sang !

 

Pass’moi l’sel que je m’en mette dessus

Sinon Papa va me trouver bien fade…

Après ce que je viens de dire…

 

*
 

Moi, tu sais, jouer à la baballe…

Ça secoue miches et roberts

Sans parler de la muse.

 

Je connais aussi le truc du coquillage.

Je saurais pas te l’expliquer

Aussi bien que la muse.

 

En attendant que je comprenne

Va bouffer un beignet aux abricots

Et te trempe pas tout d’suite après.

 

Ce soir y z’ont prévu de la saucisse

Avec c’qui faut pour l’arroser.

C’est pas comme ça qu’on améliore l’érection.

 

Quand je pense à tous ces jeunes

Qui crèvent d’envie

Et avec les moyens !

 

*
 

On est pas payé pour se noyer !

Et pourtant on se noie

Avant d’avoir tout dit.

 

Ça m’fait chier mais j’m’y fais.

 

*
 

On a bouffé des trucs avec des pattes.

Ça marchait plus mais yen avait des poils !

Ensuite on a baisé sous les étoiles,

Pas jusqu’au bout mais en aristocrates.

 

Il était beau comme un petit navire.

La mer faisait des vague’ avec son eau

Et le ciel des nuages tout en haut.

L’ambiance je ne saurais vous traduire.

 

A poil dans le sable et les algues vertes,

On a échangé nos milles frisous.

La prochain’ fois on ira voir le zoo

Parce que le poil ça nous déconcerte.

 

*
 

Jeanne allait sur Pégase

« Vive la République ! »

À Paris c’est l’extase.

En province ça bique !

C’qui manqu’ c’est l’écriture

Avec des rim’ au bout.

L’colon à l’aventure

Ne fait plus ça debout.

Couchée sur sa monture

Jeanne tient son embout.

C’qui sort c’est la musique

Qui fait marcher les foules.

À force on perd la boule

Et l’amour et la trique.

Les enfants d’la patrie

Naissent mais sans génie.

Jeanne enfante du cul

Entre trône et écu.

Tout ça n’est pas très gai

Mais on est comme on naît.

Jeanne et la raie publique

Font dans l’anachronique.

Ah mais qu’est-c’ qu’on y peut

Pisqu’on est bienheureux

D’avoir un trou de balle

Où que normalement

On a un encéphale

Et de l’enseignement.

 

*
 

Quan j’ sera gran je sera socialiste

Et je vot´ra à droit’ pour ètre sur la liste.

J’ora un bon boulo avec du pèze en dur

Et l’banquier dira d’moi

Que je suis quèkun d’sûr.

Et j’vot’ra pour le Roi

Et pour le p’tit Jézu !

Non mais qui c’est qui dit

En démocratie ?

 

Et j’en f’ra des enfans

Avec un cerveau d’dans.

À droite à goche et au milieu

Comme quil a fait Dieu

Avec sa grande bite

A torcher les pucelles.

Moi je sais ou jabite

Et j’ai le sens femelle !

 

Mais il me faudré un bo militère

Avec du plomb si possib’dans la tête.

Ça court pas les rues de la capitale.

C’est moi qui cours, ça devient infernal !

Et quan j’me voi dedans une vitrine

J’me dis que tant qu’à fair’ lever les pines

Faut s’lever to, même avant le cléron.

On est comm’ ça ! C’est l’amour ou les ronds !

On est comm’ ça en république.

Ça fait des lun’ qu’on conné la zizique !

 

*
 

À l’école on fait des bulles

Pour pouvoir les crever

Quand on n’en fait plus.

 

*
 

Je rêv’ de m’faire violer

Par les forces spéciales !

Je sais faut pas rêver,

Mais je veux avoir mal.

 

Mal à l’enfanc’ française

En vadrouill’ chez les autres.

L’enfant qui n’est pas nôtre,

Ça me met mal à l’aise.

 

Comm’ Jeann’ je servirai

D’exemple à la jeunesse.

Mieux que de faire abbesse,

Mon cul je donnerai.

 

Ainsi le p’tit Jésus

Pourra enfin bander.

La République en sus

Se fera un devoir

De m’fonctionnariser.

Normal, j’ai le pouvoir !

 

*
 

Tu t’es pris pour Voltaire

Face au chevalier de Rohan

Mais Jean-Claude Marin

Même « en détention non provisoire »

N’a pas de lustre sous la table.

Autre chose, oui, sans doute,

Mais pas de lustre.

Ses pieds, ses genoux,

Le bord de la chaise

Où reposent ses couilles.

Mais ces objets du délit

N’en font pas un personnage.

Remets-le dans son berceau,

Avec son hochet, ses erreurs,

Et son sens de l’orientation.

Enfin, signe au bas du tableau.

 

*
 

« Mon cher lecteur veut connaître cet âne,

Qui vint alors offrir sa croupe à Jeanne… »

 

*
 

Forcément, le piston,

C’est pas dans le nez

Qu’on se le met.

Surtout si on a

Le cul d’être bien né.

 

Le reste, c’est pour les autres.

Et on en voit de toutes les couleurs.

 

Les trésors de la Nation —

Médailles, prix, postes et nœuds,

Ça transite par les ministres

Via les sponsors de bonne famille

Et les mécènes des syndicats.

 

Le reste, c’est pour les autres.

Et on en voit de toutes les couleurs.

Moi je vois rouge

Avec ou sans verre.

 

« Faudrait être con pour pas en profiter ! »

Me dit Gnagnak sans humour noir.

— Mais si ya rien à profiter

On est con quand même.

Honnête ou crapule

On change pas facilement

Quand on en voit de toutes les couleurs.

 

Dire qu’il suffit d’être premier ministre

Pour pouvoir tenir des propos racistes

Et ne pas en payer le prix !

 

La couleur, ça n’compte plus !

On joue impair et manque.

Et à la même table en plus.

Vive la France et les couillons !

Le reste c’est pour les autres.

 

*

 

Je mange à tous les râteliers

 

A Vichy, Sétif ou Alger

 

*
 

Labrel veut infantiliser mon enfant.

Il déploie le drapeau et l’explique.

Il invite à la guerre contre le terrorisme.

« En récompense, on fera du théâtre, »

Promet-il en répandant son odeur d’anis.

 

A la maison, mon enfant s’entraine

A ne pas mourir pour des prunes.

Il va faire une guerre à l’américaine

Avec des moyens purement français.

Ça va pas être beau à voir !

 

Dimanche on est allé au bord de l’eau.

Elle était salée mais on a payé.

Pour le même prix, on attendu

Que le soleil se couche et que la nuit

Nous oblige à allumer les phares.

 

« Le terrorisme, c’est là-bas, 

A dit mon enfant en montrant l’horizon.

Et si on fait pas gaffe, ce sera ici ! »

Voilà comment il me fout la trouille,

Cet enfant qui n’est déjà plus le mien.

 

*
 

Ça saignait dans les vitrines.

Un flic encore à jeun voulait voyager.

« Mais alors loin ! » grognait-il

En secouant son indice retraite.

 

Nous, on était plus simple.

Beaucoup moins bien payé

A rien foutre, mais plus simple.

On pensait au lendemain d’un attentat.

 

Remarquez bien qu’on faisait que passer.

Les agences de voyage, c’est beau

Comme les discours présidentiels,

Mais n’est pas flic feignant et poivrot

Qui veut voyager aussi loin que lui.

 

On a expliqué au gosse que le sang,

Celui qu’on verse sans faire exprès,

C’est le même que celui qu’on fait exprès,

Sauf qu’on a pas la garantie de l’emploi.

 

Il a passé la soirée à nous demander

Pourquoi qu’on avait pas fait fonctionnaire

Alors qu’ils embauchent que des cons

Et des faux culs et même des étrangers.

 

*
 

On demande pas mieux de travailler

Et de baiser comme des bêtes

Pour multiplier et même croître.

Mais la patrie, c’est trop abstrait.

 

Bon, le drapeau est pas compliqué.

Avec deux feutres tu t’en sors.

Et on commence par le rouge

Ce qui se finit dans le bleu.

 

Nous on est pas pour l’abstraction.

Une fois qu’on a bien dessiné

Et respecté l’ordre historique,

On a un drapeau avec du blanc au milieu.

 

C’est peut-être ça qui fait abstrait.

On a envie de s’y torcher le cul.

Oh ! juste pour déconner en attendant dimanche.

Pour le sang, n’en parlez pas trop aux enfants.

Ils finiront par avoir des idées concrètes

Et nous on passera pour des cons.

 

La patrie, c’est vraiment trop abstrait.

On la sent pas, on reste froid.

Du coup on a envie de travailler plus

Et baiser moins car les enfants,

A force de les multiplier par plaisir,

Ça revient cher en explications.

 

*
 

Je me demande si je vais pas me voiler.

J’arriverai sur la scène complètement à poil.

Et je recollerai tous les poils à leur place

Avant de me couvrir des pieds à la tête.

 

Ensuite je sortirai dans la rue des flics

Et de tous les faux culs qui servent à quelque chose.

Je veux savoir ce que ça fait d’être insultée par la Loi.

 

*
 

Bizarre que nos politicards

Finissent tous fonctionnaires

Comme au temps des rois.

 

Je me demande qui est le roi,

Qui est la reine,

Et si j’ai une chance moi aussi.

 

Entre chiens, salauds et fils de pute,

Mon bulletin d’élection

Ne me parle plus.

 

Je me demande qui est sur le trône,

Avec qui il baise

Et quel est cet enfant

Qui nous fera chier

Comme ses parents

Quand on sera grand.

 

*
 

Et si j’allais danser

Avec les papillons

Et les fraises des bois

Au lieu d’aller voter ?

 

Moi je trouve qu’on est bien

En France.

Je ne veux plus sortir de chez moi

Pour aller voter.

 

Et pour ne pas être seul

Je deviendrai schizo,

A Frênes ou en Enfer

Si c’est ça qui fait deux.

 

Et si j’allais chanter

Avec les grillons dans l’herbe

Qui va si bien à mon teint

Et à mes petites ordures ?

 

On est bien dans ce pays !

Suffit de pas en parler

Si des fois on est mal luné

Les jours de contentieux.

 

J’irai danser et chanter

Autant qu’il me plaira

Et je ne verrai plus personne

Dans les arbres de mon jardin.

 

*
 

Avec une médaille dans le cul

Et le renfort de la sécu,

Ils ont pas l’air de s’ennuyer,

Nos putains de retraités.

 

J’en ai un dans mon jardin.

Avant, il était en céramique blanche.

Maintenant, grâce à l’État,

Il a pris les couleurs de la vie.

 

C’est comme au cinéma français.

Ça tranche de vie à deux ou trois.

Il est pas seul, mon retraité.

Il m’a moi et mes miens.

 

Je le peinturlur’ bien moi aussi

Avec les sous du gouvernement.

Je veux bien êt’ républicain,

Mais faut pas m’prendr’ pour un crétin.

 

J’en veux bien deux si c’est possible.

C’est qu’il faut pas que ça s’ennuie.

Sinon ça redevient malade

Et ça s’absente rien qu’pour des riens.

 

Vous m’en mettrez deux ou trois autres.

Ça f’ra la paire et même deux.

Pendant ce temps ma femme et moi

On ira au bord de la mer…

 

On ira au bord de la mer

Pour voir les poissons et les moules.

Ça nous chang’ra des retraités

Et même aussi de not’ jardin.

 

*
 

La terre est à tout le monde.

Laissez-les voyager.

Quelques-uns ne s’arrêteront pas

Et ce seront les plus inoubliables.

 

*
 

Que ceux qui sont partis la fleur au fusil

Crèvent !

Et qu’ils foutent la paix aux autres

Si jamais ils reviennent !

 

Est-il juste de saluer un drapeau ?

Est-il normal de se dresser fier

Devant un monument aux morts ?

Est-il humain de souhaiter

la mort de son ennemi ?

 

Et je ne crache pas que sur vos tombes.

Je crache d’abord sur vos œuvres.

Que ma salive vous pourrisse l’existence !

 

Je n’irai pas à l’école de la république.

Je ne défendrai pas la veuve et l’orphelin.

Je ne me coucherai pas

Aux pieds de vos statues.

 

La vraie vie est ailleurs, dit-il.

Mais je me demande bien où !

Je crache aussi sur les poètes

Qui me racontent des salades.

 

*
 

C’est facile d’être anarchiste

Quand on est payé par l’État.

Facile d’écrire des chansons

Et de prétendre qu’il s’agit

De poèmes…

 

Les milliardaires et les petits bourgeois

Sont faits pour vivre ensemble.

Qu’est-ce que je fous

Si je ne fous rien,

Papa… ?

 

J’en connais un

Qui a fait le tour du monde

Rien qu’avec son salaire

Et celui de sa femme,

Salaire…

 

Voici les plages d’or fin

Où jamais je n’irai me dorer

La pilule…

 

J’irai plutôt tremper l’acier

De ma triste volonté

Dans les idées les plus folles,

Folie…

 

Notre père qui êtes aussi,

Soyez-y

Et n’oubliez pas vos petits bourgeois,

Vos profs, vos flics, vos boutiquiers,

La France…

 

N’oubliez pas mes petits souliers

De terroriste heureux de l’être

Faute d’avoir le pied marrant

En société…

 

*
 

C’est que je ne comprends pas

Ma haine…

Je ne comprends pas pourquoi

Il est nécessaire de vous haïr.

 

Le monde appartient à tout le monde

Sauf à moi…

Je ne sais pas posséder

Et pourtant je travaille

Et j’aime tellement

Que je me reproduis.

 

Cet enfant est le mien.

Vous finirez par le haïr

Comme je vous hais.

 

*
 

Martenot n’a rien à voir avec les ondes

Du même nom.

D’ailleurs il ne joue pas

Et refuse d’être joué.

 

C’est mon voisin le plus futé.

Il se suicide tous les jours

Et Dieu ne fait rien

Pour que ça change.

 

Et ça se passe sous ma fenêtre

Comme si c’était moi,

Sa voisine de palier,

Qu’il hait à la place des autres.

 

Vierge Marie, grosse pute,

Prête-moi le fruit de tes entrailles

Pour que j’en mette dans le ragoût

De ce salaud qui me pourrit la vie.

 

Si Dieu le veut

— mais il ne voudra pas —

On aura toi et moi

La même peine à accomplir

Au nom de la Loi et des hommes.

 

*
 

Putain de Jésus en sucre !

Le voilà qui revient

A la mode.

J’en ai trouvé un

Dans ma chaussette.

Ça m’apprendra à aimer Dieu

Comme le père Noël.

 

*
 

Bougez vous ! au lieu de pleurer

Dans les plis de votre drapeau

Qui est aussi le mien

Mais j’ai pas fait exprès

De tomber du nid.

 

Vous ne m’entendrez pas

Chanter la Marseillaise.

Je ferai LA LA LA

Sans filer à l’anglaise.

 

Les assassins tirent sur les habitants

Des quartiers chics de Paris.

Les flics tirent dans les rues

Pourries de Saint-Denis.

Chacun sa peau de balle.

 

Après tout la musique

De Berlioz et sa clique

C’est pas si mal que ça

Surtout si LA LA LA !

 

On vit bien mais les autres ?

La liberté est cannibale.

On sait ça depuis toujours.

On ne mange pas de l’homme

Sans s’empoisonner l’existence.

 

LA LA LA ! et du sang

Pour sauver ce qui reste

Des racin’s et des ans.

Pour ça on a la veste !

 

Le monde s’améliore.

Le fascisme est l’idéal des pauvres.

Faut être riche

Pour rêver de démocratie

Sous la houlett’ des parlements.

 

Allons enfants c’est pas fini !

Encore un effort et la Terre

Ressemblera à vos Paris

Avec des flics et des poètes.

 

La prochain’ fois je salue pas !

Et si c’était pas le bon drapeau ?

Essayez de chier dedans

Avant de vous faire une idée

De ce qui nous attend.

 

Tuons et abreuvons !

Vive l’oxymoron,

La charrue et les cons !

Bravons, décervelons !

 

Mais il faut se résigner.

Les pauvres sont les soldats des riches.

Et les riches ne vont pas à la guerre.

Ils la font.

 

Je ne tuerai pas le taureau !

Je ne tuerai rien de vivant !

Je veux bien sacrifier les morts

Sur l’hôtel de nos monuments !

 

Mais ne m’en demandez pas plus.

J’ai pas la force, pas le pognon.

Démerdez-vous si ça vous plaît

Et si ça vous plaît pas

Changez d’trottoir.

Je suis l’éboueur.

 

*
 

Moi j’aime bien la musique de la Marseillaise.

Surtout pour beurrer mes tartines le matin.

Mais heureusement que je connais pas les paroles !

Sinon qu’est-ce que je me ferais dénoncer

Pour incitation à la violence !

 

Le drapeau tricolore, que voulez-vous,

C’est pour moi le drapeau du Front national.

Et puis c’est trop voyant pour ma façade,

Un vieux mur qui a besoin de fraternité.

Tout ça à cause de l’inégalité

Provoquée par la pratique du copinage.

 

Bon, le deuil, la douleur, je dis pas non,

Mais à condition que ce soit pas un « hommage » !

Je m’associe à la douleur des familles, des amis.

Mais pour ce qui est d’apprécier les décorations,

J’ai mon idée qui n’est pas celle du Président.

Qui qu’a dit que j’ai pas droit ?

 

Ya aussi la guerre que je veux pas faire.

Je m’en fous que c’est pas moi qui pilote !

Avec le prix d’un missile ou même d’une pétarade,

Je monte une asso et je deviens présidente !

Faudrait voir à pas se foutre de ma gueule,

Mesdames, messieurs les parlementeurs !

 

Et puis j’croirais à la parole d’un flic

Quand elle sera soumise à l’intelligence d’un juge.

Et encore… ya juge et juge dans ce pays

Où la liberté est soumise aux intérêts de l’État

Et de ses actionnaires, sacré bordel de Dieu !

Et que tu sois Jésus, Mahomet ou Yahvé !

 

Sur ce, les amis, je vous salue bien bas.

J’ai des chats à fouetter et ça leur déplaît pas.

 

*
 

Manquerait plus qu’ils nous assassinent aussi

Dans les banlieues et en marge de la société !

Alors là que oui que la jeunesse foutrait le camp !

Parce que c’est la mienne ! Et que j’y tiens

Comme d’autres tiennent à leurs concerts

Et aux joujoux de la politique culturelle !

 

Non mais !

 

*

 

Histoire de la femme en poésie

 (elle se penche)

 

Qu’est-ce qu’ils font ?

Ils améliorent la doctrine fasciste.

La poésie devient chanson.

La terre porte un drapeau.

L’ordre assure le pouvoir.

Voilà ce qu’ils font.

Et moi, qu’est-ce que je fais ?

Qu’est-ce que je peux faire ?

Voter comme aboient les chiens ?

Travailler, repeupler, combattre ?

La seule chose que je sais faire,

C’est travailler — et encore

Je travaille à ma manière.

Je sais baiser aussi, mais l’enfant

Je ne l’ai pas fait exprès.

La prochaine fois, je ferai gaffe.

Et si vous pensez m’utiliser

Dans un combat contre l’ennemi

De la patrie, épargnez-moi

Le meurtre de mon prochain.

Sinon, je ne fais rien de mal.

Je vis pour exister encore un peu.

J’aime la nature, les hommes

Et tout ce qui respire ici-bas.

Je ne sais pas pour vous mais moi

Ça m’occupe toute la journée.

Et la nuit je cauchemarde

A cause de votre télévision

Et de vos ministres fils de pute.

Ces viols de ma chair

Et de ma conscience nuisent

A mon sommeil de bonne femme.

Je réveille mon enfant

Et il crie lui aussi.

Il crie parce que je lui fais peur.

Mais comment lui expliquer

Que c’est votre peur

Qui nous empêche de dormir ?

 

(on entend la mer)

 

Je ne me sens pas seule pourtant.

Oh ce n’est pas l’enfant.

C’est tout le monde et la mer

Que nous avons atteinte

Pour en jouir avant de mourir.

Nous n’y reviendrons pas.

Une dernière fois la mer.

 

(elle pleure longtemps)

 

Le premier barreau était trop haut.

J’ai simplement levé la tête

Pour mesurer la différence.

On n’a pas tous la même chance.

Il faut hériter ou gagner.

Qu’est-ce qu’on devient

Quand on n’est pas héritier

Ni conquérant, ni veinard ?

Ni… fâcheux si je puis dire.

 

(elle sent la brise sur son visage)

 

Après le voyage à la montagne,

On nous a proposé la mer

Et des vagues à la place de la neige.

L’eau, toujours l’eau pour commencer

Et finir en beauté.

Maman me le disait en chantant.

Papa le disait aussi en fumant.

Je n’ai pas compris à quel point

On ne fait jamais ce qu’on veut.

 

(elle ramasse un coquillage)

 

Voici la première nuit de l’été.

La première au bord de la mer.

L’enfant dort à poings fermés.

Je n’ai pas encore crié.

Il faudra que je dorme.

Mais je me tiens éveillée

Pour ne pas céder au rêve.

On ne sait jamais ce qu’il réserve

Au lendemain et aux autres.

Je serai là en maillot de bain,

La peau dorée par le soleil,

Humant l’écume comme une bête

Qui ne voit pas plus loin

Que le bout de son nez.

C’est là toute mon attente.

Je n’ai jamais su attendre autrement.

Mais cette nuit je ne rêverai pas.

J’atteindrai cette roche

Au milieu de la mer, battue

Par les vagues noires et blanches,

Sans oiseaux pour crier,

Sans l’enfant pour jouer.

J’irai nager dans cette obscurité.

 

(elle réprime un frisson)

 

Je tente l’impossible.

C’est dans ma nouvelle nature.

Je l’ai compris à la montagne.

Le vent s’en prenait à mon visage.

Mon regard se troublait.

Je ne savais plus si c’était la nuit

Ou si le jour venait de commencer,

Mais j’étais seule au bord du vide

Et j’ai compris que l’existence

Consiste à ne pas exister avec vous.

Existe-t-il un autre monde ?

 

(elle jette le coquillage dans la mer)

 

Coquille vide de la poésie.

S’il s’agit de faire la guerre

A ceux qui ne comprennent pas

Que je ne suis rien dans ce monde,

Alors que mon enfant meure

Sur le champ, et vite, sans souffrance,

Cette nuit, et tant pis pour le rêve !

 

(elle laisse s’envoler son écharpe)

 

Nous n’avons jamais été que deux.

On nous a offert de tristes vacances

Dans le cadre d’un programme destiné

A nous rendre heureux malgré nous.

Voilà ce qui peut passer par la tête

D’un ministre qui fait de vieux os

A l’abri des besoins les plus simples.

Cette nuit j’irai toute nue vers cette roche.

J’ai toujours été fascinée par la pierre.

Celle-ci traverse l’eau verticalement.

J’irai gravir ses flancs moussus.

Mais l’eau ne me laissera pas tranquille.

 

(elle s’agenouille, sa robe se mouille.

on entend mieux le bruit des vagues

qui finissent dans ses pieds)

 

Mais pourquoi tuer l’enfant ?

Me direz-vous, ô mes juges.

Pourquoi ne pas le laisser vivre

Et croître avec les autres

De son espèce, pourquoi, Luce ?

Vous pensez que je ne saurai pas

Répondre à cette question idiote.

Mais j’ai toujours su qu’il était l’enfant

De mon désespoir et de ma hâte.

Je crois d’ailleurs qu’il est mort

Le jour où j’ai commencé à l’aimer.

Il n’y a pas de poésie plus sincère

Que ce cri demandant à rêver

Pour ne plus se sentir seul

Parmi les cadavres futurs.

 

(elle ôte sa robe, la voilà nue)

 

Maintenant que vous savez tout,

Je plonge pour ne plus revenir.

Je m’arrêterai sur cette roche

Pour prendre la mesure de ma folie.

Me voilà vidée de toute honte

Et de toute haine, de tout amour.

Je n’ai jamais conçu l’amour

Autrement — haine et honte

D’avoir franchi le cap de la jeunesse

Dans l’espoir de retrouver la trace

Laissée par les idéaux — folie !

 

(elle entre dans l’eau jusqu’à la taille)

 

Quelle peur fait de moi une femme ?

Ai-je bien tué mon enfant

Ou l’ai-je seulement rêvé ?

Il ne faut pas se retourner !

La roche est mon seul spectacle

Maintenant, là bas, environnée

De blanches vagues à l’écume noire.

J’ai encore rêvé de reculer,

Car il m’a semblé que je me trompais.

Mais l’eau me communique sa magie.

Dans quelle matière entrons-nous

Si elle n’est pas liquide à l’instar

De l’eau qui nous encercle ?

Si j’ai tué mon enfant je l’ai noyé.

Pourtant j’ai rêvé de l’étouffer là,

Contre mon sein, tout près du cœur.

Il n’y a rien comme le cœur

Pour adoucir la douleur.

Rien comme ce battement

Qui marque le temps mieux

Que l’horloge de nos savants.

 

(maintenant

 l’eau arrive sous son menton.

elle ne nage pas encore)

 

Une fois j’ai traversé la rivière

De mon enfance, à gué la rivière

De l’enfant que je n’ai pas su rester.

De l’autre côté, on riait et le pommier

Était secoué par de solides garçons.

J’en avais la chatte tout excitée.

Je m’en souviens comme si c’était hier.

Personne ne m’avait tuée ni songé

A le faire — pourtant la guerre

Sillonnait nos champs, tuait nos bêtes.

Ma chatte réclamait sa part de bonheur

Et pourtant, je n’étais qu’une enfant.

Je m’en souviens comme si je mentais

A propos de ce que je vis en ce moment.

Ma chatte mouillée et toutes ces queues

Qui frémissaient à la pensée d’une victoire

Sur le destin — pauvres que nous étions !

 

(elle commence à nager.

elle se plaint)

 

L’eau est froide tout à coup !

On ne sait jamais avec ces courants.

Les uns vous réchauffent comme l’amour,

Les autres vous glacent comme la mort.

La voilà bien la mer dont je rêvais !

Et je n’étais déjà plus une enfant.

La chatte moins attentive à l’effort

Nécessaire de la part du baiseur.

Voilà à quoi je pense tout en nageant !

Je ne sens plus ma chatte ni mes seins.

L’eau est noire, muette comme le mensonge,

Enorme, douce à la fois, menaçante.

Elle est tout ce que je tente de fuir

Dans l’attente de rencontrer la roche.

Du coup le ciel a disparu, la nuit

Ne l’éclaire plus, le clapotis me prive

De toute perspective, signe avant-coureur

De la noyade ou je me trompe.

Je ne sais même plus où je suis,

Où est la roche, si je m’éloigne,

Si je suis emportée, si c’est le vent

Ou la seule force de l’eau, de la mer.

Gardons-nous de ne pas mourir

Avant d’avoir joui des effets de la roche

Sur notre esprit en proie à l’angoisse.

Le coquillage y est vivant, le crustacé

Y dort, êtres de l’ombre et des surfaces

Qui affleurent le ciel et ses signaux.

Je sens que je vais devenir obscure.

Telle est l’excuse de la poésie

Aux paresseux qui cherchent des accords

Pour accompagner leur ignorance

Du phénomène — voyez comme je nage

Sans effort maintenant que je suis morte !

 

(elle flotte sur le dos)

 

Il n’y a rien comme la solitude

Et la nuit pour vous emporter

A l’horizon le plus proche de vous-même.

Mes seins hors de l’eau ont froid.

L’eau clapote entre mes cuisses

Et je me souviens que je suis chatte

Aussi bien qu’esprit en phase

Avec le monde et ses habitants — poésie

De la tentation, mon amie, et non pas

De l’intention comme tu le croyais

Tout à l’heure en te jetant à l’eau.

J’ai besoin d’une bite pour en rire.

Mais le ciel s’obscurcit, il va pleuvoir.

La brise se rafraîchit, l’eau s’agite,

Monte, me couvre, me retourne,

M’aplatit contre la roche, je glisse.

Mes mains ne peuvent rien saisir.

 

(elle pousse un cri affreux)

 

Ce n’est pas moi, ça ! Poésie !

Je ne me ressemble plus, Moi !

J’ai l’air d’un chiffon dans le lavoir.

L’eau forme des bulles blanches.

Le sel, je ne l’avais pas senti jusque-là.

Il me donnera soif, terriblement soif.

Il faut que je trouve une aspérité.

Mais ce ne peut être qu’une rencontre.

La poésie me l’a enseigné ! Mais voyons,

Je ne suis pas en train d’écrire !

J’ai décidé de mourir parce que ma vie

N’entre plus dans mon existence

Comme la queue dans la chatte.

O que ma langue est ordinaire !

Est-ce ainsi chaque fois qu’on meurt ?

La langue ne se fait plus belle.

Elle revient à sa nature de lien

Entre les inventeurs de sa croissance.

Mais comment parler de ce désir

D’être tronchée par une belle bite ?

Est-ce que Racine nous en dit un mot

Plus haut que l’autre ? — poésie,

Je ne veux pas mourir sans le dire.

 

(elle se débat,

arrache des algues

 forme l’écume)

 

Puis-je me laisser emporter

Par je ne sais quelle force liquide,

Peut-être la trace d’une baleine

Ou le vent qui descend sur moi

Pour m’empêcher de parler aux morts ?

 

(elle se calme lentement,

retrouve sa respiration.

une de ses mains accroche

une aspérité rocheuse)

 

Sauvée ! Pour l’instant, car

Je n’ai pas renoncé à mourir.

Comme Pétrone je mesure

Cette distance sans retour possible.

Mais le temps ne s’arrête jamais.

Alors pourquoi grimper sur ce rocher,

Ce vulgaire rocher qui a toujours été là

Et qui survivra à ce que j’appelle poésie ?

Je hisse mon corps blessé, sanglant.

Je me plie aux contraintes que la forme

Du rocher impose à mes membres.

Puis ma tête se repose et réfléchit.

Je suis étendue, la chatte en l’air,

Face à la nuit et à la pluie.

Pourquoi ne pas ramener sur le rivage

Cette effusion de sensations, de pensées ?

Pourquoi ne pas redonner vie

A l’enfant que j’ai laissé aux soins

Du croquemort et de la justice ?

 

(elle s’assoit,

instable sur la roche)

 

Je n’avais pas été si loin dans la montagne.

Peut-être à cause du froid qui me paralysait.

Ce n’est plus le même froid, celui

De la mer et de la poésie qui m’emporte.

Ici, pas de douleur à l’intérieur,

Pas de douleur prenant racine au fond de moi.

C’est une douleur de surface, un frisson

De sang et de sueur, une contraction

Nécessaire à l’équilibre sans quoi

Je tombe à l’eau et cette fois je me noie.

J’attendrai la pointe du jour, qu’elle s’enfonce

Dans ce qui me reste de jugeote.

On me verra peut-être depuis le rivage.

A moins que je ne sois poisson.

Qui s’étonne de voir le poisson dans l’eau

A une heure aussi matinale ? Personne.

Mais la femme nue et sanglante sur un rocher ?

Qui ne vient pas à son secours pour la baiser ?

Mon enfant n’est peut-être pas mort.

Je n’ai pas serré son cou assez longtemps.

Je ne me souviens pas d’avoir attendu

Qu’il cesse de respirer, sa langue sur mon téton

Et ses petits pieds sur mon ventre, battant.

 

(elle tente de se mettre debout)

 

Il faut que j’y retourne.

Je dois l’achever si ce n’est déjà fait.

On ne me surprendra pas à cette heure.

Je vois le rivage d’ici — à moins

Que ce soit l’horizon — attention

A revenir ! L’horizon est trompeur

Quand on ne l’a jamais atteint.

Je vais trop vite en besogne.

Je finirai par me le reprocher

Et toute cette histoire fondra

Comme le sel dans l’eau.

 

(elle plonge,

s’embrouille au fond de l’eau

 ne remonte pas)

 

Mais je ne suis pas un cristal soluble.

Je marche à l’envers ou c’est du sable

Que ma tête rencontre dans le noir

Et la tranquille agitation des profondeurs ?

Ma bouche s’est fermée et ne veut plus s’ouvrir.

Mes narines ne font pas autre chose.

Je ne veux pas mourir comme ça,

Par accident. Je ne veux pas mourir

Si mon enfant est encore en vie.

Il faut que je trouve cette force.

Revenir au rivage, me raisonner,

Saisir le cou de l’enfant, le serrer

Cette fois avec toute la conviction

Que ma propre mort m’inspire.

Mais je suis sous l’eau avec les poissons.

Je serai morte quand je me mettrai

A flotter comme un matelas, moi !

Qui n’ai vécu que pour le dire.

 

(elle ouvre enfin la bouche)

 

Aucune douleur… je ne rêve pas.

L’enfant est vivant ou il est mort.

Je ne le saurai jamais, je n’en parlerai

A personne et je l’oublierai

Par la force des choses — les choses

Qui ont peuplé mon existence de guignarde.

Pas de souffrance… on dirait

Que mon corps s’apprête à flotter.

J’aurais bientôt la tête hors de l’eau,

Mais pour ce qui est de respirer, tintin !

On m’oubliera, même l’enfant

S’il n’est pas mort, mais il mourra.

Ce sera ma seule idée de la Justice :

Tout le monde meurt, personne ne survit

Assez longtemps pour épater la science.

Après la connaissance, le néant.

Et rien après le néant parce que le néant

C’est l’après — et non pas le futur.

 

(un dernier spasme la secoue)

 

Cette fois je crois bien que c’est fini.

Le soleil revient sous la pluie.

Comme ces gouttes me rassemblent !

Je ne suis plus moi, je n’ai jamais eu d’enfant,

Ma chatte n’a jamais existé, ni l’homme,

Ni même la poésie. Je suis ce que je ne suis pas.

 

…………………………………………………………………….

A l’hôtel, on sort discrètement le corps de l’enfant et on l’enfourne dans une ambulance. Et sur le rivage, on utilise des jumelles pour examiner la surface de l’eau. Il ne se passe jamais rien d’autre. Et pourtant, tout recommence. Il n’y a pas d’origine et pas de fin. Il n’y a qu’un théâtre et des comédiens. Et personne dans la salle.

 

LUCE

Un jour avant de se jeter à l’eau…

de ce poème.

 

*

 

Que se passe-t-il ?

On n’entend plus les poètes.

Est-ce qu’ils sont morts ?

N’ont-ils plus de voix ?

Les fils sont-ils coupés ?

La poésie est-elle condamnée

Au chant de guerre ?

 

Je demande à la philosophie

De m’expliquer le phénomène

Et non pas de se taire

Pour éviter les balles

Et les jugements

En correctionnelle.

 

Poètes qui chantiez la paix !

La guerre déclarée

Vous a-t-elle privés de langue ?

Il est vrai que la conviction

Est l’apanage des superstitieux.

Que dis-je ? Des profiteurs

Quand le temps est au beau

Et des précautionneux

Quand la subvention

Et la reconnaissance

Tiennent à un bombardier

En mission assassine.

 

Poètes vous chanterez la mort.

Vous la couvrirez d’un drapeau

Aussi moche qu’immature.

Et vous paraîtrez à la fenêtre

De vos tombeaux en forme de hochet.

 

Le prophète a raison.

Vous êtes des menteurs.

Des décorateurs, des adulateurs,

Des délateurs, lâches, vendus.

Vos rimes sont des rimes

Comme un sou est un sou.

 

*

 

Ne volez pas ma bicyclette !

Sans elle plus de tour de France.

Et sans la Franc’, plus de poète

Pour abreuver sillons et panses.

 

Ce deux roues c’est toute ma vie.

Je pédale pour fair’ des rimes.

Sans rimes ya plus d’ poésie !

Sans elle je suis anonyme.

 

Le cul sur la selle en vadrouille,

J’ai l’ambition municipale.

Je suis le roi de la pédale.

Voilà comment je me débrouille.

 

Je veux des livres en papier !

Et un guidon avec des freins.

Faut se lever tôt le matin

Pour rimer même avec les pieds.

 

Ne touchez pas à mon vélo !

Me piquez pas la dynamo !

Je vous éclairerai d’en haut

Avec des quatrains comme il faut.

 

J’ai hérité de cett’ bécane !

Je l’ai pas volée en votant

Pour les dieux du gouvernement.

Je veux mon vélo pas votre âne !

 

La poésie des intellos

C’est du crottin sur le pavé.

Moi je sais faire du vélo.

On peut êt’ con mais pas rêver.

 

Ne crevez pas mes pneumatiques !

Jamais je fais de politique.

Je me soumets à la critique

Sans sombrer dans l’anecdotique.

 

Me reprochez pas mes patins.

Quand ça glisse je collabore.

Je suis le roi du coup de frein

Et l’ami des feux tricolores.

 

Encore un petit tour de France

Sur mon vélo municipal !

Et d’atelier en renaissance

Je vous apprends le principal.

 

Ne l’niez pas, je suis utile !

Je me médaille avant qu’il soit

Trop tard pour devenir le roi

D’une glorieuse automobile.

 

Vous verrez comme quatre pneus,

Autrement dit deux bicyclettes,

Ça rend les gens un peu moins bêtes

Et les voleurs plus malheureux.

 

Allons zenfants de la patrie

Le jour est enfin arrivé !

On va par deux pouvoir s’aimer

Sans tomber dans la psychiatrie !

 

Et j’dis pas ça pour les cyclistes

Qui n’ont qu’un’ roue dessous les fesses.

Je parle au peuple et à ses messes.

Voter c’est con mais on résiste.

 

Sur ce je vous quitte en chanson

Sinon je redeviens obscur.

Si le poème est trop abscons

Ben ma foi adieu les chaussures !

 

*
 

Api beursedé Manu !

Api beursedé tou you.

Api beursedé mon ami.

Api beursedé et des poussières.

 

Je suis venu te dire

Que je suis patriote.

Comm’ j’ai pas les chocottes

J’te propose mon martyre.

 

Je me mettrai un’ bombe

A la place des méninges.

Tu repass’ras mon linge

Avant d’m’ mett’ dans la tombe.

 

Api beursedé Manu !

Api beursedé tou you.

Api beursedé mon ami.

Api beursedé et des poussières.

 

Pour la creuser tu pioches

Dans l’programme’ des promesses.

Sinon gare à tes fesses !

Dieu est un mauvais mioche.

 

Un’ fois que j’s’rai dedans

N’oublie pas pour ta gloire

Mon devoir de mémoire

Et mes pot’s claquedents.

 

Api beursedé Manu !

Api beursedé tou you.

Api beursedé mon ami.

Api beursedé et des poussières.

 

Si l’or de mes ratiches

Peut servir la nation,

Arrache sans pourliche

Jusque dedans le fion.

 

Ah de la class’ j’ai pas

La moyenne qu’il faut,

Mais vu d’ici en bas

Mêm’ le vrai a l’air faux.

 

Api beursedé Manu !

Api beursedé tou you.

Api beursedé mon ami.

Api beursedé et des poussières.

 

*
 

Ah je me sens libre comme l’air !

Et pas peu fière de l’être.

Même que je me crois croâ croâ

L’égale des saints de la Nation.

Mais être la sœur de Manuel Valls,

De Sarkozy et de Johnny Halliday…

Ah si c’est la Loi vous m’en demandez trop !

Je préfère me condamner tout de suite

Au bannissement du banc social

Plutôt que de partager quelque chose

D’aussi précieux que ma personne

Avec ces tumeurs républicaines

Montées comme des girouettes

Sur les clochers de nos églises

Pour me donner du mal au crâne.

Que je sois libre ça vous regarde pas.

Et que je sois égale ou pas,

C’est l’affaire de ma curiosité.

Mais fricoter avec les donneurs

De leçons et de spectacles,

Ah ça non je suis pas charlie !

Plutôt avaler un David Bowie.

Mais juste parce que je comprends pas

Ce que ce pitre de la hanche et de l’œil

Prétend communiquer à mes neurones.

Et je parle pas du monticule Renaud

Qui veut s’énerver avec la foule

Encore un peu avant de s’y remettre.

Vive la liberté et l’égalité !

Après tout j’en fais ce que je veux.

Mais la fraternité avec des singes,

Ça me fait remonter trop loin

Et je sais plus comment on faisait

Quand c’était juste singer qu’il fallait

Pour se servir des autres et même des cons.

J’ai oublié ce temps-là, turlututu !

Je suis toute neuve et ça brille pas.

La liberté nous rend marteaux

Et l’égalité nous enferme entre quatre murs.

Ça suffit bien pour continuer

De vivre en essayant de se faire aimer

Par ceux qu’on a vraiment croisés

Sans être obligé de loucher

Sur l’identitié et le droit d’exister.

Je ne suis la sœur de personne.

Chacun pour soi et Dieu pour tous,

M’a-t-on enseigné à l’école.

J’ai retenu la leçon et ce sera la seule.

Ça me rend libre de penser à autre chose.

C’est comme ça que je me sens égale

Et même quelquefois supérieure.

Citoyenne je veux ! Mais pas sœur !

Que la liberté soit avec vous

Et l’égalité avec votre esprit.

Je ne suis la sœur de personne.

 

*
 

Grikiki revenait de la guerre

Contre des inconnus nés ailleurs.

Il ramenait une blessure,

De la peur et aussi de la haine.

 

De quoi vous plaignez-vous ?

Dit le citoyen qui n’était pas allé,

Qui n’était même allé nulle part

Pour rester chez lui avec les siens.

 

De quoi ? Mais de ne plus être

Moi-même ni le fils de mon père !

S’écria Grikiki en montrant

Sa blessure, la peur et aussi la haine.

 

Ce n’est rien, dit le citoyen, qu’un  peu

De chair, de feu et aussi de haine.

N’en ai-je pas moi aussi à revendre

De ces produits venus des Colonies ?

Vous feriez bien de vous remettre

Au travail comme les autres, ceux

Qui ont été et ceux qui ne sont plus.

C’est comme ça qu’on devient président.

Vous ne voulez pas devenir vous aussi

Président de la République ?

Ne me dites pas le contraire !

Tout le monde rêve ensemble.

On ne rêve plus tout seul dans son lit.

Ça ne se fait plus, dans l’urgence.

Laissez faire ceux qui savent pourquoi

Les uns ont tort et les autres raison.

Ne pensez plus à vos blessures,

Ni à la peur qui n’existe pas ici.

Même Renaud ne craint de crever

D’une balle en plein dans les tripes.

Faites comme lui, mentez-vous

A vous-même et devant les autres.

Faites comme si la haine n’en était pas.

Et servez-vous-en, nom de Dieu !

 

Garde à vous ! Au trot ! Et en avant !

Ce n’est pas fini ! Ça commence !

Pour qui vous prenez-vous, mauvais

Sujet, enfant ingrat, fils de personne ?

La patrie va vous montrer comment

On l’aime quand on s’est battu  pour elle.

Nous on sait déjà se faire enculer.

On est resté ici pour ça, monsieur

Le vétéran, oiseau de malheur, SDF !

Ce n’est pas vous qui allez nous apprendre !

Couchez-vous là où on vous dit.

Un fonctionnaire va vous prendre

En charge. Et gare à la rébellion !

On sait aussi les mater, ceux qui ont

Déjà servi ! Tenez-vous-le pour dit !

Et c’est signé : Le Président, ses ministres

Et le Parlement au complet. Dehors !

 

*
 

Il n’y a pas de pays qui tienne.

La preuve je ne marche pas

Sur cette terre d’électeurs.

Je choisis de rêver que je rêve.

 

Il n’y a pas de pays qui tienne.

Tout s’écroule autour de moi,

Les rêves d’enfants, les vacances,

Et les promenades avec toi.

 

Il n’y a pas de pays qui tienne.

On a trop besoin de chefs.

Et à la fin il faut se battre

Alors qu’on était venu pour autre chose.

 

Il n’y a pas de pays qui tienne.

Le seul bonheur est une défaite.

Une guerre sans solution de fin.

Et des morts dans la maison voisine.

 

Il n’y a pas de pays qui tienne.

Les serviteurs sont des salauds

Sinon ils ne serviraient pas.

Beaux salauds, faux anarchistes.

 

Il n’y a pas de pays qui tienne.

J’étudierai la poésie, la seule.

Mais sans la rime des vendus

Qui chant’ au lieu d’écrire vrai.

 

Il n’y a pas de pays qui tienne.

Je ne suis de nulle part, je migre.

Je fuis, je ne rêve plus, je pars !

Je peux aussi crever d’attendre.

 

Il n’y a pas de pays qui tienne.

Les hommes sont des animaux

Qui se nourrissent d’eux-mêmes.

Il n’y a rien de patriotique là-dedans.

 

Il n’y a pas de pays qui tienne.

La femme ferait mieux d’arrêter

De servir la patrie et de la nourrir.

Les hommes sont des chiens aux abois.

 

*
 

Vous ne connaissez pas Mystère…

Pourtant Mystère est dans la rue.

Vous ne pouvez pas ne pas

Marcher sur sa tronche en rondelles.

 

Quand je pens’ que je l’ai épousé.

Devant le Maire et le Curé.

Quand je pens’ que je suis sa tartine.

Cul beurré du soir au matin.

 

Heureus’ment qu’y bande plus !

Manqu’rait plus qu’on lui fasse un gosse

A la Patrie qu’est en danger !

Ça en f’rait deux mais l’aut’ est mort.

 

Alors comm’ça Richepin,

Tes gueux vont à la guerre ?

C’est PC qui m’a dit.

J’en reviens pas non plus.

 

Mais Mystère il ira pas.

Il ira pas sans moi se fair’ tuer.

On est les frangins de personne.

On n’a pas trinqué mais on trinque.

 

Pourvu que je crève avant lui !

Ah je m’vois pas le brancarder

Jusqu’à la morgu’, même en auto.

Quand je s’rai morte, ô Français libres,

 

Consommateurs égalitaires,

Dit’ à Mystère qu’il en est pas.

J’ai toujours su ce qu’il était

Et qu’il sera après ma mort.

 

Les bit’ que ça bande ou qu’ça casse

C’est dans l’drapeau que ça s’essuie.

Et comm’ j’en ai un dans le con

Ben ma foi on est patriote.

 

Mystère et moi c’est du tout cuit.

Pas la peine de bosser la nuit.

Rich’pin nous envoie à la guerre

Et on revient le cul verni.

 

*
 

Un jour j’irai en Palestine

Pour voir des Juifs et des Arabes.

Je me prendrai pour Jean Genêt

Avec un chapeau sur la tête

Et une plume dans le cul.

 

Un jour j’irai dans la savane

Pour flirter avec des sauvages.

J’aurais la tête de Camus,

Avec dans la poche un visa

De la part de tous les Français.

 

Un jour enfin je voyag’rai

Au bout du monde avec mon cul.

Je le mettrai où ça me chante,

Mais sans chapeau et sans visa.

Je ne serais jamais poète.

 

*
 

Non je savais pas…

Je suis pas née pour savoir.

J’ai choisi de jouer

A la baballe avec le temps.

 

Non je le vois pas passer…

Je ferme et j’ouvre ma fenêtre.

Il y a si longtemps

Que je suis pas sortie…

 

Non je veux pas…

Je veux rien si c’est bien

Et je veux penser si c’est mal.

J’écris pour ne pas écrire.

 

Non ce n’est pas dur…

Les oiseaux ont des ailes

Et les poules des dents.

Je suis faite pour ça.

 

Non je ne suis pas seule…

Je souffle sur les pages

Pour donner à la poussière

Une raison d’exister.

 

*
 

Qui n’a pas rêvé

De tout recommencer ?

Quel abruti n’a pas pensé

A laisser tomber le jour

Et la nuit et tout ce qui pèse ?

N’est-ce pas la meilleure

Façon de tuer l’ennemi ?

Alors c’est oui ou c’est non ?

Demande le livre ouvert

Sur le malheur et la bataille.

Il faut être un sale gosse

Pour accepter de commencer.

Mais qui n’a pas peur de l’autre ?

Qui possède le secret

D’un autre monde ?

Une injection vite fait.

Un film bien fait.

Un vote mal fait.

Le lit, la machine, la bite.

Et à l’âge d’être soi-même

On devient soldat, pute,

Fonctionnaire, curé, rabbin,

Député, pauvre con d’ouvrier.

Comment lui en parler

Sans passer pour un cas ?

J’en ai déjà trop fait.

Bien, mal, vite et même sans.

Qui n’a pas rêvé

De tout recommencer ?

Ne rien payer, voler, tuer.

Ne pas aller, ne pas rester.

Et tu voudrais que je t’écrive

Une lettre d’amour, pour voir…

Mais voir quoi, pauvre con !

Tu ne sais pas qui est l’enfant.

 

*
 

Livres des bibliothèques,

Labyrinthes des bonnes familles,

Chronologies, mythologies, épopées…

J’en ai vu de toutes les couleurs

Depuis qu’Aristote m’encule.

 

Quelle est ma ville ?

De quel pays ma langue ?

Histoires, lectures, écrits.

J’en ai vu de toutes les couleurs

Depuis qu’Aristote m’encule.

 

Je ne suis pas un personnage.

Je ne sais pas jouer avec la peau.

Quels sont ces lieux imaginaires ?

J’en ai vu de toutes les couleurs

Depuis qu’Aristote m’encule.

 

Comme la bourgeoisie s’amuse

Dans les universités, les parlements !

Et le peuple applaudit aux vitrines

Sur les trottoirs de l’avancement,

Du progrès, du futur en somme.

 

J’en ai vu de toutes les couleurs

Depuis qu’Aristote m’encule.

Et pourtant je ne suis pas née.

Personne ne m’a encore inventée.

Pas même toi, ô mon amour.

 

*
 

Je me demande sérieusement

Si je ne vais pas aller à la guerre.

Mais comme je ne sais pas

piloter un avion,

Je n’y vais pas.

C’est la seule raison,

Sinon j’irais.

La fleur au fusil

Ou à autre chose

Si c’est avec autre chose

Qu’on fait la guerre

Quand il y en a une.

Je saurais la reconnaître

Sans compter les cadavres.

Pas besoin de télé

Pour apprécier la mort

A sa juste valeur.

Ah j’ai vraiment envie d’y aller !

Tant pis pour l’avion.

Je ne le prendrai pas à Paris.

J’irai dans le désert

Avec la fleur dans la tête

Si c’est là que ça pousse

Les fleurs des tombes,

Des charniers de l’Histoire.

Vous ne me laissez pas

Le choix, ô mes compatriotes.

Tant pis pour vous, j’y vais !

Tout seul il le faut bien.

Avec un couteau dans la poche

Si c’est là qu’il faut les tuer

Ceux que je n’connais pas,

Ceux que j’aime déjà

Et qui poussent tous seuls

Ou sans explication.

Si jamais je reviens,

Je vous raconterai.

Ah c’que je suis pressé

D’revenir à Paris

Pour vous raconter ça !

 

*
 

« On n’est pas tout le temps égaux,

Malgré ce qui nous constitue.

Ça m’ferait chier d’être l’égal

De Gratougnac qu’est un ripou !

Je veux bien être l’égal

De ceux qui m’égalent

Ou que j’égale en m’efforçant.

Mais pas d’Gratougnac le flicard !

Ah merde et puis je m’en veux pas

De pas aimer les argousins.

Y sont trop cons et tous pourris.

C’est du terreau pour les tyrans !

Tsoin ! Tsoin ! »

 

Gratougnac juste passait là

Quand il entendit ce discours.

(C’est nous qu’on chantait en buvant)

Mais comme il avait oublié

De boire un coup avant d’y aller,

Il s’en est pris à un pov’chien

Qui venait just’ d’être au chômage.

« Ça fait du bien de s’défouler

Pour la Justice et le Travail ! »

Entonna-t-il une fois mort

Ou presque le clébard sans taf.

 

On n’est pas sorti du bistrot.

On sort plus, on attend qu’ça passe.

On critique, on se laisse aller.

On sait bien qu’c’est toujours les mêmes

Qui couch’ dehors et prenn’ les coups.

Nous on est payé pour rien faire

Et on fait tout pour que ça paye.

Ah c’que c’est bon d’être fonctionnaire

Mais pas roussin ni militaire.

On est les purs de la fonction.

Par ci par là un p’tit refrain

Et Gratougnac qu’est un vrai con

Entend chanter un SDF.

C’est nous la voix et les oreilles

De la Justice jacobine.

Et ça marche sur des roulettes.

C’est équilibré comme un pneu.

C’est un vélo qu’on fait pas mieux.

Flics et rond-d’cuir au traquenard !

À bas le chômag’ des chômeurs !

Sus aux poubelles de la rue !

On a le sens et le spectacle.

Tout est faux mais ça a l’air vrai

Viv’ l’éternité de la France !

Merci les flics ! Merci Daesh !

Tsoin ! Tsoin !

 

*
 

Quand j’suis pas content d’la gauche,

Je vote à droite !

Et si la droit’ m’satisfait pas,

Je tourne à gauche !

C’est pas ma faute,

Je suis Français !

 

Tenez pas plus tard qu’hier,

Je fais bobo à ma mimine

En tondant ce maudit gazon

En me disant que pour un’fois

C’est pas moi qu’on me coup’ les poils.

Renaud chantait à la télé

Et Manu relisait Mein Kampf

Aux écoliers pour expliquer

La différence et le projet.

Ah je me suis mis à rêver !

Et profitant de ce sommeil

La tondeuse a rasé les pompes

De Bobonn’ du chien et d’l’oiseau

Qui fait cuicui quand j’ai bien bu !

Ça m’a valu des tas d’reproches.

Pisque c’est ça tout c’que vous dites

J’m’en vais voter pour le FN

Et m’faire enculer par Le Pen !

 

Quand j’suis pas content d’la gauche,

Je vote à droite !

Et si la droite m’satisfait pas,

Je tourne à gauche !

C’est pas ma faute,

Je suis Français !

 

Avant-hier j’avais trop bouffé.

J’en laiss’ jamais à m’sieur l’curé.

Mais maintenant que j’suis un grand

Il me questionn’ plus à propos

De comment que j’fais pour y faire

Et pis tout seul et avec lui.

Mais y avait encor’ du dessert

Et d’quoi arroser le pastis.

Dedans j’ai trempé mes cerises

Que ça m’a foutu l’feu au cul !

Bobonne en a pris plein la tronche,

L’chien savait plus où j’habitais

Et l’p’tit oiseau qui fait cuicui

S’est noyé en poussant des cris.

Ah tout le mond’ m’en a voulu !

J’me suis fait engueuler sur tout !

J’avais plus tort que l’vieux curé.

Aussi ni une ni deux ni trois

J’m’en suis allé voter à gauche

Pour ceux qui pens’ à notre place.

Ça m’f’ra des vacanc’ et du temps

Pour penser à plein d’autres choses !

 

Quand j’suis pas content d’la gauche,

Je vote à droite !

Et si la droite m’satisfait pas,

Je tourne à gauche !

C’est pas ma faute,

Je suis Français !

 

Demain j’ai rendez-vous à l’heure.

Faut pas arriver en retard !

On va m’coller dessus les yeux

Des verr’à voir mieux à travers.

Et si j’suis sag’ pour ma dent creuse

J’aurais de quoi y mett’ les doigts

Sans risquer d’me fair’ mal au cul.

Mais je sais pas si j’vais payer…

J’en ai plus trop de quoi casquer…

Je bosse et j’ai de quoi bosser.

Je me plains pas de la bagnole

Ni des avantages sociaux.

Mais pour les yeux et les ratiches

J’ai comm’ qui dirait la main creuse.

Ça me fait mal rien qu’d’y penser.

Faut choisir, me dit ma conscience :

De belles dents avec de l’or

Et des yeux pour ne rien rater…

Ou des douleurs et rien pour voir

Ce qui me fait toujours bander…

Je m’demandais comm’ça en douce

Si des fois on peut pas voter

Sans que ça se voie trop dehors…

Et qu’on ait l’air qui faut des fois

Qu’on nous chang’ le gouvernement.

Bobonne le chien et l’oiseau mort

Vont morfler d’ici à demain

Si je trouv’ pas une réponse.

Sacré bordel de droite et d’gauche !

 

Quand j’suis pas content d’la gauche,

Je vote à droite !

Et si la droite m’satisfait pas,

Je tourne à gauche !

C’est pas ma faute,

Ya pas d’milieu !

 

*
 

Les fill’ devenez magistrates !

C’est bien payé et on rigole,

D’autant qu’on peut s’absenter tous les jours !

C’est un métier qu’on a pas besoin

D’étudier les mathématiques.

Même’ qu’on nous trait’ de femm’ de Lettres !

Tu parl’ de lettr’ qu’on sait pas lire.

Laissez-les s’ pendre par le cou !

Ça en fait un d’moins à juger.

 

*
 

Moi quand je bande

Ça se voit pas.

Ah qu’Dieu est con

De l’avoir fait

Pour que ça s’voit

Chez toi !

 

*
 

Ah c’qu’on est bien

Dans la cinquième république !

C’est pas la France ni l’Hexagone,

Mais on s’y sent comme chez soi !

 

« Les Français, haut les veaux !

Aiment la république ?

Eh ben en voilà une

Et gaulliste avec ça !

Vive moi ! (Je me comprends)

Comme dit mon chaouch de service,

Sac à malice’, coquin de sort !:

— La république, tant que vous voulez !

Mais la démocratie, c’est pas donné.

Elle s’arrête où commence

L’intérêt de l’État.

Or, l’État c’est moi ! »

 

Ah c’qu’on est bien,

Mon p’tit Manu !

Jamais puni, jamais bien fait !

Des fois je crois que c’est un rêve.

 

« Depuis Louis XI, mon bon Franchu,

C’est de là-haut que vient le temps.

J’suis pas très doué en Histoire,

Mais en calcul j’ai mes dix doigts.

Plus de six siècles nous contemplent.

Ça m’étonn’rait qu’Napoléon

Soit mis au banc des accusés

Avec Adolf et les curés.

À mon avis, ça va durer

Plus que ne vivent les roses !

Vive les chiott’ et l’Président ! »

 

Ah c’qu’on est bien

Dans la cinquième république !

C’est pas la France ni l’Hexagone,

Mais on s’y sent comme chez soi !

 

***

 

Suite

 

Voilà comment on redevient enfant.

Le chien n’aboie plus.

Il devient homme.

L’homme est devenu femme.

Je joue à la baballe

Dans le jardin

Qui m’a vu naître.

Les oiseaux secouent leurs plumes.

L’arbre prend le vent

Sur la mer de gazon.

La clôture à angle droit

Perle tous les matins

Et sa la pluie déchante.

On a de bons voisins,

Des jardiniers en fleurs

Et en légumes pour la soupe.

Un jour je rêve de devenir poète,

Un autre et je n’écris plus rien

Ni pour les yeux

De celle qui m’enchante,

Ni sur le fil

De l’actualité.

Je suis ce que je suis

Quand je ne suis plus

Ce que je devrais être.

Et pourtant j’ai été.

Homme, femme et enfant,

Les voyages m’ont connu

Plus observateur qu’un nuage

Passant comme un promeneur

Dans les bleus et les jaunes

Du ciel tapisserie.

Je m’angoisse dans la joie

Et j’épie des moments.

Je rutile comme un sou neuf

Dans le mouchoir des jeunes filles en fleurs.

Je m’enivre pour un rien.

J’arrache des pétales

Aux insectes masturbateurs.

Ruisseaux des larmes approximatives.

L’hiver comme l’été,

Des voix se font entendre

Dans les murs des mes passions.

J’écoute leurs refrains.

Je mange leur pain.

Je bois à la source même

De l’inspiration en forme

De robe d’été, transparences.

Je sais ce que c’est, la poésie.

Un jour, je ne le saurais plus.

Il faut vivre avec cette sentence

Prononcée une bonne fois pour toutes

Sur l’autel des saveurs.

 

Le chien me suivait.

Elle allait devant,

Cueillant les fleurs des talus

Et arrachant aux arbres

Des plumes encrassées.

D’autres enfants se balançaient

Comme des pendus

Aux charpentes nues des ruines.

Ça sentait la mort à plein nez.

Et la télé rapportait des lointains

Impossibles à nommer

Sans adhérer aux théories

Des uns et des autres.

Un jour tu deviendras

Ce que j’ai été avant toi.

Pleure maintenant avant

D’en rire avec les autres.

 

Sables d’or des rivages,

Gras sillons des campagnes,

Sommets des parachutistes,

Chemin des croisées aux statues,

Grottes trouant les verticalités,

Rature infinie de l’horizon.

Je n’allais nulle part avec eux.

Mon corps rapetissait en sourdine,

Os étirés jusqu’à la douleur.

Je vénérais mes mains d’argent

Sur la guitare pourtant muette.

L’Alhambra gémissait dans l’ongle.

Pas de peur, pas de fuites éperdues.

Rien que la lenteur des choses

Qui ne veulent pas dire leur nom.

Un monde réduit au silence d’or.

Pas même de curiosité

Pour ce qui est ou n’est pas.

Aucune recherche sous terre,

Pas de puits s’obscurcissant.

Rien que le ralentissement

Des parallèles et des courbures.

Des chocs sans conséquences,

Un chœur passant dans la rue

Aux trompettes du bonheur.

Des robes voletant aux crochets

Des murs mourant d’animaux.

Des titans revenaient visiter

Leur ancienne propriété.

Portails gémissant des retours,

Chronologie aux personnages

Blessés par le cours de l’Histoire.

La fille aimait d’amour

Le père aventurier.

Croissance des taureaux

Entre les fleuves parallèles.

Je ne saisissais pas le sens

D’une pareille aventure

Au pays des métamorphoses.

Qui a cueilli cette fleur

Au lieu de l’arracher ?

 

Ainsi les voix se multiplièrent.

Je ne reconnaissais plus la mienne

Si tant est que je parlasse

Comme il convient à l’âge ingrat.

Non, je ne parlais pas aux autres.

Je cherchais la répercussion

Dans l’angle des murs bavards.

Quel instrument mieux que la grille

Peut imiter tant de fracas ?

 

Le chien grognait encore.

Il n’allait pas plus loin que le portail,

Mais sa langue franchissait les distances.

Quelquefois on venait de loin

Pour l’entendre gratter ses cordes.

Il n’ouvrait pas le portail.

Il parlait dans la grille moussue.

Des tiges fleuries se frottaient

A ses joues rugueuses comme des limes.

On ne l’écoutait pas longtemps.

Il finissait toujours par vomir

Et les gens filaient sur le trottoir

Pour échapper à ses critiques.

Papa-chien ne redoutait rien,

Mais il buvait à même le goulot.

Et à la fenêtre là-haut

Maman-hermaphrodite reprenait

Un à un les refrains.

 

Je fus géant

Et je suis luz.

 

La peau du tambourin se tend

Sous l’effet de la turgescence.

 

Je fus Jéhan

Et je suis LUCE.

 

Ah quel mystère les amis !

Quelle énigme sans solution

Pour un enfant qui ne sait pas

A quel point il est compliqué

De devenir et de rester !

 

Un chien à la rigueur !

Mais cet être transformé

Par l’art du chirurgien !

Que suis-je moi-même

Si je n’ai pas tout compris ?

 

Je n’ai jamais voulu être un chien.

Je n’en ai même pas caressé.

Je n’ai jamais approché un chien

Sans me méfier de sa douceur.

Le mien fumait la pipe

En se laissant fasciner

Par les feux de la cheminée.

Les feuilles se recroquevillaient

Au son des écorces rougissantes.

La poésie des chiens

Est à l’image de l’Enfer.

On vous attend sur le rivage.

Qui est ce conducteur sans visage ?

Vous ne le saurez jamais.

Relisez les poésies de Renaud,

Plus haut ! Plus haut !

Elles vous rediront ce que le feu

N’a pas donné à ses précurseurs.

Je les aimais comme le pain,

Comme le lait de ses galets.

Mais le chien n’a pas donné l’enfant

A cette femme qui n’en est pas une.

Je ne suis pas l’enfant

De Jéhan Babelin,

LUCE ou pas LUCE.

 

Nous prîmes le train à Paris.

Il s’envolait sur les toits.

Il ne redescendait pas.

Les quais étaient déserts.

Un cheminot sifflait

En agitant ses signaux.

Jésus multiplia les ponts

Et servit le vin à ses hôtes.

Je ne vous ai pas parlé de Jésus.

Jésus le Sucre de mon existence,

Mauvais poète, homme de peu.

Il aimait les femmes en hommes

Et les enfants en petits monstres.

Il habitait à la droite d’un seigneur.

Dans cette maison de banlieue,

Personne ne croyait en Dieu.

Jésus haïssait Dieu comme lui-même,

Mais en amour, c’était un dieu.

Il aima Jéhan Babelin

Et creusa sa statue

Dans la pierre d’angle

D’une ancienne fabrique

De moteurs à explosion.

La statue portait comme un calice

Le bocal contenant,

Dans son jus de formol,

La verge coupée de Jéhan

Et ses olives rabougries

Qui pendaient hors de leur sac

Comme deux têtes de lutins.

A l’automne le chien

Vint lui aussi se recueillir

Devant la relique désormais

Aussi sacrée que Saint Glinglin

Et Saint Frusquin réunis.

Mais d’enfant, pas un un !

Rien que mézigue à la fournée.

Et ce n’était pas faute

De prendre le plaisir

Par les deux bouts

De sa lorgnette.

Nous avions pris le train

A Paris pour les toits

Et le charme de ses statues.

 

Et Jésus qui n’était ni chien

Ni paradoxe de la queue,

Jésus le Sucre m’enculait,

Il entrait dans mon petit cul,

Mon autre sexe

D’enfant gâté

Par la bizarrerie de l’existence.

Et l’enfant que j’étais

Se remplissait de cette poésie-foutoir.

Elle entrait mais ne sortait pas.

Et mon corps en concevait

Un gonflement mathématique.

J’atteignis les limites

De l’incohérence faite enfant.

Je ne ressemblais plus à rien.

« Si tu continue comme ça,

Me dit Jéhan dit LUCE,

Tu n’arriveras à rien de bon.

Tu mettras des pieds de gros

Dans ta nouvelle vie d’adulte.

Crois-moi, fiston, j’ai l’expérience

Du gigantisme et de la lumière. »

 

Je le (la) croyais sur parole.

A force d’avoir moi-même

De l’expérience et de l’angoisse,

J’étais mi-chien et moitié fou.

C’est comme ça que je grandissais.

Je perdais déjà mes cheveux.

En plus de gros

Je serais chauve !

Le cul ouvert

Comme une boîte.

Et de la poésie plein l’intérieur,

De la poésie à odeur de foutre,

De la vraie poésie de Jésus,

Celui-là ou un autre !

 

Alors Jésus me dit, très grave :

« Fils de personne, je t’aime

Comme le fils que je n’ai pas eu.

Jéhan n’a pas d’ovaires

Et le chien ne sait plus

Où donner de la tête à la messe.

Je te veux pour héritier.

Tu connais ma poésie,

Autant dire mieux que moi.

Montons plus haut toi et moi

Que sur les toits.

Tuons-nous d’un commun accord.

Ya pas de dieu après le temps,

Mais on dit que sur le moment

Ça procure un sacré plaisir.

Ah ! je ne veux pas rater ça ! »

 

Et le voilà qui m’empoigne !

Il emporte ma culotte

Dans un premier mouvement

Et revient bandé comme un arc

Comme s’il avait

Rencontré Dieu !

J’ai la langue dehors,

Le cri presque sorti

Et le ventre en vadrouille.

Il me prend par la main,

M’emmène au bout du monde,

Là où personne ne va tout seul.

« C’est pour ça qu’on est deux,

Glousse-t-il en tirant

Sur les pans de ma chemise.

Surtout pas un mot !

Il ne faut pas

Que ça se sache.

Toi et moi c’est gagné ! »

 

À deux qu’on a pris la mer !

Sur les toits de Paris

Et à fleur des nuages !

Ça sentait le sel et l’iode.

J’entendais les coquillages

Aux oreilles pointues.

L’écume des matelas

Ruisselait dans nos draps.

J’en avais le bonheur

A deux doigts de clamser.

« Si c’est ça la limite,

Roucoulai-je dans une gouttière,

Ah ! je veux bien recommencer,

Mais cette fois sans les mots ! »

Et c’était reparti

Pour des tours et des tours !

Du plaisir en bouteille,

En seringue et en pipe !

Et en plus j’avais pas l’âge !

 

Alors vous pensez bien

Qu’à ce rythme infernal

On a fini dans le ruisseau

Entre l’égout et les poubelles.

Ah ! j’en étais convaincu

Que j’étais pas le fils

De Jéhan Babelin

Et de son chien

Babylonien !

 

Seul’ment, voyez, la pauvreté,

A force, à force c’est payer,

Payer trop cher pour ce que c’est.

À la fin j’étais fatigué,

J’avais le doute en croix sur moi.

Jésus lui était presque mort,

Ne mangeait plus, se laissait faire

Et même parlait aux oiseaux.

Que c’en était triste à vomir.

Le chien m’avait suivi.

Il renifla mes ordures

Et jeta un œil amer

Dans la poubelle où délirait

Jésus plus si sucré que ça.

À la maison maman pleurait.

Ah ! je voyais ça d’ici :

« Et que je n’étais jadis

Qu’un employé municipal.

Et que je suis devenue

Autre chose à force de

Travailler dans le voyage.

Tellement que j’ai rencontré un chien

Et après tu connais la suite. »

Moi, j’avais vu la mort de près.

Et en plus j’avais fait exprès.

« Ah ! si on avait su, fiston,

Autrement on t’aurait élevé.

On n’en serait déjà pas là

Avec du temps pour réfléchir

Comme le commun des mortels. »

Le chien moralisait sur le trottoir.

Je buvais l’eau du caniveau

En reluquant la chair nue de la nuit.

« Ya pas comm’ la poésie

Pour rien cacher de la complexité

Que c’est de vivre avant d’ mourir ! »

Disait le chien qui en souffrait.

Jésus était peut-être mort,

Mort sans moi et tout seul

Au moment d’en savoir plus

Sur le plaisir en fin de vie.

Je suis monté sur le chien

Et on est rentré à la maison

Où papa m’a passé un savon.

Je ne serai jamais poète !

Fallait que je me le mette

Dans la tête.

Jamais poète ! Jamais poète !

Et avec ça bête !

Mais bête à couper au couteau !

J’en ai retrouvé le sommeil.

 

J’ai rêvé de Jésus, des putes,

De la rue et de ses vitrines,

De la lumière déjetée,

D’autres débris au bas des murs,

Du train arrêté et du quai.

Et au matin,

Dans le jardin

A deux mains j’ai

Fait un enfant

A la luzerne.

Ça fait chanter les oiseaux.

Même le soleil

Paraît plus gai.

Papa-chien écrivait

Dans le reflet de sa fenêtre.

Maman-géant relisait son ouvrage.

Je n’écrivais pas.

Je n’y pensais pas.

Une fille passa.

Je la suivis,

Mais pas pour la violer,

Simplement pour la regarder

S’éloigner lentement

Comme dans un film.

Ça fait un bien fou

De n’être ni heureux

Ni dans la merde.

Ah ! j’aimerai toujours

Ces bons vieux retours !

À midi,

Une éclipse

Répandit son ombre

Et j’entendis la mer.

 

Je suis le fils de Jéhan Babelin

Et de son chien,

Fils de Jésus aussi en touche.

J’ai mon mot à dire

Et je vais en rester là :

 

***

 

PRINTEMPS

 

Printemps de la poésie

 

Au matin on me voit les pieds dans la rosée

cueillant le verbe sur les feuilles

et le conjuguant au présent

pour donner la chanson à la poésie

 

Si tes yeux ne m’avaient pas inspiré

si tes seins de marbre ne m’avaient pas nourri

si je n’étais pas né de ton ventre souple

que trouverais-je sur les feuilles

sinon la poussière des hommes

qui ne savent pas que la vie est poésie

avant de disparaître dans cet humus

 

J’ai fouillé toute ma vie dans cette nourriture

au pied des arbres qui lui font de l’ombre

et j’ai toujours trouvé de quoi me nourrir

car les racines sont le meilleur de nous-mêmes

et nous devons tout à la terre qui nous porte

avant de nous emporter

dans sa puissance tellurique

 

Je chante le printemps d’une poésie

que tout le monde reconnaît

que ce soit dans la rue ou dans les théâtres

chacun y va de son inspiration

pour reconnaître que c’est ainsi qu’on chante la vie

et non pas en ne sortant jamais de la nuit

pour finalement mourir avec ses rêves

de je ne sais quelle gloire moderne

 

Au matin je suis le premier dehors

s’il pleut je suis heureux de me mouiller

et si la gelée brûle mes feuilles

je les réchauffe en peu de mots

car ici c’est le printemps qui s’impose

et la poésie est reconnue au premier regard

 

 

*

 

Le dire en français

 

Touchez au vers tant que vous voudrez

la poésie est si forte qu’il résistera

aux assauts les moins subtils

Mais ne touchez pas à la langue française

 

Chantez dans la rue pour le passant

ou pour la passante que votre cœur étreint

Mais au soleil ou sous la pluie de grâce

ne chantez pas sans la langue française

 

Rêvez la nuit et le jour si vous ne dormez pas

la place du bonheur est dans la poésie

seul ou en compagnie elle est le bien commun

Mais n’ouvrez pas la porte à l’étranger

 

Chacun est roi dans son pays

il n’y a pas de rois sans pays

et si vous avez le cœur bien placé

Ne touchez pas à la langue du vôtre

 

Nous traduirons ce que la poésie amène

comme le vent transporte des oiseaux

Mais s’il emporte nos propres chansons

Ne touchez pas à la langue française

 

Il n’y a pas de trésors sans religion

Il n’y a pas de poèmes sans poésie

Et sans la langue française nous ne sommes rien

que l’intraduisible défaite du traitre à sa passion

 

*

 

Les pas de l’amour

 

Le printemps connaît l’amour

mieux que le cœur lui-même

C’est que l’été n’est pas loin

Nous nous retrouverons sur la plage

 

Traverser ces trois mois de douce pluie

ne coutera rien au cœur qui attend

J’aurais cette patience comme l’hiver

a duré plus que de raison

 

Seul dans la nuit avec mes seuls rêves

de toi et de ce que je sais de toi

je prendrai les chemins les plus longs

pour ne pas te perdre

 

Il n’y a rien comme l’amour pour donner

au poète toutes les raisons de revenir

sur cette plage où tu n’as songé

qu’à me rendre ce que j’avais trouvé en toi

 

Comme la mer était docile en ce temps-là

et comme il n’y avait plus que toi pour aimer

et comme je savais que tu reviendrais en été

car l’été est ton nom ô ma liberté d’aimer

 

Que dure ce printemps une éternité

je n’en serai pas moins le passager tranquille

même si après l’été les feuilles tombent

pour qu’on les foule d’un pied pressé

 

*

 

Le jardin des extases

 

Rose exquise qui ne pique pas les mains

j’ose approcher ma joue de tes lèvres

et recevoir le baiser de ta couleur

pour enflammer mon cœur printanier

 

Comme il est agréable ce jardin où nu

je retrouve la saveur du premier instant

Comme les choses n’ont pas changé

depuis que le monde nous appartient

 

Buvons de cette eau pour nous griser

Ces fruits sont aussi notre nourriture

Par ce bain et ce festin de rois

je te nomme ma reine et je suis ton enfant

 

C’est ici que je suis né

entre les pommiers et la vigne

ici que mon enfance a commencé

à aimer ce que tu es devenue

 

*

 

Poussière de pluie

 

Aujourd’hui il pleut doucement

si doucement que je me sens seul

Il n’y a plus d’oiseaux dans les arbres

et le vent tourne en rond

 

À la fenêtre les fleurs penchent leurs têtes

comme si elles regrettaient d’être venues

Dans ces jardinières qui ont l’air de cercueils

elles pâlissent sans un mot pour pleurer

 

Jamais je ne me sens aussi mélancolique

qu’en ces jours de petite pluie

Une lettre de toi me laverait

de cette poussière de pluie

 

*

 

Robinet miroir

 

Ma tête est pleine de souvenirs

et mes poches d’oubli

Comme je suis seul sans toi

et comme tu dois penser à moi

 

Je te sais languissante

comme tes lettres le disent

Je t’imagine implacable

avec ceux qui disent le contraire

 

Entre nous cette tête et ces poches

les lettres qui voyagent comme les oiseaux

parce que la Poste existe

et que l’air n’a plus de secret pour l’Homme

 

D’ailleurs je vais t’écrire un email

C’est décidé — je me connecte

Que les oiseaux de la Poste se le disent

La campagne va changer de visage

 

Telle est la Modernité que je chante

Elle est claire comme l’eau que je bois

et sereine comme la fontaine chromée

où je me vois te voir

quand je me penche sur l’évier

 

*

 

La seule source

 

Ah ! ces enfants qui veulent savoir

et qui oublient ce que je sais

quand ils s’égaillent dans la cour

où nous attendons l’heure

 

Je les vois se chamailler

pour des riens qui sont tout

Souvenons-nous de cette enfance

elle nous a aussi appartenu

 

Dans la rue les passants

semblent guetter nos échecs

Même les oiseaux sont jaloux

de nous entendre chanter mieux qu’eux

 

Ce soir je rentrerai dans ma maison

et je penserai à toi pour que tu existes

comme seules savent exister

celles qui comprennent la poésie

 

Dans la cour les tilleuls fleurissent

et dans cette ombre je me repais

Buvons ensemble ô mes enfants

à la source de toutes les saisons

 

*

 

Résistance

 

Vive le son du canon

quand il aveugle nos ennemis

Pourquoi regarder en face

ces yeux qui nous jalousent

 

Nous sommes la patrie

des droits de l’homme

et s’il faut un canon

nous aurons un canon

 

Mais la poésie nous inspire

peut-être mieux que le sang

Tu es le témoin de ma vigueur

ô printemps qui vient à point

 

Nos frontières se gonflent

comme des muscles à l’effort

Canon et poésie font front

chaque fois qu’il le faut

 

Notre Justice est notre savoir

Qui pourra longtemps résister

à notre langue mille fois primée

par le temps qui ne se trompe jamais

 

*

 

Toi et moi

 

Je suis la tolérance faite chair

par le sang de notre fils

Voilà ce que dit le printemps

quand j’interroge sa vigueur

 

Que dirais-tu toi l’étrangère

si je te parlais une autre langue

que la tienne

 

Ma porte est ouverte sur le Monde

Je ne connais pas le riche

et je reconnais le pauvre

 

Prenez ce que ma table vous donne

Rêvez dans le lit où je dors

Nous ne serons plus seuls

si nous nous aimons

 

Voilà ce que dit le printemps

chaque année renouvelant

la parole faite chair

 

Et sur le seuil de ma maison

j’attends

que tu parles ma langue

pour que je te comprenne

 

*

 

Le cahier du vent

 

C’est ici que tu t’abandonnas à la passion

entre cet arbre mort pour rien

et cette rivière qui ne va nulle part

 

Les fleurs cueillent les oiseaux

avant même qu’ils ne battent de l’aile

 

Le ciel revient chaque jour

sans rien changer au sens

que prend la couleur des prés

 

Sur le sentier tu abandonnes aussi

tes vieilles chaussures poussiéreuses

On dirait que tu es né pour ça

 

La maison n’est jamais loin

Son toit brille de mille feux

et sa fumée ne veut rien dire

 

Qui m’attend à l’intérieur

si ce n’est moi-même en chausson

revenant du jardin avec des légumes

pendus à la ceinture

comme les perdrix du chasseur

 

Mais quand j’arrive sur le perron

un cahier d’écolier s’effeuille

au gré du vent

que les petits doigts agiles

ne comprennent pas

comme je le comprends

maintenant que tu n’es plus là

pour attendre avec moi

 

*

 

Marie-Poésie

 

Qui ment le mieux au petit garçon que j’ai été

et que je ne suis plus

 

Qui parle encore avec des mots choisis

dans le dictionnaire de rimes

 

Qui n’attend plus que je revienne

pour allumer le feu

 

Qui est cette femme qui ne veut pas de moi

et qui m’aime

 

Car tu es comme ma langue ô Marie-Pierre

 

Tu m’aimes comme jamais langue n’aima un homme

mais tu ne sais rien de la poésie

 

Car qui peut dire que la langue sait mieux que moi

ce que la poésie change dans le cœur d’un homme

qui se donne sans espoir de retour

 

*

 

De pointe et d’estoc

 

Je puise dans cette profondeur

avec le seau des grandes espérances

mais il y a longtemps que je sais

que sans la France je ne suis rien

 

Je ramène des pépites d’attente

qui attirent le regard de mes voisins

mais lequel dictera la Loi

qui sans la France n’est plus loi

 

Renaissant chaque fois de ce saut

dans l’inconnu des puits sans fond

je chante un lendemain de chansons

qui sans la France ne chantent pas

 

Ô mon pays beau comme l’eau

que la fontaine en fuite nous promet

que serais-je si tu ne m’armais pas

des pointes de ta langue

et de l’estoc de tes traditions

 

*

 

L’arbre de naissance

 

Belle terre des sacrifices de la guerre

tu me portes encore et je veux naître

Comme le passé est lourd de sens

et comme l’attente n’est pas facile

 

Je possède bien une maison

et mes meubles sont hérités

de la tradition qui fait les grands hommes

et la fortune de l’Histoire

 

Je connais tous les chemins

et les fenêtres s‘ouvrent à mon passage

J’ai même le cœur dépossédé

depuis que je suis amoureux

 

Mais ô ma belle terre de naissance

suis-je né si je ne te possède pas

comme tu sais tout de la langue

qui manque au poète que je suis

 

Me faudra-t-il mourir seul

pour que tu reconnaisses ma voix

Faudra-t-il qu’un seul de mes poèmes

te revienne en mémoire

 

Terre du sang qui a coulé justement

Ne me laisse pas sur le bord du chemin

couché sous un arbre dépouillé

que je n’ai pas reconnu

 

*

 

Monument de l’enfance

 

Un rayon de soleil éclaire

ton visage dans l’ombre

de la fontaine où tu bois

le vin de la patrie en deuil

 

Je te vois boire et je sais

que ce n’est pas de soif

mais de cet amour qui tue

quand il est vainqueur

 

La pierre porte les noms

de ceux qui se lèvent encore

Un bouquet les honore

de son parfum d’enfant

 

Qui sommes-nous mes paysans

si nous ne sommes rien

Qui aimerons-nous si rien

ne vient alimenter la source

 

Nous te voyons boire sans soif

à la fontaine de jouvence

La terre porte tes pas

à l’horizon de notre mort

 

*

 

L’enfant qui vient

 

Ô pères qui habitez dans nos tombeaux

que le son du clairon vous réveille

et que pour un instant on vous écoute

nous qui avons perdu le sens de la mort

 

Que ces tombes se couvrent d’oiseaux

et que leurs becs nous disent la parole

qui fut la vôtre au moment de mourir

sous le feu de l’injustice et du devoir

 

Accomplissez nos rêves aujourd’hui même

Ne partez pas sans ouvrir vos bouches

et que votre langue qui est aussi la nôtre

retrouve les accents de la sincérité

 

Vous ne serez pas morts pour rien

et nous ne vivrons pas inutilement

Nos enfants retiendront le temps

avec le sel de nos paroles jointes

comme des mains en prière

 

Regardez puisque vous le pouvez

nos visages d’un sang nouveau

et dites-nous comment le verser

pour que nos femmes y conçoivent

le meilleur de nos enfants

 

*

 

Lune de rêve

 

 

Ce soir la Lune ne dort pas

et je ne peux m’empêcher de rêver

 

Qui es-tu Lune aux grands yeux

qui m’apporte la tranquillité

et l’inspiration chère au poète

 

J’ai laissé la fenêtre ouverte

pour que tu entres dans la chambre

Tu hésites dans les feuillages

et les feuilles scintillent de ton argent

 

Moi aussi j’attends mais je rêve

 

Qui es-tu toi que je n’attends pas

 

 

*

 

La chanson du Diable

 

Dansons puisque c’est la fête

Aimons-nous du même amour

Ne ménageons pas cette nuit

le talent de nos musiciens

 

Allumons des feux pour la joie

Nous avons apporté le bois

et la flamme ne nous manque pas

Jouez Musiciens sans instruments

 

La nuit n’a pas d’autre issue

Nous la retenons dans nos filets

Et nos bouches se rencontrent

comme les papillons des lampions

 

Ah comme vos jupes ensorcellent

et comme la pluie peut venir

Nous ne nous mouillerons pas

dans le feu de notre joie

 

Revenons toutes les nuits

dans les sabbats de la poésie

Le Diable n’est plus un diable

et nous connaissons la chanson

 

*

 

L’enfant-loup

 

Qu’est-ce que la poésie mon amour

si ce n’est ce que la langue nous inspire

quand la terre revient à la mémoire

et qu’un enfant y joue avec nous

 

La poésie connaît le monde mieux que nous

Il y a longtemps qu’elle le chante

Les mots ne se trouvent pas dans la parole

mais dans ce qu’elle remet sur le tapis

 

Je ne sais pas si je suis clair

La poésie est limpide pourtant

Elle vient comme le jour

et se couche avec la nuit

 

Je reviens tous les jours

au moins une heure dans ma patrie

pour retrouver mes jeux d’enfants

et d’une comptine faire un poème

 

Car je suis resté un enfant des bois

La louve me nourrit encore

des viandes arrachées aux proies

quand je ne savais rien de la langue

 

*

 

Ce que le temps tue

 

Nous commençons par jouer à la balle

puis nous jouons à autre chose

comme si nous ne jouions plus

 

Le temps a la mauvaise habitude

de tuer les jouets

 

Nous étions fascinés par les insectes

et maintenant ils nous dérangent

et nous les écrasons sur le carreau de la fenêtre

 

Le temps a la mauvaise habitude

de tuer les jouets

 

Jadis nous complotions à trois ou quatre

mais nous ne sommes plus que deux

et même qu’un si nous n’avons pas de chance

 

Le temps a la mauvaise habitude

de tuer les jouets

 

Je me souviens que tu pleurais

chaque fois qu’il pleuvait

Maintenant tu fermes le rideau et tu dors

 

Le temps a la mauvaise habitude

de tuer les jouets

 

Ce n’est pas nous qui trichons

C’est le temps qui ne revient pas

ou s’il revient

ce n’est pas pour nous amuser

 

Le temps a la mauvaise habitude

de tuer les jouets

 

*

 

Pomme de discorde

 

Je voudrais tellement que tu sois heureuse

Le printemps ne dit pas autre chose

 

Entre la pluie et le soleil

nous avons le temps d’en parler

et tu t’éloignes avec les outils

de nos jardins

 

Le printemps peut-il n’être pas le printemps

 

Cette parole que tu me prends

t’appartient depuis si longtemps

que je ne sais plus si j’en suis l’enfant

 

Le printemps ne connaît pas l’hiver

mais il sait déjà tout de l’été

 

Cueillons ensemble ces fruits verts

Ils mûriront à la fenêtre

Au passant inconnu

tu les donneras sans mon consentement

 

J’ai connu des printemps sans pluie

mais j’y étais peut-être né

 

Revenons de nos jardins

non sans partager le poids

de nos récoltes

 

Ou n’était-ce plus le printemps

et déjà l’automne

 

Frappe à la porte de notre maison

comme le font les passants

qui demandent le chemin

et reçoivent de tes mains

le fruit de mes printemps

 

*

 

Terre des poètes

 

Cette terre est plus que notre chair

Elle est la chair de notre chair

 

Un chant impur sort de ses entrailles

si la poésie n’est pas au rendez-vous

 

Or qu’est-ce que la poésie sans la terre

sinon ces racines en forme d’os

qui ne veulent pas devenir poussière

 

Depuis l’enfance jusqu’à la mort

et de la mort au souvenir

Du souvenir à l’œuvre même

et de l’œuvre à l’éternité

nous sommes poètes ou spectateurs

et nous demeurons ce que nous sommes

 

Je crois que la poésie m’a choisi

Je ne peux que le croire

car où est la certitude

si nous n’avons pas le pouvoir

de nous projeter dans le futur

 

Mais si je ne me trompe pas

alors que mon chant se multiplie

Qu’il soit le chant de mon cœur

aussi bien que celui de tous

 

Nous nous retrouvons en famille

chaque fois que la langue parle à notre place

 

*

 

Terre infinie

 

Je revois le passé

comme si je l’avais vécu

 

Des milliers d’histoires

forment l’Histoire

 

Des millions de poèmes

n’en forment plus qu’un

 

Une seule eau coule

dans nos veines

à la place du sang versé

 

Les fontaines de cette terre

jaillissent sans commerce

 

Dans le pas des oiseaux

nous reconnaissons nos mains

 

La toile d’araignée se pose

comme une explication

sur les énigmes du temps

et de l’espace

 

Entre le tambour qui bat

comme un cœur à prendre

et la tête qui s’ouvre

dans le feu de l’action

le monde entre dans notre monde

et la terre de France renaît encore

 

*

 

Jour des cendres

 

Personne ne meurt plus à la lanterne

mais le feu ne s’est pas éteint

Mon cœur connaît cette énergie

et je m’y abreuve comme si le sang

n’avait pas d’autre sens

 

Les beautés de la langue

sont celles que la Poésie

prend à la terre

 

S’il faut détruire ce qui détruit

que les mots nous inspirent seuls

la renaissance de notre chair

 

Car s’il est doux de mourir

pour une juste cause

jamais âme qui vive

ne connaît la douceur

de la mort donnée

en retour de l’injustice

 

Le front dans la motte de terre

que mes mains viennent de creuser

je sème la fraternité

sans faire couler le sang

 

Seules les cendres en témoignent

 

*

 

Aubade sans soleil

 

Quoi de plus doux à l’esprit que ces fleurs simples

que je viens de cueillir sur le bord du chemin

Le printemps me les donne et je te les dois

car le temps est venu de te dire que je t’aime

 

Remplis le vase de la bonne eau du robinet

Ce verre transparent est un hommage à la limpidité

Ô comme le bouquet rassemble bien mes intentions

et comme tes mains valent mieux qu’elles

 

Sur le rebord de la fenêtre le soleil demande

sa part de fleur parce que tes mains

sont les mains qui savent tout du printemps

 

Travaillez chères pluies de doigts fins

Reformez ma langue au sentiment réciproque

Cette pluie me réveille à la place du soleil

et il fait encore nuit quand je reviens de loin

 

*

 

Miroir de soi

 

Comme l’enfant est beau

et comme tu resplendis

dans ce rayon de soleil

qui a l’air d’une étoile

 

Ta chanson me berce un peu aussi

On dirait que je suis né

pour ce moment de la journée

où tu n’existes que pour lui

 

Soleil ne cache pas mon ombre

sous les effets de tes feuillages

Dans le jardin où je m’aventure

La musique de sa voix est un oiseau

qui ressemble à tes feuilles

 

Plus loin je croque un fruit

grappes vermeilles qui promettent

d’autres moments de pure folie

avec les mots d’un refrain

vieux comme le monde

 

Comme l’enfant est beau

dans ce silence que tu brises

comme un verre après boire

dans le feu de ma Poésie

 

Tes yeux que je ne vois pas

éclairent le berceau

et donne la Lune

au reflet exact

de mon imagination

 

*

 

Unisson des cœurs

 

Je veux écrire ce que la mémoire retient

de tant d’Histoire et de si peu d’Homme

Que ma plume ne prenne pas son envol

sans la langue qui inspire les morts justes

 

À genoux dans cette bruyère de douleur

le front saignant de blessures infligées

à ceux que je n’ai pas connus vivants

je ne me lamente pas en vain car

 

un enfant m’écoute et prends note

de ce que la Poésie lui inspire déjà

lui qui est tout ce que sa mère veut

mais qui ne devient pas sans moi

 

Il s’essaie lui aussi au chant

Sa voix retentit sous le ciel de lit

Une larme en estompe les cris

mais le cœur y est sans partage

 

Tu me regardes pour me le redire

Et je sais que je te ressemble

L’œuvre commune est route

sur les chemins de la résistance

et sous le soleil de l’éternité

 

Non ne décroise pas tes genoux

Que ta main ne cesse de caresser

La langue est à cet endroit précis

L’unisson est maintenant acquis

 

*

 

Le bûcheron des mots

 

Il n’y a pas de toit

pour qui sait dormir dehors

et d’une herbe se sustenter

aussi bien que de ne boire

que l’eau qui vient à mourir

dans l’ornière des chemins

 

Il n’y a pas de lit

plus poétique que l’herbe des prés

ou le gazon verdissant des rivages

où se perd ce qui reste des voyages

 

Non il n’y a pas d’amour plus grand

que cette liberté durement acquise

à force de croiser le fer

avec les mots de la tribu

 

Les feuilles mortes de l’automne

s’assemblent en linceul

sur les racines de mon arbre

celui que j’ai choisi de couper

pour alimenter ta cheminée

 

car si je dors et si je vis dehors

je n’en suis pas moins homme

et du travail je connais le secret

même si la Poésie ne sait pas encore

jusqu’où je peux aller avec elle

 

Voici le bois de ma volée

Je n’entre pas dans la maison

ou plutôt je n’y rentre plus

car c’est dehors que je me sens le mieux

 

*

 

Chemin des pommiers

 

Je suis tombé de haut

le jour où je suis monté

là-haut

 

La douleur des chutes est formidable

Le craquement des os n’a rien d’une chanson

 

Poème en route pour l’exil

tu es l’échelle que je porte

comme un autre a porté sa croix

 

Les mots sont les murs de mon chemin

Les branches des pommiers

par-dessus les murs m’appellent

et je réponds en écrivant ce poème

 

Sur le chemin les pommes tombent

comme je vais tomber

elles sont ma nourriture

comme moi-même je nourrirai

celui ou celle qui m’aidera à me relever

pour m’emporter dans son monde sans échelle

 

Derrière la fenêtre tôt ou tard je reverrai

le chemin des pommiers de mon enfance

Le temps me fera cette grâce

chaque fois que mon cœur manquera de cœur

 

*

 

L’éternité

 

Vaillants couturiers de nos blessures

tirez sur le fil

resserrez bien les bords

et ne lésinez pas sur la force du nœud

 

Ouverts comme nous sommes

à cause d’une guerre

nous n’avons plus que la parole

pour remercier d’être encore de ce monde

 

Je suis ouvert de la gorge au bas-ventre

Le fer a plongé en moi comme dans le feu

et le Poème en est trempé comme l’acier

 

L’herbe ou les draps peu m’importe

puisque je suis vivant autant que mort

et que ma voix s’est enfin forgée

dans la réalité qui est ma seule offrande

 

Cousez sans ménager le fil

ô couturiers de mes lendemains

On ne meurt pas d’avoir écrit un poème

On dit même qu’on y gagne quelquefois l’éternité

 

*

 

La lampe à l’entrée

 

Rien n’est plus triste que cette obscurité

qui est le noir de la misère

Je choisis la clarté comme seule lumière

blanc tissu du poème

et seule joie d’avoir été

 

Je n’entends plus vos hypothèses

Je me rends sourd pour être clair

 

N’entrez plus dans ma maison

si ce n’est pour partager le pain

car nous n’avons plus que cela en commun

le pain que le travail nous donne

 

Passez votre chemin

à moins que la nuit vous inspire

elle qui ne connaît du rêve

que ce qu’il ignore de nous

 

L’interrupteur de ma lumière

est toujours éclairé

Voyez cette lueur vert pâle

C’est lui c’est mon signe

que vous pouvez entrer

si vous avez compris

 

*

 

Le bouclier

 

Il n’y a pas de poésie sans poésie

C’est tout ce que je sais

et vous n’y pouvez rien

 

Vos armes agissent dans la nuit

On ne voit pas vos morts

signes de victoire

et promesses de futur

 

Seules vos armes s’entendent

et le cri de vos victimes

pauvres lecteurs qui ne demandaient pas

à mourir en pleine jeunesse

 

Ce sang qui passe sous ma porte

sera votre seule présence chez moi

J’y trempe ma plume pour vous dire

que ma fenêtre n’est pas faite pour les charlatans

qui privent de lumière

ceux qu’ils destinent à la mort atroce

réservées aux crédules et aux idiots

 

Voici mon bouclier magique

ce n’est qu’une métaphore

et elle vaut ce qu’elle vaut

mais ne vaudrait-elle rien

que jamais je ne vous ouvrirai la porte

ni à vous ni à vos victimes

perdues de toute façon

parce qu’elles m’ont d’abord tourné le dos

 

*

 

Histoire de la vie

 

Je suis le vent qui vient de la mer

porteur d’autres raisons de s’aimer

Mouillé d’écume et de sel baigné

je ne viens jamais les mains vides

 

et si je reviens parce que je suis déjà venu

c’est toujours à l’heure de rêver

ou de se souvenir de ce qui n’est plus

Vent de la mer aime la raison

 

Je suis comme le Poème

qui ne rime plus

Il ne manque rien à ma beauté

pas même la ponctuation

que l’air signe

mais tu ne sais plus si je mens

ou si je rime malgré tout

 

Toutes les fenêtres portent ma trace

Ce goût de sable venu d’ailleurs

d’un ailleurs qui t’appartient

si tu me crois enfin

 

Je suis aussi la mer

mais c’est une autre histoire

l’histoire de toute une vie

 

*

 

Ors du temps

 

Notre drapeau est plus que tricolore

ô républicains inattentifs

car le blanc est la somme

de toutes les couleurs

 

Et s’il est l’absence

de toute couleur

alors notre drapeau

a la couleur de l’acier

qu’on trempe dans le sang

si le bleue st la couleur de l’acier

au lieu d’être celle du ciel

qui appartient à tout le monde

 

J’y songeais en entendant le clairon

nous redire que la terre sans la mort

n’est plus celle des hommes

 

Un chant est alors monté

au-dessus de ces têtes

qui ne pensaient plus

pour penser

mais pour se souvenir

 

Les ors de la pierre

ne savent rien de la couleur

pas plus que le noir de nos âmes

ne sait pas plus que le blanc

s’il est négation de la couleur

ou toutes les couleurs d’un seul regard

 

*

 

Saisons de la Poésie

 

Le printemps te revoit

et tu ne le remarques toujours pas

On dirait que tu ne sais pas

que le temps passe

 

Cet hiver je t’ai parlé de la mort

mais tu ne m’as pas écouté

Tu préfères la musique des Dieux

et ses arias incompréhensibles

 

Quand l’été viendra

je te répèterai les mots

qui ne te disent rien

et tu nageras sans moi

dans les eaux tièdes

de l’oubli et de la certitude

 

Puis l’automne rouillera nos fers

et nous cesserons de nous battre

pour laisser enfin la place

à l’enfant qui est venu

pour ne pas nous laisser seuls

 

Cet hiver je te dirai un mot

de cette mort qui vient

rimer avec mes vers sans rimes

Je ne sais pas si l’année s’achève

avec les fêtes qui la commencent

mais je renouvellerai ma Poésie

sans en changer une seule parole

 

*

 

Les insectes

 

Fruits de l’inconstance

les insectes visitent

votre facilité

 

ô belle après-midi

sous la tonnelle

chargée d’un soleil

harassant

 

les insectes tournent

et retournent dans ma tête

sans que je puisse rien

contre cette fièvre

 

si je suis la dupe

faites briller vos ailes

au cirage de la lumière

du jour

 

et si je suis l’oracle

frottez vos pattes

sur le tapis de la nuit

qui commence

 

*

 

Des moutons et des bergères (ou le contraire)

 

La poésie des bergères manque de berger

aujourd’hui

Bergère dans la voix

ou fileuse de mauvais coton

l’une et l’autre se trouvent seules

assise sur une veille souche

toujours aussi belle

et prometteuse mais

seules comme des mortes

 

De ma fenêtre je les vois

et bien que je sois poète

je ne sors pas pour éprouver

le fil de ma poésie

au cuir de leurs oreilles

exercées depuis longtemps

 

Ce n’est pas que je fuie l’amour

Au contraire je le poursuis

Mais ces bergères sans moutons

sont aussi sans pitié

dès qu’il s’agit d’elles

et de leur influence

sur l’inspiration des poètes

 

Pourquoi ne pas préférer

l’ouvrière qui descend

de sa petite auto

et qui d’un air complice

m’invite à prendre un pot

 

À moins que la bourgeoise

qui fait ses courses

ait aussi bien compris

que je veux être moderne

et que je ne suis pas un mouton

 

*

 

Ni facile ni difficile

 

Ah ce qu’on s’ennuie avec les poètes

qui ne savent pas ce qu’ils disent

et qui le disent parce qu’ils n’ont

rien d’autre à dire

 

Notre belle langue se passe d’eux

et c’est heureux

parce que la frontière est mince

entre la grossièreté

et la vulgarité

 

Le contraire n’est pas plus poétique

 

Les finesses et les préciosités

n’emportent pas la langue

au septième ciel

c’est le moins qu’on puisse dire

 

Et entre ces extrêmes

il n’y a rien à glaner

Ce n’est pas que j’ai essayé

mais il ne faut être grand clerc

pour le deviner

 

C’est ailleurs que la Poésie

exerce le génie de la Langue

Un ailleurs qu’on ne montre pas du doigt

sauf quand le doigt coupe le dictionnaire

à l’endroit où il prend tout son sens

 

Ce n’est pas difficile la Poésie

Ni à lire ni à écrire

mais encore faut-il mettre le doigt

sur ce qui a quelque importance

 

*

 

Une mauvaise influence

 

Être pris pour un autre

au bout d’un fusil

ou au cœur d’une conversation

ah ce n’est pas la même chose

Monsieur oh non Monsieur

 

Je n’ai jamais su

ce qui était arrivé

au Monsieur

qui me traitait ainsi

de Monsieur

 

Je ne sais toujours pas

si c’est le fusil

ou la médisance

de ses semblables

qui l’ont jeté

dans un pareil embarras

 

Je ne l’ai pas revu

mais je me revois

au moment où il allait

me dire ce qu’il en était

du fusil

ou de la conversation

 

Et c’est le moment

qu’a choisi sa femme

pour parler d’autre chose

 

*

 

La différence

 

Quelle différence

entre la femme

et l’enfant

 

Je me posais

cette question

sans y répondre

quand on me dit

que j’étais un enfant

 

ma sœur subit

le même sort

un an plus tard

car elle était

ma cadette

d’un an

 

On lui dit alors

tu es une femme

ce qui fait

la différence

 

Elle la femme

et moi l’enfant

âgé d’un an de plus

nous ne posâmes

jamais

la question

qui nous brûlait

les lèvres

 

Quelle différence

entre la femme

que je suis

et l’enfant

que tu n’es plus

 

*

 

Écrire un poème

 

Pour écrire un poème

n’écrivez pas un poème

Faites autre chose

Pensez à autre chose

 

Regardez le ciel

pour penser à autre chose

Ou signez une lettre

pour faire autre chose

 

Car le poème

est cette autre chose

Ni ciel ni lettre

c’est pourtant là

que s’écrit le poème

 

*

 

Chose de poète

 

Je ne suis jamais devenu

J’ai toujours été

en tous cas depuis que je suis

 

Et je ne mourrai pas

car si je devais mourir

je n’existerai pas

 

Dès qu’une chose

la moindre chose

prend de l’importance

nous nous mettons

à exister

et alors

la mort est la mort

et rien de plus

 

Par exemple

je ne suis pas le seul

à avoir fait exister

le ciel

et ce n’est donc pas

de cette manière

que je ne suis pas mort

 

Cette chose

qui me fait exister

est en toi

 

Alors je te prie

de ne pas mourir

et de me laisser le temps

de tout dire d’elle

pendant que je t’ai

sous la main

 

*

 

L’enfant de la Poésie

 

Nous ne sommes rien

si nous sommes tout

Pas plus que ce fruit

qui est tout l’arbre

n’est ce qui manque à l’arbre

pour tout expliquer

 

L’enfant que tu me donnes

n’a pas plus de sens

mais quelle joie de savoir

qu’il est de moi

et que je suis en lui

comme je suis entré en toi

 

Que demander à la Poésie

sinon que nous soyons

l’un pour l’autre l’enfant

et pour lui le mystère

de sa future alliance

 

Ce matin j’ai écrit

ces mots pendant

que tu dormais encore

 

Ce soir je les relis

comme si la nuit

n’allait pas encore

se remplir de tes rêves

et me vider de moi-même

 

*

 

Origine de la Poésie

 

Nous la terre et eux la langue

il n’y a pas d’autres moyens

de devenir leur poète

 

Car que signifierait un poète

qui ne fût pas le leur

 

Et que serait la terre

s’ils manquaient de poètes

comme il arrive avec l’eau

ou les idées

à certaines époques

 

Il n’y a pas de poètes en Enfer

Ceux qui en reviennent en témoignent

Leurs blessures ou leur mort

témoignent que l’Enfer

n’inspire pas les vrais poètes

 

Ils sont la langue de la Poésie

Ils connaissent l’Enfer

et les faux poètes

Reconnaissons-les pour maîtres

et donnons-leur le silence

car ils ne savent pas ce que c’est

 

Nous la terre et eux la langue

sur le même chemin et dans le même temps

ce qu’ils chantent nous l’avons écrit pour eux

 

*

 

Laudanum

 

L’eau apaise la soif

La chair apaise la chair

La mort apaise la douleur

Qu’apaise donc la Poésie

 

Il faut commencer par l’enfant

le contraire de la mort

 

Il ne voulait que chanter

pour être différent des autres

sans cesser de leur plaire

 

L’innocence n’a pas d’autre place

dans ce monde mal fait pour elle

 

Il faut continuer avec ce que l’enfant devient

mort ou vivant

 

C’est savoir beaucoup

que de savoir

qu’on est vivant

et que la mort n’est qu’un acte

 

Comment cette existence

pourrait-elle apaiser l’existence

 

Ne penses-tu pas alors à la Poésie

 

Certes la mort apaise vraiment la douleur

mais la Poésie n’est-elle pas cette même douleur

mais sans la mort

 

Je ne sais pas ce que c’est de mourir

mais je sais ce que peut la Poésie

Elle apaise la mort

Elle seule peut apaiser la mort

et ce n’est pas rien

 

*

 

Fil du temps et des couleurs

 

Doux pétales que le vent caresse

d’où tenez-vous le tremblement

de vos couleurs

 

Le peintre peint les couleurs

Le poète parle aux pétales

et le vent lui répond

précis comme une couleur

 

Dans le ciel vous traversez

l’infinité de la couleur

du blanc au noir vous existez

et le vent me le dit

 

Ces mots doivent enchanter

Je ne connais pas de chanson

qui ne s’y ressource pas

 

Ces mots que l’enfant cherchait

sans en trouver le sens

ces mots revenaient pour le hanter

et il croyait au vent

 

Fabuleux pétales d’insectes

ou tranquilles ailes de la fleur

dans vos draps couleur chair

et couleur de nos printemps

j’ai filé comme le vent

au fil de vos histoires

 

*

 

Histoire de l’homme

 

Soudain l’orage crève le ciel

ouvre les torrents du printemps

brise les tabous de la lumière

ne reconnaît plus les siens

 

et le monde semble s’écrouler

sur le toit de ma maison

 

Un volet grince dans ses fers

la cheminée respire comme un homme

une tuile fend une autre tuile

et le monde semble parler

à la place de l’homme

 

Cet homme court sous la pluie

tenant son chapeau à deux mains

son parapluie ne lui sert plus

qu’à fendre l’air électrique

 

Si vite et si imprévisible l’orage pèse

de tout son poids sur les épaules

de cet homme qui se bat pour arriver

avant la foudre qui aime la mort

 

J’ouvre la porte sans la lâcher

Derrière moi la cuisine s’anime

L’homme arrive et entre chez moi

et son chapeau est emporté tant pis

 

Tant pis pour le chapeau me dit-il en souriant

Les chapeaux ne peuvent rien contre la foudre

Et tandis qu’il disait cela en souriant

la foudre a embrasé le meilleur de mes cerisiers

 

J’en ai pleuré toute la nuit

L’homme dormait lui

Il ne pleurait pas

Rien n’avait d’importance pour lui

que son sommeil

et ce qu’il y cachait

 

*

 

Limite du voyage poétique

 

Monde de technologie et de misère

de trottoirs éclairés et de campagnes grises

Monde de fous et de savants

Monde sur terre et loin d’ici

 

Comment ne pas craindre le pire

 

S’il s’agit seulement de mourir mourons

 

Mais s’il s’agit de disparaître

alors la question de ce gouffre se pose

 

Je peux parler de moi toute la nuit

et de toi toute la sainte journée

Même les autres méritent ce silence

 

Mais le monde où va-t-il

 

Dans quel abîme trouvera-t-il sa fin

et que restera-t-il de cette fin

 

Mes chemins en travers des champs

pas plus que mes trottoirs aux vitrines

colporteuses des dessous du désir

ne m’inspire la moindre idée à ce sujet

 

C’est qu’à cet endroit de nulle part

il n’y a plus de Poésie qui tienne

 

*

 

Simple comme un bonjour

 

Pourtant la Poésie est à fleur des lèvres

On l’entend alors qu’elle n’existe pas encore

Tout le monde sait le faire

Entendre ce qui ne dit rien pour l’instant

 

Attendre Entendre la différence est infime

et c’est ce que nous faisons

quand nous ne faisons rien

 

Et quand nous faisons quelque chose

quelque chose d’autre

nous perdons la Poésie

pour gagner du temps

 

C’est aussi simple

 

Rien à voir avec ces complications inutiles

que les nouveaux trouvères imposent

à nos spectacles quotidiens

parce qu’ils se trompent de poésie

 

Attendre d’entendre

ou

entendre à force d’attendre

je ne vois vraiment pas

ce qu’on peut attendre de plus

ni ce qu’on peut entendre d’autre par Poésie

 

*

 

Relativité restreinte

 

Tu ne sais plus ce que tu dis

Tu as perdu le silence

dans les bruits de ta ville

 

Un éclat de lumière

sur la vitre d’une boutique

vaut-il une touche de soleil

sur l’écorce d’un arbre

 

Et que dirais-tu de la Lune

ou plus loin de Saturne

 

Sur le trottoir

tu ne connais personne

et personne ne sait

que tu existes

 

Mais que sais-tu toi-même

de ce reflet sans yeux

 

Les trottoirs ne sont pas des chemins

On s’en sert pour aller et revenir

On ne s’y arrête que pour demander

 

Chez toi les chemins se croisent

Chaque reflet est un reflet

et non pas un effet d’optique

 

Mais que dirais-tu de la Lune

ou plus loin de Saturne

 

*

 

Un et zéro zéro

 

Nous ne savons pas ce que nous savons

Spécialistes de la réalité

nous ne sommes rien l’un sans l’autre

 

Mais qui es-tu toi qui me lis

Quelle est cette voix qui m’appelle

 

Qui suis-je moi qui écris

Quelle est cette voix qui m’inspire

 

Mais nous nous rencontrons ailleurs

et souvent il est trop tard

 

Est-il arrivé une seule fois

que l’heure soit l’heure

 

Autant que je me souvienne

j’étais seul et je le savais

 

La Poésie n’est-elle pas cet espoir

J’imagine que je n’attends pas pour rien

que si je vis assez longtemps

je finirai par te rencontrer

et savoir enfin ce que je sais

 

*

 

ÉTÉ

 

Drôle de cadeau

 

Voici la couleur que je te donne

ce ne sera qu’une idée

Je n’ai rien à te donner en ce moment

Une couleur m’a semblé utile

 

Tu en feras ce que bon te semble

On fait toujours quelque chose avec une couleur

Ce ne sont pas les couleurs qui manquent

mais en avoir une à soi ce doit être utile

 

Ou alors tu n’en feras rien

Tu la poseras n’importe où

et elle en prendra la couleur

 

*

 

Fruits amers

 

Souvent

dans ces siècles qui nous ont construits

le poète a chanté avec les oiseaux

du matin

et les mots sont devenus oiseaux des arbres

ou oiseaux de passage

et même on a connu des oiseaux en cage

 

C’est la nature qui revient

elle nous colle à la peau

à la campagne ou sur la plage

nous sommes des oiseaux mécaniques

mais l’air nous frotte les ailes

et nous nous envolons avec lui

 

Dans les vagues tu n’as pas l’air d’un poisson

et je ne suis pas le coquillage couché sur le sable

 

Au soir nous promenons nos regards

de visage en visage vu de profil

passants qui nous ressemblent

des petites filles jouent au petit garçon

et des petits garçons se prennent pour des filles

 

Puis la nuit installe ses noirs

et nous nous revoyons dans le lit

ailes blessées au contact des réalités de ce monde

le bec un peu salivant des mots

mots depuis toujours chantés

en cage ou dans les airs

ou ici sur la branche de l’arbre Humanité

dont nous ne sommes pas les fruits hélas

 

*

 

Gouttes de vent

 

Comme le poème est rebelle

à toute idée de poème

 

J’en ai tracé une ligne ce matin

d’un bout à l’autre de toi-même

et le vent a ouvert la fenêtre

 

Tu sembles apprécier ce mouvement de rideau

mais ce n’est pas de la poésie

 

Laisse dis-tu entrer la mer

par cette ouverture

 

L’air est saisissant de sel

et d’écailles

 

Non ce n’est pas un poème

C’est une lettre que je t’écris

pour que tu saches

pour que tu n’oublies pas que je sais

 

On aimerait que les embruns

montent plus haut que les mouettes

mais hélas le ciel n’est pas conçu

pour les gouttes de mer

 

Et c’est la pluie qui revient

mouillant le rideau

celui dont je t’ai dit

qu’il manque de poésie

et que les mots que tu lui donnes

ne sont pas les gouttes de pluie

qui harassent les mouettes

 

*

 

Si loin de toi

 

Ô lointaine patrie de mes mots

inaccessible terre de ma langue

sang que je n’ai pas versé

mais que je reconnais

je ne sais plus si je chante

ou si tout ceci n’est que langage

 

Je ne suis pas seul dans la nuit

Mes pas ne sont pas les miens

Le mur que nous touchons

hôtel de nos angoisses

porte les traces d’un long combat

contre les forces de l’ignominie

 

Qui est cet être qui m’accompagne

et me parle comme si je l’aimais

 

Sa peau est douce et ses mains tranquilles

 

Ô impossible patrie du poème

le sang versé n’est pas versé

la mort n’a pas voulu de cette offrande

 

La nuit est mon jour

et le jour est mon rêve

Je ne possède rien d’autre dans ce paradis

du jour rêvé

ou du rêve qu’un jour

je ne sais plus

je ne sais plus

 

Je n’ai que mes yeux pour toucher l’horizon

 

*

 

Séductions

 

Vieilles carcasses pourrissant

entre le sable et les rochers

 

Sommes-nous bien ici

 

Tu arraches des coquillages à ce bois

 

Je te suis

 

Une cavité aime nos conversations

Ne nous privons pas d’exister

 

Cartes postales de l’horizon

 

Plus loin nage une beauté nue

et c’est ta bouche qui me le dit

 

Nous n’irons pas plus loin que le quai

Nous monterons lentement l’escalier

et nous entrerons dans ce restaurant

où tu plais au garçon

c’est le moins qu’on puisse dire

 

*

 

L’ordre

 

La poésie habite chez moi

Elle est la terre que je connais

comme je sais que tu existes

 

Renaissons ensemble

si j’existe moi aussi

 

Tes mots entreront chez moi

comme des voisins

depuis longtemps appréciés

pour leur complicité

en matière de vision

 

Peu importe si je ne te comprends pas

Je sais ce que je sais

Sans toi je perdrais mon indépendance

 

Alors à qui le refrain

à qui le couplet

Qui commencera ce partage

de la poésie

 

Je voudrais être celui-là

mais tu es arrivée la première

et je te dois d’être le second

 

*

 

Deux nageurs

 

Voici l’été chapeau de paille

et bouts de tissu sur la peau

Voici le soleil et ses fans

et la mer qui pousse les oiseaux

dans nos serviettes

 

Fillette pressée d’en finir

avec les jeux

un seau de plastique fend l’air

et se répand sous le parasol

 

Comme tu sais lui parler

et comme tes doigts savent caresser

ces cheveux que le sel emmêle

 

Voici l’été pelle et râteau

Ces traces parallèles dans le sable

sont le signe que tout est fini

avant même d’avoir commencé

 

Voici l’été bouée poussée par le vent

tandis qu’un nageur fou la poursuit

et que tu lui conseilles la prudence

 

Fillette ravie par le vent

qui jette à l’eau

son beau chapeau

de paille

à la baille

 

Un deuxième nageur

disparaît sous les flots

 

*

 

La seule douleur

 

Nous ne volons pas comme les oiseaux

Ce serait trop facile

 

Nous sommes des voleurs

C’est plus difficile

 

Le ciel n’appartient pas à l’oiseau

Son voyage est à refaire

et il ne s’en lasse pas

 

Le voleur ne possèdera jamais le ciel

Ce n’est pas ce qu’il veut

Posséder oui

mais pas le ciel

 

Voleur ou oiseau

avons-nous le choix

nous qui avons été enfants

nous qui avons aimé avant d’être aimés

nous qui nous reconnaissons

dans le miroir des autres

 

Ciel et quoi d’autre

si c’est dans un miroir

 

Nous finissons par briser ce reflet

Qui en souffre

sinon le reflet

 

*

 

Jeu d’enfant

 

Va chercher petit chien bête et inutile

cours après la balle

qui appartient à cette petite fille

qui deviendra grande

 

Ne mouille pas tes pattes

et ne ramène pas du sable

à la maison

mes tapis ne sont pas faits pour les chiens

 

Et ne joue plus

avec cette petite fille

qui est plus grande que tu dis

Elle aussi mouille ses pieds

 

Je n’aime pas l’eau de vos jeux

petites créatures de mon imagination

L’eau ne lave rien

Elle a trop vécu

 

Et où donc a-t-elle vécu

sinon partout

cet ailleurs à imaginer

sans mettre les pieds dans l’eau

 

Va chercher le petit chien fou

cours après ce jouet imprévisible

Tu as encore le temps

d’en penser quelque chose

 

*

 

Ce que dit le poète à propos de femmes

 

Le poète dit et ne dit pas

C’est comme ça qu’on l’aime

ou qu’on ne l’aime pas

 

As-tu supporté sa dernière trouvaille

 

Le voici qui te sert

négligeant le contenu

mais c’est sur un plateau

alors tu te gondoles

et ta peau s’expose au soleil

 

Ne sais-tu pas qu’il sait

 

Ses boissons coulent entre tes seins

Est-ce ainsi qu’on donne du sens

à ce qui n’en a peut-être pas

Et tu t’étires

blancs des mains et des pieds

aux extrêmes de ta position sociale

 

Qu’a-t-il dit à la fin

 

Il m’a trouvée pas mal

mais les mots lui manquaient

alors il a cessé

de butiner mon lait

et a jeté son dévolu

sur un garçon de son âge

 

Le poète dit et ne dit pas

C’est comme ça qu’on l’aime

ou qu’on ne l’aime pas

 

*

 

Feu de paille

 

Été de feu de paille

chaque jour tu t’ennuies un peu plus

Tout cela finira mal

comme si le printemps

n’avait jamais existé

 

Été de conclusions

un verre dans la main

et le rêve en pointillé

comme la couture

le long du bras

 

L’été je m’ennuie

si le temps passe

comme avant

et s’il menace de passer

après tout le reste

 

Ô balcon de mes attentes

Dans la piscine des corps se frottent

Comme ce bleu m’ennuie

et comme le rose de tes dents

est signe d’attente

 

Été de silences noirs

Un néon brise des verres

à l’oblique d’un comptoir

 

Il n’y a pas de substance sans sommeil

ni d’esprit sans retour à la réalité

 

*

 

Solitude passagère

 

Je ne suis pas chez moi ici

Je n’y ai pas mes commodités

Ce papier m’appartient

Cette encre aussi

mais ces murs

ce soleil vertical

ces boissons de poisson

ces robes entrouvertes

la musique qui ne pense qu’à la danse

le vertige cher payé

cette mer qui ne bouge pas

non je ne suis pas ici chez moi

et je ne vais pas tarder à m’ennuyer

 

Ce n’est pas une menace

Je ne t’écris pas pour ça

J’écris parce que je m’ennuie

Parce que je ne sais pas où aller

pour t’oublier une bonne fois pour toutes

 

J’écris avec mon encre

sur mon papier à moi

mais je n’écris rien qui vaille

face à ce monde qui me fuit

ces passants qui n’existent qu’une seconde

la seconde d’inattention

que je leur consacre

parce que je m’ennuie

de toi de tout ce qui n’est pas toi

 

Ennui de pluie

de gouttes de ton sang

de chair tétanisée

à l’approche de l’été

de cet été que tu n’aimes pas

parce que je m’y ennuie sans toi

 

*

 

Feu rouge

 

Le soleil ne m’inspire pas comme la pluie

Aux embruns salés de la tempête

je préfère l’acidité des gouttes du printemps

et ce vent ce vent qui m’apporte de tes nouvelles

 

C’est par quarante degrés à l’ombre que je te revois

subissant les assauts de l’averse sous les arbres

parce que ton petit parapluie n’est bien qu’en ville

et qu’il vient de perdre sa petite tenue rose bonbon

 

Cette séquence me donne de quoi écrire

Pourquoi m’en plaindrais-je dis-je à la serveuse

qui se sert de son popotin comme d’un feu rouge

et qui règle la circulation sans un mot de trop

 

Ce soir le soleil est tombé comme un verre

Je l’ai entendu se briser sur la nappe verte

mais dans le noir je ne l’ai pas retrouvé

et la serveuse a accepté de coucher avec moi

 

*

 

Confusion estivale

 

L’amour inattendu ne se fait pas attendre

Les habits volent dans l’air saturé d’insectes

Nous sommes nus sans nous voir

mais de près l’effet est saisissant

 

Qui est cette femme qui s’en va

Où va-t-elle si elle ne revient plus

Je ne me suis pas même posé

la question de l’âge

 

La nuit continuera sans toi

belle inconnue sans âge déterminé

Au moins suis-je certain

que tu étais une femme

ce que tu n’es peut-être plus

si tu as changé de visage

à la demande d’un autre désir

 

Ainsi l’été se passe

et se passant il revient

toujours à la même place

 

*

 

Faute du vent

 

Croissant de lune à l’orientale

Blanc d’argent sur fond de nuit

On dirait que tu pleures

mais c’est ton maquillage

qui goutte sous l’effet

d’un bonheur de passage

 

Ta main est chaude dans la mienne

Je n’aime pas la sueur des filles

mais la guitare a aussi son charme

Moi qui n’aime que les tambours en amour

 

Dans les draps tu ne prends pas une ride

Tes cheveux font la poussière

Tu sais jouer à tous les jeux

On voit que tu as de l’expérience

 

Non je n’allumerai pas même pour t’embêter

La seule lumière est une lueur

qui se reflète dans tes yeux

et je sais que c’est le carreau brisé

 

Le vent en est la cause

Ce matin il s’est levé avant moi

et comme je comptais les carreaux

il en a cassé un pour te faire plaisir

 

*

 

Elle et ses chats

 

Nous avons regardé le chat qui se léchait

en haut du mur d’où sortent les fumées

de la cuisine et toutes autres sortes

de fumées que nous aimons aussi regarder

 

Le chat dans la fumée nous regarde aussi

Tu le trouves beau parce qu’il est beau

En voilà une explication dans ton style

de fillette prise au piège de sa raison

 

Il miaule aussi de temps en temps

et fait des enfants aux chattes

ce qui lui impose aussi de jouer

et de donner des leçons de choses

 

Toutes choses  que je passe à l’as

parce que c’est l’été

et que je n’ai pas rêvé de toi

comme tu n’en rêves pas non plus

 

Reprenons la position du début

au moment où le peintre saisissait

ta petite grimace d’amour

celle que tu réserves à tes chats

 

*

 

Ce que promettent les yeux

 

À quel moment oublie-t-on

Quel est ce moment inaperçu

imprévisible

qui met fin au souvenir

celui qui persistait

mais qui avait perdu son charme

 

Car c’est exactement ce que tu as perdu

ton charme

celui qui tenait non pas à ta beauté

mais à ton élégance

l’élégance de l’âge

doigts fins de l’expérience

 

Ne plus se souvenir de toi est un rêve

La nuit porte conseil dit-on

En tous cas elle n’est pas repartie

sans cette trace de toi

petits pas sur les tapis de ma conscience

 

À midi je te mange des yeux

Tes mains sont posées tes genoux

Les doigts tambourinent

en attente

Nous attendons d’être servis

et tu as déjà fait savoir

que tu as perdu patience

ce qui double l’impatience

tu devrais le savoir

 

Derrière la grille un visage me sourit

Je perdrais aussi du temps avec lui

La promesse est dans mon regard

On ne peut pas la rater

 

*

 

La mer, la mer

 

Je suis déjà passé par là

Je ne t’en dis rien

Tu n’aimes pas mes souvenirs

Même l’enfant t’agace

 

Qu’avons-nous trouvé ensemble

à part le coquillage du salon

gros coquillage pour l’oreille

Les nouveaux sont invités

à entendre patiemment

ce que tu sais de la mer

 

Ces pas ressemblent à d’autres

Le long du parapet les mêmes pas

Pieds nus qui reviennent du sable

et se frottent sur les miens

 

Cet enfant qui n’est pas le mien

me ressemble

sans doute parce que c’est un enfant

et que c’est le tien

 

Je l’ai trouvé sans toi

comme tu as trouvé le coquillage

et je m’en sers des fois

pour abreuver les nouveaux invités

des détails de ma vie amoureuse

ceux qui te font défaut

 

Oui je suis déjà passé par là

Je pourrais t’en parler

Nous nous arrêterions un instant

pour en retrouver ensemble

la trace et ce qu’elle inspire

 

*

 

Les roissons pouges

 

Les petits poissons ne sont pas rouges

Les petites mains ne sont pas des mains

Je croque des pommes d’amour

et je m’invente un passé de rêve

 

On ne boit pas l’eau des flaques

surtout que celle-ci est salée

Avec le sucre caramélisé

l’amour est une sacrée galère

 

Les petits poissons ça se nourrit

Ça ne vit pas d’amour et d’eau fraîche

Pour l’amour je comprends

mais l’eau fraîche reste fraîche

 

Le bocal est comme un verre en verre

Si tu le casses il est cassé cassé

On ne t’en achètera pas un autre

et tant pis pour les petits poissons

 

*

 

Rêve d’amour

 

Jour de pluie

non

c’est le robinet de la piscine

qui arrose les gens

et ma fenêtre

 

J’ai juste le temps

de la fermer

le rideau est mouillé

mais tu ne t’es pas réveillée

 

J’ai tellement peur

de te réveiller

Briser tes rêves

n’est pas mon style

 

La pluie continue

de frapper le carreau

par intermittences

et par intermittences aussi

les enfants jouent

avec le tuyau

 

Tu ne parleras pas

de ton rêve

et pourtant

tu l’auras vécu jusqu’au bout

 

*

 

Sans les yeux

 

Et si la Poésie n’était pas de la poésie

Si c’était autre chose de moins poétique

ou de carrément pas poétique du tout

Tu dirais quoi si c’était ça et pas autre chose

 

Tu ne dirais rien parce que tu ne parles jamais

de ce qui ne peut pas se dire autrement

 

Je te connais comme si je t’avais fait

 

Et te voilà un jour de plus

assis dans l’ombre loin du soleil

les yeux ouverts mais sans regarder

les mains agitées par la fièvre

 

Tu ne te poses pas les bonnes questions

On te l’a déjà dit tu n’es pas sur le bon chemin

 

Même les poissons savent ce que c’est un poisson

mais toi tu te contentes de ne pas regarder

pour voir si ça peut exister sans les yeux

 

*

 

Dialogue de muets

 

— Ici les statues sont comme les gens

Je ne les connais pas

Celle du port par exemple

en face du café

où l’on sert des tartines

de pain chargées de confiture

Tu sais qui c’est

 

— Non je ne sais pas

et les tartines de confiture

sont excellentes et j’en reprendrais

bien une autre ou même deux

 

— Moi ça m’embête de ne pas savoir

mais bien sûr toi t’en fous

pourvu que tu aies ton café

et tes tartines de confiture

qui font envie aux petites filles

 

— Des petites filles je n’en vois pas

Des petits garçons non plus

mais quand j’étais petit

j’en voyais tous les jours

et ça ne me faisait rien

 

— Quand tu étais petit

tu te damnais pour les tartines de confiture

pas pour les petites filles

ni pour les petits garçons

 

— Tu te trompes d’enfer ma chérie

C’est chaque fois pareil

Je t’amène au Paradis à grands frais

et tu trouves plus cher pour me compliquer la vie

 

*

 

Le cercle privé

 

Changer de sujet ne change rien

Nous revenons aux premiers temps

et les détails ont beau changer d’apparence

ce qui arrive devait arriver et c’est tout

 

Ainsi cette retrouvaille tout à l’heure

Nous étions sous le parasol

Tu grillais joyeusement en surface

et j’observais les effets de la mort

sur tes plis et les replis de ta peau

 

Je ne reconnaissais plus tes cris

quand tu t’es mise à crier

qu’il était temps que je me réveille

parce que le passé revenait nous visiter

 

Nous avons tous poussé des cris

Des cris de reconnaissance joyeux et clairs

avec une petite touche d’obscurité ici ou là

parce qu’il ne faut pas se cacher toute la vérité

 

Nous avons bien ri d’être encore capables

de nous souvenirs de toutes ces choses

avec autant de précisions

et immanquablement

il a fallu que tu parles de la poésie

que j’écris

et de celle que tu voudrais que j’écrivisse

 

Changer de sujet ne change rien

Ce n’est pas que nous tournons en rond

mais c’est comme si le cercle était rompu

et sa circonférence étalée au grand jour

pour former la ligne droite

de notre existence d’amoureux

fatigués l’un de l’autre

 

L’avantage de cette métaphore

(la circonférence étalée)

c’est qu’avec elle on voit bien

comment ça commence

et où ça finit

Je te remercie de m’y avoir fait penser

 

*

 

Demander

 

Que de poésie quand il n’y a plus de poésie

Ce n’est pas le silence ni ce qu’on entend alors

La Poésie revient à ce qu’elle va être

et cette attente est le meilleur de la Poésie

 

Ce n’est pas le néant ni même la mort

On n’entend pas parler de Dieu quand

la Poésie vient de s’absenter le temps

de revenir pour changer un détail

 

De poème en poème un détail a changé

et je ne te demande que de t’en apercevoir

Ce n’est pas trop demander que de demander

ce qu’on ne demande à personne d’autre

 

*

 

Coquille vide

 

Comment chanter le charme d’un coquillage

dont tu viens de manger l’habitant

Je ne te fais peut-être pas rire

mais c’est ce que je pense de toi

 

Le vin me rend facile comme ta bouche

Ma langue y trouve de quoi

reprendre la conversation

où nous l’avons laissée

quand il n’a plus été question de moi

et de mes petites intrusions

dans le domaine de la satisfaction

 

Il était déjà mort dis-tu

Comment imaginer le contraire

Tes dents broient la vie comme un fruit

Fruit mort arraché à un arbre

dont je suis peut-être la terre

 

Je dis peut-être

parce que je ne suis plus sûr de rien

Ce coquillage vide me fait penser

que je n’habite plus chez toi

et que tu viens de sortir sans moi

 

*

 

Bonheur à deux

 

C’est le bonheur des autres qui t’appartient

Je ne le dis pas assez et tu reviens

Moi aussi je reviens de loin

mais je n’en parle pas

Je te laisse vivre

Je n’attends pas de mourir

Je ne cherche rien

dans le bonheur des autres

 

Je rencontre et je reviens

Tu ne sauras jamais rien

de ce qui m’est arrivé

tandis que je sais tout

de ce qui ne t’est pas arrivé

 

Nous sommes faits l’un pour l’autre

 

*

 

Joie joie

 

Joie de l’été

à part le corps

et encore le corps

non je ne vois pas

ce que vous voulez dire

 

oui oui je suis heureux

de vous avoir rencontrée

surtout avec ce soleil

qui vous donne un air

un air un air de soleil

 

non je ne pense pas à la lune

à la lune ce soir

la lune lune

avec sa lumière d’argent

l’argent qui manque au soleil

s’il est d’or comme vous dites

poétiquement

 

oui j’aime ce paysage

ses hommes au travail

ses femmes en chemise

et les enfants qui jouent

à ne pas jouer

ici c’est l’hiver qu’on joue

 

Quelle joie oui

vous et le soleil

le paysage et vos mains

ce soir la lune non

pas la lune déjà

il faut prendre le temps

sinon il n’y a plus le temps

et Dieu sait ce qui peut se passer

si on vient à en manquer

 

*

 

Temple de l’amour

 

Poème de jour

contre un poème de nuit

Je troque le silence

pour un peu de bruit

 

Avez-vous pensé

à l’eau de mon bain

Le vin de la nuit

j’y pense j’y pense

 

Pas de jour sans nuit

et pas de nuit sans toi

Pas de soleil sans lune

et pas de moi sans toi

 

J’y ai pensé

et j’y pense encore

comment ne pas pensé

ce qui a été dit

 

Je l’ai dit le jour

et redit la nuit

on voit que

tu m’as écouté

 

On voit toutes ces choses

au matin

quand tu étires

ta colonne de marbre

 

*

 

Chaise musicale

 

Je ne sais rien sans souvenir

Les feuilles de l’été exigent

un effort particulier pour être

enlevées à l’arbre ensoleillé

 

Les fruits ruissèlent sur toi

Nous aimons cette fête

et nous ne nous privons jamais

d’en sortir plus vivants encore

 

Sans souvenir je ne sais rien

Je ne mesure pas l’importance

de l’été dans tes cheveux

poignée de bruits qui courent

 

Nous finirons par ne plus savoir

Les fruits de l’été sans soleil

n’expliqueront rien de toi

pas même cet instant de poésie

 

La place manque pour revivre

 

*

 

Fleur de l’âge

 

Non ce n’est pas ma petite fille

C’est ma petite amoureuse

Hier elle m’a offert un ballon

un ballon plein de couleurs

avec un trou dedans

trou caché par sa main

elle ne le lâchait pas

 

Aujourd’hui elle m’apporte des fruits

et mange le premier

parce que celui-là

elle l’aime trop pour le donner

avant de le manger

 

Demain nous irons au bois

Nous mangerons sur l’herbe toi et moi

pendant qu’elle cueillera les fleurs

qui lui plaisent le plus

et que ma conversation te renseignera

sur mes préférences sexuelles

 

*

 

Les mouches

 

La voilà qui revient

les bras chargés des bonbons collants

que je vais devoir peler de leur papier

sinon elle fera un caprice

et on me prendra pour son amoureux

 

Ces jeux parallèles m’ennuient

Tu ne peux pas savoir à quel point

je m’ennuie de toi

et comme j’ai envie de l’ennuyer

elle

 

Les doigts couverts de mouches

je n’amuse personne

On me trouve même dégoûtant

de les sucer ainsi devant une enfant

qui on le voit bien

a besoin de leçons

 

Je suce ses doigts aussi

C’est encore plus dégoûtant

et les mouches s’énervent

avec un bruit de porte qui grince

dans le silence des commentaires

 

Je l’ennuierais bien cependant

mais c’est trop demander à son imagination

 

*

 

Excès de zèle

 

Les gens de l’été sont comme des boutons

mais on ne peut pas les gratter

Il faut dire que je ne suis pas chez moi

Je n’ai rien sous la main

pour calmer cette démangeaison

pas même toi qui attend aussi

mais loin des gens de l’été

que je boutonne en t’attendant

 

Ma chemise est propre comme le vin

Mes poches sont vides comme mon verre

et dans ma tête tout s’est éteint

parce que le lustre est tombé

 

La police a été gentille avec moi

Ils ne m’ont pas jeté de l’eau à la figure

ni demandé ce que je faisais là

seul dans la nuit d’un pot de fleurs

 

J’ai donné mon adresse et ma clé

et je ne sais par quel miracle

j’ai rêvé dans mon lit toute la nuit

 

Mais les miracles sont des miracles

ou alors je n’y ai pas assez cru

car tu n’es pas sortie de mon rêve

J’en ai même fait plusieurs pour voir

mais tu n’as rien voulu savoir

 

Les gens ont recommencé à me gratter

et cette fois je n’ai pas hésité

Je me suis gratté jusqu’au sang

 

*

 

Fleurs à faner

 

Moi aussi j’ai jeté une fleur sur le mort

Le mort n’était plus là

mais on m’a assuré qu’il était mort là

et que je pouvais y jeter ma fleur

 

Je n’ai pas demandé de quoi il était mort

J’aurais demandé pourquoi

et on m’aurait regardé de travers

parce que de mémoire d’homme

on ne meurt pas pourquoi

on meurt comment

Mieux ne pas savoir pourquoi

Comment c’est plus facile à comprendre

 

Je n’ai pas regretté ma fleur

Elle s’est perdue parmi les autres

On ne reconnaît plus les fleurs

quand elles redeviennent fleurs

 

*

 

Paradoxe

 

Si c’est ça la Poésie

je suis poète

et tant pis si ce n’est pas ça

 

— Mais enfin monsieur

si ce n’est pas ça

vous n’êtes pas poète

monsieur

 

Ah pardon

c’est plus poète qu’il faut dire

parce que le temps que j’y ai cru

je l’étais monsieur

 

Et je dirai que moins je l’ai été

et plus je me sens poète

 

Je ne suis pas amateur de paradoxe

de ces paradoxes qui font la poésie

mais pour le coup ah monsieur

plus poète que moi il n’y avait pas

 

Et même si ça remonte à loin

tellement loin que je ne m’en souviens plus

accordez-moi d’être encore

ce que j’ai eu l’honneur d’avoir été

 

*

 

Bouquet de filles

 

Savez-vous pourquoi vous riez

et pourquoi j’en ris moi aussi

Quelqu’un vous a-t-il expliqué

ce phénomène naturel

 

Une pluie de chapeaux s’abattit sur moi

— Mais enfin monsieur vous traversiez

Vous n’avez pas vu le panneau

 

— Non je pensais à autre chose

En vérité je pensais à d’autres filles

en voyant celles qui viennent

de me couvrir de chapeaux

 

— Mais ce n’était pas le but du jeu

Vous arrivez sans avoir vu le panneau

et il faudrait croire à vos chansons

 

— C’est à cause du rire monsieur

Savez-vous pourquoi elles rient

sans savoir pourquoi elles rient

 

Ô ce bouquet de rieuses sans joie

mon regard les cueillait une par une

mais mon bouquet demeurait sans parfum

 

*

 

Premier prix à payer

 

Dans les oubliettes du savoir

et des règles de la reconnaissance

je finirai par m’oublier

oublier même que j’ai connu le bonheur

 

Dit comme ça ce n’est pas clair

et pourtant je sens que je finirai

par être victime du savoir

 

La Poésie ne renseigne pas

Elle n’affine pas la taille non plus

On l’aime ou on ne l’aime pas

mais elle ne sert à rien

surtout en Médecine

qui est la science de la vie

à la conquête de la mort

et de la jeunesse qui est sa consœur

 

Je ne connais pas le travail commun

que la mort et la jeunesse

ont entrepris avec le commencement des temps

et de cette ignorance je me suis longtemps nourri

ce qui est faute de poète

et péché impardonnable de savoir

et de la reconnaissance qui l’accompagne

toujours en grandes pompes

 

Dire que j’ai connu le bonheur

et que je ne peux que le dire

ce qui n’a aucune valeur scientifique

et aucun prix aux yeux du monde

 

*

 

Brasiers

 

L’été brûle comme un feu de joie

Voici le bois que je t’apporte

ô dieu du vent et de la cendre

Ces quelques membres nourriront

l’heure qui vient en attendant

d’autres aventures de l’oubli

 

Fleuve de sens que cette mer

dont j’emprunte les voies

Membre arraché à force d’eau

je me laisse emporter pour oublier

que j’ai rêvé comme les autres

 

J’ai rêvé comme toi passante

Nous étions sur le même fil

Funambules d’un bonheur facile

nous ne nous sommes pas reconnus

 

Voici le bois bon à brûler

Ce qu’il en restera est déjà mort

Ici on ne brûle pas pour brûler

On alimente le feu de la joie

et sa fumée est une façon de parler

pour ne rien dire

pour ne rien dire

 

*

 

Limites du vide

 

Exercice du matinal en forme de nuit

Sur la page blanche je n’écris rien

Je ne me souviens pas de l’écorce

mais l’arbre s’est enraciné dans ma vie

 

Pensums des jours qui se croisent

à la verticale de l’horizon

pas une feuille ne m’est donnée

de cet arbre né de la nuit

 

Cette fois le soleil qui tombe

m’inspire une clameur de mots

mais sans le rêve je ne suis rien

et la nuit revient en force me hanter

 

Voici la nuit et ses surfaces

Tu n’en connais pas d’autres

Le sommeil te surprend toujours

quand tu n’y penses plus

 

Enfin le rêve se donne à vivre

Il entre à pleines mains et ressort

par la faute des mains saisies

elles-mêmes par d’autres sens

 

Formes de nuit je m’y exerce

C’est compliqué mais j’y crois

Si je suis venu pour rien

que ce rien ne soit rien de plus

 

*

 

Un sourire

 

Brûle encore ô soleil d’été

Ton disque fend la mer

de l’horizon à moi

et je me sens trahi

 

Après la route pas de route

Voilà ce que j’ai mis dans ton ventre

À la fenêtre le soleil

rougit les feuillages

et creuse des ombres

 

Nous n’irons pas plus loin

Le temps est circulaire

et nous sommes sa girouette

milieu de nulle part

et centre de tout

ce qui se fait

et se défait

 

Nous ne reviendrons pas non plus

Ce qui est fait est fait

Je ne veux même pas te voir sourire

comme si je me mettais à exister

 

*

 

Poème en forme de lune

 

Je ne me souviens pas d’être venu

dans cet endroit où tu te tais

inexplicablement

 

Une femme à la fenêtre me salue

comme si elle me reconnaissait

Une autre semble m’attendre

dans l’ombre d’un porche

 

Les façades ne ressemblent à rien

de connu

Les rues sont peuplées

de fleurs

mais je ne les ai pas cueillies

 

Qu’es-tu venu chercher ici

 

Je ne demande pas la Lune

J’ouvre des portes

parce qu’elles sont fermées

Tu n’entres nulle part

malgré les sourires

qui t’invitent à sourire

 

Je ne tuerai personne aujourd’hui

J’ai trop tué hier

Je tue tous les jours

depuis que je te connais

 

 

*

 

Cachotteries

 

Je montre

tu montres

nous montrons

nous n’arrêtons pas de montrer

toi et moi

 

Ne pourrait-on pas enfin cacher

une fois cacher

ce qui est déjà caché

mais le cacher cette fois

parce qu’on veut le cacher

 

Nous sortons pour sortir

Tu t’habilles pour t’habiller

et quand tu es nue

c’est pour te montrer

 

Ce n’est pas une manière de s’aimer

 

D’ailleurs je ne te rêve plus

telle que tu es

Dans mes rêves tu caches tout

et je ne cherche rien

Le couple idéal

 

Ce soir par exemple nous sortons

Pourquoi ne pas sortir en se cachant

Je suis sûr que personne ne nous reconnaîtra

Personne ne saura que c’est toi

que je cache le mieux

 

*

 

Blessure peut-être

 

Je sais ce que vous allez dire

Je l’ai écrit avant vous

Mes naïvetés blessent quelquefois la Poésie

et me voici l’aile en charpie

à cause de cette volée de plombs

 

Mais je ne suis pas un oiseau

quand je suis

et mes blessures ne saignent pas

ou du moins pas encore

 

Je suis simplement assis

à ma table de travail

et je consulte le dictionnaire

parce qu’un sens m’échappe

oui oui comme l’oiseau

mais sans fusil ni chasseur

 

C’est l’été et je suis chez moi

Un autre voyage s’est terminé

Il s’est terminé sans moi

comme tous les voyages

que je ne fais pas seul

 

Un arbre plein de soleil

inonde mes ombres

Plus loin un mur gris

reste gris

et je le peins en gris

 

Seule la trace du soleil

me pose un problème

Je ne sais pas peindre le soleil

ou alors seulement avec du violet

qui est la couleur des yeux

que je viens d’abandonner

à leurs voyages circulaires

 

Si j’ai blessé la Poésie

alors qu’elle n’était pas la Poésie

je veux bien être oiseau

même avec du plomb dans l’aile

 

*

 

Pourquoi pas

 

Premier matin chez soi après les voyages

Le café a le goût du café

et les draps conservent mon odeur

On ne sait jamais

Je ne serais peut-être plus là demain

pour l’écrire

 

D’ailleurs qu’écrirai-je demain

si je ne suis pas le poète

que j’ai été un jour

Je me souviens du jour

comme si c’était hier

Je ne suis jamais seul

quand je suis poète

 

Premier fruit aussi

Le sucre de ma terre

Le jus de ma langue

Ma terre de France

 

Je n’ai jamais été plus loin

malgré les voyages

et en dépit des rencontres

 

Train à l’heure pour une fois

Je m’embarque avec elle

J’entends les voix d’une autre langue

mais ce n’est qu’une chanson

Je ne reviendrai pas pour la chanter

 

Premières secousses du Midi

Aplat de chaleur jaune citron

et vert d’une saignée à blanc

il n’y a rien comme le retour

pour aimer à la folie

 

Le chat n’a pas quitté la maison

Il me regarde comme si je n’étais pas parti

Il ne pose aucune question

Le chien est mort et enterré

Mais ça je le savais déjà

 

*

 

Mort pour rien

 

La poésie est une mort provisoire

L’idée ne m’enchante pas

mais ce matin c’est mon idée

et je la suis comme si je savais

qu’à la fin c’est elle qui meurt

 

Je n’en suis pas si sûr

Je me trompe si souvent

à propos de la Poésie

Ce qu’elle est

et ce qu’elle n’est pas

Ce qu’elle donne

et ce qu’elle reprend

 

Petite mort d’un instant

puis le mort se réveille

de son sommeil de plomb

ni chaud ni froid

encore mort mais entier

pas décomposé du tout

sans odeur maléfique

juste un peu froissé

il a manqué d’eau

et la peau a séché

comme une flaque

elle a séché laissant

la poussière faire

ce qu’elle veut

de ses dix doigts

 

Puis enfin ce qui devait arriver arrive

La Poésie meurt de sa belle mort

et je reviens d’où je suis

par le même chemin

reconnaissant les choses

qui sont toujours à leur place

comme si la Poésie

n’avait pas d’effet sur elles

 

C’est d’ailleurs ce qui m’inquiète

qu’elle n’ait d’effet que sur moi

même su ça ne dure pas

Il faudra que je me repose la question

si je réussis à mourir encore

ce que la Poésie ne me garantit pas

 

*

 

Mauvais vin

 

Il n’y a rien à voir

même si j’y suis

J’ai bu votre vin

mais il piquait

 

J’ai lu vos vers

aussi vos vers

ils manquaient

de piquant

 

Des vers sans piquant

c’est la Poésie

qui rate son premier

rendez-vous d’amour

 

On n’est pas amoureux

quand on veut

de qui on veut

et si on veut

 

S’il n’y a rien à voir

on ne vient pas voir

On leur fiche la paix

aux morts

 

d’habitude

 

*

 

Conseil d’ami

 

L’été n’a pas de commencement

Pourquoi aurait-il une fin

Entre printemps et automne

il remplace le soleil

dans les cœurs

et il faudrait s’en porter mieux

 

Fête du printemps en plein été

c’est moi qui vous le dis

et je m’y connais en fête

Le soleil n’a plus de secret pour moi

jaune et vert il se laisse faire

parce qu’il n’a rien d’autre à faire

 

En parlant de l’été

le soleil se fait sa place

dans la conversation

 

Je ne joue pas des coudes avec le soleil

Il entre chez moi si ça lui chante

et il en sort s’il fait nuit

 

Il y a une manière de le dire

pour éviter de s’y brûler

mais je ne m’en souviens plus

C’était il y a longtemps

et je ne savais rien de la pluie

 

*

 

Nuit sans fin

 

Quel bonheur cette pluie du matin

Nous n’en avions même pas rêvé

et elle arrive comme un rêve

en habit de fée solitaire et mariée

 

Quelles noces que cette averse

qui ne dure pas assez de temps

pour ameuter l’esprit ensommeillé

comme le matelas qui le porte tout nu

 

Vite nous ouvrons la fenêtre

Les gouttes ricochent sur les carreaux

Les pétales font un bruit de papier

Sous les feuilles des antennes s’agitent

 

Mais vient sur le chemin de la maison

À qui ce parapluie que le vent reconnaît

et qu’il secoue sans lui faire de mal

tout le mal qu’il sait faire

quand on n’est pas du bon côté

 

Tes genoux lancent leurs éclats d’or

Je ne savais pas que quelquefois la nuit

recommence alors que le soleil

n’a pas encore montré ce qu’il sait faire

 

*

 

Branle-bas

 

Ma campagne n’a pas changé

On y tranche le pain avec un couteau

Dans les verres le vin rutile avec le soleil

et tes bras baladent mes yeux à l’affût

de tous les changements

que tu as dans l’idée

 

Si le chien n’est pas mort dis-moi

alors qui est mort qui a changé de place

 

Le vert tombe du ciel en tranches

Sur le rebord de la fenêtre il tombe

suivant le chemin de l’eau violette

de tes yeux

 

À travers le carreau sale depuis toujours

tu profites de la lumière pour changer

le détail significatif de mon attente

 

Est-ce bien le moment de changer

ce qui n’a jamais changé en mieux

Je le demande à tes yeux violets

comme les feuilles de la misère

 

Je ne sais pas si le jour est bien choisi

pour changer la poussière de place

 

*

 

Silence on tourne

 

Je ne sais pas s’il s’agit

de respirer le même air

ou de compter

sur la même seconde

 

Le silence peut en parler aussi

lui qui ne dit jamais rien

parce que tu n’es pas là

pour m’écouter respirer

 

S’agit-il de multiplier

par deux

chacune des instances

de ce temps et de ce lieu

 

Il n’y a que le silence

pour trouver les mots

qui conviennent sans erreur

à la seconde que je partage

 

Peut-être attendre

que la parole me revienne

et que d’un mot trouvé

le poème renaisse enfin

 

Le silence pourtant

a ses avantages

dès que deux êtres

renoncent en même temps

à la solitude

 

*

 

Saisons en quatre

 

Le printemps est bien loin

quand s’achève l’été

Quel chant me revenait

aux premières pluies d’or

Je ne me souviens plus

d’avoir chanté avec toi

 

Et pourtant j’ai chanté

Le voisinage dit que j’ai

même hurlé ma joie de poète

saignant le sang des fleurs

par la plaie ouverte du cœur

 

On le dit et tu dois croire

ce qu’on dit à propos du poète

Les images demeurent

comme les pierres

de nos cimetières

traces à marche forcée

de l’existence renouvelée

par la magie du cycle

 

Que serions-nous sans les saisons

Comment mesurerions-nous

ce qui n’appartient qu’à nous

si le printemps ne recommençait pas

à empoisonner nos rêves

de fleurs et de jet de sang

 

Mais le printemps est bien loin

quand l’été se finit

et que tu reprends ta place

pour en changer le sens

parce que tu reviens de vacances

 

*

 

Le Poème en soi

 

Comme une main qui se resserre

pour étouffer ce qui prend vie

au contact de l’existence

le Poème assassine ses personnages

 

Pourtant ils ont parlé de leurs belles voix

Soutenant toutes les thèses

ils n’ont pas manqué

de charmer l’esprit

Pourtant on les voyait

presque derrière la porte

fermée du récit de leur passage

de la vie à la mort

 

Le Poème assassin revient

comme le mauvais vent

secouer la poussière du temps

et faire les tapis de la conscience

 

Pourtant nous étions à l’heure

Nous n’avions tué personne

et même certains d’entre nous

avaient convolé en justes noces

comme on dit ici-bas

en parlant de noces

et de cette impression de voler

qu’on a

après s’être connu

 

Mais le Poème assassinait

sans pitié sans confession possible

il assassinait tout ce qui était vivant

et n’avait d’autre solution

que de mourir en sachant très bien pourquoi

parce qu’il n’y a pas de la place pour tout le monde

et parce que si le monde n’était pas monde

il faudrait l’inventer avec la mort comme principe

et la vie pour finir d’en parler

 

*

 

AUTOMNE

 

L’héritage

 

Quand vient l’automne

et il vient toujours

ce n’est pas un retour

c’est un rendez-vous

 

Quand vient l’automne

et que l’été persiste

aux fenêtres s’écoulant

comme l’eau d’une fontaine

que des mains viennent de troubler

beau visage penché

d’une fin de voyage

 

Quand vient l’automne

premières feuilles renouvelant

l’annonce du printemps

 

Quand vient l’automne

l’oubli fait signe à la mémoire

comme le vent dérange une tuile

ou l’eau qui revient

verte par le fond

épuiser les ressources de son œuvre

à la surface d’un galet

que je n’ai jamais touché

et qui n’a pas changé de place

 

Ici mes pas d’enfant

ont achevé le travail de l’héritage

et mes mains d’homme ont perdu

l’idée première de son sens

 

*

 

Couteau à peindre

 

Blanc des jambes

Ivoire de la baignoire

Un couteau de violet

rature la fenêtre

 

Seins au plâtre gris

Du ventre à la cuisse

un couteau de jaune chrome

fend la fente entrouverte

 

Pieds croisés sous la lumière

qui tombe verte des carreaux

une chevelure de noir

descendait le long de l’émail

 

Que sont les mains

au bris du gris

doigts d’argile au couteau

trahissant un fil de nacre bleue

 

Ce sont tes yeux

cette apparence de coquillage

spirale d’un sommet

où le couteau enfonce son fer

 

*

 

Esquisse de temps

 

Retrouvée au rehaut

jaune paille et consort

les lèvres baignées à l’or

d’une serviette aux plis

recomposés par l’habitude

 

Après les voyages

l’eau du bain facilite

les plans de fuite

de tes paysages

 

Ici les mains en croix

d’un bleu noir écrivent

des complémentaires

 

La porte demeure miroir

et en miroir se repeint

oblique maintenant

que l’eau répand ses feux

 

Le plaisir est un rendez-vous

avec le cœur étonnant

 

*

 

Les yeux veulent

 

L’automne glisse sur toi

comme la rivière dans son lit

sur ces fonds jamais vus

mais que la main connaît

 

Dans les trous d’ombre

une enfance résiste encore

corps plongé après le saut

en étoile éparpillé au fond

 

L’eau verte doigt chargé

d’un ocre mouillé de bleu

et le corps retrouve sa position

à l’endroit de la surface

 

Une enfance ici accroche

des impressions de bleu ivoire

minces filets tournoyants

sur le dos des poissons gris

 

Le rêve n’y commence pas

ses fuites ni ses tentatives

de donner un sens à l’oubli

 

Le sommeil n’y était pas non plus

le moyen de maintenir de force

cette tête le plus près possible

de ce que les yeux voulaient savoir

 

*

 

Un peu de bleu

 

L’hiver sera bleu ou ne sera pas

 

Comme la vérité est dure

quand elle met la main à la pâte

 

En attendant le rouge de tes mains

ruisselle sur l’échine noire

d’une bête morte et cuite

 

L’hiver bleu est un fantasme

 

Rien que tes épaules

encore nues à cette saison

pour servir d’oblique

à un repas de bête tuée

 

Le bleu a aussi ses lèvres

 

La fumée d’une cigarette

croise la poussière des rideaux

sur les os blancs et noirs

 

Un hiver sans bleu

oh je ne l’imagine pas

 

Bête sans tête

et donc privée de son regard

sa peau comme un torchon sur un fil

 

*

 

Joies du feu

 

La joie comme les poils sur un dos

secouée de l’intérieur qui se courbe

et surmontant un rire de peau fanée

au bout d’une tige à mi-jambe de l’eau

 

Je te voyais trouvant l’écrevisse sanglante

l’eau jaillissant de tes seins drapeaux

tandis qu’une barque passait au bord

de l’autre rive où des oiseaux faisaient

de l’ombre à un feu de bivouac

 

La joie que la main caresse comme le poil

de la nuque à la racine dressant ses fils

Ariane d’une autre histoire recommencée

tandis que la barque s’éloignait avec les oiseaux

et que le feu se nourrissait de vent et d’herbe

 

Tes jambes portent encore ces traces de cendres

 

*

 

Foulard

 

Un arbre couché encore vivant

feuillage en partie baignant

dans l’eau qui attire du monde

 

Image d’un automne à venir

 

Moi aussi j’ai glissé sur ce chemin

pour voir la saignée de bois éclaté

Ton foulard en était le sang

Emporté par le vent

il s’était posé sur le spectacle

donné par les fous de l’automne

 

Sang qui manque à l’automne

malgré la rouille de ses fers

et la cassure de ses plans d’argile

 

Le foulard est déchiré maintenant

Tes mains l’arrachent à d’autres mains

mais ta bouche dit le contraire

ce qui te vaut un compliment

pour la beauté de tes épaules

Les seins n’ont inspiré que le silence

 

Le foulard je l’ai vu voler

mais pourquoi a-t-il fallu que ce soit le tien

autant dire le mien

 

*

 

Musée revu

 

Croissance du feu et proximités

ce paysage de fenêtre change le soleil

J’ajoute un plan de vert émeraude

parce que mon imagination te retrouve

 

Je troque l’ocre pour le chrome

et l’ombre pour des reflets de vitrine

Sous le rideau des insectes rapides

métallisent la poussière de l’été

 

Sperme comme le tain des miroirs

gouttes de l’enfance dans les fissures

le couteau lance des chanfreins noirs

tandis qu’apparaît le blanc de tes cuisses

 

À l’automne je me sens peindre

Je traverse des musées d’impressions

Le couteau dans la poche je resquille

et la gardienne laisse tomber son rideau

 

*

 

Train de nuit

 

Jalouse tu remarques devant témoins

que l’été est la saison des récoltes

et l’automne celle du vin ce vin

que j’accumule sans le boire

 

Tu aimes les terrasses des cafés

et leurs témoins en forme de poire

Un garçon te fait de l’œil aux jambes

L’été était-ce hier ou aujourd’hui

 

Rues finissantes sous la chaleur

nous y voguions comme des touristes

revenant de si loin qu’on peut espérer

où les blés furent fauchés sous le soleil

 

Mais ici les grappes fondent sur toi

Je n’aime pas les pièges sucrés

Une guêpe a son charme si on veut

mais la mort ne m’enchante pas

 

Il faudra tuer un animal pour te le dire

et pendre sa peau au colimaçon de ton art

Le vent interroge ces poils séchés

mieux que le poème que tu ne veux

pas voir ni même en peinture

 

Coulissons ensemble ô passagère de nuit

Le train revient de loin et le quai est désert

 

*

 

Leçon de sang

 

Je ne voudrais pas que tu croies

que ces passages de peintures

prétextent la couleur de l’automne

au lieu de rendre à tes vertes cuisses

l’éclat d’un premier instant de joie

 

Tu ne croiras à aucun prix

et sous la menace d’aucune promesse

que ces croix de complémentaires

n’ont de sens qu’en dehors

de la symétrie parfaite de tes seins

 

Je ne mens à personne au couteau

mais c’est ta chevelure que je vois

balayant la palette de ton front

et tes yeux couleur de lilas

ne croient pas non plus à mes fables

 

Laisse ma main envoyer ta main

au diable de cet horizon graphique

Les sensations s’enchaînent au couteau

comme le fil à son histoire de feu

et le sang n’a plus la couleur du sang

 

*

 

La fin de l’été

 

C’est encore l’été dans l’ombre

Une craquelure d’aile y fond

doucement nourrie d’un feu

dont tu es je crois l’étincelle

 

C’est encore l’été sous la poussière

La soie d’une toile balance

des argents de visage en fête

dans les fissures du passé

 

C’est encore et toujours l’été

ces heures qui collent aux doigts

comme des mouches tombées

que tu n’as pas daigné achever

 

L’été finit mais sans oublier

ses petits cadavres de soleil

et ses momies de plaisirs

arrachées au sommeil de l’ombre

 

C’est encore l’été qui se lève

L’été croque-mort en panne

Chapeau bas et jambe en l’air

ouvrant des portes pour les fermer

 

Et les ouvrant moi-même je sors

ne rencontrant finalement que l’ombre

qui témoigne encore si c’est nécessaire

que l’été n’a pas de fin sans toi

 

*

 

Sonnet d’orgue

 

Tu n’as retenu que les brouillons de terre

Au fil de ton histoire le sang n’a pas coulé

et dans le vert sillon de tes rêves de Poésie

le grain a germé certes mais tu n’as pas grandi

 

Cette eau n’a emporté que des commencements

Au fil de tes fleuves l’été s’amenuise

Ces mains qui brisent les surfaces

n’appartiennent à personne en particulier

 

Les trottoirs de ta ville ont perdu le chemin

Les murs de tes campagnes portent des traces mais

sous la chape des mots la morte se plaint encore

 

Le seul été de l’existence se fond maintenant

dans l’estuaire de l’automne

et tu vois bien combien l’hiver est un monde

 

*

 

D’hiver à hiver

 

Oui je me souviens du printemps

Comment peux-tu penser que j’ai oublié

oublié mes petites naïvetés de terrien

oublié le monument de mes passages

oublié le sang versé pour que je m’enracine à mon tour

oublié les batailles sur le terrain de la Justice

 

Que peut-on oublier encore

si l’été n’a pas donné de fruits

et si l’automne n’est que le nom de l’hiver

 

Oui je me souviens de toi

et des délices de l’aventure

de l’inconnue rencontrée alors

et de tes crises empruntées à la Littérature

 

Le printemps m’a nourri

car je suis né de l’hiver

et j’y retourne

 

As-tu oublié que j’ai chanté

avant même que l’été t’emporte

au large de mon imagination

Nulle inconnue alors

même nue et donnée d’avance

n’a remplacé ce que tu m’as volé

 

Quand je verrai l’hiver

le jour sera venu de me taire

Il n’y a pas de raison

de chanter dans la saison

des premiers temps de l’existence

 

*

 

Soie des jours

 

Peinture de soie de l’existence

tenue pour seul enjeu

 

J’ai joué moi aussi

tout l’été joué avec toi

jouet de la nuit

 

Ici au cœur brisé

de l’automne qui commence

sans avoir jamais fini

je ne joue plus je vis

 

Peinture de soie

trouée par la lumière

une épine te retient

et le vent s’arrête

 

Nous jouions pour jouer

oubliant qu’au printemps

nous avions aimé la terre

et qu’elle saignait encore

 

Soie des jours comptés

un doigt mouillé

estompe les ombres

les emplit de lumière

 

Ce que je vois

n’est qu’un reflet

et je ne joue plus

à me regarder

 

*

 

Son de statue

 

Statue de pierre qui ne meurt pas

inspire-moi avant l’hiver

Ton sang fleurit encore la terre

mais je ne reconnais plus ton visage

 

C’est que l’ombre est retombée

Après l’été l’ombre a retrouvé son ombre

Ô statue de pierre sans visage reconnaissable

donne-moi le la de ta présence parmi nous

 

Ce matin personne n’est venu

La porte s’est ouverte sur l’inconnu

De loin j’ai aperçu ta main levée

dans les aurores d’un soleil mal réveillé

 

Voici mes pas tels que je les donne à compter

Si l’automne n’est plus une aventure

dans ce monde qui ne connaît pas d’hiver

ô que ta pierre se donne encore à creuser

 

*

 

Une rue tranquille

 

Maintenant je pose mon sac

sur le seuil de ta maison

Je ne frappe pas à ta porte

Je n’attends rien de l’existence

Les gens me regardent

et je les salue

quand je les connais

car autrement je sais

qu’ils n’aiment pas

qu’on les salue

surtout avec un sac

posé sur le perron

la pierre grave du seuil

de cette maison

où j’ai connu le bonheur

alors que l’été

n’avait pas commencé

 

Maintenant je te regarde

penchée à la fenêtre

et saluant peut-être tout le monde

les mains dans les fleurs

promenant ton regard violet

sur les gens qui s’approchent

car tu les connais tous

Les conversations tombent

dans mon silence

 

Maintenant je crois exister

parce que j’en ai fini

avec un été trop long

et trop chargé de tentatives

au moment où mon esprit

pensait renouveler

les explications mille fois

remises sur l’établi

 

Mon sac n’est pas témoin

pas plus que ma cigarette

vieux sac emprunté

ou volé je ne sais plus

Je fume tes cigarettes

mais tu ne me vois pas

Les fleurs sous tes seins

capturent les insectes

dont je t’ai parlé cet été

 

*

 

L’hôtesse

 

Je ne reviens jamais de loin

Certes le sable sent encore

la misère des coins du monde

où on se bat contre la mort

 

Le train me vomit souvent

sur des quais où tu n’attends pas

que je te dise tout à propos

d’une blessure encore visible

 

Il m’arrive souvent de suivre

mes hôtes sur le chemin

de la maison que j’ai quittée

parce qu’elle sentait le printemps

 

Ces fleurs envahissent mes nuits

Il n’y a pas de monde assez lointain

au bout du rail ou de la route

pas de monde sans sommeil

 

Si je reviens c’est pour finir

ce que tu as commencé sans moi

Peu d’horizons et pas de pays

j’ai perdu le peu de terre

 

le peu de terre que j’ai aimée

parce que sa langue me parlait

et que tu choisissais toujours

le bon moment pour me quitter

 

*

 

Maisons de rêve

 

Nous ne vieillissons pas aussi bien que nos maisons

Il faut dire qu’elles n’ont pas d’âge

Leur bois accepte nos peintures

et la pierre semble renaître dans le mortier

 

Même les fleurs se plaisent dans ces corbeilles

Le carreau brille des feux de la rue

Les ors d’une poignée de porte rutilent

à la surface revisitée de ses planches disjointes

 

Le temps a rajeuni ces paysages d’une autre époque

et nous y traînons nos douleurs articulaires

montant ou descendant quand le soleil

joue avec l’eau de nos bains sulfureux

 

Il faudra un enfant à ces belles vieilleries

pour qu’elles vieillissent sans perdre leur beauté

mais de quoi aurons-nous l’air

si nous l’avons perdue nous-mêmes

 

Difficile de trouver l’enfant de cette poésie

et je ne parle pas de le concevoir

Nos maisons nous parlent d’un autre temps

et non pas de ce qu’elles vivront encore sans nous

 

*

 

Armoire vide

 

Je connais aussi la poésie des armoires

Il n’y a pas de confiture qui n’en sache rien

Mes doigts recommencent toujours ce travail

dans le silence et l’ombre de l’automne

 

J’eusse été une femme des draps m’eussent ravie

Deux portes refermées sans grincement de fer

Une clé qui a toujours été la seule clé

et la photo aux pliures repassées à chaud

 

Le dessus des armoires a connu mes sommeils

Dormir avec le chat n’a plus de secret pour moi

Le fer d’une boîte rouille depuis longtemps

mais je n’ai jamais ouvert cette brèche dans la nuit

 

Est-ce de la poésie ou n’est-ce que l’automne

Au printemps je ne jurais que dehors

Des eaux m’invitaient au voyage

eaux doucement allées où le monde finit

 

Et si ce n’est pas de la poésie je mens

Je n’ai pas assez tourné ma langue

et ce que je dis maintenant à l’enfant

est un joli mensonge en forme de conte de fées

 

*

 

Le cœur de l’hiver

 

Je n’ai pas aimé la feuille

et elle me le rend bien

en n’inspirant à mon cœur

aucun chagrin d’amour

 

Verte je l’ai regardée

se gorger de soleil

à la tangente du fruit

que j’ai cru lui voler

 

Elle a fini par rouiller

Le vent l’a emportée

et sur la branche nue

le signe d’un bourgeon

m’a fait un signe

 

L’hiver n’a pas de feuilles

Il est comme les arbres

Il attend son heure

 

*

 

Liberté enfin libre

 

On sort plus libre

par la fenêtre

que par la porte

 

Une de mes amies

s’est défenestrée

Il faut bien se faire

quelque chose de mal

quand on n’a

plus rien à faire

 

Je me ferais bien

autre chose de bien

avec la même fenêtre

si je l’avais encore

à portée de voix

 

Mais je prends la porte

tous les jours la porte

sans me faire mal

ni me faire bien

 

Il faudra qu’un jour

je me donne les moyens

de penser vraiment

à la liberté

 

*

 

Énigme patriotique

 

Hier je suis passé

devant le monument aux Morts

Un drapeau déchiré

sans couleur

pierre martelée

avait été ajouté au décor

en mon absence

 

J’ai revu les pieds du soldat

et les seins de la liberté

Pourquoi ne pas revoir

ce qu’on sait déjà

 

Mais pourquoi chercher à voir

ce qu’on ne savait pas

 

*

 

Le premier regard

 

Où est-elle cette poésie du premier regard

que le printemps me promettait

sans ménager ses effets de manche

 

C’est l’hiver que devrait porter la jeunesse

comme habit de poète

mais l’hiver on est déjà mort

et l’automne ne porte pas de fruits

 

Nous mourrions alors en été

en plein soleil de la parole

et l’automne emporterait nos cadavres

loin de l’hiver et de ses créations

 

Mais c’est le printemps

qui va le mieux à la jeunesse

 

Ainsi l’été nous déçoit

et l’automne n’est qu’un spectacle

celui de l’envers de la déception

 

Le premier regard est printanier

et l’hiver s’en fout

lui qui ne pense qu’à créer pour créer

alors que nous sommes faits pour vivre

 

*

 

Matrice des anges

 

La Poésie couche dehors depuis longtemps

On ne l’a jamais vu passer l’hiver

Ces feuilles mortes sont des poèmes

qui n’ont pas été écrits pour l’être

 

J’aime les voir courir sur l’eau

aller plus vite que moi qui cours

comme un enfant sur le chemin de hallage

sachant que la prochaine écluse

est équipée d’un robot ramasse-feuilles

 

Mais les poèmes ne sont pas toute la Poésie

Les feuilles ne représentent pas l’arbre

Ce n’est pas courir qui t’inspirera

Des arbres nus s’enracinent ailleurs

 

Alors je reviens d’où je viens

Je ne reconnais plus personne

et pas un chat ne sait qui je suis

 

En passant devant ta fenêtre

j’ai aperçu ton échine penchée

sur l’ouvrage que tu me destines

car dis-tu l’hiver sera long

et je n’ai plus mes vieux habits

ceux qui tenaient si chaud

quand je suis né de toi

et que le printemps vagissait

 

*

 

La pluie

 

L’argent dénature le travail

Je ne veux rien en retour

Les vivants de la guerre

n’ont pas pris le bon chemin

 

Chemin de la Poésie sans papier

sous tes arbres ou sous tes lampadaires

nous suivons le fil de tes aventures

mais nous ne sommes pas tes ouvriers

 

Pas besoin de mémoire pour revenir

à la tradition orale perdue en chemin

C’est l’outil dont nous héritons

Comme l’Arabe laissons les mots aux fils

 

Il n’y a pas de pères sur le chemin

et une seule mère suffit au symbole

et les fils et les filles n’oublient jamais

d’éteindre leur feu avant de mourir

 

Mais les vivants de la guerre

sont encore vivants et la Poésie

en crève un peu plus chaque jour

car sans père l’homme se sent orphelin

 

Non ce n’est pas dans les orphelinats

que la Poésie habite le présent

Ce qui est fait est fait et ce qui est

ne sera peut-être plus dans un instant

 

Non merci ma bonn’ dame mon bon monsieur

La main c’était pas pour la pièce

J’avais juste besoin de me la gratter

des fois qu’il se mettrait à pleuvoir

 

*

 

Forêt des ombres

 

Palais de verdure

bientôt votre ossature

partagera le ciel

de ses ombres vivaces

et à vos pieds la terre

renaîtra de vous-mêmes

car si vous savez

perdre vos habits

votre nudité

est un signe d’éternité

 

Grands arbres vous avez

la vie devant vous

tandis que je promène

mon miroir sans tain

sur vos chemins

 

Je ne prends pas racine

nos morts sont inutiles

nos combats épuisants

et de nos champs brûlés

par le soleil d’été

demeure l’ombre

et ses habitants

 

Ici le fils

est poussière du fils

Les murs de nos palais

ne prennent pas racine

Il n’y a pas de forêt

moins humaine

que l’œuvre commune

 

*

 

Jour de colère

 

Où sont les drapeaux brûlés

par les feux de la terre assise

au bord de son abîme

 

Jour de colère ô France

 

Quelle langue parles-tu

à cette profondeur

que tu ne connais pas

 

Qu’est-ce que ce sang

 

La terre assise dans son fer

terre des fusions impossibles

que la langue ne connaît pas non plus

 

Je ne veux pas écrire ces noms

dans les marges de ma Poésie

 

Tout doit retourner à l’inconnu

les os avec les os

et la chair avec la chair

 

Cette terre n’a plus de paysans

Ses héros sont les marioles

de la gloire administrative

Je ne suis pas une décoration

au bout de la Justice

J’ai ma langue en colère

et je suis prêt à tuer

 

Jour de colère ô Nuit

 

*

 

Les grandes valises

 

Au printemps il faut se préparer à l’été

et c’est à l’automne que l’été prend son sens

mais comment en juger sans l’hiver en caution

 

C’est à peu près tout ce que je sais de la vie

maintenant que j’épouse ce que j’ai aimé

et que je me cache pour pleurer

 

Voici l’automne en habit de travailleur

bleu comme la douleur et sali par le temps

L’horizon a l’air d’une grande blessure

au front du monde

 

Ai-je bien joué le rôle de ma jeunesse

et jusqu’où ai-je poussé l’imitation

de cet âge que le soleil tanne durement

 

Ma langue est à tout le monde certes

sinon je n’aurais plus rien à dire

et peut-être même rien à penser

 

Demain n’est peut-être pas demain

non pas que la nuit peut emporter le combat

que je livre à ses fantômes revenus

 

mais je ne sais pas si le chant n’est pas

achevé depuis si longtemps que je n’ai

plus qu’à le relire depuis le début

pour en savoir un peu plus sur moi-même

 

*

 

Art nouveau

 

Cet outil oublié me rappelle que j’ai travaillé

travaillé avec les autres à l’œuvre commune

le fer dans une main et dans l’autre une main

et peut-être l’esprit ailleurs car j’étais malheureux

 

Cette rouille ne porte pas la trace de mon savoir

Elle ne participe pas à la mémoire de l’objet

et de tout ce qui accompagna cet objet

au bout de son chemin de plaisir ou d’utilité

 

Il ne reste que le fer sans la poignée ni le sang

L’herbe a bon dos quand l’oubli y demeure

Un peu de terre arrachée à la terre

se mélange à la rouille comme le feu jadis

 

Cet outil ne servira plus à se projeter dans le futur

Un clou dans le mur n’en fera pas une œuvre d’art

mais mon regard vient de créer un nouveau besoin

et je plante le clou pour accrocher ces yeux

 

*

 

Le toit

 

Un toit s’effondre et le bulldozer arrive

Une heure après le gazon a poussé

sur cette tombe où j’ai vécu heureux

quand c’était encore une maison à vivre

 

La terre est lisse comme un tissu

C’est un nouvel habit que le bulldozer

a taillé à l’aulne de ses chenilles d’acier

Il faut dire que je n’en crois pas mes yeux

 

Pourtant je les ai frottés avec toute l’énergie

du souvenir et des fictions qui s’en nourrissent

Et les ouvrant de nouveau pour voir le vrai

c’est le faux qui s’impose à ma mémoire blessée

 

Je ne sais pas si je reviendrai à cet endroit précis

Je prendrai peut-être la tangente

Qui sait ce qui peut arriver quand on revient

et qu’on a perdu le souvenir des distances

 

*

 

Le rire

 

Depuis que l’automne a commencé son œuvre

de destruction

et en attendant que l’hiver confirme la nécessité

de l’ouvrage

je n’ai pas connu un seul instant de joie

simple

je dis simple parce que la compliquée

est compliquée

Je ne sais pas ce que peut valoir ce temps

dans la balance

Je n’aurai d’ailleurs pas le temps

de le savoir

Le temps va tellement vite quand il prend

le chemin

de l’infini et de tous ces concepts obscurs

qui occasionnent

bien des encombrements aux croisées

en vigueur

Non je ne me souviens pas d’avoir ri

pour rire

car telle est ma définition de la joie

simple

parce que la compliquée est compliquée

et qu’alors

rire n’est plus du domaine des saisons

 

*

 

Ab intestat

 

Non mes amis je n’ai pas passé ma vie

à tenter de résoudre le problème des dés

qu’on a jetés parce qu’il fallait les jeter

ou qu’en tous cas le temps en était venu

et qu’alors qu’ils étaient en l’air

il s’agissait de les empêcher de toucher le tapis

qui dans mon cas était de la terre ordinaire

très glissante en toutes saisons

avec ou sans feuilles mais en glissant

on ne fait plus attention aux feuilles

 

Par contre le problème des feuilles

qui n’a rien à voir avec celui des dés

a retenu une partie de mon temps

lequel n’était précieux que de mon point de vue

ce qui explique que les feuilles ont attiré

mon attention sans prévenir ma prudence

comme le font quelquefois les feuilles

quand on joue aux dés sans elles

si jouer c’est avec les dés qu’on le fait le mieux

 

Je sens qu’il va manquer une conclusion

à cette métaphore du tapis avec ou sans dés

mais l’automne vient à peine de commencer

les vacances ont encore un goût de vacances

et je ne veux pas achever ce poème

sans avoir fait tout ce que je n’ai pas encore fait

car j’ai une petite idée de ma mort figurez-vous

Je compte bien mourir en faisant quelque chose

et non pas bêtement en ne faisant rien

 

*

 

Poésie et roman

 

La Poésie n’est pas autre chose

que ce qui manque au roman

mais bien sûr si vous n’écrivez pas de romans

vous ne pouvez pas comprendre

ce que je dis de la Poésie

 

Imaginez le roman que je n’écris pas

tout en écrivant ce que j’écris

et que vous êtes en train de lire

 

C’est un bon exercice à notre âge

qui est celui de l’automne

que d’imaginer l’imaginable

en se servant d’une réalité

que je vous apporte dans un plateau

 

Le printemps est une histoire

L’été en est la suite

et l’automne je n’en sais rien

parce que j’y suis

et que je n’ai pas envie de savoir

 

Je ne saurais donc jamais

Voilà le roman à écrire

si je n’écris pas la Poésie

 

*

 

La voisine du voisin

 

Mon voisin est satisfait de sa retraite

Quand il se lève le matin tout est fait

Il ne lui reste plus qu’à continuer de se lever

ce qui lui prend la journée

et une partie de la nuit

 

Ma voisine a encore de beaux restes

Elle les a montrés tout l’été

et maintenant l’été indien

l’encourage à continuer

 

Cet arbre a deux fois mon âge

Il connaît l’hiver comme sa poche

Il en a de la chance

Je serai peut-être un arbre un de ces jours

mais en quel endroit de ce vaste monde

 

Ce café est meilleur dans l’après-midi

surtout à cette époque avec les feuilles

qui commencent à mourir sur les chemins

Le café des feuilles mortes

 

Ce bois brûlera cet hiver

mais il brûlera sans moi

car je serai mort avant la saint Martin

 

Bonjour Voisin

(je ne dis pas ça pour vous)

comment va notre Voisine

 

*

 

Bois et chiffons

 

L’automne découd les conversations

comme si nos vieux habits

pouvait servir à autre chose

 

chiffons voués à la mécanique

chemises du tout petit

tapis du chien en grâce

ou torchons des cires

 

Que sommes-nous devenus

si nous ne sommes rien

 

Les fils de l’automne

se recousent ailleurs

 

*

 

Chez moi

 

Rien n’est moins précieux qu’un poème

Voici le bas de l’échelle du langage

l’explication de tout ce qui va suivre

et qui n’aura pas de fin

 

Il m’arrive de fredonner

l’air d’un poème qui respire

ou de souffler dans le pipeau

d’un cadavre de vers sans poème

 

Mais je ne suis pas à l’article du poème

J’ai encore de beaux jours devant moi

et demain n’est pas le moindre

car je m’y sens déjà chez moi

 

*

 

Parole d’enfant

 

Ma voisine m’a prévenu

— Cet enfant demande des sous

à ceux qui en ont

C’est qu’il n’est pas bête

 

Elle le croit donc intelligent

Il ne m’a rien demandé

Il est donc bête

car des sous j’en ai

 

Mais je n’ai pas d’enfant

Je n’ai pas d’enfants non plus

Je n’en ai jamais revendiqué

la stricte propriété

J’ai des sous

mais pas à ce point

 

Finalement l’enfant est venu

me demander des sous

 

Qui te dit que j’en ai

 

— La voisine me l’a dit

mais je fais pas

le même métier qu’elle

 

*

 

Ah chapeau

 

Journée de pluie ou de soleil

les feuilles meurent de la même mort

sang versé par l’automne

 

Derrière le carreau ou sur le banc

mon chapeau est un chapeau

qui n’aime pas la pluie

 

Je ne change pas avec la pluie

et le soleil ne me transforme pas

en enfant des bois

 

Noir ou gris je me promène

en dedans ou en dehors

sans changer de chapeau

 

*

 

Le rayon de soleil

 

Couper le rideau ne me dit rien qui vaille

J’aime cette lumière sans faille

Peu m’importe que les petites bêtes

en profitent pour habiter dedans

 

Dans mon enfance on ne coupait

les rideaux que si la lumière

ne s’y trouvait pas à l’aise

On se fichait des petites bêtes

 

Mais quand l’une d’entre elles

te trotte dans la tête

il faut couper sans discuter

et tant pis pour la lumière

 

Le soleil en profitera je le connais

pour fendre le sol d’un rayon jaune

juste à l’endroit où je pose mes pieds

quand je te regarde et que je me souviens

 

*

 

La liberté

 

Mais d’où sort cette Poésie

qui n’y était pas

 

J’ai passé ma vieille main

sur cette vieille surface

usée par le travail du temps

et par le temps du travail

 

Comme elle était lisse la surface

lisse comme s’il n’y avait rien dessus

et il n’y avait rien sinon je l’aurais senti

 

Mais quand j’ai pris du recul

comme un enfant qui va sauter

le ruisseau qui le sépare de ses rêves

le lisse s’est plissé comme une peau

qui a vécu trop longtemps

et c’est sorti comme ça

poétique comme la Poésie

avec de la salive sur la langue

et le pouvoir ce grand pouvoir

le pouvoir de sortir

sans demander la permission

 

*

 

L’addition

 

Nous vivons seulement neuf mois

car l’hiver ne compte pas

Nous n’aurions pas assez de doigts

 

Douze mois c’est deux de trop

mais si l’hiver ne dure qu’un mois

comme dans les contes à dormir debout

 

Hélas trois c’est trois

On ne fait pas un un avec un trois

 

*

 

Gouttes d’or

 

Petit à petit l’enfance revient

Ce n’est pas la jeunesse

C’est la pluie de novembre

avec des gouttes d’or

si on regarde bien entre les gouttes

 

Justement j’y regardais

Le hasard fait bien les gouttes

et les gouttes font bien le regard

 

Tout va bien tout va bien

le cœur l’estomac les jambes

Tout va pour le mieux du bien

Je ne vais pas me plaindre maintenant

 

Il serait trop tard pensez

 

Se plaindre maintenant

alors que la pluie de novembre

ne cesse de tomber

au hasard des gouttes d’or

qu’on ne compte plus

 

*

 

Vitesse d’exécution

 

Dans un champ de bruyères

les abeilles ne piquent pas

Pareil pour la pluie

qui ne tombe que du ciel

 

Une feuille d’automne

a le temps de mourir

La terre ne demande rien

à la mort des feuilles

 

Cette eau qui ruisselle

personne ne la pousse

Pareil pour l’homme

qui a le droit de reculer

 

Un arbre est tombé

alors que les arbres

n’ont pas la force

de se relever

 

Traverser une vitre

c’est la casser

mais les miroirs

ont d’autres tours

dans leur sac à miroir

 

à condition de ne pas les casser

en les regardant trop vite

 

*

 

Raison de plus

 

Qu’est-ce qui tue le mieux

La douleur ou le hasard

Question des carreaux

à la transparence

 

Plus de feuilles

dans les arbres

Horizon retrouvé

Style hivernal

 

Il y a belle lurette

que nous ne trempons plus

nos plumes d’oiseaux

dans les encriers de la vie

et pourtant nous écrivons

avec la même mort

pour compagne de temps

 

Plus de feuilles

sans les arbres

chemin sans fin

écrit d’hiver

 

Raison de plus

de ne pas s’aventurer

au-delà de la raison

Fermer une fenêtre

installe la transparence

et la question se pose

de la douleur ou du hasard

 

Plus de feuilles

Rouille sang

L’hiver saque

les sacs à malice

 

*

 

Le vivre

 

Tubes de toutes les couleurs

c’est-à-dire beaucoup de tubes

et dans le ciel de lit le blanc

qui ressemble à l’éternité

 

Quand on est mort

c’est pour l’éternité

alors qu’on peut vivre longtemps

avec un peu de chance

 

Liquides d’or et d’argent

Pistons millimétriques

À la fenêtre on joue

avec les rayons du soleil

 

Ne cours pas après

tes rêves inachevés

ce sont de faux rêves

on n’en vient pas à bout

 

Le masque ronronne doucement

ou roucoule je ne sais plus

si ce sont des oiseaux

qui perdent leur temps

 

Il y a les bons animaux

et ceux qu’on ne mange pas

Réfléchis avant de parler

tu n’es pas éternel

 

Flaque des lumières

On croit mourir ainsi

mais ce n’était qu’un souhait

Ils sont à l’heure les vivants

 

*

 

L’anecdote

 

Je n’ai jamais apprécié

les retours à la case départ

et pourtant c’est arrivé

plus d’une fois je crois

arrivé comme rien n’arrive

C’est là tout le secret

 

Mais je ne cache rien

sous cette armure d’or

Je reviens sans les mains

comme un enfant fou

qui ne veut rien savoir

sans payer le prix

de l’équilibre précaire

 

Le lit sera douillet

Les draps frais comme l’eau

des fontaines de l’enfance

Tes mains ne résisteront pas

longtemps aux miennes

ni ton esprit à ma joie

cette joie de savoir

dur comme fer que rien

n’est arrivé au Temps

 

*

 

Histoire simple

 

Boucle blondes à travers les cactus

 

Un doigt désigne des vols en masse

 

L’équilibriste est un enfant

privé de bicyclette pendant trois jours

 

Je sais ce que je ferais

si je n’avais pas de bicyclette

 

Le linge claque dans le désert

 

Tu ne seras jamais un enfant

si tu continues

 

Fragments de la solitude

imposée par l’écart du lit

 

Si tu continues

il n’y aura plus de bicyclette

 

plus d’oiseaux sur les fils

plus rien avec eux

la Poésie claque dans le désert

 

L’oiseau en question était un slip

emporté par le vent

 

Tu n’oublies pas ta bicyclette par hasard

 

*

 

À rebours

 

Fusée d’insecte au fil de l’eau

Une feuille m’est tombée sur le nez

J’aime ces après-midis maussades

Le soleil en chercheur d’ombres

 

Rien ne commence vraiment

et tout s’achève dans la clarté

La Poésie coupe les fils de la poupée

Il n’y a personne sur le chemin

 

Les mêmes pas à peu de chose près

L’ornière revue et corrigée par l’angle

Le temps est au rendez-vous

Il ne reste plus qu’à entrer en conversation

avec les personnages de sa croissance

 

Glisse encore sur le même fil

Il n’y a pas de temps à perdre

si tu veux arriver avant le soleil

 

*

 

Le gagnant

 

Comme si la vie consistait

à clore le bec de la jeunesse

et à tout flanquer par-dessus bord

la langue et tout le saint-frusquin

et les morts dans le sang de la terre

et les statues aux grands airs

Même le rire du bouffon y passe

Il ne reste plus rien que la critique

On y a vraiment mis du sien

 

La barque n’a jamais appartenu

au voyageur qui prétendait descendre

les fleuves du monde en jouant

à chat-perché avec de vrais chats

 

Les objets sont retournés d’où ils venaient

Il aurait fallu en payer le prix

mais on est fait comme ça patients

et même écorchés vifs de la loi

pas voraces mais l’œil aux aguets

On ne sait jamais et on n’a rien su

 

Cette voix qui revient de loin

ne parle plus la même langue

On ne peut pas changer à ce point

sans perdre au moins son âme

S’il s’agissait de cela alors on a gagné

 

*

 

Opéra

 

Est-il possible qu’un seul mot me contienne

Non pas un mot symbole ni même générique

mais un mot qui sans m’appartenir en propre

contient la cendre de mes cendres jetées au vent

 

C’est peut-être ce mot que la Poésie veut imiter

Sans même le connaître de loin ni de près

Une intuition qui l’approche de la connaissance

et qui constitue enfin son acte de bravoure

 

Mot sans références intérieures sans rien de toi

par exemple et alors il n’est pas question d’amour

et sans ces fragments d’os projetés dans l’esprit

pour expliquer que la douleur a son importance

 

Poésie bouffonne de soi-même mais avec tact

car il n’est rien de plus angoissant que de savoir

que le seul personnage est joué depuis toujours

et qu’il est temps de l’envoyer se faire voir ailleurs

 

***

 

Suite

 

Jéhan Babelin était vieux

Quand il relut tout ça,

Ces poésies d’un autre temps,

Ces tentatives de s’extraire

De la tombe déjà creusée.

Il était vieux et solitaire,

Car le chien était mort

Et l’enfant n’était plus.

La maison en témoignait.

 

Il n’écrivait plus depuis longtemps.

Il connaissait la source de Jouvence,

Mais ne s’en approchait plus

Aussi facilement

Que jadis et naguère.

Il l’entendait fluer,

Il en devinait l’ombre,

Mais ne visitait plus

Cet angle mort du jardin.

Il laissait le temps agir.

Il voyait le monde se rapetisser

Dans une nouvelle enfance,

Une enfance qu’il ne connaissait pas

Mais qu’il avait peut-être inventée

Avec les autres sur le fil

D’une Histoire par définition

Sans début et sans fin

Et surtout sans queue ni tête.

Les jours ressemblaient aux nuits,

Les rêves à leurs doubles

Et la mort à d’autres existences que la sienne.

 

Il ne recevait plus,

Ni devant le portail

Ni dans le salon doré

De ses inspirations célèbres.

Il mourait à petit feu,

Alors que le chien

Avait été écrasé

Dans sa propre rue.

L’enfant mourait lui aussi,

Mais il était impossible

De savoir de quelle manière

Peut-être étrange

Ou même cruelle.

Il ne restait de lui

Que ces Quatre saisons.

Jéhan ne relisait rien.

Il tournait en rond

Et y prenait plaisir.

Il attendrait longtemps

Si c’était nécessaire,

Inévitable,

Peut-être écrit.

Qui sait si ce n’est pas écrit,

Pensait-il quelquefois

En se mordant la langue.

Qui sait ce que personne ne sait ?

 

Il fallait bien que ça se termine.

 

***

 

HIVER

 

Jésus se prit pour Jéhan Babelin.

…………………….

…………………….

 

Romano Gambas dit Romain Gambois

 

*

 

C’est compliqué, la poésie.

Rien à voir avec la chanson,

Ni le peuple, ni la nation.

Je voudrais vous y voir, amie,

Quand le vent cesse de dorer

La pilule à nos frais.

 

Les bons mots

Ne sont plus à la mode,

A la mode de chez nous.

On a beau

Se jeter à ses genoux

Voilà, elle n’est pas commode.

 

Certes je suis petit

Et mal embouché.

Je fais tout à demi

Et c’est bien mal torché.

 

Mais au moins je le sais.

Alors passez votre chemin,

Poètes à deux mains.

Le présent est déjà passé.

Je ne suis plus un enfant,

Ni le vieillard mouchant

Son nez dans sa trompette.

En voilà un poète !

 

*

 

On apprend de la femme

Comme de l’homme.

Seul l’enfant ne dit rien.

Son jouet

Est muet.

 

L’enfant est une horloge.

Il ne voit pas bien loin.

Seconde après seconde

Le silence tire la langue.

 

Il y avait un horizon

Et d’autres paysages

Moins facile’ à redire.

Le jouet avançait

Sans se retourner.

 

Quelqu’un le suivait-il ?

Ou m’accompagnait-il ?

On devinait le cri

Mais de quelle fontaine ?

Jouet

Muet.

L’enfant

Le sait.

Il est devant.

 

*

 

Qui suis-je au personnage ?

Regardez comme il va !

De son petit bonhomme.

Quelle autre alternative ?

 

On ne s’interroge pas assez.

Tout va comme on va,

Depuis toujours

Comme on va.

 

Qui change le mot en source ?

Plus de temps à l’arrivée.

Quelquefois c’est l’hiver.

Non, c’est toujours l’hiver.

 

Nous marchions elle et moi.

Elle, Romana, la belle absente,

Et moi Romano l’héritier.

La mer nous attendait.

 

Nous sommes nés du vent

Ou du feu qu’il nourrit

Quand l’été est venu

Pour changer les données.

 

Je ne sais plus ce que je dis.

Et pourtant elle écoute.

Mais n’est-ce pas le vent

Qui inspire son silence ?

 

Ah ! pauvre de moi seul !

Nous sommes trop réalistes.

La mer n’est que la mer

Et le voyage est un rêve colonial.

 

*

 

Le corps n’aime que la tiédeur.

Ni chaud ni froid, craint le corps.

Comme entre toi et moi, cet hiver.

Et j’écris cela en été.

Je ne suis plus moi-même.

Je parle dans le personnage.

Me voilà deux sur scène,

L’un désirant l’autre qui ment.

 

Froidure des fenêtres ouvertes.

Cristaux des fenêtres fermées.

Le mur s’en allait en poussière,

Poussière de vent et d’étoiles,

Atomes de jours et de nuits.

 

Il n’y a pas de saison pour le corps.

Certains jours et quelques nuits.

Rien de plus dans le temps.

Et nous en perdons le fil

Avant même d’exister.

 

Hiver en été,

Ou le contraire,

Je ne sais plus

Ou tu habites

Ni où je vais.

 

*

 

Ni triste ni joyeux,

Voilà un homme heureux !

Et je l’étais ma foi !

Elle me donnait tout

En un seul mot fêté

Aussitôt comme il faut.

 

Rendez-vous entre les siècles.

Elle arrache des pages

Et le vent les emporte.

Campagnes désolées.

 

Un chien venu du paradis

S’interposa entre elle et moi.

Sorte d’hiver comme en été

Ou le contraire si on veut.

Voilà un chien bien malheureux !

Un chien qui n’aboie pas.

Un animal de porcelaine.

Une chose en soi,

Presque abolie.

 

Ce que je voyais dans le miroir,

C’était ma joie triste et sonore.

Et je n’en demandais pas plus

A la poésie, à la solitude.

 

*

 

Vous verserez une larme

Sur l’angle encore pluvieux.

Je vous vois d’ici là,

Encouragée par l’éclaircie.

 

Qui étiez-vous quand vous étiez ?

Aujourd’hui votre absence

Est un signe des temps.

Temps passés à redire

Que le jour est venu.

 

La pluie encore glacée

Vient de cesser

De détruire les plis

De votre voile noir.

 

Un enfant sommeille toujours

Dans l’allée parallèle.

Pages criantes de vérité.

La fleur fanée au soleil

Mouille l’angle de pierre.

 

*

 

L’araignée est morte en hiver.

Je regardais ce plafond.

La fenêtre était ouverte.

Il pleuvait comme en automne,

Lourdement sur le couvercle.

Et vous ne cessiez d’exister.

 

Des cavaliers ornaient le mur

D’en face, ils chevauchaient

Les répétitions insensées

De la tapisserie horrible.

 

Sur la table la cire des fruits

Recevait les reflets blancs

De la dentelle et de vos plumes.

Je m’en souviens, ô bel hiver,

Comme si c’était hier.

 

Et pourtant je suis revenu,

Comme dans un roman.

Et lentement je vous ai vue

Déshabiller l’apparition.

 

*

 

Jaune blanc des lumières

De l’hiver,

Nous rêvions de la mer

Et de ses plages bleues.

 

Statues des parois en blanc

Aux cristaux des verres vides.

La tisane en volutes

Croisait nos regards.

 

Nous n’agissons plus depuis

Que l’été a emporté

Les dernières trouvailles

De la nuit et de ses rêves.

 

Nous sommes comme morts.

Vivants mais morts.

Et plus rien n’existe que nous.

La maison nous enferme.

 

Jadis un enfant nous aimait.

Il a disparu avec les mots.

Sans lui le temps devient espace

Et tout est faux au blanc du ciel.

 

Jaune blanc des lumières,

Je ne pense à rien d’autre.

Je ne vois plus la nuit.

Je ne sais plus ce qu’elle a été.

Et ton silence m’oublie.

 

*

 

Chute d’un soleil lourd

De sens et de mémoire

En plein milieu du jardin

Où l’enfant jouait encore

Pas plus tard qu’hier.

 

Tu le vois comme moi.

Je n’hallucine pas.

Il brille comme en été.

Le feu gagne la saison

Comme au jeu du hasard

Avec les fils de l’enfance.

 

La terre s’est fendue

Cette après-midi noire

D’un soleil tout exprès

Tombé du ciel comme

Si nous n’existions plus.

Les jambes nues d’un enfant

Cisaillaient l’herbe jaunie.

 

Cela arrive quelquefois.

Nous ne nous y attendons pas.

Nous sommes seuls

Dans le jardin.

Il ne se passe rien d’autre.

Et tu ne t’en étonnes pas.

Alors que je jubile

A l’écoute en moi

Des mots qui te manquent toujours.

 

*

 

Mains crispées du bonheur.

La nappe se fendait

De ses miettes aux oiseaux.

Une tâche de vin ployait.

Joug des jours anesthésiant tout.

 

Dessous les pieds ruaient

A l’unisson de la langue.

Un fruit ouvert coulait

Entre d’autres saisons.

Mannequin des retours,

Un oiseau caressait

Des projets d’avenir.

 

Rupture dans l’image.

Dans la fente j’existais.

Je me glissais, je m’étonnais,

Je traversais d’autres distances

Et tu revenais

Un pichet à la main,

Rougeoiement des délices

Qui complotent avec le sommeil.

Ainsi tu m’invites à rêver,

Avec toi ou sans toi,

Je ne sais plus qui tu es

Quand tu reviens de loin.

 

*

 

Romano, Romana,

Faces des nuits

Entre les jours.

Je suis monté

En haut de la tour.

 

Ni jour, ni nuit.

Ni ciel, ni terre,

Tout juste le feu

Et cet infini.

 

Je suis ma femme,

Mon enfant, ma vieillesse.

Je suis ce que tu n’es pas.

Ni double, ni traversé

De langage.

 

Chute lente des essais.

Avec elle je croissais.

Sans lui je ne suis plus

Au chant comme au champ.

 

Romano, Romana,

Crevettes des eaux tristes,

Sous les îles poussait

La fleur des existences.

 

*

 

Le monde est dessous.

La mer emporte les nuits

Que le sommeil a désertées.

Blanches nuits des orages.

Pluie de jours sans fin.

 

Dans l’interstice ainsi tracé,

Des personnages renaissaient.

Paroles au hasard des langues.

Devant on applaudissait.

 

Ensuite il faut saluer,

Remercier, se donner

Encore à leurs rideaux.

Puis tout revenait comme avant.

 

Monde des profondeurs

À la hauteur du mythe.

La face tavelée de miroirs

Comme aux alouettes des champs.

 

Comment trouver le sommeil

Dans ces conditions ?

Quel animal sait creuser

Sans en perdre les ongles ?

Comédie des lendemains,

Nous la jouions sans en perdre

La goutte au bord du vase,

Automates des averses

Où le poisson se noie.

 

*

 

Nous respirons l’écriture

Comme le cadavre sent la mort.

Tous les matins il se rature

Et se réconcilie

Avec son corps

Comme au lit

Il foisonne

De rêves et de fantômes.

 

Il n’a jamais été

Cet enfant de l’été.

C’est l’hiver qui le crée

Au rendez-vous des fées.

 

Le mur se couvre de signes.

Lais verticaux

De ses échos.

Sur ça, pas d’autres lignes.

 

À midi il mange le personnage

Et en recrache les répliques.

Nous n’avons pas d’âge,

Rien de beau ni d’historique.

 

L’après-midi il rend le vin

A ses tripots et s’en retourne

A ses cahiers lâchés au fond.

Il devient ce qu’il écrit

Par habitude et dans l’angoisse.

 

Respirons avec lui

Cet air au feu de sa langue.

Il est en nous

Comme nous sommes en lui.

 

*

 

Fenêtre d’un saut

Conçu pour lui.

Il crut que l’oiseau

Par son cuicui

L’invitait à

Chanter dans la

Joie et là-haut.

 

Par terre il chante

Et en déchante.

Il n’a pas d’ailes,

Alors sans elle

Rien n’est gagné,

Même signé.

 

L’os est cassé.

Joie en morceaux.

Tombé de haut,

Sait-il que c’est

Demain la fête,

Bête poète ?

 

Sans lui l’hiver

Est un enfer.

Elle le dit

Et le redit

Au vert passant

Du seul printemps

Né de la chute.

Elle est en rut

Cependant.

 

*

 

Comme c’est enchanteur

L’été en hiver !

Fracas contre la vitre

De reflets presque verts.

Il lève son verre

Et trinque

Avec la branche nue

D’un arbre encore mort.

La source est immobile.

Elle attend son heure.

Elle viendra à temps.

Soleil des tiges grises

Et des rides d’écorce.

Un animal s’approche,

Sans doute domestique.

Poil électrique de l’été

Pris au piège de l’hiver.

Hier il neigeait sur tout.

Il a plu cette nuit

Et dans les draps

Le même animal

S’est glissé comme un rêve

Entre le jour et le sommeil.

Quelle jouissance ! Quelle joie !

Quel endormissement sous la chair !

Soleil comme une flaque d’eau

Dans la boue hivernale.

Le lit se soulevait

Sous l’effet de la vague.

Le désir enfin récompensé

Par tant de poésie !

Maintenant l’animal

Prend la parole.

Dans cette éclaboussure

C’est toute l’écriture

Qui verdit comme feuille

Au printemps de son heure.

J’en ai mal aux gencives !

 

*

 

Il n’y a rien comme la poésie,

Excepté le doux alcool,

Pour remettre à leur place

L’homme et ses possessions.

 

À midi, ce n’est plus l’hiver

Qui cache le soleil et son enfer.

L’or se couvre de vers

A l’endroit comme à l’envers.

 

Je suinte comme un vieux mur

Prometteur de moments

Autrement

Obscurs.

 

Quelle poésie en hauteur !

Saut dans l’avenir des mots

Et des teneurs.

Abattoir des animaux

Et de l’enfance.

Quelle douleur dans la connaissance !

 

Et quel plaisir de s’entendre !

La voix d’un comédien

Revient

Sans attendre.

 

Il n’y a rien comme l’interprétation

Pour faire du poème,

Ô chanson,

L’emblème

De la nation.

 

*

 

Passé le temps, ma mie,

Où pour lutter contre la politique

On faisait de la politique.

C’était dur mais facile.

Aujourd’hui il faut

Lutter contre l’économie

En faisant de l’économie.

Combat de riches et de voyous.

Fini l’homme honnête et sincère.

Je n’ai plus qu’à me taire.

Et me voilà à la dérive

Au fil des technologies de l’inutile.

Quel besoin créé de toutes pièces

Me rend mon cœur et mes passions ?

D’ailleurs je ne t’aime plus.

Je m’accroche à tes avantages,

A tes possessions acquises

D’une manière ou d’une autre.

Fini de douter savamment.

Le juge est convaincu

Et le penseur aporétique.

Nous n’irons plus au bois,

Ma belle ! Ma belle !

Nous n’irons nulle part

Sans croisière organisée.

Ainsi la mort perd son sens.

Et sans cette mort immémoriale

Chacun agite son pantin

Et finit par le jeter

Au rebut de l’Histoire.

Nous n’irons plus cueillir

Les fruits de notre enfance.

On invente pour nous

Les commerces du désir.

Au fond je ne t’aime pas.

Trop de vie tue l’existence.

 

*

 

Poètes de ce temps,

Graphomanes des jours

Sans interruption

Comme s’il était possible

De survivre à ce rythme.

À la fin rien n’est construit.

Le fil n’est pas d’Ariane.

Infini de l’illusion comique.

Les journaux forment le journal.

L’humanité devient homme.

Un seul roman nous raconte.

Comme si une seule étoile

Éclairait le sommeil.

Comme si le soleil,

Déjà seul en son monde,

Ne connaissait plus la pluie.

L’existence réduite à force

De donner la parole

Au moindre signe de droit.

Ainsi va le nouveau Dieu.

Tout le monde

Dans le même sac.

Et le sac à l’encan

D’un possible futur.

Dieu chair à pâté

De l’humanité.

Univers chien

A quatre pattes

Pour recevoir

Quelle semence ?

Mais comment s’extraire

De cette profusion ?

Comment être soi-même

Et trouver un parterre ?

Dieu pâté d’homme

Sous prétexte de poésie.

Grande église du plaisir

Au service du désir

Réduit à la publicité.

Comment ne pas les haïr ?

Et que suis-je moi-même

Si je ne les hais pas ?

 

*

 

Hier je rencontre un poète,

Ce que je ne suis pas.

Il me salue, je le salue.

Le soleil s’interpose.

Me voilà aveuglé

Et transpercé de rayons.

Je saigne comme

Un chardon ouvert.

Puis la nuit arrive,

Epanchement d’encre.

Je veux rêver mais

Le poète mes draps

Secoue comme le vent

Au cours des voyages.

La mer fait des vagues.

L’Himalaya se fend

En tables de lois.

Dans cette fente

La Lune aboie.

Le Pôle lance des cris

Dans un ciel noir de monde.

Et je glisse à la surface,

Creusant le sommeil

D’un trait profond

Comme ma main.

Puis on redescend.

Le vent secoue

Mes joues.

Mes narines se gonflent.

Mes oreilles applaudissent.

Voici le Nouveau Nouveau Monde.

J’ai perdu mes poils d’antan.

Je suis lisse comme un coquillage.

Mes yeux ont du poisson.

Mon cœur tambourine.

Je n’ai plus pied.

Je vais me noyer

Dans une eau trouble.

Enfin je vois devant

Et le poète cesse

D’agiter ses doigts

Dans l’écume des crabes.

Chaque matin je reviens

Sur la plage mouillée

Par une pluie d’automne,

Une mouette sur l’épaule

Et les yeux gonflés de sommeil.

 

*

 

Poésie des oiseaux

Qui fracassent leur vers

Contre la vitre

Des fenêtres ouvertes.

 

Le jardin est une ruine.

L’allée jouxte les friches.

Il y a si longtemps

Que je n’existe plus !

 

Poésie des insectes

Qui entrent dans la maison

Par ses interstices

Au lieu d’emprunter

Les chemins des ouvertures.

 

Sous la marquise tu attends

Que la pluie cesse,

Pieds nus sur le paillasson

Et une main sur la poignée.

 

L’autre main tient le livre,

Doigt entré dans ce corps

A la page où je mens.

 

Poésie des feuilles mortes

Et des herbes couchées.

L’hiver s’est annoncé,

Honnête visiteur.

 

*

 

Une fois l’arbre tombé

Sous l’effet du vent,

Les fruits ornent tes pieds.

 

Avance encore un peu

Vers les murs surmontés

De cristaux ensoleillés.

 

Gravis les quelques marches

Que j’ai sculptées pour toi

Un jour de grande amertume.

 

Dehors tu vois l’horizon.

Et après cette limite du regard ?

Le retour au jardin de notre enfance.

 

Fruits sur tes ongles taillés.

L’arbre semblait souffrir.

Et je l’ai achevé.

 

*

 

Ne sortons pas dans le monde.

Ni toi ni moi, les jours de pluie.

Ne visitons pas les châteaux.

Oublions les fleuves d’or.

 

La vitre gicle entre les rideaux

Comme le miroir dans les fleurs.

 

Demeurons ici-même, ensemble,

Page après page dispersés,

Loin des châteaux et des rivages,

Silencieux comme des morts.

 

Jet de lumière vertical

En travers de l’ombre bleue.

 

Penchés sur la table d’acajou,

Brouillons les pistes du bonheur.

Toitures d’or et de nuages,

Nous volons au-dessus de tout.

 

Eau intruse des parois

A même le sol.

 

Arrêtons-nous avant de devenir

Les mannequins de leurs châteaux.

Plongeon hors des fleuves

A la limite des algues mortes.

 

*

 

L’ombre frappait à ma porte.

Je la vis se glisser entre

Les murs verts et l’allée.

L’eau ruisselait encore.

Le ciel s’ouvrit à peine

De quoi donner de l’ombre

A mon imagination.

 

*

 

Œuf brisé au pied du mur.

Alice passa son chemin.

Je retournai à mes lectures.

 

Le chat croqua les débris

De la coquille vidée

Auparavant par une intruse.

 

J’attendis la suite en rêvant

A des voyages coloniaux.

Le chat vida les lieux à son tour.

 

Le mur reçut une pluie fine,

Caressé par le vent comme

Si rien ne s’était passé.

 

Puis la nuit effaça tout,

La nuit d’un trait supprima

Cette annonce de poème.

 

*

 

Cheval au galop de la nuit,

Comme ça, sans nuance.

Je humai l’air refroidi

Par des apparitions tremblantes.

 

Autre cheval du même acabit,

Une heure à peine après le premier.

 

La lumière sautillait dans le noir,

Collier d’une poitrine

Que je venais de caresser

En pensant à autre chose.

 

Les femmes des autres m’appartiennent.

Troisième cheval dans la nuit,

Plus rapide que son éclair.

 

Le jour apparut enfin

Verticalement,

Et les chevaux se rassemblèrent

Autour d’elle.

 

Elle me héla de loin,

Secouant sa main

Dans les crinières.

 

Elle me raconte des histoires

Tous les jours que je fais

Sans elle pour l’aimer.

 

*

 

Poésie sylleptique des jours,

Comme s’il était possible

De figer une bonne fois pour toutes

La cristallisation en cours.

 

Chronique coupée de fables.

Tous les plans sont oubliés.

Ainsi elle entre chez moi

Comme si je n’existais plus.

 

Dans le lit elle enfante elle aussi.

Elle prévoie des cris d’entente.

Le jardin s’anime d’enfants

Et la faune déserte les lieux.

 

Que reste-t-il ? Mais les fleurs !

Les fleurs inoubliables, fleurs

Renouvelées selon les saisons

Au rythme de son imagination.

 

À l’étage je tente encore une fois

D’interrompre la coulée des laves

De l’enfance et des voyages,

Mais les plans sont partis en fumée.

 

La poésie ne coule pas de source.

Cette eau de conque préfère la perle

Et les plongeurs ne sont pas fous

Comme je le suis de l’existence.

 

Je finirai par en mourir, seul

Sans doute au milieu de rien.

À moi l’anacoluthe et la spirale !

C’est la vie et non pas l’existence

Qui forme le lit de la pensée.

 

*

 

C’est la légion des retraités,

L’honneur comme on coupe le vin,

Pions de la citoyenneté

Au 15 du mois de juillet.

 

Le trottoir sent la colonie

Et le service militant.

Les uns sont couchés là-dedans,

Les autre’ agitent leurs vessies.

 

Ça remplit ainsi les sillons.

Aux fenêtres le soleil luit

Comme au monument les rayons.

Le 15 ce n’est pas fini.

 

Et jusqu’au 14 on se drape

Dans le blanc du rouge et du bleu.

La jeunesse a l’odeur du vieux

Et la marmite des soupapes.

 

Tant mieux si on gagne la guerre

Et si on la perd c’est gagné !

Le courage c’est fermenté

Que ça se boit au lance-pierre.

 

La pacotille des nations

Fait les trottoirs et la chaussée

Et l’amour en brèche des fions

Des croix dûment enrubannées.

 

Faut 50 ans et des poussières

Pour en arriver à ce stade.

Et pour achever la ballade

Les enfants croissent dans la bière.

 

Vivent les victime’ innocentes

Qui témoignent qu’à ce train-là

On n’ira pas plus loin que ça.

La justice aussi ça se chante.

 

Et comme ça de nuit en nuit,

De rêve en merdique voyage,

La famille abrège l’ennui

Que causent grammaire et langage.

 

Après tout entre le terrain

Et le champ ya pas d’ différence !

La retraite c’est pour demain

En attendant d’autres naissances.

 

*

 

Les chauves-souris

Des feux d’artifice

Sont entrées en lice

Avec le ciel gris.

 

Ciel gris des fumées

Et des pétarades

Sans les barricades

De vœux animées.

 

Un peuple d’été

Assis aux terrasses

Relève le nez

A défaut d’audace.

 

Le congé payé

En bas et culottes

Ainsi balayé

Se sent patriote.

 

Et en attendant

La fermentation

Se sucre l’enfant,

Don de la Nation.

 

La barbe à papa

N’vaut pas le rata

Mais sûr ça viendra

Si on n’attend pas.

 

Les chauves-souris

Qui chauves sourient

Dans la nuit s’enfuient

Loin de nos abris.

 

*

 

Ça pète

Au-dessus de nos têtes.

Le clocher en flammes

Troue la nuit.

 

Le peuple en rond

Sans entrelacs

Se sent bien là,

Le verre au front.

 

Les yeux réfléchissent,

Tavelés d’explosions.

Jadis,

Ou peut-être naguère

Des avions

Etaient eux aussi

Passés par là.

 

Chemin du village en feu

Un jour de fête.

Le discours du maire

Sentait la saucisse.

 

*

 

Il y a loin

Entre la communion

Et la fraternité.

 

Et dans ce juste milieu,

Un citoyen se perd

En conjecture.

 

Il voit

Comme tout le monde

Les fleurs métalliques.

 

Elles tapissent sa rétine

De calligrammes

Et de cadavres.

 

Il ne s’éloigne pas.

Il ne boit pas.

Il tente de ne penser à rien.

 

*

 

Je veux bien croire

A vos sincérités jointes

Comme des mains

A l’église.

 

Mais vous avez l’air con.

Même les miroirs le savent.

Miroirs des rues et des parvis,

Ils éclairent pourtant

Les lanternes.

 

Mais pourquoi ne pas croire

Que vous êtes sincères

Quand vous croyez vous-mêmes

A l’énormité de mon erreur ?

 

Enfants de l’ordre et du pouvoir,

Vous n’aimez que vous-mêmes,

Ce qui vous sépare de moi.

Mes jours

Ne joignent pas vos nuits.

 

*

 

Pas de fête populaire

Sans jeux de lumière.

Le ciel et les murs

Ne font qu’un.

 

Où est la poésie

Des ces répétitions ?

Même l’écho

Ne s’y retrouve pas.

 

Cris des sensations,

Les cervelles font

Des ronds

Dans le vin de l’oubli

Et dans le sirop

De l’avenir rejoué.

 

Le coup tiré

Entre deux traits

D’humour et de

Vieux pas de deux,

Le promeneur de vos mémoires

Met fin enfin à votre Histoire.

 

Et seul dans son lit

Après la fête

Il en écrit

La musette.

 

*

 

Que les enfants,

Surtout ceux-là,

Aillent au pas

Voir si des fois

Je suis encore

Fidèle au poste.

 

Pour dire vrai,

Je me recrée

Au son du jour

Sur le tambour

De la nuit.

 

Réveil du juste

De passage.

 

*

 

Cornets à pistons

Sur le fronton

Crachant le sang

Des innocents.

 

Certes je n’ai pas donné

Et comme il est dit plus haut

Je m’en garderai bien,

Car ici la vie m’enchante

De choses que je peux toucher

Comme on touche aux femmes,

Aux hommes et aux enfants,

Selon désirs et ordres.

 

Je ne suis pas chrétien

Pour un sou,

Ni pour deux,

Ni pour trois,

Etc.

 

Cornets de douceurs

En papier sucré

C’est vous que j’entends

Quand il est question

De faire la fête.

 

Au diable vos morts

Et vos souvenirs !

J’ai mes morts à moi

Et bien plus que de la mémoire.

 

Spectacle vous êtes

Et pitres vous resterez !

 

*

 

Enfants de la patrie,

Nourrissez la terre

De vos cadavres nus.

Moi aussi j’ai faim.

 

La terre me ressemble,

Ses arbres, ses montagnes,

Ses mers de voyageurs

Et de fous en cavale.

 

Transparente et sans tain,

Je me vois dedans

Comme si j’étais vous.

Mais je n’aime que moi-même.

 

Ah ! j’oubliais que j’en aime une autre,

Ou un autre, je ne sais plus

A quels seins me vouer !

Lait ou sang, vous ne m’aimerez pas.

 

Enfants des monuments

Et des histoires réinventées

Pour les besoins de la cause,

Passez votre chemin

Et mourez encore

Pendant qu’il en est temps !

 

*

 

Je change d’avis

Comme de soucis.

Des fois suis à l’heure.

D’autrefois je demeure.

 

Oiseaux des carreaux

Dont on vitre les vues,

Je change de peau

Comme d’imprévues.

 

J’habite le toit

Et le temps me scie

Un peu comme si

Je tenais à toi.

 

Insecte fugace

Des boissons d’été,

Fais comm’ si j’étais

Seul et sans cuirasse.

 

Aussi je m’expose

A toute critique,

Mais la rhétorique

De mal ne me cause.

 

Ni de bien d’ailleurs.

Alors c’est ici

Et là qu’ j’officie

Ou fais le dormeur

Comme au val du poète

Que la fleur affleure.

 

*

 

Le pauvre s’habille,

Hiver comme été,

Et le riche tout nu

Se met au soleil.

 

Je ne suis que le passant

De vos géographies.

 

Le pauvre se baigne

Pour ne pas se laver.

Le riche envoie

De toutes les couleurs.

 

Je croyais que ce coin de terre

Pouvait m’appartenir

Avec un peu d’imagination

Et de mort en conserve.

 

Le pauvre recule

Et le riche avance

Et met en panne

Si la mer l’y invite.

 

Sur la plage j’ai trouvé

Le coquillage de tes mers.

 

Ni riche ni pauvre

Je te voyais en rêve.

Tu n’appartenais

A aucune existence

Et je commençais

A m’extraire

De la terre

Qui m’a vu naître.

 

Mais le riche et le pauvre,

De concert,

Ont ouvert le rideau

Et la comédienne a joué

Ce que j’avais écrit pour elle.

 

*

 

Rien ne s’en va

Aussi vite que le mot

Qu’on a sur la langue.

 

Pourquoi parler alors ?

 

D’autres mots se proposent

A l’esprit comme au reste.

Il faut s’en remettre

A cette chanson.

 

Mais qui chante alors ?

 

*

 

Qui vacille comme la flamme

Sous la cendre des jours ?

Tu connaissais l’extase

Mais c’était oublier.

 

Impression seulement,

Nourriture de l’attente.

D’autres se fient à leur intuition,

Mais tu ne les connais pas

Comme tu te connais.

 

Caresser la poussière

Comme on achève

La toilette des morts,

Pensant à soi-même.

 

Ce n’est pas le feu qui couve

Sous la cendre des jours.

Aucun feu n’atteindra jamais

Le sens qui change la lumière.

 

Demeure le sentiment

D’avoir appris quelque chose.

 

*

 

Rude hiver sous la charmille

En fleurs artificielles.

 

Au passage des enfants

Le vent pousse un cri.

 

Me voici éveillé

Une bonne fois pour toutes.

 

Rosée des vitres

Aux meneaux crucifères.

 

La pluie bat des mains

Et sa cervelle s’enflamme

A l’idée déjà usée

Que ça ne durera pas.

 

Un ballon traverse l’allée

Sous l’effet du caniveau.

 

Je ne suis jamais allé

Plus loin que cet arbre.

Pourquoi ces retours maussades ?

 

Rouvrir la porte

Et la refermer toujours

Après le paillasson.

 

À l’intérieur les feuilles

Tapissent le plancher.

 

Cri d’un enfant blessé !

Je me jette dans la mêlée.

J’en sors vaincu et nu.

 

Et je reviens toujours

Avec la même poignée

De terre et de cailloux.

 

Rude hiver, je vous le dis !

Et jamais le dernier.

J’ai le printemps coriace.

Puis le grésil installe ses vers.

 

On a vu mieux au paradis.

Mais en enfer, on est bien seul.

 

*

 

L’humanité est une maladie de la Terre.

Une bien vieille idée du désespoir.

Le confort, même spartiate, recule

Les limites d’une fin acceptée.

 

Quel couteau multiplie l’homme ?

Comment s’exposer à cette symétrie

Sans en ignorer les conséquences

Sur l’esprit de ceux qui suivent devant ?

 

Les fossiles sont plus ou moins tranquilles.

On trouve des époques en creusant

Verticalement mais sans cette profondeur

Que le rêve promet à ses dormeurs fous.

 

Le nez dehors ne vaut pas la chandelle.

Le langage s’extraie de sa gangue patriotique.

Pour une fenêtre fermée sans issue,

Dix de retrouvées et même plus.

 

Mais tout ça c’est pour moi, moi seul.

Et l’inconnue dépose son sac devant ma porte.

Elle prononcera mon nom le moment venu.

La maladie entrera avec elle demain matin.

 

*

 

Rumeur des vents sur la chaussée,

Car cette fois j’habite en ville.

Vous me trouverez bien tranquille

Ment installé dans les nausées

Que les étages sacrément

Empilent comme religieuse.

Ah ! le gros gâteau du moment !

La fève paraît bien juteuse !

Elle est pour celui qui la mord

À pleine dent comme la mort.

Mais je n’ai pas faim de bonheur.

Me voici plié sans rondeurs

Sous la charpente avec les tuiles.

Dans les interstices rutile

Le soleil de l’hiver en cours.

On ne plus pas faire plus court.

 

*

 

La rencontre est inévitable.

Dans la descente d’escalier,

Les pas se croisent

Et même se décroisent.

Les miens comme les autres.

À part le chat

Tout me ressemble.

Nous attendons l’été,

Mais le printemps

Se fait attendre.

Pas un mot sur l’automne.

Nous recomposons

Les vieilles chansons.

Main tendue

Par habitude.

Elle ne prend rien,

Ne donne pas non plus.

Même les mots

Ont perdu leurs sens.

À moins que l’hiver

En ait un, le même

Pour tout le monde.

La porte refermée

Derrière moi, j’entends

La première syllabe

Du mot « bonjour ».

Puis le silence,

La syllabe « ver »

Et la poussière

Des fissures.

Nous ne ferons

Jamais rien d’autre.

Ni toi ni moi,

Ni le chat mort.

 

*

 

Tout irait bien

Si je pensais

A autre chose,

Mais je suis cause

Ici de bien

Petits traités.

La rime pauvre

Ajoute au sel

Confidentiel

Le vain chef-d’œuvre

De la consonne

En amazone

Sur la colonne

Que j’ saucissonne

A peu de frais.

Mieux je ne fais.

Et ne ferai

Du minerai

Rien d’autre que

Ce que ma queue

Veut que je fasse.

Faut que je passe

Par où tu crèves.

Tel est le rêve

Qui cauchemarde

Ma nuit camarde.

 

*

 

À la fin on fatigue.

Tourner en rond

Donne un sens

À la paresse.

 

L’hiver dure toute la vie.

 

Pourtant

Le printemps

Revient

Toujours à l’heure.

 

La vie ne dure pas autant.

 

Et cet été

J’ai encore raté

Mon rendez-vous

Avec le soleil.

 

L’automne n’a plus de feuilles.

 

Paresse verticale

De l’instant passé

A retravailler

Le détail qui rejoue

 

A la marelle des saisons.

 

*

 

Grand-peur j’ai

De l’hiver

Enneigé

De travers.

 

Ce soir le vent ramène

Les personnages de la veille.

Ils redisent encore

Ce qu’ils ne cesseront jamais

De récrire pour toi.

 

On écrit

Que l’hiver

Moins on rit

Plus c’est vert.

 

Bois sec des humidités couchées.

Chute d’un nuage plus gris que la pluie.

Leurs voix traversent cette épaisseur,

Langue ardue des connaisseurs.

 

Souvent c’est

En été

Que l’oubli

Se souvient

Que demain

Est écrit.

 

Chemin d’équerres et de vents.

Le tout coupé de paysages étrangers

A la question de savoir, ô Hamlet,

Si la réponse accompagne

D’autres visiteuses pressées.

 

Jamais je

Ne saurais

A quel jeu

Je jouais

En ces temps

D’ mauvais vent.

 

Histoire de ne pas revenir en trompette.

 

*

 

Croisements insensés !

D’autres passants se saluaient

Du haut

De leurs chapeaux.

 

Volant je crus bon

De battre de l’aile.

Une fée se pencha

Sur mon berceau.

 

Elle saliva

Sur ma propre langue !

Je revins à moi

Et à elle je parlai.

 

Je suis de ceux

Qu’on n’écoute jamais.

Animal ou enfant,

J’ai la voix

Aux abois.

 

Langue de l’hiver

Que l’étourdissement

Passager

Fait passer

Pour une promesse.

 

Je ne les comprenais plus

Depuis longtemps.

Et je l’ai emportée

Avec moi où je vais

Quand je m’ suis égaré.

 

*

 

Ils appelaient leur téléphone

Ou jouaient avec leurs trombones

Sur les trottoirs de leurs bureaux.

J’avais besoin de leurs travaux.

 

Aussi sec je me gare en file

Double devant le flic ductile

Qui me fait signe que je suis

A peine plus malin que lui.

 

Ils s’adressaient à leurs écrans

Et moi qui n’avais pas le cran !

J’avais pourtant besoin de leur

Connaissance de mon bonheur !

 

J’ai crié comme l’enfant mort

Avant même qu’on le recale.

Qui comprendra que le ressort

De l’existence me décale ?

 

Ah ! marre de ces téléphones !

De ces écrans et des personnes

Qui ne me disent pas leurs noms !

Mais quelle est donc leur vocation ?

 

Dans la rue je revois le flic.

Ah ! cette fois il tombe à pic !

Je le soumets à ma critique

Des fois qu’avec moi il abdique.

 

Mais j’ai eu tort de l’apprécier

Sans prendre le temps de douter.

Il a aussi un téléphone

Et il appelle un épigone,

Car il se sent seul avec moi.

Doué pour l’amour je n’ suis pas !

 

Je finirai comme mon vieux,

Dans un trou où on n’ fait pas mieux

Que les autres sans téléphone.

Et là-dedans c’est nous qu’on sonne !

 

*

 

Crasse aux parois obliques

Et de marche en marche

Il monte au grenier

Pour se souvenir

Que ce n’était pas lui.

 

La portière

En poussière

Devient autre.

 

La tête émerge

A la surface

D’une immobilité

Dont il connaît

Les phénomènes

Paralysants.

 

Chatoiements des tuiles

Entre les poutres grises.

 

Plus loin il rencontre

Une cheminée crevée.

Elle ne fumera pas

Cette année.

 

À la lucarne

Il met un œil

Curieux de tout

Ce qui peut arriver.

 

À l’horizon du jardin,

Dans le noir des fourrés,

Se joue encore la vie.

 

Et d’année en année,

Le ciel se rapproche

Du ciel de lit ancien

Et démodé pour toujours.

 

Le premier poème

Est tombé de là-haut.

L’hiver en prit un sens.

 

Il est temps

Maintenant

De redescendre

Pour recommencer.

 

*

 

Ne vous extasiez pas

Devant le verre vide.

Je n’ai pas bu cette eau

Du retour à la terre.

 

Nous passions donc l’hiver

Entre amis de toujours.

La neige ne tombait pas.

Nous n’attendions personne.

 

La pluie revenait la nuit.

J’en profitais pour rêver.

Je n’ai jamais rien possédé.

Et je n’aime pas ma mort.

 

Qui buvait à ma place,

Là, devant le feu de joie ?

Les miroirs sans reflet

Jouaient à se reconnaître.

 

Ce verre vide

N’est pas de moi,

Ni ce qu’il a contenu.

Et à la place de l’autre :

 

Il y avait l’hiver,

Les souvenirs de l’hiver,

Les passions éteintes

Et le feu toujours vivace.

 

*

 

À même la terre mouillée

Par une pluie si fine

Que l’existence en devient

Comme transparente et claire.

 

Des feuilles encore vertes

Glissaient au fil du temps

Ainsi recomposé, aboli.

Nous n’étions pas heureux.

 

Le ciel coupé en deux

Au-dessus des murs

De clôture et la perspective

D’une rivière en rut.

 

La barque filait maintenant,

Emportant ce qui reste

Quand il n’est plus question

De tout recommencer.

 

Et là, sur la terre lisse

Et à même l’eau qui ruissèle

Sur sa peau tendue de tambour,

L’attente me parut raisonnable.

 

J’attends encore ou souvent

Ou chaque fois que la pluie

Interpose sa surface et ses

Coulées, à même la terre.

 

*

 

Giclée d’extase

Sur les murs blancs

De ton apparition.

 

D’une plume de temps

Je trace les contours

D’une probable intention.

 

Je ne sais plus

Si je suis ce

Que j’imaginais.

 

Entre le mur

Et les fenêtres,

Interposition :

 

D’une possible

Invention

De l’amour.

 

*

 

Brassées dans le temps.

Je me suis pris

Pour un papillon

Mais j’étais crapaud.

 

Il était nuit

La plupart du temps.

Je nageais en direction

De l’autre rive.

 

Traversée riche

En circonstances.

Sous moi le lit

Charriait de l’ombre.

 

Rencontres fortuites

Sans compter l’heure.

L’aviron d’un touriste

Heurta mon front.

 

Oui coulée de crapaud

Sur le fil de l’ombre

Projetée par les rêves.

Le temps prit un sens.

 

Avec moi le sens.

Les pieds sanglants

Des roseaux pensants.

La rivière devint pluie.

 

Alors le jour se leva.

Les poissons morts

De tes jouissances

Frétillaient encore.

 

*

 

Rhapsodes sans rhapsodies.

Aèdes sans guitare

Ni chapeau pour l’aumône.

Mais qui êtes-vous donc ?

 

Vous n’êtes pas suivis.

Vous ne précédez rien.

Certes vous avancez,

Mais de quel côté

De l’aventure ?

 

Je ne vous comprends pas.

Vous avez le loisir

Et les vacances d’or.

Vos enfants sont autistes.

 

Ici, on se comprend.

Rhapsodes et aèdes

Trouvent et se racontent.

Mais sur votre chemin,

Promeneurs sans cavale,

La pluie c’est de la pluie

Et le rêve du temps

Passé pour s’amuser

A donner des enfants.

 

Femmes qui les voyez,

Et vous enfants volés,

Soyez leurs lazarilles

Et laissez-moi tranquille !

 

*

 

Va pour la liberté

Et ses manques de pot !

Item l’égalité,

Même en rêve de trop !

 

Mais la fraternité… ?

Moi le frère de qui ?

Et qui est notre père ?

Une mère en commun !

 

Je voudrais vous y voir !

J’ai longtemps potassé

La question de savoir

Qui chasse le chassé.

 

Aussi je perpétue

Le signe que c’est là

Qu’on se retrouve pour

Fêter la langue morte.

 

La question est de style

Et non pas de vacances !

Je veux être payé

Seulement par mon double !

 

*

 

Il y aura toujours

Moins d’humains que de mouches.

C’est pas demain le jour

Où je mourrai en couches !

 

Certes je vieillis mal.

Les écrans en témoignent assez.

Mais je les ai inventés

Pour que ça arrive.

Ne me prenez pas

Pour ce que je ne suis pas !

 

L’homme mangera de l’homme

Et la femme ses enfants.

J’ai écrit un roman

Pour en dire la fable.

 

Les mouches me questionnent ?

Je connais les réponses.

Vous partez en vacances ?

Je sais tous les chemins.

 

C’est pas demain la veille

Où Grenade sera prise.

Je suis né pour le dire

Aux pieds du grand Atlas.

 

Passez votre chemin,

Poètes vadrouilleurs !

Le monde c’est les mouches

Qui l’inventent demain.

 

*

 

L’immortalité à tout prix

Et à la portée

De toutes les bourses.

Ya pas mieux pour survivre !

 

Dans le canal les noyés

Remontent pour faire coucou

Aux promeneurs des rives.

Ya pas mieux pour renaître !

 

Prenez un homme sain.

Ajoutez-y du sel

Et de quoi rêvasser.

Ya pas mieux pour l’écrire !

 

Des fois je perds la tête

Et je me vois creusant

Le lit de nos rivières.

Ya pas mieux pour en rire !

 

*

 

Mais l’hiver baladin

Tisse le ciel d’étoiles.

Chaque fois je reviens

Pour ne plus repartir.

 

Voyez comme la porte

Ne s’ouvre ni se ferme.

Ainsi la langue morte

Poursuit les corridors.

 

Le vent fait les couloirs

Et les tapisseries

Perdent thème et couleurs.

Dans quel sens faut-il fuir ?

 

Des fenêtres se battent

Contre les murs en ruine.

Et dans les plates bandes

Des animaux s’enterrent.

 

Voyez comme il est temps

De s’asseoir sous les arbres

Pour repenser l’idée

Qu’on se fait de ce monde.

 

Je parlais à des ombres

Et l’ombre me montrait

A quel point j’avais tort

De ne pas m’amuser.

 

L’hiver est baladin

Du monde occidental.

Le fils est orphelin.

Il est même assassin.

 

Lisez et relisez

Sa ballade de temps

Qu’il fait entre le ciel

Et la terre des hommes.

 

*

 

Nous ne serons plus

Les chiens de nos chiens.

Nous habiterons l’air

Et peuplerons la terre.

 

Pour ce qui est du feu,

Voyons si le silex

Fait toujours son effet.

Que la lumière soit !

 

Ainsi voguant sur l’eau

Des mers imaginaires,

J’inventai le moteur

Pour remplacer le vent

Et les courants marins.

 

Ho ! Hisse ! Matelot !

J’ai la foi en travers

De la gorge ce soir !

La mer aboie encore.

 

Chiens d’homme

Et chien de femme,

Enfant chien

Et vieux chien,

Croissons dans l’élément !

L’infini nous en saura gré.

 

***

 

 

Suite

 

Babelin écrivait, écrivait, écrivait !

Il écrivait pour écrire.

Il avait grand peur

De ne plus écrire.

Aussi écrivait-il sans cesse,

Le nez contre l’écran,

Les doigts agiles mais crispés

Et les yeux remplis de larmes.

 

Des larmes d’acier et de feu.

Des larmes d’ouvrier au travail

De son éternité et de sa gloire.

Il ne buvait pas, ne mangeait pas,

Ne connaissait pas le plaisir

De faire semblant d’engrosser les femmes.

 

Il était assis près de la fenêtre

Et écrivait de jour comme de nuit.

Il dormait peu, angoissait beaucoup.

Il faillit même se suicider,

Mais la corde se rompit

Heureusement, heureusement !

 

Et quand la pluie se mit à tomber,

Il comprit que l’automne devenait hiver

Et que le printemps n’était qu’une promesse.

Il inventa tellement de personnages

Qu’il ne les reconnaissait plus

Quand il lui arrivait, rarement,

Rarement, de les rencontrer. Cela

Se passait dans et hors les murs,

Comme cela se passe toujours,

Moitié hasard, moitié désir.

 

Il les aimait par-dessus tout, mais

Il ne savait jamais s’il avait affaire

A l’un d’eux ou à une autre histoire

Qui n’avait rien à voir

Avec celle qu’il s’efforçait de raconter.

 

Ah ! si vous aviez connu Babelin

En ces jours de création sans limites

Que la nuit et le jour et encore

Quand il ne rêvait pas.

Il n’était plus ni homme ni femme,

Ni chien ni rien de reconnaissable

Avec les yeux de l’animal

Qui dormait encore en lui.

 

Cet animal poussait quelquefois un cri.

Babelin reconnaissait là le cri

De la douleur qui n’appartient

Qu’à l’être humain perdu dans l’Histoire.

 

Les existences de tous temps s’accumulaient

Aux vitres des fenêtres toujours mouillée

Par la rosée et les averses tombées

D’un ciel à peine triste et poussées

Par un vent qui pouvait être sa voix,

Sa propre voix s’exprimant dans la langue

Héritée de n’importe quelle nation en feu.

 

Comme il était seul et à l’ouvrage

(Ce qui est le contraire d’accompagné

Et désœuvré) il put se regarder

Autant de fois que c’était possible

Dans le miroir transparent d’un carreau.

Il voyait un homme et les hommes

Revenaient frapper à sa porte, porte

Symbolique bien sûr, car il n’y avait

Pas de porte dans cette demeure

Sans corbeau.

 

                              « Qui suis-je ? Et

Qu’est-ce qui m’appartient vraiment ?

Qu’est-ce que les autres pensent de moi ? »

Il avait trop lu et pas assez écrit,

Trop inventé et pas assez créé.

Il en était pleinement conscient.

Il était même heureux d’y avoir pensé.

Et quand il effleurait ce pistil de bonheur,

Le jardin s’emplissait de visiteurs

Qui étaient tous des personnages

De son invention. C’était son aventure.

Il n’y en avait pas d’autres.

 

Il songea souvent à cette réalité

Qui n’était connue que de lui seul,

Mais il ne s’efforça jamais d’en traduire

Les complexités de dame sans mercy.

Une fontaine s’était figée en lui, eau

Sans profondeur ni vitesse, sans rivages

Pour en comprendre les nuances, sans

Preuve qu’il existât vraiment comme

Existait les feuilles de papier vomies

Par l’écran en pleine effervescence.

 

« Au fond, pensa-t-il, je suis fait pour ça.

Il n’y a pas d’autre explication.

Et s’il y en avait une, foi d’animal !

Ça n’expliquerait rien de convaincant

Pour les autres, ceux qui m’aiment

Comme ceux qui ne me connaissent pas. »

 

Voilà comment il expliquait son immense

Et incalculable solitude d’homme « foutu

D’avance » — On le vit même résister

A la tentation d’exprimer toute la joie

Qui étreignait son cœur malade.

Alors il écrivait, écrivait, écrivait !

Il ne savait plus où il en était,

Un peu comme si quelqu’un écrivait

A sa place, double sans rôle de doublure.

 

Mais personne n’était là pour assister

Au véritable phénomène de son écriture.

Si on l’observait, ce n’était jamais de près.

Ni de loin d’ailleurs — l’imagination

N’a pas le pouvoir de traverser le blanc

Du papier — et il se disait en écrivant

Que le jour viendrait où il n’écrirait plus

Faute à la mort ou à l’épuisement

De son inspiration, si toutefois on

Pouvait appeler ça comme ça.

 

Ce sentiment sans nom l’angoissait

Au point qu’il songea à refaire le nœud

Avec toute l’application nécessaire,

Mais il n’en trouva pas la force.

Son corps exigeait de l’écriture qu’elle

Fût la seule manière d’exister.

 

Quelle tautologie ! Jetez un objet

Dans le néant, il n’en finit pas

De disparaître et continue d’exister

Comme si vous ne l’aviez pas jeté.

C’est tout de même plus difficile à vivre

Que de remonter sans cesse le rocher.

D’ailleurs vous ne remontez pas.

Vous êtes immobile au bord du trou,

En admettant que le néant soit un trou,

Ce qui n’est pas démontré, en poésie

En tous cas…

 

                              À un moment donné (donné

Comment ?) vos yeux se ferment en même temps

Que votre esprit, votre sexe et vos plans.

Allez savoir si vous en savez plus alors !

Question que Babelin renonça à éclaircir

Au moyen d’une réponse — dehors,

Le jardin se peuplait de personnages

Et même de personnes — il eut ce désir fou

De chanter avec eux, même faux, même bête.

 

Mais la vitre qu’il embuait était imperméable.

Il eut beau tracer des signes avec un doigt,

Ils ne levèrent pas la tête et il renonça.

Il était écrit qu’il demeurerait seul

Jusqu’à la fin, quelle qu’elle fût.

Il avait écrit cela il y avait bien des années.

Il avait écrit (écrivons-le pour être juste) :

« Ce jour sera celui de ma solitude éternelle. »

C’était un peu solennel comme déclaration de style,

Mais cette seule phrase traduisait bien

L’état d’esprit dans lequel il se trouvait

Quand il décida de s’en remettre à l’écriture.

Vous savez ce que c’est — ou vous ne savez pas :

La mémoire fait ce qu’elle veut de vous

Et si elle le fait, c’est parce que vous lui avez ouvert

Toutes les portes du possible et de l’infini.

Romano, Romana, je suis ce que tu es !

 

***

 

« Qui suis-je quand j’écris ceci ? »

Écrivit Babelin sur l’écran :

 

SUITE DE L’HIVER

 

Tempête de personnages

Dans la chambre où j’écris !

Ah ! ce n’est plus de mon âge,

Mais voilà c’que je suis !

 

C’était là tout le refrain

D’une chanson non écrite.

Je n’étais plus seul désormais.

Personæ ! Personæ !

On s’ croirait au théâtre

Et pourtant tout est vrai !

 

Je me fiche d’où je viens

Et je sais où je vais.

Le plafond arrête les rêves

Et recompose le sommeil.

Mescal des coups de dés

Sur le tapis des impressions.

Je suis ce que je suis

Et vous êtes ce que je ne suis pas.

 

À la place du taureau

Et du sable doré,

Entre l’ombre et la lumière,

Se joue la comédie

Sans lever de rideau

Et s’il se couche tôt,

C’est que j’ai re-sommeil !

 

Plongez dans cet écart !

Personnages sans histoire !

C’est le soleil qui saigne

Et non pas le taureau.

 

*

 

Bien sûr il y a les gens.

Il n’y a pas que des personnages.

Il y a aussi des existences,

Des passages du vrai au faux,

De possibles découvertes

A impact universel.

Des vitrines, des guerres,

Des sous-sols et des asiles.

On ne choisit pas les lieux.

Ils tournoient dans l’écran

Des communications libres.

Gens de la terre et de la mer,

Mais aussi des profondeurs,

Et pas seulement de l’Histoire

Et de ce qu’il en reste

Quand on cesse de raconter.

Des gens que je ne connais pas,

Que je n’ai pas envie de connaître,

Des gens qui écrivent à leurs semblables,

Des raisons de leur écrire.

Il y a des gens partout.

La nuit dans le ciel

Avec ou sans étoiles,

Ils agitent leurs feux.

Gens des voyages et des tombeaux.

Ils n’entrent pas chez moi.

Ils ne traversent pas mon jardin.

Ils hantent peut-être mes rêves,

Mais ils n’existent pas

Comme existent les personnages

Apparus sur l’écran blanc

Des murs que j’ai construits.

Murs de théâtre joué

Un jour de suppression de soi.

L’œil aux trous ainsi percés.

Personne n’expliquera jamais ça.

Nous contenons l’infini

Et il nous contient.

Voilà qui est complexe

Et non pas absurde, l’ami !

À deux doigts d’en finir

Avec ces frôlements humains.

J’en suis là ! À mon âge !

 

*

 

Tantôt inquiet à force

D’en penser quelque chose,

Tantôt amusé ou irrité

Au contact des apparences

Données pour des réalités.

 

Je n’ai jamais mis le pied dehors.

N’en croyez rien

Si on vous dit le contraire.

Mes pieds demeurent ici !

 

J’ai quelquefois ouvert ma porte,

Mais seulement à l’étranger,

Celui venu d’ailleurs,

Sans bagages, sans rien.

 

Le cœur balance toujours.

C’est l’esprit qui s’arrête.

Heureusement pour moi !

J’ai le cœur si fragile !

 

En admettant que je meure

Plus loin que mon jardin,

Qu’en penseriez-vous, vous

Qui n’ouvrez jamais mes livres ?

 

Oui, cela m’inquiète de penser

Et chaque fois que je m’approche

De vos fantômes ancestraux,

Je m’amuse ou je gueule

Et vous me le reprochez

En vous promettant encore

De ne plus jamais

Vous occuper de moi.

 

*

 

Parapluies des torrents

Cette fois tournoyant

Au rythme des soleils

Et des apparitions.

 

Petite après-midi de feu.

Une toile s’est envolée

Avec quelqu’un dedans !

On rit sous la treille.

 

Ce ne sont que des enfants.

Hier, nous étions à l’usine.

Une sardine grillée

A tout changé.

 

Puis l’averse a ouvert

Vos parapluies dessus

Vos têtes s’enfuyant

Loin des corps endormis.

 

Je ne serai jamais des vôtres,

Ô miens que je connais

Comme ma poche, celle

Que vous visitez encore.

 

*

 

Les avions ne tombent pas

Aussi souvent

Qu’on y pense.

Le ciel n’appartient plus

Aux oiseaux.

Quel rapport entre

Cette chute rare

Et les oiseaux vaincus ?

Il faudra que

Je me le demande

Plus souvent.

Quelle connexion

Entre la rareté

Et la défaite ?

Est-ce ainsi

Que naissent les contes ?

Je n’ai pas fini

De croire au hasard

Comme on se tue.

 

*

 

Bien sûr il y a votre poésie,

Pacotille des jours et des nuits,

Travail et rêve de l’impatience.

Vous n’attendrez jamais assez longtemps.

 

Et puis si c’est de la poésie,

Cette poésie de l’évidence,

Alors je ne suis pas poète

Et rien d’autre pourtant.

 

Vous rendez impossible mon hypothèse.

J’aurais préféré la contradiction,

Mais vos instances ne connaissent pas

Les bizarreries de la versatilité.

 

Les papillons vont de fleur en fleur

Si le temps est aux fleurs.

Vous ne comprendrez jamais ça.

Éternisez-vous devant vos télévisions !

 

*

 

Aux terrasses

Ils font la rue

Et la rue

Les terrasse.

 

Passagers des allers-retours.

Moi, je plonge plus loin,

Dans l’eau des poissons,

Nu comme au premier jour.

 

Je croise des sirènes d’Ulysse,

Mais sous l’eau les oreilles

S’en emplissent jusqu’à

La surdité que je qualifie

De poétique sans me noyer.

 

Voyez ma tête hors de l’eau.

On dirait qu’elle est coupée,

Qu’elle flotte à la dérive

Dans un nuage de sang

Digne de l’assassinat en vue.

 

Vous auriez dû voir cela,

Mais vous n’avez vu que moi.

Moins nu, je ne vous eusse pas déplu,

Ô bouteille aux voiles lointaines.

 

Mais parmi eux à la terrasse,

Vous exigez moins que le sexe

Et je ne vous comprends plus

Aussi bien que je vous ai créée.

 

Les trottoirs

Sont les veines

De ces soirs

Où je peine.

 

*

 

Là où d’autres écrivent pour s’évader,

Je compose pour vous enfermer.

Je crois qu’on ne va pas s’entendre.

Il y a trop de rimes dans vos vers,

Ô chers cadavres des peuples en rut !

 

Nous nous croisons sans nous regarder,

Ou plutôt vous ne me voyez pas

Alors que je me plains tous les jours

De vous perdre de vue le soir venu.

Ô chers cadavres des peuples en rut !

 

Il y a loin entre le rêve et les apparences !

Chaque fois que je vous offre un verre,

Vous me parlez de vos voyages au pays

Des retournements de situation, cadavres,

Ô chers cadavres des peuples en rut !

 

Après le verre et bien d’autres choses

Que nous avons en commun malgré tout,

Et tandis que vous agitez vos sonnettes

Au milieu d’une foule qui vous reconnaît,

Je frappe à la porte de mes personnages

Et ils l’ouvrent sans autre cérémonie

Que le salut bien bas et les trois coups,

Ô chair vivante des peuples en rut !

 

*

 

La fleur s’étiole

Dès qu’on la viole.

Le sein tombe

Dans sa tombe.

 

Vous n’avez pas la main au sort !

Les télescopes finissent par s’enfuir.

Vous ne saviez pas ça, ô voyageuse

Sans voyages, tristounette passante.

 

Pas d’ clitoris

Sans ce pénis

Ô même si

On s’en soucie !

 

Vous n’avez pas le pied marin non plus !

Souvenez-vous de nos escapades,

Genre rayon de Lune avec injection.

Vous reveniez par un autre chemin.

 

Ô ce soleil

Et ces souliers !

Vous reveniez

Après l’ sommeil.

 

Vous n’aviez pas l’esprit à ça, mignonne !

J’allumais toutes les cigarettes, je buvais

Tous les verres et le monde m’appartenait !

Jambes écartées vous cherchiez mon slip

Parmi les crabes farfouilleurs de sable.

 

Vienne le temps

Des tramontanes.

Ô cet autan

Et tout le temps !

 

*

 

Voilà comment on s’absente

Après les présences fidèles

Et les anniversaires.

On ne fait jamais mieux.

 

On fait même tout mal.

Trop de bougies à éteindre !

Il suffit d’une goélette.

À son bord une nymphette.

 

Pas question de changer

À ce point de panache.

Mieux en dire quelque chose,

Mais sans être entendu.

 

Pourtant rien n’a changé.

Enfin je crois que rien n’a

Changé au point d’en mourir

Si rien n’arrive finalement.

 

Porte claquée, escalier descendu,

Ou plus exactement redescendu,

Puis la perspective des carènes

Dans l’eau bleue des lagons.

 

Jambes croisées aussi dessous,

Mais plus profondément encore,

A même les fonds qu’on nacre

Du regard sans oser y plonger.

 

C’est ainsi que naît une angoisse

Si nouvelle qu’au premier gong

La joie fait encore son effet.

Puis ce corps revient à la surface.

 

J’avoue ! C’était le tien ! Mais je

N’était plus ce que j’avais su être !

Quel orgasme pourtant ! Là,

Sur le quai qui reçut ma semence.

 

*

 

Ce souvenir n’est pas le mien.

J’interrogeais un personnage

Qui figurait ce que j’ deviens

Quand je n’ai plus d’âge.

 

J’écrivais ce qu’il me disait.

Ou parlait-il à un autre personnage

Et c’était un troisième qui écrivait.

On n’en a pas fini avec les miroirs !

 

Les miroirs c’est plus facile

Que les coups d’épée dans l’eau.

À force de morceaux

On éparpille le sujet,

Pensant en multiplier

Les ronds dans l’eau

Par ricochet.

 

Il faut se méfier de l’enfant

Qui sommeille à l’endroit

Où c’est l’envers qui prime.

 

*

 

L’écriture se muscle

A force d’exercice.

La dernière page écrite

N’est autre que la première.

 

Ne donnez pas de visage

A vos personnages.

Le dernier en date

Est aussi le premier.

 

Il n’y a pas de temps

Pour expliquer ça.

Et toute cette structure

Ne tient qu’à un fil.

 

C’est peut-être l’art,

Ce fil qui ne conduit pas.

J’ai dû le savoir,

Mais j’ai oublié ça.

 

***

 

Suite

 

Ils ramenèrent Jéhan Babelin

Un dimanche matin

Pendant que les cloches sonnaient.

Quelle ellipse ! Quelle anacoluthe !

L’ambulance revenait sans sirène.

On n’était pas pressé.

La maison était ouverte,

Le portail ouvert en grand,

Les fenêtres aussi étaient ouvertes.

Babelin pensa qu’il n’habiterait

Plus jamais seul comme

Autrefois quand il n’était

Pas question de sa folie.

On traite les gens de fous

Et on les enferme.

Ensuite on les rend

Mais seulement si le chien

N’est pas en voyage.

 

Le chien fit signe

Ou il saluait, sait-on

Ce qu’un chien signe

Quand il n’aboie plus ?

Babelin fit un signe

A travers un rideau

Que quelqu’un avait entrouvert

Pendant le trajet.

Il pensa seulement :

« Je reviens de loin !

Ah ! ce que je reviens de loin ! »

Il n’arrivait pas à penser

A autre chose d’aussi clair.

Il pensait aussi

A des choses noires,

Opaques, menaçantes.

Et entre cette clarté

Somme toute joyeuse

Et cette obscurité

De nuit sans fin,

Il n’y avait rien,

Rien que lui

Et ce qu’il était.

Le brancard coulissa.

Alors le soleil

Coula sur lui

Comme de l’eau.

Le chien le renifla.

Il ne parlait pas, le chien.

Il reniflait en frottant

Ses gros yeux de merlan.

Un autre lui parlait

Et le chien signait,

Signait des papiers

Et encore des papiers !

Puis les cloches se turent.

Quelle ellipse ! Quelle anacoluthe !

Devant la maison,

L’odeur des rosiers

Enivrait des insectes

Ni joyeux ni tristes,

Des insectes volant

Qui fuyaient le soleil.

« J’imagine, pensa Babelin,

J’imagine que c’est ça,

Le soleil, les insectes,

Les roses, les cloches,

L’odeur des pneus,

Le moteur qui tourne

Et l’autre qui plie

Les papiers et les met

Dans sa poche avant

De reprendre le volant. »

 

Maintenant, il était

Avec le chien,

Dedans avec le chien,

Et le chien le poussa

Dans un fauteuil

Qui craqua sous lui

Comme il avait longtemps craqué

Sous les fesses de sa mère.

« J’imagine, se dit Babelin.

J’imagine que c’est ça. »

Le chien n’écoutait pas.

Il allait et venait,

Fumait, parlait, tirait

Sa longue langue de feu,

De feu et de terre,

De terre et d’Histoire,

Langue bien pendue

Car il était critique.

La situation ! La situation !

Dans quelle situation !

« J’imagine que c’est ça,

Pensait Babelin en silence.

Et si je n’imagine pas,

Il imagine pour moi,

Ce qui revient au même. »

Il secoua la tête

Pour exprimer ce sentiment

Et ses boucles d’oreilles

Tintèrent comme des cloches.

Le chien était assis maintenant.

Il croisait ses jambes,

Une main entre les cuisses,

Et l’autre main tenait

Le foyer d’une pipe.

La situation ! Quel problème !

Et sans solution avec ça !

« Nous voilà seuls,

Dit le chien qui fumait.

Ce n’est pas la première fois,

Mais cette fois, Jéhan,

L’enfant n’est plus là pour…

— Pourquoi ? » demanda

La bouche de Jéhan Babelin.

Jésus non plus n’était pas là.

Seuls voulait dire deux.

Seuls au pluriel,

Tout juste au pluriel

Ah ! de justesse ! Justesse !

 

« On n’en a pas fini ! »

S’écria le chien en frottant

Ses gros yeux de merlan.

Babelin voyait bien

Que ce n’était pas fini.

Il n’était pas mort

Une fois de plus.

À croire qu’il ne mourrait jamais !

Il avait beau tuer,

Il ne tuait rien

Et surtout pas lui-même.

« Fini de tuer ! pensa-t-il.

Je vais songer à autre chose.

À quoi ? Je n’en sais rien.

Au chien, à Jésus, à l’enfant.

Il y a bien un moyen

D’en finir avec l’infini ! »

Et comme il avait dit cela

A haute voix, le chien

Secoua ses oreilles

Et même sa truffe

Et montra ses dents.

« Ah ! les maths ! Tes maths ! »

Aboya-t-il en insistant

Sur le fait que ces maths

N’étaient pas les siennes.

Le moment était-il

Venu d’en rire à deux ?

Ces dents riaient-elles ?

Combien lui en restait-il ?

« C’est le premier soir,

Constata Jéhan Babelin

En frottant ses propres yeux.

— Qu’est-ce que tu entends par là ? »

Fit le chien sans insister

Exagérément sur le .

C’était peut-être la d’ailleurs.

La quoi ? Sait-on ? Sait-on

Ce que le chien désignait ainsi ?

Ou il ne désignait rien

Et il fallait être

Pour comprendre

Ce qu’il voulait dire.

La la la ! plaisanta Babelin

Dans sa tête seulement.

 

Ce soir-là, la la,

Il se coucha

Sans chercher

A retrouver

Le sommeil perdu

Dans un autre rêve.

Quelle histoire !

Le chien était sorti.

Depuis longtemps,

Il sortait le soir

Et rentrait ivre

Tard dans la nuit.

Chacun son anesthésie.

Babelin enferma ses pilules

Dans sa main.

Il n’attendait plus.

Il y avait longtemps

Qu’il n’attendait plus rien

Ni des uns ni des autres.

Quelle ellipse ! Quelle anacoluthe !

Ah ! s’il fallait tout raconter !

De A à Z raconter, raconter !

Sans ellipse ! Sans anacoluthe !

Raconter pour reculer

Les limites de la fin.

Non, il n’y avait pas

De plus court chemin,

Même en se servant des maths.

Le récit ne s’achevait pas

Où il avait commencé.

Il avait suivi le fil,

Mais pour le rompre

Le moment venu.

Il n’y a rien

Comme une chanson

Pour mettre fin

A la série

Qui envenime

Temps et espace.

 

« Tiens ! se dit-il en riant,

Je tiens là, la la,

Un refrain très chouette,

Mais sans rimes

On n’est rien. »

L’homme meurt

Avant de mourir,

Fut une pensée

Aussi soudaine

Que la rupture

Qu’elle parfaisait.

Et il s’endormit, mi mi.

 

***

 

FIN DE L’HIVER

 

Instances de Babelin

 

Je ne souhaite la paralysie à personne.

Personne n’entrera dans mon enfermement.

Il ne se passera rien sans une intrusion.

Je n’ai pas l’intention de me sortir de là.

 

Au mur les mouches se collent crasseuses.

La lessive des rideaux date de l’année passée.

Passée à quoi, je ne vous le demande pas.

L’été est entré en fusion avec d’autres perspectives.

 

Peau de chat à la place de la bête sauvage.

Une carapace noire frémit au vent du balcon.

Je n’attends plus rien de vos visites amies.

La fumée sort de ma bouche en volutes parfaites.

 

Naguère le plan était coupé à l’endroit du fictif.

Un personnage apparaissait pour le dire.

J’avais assez de talent pour ne pas l’interrompre.

Mais sans ce personnage, le fil n’a plus de sens.

 

Oui, je sais, c’est compliqué, c’est même effarant.

Nous ne sommes pas tous taillés dans le même ordre

D’idée. Vous ne lirez donc pas mes suites de sommeil.

Ô bel alexandrin sans lune et sans soleil.

 

Chacun sa promenade et ses rencontres fortuites.

Ou bien c’est l’habitude qui recommence tout.

Nous n’avons rien trouvé d’autre pour explorer.

Mais vous ne voyagez pas sans vacances, amies.

 

On vous vit

Revenir

Au Désir,

C’est la Vie !

 

Moins de sonorités et plus de géométrie en phase

Avec l’énormité de ce qui se joue aux dés.

Le Philosophe devient poète s’il perd pied

Dans les eaux stagnantes de la seule promesse.

 

Voyez comme il se noie, ce noyé universel !

Vous n’aurez pas la réalité

Au bout de la langue.

Dessous, la poésie passe pour du corail.

 

Entre la sérieuse clarté des choses simples

Et la vague complexité des phénomènes,

La poésie joue à la balle avec la réalité.

Et encore, je me passe des majuscules requises.

 

Comme l’hiver est le dernier !

Et qu’il est loin le premier !

J’ai tellement su qui j’étais

Que je ne sais plus qui tu es.

 

Nous nous extasions devant des coquillages,

Oubliant les tempêtes de la veille au soir.

Seul comptait le reflet et sa projection.

Tu courais devant moi qui ne courais pas.

 

Et ainsi à l’infini !

Pourtant ce n’est pas fini.

Nous ne croyons plus aux résurgences de l’attente,

Chacun derrière son mur se promettant de vivre.

 

Quel hiver sans retour !

Nous n’avons plus l’amour

Ni même le désir

Et pourtant, quel plaisir !

 

Laisse aller !

C’est ici

Qu’on se quitte

Sans aller

Loin d’ici.

J’y habite !

 

Tu n’iras pas plus loin que l’arbre, et encore !

Ce n’est pas le vent ni la pluie, pas ces choses

Qu’on hérite pour les recommencer en poésie.

Je te retiens parce que tu es mon personnage

Préféré.

 

Oui, à la fin je suis seul mais tu survis au poème.

On ne m’a pas enfermé pour rien, ô visiteuses.

J’ai chiné un vieux bénitier pour vous payer.

Plongez vos doigts ensemencés dans cette eau !

 

Compliqué, oui, ça l’est ! On ne peut pas évoquer

Ces choses sans s’y perdre au moins un peu.

Ça n’entre pas dans la chanson mais à la fin,

Promis ! Juré ! Je chanterai rien que pour toi !

 

Je préfère

Les lazzis

A tes airs

Trop jazzy.

 

Quitte à épuiser

La rime et l’arpège.

Tu es bien trop lège

Gère à versifier.

 

Alors ne vous étonnez pas, ô passants pressés

Par vos achats et vos rêves de devenir riches,

Ne vous étonnez pas si ma morgue vous hâte.

Je ne comprends plus rien à vos aprosexies.

 

Voilà l’alexandrin de mes apoplexies !

Il contient tout, le gaillard ! Et comment !

N’y aurait-il plus rien entre nous, follets ?

N’empêche que vous répondez à mes saluts.

 

Car c’est moi

Qui salue

Et non vous

Qui passez.

 

Vos politesses obligées

M’ont si souvent désorienté !

Mais votre Orient c’est l’Été

Et les mers sont enneigées.

 

Ne comptez pas sur moi pour faire la la la !

Chez moi le mot s’emplit ou bien je le vide.

Vous connaissez ma cruauté verbale…

Vous en avez tant souffert dans ce lit !

 

Je l’oppose toujours

À vos invraisemblances.

Mais vous avez la chance

Du côté de l’amour.

 

La la la !

J’y suis pas !

Mirliton

Pas tonton !

 

Mais quel hiver, les amies ! Quel verglas !

Quelle couche de blanc sur le noir des idées !

Et vous pensez avec moi, foi de connaisseurs

En douleur métaphysique, que ce sera le dernier.

 

On en sait des choses sur les maladies !

Même la mienne

Est bien connue

Des spécialistes.

 

Laissez-moi seul tant que c’est possible.

Je veux dire décent, pas gênant, quoi !

Je ne veux rien savoir de mon cadavre !

J’en sais déjà trop du vôtre, ô pleureuses !

 

Qu’est-ce que je me sens dieu

Au moment d’en finir

Avec le plaisir

Et les jours !

 

Ah ! j’y grimperais bien sur cette croix !

Juste pour en redéfinir le sens et la foi.

Et vous me verriez nu et tordu de douleur,

Enfin apte à être lu en surface et en héros.

 

Mais vous finiriez par me prendre pour un singe !

Il n’y a rien comme le singe pour singer !

Et rien comme vos esprits pour éterniser.

Abandon de l’idée de la croix avant même…

 

Comment m’y suis-je donc pris

Pour ne pas mériter moi aussi ?

Pas de guerres, ni même un prix…

Et c’est maintenant que j’y pense !

 

Ô mort, toi l’hiver de ma pensée,

Ma seule possession en ce monde

Qui n’appartient à personne,

Mort, ne me prends pas sans moi !

 

Fini le temps

Où la poésie

Comme l’enfant

Joue à la balle !

 

Finis les jeux de l’enfance !

Ça va devenir sérieux !

Et on n’ va pas fair’ mieux !

Ah ! Ça c’est sûr !

C’est joué d’avance.

 

Mais vous jouerez sans moi.

Quel printemps ! Et quel vert !

Ah ! si c’est ça l’Enfer,

Je veux être roi !

 

Mais vous ne serez pas ma reine, cela va de soi.

Je veux mourir seul, en ma compagnie.

J’ boirais bien un coup, ah ! ça oui !

Mais paraît que c’est mauvais pour ma santé !

 

Alors je n’ boirais point ! Foi d’animal

Qu’en a pus pour longtemps à rêver !

Comme j’ai peu vécu ! Et pourquoi donc ?

Des fois j’ai plus d’estime pour moi-même !

 

Lignes tracées à l’horizontale

Par habitude, dans la foulée.

J’aurais pu inventer la verticalité

En matière de littérature.

 

Ya rien comme une bonne invention

Pour vous éterniser à tout jamais.

Et personne comme l’inventeur

Pour mystifier les aventures.

 

Mais j’ai rien su faire à part écrire sur la grille.

J’ai tout effacé sur les carreaux de la fenêtre

Et entre les meneaux j’ai chanté et même haï.

Quel hiver salaud ! J’avais rêvé mieux !

 

Une tourterelle

Me signale

Que l’église

Est encore debout.

 

Ah ! s’il n’y avait pas

Ce maudit automne

Entre l’Été et toi !

Quelle copulation !

 

Et quelle promesse de bonheur !

Comme l’été fond l’hiver en rêve !

On s’ croirait au printemps !

J’en ai le cul tout vert !

 

Mais je ne suis plus cet enfant capable

De remettre l’envers à l’endroit

Et la fin à sa place de commencement.

Je fais tout le contraire, pauvre bougre !

 

Et puis c’est tellement épais comme forêt

Toute une vie à chercher dans la pratique

De l’écriture de quoi nourrir l’animal !

Quel cri de bête dans la nuit sans voyage !

 

Ne t’arrête pas en si court chemin, caminante !

Les feux follets des fossés vont à ta rencontre.

Ne pose pas tes fesses dans la verdure !

Tu ne te sers pas assez de tes mains de travailleur !

 

Quelle crasse sur les murs !

Et pas faute de mouches !

Rien n’est plus aussi sûr

Et tout devient très louche.

 

Hosanna ! tout en bas de l’enfer

Quand remonte l’acide

Des estomacs l’hiver !

Je suis un apatride !

 

Ah ! je suis bien incapable

De chanter avec vous !

La Marseillaise et moi

Ça fait deux et j’en passe !

 

Le pas c’est non

Que je vous dis !

Et si j’ dis oui

C’est pas crénom !

 

Il est si tard pour en parler, ô mon hiver !

Mon hiver à moi seul, avec ou sans neige.

Je suis parti pour l’Australie, à Noël,

Et j’en suis revenu avec le même hiver.

 

Nous n’en parlerons plus aux stalactites.

Leur goute à goutte les reproduit plus bas,

Mais à l’envers ! Ô la belle métaphore !

Mais l’ai-je bien inventée, dans ce fatras !

 

Trop riche de poésie, l’homme, et pas assez

Ces nations qui ne disent pas leurs noms.

Ah ! ces trottoirs de l’Humanité, ces turbins !

Pas de quoi fouetter un chat qui sommeille.

 

Car c’est en fouettant le chat qui dort

Que ça miaule plus qu’il n’en faut.

La poésie naît de ce défaut

Chaque fois que le fouet en sort.

 

Allez donc bancaliser pareils vers, ô hivers !

Au carrefour des nations on se tripote.

Et c’est pas donné la veille ! Tous en bourse !

Yen a même qui savent plus comment faire !

 

Moi je saurais

Si l’occasion

M’était donnée

Comme en chanson.

 

Mais j’ai pas c’ qui faut !

Ça me fait défaut.

Et j’ fais pas d’efforts.

Pour ça je suis fort !

 

Ah ! quand on veut pas se rendre utile !

Quand c’est pas les autres qui parlent

Et que c’est tout autre chose, amies !

Et que même des fois ça se tait !

 

Ça en fait des vénus !

En uniforme

Et même en forme

De pédagogue !

 

Et ainsi taratata jusqu’à plus en finir

Avec ce qu’il aurait fallu achever.

Graphomane des jours,

Comment je me retiens ?

 

J’en ai soif jusqu’au désir d’oublier

Que je suis entré par la même porte.

Je ne sais plus si elle claque

A la fin de l’été, finalement.

 

J’ai oublié les derniers détails de l’Été.

C’est la faute à l’automne dans doute.

Ah ! ce que le temps qu’il fait est mal foutu !

Et dire que c’est toujours la même chanson !

 

C’est vrai que c’est compliqué, la sincérité !

Et facile de se laisser aller à profiter

Du temps qui passe comme il passe,

Jusqu’à la prochaine crise de nerfs…

 

Car au lieu de finalement crever vous tombez.

Ne dites pas le contraire ! Vous tombez !

Vous avez beau vous ramasser, vous tombez.

Manière à vous de figurer l’éternité.

 

Au moins l’oiseau se pose pour en finir.

L’oiseau que vous flinguez en vol

Ne tombe pas à vos pieds, plongeurs !

Quel feu d’artifice de plumes et de sang !

………………………………………….

………………………………………….

………………………………………….

 

***

 

Haïkus

 

1

Écran près de la fenêtre.

Plus loin l’armoire

Et la chambre dans le miroir.

 

2

Passer sans rien demander

Aux passants des vitrines.

Qui me fuyait ?

 

3

La pluie de chaque côté

De la fenêtre ouverte

Dans la maison sans toit.

 

4

Sur la feuille un insecte nu.

Moi dans ma carapace

De rêve et de possible.

 

5

Tiges sans têtes.

Le ciseau d’un enfant

M’inspirait sa mort.

 

6

Encore la pluie ce matin.

Scintillements de la nuit.

Carapaces immobiles.

 

7

Signes d’un voyage passé.

Ni mers ni villes ni champs

Posés sur l’horizon, toi.

 

8

Entre l’humidité des draps

Et le blanc du plafond,

Ta mort de porte close.

 

9

Qui imite qui ce soir ?

Qui cherchera l’ivresse ?

Qui ne sera pas lui-même ?

 

10

Deux langues au lieu d’une :

La tienne qui se tait

Et la mienne qui sait.

 

11

Lente brise des patios.

Le jet d’eau s’est tu.

Je suis seul avec toi.

 

12

Qui veut écrire n’écrit pas.

Qui écrit passe le temps.

Qui n’y pense pas vit.

 

13

Assises fleuries des colonnes.

Leurs habitants tournent le dos

A nos promenades circulaires.

 

14

De loin on eût dit une femme.

De près c’était encore une femme.

Je ne la vois plus mais elle est.

 

15

Mouches des interstices.

Sans cette ombre qui vous sépare

Tu jouerais à l’attraper.

 

16

L’enfance soudain de retour

A l’approche d’un vieillard

Qui ressemble à ce que tu as été.

 

17

Suivre l’inconnu des rues.

« Tu reconnaîtras la porte, »

M’avais-tu prévenu.

 

18

Jeu de vitre et d’oiseaux.

Les cages sont dehors.

On n’habite plus ici.

 

19

Cuisine des coulures si anciennes

Que tu reconnais les tiennes :

Imagine-moi en père des filles.

 

20

Véhicules sans apparence

Mais pas sans silence.

Tu attendais dans le noir.

 

21

Musculature circulaire

Des serpents du jardin

Qu’agite ainsi le vent.

 

22

Si c’était une peinture

Tu y laisserais ta trace :

Mais c’est ce que tu vois.

 

23

Nous habiterons mes paysages.

Nous rêverons de tes villes là-bas.

Mais nous ne dormirons pas tranquilles.

 

24

Lit des fleuves et des voyages.

Nous tournerons toujours en rond.

Toujours plus près de la tangente.

 

25

Voici l’oiseau des vitres mouillées.

Ta main ne l’effraie plus depuis longtemps.

Vous connaissez vos intentions, leur pureté.

 

26

Entre le rêve et l’imagination,

Le verre de vin qui multiplie

Les voyages sans lendemain.

 

27

Après un si long voyage,

On se retrouve avec plaisir,

Mais sans le temps écoulé.

 

28

Ne respire pas l’insaisissable

Comme s’il s’agissait d’une fleur :

Il ne connaît pas les saisons.

 

29

J’écris ce qui s’écrit.

Si je n’écris pas,

Je ne suis pas d’ici.

 

30

Copeaux d’or des menuiseries

Où se jouent nos intérieurs.

Les pittoresques comme les autres.

 

31

Tu ne passeras plus par là.

Ils t’ont volé ce souvenir.

D’ailleurs tu es mort plus d’une fois.

 

32

Pourquoi cette source et pas une autre ?

Est-ce la fraîcheur, la douceur ?

Autre chose que tu ne sais pas ?

 

33

Mourir seul ou au combat…

J’y pensais en te regardant :

Tu étreignais le sable fin.

 

34

Ventre de poisson crevé

Par le fer déjà rouillé :

Seul le fil témoignait.

 

35

Nous n’aimions pas les rivières.

Nous courrions vers la mer.

Et franchissions mille pays.

 

36

Rien ne vaut l’existence

Du printemps qui revient

Avec la mort sur son dos.

 

37

Sur les dunes agitées de vents

La perspective d’une voile lointaine :

Et nous voilà au sommet !

 

38

Baleines des temps anciens.

Puis dauphins de l’entre-deux-guerres.

Aujourd’hui, sardines, vives et touristes.

 

39

Ne retiens pas ce qui s’en va.

Ne suis pas ces pistes tracées

Dans l’incertitude des vents.

 

40

Fleurs qui penchent au soleil.

D’autres émergeaient, prometteuses

Mais sur le fil du temps elles aussi.

 

41

Les filles des lavoirs n’existent plus.

Les pierres sont tout ce qui reste.

L’eau blanche et bleue a disparu.

 

42

Traces de pneus sur nos pierres.

Ils n’ont pas écrasé le chien.

Le chat en est tout étonné.

 

43

On peut encore rêver sur les quais.

Mais la foule nous ressemble.

Les voyages traversent les affiches.

 

44

Comme il est bon de se retrouver !

Une terrasse nous accueille.

Nous apprécierons toujours cette ombre.

 

45

Moment tombé comme une feuille

A l’automne de nos recommencements.

Qui est qui maintenant ?

 

46

Un enfant tombé du ciel.

Parachutiste ou goutte de pluie ?

Une feuille mesure l’évènement.

 

47

Ah ! ces soirs d’insectes et de piqûres !

Comment ne pas boire à nos amours ?

Même les enfants comprennent ça.

 

48

Petite poésie des obscurités.

Ses habitants font de petits bruits

Et nous ne les écoutons pas.

 

49

Les grains de raisins perlaient

Comme à ton cou les gouttes

De la pluie qui s’annonce.

 

50

Ces ombres ne sont pas furtives

Contrairement à ce que tu prétends.

Elles n’existent que pour elles-mêmes.

 

51

Joies retenues aux lampadaires

Des trottoirs qui n’existent plus.

J’ai moi aussi pignon sur rue.

 

52

Il n’y a pas plus de poésie

Que de chair dans ton lit :

L’initiation n’a pas de fin.

 

53

Demain nous irons à la mer.

La vague nous attend depuis si longtemps !

Nous verrons ce que le vent nous réserve.

 

54

Lettre anonyme des réseaux.

Pas le temps de la lire !

C’est que j’écris la suivante.

 

55

Ces arbres dans nos villes saturées

De gaz et de terrorisme :

Mort debout des monuments ?

 

56

En matière de poésie

Ils aiment ce qui chante :

Mais ils n’écoutent pas.

 

57

Pipe des pipettes,

Sa fumée s’entête

A faire la fête.

 

58

Au croisement des rues,

La liberté en trois feux :

Je ne choisis toujours pas.

 

59

Revenons sur les lieux de l’enfance.

À quel endroit de cette fiction

Avons-nous commis la première cruauté ?

 

60

Traversée verticale d’un souvenir.

Il faut en imaginer le fond

Sinon ce n’est plus un souvenir.

 

61

Cigales de mes andalousies.

Qui traverse ce chant

Sans s’y brûler les ailes ?

 

62

Extases de mes surfaces d’eau.

L’herbe s’y couche en miroir.

Il faut un enfant pour le briser.

 

63

Machine à écrire que l’esprit

Coule dans le creuset du temps :

Tout finit par s’y ressembler.

 

64

La conteuse des temps arabes

Agite les rideaux de ma chambre :

Il est temps d’écrire en rond.

 

65

Ce soir je rencontre l’ami

Qui en sait plus long que moi :

Sa douleur est plus grande que la mienne.

 

66

Au soir les rigoles se mettent à chanter.

Les gens s’assoient dans leurs tissus.

Une grenade ouverte offre ses insectes.

 

67

Que de preuves sous terre !

Que d’insistances dans la mer !

Et cet espace qui n’en finit pas !

 

68

Sur les seuils des rues d’été,

C’est assise que la pauvreté

Examine la raison de ses effets.

 

69

Plus loin les déserts de l’existence.

Il suffit d’ouvrir sa fenêtre.

La refermer donne raison à la nuit.

 

70

Chacune de ces oranges cueillies

Porte en elle la beauté du geste

Qui consiste à l’arracher à sa branche.

 

71

Villes comme des ulcères

Où il fait bon vivre

Si on aime l’argent.

 

72

Écrire comme l’eau coule de source.

Chaque jour l’aliment se pose

Comme un oiseau sur la berge.

 

73

Vomi et fromage des pieds.

L’homme est une poubelle

Mais la poubelle n’est pas un homme.

 

74

En passant le sourire d’une fille

Qui ne te voit pas dans la vitrine.

Il en faut de l’argent, putain de Dieu !

 

75

Le passé n’existe pas ni le futur.

Les choses sont ou ne sont pas.

Tu écriras toute la nuit pour le dire.

 

76

Baleines blanches à l’horizon.

Ou dans la vitre sur la mer.

Tu ne le sauras jamais.

 

77

La ville ne s’ouvre pas

Mais elle se donne.

Embouteillages de désirs.

 

78

Eaux tranquilles d’un bassin.

La pluie se met à tomber.

Conversation tout aussi calme.

 

79

Quelle différence poétique

Entre la rigole des trottoirs

Et le ruisseau qui me suit ?

 

80

Musidor dort dans le manteau

D’une statue gardienne d’or :

Je passe mon chemin, tombe la pluie.

 

81

La poésie ouvrit la fenêtre du salon.

Comme j’étais dehors avec les oiseaux,

Je me mis à chanter plus fort qu’elle.

 

82

Bulles de grenouille dans les roseaux.

L’onde s’épanche jusqu'à l’autre rive.

Ton ombrelle taquinait le soleil.

 

83

Que de chemin parcouru sur la page !

Cet infiniment blanc vaut le soleil.

C’est dessous que la lune s’épanche.

 

84

Un enfant coupé en deux

Crie encore sa douleur :

Mais il ne saigne plus.

 

85

Pétales des écrits

Reviennent la nuit

Pour hanter l’ennui.

 

86

Qu’est-ce qu’un ami

Qui dort le jour

Et m’éveille la nuit ?

 

87

Ce ne sont pas les mots qui chantent.

C’est ce qu’il y a dedans.

C’est enfin ce qui reste.

 

88

Voilà le mort dans la terre.

Il y restera pour toujours.

Pouvons-nous penser à autre chose ?

 

89

L’enfant que je ne porte plus

Me porte — Finir ne sera jamais

Commencer — Commencer ne finit pas.

 

90

Vitesse inouïe d’une rencontre :

A peine le temps de trouver

Les mots sans les inventer.

 

91

Le vent n’emporte que les enfants.

Voilà le spectacle donné à l’homme :

Des feuilles d’enfant et pas de livre.

 

92

On ne trouve pas les enfants, hélas !

Ce sont les fruits de nos existences.

On les cueille ou ils tombent.

 

93

Momies alignées des livres d’histoire.

Portraits crachés de l’existence.

Faut-il en rire ou en pleurer ?

 

94

Dans les pas de l’oiseau

Qui marche sans ses ailes :

Nos crépuscules d’angoisse.

 

95

Pains chauds servis avec le café :

Le beurre fond sur nos couteaux.

Nous veillons sur nos enfants morts.

 

96

Nuages comme le sang

Sur la peau d’un cadavre :

Le ciel ne promet rien.

 

97

Vieilles pierres des dalles et des murs.

Que de frottements sans traversée

De ces miroirs de l’existence !

 

98

Cathédrales de siècles partagés ;

Palais d’un seul homme au travail ;

L’œuvre se limite à cela.

 

99

Ne nous étonnons pas si l’enfant

Exécute l’insecte qui nous mangera :

Simulacre nécessaire avant déclin.

 

100

Faites le tour du jardin sans l’explorer :

Il n’y a rien de pire en poésie

Que la colonisation des lieux.

 

101

Mille poètes devant le miroir.

Un seul a connu l’effet

Du soleil sur le principe du reflet.

 

102

Petit-déjeuner sur l’herbe tendre.

Les jambes se croisaient infiniment.

Le bonheur tient dans la main.

 

103

Momies de feuilles d’automne.

Le balai repose comme un mort

Au pied de l’arbre ensommeillé.

 

104

Revisitons ces lieux feuillus.

Il ne s’y passe jamais rien.

Jamais rien de romanesque.

 

105

Clou rouillé dans la terre.

Un lombric le disputait.

Début d’un roman à écrire.

 

106

Fougères compagnes du temps

Nécessaire pour recomposer le ciel :

Ne nous arrêtons pas sur ce chemin.

 

107

Qui se sent seul ne l’est pas.

Nécessité d’un sixième sens.

Autant penser à autre chose.

 

108

Glane au poing d’un enfant de jadis.

Une pierre fendue en parlait.

Ou l’insecte qui l’habitait.

 

109

Falaises blanches vues de l’horizon.

Baleines échouées un jour d’été.

Nous ne partirons jamais.

 

110

Tu sais bien ce que tu feras.

Il n’y aura plus personne

Pour témoigner de ton angoisse.

 

111

Promeneurs aux pieds nus.

Ils contemplaient la dune d’argent.

Je surfais sur d’autres vagues.

 

112

Qui connaît la vive immobile ?

Le pied s’en approchait

Et j’attendais l’éclaboussure.

 

113

Qui habite mieux que l’homme ?

La maison devient cathédrale.

Vu depuis la fenêtre de mon palais.

 

114

Je n’irai pas plus loin que la chambre.

J’ouvrirai la fenêtre aux dents d’or :

Ils sont tous là et m’attendent.

 

115

Peu de cris sur la plage ce matin.

Je cherche mais ne trouve pas.

Spectre de l’art qui n’effraie personne.

 

116

Chair du poisson en décomposition.

Odeur de la vie ou de la mort.

Rien ne dit que le passé existe.

 

117

La roche glisse sous mes pieds.

Je conserve mon équilibre.

Qui surprendra ma tonicité ?

 

118

Que de temps perdu à voir

Ce qui n’a pas de sens !

Qui habitait ce coquillage ?

 

119

Encore une semaine de tranquillité.

Puis les rues m’envahissent à l’heure

Fixée par les affiches publicitaires.

 

120

Extase des vitrines dans la nuit.

Je ne trouve pas le sommeil.

Je ne cherche pas à mourir.

 

121

Algues des écumes du soir.

Des pieds remontent cette frayeur.

Je ne trouve pas la force de fuir.

 

122

Fruits de l’été sur des plateaux.

La lame d’un couteau se propose

A la lumière de ces vieux néons.

 

123

Beaux visages de la jeunesse.

Ils se multipliaient avec les jours.

À la fin, un vol de papillons.

 

124

Nourriture des regards qu’on croise

Au fil des promenades solitaires :

Pas un ne reconnaît mon chemin.

 

125

Le vent soulève les crachats de la vague

Et les emporte vers le rivage peuplé :

Ils se frottaient le visage en riant.

 

126

La tempête arracha les chapeaux

Qui semblaient fuir vers l’horizon

Alors que les promeneurs rentraient chez eux.

 

127

Gouttes peut-être froides de la vitre.

Le soleil clignote dans la tourmente.

Le feu n’existe que dans ma pensée.

 

128

Voilà les escaliers creusés dans la roche.

Glissades des touristes mal chaussés.

Une mouette avait l’air d’un drone.

 

129

La femme s’accrocha à ma chemise.

Je ne voudrais ennuyer personne,

Mais l’amour commençait à exister.

 

130

Dîner sous la lune avec des chats affamés.

Le serveur me surveillait du coin de l’œil.

Savait-il que n’ai jamais nourri personne ?

 

131

Entrebâillement des rideaux exotiques.

La fête jouait avec ses feux criards.

Lévitation au-dessus des draps.

 

132

Quelle vérité ne crie pas ?

Le marbre des statues

Portait ces traces infinies.

 

133

Coulures vertes du temps.

Les statues marchaient vers leur destin.

Je quittai la foule pour les suivre.

 

134

Pluie des lumières de l’été.

Le toit s’animait de pas pressés.

Je n’attendais plus personne.

 

135

Roman des sensations.

Plus personne n’agit.

On croit rêver au lit.

 

136

Caresses empruntées à la proximité.

L’ivresse approchait du sommeil.

Tout peut arriver dans ces conditions.

 

137

On se raconte des histoires.

Je n’en connais pas d’autres.

Oh ! que l’accident me détruise !

 

138

Je ne veux plus rien construire.

Ni bâtisseur compagnon de cathédrales,

Ni seul habitant de mon palais désert.

 

139

Trottoirs de jambes nues et de chapeaux.

Nous sommes revenus comme l’année dernière.

Nous n’avons pas changé de nom.

 

140

Dansez entre le jour et la nuit !

Le jour reprendra vite ses droits

Et la nuit n’en saura toujours rien.

 

141

Quelle imagination de l’instant vous avez,

Festivaliers des étés improbables !

Vos hivers sont tellement parisiens !

 

142

Vide sidéral des chansons de la nuit.

Étoiles des capitales charlatanes.

Je reviendrai en attendant la mort.

 

143

Soupirs des arbres de l’allée.

Hélas les oiseaux chiaient.

Pas de traces de pas en surface.

 

144

Tourterelle de ma fenêtre,

Elle interrompt ma nuit.

La voilà qui s’envole.

 

145

Existence des moments

Ou essence de la vie :

Ma plume n’a pas l’encre.

 

146

Tire la langue avec les autres !

Il n’y a pas d’autre poésie.

Feu de la terre sous nos pieds.

 

147

On nous servit des boissons

Chargées de douleurs anciennes :

Personne n’en parla pourtant.

 

148

Passants des soirées virevoltantes.

Odeurs d’aisselles désodorisées.

Le roman se peuple de personnages.

 

149

Quel espoir nous anime encore ?

Séduire le cœur simple d’une idée

Qui a pris la forme d’une ou d’un inconnu.

 

150

Vomissez dans la barque secouée

Par la mer qui ne veut pas de vous

Et vous destine à l’appétit de ses hôtes.

 

151

Écrire le livre qui portera votre nom

Quand votre corps n’en aura plus :

Vous ne savez pas ce que c’est.

 

152

« Ainsi vous écrivez de ces choses

Qui nous disent tout ce qu’il faut savoir

De ce que nous ne sommes pas… »

 

153

Mains osant la caresse obscène.

Ainsi s’achève la tragédie.

Nous ne saurons rien de la poésie.

 

154

Cet esprit est une forêt de sensations,

D’idées, d’histoires à écrire, de folies !

Chair qui ne durera pas aussi longtemps.

 

155

Peu de tissu cet été-là

Entre la peau élastique

Et la contrainte des jours.

 

156

Monsieur qui séduit Madame

Entre la nuit et le jour :

Mais quel est ce crépuscule ?

 

157

Quelle blessure dans ce regard ?

La mienne je suis le miroir.

Elle en savait autant que moi.

 

158

Monsieur tombe par hasard

Sur Madame qui tombe aussi :

Quel enfant s’en réjouira ?

 

159

La plume conserve son charme d’antan :

On la trempait sans y penser.

Puis l’encrier revenait en vainqueur.

 

160

Monsieur sort pour tomber.

Madame ne s’en sort pas.

Et l’enfant attend son heure.

 

161

Vacances à l’autre bout du monde :

On revient par tous les chemins.

On s’émerveille de cette sorte d’infini.

 

162

Blanc papillon d’une seule fleur :

J’agitai un brin d’herbe verte :

Imagination en panne d’écriture.

 

163

Agréable sensation non pas d’ivresse,

Mais d’une si lente absence de soi :

Ces approches finiront par m’épuiser.

 

164

Fleurs arrachées à la verte prairie

Où des animaux n’en mangent pas

De crainte d’avoir à en souffrir.

 

165

Que de bouquets

Entre ces mains

Revenant du marché !

 

166

Ombre oblique des balcons

Sur ce visage intranquille

Qui ne peut être que le mien.

 

167

Toute une vie à regarder le ciel :

Aucun avion n’en est tombé :

Passagers du compte à rebours.

 

168

Enfant tombé du haut de l’arbre :

Chair saignante par éraflures :

Œil étonné, l’autre est fermé.

 

169

Le fleuve envahit la mer :

Mélange tournoyant :

Touristes photographiant.

 

170

À quel moment de cette Histoire

La mort rejoue-t-elle sa primauté

Sur le tapis de l’existence ?

 

171

Autant de morts que de vivants :

C’est l’équation sentimentale.

Pourtant, 1 et un égale 3.

 

172

Trop de poétiques derrières

Posés sur ces natures mortes :

Le pinceau en perd sa nature.

 

173

Un vers pour une image,

Un autre pour ses bruits

Et le troisième pour l’idée.

 

174

Les voilà les cueilleurs de fruits !

Ils séjournent dans nos jardins

Et passent dans nos rues.

 

175

Bonjour, monsieur qui écrivez

A la place de ma main !

Bonjour aussi à Madame !

 

176

Qui est cet être immobile

Qu’un drap habille

Comme le mien connaît mes doutes ?

 

177

Porte ouverte au fond du jardin :

Elle devrait être doublement close !

On n’est jamais le seul chez soi !

 

178

Que de beautés dans ce simple trait !

Y courent comme sur le fil

La ribambelle de mes angoisses !

 

179

Fontaine des jouvences médiévales.

À ceci près que celle-ci ne porte

Aucune trace de la noblesse de mon esprit.

 

180

Va vite, léger lecteur de ma hâte !

De pierre en pierre saute le ruisseau !

Tu arriveras avant moi !

 

181

Qu’est-ce que la poésie

Si la poésie

Meurt avec moi ?

 

182

Fines observations

A fleur même

De la peau caressée.

 

183

Crissement de pneus.

On arrive pour me voir.

Vite ! Mes habits !

 

184

Je n’attends jamais personne.

Ma porte est une illusion

Dont vous êtes le sujet.

 

185

Finesse d’une profondeur.

L’instrument vaut son prix.

L’homme seul ne peut pas payer.

 

186

Entre le miroir et son reflet,

La technologie renouvelle

Ses propositions indécentes.

 

187

Feuilles déchiquetées par la grêle.

On dirait mes propres ailes.

Le ciel s’obscurcit encore.

 

188

Explosion d’une fleur.

La balle de l’enfant

Ne connaît pas de limite.

 

189

Entre l’idéal et l’indésirable,

La mesure de notre cruauté :

Qui sommes-nous vraiment ?

 

190

Les milles observations en transe

D’un regard aux lunettes d’or :

Le soleil comme complice.

 

191

Un homme couché en travers du chemin :

Son visage est encore un secret.

Je ne le garderai pas longtemps.

 

192

Ah ! ces rues désertes de mon village !

Seuls les rideaux s’y agitent encore.

Signe que personne n’a fermé sa porte.

 

193

Enfermons-nous dans la même ombre.

Elle nous porte depuis si longtemps !

Rien d’autre ne pouvait nous arriver.

 

194

La nourriture se fait rare.

Rêvons à autre chose.

Le temps nous ouvrage.

 

195

Perles au cou d’une femme

Que son voleur d’époux

Veut récompenser sans compter.

 

196

Je suis la fleur du récit.

Vous ne saurez jamais rien

De mon histoire ni de la vôtre.

 

197

Jours qu’on ne compte plus

Au profit des années

Passées en dépit des nuits.

 

198

Seuil balayé maintenant par le vent.

Une femme a disparu à jamais.

Je ne retournerai pas sur mes pas.

 

199

Varlope du temps au fond du jardin

Où l’ouvrier des jours et des nuits

S’échine encore au cœur de la matière.

 

200

Le temps n’est pas la pluie.

Le vent n’est pas le temps.

Je suis ce temps caché.

 

201

Tercet parallèle au récit en cours.

Un personnage dans les coulisses

Ne se souvient plus de son texte.

 

202

Même théâtre d’ombre et de soir.

L’entracte reconnaît son cadavre.

L’auteur est arrêté sur le champ.

 

203

Au croisement des rues pluvieuses

Les éloignements têtes baissées

Sous des parapluies envolés.

 

204

Au ras du trottoir ruisselant

Les rideaux courts et illuminés

Où l’ombre s’est immobilisée.

 

205

Chute verticale d’une ville

Dans la campagne ou dans la mer :

Le silence ainsi reconstruit.

 

206

Petit peintre sur le talus.

Soleil entre ses jambes.

Goutte de rouge sur l’herbe folle.

 

207

Trou d’une pierre arrachée

Au fil de l’eau ou de la vie :

Ombre où tout se joue.

 

208

Sommeil d’un peintre

Qui laisse le soleil

Décider de son sort.

 

209

Traces d’existences passées

Maintenant réduites à la ruine :

Des enfants jouaient à la balle.

 

210

Les deux pentes décrivant

Le cours d’une eau pressée

De se soustraire au regard.

 

211

« Qui voudra de moi

Maintenant que je sais ? »

Dit la mariée en larmes.

 

212

Coup de pinceau dans le ciel :

Le couteau redescend sur la plaie.

Il ne s’est rien passé.

 

213

D’où vient cette ombre ?

Rien n’éclaire la scène.

Un personnage entre et sort.

 

214

Escalier sans sa rampe :

Vertige d’un enfant

Venu pour jouer avec toi.

 

215

Trop de sens n’a plus de sens.

Il faut rentrer chez soi maintenant.

D’ailleurs tu es attendu.

 

216

Grandes épopées réduites

A l’épaisseur de leurs fils :

Fils ou fils, qui veut savoir ?

 

217

Nourriture des pères,

Rêves des modèles :

Le jour et la nuit des États.

 

218

La clarté exige de l’ombre.

Pas d’ombre sans lumière.

La pensée se nourrit de crépuscules.

 

219

Insecte crissant sous la tonnelle :

Grain de raisin rendu transparent

Par la force de cette lumière nue.

 

220

Boîte de couleurs éparpillées

A cause d’une chute elle-même

Causée par l’arrêt du cœur.

 

221

Gazouillis et crissements,

Nourriture du sommeil

Après un bon repas.

 

222

Poésie : distance entre

La profondeur possible

Et la hauteur atteinte.

 

223

Se relire sans retrouver

Les fils d’une aventure

Qui n’en est pas une.

 

224

Glissade des brouillards du Nord

Aux brandons de l’été revisité

Une fois de plus en touriste nu.

 

225

Écrits : cendres sur les lieux

Où rien ne s’est passé

Qui mérite qu’on en parle.

 

226

Sans le spectacle de tes rideaux

Les murs de ton enfermement

Ne jouent plus avec la lumière.

 

227

Trouve ce qui chante encore

Malgré la pauvreté des mots

Qui appartiennent à tout le monde.

 

228

Recommencer le corps

Et non pas le reconstruire :

Idée trouvée dans une bouteille.

 

229

Harassements dus aux travaux.

Ainsi le temps trouve matière

A en finir avec le rêve.

 

230

Sans ces rencontres sur les lieux

De ton épuisement et de l’attente

Tu n’es que l’ombre de toi-même.

 

231

Voici la pierre des agenouillements :

Debout, tu n’attends que la pluie

Pour retourner d’où tu viens.

 

232

Tu n’entres pas dans ces temples :

Tu ne comprends pas leurs projets :

Tu tournes le dos à l’existence.

 

233

Dans l’interstice d’un rideau

Le regard d’une existence jouée

Sur le tapis morne des rues.

 

234

Si peu de personnages

Et tant de monde ici !

Tercets sans rimes ni raison.

 

235

Agitation des feuilles :

Ne l’explique que le vent.

Le vent s’explique aussi.

 

236

Demeure la beauté du trait.

Perfection ou beauté, qui sait ?

Ou pureté qui annonce la joie.

 

237

Chaque matin cette pluie fine

Des idées qui rencontrent les mots :

Quelquefois un orage revient.

 

238

Draps claquant au vent d’autan.

Ils ont retenu tant de rêves

Dont le souvenir n’est plus.

 

239

Rencontres avec les objets intimes

Qui ont peuplé la maison des autres :

Similitudes des oublis et des regrets.

 

240

Le récit pourtant bien construit

Pour captiver les auditoires :

Haché par les résurgences.

 

241

Cristaux d’écume dans ce regard :

Il a vécu les grandes aventures.

Tu choisis le coquillage à l’oreille.

 

242

Rien ne vaut le sommeil de jour.

La nuit est faite pour l’aventure :

C’est dans le noir que tout s’explique.

 

243

Fruits perlant dans le bleu.

Feuilles d’oiseaux en chœur.

Enlacement des circonstances.

 

244

Jouer avec l’enfant qu’on a été.

Ne rien retrouver de ce plaisir.

L’imaginer pour en mourir.

 

245

Place aux ruisseaux de l’inspiration.

Il faut recommencer à jouer ici.

Il n’y a pas d’autres lieux pour mourir.

 

246

Goutte suit la fêlure

De la vitre embuée :

Chemin des infortunés.

 

247

Pluie joyeuse ce matin. Soleil.

Les dalles chantent avec moi.

Un passant s’accroche aux branches.

 

248

Femmes pressées

Dans les allées :

Ne pas suivre.

 

249

Qui n’aime pas l’odeur du fournil ?

Pourtant une journée s’annonce.

On cherche à en justifier l’inéluctable.

 

250

Vol d’étourneaux sur la place.

Force centrifuge qui éloigne.

J’interromps moi aussi ma lecture.

 

251

Mon visage dans une vitrine.

Je suis triste ce matin.

Encore une journée sans fin.

 

252

Poids de l’attente sous les plafonds.

Ne rien attendre de cette attente.

Abîme du miroir qui se regarde.

 

253

Qu’est-ce qui me rend joyeux ?

À défaut du bonheur d’exister

Une farce jouée par des farceurs.

 

254

L’affiche s’interposait

Entre la veille

Et le lendemain.

 

255

Possession des familles

Au fil des rues passantes

Comme plage au soleil.

 

256

Coupe d’un vin qui promet

Une existence ascendante

Á qui ne peut y croire.

 

257

Joyeusetés derrière le rideau

D’un café où d’habitude

J’attends qu’il ne se passe rien.

 

258

Banalités des écrans

Qui multiplient les tautologies :

On finit par s’y retrouver.

 

259

De la phase pornographique

A l’instruction républicaine :

L’anonyme recommencement.

 

260

Que de mots déchiquetés

A la surface des écrans :

N’est pas poète qui veut.

 

261

L’homme bava sur son clavier :

L’écran s’emplit d’étoiles d’or.

Enfin un poème circulaire !

 

262

Ne résistez pas au désir

De posséder de l’être.

Vous n’en rêverez plus.

 

263

La poésie piétine, crache, renâcle.

Son héros fouette les réseaux.

Dada s’essouffle dans la côte.

 

264

Métal ensoleillé des carapaces.

Grouillement des surfaces nues.

Cadavre d’un lézard mort pour la cause.

 

265

Au réveil le temps un instant

Suspendu à une autre attente :

Nous avons au moins deux vies.

 

266

L’un prenait soin de la flamme.

L’autre retenait son souffle.

Immobilité des visiteurs, silence.

 

267

Dans l’attente d’être servis,

Nous observions les effets

De la nuit les spectacles.

 

268

Après le vin, les femmes.

Et après les femmes, la nuit.

Tourner en rond de jour en jour.

 

269

Que reste-t-il de ce récit

Quand on ne raconte plus ?

Un point d’orgue, mais lequel ?

 

270

Un rien à la surface de cette eau

Qui change les secondes en attente :

Ce qui reste après tant de plaisir.

 

271

Un jardinier nous héla

Du fond de son jardin :

Rose Rose palpitait.

 

272

Mot pointu dans mot creux.

Un seul mot pour le dire.

Mais le sens s’est perdu.

 

273

Recherche fébrile dans l’herbe folle :

Elle avait perdu son bijou.

L’enfance n’a jamais été un cadeau.

 

274

Pièges de fil dans les broussailles.

Captifs agités de silence têtu.

Yeux cherchent ce chasseur d’attente.

 

275

Ce scintillement dans le sable noir

De l’île des Morts : une dent d’or

Ou la nacre d’un coquillage vide.

 

276

Continuum de cette eau en vague.

Spectre des spectres capitaines.

L’existence plus que l’aventure.

 

277

Galet, coquillage, tesson, os :

Fragment d’infini et de mort :

Unisson des voix qui me portent.

 

278

Cette journée s’achèvera

Comme s’ouvre la fleur :

Il sera temps de s’endormir.

 

279

Vous arrachez avec d’infinies précautions

Ces peaux filles de trop de soleil :

Vos draps se peuplent d’imprécisions.

 

280

Prenez la nuit au pied du lit.

Ne cherchez pas ailleurs le rêve.

Le matin ne ment pas au poète.

 

281

L’objet face à son miroir :

Approche des imperfections :

Sa place dans le chantier en cours.

 

282

Ne pas ouvrir la fenêtre fermée.

Ne pas regarder dans l’interstice.

Ne pas imaginer ce qui s’ensuit.

 

283

Solitude sous le parasol.

Les enfants jouent à jouer.

Le sommeil tarde à venir.

 

284

Fragilités des contraires.

Un rien les dénature.

Sans eux, tu n’existes plus.

 

285

Idées fusent comme feu

Dans l’âtre des raisons

De partager le même lit.

 

286

Rapetissement des écrans

Par effet de recul :

Multiplications des réseaux.

 

287

Le commun des mortels

Veut se donner en spectacle :

Mais que sait-il faire d’autre ?

 

288

N’abusez pas du rideau de scène :

Il tombe ou ne tombe pas.

Or, vous vous aimez d’amour.

 

289

Un bon mot n’a jamais fait de mal

Au vocabulaire ni au texte.

Seul le réveil ne s’en remet pas.

 

290

Porter son rêve sur ses épaules

Après l’avoir remonté de la mine :

L’enfance a perdu ses billes.

 

291

L’oubli dans la valise des voyages,

Puis dans la chambre des hôtels

Et enfin dans le cœur des habitants.

 

292

L’insecte virevolte dans la moindre lumière.

Ainsi l’esprit dans les linges du rêve :

Il s’habille en voyageur de la chambre.

 

293

Arbre tombé en travers du chemin.

Être colossal aux petits pieds.

Tout un pan de ciel libéré.

 

294

Dans le jus d’une orange cueillie

Aux jardins de l’Alhambra de Grenade

Ajouter la voix de crécelle d’une enjôleuse.

 

295

L’eau comme principe des fleurs

Et la fleur comme ornement du cœur :

L’esprit n’y trouve-t-il pas son compte ?

 

296

Pierre très justement sculptée

Pour que la courbe du jet d’eau

Alimente l’imagination du spectateur.

 

297

Je note avec stupeur que vos jardins

Sont visibles de ma pauvre fenêtre :

Élevez donc la hauteur de vos cyprès !

 

298

Bassins où personne ne se noie,

Et vous grenouilles de leurs nénufars,

Photographiez le passant réfractaire.

 

299

Ici l’aventure est possible

Et le possible à la portée

De l’écho de votre voix.

 

300

Oranges amères des jardins,

Vos mains s’élèvent vers le ciel

Et le gardien dans l’ombre se tait.

 

301

Cet homme que je ne connais pas.

Il disparaît dans le fond de la rue.

Je suis toujours assis sur le banc.

 

302

Se chercher dans le visage de l’autre.

Il change le miroir pour un signe.

Je ne serai jamais plus moi-même.

 

303

Compagnons d’infortune l’hiver

Quand la Lune s’absente.

Qui sera le soleil cette nuit ?

 

304

Je ne vous connais pas

Mais je me reconnais

Dans vos mains à l’ouvrage.

 

305

Ce que vaut un merle

Piaillant au crépuscule

Dans les branches du figuier.

 

306

Longue marche après le réveil.

Avoir espéré se perdre.

Le chemin revient à la chambre.

 

307

Plusieurs frappèrent à ma porte.

Le seuil comme l’entrée d’une ruche.

Je descendais l’escalier sans la clé.

 

308

Tropisme entre la fenêtre et la rue.

Une tourterelle en appelait une autre.

La pluie se mit à tomber.

 

309

Quelle émotion au bord de cette eau !

Mon reflet te ressemble.

Une carpe en mal d’amour saute.

 

310

Revenir toujours seul.

Le printemps a changé.

Robes d’été à l’horizon.

 

311

L’aviron poursuivi par des poissons.

Quelle joie de pouvoir en écrire

La possibilité !

 

312

Brindille tombée

Du bec d’une cigogne

Au-dessus de chez moi.

 

313

L’endroit même d’une tragédie,

Mais sans l’arbre

Qui vécut longtemps après.

 

314

Un seul frémissement

Dans la nuit

Qui se peuple lentement.

 

315

La source s’est tarie

Depuis longtemps :

Demeurent les traces.

 

316

Charogne en feu

Sur le bord du chemin :

Fumée vue de loin.

 

317

Nous serons deux en arrivant.

En attendant cette joie

Je vole un fruit au maraicher.

 

318

Réveil dans l’après-midi sous un arbre.

Le soleil a trouvé un chemin

Dans l’épaisseur du feuillage.

 

319

Simplicité de la balade.

Complexité de la fatigue.

Nuits et jours du promeneur.

 

320

Noms des fleurs rencontrées

Comme femmes au soleil

Les jours de chance.

 

321

L’amour à la fenêtre.

Examen de ces yeux.

Elle me dit son nom.

 

322

Viol imaginaire.

La mort rôdait.

Nuit et jour.

 

323

Écrans des murs.

Clés dans les brèches.

Épaules des fenêtres.

 

324

Cruauté de la trouvaille

Revisitée par l’amour :

Qui est qui et pourquoi ?

 

325

Extraire le seul déchet

Qui n’a aucun sens :

Mille fois tenté, mille fois !

 

326

Mourir une seconde avant

La première répétition :

Seule seconde de bonheur.

 

327

Écorchés vifs en spectacle

Dans leurs hôtels particuliers :

Privilège de la douleur.

 

328

Cassure nette d’une tige

Que le vent caressait

Une minute plus tôt.

 

329

Oiseau reconnaissable à son vol.

Silhouette des guerriers

A l’affût dans leurs casemates.

 

330

Rencontres, immobilités.

Hésitations, précipitations.

Instants d’écrans, jardins d’Éden.

 

331

Hommes déambulant hors des villes.

Hommes et femmes à la recherche

De ce qui n’existe pas encore.

 

332

Bras à l’ouvrage domestique.

Des enfants s’en approchaient.

Chasseurs et proie du quotidien.

 

333

Angoisse comme insecte dans la lumière

Des lampes qui éclairent le repas

Pris ensemble avant de se coucher.

 

334

Peur familiale au lendemain

D’un enterrement :

Le petit a disparu !

 

335

Fable ou chronique le récit

Laisse tomber ces gouttes

D’une sueur qui ne lui appartient pas.

 

336

Homme sur homme dans l’impasse

Bordée de roses trémières :

Cris des enfants qu’on hèle.

 

337

Villages peuplés de retraités

Venus d’un autre monde :

Potagers des prospectus.

 

338

L’âge n’a pas la science infuse :

L’enfance a déjà tout détruit.

Et dans l’intervalle, on a rêvé.

 

339

Beaux corbeaux en l’air du temps :

Envergure du noir comme couleur

De ce qui n’en a pas ou trop.

 

340

Extraordinaire coup de vent !

La toiture du poulailler est emportée.

Nous, à la fenêtre, nous accusant.

 

341

Vieillard comme un crabe marchant.

Il courrait après son béret emporté par le vent

S’il le pouvait.

 

342

Sur le banc à l’ombre de l’église

Un vieil homme qui vient mourir

Comme chaque jour que Dieu fait.

 

343

Crotte de chien sur le trottoir.

Une fenêtre s’ouvre et l’éclaire :

Le nom du chien retentit dans la nuit.

 

344

Je ris ou j’en pleure.

Rire sans discrétion.

Larmes dans les mains.

 

345

Mes dents n’ont pas connu la chair.

Ma langue veut encore la visiter.

Tombe au bout de l’allée.

 

346

Succession d’ombre et de lumière.

Les platanes comme une échelle

En fuite vers l’horizon.

 

347

Entrer dans le paysage peint

Pour frapper à cette porte :

Cela m’arrive souvent.

 

348

Petits personnages sans visage

Des lointains encore visibles :

Le soleil se couchera lui aussi.

 

349

Ayant ouvert un livre

Pour ne pas m’ennuyer

Mon voisin veut le lire.

 

350

Tête couchée sur l’épaule

D’une femme qui lit :

Le même rêve s’épanche.

 

351

Rencontre au passage des rues.

Le cœur s’en trouve un instant

Renouvelé.

 

352

Un soir étant à bout de force

A cause d’un combat

Contre l’étranger.

 

353

Mort de l’un ou de l’autre.

Première nuit de sommeil.

Matin un instant joyeux.

 

354

Vous dites que la Lune

Ne paraîtra pas ce soir :

Je vous crois sur parole.

 

355

Tournés du même côté dans le lit.

Toujours vers la fenêtre.

Pas un mot pour le dire.

 

356

Introuvable mot sur la langue

Un soir d’ivresse avec la femme

Qui ne se souviendra pas de ce détail.

 

357

Pluie fine d’insectes dans le rayon

De lumière qui traverse la nuit :

Le rideau les avala comme langue.

 

358

Peu de traces des mots

Qui décrivirent l’instant

Où l’oiseau s’envola.

 

359

Tire-d’aile de feuilles blanches

Parce que la fenêtre est ouverte

Et que le vent s’est levé.

 

360

Heures sans un seul mot

À habiter en étranger

Sur la feuille de papier.

 

361

Inertie à l’écoute d’une vie

Qui entre dans la mienne :

Oiseau de passage.

 

362

Oiseau à queue rouge

Qui cherche une brindille

Parmi les brindilles.

 

363

Quel sens donner

À l’arrêt d’un animal

Qui vous regarde ?

 

364

Retrouvaille sur la grève :

L’un avait maigri.

L’autre pas.

 

365

Promesse d’un retour prochain :

Qui sait ce qui peut se passer

Pourtant ?

 

366

Belle journée pour composer

Un long poème à la joie :

Mais tout commence par un rien.

 

367

Misère de la mort en route :

Qui est cet homme

Que je ne connais plus ?

 

368

Cette chose qu’on ne mesure pas :

Est-ce le temps d’en parler ?

Ou celui de la posséder ?

 

369

Travail de l’ombre chaude

Et des frémissements du jardin

Sur l’esprit qui s’endort ainsi.

 

370

Pierre brûlante de l’après-midi :

Ce matin un escargot la visitait.

Ce soir, je m’y assoirai.

 

371

La pluie a liquéfié mon écriture.

Je ne me souviendrai pas

D’autre chose.

 

372

Simple

Comme une phrase

Inachevée.

 

373

L’arbre dans les branches de l’arbre.

Et le ciel saturé de pluie.

Je me sentais bien.

 

374

Moins qu’une goutte.

Moins que la sensation

D’avoir déjà vécu cela.

 

375

Dents d’argent des cimes lointaines.

Je n’irai jamais si loin, si haut.

Nous nous rejoindrons ailleurs.

 

376

Flocon de neige

Dans la pluie :

Moi.

 

377

Rencontrer enfin

L’âme vieille de plusieurs siècles

Sans bouger de chez soi.

 

378

Impossible d’imaginer l’immensité

Autrement que sous un nom

D’emprunt.

 

379

Plus tard, rien n’arrivera

Aussi vite

Que maintenant.

 

380

Chaque perle

De ce collier

Est un enfant du silence.

 

381

Morsure du serpent métallique :

Fusion blanche

Des cris du cœur.

 

382

L’hôtel reposait dans la nuit.

Un seul œil :

Lampe tremblante sous le vent.

 

383

Coulée des jours

Dans le creuset de la nuit :

Au matin, la chaude statue.

 

384

Il y a si longtemps

Que nos jours se ressemblent :

Qui est qui maintenant ?

 

385

Main ouverte

Dont le creux

Contient tout.

 

386

Éclair dans la nuit :

Une façade seule revient

En mémoire.

 

387

Un geste, un mot

Pour retenir

L’essentiel.

 

388

Barque fracassée sur la plage.

Aucune explication avant de les rejoindre

Dans notre café préféré.

 

389

Conversations sur tout

Mais jamais sur rien :

Journal et non poème.

 

390

Clins d’œil aux personnages

Faute de compagnons

Capables de les voir et les entendre.

 

391

Zigzag d’un ami en transit

Dans cet endroit de rêve

Que l’été nous inspire.

 

392

Une guitare puis la voix

Qui emplit nos poumons

Pour exprimer sa féérie.

 

393

Demain le parking désert.

Pas une trace de nos exploits.

À moins que je ne parte pas.

 

394

Une danseuse en accord parfait

Avec la musique exigée

Par la profondeur de nos sentiments.

 

395

Chaque fois que je reviens

La mort a fait un pas

Et nous en parlons.

 

396

Sable des paillassons

Devant des portes closes

Pour la durée de l’hiver.

 

397

Rideaux qui sentent l’embrun

Et la cigarette de tes attentes :

Encore un adieu aux fêtes.

 

398

Sur le chemin

Des hôtels :

Lits d’enfants.

 

399

Une barque s’éloignait.

Hommes d’une autre race.

Celle des poètes.

 

400

Comme le vent est agréable ce soir !

Quel oiseau s’en plaindrait ?

Nous reviendrons l’année prochaine.

 

401

Banalité ou émotion rare.

Mon cœur n’hésite pas.

Il prend le temps comme il vient.

 

402

Charme désuet

Des palais d’un seul homme :

Miniature de cathédrale.

 

403

Vénération sous forme

D’un bloc de pierre

Tatoué comme Queequeg.

 

404

Chemin des particularités

Sous les cerisiers en fleurs :

Cathédrales mises à plat.

 

405

Procession des chenilles de la poésie :

Un papillon de temps en temps

Va rejoindre ses fleurs.

 

406

La contrainte est ailleurs

Que dans la forme donnée :

Vraie douleur, fausse joie.

 

407

Poésie des chercheurs

Ne vaut pas tripette.

On se perd en chemin.

 

408

Certes le troubadour

Meurt en cours de route :

Mais c’est le bon chemin.

 

409

Poésie de la corrosion

Dans ces études :

Poussière de connaissance.

 

410

La beauté ne meurt pas,

Pas plus que son contraire :

Le savoir dit la messe.

 

411

Comme le cœur bat

De savoir que le temps

N’a rien à voir avec le temps !

 

412

L’Univers a une tête,

Des membres, un ventre

Et il se déplace avec nous.

 

413

Poisson écaillé.

Couteau irisé.

Huile chaude.

 

414

Poésie : petite paresse

Comparée aux exploits

Du roman en marche.

 

415

Comme le poisson écaillé

Le texte est prêt à cuire :

Ses écailles ne se mangent pas.

 

416

Rhétorique n’a pas la jambe faite

Pour le quadrille au carrousel :

Changez l’empire contre un cheval.

 

417

Quelquefois nous allons à pied.

D’autres fois nous allons vite.

Plus vite encore dans le cyberespace.

 

418

Certes le chou pourri

Sur un sofa de soie

Fait encore son effet.

 

419

Chats des hauts des murs.

Ces murs qui nous séparent.

Silhouettes confuses.

 

420

Une idée pour te le dire.

Un chant pour te recevoir.

Une image pour te plaire.

 

421

Mélange de toitures

En peinture

Comme en ville.

 

422

Comme la punaise écrasée

Au saut du lit :

Il n’y a que toi pour rêver.

 

423

Averse cette après-midi

Après le soleil :

Nous en discutions aussi.

 

424

De quoi parlaient ces voyageurs ?

Pourquoi ne pas s’approcher ?

Ne sommes-nous pas des voyageurs ?

 

425

Feu d’idées sur la place publique :

Une affiche se prend pour un oiseau

Et achève son vol dans le dos d’un paroissien.

 

426

Cueillette d’images ce matin.

L’œil tambourinait

Sur la peau de l’écran.

 

427

Joie de savoir que la douleur

Ouvre les portes du bonheur :

Je courus pour frapper moi aussi.

 

428

Fleurs des cimetières sous la pluie.

L’allée ruisselle vers l’enceinte.

Un bloc se souvient à ma place.

 

429

Réveil en pleine nuit :

Les volets sont clos.

On entend le vent.

 

430

Parasites des tapisseries en fête.

L’hôtelier remonta avec le balai.

Il semblait peindre une scène de genre.

 

431

L’acacia dans la pluie.

Abeilles en attente.

On ne sort pas s’il pleut.

 

432

Voyages arrangés comme mariages.

On épouse les horaires prévus.

Scènes de ménage garanties.

 

433

Pleuvoir comme la pluie.

Neiger à gros flocons.

S’abandonner à l’écriture.

 

434

Certains construisent leur ouvrage.

D’autres laissent des traces de leur passage.

D’autres encore se laissent mourir.

 

435

Fenêtres remplies de personnages

En passant sur la route.

La nuit s’étoile de leur histoire.

 

436

Briques pour construire les murs de notre palais.

Ou pas d’un itinéraire avec ou sans retour.

L’âge ne m’a toujours pas conseillé.

 

437

Sans disciples pour accroître le champ

— Disciples et non manœuvres —

Ton ouvrage n’atteindra pas le cœur.

 

438

Qu’as-tu écrit aujourd’hui,

Grenouille des sentiers battus ?

As-tu rencontré ta doublure ?

 

439

Voici le feu qui me détruira un jour.

J’en possède la première étincelle.

Mais je n’ai pas encore le souffle.

 

440

Sans hôte ni hôtesse,

Tu es une ombre

Dans la nuit noire.

 

441

Petite peur avant le sommeil :

Quelque chose aujourd’hui

Est resté inexpliqué.

 

442

Notes sur les choses qui arrivent

Et sur celles qui n’arrivent pas

Interstices entre les mêmes mots.

 

443

À force de repasser aux mêmes endroits

Et d’en comprendre les changements,

Tu penses avoir trouvé le milieu.

 

444

Toute une vie sans âme sœur.

Mais l’aurais-tu comprise toi-même ?

Tu la désires parce qu’elle n’existe pas.

 

445

Les choses reprennent petit à petit

Leur droit au hiéroglyphe.

Qui devient fou à ce point ?

 

446

Bananier ! Sardines en croix !

Où se trouve ton objet ?

Ne cherche pas ! Regarde !

 

447

Oui, je vole des fruits au jardinier.

Je me nourris de son travail.

Sans lui, je ne suis plus moi-même.

 

448

Petit voleur des silences de la nuit,

Tu t’immisces entre les sommeils.

Tes larcins alimentent leurs matins.

 

449

Bouquet de feuilles

Sans la fleur,

Voilà ce que tu es.

 

450

Écaille d’une fable

Qui avant d’être fable

Était poisson dans l’eau.

 

451

Joie dans le rire.

Joie dans la douleur.

Je suis fait pour la joie.

 

452

Monde de maniaques et de spartiates.

Mais le poète ne connaît pas la perfection

Ni les principes de la pureté. Joie.

 

453

Joie. Ne m’opposez pas la vôtre.

Je vole vos fruits

Pour ne pas les cultiver.

 

454

Poésie : Catalogue des joies

Empruntées à la nature

Ou volées à vos cultures.

 

455

Retour à la sieste un jour d’été.

Le vent chuintait dans les pins.

Des ailes crissaient à l’unisson.

 

456

Le verre de vin

Comme réceptacle du soleil.

Et ses personnages colorés.

 

457

L’abondance des viandes

Harcelées par les guêpes.

Les femmes en servantes.

 

458

Enfants aux genoux verts.

Bouches sans cri dans mes rêves.

J’arrache une croûte à mon coude.

 

459

Nous voyageons peu,

Mais loin

Et plus longtemps.

 

460

Taureaux des rivages

Du Guadalquivir :

Promesses de combats.

 

461

Écrans des jeux et des infos.

Une toile d’araignée

Dans le vent, inhabitée.

 

462

Rien n’a plus de sens

Que ce qui n’en a pas :

Immobile visiteur du soir.

 

463

Revenir sur les lieux d’une seule émotion :

La retrouver parmi les feuilles

Ou plus profond dans l’humus.

 

464

Pénétration des sondes virtuelles

En attendant de plus physiques

Instruments de la globalité.

 

465

Monde où la seule nature

Ne se trouve encore

Que dans le corps humain.

 

466

Participer à la construction

De la Cathédrale.

Ou se saisir d’une truelle.

 

467

Toile d’araignée

Maintenant déchiquetée :

Immobile sans le vent.

 

468

C’est la forme

Qui trouve sa philosophie.

Et non pas le contraire.

 

469

Décharge aux éclats d’or.

Les pas sous la pluie.

Autres multiplications.

 

 

470

Joie pour soi-même.

Bonheur pour les autres.

Puis rien d’autre.

 

471

Entre le passé et le futur,

Le présent comme interstice :

La goutte de rosée.

 

472

Ne pas évoquer l’ignominie de l’Histoire

Dans ces conversations avec

Les rencontres fortuites.

 

473

Silence relatif des nuits.

Combien d’observateurs

Crispés ?

 

474

Une mouette cet été.

Une seule parmi d’autres.

Les crabes couraient vite.

 

475

Trace d’un pied

Dans le sable

Puis la vaguelette.

 

476

Après l’orgasme

Balade

Au bout de cette mer.

477

Pas le premier levé

Ce matin :

Les pêcheurs reviennent.

 

478

Gouttes sur la peau de la réalité :

Le doigt s’aventure au hasard.

Combat contre le soleil.

 

479

Mouettes criardes

A la place de la sonnerie :

Il est trop tard.

 

480

Et ainsi d’infinies apagogies.

Le premier être rencontré

Est le voisin de toujours.

 

481

À chaque saison ses rites :

Mais la première lumière

Demeure l’incipit des jours.

 

482

Parfum des troènes de l’allée :

Quelques jours d’une ivresse

Qui en vaut bien une autre.

 

483

Essaim visitant le cerisier.

J’y cherche la reine

En connaisseur.

 

484

Réveillé par les battements d’aile

D’une merlette se baignant

Dans l’eau de ma vaisselle.

 

485

Il n’y a rien dessous.

Ne cherchez pas.

Je suis ma propre surface.

 

486

Imitation du sifflement

Entendu dans le bois :

Silence soudain.

 

487

Hélas rien n’est simple.

L’infini naît de la complexité.

Mais ce chant d’oiseau !

 

488

Une émotion capable

De réduire l’instant

À sa cause.

 

489

Homme tombé du ciel

Sous forme de prospectus :

Le verso me servira.

 

490

Ivresse sous les pins :

L’odeur

Et le frémissement.

 

491

Ne pas se réveiller

De cette sieste :

Oh ! mes amis !

 

492

Une rime enrichit le texte,

Mais elle se fait rare.

Liberté sans contrainte.

 

493

Chacun dans son lit.

Personne aux seuils.

Lune de la NASA.

 

494

Changez le vocabulaire.

Tuez la syntaxe.

Le langage demeure.

 

495

Des pétales

En vrac sur la dentelle

De tes jours.

 

496

Bourbier des chemins

Après l’averse printanière.

Le pain attendra.

 

497

Une cage en ville

Et une cabane

Dans cet ailleurs.

 

498

Conversations des terrasses

À propos de tout et de rien.

Plus de tout que de rien.

 

499

Courbette au passage

De ces êtres pressés

D’en finir avec moi.

 

500

Insectes des chambres d’hôtel.

Compagnons du langage

Qui m’accompagne partout.

 

501

Je voudrais tant

Ne pas me distinguer

Par manque d’infos !

 

502

Chimie retrouvée

A l’entrée de la nuit :

Les esprits se séparent.

 

503

Immobilité d’un passant

Alerté par son cœur :

Puis il retrouve le sourire.

 

504

Fil de la joie dans le sable :

J’imagine que c’est un fil

Et que la joie est au bout.

 

505

Joie de retrouver un ami

Perdu dans une autre tourmente :

Le même été.

 

506

Poètes des journaux :

Sans le voyage

Comment les croire ?

 

507

Poètes des palais :

Ils connaissent bien

La maçonnerie.

 

508

Poètes des cathédrales :

Signes obscurs des faces

Cachées de la pierre.

 

509

Je suis ici ou là.

On ne me trouve pas.

Toujours futur, mézigue !

 

510

Ah ! ces lunes d’été

Sur les braseros

De ces paradis !

 

511

Fillette en proie

A ses instincts

De reproductrice.

 

512

Des mâles reconstruisaient

Le Monde :

Ivresse des circularités.

 

513

Qui es-tu,

Autre signe

Que j’existe ?

 

514

Saisissant à pleines mains

Le poème de son adversaire,

Il le réduisit à lui-même.

 

515

Epuisement soudain

D’une conversation

A propos du sexe.

 

516

Corps en cours d’évasion :

« Quel est ton nom ?

Ivresse ou joie, ma belle… »

 

517

Barque renversée dans le sable.

Ses coquillages têtus, son odeur.

Reflets de la Lune sur deux pieds.

 

518

Le ballon monta si haut

Qu’il redescendit plus vite :

Une émotion à retrouver.

 

519

Vous ne reviendrez pas.

Vous mourrez avant.

Sinistre prédiction !

 

520

L’eau qui remonte

Des profondeurs :

Cieux engloutis hier.

 

521

Accouplement de ma personne

Avec l’étrangère de passage :

Son nom ne me dit toujours rien.

 

522

Animal en fuite ce soir.

Troupeau des poursuivants.

Nous avons ri de bon cœur.

 

523

Poésie d’un objet

Que l’ombre crée

Pour nous seuls.

 

524

Monos et Una

De chaque côté

Du lit en fleurs.

 

525

Rendez-vous dans le jardin andalou :

Le jardinier se mit à fuir

Et n’en finit pas de fuir.

 

526

Traces du fer

A la surface des briques :

Le jardinier rêvait.

 

527

Glissement des boutiques

Emportant leurs chalands :

Réveil dans l’écume des draps.

 

528

Ver d’une orange vert-de-gris.

Gris des yeux du jardinier.

Verre de mon miroir sans moi.

 

529

Vous avez le don

Ou vous ne l’avez pas :

Passage d’un insecte pressé.

 

530

En creusant un peu

On atteignait la pierre :

Troglodytes sans yeux.

 

531

Crottes des fourrés.

Papiers comme pétales

Tombés de l’anus.

 

532

Dans un sens ou dans l’autre,

Impossibilité de quitter cette terre

Verticalement.

 

533

Image devient fameuse :

Gouttes d’eau, orange…

Poète en devient fou.

 

534

Graphomanes des îles

Aux rivages communs :

Je vous salue de ma cabane.

 

535

Entre tout et rien

Que choisir

Quand il n’est plus temps ?

 

536

Après l’averse

Les escargots :

K-ways des prés.

 

537

Le seuil mouillé

De la dernière pluie :

Pas d’enfants en rond.

 

538

Un chat aux yeux mi-clos.

Il est immobile.

Il prend forme humaine.

 

539

Miettes sur la nappe.

Des insectes organisent

Un pont alimentaire.

 

540

Surfaces à portée du regard.

Plans des perspectives.

Le peintre se prépare.

 

541

Hurlements des sirènes.

L’air s’agite.

Je ferme la fenêtre.

 

542

Ici, il pleut.

Quel temps fait-il

Chez toi ?

 

543

Au casino

Un cri de joie :

Le silence s’épaissit.

 

544

Les jours

À l’image des nuits :

Les rêves s’effacent.

 

545

Ardoise maintenant illisible :

Il est temps d’effacer.

Que restera-t-il de moi ?

 

546

Animaux domestiques errant

En quête de nourriture ou de plaisir :

Quel pouvoir nous réduit à cela ?

 

547

Voici ce qui reste :

La vinaigrette de Gauguin.

Vite ! Un morceau de pain !

 

548

Parcs où l’homme en vacances

Côtoient des animaux arrachés

À la nature où il n’a pas droit de cité.

 

549

Ma porte n’entre pas

Dans ma maison :

Elle en sort si je l’ouvre.

 

550

Joyeux drilles

Rencontrés sur la route :

Gendarmes de circonstance.

 

551

Petits riens en voyage

Comme graines de dent-de-lion

Emportés par le vent.

 

552

Orage puis la nuit.

Lune entre les nuages.

L’herbe d’argent.

 

553

Notant ainsi chaque jour

Le meilleur de ces fruits :

Les années passent.

 

554

Poules caquetant

Dans le jardin voisin :

Débat intérieur.

 

555

Tout de noir vêtu, cou

Ceint d’une écharpe rouge,

Le poète lève la patte.

 

556

Belles images

Claironnant

Des idées.

 

557

Belles idées

Illustrant

Des mélodies.

 

558

Bel air

Aux idées

Imagées.

 

559

Soleil et Lune

Des jours et des nuits :

Une troisième voix ?

 

560

Rêves des nuits : lunaires.

Travaux des jours : ensoleillés.

Chants de poète : aliènes.

 

561

Résister au sommeil

Comme palliatif

Du jour.

 

562

Ailes froissées

D’un papillon de nuit

En visite.

 

563

Il neige dehors

Et donc dedans :

Parler de soi.

 

564

Traces de l’homme :

Cette paroi n’en portait pas.

J’y gravais mon nom.

 

565

Prisonnier

D’une idée

De la prison.

 

566

Gave tonitruant franchi

Dans les pattes de l’oiseau

Qui nous fuyait.

 

567

Plis d’un rideau :

Théâtre d’ombre

Aux barreaux noirs.

 

568

Balade digestive.

Seul sur le pont.

Carpe en rut.

 

569

La seule fleur dépérissait.

Chassons cette idée noire

Avant qu’elle nous chasse.

 

570

Je frappais à la porte

Close depuis longtemps :

Changement de locataire.

 

571

Quelle distance nous sépare maintenant ?

La cloison est si mince pourtant !

Intimité nouvelle des jours à venir.

 

572

Marchands et chalands

Sous les parasols.

Et moi traversant cette allée.

 

573

Rien ne vaut les longs discours.

Mais je n’y perds pas mon temps.

Je ne connais que la joie de le dire.

 

574

Le mort revint à peine

Le temps pour nous d’espérer :

Nous attendîmes encore longtemps.

 

575

Petite procession dans les rues :

Moteur très silencieux

Étudié pour la circonstance.

 

576

Labour des enterrements.

Non pas au gré des saisons.

L’inattendu des attentes.

 

577

Petits verres entre amis

Un jour de retrouvailles :

Encore un qui ne trinquera plus.

 

578

Des filles montrant la jambe.

Mon ami avoua une érection.

Prix de l’autosatisfaction.

 

579

Au lendemain d’une beuverie,

La porte restée ouverte :

Commentaires des convives.

 

580

Combien de femmes parmi nous ?

Pas une seule :

Il n’a jamais été question d’amour entre nous.

 

581

Variation de l’inspiration

Au gré de la conscience

Qui ne sait plus où elle habite.

 

582

Que de fruits volés à la nature !

Mais le travail a son prix :

Cavale heureuse des hommes libres.

 

583

L’année dernière, le même jour,

La même soirée entre compagnons :

Chacun témoigne de ses progrès.

 

584

L’un révéla un instant à cueillir

Autant de fois qu’on le désire.

L’autre s’enfuit avec son bien.

 

585

La conversation s’acheva

Par un soliloque :

Celui du sommeil.

 

586

Draps épars.

Corps étrangers.

L’aube les mit en fuite.

 

587

Après le repas pourtant frugal,

Somnolence interrompue

Par un cri d’enfant.

 

588

Envol de feuilles blanches.

Jours sans inspiration.

L’enfant revenait ainsi.

 

589

Le poète blanchit ses tuiles.

Coquilles ouvertes sur la nappe.

Un verre de vin demeure inachevé.

 

590

Éclaboussures de poèmes

Dans les chansons populaires :

Il faut un début à tout.

 

591

Retour au bercail du travailleur :

Avec ou sans femme, il joue

Avec le temps publicitaire.

 

592

Homme en proie à l’hallucination :

Comme le fruit qu’on ouvre

Pour en ôter le noyau.

 

593

La volucelle effraie l’enfant

Qui se réfugie dans vos bras :

Comparaison fébrile des ressemblances.

 

594

C’est mieux avec des rimes

Et des pieds comptés :

Mais tout change avec le temps.

 

595

Tintement de verres sous la tente.

Dehors, les allées sont désertes.

Chaque heure possède ses impétrants.

 

596

Ce corps qu’on possède

Et qu’on peut donner ou vendre :

Ne contient rien d’autre que ses possibilités.

 

597

Filles à peine vêtues des plages

Où se joue l’avenir du jeu :

Attentes parallèles des mères.

 

598

Gerbes des skis sur l’eau ensoleillée.

On n’entend pas le moteur.

Peut-être à cause de la conversation.

 

599

Corps plongeant au milieu des rochers.

Silence des vagues qui s’écrasent.

Les voix possèdent leurs cris.

 

600

Éraflures dans le dos du baigneur.

Tout le monde rit de bon cœur.

Je pense à un poisson ventre en l’air.

 

601

Sirène irritée d’un bateau de pêche

Croisant des baigneurs

Qu’on imagine joyeux ou désespérés.

 

602

Leur ressembler

Ou au contraire s’en distinguer :

Question de langage.

 

603

Cingler vers l’horizon

Où commence la chute lente

Dans l’imaginaire.

 

604

Oiseaux pagailleurs

Dans le ciel qui vient

De changer de couleur.

 

605

Brefs ou immobiles,

Ils s’imposent à l’esprit :

Ici, le rythme.

 

606

Je chasse une mouche.

Je ne vous ai pas salué

Ni invité à vous en aller !

 

607

Déplacez un nuage.

Vous changez le sens.

Si le ciel a un sens.

 

608

Herbes émergeant de l’eau.

Des insectes s’y accrochent.

Je suis l’un d’eux.

 

609

Extases devant un pommier en fleurs.

Vision de cageots rutilants de soleil.

Bulles inondant ce ciel de fête.

 

610

Toiles environnantes.

Doux zéphyr.

Nous sommes transportés.

 

611

La paresse contée

Au cours d’une conversation

Improvisée.

 

612

Palissade couchée.

Efforts pour la redresser.

Il y avait quelqu’un dessous.

 

613

Dans le petit carnet à sensations,

Il introduisait par simple poussée

Ces fragments donnés à lui seul.

 

614

Qu’y a-t-il là-dessous ?

— Ce qui s’y trouvait

Avant que ça n’arrive !

 

615

Effort du songe-creux

Qui accouche d’un nid

Et de sa branche morte.

 

616

Ah ! ces êtres collatéraux !

Il faut bien les aimer, hélas !

La poésie s’y rogne les ailes.

 

617

L’un choisit la bonté

À la place de l’amour

Et l’autre n’est pas poète.

 

618

Le couple comme unité

De l’être social :

Et la poésie alors ?

 

619

Fleuve charriant

Tout ce qu’il est possible

D’entrer dans un écran.

 

620

Chaque esprit arrivé à maturité avant l’âge

En proie à la fois au désir et à l’oubli.

Rien d’autre sous le soleil des réseaux.

 

621

Moderne par l’introduction

D’un morceau de plastique

Dans le champ du possible.

 

622

Aspiration par l’anus

Des composantes de l’écran :

La langue n’a rien senti.

 

623

Je rêvais à des jours meilleurs

En profitant du paysage :

Et puis quoi encore !

 

624

Loupe creusée pour la soupe.

L’homme parachevait l’œuvre des femmes

En y cassant des œufs.

 

625

Chercheurs énumérant des techniques

Pour l’usage de soi-disant trouveurs

Qui ne sont autres qu’eux-mêmes !

 

626

Tapis d’angoisse ou de plaisir.

Marcher dessus toute la nuit.

Au matin, assis sur une chaise.

 

627

Le premier mot et sa suite

Comme roi revenant au palais

Après la mort de l’animal.

 

628

En drone la plage

Où s’engouffrent les flots.

Ou l’inverse.

 

629

Casino recrachant

Ses joueurs sans boussole.

Alignement des réverbères.

 

630

Demi-mort d’un quidam.

Demi-vie à jamais perdue.

Moitié d’homme ou poète.

 

631

Blessure causée par un objet

Oublié dans le sable :

Comme poisson dans l’eau.

 

632

Qu’est-ce que c’est que ces « professeurs »

Qui ne professent rien

Mais enseignent tout de même ?

 

633

Crépuscule de carte postale.

Ce personnage en slip de bain

N’est autre que votre serviteur.

 

634

Hémorragie de sens

À l’endroit d’une blessure

Pourtant cicatrisée.

 

635

Retour en solitude

Après séjour culturel

En zone franchisée.

 

636

Rien ne vaut une bonne sensation

Dans les lieux où se joue la nature

Contre les horizons de l’industrie.

 

637

Ces mouches qui nous agaçaient !

L’une se noyait dans ton verre

Pendant que les autres me harcelaient.

 

638

Huitres ouvertes. Le serveur

Pencha sa joue sur tes cheveux :

Lui parlais-tu, belle endormie ?

 

639

Vagues venant mourir sur le rivage

Ou rivage se nourrissant de vagues :

Tu attendais l’inspiration.

 

640

Saturation de parfums et d’haleines.

Une femme renouait ta cravate.

Des baigneurs se dénudaient.

 

641

Fin de saison.

Les rues ne sont plus balayées.

Vitrines aveugles pour tout l’hiver.

 

642

Pas de cadavres dans les dunes.

Il ne se passera plus rien.

Attendre la saison prochaine.

 

643

Vents et embruns sur ton visage.

Un cargo s’éloigne des quais.

Tu n’as jamais été plus seul.

 

644

Nouvel appartement d’hiver.

De nouvelles connaissances

Au sceau d’une nouvelle attente.

 

645

Poème : Lire dans le journal local

Les annonces nécrologiques

Et les potins municipaux.

 

646

Poème : Une existence pleine

D’émotions d’intensité moyenne :

Droit à la circularité.

 

647

Bois morts des lendemains de tempête :

Des employés municipaux les entassaient

Comme à la veille de la Saint-Jean.

 

648

Fenêtres des patios,

Œil morne des chambres

Aux passagers en perdition.

 

649

Écrivant chaque jour,

Il ficelait ainsi

Son propre cadavre.

 

650

Tu n’as pas la dent d’or.

La langue d’or non plus.

Et l’or du temps est en fusion.

 

651

Mouette attrapée comme un poisson

Au bout de la ligne d’acier :

Dans le sable elle gisait morte.

 

652

La glycine qui étreint le balcon.

Hier en fleurs, tapisserie.

Ce matin, fissure de la dalle.

 

653

Arpentant les matins d’été.

L’air tremblant des oliviers.

La terre frissonne sous mes pieds.

 

654

Sous la treille dite parra.

L’après-midi sommeille.

La cruche sue comme au travail.

 

655

Mains renouant le châle.

Le vent vient de la mer.

Pas de carreaux aux fenêtres.

 

656

L’homme sortit de la chambre.

Il avala un verre de vin cul-sec.

Dehors, il jouit encore de sa terre.

 

657

La femme soumise aux travaux

Du vieux village dont la fontaine

N’a, dit-on, jamais cessé de couler.

 

658

Enfant qui vivra peut-être

Assez longtemps

Pour témoigner de son enfance.

 

659

L’eau noire

Dans la terre blanche :

Son silence de loin.

 

660

Les morts toujours assis

Sur la murette de l’église :

Ils reviendront toujours.

 

661

La fillette noir et or

Qui veut tout savoir de l’amour :

Rires des femmes dans l’ombre.

 

662

Laine d’un ciel d’orage :

Ils s’activaient sur les toits

Pour refermer les trappes.

 

663

La pierre enfin scellée

Après tant de temps

Passé à refaire les joints.

 

664

La pluie ne harcelait que les ruines.

On se penchait à la fenêtre

Pour écouter l’eau dévaler la rigole.

 

665

Signes des temps sous les toits.

Les rideaux n’ont pas changé,

Mais les vitres sont d’aujourd’hui.

 

666

Le jambon descend du plafond.

Qui tire la ficelle

Quand j’approche mon couteau ?

 

667

Clouées au montant de la porte

Les clefs qui ne servent plus :

On en offre au visiteur, quelquefois.

 

668

Remontée de l’esprit du vin

Après un voyage dans l’intestin.

Joues rouges de l’invitée. Rires.

 

669

Le monde ancien refait à neuf.

Qui regrette la misère des uns

Et la prospérité des autres ?

 

670

Peu d’oiseaux à cette hauteur.

Cages vides des veuves anciennes.

Des enfants jouent à mourir.

 

671

Bleu des murs les jours de pluie :

Comme si le ciel se reposait.

Puis le soleil les blanchit à nouveau.

 

672

Vous ne serez plus rien,

Branches mortes des oliviers :

Même le feu n’en veut pas.

 

673

Crasse des villes dans le nez.

Mouchoirs jetés

Dans le noir des poubelles.

 

674

Verticales des chiens

Au fil de l’horizontale

Des promenades.

 

675

Redresser l’homme couché

Et lui donner un conseil

Pour le bien de ses enfants.

 

676

Ah ! ces arrachements de peau

Dès qu’on met le nez dehors

Avec ou sans parapluie.

 

677

Homme coupé du monde.

Il reviendra ou pas

De ce voyage en solitaire.

 

678

Encore un homme couché !

Celui-ci à l’équerre.

Il regarde ses pieds.

 

679

Revenir de la fête

Ou demeurer sa proie :

Seul contre tous.

 

680

Les mots sous les mots.

Salades des chercheurs

Derrière les miroirs.

 

681

Ne pas aller au bout

De cette éducation :

Sursis à statuer.

 

682

Grenouilles des canaux,

Que cherchez-vous au fond ?

Votre propre salaire.

 

683

Masques des soirs

Avant la nuit

Qui s’achèvera.

 

684

Sophistes des sites

Où le plus court

Est le meilleur.

 

685

Remontez le cadavre

Avant qu’il ne remonte :

Épargnez-vous l’Enfer.

 

686

Enlacement des algues

Autour de ce cadavre :

Elles le voulaient pour elles.

 

687

Mes pas tranquilles

Sur le chemin d’un drame

Joué sans moi.

 

688

Oui je suis cet homme

Au visage lunaire

Qui ne dit rien.

 

689

Beau le soleil sur tout.

Étrange la Lune

Sur peu de choses au fond.

 

690

N’en partager que les mots

Si l’occasion se présente.

Posséder son propre silence.

 

691

Quel ami si je m’aime ?

Nous rions à cette question,

Mais la réponse est sur la langue.

 

692

Récréation avec les enfants.

Perte de temps le plus souvent.

Mais il m’arrive de rapetisser.

 

693

Ah ! la chair des jeunes filles

Que personne n’a épousées !

J’y songeais en dormant.

 

694

J’aime les graphomanes

Comme on mange de l’homme

Faute d’animal.

 

695

Recherche d’une couronne

Pour cacher la calvitie

Des poètes sans nom.

 

696

Le travail des jours

Ne vaut pas le turbin de la nuit :

Tous les poètes vous le diront.

 

697

Hôtel des songe-creux.

La porte d’entrée

Est la porte de sortie.

 

698

Rien qu’un instant d’infini !

Mon corps réduit au néant

Que mon esprit connaît bien.

 

699

Pilule bonne pour l’infini.

Injection d’éternité en fusion.

Suicide bon aussi. Pas cher.

 

700

Trouver Dieu dans l’homme.

Mais comment

Si vous le cherchez ?

 

701

Jours de pluie pour le cœur.

Soleil pour y penser.

Je me crois fait ainsi.

 

702

Figues encore vertes du mois de mai.

Le jardin est sous la pluie tranquille.

Le radiateur me sèche le nez.

 

703

Mon fauteuil d’osier

Reçoit les gouttes fines

D’un ciel de plomb.

 

704

Encore une araignée démembrée !

Je ne me souviens pas de ce plaisir.

Étais-je un enfant comme les autres ?

 

705

Derrière la vitre froide,

Évaluation de l’effet du vent

Sur mes fruits encore verts.

 

706

Je me verrais bien en arbre

N’était cette crainte de l’homme

Qui a froid en hiver et faim en été.

 

707

Assis sous le pont de briques rouges.

Lignes comme des fils d’araignées.

Les bouchons sautillent dans l’eau.

 

708

Trouver en passant

La rencontre qui fuit

Le sens à donner.

 

709

Les choses comme des oiseaux

Décrivant les verticales

Coupées d’horizontales en fuite.

 

710

En ajoutant du ciel à ta peinture

Tu t’élèves jusqu’à l’impossible

En parfaite logique.

 

711

Te voilà au cœur

De ce qui s’offre à toi.

Tu te vois dessinant.

 

712

Je me mis à chercher les peintres

De ce beau paysage de printemps :

Et je n’en trouvai aucun.

 

713

Chemins : rigoles encore sèches.

Attendras-tu le printemps ?

L’été les assèchera encore.

 

714

Sous l’Histoire

Un autre temps :

Celui qui n’a pas d’histoire.

 

715

Une marmite chantait dans la cuisine.

Belle attente que cette compagnie.

Je ne me souviens plus des personnages.

 

716

Secouer son paillasson

Quand le vent est tombé :

Le voisinage est content.

 

717

Bonjour à la dame qui s’en va.

Elle reviendra avant midi.

J’ai le temps de mourir.

 

718

Tapis suspendu à un fil.

On le bat comme un homme

Qui en sait trop.

 

719

Un volet arraché cette nuit.

Le vent ou quelqu’un d’autre.

Je ne me suis pas levé.

 

720

Oh ! les voilà cherchant

La disposition signifiante !

Joueurs d’échecs tout au plus.

 

721

Venez jouer avec nous !

Ils m’invitaient à perdre.

Un poulpe escaladait la roche.

 

722

Remontant à la surface.

Début de noyade.

La main qui m’arrache les cheveux.

 

723

Exploration d’une fissure.

Seule la main entre.

Qui est entré avant moi ?

 

724

Préparation d’un combat

Au saut du lit : rêve

Aussi réel que ma culotte.

 

725

Ces créatures du même monde !

Leurs animaux domestiques.

Et leur combat contre l’oubli.

 

726

Un enfant nous héla.

Nous venions de loin.

Qui étions-nous pour lui ?

 

727

Transes des trottoirs.

Vieux ivrognes d’antan

Et camés du voisinage.

 

728

Paresse des nostalgiques.

Anagogie des gens pressés.

Ravissement du polymathe.

 

729

Venez jouer ! Venez jouer !

Ils avaient l’air tellement heureux !

Je me suis abandonné à leur temps.

 

730

Il n’a vécu que cinquante ans !

— Il a connu la joie, dis-je.

— Il n’a connu que la misère !

 

731

Tu seras leurs semelles.

Voyageurs de l’aventure

Au pays des passions.

 

732

Rien n’apaise la douleur.

Il faut souffrir avec elle.

Ou tuer ce qui souffre.

 

733

Joliesse d’un brin d’herbe

Encore empreint de sa rosée :

Ne le caresse pas encore.

 

734

Le soupir du Maure de Grenade :

Ensuite, il disparaît corps et âme.

Mort vivant de moindres beautés.

 

735

Le poète meurt

Bien avant de mourir :

Une seule invention.

 

736

Notre joie de promeneurs

Coupée par le corbillard :

Puis nous reprîmes notre chemin.

 

737

Brisures d’ailes noires

Dans l’ornière sombre :

Je lève la tête : ciel noir.

 

738

Une journée sans rencontre.

Au soir j’ouvris un livre.

Puis le sommeil, ses rêves.

 

739

Joie d’un enfant

Devant chez moi :

Je sors pour le voir.

 

740

De quel luxe de détails

Se nourrissent les chercheurs !

Ils en oublient le détail !

 

741

Pleurs d’une femme

Derrière le mur :

Je colle mon oreille.

 

742

On ramène le mort.

Il vient de loin.

Mais d’où ? Où donc !

 

743

Bagage pauvre d’aspect.

Salle des pas perdus déserte.

Je n’attends pas, je fuis.

 

744

N’écris-tu pas un dernier poème ?

Dicte-le-nous avant de mourir !

— Je suis mort depuis longtemps.

 

745

Revisitant la longue série des poèmes.

L’un d’eux signe la mort du poète.

Ceux qui suivent ne signent rien.

 

746

Tournez les pages de mon ouvrage !

Ma tombe s’y trouve.

Et non pas celle que vous creusez.

 

747

Où commence la mort ?

Son récit non-récit ?

La première invention est la dernière.

 

748

La joie d’écrire de mon vivant.

La même joie étant mort.

Puis votre joie de me retrouver.

 

749

Ah ! la poésie de la poésie !

Cette mort qui éternise.

Qui n’en rêve pas la nuit ?

 

750

Démocratie : on attend toujours

Que la parole donnée à tout le monde

Libère enfin la poésie de ses contraintes !

 

751

Débauche d’initiatives sur la place.

Le privilège et la recommandation

S’imposent aux esprits jacobins.

 

752

Les épidémies reviennent à la mode.

L’invention de nouveaux virus

Devient métier de poète.

 

753

Un jardin de voluptés et d’ennuis.

L’écran comme miroir de soi.

La mort réduite au suicide et au meurtre.

 

754

Pourtant cette luciole

Qui semble égarée

Dans la nuit.

 

755

Fenêtre ouverte sur les senteurs.

Une tourterelle change le silence.

C’est elle qui m’a réveillé.

 

756

Un habitant des villes sur le chemin.

Il trimbale les ustensiles des ses apparitions.

Il craint de mourir en vacances chez nous.

 

757

Petit prêtre gris

Courant dans le pré.

Son auto est en panne.

 

758

Quelle famille oubliée

A régné sur ces lieux ?

Pierres moussues en fleurs.

 

759

À la fin le recueil de poésie

Est un manuel d’existence

A la portée du citoyen.

 

760

Poubelle de fleurs

A l’entrée

Du cimetière.

 

761

Il y a toujours eu,

Sur le mur des cuisines,

Un écran colonial.

 

762

Le bourgeois de Paris

Installe ses pénates

Dans la maison des vieux.

 

763

Petits dieux de la ville

Parlant la même langue

Que les écrans des bois.

 

764

Vieillards très policés,

Langue pendant encore

Mais qu’on n’écoute plus.

 

765

Une seule étoile suffit.

Le ciel en compte

Plus qu’il ne faut.

 

766

Serviteurs de retour

Au village

Qu’ils prennent d’assaut.

 

767

Leçon de choses

Au fil des chemins

Municipaux.

 

768

La poétesse barbue

Offrit un exemplaire

A usage citoyen.

 

769

Forêts de petits poèmes,

Pourquoi en sortir

Sinon pour inviter ?

 

770

Notre hôte inclina

Sa tête chauve.

Et nous les nôtres.

 

771

La porte est ouverte.

As-tu oublié de la fermer

En sortant ou en entrant ?

 

772

Corridor sans fin

Si l’ombre

N’en a pas.

 

773

Beau visage à la fenêtre.

Celui d’une vieillesse

Qui n’attend plus rien.

 

774

Dentelle amidonnée

Sur le poste de télévision :

Les portraits, leurs sourires.

 

775

L’électronique a perdu

Ses odeurs

De petite cheminée.

 

776

Coudes des fenêtres habitées

Par d’autres personnages

De la même fiction.

 

777

L’escalier extrait de la maison,

Là, dans l’herbe toujours verte :

Une marche manque à ses fictions.

 

778

La maison nue à l’intérieur.

Il ne restera plus rien !

Mais personne n’ose le dire.

 

779

Rivages des images

Aux personnages

Sans âge.

 

780

Gavage souterrain des villes.

Cortázar à l’affût.

Gentil n’a qu’un œil.

 

781

Suivi de mes traces biologiques

Dans le cadre d’une enquête

Ne me concernant pas d’aussi près.

 

782

Inventaires des greniers.

Chacun a son grenier.

Remise à zéro périodique.

 

783

Le hic, c’est l’esprit.

Sans lui, pas de hic.

Pas d’Histoire, rien en vue.

 

784

Mort douloureuse d’un être

Dans le voisinage immédiat :

À ajouter à l’illustration.

 

785

Un fou assassine un passant :

Valeur de mon témoignage

Aux assises philosophiques.

 

786

En rire ou en pleurer :

L’éternelle question

De l’éternel humain.

 

787

Notre hôte joyeux

Pratiquait le d