CHANSON D’OCHOA

CHANSON D’OMERO

CHANSON DE LORENZO


 

 

CHANSON D’OCHOA

 

Chant premier

Aubade

 

Avec mes écouteurs bien au fond des oreilles,

J’arrivai à la mer tant désirée depuis :

Des oiseaux y traçaient des graphes, netteté.

 

Je voyais la mer depuis trois jours ; la montagne

M’avait révélé cette transparence obscure

Un jour de vent froid, entre les roches dures.

 

Je descendais depuis plus longtemps encore.

J’avais quitté le nid — pauvre petit oiseau !

M’avait dit la dernière voisine, un peu malheureuse.

 

Ochoa est mon nom. Je viens de loin, toujours à pied.

Je suis jeune et vieux à la fois, triste et heureux,

Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.

 

La mer était tranquille maintenant. Je l’avais connue

Désespérée, toujours tranquille mais désespérée, vague

Après vague construisant les plages de l’été à venir.

 

J’observais des touristes nus. Leurs habits flamboyaient

De coquillages et de sel. Leurs balles s’élevaient

À la hauteur incommensurable des oiseaux.

 

Les voitures à quatre roues motrices fendent la surface

De cette tranquillité, parallèles à l’écume qui noie

Des enfants trop heureux de savoir ce qu’ils font.

 

Les touristes disparus (j’étais encore à flanc de montagne)

Les mouettes ont repris la place qui leur est attribuée

Par je ne sais quel principe supérieur.

 

Je descendais plus vite, plus heureux, c’était facile

De descendre sans y mettre toute son énergie.

J’en avais tellement manqué au début de mon ascension !

 

Derrière son arbre, un homme me montrait la direction

D’où je venais, narrateur intarissable de mon aventure

Dans l’aventure qui le fascine jusqu’à l’expression.

 

Passons le chemin où il s’abandonne par habitude

De l’écrit et retournons entre la terre et la mer,

Les écouteurs bien vissés dans mes oreilles exercées.

 

Je descendis encore mais ce n’était plus la montagne.

Des palmiers nains secouaient ma poussière.

Le canal d’irrigation s’interrompait par une équerre.

 

Un mur versait du noir dans la pente, comme s’il existait

Au temps de sa splendeur, avec ses petits animaux desséchés

Au milieu des tessons de bouteilles, pièges à soleil.

 

Je glissais au lieu de descendre. La montagne

M’avait appris les tours de passe-passe du marcheur.

La mer n’avait qu’à bien se tenir !

 

Un aloès penchait sa tige sèche. Croyez-vous que j’arrivais

Où je prétendais aller ? Les touristes s’éloignaient,

Poursuivis un instant par les oiseaux bavards.

 

Personne ne racontera mon histoire à ma place.

Je me retournais mais on ne voyait plus l’arbre

Où le narrateur se cachait pour faire croire à son inexistence.

 

Le sable est grossier, peuplé d’angles de coquillages

Et de brisures minérales. La dune masque le bruit des vagues.

Contournant cette excroissance, je passai dans l’ombre.

 

Jamais nous n’aimerons disparaître de cette manière.

Nous ne serons jamais assez désespérés.

Des vaguelettes mouraient dans cet infini,

 

Silencieusement détruites par la circularité mouvante.

Je recueillais leurs embruns sur le bout des doigts

Et je léchais leurs prédictions inexplicables.

 

Voici la mer, je veux dire l’eau par quoi la mer commence

Son voyage imaginaire. Eau débarrassée de la vie

Qui grouille plus loin avec l’annonce des profondeurs.

 

Plus on s’enfonce dans cette dimension de l’être, moins on existe

Et plus il y a matière à tout recommencer.

Les oiseaux revenaient sans m’avoir vu plonger.

 

L’air et l’eau ont du mal à coexister en nous, ce nous

Qui est la chair où s’accroissent nos désirs.

Je me suis toujours demandé ce qui attise le feu.

 

Ravages d’oiseaux dans l’air saturé d’éclaboussures !

Ils s’évertuaient à me rejoindre sous l’eau,

Me demandant si j’étais venu pour me noyer.

 

Je ne respirais pas tandis qu’ils continuaient

D’échanger des impressions à mon sujet. Je touchais un fond

Glissant où glissaient des algues. Qui es-tu ?

 

Au villageois inquiet de me voir mendier mon pain,

J’ai toujours répondu que je ne le savais pas,

Que d’autres savaient tout de ma naissance.

 

D’autres ? Tu veux dire : les autres ? Nous ? Et tu passerais

Ton chemin pour ne pas avoir d’ennuis avec les autorités ?

Des quartiers s’ouvraient sous des épis d’or, faciles.

 

L’homme qui marche sur les traces de sa destinée

Ne connaît pas ces ombres de murs portées sur la terre

Battue des places. Qui d’autre que nous ? Qui d’autre ?

 

L’air sentait l’anis des petits verres et la cannelle

Des petits gâteaux. Vous répandez des gouttes de bonheur

Sur le visage harassé des vagabonds. Vous existez.

 

Me suis-je penché à vos fenêtres de l’extérieur,

Comme le ferait une mère qui appelle son enfant,

Qui revient un instant fouiller l’intérieur de sa maison ?

 

Voici le pain et le vin de mon errance, dans ma poche.

Voici mes sandales, mon cache-sexe et mon chapeau de paille.

Voici mon incohérence et voici votre parfaite entente.

 

Je n’ai pas de quoi payer les suppléments de pastèques

Et de rognures de jambon ; je n’ai jamais payé la joie

De ces petites tangentes au cercle de mon malheur.

 

Des chiens me poursuivaient parce que j’étais désigné

Par vos cris. Les enfants savent crier dès le berceau.

Les vieillards voulaient s’égosiller sur leurs chaises.

 

Exemple de votre bonheur : Je cueillais des olives

Dans l’espoir de séjourner assez longtemps près du bocal

Où l’eau et la cendre les rendent comestibles. Premier acte.

 

Je comptais les olives et les jours pour mesurer encore

Le temps. Des enfants criards sont apparus : Nos olives !

Nos olives ! Les olives de notre famille ! Les olives

 

De nos futurs enfants ! — Quel pouvoir exercez-vous sur les esprits

Pour qu’ils ne puissent rien contre ce désir de projection

Sur l’écran du futur ? Quel pouvoir vous est conféré ?

 

Les olives me furent arrachées une à une. Les enfants riaient

En vous regardant me secouer. Les cochons se sont approchés

De ce lieu ignoble et les femmes les ont chassés en riant.

 

Vous observiez la cendre qui coulait de ma poche,

La cendre, la chaux, un peu de sel, vous reconnaissiez

Chacun de ces atomes de votre propriété.

 

Pendu par les poignets à votre arbre de justice, j’ai attendu.

Heureusement, l’ombre était rafraîchie par l’arrosage

Automatique de vos plates-bandes.

 

Les fenêtres s’obscurcissaient. L’entrée des patios verdissait.

Des végétaux coulaient sur les murs. Les bruits de vaisselle

S’intensifiaient. Nous étions à l’écoute de la route.

 

Les olives, ce n’est rien, m’expliquiez-vous. Il y a

Des olives pour tout le monde, expliquiez-vous encore

Comme si quelqu’un pouvait ne pas comprendre

 

Ce qui se passait. Mes poignets étaient bleus.

Ne reviens pas, me dîtes-vous comme s’il s’agissait

De la meilleure sentence possible en ces temps de bonheur.

 

Olives, cendres, chaux, sel du Cabo de Gata, enfants

De vos femmes, poignets bleus jusqu’à la douleur,

Résistance et finalement : Ne reviens pas parmi nous.

 

Je reviendrai parmi d’autres, lançai-je à la foule.

— Revenir pour travailler avec nous ou ne pas revenir !

Vous courriez le risque de vous tromper d’ennemi.

 

Il est beaucoup plus facile de cueillir les fruits de vos arbres.

Un tour de poignet, pronation, supination, et voilà

Le fruit entre mes dents, voilà ma raison d’être.

 

Trop longs les olives, les viandes, les levains !

Trop longue l’attente de vos femmes ! Trop d’attente

Dans cette existence d’ouvrier ! Trop d’enfants

 

Et pas assez de plaisir. La nuit, j’étais avec les oiseaux

De malheur, sur vos toits, dans vos branches, traversant

Le ciel de vos rêves. La nuit, je visitais votre intimité.

 

Mais le matin, dégoulinant de rosée, je m’éloignais toujours

Et vous scrutiez ces chemins qu’on ne peut pas connaître tous

Aussi bien qu’on connaît le chemin de l’aller et du retour.

 

Je mangeais les racines d’asphodèle à votre place.

Je me nourrissais de ce que vous ne daignez plus cueillir.

Vous reconnaissiez ma lointaine ascendance.

 

Il y eut des jours où j’aurais voulu vous laisser seuls

Avec votre sociabilité d’animaux réduits à cette intelligence

Du bonheur. Il y eut des jours de véritable solitude.

 

Il fallait alors que je rencontre un fleuve,

Si vous ne l’aviez asséché et je rencontrais plutôt

Vos barrages, vos passés engloutis, vos cimetières déplacés.

 

Une roche menaçait votre route asphaltée et je pensais attendre

Qu’elle vous procure l’ennui d’avoir à la réduire en poussière.

J’entendais déjà vos marteaux et vos compresseurs.

 

Beau lac aux eaux tranquilles, tu recèles ma richesse passée.

Autour, les flancs sont saignés à blanc, la barre à mine

A parallélisé cette volonté de détruire pour reconstruire ailleurs.

 

Un horizon de neige termine cette vision au bas d’un ciel

Inacceptable dans ces conditions de retrouvailles.

Pères muets, vos dépouilles ont été transportées ailleurs.

 

Ailleurs où l’eau devrait couler à flot, un ailleurs de fraîcheur

Et de tranquillité, ailleurs de frondaisons et d’éclatement

De fruits sur les branches de l’arbre à bonheur, ailleurs

 

Je n’ai rien trouvé qui vous ressemble, je me suis arrêté

Sur des places géométriques, à l’ombre des orangers

Dont le fruit est amer pour en interdire la consommation

 

Libre. Terre creusée, tranchée au couteau, déplacée

Jusqu’au vertige, le voyageur y perd sa propre trace

Et il n’écrit plus rien qui vaille la peine d’être lu.

 

Je voyageais donc nu, le sexe caché, la tête coiffée,

Les pieds chaussés, on se doute pourquoi, on sait bien

Que nulle nudité n’a ici valeur de cri. On préfère la pudeur

 

À la révolte. Nu, comme je me désirais, je n’avais plus rien

À découvrir, plus rien à mettre sous ma dent d’homme

Public. Plus rien à travailler jusqu’à la ressemblance.

 

J’ai eu froid là-haut près du lac de Beñinar, contemplant

La surface immobile, devinant le clocher sous les défauts

Du tain, recomposant ce qui n’avait jamais été qu’un désir.

 

Ici, la mer n’a rien d’un miroir. Trop faciles, les miroirs

Qui s’imposent à la vision, trop faciles sans les oiseaux

Traceurs de vent, faciles et peut-être inutiles maintenant

 

Que j’y pense. Il n’y a pas d’oiseaux à Beñinar, pas d’oiseaux

Et je n’ai pas vu les animaux. J’ai descendu le lit du fleuve

Jusqu’aux premières constructions hétéroclites, habitations

 

Tremblantes et hangars farouches, patios de poussières, chemin

De gitans, réservoirs grillagés, enfants tournoyants et femmes

Informes, les hommes calculant la valeur des choses et des êtres.

 

Une tour continuait de veiller comme si le danger pouvait venir

De la mer, comme si la mer avait encore ce pouvoir de surprendre

Au milieu du sommeil, la mer réduite à ses catégories

 

De poissons et de coquillages, la mer qui charme les touristes

Parce qu’ils n’en connaissent que les aspects ludiques,

La mer si dure au travailleur qui sait tout de l’embrun.

 

 

Les oiseaux me demandaient si j’avais l’intention

De me noyer. Je pris un bain. Je ne m’étais pas baigné

Dans les eaux immobiles du lac de Beñinar,

 

Faux lac d’une fausse vision du futur, lac sans oiseaux

Et peut-être sans animaux, lac aux ruines désertes,

Aux fenêtres vides, lac d’une transe douloureuse

 

Dédiée au présent. Les galets roulaient sous mes pieds.

Je redoutais la caresse de la méduse autant que ma tendance

À m’abandonner à la moindre sollicitation.

 

Des cristaux de lumière m’éblouissaient, me forçant

À la vision rétinienne, à l’exactitude des miroirs,

Et tout s’éteignait enfin au contact de ma peau.

 

Est-ce cela que tu appelles noyade ? Tu te fiches de nous !

Sur le sable, à une distance prudente des vaguelettes,

Ton chapeau contient ton cache-sexe, ton chapeau de paille

 

Et ton walkman. Combien de fois as-tu écouté ce concert ?

Si tu n’y pensais pas, tu serais déjà mort noyé

Avant que nos cris n’aient donné l’alerte aux autres

 

Hommes. Des hommes ? Ceux qui composent de pareils chefs-d’œuvre

Et ceux qui renoncent à en écouter l’espèce de perfection

Qui en assure la durée ? J’ai pensé à des hommes

 

Que vos cris étonneraient et non pas à ceux qu’ils pourraient

Inquiéter. Une minute d’exposition au soleil suffira

À sécher ma peau et mes cheveux. Je me peignerai

 

Avec l’arête blanche d’un poisson dont je ne sais rien

Ni de la biologie ni surtout de l’existence passagère.

Une algue odorante me détournera de la faim.

 

Je voyais encore l’auteur de mes jours. Non pas

Le narrateur qui agit en silence derrière son arbre

Mais cet auteur qui est aussi le sien et qui par un jeu

 

De facettes s’évertue à restituer mon existence. Auteur

Rencontré, je crois, au hasard d’une ruine où je dormais

Tandis qu’il ne songeait qu’à en piller les reliques.

 

Je suis au début et à la fin du texte, inspiration

Et lecture, personnage ayant vécu et aujourd’hui

Paraissant peut-être véritable à force d’en parler.

 

Je les laissais. Je continuais mon chemin sur le sable,

Attentif aux évents, troublé par la lente complexité

De l’écume et de ses algues. Des dauphins imaginaires

 

Éclaboussaient mon ombre aux prises avec midi.


 

Chant deux

 

Influence de don Felix Galvez Bonachera

 

Don Felix Galvez Bonachera se mit à sa fenêtre pour parler.

Les gens le voyaient à travers le feuillage d’un oranger.

On voyait la persienne verte et don Felix accoudé.

 

Don Felix fit un signe que tout le monde comprit.

Il allait descendre dans la rue. Il n’était pas rare

Que don Felix descendît dans la rue pour parler

 

Avec les gens de la télé. Il ne recevait pas

Dans son appartement au premier étage

De ce qui restait de la maison familiale.

 

Il s’exprimait dans la rue et au tribunal.

On le voyait rarement au casino et alors

Il ne s’exprimait pas, il buvait et écoutait

 

Puis il partait. Dans la rue, don Felix devenait

Convaincant sur n’importe quel sujet qui lui tenait

À cœur. Il apparaissait d’abord à la fenêtre,

 

Comme s’il était important de prévenir et les gens

Voyait cet homme vieillissant dans le feuillage

De l’oranger qui montait vers la fenêtre.

 

Il descendit. La lourde porte s’ouvrit sur l’ombre

D’un patio négligé. Descends, don Felix, fils de Galvez

Cintas et de Bonachera Gimenez, descends nous rejoindre.

 

Nous avons à te parler. — Don Felix ne parlait pas

Des affaires en cours. — Y a-t-il une affaire Ochoa,

Don Felix ? — Pas encore, dit don Felix, mais ça ne saurait tarder.

 

Descends encore, don Felix de los Alamos, descendant de Cortina,

Descends puisque c’est encore possible, parmi nous

Viens exprimer ton sentiment sur ce qui n’est peut-être qu’un conte.

 

Don Felix rayonnait dans ces moments-là. Il jubilait

En rougeoyant du nez et des oreilles. Derrière lui,

Le patio exhalait une odeur de vieilles pierres.

 

On approcha une chaise pour les fesses de don Felix.

Don Felix ne parlait jamais debout, jamais sans un verre

Et un liquide qu’il forçait à une horizontalité parfaite.

 

Assieds-toi, don Felix, assieds-toi et parle, que t’inspire

Ochoa ? Nous avons notre idée mais c’est la tienne qui compte.

— La lumière du patio était jaune comme la paume de ses mains.

 

On remplit le verre, début d’une lutte éprouvante

Contre l’équilibre. Les doigts de don Felix devenaient blancs

Dans ces moments de concentration. Il ouvrit la bouche.

 

Parle ! Même les enfants sont attirés comme les mouches

Par ta bouche qui sent la crotte d’oiseau et le terreau

De tes jaunes jardins, parle ! Don Felix va parler d’Ochoa.

 

— Laissez passer don Felix Galvez Bonachera !

La chaise qui arrive, les gens qui la laissent passer,

Le sol qu’on égalise, la surface qu’on examine, et les pieds

 

De la chaise qui s’enfoncent à une profondeur acceptable.

Don Felix s’assoit. Le verre maintenant ! Le verre et le vin

Dont la surface menace l’équilibre mental de don Felix.

 

Et la bouche qui s’ouvre sur un vol d’oiseaux crottés

Jusqu’au bout des ailes, la bouche en cul-de-poule

— Laissez parler don Felix Galvez Bonachera !

 

Une glace à la vanille s’écrase sur la terre battue.

Un mégot crapote, don Felix surveille les frottements,

Les craquements, le vent agite les oranges de l’oranger.

 

Quelqu’un rompt la longanisse et la cannelle envahit

La bouche de don Felix. — Je peux parler à la place des autres,

Dit-il à la caméra dont l’optique s’allonge.

 

— Des autres ? demande le journaliste au petit micro.

Il regarde les autres. — Quel jour sommes-nous ?

Dit-il en regardant ceux que don Felix a désignés.

 

Quelqu’un cesse de rompre la longanisse comme le pain sacré

Et consulte sa montre : — Il est deux jours après la mort

D’Ochoa. — Deux jours ! s’écrient les gens rassemblés

 

Autour de don Felix à l’ombre de l’oranger aux oranges

Amères. Deux jours, autant dire deux mille ans, ce qui,

À l’échelle de l’être, est une éternité.

 

Ce n’est pas la première fois qu’on prononce le mot

ÉTERNITÉ à propos d’Ochoa. La caméra scrute ces visages.

Le micro s’éloigne de don Felix pour capturer ces sonorités.

 

— Personne n’a pensé à faire une photo ! s’écrie quelqu’un

Comme s’il annonçait la perte définitive d’une évidence.

Pas de photos ! Pas ce souvenir tangible ! Quel manque de chance !

 

L’enfant remet la boule de glace dans le cornet.

La longanisse craque doucement et la cannelle se visse dans l’air.

Don Felix boit une gorgée de vin puis il s’applique

 

À retrouver l’équilibre de la surface, on voit le vin

S’immobiliser lentement, deux mille ans d’attente et

C’était enfin arrivé. Des oiseaux souillaient sa bouche.

 

L’enfant prend une beigne. On revient de loin !

Propose un marchand vissant quelque chose

Dans la mécanique de sa balance. — De loin et d’ailleurs !

 

Précise don Felix qui retrouve l’inspiration des meilleurs moments

De sa prédiction obscure. L’enfant craque une larme de soufre.

Maintenant on redoute que don Felix perde la raison

 

Comme la dernière fois qu’il est descendu de sa fenêtre

Pour juger de la pertinence d’un fauteur de trouble

Qui avait des allures d’envahisseur. L’enfant disparaît

 

Comme il était venu. Dans ces foules circonstancielles,

Pense don Felix qui sent la paille craquer sous lui,

Il y a toujours ces mains qui éliminent les enfants.

 

Il considère les visages, les yeux amusés, les bouches

Qui ont la même odeur que la sienne, une odeur d’attente

Qui lui rappelle l’encens des églises et les étamines des jardins.

 

— Je mettrai ma main au feu, dit-il enfin aux gens,

Qu’Ochoa était un étranger, étranger à notre terre,

Il ne venait pas d’où il avait l’air de venir.

 

On ne parle pas du cache-sexe, du chapeau de paille

Ni du walkman parce qu’Ochoa était nu dans sa couverture

Et qu’il ne possédait rien d’autre. Ochoa était nu

 

Et il allait nu-tête et nu-pieds et il était coiffé

De tresses nouées par des rubans aux couleurs délavées.

Il marchait et couchait dans sa couverture et il se lavait

 

Dans les fontaines publiques. Il parlait d’ailleurs

Une langue étrangère, étrangère à la terre, à la mémoire.

— Je ne l’ai jamais vu évoquer nos hameaux, dit don Felix.

 

On avait bien tenté de croiser son regard

Mais les enfants refusaient obstinément de partager

Cette expérience de la folie. Les mains font aussitôt

 

Disparaître les enfants. Les femmes frémissent à l’idée

Que don Felix puisse les désigner comme les seules inspiratrices

De ce qu’il sera difficile peut-être impossible d’oublier.

 

Encore un peu de vin, don Felix, ta langue ne se délie pas,

Langue de poète et de magistrat. Voici la chaise des cantaores

Et le verre des joueurs de guitare. Assieds-toi et bois !

 

Don Felix descend, s’assoit, boit, il voit les mains

Supprimer les enfants et les femmes redouter l’implication.

Les hommes allument de grosses cigarettes qui ont l’air de sarments.

 

Les pieds s’enfoncent, la paille craque, le dos de don Felix

S’applique au dossier de la chaise, ses pieds frappent le sol,

Et le joueur de guitare scrute son regard. Ochoa était nu

 

Et étranger à la terre. Nulle maison ici n’a recueilli la moelle

De ses cris d’enfants. Nul jardin ne l’a étourdi dans les moments

De déclaration d’amour et de fidélité. Vous ne trouverez rien

 

Pour alimenter la légende, conclut don Felix et le youyou

Des femmes l’enfonce encore dans la matière tournoyante du passé

Commun. Ses dents mordent l’air qui s’enroule comme la vigne

 

Des jardins. — Les enfants ont-ils réellement disparu

Ou faut-il nous attendre à leur future évocation d’un personnage

Essentiel à la structure de leur récit aux petits-enfants ?

 

Cette semence enfiévrait don Felix qui voyait les femmes futures

Comme si elles existaient déjà. Maintenant il ne battait plus la mesure.

Et le joueur de guitare attendait le moment favorable

 

Pour imposer la dominante. — Ochoa n’était pas attendu,

Précisa don Felix. — Pas attendu, recommença la foule

Comme si elle comprenait soudain ce qui s’était passé.

 

Le joueur de guitare surveillait les mains de don Felix.

La terre avait été creusée par les talonnades du chanteur.

Don Felix voyageait maintenant avec les arrières-petits-enfants,

 

En proie au vertige de la vérité et de la connaissance.

Les femmes s’éventaient dans la douleur de l’incompréhension.

Les hommes s’accroissaient d’un doute définitif comme le sang.

 

Il fallait se rendre à l’évidence : Nous n’avions pas attendu

Cet étranger à la terre. Il était arrivé comme n’importe quel

Touriste. Sa nudité n’était qu’apparente. La couverture

 

Lui avait été donnée par la Garde civile qui l’avait trouvé nu

Sous un olivier, une nuit de vent et d’obscurité parfaite.

Le corps d’Ochoa avait failli échapper à leur vigilance.

 

Ochoa était un touriste en vadrouille, rien de plus.

Les gardes civils s’étaient montrés généreux. Ochoa avait repris

Son chemin. Il se dirigeait vers nos terres.

 

Don Felix avait terminé. Le joueur de guitare joua

Le dernier accord. Les enfants pouvaient revenir jouer sur la place.

On souleva le corps du poète au-dessus de la chaise

 

Et on l’orienta vers la porte du patio de la maison familiale.

La canne de don Felix ! Finissez votre vin ! La chaise s’appelle

Retour ! Envolez-vous, rideaux des seuils ! Les pieds du guitariste

 

Tassaient la terre aux quatre trous des pieds de la chaise.

Le patio sentait la fleur fanée et le terreau habité des insectes.

Le jet d’eau ne jaillissait plus de la gueule du lion.

 

Don Felix regarda tristement les assemblages fatigués de la porte.

Quand il réapparut à sa fenêtre pour savourer les effets

De sa connaissance des temps, il s’affligea en constatant

 

Que seuls les enfants, un moment disparus, continuaient d’exister.

— J’ai peut-être rêvé d’être parmi eux, songea-t-il mélancoliquement.

C’est la mélancolie qui détruit la seule chose que je sais faire.

 

Mélancolie de ceux qui n’ont jamais épousé personne, mélancolie

De ceux qui n’ont jamais connu que l’amour des camarades

De chambrée, mélancolie du vieil enfant qu’on n’a pas aimé.

 

Ma mélancolie, écrivait don Felix dans son journal intime,

Est comme une fleur qui refuse de faner, une fleur rebelle

À la connaissance de l’intimité, fleur des malchanceux.

 

Mon jardin ne fleurit que dans ce terreau, mon jardin

Est un désert pour quiconque y pénètre sans me connaître

Intimement. Jardin des mille douleurs prémonitoires.

 

Il referma la porte tandis que les autres s’en allaient,

Emportant la chaise et le verre et le joueur de guitare

Sur les épaules, comme après une incontestable victoire

 

Sur le taureau. Beau taureau populaire, poète secondaire

Des seules victoires que personne ne peut contester.

Il referma la lourde porte de la maison familiale.

 

Il traversa le jardin en diagonale, contournant toutefois

Le bassin. Le lion de pierre n’a plus de regard, il n’a plus

La présence d’autrefois, celle que lui avait conférée

 

Un musulman inspiré. Il parcourt la galerie sans y penser,

Comme d’habitude, rien de plus que cette sinistre répétition

Qui fait le lit de la mélancolie. Il n’a pas vu les oiseaux

 

Qui picorent son pain. Il préfère fermer le rideau, laissant

Le vent agiter des personnages qui agissent entre les mondes,

Avec un peu d’imagination et beaucoup de mélancolie

 

Au service de l’au-delà. Les oiseaux sont prisonniers

De ce quotidien. Derrière la vitre de la bibliothèque,

Les gros livres de Miguel de Cervantés y Saavedra

 

Prolongent la continuité dorée des œuvres complètes

De Francisco Franco Bahamonde et les deux portraits

Surmontent le gâteau sous la croix ensanglantée

 

Dont le corps gît un peu plus loin sur les genoux

Drapés de la mère qui commence à entrer dans la seule douleur

Que la femme est encouragée à vivre en public. Don Felix

 

A plutôt fermé les yeux de papier d’une morte terrorisée.

Il a fermé la bouche et l’anus. Il a allumé les bougies

Pour consommer l’oxygène de l’air. Il s’est révolté

 

Contre la putréfaction avec des moyens ménagers. Il était

Seul contre cet envahissement et ses testicules s’agitaient

Au fond de lui, en l’absence de femme, en l’absence de corps

 

Vivants. D’une main tremblante, il chasse ces transparents.

Il remplit le petit verre et l’anis enfonce ses clous.

Le cuir du fauteuil sent la pisse et le tabac, l’anis

 

Et le sperme, la fleur d’oranger et le terreau des bottes.

Personne n’a jamais expliqué cette solitude de la vie privée

Alors que don Felix Galvez Bonachera de los Alamos est

 

Un homme public dont on apprécie le jugement autant que la

Prosodie. Ses livres valent ses jugements et inversement.

Il a rangé sa poignée de livres, plaquettes dorées à l’or fin,

 

Au-dessous des maîtres incontestables de sa pensée. Les enfants

Des écoles illustrent ces cantos avec des crayons de couleur,

Mais il n’y a pas de couleurs dans la prosodie impeccable

 

De don Felix. Il n’y a pas de crayons non plus. Il n’y est pas

Question ni de la surface des choses ni de leur pouvoir

Sur les mots. Les choses n’envahissent pas facilement

 

La prosodie remarquable de don Felix Galvez Bonachera.

Il se méfie de ce qui relève de l’expérience

Et honore sans douleur les trésors de l’héritage.

 

Il ouvre les livres de sa connaissance à la page exacte.

Il n’a jamais été étonné par cette fin, Les travaux de

Persilés et Sigismonde. Il connaît la cohérence de ses maîtres

 

Et il l’enseigne. Les couleurs des enfants ne sont

Que la conséquence d’un usage lunaire des crayons.

Il y a peut-être aussi du caprice dans cette attitude.

 

Ou bien faut-il estimer que c’est de l’imprudence,

Cette imprudence propre à l’enfance, aveuglement

Des innocents. Tiens ! Des oiseaux sur la table !

 

Et le pain qui exhibe une blessure blanche !

 

                                              

Chant trois

 

Doña Pilar dans son boudoir panoramique

 

Dans le boudoir de doña Pilar, sœur de don Felix,

On traverse des lumières d’arc-en-ciel, des ombres

S’appliquent aux présences étrangères. Vous êtes assis

 

Sur un pouf ou sur une selle de chameau, rarement

Dans le sofa, parmi les coussins que doña Pilar réserve

Aux intimes, à don Felix le frère qui ne s’est jamais marié,

 

Qui n’a peut-être même jamais connu l’amour des femmes.

L’amour d’un homme a effleuré doña Pilar

Mais elle n’a pas épousé cet homme de passage, ce tueur

 

De taureaux. Les coussins reçoivent les amis de jeunesse,

La fleur de cette inconsistance qui fascine encore

L’esprit nostalgique de la vieille fille. Elle porte le deuil

 

Avec une discrétion d’araignée. Elle appelle le défunt

Mari : l’homme. Tirant les rideaux de chaque côté du boudoir,

Elle enjambe les poufs et les plateaux dressés sur des piétements

 

De fer forgé. Elle allume des brasiers d’encens, surveille

La cuisson du thé, répand les fragrances des roses cueillies

Dans son propre jardin, petite Perse qu’elle a imaginée

 

Dans un moment de détresse, naguère. L’homme, c’est l’homme,

Tout le monde comprend de qui elle parle quand elle évoque

Les habitudes de l’homme. Doña Pilar ne se permettrait

 

Aucune équivoque à ce sujet. Cette précision de la langue

Et des faits déroute l’étranger venu pour prier avec elle,

Immobiles recueillements sur des agenouilloirs piqués d’étoiles.

 

L’amour, c’est du passé, c’est aussi la jeunesse et c’est surtout

La nuit qui s’est installée à la place de toutes les autres

Nuits, une nuit de mots et de corps, un langage de l’instant

 

Et de la durée. Elle soupire si elle n’est pas seule,

Sinon elle pleure et ne trouve pas le sommeil.

Ayant tiré les rideaux, elle attise le feu sous la lampe

 

Et met le sucre à fondre dans un bol d’argent et de cuivre.

Belles dents les dents de doña Pilar à l’heure de vous accompagner

Au bout d’une conversation qui vous hante encore aujourd’hui.

 

Sur sa croix, un Christ d’argent exhibe sa douleur. Le corps

Est celui d’un Éphèbe. Les poignets ne saignent pas. La géométrie

De la posture est parfaitement abstraite mais les muscles saillent

 

En proie à une turgescence obscure, rébus des regards

Qu’elle surveille sans les croiser. — Voici le thé parfumé

Aux roses de la Petite Perse et voici le sucre qui l’annonce

 

Et l’achève à l’heure où le soleil se couche derrière les dattiers

Du patio. Les parfums corporels de doña Pilar sont poivrés

Comme la viande des braseros et ses bracelets ont l’acidité

 

Des citrons qu’elle répand sur les plateaux pour la décoration,

Petits seins qui ont l’air surpris par cette attente immobile.

Le thé brûle les lèvres, la langue se rétrécit, la gorge

 

Se ferme. L’étouffement ne dure pas si la vieille fille

Vous éveille. Elle a ouvert des livres et vous en offre

Les entrailles avec une voix qui vient de loin, une voix

 

Qui n’a rien perdu de sa justesse comme du temps

Où elle en réservait la profondeur au seul amant

Qui devina ce qu’elle attendait de l’amour et des hommes.

 

Le passé cisèle des surfaces verbales. Dehors, au-dessus

De la Petite Perse, jamais le soleil n’a peint si bien

Sa propre nature, milieu et lumière, attraction et infini.

 

Sur le balcon cerné de fer, doña Pilar apparaît en conquérante

De ce qui ne cesse pas de s’effacer. Les passants saluent

Ce corps couvert d’étoffes et de bijoux. Le regard

 

Ne cherche pas les yeux ni la bouche. On aperçoit les pendentifs

Et le cou tendu comme celui d’un flamand qui scrute

Les immobilités de la cañada. Les mains désignent l’histoire

 

Des pierres et des rues, point de vue alimenté de promenades

Et d’errances, mais aussi de lectures, de souvenirs, d’interprétations.

Seule enfin, doña Pilar referme la baie vitrée et ne voit pas

 

Le cheminement qu’elle vous impose jusqu’au seuil de votre maison

Ou de votre hôtel. Elle achève les fonds de verre avec gloutonnerie,

Achève les biscuits et les quartiers de fruit, elle en finit

 

Doucement avec l’impression de n’être pas vraiment seule,

D’être encore une femme fréquentable à défaut d’être séduisante.

Elle arrange les coussins que vous avez répandus pour elle.

 

La nuit s’épanche. La lune révèle les traces de doigts

Sur les vitres. Les fleurs s’inclinent. Doña Pilar

Se déshabille près du lit et s’endort. La nuit,

 

Elle prend le temps d’uriner dans son petit cabinet d’aisances.

Une étoile au plafond éclaire ses gros genoux.

Les ruissellements remplissent le temps. On est loin

 

Entre les instants. Pieds nus sur le dallage encore tiède,

Elle traverse des infinis de boiserie. La Petite Perse

Se laisse contempler même dans ces profondeurs secrètes.

 

Les nuits d’angoisse n’aiment pas la pluie. Il avait plu

Cette nuit-là. Doña Pilar n’avait pas dormi. La lampe

S’était éteinte et elle avait dû faire la lumière électrique

 

Sous les arches. Elle avait contemplé la souffrance des roses.

Les allées en croix se gorgeaient d’eaux noires et rapides

Qui ravinaient les rehauts de terre. Petits écroulements

 

Silencieux. Les gouttières chahutaient dans la rigole

Et des transports tournoyants traversaient la lenteur

Des coups de vent. Doña Pilar fumait une cigarette.

 

Le feu couvait sous la couverture qu’elle avait remontée

Sous la poitrine. Elle entendait les crépitements de la braise,

Les pieds sont à la tangente de la vasque, parallèles.

 

La pluie cessa avec l’apparition de l’aube et le vent

Tomba en même temps. On entendait les ruissellements

Des rigoles et des verticalités bleues. Doña Pilar

 

Constata qu’elle avait fumé toutes les cigarettes.

Les toits apparurent, lents et scintillants, les palmes

Dressaient leur indolence, et le ciel s’ouvrait comme

 

Une porte, chassant des poussières de nuages vers les profondeurs

Encore noires de l’intérieur. Un oiseau réapparut

En sifflant, premier signe de vie. L’angoisse se liquéfia

 

Enfin. Doña Pilar monta dans sa chambre au premier étage

De la maison héritée du défunt mari. Elle n’entra pas dans la chambre

Pour tenter d’y trouver le sommeil. Elle préféra le boudoir.

 

Il était cinq heures et demie. Quand elle ouvrit la baie,

L’écoulement de la fontaine publique occupa tout l’espace.

Le premier véhicule passerait dans un quart d’heure,

 

Chargé de pains. La rue était grise. Le bleu des façades

Absorbait l’ombre propre des fenêtres. Une vague odeur

De terre montait des caniveaux. Seule la place,

 

Au bout de la rue, était éclairée par les verts et les oranges

Du soleil en érection constante. La lumière pivotait

Sur l’axe de la fontaine, multipliant les jets de l’eau

 

Au-dessus des dauphins de marbre. Ochoa apparut comme

Dans un rêve. Il se lavait, assis sur la murette du bassin,

Il agitait ses jambes dans l’eau crépusculaire. Il était nu.

 

Doña Pilar se dissimula lentement dans le rideau. Ochoa

Caressait ses jambes méticuleusement. Le dos brillait des feux

Célestes. La chevelure bougeait comme un de ces feux.

 

L’homme se leva et s’appliqua à asperger son ventre.

Il avait hâte cependant d’en finir avec ces ablutions.

Doña Pilar avait composé le numéro mais quelque chose

 

L’empêchait de se connecter au poste de police, quelque chose

De trouble et d’agréable, un désir d’aller le plus loin possible

Dans cette observation crispée, une promesse de joie

 

Et de débauche secrète. Le numéro clignotait sur l’écran.

L’homme s’aspergea tout en jetant des regards inquiets

Aux quatre coins de la place qui demeurait vaste et silencieuse.

 

Doña Pilar surveilla les fenêtres possédant les mêmes

Propriétés géométriques que la sienne. Pour l’instant,

Les persiennes étaient toutes closes, bougeant un peu

 

Sous l’effet des reliquats du vent qui l’avait tourmentée

Toute la nuit. Ochoa roidissait, belle obliquité dans l’eau

Retombée des jets. Sa couverture gisait sur un banc

 

À proximité de l’ovale miroir qu’il traversait alors

Que les gouttes et les gerbes n’étaient jamais parvenues

Qu’à le briser en mille morceaux de cette incohérence

 

Qui ne trouble pas le passant. Il y avait bien aussi

Un chapeau et un walkman mais elle ne voyait pas le cache-sexe

Sans doute parce qu’il n’existait pas. Ochoa ne transportait

 

Aucune nourriture, pas de boisson à l’horizon de cet homme

Qui surgissait de l’angoisse comme un reflet sur la vitre.

Il enjamba la murette et s’enroula dans la couverture.

 

Il s’assit. Ses cheveux mouillés répandaient des éclats de verre.

Il secoua la tête comme un cheval. Des oiseaux arrivaient

En se croisant rapidement, impossibles à figer sur ce ciel

 

Croissant. Ochoa croisa ses jambes en tailleur et installa

Les écouteurs sur ses oreilles. Il passa du temps à régler

Les potentiomètres. Puis il contempla le soleil sous le rebord

 

Du chapeau. Le miroir recomposait lentement sa cassure infinie,

Inachevable. L’eau bleuissait et les façades retrouvaient le blanc

De leur chaux. Les premières persiennes s’enroulaient comme

 

Des insectes. Le boulanger passa, rétrogradant au même pylône

Avant d’entrer sur la place qu’il traversa peut-être sans voir

Qu’Ochoa la quittait par une rue descendant vers les moulins.

 

Les hommes ! pensa doña Pilar. Ils se retrouvaient à la Maison

Des Citronniers avant de s’éparpiller dans les drailles.

L’eau vive ! Il n’était pas encore six heures. Elle avait

 

Le temps ! Elle s’habilla et se couvrit d’un fichu. Le seuil

Était encore mouillé. La lune achevait de disparaître, pan d’ivoire.

Elle descendit la rue jusqu’à la place, presque furtive.

 

On pouvait voir les moulins, le fleuve vert, le pont arboré,

Les lampadaires éteints, les chemins montant vers les prés.

Elle se hâta. La brise était tiède et les murs bleuissaient.

 

Elle ne voyait plus Ochoa. Elle l’avait perdu de vue en perdant

Un temps précieux à s’habiller. Le fichu dissimulait la chemise

De nuit. Doña Pilar manquait de souffle. Elle était épuisée

 

En arrivant au pont, au-dessus des moulins. Sur le quai, Ochoa

Scrutait l’eau immobile des fossés. Il était entré dans l’ombre

Des pins et soulevait la fine poussière de l’heure après la pluie.

 

Une heure ! songea-t-elle. Il ne fallait pas que les hommes le vissent

Avant qu’elle ne leur eût expliqué de quoi il s’agissait.

Les hommes étaient avides de souffrance au moment de quitter

 

La ville. Ils s’arrêtaient pour se griser sous la vigne, parlant

Haut sous la vigne tandis que la ville s’éveillait lentement.

Doña Pilar haïssait l’homme laborieux mais elle en employait

 

Plusieurs. Il y avait une distance entre elle et la racaille

Qui conduisait les troupeaux dans les montagnes de son héritage.

Ochoa pénétrait dans l’ombre du chemin de halage. Avait-il

 

L’intention de poursuivre son chemin sans laisser sa trace ?

Il ôta son chapeau devant un mémorial et s’inclina sans cesser

De marcher. Il se dirigeait tout droit vers le Limonero.

 

Doña Pilar considéra les marches de pierres descendant sur le quai.

Elle ne produisait jamais cet effort qui réduit les distances

Dans les moments tragiques de l’existence. Tragiques ou simplement

 

Excitants. La vie est bornée de cadavres et d’orgasmes. Ochoa

Trouva un coin discret et s’accroupit derrière les palmiers nains.

Le chapeau s’inclina. Elle descendait l’escalier, en proie au vertige.

 

Sur le quai, elle courut. Ochoa n’en finissait pas de se vider.

Elle se dissimula dans le premier moulin qui est en ruine depuis longtemps.

La rotation des turbines parvint enfin à ses oreilles.

 

Ochoa s’approcha ensuite de la berge. Il regardait les moulins

Du premier rang, ceux qui fonctionnent encore de nos jours.

Le fournil crachait une tranquille fumée jaune sur les toitures.

 

Ochoa quitta le chemin de halage. Il ne s’en allait pas,

Pas encore, plus tard, plus tard ! pensa doña Pilar en se mordant

Le poignet. Il se dirigeait maintenant vers le fournil.

 

Il allait mendier son pain. Les hommes ne sont pas charitables,

Se dit doña Pilar en revenant sur le chemin. Elle redoutait

La boulange autant que les pasteurs. Il y avait aussi les ouvriers

 

Du pont, des maçons grossiers et fanfarons qui proposaient leur vinasse

Aux passantes. Des militaires traversaient quelquefois le fleuve.

Les femmes se rendaient à la place pour y vendre des volailles.

 

Mais il n’était pas encore six heures. Les pasteurs arriveraient

Les premiers, pressés de boire l’eau vive qui contracte le temps

Mieux que toutes les théories du relatif et de l’infiniment véloce.

 

Ochoa frappa à la porte. Doña Pilar retint son souffle. Elle

Interviendrait peut-être si les choses se gâtaient, les hommes

Sont prévisibles mais inattendus, dignes d’amour et d’exclusion.

 

La roue, celle que regardait doña Pilar, soulevait l’eau à la hauteur

Des prismes dans la perspective de l’aval. Ochoa avait encore ôté

Son chapeau, signe de soumission qui fait toujours son effet sur

 

L’homme. Une femme ouvrit et agita son poignet pour signifier

Son sentiment. Ochoa s’inclina cérémonieusement. Les pauvres

Sont précis au moment de prendre la tangente de l’exclusion.

 

Elle mordait le foulard pour empêcher la brise de révéler son visage.

Il renouvela sa demande avec plus de détails, avec cette lenteur

Qui détaille la nécessité de continuer encore à vivre avec les autres.

 

Elle appela à l’intérieur. L’homme qui apparut s’immobilisa

Dans une attente que la femme interpréta comme de l’impatience.

Elle recommença ses signes. Ochoa s’adressait à l’homme.

 

Doña Pilar s’approchait. L’homme retourna à l’intérieur

Et la femme se gonfla comme un crapaud. Ils ne parlaient plus

Mais doña Pilar pouvait maintenant voir les visages, la femme

 

De face et Ochoa de profil, l’homme reviendrait avec un pain

Et le donnerait à Ochoa qui se fendrait d’une révérence

En reculant dans l’étroit sentier qui sépare le moulin de la berge.

 

Doña Pilar ferma les yeux. Rien ne pouvait plus se passer autrement.

Elle pensa même sentir l’odeur du pain chaud qui changeait de mains.

La femme s’apaisait. Ochoa avait maintenant une odeur.

 

À quel moment ouvrirai-je mes yeux ? pensa doña Pilar.

 


 

Chant quatre

 

Ce qui s’est passé au Limonero ce matin

 

Un visage roux aux reflets berbères, Cayetano aime les couteaux.

À six heures du matin, il sort du lit d’une femme.

La justice lui a une fois accordé le bénéfice de la légitime

 

Défense. Il ne tue plus les hommes qui menacent son désir

De femmes. Il exhibe le couteau et se cure les ongles

Comme dans un film. Il arrive le premier au Limonero.

 

La terrasse est occupée par des oiseaux qu’il n’effraie pas.

Les oiseaux ont l’habitude de ce personnage lent comme

Un insecte en proie à la métamorphose. Oiseaux de malheur.

 

Le Limonero surplombe le fleuve au-dessus des pins.

De l’autre côté, la paroi du canyon s’effondre sans cesse,

S’écroule la nuit comme le mur d’une vieille maison abandonnée

 

Où couchent les bêtes, les bêtes couchant où les hommes ont jadis

Rêvé à un meilleur sort et Cayetano désertant la paille

Pour les draps d’une femme dont le militaire de mari

 

Est appelé ailleurs par le devoir. Cayetano a servi dans la Marine,

Quatre ans de servitude et d’humiliation, il ne descend jamais

Le fleuve sans cette appréhension de la mer, sans cette attente

 

De la noyade. Ce sont les femmes de l’autre rive qui l’ont

Initié à l’amour, les femmes des bordels, leur science du plaisir

Et du soulagement. Il est revenu plus pauvre qu’il n’était parti.

 

On rit toujours de ce genre d’aventure, on rit de soi et

On peut alors haïr ceux qui voudraient s’en amuser avec vous.

Cayetano a tué un homme pour échapper à cette mort absurde.

 

Il aimait ce jardin, l’ombre et le silence. Il aimait la femme

Aussi bien qu’elle ne fût pas la seule à lui donner le plaisir

Qu’il venait chercher comme un chat se pointe à la fenêtre.

 

En mer, il n’avait pas tué, ni sur les quais et il n’avait

Pas vraiment eu d’histoires avec les proxénètes. Quatre ans

Condamné à accepter des traditions qui ne sont au fond

 

Que l’habitude du moindre mal. Au bordel, il ne retenait pas

Son cri de jouissance. Les femmes des maris redoutent cet instant

D’abandon. Elles lui ferment la bouche avec un sein chaud

 

Comme un pain. Cayetano entre sous la vigne, réveillant les insectes

Et les oiseaux se poussent dans les marges. Sur les hauteurs

Du canyon, le soleil se livre à un épanchement de sommeil.

 

Il s’assoit à une table, encore seul. Les oiseaux continuent

De reculer. Les insectes tournoient lentement, vrillant l’air

De leurs ailes, jets de sang. Où allons-nous quand nous sommes encore

 

Seuls ? se demande Cayetano. Cette nuit, la femme lui a fendu

Le prépuce d’un coup de dent sur la langue rapide. Il saigne.

La rosée ou la pluie a opacifié la surface des tables.

 

Cayetano mouille sa tignasse rouge dans la lumière.

Il pose le couteau sur la table, plié le couteau

Comme un fœtus, lame à demi sortie de sa carapace

 

De corne. Plongeant la main dans le pantalon, il en ramène

Une goutte de sang. Il a battu la femme tout en reconnaissant

L’intensité du plaisir, il l’a battue et elle recommencera.

 

Des gouttes tombent des grains de raisin en formation, des gouttes

Froides et acides, elles tombent sur la goutte de sang et l’emportent

Loin de la main sur le dallage rouge qui est le contrepoint

 

De la tignasse de Cayetano dont le nez est celui d’un Berbère.

Les yeux sont ceux d’une femme qu’il n’a pas connue.

Il ne connaît pas non plus les mains de l’homme.

 

Cayetano est revenu alors que la terre devenait parfaitement circulaire.

Le voyage s’annonça par cet interminable recommencement.

Mais les ports sont habités par des putains et on ne prend

 

Jamais le chemin de l’intérieur, le chemin des compagnies minières

Et des trains bondés de familles bruyantes. Il s’est battu

Avec les proxénètes sans en tuer aucun. Le juge disait « Vous

 

Avez eu de la chance » comme si lui-même, marin à son heure,

En avait manqué — le juge avait éprouvé une espèce d’amitié

À l’égard de ce tueur parfait, tueur d’un seul homme

 

Tant que rien ne le disposerait à en tuer un autre.

Don Felix venait chaque matin au rendez-vous des pasteurs.

Il connaissait les drailles en botaniste distingué.

 

Il y avait de la botanique dans tous ses poèmes.

Il arrivait quand les pasteurs se préparaient à partir.

Il aimait les chevelures embroussaillées et les couteaux

 

Pliés comme des fœtus. Les bêtes attendaient sur la berge.

Il ne s’était pas passé dix minutes entre l’arrivée des hommes

Et celle de don Felix. Dix minutes d’un bruit intense, presque

 

Insupportable. Le poète peignait sa propre douleur sur le visage

De ces hommes et Cayetano se laissait caresser la tignasse

Par le juge qui avait été clément ou juste, la question

 

Ne se posait plus pour les autres tandis que la main de don Felix

S’attardait sur les boucles, lentes et crispées comme les pieds

Des femmes que Cayetano aimait torturer doucement, sans cette violence

 

Qui achève ce qu’on n’a pas commencé avec un agresseur

Qui ne mesure plus la portée de ses gestes. — À ce soir,

Disait don Felix en sortant nu de cette eau de fer et d’herbe.

 

Ochoa arriva par la vigne. Cheveux roux lui aussi mais les tresses

Lui donnaient l’aspect d’un animal légendaire. La couverture

Pouvait ressembler à la peau du lion. Cayetano prend le couteau.

 

Il vit le pain, le walkman et le chapeau dans le dos.

L’homme paraissait nu sous la couverture. Il marchait pieds nus.

Il s’arrêta sur le talus, évaluant les lieux et l’homme

 

Qui en était le gardien provisoire. Cayetano ouvre le couteau

Bien que l’homme ne lui paraisse pas dangereux. Il n’y a plus d’oiseaux

Dans les sarments, peut-être des insectes dans les branches

 

Et sous les grains. L’herbe du talus a fleuri ce matin.

Ochoa s’applique à ne pas écraser ces couleurs.

Pourquoi n’est-il pas passé par le chemin comme tout le monde ?

 

Cayetano ne regarde plus le voyageur. Il observe des gouttes

Tandis qu’Ochoa descend sur la terrasse, précis comme le temps,

Avec cette lenteur qui est celle de l’attente dans la perspective

 

Du retour. Cayetano revient toujours à cette attente en cas

De rencontre. Il sait que quatre ans chouravés par l’État

Représentent plus que la vie elle-même, la vie qui serait

 

Ce qui reste quand on a soustrait la somme des contraintes

Imposées par l’état. Il a une conscience claire de l’État,

Différent en ceci des autres pasteurs qui ont pourtant vécu

 

Le même voyage hors de soi-même. Ils n’ont eu que des nostalgies.

C’est si facile de retrouver ce à quoi on vous a arraché

Pour une durée déterminée par la loi commune ! Si facile

 

D’éviter le regard des chemineaux. Ochoa s’est assis

À la table la plus éloignée, près de l’escalier par où

Arrivent les autres. Cayetano ne cesse pas de manipuler

 

Le couteau. Ochoa rompt le pain. Moins facile d’adresser

La parole aux inconnus qui traversent la vie ordinaire

Comme s’ils menaçaient de s’y installer. Le manche du couteau

 

A toujours eu cette patine inexplicable autrement que par des suppositions.

Ochoa mange le pain sans hâte. C’était loin d’ici, pense Cayetano

Et j’interrogeais des inconnus pour retrouver mon chemin.

 

Petite contraction de la joue qui n’a pas échappé à la vigilance

Du vagabond. Un insecte coupe l’ombre en deux, jailli de la grappe

Verte, sonore et lumineux comme les couteaux qui bornent la vie

 

De Cayetano. Il y aurait un risque si Ochoa s’avisait de sourire.

Le sang a ceci de nécessaire : il remet tout en question.

Cayetano a besoin de ce moment passé avec les autres

 

Pour rediscuter les conditions de son existence sociale.

La prochaine fois, il n’y aura peut-être pas un juge

Pour mettre fin au débat, pas de juge pour changer la destinée.

 

Le soleil disparaît derrière la toiture de bruyère. Ochoa mange

Méticuleusement le pain qu’il a peut-être volé. Comment ne pas penser

À un arrachement de la propriété individuelle en présence

 

D’un vagabond qui ressemble parfaitement à un autre vagabond ?

Le couteau joue dans la lumière réfléchie des surfaces.

Sur le chemin, doña Pilar lutte avec une phlébite carabinée.

 

Les autres ne vont pas tarder à arriver. Ils sont eux aussi

Sur le chemin. Cayetano voit les taches jaunes des citrons

Derrière Ochoa dont un côté est vivement éclairé par un soleil

 

Horizontal. Nous sommes les mêmes depuis toujours, pense Cayetano,

La même espérance court dans nos veines depuis que nous existons.

Les autres sont comme des éclats tombés de ce miroir impeccable.

 

L’oreille d’Ochoa est devenue transparente. Les tresses

Absorbent cette lumière tangente. La mâchoire bouge sans précipitation.

Imaginons que c’est le seul repas de la journée et que le pain

 

Lui a été donné par une âme charitable. Imaginons que tout est parfait

Au moment de se servir des couteaux. Imaginons cet accomplissement

De la vérité. De quelle nature est alors la journée à venir ?

 

Sur le chemin, ne croisant personne et surtout pas les animaux,

Doña Pilar redoute les conséquences de sa lenteur maladive

Mais elle ne peut rien contre les minutes de l’eau vive.

 

L’odeur du froment bien levé et bien cuit chatouille les narines

De Cayetano qui voit la déchirure blanche comme les oiseaux

En surveillent les jets de croûtes. Sur le chemin, doña Pilar

 

Imagine le cadavre soigneusement troué et la question de l’anonymat

Qui nourrira la rumeur jusqu’au procès. Les empreintes digitales

Et génétiques de tous les êtres vivants sont classées dans la mémoire

 

D’un ordinateur capable d’analyse. Extrait du journal d’hier matin.

Ils conservent nos morceaux indésirables dans les hôpitaux.

Notre corps marque les pistes d’une histoire revisitée par l’État.

 

Démocratie, pense doña Pilar, si cela veut dire que nous perdons

Le sens de la prière, alors je n’en veux pas. Vive les couteaux

Qui conduisaient naguère nos assassins sur la chaise du garrot !

 

« Vous avez eu de la chance » — et c’était qui, la chance, vieil

Infirme ? Qui étais-tu au moment de me juger et de me condamner

À l’humiliation d’un acquittement ? De la chance, j’en ai eu

 

Dans le désert, dans les montagnes bleues de l’Atlas, sur le fleuve

Niger à une époque que je traversais en somnambule du lendemain.

Chance et dérision. J’aurais pu tuer l’homme de ta vie et alors

 

Tu ne m’aurais pas pardonné — On pardonne plus légitimement

À l’homme qui contre toute attente a épousé la femme de ses rêves.

— Cayetano plongea enfin son regard dans les yeux d’Ochoa.

 

Les hommes arrivaient par les chemins, quatre chemins sans croisée,

Bruyants comme des ailes et imprévisibles comme la pluie, des hommes

Au couteau facile comme dit la chanson du Gitan, des hommes seuls.

 

Ils occupèrent presque toutes les chaises. Ils avaient salué

Cayetano d’un coup de bouc et ils s’étaient assis sans cesser

De s’interpeller à propos du temps et du foncier, des hommes

 

Pressés et lents comme la nuit, pressés comme des étoiles filantes.

Le tenancier ouvrit le rideau de fer et les portes vitrées.

Il arrangea les plis du rideau et les franges où dormaient les mouches,

 

N’oublions pas les mouches tournoyantes qui se réveillaient maintenant

Que les hommes étaient de retour. Le tenancier poussa un chariot

Avec les cruches et le pain encore chaud, le pain et le fromage.

 

Il s’approcha d’Ochoa comme si le boulanger lui avait déjà parlé

De la profondeur du regard. Il offrit un morceau de fromage

Et Ochoa se leva un peu pour pencher la tête en signe de remerciement.

 

Les hommes s’interrogeaient du regard. On interrogeait Cayetano

Qui en savait peut-être plus mais on évita de porter un jugement

Sur la solennité du tenancier. Cayetano ouvre et ferme le couteau.

 

Sur le chemin, doña Pilar imaginait le pire. Cayetano mangea.

Les hommes attendaient qu’il se passât quelque chose. Ochoa

Demanda un morceau de pain et il fut servi avec ce respect

 

Qu’on réserve au noble et au religieux, digne tradition, pensa

Cayetano. Le couteau tranche le pain au lieu que ce soit les mains

Qui en rompent la texture. Le couteau est précis, le couteau

 

Sur le fil du temps, invariable, signe de malheur et d’habitude.

Doña Pilar pleurait en luttant contre la dureté du terrain.

De la chance, pensa Cayetano, j’ai eu la chance de rencontrer

 

Des proxénètes patients. Les trains bondés de familles ne variaient

Pas. Je n’ai jamais franchi la passerelle sans penser à déserter.

Doña Pilar heurta la carcasse d’un animal encore chaud.

 

— Tu m’as vu ! lance Cayetano en direction d’Ochoa. Doña Pilar

Aperçut le toit de bruyère. Tu m’as vu ! Ochoa buvait le vin

Maintenant. Don Felix descendait le chemin dans son fauteuil roulant,

 

Poussé par un jeune garçon ou une jeune fille, on ne sait jamais

Si c’est l’un ou l’autre, on ne reconnaît pas aussi facilement

Les enfants du voisinage depuis que don Felix les emploie à son service.

 

Il monte l’escalier en s’appuyant sur la canne et sur l’épaule

Fragile de l’enfant, fille ou garçon, don Felix entretient l’ambiguïté

Sans faciliter l’interprétation. Il met enfin la main dans le feu

 

Qui surmonte la tête de Cayetano, il entre une main qui a attendu

Toute la nuit et qui ne retrouve pas ce qu’elle est venue chercher.

Ochoa, si tu souris, le couteau donnera raison à doña Pilar !

 

Mais Ochoa est prudent comme un chat. Le tenancier entretient son ardoise

Pendant ce temps. Les hommes achèvent leur repas sur une gorgée de vin.

Dans le corral, les bêtes s’impatientent. L’enfant bâille

 

En les regardant et son chapeau tombe dans son dos. Don Felix

Observe le couteau. Il est l’heure de s’en aller mais personne

Ne bouge. On attend que l’étranger explique ce qu’il a inspiré

 

Au tenancier qui se tient à l’écart, marchand au travail de l’ardoise

Qui annonce son augmentation de capital. Ochoa n’inspire ni la pitié

Ni le respect. Les hommes ne seront pas touchés par sa grâce,

 

Pense doña Pilar. Elle sait ce qui les différencie du boulanger.

Elle a confiance aussi dans le tenancier. Elle connaît ce monde

Comme s’il était sa création. D’un côté l’attente de jours meilleurs

 

Et de l’autre, ce combat inachevable contre l’incertitude qui se traduit

Par le spectacle de la faim et de la maladie. Cayetano est sur le point

De planter le couteau dans cette chair emblématique, la chair des chairs !

 

Doña Pilar voit l’enfant sur la terrasse. Cayetano secoue la tête

Pour se libérer de l’emprise grandissante de son juge. Le désert

M’envahissait ! — J’ai vu mon premier cadavre d’homme à cet endroit.

 

Un couteau en avait fini avec l’insolence facile de la vie à deux.

 

 

 

 


 

 

Chant cinq

 

Les vocations de don Guillén Mañas Exeberri

 

À six heures et demie, don Guillén sort sur la terrasse de sa maison

Et jette un œil tranquille sur les coteaux où paissent les troupeaux.

Il accompagne ce regard d’un petit verre d’eau vive.

 

Cayetano dans les pacages de Polopos. Guillermo un peu plus haut

À la lisière de la forêt. Nicolá descend lentement vers le fleuve

Mais ne l’atteint pas. Omar semble aller à la conquête de la Sierra

 

Nevada. Les cheminées se mettent à fumer toutes en même temps.

Pedro arrive dix minutes après les autres dans le champ de vision

Du régisseur qui concède toujours le temps exact. Il ne négocie

 

Qu’avec les marchands. Vêtu d’une peau comme les bergers des Pyrénées,

Il sort de sa chambre et descend les escaliers jusqu’à la terrasse.

Il boit l’eau vive en commençant à calculer, des histoires de temps,

 

De matériaux, de noces et de créances. La première heure est celle

Des confusions. Il se raisonne en pensant au beau milieu de la journée,

Quand les dés sont jetés et qu’il n’y a plus qu’à se laisser porter

 

Par la vague du temps. Les pasteurs s’immobilisent sur les hauteurs.

Les moulins tournent depuis la veille. Cristo ferme les écluses

Puis remonte vers les prés. Les jardins sont à l’ombre à cette heure

 

Du recommencement. Angustias traverse les chemins avec son panier

De fruits. Une brise presque froide s’applique sur le visage tenace

De don Guillén qui connaît son monde pour en avoir hérité.

 

Toute une enfance passée à apprendre par cœur et la modernité

Qui s’annonce par une réduction tragique des activités économiques.

Les amandiers en coups de pinceau noirs sur la dorure de la terre.

 

Plus bas, des oliviers finissaient d’argenter un plan incliné

Dans le sens du soleil. Des porcs apparurent, imprévisibles et pressés.

Don Guillén alluma une cigarette et souffla la fumée dans la vigne

 

Au-dessus de lui. L’eau vive l’envahissait. Il en buvait de moins en moins.

Un verre suffisait à le transporter de l’autre côté du cerveau.

Un deuxième achevait le voyage par des apparitions fantastiques.

 

Il avait promis le bonheur à ses enfants mais pas à sa femme.

Il n’avait jamais menti à cette femme née de la même terre.

Les enfants ne croyaient plus ce qu’il disait et la femme

 

Se lamentait à l’église. D’ailleurs il n’y avait plus d’enfants

Dans la maison. Ils y demeuraient en hôtes impatients de s’en aller

Trouver un semblant de bonheur dans une résidence. Dans

 

Une résidence qu’ils avaient visitée avant d’opter pour le confort

D’une chambre donnant sur les jardins et le portail de fer forgé

Où se battaient des animaux sujets à la colère, des végétaux

 

Imaginaires peuplaient leur désarroi et don Guillén avait regardé

Cet ouvrage avec les yeux d’un connaisseur en effort à fournir

Pour obtenir un résultat à la hauteur de l’orgueil. Sa femme

 

Préférait les fleurs des plates-bandes. Le prospectus, ouvert

À la page des jardins et des fenêtres, figurait à côté des portraits.

Le soir, elle orientait une lampe dans cette direction et don Guillén

 

La tournait plus tard sur ses livres de comptes. Il fallait

Qu’elle s’endormît avant qu’il pût lui-même trouver le sommeil.

Le matin, à six heures et demie, il buvait un verre d’eau vive

 

En assistant à la mise en place des travaux sur les terres appartenant

Aux Galvez Cintas et aux Bonachera Gimenez. Lui, Guillén Mañas

Exeberri ne possédait rien que le droit de finir sa vie dans une résidence.

 

Il était peut-être le propriétaire incontestable de la vigne

Et du chai, peut-être pourrait-il léguer ce savoir discret

À des enfants qui devenaient fous d’angoisse à cause des loyers,

 

De l’électricité, des connexions et des assurances. Il alimentait

Des comptes négatifs, promettait le bonheur et ne faisait rien

Pour qu’il leur arrivât enfin quelque chose d’incontestablement facile.

 

Pas de bonheur sans cette facilité. L’angoisse se nourrit

Des complications. D’ailleurs il avait des enfants qui s’exprimaient

Mal en présence de difficultés nées du désir même de posséder

 

Mieux et si c’était possible plus que les autres. Ils amenaient

Ces autres le dimanche, arrivant dans des voitures empruntées

Et ils buvaient ensemble l’eau vive, vantant les mérites de la vigne

 

Et de l’anis qui poussait en plante décorative sur les murettes

De l’aire de battage. L’ancienne moissonneuse-batteuse inspirait

Des commentaires techniques. Le soir, les voitures s’éloignaient

 

En soulevant la poussière des chemins. Il n’y a pas de bonheur

Sur terre. Sur terre il y a l’épreuve de vivre et surtout de vivre

Ensemble pour un temps donné mais incalculable. La terre des

 

Galvez Cintas et des Bonachera Gimenez, une terre facile au plaisir

Pourvu qu’on n’exige rien d’autre de ses cailloux, de ses racines

Et de ses ravinements parallèles. Une terre où le désir

 

Est un luxe de poète au service de l’Histoire. Don Guillén

Affectionnait particulièrement cette possibilité de tomber

Sur un filon et il avait appris, en plus de la topographie,

 

Des rudiments de géologie. Ajouté à sa connaissance de l’animal

Et des plantes, ce savoir le distinguait et lui valait l’estime

De ceux qu’il persistait, malgré tout, à appeler ses maîtres.

 

Serviteur circonspect des comptabilités apparentes, il aime

Les chiffres et le calcul algébrique. Sa connaissance du zéro

Est un bien précieux pour ceux qui la possèdent.

 

À six heures et demie, ce jour-là, les pasteurs ne sont pas

Au rendez-vous. Il boit l’eau vive et allume une cigarette.

Rien sur les chemins. Le soleil est à sa place exacte.

 

Il renonce au second verre et écrase la cigarette sous le pied.

Il appelle sa femme. Le chien arrive. Les pasteurs ! ¡Los pastores !

La femme met la main sur son cœur. Nous sommes-nous levés trop tôt ?

 

C’est déjà arrivé. Le chien s’en souvient. La femme met sa main

En visière devant les yeux. Il a confiance dans ce regard.

Aux premières lueurs, elle voit les lièvres rentrer chez eux.

 

Il s’est coiffé de son béret basque et il brandit le makila.

Ne pars pas sans manger ! Il descend l’escalier du côté des chemins.

Les flancs de montagnes l’obsèdent. Il trouve la carcasse

 

D’un animal encore chaud. Derrière lui, sa maison disparaît.

Quelqu’un est passé par ce chemin ce matin, quelqu’un de pressé

Et d’habitué aux passages rapides d’un hameau à l’autre.

 

Il atteint le Limonero à sept heures moins le quart. Sur la

Terrasse, il y a du monde. Les propriétaires, les moins nombreux,

Tous brandissant une canne et secouant un chapeau de cuir.

 

Les régisseurs, dans leurs chemises blanches, armés d’un bâton

Et les ouvriers, pasteurs pour la plupart, hommes aux couteaux.

Cayetano, Guillermo, Nicolá, Omar, Pedro qui salue en voyant

 

Arriver don Guillén. Enfin les femmes et doña Pilar

Qui impose sa lourde présence, les jambes gonflées

De doña Pilar et son visage d’enfant fatigué par les peurs

 

Nocturnes. Il y a toute la contrée sur la terrasse comme

À la noce ! On ne trouve plus de noyés dans le fleuve depuis

Que le barrage en emprisonne les eaux, pas de promeneurs

 

Assassinés depuis que les bandits de grands chemins

Ont perdu leur prestige. Don Felix trône au milieu

De la théorie, ayant inauguré les verbigérations

 

Par des considérations juridiques. C’est ainsi que commence

Le texte infini de don Felix et il se termine par le chant

Circulaire de la terre et des hommes condamnés à y demeurer

 

Éternellement. Ochoa est assis à une table. Le couteau de Cayetano

Menace cet équilibre photographique. Ochoa a achevé son repas

Et ses bienfaiteurs sont silencieux comme les fenêtres borgnes

 

De nos maisons. Don Guillén compte ses ouvriers. Cristo

Est aux écluses. Il n’a pas eu vent de ce qui arrive aux

Arrabaleros. Don Guillén observe le visage tranquille de celui

 

Que don Felix appelle déjà un étranger, étranger à la terre,

La terre étant ce qu’il partage d’une manière ou d’une autre

Avec la communauté des hommes. Cayetano fleurit dans cette main

 

Accusatoire. Arrive Angustias avec son panier de fruits et son

Sourire de putain repentie. Elle donne une orange à Ochoa

Qui l’ouvre comme une grenade. De belles mains de musiciens

 

Ont ouvert le fruit devant des témoins fascinés. Don Felix

Accuse le coup et la tignasse de Cayetano s’illumine de jaune.

La couverture a glissé sur les épaules d’Ochoa, révélant un corps

 

Préparé à la souffrance. Quels sont ces signes annonciateurs

Que don Guillén a toujours du mal à distinguer de la symbolique

Des faits ? Ochoa mord l’orange, en extrait toute la pulpe, recrache

 

L’écorce et sourit enfin. Il a de belles dents blanches et carrées.

Il ne répond pas au peu de questions. — N’es-tu pas rassasié ?

Demande Angustias en se penchant sur cet homme particulier.

 

L’homme sourit aux questions comme s’il ne les comprenait pas.

Il vaudrait mieux, pense don Guillén, que ce soit cet étranger

Sans traces futures. Cayetano ricane maintenant qu’il n’y a plus

 

De danger pour sa tranquillité de passeur de vie à trépas.

Quelques-uns rient avec lui de l’absurdité de la situation.

Doña Pilar se masse les genoux en se plaignant d’en avoir abusé

 

Peut-être pour rien. J’ai trouvé un renard mort tout à l’heure

En venant, dit don Guillén. Un renard mort ? Je ne sais pas si c’était

Un renard, dit doña Pilar. — Un renard ? On considère maintenant Ochoa

 

Dans la perspective de ce renard. Don Felix secoue sa grosse tête

De penseur parfaitement intégré au système de connaissance

Qui conditionne les circonstances de la vie quotidienne.

 

Un claquement de doigts expédie Nicolá sur le chemin du renard.

Pourvu qu’il arrive avant les chiens ! On adresse des regards

De reproche autant à don Guillén qu’à doña Pilar qui souffre

 

Aussi d’une paralysie faciale. La joue se contracte et forme

Une noix. On entend Nicolá qui appelle les chiens et les chiens

Entrent dans le corral. Don Guillén est toujours surpris par

 

La perfection des habitudes. Les seins d’Angustias sont pleins

De cette nourriture d’abondance. Don Matías, le boulanger,

Racontait à voix basse comment il avait été impressionné

 

Par le regard d’Ochoa. — Le pain m’inspire l’humilité,

Disait-il. C’est peut-être à cause de l’attente, de la chaleur,

De la nuit qui me renvoie au sommeil de la communauté.

 

Les Cintas, les Gimenez, les Bonachera, les Galvez, les Llanos,

Les Gonzalvez sont propriétaires — terres environnantes, maisons

De maîtres, rues entières, fabriques d’huile, cartonnages —

 

Les Mañas, les Lopez, les Exeberri et leurs parents Irigaray,

Les Yepes dont on enferma l’ancêtre à Tolède — sont régisseurs

Des exploitations et tenus au devoir de réserve — Cayetano,

 

Guillermo, Nicolá, Omar, Pedro, Cristo, Torcuato, Ginés sont

Ouvriers et pasteurs de père en fils et les femmes ne comptent

Pas, ni les vieillards dont on ne sait plus rien — plus rien

 

De poétique. Les Anglais reconstruisent les ruines, aquarellistes

Du blanc et de la fleur considérée comme pourvoyeuse de couleurs

— priez pour les Anglais qui sont universels comme les Grecs

 

Et les Noirs d’Afrique. Priez pour que le temps de la clarté

Communautaire revienne éclairer les marches de la Rampe — priez

Pour la Soif de connaissance et pour la Satisfaction des estomacs

 

Et du sexe. Et pardonnez-nous notre sang et nos tendances à haïr

Le sang des autres. Pardonnez aussi la laideur de nos enfants

Et le peu d’Élégance — nous manquons d’arbitres dans ce domaine.

 

Les Anglais mettent des carreaux aux fenêtres. Ils importent

Les fleurs qui manquent à notre palette. Nos traits sont hérités

Du geste et de la parole, traits traceurs d’arbres et de chemins

 

Qu’un lavis de rose-bleu estompe si facilement, et si peut-être

Définitivement. Cheminées bleues et chambres rouille, cheminées

Des coins et du plancher, feux des perpendicularités de l’attente

 

Et de la hâte. Nos enfants vont épuiser le rêve et nous conservons

Des sommeils d’une fatigue exemplaire. On n’accouche plus dans

La douleur et on ne souffre plus dans l’espoir de la délivrance.

 

Pierres des maisons, poteaux des clôtures, marches des sentiers,

Traces du sang, tassement des colonnes vertébrales, cheveux rouges

Et noirs aux reflets bleus, faune des buissons et des galeries

 

Souterraines — petit tournoiement des significations ordinaires

Dans les actes authentiques et dans le souvenir de la guerre —

Nous fuyons. Nicolá ramena le renard raide maintenant comme

 

Une racine. Ochoa ne dit rien. Il voyait le renard mort de la male mort

Et il ne disait rien comme s’il ne comprenait pas que cette mort

Était la sienne. Bien sûr nous ne sommes plus au temps où

 

Il était plus facile d’accuser l’étranger, au temps où la mort

D’un étranger pouvait concilier les contraires avec l’aide de Dieu.

Nous avons perdu cet héritage en même temps que nos âmes.

 

Nicolá ferma le sac de plastique avec du ruban adhésif.

On examina la fourrure à travers le plastique. Rien

Ne laissait deviner une lutte avec les chiens. On questionna

 

Les femmes au sujet des enfants mais aucune ne rapporta

Une morsure. Ne caressez pas les chiens pendant quarante jours.

Et envoyez la tête à Madrid. La préposée aux Postes du pays

 

Se chargera de confectionner le paquet. Remplissez les formulaires

Pour une vaccination éventuelle. Ne perdez pas de temps à accuser

Vos filles pubères, vos vieilles édentées et l’étranger qui

 

Mange le pain de vos oiseaux. Don Guillén s’excusait et doña

Pilar expliquait sa légèreté par une migraine contractée

En touchant le fond de la nuit. Don Felix évoqua la dernière

 

Épidémie, celle des moustiques. Ne mangez pas de cochons pendant

Les menstrues. Il noyait des mains pressées dans la tignasse rouge

De Cayetano et le couteau restait tranquille sur la table.

 

Les propriétaires s’en allèrent ensemble, ne se haïssant plus

Dans les moments où la communauté mesurait le risque d’une perte

De revenu. Les régisseurs se mirent d’accord sur l’heure d’une réunion

 

Et l’ordre du jour circula rapidement. Ils s’en allèrent. Ochoa

Demeura seul avec les pasteurs, les ouvriers et les femmes

Dont le nombre ne cessait de s’accroître, femmes propriétaires

 

Ou appartenant de droit à des propriétaires jaloux, femmes des

Régisseurs et des artisans, femmes d’ouvriers et ouvrières elles-mêmes,

Femmes des domesticités relatives et enfin les femmes de mauvaises

 

Mœurs. Ochoa aime les putains. Il aime aussi les bras des ouvrières.

Il aime l’élégance des autres et le cul des dernières. Ochoa est-il

Cet homme que les hommes redoutent parce qu’on a trouvé un renard

 

Mort sur le chemin des animaux domestiques ? Les régisseurs sifflaient

Le retour à la normale. Pasteurs et ouvriers s’en allèrent.

Les femmes appelèrent d’autres femmes qui alimentaient déjà

 

La circulation de la rumeur. Ochoa trempa des lèvres roses

Dans le vin. — Ils avaient oublié le renard au regard de mort

Tranquille. Aucune trace de collet ou de morsure, pas un signe

 

De cette terreur qui fait des morts des pantins articulés.


 

Chant six et dernier de l’acte premier

 

Doña Flores Mejillas Galvez n’aime pas témoigner

 

Doña Flores Mejillas Galvez ne dort pas la nuit. Les autres

Ne couchent pas dans son lit. Elle n’éteint pas la lampe

Tempête électrique. Elle ne ferme pas le livre non plus.

 

Les fenêtres de sa chambre sont ouvertes, l’une sur la place,

L’autre sur un jardin qui ne lui appartient pas. Elle partage

Le privilège de la Petite Perse avec sa voisine, pure amitié.

 

À l’école, les enfants aiment ses réponses claires comme son regard

D’étrangère. Les jours de pluie, on attend une éclaircie

Pour la suivre dans les allées du jardin tropical.

 

Elle aime les fleurs mouillées et le terreau des chaussures.

Les enfants la suivent comme si elle avait le pouvoir

De les discipliner sans effort. Chez eux, les enfants sont

 

Capricieux et quelquefois obscènes. Elle coupe la parole

À des mères exaspérées et amoureuses. Des livres apparaissent

Dans ses mains, surgis de nulle part, pure invention.

 

On ne s’approche guère de cette femme, ce qui entretient

Le secret de sa pureté. Elle boit de l’orgeat aux terrasses

Avec des femmes silencieuses venues d’un autre pays, autres mœurs.

 

Pluie et vent sur ces fenêtres qui conservent leur apparence

D’ouverture. Le balcon s’est enrichi d’une floraison broussailleuse.

Le vernis des pots rutile sous les coups de soleil.

 

La porte donne directement sur un escalier sombre et rapide.

Elle vous abandonne sur le trottoir à l’ombre d’une façade

Trouée d’une seule fenêtre et d’un œil-de-bœuf habité

 

Par un couple de tourterelles. On entend un accompagnement

De guitare et sa voix, belle analogie avec l’oiseau générique

Qu’on imagine dans les moments de détresse lent et précis

 

Comme la transparence du verre. Mejillas est mort sous les balles.

On a recrépi ces murs depuis longtemps mais quelle obsession,

Ces déchirures de chemise ! Quelle fantasmagorie maintenant

 

Que la paix et la liberté sont nécessaires ! Flores écrit

Des chansons entre les lignes de son héritage familial.

Il n’y a guère que ce guitariste qui entre et sort

 

De sa vie. Son témoignage lasse un peu, à force de répétition

Mais ce n’est pas la seule raison de l’ennui et de la hâte.

Il explique comment Flores visite les marges de la tonalité

 

Et on se sent mal à l’aise. La même voix enchante les enfants

Au moment où ils ne s’attendent plus à la tranquillité.

Le piano de doña Pilar répond quelquefois à ces accords majeurs.

 

Il y a une croix dans la vie de Flores, personne ne doute

De l’existence de ce reflet et le miroir n’apparaît pas

Malgré l’effort, malgré la profondeur de la réflexion.

 

On imagine la langueur de ce corps réduit à l’application

Quotidienne. Au printemps, elle inaugure des robes blanches.

De ces promenades interminables, elle ramène de quoi complémenter

 

Indéfiniment un herbier. Dans ses mains, à part les fleurs

Et les récoltes, il y a souvent une partition annotée, griffures

Noires et pointues de son écriture au contact d’une autre précision.

 

Priez pour doña Flores ! Priez pour l’homme qui l’a détruite !

Priez pour les enfants qui ne sont pas nés de cette union !

Priez jusqu’à ce que les larmes vous sortent des yeux !

 

Elle est triste au lieu d’être mélancolique ou furieuse.

Elle travaille méticuleusement, donnant le spectacle d’une lutte

De tous les instants avec la paresse. Ochoa la rencontre

 

Par erreur. Elle revient des moulins et remonte la rue,

Un pain sous le bras. Il demande pour le pain, sans prononcer

Un seul mot. On devine la berge et le sentier. Elle ne s’étonne

 

Pas de rencontrer un inconnu. Elle ne voit peut-être pas

La nudité, le walkman, le chapeau de paille rempli d’un soleil

Impitoyable. Elle se retourne pour montrer les ailes des moulins.

 

À quelle heure se lève une femme qui ne dort pas ? Ochoa s’incline

Et trottine vers les moulins. Il ne rencontrera personne. Elle

Revient, monte l’escalier, nourrit les oiseaux des cages, cueille

 

Un fruit dans un compotier. Des lys larmoient sur la nappe,

Étourdissant d’obscénité. Elle évite le vis-à-vis de deux miroirs

En abîme, ne pénètre dans aucune possibilité de disparaître

 

Avec les transparences et la clarté s’accroît. Elle provoque

Les premiers chants d’oiseaux et la Petite Perse est traversée

De matérialités confuses. Cette femme est une miniature

 

D’ivoire et de pigments à regarder en contre-jour. Elle éteint enfin

La lampe. Elle range le livre et fait le lit. Une gorgée d’eau vive,

Vite et profondément, comme ne boivent pas les hommes que la même

 

Tristesse désespère un peu plus chaque jour, tristesse des immobiles,

Des inexplicables, des importuns. Le pain trempé dans l’eau vive

Est sa seule nourriture si l’on ne compte pas le fruit cueilli

 

Pour épuiser sa source. Expliquez autrement les rougeoiements

Du visage et les répliques obscures ! Expliquez la complexité

Des pas si vous désirez aller au bout de la recherche.

 

À sept heures et demie, doña Pilar lui téléphone. Viens ! Je suis

Au Limonero. Ochoa. Christ. Flores change ses habits. Ce matin,

Elle a chaussé ses bottes de cavalière. Quel jour sommes-nous ?

 

Oui. Oui. Ce matin. Un pain. Je revenais. Le dimanche, les

Vagabonds se donnent rendez-vous. Nous sommes si charitables

Le dimanche. Beaux bras nus de doña Flores à la fenêtre.

 

Au Limonero, il n’y a plus d’hommes excepté don Felix qui a chassé

Ses démons. Les femmes sont assises ou prêtes à s’enfuir.

Ochoa sourit. On lui donne du vin qui mouille ses yeux.

 

Un renard ? Flores grimace. Elle a noué le foulard autour du bras.

Petit chapeau aussi, paille bleue et ruban rose, un oiseau de plumes

Se détache, œil de verre. Il y avait de la buée dans le sac

 

De plastique. Une femme caresse la joue d’Ochoa comme on caresse

La joue de bébé avant de lui donner le sein. Sa chevelure

Éclabousse le visage du vagabond. Qui es-tu, chevalier d’ombres ?

 

Don Felix hausse les épaules. Do you speak english ? Parlez-vous

Français ? Deutsch ? Ich... eskualduna... Siècles des siècles !

Je suis Manuel, le propriétaire des lieux. Mon vin, le pain de

 

Don Matías. — La femme caressait la joue et approchait son visage.

Il y avait de la douceur dans ces regards, une douceur de dimanche matin

À huit heures moins cinq. Encore cinq minutes et nous nous en irons.

 

Pour aller où ? dit doña Pilar. — Oui, où irez-vous ? ajoute Flores,

La belle aux bras nus avec son petit chapeau bleu et son oiseau

De pacotille qui bat des ailes en attendant le moment favorable.

 

Don Felix consulte toutes les langues. Babel, ici, à ras de terre.

Il consulte aussi la langue des sourds-muets. Échec ! Échec ! Nous

Ne saurons jamais qui il est ! — Impossible ! décrète le magistrat-poète.

 

Priez aussi pour ces hommes qui prétendent en savoir assez

Pour guider les autres hommes sur le chemin de la droiture.

Priez pour leurs enfants et pour la durée de leur mandat.

 

Huit heures ! Flores agite sa montre-bracelet. Allons couper les fleurs !

Et le renard ? Don Felix se charge du renard. Manuel offre

Un morceau de ficelle pour faciliter le transport. Encore un peu

 

De vin ? Ochoa s’enivre. On ne boit pas sans faim. Encore du pain

Et du jambon. Flores abandonne des fruits et doña Pilar

Ne peut pas s’empêcher de penser à ce compotier de verre.

 

Es-tu si étranger que nous ne sachions te parler ? Tu es si beau !

Non. Il est tragique. La rousseur de ses cheveux. Les Juifs

De Palestine sont rouquins. Les vignes de Palestine. Le Jourdain.

 

Une femme commence à pleurer. — Je suis doña Pilar, la maîtresse

Des lieux. Tout m’appartient. Je possède la terre et l’air, c’est-à-dire

L’eau. Je ne sais rien du feu mais j’observe les hommes.

 

— Je suis ce qu’on veut que je sois. Priez pour nous, pauvres

Anarchistes. Priez pour les os de nos fusillés. Priez si prier

Vous inspire l’amour des autres. Je suis de chair et je le dis !

 

Manuel ne franchissait pas le seuil, une grosse pierre taillée

Sur place. Le rideau de perles se peuplait de mouches.

— Je ne sais pas ce qu’il faut en penser, dit doña Pilar

 

Au risque de décevoir les autres femmes venues pour savoir.

Il n’y a aucun rapport entre Ochoa et le renard. — C’est ce qu’on

Va voir ! dit don Felix en nouant la ficelle avec une application

 

D’insecte au travail de sa proie. Ochoa répond aux sourires

Par d’autres sourires. Rien d’écrit sur lui. Don Felix niera même

L’existence du walkman. Quelle importance, cette musique que personne

 

N’a entendue ! — Si les abeilles avaient huit pattes, ce seraient

Des araignées ! — Les abeilles butinaient dans la vigne, innombrables.

Des araignées ? Les abeilles ? Je ne sais pas. Quelle différence

 

Entre l’homme et cet homme ? Don Francisco arrive sur sa bicyclette.

Il vient chercher les fleurs pour l’office. Flores se mord les lèvres.

Si les fleurs avaient plus d’un an d’existence, quel âge aurions-nous ?

 

Don Frasco n’est jamais tombé de sa bicyclette. Ceux qui s’imaginent

Que c’est déjà arrivé sont victimes du sommeil. C’est un renard

Trouvé par don Guillén. Doña Pilar se mord les lèvres. Scotchez-le

 

Encore ! dit don Francisco. Manuel lui apporte le vin, un verre

Transparent pour que chacun puisse témoigner de la quantité.

— Ce renard n’est pas un renard comme les autres. Priez pour

 

Ceux qui ne ressemblent pas aux autres, anarchistes revisités

Par les fantômes des morts des échafauds. — Nous ne les pendions pas.

Ils mouraient comme des mouches au bout de nos fusils d’assaut.

 

— Qui es-tu ? Tu ne le sais pas ? Tu ne veux pas le dire ? Tu ne sais

Pas comment on le dit dans notre langue ? Il n’a pas l’air d’avoir peur.

Ne lui donnez plus de vin. Couvrez ce corps. Quelle heure est-il ?

 

Ou quel jour sommes-nous ? C’est la question du temps qui nous retient

Ici, parmi les autres. Nous préférons les enfants aux autres. Priez

Pour ceux qui ne font pas la différence entre un homme et son prochain.

 

Christ. Douleur du fils et de la mère. Père parallèle et muet.

Frères et sœurs du recommencement et pas de recommencement

Sans attente. Peupler l’attente de rites. Les jours et l’heure.

 

Quelqu’un emporta le renard. — Voici une chemise, une culotte et

Un peigne. Ochoa, la docilité, pas un signe de révolte qui couve

Sous le feu d’une submissivité mise à l’épreuve des mains.

 

Que sait-il du renard ? Il est passé par le même chemin. Le renard

Était encore chaud quand moi-même, le suivant... Quel est ton nom ?

Ochoa ? Tu aimes le vin ? Tu avais faim ? C’est dimanche aujourd’hui.

 

Le savais-tu ? Que sais-tu de ce renard ? — Et si nous allions

Couper les fleurs de l’Office ? Voici nos corbeilles et nos couteaux.

Elles descendent dans le pré fleuri. Les talus étincellent.

 

Ochoa les suivit, comme amusé par la perspective de l’agitation.

Don Francisco verticalisa la bicyclette et l’enfourcha.

On le vit mettre pied à terre au bas du chemin montant vers

 

L’église. Quelle belle différence entre l’histoire de l’homme

Ordinaire et les prophètes de malheur ! Elles arrachaient les mauvaises

Herbes et coupaient les tiges au ras de la terre, tangentes

 

Obliques des couteaux. Ochoa accepta une brassée d’asphodèles.

Voici les aubépines de nos murs et les roses de nos jardins.

Elles récitaient la flore et des animaux les pourchassaient.

 

Ochoa paraissait apprécier la compagnie des femmes. Don Francisco

Cadenassa le cadre de sa bicyclette à la verticale d’un figuier.

Juché sur les fortifications, il s’indignait doucement.

 

Les corbeilles se remplissaient. On les aligna sur le talus

Au-dessus du chemin. Un fardier passa, chargé de marbre,

Une commande de dernière heure. Impossible de ne pas travailler.

 

Ochoa ne s’approchait pas des couteaux, comme s’il les redoutait.

Les gerbes de fleurs s’interposaient entre les femmes et lui.

Christ. Tu es le Christ et nous sommes capables de recommencer !

 

Il admirait la sueur des épaules, proposant la sienne une fois

Que les couteaux s’étaient éloignés. Elles lièrent le premier

Bouquet et le dressèrent entre Ochoa et une femme qui riait.

 

Les couteaux s’activaient. Il retenait le poignet de la femme

Et riait avec elle. N’était-il pas heureux de rompre le silence ?

Don Francisco, là-haut, ne comprenait pas le bonheur des femmes.

 

Doña Pilar travaillait comme les autres. Priez pour cette femme

Qui inspire les autres. Elle épongeait son front dans un mouchoir

Brodé d’autres fleurs et le petit chapeau de Flores rendait un écho

 

Subtil. Oiseau retenu par les pattes. Don Francisco donna le signal,

Claquements de main, autre écho qui traversa la tranquillité d’Ochoa

Comme un signe d’inquiétude. On le chargea de deux corbeilles.

 

Comme il étrennait une nouvelle chemise et que la culotte bâillait,

Il avait l’air gauche dans la montée. Des enfants mal réveillés

Le poussèrent comme si d’un âne il se fût agi. Priez pour les enfants

 

Qui obéissent pour ne pas avoir à se réveiller tout à fait. Ceux-là

Semblaient appartenir à un rêve. Pourquoi ne pas utiliser le vélo,

Don Francisco ? — Les pneus. Ils sont fragiles. Chers les pneus.

 

Au passage, Ochoa se laissa intriguer par la mécanique et par la chaîne.

La selle luisait comme un vieux meuble. N’as-tu jamais possédé

Quelque chose ? Don Francisco le surveillait du coin de l’œil.

 

Laissez passer doña Pilar et la première corbeille, celles des

Aubépines et des fougères. La maîtresse entrait cérémonieusement

Par la petite porte et l’hôte lui offrait un bras dépourvu

 

De surface. La netteté des lieux sidéra Ochoa. Il gémit son

Admiration, presque sans pudeur. Christ. La cloche tinta

Dans un coup d’essai. L’oreille de don Francisco frémit.

 

Des femmes tiraient l’eau du puits, l’une d’elles à cheval

Sur la margelle et une autre retenant la porte. Ochoa éprouva

Un vertige à la vue de cette profondeur obscure. L’eau se répandait

 

Dans l’allée de pierres, envahissant les interstices, croisant

Les parallèles de l’agencement et finalement disparaissant sous

Les bordures de briques. Les pots voyageaient du puits à l’entrée

 

Secondaire de l’église. Il entra dans un plan saturé de perspectives.

La nappe disparaissait derrière les bouquets que l’eau nourrissait

De déploiements triangulaires. Doña Pilar tira Ochoa par la manche

 

Pour lui montrer le prie-Dieu qu’elle lui offrait avec plaisir.

Il contempla la plaque de cuivre gravée. Je m’appelle Pilar.

Elle n’osait pas lui demander s’il avait appris à prier. Christ.

 

Les femmes s’agenouillèrent. Que sais-tu exactement de mes pensées ?

Sans les hommes, de quelle fille naîtrais-tu ? Pourquoi cette complexité

Biologique si la vie est une œuvre d’imagination et de génie ?

 

Ochoa ouvrit la bouche mais il n’en sortit rien que le son de la cloche.


 

Chant sept

 

Raïssa à l’aurore d’elle-même

 

Ces fleurs ! Raïssa ne voulait pas les voir ! Jonchée de fleurs

Sur le dallage. Les femmes les alignaient sur la murette,

Couteaux rapides entre les mains et les bouquets apparaissaient.

 

Elle observait le monde à travers la même fenêtre depuis dix ans.

L’enfance persistait comme un hiver tenace. Elle haïssait la pluie

Et le vent. Les barreaux de la grille étaient repeints chaque année,

 

Au début de l’été, par un ouvrier que l’intérieur de la chambre

Fascinait. Peinture noire du fer et chaux des murs. Des géraniums

Resplendissaient, verts et rouges d’un couchant. Un chat s’attardait

 

Le soir avant la fermeture de la fenêtre et elle le caressait

Sans rien perdre du monde finissant en beauté. Seize ans,

Et elle se souvenait du père endormi dans une flaque de sang.

 

Le cou était traversé par un acier noir. Manche des couteaux.

Un foulard n’absorbait plus les liquides que l’homme perdait

En achevant sa vie. Une rose était tombée d’un balcon, épines.

 

Depuis, les parterres de la maison sont couverts de tapis d’Orient.

On n’entend plus les pas, on écoute plutôt ce silence faussé.

L’air bouge comme s’il était habité de transparences.

 

Adolescence inutile. Le passage de l’enfance à la maturité

Dure plus longtemps qu’on le dit. Le visage du mort criait.

Des cris habitent la nuit. Elle est prisonnière de sa chemise.

 

Dans la cuisine, vit la mère du mort assassiné à cause de la mère

De celle qu’il donne au monde pour témoigner de son existence.

Les trois femmes ont mauvaise réputation : la vieille parce qu’elle

 

Se venge à petit feu, la belle-fille n’en parlons pas et Raïssa

Qui ne dit rien, ne répond pas aux questions relatives à la vengeance,

Semble étrangère à ce temps compté en minutes d’angoisse.

 

La vieille se décompose lentement dans un fauteuil d’osier.

Raïssa n’entend pas l’eau du bain. Elle franchit la limite

De la cuisine et entre dans la chambre pour aller à la fenêtre.

 

De l’autre côté de la rue-rivière, les femmes s’activent.

« J’ai vu Ochoa pour la première fois ». — C’est l’heure, dit la vieille

En abaissant le miroir. L’acoustique du dehors manque de géométrie.

 

Si nous exagérions la blancheur, l’abondance, la crudité ? disait

Une femme en traversant la rue. Le clocher à la pointe d’un triangle.

— Quand donc aura-t-elle fini de se baigner ? — Jamais, Amaxi, jamais.

 

Les jeunes hommes lorgnaient du côté de Raïssa. Elle se coiffait.

Ces anarchistes ne vont pas à la messe ! — Leur sang dans la rigole,

Jusqu’à la fin des temps. Raïssa savait tout de sa beauté.

 

Quel besoin ont-ils de cette douceur et de cette perfection ?

En quoi la beauté des femmes les concerne-t-elle ? Quel rapport

Entre leur violence et le passage de l’enfant à la morte ?

 

Ils fumaient en attendant. Nous serons beaux quand nous baiserons.

L’eau du bain forçait le temps à l’immobilité. La vieille était exaspérée.

Raïssa ! Il y a un trou dans mon ombrelle ! — Et il manque un rayon

 

À la roue droite de mon fauteuil ! Nettoyez mes excréments ! Buvez

L’air que je respire ! — Qui sont-ils ? À quel moment apparaissent-ils ?

Comme elle sortait du bain, une abeille la piqua. Cris d’une femme

 

Piquée par une abeille venue sucer le sucre des parfums. Raïssa !

Raïssa, c’est toi ! Cette femme, dix ans après, ce manque de pudeur,

Cette beauté dont j’ai hérité, cette possibilité de recommencer.

 

Ferme la fenêtre ! Les abeilles descendaient du toit. Le voisinage

S’en plaignait. Mais ce sont les oiseaux qui abîment l’écorce

De vos citrons ! Elle sortait rarement. Robe blanche, j’en ai le droit,

 

Et cheveux dans le dos. Une abeille ! dit la vieille en scrutant l’air

Vicié de sa proximité. Une abeille l’a piquée. Ce n’est rien. Les oiseaux

Ne piquent pas mais ils se gorgent de vos sirops. Voici une moitié

 

D’oignon. Frotte ! Jambes écartées, seins pendants, les orteils grimaçaient

Eux aussi. La peau piquée se gonflait doucement. Chassez les abeilles !

Grognait la vieille en agitant son éventail. Elle n’avait jamais été piquée.

 

Cette nudité de putain. Ce glissement de la mort de l’autre

À la continuité. On avait emporté un corps disloqué. La chemise

Perlait. — Maintenant l’eau de neige ! Oui, l’eau de neige, cet hiver,

 

Les précipices lointains, la nuit interminable, la glace qui faisait éclater

Les pierres. Le clocher retentit. C’est l’heure, dit la vieille.

Elle déploie le fichu et une dentelle. Un peigne traverse sa tête.

 

Raïssa ferme le rideau, à regret. Le regard de l’homme est un bon

Commencement. La poésie des livres évoquait une extase, comme un

Déchirement. Elle avait trouvé un phallus d’ivoire dans une malle,

 

Au grenier. Objet souvenir et si pratique en cas d’excédent de désir.

La vieille épiait le clocher. Vue perçante des oiseaux de proie.

Elle reconnaissait la première vibration au frémissement des oiseaux.

 

À regret. Les jeunes hommes évitaient le regard des autres hommes.

Elle les observa dans la fente. Une abeille ! L’eau éclaboussa les miroirs.

Ce corps l’exaspérait. Elle coupa l’oignon et l’appliqua sur la piqûre.

 

À l’heure de la messe, les rideaux se ferment. On ne voit pas les habitants

De cette maison sortir dans la rue presque précipitamment dans la rue.

La fente se remplit de l’image d’un Ochoa paraissant fier de sa chemise.

 

Vide l’eau du bain. Plonger son bras dans cette sauce de parfums

Et d’odeurs intimes. Les vapeurs continuaient de se dissiper.

Et pendant ce temps, elle démêlait sa chevelure devant un miroir.

 

Dernier son de cloche. La maison a fini de vibrer à l’unisson.

Verse un demi-flacon d’eau de Cologne dans les cheveux encore mouillés.

Les seins étaient toujours nus, arrogants et pitoyables.

 

On entend les portes de l’église se refermer. Nous n’y serons pas,

Chantonne la vieille. Sa belle-fille couvre enfin le corps d’une chemise

Et paraît devant elle. Nous mangerons de la viande de poisson

 

Aujourd’hui. Clairs poissons. Un jet de citron est nécessaire.

Ajoutez le thym et le laurier, un clou de girofle et les pépins

D’un beau piment. Accompagnez de vin du pays, un Galvez Cintas par exemple,

 

Excellent exemple de vin à partager. Raïssa n’aime pas sa mère

Et sa grand-mère est une relique d’un passé encore plus obscur.

Ochoa, grand et clair dans sa chemise à peine rapiécée, allait

 

Et venait entre la fontaine et le parvis de l’église. — Laisse-moi voir !

Elles épiaient le moindre changement et en rendaient compte

À la vieille qui en assurait le commentaire morose. Voir et dire.

 

Ochoa était seul. Avant de refermer les portes, don Francisco

Jetait un œil sur la place et rappelait les brebis égarées

Des coins de rue. Ochoa avait-il refusé d’entrer ou bien le curé

 

L’en avait-il empêché ? Nous n’avons pas vu ce moment à cause du bain.

— Je ne peux pas être à la foire et au moulin ! dit Raïssa, presque rageuse.

Ochoa attendait. Il caressait le chat. Raïssa se montra à la fenêtre.

 

Ferme la chemise ! Elle haïssait ces vieux seins. La chevelure

Se nouait dans le peigne. Tu n’as jamais su te coiffer, dit la vieille.

— Ne revenons pas sur ce passé ! C’est passé et c’est fini !

 

Raïssa voyait le corps transporté sur les épaules des autres pasteurs.

La tête était presque détachée. Le sang dégoulinait passablement.

— Si tu avais vu ce que je sais, dit sa mère, tu n’en rêverais pas !

 

Cauchemar des jours. Nous mangions du poisson faute de viande, dit-elle

À Ochoa quand il se montra doux avec elle. — Tu mélanges tout !

Dit sa mère en nouant les mèches autour d’un peigne de corne noire et dorée.

 

Le rituel chrétien dure une heure environ. Les juifs et les musulmans

Prient dans leurs maisons. Papa aimait la simplicité des juifs

Et l’humilité des musulmans. Il leur expliquait pourquoi Dieu

 

 

Ne pouvait pas exister. — Supposons que la mort n’existe pas. Dieu

Nous viendrait-il alors à l’idée ? Non, n’est-ce pas ? — Mais

Elle existe ! — En êtes-vous si sûrs ? — Raïssa parlait du cadavre

 

Avec une clarté qui épouvantait les examinateurs de sa souffrance.

— On n’explique pas la dyslexie par des traumatismes d’enfance.

Elle ne comprenait pas la physique des miroirs et doña Flores

 

Était la seule à comprendre. Dehors, elle redoutait la proximité

Et l’éloignement. Comment alors fréquenter les autres avec une chance

De les aimer ? Sa mère la poussait devant elle. Elles portaient

 

De beaux chapeaux de toile jaune. La vieille sortait quelquefois

Sur le seuil pour soumettre son visage à l’action du soleil,

Prescription médicale. Des enfants la harcelaient. Ses insultes

 

Rocailleuses. Sa propre prescription de malheur. Elle avait été

Une égérie. Qu’est devenu ce poète d’un autre temps ? Nous oublions.

Raïssa voyait le cadavre et ne doutait pas. La mort l’habitait

 

Comme les petits animaux habitent dans les troncs d’arbres. Écureuils

Rapides des araucarias du Jardin des Plantes. Maman pousse sa fille

Vers des garçons indifférents. Le soleil noircissait la face rogue

 

De la vieille. — As-tu fréquenté les garçons qui te trouvaient belle ?

Ce que tu vois, c’est ce que tu t’imagines. Accepte de jouer.

Ils s’amusaient à s’éclabousser autour du bassin. Eau des promeneurs.

 

Une douleur traversait son cœur quand Cayetano revenait sur la place,

À l’heure des vêpres. Elle attendait ce moment inévitable. Il lorgnait

Vers la fenêtre où elle daignait (sa mère) se montrer à son ancien amant.

 

Ils échangeaient des signes incompréhensibles. Comment peux-tu ?

Grognait la vieille. Raïssa mesurait cette approche précise

Comme une autre tentative de mettre fin à la vie. Elle peut.

 

Cayetano arrivait au bras d’une femme qui était la sienne.

Elle lui avait donné des enfants mais Raïssa ne les comptait pas.

Sa mère défiait le souvenir de plaisirs anciens en se montrant.

 

Parce que Cayetano le tuera comme il a tué mon père ! avait finalement

Déclaré l’enfant de l’homme tué par les mains de l’amant.

— Personne ne tuera Cayetano, avait seulement répondu la mère.

 

C’était compliqué. Mais c’était surtout imparfait. Tout ne s’expliquait pas.

Les gens ne connaissaient que la surface de cette souffrance.

Pas question de fréquenter cette fille ! Et ils demeuraient indifférents

 

Ou feignaient de l’être. La simplicité naturelle d’Ochoa ne pouvait

Que provoquer une autre tragédie. Comment ces choses arrivent-elles

Si elles ne sont que le fruit amer de l’imagination de Raïssa ?

 

Demandait ironiquement la vieille à sa belle-fille. Le soleil

Refermait les petites plaies de la vérole et la petite-fille

Appliquait des baumes transparents sur des cicatrices dénaturées.

 

Ainsi le godemiché passa de main en main. À dix heures, les portes

De l’église s’ouvrirent. Un paralytique descendit le premier la rampe,

Puis des femmes poursuivant des enfants. Un bourgeois alluma

 

Son cigare. Ochoa les attendait. Don Francisco, qu’on déshabillait,

Pouvait le voir à travers les carreaux de la sacristie. Ochoa

Patientait encore ou bien il n’attendait rien, difficile de se prononcer,

 

À distance. Les prie-Dieu, glissant sur le dallage, provoquaient

Un concert d’infrasons. Des vases renversés épanchaient des coulures

Sombres. Une fleur voyageait dans les cheveux d’une toute jeune fille.

 

Des personnages qui hantaient la mémoire de Raïssa, elle en vit quatre

Qui à eux seuls formaient le noyau de sa souffrance, quatre angles morts

De sa trajectoire parmi les autres et le rideau se refermait lentement

 

Sur ce jeu circulaire des réflexions. Ils rejoignaient maintenant

Le nouveau venu sans que Raïssa eût conscience de ce qu’ils cherchaient

Dans cette existence provisoire. Ochoa se laissait encercler sans

 

Révolte, sans conscience précise de l’enjeu, peut-être même était-il

La bonté même comme doña Pilar le leur expliquait, choisissant les mots

Dans le répertoire des visions, s’approchant des lèvres et des oreilles

 

Avec une imprudence troublante et sans doute accessible à l’attente.

Don Francisco, débarrassé de ses attributs, se joignit à eux.

On vit alors Cayetano essuyer la sueur de ses tempes.

 

Voici les enfants de Cayetano, petits êtres dépourvus de patience,

Visiblement souffrant d’un excès d’attention et prompts à reculer

Les limites du jeu. Ochoa apposa sa sainte main sur le front de l’un d’eux.

 

Cayetano recula. L’enfant tournoya autour d’un axe qu’Ochoa déplaçait

En direction de la fontaine, semblant obéir à une nécessité impérieuse.

Un autre enfant tournoya sans l’influence directe d’Ochoa que doña Pilar

 

Priait de recommencer sur elle son expérience centripète. Don Francisco

Exprima son indignation. Flores boutonnait la chemise du vagabond

Pendant que les enfants dinguaient. Don Felix sortit un petit bout

 

De langue pour traduire ses impressions. Don Guillén argumentait.

Dans le rideau, Raïssa souffrait sans mesurer l’importance d’Ochoa.

Cayetano le Meurtrier, don Felix son Sauveur, don Guillén le faux Témoin,

 

Et cette Flores qui enseignait si bien et mentait avec la même science

Du détournement du sens à donner à la moindre tentative de savoir

Ce qui s’est réellement passé. Raïssa imposait un cadavre vide de sens

 

À son imagination. La vieille s’était endormie et ronflait. Sur le feu,

Une casserole tremblait. L’eau du bain s’écoulait lentement

Dans les conduits. Dehors, le soleil se multipliait dans la géométrie

 

Des façades. À quoi jouent-ils d’un bout à l’autre de l’existence des autres,

Ces notables sans qui la vie devient impossible ? De qui tiennent-ils

Ce pouvoir de résoudre la question de l’égalité par l’économie

 

Et les tangentes de l’économie ? Ochoa ne leur est pas étranger.

Cayetano ne le menace plus. Don Felix exprime encore sa perplexité.

Don Guillén n’exprime rien. Flores se soumet au hasard de la chemise.

 

Voici doña Pilar aux prises avec une cohérence favorable à l’expression

D’un bonheur cassant. Les enfants virevoltaient avec les reflets

Perpendiculaires du bassin. Arc du jet d’eau insonore. Les plans

 

S’ajoutaient à une perspective cavalière. Masses planes des départs

De figures. Raïssa luttait contre la possibilité des divergences.

Ne plus te voir, pensa-t-elle. En même temps, un bruit quelconque

 

La retenait à la surface. Régularité de cette fréquence. Entre les secondes,

Permanence des objets. L’air se réchauffait. Un oranger envahissait.

Transparence des passants. Positions incertaines. Ou relativité.

 

Au lieu du tournoiement, la paralysie. La lente immobilisation

De la colonne vertébrale. Description d’un reflet. Une douleur

Traversait le corps jusqu’à se fixer autour de la bouche.

 

Ces changements n’affectaient pas sa beauté. Les arabesques de la grille

Recomposaient instantanément la fragmentation en puzzle.

Sa peau attirait des particules de temps. On n’explique pas la beauté.

 

Aussi commençait-on à en décrire les effets sur l’imagination.

Ils aimaient cette présence incompréhensible dans leur dos.

Mais ils n’avaient aucun moyen de l’incorporer à leurs jeux.

 

Matière à outrage. Elle continuait d’améliorer son apparence.

Vieillissant, et insatisfaits de leur descendance, ils cherchaient

Le moyen de s’approprier ce qui échappait à l’influence incontestable

 

Du Mariage, de l’Héritage et du Commerce. Comment espérer que finalement

Elle pût se donner ? L’apparition d’une imperfection les eût convaincus

D’une erreur légitime. Mais elle ne cessait d’accroître sa primauté

 

Et ils imaginaient des tortures à la hauteur de leur désespoir.


 

 

Chant huit et dernier du Jour

 

Don Alfonso Galvez Hoffman est médecin

 

Le salon d’attente du docteur Alfonso Galvez Hoffman ressemble

À un coin d’église. Priez pour ce médecin solitaire qui ne cherche plus

Son âme sœur. Don Alfonso se nourrit d’une autre attente.

 

La tête du renard, il leur a bien expliqué qu’il était inutile

De l’envoyer à Madrid. Il leur a montré la carte sur Internet

Et ils ont aussi voulu voir la structure du virus. Ils l’ont cru.

 

Maintenant il rangeait les petits verres sur le potager, en ligne

Les petits verres de l’amitié, comme des soldats à la parade,

Les petits verres qu’il offre sous prétexte d’amitié mais il sait bien

 

Ce qu’il faut penser de l’amitié quand on n’a pas connu l’amour.

À dix ans, il regardait jalousement le monde à travers la biconvexité

Des petits verres que sa baronne de mère alignait dans l’évier

 

En pleurant. Il y a un monde entre le monde et soi et si l’on n’est pas

Poète, on court le risque des approches approximatives de la science.

Il négligeait plutôt son devoir de chrétien et aimait se souvenir

 

Que son ancêtre le plus ancien était un Arabe d’Afrique, beau noir

Hérité de la beauté originelle peut-être avant le grand voyage

Vers le Nord. Voici le Nord sur la carte du monde, Nord blanc

 

Des pôles. Il ne buvait jamais comme on bêche son jardin. Le jardin

Avait connu les légumes de la guerre et les fleurs des Colonies.

Il buvait en apnée, n’avançant jamais sans la possession de l’instant,

 

Et touchant à des vérités impossibles à partager avec des amis

Qui avaient épousé les plus belles femmes de leur génération.

Sur un autel profane, il y avait des revues de mode et des magazines

 

Scientifiques. Aux murs, des estampes pour illustrer le bonheur

De l’instant. La tapisserie jouait avec les graphes d’une plante

Envahissante. Le dimanche, don Alfonso regardait la boniche

 

Avec envie. Elle revenait de la messe. Son petit chapeau gris

Était cloué au mur. La mantille bougeait dans l’air des fenêtres.

Elle suivait un trajet défini depuis longtemps. Son corps fatigué

 

Ennuyait don Alfonso mais il le regardait avec envie. Elle s’approchait

Pour vider le cendrier puis s’éloignait pour s’adonner aux travaux

Des surfaces horizontales. Les mouches l’accompagnaient. Don Alfonso

 

N’attendait pas. Il allait d’un bout à l’autre de ce qui ne pouvait plus

Être de l’attente. C’était un fragment d’autre chose que le temps passé

À attendre ou à recommencer. Ce n’était même pas du temps, ce n’était

 

Rien. Le corps se fatiguait et il n’attendait rien du désir.

Elle changeait les fleurs coupées, effaçait les miroirs,

Vissait et dévissait des ampoules, contrôlait les connexions.

 

Ce matin, à peine débarrassée de son petit chapeau gris et de sa mantille

Noire, elle dit qu’elle avait entendu parler du renard.

Elle avait croisé les hommes dans l’escalier. La poussière commença

 

À concrétiser la lumière oblique. La tête du renard saignait

Dans un linge. Ils s’étaient lavé les mains avec du savon

Et une solution d’ammonium. Elle vida les bassins dans l’évier

 

Et compta les petits verres sans avoir l’air de les compter. Femme,

Dit-il, je mangerai au restaurant aujourd’hui. — Qui vous a invité ?

Fit-elle comme si elle ne disait rien d’important. Il dit :

 

— Nous nous réunissons autour de doña Pilar, à son invitation,

Ajouta-t-il comme si c’était nécessaire. Doña Pilar avait pris Ochoa

Sous son aile, expliquait la boniche, une certaine Esmeralda,

 

Voisine de Polopos, sur le chemin des moulins. — Je vous souhaite

De vous amuser, dit Esmeralda sans ironie. Son corps laissait

Une odeur de fruits confits. Il buvait un ou deux petits verres

 

Avant d’aller déjeuner chez les autres, le dimanche après-midi.

À une heure, il sortit. Le soleil pénétra dans le verre fumé

De ses lunettes avant de s’installer sur ses épaules. Il marcha

 

En pensant à la faim. La table de doña Pilar réunissait de vieilles

Connaissances. Il vit le vagabond dans le patio. Il regardait les fleurs

Sous les dattiers. Christ. Pilar avait peut-être raison. Il aimait

 

Cette femme. Il soignait les défauts de vieillesse de ce corps

D’un autre temps, un corps exemplaire du point de vue de la résistance

Qu’une femme peut opposer aux photographies témoignant de sa beauté.

 

Il monta. L’escalier était rafraîchi par l’arrosage constant des pelouses.

En se souvenant de la tête nue d’Ochoa, il pensa à des rayonnements

Compliqués d’une chimie non moins explicable. Doña Pilar interrompait

 

Toujours une réflexion et n’avait pas les moyens intellectuels de mesurer

L’intensité de cette activité purement cérébrale. Don Alfonso réagissait

Aux signes de bonheur par des absences spectaculaires. Elle lui offrit

 

Son bras et il se laissa conduire dans la salle à manger. Nous

Sommes seuls, précisa doña Pilar. Il s’étonna à peine. Un petit verre

Atteignit ses lèvres, brûlant comme un tison de mangeur de feu.

 

On frappa à la porte. C’était la jeune Raïssa qui apportait des fruits.

— Voyez comme il se précipite sur elle ! dit doña Pilar en pinçant le coude

De don Alfonso. — Je ne sais pas, dit le médecin. Ochoa recevait les fruits

 

Dans un autre panier. — Il l’attendait, dit doña Pilar. — Nous ne sommes

Plus seuls, dit don Alfonso. Doña Pilar descendit. Don Alfonso se servit

Un autre petit verre. Des cristaux de sucre scintillaient. Il n’entendait pas

 

Les voix. « Je leur ai dit que c’était inutile. Ils exigeaient

Des explications. Comment simplifier à ce point la complexité ?

Le renard ne portait aucune meurtrissure. Je leur ai promis

 

D’analyser le sang. Ont-ils seulement idée de ce qu’est une analyse ? »

— Vous la soignez, non ? demanda-t-elle en revenant. Ochoa la suivait.

— Il avait l’air d’un pauvre type qui entre dans un palais.

 

Les mets étaient rassemblés sur une table à l’abri du soleil.

Deux fenêtres adjacentes formaient une ombre rectangulaire.

Un tapis était roulé contre le mur, peau du dallage encore humide.

 

Raïssa apparut en domestique, cheveux dans un peigne et les bras nus.

Ochoa la suivit dans la cuisine, portant les paniers de fruits.

Mangeons, dit doña Pilar. L’invité toisa son hôtesse. Elle s’assit.

 

Vous devriez vous reposer dans votre maison des Alpujarras, dit le médecin.

Là-haut ? fit-elle en jetant un regard inquiet vers le corridor

Qu’Ochoa venait de traverser. — Elle ne lui tirera pas les vers du nez,

 

Confia-t-elle à don Alfonso. Il huma le vin dans un verre. Il avait

Des habitudes culinaires. L’hôtesse avait tout prévu, même le pain

Aillé. Il appliquait des incisives expertes dans la chair des olives.

 

Que croyez-vous qu’il est venu chercher parmi nous ? demanda-t-elle

Enfin. — Chercher ? fit don Alfonso Galvez Hoffman. Il luttait

Contre des incohérences trompeuses. Nous ne cherchons plus,

 

Dit-il et il parut satisfait de sa réponse. Ils ouvrirent des tomates.

— Soleil ! s’exclama le médecin en posant ses lèvres sur la chair

Fendue. Doña Pilar usait d’un petit couteau à manche d’ivoire.

 

Je ne sais pas, dit-il. Elle remplissait le verre, répandant le vin

Sur la nappe. Soleil ? Avait-elle parlé avec les autres femmes ?

— Je n’ai pas eu l’impression d’un être différent, dit don Alfonso.

 

Christ. Sous la table, elle caressait les perles d’un chapelet.

Vous l’auriez vu ! dit-elle. Mais il voyait rarement les autres

Au moment important de leur apparition. Son esprit se nourrissait

 

De reflets. Planches anatomiques. Il traduisait le monde dans la langue

Des descriptions. Elle préférait l’instant où le texte se déplace.

Ochoa revint avec des fruits. Il refusa encore de partager le repas.

 

Une larme rejoignit la lèvre supérieure de doña Pilar. Elle avait

Toujours eu cette bouche éloquente. Le nez offrait une arête droite.

Ochoa transportait sa couverture dans son chapeau. Préférait-il

 

La chemise ? Il avait refusé de se chausser. C’est l’été. Les habitants

Des hameaux vont pieds nus aux travaux, dit don Alfonso qui reconnaissait

Cette courbure de l’échine, l’étroitesse des épaules, les mains carrées.

 

— Mais, dit doña Pilar, ce regard ? La tranquillité ? La lenteur

D’un point à un autre de nos habitudes ? Cette différence indiscutable ?

— Il ne parle pas, constata le médecin. Mais, selon son opinion,

 

Il ne pouvait s’agir d’un étranger à la terre comme le soutenait

Don Felix. S’il parlait, il parlerait notre langue. Observez sa démarche.

C’est celle d’un travailleur. Il connaît la terre, notre terre.

 

Croix. Elle se leva pour lui offrir un verre de vin et il le but.

— Vous voyez ces cheveux ? continua don Alfonso. C’est la cendre

Et le romarin qui les rendent si soyeux. Et non pas la divinité,

 

Voulait-il dire. Doña Pilar caressa la joue du vagabond. Rasé de frais,

Constata le médecin. Couteau. Affûtage précis de nos couteaux

Sur la pierre formée à cet usage patient du minéral. Divin enfant

 

De l’imagination et non pas de l’écriture. Relisez. Il connaissait

L’anthropologie de ces habitants parallèles. Le vin. La femme naissante.

Ces érections de pasteur. — Vous êtes sûr pour le renard ?

 

Raïssa entra avec la viande cuite. Elle avait séparé la sauce de la chair.

Don Alfonso contempla ce monument de plaisir. — Que veut un homme

À qui la vie n’a pas pardonné sa connaissance de la nature humaine ?

 

Il se sentait persécuté. Il caressa le bras de la jeune fille.

— Si nous prenions le contre-pied des religions, dit-il, nous constaterions

Pour commencer que la multiplication est une erreur de jugement.

 

N’avez-vous jamais été interrogée par cette opération ? Pure addition

D’infini, quelle absurdité ! — Je suis sûre qu’il me comprend, dit doña Pilar.

— Même langue, mêmes usages, même facilité de communiquer au lieu

 

De révéler. C’est le fils d’une forcenée de la reproduction. Il vient

Chercher la différence, un accroissement sensible de sa fortune d’ouvrier.

Ses frères lui ressemblent et ses sœurs promettent le bonheur.

 

Voici le vin de mon obscurité. Mes répliques sont l’écho de mes répliques

Et non pas ce que je dois à mon interlocutrice. Travail des mots

Et non pas du sens. Je crois à des héritages et non pas à la découverte.

 

Elle se décoiffait lentement. Il conservait cette assurance que le mutisme

Confère aux inconnus. Don Alfonso craignit qu’elle se mît à lui laver

Les pieds. Un bassin d’émail blanc côtoyait le vagabond. Don Alfonso

 

Vida son verre et laissa Raïssa le remplir à nouveau. Elle souriait

Elle aussi, belles dents blanches de l’innocence prise au piège du désir.

Il la soignait pour ce qu’il croyait être la maladie de Dupré.

 

Albeñiz avait-il conscience de ce défaut de l’esprit quand il rencontra

Son maître à Paris ? Solutions imaginaires ou produits de la chair ?

Ochoa ramassa le peigne tombé à proximité de ses pieds.

 

Rien de plus. Don Alfonso Galvez Hoffman rentra chez lui. Il était

Huit heures. On avait sorti les chaises sur les trottoirs et on

S’instruisait mutuellement. Les petits verres voyageaient.

 

Don Alfonso ne se hâta pas. Il revisita le Jardin des Plantes

Que certains appellent le Jardin Colonial et d’autres le Paradis

Perdu. Il aimait les araucarias, le Chili, l’approche du bout du monde.

 

La jeunesse ne le fascinait pas autant que la possibilité de prendre

Plaisir au contact, physique ou purement intellectuel, des objets

Environnants. Il connaissait la multiplicité des formes bien qu’il

 

Se gardât d’en tirer des conclusions spirituelles. Les enfants

Envahissaient les lieux. Mères grotesques de l’avenir. Les boutiques

S’éclairaient. Il traversa les terrasses des cafés et des casinos.

 

Le pistou au mouton remontait. La langue subissait l’acidité du piment

Et l’indéfinissable souvenir des olives cuites. Le vin était oublié.

Il jeta un œil distrait sur les genoux des fillettes criardes.

 

Les fenêtres donnaient maintenant sur l’obscurité des intérieurs.

Rideaux ouverts et immobiles. Les seuils se remplissaient d’êtres

Accroupis. Des miroirs luttaient contre l’absence. Plafonds tranquilles.

 

Il fit le tour par les champs de canne à sucre, se limitant à les contourner.

Des ouvriers revenaient d’on ne savait quelle souffrance secrète,

Silencieux comme des animaux, lents comme un ciel d’étoiles.

 

Un peu de lyrisme, don Alfonso Galvez Hoffman ! Des octosyllabes le hantaient.

Un, deux, trois, quatre, un, deux, trois, quatre, un, deux, un, deux,

Trois, quatre, cinq, six ! Des oiseaux rentraient eux aussi chez elles.

 

Eux. Elles. Il nota la rencontre dans le petit carnet. Tout le monde

Connaissait ce talent. Il composait des satires sur les temps présents

Et savait évoquer ce qu’on n’avait plus aucune chance de retrouver

 

Intact. Miroir de l’instant et préservoir de la durée. On ne demandait

Pas plus aux mots. Il pianotait en chantant, laissant la guitare

À des chants plus profondément fidèles. — Donnez-nous des nouvelles

 

De notre éparpillement, don Alfonso ! Les laisses s’étiraient d’une image

Surprise au seuil de la réalité jusqu’à ce point presque indicible

Où la réalité explore elle-même ce que l’imagination vient de mettre à jour.

 

Refrains du quotidien et de l’éternité. Appauvrissement de la musique.

Micros de l’intimité. Il griffonnait à même les touches avec un crayon

Gras que doña Pilar, pianiste elle-même, mais virtuose, lui reprochait.

 

Il avait à peine approché Ochoa, évitant même de croiser son regard.

Il avait observé des mains peut-être un peu moins rudes que celles

Qu’on imagine nourrir les habitants des hameaux, des mains héritées

 

De la résignation, mains aux doigts exercés à l’arrachement et non pas

À la finition. L’échine était celle d’un fils comme il faut que soit

Un fils destiné aux creusements plus qu’à l’extraction du nécessaire.

 

Déception de doña Pilar. Elle avait accéléré la croissance d’un menu

Fait tout exprès pour satisfaire son hôte. Il s’était mis à boire plus vite,

Moins facilement, prenant le risque de dénaturer le ravissement.

 

Ochoa avait accepté de tremper un pied dans la bassine. S’était-elle

Décoiffée ? Il l’imaginait mal en putain repentie. Raïssa servait en silence.

À quel moment avait-il été invité à vider les lieux ? Le visage

 

De doña Pilar se durcissait progressivement. Elle l’accompagna

Jusque dans la rue. N’oubliez pas le renard. Elle enfonça le béret

Sur une tête instable. — J’avais ma canne en arrivant, dit-il.

 

Il ne l’avait plus. On ne chercha pas la canne. Il vit Raïssa glisser

Dans la fin du jour comme une feuille morte à la surface des eaux.

Ochoa s’était figé dans le patio, incapable d’aller plus loin.

 

Christ. Il se rafraîchit au jet vertical d’une fontaine. Sans ma canne,

Avait-il prévenu, je divague ! — On n’a pas besoin de canne à votre âge !

— Question prestance, je reviendrai ! Et il avait commencé par s’égarer

 

À cause d’une nette diminution de l’éclairage. Les cris des enfants

Eurent vite fait de l’éveiller. Ce besoin d’autre chose ! s’étonna-t-il

En pensant aux agenouillements de doña Pilar. — De quoi la soignez-vous ?

 

Avait-elle demandé au début du ravissement. Elle surveillait l’entrée

Du cabinet si la lumière était favorable. — Je ne suis pas compétent

En la matière, avait-il avoué à son hôtesse déjà déçue par sa prestation

 

De convive. — L’esprit est infini, expliqua doña Pilar, raison pour laquelle

Nous finissons par ne plus savoir. Mais elle insistait pour connaître

Mieux la petite vipère qui s’était glissée dans son sein, selon l’expression

 

Consacrée. — Je ne comprends pas qu’il refuse de nous accompagner.

Dit-elle doucement. J’ai peut-être eu tort de m’en remettre à vous.

Je n’ai pas l’habitude de l’anomal. — Où diable avait-elle péché

 

Ce vocable inattendu dans la bouche d’une personne aussi indifférente

Aux mœurs des oiseaux de nos places publiques ? Que dis-je ? Je n’ai

Rien dit. C’est la nuit qui tombe sur mon silence. Le ravissement

 

N’est plus que le souvenir d’avoir été un moment proche de la vérité.


 

Chant neuf et premier de la Nuit

 

Sérénade

 

Terre de l’asphodèle et du lièvre, terre de femme au travail

De l’enfant, terre des hommes cherchant des lois au partage

Et trouvant des raisons de hiérarchiser la possession,

 

Terre de l’enfance des arbres et de la mort des œuvres,

Terre de l’inhabité et des néoténies de la langue, terre

Du soir et des fenêtres, terre des transparences et des profondeurs,

 

Terre des jours circulaires et de la vie rectiligne, terre

De la fragmentation des textes, terre de l’existence de la mort,

Terre des preuves, des méthodes, des instincts, des orgasmes

 

Et de la foi, terre de l’assimilation et des conquêtes, terre

Trouvée sur terre en un moment de l’enfance, je n’ai hérité

Que de mon apparence et elle me rapproche de mon nom. Enfant

 

Sommaire apparue dès la première éjaculation, je te voyais

En haut des vignes, enfance toi aussi, prometteuse d’oubli

Instantané. Ils chargeaient tes épaules de la nourriture

 

Des hommes et, patiente ou soumise, je ne pouvais pas en juger

À cette distance, tu allumais le feu avec des branches d’oranger

Et d’amandier, tu installais le trépied et la gamelle, toujours

 

Avec cette lenteur reçue en héritage des femmes patientes ou soumises,

Et je te regardais touiller la mie et surveiller le lard,

Patiente si je rêvais de toi ou soumise si je te haïssais.

 

J’ai passé une grande partie de mon enfance à écouter de la musique

Et à regarder la télé. Ils désignaient une malformation intérieure

Si grave que j’avais du mal à me déplacer sans souffrir.

 

La nature est une question de dosage de la matière, une complexité

Chimique qui continue de se compliquer et l’enfance devient

Un problème d’adulte au travail de l’éducation. J’ai lu des livres

 

Où l’amour donnait le meilleur de l’expression, beaux livres

De lignes plus que de mots, de croissance plus que de présence.

Ochoa, me disais-tu, je ne suis pas faite pour toi et tu t’en allais.

 

Terre de l’attente d’un meilleur moment, terre de la croissance

Des précisions et du détail, terre de l’ouvrage et du spectacle,

Terre de cette enfant que tu éloignais de moi par principe,

 

La pluie venait avec un vent reconnaissable par sa douceur.

Nous pouvions voir la mer et ses partances, la plage noire

De monde, la terre descendant par la route goudronnée comme

 

Tout le monde. Je n’ai pas rêvé. Un concert traversait ma tête

Cernée d’écouteurs. Et je te proposais une vie sans réjouissance

À la place de l’espoir, une vie de terrien arracheur de terre

 

En exemple de la nécessité de ne plus revenir pour toucher sa part

D’héritage. Enfant des hommes et tristesse des femmes, je te voyais

T’incliner patiemment devant la lourdeur des travaux à exécuter

 

Sous peine d’exclusion. J’ai eu la chance de posséder des os

Fragiles et un père travailleur. Ma mère vous expliquait les os

Et la pathologie des os. Elle parlait sous le couvert de l’expérience.

 

Abeilles des vignes et des amandiers, abeilles  des ressemblances

Exactes, abeilles de la tranquillité des après-midi de sommeil

Après l’abus de vin et de nourriture, tu visitais l’enfermement

 

De l’adolescence, l’enfance en pleine croissance prise au piège

De l’avenir, terre des os et de la poussière des os, terre

De la nécessité de conserver le sang dans des corps fatigués

 

Par le travail et la protection des œuvres. Serpents des murettes,

Petites apparitions de la possibilité d’être plus rapide que l’œil,

Serpents et traces des animaux poursuivis par la nuit, possibilité

 

D’effacement de toute cette activité nocturne et peut-être intérieure.

Le matin, je te voyais porter le linge au lavoir, trottinant

Derrière les femmes, portant le linge et souffrant de n’être pas

 

Ailleurs, avec moi, avec un autre, loin de la terre et des os

Que la terre réduit à la terre, poussière de propriété, pluie fine

Des réveils. J’écoutais des concerts, je mesurais l’importance

 

De l’électronique et de la mémoire artificielle et ils rêvaient

De nouvelles nuits dans les jardins d’Espagne, partitions faciles

Du bonheur, enfouissement des trésors nationaux et érections des stèles

 

Exemplaires. Ochoa, me disais-tu, je ne suis pas faite pour toi

Et tu t’en allais. Tu glissais sur la nuit réduite à sa surface,

Tu ne revenais plus sans cette intuition de l’issue, sans cette

 

Connaissance de l’hypothèse la plus probable et je rêvais de toi.

Ochoa, me disais-tu, je ne suis pas faite pour toi et tu t’en allais

En laissant toutes les traces de ton passage sur ma nuit exemplaire.

 

Nuit noire et blanche, nuit des couleurs et de la perspective,

Nuit d’une terre à facettes, nuit sans présence, fil tendu

Entre le savoir-faire et la paresse, nuit d’Ochoa écorché

 

Et pendu (essai non concluant) à l’arbre fournisseur d’ombre

Dans les pires moments de la journée. Tu n’expliquais pas

La virginité. Tu servais le corps commun avec une application

 

De miroir. Je te reconnaissais dans l’écorce des branches.

Il n’y avait rien de plus ressemblant que ces greffes pratiquées

Dans l’écorce de l’arbre planté pour faire de l’ombre à mon immobilité.

 

Terriens des hameaux !¡Arrabaleros ! Je vous saluais depuis ma claustration.

Quelle déception pour vous, mes imitations et mes petites révoltes !

Même le guitariste n’y croyait plus. Et ma station verticale devenait

 

Impossible parmi vous. Je me couchais dans les toitures de bruyères

Pour échapper à vos visions. Toujours plus haut sur vos constructions

Traditionnelles, moins facile et plus proche de l’incompréhensible.

 

C’est dans ces conditions que j’abordais vos filles. Elles travaillaient

Pour ne pas subir vos critiques, elles se soumettaient ou cultivaient

Cette patience qui me laissait nostalgique au bord de leur regard.

 

Voici celle que j’avais choisie. Ochoa, me disait-elle en substance,

Je ne suis pas faite pour toi et elle s’en allait avec les autres,

Les autres continuaient d’agacer mon sens de la part qui me revenait.

 

Ochoa, elle ou une autre, ce n’est plus possible. Elles s’en allaient

Toutes ensemble, disparaissant progressivement dans le même chemin

De traverse, entre les prés et les vignes, le long des bois et des

 

Parois. Il n’y a pas d’autre nudité que ce cercle hérité du désir.

Rien d’autre que cette appropriation des choses. Et tu t’en allais

En prononçant le nom que je portais encore avant de le soustraire

 

Au cadastre. Dormant encore sur la fourrure des animaux, je rêvais.

Quel sens donner à ce désir de possession ? Quels noms portent

Ces nouveaux lieux de l’existence ? Quelles demeures pour les fous ?

 

Mais nous ne dormions pas ensemble. Bien qu’il m’arriva de coucher nu

Sur tes planchers, seul et nu entre les tapis et les plafonds

De ton ciel de lit. J’inventais les topographies exemplaires de ma

 

Passion. Maintenant, voici les personnages. Il m’a suffi de descendre

Et d’imposer mon corps. Il fallait que cela se passât non pas ailleurs

Mais plus bas, plus proche des centres d’intérêts, presque au cœur

 

De la nouveauté. Je descendis un soir de pleine lune. Je n’oubliais pas

La cassette contenant le concert par quoi je comptais m’obséder.

Simplement, je ne pris pas de quoi écrire. J’ai dormi dans l’ombre

 

Induite d’un bassin d’alimentation. Les pompes ont investi mon sommeil

De pacotille. Je ne voyais plus nos façades ni nos arbres.

Je te retrouverai, répétai-je sans me fatiguer de n’en être plus aussi sûr.

 

Moment crucial. La terre devient le seul objet. Et le corps s’engage

Dans l’hiatus. Découverte alors purement vocale de la différence

Entre soi et ce qui se propose à la croissance. Resserrement de l’errance.

 

Par quoi remplacer ce qu’on vient de quitter ? Quelle sera ta nouvelle

Position, ton possible exercice de la trajectoire ? À quel nouveau

Moment tout cela s’arrêtera-t-il ? Guetter la méprise. Plus de mots.

 

Boire pour remplacer les mots, leur action de surface. Raïssa apparut

Dès le début. Il a fallu que je n’attendisse pas. Christ. Je suis

Cet homme. Une femme me nourrissait. Je cueillais pour elle les fruits

 

Qu’elle te demandait de porter jusqu’à elle. Ochoa, me disais-tu,

Nous sommes faits l’un pour l’autre et je te croyais, toi qui seule

Connaissait mon vocabulaire. Ils ne trouvaient pas mon lieu

 

De prédilection dans mes poches. Ils en oubliaient de t’interroger.

Voici l’herbe où tu t’es étendue pour regarder le ciel jusqu’à cécité.

Herbe de la première nuit passée avec un corps étranger à ma maladie.

 

Comment ne pas en laisser la trace ? Mais je n’avais rien pour écrire.

S’il en reste quelque chose, qu’en as-tu retenu ? Ochoa, me disais-tu,

Nous sommes faits l’un pour l’autre et je te croyais comme on croit

 

À l’existence de la terre. Nuit facile. Je giclais plus facilement

Dans cette nuit que dans toutes les autres. Je giclais par excès

De substance. Tu disais que nous étions comme le ciel et les étoiles,

 

Toi le ciel infiniment et moi les étoiles une à une. Ochoa, je ne sais

Plus si j’avais raison de m’abandonner, disais-tu. L’herbe noire

Nous entourait. Des lueurs traversaient les feuillages. Je ne sais

 

Plus ce que je t’ai demandé, me confiais-tu. Je ne sais plus si

Nous existions avant de nous retrouver. Catimini. Suspension des effets.

Le ruisseau naissait clandestinement des tranchées d’irrigation.

 

Christ. Et si elle avait raison ? Soyons discrets ou plutôt approchons-nous

Du silence de la voix. Rien pour écrire alors que tu parles de nous !

Ochoa, me disais-tu, nous sommes faits l’un pour l’autre et je te croyais.

 

Nous nous éloignâmes encore. La nuit devenait transparente et tu voulais

Voir. Qui étais-tu ? — J’étais la promesse de l’intelligence et je

Ne l’ai pas tenue. J’étais la preuve d’une égalité des chances

 

Et je n’ai saisi que des opportunités de poète. J’étais le pain

Et le vin de tous les repas et j’ai laissé brûler l’attente

Dans le fourneau. J’étais sur le point d’en savoir autant que les autres

 

Et je m’exprimais comme un voyant. Je n’étais pas celui qu’on attendait

Ni la fin de l’enfance. Ni Falla, ni Machado. Rien d’autre qu’un malade

Des os et par conséquent de l’existence. Ochoa, me disait-elle,

 

Je ne suis pas faite pour toi et elle s’en allait. Ochoa, me dis-tu,

Nous sommes faits l’un pour l’autre et je te crois. Toi le ciel

Infiniment et moi les étoiles une à une. Moi relatif de l’attente.

 

Couteaux de ma résurrection ! Forges des rhéologies du texte ! Instants

Favorables à une approche intentionnelle de l’arrêt sur l’infini !

Toponymie des familles de poètes ! Je croyais exister sans la nécessité

 

De me reproduire. Je croyais te déposséder de ton héritage. Je croyais

Que rien n’était possible sans une bonne connaissance de l’instant.

Et je voyais à quel point je m’étais éloigné de toute sympathie.

 

Ils nous cherchent. Ils connaissent les recoins de leur terre. Leurs chiens

Aboient dans le lointain de notre existence commune. Faits l’un pour

L’autre et défaits comme un nœud naïvement compliqué de graphes.

 

Comment imaginer cette morsure et la répétition des griefs ? Comment

Mesurer dès maintenant la durée conditionnée par les usages du droit ?

Il n’y a rien de plus exagéré que ces intrusions dans la vie privée.

 

Rien de plus démesuré. Couteaux de ma deuxième vie ! Ils traverseront

Une chair tétanisée par le désir d’éterniser l’instant exact du bonheur.

Ils fendront la surface d’un dernier recours à la voix. Couteaux des

 

Imbéciles. Je ne veux plus vivre la cohérence au prix de la paix

Extérieure. Je peux encore me tenir à distance. Je peux provoquer

Sans me soumettre à la jalousie des couteaux. Ochoa, me dis-tu,

 

Je t’accompagnerai jusqu’au bout de cette existence de patachon et

Je ne te crois plus. Tu es la terre qu’ils répandent sous leurs pieds

Quand l’arable vient à manquer. Je suis le prétexte des mises à mort.

 

Saignante joue des encornés, au mieux. Entrejambes des mutilés du combat.

Têtes cassées des lents. Traces du piétinement, au mieux. Ochoa,

Je ne comprends plus ce que tu veux de moi et je t’en voulais

 

De refuser la petite souffrance d’un attachement par l’épine. Couture

Des amants. Rien que cet étroit percement de la surface pour résister

À la séparation par capillarité. Raïssa, c’est la première fois

 

Que je te demande quelque chose. Toi le ciel infiniment et moi

Les étoiles une à une. Un peu de terre sur ta terre et la proie

De mon regard sur ta langue dialectale. Exercice de l’enjambement

 

À la césure. Ils pratiqueront l’exercice du couteau ordinaire réservé

Aux amants immobiles si tu n’es pas celle que je croyais. — Ochoa, dis-tu,

Christ en croix sur le corps de la femme, de quoi te plains-tu ?

 

— Je ne me plains que de ma solitude mais je l’ai bien cherchée !

Je t’ai trouvée parce que tu te laissais voir. Imagine le contraire.

La place déserte et la rumeur des rites de l’autre côté des murs.

 

Sale petite anarchiste en phase avec son époque ! Elle ouvrait la persienne

Et laissait entrer ma lumière dans son appartement sans se soucier

De ses colocataires. Elle apparaissait comme la réponse possible

 

À mon tourment. Beaux cheveux des filles qui savent se coiffer ! Belle

Apparence du bonheur. Racines des seins. Les bras formaient les deux côtés

Égaux d’un triangle isocèle. Elle arrosait négligemment des géraniums,

 

Éclats de verre de sang sur les vitres. Mon propre reflet se divisait

En lumière descriptive et en ombre suggestive. Poésie de mon apparence

Dans les miroirs tendus. Les battants se croisaient dans la profondeur

 

De la pièce qu’elle venait d’ouvrir. Depuis, nous nous sommes aimés,

Ayant attendu la nuit pour nous retrouver nus dans l’herbe noire.

La nuit est favorable aux rencontres comme résultat d’un calcul enfantin.

 

Voici les seins et la limite des épaules. Voici la fente et l’ouverture.

Quelle différence ! J’ai situé le plaisir au niveau du sternum, la première

Fois. La seconde il scia ma colonne vertébrale. La troisième mes bras

 

Ont éprouvé les limites de l’étreinte. Que veulent les couteaux

Savoir de mon plaisir ? Que veulent-ils de réellement écrit sur le plaisir

Qu’on éprouve à la surface des femmes ? Je sais ce que vous ne savez pas.

 

La pénétration de l’acier jusqu’à l’organe vital n’est que la conséquence

De votre ignorance. Sinon vous apprécieriez la justesse de la métrique

Et des autres composantes d’une poésie digne d’existence publique.

 

Du pied vous écrasez les médiums. De la tête vous n’imaginez plus.

Votre sexe est une fleur arrachée à la terre. Pauvre fleur arrachée

À l’existence des fleurs ! Traversez mes sarcasmes de joue en joue

 

Si vous ne possédez que les couteaux de l’existence du genre humain.

Qu’allez-vous faire de cet autre corps ? Effacez mes traces ? Entrer en lui

Jusqu’à la racine de ma semence ? Le diviser pour mieux régner sur lui ?

 

Ma quantité de sang s’amenuise. Je ne pouvais pas mourir d’autre chose

Que d’une hémorragie carabinée. Ochoa, me disais-tu, nous sommes la proie

Des couteaux et tu ne sens pas la douleur ! Raïssa mon amour de femme !

 

Fin du règne d’Ochoa sur la pensée des hommes. Une flaque de sang

Éclairée par les lampes torches. Un visage qui s’éteint. Mes mains !

Je vous avais oubliées, vous porteuses des traces de la femme

 

Que je suis venu chercher et que j’ai trouvée dans une fenêtre !

Vous, exploratrices de mes obscurités textuelles. Prenez ma tête

Et tournez-la du côté de la femme qu’on emporte loin de moi,

 

À une éternité de ce que j’en sais maintenant définitivement.


 

Chant dix

 

Monsieur de St-Pé éclaire les chandelles

 

À huit heures du soir, Gérard de St-Pé quittait les lieux

Pour se rendre à son rendez-vous quotidien avec les plaisirs

De la table. St-Pé est un fidèle des rendez-vous. Doña Pilar

 

Ne l’attendait pas. Il ne croisa pas don Alfonso. Elle le reçut

Avec des explications si confuses qu’il crut à un mensonge.

Mais quelle était la raison de ce mensonge si inattendu

 

De la part d’une amie aussi ancienne ? Il but avec elle la solution

De vin rosé et d’eau fraîche qui concluait habituellement

Leurs rencontres. Elle lui offrit des beignets au lait.

 

— Je ne sais pas, disait doña Pilar, ce qui m’arrive aujourd’hui

Mais je suis presque incohérente. Elle s’enfonçait dans un pouf.

— Voulez-vous que je dorme ici ce soir ? proposa monsieur de St-Pé

 

Qu’on ne pouvait pas soupçonner de luxure. Elle refusa de la main.

Dormir, elle ne dormirait pas et puis il était trop tôt pour penser

À dormir. Elle redoutait de mauvaises rencontres. Elle se signa.

 

Monsieur de St-Pé, dont la famille n’avait pas toujours porté

Ce titre (comtes ou quelque chose d’approchant), fuma un cigare

De La Havane en pensant aux jolis doigts de la cigarière.

 

— Je ne sais jamais ce qu’il faut répondre aux amis qui s’ennuient,

Dit-il en se vissant dans son pouf. — Je ne m’ennuie pas,

Dit doña Pilar. L’homme la regarda comme s’il était étonnant

 

Qu’elle lui fît ce genre de réponse. Les volutes s’accumulaient

Comme les nuages du mauvais temps. Têtes penchées d’une citadelle

Qui entre dans la nuit. Il lui conseilla de ne plus penser.

 

En traversant la salle à manger, il avait jeté un regard morne

Sur le repas achevé. Vous avez dîné ? demanda l’amie un peu agacée

Par ces observations parallèles. Il avait absorbé le nécessaire,

 

Avoua-t-il. Il rougissait sous l’influence des yeux. Sa maison

Avait appartenue aux Galvez Bonachera. Elle se dressait inutilement

Au-dessus des autres, gonflant sa façade de pierres rouges, inutile.

 

Le percement d’une baie vitrée avait, en son temps, un peu scandalisé

Les anciens propriétaires. Ce miroir monumental reflétait la cité

Comme la bouche ouverte qu’on avait d’abord dissimulée derrière

 

Une austérité de pierres croisées. Cet ancien agencement limitait

Maintenant la baie. Monsieur de St-Pé avait lui-même calculé

La finition en quatre côtés parfaitement rectangulaires, indubitablement

 

Rectangulaires. Il sauva la vigne et les contreforts de briques

Et de galets. Un bougainvillier gonflait sa voile sous les balcons.

Et la terrasse s’avançait comme une danseuse nue sous les feux

 

De la rampe. Il quittait facilement ces lieux verticaux. Derrière,

La paroi exhibait des cicatrices refermées et la terre lavée

Et concassée s’était figée en coulures jaunes. Il avait acheté aussi

 

Les mines. On ne s’y rendait plus guère que pour en admirer

Les peintures rupestres. — Encore un peu ? proposait doña Pilar

En soulevant la cruche dégoulinante de perles, petits miroirs

 

Fugaces. Il acceptait, se grisant lentement, comme il aimait se griser

En compagnie des amis et plus particulièrement de cette amie

Inexplicable dont la famille avait tout possédé jusqu’à une date récente.

 

Il admirait l’insolence du passé. — Pensez-vous qu’un arbre ajouterait

À la verticalité ? Il avait pensé à un arbre sans lui donner de nom.

Connaissez-vous un arbre qui ferait l’affaire ? Un arbre parfaitement

 

Vertical. Une colonne d’arbre. Son feuillage s’épanouirait dans

L’ombre des crépuscules. Il traçait la lumière de bas en haut,

Guidant le regard des deux mains. Non, elle ne voyait pas.

 

Un arbre à la place d’une tour qui avait manqué à cet édifice

De la possession et du droit chemin. Huit heures et demie et

Nous n’avons encore rien dit d’important. Elle lui parla d’Ochoa.

 

Christ. Il avait décliné toutes les invitations à s’asseoir

À une table. — Nous ne sommes pas assez humbles pour lui,

Ironisa monsieur de St-Pé. Christ ! Christ ! Christ ! Doña Pilar

 

Agita les perles de ses petites croix d’ivoires. Quelle belle soirée !

Dit monsieur de St-Pé en observant le ciel à la surface des verres.

Quel mystère, ce ciel, tout de même ! Et il se recroquevilla

 

Avec le cigare au milieu de sa nouvelle posture. Doña Pilar

Se penchait pour recueillir la cendre dans le creux de sa main,

Cassant le fût gris de la cendre avec le petit doigt.

 

Attendait-elle quelqu’un d’autre ? se demanda-t-elle soudain.

Il se souvenait maintenant de n’avoir pas été invité ce soir.

Il la soulageait d’un remords. — Voulez-vous que nous écoutions

 

De la musique ? dit-il. Elle préférait les bruits de la nuit

Qui froisse les draps de la réalité. De la musique ? Je ne sais pas.

Elle pensait à Ochoa qui avait refusé de s’asseoir à sa table.

 

Cet après-midi, elle avait relu le Sermon sur la montagne

En évitant les commentaires des mots riches et pauvres.

Mais le texte devenait incompréhensible sans ces éclairages

 

Inspirés par la pratique de la douleur. Jamais elle n’avait souffert

Au point de crier. Elle imaginait l’effet du cri que l’inspiration

Condamnait au silence. Chambre des meilleurs d’entre nous.

 

Les petites misères physiologiques n’ont jamais mené personne

Sur les chemins de la parfaite connaissance des faits. Personne

N’est entré dans le royaume de Dieu par la grâce d’un défaut

 

De fonctionnement. Il faut une croix à la vie pour avoir une idée

Exacte de la différence. Nous imaginons, répétait doña Pilar

À des interlocuteurs patients, ce qui pourrait arriver si cela

 

Pouvait arriver au commun des mortels. Il arrive plutôt des corollaires

À l’héritage. Et encore, souriait-elle, quand nous sommes fleuris !

Expression qui était restée pour désigner le meilleur de la société.

 

Monsieur de St-Pé préférait les poésies mystiques. Il n’avait qu’une idée

Vague de la souffrance à mettre en jeu pour trouver de la joie

À la place du bonheur. Ayant épousé un jeune cadavre, il l’avait vu

 

Vieillir. Cette descente aux enfers n’en finissait pas. Les tangentes

Avaient souvent réduit la vie quotidienne à un ennui passablement

Existentiel. Il se souvenait des cris du texte comme on rappelle ses chiens.

 

— Si vous aviez rencontré don Alfonso (et elle se demandait comment

Ils ne s’étaient pas rencontrés), il vous aurait parlé du renard.

— Un renard ? fit monsieur de St-Pé. Sa femme rêvait d’un renard

 

Argenté. Ce n’était pas le moment de badiner. Doña Pilar Galvez

Bonachera vivait un de ces intenses passages de la pensée aux réalités

Contradictoires. Le docteur avait-il plongé le même nez dans ces verres

 

De baccara ? Cessons de plaisanter. Il accorda une attention courtoise

Aux propos de son hôtesse. Ses mains se caressaient sur la table.

— Un renard, dit-il, vous voulez dire l’animal ? La question étonna

 

La roturière. Elle décrivit un cadavre encore chaud. Il frissonna.

Les joues de la bonne femme tremblaient comme si elle se préparait

À pleurer. Elle entrouvrit des lèvres blanches. — Un renard, dit-elle,

 

Qui nous arrive bien mal à propos. Et elle s’élança dans la nuit.

Il la suivit. Ils entraient dans une obscurité en formation.

Elle l’avertit que le jardinier avait oublié des trous. Renard,

 

Trou, qu’allait-il imaginer ? Elle tourna le bouton d’un interrupteur,

Demandant si la lumière était propice à la conversation. Il appréciait

Les insectes mais pas à ce point ! Elle sembla encore courir, s’éloignant

 

De lui, atteignant finalement l’invisibilité. Il était sous les branches

Et fumait une cigarette. Il lui parla d’un renard qu’il avait vu

Dans une vitrine. Vu mais pas acquis. Donc pas offert. Elle vous en veut,

 

Dit doña Pilar du fond des ténèbres. — Vous a-t-elle parlé de nous ?

Demanda-t-il comme s’il n’avait jamais abordé le sujet. Doña Pilar

Fit une brève apparition dans le contre-jour d’une lampe. — Jamais !

 

Dit-elle. Il croyait voir ses bras et les épaules comme un U renversé.

— Je ne connais rien aux fanfreluches, expliqua-t-il. Elle continuait

De se soustraire à l’abondance de possibilités. Il la poursuivit

 

À l’aveuglette. Il rencontra des buissons habités par des êtres

Terrorisés. Une allée montait entre les fleurs. Il la retrouva

Sous un portique. Elle se plaignit de sa jambe. Souffrance des

 

Immatures. Ochoa n’avait pas détourné son regard de l’exploration

Qu’elle avait entrepris comme un viol. Christ. Elle pénétrait en lui

Comme dans la douceur des textes. Les femmes avaient caressé ses joues

 

Et les cheveux. Elles avaient ressenti une brûlure presque douloureuse.

Essaye, toi ! Elle préféra le regard. Commencement d’une persécution jalouse.

Ses mains lui obéissaient. Les pieds s’arrachaient à l’instance des cris

 

Retenus par pudeur. Pourquoi ne dis-tu rien ? lui demanda-t-elle.

Je t’ai entendu parler aux animaux dans la forêt. Ils t’écoutaient.

— Les femmes n’avaient jamais rien entendu de pareil. Leurs mains

 

Brisaient des liens imaginaires. — Les animaux ? fit monsieur de St-Pé.

Elle imita les animaux. L’obscurité multipliait les ressemblances.

Il se posta dans un angle illuminé pour observer la femme qui se donnait

 

En spectacle. Et Raïssa ? demanda-t-il doucement. Raïssa ? Petite garce !

Le cri de douleur traversa la nuit. Monsieur de St-Pé quitta la lumière.

Quel cri ! Quelle douleur ! Mais rien d’assez profond pour comprendre

 

Ce qui se passe réellement. Rien de définitif ! Voulez-vous que nous

Parlions d’autre chose ? proposait-elle en se glissant entre la nuit

Et l’homme qui la confondait avec d’autres ombres. Voulez-vous que

 

Nous dormions ? Elle se déplaçait avec une lenteur égale au temps.

Mais dans quelle direction ? Il arpenta le souvenir d’une allée de graviers

Et atteignit la serre chaude. Elle l’attendait. Je savais que vous me

 

Comprendriez, dit-elle. Il la suivit. Raïssa ! Putain ! Elle griffa

Le ciel noir. Vous ne me suivrez plus si j’ai raison ! Doña Pilar !

Raïssa ! Putain ! Vous comprendre ? Il haletait. Putain ! Putain ! Putain !

 

Elle écorcha une ombre, répandant la lumière d’une torche. Putain !

Me comprendre, oui ! Comprendre que je veux savoir ! Comprendre

Que les femmes ne veulent pas savoir. Comprendre que les bras d’une putain

 

Sont ouverts ! — J’irai où vous voulez, dit-il sans y penser. Où je veux !

Mais nous n’allons nulle part. Nous quittons les lieux de ses fornications !

— Ici ? fit-il en reluquant l’herbe obscure des parterres. — Ici !

 

Si vous le voyez, ajouta-t-elle et elle consulta sa petite montre

Bracelet — il est encore temps — vous qui avez tant d’influence

Sur l’esprit, recommandez-lui de parler aux hommes. Les hommes sont

 

Taciturnes. Ils ne comprennent pas le silence obstiné des étrangers

À leur terre. Méfions-nous de Cayetano, de son juge et de son régisseur.

Vous n’avez jamais rien écrit sur les injustices de notre temps mais

 

Vous imitez si bien le fil du temps, sa cohérence de chanson, justement

Le refrain dont nous vous sommes à jamais reconnaissants. Raïssa est

La petite putain dont il faut se méfier. Il y a toujours eu une petite

 

Putain chez les femmes, une putain en bas âge, parodie de nos désirs

Légitimes. Putain ! criait doña Pilar en montrant le poing à l’ombre

Incalculable. Des ailes se pliaient dans la nuit la plus obscure

 

De cette existence de femme. Monsieur de St-Pé se retrouva seul dans la rue.

Il retournait chez lui, dans sa demeure ancienne, dans son lit ouvragé

Selon le style national, dans son sommeil d’architecte du lendemain.

 

Du voyage, il haïssait et redoutait peut-être les trajets, préférant

Les étapes. Nul voyage n’était plus angoissant que ces simples allers

Et retours entre la demeure et l’histoire particulière des autres.

 

Minutes de reconstruction de ce que la conversation venait de chambouler.

Il voyait à travers les doigts de la main. Revenu dans une lumière

Propice à l’observation des détails, il ralentissait petit à petit,

 

Non pas pour ne pas atteindre son but mais prendre le temps d’en mesurer

L’importance. Portées des ombres sur les façades. Vanité des fenêtres

Contre quoi les persiennes secouaient nonchalamment leur géométrie

 

Articulaire. Excroissance de la pierre aux angles. Grimaces des envergures

De la hauteur retenue par des arcs-boutants. Sinuosité des crêtes.

Le chemin était visible dans le feuillage des eucalyptus. Portail

 

D’inspiration gothique. Une boîte aux lettres crachait des nouvelles

Du monde. Il ramassa un journal mouillé par les condensations et le mit

Dans sa poche. Nouvelles de cet envers du monde qui est le lieu

 

De l’existence. Temps passé entre l’écriture et les voix répercutées

Par les murs de l’encerclement où il se reposait d’une existence

Dorée. La nuit détaillait les déplacements. Il salua un chien gris.

 

Dans son lit, il avait une préférence fébrile pour les putains

Expérimentées. Il interrogeait sa petite croix d’ébène avant

De s’endormir. Dialogue de l’écrit définitif et du texte provisoire

 

Offert sur l’autel de la reconnaissance. Il tournait rarement les pages

Des anthologies. Des œuvres achevées s’imposaient à l’esprit.

Actes purs de toute prétention à l’exactitude. Tragédie du bonheur.

 

Nous finissons par ressembler aux personnages des littératures. Agonie

Sommaire avec arrêt du cœur à la clé. Une dernière souffrance avant

De s’en aller. Témoins fascinés et rapetissés par le temps qui exprime

 

Ses limites. Peu de mots ont franchi cette question de la seconde suivante.

Attirés par les bas-reliefs sculptés au couteau dans l’écorce des arbres,

Il déchiffrait de possibles inachèvements en lieu et place des fins

 

Tragiques. Il faut nourrir l’activité verbale d’éclats de pierre.

Pourquoi ne couchait-il pas toutes les nuits dans le lit de doña Pilar ?

Parce que doña Pilar limitait leurs rencontres à des conversations

 

Sur les moyens d’en finir avec les attirances mutuelles. Aujourd’hui,

C’est Ochoa qu’elle recrée dans le chaudron de sa misère sentimentale.

Et déjà Raïssa ouvre ses cuisses de petite putain. Nuit interminable

 

Des parfaits ! Il entra dans la place publique. Les chaises arrondissaient

Les angles. Son béret voletait au-dessus de sa tête. Il offrait

Un visage serein. On lui arracha quelques paroles compendieuses. Débris

 

D’un chant intime. Rien sur Ochoa. Rien sur Raïssa qui dormait peut-être

De son sommeil d’enfant agité par la proximité de son futur. Rien

Sur le renard. Rien sur les procès truqués. Mots du naufrage des vies

 

Dans les dallages et les parterres de fleurs. Mots sortis de la poche.

Il humectait ses lèvres et on lui proposait des rafraîchissements.

Il remettait à plus tard les compléments d’abus. Courtois et décidé

 

Au moment des trajets. Il s’observa glissant sur les vitrines. Moustache

Des Gaulois. Les éphélides avaient viré à la terre d’ombre brûlée.

Lunettes en collier. Il agitait une main désespérée dans un contexte

 

Parkinsonien. L’heure de sa montre était en avance sur celle du clocher.

— En ce moment, dit-il à quelqu’un, je relis les Russes. Il provoquait

Des inclinaisons faciales sur son passage. Ces Russes, quels écrivains !

 

Il aimait secrètement le génie des peuples. Il ne croyait pas

À l’aventure. Il décrivait des déplacements de populations.

— Je passerai demain après midi, dit-il. Demain. Des jours.

 

C’est en long qu’il faudrait scier le temps mais la musique exerce

Sa mauvaise influence. Poésie des glissements. Il se laissa flatter

Par un témoin de son influence sur l’esprit. L’expression était

 

De doña Pilar. Elle l’abandonnait souvent aux limites des prétextes.

 

 

 


 

Chant onze

 

Amants et camés dans l’imagination de Pierre

 

— Pierre ! Pierre ! Dormez-vous ? Je ne vois pas de lumière chez vous !

Il ne dormait pas. Il s’endormait rarement avant la fin des conversations.

Il les entendait jacasser à propos de leurs voyages dans le temps.

 

Les terrains vagues s’étendaient vers la plage, tristes parcelles

De terre jaune où des murs de pierre se dressaient comme des moignons.

Cadavres d’une ancienne cité. Il comptait y construire un bonheur

 

De résidence d’été. Les barques pourrissaient parmi les treuils.

Troncs couchés comme des femmes nues et noires dans l’émergence

De palmiers nains. Des tas de tuiles romaines témoignaient de l’importance

 

Du projet. Il contemplait les couchers de soleil des photographies

Retouchées. Il avait choisi lui-même les caractères de la publicité.

La courbe des rues avait été inspirée par le sourire d’une femme

 

Peinte. Les camés piaillaient en marge du bonheur. Ils allumaient

Des feux de joie. Il pouvait voir les robes se déployer en ombre

Chinoise. Ponctuations de cris fragmentés en autant d’essais.

 

Sa fenêtre s’ouvrait le jour sur des baigneurs, la nuit sur ce spectacle

De l’attente. Le matin, les chiens de la municipalité s’activaient

Pour ramasser les seringues et les préservatifs. On éteignait les feux.

 

Arrivée des baigneurs. Ils garaient leurs voitures sur la plage.

Gosses trouvant des aiguilles. On ne marchait plus pieds nus.

Une guinguette s’épanouissait en chaises et tables de fortune.

 

Le vent amenait des odeurs de bergamote et de grillades. Quelquefois

On entrait dans sa propriété et il gueulait. Les intrus s’agitaient

En montrant à quel point il était difficile de trouver la limite

 

Entre le bien public et la propriété privée. Il s’égosillait.

La police ne venait plus. On le raisonnait au téléphone. Les nudistes

Défilaient dans le sentier jouxtant son jardin d’agrément.

 

Il souhaitait un affrontement définitif. Les plans attendaient

L’agrément des autorités urbaines. Il connaissait un ancien ministre

De l’ancien régime lui-même propriétaire des anciennes laveries de minerai.

 

Beau tableau de peinture au mur de son salon. Représentation des gens

Au travail contre le mur de leurs maisons. Rouge des tomates et vert

Des yeux. Verticales se rejoignant tandis que les obliques se rapprochaient

 

De l’horizontale. Un sardinier voguait sur les toits. Femme au cigare

Peut-être copiée sur une boîte. Prestige d’un taureau peint sur une affiche.

L’ombre d’une statuette s’agrandissait avec le jour. Rancis des angles.

 

Il sortait une fois par jour pour son rendez-vous avec le maire.

On les voyait prendre un café dans le bureau. Ils parlaient pendant

Une demi-heure et le Français (c’est un Français) sortait par le grand

 

Escalier. Il retournait chez lui. En chemin, il achetait sa nourriture

Et le journal. Il fumait le gros cigare de la boîte. Il était courtois

Et économe en paroles. Il économisait aussi sur les aumônes. ¡Tacaño !

 

Le maire sortait à la fenêtre et saluait les passants. Il regardait

Son hôte sans commenter sa vision du futur. Les commentaires, c’était

En d’autres circonstances et elles ne manquaient pas. Le Français

 

S’éloignait vers sa demeure. Il retrouvait des traces de la nuit.

Les baigneurs, nus ou attifés comme des poupées, transportaient

Leurs parasols. Il leur expliquait que le jardin lui appartenait

 

Comme l’air appartient à ceux qui le respirent. Lys d’argent. Un citronnier

Déployait une aile sur un carré de carottes. Des roseaux séchaient

En tas. Il interdisait qu’on s’en servît pour étendre les vestes.

 

Préférez les parasols ! Leurs circularités bombées coloriaient le spectre

Des couleurs en jeu horizontalement. Il comparait sa vision à celle

Des impressionnistes. Quelle différence entre l’imaginaire des fauchés

 

De la matière artistique et les exactitudes des habitués de l’existence

Sur un fil ! Il était réveillé par les conversations des balayeurs.

Leur brouette métallique résonnait au choc des seringues et des tessons.

 

Silence des capotes. Les râteaux révélaient quelquefois un bijou

Et il le voyait briller dans leurs yeux. Il ne s’interposait pas.

Au diable les bijoux des camés ! Rentrant chez lui, le matin,

 

Il parlait des méduses avec les baigneurs. Il portait son petit panier

De victuailles. Le goulot plastifié d’une bouteille émergeait. Queues

Des poireaux cueillis dans le Nord. Un pain gonflait la paille grise.

 

Consistance des choses trouvées dans le sable. Il préférait les carcasses

De crabes. Au chalumeau, il savait extraire les couleurs de la chitine.

On entrait dans le cabas avec lui. Il mangerait des crevettes avec

 

Une soupe de poireaux. Un enfant demandait pour les couleurs. Il avait

Un secret mais il ne voyait pas d’inconvénient à préciser que le chalumeau

Avait son importance. Outil du fabricant à la place du pinceau délicat

 

Des poètes. Il montrait l’endroit où le panneau publicitaire affronterait

Le vent. Ici, les fondations. Là, dans le ciel, les piliers d’acier

Et la voilure du message publicitaire. Sa petite maison avait besoin

 

D’être repeinte. — Pierre ! Pierre ! Dormez-vous ? Je ne vois pas

De lumière chez vous ! — Je n’en vois pas non plus dans mon sommeil

D’enfant. Si vous passez du rêve à la réalité, ne me réveillez pas.

 

Je dors. Doña Pilar franchit la clôture et suivit le sentier de mâchefer.

— Pierre ! Pierre ! Dormez-vous ? Je ne vois pas de lumière chez vous !

Il y avait pourtant une petite lueur sous les draps mais Pierre était

 

Discret comme l’intérieur des murs qu’on ne traverse pas. — Vous

Voulez me parler ? dit-il en apparaissant. Silence provisoire des camés.

Entrez, ma bonne amie. Et parlons de ce qui vous amène à cette heure.

 

Christ. De la lumière chez moi ! Pour qu’ils frappent à ma porte

En pleine nuit ! Au passage il gratta les cordes d’une guitare pendue

À un clou. Sinistre accord atonal. Doña Pilar frissonna. Il alluma

 

Une bougie dans un chandelier. Le ventre d’une carafe s’illumina.

Petits verres se frottant. Christ. Ce vin et nos corps. La lumière

Suivait les canaux de l’obscurité. Elle atteignait les tableaux

 

De peinture. Personnages nus dans les décors d’une observation sommaire.

Il était convaincu de voir ce que les autres négligeaient par paresse.

Nostalgique, il se référait à un temps qu’il n’avait pas connu. Raïssa !

 

Jeune putain ! Il effleurait des petits seins chargés de lait. Sa caresse

Poursuivait le désir. Les jambes comme le bouquet de deux arbres et

Le ventre, terreau de l’existence. Cette putain ! Doña Pilar avait frémi

 

Quand les fruits avaient changé de mains. De son côté, Pierre avait aperçu

Le vagabond en passant sur une place encore déserte. Fenêtre fermée

De la putain endormie seule dans son lit. Les persiennes se remplissaient

 

De soleil. Désignation matinale des lieux de la luxure. La lumière

S’épanouissait ensuite sur les façades. Doña Pilar le voyait passer

Mais elle ne se montrait pas en chemise. Exubérance des miroirs.

 

Pierre écouta le récit. La scène des paniers l’inspirait. Les fruits

Changeant de place, la proximité des mains cherchant à contenir la rhéologie

Du moment, le mélange parfait de deux existences. Il manquait cependant

 

Un modèle à ces didascalies. Christ. Puis la séparation provisoire,

L’étirement de cet instant décisif. Je suis un proxénète de la scène

De genre, proclama-t-il dans son silence. Pas assez de lumière

 

Pour que doña Pilar observât l’apparition de nouvelles éphélides. Elle

Ne connaissait que le visage commun à tous les Cintas. Portraits des chaises

Ayant servi jadis à l’appui de modèles soucieux de paraître conformes

 

À l’idée de reflet fidèle. Des croix désignaient les murs. Soleils noirs

Et blancs de la peau. Un cri de camé le ramena à la surface

De la conversation. Cette putain ! Ce Christ ! Cette journée passée

 

À interroger les transparences du temple. Il alla jeter un œil à travers

Les persiennes. Un feu montait dans le ciel. Des camés lançaient

Des coquillages. Le ressac envahissait les interstices de silence.

 

Confus, il proposait des verres tremblants et elle les buvait sans cesser

De parler. Je ne dormais pas. Il n’y avait pas de lumière dans mon lit.

Je n’étais pas un enfant. Je ne finissais pas par chercher à peindre

 

La réalité. Je n’étais pas cet homme finalement nécessaire au décor

De sa propre existence. Vie des Saints. Mémoire des dictateurs. Journal

D’une victime. Photographies d’intérieurs de rêve. Son index consultait

 

Le dos rapide des reliures alignées sur une étagère. Portée de la main.

Un fauteuil usé jusqu’aux ressorts avançait des accoudoirs égratignés.

Doña Pilar avait du mal à se détacher du détail influant son désir

 

De connaître l’opinion des autres sur des sujets tirés de ses observations

Quotidienne. Le vin la tourmentait. Cris des camés. Sans doute un mot

Mais elle n’en percevait pas la nature. Pierre s’efforçait lui aussi

 

De comprendre. Joue crispée sous l’œil rond. L’index et le majeur

Écartaient les lattes. Aucune lumière incidente. Elle luttait contre

La nausée. Qui sont-ils ? Jamais vus de près. Vu leurs ombres dansantes.

 

Trouvés les déchets de leurs activités nocturnes. Il arrivait après

Les employés municipaux. Question de priorité. Aucun bijou au palmarès.

Il griffonnait au-dessus des traces en l’absence de personnages. Christ !

 

Elle n’avait rien demandé à cette putain. — Oui, fit-il, la putain.

Les fruits, l’attente, peut-être le plaisir. Mais n’ironisons pas.

La beauté de doña Pilar réside dans son port de tête. Ne bougeons plus !

 

Cri d’un camé réclamant le répit. Ils avaient bien entendu cette plainte

Venant d’un autre monde. Laissez-moi respirer ! Pierre plongea ses doigts

Dans les lattes. Quelqu’un fuyait sur la plage, pieds dans l’eau. Christ.

 

Je ne dors pas, dit-il. Je m’éveille. J’ai dormi. Mais à quel moment

De cette existence ? Meurt-on dans ces conditions ? — Pierre ! Pierre !

Dormez-vous ? Je ne vois pas de lumière chez vous ! — Je n’en vois pas

 

Non plus dans mon sommeil d’enfant. Si vous passez du rêve à la réalité,

Ne me réveillez pas. Je ne dors plus. C’est dire si le rêve a son importance.

C’est dire que votre petite putain m’inspire. Dire que la nuit, c’est le jour

 

Et le jour la nuit. Je ne dis pas qu’une petite lumière n’agite pas

L’intérieur de mon lit. Frappez à ma porte si vous n’êtes pas camé.

Christ ! Cette putain m’inondait. Voyez la croissance de mon fleuve.

 

Dernier verre avant de retourner chez soi. Doña Pilar l’avala sans désir.

Posez votre main sur mon cœur. Là ! Christ et putain échangeant les fruits

De mon repas. Paniers d’un osier d’or. Je vois, dit-il. Il voyait

 

La scène comme s’il l’avait inventée. Le camé revenait en fouettant l’eau

Avec sa canne. Du seuil de la maison, on ne voyait que le feu montant

Vers le ciel. Il l’accompagna jusqu’au portail. Écoutez-les ! Camés !

 

Le rêve est une conséquence du sommeil comme la poésie se déduit de l’éveil.

Elle s’éloigna, belle ombre ralentie par les défauts de l’obscurité.

Elle agita le bras pour dédaigner les appels des camés. Femme saisie

 

Dans sa métamorphose. Combien de temps attendent-elles avant de se donner

La mort ? Il rentra. Petite froideur de l’air qui ne bougeait plus.

Sous les draps, il ralluma la lampe. Une page encore blanche. Appelez

 

Les démons dans ces circonstances. Les constructions de l’esprit

Ne demandent qu’à trouver le lit de l’expression. Ne pas mettre le feu

Par endormissement. Son corps se liquéfia. Camés ! Putains ! Christs

 

En tout genre ! Femme venue pour trouver la paix et repartie sans

Même en avoir deviné la présence tapie. Icônes à la place des idoles.

Après l’été, il participait au nettoyage des vitraux, juché sur une

 

Échelle. Poussière étrangement noire, boue de l’air respiré. Il descendait

En clopinant sur les barreaux à cause de sa décalcification lente.

Un quatuor imitait les voix célestes à quoi s’ajoutait l’ange trouvé

 

Chez les enfants. Dieu-famille. Le charpentier rabotait inlassablement

Les faces d’un lambris. Je ne serai pas ce père ! avait-il déclaré

À une enfance studieuse. Le reste n’était que l’afflux incontrôlable

 

Des effets. Puis tout se fragmentait dans l’âge adulte, tout devenait

Probable par éparpillement de ce qui avait été clair et parfaitement

Plan. Redouter l’espace. Mais le temps existe aussi dans l’infini

 

Des points. Heureusement, la vie est plus simple, plus coulante, claire

Par moments. Camés des nuits et baigneurs des jours. Je n’ouvrirai

Pas la fenêtre si j’étais sûr de regarder ailleurs. Elle demandait

 

Des nouvelles de son sommeil et lui cassait les pieds avec des apparitions

Prometteuses. Scène de l’échange des fruits dans son patio. Il connaissait

L’endroit. Fraîcheur des jets d’eau, lenteur des palmes, les murs

 

Exhibaient des coulures de la chaux. Aux angles, cette ombre plus

Descriptive que l’abondance de lumière à l’oblique des ouvertures.

Excès de perpendicularités. Le sol montait un peu au centre. Imaginez

 

La pluie dans ces circonstances topographiques. Une coursive sombre

Agrémentée de colonnes et d’arches induites. Les génoises se fendaient

D’un coup de crayon surpris dans un effort de parallélisme parfait.

 

Perfection ou irréprochabilité. Il exposait une toile blanche et traçait

Les aboutissants. Elle guettait la seconde de fragilité et il paniquait.

Voici les fruits des circonstances d’une rencontre. Panier dédoublé.

 

La flamme traversa le drap. Il surgit de cet embrasement retenu

Par l’exiguïté des lieux. Rien de tel n’arriverait si elle consentait

À m’accompagner au bout de la nuit. Il piétina consciencieusement

 

Les cendres. Les camés, attirés par la lueur et par son extinction

Subite, s’approchaient des limites imposées à leur présence. Le seuil

S’éclaira. Il ne les défiait pas. Portant le masque de sa nuit blanche,

 

Il niait toute trace de brûlure. Un chat ajoutait son passage aux malices

De la lune. Nuits comme un fil tendu entre soi et la pacotille. Christ.

Le panneau publicitaire semblait effectuer un vol immobile. Il caressa

 

Le chat comme pour démontrer l’innocuité du contexte. Ils retournèrent

Autour de leur feu de joie. Irisement des chevelures. Il trouva sa canne

Et entreprit d’arpenter les allées. Des cailloux blanchis à la chaux

 

Le guidaient. Les ombres pouvaient trahir sa vigilance. On ne s’enfonce pas

Dans la nuit sans prendre le risque d’une mauvaise rencontre. Dormez

Et rêvez. Ou bien ouvrez les yeux et écrivez. Mais surtout, évitez

 

Le somnambulisme. Préférez les cordes raides, les pentes glissantes,

Les virages dangereux. Le chat miaulait derrière lui. Il atteignit

L’emplacement de la future église. Des pieux numérotés bornaient

 

Cette croix démesurée. Il s’apaisait. La lune consentait à s’embraser

Un peu plus. Il distingua les gravats rapportés pour combler la pente.

Le chat ne franchissait jamais cette géométrie plane. Il disparaissait

 

Quelquefois et ne revenait que dans la nuit suivante. Chat hypothétique.

Le chapeau d’Ochoa était posé sur un piquet. Il dormait nu dans le sable.

Le walkman côtoyait une tête tranquille. Est-ce lui ? Il occupait

 

La place de l’autel futur. Vous ne pouvez pas dormir à cet endroit !

La bande magnétique se déroulait. Il perçut les chuchotements d’un concert.

Je ne dors pas. Cette nudité ! Au centre géométrique de la croix !

 

Ils se dévisagèrent autant que l’obscurité permettait à l’œil humain

De reconstruire l’autre. — Vous ne dormez pas parce que vous ne trouvez

Pas le sommeil ? demanda Pierre. La chemise pendait au même piquet.

 

Un fruit alourdissait la poche. Lune ! À la place du soleil de l’écriture !

Lune éclaire ce qui est en train de se passer sur ma propriété !

Je ne vois qu’un homme réduit au silence. Et ma petite putain

 

Qui s’enfuit en croyant ne pas laisser de traces ! Lune attise la surface

De ce qui m’appartient ! Qu’ils croient que je possède le feu ! Putain

En fuite dans les dunes, elle retournait d’où elle venait et l’homme

 

Se tenait debout comme s’il ne pouvait plus rien lui arriver.


 

Chant douze

 

Pornographie

 

Grillons, chouette et pneus. La nuit, cessaient le chant des oiseaux

Et la rumeur des voisins. Cessaient les cris d’enfant. La nuit en finissait

Avec cette apparence de vie sociale limitée aux soins. Nuit couperet.

 

Il n’était plus dans le fauteuil près de la fenêtre. On avait attaché

Un pied du lit à un piton scellé dans le mur. Ses poignets pouvaient

Se toucher, saisissant en général l’inhalateur d’eucalyptus. Nuit mesurée.

 

Une heure après la tombée de la nuit, il pivotait et sa tête se retrouvait

À la hauteur de la lampe éteinte pour l’occasion. On l’allumait le matin,

Pour écarquiller les yeux et elle pénétrait dans la matière cérébrale.

 

L’été, mais aussi vers la fin du printemps et au début de l’automne,

On laissait la fenêtre ouverte. L’angle inférieur droit était encore

Divisé par des pans de toitures. Une crête d’arbre montrait ses oiseaux.

 

On lui avait coupé les jambes parce qu’il était fou furieux. Ou bien

Il avait perdu la tête parce qu’il avait perdu l’usage de ses jambes.

Grillons bavards ! Je connais tout de vos modulations. Nuit surpeuplée.

 

Il se hissait contre l’ombre, sentant l’effort de la colonne vertébrale.

Une chouette dialoguait avec ses proies. Rien de sinistre cependant.

Une attente qui se concluait par une autre attente. Alba serena.

 

Des pas demeuraient sans objet. Il se nourrissait de cette cadence.

Pendu comme un jambon à une potence, il guettait les apparences.

Voici un piéton pressé d’en finir avec le jour encore vivace.

 

Des fenêtres descendaient, guidées par une arête verticale. Un volet

Claquait à intervalle précis. S’il se met à pleuvoir, nous fermerons

La fenêtre. Il haïssait les jours de pluie. Dans son obscurité tenace,

 

Le compresseur vibrait. Un pendule de sérum s’immobilisait. Temps

D’une accélération propice aux visions dantesques. Un personnage

Travestissait le voyage intérieur. Parallèlement, il voyait la réalité

 

Dans une fenêtre. Pneus sur l’autoroute. Incessants trajets de l’utile

Et de l’agréable. Les phares brouillaient les pistes. Le jour de la Vierge,

Ils fermaient la fenêtre à cause de l’affluence. Tu ne dormirais pas.

 

Il ne dormait pas. Son corps était à l’œuvre d’une observation fébrile.

Ses sens se rejoignaient sur le terrain des perceptions. Combien de temps

Peuvent durer ces calvaires immérités ? Ils injectaient la nourriture

 

Et se taisaient. Il pouvait voir les épaules des passants si son corps

Agissait sur le corps. Il voyait des épaules pressées. Continuant

Son ascension le long du piquet de la potence, il découvrait la nuit

 

Telle qu’elle lui était déjà apparue, une nuit égale, une ressemblance

Poussée. Des remontées de chile provoquaient des contractions douloureuses

Du visage. Vous n’avez pas fait ? s’étonnait quelqu’un au réveil.

 

Il vit passer doña Pilar abritée sous un châle. Elle marchait dans

Des espadrilles. Mais le vent oblique ne rapporta pas l’odeur. Le vent

Se laissait envahir par la nuit et il finissait par ne plus rien

 

Rapporter. Vent-chien fatigué par un usage excessif de la fidélité.

Doña Pilar était pressée. Elle se hâtait toujours la nuit, venant

De sa maison ou y retournant une ou deux heures plus tard. Le vent

 

Gémissait sous elle. Couché le vent ! Et l’odeur de rose et de poivre

Ne montait pas. Il s’étira jusqu’à la douleur. Elle allait n’importe où.

Il ne savait rien des petits secrets des uns et des autres. Rien d’autre

 

Que l’odeur de leur passage si le vent n’était pas en laisse. Son coude

Saignait sur la tranche du pied de lit. Il confectionna les divers

Bourrelets destinés à amortir les appuis. Torsions des draps, de la chemise.

 

Il agissait autant avec les dents, répandant l’odeur acide de sa salive.

Le vent se coucha enfin. Doña Pilar glissa dans l’obscurité des orangers.

La chouette couina, indécise. Quelle est la dimension des victimes ?

 

Il trouva tous les points d’appui habituels. Son corps s’affaissa à peine.

Passage de l’exercice à l’expérience. Les courroies cessèrent leur cri

D’alarme. Il aperçut le haut de son crâne dans le miroir qu’ils élevaient

 

À la limite connue de son regard. Il n’avait jamais poussé plus loin

L’analyse du visage. Par crainte, peut-être. Ou doutant que la nuit

Fût une assistante loyale. Plus tard, peut-être. Ajoutons cette distance

 

 

À la relativité des révélations futures. — Rien fait ! Vous allez gonfler

Comme une montgolfière ! Rires travaillés à la fraise. Étau-limeurs

De leur affection. Il remettait aussi à plus tard le récit de sa souffrance.

 

Le miroir s’obscurcissait ensuite. Ou il n’y pensait plus. Un passage

De la rue à une destination inconnue venait d’éveiller son attention.

Il suivait les grillons dans leur mesure. Le vent nichait sur le trottoir.

 

Le visage blanc de doña Pilar s’apparentait à un masque de carnaval.

Le châle subissait les conséquences des coups de talons portés sur

La chaussée. Mollets blancs aussi, pointus comme des doigts, cisaillant.

 

Il s’immobilisa à cause d’un cliquètement de la machine. La nuit

Exagère. Assise sur le vent qui se laisse caresser, elle portait la femme

Vers son obscurité. Sans souffrance, cette disparition. Comme s’il était

 

Possible d’espérer. Il traversa la douleur de l’étirement sans un cri.

Elle disparaissait. Bien sûr, elle reviendrait de ce voyage provisoire.

Sans le vent. Comment imaginer partir, même pour revenir et continuer

 

De réfléchir aux conditions d’une disparition qui ne porterait pas

Son nom. — N’en parlez pas, Jean ! Je vous en supplie ! Taisez-vous !

Pourtant, en invitant le vent à ne plus se prendre pour un chien.

 

Imiter le vent homosexuel, sa trajectoire de spirale, chapeaux des femmes

Arrachés aux chevelures décoiffées, doigts sortant du pare-brise,

Train des couchettes aux vitres embuées, gel des souliers un matin

 

De rentrée des classes, les glissades des enfants, les couvertures tirées

À soi, livres aux illustrations faussement tolérantes, discussions

Des patios tandis que les enfants exploraient le trou d’une serrure,

 

Pêle-mêle du vent couché comme un chien, pot-pourri des passages anonymes,

Reconnaissance d’un visage ou d’un style, vent ramassé par les mains,

Où aller ? D’où revenir ? Qui imiter sans risquer de s’approprier les pensées

 

Au détriment de la forme ? Lenteur et non pas immobilité. Doña Pilar

Disparut. Plus rien dans la rue. Un rectangle de lumière signalait

Une fenêtre aux volets clos. Gouffre d’une entrée dont le portier

 

Étincelait. Les grillons reprirent leur marche, houloulant la chouette

Et rapides les pneus sur l’autoroute. Rétablissement sur deux jambes mortes

Ou plus exactement tuées. La vie se ferme quelquefois au lieu de s’achever.

 

 

Le chien qui passait en pissant les murs n’était pas le vent. La lune

Était la lune en attendant d’être le soleil. La nuit la nuit. Le jour

Le lendemain. Le sommeil l’insomnie. Pas de réveil à la source. Retour

 

Des autres en fanfare. Qui étais-tu ? Point de pivotement de la question.

Il s’en éloignait malgré les efforts de mémoire. Le temps se rapetissait

Jusqu’à l’expression et de l’expression à la clarté de la conversation.

 

Ochoa passa au bras d’une donzelle. Elle secouait une chevelure intense.

Il n’était donc pas le pédéraste que je m’étais imaginé en écoutant

Le témoignage des autres cet après-midi. S’il n’avait reconnu la fille,

 

Il eût imaginé un travestissement pour continuer d’imaginer. Ochoa

Et la fille, Raïssa peut-être, se hâtaient vers la porte d’un hôtel.

La potence des solutions nutritives s’inclinait dangereusement.

 

Ils s’embrassèrent. Quelle valeur peut-on accorder à un témoin qui consomme

Des produits hallucinogènes ? Langues agitées de sensations exactes.

Le vent remuait la queue. Quelle est la différence entre le plaisir et

 

Le plaisir ? En général ils ne répondaient pas à ses questions. Ils éludaient

Les exactitudes. La conversation devenait obscure pour qui n’en possédait

Pas la clé. Grillons verbeux ! Laissez la chouette jouer avec ses focales !

 

Raïssa, si c’était elle, mais il n’en connaissait que le vol d’hirondelle,

Se laissait emporter. Ochoa, Christ d’un jour, et Amour de la nuit,

Guidait une créature conforme à sa recherche d’un double palpitant

 

Comme un organe extrait au cours d’une dissection pédagogique. Je suis

Ce devin de l’instant suivant. Grillons du texte ! Le vent s’intéresse

À vos fourreaux ! La potence se pliait dans le sens d’une explication

 

Qui serait inévitablement demandée à la première heure. Ne pas penser

À cette réplique. Maintenant, les corps s’imbriquent. Il pouvait voir

Son visage noir dans le miroir, tête penchée pour gagner un fragment

 

De distance. La longue-vue avait été confisquée suite à une plainte

D’un voisin de façade. Il regardait quelquefois dans les verres. Le vent

Se recroquevillait dans les pieds des amants. Traduis demain ce que tu vois

 

Cette nuit. En texte carré comme une fontaine. Ils fendaient les chemises.

Sillons des surfaces. Des organes se conjuguaient. Je suis ce voyeur

Sans optique. Chouette ! Transportez-moi dans des lieux moins propices

 

Aux solutions. Le col-de-cygne hantait l’obscurité, courroies pendantes

Aux boucles indéchiffrables, comme un animal en cours de métamorphose.

Ils graissaient les cuirs troués par leur soin. Pneus ! Noyez mon chagrin

 

Dans vos effets sonores. Ochoa continuait d’explorer les fissures blanches

De la chemise qu’elle lui donnait comme préfiguration de la dernière

Fraction de seconde. Il jetait des regards rapides dans les abîmes de la rue.

 

Grillons jacasses ! Vous n’arrêtiez pas de grillonner. À deux, vous peupliez

La nuit de sarcasmes adressés à la stagnation des lits. Grillons poissons

Des rigoles activées par les mictions des somnambules. Raïssa gémissait

 

Ou commentait sa lente dépossession des seins. Une injection de Mescal

Ajouta un premier miroir. Il glissa le long de la potence et se perdit

Un moment dans la complexité-spectacle des motifs de la tapisserie.

 

Les grillons maintenaient une certaine cohérence. La chouette se taisait.

Si l’influence des pneus vous empêche de penser à autre chose, nous

Vous proposons ces écouteurs dernier cri de la technologie « Surface

 

Intermédiaire ». Toujours mettre quelque chose entre soi et le monde.

Évitez la poésie et autres effets du texte. Ils remplaçaient d’office les

Rétrécissements de la focale par la planéité des images et la mesure

 

Des divertissements musicaux. Mescal, personnage à la fois convenu

Et secret, lisait des vers anciens, assis au bord du lit comme sur la berge

D’un canal d’eau verte. Ochoa, moins sonore, occupait l’aplomb de la nuit.

 

Raïssa, ou une autre petite putain, supprimait les intermédiaires.

On découvrait un corps connaisseur des pratiques érotiques. Cette nudité

Vainquait la timidité naturelle des immobiles. Ochoa donnait l’exemple

 

En pénétrant dans la putain, à l’image du Christ descendu de la croix

Sur les épaules de ses amis. Chouette, perce l’œil de mes solutions !

Le livre que Mescal tenait entre ses mains se multiplia et sa voix

 

Traça un contexte de grille. « Que dis-tu à la fidélité des autres

Qui en savent plus que toi sur l’existence d’un monde meilleur

Que celui que tu as voulu quitter en retournant la violence contre toi ? »

 

Mescal descendit. Les fleurs pourrissaient sur le dallage du parvis.

Il interrogea la nuit pendant une minute. La fontaine s’éteignait.

Ensuite il s’humecta le visage et continua son chemin. Calme des grillons.

 

La nuit, il ne dialoguait avec personne. Il rencontrait des gens pressés

De sombrer corps et âme dans leur intimité. Connaissant le chemin

De mémoire, il ne craignait pas l’obscurité et s’amusait même à fermer

 

Les yeux en traversant les rues. Faciles façades de mon village ! Impostes

Comme des têtes de poissons coupant la surface d’une eau tranquille !

Arcs et ogives ! Il paraissait glisser sur les choses sans les toucher

 

Et elles ne renvoyaient aucun signal de réalité. Soupiraux des bouteilles !

Des chats grattaient aux carreaux. Il tapait du pied pour les effrayer

Mais aucun son ne résultait du pavé. Angoissante, cette réduction

 

Au silence et peut-être à l’invisibilité ! Il croisait des chiens dociles

Et les suivait jusqu’aux limites raisonnables de la cité historique.

Le vent égratignait ses joues. En se hâtant un peu, il arriverait

 

Peut-être quelque part. Il fallait lutter contre la fatigue des membres.

Il ne volait pas les bicyclettes oubliées contre les murs. Il se contentait

D’en faire tourner les dynamos. Il éprouvait du plaisir à comprendre

 

Les mécaniques de chaque instant matérialisé. Il aurait ouvert le ventre

Des horloges publiques s’il avait eu la patience d’emporter avec lui

Une échelle. À l’entrée de l’hôtel, le portier ne clignotait plus.

 

Il entra la clé dans la fente verte. Le haut-parleur grésilla. Grillons,

Ne recommencez pas à déplacer les fréquences ! C’était bien la clé !

Bonne nuit, monsieur Mescal ! Voix automatiques des systèmes de reconnaissance.

 

Il frémissait à chaque expérience d’effraction. La porte s’ouvrit.

Le hall d’entrée était éclairé par des plinthes fluorescentes. L’escalier

Mécanique émit une vibration, comme si son système de reconnaissance

 

Était capable de faire la différence entre une véritable présence humaine

Et un personnage né de l’imagination. Mescal se régalait de ces moments

Où les systèmes s’approchent de l’erreur mais il n’avait jamais provoqué

 

Que des débuts de fonctionnement. Clac ! Un moteur envoyait un signal

À son condensateur. Il monta par l’escalier. La minuterie de l’éclairage

Échappait au contrôle des systèmes. Il décomptait mentalement, arrivant

 

Devant la porte à la seconde précise où l’interrupteur recevait le signal

Du relais. Cloc ! — Mais vous n’êtes pas celui (ou celle) que j’attendais !

Il ne répondait rien et entrait sans y être invité. Chambre morose

 

Où l’esprit en proie au désir ne trouve pas la sérénité nécessaire

Pour matérialiser les produits de la réflexion. Il buvait un verre

En observant les changements infimes des objets confinés dans l’espace

 

Retrouvé. — Je ne pensais pas venir ce soir, dit-il. Vous attendiez

Quelqu’un ? Le drap était plié à l’équerre, ce qui n’était pas de son goût.

Comment ne pas haïr ces manies obscures de l’autre ? — J’attendais

 

Le Christ. Elles attendent l’homme par qui la croix est arrivée. Femmes

Faciles ! Un chat de porcelaine griffait l’air d’une lampe. — Plus tard ?

Fit-il comme si ce projet était inconcevable dans les conditions de secondes

 

Actuelles, vous n’y pensez pas ! Il caressait du bout des doigts le dos

Des coquillages incrustés dans le couvercle de la cassette. — D’ailleurs,

Ajouta-t-il avec une nuance d’ironie, cet argent est à moi ! Il aimait

 

Le rougissement de honte. Vous ne pouvez pas savoir à quel point

Cette honte est véritable ! Honte de la femme surprise en flagrant délit

D’hypocrisie sexuelle. Il lécha une pierre précieuse entre les seins.

 

Il descendit. Chemin à l’envers. Il croisa Ochoa qui sifflotait en regardant

Le ciel. Raïssa remontait un bas, pied calé sur le rebord d’une fenêtre.

— Je suis pressé, dit-il en passant. Je suis toujours pressé de me couper

 

Les veines du poignet. — Pourquoi ? demanda Raïssa qui le connaissait un peu.

Il descendit encore. Il allait vers la mer, voyait de loin les émergences

De l’ancien parc à crustacés. Doña Pilar avait retroussé le bas de sa robe.

 

Christ. Il remarqua les traces de dents sur la petite croix d’argent

Qu’elle portait au cou. — Je suis pressé, dit-il. Elle ne s’arrêta pas.

Il la regarda entrer dans les roseaux. — Je ne peux pas être seul

 

À ce point ! Il emprunta un chemin de planches, croisant les pédalos noirs

Et les façades des guinguettes. Christ ! s’écria-t-il en apercevant

Les premières vagues. Ma vision s’achève sur un constat d’échec !

 

L’aiguille atteignit un point d’infiniment petit. Circulation lente

D’un nouvel afflux. Il s’agenouilla. Le sable était mouillé. Je n’ai

Jamais été aussi loin ! Mais c’est encore un échec. La lune dénaturait

 

La surface. Impossible de traverser l’infiniment grand. Mon esprit

Se refuse à cet exercice. Selon moi, il faut retourner l’arme contre soi

Pour avoir une idée de ce qui est en train de se passer sous nos yeux.

 

Mais que peut un personnage contre les immobilités mentales de son créateur ?


 

Chant treize et premier du dernier acte

 

Mélange des faits et du chant dans l’esprit de Françoise Garnier

 

Voici les cris qui réveillèrent Françoise Garnier dans la nuit

Qui commençait : — Putain ! Ton père a honte de toi ! Comment te pardonner !

Comme si nous avions besoin de ça ! Je ne veux plus te voir dans cette maison !

 

Cris de femme. Pepa avait prévenu madame Garnier : — Vivre à côté

De la maison des anarchistes est un véritable calvaire mais Françoise

Avait signé le bail de location en souriant. Des anarchistes ? Une bande

 

À Bonnot ? Pepa avait vérifié les paraphes en expliquant un peu la situation

Et Françoise Garnier était rentrée dans son domicile provisoire en se disant

Qu’il n’y a rien de pire que les cris des enfants et les conversations

 

De poivrots pour perturber son inspiration. Elle redoutait aussi les bruits

Qui réclament toute l’attention pour être identifiés. Dans ses oreilles,

Vivaldi susurrait les harmonies d’un être réductible au contrepoint.

 

Elle laissait la fenêtre ouverte en face de son écritoire. Quelquefois,

Un détail lui inspirait une autre insignifiance. Elle assistait au coucher

De la lumière en observatrice des surfaces, peu soucieuse des relations

 

Et des implicites. La nuit devenait plan. Elle s’endormait si l’horloge

Cessait de marquer le temps, ce qui arrivait invariablement si elle

Avait trop mangé au dîner. Pepa, qui s’occupait aussi du ravitaillement,

 

N’écoutait que la raison de la langue. Ses plats de charcuterie embellissaient

Une table chargée d’un lendemain plus proche de l’idée qu’elle avait

Du plaisir des femmes. Une cigarette achevait le tournoiement par un arrêt

 

Aussi brutal qu’inattendu. N’écrivez pas sur les gens, conseillait Pepa

À celle qui revenait sur des évènements lointains avec la minutie des mantes

Au repas conjugal, « elle » se voit toujours autrement. Idée centrale

 

 

Des agacements de Françoise. Une goutte d’encre, vieux principe, maculait

La bouche entrouverte de l’étrangère. Vous êtes seule ? lui demandait-on

Quelquefois comme si on pouvait ignorer que tout le reste de la famille

 

Avait sombré dans la mer suite à un virage mal négocié. Elle revenait

En adulte. La route avait changé et le rocher de Saint-Patrick s’était

Amenuisé, conséquence de l’érosion ou des travaux d’élargissement du virage.

 

L’enfance sait. La maturité continue avec le sentiment de pouvoir y arriver

Avant la mort. Vieille, elle eût eu une œuvre, même relative, à opposer

Au temps compté. Pepa considérait les plumes cassées avec compassion.

 

Acier des plumes de l’enfance, or des plumes d’adulte, transmutation

Des métaux qui figurent le temps. Une coulure embrase les derniers instants.

Putain ! Je ne veux plus te voir ! Christ ! La rumeur disait la vérité !

 

Françoise se pencha à la fenêtre par-dessus les géraniums, petits seins

Dans la végétation mesurée des balcons. Il y avait de la lumière chez

Les anarchistes de la maison d’à côté. Un rideau sortait dans la rue,

 

Queue des phénomènes intérieurs. On entendait la plainte de la putain.

S’expliquait-elle comme on tente de le faire devant ses juges pour échapper

À un châtiment exemplaire ? Françoise attendait le premier claquement du fouet

 

Sur cette chair encore marquée par le plaisir. Gouttes d’encre

De mon ancienneté, jalonnez mes dérives ! Ils punissent la femme déroutante.

Ils s’en prennent aux petits cailloux du chemin, aux épines des têtes curieuses,

 

À la pertinence d’un moment d’expérience. Gouttes d’encre buveuses

De papier, décrivez l’attente et la fin, limitez le vocabulaire pornographique

Et la phraséologie des procéduriers. Gouttes semblables à toutes les gouttes

 

De sang humain, ne jaillissez pas, coulez ! Je suis dans l’antichambre

Du récit. Nuit pliée. Mes gouttes suivent les pliures de ma propre peau.

Petite putain inattendue, je ne t’ai pas non plus devinée. Putain novice

 

Et si proche de la vérité de l’instant. Femme du Christ ! Pourquoi pas

Un androgyne traversant notre imagination comme solution à notre angoisse

Présomptive ? Putain ! Je vous avais prévenus ! Chassez cette plaie

 

Au lieu de chercher à la refermer ! Premier coup de fouet, premier écho

De la peau qui nous sépare, première audience du plaisir retourné comme

Un gant. Cette putain fermait la bouche comme un taureau blessé.

 

Françoise avait éteint la lampe. Une goutte d’encre finissait d’influencer

Sa langue. Voulez-vous que nous changions de conversation ? Pepa haïssait

Les rebondissements sur les plans inclinés de la réalité. Sortir ensemble

 

De ce périmètre de jardin. Pas un portrait d’homme sur les murs. Un paysage

De mer et de rochers, trop évocateur. Pepa conseillait à la boniche

De laisser la poussière se déposer sur le sous-verre. Opacité d’une attente

 

Si différente de celle qui vous amène ici plus de vingt ans après les faits.

— Nous irions cueillir les fleurs de cet automne si doux. — Venin

Des simulations. Leurs bicyclettes dressées dans les thuyas. La mer

 

Ramenant des trouvailles. Nous irions visiter des ruines évocatrices.

Embruns des ailes. Qui est cette putain ? Entre l’enfant et la femme,

Cette putain du Christ ! On entendait doña Pilar raisonner facilement.

 

Cuir des fouets passagers, on ne vous aime pas assez. Les cris sortaient

D’une autre bouche. Petite putain mise au monde pour détruire ma vie

De femme ! Cuir des lanières et du manche. Si vous passez devant chez moi,

 

Entrez. Mon patio est exemplaire. Vous montrerez vos seins à un carré

De ciel. Voici la colonne des tristes. Enjambez les rehauts. Traversez

Les transparences. Buvez les traces. Cuir et gouttes. Vous punissiez

 

L’enfance achevée pour donner une leçon à la femme future. Cela n’arrive

Pas à toutes les putains. Mais toutes les putains n’atteignent pas cette

Perfection. Toutes les putains ne sont pas les putains qu’on imagine !

 

La lumière de leur patio s’éparpillait dans la nuit verticale. Dilution

Des étoiles à cet endroit du ciel. Françoise monta un étage et se retrouva

Dans la galerie. Quand les autres descendent dans la rue, moi je monte

 

Dans les toits, pensa-t-elle en s’installant dans les craquements

D’un fauteuil. Les cris de la dispute n’avaient pas perdu leur intensité.

On entendait les répliques furtives de la putain. Le fouet cinglait.

 

Quand les autres descendent dans la rue, moi je monte dans les toits !

Fuites imitées de l’enfance. À Paris, ils possédaient un toit. Zinc

Des moineaux. Elle repérait les traces discrètes de l’acide. Paris

 

Broui. Quand vous reviendrez, n’oubliez pas mes cartes postales ! Paris

Plagié. Vous habitez Paris ! J’ai lu un tas de choses sur les poètes !

Paris des imposteurs. Le toit appartenait plutôt aux fusillés, aux

 

Décapités, aux pestiférés, aux morts de faim, aux putains nécessaires

Comme un mal, aux candidats, aux consommateurs, aux élus, à la gouaille,

Aux terrasses, aux entrées officielles, aux injustices flagrantes

 

Et aux délits supposés, Paris, vous comprenez, c’est loin maintenant !

Putain ! Les cris s’espaçaient, diminuaient, devenaient étroits comme

Un entrejambe, ne portaient plus aussi loin dans l’esprit à l’écoute

 

Des drames quotidiens. Putain ! Ma honte ! Demain ! Les jours suivants !

L’oubli qui ne s’installe pas ! La dernière seconde d’amertume ! Et toi

Encore vivante pour témoigner de ma souffrance ! Petite putain ! Ta mort

 

Ne me consolerait pas ! — Avec Pepa, elles parcouraient les plages infinies

Et les zones agricoles plastifiées. Ruines des tours et des remparts.

On trouvait de l’ombre et elle était occupée par des nudistes. Polopos !

 

Personne ne lui demandera donc de cesser de crier ! La nuit atteint

Son milieu. Je ne dors pas. La putain est dans son patio, tournoyant

Entre les vases. La lumière montait et se diluait. Rideaux extraits

 

Par une aspiration du dehors. Elle entendait les agissements des palmes.

Un oiseau piailla, dérangé par le faisceau qu’elle promenait sur l’air

Noir. Montez si vous vous sentez malheureuse. Raïssa escalada le mur.

 

Elle la retrouva dans le jardin. Visage mouillé des petites putains

Surprises en flagrant délit de commerce avec les hommes. Elle offrit

Son bras. Vous saignez, dit-elle en posant un doigt sur une plaie de la joue.

 

Ses griffes ! — Je n’ai pas vu ses yeux, dit Françoise. Elle poussa la putain

Dans l’obscurité d’un salon qui sentait l’encaustique. Photographie

Panoramique de Paris. Elle frotta doucement l’allumette contre la pierre

 

D’un angle. Ce n’est rien, les griffes des animaux qui vous jugent. Venez !

Un miroir reproduisait leur rencontre. Si vous regardez attentivement

Ces femmes, vous verrez à quel point l’homme est étranger à leur beauté.

 

Petite putain ! Quinze ans ! Seize ! Beau visage de la passion pour les formes.

Je ne te ressemble pas. Elles visitaient le miroir. Putain ! Où es-tu ?

¡Madre ! Cette putain s’est envolée ! J’ai oublié de lui arracher les ailes !

 

Claquement des portes, déchirures de rideaux. Des babouches traînaient

Sur le pavé du patio. Attendons le silence. Il finit toujours par s’imposer

Aux pipelettes. Françoise augmenta la lumière en agissant sur la tirette.

 

Petite putain ! Tu voulais tromper ton monde. Ils le tueront. Tu as toujours

Su qu’ils tueraient tout ce que tu touches de la pointe des seins.

Encore un peu de lumière. Voici tes yeux. Petite déchirure de la paupière.

 

Ses griffes ! Elle fond sur toi si tu te prostitues. Possession des enfants !

En quoi consiste le trésor des parents ? Mange les friandises que j’offre

Aux petites douleurs des boursouflures et des griffures. Mange dans ma main.

 

Qui est-il ? Pourquoi cette passion soudaine ? Cet abandon public ? Cette faute

Capitale ? Ne pense plus aux toits de Paris et reviens avec moi sur le fil

De ton histoire. Petite putain qui ne regrette rien. Dis-moi ce que tu sais

 

De lui. Je ne te trahirai pas. Christ ou amant ? La croix ou le couteau ?

Choisis ! Putain aux petits seins ! Petite chatte griffée par l’animale

Qui te possède encore ! Le miroir est approximatif. Mes yeux sont plus

 

Fidèles. Cesse de penser à ton Paris prospère ! Voici la chair de l’enfance !

Sang séché des joues. Cheveux défaits. La chemise s’ouvrait sur un dos

Interminable. Quelle animale t’a possédée à ce point ? Petite putain !

 

Voici le silence. Je te l’avais promis. N’as-tu pas acquis cette habitude

Du bonheur ? Orbite des passionnés. On ne s’éloigne guère de l’instant

Propice. Reviens avec moi si les putains sont pardonnables. Dehors,

 

L’humanité s’apaise comme un animal vaincu par la fatigue du voyage.

Passage des chiens. La lune coupée par l’angle d’une tour posée

Sur une poussée volcanique. Le chemin est visible par reflets de schiste.

 

Pepa sera jalouse, je la connais ! Cette fois elle m’emmènera jusqu’au rocher

Fatal. Elle ne dira rien mais nous y serons. Eaux profondes d’un instant

Dont j’ignore la durée. Les putains jalousent-elles les amoureuses ?

 

Que sais-tu des animales ? Petite souffrance de ta surface. Elle ne pénètre

Jamais. Elle atteint l’extrémité des nerfs, fouaillant l’air humide

De tes cris. Qui suis-je ? Un seul mot, s’il te plaît ! N’ouvre pas la bouche

 

Pour autre chose que ce mot qui te brûle la langue. Miroir à deux faces !

Abîme des dos-à-dos. Voici l’instant que ma promesse s’étonne de te donner

Encore. Coulures des lys envahissants. Lointains des fenêtres. Prostitution !

 

Mère ! Je retrouverai cet instant ! Ce n’est ni le plaisir ni la tranquillité !

C’était le bonheur, je le sais. Ce sera mon pied de nez à cette mort

Qui conditionne vos discours aux filles. — Et Raïssa se penchait

 

Pour déverser sa haine dans le patio voisin. Françoise Garnier se tenait

À l’écart, indécise et souffrante. Le scandale s’épanche à une vitesse

Croissante. Des persiennes se soulèvent sur des chambres obscures.

 

Vous ! dit Raïssa en se tournant vers Françoise qui revient dans la réalité

Avec des précautions d’enfant fautif, ne lui ouvrez pas la porte !

Elle monte ! Et Françoise dit qu’elle ne peut plus rien, elle le dit

 

En français pour ne pas être comprise. Raïssa tourne la clé au paneton

Brisé. Cette clé ! Plus rien ! Nous ne sommes plus seules. Les personnages

Reprenaient corps. Plus haut ! dit Raïssa en montant vers la terrasse.

 

Françoise la suit, lente et facile. La porte du dôme n’a pas de clé.

Raïssa voit les patios, les pentes, les éclats de verre des fenêtres,

Elle reconnaît cette topographie que l’enfant franchissait naguère

 

En conquérante du voisinage. Raïssa ! Putain née d’une honnête femme !

— Vous avez forcé ma porte ! — Le monde appartient à ma vengeance ! Raïssa !

La mère, en chemise, fondait sur les ombres de la terrasse. Oiseau

 

De malheur ! Ce n’est pas toi que je poursuis ! Et la chouette se déplaçait

Sur un fil. Cette porte, dit la mère, vous la lui avez ouverte ! La chouette

Atteignit l’arête de la cheminée. Les cheveux de Raïssa brillaient

 

Sous la lune. Putain ! On ne va jamais plus loin que la mort ! Françoise se

Penche dans la rue. — Je ne sais pas quoi faire ! dit-elle à un passant

Immobile. — Ce n’est pas la première fois, dit-il. Françoise revient

 

Au milieu de la terrasse. La chouette s’est envolée. Raïssa a le vertige.

Si elle tombe, pense Françoise, ce sera un accident. Raïssa tombe

Et c’est un suicide. La mère lance son cri contre la nuit. Françoise

 

Descends, ouvre les portes, ne les referme pas, cherche la rue, le passant,

Le corps de Raïssa qui se plaint d’une douleur lointaine. — C’est

Un suicide, dit le passant. Françoise s’arrête au bord de la flaque

 

De sang. Je serais Jean si Jean n’était pas Mescal. En haut, la mère

Fait des signes dans le ciel. On ne l’entend plus. Raïssa voit l’autre

Monde par intermittence. Elle veut en parler mais le sang envahit

 

Sa bouche. Petit taureau de combat, l’épée a bel et bien transpercé

Ton cœur d’adolescent. Jean ! Pepa ! Felix ! Pilar ! Cayetano ! Guillén !

Flores ! Alfonso ! Gérard ! Pierre ! Femme de Jean ! Enfants de Cayetano !

 

La grand-mère paralytique était sortie sur le seuil, incrédule. Raïssa !

Petite putain ! Françoise se mit à attendre la fin du drame. Dans l’ombre,

Elle mesurait ce temps accordé aux personnages présents et en route.

 

On poussait la chaise de la mémé vers le lieu dramatique. Raïssa trempait

Dans son sang. Elle voyait l’autre monde. Pas un mot sur Ochoa selon

Les témoins interrogés plus tard au procès. Don Felix arrivait justement,

 

Suivi de don Alfonso qui renseignait les gens sur les limites de son métier.

Descendez, doña Cecilia ! conseillait-on à la mère qui continuait d’adresser

Sa supplique à la nuit exemplaire. Descendez ! Votre fille a besoin de vous !

 

Elle ne descendait pas. Elle habite ma maison, pensa Françoise. Cecilia !

Cria la vieille qui conduisait son chariot à coup de canne, poussant

Sur le pavé de toutes ses forces. Cecilia ! Raïssa ! Mes filles ! Françoise

 

Souffrait. Votre maison, disait don Felix et doña Pilar le tirait par

La manche pour qu’il se tût. Oui, ma maison, ma terrasse, mes voisins

De patios et de toitures. Ma tranquillité. Mes recherches. Pepa qui dort

 

À l’autre bout de la nuit. Elle me promettait l’indifférence, le superficiel,

Une traversée de l’horizontale, des rencontres furtives, une attente

Des éphémères de la vie en terre étrangère. Fragile, elle ne cessait

 

De reculer, repoussée par la maison dont la vieille franchissait le seuil

En réclamant de l’aide. Cecilia ! Pas toi ! Françoise s’échappait, attirée

Par le silence qui pèserait désormais sur sa connaissance du personnage

 

Sacrifié ce jour-là à l’imagination. Doña Pilar s’interposa. — Françoise !

Que s’est-il passé ? — Rien, dit Françoise. — Où est-il ? — Qui est-il ?

Françoise ouvrit les mains de doña Pilar, y enfouissant ses propres mains.

 

Ochoa ! cria don Felix comme s’il venait de le voir. Mais ce n’était

Que la question adressée à son régisseur. Don Guillén revenait de la nuit

Passée à piéger les renards. Il ne pensait plus à Ochoa. Christ ! s’écria

 

Doña Pilar. Françoise mit le pied sur une imposte et se hissa contre un mur.

La nuit glissa ensuite sur elle. Mon jardin ! Elle n’avait pas été loin.

Mais le silence était consommé. Elle but à l’aveuglette une eau rapide.

 

— Je serais Jean si Jean n’était pas Mescal. L’eau coulait sous elle,

Intolérable. La nuit se finira sans moi ! déclara-t-elle à l’obscurité.

L’eau cherchait les capillarités de son corps. De quel autre monde

 

Faut-il chuter pour en finir enfin ? Ils quitteront ma maison avant

La fin de la nuit. Maison désertée par les personnages de la vie réelle.

On peut être enfin seul si les suicides ne laissent pas de traces.

 

Ravissement à l’idée que Pepa serait la première à l’apprendre.


 

Chant quatorze

 

Notes sur le narrateur

 

Il était trois heures dans la nuit quand Ochoa aperçut le toit

De sa maison. Pas de lumière sous le porche. Ochoa vivait seul.

L’éclairage public n’atteignait pas la clôture de son jardin.

 

Il ne se hâtait plus. Dix minutes le séparaient de son lit.

Il couchait dans la couverture. Sa laine était mélangée de débris

Contractés par l’usage des sols. Des éclats de coquillages,

 

Aussi minuscules que possible, appartenaient maintenant à ce musée

Des errances. Il avait conservé le vaquero et la chemise, ayant plié

Le vaquero dans la chemise et roulé la chemise au bout d’une ficelle.

 

Nuit nue, me voilà ! Je n’appartiens plus à la terre. Voici mes bêtes

Dans un enclos, silencieuses les bêtes héritées de l’habitude

Et de la résignation. Elles le regardaient à travers les planches.

 

Nuit nue, me voilà ! J’ai parcouru le court chemin qui me sépare

Des autres et je n’ai trouvé qu’un instant de plaisir. Voici mes arbres

Fruitiers, mes amandiers, mes oliviers et mon âne patient qui attend

 

Toujours. Nuit nue, me voilà ! Ma cheminée ne fume pas comme en hiver.

Voici mon bois coupé et mon séchoir. Un chien qui ne m’a jamais

Appartenu me regarde rentrer dans ma demeure. Un chien que j’ai toujours

 

Connu. Nuit nue, me voilà ! Voilà de quoi je suis propriétaire. Voici

L’infini et le néant. Et encore le frémissement des bêtes qui s’assemblent

Pour assister à mon retour. Voilà la nuit nue et mon corps itinérant.

 

Il suivait le chemin, se fiant aux phosphorescences. Les talus montaient

Dans le ciel comme des échines. Homme nu au travail d’un déchiffrement

Des graphismes. Il passa au-dessus de sa maison. L’âne s’était déplacé.

 

Puis il descendit. On ne descendait pas longtemps. Cela se passait

Lentement, toujours de la même manière, ne rencontrant que des différences

De détail, un ravinement supplémentaire, la disparition d’un relief,

 

L’excroissance d’une racine longtemps immobile, presque morte, jaillie

De la paroi ou crevant la pierraille. Si j’étais seul, pensa Ochoa,

Je n’existerais pas. Comment exister si personne ne peut vous recréer ?

 

La remise, près de l’âne, était traversée d’une ombre plus claire.

On voyait l’établi et la brouette renversée comme un hanneton pris

Au piège de la vitesse. Le chien prenait des précautions infinies.

 

Il n’entra pas tout de suite. Il jeta son baluchon sous la vigne hirsute

Et contempla la terre montant sans limites vers les sommets enneigés.

Il n’écoutait plus le concert depuis que la mer avait disparu derrière

 

Les jaillissements volcaniques. Il avait acheté une provision de piles

Et quelques cassettes vierges. Un peu de tabac aussi, roulé en cigarettes

Fines comme le blé en herbe. Le chien prétendait se faire caresser.

 

Ils ne l’avaient pas poursuivi longtemps. Il avait atteint la limite

De leur propriété et ils n’avaient pas franchi cette infime différence.

Ils avaient attendu longtemps, immobiles sur les talus, agitant les torches.

 

Il s’apaisa dans les tranchées d’un fleuve, peut-être le même fleuve

Qu’il pouvait voir quand les bêtes s’aventuraient au-delà de la propriété.

Des saignées de gypse plongeaient dans le néant des fosses. Il était perdu.

 

Sans le chien, il s’égarait souvent. Il ne connaissait pas le chien

Comme le chien connaissait la complexité de cette géographie des biens.

Le chien semblait aimer sa seule compagnie. Il le nourrissait

 

S’il y pensait. L’âne était mieux traité. Il croyait le connaître.

Il connaissait son goût immodéré pour les fèves et pour les poignées

D’une fleur qui n’avait pas de nom mais que les abeilles visitaient.

 

Les arbres mouraient comme des personnages de tragédies. L’herbe revenait.

La pluie détruisait des agencements qui n’avaient plus d’utilité

Et le vent menaçait d’emporter tout ce qui avait perdu un sens.

 

Il n’y avait pas si longtemps, il était moins seul, en proie au désir

Mais pas si seul, pas si abandonné. Le fauteuil continuait d’exister,

Avec ses coussins qui sentaient l’urine, avec une autre couverture

 

Qu’il donnerait à l’âne ou au chien un de ces jours, aux poules peut-être.

Le fauteuil formait une ombre compliquée sur la terre battue

De la galerie, compliquée aussi par la vigne traversée de lune et de soleil.

 

Il y avait eu des moments d’un réel bonheur de la conversation quand

On évoquait le passé. Il connaissait par cœur la généalogie de ce sang.

Il se souvenait même de certaines présences, à table, devant la cheminée,

 

En route vers les hauteurs, sous les arbres, en ce temps-là le fleuve

Coulait en hiver, une canne témoignait de cette eau, pendue à un clou

Sous les solives de châtaignier. Un fusil rouillait sans sa crosse.

 

Les verres avaient cette opacité de la paresse et de l’attente, des verres

Qu’il traitait avec nonchalance, les remplissant rarement de vin.

Les linges de la cruche pourrissaient sur un roseau tendu entre les murs.

 

Nuit nue ! Mes mains s’accrochaient à des réalités furtives dont mes yeux

Voyaient la profondeur verbale. Je n’étais pas si seul, pas si désespéré,

Il n’y avait pas tant de choses à regarder sans en comprendre la nécessité.

 

Nous ne savions pas grand-chose les uns des autres. Nous ne savions rien

De la capacité de chacun à reproduire l’autre avec une fidélité de miroir.

Nous regardions les biens avec la tristesse de ceux qui ne s’enrichiront

 

Plus. La nuit couchait dans les objets familiers avec l’insolence

D’une jeunesse éternelle. Par-dessus les haies de roseaux, les niches

Du cimetière renvoyaient des reflets de lettres d’or. Montez, roseaux !

 

Montez encore d’un mètre ! Je ne veux plus voir ces constructions hâtives.

Croissez jusqu’à l’impudeur ! Que je ne vois plus cette grille de parois !

Et le vent ! Ne transporte plus ces parfums de femmes en deuil !

 

Jadis, à part quelques soldats partis en conquérants ou en légionnaires,

On finissait dans ces échiquiers, concessions durables jusqu’à l’oubli

Inattendu, étonnant qu’on finisse aussi par oublier les détails absolus.

 

L’enfant croissait dans les eucalyptus et les pins, découvrait du haut

Des murs, éprouvait sa vitesse au contact des chemins, l’enfant s’étourdissait

Au lieu d’apprendre plus que ce qu’on exigeait de ses mains, enfant

 

Donné faute de pouvoir lui enseigner la richesse. Rien que cet enseignement

M’aurait sauvé de l’épuisement et des mauvaises postures. Je ne pense plus,

Disait l’adolescent à l’aïeul enfoui dans le fauteuil pissé de son attente.

 

— Tu seras soldat ! prédisait le Mathusalem qui avait connu ce désir de partir

Pour être riche ou intelligent. Il évoquait des visages obstinés, soldats

Et commerçants, un poète qui écrivait des chansons, un marin qui entretenait

 

Des femmes, et des bergers, beaucoup de bergers et de cueilleurs de fruits,

Des hommes qui avaient changé de décor et qui n’avaient pas trouvé la force

De revenir dans ces conditions d’une humiliation bien compréhensible,

 

Bien compréhensible. L’enfant croissait dans ces existences lancées

Comme des pierres de l’autre côté du canyon, n’atteignant pas l’autre côté

Mais prometteuses malgré tout de cet écho parfait. Il y avait d’autres

 

Enfants. On trimait. C’était il n’y a pas si longtemps, Francisco Franco

Bahamonde flattait l’épaule du roi futur après l’avoir fait sauter

Sur ses genoux. Le portrait retouché du Caudillo figurait en bonne place

 

À l’église, avec son accompagnement de petites fleurs et d’ex-voto

Punaisés dans le bois dur et opiniâtre des lambris. D’où venait cette

Humidité ? De quelle profondeur, de quelle cavité parallèle ? Les enfants

 

Se poursuivaient sous l’influence des regards. Tu seras soldat, voulant

Dire qu’il n’était pas doué pour le commerce et que l’aventure réservait

Le combat et les reconstructions à l’homme en butte avec ses origines.

 

Intelligent, ils t’auraient proposé l’apprentissage de la menuiserie

Ou de la maçonnerie. Tu guidais les ânes sur l’aire de battage, les pieds

Dans les fèves dures, salué par des filles rugueuses, mordu des chiens.

 

Monsieur Fabrice de Vermort a pris possession de la maison un an après

L’engloutissement de Beñinar. Il avait touché une grosse indemnisation.

Ils ne donnèrent rien à ceux qui n’avaient perdu que le panorama, ceux

 

D’en-haut, les pasteurs. Ils montèrent pour faire des promesses électorales,

Plus tard. Ils payaient les cierges, pensant à relier le cimetière au réseau

Électrique pour donner une lumière automatique et pallier le nombre

 

Décroissant des vieilles qui entretenaient le feu mémorial. Des automobiles

Paressaient sous les pins. Ochoa pouvait les voir revenir ou simplement

Découvrir ce qui restait de tangible. Sur le mur d’enceinte, des affiches

 

Électorales firent bientôt leur apparition. ¿Por quién ? ¿Y porque ?

Fabrice de Vermort apportait régulièrement des fleurs à des hypogées

Surmontées de chapelles aux toitures d’ardoise. Il écrivait l’Histoire,

 

Ce n’était plus un secret pour personne et on le surprit même à s’en vanter

Quand il avait caché cette oisiveté à des autorités plus perverses encore

Que les marchandages de la démocratie. On le rencontrait à l’office,

 

Flanqué d’une femme et d’un domestique. La femme sentait bon et le domestique

Était rapide comme un oiseau. Fabrice de Vermort écrivait dans un carnet

Relié de cuir rouge. Il copiait aussi le nom des fleurs. Il ne voyait pas

 

D’inconvénient à montrer son écriture parfaitement géométrique. Il badinait

Avec les autres femmes et poussait les hommes dans les marges. Aux enfants,

Il souhaitait de bonnes études. La femme souriait et le domestique raflait

 

Les chapeaux des filles. Ochoa résidait légèrement au-dessus. Les maisons

Des pasteurs étaient vieilles comme le monde. Elles étaient entourées

De terrasses de pierres. Poussaient des amandiers et des oliviers. Ochoa

 

Possédait un oranger régulièrement pillé par les touristes. — Vous devriez,

Conseillait monsieur Fabrice de Vermort qui avait de l’influence, creuser

Vos idées. Ochoa creusait avec une pelle pointue comme un couteau. Creuser

 

La nuit dans le lit et le jour avec le soleil qui harcelait sa pensée.

Il creusait comme le lui conseillait Fabrice de Vermort, creusant nuit

Et jour pour ne rien perdre du temps précieux qui filait comme l’argent.

 

Depuis quand était-il seul ? Il n’y avait plus d’ânes à acheter au marché

De Berja. On achetait des chiens et on s’amusait avec eux comme on s’amuse

Avec ses proches. Pisseux les coussins du dernier signe de vie familiale !

 

Y dormait un chat robuste comme une femme. Il réussissait quelquefois

À caresser cette âpre tête. Voici ma demeure et mes animaux ! Voici le bien

Cadastral ! Et voici la Renaissance de la physique universelle réduite

 

À un lopin de terre suffisant pour nourrir son homme et éventuellement

Sa femme si elle n’exige que le bonheur. Souvent sur le point de forniquer

Avec les chèvres, il jaillissait dans la poussière d’une immensité

 

Capitaliste. Nuit nue ! Les bêtes dorment avec la même inquiétude. Le monde

Est désirable et je m’enfuis ! Mais je reviens chaque fois plus humilié

Et la terre possédée depuis toujours me renvoie à des travaux de survie.

 

Un peu de soleil sur l’herbe mouillée, il n’en fallait pas plus à Fabrice

Pour retrouver le fil du plaisir de vivre. Il aimait les talus de l’hiver

Et les talwegs fleuris de coquelicots. Le passage furtif d’un animal

 

Le rendait euphorique. D’autres identifications fébriles peuplaient

Son imagination de promeneur intranquille. On entendait sa canne bleue,

Canne des pastels, chercher le meilleur du chemin pour y laisser sa trace.

 

Cette nuit-là, tandis qu’Ochoa remontait, lentement déjoué, Fabrice

Sortit de chez lui pour installer sa lunette d’observation. Un coin

Privilégié, entre l’aire de battage et la ruine circulaire d’un moulin

 

Qu’il n’avait pas connu. Le ciel plombait. Son domestique portait

Les instruments. Une femme en chemise scrutait le ciel derrière un rideau.

Plus bas, un feu mouvementait un paysage d’arbres et de murailles.

 

Ils préférèrent s’asseoir et fumer, l’un ses cigarettes à bout doré,

L’autre une vieille pipe qui lui brûlait la langue depuis qu’il avait vu

Du pays. Ochoa marchait, nu et désespéré. Le chien l’avait rejoint.

 

Il gratta plusieurs allumettes contre un pilier, illuminant chaque fois

L’intérieur misérable de la galerie. Il secouait la lampe contre son oreille.

Fabrice cessa d’attiser son tabac, rejetant nonchalamment la fumée

 

Sur l’épaule du domestique qui le jouxtait. La lampe s’alluma. Ochoa

Vissa une clé dans une porte grise. Le chien s’était couché et reluquait

La couverture jetée sur l’autre. Le baluchon pendait maintenant à un clou.

 

— Nous l’interrogerons demain, dit Fabrice. Le domestique aimait

Les interrogatoires velléitaires de son maître. Il mordillait le bec

De sa pipe sans y penser, bec de cuivre si sensible qu’il ne s’était jamais

 

Brûlé les lèvres. Ensuite, il fallut bien admettre que la nuit n’était pas

Pas favorable aux observations cosmologiques. Fabrice n’avait pas ouvert

La carte, monde en formation avec un retard d’une observation sur son esprit

 

D’aventure. Le domestique envisageait des ports crevés d’étoiles. Il était

Dans le secret sans en comprendre la profondeur verbale mais il reconnaissait

Des pans d’une réalité visitée par la mémoire. — Vous oublierez le jour

 

Où nous saurons de quoi il retourne, promettait Fabrice en fouillant

L’intimité des talus. Ils condamnaient la femme au silence des cheminées

Ou à la solitude sans sa petite voiture de sport. Ochoa n’aimait pas

 

Ce voisinage. Ils arrivaient à l’improviste, chargés quelquefois d’un enfant

Criard qui ameutait des oiseaux fascinés. L’enfant surgissait des murs

Et l’esprit d’Ochoa, recueilli au contact de l’herbe mouillée ou d’une

 

Pierre particulièrement amicale, giclait comme la chair à saucisse

Dans le boyau. Promis à la haine des enfants depuis qu’ils avaient disparu

Tragiquement de sa vie, Ochoa fécondait le génie des apparences.

 

L’enfant dormait peut-être. Ochoa entra et ferma la porte. Il avait oublié

D’éteindre la lampe ou simplement il la laissait allumée pour signaler

Son retour aux habitants résiduels. Fabrice nota que le chien dormait

 

Déjà. Le chat avait pris possession du fauteuil. On entendait les bêtes

Contre les planches. Plus bas, le feu continuait de dinguer avec les arbres.

Le domestique attendait un signal. Sa pipe était suspendue dans un air

 

Saturé d’insectes. — Pouvons-nous d’ores et déjà imaginer cette conversation ?

Demanda Fabrice à ses mains. L’une écrivait ce que l’autre dictait.

— Il sait ce qui s’est passé aujourd’hui et nous désirons ce texte

 

Plus que tout. Le domestique frissonnait dans sa fumée. Il pouvait voir

La fenêtre derrière laquelle Ochoa tentait de retrouver le sommeil perdu

La nuit dernière au cours d’une crise de désespoir. Il était témoin

 

De cette éruption du tragique à la surface des tranquillités relatives

De l’hiver, talus perlés comme des vins de fête, coquelicots retournés

Comme des filles légères, exubérances des éjaculations nocturnes,

 

Réduction commentée au néant. Ochoa avait crié sa douleur avant de traverser

La nuit inclinée. — Vous en savez tous plus que moi, avait déploré

Fabrice à l’aurore tandis que la femme se renseignait auprès de son

 

Domestique. Il avait passé la journée à se lamenter. L’absence d’une pièce

À sa composition le réduisait à des hypothèses flagrantes. La femme

Se montrait distante s’il occupait toute la place et le domestique

 

S’agitait comme les feuilles des arbres. Fabrice s’était approché

De la maison mais le chien s’était posté au milieu du chemin comme

À l’entrée d’un enfer qu’il n’appartient qu’aux poètes de visiter.

 

Maintenant, le même chien se maintenait entre le sommeil et la nuit,

Comme un funambule à quoi s’ajoutent les balles d’une jonglerie éprouvante

Pour le guetteur des illusions d’optique. Heureusement, des bouffées

 

D’orangers tournoyaient. Fabrice se remplissait. — Il n’y a rien

Comme ces persistances, fit-il remarquer à celui qui l’accompagnait

Quelquefois aux limites de l’incertitude. Rien comme cette durée

 

Des intrusions. Nous sommes sur le point de changer les données primitives.

Je reconnais le texte là où d’autres découvrent la théorie la plus probable.

Reconnaissez mon utilité. Je vous supplierai presque de m’écouter

 

Alors que le temps menace de ne pas jouer en ma faveur si je mens.


 

Chant quinze

 

Folle comme une étoile filante du récit

 

La nuit continue, la nuit marquée d’une pierre blanche, nuit franche

Comme une surface d’eau dormante à peine déplacée par des courants

De fond, la nuit continue malgré l’apparente interruption du drame

 

Que la mort explique enfin. Thomas Folle s’éveilla à cause des animaux.

Ils grattaient le sol. Pas de rideaux à la fenêtre, de nuit comme

De jour, et les insectes s’en donnent à cœur joie, pillant les

 

Contenus, souillant les surfaces, et l’air crie de leurs ailes.

Folle luttait contre d’autres réalités moins tangibles. Dehors,

Le vieil autocar de marque Berliet abritait une colonie de chats.

 

Sa toiture crevée était surmontée d’un paresseux penché comme

Un habitant des couloirs, que le vent heurtait, que la pluie

Nourrissait. Les chats miaulaient toute la nuit et le jour Folle

 

Les apprivoisait. Ils aimaient ses restes et se les disputaient.

Il n’intervenait pas dans ces disputes de griffes. Il alimentait aussi

Des oiseaux noirs et un chien qui répandait son odeur. Un portrait

 

De femme remplaçait une femme disparue dans des circonstances tragiques.

Folle avait assuré pendant trente ans la liaison entre les villages

De la côte. Au volant, il évoquait des temps heureux à quoi le plaisir

 

N’était pas étranger. Il portait quelquefois le nom de sa mère, une

Galvez, mais il l’effaçait si la douleur devenait trop exigeante.

Folle est un nom de pays, assurait-il à ses voyageurs de courte durée.

 

L’autocar était tombé en panne à cause d’un incendie du moteur. Au début,

Il avait aimé cette retraite. Il attendait les pièces de rechange

Avec une sérénité de baigneur. Il avait reçu ensuite un courrier

 

Lui indiquant que les pièces dont il avait un besoin urgent n’existaient

Plus. Pendant un mois, il avait visité les autres concessionnaires

Pour discuter de l’adaption d’un moteur. Il avait tracé des plans

 

Et tout prévu. Mais la fatigue l’a surpris à la fin d’une journée

Passée à recalculer une rentabilité douteuse. L’autocar gisait

Dans l’allée bordée de pins. Il balayait l’intérieur et lavait

 

Les vitres. Il détestait l’odeur d’huile cassée mais il eut beau

S’échiner à décrasser l’acier mordu par le feu, elle persistait

Et atteignait le seuil de la maison où il avait l’habitude de s’asseoir

 

Pour regarder la fin de la journée sur les jardins. Il relisait

Les lettres de Renault Poids lourds mais la poésie avait sa préférence.

Il aimait les vers de Péguy et de Saint-Pol Roux mais les explications

 

De Renault Poids lourds revenaient et il s’acharnait à composer

Des réponses argumentées. À la banque, ils avaient estimé la maison

Et conclut qu’elle ne valait pas le prix d’un moteur et des travaux

 

Planifiés. Les chats entrèrent parce que les joints de la portière

Étaient pourris depuis longtemps. Ils dormaient sur des sièges crevés

Et scotchés. Folle les aima tout de suite. Il les connaissait depuis

 

Des générations mais il n’avait jamais songé à les approcher d’aussi près.

Il leur parla pour la première fois un jour de pluie et d’orage.

Ils tremblaient. Il découvrait la peur des animaux, peur facile

 

Mais tranquille. La pluie s’acharnait sur une toiture dont il découvrait

Aussi les sonorités. Il actionna l’essuie-glace et se laissa rêver

En regardant bleuir la façade de sa maison. Il pensa à la difficulté

 

De rassembler toute cette vie passée à traverser la réalité des autres

Pour oublier les conclusions de ce qui n’avait jamais été qu’une autre

Vie. La tourmente vrillait le paysage et les chats ne se disputaient plus.

 

Conscient de vivre les commencements d’un quatrième acte de sa vie,

Folle pleura. L’enfance était presque oubliée ou en tout cas il n’y pensait

Que pour se rendre compte qu’il était incapable d’en renouveler

 

La chronologie. La vie heureuse n’avait pas duré assez pour échapper

À la fragmentation d’un récit du désir. Trente ans de voyage circulaire

N’étaient que la répétition invariable d’un croisement de générations.

 

Maintenant il s’arrêtait pour de bon. La maison était restaurée

Et il possédait de bons placements. Il souffrait un peu du cœur

Mais qui n’en souffre pas après cinquante ans de cigarettes et de

 

Vin ? Il marcherait. C’était un beau projet, ces promenades dans la contrée.

Il connaissait les routes et les chemins. Il était entré dans toutes

Les maisons à un moment ou à un autre du temps que la vie réserve

 

Aux autres. Il s’était nourri du produit des jardins et des champs.

Il avait mangé la chair des animaux et bu leur lait. Il ne regrettait pas

D’être revenu pour changer de vie. Il ne la changerait plus sans doute

 

Mais il ne se passerait plus rien d’aussi tragique à part peut-être

La douleur du départ définitif. Il ne dédaignait d’ailleurs pas

L’idée de faire tomber le rideau lui-même. Putain de coup de fusil !

 

Ce dimanche, comme tous, il avait entendu parler d’Ochoa et au lieu

De hausser les épaules en prenant connaissance des visions de doña Pilar,

Il avait souhaité rencontrer le vagabond prometteur. Ochoa ? Le fils

 

De Rodrigo qui vendait ses mandarines dans les parkings des supermarchés ?

Celui qui a mis en vente sa maison et les terrains attenants ? Cet Ochoa

Qui reniflait les pneus de l’autocar quand il pistait ses animaux ?

 

Folle avait cherché à le rencontrer mais il n’avait pas osé frapper

Au domicile de doña Pilar qui était sa cousine. Il avait croisé Raïssa

Et reniflé son odeur de pipi. Sur la place, un brocanteur vendait

 

Des chansons et des posters. Il avait préféré cette conversation

Aux approfondissements rhétoriques. Il avait fini par perdre le fil

Par quoi tenait la rumeur. Christ ? — Vous devriez acheter un âne

 

Ou un Lambretta, don Tomás ! Il montrait la semelle de ses sandales

Et on riait. Il achèterait une auto. Madame de Vermort possédait

Une Porsche et elle ne dédaignait pas sa compagnie de connaisseur.

 

Ce soir-là il y eut une pluie de gouttes qui éclaboussèrent la façade

Comme des éphélides. Poussière rouge de l’Afrique ! On aurait dit un sang

Annonciateur. Il se prosterna dans la nuit, à peine sorti sur le seuil.

 

L’autocar étincelait, carreaux sans reflets mais cernés d’ombres.

La pluie ne dura pas. Il promena le faisceau de sa lampe sur les tavelures

En forme de taches d’encre. Une rigole avait amorcé une sonorité

 

Sous les arbres puis du bassin avaient surgi des insectes terrifiés.

Impossible d’échapper à ces interruptions du sommeil malgré la prise

De soporatifs. Paradoxe des rencontres un moment confondues avec

 

La réalité. Des étendards claquaient sur les jardins, renvoyeurs d’éclats

Lumineux. Le dernier pétard avait provoqué la fuite définitive des oiseaux.

Il toucha les coulures sur la chaux des murs. Glaise des ciels d’automne.

 

Les personnages persistaient. Il haletait encore. Un verre de vin

Ne suffit jamais à le tranquilliser. Les branches enfouissaient la lune,

Terre haute. Pourquoi pas un monde plan ? Il esquissait des projets

 

De vacances. — De quoi te plains-tu ? dit la voix. Il marcha dans l’allée,

Fouettant les fleurs avec le tuyau en caoutchouc. La chemise était ouverte

Et il se sentait sale. L’autocar s’embrasa facilement. Il recula.

 

Quel feu ! Il dut reculer jusqu’au seuil. Le feu créait un vent tournoyant.

Quelle lumière ! Il n’en voulait rien perdre. La rareté des phénomènes

Provoqués par un grattement d’allumette le poursuivait depuis l’enfance.

 

— Promets-moi de ne plus mettre le feu à la forêt ! Il promettait avec

Des grâces de fille, tirebouchonnant sa quéquette en sucre. Feu et lumière

D’une idée de la chaleur et de la combustion. Promets-moi ! La forêt

 

Embrasait des arbres tremblants, tortillons de couleurs. Je te promets

De ne plus chercher à te surprendre au saut du lit. Pompiers harassés.

Il pataugeait dans les flaques en attendant. La nuit se finissait.

 

Mais il n’avait jamais atteint les hauteurs de cette enfance appliquée.

Il n’y eut pas d’autres études. Un peu les poètes, mais par goût. Poètes

Peuplant. Leurs lieux le déroutaient quelquefois. Que vaut un esprit

 

Qui ne franchit pas les limites imposées par l’imagination ? Cette nuit-là

L’angoisse l’avait vaincu. Il aspira le mazout et le répandit sur les sièges.

L’autocar s’alluma, éclairant une colonne verticale de fumée noire

 

Qui semblait ne pas se terminer au contact du ciel. À quelle hauteur,

Le ciel, et à quel moment, l’air qu’on respire ? Une patrouille de gardes

Civils franchissait les ornières. — Tu avais promis ! Il avait toujours

 

Recommencé, souvent pour détruire, rarement par pur plaisir du feu.

Le 4x4 entra dans le jardin. Un garde inspecta la maison, en sortit,

Fit le tour, exigeait que l’autre manœuvrât la voiture pour diriger

 

Les phares dans sa direction. Don Tomás ! L’autocar s’affaissait. Le feu

Me maintient à la surface des choses. Le garde le trouva dans l’allée,

Prostré comme un mortifié, le visage tavelé par la pluie. Le feu gagnait

 

La cañada du lit voisin. Les pompiers étaient déjà à l’œuvre. Expliquez

Ces circonstances ! — Je n’expliquais rien. Le temps passait tandis qu’ils

Attendaient le diagnostic ou le verdict. — Des brandons rebondissaient

 

Sur le toit de la maison. Ils le menottèrent à la poignée d’une portière.

Un pompier examinait le fond de ses yeux. — Que voyez-vous à part mon

Pinceau de lumière ? On s’éloignait sensiblement. Il regarda à travers

 

La vitre. — Regardez où je vis depuis des années. Je n’arrive à rien.

— Ce n’est pas une raison. Ou bien : C’est de la folie. Vous ignoriez

Ce détail de mon existence ? On devrait porter l’enfance plutôt que son nom.

 

Qui êtes-vous ? — Je suis cet enfant, là ! Et d’enfoncer le doigt au bon

Endroit du personnage qu’on est devenu à force d’apparences. L’autocar

Se rapetissait dans les flammes et les roseaux communiquaient leur feu

 

Aux herbes folles du lit. Comme il court, le feu que j’ai donné à cet instant

Précis de ma vie ! Ils l’emmenaient au diable et il s’apaisait. Sur la route,

Des ombres s’agitaient au passage de la voiture. Ne montrez pas votre

 

Visage ! — Quel visage ? Le mien ou celui du pyromane ? Il tira la langue

Pour montrer le feu du mazout. Interrogez-vous, braves gens, sur ce qui

Arrive à l’autre quand le feu s’en mêle. Ils croisèrent les poursuivants

 

D’Ochoa. — Le fils de Rodrigo qui proposait ses mains à des touristes

Amusés ? Les hommes entretenaient le feu de leur lampe, surveillant

Les mèches et les jauges. Ochoa ? Le Christ ou ce marginal halluciné

 

Qui possède uniquement ce qu’il tient de sa race ? Ils montèrent à l’assaut

Des hameaux, se tassant dans les voitures et le 4x4 des gardes civils

Fermait le convoi avec Folle sur le siège arrière, fébrile et fasciné

 

 

Par le déroulement de ce temps qui n’était plus le sien mais celui

Que le feu imposait aux autres. Le canyon laissait entrevoir sa profondeur

Dans les virages. Les phares illuminaient les récents éboulements.

 

Fabrice de Vermort ne dormait pas. Il se joignit à l’hallali en serviteur

Du Réel. En haut, la lampe indiquait qu’Ochoa était chez lui. On arrêta

Les véhicules sur la route, tous feux allumés. Folle, menotté comme un

 

Larron, trottinait derrière son gardien. Qui parle ? demanda-t-on à l’encan.

On mesurait les influences. Don Felix, en sa qualité double de poète

Et de magistrat, leva sa canne et frappa sur la porte. Ochoa surgit

 

Comme quelqu’un qu’on n’attendait plus. — Il a tué son chien, le chien

Cristobal ! — On ne peut pas condamner celui qui tue son chien. — Mais

Ce n’est pas mon chien ! — À qui appartient ce chien ? La canne de don Felix

 

Souleva les babines du cadavre qu’on venait de jeter à ses pieds. — Je

Ne l’ai pas tué non plus, déclara Ochoa. Don Felix planta le bout de la canne

Dans la terre du seuil, juste à côté de la pierre. Cristobal ? À qui

 

Appartient ce cabot ? La canne s’enfonçait dans la terre et tournait.

— Nous ne sommes pas venus pour ça, dit quelqu’un. — Pourquoi alors ?

Dit Ochoa. Sa chemise était ouverte et laissait voir son thorax osseux.

 

Homme brisé par les os, il imposait un nez grossièrement planté entre

Les yeux. Joues traversées de coups de couteau. Ses mains semblaient

Soutenir le linteau. Toi ! dit une voix. Et Ochoa dit : Moi ! Fabrice

 

S’excusa longuement par-dessus l’épaule de don Felix. — Tu as mis le feu

À ta maison ? demanda Ochoa. Folle montra ses chaînes. Ça vaut quelque chose,

Une maison, dit Ochoa, et personne n’a le droit de la sacrifier au désir

 

Des autres. Sa main disparut un moment puis revint avec le fusil. L’autre

Main contenait déjà une cartouche. Je n’ai jamais tiré sur un être humain,

Dit-il en manœuvrant le chien. — Moi non plus, dit Folle sans parvenir

 

À amuser les autres. — Toi ! répéta la voix. Voix de femme. Ochoa dévissa

La mollette. La lampe inondait son visage de lueurs bleues. Moi, dit-il

Comme s’il acceptait qu’on le désignât. La canne de don Felix avait fini

 

De limer la terre. Moi et qui ? demanda Ochoa. Je n’ai jamais volé personne.

Qui se plaint de moi ? Quelle femme que je n’ai pas connue ? Montre-toi !

Je veux avoir le plaisir de te voir encore avant de m’expliquer.

 

— De quoi est-il mort ? demanda don Felix en désignant le chien. — Mort,

Rien de plus, fit Ochoa. Son orteil souleva les babines puis retourna

À la terre, la limant. De quelle femme nous parles-tu ? dit Fabrice.

 

Folle toucha le chien. Pas de sang. La maladie. La vieillesse. Je l’ai

Toujours connu, dit Ochoa, celui-là ou un autre. Maintenant partez !

Le fusil lança une gerbe de feu qui traversa la vigne. La bouche d’Ochoa

 

Contenait trois autres cartouches. Il en chargea une autre, tranquillement.

Quatre, dit-il. Sa mâchoire tremblait. C’était une voix de femme, dit-il.

Les mains de Folle se frottaient dans un jet de terre. Frotte ! Frotte !

 

Une femme ? dit don Felix. Il en extrayait une de sa clique. — Je le

Reconnais ! dit-elle, mordant le foulard. Le canon cracha encore dans la vigne.

Trois, dit Ochoa qui n’avait pas réussi à les faire reculer. Trois hommes,

 

Prévint-il. La vigne déchirée s’était réveillée et maintenant les insectes

Tournoyaient. Les mains les chassaient de la surface des visages. Fabrice

Posa un pied sur la murette. Sa pipe envenima l’air tiède de la nuit.

 

De quoi te plains-tu ? demanda don Felix à la femme. Elle se mit à pleurer.

Don Felix se pencha sur cette bouche blessée. — Que dit-elle ? dit Ochoa.

Toi ! dit Folle qui s’amusait de la tournure tragique du rassemblement.

 

Ochoa contempla la cendre que l’incendiaire répandait sur les autres.

On ne détruit pas sa maison s’il s’agit d’en finir. Il faut partir plutôt

Et ne pas chercher à revenir. D’où reviens-tu avec ce temps faussé

 

Par les péripéties du voyage ? Vends ta maison à d’autres mains et pars !

L’infini est circulaire mais pas au point de te ramener chez toi. Ignore

La critique des agents immobiliers et vends ta maison à l’étranger

 

Qui possède de belles mains de travailleur. Montre l’endroit le plus agréable

De ta terre à ce nouveau venu et commence le voyage interminable

De la gravité relative. Nous ne sommes que cette graine de partance,

 

Cette promesse d’enfant battu, ce renoncement à l’héritage. Nous ne détruisons

Rien. Nous parcourons l’ineffable et le dicible avec des yeux de vieillard.

Quelle femme me fera changer d’avis ? Cette putain ou ma mère ? Regarde-moi !

 

Le fusil vomit sans tuer personne. Deux ! Une pour toi, une pour moi.

Le temps devient précis. Mais sans unité de mesure. Regarde-moi et parle !

Qui suis-je ? Ma tête ou mon sexe ? Choisis ! Le moment est pathétique,

 

N’est-ce pas ? — Des phares illuminèrent la façade autour d’Ochoa.

C’était doña Pilar qui arrivait en taxi. Flores l’accompagnait, à peine

Coiffée. Folle reconnut Françoise Garnier et la salua en rougissant.

 

— Tu es folle ! dit doña Pilar à doña Cecilia. Ce n’est pas cet homme !

— Qui alors ? demanda don Felix comme si on venait de lui confisquer sa balle.

Qui ? grogna doña Pilar. Vous me demandez qui ? Êtes-vous aveugles à ce point ?

 

Deux coups de fusil trouèrent la vigne. Zéro ! dit Ochoa. Et il referma

La porte sur lui. Il n’avait pas oublié de visser la molette de la lampe.

Dans une lumière diminuée, les femmes se signèrent presque furtivement

 

Et le chauffeur de taxi demanda si c’était bien raisonnable, tout ce chahut !


 

Chant seize

 

Biologie des sauts dans le temps

 

À la fin de l’été, les Buganvillas étaient désertés et le jardinier

Vidait la piscine et taillait les mandariniers. Elle assistait

À la mise en place de sa propre solitude. Le jardinier s’assurait

 

Qu’elle possédait encore la clé de la grille d’entrée et que la serrure

Fonctionnait toujours. Il revenait chaque semaine pour l’arrosage

Et les petits travaux planifiés à quoi s’ajoutaient de menus gestes

 

Qu’elle lui demandait d’accomplir. Il aimait la compagnie de cette

Vieille dame solitaire qui avait été belle et qu’on croyait cultivée

Dans le terreau d’ancêtres parfaitement identifiés, traces arables

 

Qu’elle entretenait avec une minutie d’historienne. Ses livres,

Qu’il voyait de près quand il montait chez elle pour régler les radiateurs,

Entretenaient le personnage dans le bocal de la fin de la vie.

 

Il montait chez elle seulement puisque tous les habitants étaient partis.

La chaudière s’éteignait quelquefois et elle se plaignait à l’agence

Chargée de la gestion de la résidence. Il graissait les gonds de la grille

 

Sous les yeux inquiets de la vieille femme. Elle parlait somme toute

Assez peu, se contentant même souvent de l’interroger sur sa famille,

Quand elle savait pertinemment qu’il n’avait pas de famille à lui,

 

Étant par ailleurs prisonnier de collatéraux qui se disputaient les biens

Anciens. Elle détestait sa manière de soigner les rosiers. Ils en parlaient

Si un pied crevait. Il arrachait le cadavre de ce qui avait été une fleur

 

Exquise et elle lui adressait toutes sortes de reproches injustes.

Il la surprenait si elle s’était abandonnée à la contemplation.

Les mandarines étaient amères et belles. Le patio, avec ses circularités

 

De terrasses, se remplissait de soleil ou de pluie. Elle prenait

Possession des lieux à la fin de l’été. Comme elle en avait la seule

Clé désormais, il sonnait à la grille une fois par semaine et attendait

 

Qu’elle eût fini de s’arranger devant un miroir qu’elle brisait

Si l’angoisse l’avait réveillée avant le carillon électrique.

Il est si tôt, disait-elle en lui donnant la clé. — Vous devriez

 

Sortir un peu, conseillait-il sans y penser. Il ouvrait la grille,

Remontait dans sa camionnette, se garait sous un mandarinier tiède

Ou mouillé, et elle était déjà en train d’examiner l’état des plates-bandes.

 

Comment peut-on vivre sans au moins un peu de cet avenir à changer ?

Elle ne se plaignait pas. Elle renvoyait la réalité des jours au seul

Spectateur de son existence. L’été, elle avait toutefois partagé

 

De menus plaisirs avec des revenants aux croissances d’enfants.

Elle aimait les femmes au travail du couple reproduit avec des fidélités

De tradition. Les enfants perturbaient son propre labeur mais elle

 

S’en nourrissait. Les hommes, eux, lui appartenaient et ils agissaient

Comme des souvenirs revus et corrigés par les mots mêmes qui lui venaient

À l’esprit au moment de les approcher. La fin de l’été annonçait

 

Une autre attente. Elle se soumettait aux signes de l’automne avec

Un peu d’humilité et beaucoup de jalousie. Elle n’avait jamais agi

Autrement. Le jardinier reprenait son importance de visiteur exact

 

Aux rendez-vous qu’elle croyait lui fixer. Ne possédant aucun animal,

Ce qui l’eût contrainte à un minimum de conversation, elle n’exerçait

Pas sa voix, même devant le miroir où sa nudité prenait des allures

 

De double trop exact pour être illusoire. Avant qu’il ne s’absentât

Pour une semaine entière, elle remettait au factotum la liste de ses besoins

Naturels et l’argent nécessaire à l’accomplissement du rite auquel

 

Elle échappait. Sommes-nous déjà à la fin de l’hiver ? Six mois

Ont donc passé ? Ce temps ne ressemble pas au printemps. Les premiers

Touristes visitaient les appartements et les boniches s’activaient.

 

En même temps, elle envoyait son courrier et attendait les réponses

Mélancoliques. Sommes-nous déjà à la fin de l’été ? Est-ce l’automne,

Ce retour de la pluie ? Elle traversait les carreaux et se cognait

 

À la céramique des murs. Cette rose, commençait-elle à expliquer

Au commensal, est née, poursuivait-elle en pensant ne pas aller au bout

De la description, et elle provoquait le sourire des femmes soutenant

 

Cette recherche de compagnie. Oui, les roses, les mandarines des pelouses,

Les escaliers ébréchés comme des verres, la piscine jaillissant d’enfants,

Les restes des repas aux oiseaux brouillons, la chair des femmes chaudes,

 

Le passage de la beauté, le vocabulaire des radios et des prospectus

S’amoncelant sous les piliers métalliques de la grille qu’on laissait

Ouverte par lassitude, cette croissance dérivée de l’immobilité,

 

Et cette rose qu’elle désignait pour initier la conversation, la rose

Aux petits soins de son attention aux phénomènes naturels, une rose

Extraite de sa durée, imaginable maintenant qu’elle savait que c’était

 

Une rose et non pas ce que les autres pouvaient en savoir. Sa petite

Bouche s’arrondissait sous l’effet des voyelles. Elle n’interdisait pas

La destruction, n’étant pas propriétaire des biens qui fleurissaient

 

Les séjours temporaires, mais sa connaissance de la rose avait atteint

Une telle sérénité qu’elle se croyait capable de communication écrite

Avec ces passagers du soleil et elle les dérangeait au lieu de les étonner

 

Un peu. Rentrée dans sa coquille, elle continuait de se remplir de jus

Et de saveurs secrètes. Elle était obscure et délicate. Elle sentait bon

Et conservait l’essentiel de son ancienne beauté, le texte infiniment

 

Interminable de son attention aux objets du désir. Sous le masque,

Elle prenait des airs de tragédienne ou de soubrette, selon ce que l’instinct

Dictait aux intermédiaires de l’écriture et du cerveau, et son balcon

 

S’emplissait de fleurs ou d’un désordre de meubles fatigués à encaustiquer.

Des enfants questionnaient un petit chien dont elle niait la maternité.

Les oiseaux, plus distants mais affamés, raflaient les bonnes places.

 

Elle n’eut pas vent des évènements qui agitèrent les gens ce dimanche.

On n’en parlait pas à la télévision. Elle entendit les cloches, les pneus

Des voitures sur la chaussée mouillée, les ressacs et les cris des mouettes

 

Qui rentraient avec la pêche restreinte des dimanches. Elle passa la journée

À faire et défaire un ouvrage si abstrait qu’elle en égara finalement

Le titre. Elle picorait en agaçant les oiseaux. Par-dessus la toiture

 

Circulaire de la résidence, le ciel baladait des animaux éphémères

Qui s’accrochaient au faîtage comme des tangentes. Elle visita les parterres

Pour en mesurer l’humidité et secoua les paillassons des seuils

 

Sans pénétrer dans les cages d’escalier où s’épanouissaient des plantes

Vertes. Le téléphone sonna plusieurs fois mais elle ne répondit pas.

Elle ne trouva pas la patience de relire « L’homme invisible ». Le temps

 

S’imposait d’autant que cinq jours la séparaient de la prochaine visite

Du jardinier. Là-haut, un doigt plutôt qu’un souffle semblait animer

Les nuages. Elle but un peu de vin sans intention d’aller plus loin

 

Que l’exploration des sens concernés par cette pratique du plaisir.

Elle n’attendait rien du sommeil toujours un peu menaçant la lumière.

Quand l’homme apparut au bord de la piscine, elle vérifia que la clé

 

Était dans la poche de son petit tablier à fleurs. Les cloches venaient

De sonner. Elle sortit sur son balcon et héla l’intrus : — Par où êtes-vous

Entré ? L’homme désigna la grille. Elle était entrouverte. Nuit précaire !

 

Les crises de somnambulisme l’affectaient depuis l’enfance. Petit défaut

De l’esprit à quoi il fallait ajouter l’agoraphobie et une certaine

Obsession du divin malgré des apparences de doute. — C’est interdit,

 

Dit-elle. Vous n’avez pas vu le panneau ? Elle traça le rectangle entre

Elle et l’individu qui tentait déjà de se faire passer pour ce qu’il

N’était sans doute pas. Le panneau ? L’interdiction ? Et elle lui faisait

 

Signe de reculer, de retourner à l’extérieur, de ne plus revenir. Ochoa

Avait trouvé une entrée accueillante mais les fleurs sont décevantes.

Les dallages trop exacts finissent par désorienter les voyageurs du jour.

 

 

La vieille femme qui le harcelait à travers le soleil des génoises

N’ameuta personne. Les balcons demeurèrent désespérément déserts.

Le ciel était en effet impossible à décrire. Et la voix le charmait.

 

— Je suis désolé si je vous ai dérangée, finit-il par dire tandis qu’il

La consternait encore. Je n’ai pas l’habitude de désenchanter les habitants

De la tranquillité mais c’est hors saison que je visite les lieux

 

Qui recouvrent mon enfance ! Après un silence d’yeux, Constance invitait

À la poursuite des chimères nées de sa précipitation. L’enfance ? Et cette

Chape sur ce qui a existé pour vous seulement ? — Je n’étais pas seul,

 

Dit Ochoa en avançant. Pas seul ? Nous étions si seules mes sœurs et moi !

Vous n’avez pas connu les châteaux de mon enfance. De quoi s’agissait-il ?

De cabanes de pêcheurs ? D’un point d’eau et de ses gardiens ? D’une tour

 

Dont vous entreteniez le feu avec vos mains d’enfants et la connaissance

Héritée d’une lignée de soldats ? Êtes-vous né d’une femme infidèle

Ou d’une vierge surprise au saut du lit ? Nos fondations recouvrent

 

Tant de possibilités de personnages transparents ! J’en imagine chaque

Jour les circonstances. Chape de piscine et de dalles tracée avec une

Exactitude de visionnaire et non pas de témoin. Nous achetons sur plan.

 

Ochoa souriait. Ni pêcheurs, ni soldats, ni petite fille vendue à l’homme !

Nous voyagions en famille et la voiture s’arrêtait sur le sable.

La mer creusait des fleuves dans mon imagination et j’en remontais

 

Le cours avec mes frères. La terre était fendue comme une femme. Nous

Visitions les lieux de la même chair et les anecdotes fusaient. Il y avait

Une tour pour élever nos visons à la hauteur de l’espérance. Hôpital !

 

Elle descendit. — Vous n’êtes qu’un voyageur du pays voisin ? Un simple

Visiteur de photographies ? La nuit, j’ouvre la grille malgré moi.

Aucun de nous n’est parfait. Mais vous l’êtes, n’est-ce pas ? Parfait

 

Et improbable. Je n’imaginais pas une pareille enfance. La mienne est

Trop expérimentale. Une voiture, dites-vous, et un petit bateau ivre

Dans les canyons peuplés de servitudes. Vos frères ramant et vous

 

Contemplant des défilés sommaires. Je n’imaginais pas qu’on revenait

Sur les lieux. Je voyais des lieux envahissants. Comme personnage

Appartenant à tous les temps, j’imaginais la réduction au point

 

Et le seul cri du désespoir et bien sûr vous ne comprendriez pas cette

Attente. Vous demeureriez réfractaire comme la terre de vos feux.

Ne reculez pas ! Vous n’avez pas la clé et pourtant vous entrez dans ma vie.

 

Somniloquie du texte ! La nuit s’achève sans disparition du jour et le jour

Traverse d’autres ombres. Un peu de votre enfance me divertira. Entrez

Pour prendre la parole. Vous n’êtes donc pas celui que j’imaginais ?

 

Si elle sortait, elle empruntait un couloir entre les roseaux, court chemin

D’un point à un autre qui abritait les pénétrations graphiques de la mer

Et s’y baignaient d’oisifs pédérastes nus entre les pins, ô Cézanne.

 

Elle sortait en catimini et n’allait pas plus loin que son observatoire

De feuilles mortes tombées des eucalyptus. Le sable était toujours chaud

Et ses pieds nus s’y enfonçaient. Elle revenait à court d’inspiration,

 

Comme si les baigneurs n’avaient pas révélé leur secret de modèles.

Il n’y a pas d’autre secret, commençait-elle. Et les immersions, les sauts,

Les jaillissements, les gerbes alimentaient un silence de l’écriture

 

Qui prenait la place du temps au lieu d’en construire le théâtre nu.

Ochoa se laissa conduire. Il vit les baigneurs, l’eau renouvelée par un jeu

De canaux qui s’appliquaient à la terre comme un paquet de nerfs

 

Ou de veines, les corps joués au hasard, l’implication des arbres jouant

Avec la portée de leurs ombres, les lignes de force tracées en dépit

De la perspective, l’immobilité croissante, les fruits répandus.

 

Elle s’accroupissait pour recueillir ses bézoards. Rien de plus, dit-elle,

Que ces polychrestes. Mais je ne m’aventure plus ailleurs. Voulez-vous

Que nous les interrogions ? Je ne leur ai jamais adressé la parole !

 

Ochoa assista à la métamorphose des hommes en femmes. Elle jubilait.

Elle l’abandonna dans le chemin. Il ne la chercha pas. Nouveau jour,

À moins qu’il ne s’agisse plus d’avancer mais de fixer des instants.

 

Il reconnut la plage et les rochers environnants. Une île statufiait

Une ancienne figuration de l’attente, personnage à plusieurs têtes

Qui n’avait pas perdu son pouvoir évocateur. Revenir seul n’est pas

 

Revenir mais les mots reprenaient leur place et les objets ne fuyaient plus

Comme avant. Ils persistaient maintenant. Avec une arrogance d’enfant

Pris au piège de ses étonnements légitimes. Ici, j’ai travaillé le fer.

 

Il repoussa d’autres visions. L’eau émettait encore des phosphorescences.

L’odeur d’une algue éparpillée l’envenima. Nous ne possédons que l’art

Et nous sommes incapables de ne pas nous emparer de tout ce qui rappelle

 

Cette possession tranquille. Il ne revenait pas. Il n’avait jamais quitté

Ces lieux. Il n’avait pas non plus rencontré l’improbable influence

De ces objets. Les personnages appartenaient à d’autres personnages.

 

Il pouvait voir la promenade géométrique et les façades des hôtels.

Les mandariniers commençaient à délimiter les propriétés. Il recula

Jusqu’à la mer. Rien ne s’achève par la noyade. Il marche sur l’eau.

 

Le matin, il poussait les portails et pénétrait dans les patios encore

Obscurs. S’il pleut, je ne viens pas ! Il rencontrait des personnages

Surpris mais son regard leur inspirait une douce curiosité. Qui suis-je ?

 

On le retrouvait dans les ombres ou il disparaissait de l’endroit même

Où l’on pensait le retenir. Il cueillait les mandarines amères des jardins

Pour les donner aux oiseaux des plages. Qui est cette femme ? Constance

 

Hésitait. Elle ne descendait pas ou le rejoignait avec trop de certitudes.

Voulez-vous que nous allions voir les baigneurs de Cézanne ? Il y a

Des baigneurs de l’aurore à proximité. Elle décrivait la métamorphose

 

Des hommes en femmes avec une connaissance de l’anatomie qui le fascinait.

Entre la mer qui s’allumait et la promenade qu’on éteignait, il se croyait

Exact au rendez-vous. Mais ce n’était pas toujours elle qui arrivait.

 

Quel chemin se tracer entre la reproduction de l’espèce et l’histoire ?

Il envisageait d’autres lieux où il fût un étranger. Mais quel étranger

Résiste à un temps qui n’est pas le sien ? Quelle est la fin des voyages ?

 

Descendant de son petit appartement, elle lui proposait les tableaux

De sa connaissance de l’homme. Les baigneurs, en femmes, finissaient

Par quitter les lieux et les oiseaux s’installaient à la surface de l’eau

 

Tranquillisée par leur immobilité. Que se passe-t-il s’il n’est pas possible

De fixer les instances du texte ? Elle le contraignait à la pose, moment

Passé non plus avec elle mais en marge de ce qu’elle empoisonnait en lui.

 

Petites crottes de mes indigestions ! Les baies n’attiraient que son orgueil

De créatrice de l’instant. Il ne s’éloignait pas ensuite. Il atteignait

La mer et s’arrêtait pour contempler le rivage aux intervalles de façades.

 

Elle habite mon imagination ou bien elle a vieilli plus vite que ma

Croissance. Il ne courait pas pour rejoindre les rochers où il savait

Trouver des palliatifs à l’intranquillité. Il prenait ce temps comme

 

On s’attend à des nuances. Les traces de la veille n’avaient pas disparu

Dans la marée. Il reconnaissait le moindre détail. Puis les rochers

Vomissaient leurs tourments. Encore elle ! Et sa position de créatrice

 

Possédant l’intérieur des lieux. Les baigneurs se disputaient l’ombre

Maintenant. Le vent poussait les parasols vers les dunes. On courait

Pour rattraper des balles. Un enfant appelait au secours. Le ressac

 

Attirait des oiseaux. Comment répondre à l’invitation de cette tentative

De donner un sens à la baignade ? Il se glissait parmi eux et jouait

Avec leurs ombres. Elle riait s’il en parlait avec cette naïveté

 

De personnage menacé d’altérité comme la pluie traverse le vent.

 

 


Chant 17

 

Chant des femmes

 

Moins de poésie dans la piscine rose et bleue

De tes attentes, moins de mots pour l’évidence

D’un instant à vivre avec les autres sans risquer

 

De paraître moins fortuné. Tu t’abandonnais

Au regard comme l’insecte s’immobilise

Pour changer de couleur. La femme qui t’hébergeait

 

Ne dormait pas. Première nuit. Tu avais passé

La journée avec la poésie des décorations murales

Et le soleil t’avait inspiré les mots d’un temps

 

Dont elle ne savait rien. Et tu jouissais de le savoir,

N’ayant même pas la douceur à répandre mollement

Dans ses cheveux. À la fenêtre le monde

 

Ne changeait pas, ni dans la télévision. Le monde

Renvoyait un reflet à ton attente. Un monde noir

De monde et tu n’étais jamais allé à sa rencontre.

 

On ne te voyait plus depuis trois heures. C’est long,

Trois heures sans Ochoa, long pour doña Pilar

Qui réclame sa pâtée de Christ en croix, long pour Raïssa

 

Qui connaît l’Ochoa descendu des montagnes.

Constance dort le long de toi-même, agitée

D’un troisième Ochoa qui témoigne de ta multiplicité

 

Par sept, soyons cabalistiques de temps en temps

Quand il est question de ton existence de patachon

Au service d’une poésie de l’étroit et du fond.

 

Les autres, elles envient celles qui te connaissent,

Ou plutôt celles qui te reconnaissent dans la foule

Des passants qui voyagent au fil d’une imagination

 

Traversée de désirs et de réminiscences. Doña Flores

Ne sait rien de l’homme qui l’attend. Gisèle de Vermort

En sait trop sur celui qui conçoit ses enfants.

 

Françoise s’arrête au milieu des idées. Sept femmes

Ce n’est pas trop pour un seul homme qu’elles multiplient

Par sept fois l’infini. Rien à dire de cet homme possible.

 

Tu hantes les théâtres de l’attente rose de l’ombre,

Couché dans le lit ou dans l’herbe, sous l’olivier

Ou sous le plafond qui s’interpose de blanc.

 

Nous étions sept femmes parmi les autres

Et aucune ne nous arrivait à la cheville

Question multiplication des petits pains

 

De notre croissance géométrique tendancieuse.

Ne nous rappelle pas que tu as existé avant d’exister.

Ne nous parle pas de ces vies existentielles, tais-toi !

 

Le rideau indiquait l’après-midi. Tu te fies à des ombres

Chaque fois qu’il t’arrive d’aimer pour le plaisir.

Le dallage démontrait la turgescence viscérale.

 

Un corps ne te suffit pas et la possession

Ne garantit pas ta croissance de personnage tangent

Au cercle qu’elles veulent former pour te connaître.

 

Tu lances à l’air brûlant de leur poitrine que tu ne crains pas

Les couteaux ! Tu ne crains que l’instant,

Pas même une seconde qui menace d’échapper

 

À ta vigilance de langue de caméléon posée

Sur la branche avec les autres suppositions.

Un couteau dénoncerait celle que tu ne combles pas.

 

La télévision coupe le champ de ta vision, tremblante

Comme une feuille d’automne. La télécommande

Change les couleurs, pas le contenu. Ne reste pas là !

 

Nous ne sommes pas seuls, dis-tu à celle qui ne dort pas,

Comme tu ne dis rien à celle qui vient de s’endormir

Parmi les caresses fleurs de l’hiver et de la déraison.

 

Même la cigarette ne change rien aux images du monde

Qui atteignent ta mémoire d’homme sans existence.

Une immobilité est nécessaire aux âmes voyageuses,

 

Non pas un semblant d’hiératisme qui te va comme un gant

Chaque fois que tu franchis les seuils des églises

Ou que ta rencontre avec l’étranger t’inspire

 

Des imitations spécieuses. L’immobilité dont je parle

N’est pas non plus celle de l’insecte qui n’attend rien.

Une fleur donnerait une idée de ce que tu peux être

 

Quand tu n’es plus. Ochoa ! — Je n’attends plus rien de toi.

Elle ne dort pas aussi facilement qu’une dormeuse.

Elle dormirait si tu la peignais, mais tu ne sais pas

 

Peindre. Il y a tant de choses que tu devrais savoir

Faire. Et rien que tu ne sais inventer pour exister

À la surface de leur reconnaissance, rien de sérieux

 

En tout cas. Non, ce n’est rien, cet ébruitement du réel,

Ces notations constantes qui cisaillent les plans. Rien

N’est plus inutile que cette beauté et tu le sais

 

Pertinemment. — Veux-tu que je veuille moi aussi ?

Tu souris aux questions et les réponses te détruisent

Comme si elles étaient le mensonge et la vérité

 

À la fois. Il vaudrait mieux ne pas retrouver son chemin

Dans ces conditions d’existence qui ne valent pas

Tripette si on les compare à l’exubérance des forêts

 

Que ton cœur traverse comme dans une qasida,

Entre l’aube et le soir, en pleine lumière,

Alors qu’elle attend de toi la nuit et la mémoire.

 

Soupire comme le Maure qui connaissait la beauté

Et que la religion interdisait au monde qui la possède.

Une larme n’est plus possible compte tenu de ta dureté

 

De diamant. Cependant elle roule sur son épaule

Et elle croit que tu pleures. Elle croirait le monde

Si la télévision en savait plus sur les hommes

 

Qui le créent et l’anéantissent savamment. Maintenant

Les mouches ! — Tu m’agaces ! Mais ce n’est que le sommeil

Qui parle à la place de l’existence. C’est une mouche,

 

Chérie. Et ce n’est pas une larme, ou si c’en est une,

Il ne s’est rien passé. Dors. Nous reviendrons chaque année

Pour recommencer. Nous aurons des années pour exister.

 

Tu préfères la nuit et je te donne le jour, entre l’aubade

Et la sérénade, entre le départ et le retour, ces jours

Qui n’en finissent pas de m’inspirer comme si je me trompais

 

De sens. Invariablement nue malgré les apparences,

Elle critique le temps et se soumet à tes espaces.

Elle sait exactement ce que tu possèdes, et tu le sais.

 

Dehors, le Christ engage la conversation avec l’homme.

Raïssa écoute doña Pilar que l’attente rend folle

De désespoir. Qui possédons-nous si l’homme

 

N’est pas l’homme que nous croyons ? L’enfant

Qui descend de la Croix parce qu’il ne peut pas descendre

De l’homme ? (plaisanterie de don Alfonso Gálvez Hoffman)

 

L’homme qui fait des enfants aux adolescentes

De son existence ? Ou l’étranger qui couche avec

Les étrangères ? Ah ! Ah ! Ah ! rit Mescal à sa fenêtre.

 

Tu ne déchaîneras pas mon sperme ! Je le contiens

Depuis toujours ! Le rideau de Mescal n’en témoigne pas,

La fenêtre demeure la preuve de son existence de témoin.

 

Mais la télé n’est pas le meilleur moyen de nourrir

L’espérance. Constance voit un homme qui se lève

Dans son propre lit pour décoller la mouche écrasée

 

Au plafond. — Je croyais qu’on pouvait dormir

Et ne plus être seule, dit-elle en étirant ses jambes

Aux doigts si fins qu’il se met à les aimer comme

 

Si elle ne lui appartenait pas déjà. — Tu viendras,

Dit-elle, et tu me prendras, si c’est ce que tu veux.

Mais je ne m’éveillerai jamais de ce sommeil

 

Que je dois à l’homme comme l’homme m’est dû.

La mouche s’envole et rejoint les autres dans le rideau.

— Je croyais l’avoir… dit-il dans son oreille prête

 

 À toutes les aventures de l’homme pourvu qu’il en parle

Comme il écrit. La larme goutte à la tangente

De sa chair pliée. Elle ne retrouve pas le sommeil

 

Et il ne s’en défend pas. Au contraire, il l’aime

Comme l’asphodèle des chemins et l’orage

Des rivières. Il n’y a pas de femme qui tienne.

 

 

*

*        *

 

 

Ce qui reste de doña Cecilia, après tant d’années

De deuil et de solitude, ce n’est plus doña Cecilia,

Ce n’est même plus la mère de Raïssa

 

Dont on dit qu’elle a le feu au cul.  La maison

N’a plus de maître et doña Cecilia n’y règne pas.

Moitié ombre, moitié lumière, un patio désespère

 

Les oiseaux descendus des eucalyptus. Un jet d’eau

S’est tu depuis longtemps. Sa vasque en forme

De main ouverte recueille la rosée et la poussière.

 

Habité de lichens moins vivaces, un banc de pierre

Ne reçoit plus l’offrande de ses fesses. On y lit encore

La soif de Cayetano à la pointe du couteau.

 

Une vieille somnole ou se rend utile, lente ou rapide,

Précise ou imprévisible, on ne sait jamais avec elle,

Dit doña Cecilia qui est sa fille depuis si longtemps

 

Que Raïssa n’a plus d’âge. Elle n’a que son cul,

Dit encore doña Cecilia qui mord sa langue comme

Si Cayetano lui appartenait encore. Les fleurs

 

Resplendissent. On aime l’eau claire des rigoles chez

Les Exeberri Gálvez, on aime que l’eau coule

Et se rencontre aux points précis d’une construction

 

Conçue pour l’extase et l’attente d’autres extases.

Doña Cecilia a conservé le couteau de Cayetano,

Mais ce n’est pas celui qui a tué Panxoa. La justice

 

A conservé ce trophée d’un autre temps. Seul

Don Felix Gávez Bonachera peut encore le toucher.

Doña Cecilia posséderait cette clé si don Felix

 

Aimait les femmes, mais il n’aime que l’homme

Et ne s’en cache pas. Le couteau a une histoire,

Dit-il en le désignant, et doña Cecilia sait tout

 

De cette histoire. Le monde n’est pas l’objet

De la Connaissance comme le prétend don Alfonso.

Le monde de doña Cecilia est une histoire

 

Et le monde auquel elle appartient un roman,

Mi-fable mi-chronique, comme dit don Felix

Qui écrit ce qui aurait pu arriver s’il n’était

 

Rien arrivé. — Tu ne coucheras pas avec cet homme !

Ironisait la vieille. Tu ne coucheras plus avec

Les hommes. Il manquera un homme à ton existence

 

Et la mort ne me renseignera pas. La vieille parlait

Aux habitants imaginaires de la maison. Elle entendait

Les voix d’une existence qui aurait eu lieu si Panxoa

 

Avait vécu pour concevoir un fils et non pas cette garce

De Raïssa ! Le sang de Panxoa ne coule pas dans ses veines

Et tu le sais ! — Toi, tu ne sauras rien du sang de Cayetano !

 

Raïssa fuit les dialogues, les descriptions, les récits

Que les murs retiennent comme l’humidité

Et les condensations de l’air qui s’accroît d’insectes

 

Toujours plus beaux. Elle n’observe pas, se contente

De regarder, ne regarde rien en particulier, voit des rites

D’amour et des apparitions inévitables et vaines.

 

Ochoa, qu’elle écrit Oxoa dans les lettres d’amour

Qu’il ne lit pas parce qu’il ne sait pas lire, cet Ochoa,

Se méfie du couteau de Cayetano comme d’une maladie

 

Honteuse. Il arrive la nuit si la nuit est noire, sinon

Il ne vient pas et doña Cecilia maudit la lune

En se disant que ce n’est pas le même Ochoa qu’elle aime

 

Comme on aime ce qu’on ne possède pas facilement

Comme les fruits des arbres ou la tranquillité de l’ombre

L’été. La graphie de l’X lui inspire des crucifixions

 

Qui n’ont rien à voir avec les hallucinations de doña Pilar.

L’homme qu’elle condamne à la souffrance

N’a jamais été un enfant, d’ailleurs elle ne sait pas

 

Ce qu’un enfant serait devenu si elle l’avait aimé.

En attendant, elle évite sa propre nudité. Les miroirs

Ne la rencontrent jamais. Son ombre doit se coucher

 

À ses pieds sinon elle recherche la pleine lumière

Et ne trouve que le patio. Ces maisons étreignent

Bien des passions. Et quand on n’aime personne

 

À ce point, on y raconte la passion des autres,

Jusqu’au crime qui les élève à la hauteur du mythe

Devant lequel la justice s’incline. Si la porte

 

Est ouverte, le rideau arrête les mouches. La rue demeure

Rectiligne malgré les habitudes. On ne s’y perd pas

Comme dans les villes construites d’après le modèle

 

Occidental. Doña Cecilia connaît la ville et ses plaisirs.

On dit que le train de 7h 47 contient le meilleur de ses passions

Et de ses rites. — De qui parles-tu ? demande la vieille

 

Qui brise les brindilles de son feu en abondance. Parler

Avec les femmes ne peut pas finir par constituer le poème

Dont rêve un peu trop l’esprit inconstant de doña Cecilia.

 

— Tu écris ? demande son Ochoa quand elle le voit et qu’il

Ne la regarde plus. Il chanterait si elle l’exigeait. Il perd

Son temps avec elle parce qu’il n’attend plus rien de cet

 

Amour. Réduit à l’envers des miroirs, il n’existe presque plus.

On n’en devine même pas l’attente dans les mains

Qu’elle met au travail pour les occuper ailleurs.

 

Le même corps voyage avec Raïssa, mais il atteint

Les lieux de l’attente et promet de ne plus perdre

Le temps.  — Je l’aurais tué de mes propres mains !

 

Crie-t-elle dans la cheminée. Sa voix retombe dans la cendre.

— Nous n’avons jamais tué personne, dit la vieille

Qui n’en sait rien et s’en mord la langue.

 

Au matin, doña Pilar était arrivée avec la nouvelle :

Ochoa était dans le lit de madame Constance.

Doña Pilar n’avait pas vu le lit mais des personnes

 

De sa connaissance avait assisté à l’entrée d’Ochoa

Dans la résidence des Buganvillas. Il était nu, obscène

— Si vous voyez ce que je veux dire — Doña Cecilia voit,

 

Elle voit la queue de l’homme et la fascination de Constance

Qui n’a plus l’âge de s’abandonner. Elle n’a pas soulevé

Le rideau. Elle ne se montre pas. Elle ne se montre plus

 

En cas de confidences. Elle n’a plus le visage patient

Des commères, d’ailleurs elle ne fréquente plus le lavoir,

Ce qui explique la lavadora et le linge qu’on ne voit plus

 

Sur la broussaille. — J’ai tué Ochoa, dit-elle dans le rideau.

Doña Pilar aurait crié sa douleur si elle avait cru

À cet assassinat. Un, doña Cecilia n’a pas trouvé la force,

 

Cette nuit, de tuer Ochoa. Deux, ce n’était heureusement pas

Le Christ. Soulagement de doña Pilar qui croit que le Christ

Couche dans le lit de madame Constance. Elle a bien vu

 

Elle-même la belle queue dressée hier matin, souvenez-vous,

Doña Pilar. Mais le Christ peut-il coucher avec sa mère ?

— Il couche avec leurs filles ! grogne doña Cecilia.

 

Il faut reconnaître que les apparences témoignent en faveur

De doña Cecilia qui connaît les hommes, ce qui n’est pas

Le cas de doña Pilar qui n’a pas hérité de cette connaissance.

 

Pour le moment, elles s’accordent à penser que deux hommes

Les tourmentent, que l’un est encore en vie, alors qu’il mérite

La mort, et que l’autre, qui ne vaut pas plus cher selon Cecilia,

 

Trahit le cœur et l’esprit de doña Pilar qui croit en Dieu

Comme la lessive et la poussière sont l’apanage des femmes

De ce monde. — Entrez, donnez-vous la peine, faites-moi cette

 

Faveur — et doña Pilar pénètre pour la seconde fois dans le patio,

Ne se souvenant pas de la première et doutant qu’elle y prît

Du plaisir. Mais ce n’est pas le plaisir qu’elle est venue chercher.

 

Cependant, un petit verre ne se refuse pas, ô Anis étoilé

De mon enfance qui ne suce plus les bonbons ! Assises

Sur le banc qui les rassemble le temps d’une conversation,

 

Elles ne comprennent pas que l’homme qui couche

Dans le lit de madame Constance n’est ni le Christ

Ni le berger. C’est un autre homme qui passe par hasard

 

Et qui par hasard fait l’amour à une femme qu’il ne connaît pas.

Raïssa le sait parce qu’elle a vu l’homme. Elle lui a même

Parlé. Mais ne parle-t-elle pas aux hommes comme

 

Si elle les connaissait d’avance ? Ce corps défraiera

La Chronique, pense doña Pilar en disant autre chose

De moins authentiquement véridique. Nous verrons bien,

 

Dit doña Cecilia, qui est qui. Nous le verrons, dit doña Pilar

Que l’idée d’un Christ aux prises avec le corps de la femme

Ne répugne pas, au contraire. L’aguardiente rutile

 

Dans son regard. Est-il vraiment temps d’écouter les oiseaux

Des branches ? Le berger finira par le couteau de Cayetano

Qui lavera ainsi l’honneur de sa fille et le Christ s’expliquera

 

Dans une religion nouvelle. — Vous êtes folle, doña Pilar,

Vous délirez ! — Je suis ce que je suis, pense doña Pilar

Et elle dit : Je suis ce que je ne suis pas et vous le savez !

 

À deux, elles contiennent le monde : l’homme qui se nourrit

Des filles de la femme, et le Dieu fait homme qui finit

Dans l’amour de la femme. Cayetano tuera le premier,

 

C’est donné. Et l’homme rectifiera la position de la femme

Pour ne pas changer grand-chose à la religion. Que peut-on

Espérer de l’homme qui est plus proche de Dieu que la femme

 

Qui n’est que l’explication de la croissance et de la multiplication ?

— Rien ! dit doña Cecilia de sa voix cruciale. Elle mord le cœur

D’une orange coupée en deux. — Nous n’avons pas fini d’en parler,

 

Dit doña Pilar qui se souvient en même temps de sa première

Visite. — J’agissais comme témoin, dira-t-elle plus tard

Elle ne le dira plus si plus rien n’arrive à sa foi.

 

 

*

*        *

 

 

Les fenêtres sont denses. Réduisez vos murs à la fenêtre

Qui a le plus de chance de contenir les faits. Mescal

Ne s’y penchait pas à cause des sangles qui le retenaient

 

Au bord de sa vision. Sans le carreau que la mouche heurtait,

Il eût souffert d’agoraphobie. La rue s’achevait en point

Virgule sous les orangers. L’éclairage public sciait la nuit.

 

Voir le Christ sur le trottoir n’est pas donné à tout le monde.

Doña Pilar le poursuivait avec une constance de mâle.

Et la femelle Cecilia la suivait en arrachant des mots

 

Aux passants et aux gisants des devantures. Mescal grattait

Les meneaux. Il y avait des années qu’il grattait les meneaux.

Il creusait le plâtre mou derrière le radiateur avec la même

 

Sensation de n’avoir jamais été un autre que celui qu’il voyait

Quand on le montrait. — J’ai vu, dit-il aux flacons d’éther,

J’ai vu bien des ochoas dans mon existence ordinaire

 

Et je ne les ai rencontrés que dans le récit que la poésie

Fait à ma voix. On ne comprenait rien si on était son père

Ou sa sœur ou même un lointain cousin venu s’enquérir

 

De l’état des biens familiaux. J’ai vu, j’ai croisé et j’ai touché

Des hommes qui se croyaient des hommes parce qu’ils parlaient

Et que les bêtes ne parlent pas aux hommes. J’ai vu des bêtes

 

Qui se prenaient pour des hommes et d’autres qui valaient

Ce que vaut un homme quand il n’a pas connu l’amour.

J’ai grossi la réalité quotidienne dans la lentille de mes flacons

 

Et j’ai cru à des substances de remplacement. Ce que je dis

N’est pas fait pour être entendu ni compris. Qu’on n’écoute

Que ce qui se passe et je dirai la vérité telle qu’elle m’apparaît

 

Aux fenêtres. J’ai vu et je vois encore des hommes qui parlent

De ce qui arrive à l’humanité. Je n’en parle pas, je parle

De moi-même et des autres. Ma pensée contient tout entière

 

Dans un de ces flacons. Suspendu à la potence d’acier chromé

Par une couronne d’acier chirurgical, je pourrais marcher

Jusqu’à vous. Vous me verriez tel que je suis et vous auriez

 

Peur et pitié de cet homme qui n’est plus ce que j’ai été

Et qui sera ce que je suis. Une femme me ressemble.

Quelle femme vous ressemble à ce point ? Ô mes amis

 

Défenestrés, je ne vous vois plus que dans l’optique des flacons.

Le cuir de mon carcan sent le plâtre de vos mains occupées

Ailleurs maintenant que je n’ai plus d’importance relativement

 

À ce que je possède encore. Mon squelette est dehors tel

Que vous l’avez conçu et il satisfait votre ego de constructeur

D’hommes modulaires. Ma chair n’est que l’objet du désir.

 

Je voyais des cris. J’entendais des espaces criards. Je me ruais

Sur le bruit que l’existence produit quand elle s’étire. L’homme

Revenait avec l’espoir et la femme le quittait par chance.

 

Ce matin, il entend les femmes monter. Il en manque une.

Françoise les reçoit dans son boudoir. L’exiguïté les rend

Fébriles et Françoise en profite pour les raisonner de sa voix

 

D’enfant. On entend les roulettes d’acier à l’étage. Mescal

Se déplace sur un nombre croissant de roulettes. Elles acceptent

Le thé et les dattes. L’azahar les étoile. Tu diras à Mescal

 

Que je ne l’aime pas. Je voulais juste l’aider. Tu lui diras…

— Mettons-nous d’accord, dit doña Pilar qui frissonne

Sous la Croix. Les cuisses de doña Cecilia chuitent comme

 

Un ruisseau. On ne demande pas des nouvelles de Raïssa.

Madame Constance sera jugée pour avoir couché avec le Christ.

Ochoa le berger sera tué par le couteau de Cayetano.

 

On fera fuir les remplaçants. Total : un Christ rien que pour

Nous. Nous. Doña Pilar prononce le mot avec une nuance

De désespoir relatif au partage qu’elle ne peut envisager

 

De restreindre sans s’attirer les foudres de l’Église. Le thé

Ne contient que du thé. Et non pas l’inverse. Un flacon

Ne contient pas un flacon. Ce qui est inversement vrai.

 

Essayez, et vous verrez. Vous verrez ce que j’ai vu. Des hommes

Et des femmes qui perpétuent la misère du genre au lieu

D’y mettre fin une bonne fois pour toutes. Mais Mescal

 

Ne parle pas à travers le plancher. On le sent immobile,

À l’écoute, frissonnant à l’idée de comprendre ce qui

Peut avoir un peu de réalité. — Je l’ai frappée jusqu’au

 

Sang ! grogne doña Cecilia. Je le tuerai s’il recommence.

On a honte pour elle mais on se tait. Mescal pèse ce silence

Dans le paquet de nerfs qui lui sert d’instrument pour approcher

 

La juste mesure. — Comment imaginer que le Christ couche

Dans le lit d’une femme qui pourrait être sa mère ? dit

Gisèle. Mais C’EST sa mère ! minaude la Flores. Mescal

 

Connaît d’autres femmes. Françoise les connaît toutes.

Que vit-elle cette nuit-là ? Elle ne parle jamais d’elle.

Elle entre, vérifie, mesure, règle, mais jamais il ne la voit

 

Parler. Attention à l’interstice ! Mon œil s’insère entre

Les bords de la vision. La calvitie menace doña Pilar

Qui finira par ressembler à l’homme qu’elle n’a pas

 

Trouvé. Personne ne ressemble plus à celui qu’elle a

Perdu. Il y a aussi les épaules de doña Cecilia qui peut

Retrouver ce qu’on croyait avoir perdu. Il voyait deux seins

 

Dans le miroir. À cette distance, la caresse s’en prend

À l’idée. Le carreau ne peut pas être franchi facilement

En cas de plaisir. Ni la brèche qu’il épargne

 

Pour ne pas voir les pieds nus de Gisèle de Vermort.

Elles crucifieront une femme à la place de l’homme.

Qui, de Raïssa ou de Constance ? Qui, de la vierge

 

Ou de la climatère ? — Vous ne toucherez pas un cheveu

De ma fille ! s’écrie doña Cecilia, deltoïdes crispés.

Pauvre Constance ! Imagine-t-elle qu’elle paiera le prix

 

De l’inconstance ? Mescal actionne le moufle,

Se situant au-dessus du lit aux draps ouverts.

Un claquement annonce la descente. Nœud des jambes.

 

Les fils d’acier se détendent. Tu iras chercher de l’eau

Au puits puis la nuit tombera encore sur ton lit. Seau.

La poésie raconte ce qui s’est passé. Elle envisage

 

Sereinement ce qui va arriver si on ne fait rien

Pour que ça n’arrive pas. Voilà ma joie, dit Mescal

Au mur percé d’une fenêtre. Si je ne suis rien,

 

Que tout arrive et que rien ne soit oublié. — Encore

Un peu de thé ? Prenez tout le thé que vous voulez.

J’ai du thé à ne savoir qu’en faire. Mescal et sa poésie !

 

Elle éparpillait les pincées d’azahar au hasard de leurs mains.

Et elles les tendaient en riant. Mescal contracte sa vessie.

Les flacons sont reliés par des tuyaux translucides.

 

Mon regard suit ces chemins maintes fois croisés

Sans jamais les reconnaître. Les liquides giclaient

Les uns dans les autres. Si vous revenez, n’oubliez pas

 

Le guide. Il n’y a rien sous le récit. La poésie donne

Ce qu’elle sait. Ne lui arrachons pas ce qu’elle ne possède

Pas. Ce serait de la tragédie et nous manquons cruellement

 

De tragédiennes. Elles semblaient fuir dans l’escalier. Françoise

Ne les poussait pas. Elle prévenait de sa voix douce,

Qui une marche, qui l’écharde ou la toile d’araignée.

 

Dans le vestibule, elles prononcèrent d’autres jugements,

Comme si la marche brisée, comme si l’écharde plantée,

Comme si l’araignée n’avait jamais existé que dans mon rêve.

 

Nous ne devrions pas hésiter devant le mot qui arrive

Le premier. À la fenêtre ou dans les interstices. Chaque

Premier mot contient l’histoire de tous les autres.

 

Tu ne tomberas plus de la fenêtre ! On ne tombe qu’une fois.

Survivre est un enfer parce qu’il n’est plus possible de tomber.

Si vous avez à choisir entre la mort et l’immobilité,

 

Que conseilleriez-vous à celui ou à celle qui n’est pas concernée ?

La poésie se tait à l’heure des choix. D’ailleurs on ne choisit

Pas entre le néant et l’impossible. Les dés sont déjà jetés

 

Et nous n’y sommes pour rien. Françoise ferme la porte

D’entrée. La vie continue. Je ne sais pas qui je suis et

Je prétends le contraire parce que j’ai du sang à la place

 

De la pensée. Demandez aux bêtes. Interrogez vos animaux

Domestiques. Il n’y a rien que je ne sache déjà et rien

Pour expliquer ce savoir impromptu jusqu’à la lie.

 

 

*

*        *

 

 

Le poème à faire appartenait à cette surface d’existence

Plus précaire qu’éphémère. Écrire n’était plus le moment

Et la paralysie la seule menace à prendre en considération.

 

Il s’adressait plutôt aux conséquences du chant. Et s’il

Chantait, un peu agacé par les mouches et la lumière,

Seules les femmes l’écoutaient et les hommes mesuraient

 

Le style. Gisèle lui avait conseillé de ne plus toucher

Aux ersatz, à ces succédanés de la mort qui selon elle

Empoisonnait leur existence commune. Mescal fournissait

 

La matière. Et lui, Fabrice de Vermort, comte des Pyrénées,

Pensait voyager dans un autre pays avec d’autres moyens.

Son admiration pour Cayetano n’avait pas ces limites.

 

Il vit le Christ et participa à la poursuite du berger. Il vit

Même le troisième Ochoa entrer chez Constance qui

D’ordinaire ne recevait pas les hommes, il en savait

 

Quelque chose. Il suivit l’homme nu jusqu’à la piscine

Puis se cacha comme un narrateur possible de ce qui

Pouvait encore arriver au texte à peine entrevu.

 

L’homme ne s’appelait pas encore Ochoa, mais il dut

Convenir que c’était le Christ que les femmes pressées

Imposaient à l’imagination de l’homme occupée à revivre

 

Le passé sans elles. Doña Pilar le suivait de près, depuis

La nuit, suivant cette trace de la seule douleur à envisager

Sans l’homme. Elle se posa sur lui comme une feuille

 

Arrachée au travail en cours et qui revient de la fenêtre

Avec des instincts d’oiseau primaire, sans cette énergie

De la première heure qui témoigne de la facilité

 

Et de la providence. Posée ainsi sur lui, sur l’immobilité

Relative qu’il opposait à une autre résistance du regard,

Elle l’invita au silence et à l’observation. Cette science

 

Le sidéra pendant une bonne minute, le temps pour le Christ

D’entrer dans le vestibule et de le traverser en diagonale

Jusqu’à la cage d’ascenseur qui se fendit d’un reflet d’acier.

 

— Il monte ! dit-elle. Il reçut cette bouffée de croyance

Au paroxysme du vertige inspiré par les substances

Complémentaires que Mescal dosait savamment à la demande.

 

Il était maintenant fasciné par le clignotement de l’ascension.

Ils passèrent en catimini sous les tamaris. Un oiseau

Se réveilla, pionceur gagné aux lassitudes. Veux-tu, mon prince,

 

Que nous en conservions le secret par le scellement étroit

De nos bouches dans la cire de la fidélité et de la pudeur ?

Nous aurons des presciences de grandeur et des joies d’automne.

 

L’oiseau caqueta à leur passage. Les redondances de mon texte,

Que le critique taxe d’itération, invitent à l’appréciation

D’un espace décrit par le texte lui-même. Il avait dit cela

 

Hier à des auditeurs médusés. — Nous n’avons pas le temps !

Dit doña Pilar en le poussant dans le vestibule où rien n’appa

Raissait, Raïssa. Il injecta une dose hyperbolique au silence

 

Traversé. Ce manque de retenue outragea la douairière. Fa

Brice ! — Je brisse avec les femmes. Continuons. Doña Pilar

Dit tout haut qu’il ne servait à rien dans ces conditions

 

Et que le mieux était qu’il disparût avant de provoquer un scan

Dale. — Je la’i ! Encoru ne ! Brice ! Ne brissez ! Nous arrivons.

La porte venait de se refermer. Constance accueillait le Christ

 

Pour le prendre et être prise par lui. — Vous n’avez pas de re

Ligion ! Vous, un comte de l’Europe ! Vous qui inspirâtes

L’Orient de Muhammad ! — Ceci est mon corps. Buvez-le !

 

Il exhaussa la substance sobrante. Mescal n’en manquait.

Il vendait les invendus, laudanum des faibles. Et sa télé

Expliquait le malheur par le massacre des populations.

 

Prends place, ô marquis de Carabas, carabin des byzantins

Et des surcroîts. Il me reste dix mille milliards de cités

Pour rien. Tout le contenu d’une ampoule scellée au feu

 

De l’apaisement prévu. Voici l’ordonnance en blanc pour

La prochaine fois. Me feriez-vous le plaisir d’actionner

Le moufle ? J’aime que mes yeux soient à la hauteur

 

De votre visage. Quand partons-nous ? Jamais, n’est-ce

Pas ? Nous n’avons jamais quitté cette chambre prévue

Pour la mort. Ils en détruiront la mémoire, comme on

 

Efface les traces cristallines du pendu. Je vous propose

Un mélange d’hallucination et d’orgasme. Ma chimie

Naît de l’interne et du faux.  Goûtez à mes principes !

 

¡Chitón ! fit la veuve soumise à des glissements hiératiques.

Le Christ est cloué sur la femme. Elle lui arrache le cœur

Comme s’il lui appartenait ! Son oreille frémissait, médium

 

Des instants que la mémoire proposera vainement à l’espace

Du texte, un jour, là-bas. Elle était entrée en lui

Par l’intermédiaire de la chair. Il s’efforça de ne pas

 

Y penser. Ils formaient l’être nécessaire au témoignage.

Elle le brandirait avec éloquence, dosant les quiddités

Mirifiques. Ses jambes sont déjà mes jambes. Christ !

 

Elle ploya sous l’étreinte, comme une herbe à fleur

De l’eau, couchée par le vent horizontal de l’érection,

Parcourue des habitants des lieux, impassible et sommaire.

 

Gisèle n’y voyait pas d’inconvénient. Elle ne lui don

Nait que le miroir, le soumettant à cette étreinte plane.

En parlerait-il dans le chant qui suivrait cette attente ?

 

Partons ! fit doña Pilar. Elle en avait assez vu pour

Ce matin. Elle marchait à sa place, vive et précise

Comme il n’avait jamais su l’être dans les moments

 

D’angoisse nue. Elle utilisa sa propre bouche pour

Exprimer la douleur que Constance traduisait en termes

De plaisir. Il ne disait rien, trottinant derrière elle

 

Sur la plage. Il se laissa convaincre par des embruns.

Mescal l’avait prévenu. Tu te mélangeras aux autres

Avec une facilité inconcevable dans les circonstances

 

Plates. Il modifiait les dimensions à distance. Doña

Pilar marchait vite malgré la fragilité du cœur. Il

Mit les pieds dans l’écume de l’eau, à peine visible.

 

Je nais d’elle. Elle me communique ses malheurs

Physiologiques. Rien d’autre pour l‘instant et surtout

Pas les récits de sa poésie. Ils atteignirent le parapet

 

Dans l’exultation. Comment pouvait-elle croire

Que le Christ couchait avec sa mère ? Parce que,

Parce que et parce que le Christ ne donne pas de filles !

 

Elle délirait suavement, la veuve en goguette rituelle !

Il ne douta pas de cette Parque indispensable au récit

Que la poésie poussait en lui. Elle était sous sa peau,

 

Agile et percluse, folle et raisonnable, hâtive et minutieuse.

Rien de la part du texte sans ces méticulosités narratives,

Rien sans la hâte des chemins de traverse, rien sans la faillite

 

Et le triomphe, rien, absolument rien sans l’atteinte

Physique et la joie de l’instant. Porteuse de sa philosophie

Appliquée, elle le coltina aux nues de la rue qui s’éveillait.

 

Ne me pique pas, abeille des limbes ! Ne me communique

Pas l’analgésique ! Ne crie pas dans mon esprit ! Entre le cri

Et l’angoisse, j’aperçois la doublure des hallucinations

 

Et même de la transe. Il s’agit de l’alpha. — Pas de bêtise !

Dit doña Pilar qui s’emparait maintenant de son visage

Et le proposait au commerçant des seuils. Christ ! Christ !

 

Le visage répondait à une nécessité physique, comme la merde.

Il s’efforça de sourire. Don Felix Gálvez Bonachera agita

Son béret pour les inviter à le rejoindre. — Tu ne me

 

Croiras pas. Il disait le contraire, la croyant en substance.

Fabrice, qui était envahi au lieu d’envahir, expliqua

La déraison par l’angoisse, ne convainquant personne.

 

Il monta chez Mescal. Françoise gisait comme d’habitude,

Au lieu de dormir. Mescal le reçut avec aménité. — Vengo

En son de paz. Mescal accepta la proposition. — Regardez.

 

Raïssa se regardait. Fabrice grimaça. Le corps était porteur

Des traces d’une violence inouïe. Mescal mit son sexe

À la fenêtre, ne traversant toutefois pas le carreau qui était

 

Sa seule limite existentielle. — Il existe au moins un x

Dont je ne sais rien. Aidez-moi ! Fabrice empoigna le chibre.

— Comment avez-vous réussi à lui échapper ? En force ?

 

Je n’ai pas la force, dit Fabrice. Le cathéter plongea dans

Le méat béant. — Pissez ! Mais pissez, bon Dieu ! Ce qui

Réveilla Françoise. — On parle de Dieu en ma présence ?

 

Demanda-t-elle en entrant. — Le Christ couche avec Con

Stance, dit Mescal qui n’existait que pour la forme

Que le récit peut prendre dans les nœuds. Françoise

 

Était douce et vieille. — Je n’ai jamais aimé personne,

Mais j’ai beaucoup désiré. Comment mesurer alors

Le plaisir et le différencier de la simple accoutumance ?

 

 

*

*        *

 

 

— Si ce n’est pas le Christ, dit Gisèle à travers le drap,

Qui est-ce ? — Comment veux-tu que je le sache !

Constance jaillit du lit comme d’une onde, vivante.

 

 

La citation l’atteignit tandis qu’elle traversait le salon.

Proie d’un décasyllabisme joyeux, elle entra dans l’eau.

On ne peut pas tout savoir, gloussa-t-elle. Gisèle

 

Quitta le lit avec moins d’intentions. L’homme

Regardait les premiers passants. On sentait l’odeur

Du pain et de la marée. Il buvait comme un chien,

 

Le nez dans une tasse grand modèle aux armes

D’Almería, une croix rouge et carrée. Elle fila.

Dehors, elle dut attendre que l’homme cessât

 

De la voir. Elle ne se retourna qu’une fois, contrainte

Au salut de sa petite main agitée de crispations.

Elle ne connaissait pas la caresse. Elle ne caressait

 

Que les projets et depuis longtemps, pas un seul

Qui ne concernât de près ou de loin la fructification

De ses biens dont Fabrice écrivait inlassablement

 

La chronique. Elle grignota un beignet et en donna

Quelques virgules aux chats. Les hommes voient

La femme avant de l’aimer. Ce ne sont pas

 

Des regards. Soupiraux des nictations du désir.

Elle prit à peine le temps d’avaler un café.

La mer imposait des oiseaux nouveaux comme

 

L’air. Elle aimait ces renouvellements quotidiens,

Mais n’en percevait plus l’indicible. Il y a un âge

Pour la poésie et un autre pour les narrations

 

Constructives. Mais les personnages disparaissaient

Comme ils étaient venus au cours de l’existence,

Sans explication. Ce qui demeure, vois-tu, c’est

 

Le commentaire. Nous en travaillerons ensemble

L’épitaphe ou l’épigramme, selon l’instant, selon

La pierre dressée, le terrrain conquis ou inévitablement

 

Traditionnel. Elle croisait des Mauresques bleues

Et noires. Sa main courait sur le marbre rapide

Des balustrades. La voix tranquillisait la vue.

 

 

Inquiétante et disponible, elle retournait au lit

Pour y croître avec les croyances et les superstitions.

Jamais il ne consentira à me laisser conclure.

 

Fabrice l’écouta. Commençait-il à s’intéresser

Au personnage qu’elle inventait parce qu’elle

Le découvrait ? Le Berger de Raïssa, le Christ

 

De doña Pilar et l’Homme de Constance ne font

Qu’un... — Dans ton esprit ! Sinon je serais ton

Homme. Or, je ne le suis pas. Je ne suis l’homme

 

De personne, pas même de cette femme que j’ai

Conçue. Il s’envola, oubliant sa tartine de pain.

Une femme ! Quelle femme ! Je veux savoir !

 

Il retournait chez Françoise mais ce n’était pas

Françoise. Elle l’aurait su. Elle savait si c’était

Françoise ou une autre de sa connaissance. Fab !

 

Pourquoi crier ? On ne crie pas au balcon. On pleure.

En tout cas on ne crie pas son nom. Personne

N’a besoin de savoir pourquoi il m’arrive de crier.

 

Il était trop tard pour trouver le sommeil. Elle but.

Rien n’existe sans ces concordances précises ni

Sans coïncidences pour émailler le récit en fleurs.

 

Seule, presque mélancolique, oiseuse et sommaire,

Voilà ce que je suis. Doña Pilar croit, Constance jouit,

Raïssa se passionne, Françoise devient Mescal

 

Quand Mescal devient Françoise, doña Cecilia

Nourrit Cayetano à la pointe du couteau, Flores

Compte les jours et je ne suis pas la septième.

 

Fabrice avait aimé sa douce folie. Que reste-t-il

De cette chanson ? — Il en reste la confiture,

Dit Constance dans le lit qu’elle ne quitte pas

 

Si l’Homme persiste comme les gouttes de rosée.

Une septième femme envenimait son existence

Et ce ne pouvait être qu’un personnage de roman.

 

 

 

*

*        *

 

Le Christ avait trouvé son lait, comme un chat

Des murs et des fenêtres. — Tu ne veux pas me dire

Ton nom ? demandait la septième femme sur le perron

 

De sa demeure ancestrale. Il ne répondit pas, lapa, lapa,

Comme le chat qu’il devenait le matin quand le sein

Rentrait dans la chemise du rêve. Elle descendit une marche

 

Et le regarda laper dans l’écuelle dont elle tenait encore

L’anse. Brandissant le pain chaud aux lardons et à l’aïl,

Elle continuait de descendre vers lui et le téléphone

 

Sonnait, sonnait. Il se hâta, pompant, picolant, le lait

Dégoulinait sur son menton, il s’abreuvait de chair

Alors que sa religion le lui interdisait. Le walkman

 

Grésillait. Quel beau matin tranquille ! Des oiseaux

Invitent au vol. On se prend à rêver éveillé. Cette joie

Le comblait. La Femme ne s’impatientait pas et

 

Le téléphone sonnait, carillonait, dérangeait l’esprit

Qui s’en inquiétait, et les oiseaux décrivaient la géométrie

Du possible. On ne sait jamais avec l’air. Le téléphone

 

S’impatienta clairement et brailla. Clara ! C’est pour

Toi ! — Toi... elle existait donc pour elle-même.

Le téléphone se lança dans une explication obscure.

 

Clara sait le chant des femmes. Il acheva la dernière

Goutte et mordit le pain. L’écuelle clignota et vira

Dans l’air des oiseaux qu’elle ne connaissait pas

 

De première main, alors que tu savais jusqu’où

Il était possible d’aller. Tu t’inclinas cérémonieusement

Et elle te le rendit en souriant comme si elle voyait

 

Une pauvreté relative, de celles qui inspirent la relativité,

Une pauvreté qui sauve sans dénoncer, qui rédime,

Une pauvreté de riche comme dans les images

 

 

Des leçons de bonheur par la survie et jusqu’à l’éternité.

Elle répondit au téléphone avec la même voix.

Je le vois de ma fenêtre, disait doña Pilar. Si ce n’est pas

 

Le Christ, qui est-ce ? — Comment veux-tu que je le sache !

— Qui veux-tu que ce soit ? Qui d’autre si je me trompe ?

Pas un homme ne peut répondre à cette question, donc

 

C’est le Christ ! La Femme admettait une ressemblance

Avec les images. Le nez est celui d’un Juif. Première

Nouvelle ! Mais quelle langue parle-t-il ? À quel sein

 

S’abreuve-t-il, lui, l’Homme de tous les instants ?

Le téléphone se tut. Il se couchait. — Tu n’auras pas froid

Si tu t’habilles comme le veut le bon sens. Accepte

 

L’offrande d’une chemise et d’un pantalon. Pour les pieds,

Tu demanderas à une autre. Veux-tu en connaître d’autres ?

Méfie-toi des couteaux. Il n’y a pas d’hommes chez l’homme.

 

 

*

*        *

 

 

L’Homme salua les ravaudeurs et descendit sur la plage.

Comme il s’éloignait, on se demanda s’il reviendrait.

Don Felix était à la fenêtre de sa maison d’été, lointain

 

Lui aussi. Doña Pilar le harcelait. De temps en temps,

Le visage de la douairière apparaissait sur son épaule,

Mouette tragique des attentes. — Tu ne peux pas

 

Le laisser partir ! Pourquoi les ravaudeurs semblent-ils

Si lents au travail ? Pas une femme parmi eux. Qui sont

Les femmes des ravaudeurs ? Pas un enfant. Le ciel

 

Blanc des questions à l’univers. Don Felix buvait

Un dé d’alcool accompagné d’un café brûlant.

— Tu ne peux pas le laisser s’enfuir sans explications !

 

L’Homme sortait de chez Constance qui l’avait

Accueilli ou qui s’en était servi pour satisfaire

Un instinct que don Felix connaissait trop bien.

 

Il ne retournait pas à ses montagnes. Il allait

Vers le Nord, suivant le fil de l’eau. Encore

Dix minutes et on ne le verrait plus. — Ça

 

Ne peut pas se terminer comme ça ! cria

Doña Pilar que côtoyait Gisèle et la Flores

Qui se rongeait les ongles pensivement.

 

Doña Cecilia aimait l’alcool et ne cachait pas

Son penchant pour l’éréthisme matinal, croyant

Ainsi en imposer à la douleur et à l’angoisse

 

Si légitime chez cette amante possessive.

Croire maintenant que don Felix a le pouvoir

De contraindre un homme à demeurer parmi

 

Eux relève de la folie des femmes. Il lève

Le coude et doña Pilar remplit encore le dé

D’argent qui porte le signe de la langue

 

En hébreux soigneusement ciselé depuis

Des siècles consacrés à résister à la disparition

Du sang des Gálvez. Le visage du magistrat

 

S’empourpre sous la pression du sang. L’Homme

Reviendra si c’est ce qu’il veut, sinon il faudra

Se résoudre à des hypothèses en espérant clairement

 

Qu’elles deviendront des principes de la nouvelle

Foi. Doña Cecilia frémit en entendant ces mots

Prononcés par un homme qui n’aime pas la femme

 

Pour ce qu’elle est. Il aime l’homme pour ce qu’il devient

À force d’espérance. Don Alfonso ricane dans le même

Alcool. Un miroir trahit l’obliquité de sa tête, oblique

 

Lui aussi le miroir, comme tout ce qui habite ces lieux.

Doña Pilar essuie la sueur de ses joues. — C’est

Inadmissible ! dit-elle et les ricanements se propagent

 

Comme les nouvelles bonnes ou mauvaises que colporte

Le vent. L’homme frappe l’eau avec un bâton, vous

Voyez ? Vous voyez comme il est tranquille ? — Si

 

C’était lui, dit doña Cecilia, je le saurais. Et la haine

Revient sur son visage noir, presque obscur à force

De ressemblances. — Encore un petit verre, propose

 

Gisèle en tendant le sien. Il y a deux stigmates rouges

Sur ses joues, suçons des prédateurs. Elle boit l’alcool

Avec une précipitation de chatte nourricière. — Constance

 

Ne viendra pas, dit-elle. Elle dit que ce n’est pas le même

Homme. Elle dit que c’est l’Homme. Elle dit qu’elle

Ne couche pas avec n’importe qui. À son âge on ne

 

Couche pas avec le premier venu. On couche avec de

Vieilles connaissances. Que sait-elle que nous ne savons

Pas ? — Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas Ochoa !

 

Grogne doña Cecilia. Je connais cet homme comme si

J’étais sa mère. Nous le tuerons un jour, don Felix,

Et nous serons garrotés sur la place publique, lui et

 

Moi, Cayetano et moi garrottés sur la place devant

Ce monde qui ne reconnaît pas ses saints quand

Ils s’annoncent si clairement, n’est-ce pas, Pilar ?

 

— Quelle confusion ! soupire Françoise qui arrive

À peine. J’étais la proie de la rue (vous me connaissez)

Quand il est apparu, avec sa couverture et son walkman.

 

La Clara, que nous connaissons tous, l’a reçu sur le seuil

De sa maison. J’ai téléphoné d’une cabine. J’ai crié

Dans le téléphone, en vain ! Cristus ! Cristus ! Tu es

 

La croix que nous portons ! Tu es l’enfant de la douleur

Et du crime ! Nous t’aimons comme hypothèse de travail.

La Clara m’a ri au nez, si je puis m’exprimer ainsi !

 

Son lait d’ânesse achevé, il a repris son chemin

Et je l’ai suivi, voyant la Clara rentrer dans sa niche

De statue. J’ai suivi l’homme que nous aimons ensemble

 

Et je l’ai perdu parce que je ne le voyais pas. Comprenez

Ce que vous voulez, mais je ne suis pas folle !

Je suis cette femme qui perd la trace de l’homme

 

En chemin. Ne m’en voulez pas et traitez-moi de folle

Si vous voulez à tout prix que je sois cette femme.

Un petit verre d’alcool me fera du bien. Merci !

 

— Mais cet homme, doña Pilar, cet homme que vous

Voyez mieux que nous, cet homme qui revient chaque

Fois que vous apparaissez, qui est-il ? Question de

 

Journaliste. — Si Ochoa est le Christ, glousse doña

Cecilia, que je sois damnée ! Des cristaux de sucre

Miroitent sur ses lèvres. Je tuerai Ochoa de mes

 

Propres mains de Cayetano ! Vous verrez comme

Je saurais m’arrêter de respirer sans votre garrot,

Don felix Gálvez Bonachera ! Comment osez-vous

 

Rompre ces larynx sans demander l’explication ?

Je vous haïrais si vous n’étiez pas mon juge !

— Non, non ! dit Françoise, c’était le même homme

 

Mais ce n’était pas le même instant de bonheur.

Le temps est une facilité de langage, comme

Ces politesses qu’on cultive dans notre sein

 

Pour ne pas déranger l’ordre des jours qui pourtant

N’en ont pas. — Ravaudeurs ! Ravaudez ! On ne

Vous demande rien. Soyez les virgules des filets

 

Et que les filets soient le texte de vos poissons !

Dit Gisèle qui se souvient d’avoir été poétesse.

J’ai été ce que j’étais et je suis devenue ce qu’il sait.

 

— Tel est notre destin, soupire la Flores. Don Alfonso !

Méfiez-vous des miroirs ! La science s’y dénature.

Mais don Alfonso Gálvez Hoffman ne sait pas

 

Se débarrasser des miroirs qui envahissent l’envers

De son existence de chercheur et de praticien.

Don Guillén arrivait avec monsieur de St-Pé.

 

Je l’ai vu, dit Françoise Garnier. Je sortais de chez

Moi. Et elle raconta comment le téléphone avait donné

Son lait au sein du Christ que Clara poursuivait

 

Pour lui arracher son pompon. Monsieur de St-Pé

Baisa cette main et tendit la sienne aux autres.

Il est entré chez Pierre, dit-il, sachant très bien

 

Que la nouvelle était attendue. Comment ne pas

Entrer chez Pierre ? Les camés dormaient d’un

Seul sommeil, couchés sur le sable, enfants de la

 

Nuit. Chez Pierre, on ne pose pas de question.

Il fait entrer l’étranger et ne lui demande rien.

Il sert un vin de son pays, un vin noir comme la

 

Nuit, un vin capiteux et long en bouche, comme un

Jour sans pain, sans désir, sans rien. Un vin joyeux

Que les camés réclament et qu’il leur refuse, Pilar !

 

Espèce de reconnaissance. Espèce rituelle. Sans vin,

Nos verres sont vides et notre esprit s’éloigne de la

Chair. Pilar ! Cet homme ne nous reconnaît pas !

 

Libérez Thomas Folle ! Libérez Thomas Folle !

Mais Cayetano passa dans la rue, porteur d’espoir,

Et doña Cecilia sombra dans l’inconscience, Pilar !

 

 

*

*        *

 

 

Revoir Pierre est une aventure du désir. Sa maison,

Nous le savons parce que nous l’avons déjà chantée,

Jouxte la plage où des camés finissent leur existence.

 

Ochoa, si c’est lui ce Christ nu sous sa couverture,

Entre dans le jardin par un sentier couvert de planches

De teck vernissées. Pierre n’a pas dormi de la nuit.

 

On se reconnaît, forcément. Les années atteignent

La perfection des ressemblances. La joie s’exprime

Facilement, sans une seule trace de ce désir viril

 

Qui a marqué l’enfance des deux hommes. L’un

Possède encore et s’accroche à son bien, cette maison

Que les camés dénaturent, il s’en plaint tous les jours.

 

 

L’autre ne possède plus rien. Il ne possédait pas

Grand-chose. Il n’a eu aucun mal à se séparer

Des objets du désir. L’autre ne croit pas que ce soit

 

Aussi facile, mais il accepte la différence, il y a

Toujours eu une différence pour les distinguer

Clairement l’un de l’autre. Ne pas dormir comme

 

C’est nécessaire est toute la tragédie de Pierre.

L’autre ne dit rien pour répondre à ce cri.

Le dallage lui rappelle la souffrance, il ne sait

 

Pas pourquoi. Le vin de Pierre est capiteux pourtant.

— Si tu es venu pour ne pas me voir, dit Pierre,

Ce n’est pas la bonne saison. Je ne vis que l’hiver,

 

Quand les camés remontent vers le Nord. L’hiver,

Je ne suis plus seul et la vie me sourit. Tandis que

Le soleil casse mon dos de taureau à la porte

 

De cette mort que je crains comme l’eau des rivières.

L’hiver, c’est presque le bonheur et la plage déserte

Reçoit mes offrandes érotiques. Je suis coquillage,

 

L’hiver. Je suis l’écume, la trace, la profondeur.

Sinon c’est l’été que les camés mettent à profit

Pour envahir ma sérénité et je sombre dans la colère

 

Pour ne pas nourrir mon désespoir. Leurs filles sont

Laides comme l’écorce, leurs enfants témoignent

De cette laideur en se jetant dans mes jardins

 

Pour y arracher les fruits que je destine aux oiseaux,

Pure beauté que je ne comprends pas parce qu’elle

Maîtrise le vol plané. Encore un peu de ce vin personnel,

 

Ne te gêne pas, tu es chez toi comme tu as toujours été

Ma meilleure idée. Cette enfance me traverse chaque fois

Que l’hiver annonce la fin de l’été, voix des tunnels

 

Auditifs, des plongées visuelles, de l’attrait pour le vide.

Les camés reviennent alors et me saluent comme on salue

Une vieille connaissance inévitable. Je ferme le portail

 

Avec la chaîne rouillée que les enfants secoueront la nuit

Pour m’empêcher de trouver le sommeil. Comment vivre

Sans cette part d’existence qu’est le rêve ? Cet autre lieu

 

Me manque, comme s’il existait et que je ne pouvais pas

Le savoir sciemment. Jamais je ne me suis senti aussi

Vaincu qu’à cet âge que j’ai vu venir comme le bout

 

De la route où nous rêvions ensemble d’un esprit coupé

À l’endroit où commence le rêve et où ne s’achève pas

Vraiment les jours. Nous sommes une conscience finie

 

Que le rêve introduit dans l’infini par la petite porte.

Ce que nous ne savons pas et ce que nous savons mal

N’explique pas ce que nous ne savons pas encore.

 

Ce vin, ami de toujours, est mon vin. Je veux dire

Que c’est ma vigne qui le produit. Je m’éreinte comme

Un triste sur cette pente caillouteuse, taillant la vigne

 

Ingrate comme si je ne lui demandais rien de grave.

Je suis seul comme il n’est plus possible de l’être.

Le chêne noir de ma bordelaise en témoigne ailleurs

 

Qu’ici où tu me vois propriétaire et fils de la terre.

Mais tu en sais plus que moi sur l’envers de la conscience.

Tu sais à quel point je m’embrouille quand ce n’est plus clair

 

Comme l’eau de tes roches d’abstème, ami de toujours

Que mon enfance reconnaît quand il n’y a plus rien

Qui ressemble à ce qu’elle sait encore de l’existence.

 

Ma maison serait la tienne si tu avais besoin d’une maison.

Ma nourriture et mon vin seraient ton corps si tu m’aimais

Encore. Mais je n’ai plus la tête aux croissances de l’être.

 

Je ne trouve plus le moindre chemin, immobile me vois-tu,

Et froid comme les murs de l’hiver qui m’enferme.

Il n’y a rien que tu puisses changer à cette tristesse

 

D’homme finissant. Nous n’avons pas aimé les femmes,

Erreur fondamentale de l’homme qui est une femme

Cachée dans la femme. Nous savions que la vie

 

Ne pardonnerait pas au vaincu. Il n’y a rien comme

Être dépossédé de l’héritage biologique. Je devine

La nuit comme si elle était la conséquence du jour.

 

Est-ce raisonnable ? Mais la nuit n’explique pas

Le jour suivant aussi facilement, aussi poétiquement.

L’obscurité est gagnée pour toujours, au croisement

 

De l’enfance et des voyages prometteurs que la maison

Inspire au cœur plus qu’à l’esprit. Ces mots que j’ai trouvés

Ne reviennent que pour ne pas être oubliés, Christ !

 

Des camés envahissaient mon existence, mon sable fin

Et mes gazons soyeux. Couchés comme des méduses

Échouées aux solstices, ils attendaient la magie du verbe

 

Et me reprochaient mes silences. Leurs filles nues

Accouchaient sans un cri. Des enfants menaçaient

L’intranquillité relative et des oiseaux interrogeaient

 

Le temps. Je suis cet homme que tu voulais oublier

Pour accroître ta part de rêve. Et voilà que tu entres

Dans ma maison, nu et pauvre, muet comme un insecte,

 

Gavé de femmes et de nourritures terrestres, assagi

Par l’aventure. Ta croissance est une leçon aux mots

Que je ne trouve pas pour t’accueillir dans mon lit.

 

Si j’avais un chien, je serais ce chien. Je suis oiseau

Parce que je ne possède pas de chien. Si j’étais chien,

Je ne toucherais pas au soleil, j’irais à l’aventure.

 

Mes os sont creux et je suis à peine plus lourd que l’air,

Ce qui explique des voyages immobiles, ma transe

Et le manque de femmes trahies pour d’autres femmes.

 

Je ne sais pas si tu reviendras ou si l’avenir

Nous réserve d’autres rencontres. Mais tu peux

Compter sur mon silence. Même les camés

 

N’arracheront pas ces écailles au poisson

Qui figure notre liberté. J’ai tracé hermétiquement

Les chemins de mes jardins, afin d’y égarer

 

Les camés et les docteurs de la loi et des principes.

Tu en connais les graphes, par habitude mais

Aussi par intelligence des lieux conçus d’avance,

 

On ne savait jamais. Comme il est doux d’être seul

Avec un homme qu’on n’épargne pas question enfance

Et héritage ! Tu te souvenais de la dernière raison

 

De se quitter pour le voyage et tu entrais dans la maison

Que t’avaient décrite les femmes couchées. Tu savais

Que je n’y vivais plus depuis longtemps. Tu venais

 

Chercher la trace de mon passage et tu interrogeais

Des camés médusés. Leurs filles te touchaient sous

La couverture et les enfants écoutaient les sonorités

 

Organiques de ton walkman. Le portail disparaissait

Dans l’herbe folle un moment verdie par les coulures

D’une existence savante. Les chemins croulaient

 

Sous les frondaisons de l’été. Il n’y a pas de maison

Au bout de ce court moment d’évocation véloce

Comme un vol en piqué. L’homme que j’étais

 

N’est plus, voilà tout. Tu rencontres mon aura

Quand tu aurais voulu me revoir. On t’explique

Les choses mais tu ne les comprends pas. L’été

 

N’est pas loin de s’achever. Des nudistes joyeux

Traversent les jardins en diagonale. Les camés

Se dénudent pour la circonstance, mais cette nudité

 

Offense la nudité pensante des naturistes qui plongent

La tête la première dans les cercles concentriques

Du bord de l’eau. — Christ ! Christ ! Je viens te chercher !

 

Pourquoi retournerais-tu en Palestine ? L’Espagne

Est la terre d’accueil de toutes les formes de l’enfance.

Laissons la liberté à la France et la chance aux Anglais.

 

Il n’y a pas d’Allemagne qui tienne ni d’Italie

Au Pausilippe. Ces îles que tu vois s’éloigner

Sont nos embarcations dans la Lune. Le taureau

 

Est une allusion au combat et non pas un combat.

La route est une proposition de route et non pas

Une route qu’il ne s’agirait que d’emprunter

 

Pour exister au voyage circulaire de la folie.

Ce sable, c’est de la lune en miettes, cristaux

Et éclats de coquillage, érosion et tournoiement.

 

Ces femmes sont les enfants des hommes

Et les hommes sont les femmes de l’enfant.

Le lit est une chance à ne pas laisser passer.

 

Pierre expliquait aux femmes qu’il ne reconnaissait

Pas les lieux, mais qu’il les aimait parce qu’ils

Lui parlaient aussi clairement que l’eau des roches

 

De l’enfance. — C’est donc toi ! lui ai-je dit.

Toi, mon ami de toujours, ma souvenance

Érotique, mon avenir de femme. Je reconnais

 

Ta barbe et tes oreilles. Tu chassais les oiseaux

Avec une précision de lame de couteau sans

Les mains de la femme trahie superbement

 

Par l’homme que nous ne serions ni toi ni moi.

Je lui ai dit ce que je pensais de cette manière

De revenir uniquement pour créer un effet

 

De surprise. Il a bu mon vin, qui n’est pas le meilleur,

Vous le savez, et il l’a trouvé assez bon pour ne pas

Le recracher dans les mains que je lui offrais pour la

 

Circonstance. Pierre était fou de joie et les femmes

Le croyaient fou de raison.

 

                                             Gisèle retourna chez elle

Et demanda à Fabrice de lui caresser les seins.

 

— Pierre ? disait-il. Pierre connaît cet individu ? Mescal

Le connaît aussi mais ce n’est pas le même souvenir.

Que sais-tu de ces complications romanesques, femme !

 

 

*

*        *

 

Aliz et Néron était deux poupons de chair rose et joyeuse.

On les voyait jouer aux osselets véritables que le berger

Leur donnait s’ils le lui demandaient. — Voici les petits

 

Baigneurs, roucoulait Gisèle si votre regard s’interrogeait

Sur la présence de ces deux angelots de porcelaine crue

Au milieu du corral de sable rouge. Le berger s’annonçait

 

Par sa houlette fourrageant les buissons à la recherche

Des asperges sauvages dont l’omelette envahissait

Bientôt vos narines sensibles à la nourriture des hommes.

 

Un ancien bassin d’irrigation avait été transformé

En piscine et les enfants y pataugeaient dans dix

Centimètres d’une eau limpide car la comtesse

 

Craignait la noyade et les maladies infectieuses.

Le berger Ochoa pouvait voir à quel point l’homme

S’ennuyait à la fois de sa femme et de ses enfants.

 

Il buvait de l’anisette sous l’auvent de bruyère,

Agacé par les insectes et peut-être tranquillisé

Par les montagnes dont il parlait souvent avec

 

Science et poésie. Ochoa descendait pour boire

Lui aussi. Il buvait debout, refusant toujours de

S’asseoir, invitation que le comte n’épuisait pas

 

Malgré la colère d’Ochoa qui montait comme

Les tournoiements noirs et rouges de la tempête

Qu’il était toujours le premier à annoncer.

 

La femme surveillait les enfants du coin de l’œil,

Dérangée par une autre femme dont elle fustigeait

Gaiement les bavardages ou par un homme fatigué

 

Des silences du comte qui pouvait durer jusqu’à

La fin de la nuit. Ochoa vivait seul et presque nu

Dans sa maison de planche et de caillou, belle

 

Demeure des Seuls, des Oubliés, des Inconsolables

Et des Tristes, peuple de son existence sans amour

Autre que celui qu’on lui donnait pour compenser

 

La misère de ses revenus. Les putains vivaient chez

Elles, il n’y avait plus de bordel depuis que la morale

Avait balayé la dictature. On le voyait aller et revenir,

 

Et son peuple le suivait, farouche et désordonné,

Enclin au vagissement plus qu’à la vocifération.

Dans la bruyère de ses toitures, on trouvait le repos

 

Des bêtes un peu précaire. On n’y montait pas

Avec lui, même si l’invitation était une menace,

Car l’homme qu’il était ne pouvait pas oublier

 

La femme qu’il n’avait pas connue et qui lui manquait.

Gisèle s’embrouillait dans le flux des notations.

Elle posait une croix sur les mots communs aux phrases

 

Et les appelait des répétitions si le comte réclamait

Sa pitance. Les enfants revenaient avec les brisures

De leur chair cassée aux angles sommaires de la piscine.

 

Elle ne les chassait pas en présence du père et ils

Le savaient, en profitaient, en riaient avec elle jusqu’à

En devenir hermétiques et savants. — Ne jouez pas

 

Avec la patience de votre mère, conseillait le comte

Passablement taxé d’anisette et d’olives piquantes.

Ochoa entendait le mot patience et il songeait aussitôt

 

À l’impatience des bêtes qu’il connaissait de toujours,

Une impatience de femme qui n’a pas de temps à perdre

Avec les instances d’un désir à la fois clair et à la teneur

 

Si variable qu’il pouvait paraître obscurément installé

Dans ce corps solide qui sentait la poussière des chemins

Et la crasse de l’attente et des éjaculations nocturnes.

 

Aliz est une petite fille qui ne fait plus pipi au lit. Néron

Inonde sa couche depuis toujours. Il y a une odeur

De bergerie dans leur chambre commune éclairée

 

Par le plafond ouvert. Ochoa avait déplacé cette dalle.

Il la déplaçait au premier jour de l’été, pas avant,

Au prix d’un effort inimaginable et surtout

 

Inexplicable. Gisèle voyait l’homme sur le toit, ripant

Sur le gravier et jurant en grattant la terre grise et dure.

L’interstice le tranquillisait. On voyait la lumière

 

Se répandre sur le lit commun aux deux enfants dont

L’un pissait et l’autre n’en parlait pas parce qu’elle

Ne désirait pas cet affrontement inutile. Ochoa ripait

 

Encore et la dalle était remplacée par un carré de lumière.

Le gravier et la poussière étaient balayés par une femme

À l’échine de vache, elle qui n’avait jamais vu de vache

 

De sa vie. Les enfants connaissaient les vaches de leur pays

D’arbres et de pluie. La femme retournait d’où elle venait

Et Ochoa buvait une anisette fraîche, debout comme

 

Un arbre, repoussant l’invitation à s’asseoir, refusant

De parler des sujets importants comme la politique

Et la place de la religion dans l’existence. Il amenait

 

Les olives que les enfants ne mangeaient pas parce

Qu’elles piquaient. Les olives étaient amères ou piquaient,

Il n’y avait pas le choix dans la maison d’Ochoa où

 

Personne n’entrait que son peuple de crasse et de douleurs

Acquise au long d’une existence de travaux des jours

Et de nuits sommaires comme le Droit à cette même

 

Existence. — Ce n’est pas la misère, disait le comte.

Il est propriétaire de la maison de son père, n’a perdu

Qu’une parcelle de cet héritage, retrouvera son chemin

 

Une fois passée l’amertume inspirée par la jeunesse.

Gisèle voyait mal cet homme vieillir sans sa colère.

Elle lui soumettait l’agitation constante des enfants

 

Qu’il ne jugeait pas comme elle aurait voulu qu’il

En parlât. Il revenait avec une bête blessée sur le dos

Et les enfants plaignaient la bête sans se soucier

 

Des souffrances de l’homme. La curiosité l’emportait

Sur la pertinence. Et le regard noir d’Ochoa le loup

Renvoyait la colère au diable. La comtesse frémissait

 

 

Et ordonnait aux enfants de ne pas poser des questions

Sans réfléchir au moins un peu aux réponses. Ochoa

Connaissait toutes les réponses. Il aurait pu commencer

 

Par là, mais la terre est dure aux bêtes et par conséquent

Aux hommes qui la possèdent et la travaillent comme

Des bêtes sous un soleil annonciateur de l’enfer.

 

Quand Ochoa sortit nu de sa maison et qu’il se couvrit

De cette immonde couverture qui avait servi de tapis

Au chien sans voix, la comtesse était à la fenêtre,

 

Et il n’exprima aucune colère. Il ajusta ses écouteurs

Et descendit. Sa belle queue se dressait à l’oblique.

Gisèle ferma les yeux et pria. Le comte roupillait

 

Comme un oiseau dans son nid, le nez dans les coussins.

Quand elle rouvrit les yeux, la vision avait disparu.

Elle reprenait à peine sa respiration quand Ochoa

 

Réapparut sur le chemin, descendant et suivi par le narrateur

Qui se cachait derrière les arbres. Elle faillit l’appeler.

Mais les enfants dormaient comme des santons

 

En chocolat. Elle les caressa sans les réveiller. La nuit

N’en finissait pas. Le chien s’était tu, habitant du seuil.

Elle n’avait pas entendu les bêtes frémir elles aussi.

 

Puis la nuit recommença, interminable et concise,

Ajoutée comme le jour mais sans l’estimation

Exacte de sa fin provisoire. Le corps flagellé

 

Par l’attente, elle ne chercha pas le sommeil. Des rêves

S’amoncelaient, exutoires et vains. La petite queue

Du comte frémissait dans l’air moite, proie des mouches.

 

 

*

*        *

 

Il faut dire que Ramirez, Serafín Antonio Muñoz

Ramirez, fils légitime et frère infidèle, le Ramirez,

— Il faut dire que Ramirez n’a pas de cervelle.

 

Il a beau parler de celle des autres, en mal,

Pour la faire voler en éclats au coup de feu

De ses expéditions canoniques chez les autres,

 

Il a beau tremper son porte-plume dans l’encrier

Et rédiger la chronique véridique de ses contemporains

Les moins chanceux et les plus discutables,

 

Il a beau se tenir propre et veiller au regard

Des femmes qu’il ne possède pas même

Quand il tente de marchander leur délinquance,

 

Il a beau posséder les biens de l’homme établi

Dans la société qu’il a le devoir de maintenir

Au niveau de la simple relation marchande

 

Et des principes qui établissent les fondements

Des contrats — Ramirez est tout de qu’il y a

D’imbécile, d’archaïque, de demeuré et d’inférieur

 

En amour à tous ceux qu’il jette en prison à grands

Coups dans le dos. Ramirez s’en prend aux entrejambes,

Ne ménageant pas la couille ni le clitoris, instituant

 

La raclée comme moyen de pression et de justice.

Ses collègues redoutent le témoignage des murs

Mais leur silence laisse faire Ramirez qui tire

 

Des coups de feu sur les mouches au-dessus

De votre tête de petit voyou ou de grande bête.

Voyou, il l’est lui-même dans un certain sens,

 

Et bête, il ne fait pas honneur aux animaux.

C’est un homme de droite, un ennemi de l’art,

Un soldat de Dieu, un antirépublicain, un saint.

 

La cervelle des mouches est peu de chose, il faut

En convenir avec lui sous peine de soupçon.

Il ne fait pas bon être soupçonné par Ramirez,

 

Même si on est un compagnon de route, même

Le Chef se méfie de cette grandeur qui fait les hommes

D’État et les grands généraux quand l’occasion

 

 

Se présente. Certes Ramirez n’a jamais tué personne

Et personne ne peut se vanter de lui avoir fait peur.

On signale quelques blessures profondes, une possible

 

Mutilation d’un principe fondamental de l’esprit,

Et la ruine de quelques connaissances indispensables

Chez les victimes de son zèle. Rien de bien grave

 

Il faut en convenir. On a beau aimer l’existence,

On a beau se tuer à faire des enfants aux femmes,

Et les femmes ont beau demeurer des femmes dignes

 

De ce nom, il n’est pas facile d’écouter les cris

De cette Espagne qui joue à la Démocratie comme

Elle a joué avec l’assassinat de son passé ou pire

 

Avec les différences de race et de convictions.

Si l’on n’est que le fruit sur l’arbre, si l’été

De l’existence ne promet rien de bien facile

 

Ni de réjouissant au moins une fois l’an, si l’enfant

Est porté et veillé parce qu’il n’y a pas d’autre explication,

Si l’attente est remplacée par les travaux et les travaux

 

Par une automobile et un appartement, si les études

Des enfants se limitent à l’apprentissage d’un métier

Qui représente une nette amélioration des conditions

 

D’existence, si toutes ces conditions sont réunies,

Et elles ne le sont jamais qu’imparfaitement, alors

Ramirez est un homme juste et sincère et sa chanson

 

Ne contient que la semence des futures nations, sorte

D’Islam que la Chrétienté réduite à néant par les rois

D’Europe appelle quelquefois de ses vœux parce que

 

Quand on est pauvre on se sent des affinités avec la religion

Et on n’est pas dupe des rois ni des princes du capital,

On sait parfaitement que Ramirez est un serviteur

 

Et que moins on a affaire à lui et à ses principes,

Mieux on se porte du côté de la tranquillité et même

Du Bien sans quoi la vie n’est que la litanie

 

 

Du Mal et de la Misère, croissance maîtrisée là-haut.

Toute société, qu’elle soit établie en nation ou en horde,

Trouve son équilibre dans l’eau : pn — pm = ?gh.

 

Mais il faut aussi compter avec la profondeur, celle

Des idées qui forment le lit de la volonté, comme en France

Et aux États-Unis d’Amérique par exemple, valeurs

 

Héritées et non pas admises par pure spéculation

Touristique. La Démocratie ne créera aucune autre

Démocratie, elle inspirera des imitations et il faudra

 

S’en contenter. Mais après combien de combats livrés

À la foi et à ses redoutables théories du savoir et de l’art ?

Ramirez ne sait pas que l’Espagne est une imitation

 

Et il doute que l’Arabie en devienne une tôt ou tard

Dans les mêmes conditions d’Histoire et de raison.

Il établit que la race est un principe qui explique

 

Les comportements, par exemple la duplicité

De l’Oriental et la vigueur au combat de l’Occidental.

Jamais il ne lui viendrait à l’idée que l’Espagne

 

N’est pas un pays occidental. Il sait que son sang

Est impur et lutte contre cette salissure de l’Histoire

Avec une cruauté de femelle qui ne veut pas sevrer

 

Ses petits. Il faut dire que Ramirez n’a pas de cervelle.

Il a beau s’échiner à démontrer le contraire, il est bête

Et asocial, dangereux et lâche jusqu’à la trahison,

 

Sa main tremble de retourner au garrot, mais il y pense

Quand il voit ces peuples d’Afrique traverser son territoire.

L’Afrique parle du Mal et de la Misère ici même

 

Avec l’accent de la vérité et il n’y a pas un seul écrit

Soi-disant sacré pour dire le contraire. Ce n’est pas

Le monde de Ramirez qui s’écroule, c’est le destin

 

Des hordes d’alimenter les démocraties. Ramirez a beau

Ne posséder qu’une cervelle d’idiot congénital,

Il comprend que plus rien ne changera, que tout s’est joué

 

Et qu’il ne reste plus qu’à souhaiter que les grandes nations

De ce monde sautent sur leur arsenal atomique ou que Dieu

Ouvre la terre sous leurs pieds. Cette idée de l’abîme

 

Destiné à changer le monde ravit quelquefois Ramirez

Qui ne la trouve pas bête, au contraire. Il regarde les Noirs

Et les Maures passer devant le Cuartel et il se dit

 

Que l’Espagne est le juste milieu. — Dieu, ouvrez la terre

Et que les grandes nations soient anéanties par la catastrophe

Et que l’Afrique disparaisse aussi, et l’Amérique des Indiens,

 

Et la Chine et l’Inde des Atlantes. L’Espagne est le berceau

Du monde. Nous avons attendu trop longtemps. L’enfant

Demande à courir de ses propres jambes. Dieu ! N’attends

 

Plus le dernier moment pour décider de notre sort. Choisis

Avec nous, hurle Ramirez devant son miroir. Mais la solitude

De sa chambre ne renonce pas aux femmes et il téléphone

 

À Clara qui s’y connaît. Il n’y a rien comme une femme

Pour donner à l’homme le sentiment qu’il comprend tout

Ce que la terre et l’existence lui disent du matin au soir

 

Et du soir au matin, alors que derrière les barreaux, fers

À béton peints en vert criard, on se plaint mollement

De la promiscuité et du peu de chance de ne pas recommencer.

 

Ramirez attend la femme. La nuit s’achève dans la lumière,

C’est son destin de non-objet. La nuit eût été un objet,

Il l’aurait prise dans ses mains pour lui demander son nom.

 

Mais la nuit est une disposition de l’Univers en expansion,

Et Ramirez ne le sait pas. Il a beau ne pas avoir de cervelle,

Et on a beau se priver de le lui dire pour l’offenser d’abord

 

Et pour que la vérité soit, le jour est une promesse

Que personne ne tiendra. Don Felix Gálvez Bonachera

Arrive avec la patrouille qui ramène Thomas Folle

 

Et Ochoa qu’on prend pour le Christ. Ramirez ouvre

Deux cellules contiguës et attend. Don Felix est moins

Bête que lui, il le sait et ça le rend fou de jalousie.

 

 

 

*

*        *

*

 

— On te demande si tu as vu ce qu’il t’a montré !

Néron riait comme un fou. Le magistrat voguait

Sur sa chaise. Un verre d’eau rutilait avec les mouches.

 

— Il n’a rien montré, dit Aliz, ou alors je n’ai pas vu.

D’ailleurs Néron n’a rien vu non plus. — Tu dis ça

Parce que c’est ton ami ! grogne Ramirez qui tient

 

La machine à écrire. — Elle croit encore que c’est

Un ami, dit don Felix Gálvez Bonachera. Un ami

Te montrerait-il ce qu’il est honteux de montrer ?

 

Néron n’en pouvait plus. Il riait comme un fou.

Don Félix Gálvez Bonachera l’avait traité de petit

Idiot de sa mère, une manière comme une autre

 

De tempérer sa pensée à l’égard de ce garçonnet

Qui « trouvait ça marrant après tout. Un ithyphalle

N’a jamais fait de mal à personne, » avait dit Fabrice

 

Sans vouloir offenser l’Espagne. Ramirez avait tapé

Cela. Il avait prévenu : — Je tape tout, c’est la règle.

Don Felix Gálvez Bonachera redoutait ces longueurs.

 

Il préférait le marivaudage des aveux à la rigueur

Des interrogatoires affectés par l’imbécillité du garde

Civil faisant office de secrétaire en ces jours de disette

 

Sociale. — Si tu n’as rien vu, dit le policier, tu mens !

Aliz savait très bien ce qu’on faisait aux menteurs

Dans ce pays étranger dont elle n’aimait que le soleil

 

Et les chats. — Si tu le sais, pourquoi mens-tu ? Les chats

Habitaient dans les fenêtres. Elle les nourrissait et Néron

Les agaçait. Ochoa n’aurait pas montré sa queue de loup

 

Si la nuit ne les avait pas réveillés. La nuit veille et réveille.

Un magistrat qui a vécu tant de témoignages intermédiaires

Devrait le savoir, mais la Loi ne parle pas de la nuit,

 

Elle n’évoque que les jours et les prisons, les travaux

Et les contrats, l’identité et la passion. Ramirez était trop

Bête pour comprendre ce que le magistrat ne comprenait

 

Pas lui non plus. Néron pouvait voir les prisonniers

À travers l’interstice que la porte ouvrait dans la chair

De la lumière. Cette fois, il n’hallucinait pas facilement.

 

Thomas Folle racontait comment il avait mis le feu

À son autobus. Il avait vu les chats fuser comme des étoiles.

— Vous auriez pu provoquer une explosion, dit Ochoa.

 

Ils étaient assis derrière la grille verte, les mains parlant

Ou se plongeant dans le silence têtu de l’innocence

Aux mains pleines. — Si tu es le Christ, dit Thomas Folle,

 

Pourquoi recommencer ? N’as-tu pas assez souffert pour nous ?

— Non, dit Ochoa. Je ne suis pas le Christ. Je lui ressemble

Chaque fois que je m’abandonne. Qui est cette fille ?

 

Tu devrais le savoir. Elle était fenêtre la nuit et chat le jour.

Elle cherchait l’eau de la rivière sous les cailloux.

Les animaux sortaient de la terre et tu expliquais

 

Pourquoi. Il n’y a pas d’animal sans cette frayeur au bout

De la nuit. Je me réveille parce que je ne dors pas.

Remontons jusqu’à ce que je sais de la source et taisons

 

Nous devant ce silence. À la croisée des eaux, un moulin

Abrite les essais de fornication de l’enfance qui atteint

La maturité par cette porte étroite. — Pourquoi le Christ ?

 

— Demande-leur. Ces femmes attendent ce que l’homme

Renouvelle. Paroles d’homme. Les ailes du moulin, brisées

Par le vent et les insectes, abritent des oiseaux bleus

 

Que tu appelas des chasseurs. Cette abstraction séduisait

La femme. Puis le mur du barrage impose ses espaliers

De roches grises et ses arbustes aromatiques. On se sent

 

Petit au pied de cette construction, levant la tête pour apprécier

Le tonnage et l’ampleur des travaux. Des camions, une

Quantité incroyable de camions circulant jour et nuit

 

Et les hommes ont dressé ce monument d’utilité publique,

Ce qui ménage l’esprit quand on songe à l’orgueil

Qui préside d’ordinaire à ses constructions monumentales.

 

Puis le chemin si dur à refaire jusqu’au-dessus du lac

Qui emprisonne à jamais un peuple aujourd’hui déplacé,

Remplacé. — Mon nom est celui d’un loup solitaire

 

Et cruel. Écris-le avec un X, ma poule. Fais-le sonner

Dans ta bouche-moulin à paroles. Et descendu au bord

De cette eau morte, il fallait se contenter de la vision

 

Des algues. Ces reflets d’argent, ce sont les poissons.

Et cet or qui ne se laisse pas regarder en face, c’est moi.

Moi dans la pureté d’un instant de croyance,

 

Moi au temps où cette terre était la mienne et celle des autres.

Il n’y avait que moi et les autres. Et les animaux tranquilles.

Il y avait aussi ce qu’on pouvait savoir, entre les mots,

 

Il y avait un infini d’autres mots et tout était tranquille.

La rivière est un fleuve, ma mie. Si tu ne vois pas son eau

Couler comme le sang hors de sa raison, tu ne vois rien,

 

Tu vois ce qu’on impose à ton esprit, tu vois des hommes

Qui appartiennent à l’homme et non pas à la terre. Tu vois

Des villes peuplées d’étrangers à l’homme et des rues

 

Traversées de femmes pressées d’en finir avec le jugement

De Dieu. Ici, tu pourrais voir l’homme et la femme,

Non pas unis mais parfaitement ressemblants, parfaitement

 

Équivalents. Cette eau qui s’arrête et que l’évaporation

Et l’immobilité attisent comme le feu qui couve sous la cendre,

Cette eau témoigne de l’homme-femme et de l’enfant

 

Que tu es. Je me souviens maintenant que tu le dis

À ces magistrats aux larmes de crocodile, je me souviens

De ma promesse d’un sermon sur la Montagne : Riches,

 

Vous périrez par le feu. Discours de riche, je sais. Mais

J’y crois, ma mie, j’y crois comme si Dieu pouvait encore

Exister après la mort. Si je n’étais pas si pauvre,

 

Et si la maison de mon père avait un sens, si ma vie entière

Était un chant et non pas une histoire, ma mie nous nous

Aimerions sans savoir qui de nous est la femme, qui l’homme

 

Et pourquoi l’enfant. Mais la terre ne se nourrit plus

De ses animaux ni de son eau, la terre métallique s’oxyde

Au lieu de prendre le feu promis par l’atome, la terre

 

N’est plus qu’une anecdote probable entre toutes les anecdotes

Dont l’univers s’accroît inintelligiblement. Nous descendions

Alors, l’esprit menacé d’inconstance, et elle reconnaissait

 

Le chemin. Nous possédons aussi un pignon de roche

Jaune et rouge qui s’avance dans la vallée. J’y construis

Un temple sans savoir qui en sera finalement le locataire,

 

Dieu ou moi ? Ici, le vent peut se montrer viscéral.

Des asperges nourrissent l’instant. Des feux-follets

Embrasent l’herbe. On dit que cet endroit est maudit

 

Depuis qu’un homme s’y est pendu. Voici l’arbre

Et la branche, voici la prétendue mandragore et ceci

Est l’ombre que le mort projette sur notre chance

 

De survie. Je sais, je sais, c’est compliqué et tu voudrais

Comprendre. Alors je te pousse dans le chemin le moins

Propice aux découvertes et tu te laisses prendre comme

 

La chienne que tu es. Homme et femme nous sommes

Et ne serons jamais. Mon cri n’effraie que la chauve-souris

Qui détale dans le ciel. Nous témoignerons des circonstances

 

Le moment venu. Sur le toit de bruyère et de pavots, les enfants

Étudient cette science naturelle avec un naturel étonnant

De la part d’enfants qui ne savent rien de toi, ma mie.

 

Mais ce sont les tiens et il faut leur expliquer que l’amour

Et le plaisir ne font qu’un sinon la femme est un homme

Et l’homme une femme, ce qui est contraire aux lois

 

De la nature et par conséquent du dieu qui la renouvelle

En même temps que notre destin de tragédiens tués

Par les poisons de l’existence et les coups d’épée

 

Dans l’eau. — Vous n’avez rien vu, il ne s’est rien passé,

Nous allons nous amuser à faire peur aux bêtes qui sont

Bêtes et aux hommes qui les conservent comme des

 

Photographies. Ils venaient à toi, ma mie, et tu les aimais.

Ma maison sentait la cendre de l’olivier et la sueur

De mon front. On y buvait pour ne pas oublier.

 

 

*

*        *

 

 

Doña Pilar Gálvez Bonachera avait vu le comte Fabrice

De Vermort creuser la terre du chemin en pleine nuit.

Personne ne demande ce qu’elle faisait à cet endroit

 

Elle-même en pleine nuit. Nous ne le saurons pas

Parce que personne ne le demande. Elle traversait

Une nuit rose et noire et la lune éclairait le chemin.

 

Nous ne sommes pas loin de la maison d’Ochoa.

Fabrice creuse avec une pelle, ânonnant car ce n’est pas

Un homme de peine. Elle le voit creuser, c’est tout.

 

La lune n’est pas complice à ce point, doña Pilar.

Elle voit la terre s’accumuler mais ne voit pas le trou.

Puis Fabrice rebouche le trou et tasse la terre.

 

Il s’en va, sans lumière et en silence. La maison

D’Ochoa trahit une lumière jaune mais impossible

De savoir si c’est la lumière ou l’attente, impossible.

 

Doña Pilar attend une heure, assise sur la murette

D’une aire de battage. Elle attend sans savoir ce que

La lune lui réserve. Cette lumière est celle des fous,

 

Doña Pilar le sait depuis longtemps, depuis l’enfant

Qu’elle a été pour ressembler aux autres, l’enfant

Dont on disait qu’elle était plus fragile que les autres.

 

Il n’y a plus cette fragilité dans le regard de doña Pilar.

Elle est dure au regard comme à la caresse, éprouvante.

Attendre est une habitude de l’impatience. Il y a toujours

 

Une nuit pour attendre et un lendemain pour les narrations

Du bien acquis. Si vous la voyez en route vers l’extérieur,

Vous ne croisez rien qui lui ressemble. Il faut du vent

 

Et la rare pluie d’été pour réveiller ce visage ingrat

Et pourtant beau de ses ravissements vésaniques.

Il faut une secousse électrique de feu-follet pour

 

Réveiller cette âme égarée au pays des hypothèses

Et de la foi qui s’ensuit sans la moindre querelle.

Le vent est utile à la passion quand il s’essouffle.

 

Une heure passe avec les oiseaux cachés. Une heure

De pensées et de petites sensations qui établissent

Les conditions du recommencement, car ce n’est

 

Pas la première fois que doña Pilar recommence

Ce qui n’a pas clairement eu un commencement,

Ce qui se retrouve sans possibilité d’égarement,

 

À une distance considérable des bonnes intentions.

L’immobilité des choses augmente la nuit d’un cran.

Elle ouvre le trou et ne trouve rien. Ses mains

 

N’ont pas exhumé le corps du délit. Elle les insulte,

Ces mains qui n’ont servi à rien une fois de plus.

Elle crache dedans et recommence jusqu’aux racines

 

Qui écorchent ses mains. Il faut la roche, à trente

Centimètres de profondeur, pour arrêter cette folie

Qui consiste à creuser à l’endroit même du soupçon.

 

Elle demande à la nuit un peu de sa lumière, en vain.

La lune se couche dans un eucalyptus, corne de vache.

Voir est un combat contre l’obscurité si les conditions

 

Du mal sont réunies : l’attente dont on a déjà parlé,

L’angoisse lourde des paupières, la paresse des mains

Et l’écartement des jambes qui croissent dans la terre.

 

Examinant de plus près la roche mise à nue, elle voit

L’or d’un anneau, virgule d’éclat dans la motte noire.

Mais ce n’est que son anneau, celui qui porte un rubis

 

En souvenir de la tache de sang nécessaire au veuvage,

Taureau d’or et d’ombre couché dans le lit commun.

L’anneau glisse et apparaît, à la lessive comme à la

 

Terre. Désespérée, doña Pilar recommence et bouche

Le trou. La nuit ne laisse plus rien voir. Il faut avancer

À tâtons dans la broussaille et la roche émergente.

 

Le combat s’achève par ce glissement du sens

À donner aux actes les plus incohérents que la vie

Réserve à la fragilité, pour ne pas dire à l’immaturité.

 

Chez Ochoa, Christ ou pas Christ, Adonis ou Sylphe,

La lampe, si c’est une lampe, n’éclaire que le seuil,

Et encore, on ne voit pas le chien ni les espadrilles.

 

Quant à deviner ce qui se passe chez les Vermort,

Ne soyons pas chiens à ce point. Chienne, elle l’est

Pourtant quand elle revient et qu’elle se cache

 

Avec les oiseaux, ne rencontrant pas les oiseaux,

Et Mescal lui injecte de la morphine vraie, garantissant

La provenance et les effets. — Je n’ai jamais fait l’amour,

 

Dit-elle dans un ravissement digne de l’adolescente

Qu’elle a été, et ça me manque, Mescal ! Raconte-moi

Ton accident, celui qui a mis fin à ton existence d’amant

 

Pour te recommencer dans celle du plus grand fourgueur

Que cette maudite terre ait jamais porté dans son sein

De garce ! Et Mescal injecte les cristaux liquides

 

D’un monde qui n’existe pas mais dont la réalité

Est certaine et non point soumise aux hypothèses

De l’idéologie. — Va-t’en ! Va-t’en ! Je ne sais plus

 

Ce qu’il faut te demander. Et la nuit devient facile,

Facile à occuper et si facilement comprise entre

L’idée et l’acte. Chez elle, elle se lave les mains

 

Et brosse son anneau d’or au rubis tache de sang.

La rue est éclairée. On n’y passe pas encore.

Veux-tu que je t’attende ? O question nécessaire

 

À la tranquillité ! Mais personne pour la poser.

Ce jardin l’exaspère et ses fruits que personne

Ne mange à part ces insectes qu’elle rêve de clouer

 

Vivant. Jamais nue, ou seulement une fraction

De seconde incalculable entre l’enveloppe

Et la chemise, le miroir manque de temps pour

 

Lui renvoyer le reflet exact de sa pétrification.

Elle ne s’amuse pas avec les rideaux quand ils

Sont emportés par le vent et qu’ils reviennent

 

Parce qu’ils appartiennent à ce décor inchangé

Depuis tant de lunes que l’esprit en a perdu

Le compte à rebours. Le lit contient d’autres

 

Chaleurs. Le sommeil glisse sur ces sens à prendre.

Puis les jambes reviennent à la douleur, comme

Les rideaux à l’ubiquité de l’intérieur quelquefois

 

Renversé par l’inconscience, ce qui arrive quand

Mescal tarde à venir, quand Mescal n’existe plus

Que pour les autres, ce qui le ravit toujours, Mescal !

 

Si elle avait emporté la terre recreusée cette nuit,

Elle aurait fini par en découvrir le secret, un hymen

Encore chaud dans sa déchirure. Ce n’est pas facile

 

D’imaginer ce qui doit arriver quand les dés sont jetés

Depuis si longtemps qu’on a perdu le fil de la conversation.

Quelle eau de voilette se laissera enfermer dans les flacons ?

 

Pas ici ! Pas ici ! Et la tête du taureau coupée et natura

Lisée semble accepter son destin de tête coupée ayant

Appartenu au combat définitif de l’homme à peine épousé

 

Contre la nécessité de survivre à la féminisation de l’acte

D’attendre. C’est compliqué, je sais, dit Mescal, mais c’est

Pourtant la vérité. L’attente dévirilise son homme au point

 

Que le combat est perdu d’avance. Le taureau figure

L’instant du coup mortel porté à l’homme qui n’attend

Plus. Dans l’ombre, la femme demande la tête coupée

 

 

Et les cendres et elle obtient ce qu’elle veut, le jour

Même de la tragédie. Rien ne s’est passé autrement

Cette après-midi. Les funérailles furent grandioses

 

Aux dires des gens. — J’en entends encore parler,

Dit Mescal. — C’est vrai, reconnaît doña Pilar, j’ai été

À deux doigts d’en savoir plus, mais le rituel comprenait

 

L’encerclement de la mort et je n’ai pas vu l’existence

Filer entre les doigts de l’officiant. Comment retrouver

Un sommeil qui n’a jamais été donné ni même rencontré

 

Au hasard de l’amour, en chemin. De chemins, je ne connais

Que l’abondance de détails et la netteté des descriptions

Pourtant sommaires. Nos conversations sont le prétexte

 

Et non pas le genre. Nous nous dispersons comme le feu,

Éclair ou couvaison, durée à la place du temps, mémoire

Pour servir de personnage monolithique. Si j’avais creusé

 

Cette terre au lieu de la fouiller, j’aurais trouvé l’hymen

Et le rubis en perle. Mais j’ai cherché, cherché jusqu’à

L’angoisse et rien ne pouvait remplacer la morphine.

 

Cette nuit-là, doña Pilar vit le comte Fabrice de Vermort

Creuser la terre du chemin pour y enfouir l’hymen

Et la perle de sang. J’écrirais cela si je savais de quoi

 

Il est question quand cette femme traverse la nuit

De son rêve, au lieu de mentir à la justice et déclarer

Qu’Ochoa, Christ ou pas Christ, est le seul coupable

 

De ce creusement insensé en pleine nuit inexplicable

Autrement que par la sainte folie qui m’envahit alors

Qu’en temps ordinaire je suis la servante de Dieu

 

Et l’aimable compagne des hommes. — Prenez le temps,

Dit don Félix Gálvez Bonachera, nous avons tous le temps

(Ou tout le temps, je n’ai pas bien entendu la voix facile

 

De don Felix Gálvez Bonachera qui écoutait en grimaçant

Les bruits de la machine à écrire que le garde Ramirez

Activait comme le feu.) — Où en sommes-nous, Raïssa ?

 

 

*

*        *

 

 

 

Cayetano aime les couteaux, qui ne le sait pas?

Qui n’en parle pas au moins une fois dans cette rue

Que les enfants éprouvent jusqu’à la paralysie ?

 

Le seuil est fendu et dans cette poussière Cayetano

Insère ses crachats en entrant comme en sortant,

Un instant suspendu au fil du regard qui détale

 

Tandis que des oiseaux demeurent aux génoises.

Le rideau porte les traces d’autres offenses, coups

De couteaux et bec de petit oiseau que l’enfant

 

Imite avec le cri entendu sur la plage. Cri Cri Cri !

On ne rit pas de le voir s’amuser aux dépens des oiseaux

Eux aussi suspendus mais au fil du temps parallèle.

 

Que Cayetano aime les couteaux ne surprend plus

Personne ici. Il possède le couteau, celui qui a déjà

Tué, du moins le prétend-il, car on suppose

 

Que la clémence des juges n’a pas rendu le couteau.

Les juges ne vont jamais aussi loin quand ils offensent

La tranquillité pour des raisons si obscures que l’homme

 

De la rue est sur le point d’exprimer sa colère. Mais

La femme tempère ces intentions. L’amour, peut-être.

Et Cayetano aime les couteaux et ne s’en cache pas.

 

Tout le monde sait que doña Cecilia fut son amante.

On sait qu’elle l’a aimé comme il n’est plus possible

D’aimer. Ainsi mourut l’homme qu’elle avait épousé,

 

Inutile d’entrer dans ces détails sordides, no vale la pena.

Les hommes tuent et se jugent responsables et innocents,

Ce qui constitue un sommet de l’art judiciaire ici

 

Bas. La femme finit-elle par oublier ce que la chair

Inspire à ce qu’il est convenu avec elle d’appeler

Son esprit ? Elle en oublia la nature mais certainement

 

Pas l’intensité. Elle n’oublia pas de préciser que pour

L’enfant, elle ne savait pas, c’était l’un ou l’autre,

« On verra si elle aime les couteaux ou les taureaux. »

 

Aussi Cayetano passa ces longues années de l’enfance

À regarder l’enfant qui jouait avec les autres dans la rue.

Il ne pouvait pas voir les yeux qu’il aurait reconnus.

 

Il n’y a rien comme les yeux pour se souvenir, rien comme

Le regard pour expliquer ce qui s’est réellement passé.

Il regardait les mains, les oreilles, ne voyant pas les yeux

 

Qui lui auraient tout dit et qui se taisaient comme une injure

Faite à son silence. « Si tu as tué mon père, je te hais.

Mais si tu es mon père, que la mort te tue elle-même ! »

 

¡Que la muerte te mata ! tataTAtataTAta. Ce rythme

Obsédait Cayetano qui haïssait la poésie et l’aimait

À la folie. « Que fais-tu pour gagner ta vie à part

 

La menacer constamment ? » — Je ne vis pas, ¡mu’er !

Je ne vis pas. J’ai tué ce qui me donnait la vie. Pas un enfant

Pour me le rendre comme tu me l’avais pourtant promis.

 

À moins que cet enfant possédât un pouvoir de fée.

Il manquait une fée à l’hermétisme de cet homme

Damné et absous à la fois. L’homme de la rue n’aimait

 

Que la femme qu’il aurait dû épouser pour la sauver

De cet amour injustifiable. Mais la femme jouait

À merveille son rôle de pavot et de coquelicot.

 

Que demander à la vie quand il ne reste plus rien

À exiger de la justice des hommes ? Une femme

Aurait pu sauver Cayetano de la tristesse, une femme

 

Comme le deviendrait cette enfant si elle était la sienne.

Mais doña Cecilia ne pardonnait pas et l’ambiguïté

De ses conversations alimentait la chronique locale

 

Comme il n’est plus possible de s’en satisfaire aujourd’hui.

L’enfant n’allait pas à l’église. On aurait toléré cette offense

De la part d’un musulman ou à la rigueur d’un Juif, mais

 

L’athéisme est une ignominie si l’on y réfléchit bien.

Et que dire de l’idéologie anarchiste que cette enfant

Héritait du cadavre toujours chaud de celui qui pouvait

 

Être son père et qui ne l’était peut-être pas ? Le dimanche,

Elle jouait seule dans la rue mais toute la semaine elle portait

Les habits du dimanche, ne jouant que de la voix et du regard

 

Que Cayetano ne voyait pas, pas plus qu’elle ne voyait les fleurs.

Doña Cecilia conservait sa beauté comme un souvenir

À ne pas oublier sous prétexte que le passé est le passé.

 

Le passé n’est pas le passé. — Comment voulez-vous que le passé

Demeure ce qu’il a été. Avec moi en tout cas, il se transforme,

Il hante le présent jusqu’à la présence et dame le pion

 

À ce futur qui est le mien aussi bien que le vôtre, peuple

Infidèle malgré les fidélités rituelles et les habitudes

De la foi. Cette fille est la mienne et vous n’en saurez

 

Jamais plus. D’ailleurs à quoi bon cet encore qui nourrirait

L’absence au lieu de la changer ? Ne vous éloignez pas

De moi, mais ne tentez pas d’analyser ce sang qui vous

 

Désignerait comme les seuls coupables de ce qui m’est

Arrivé. Je l’aime et je le hais, maintenant au-delà de la chair

Et par-dessus mon esprit qui retrouve les traces en amateur

 

De traces animales, disait en substance doña Cecilia qui

Recevait les femmes dans son boudoir aux rideaux écarlates.

Les femmes, surtout Françoise Garnier, se laissaient aller

 

Au rêve de la douleur, voyant l’enfant sans la voir, voyant

Ce qu’il n’était pas possible de voir autrement mais sans

Le voir comme on voit ce qu’il est nécessaire de voir

 

Pour se sauver du suicide. De l’autre côté de la rue,

Cayetano voyait l’enfant devenir une femme et cette

Femme n’était pas doña Cecilia. Elle était donc lui

 

Ou moi. Elle était à prendre comme le pion qu’on avance.

Qui jouait ? Qui d’autre que doña Cecilia ? Quelle femme

Possédait la rumeur à ce point ? Il ne la haïssait pas,

 

La désirait encore, ne la tuerait jamais, tandis que cette enfant

Lui promettait la mort, à pile comme à face. Cela se passait

Dans son esprit. La tristesse y noyait les poissons.

 

Une nuit, il entend le rire d’Ochoa. Il met le nez

À la fenêtre et voit nettement qu’il s’agit d’une fellation.

La fille n’est autre que Raïssa. Il sort la lame de son couteau

 

Et saigne sa propre chair. La queue d’Ochoa est une offense

À la chair. Nous nous reproduisons parce que nous nous

Aimons. Tuez la reproduction mécanique et la multiplication

 

Des possibilités de plaisir. La lame touche l’os. Il continue.

Les amants disparaissent au bout de la rue, feux-follets

D’une tension interne qui trouvera son expression dans

 

Le meurtre, on ne peut plus en douter. Il a vu les petits

Seins rutilants de salive. Mais la paralysie le cloue

À la fenêtre et le couteau s’extrait de la chair et de l’os.

 

Il tombe sur le dallage de terre cuite et l’écaille d’une

Virgule de sang qui s’épanche. Il ne souffre pas, ne sait

Pas à quoi il doit cette absence d’une douleur qui serait

 

La seule explication. Il a peut-être rêvé comme il rêve

À l’inexorable. Mescal fournissait aussi les hallucinations,

Mais cette nuit le sang de Cayetano était pur comme l’eau

 

De la fontaine publique dédiée aux femmes reproductrices

Et aimantes à défaut d’être amoureuses et nécessaires.

Il ne sort pas, se traîne dans sa maison, ne voit que le sang,

 

Le sien, peut-être le sien, ou le sien, qui peut savoir à qui

Appartient cette coulée verbale qui s’exprime par l’esthésie

Et l’anesthésie ? Il trouve le feu, le voit couver sous la cendre,

 

Mais la haine n’a pas cette odeur, un chien le dirait.

Doña Cecilia elle-même reconnaîtrait la haine si

Le moment était bien choisi pour en parler. Le corps

 

Prend la tangente de la réalité, si facilement qu’il croit

Mourir et s‘accroche au linteau. Il a besoin de lumière.

Il sait que la lumière lui rendra le corps et que l’esprit

 

 

Pourra alors y penser en toute sérénité. Mais la tristesse

Est si profonde cette nuit-là qu’il n’est raisonnablement

Plus possible d’espérer. Il n’attend plus rien ni du sang

 

Ni du feu, mélange propice à la lumière en cas de haine.

— Je haïrais l’homme si j’étais ce que la femme est à l’homme.

Comment haïrais-je ma fille si elle n’était pas la mienne ?

 

 

 

 

*

*        *

 

 

 

Raïssa, elle parlait, mentait, voyait. Elle reconnaissait

L’hymen, l’enterrement, le plaisir, la douleur, la soie

Des caresses et l’or des usages. Elle aurait tout donné

 

Pour ne rien oublier, pour recommencer exactement

Sans nécessité d’en savoir plus. Sa voix n’étonnait pas.

La machine à écrire écrivait le temps, les lieux, le sang,

 

Écrivait, écrivait entre les mots, les mots qu’elle redoutait

D’oublier tant elle les savait proches de la vérité et capables

De mensonge. L’après-midi commençait par cet aveu

 

Et la confession s’imposait, plus longue et moins précise,

Mais plus claire, moins distante au fond. La terre

Sentait la terre, délicatement observée par don Felix

 

Qui cherchait, cherchait et trouvait les traces de l’offense.

Le garde Ramirez écrivait les mots de l’outrage et du vice.

Et Raïssa sentait à quel endroit de la conversation le fil

 

Pouvait encore se rompre, secret des sensations véritablement

Éprouvées et de la promesse renouvelée par cette évocation

Circonstanciée. — Ma tête contient la nouveauté.

 

Doña Cecilia expliquait la leçon des coups. On la comprenait.

La machine n’écrivit pas cela. Don Felix prit une photo

Par pure prudence procédurale. Il n’y eut d’ailleurs

 

Qu’un flash et la petite ampoule grillée disparut comme

Elle était venue. La chemise retomba sur les reins

De Raïssa. — S’il n’y avait que ma tête... — Parle,

 

Petite ! Oublions la dureté des coups et leur raison

Profonde. Cela s’est passé cette nuit, nous le savons.

Que sais-tu de Fabrice de Vermort et d’Ochoa ? Dis

 

Nous ce que tu veux savoir à ce sujet. Ah ! Voilà don

Alfonso. Entrez, docteur. Ne refermez pas la porte.

La gente veut savoir. Elle en a vu d’autres, allez ! Mais

 

Par pudeur don Alfonso Gálvez Hoffman ferme la porte

Et pousse Raïssa dans le petit cabinet obscur des observations

Cliniques où il ne se passe jamais rien avec les morts

 

D’habitude. Raïssa est tranquille, presque insolente

Tant la tranquillité explique le péché et la propension

À pécher plus que les autres et plus sérieusement. — Tu

 

Ne crois pas en Dieu ? demande don Alfonso. Pourtant,

Ceci (il ouvre le ventre avec deux doigts gantés de blanc)

Est l’œuvre de Dieu. Et cela explique cette œuvre infinie.

 

Raïssa n’éprouve pas la haine que lui a conseillé Amaxi.

Amaxi s’y connaît en haine de l’homme. — Ils te prennent

Par plaisir, jamais par amour. Si tu n’es pas leur mère, tu

 

N’es rien que l’orgasme. Veux-tu que je t’explique l’orgasme

Que nous les femmes ne connaissons pas ? Si Dieu

N’existe pas, ce que je crois, l’homme n’est que le sperme

 

Et nous sommes la vie. Il y avait de la haine dans ces mots

Prononcés en un moment de tranquillité relative. La haine

Alimentait les visions, condition de la connaissance.

 

— Nous n’avons que la haine pour expliquer l’amour.

Don Alfonso retira ses gants roses maintenant, beau rose

Des roses de la chair qui se repose des coups. — Tu viendras

 

Quand on te le dira. La porte se referme et elle attend.

Il faut attendre quelque chose pour attendre. Elle n’attend

Rien. Elle peut penser qu’elle espère, ce qui dans sa langue

 

Se dit de la même manière. On dit aussi « je veux » et

« Je t’aime » de la même manière. Confusion entretenue

Par les nuances de la voix depuis cette enfance passée

 

À soutenir le regard des autres pour ne pas se laisser

Deviner. La petite lampe qui éclaire le cabinet est verte

Et sa lumière jaune, comme si le jaune, qui est une composante

 

Du vert, était la couleur de la lumière, le bleu apparaissant

Dans l’ombre si on est tranquillement observateur. Mais

Ce n’est pas de la tranquillité, ce calme. C’est la mort

 

Qui ne redoute plus la mort. Les enfants se suicident

Plus facilement que les grandes personnes. On tue plus

Facilement le petit et le grand inspire tellement l’existence !

 

Elle ne possède qu’un petit couteau, petit en comparaison

Des couteaux que les hommes exhibent comme s’ils étaient

Les hommes que la femme désire. La saignée est douloureuse,

 

Elle le sait, mais la douleur des coups est si présente qu’elle

Sait aussi que ce ne sera pas une douleur de plus. Tout à

L’heure, pas maintenant, encore un peu, pense-t-elle comme

 

Si elle n’était pas aussi petite qu’elle veut le penser malgré

Les seins et les poils entre les jambes. On ne part pas

Facilement si le corps a au moins un sens. On s’accroche

 

Aussitôt que la vie se donne pour maîtresse de l’existence.

Il n’y a pas de jeunesse qui ne le sache un peu. La porte

S’ouvre et le garde Ramirez lui demande en fermant les yeux

 

De se montrer pudique, c’est-à-dire de ne pas offenser

Ce qu’il ne veut pas savoir de la femme, là, au creux

D’une chair qui donne la chair quand c’est le moment

 

D’être un homme comme les autres. La chemise retombe

Encore une fois, et les cuisses se croisent dans l’air saturé

De lumière et d’ombre, de ce vert qui est la lumière

 

Même. — Entre, dit don Felix. Elle s’assoit. Doña Cecilia

Lève la main en grognant. Si Dieu existait, je... ! Tu,

Toi ! Calmez-vous, doña Cecilia, elle n’y est peut-être

 

Pour rien. — Elle n’y serait pour rien si je n’y étais pas

Moi-même pour quelque chose, pleure doña Cecilia

Qui s’effondre par terre en prenant la précaution

 

De ne pas abandonner sa jolie tête de mécréante sur le

Dallage rouge et blanc. Même la robe ne s’est pas ouverte.

Ce n’est pas la première fois qu’elle tombe pour exprimer

 

Son désespoir, un désespoir capable de pudeur et d’attention,

Don Felix en a vu beaucoup dans cette chambre où la machine

Écrit l’impossible chronique des faits reprochés. On relève

 

Le corps souple de doña Cecilia qui accepte une chaise

Au dossier perpendiculaire et surmonté de deux couronnes

D’or. Repoudrez-vous le nez, doña Anarchie, et veillez

 

À vos petits pieds nus dans ces sandales qui ne cachent rien

De votre beauté cachée. Don Alfonso attend pour le rapport.

Il a pris quelques notes et ses lèvres les répètent en silence

 

Avant le grand moment de vérité dont le commencement

Sera initié par le petit marteau de don Felix. — Je n’écouterai

Pas, pleurniche doña Cecilia. Je sais déjà. Je la tuerai

 

Avec mes ongles ! — Vous ne tuerez personne si vous êtes

Sage, dit don Felix et le garde Ramirez dit : c’est vrai,

On ne tue plus de nos jours, sauf pour de mauvaises raisons.

 

Cayetano tuera, pense doña Cecilia. C’est bien ce que redoute

Don Felix qui a envoyé quelqu’un chez Cayetano. Ce quel

Qu’un n’est pas n’importe qui. Il revient dans la vie

 

Étroite de Cayetano qui promet de se tenir tranquille malgré

La haine. — Vous ne tuerez point une seconde fois. Une fois

Suffit à témoigner de l’esprit de justice qui vous anime

 

Quand la haine est si parfaitement nécessaire que le cœur

De la justice n’y est plus. Cayetano sait pour l’hymen.

Doña Pilar a parlé aux femmes. Elle a dit : Ce n’est pas

 

Lui. C’est un autre. Constance ne comprenait plus. L’Homme

Parlait encore avec Pierre. Ils avaient l’air de s’aimer.

Le vin répandait ses acidités. — Vous ! dit Constance,

 

Vous et votre amour de pacotille ! Ils vous cherchent et

Vous trouveront. Je vous aime encore assez pour vous

Désirer. Ils ont trouvé la preuve de votre sainteté, Christ !

 

Elle court encore, la vieille Constance. On la voit courir

Sans l’homme à ses côtés, elle qui ne court jamais sans

L’Homme. Pierre a promis d’aider l’Homme à s’enfuir.

 

 

*

*       *

 

 

Alors l’Homme se met à fuir, à fuir et à parler, à parler

Et à tuer autant qu’il peut le temps qu’il lui reste à vivre.

On le voit dans la lande, noir et nu comme un rayon

 

De soleil. Il marche vers les montagnes qu’il connaît

De toute évidence. On téléphone à la Garde civile

Et on cadenasse les grilles des chambres où les filles

 

Sont cloîtrées. L’Homme s’est longtemps soucié

De ces mortifications. Longtemps il a remué la boue

Devant les fenêtres où elles n’apparaissaient pas si

 

Facilement. Il lui est arrivé de trouver les accords

D’une mélodie et de chanter à mi-voix ce que le désir

Inspirait à son cœur. Les sérénades ont nourri son

 

Esprit de leurs sirops d’ersatz du temps où l’existence

Annonçait l’orgasme et l’hallucination. Une fois

Il crucifia un hymen sur la porte d’un conquérant,

 

Une fois il eut le plaisir au bout des lèvres mais, comme

Plaisantait l’ami, une fois n’est pas coutume et il dut

Se résigner les autres fois, à l’attente et à la masturbation.

 

Homme, il pouvait courir plus vite que l’homme. Animal,

Il mangeait l’animal ou s’en servait à l’occasion. Pipeau

Des cimes, il éborgnait des ciels d’étoiles pour le plaisir.

 

Son chien avait renoncé à courir et même à fuir. Constance

N’aima pas le chien qui dut dormir sur le paillasson.

Constance aimait l’homme mais pas les chiens, or

 

L’Homme se sentait un peu chien, par solidarité mais

Aussi par habitude du chien, par aptitude pour l’aboiement,

Une conation qui s’achevait dans le malheur et la tristesse.

 

Alors l’Homme se mettait à fuir, à fuir et à parler, à parler

Et à tuer autant qu’il pouvait ce temps à déduire et cet autre

À estimer, ne sachant pas plus que le commun des mortels

 

S’il devait compter sur la chance ou s’en remettre au destin.

Et l’Homme croyait, croyait, tuant l’homme dans l’homme

Et la femme dans l’enfant, parlant de tout recommencer si

 

La mouche le piquait. Il traversait des contrées appartenant

Aux mélophages sycophantes qui le rendaient fou à force

De rapports aux autorités. Il allait par des chemins de traverse

 

Au lieu de se montrer dans ces voies circulatoires princières

Que sont la route et la rue, et l’escalier surtout le colimaçon

Des vieilles librairies où la poésie le nourrissait de prosodie.

 

La volatilité des poussières et la dureté diamantifère des sols

Recevaient son offrande, entre le buisson ardent et l’horizon

De la mer, au pied de ces montagnes qu’il adorait comme

 

Le simulacre de la déité si évidente à cette altitude. Il voyait

Les heures. Il voyait l’atome. Il pouvait voir l’évidence

Du fini. Mais n’écrivant que sur sa peau et sur celle de son

 

Chien, la poésie n’existait plus et promettait d’exister.

Alors il se mettait à fuir, à fuir et à parler, à parler et à

Tuer, tuer pour tuer, inlassablement comme si tout cela

 

Ne devait pas avoir d’autre fin que la destruction et l’ou

Bli. Ce n’était pas un combat, sinon il eût accepté la

Nécessité de la défaite, Hemingway. Il ne combattait pas

 

Pour tuer, il ne tuait pas pour être combattu. Il ne tuait

Que le temps, mais pas ce temps qui explique les disparitions

Et la nouveauté, non. Ce temps était celui qui demeure

 

La seule demeure, étroite et sans raison, sans raison, folle

Et rapide comme les particules de vent qui agitaient la nuit.

Parler ne servait pas ses projets. Rêver ne parlait pas à l’esprit.

 

 

Donner relevait du sacrifice. Prendre c’était voler ou au moins

Substituer. Ces remplacements pouvaient déplaire aux gens.

Il y avait des gens dans les sillons promis à la fertilité.

 

Il s’extasiait dans leurs bouches croissantes, provoquant

La colère et la justice, justifiant le prix à payer, profitant

Des instants de tranquillité pour penser à autre chose qui

 

Ne fût pas poésie ni Droit. Comment la société des hommes

Ne trouve-t-elle pas son équilibre de mortelle dans la justesse

Au lieu de la justice ? Dans la balance à estimer et à truquer,

 

Il y aurait la poésie et le Droit, au lieu du privilège et de

L’économie. On peut rêver à une légitimité des formes.

On peut soupçonner l’authenticité, apprécier la rigueur,

 

Croître avec la propriété. Mais n’oublions pas de parler,

Parler quand nous fuyons, fuyons une fois par jour pour

Échapper à des poursuivants moins capables de choix.

 

Nous étions au fond d’un trou figurant la diminution

De nos droits à l’existence. Lancer de la poésie en l’air

Ne servait à rien, elle retombait comme les balles

 

Du jongleur qui finit par mourir d’ennui à force de savoir

Jongler pour le plaisir. Tenez, dit l’hôte, c’est comme si

Je disais ce que je ne pense pas. Exactement cela et pas autre

 

Chose. Il fallait en convenir. Alors je fuis, je fuis et je parle,

Je parle et je ne tue pas le temps ni les hommes. On ne me

Crucifiera pas dans la cour d’une prison. Je ne suis qu’un

 

Voleur, un pirate, un escamoteur, un maître chanteur. Je fuis

Et les montagnes sont le miroir de ma déconvenue. Je parle

Et la nuit est toute la profondeur qui m’est donnée maintenant

 

Que plus rien n’existe que la rumeur et le bruit que font les

Lèvres en prononçant les sentences avant-coureurs d’un cri

Poussé par les filles au balcon. Ma queue est un hommage

 

Au sang qui la dresse par remplissage. Arrrrggglllllbbllll

lllarrrgggrrrrllllllaaaaaooooooooorrrrgggggmmmmmmmm

mmmmmmmmmmm ! Ces croix que vous soumettez

 

À mon jugement ! Ces rites qui vous honorent ! Ces beautés

De la langue et du cul ! Ces passions mises à nu par erreur !

Je ne courrais pas si je croissais, mais je cours et je plonge

 

Dans l’infinie croissance du Bien, magot des travailleurs

Pour le plaisir d’y gagner les moments de loisir et d’offense

À la beauté humaine. Jet d’existences infortunées d’avance !

 

Je ne fuis pas si je ne parle pas, je ne tue pas si je m’arrête,

Vous avez raison au fond. Un peu de cohérence c’est un

Peu de ressemblance. Il faut que je me taise et que l’immobilité

 

Ne me rende pas fou. Il faut que ces convenances du non-dit

Me soient agréables finalement. Il faudrait tellement de biens

À ma pauvreté, tellement d’existences à ma solitude ! C’est

 

Impossible, inconcevable, illusoire. Je ne fuis pas pour fuir,

Je ne parle pas pour parler, je ne tue pas pour donner, je fuis

Parce que j’ai une bonne raison et je parle parce que c’est

 

Le désir et pas autre chose. Quant au meurtre, n’exagérons

Rien. Je tue petit, en miniature, sans importance. Je tue presque

Pour tuer, mais si joyeusement, dans l’infinitésimal et le vrai,

 

Pas plus. Alors cette crucifixion et ces prisons qui voyagent,

Ces procès où l’Homme est caractérisé au lieu d’être jugé,

Cette voix qui coule sur vos barbes et sur vos seins, je les tue

 

Avec les moyens de la poésie, avec mes jambes à mon cou,

Avec cette volubilité qui me sauve de l’attente en croix

Sur vos chaises des seuils. D’accord, je tue, mais sans tuer,

 

Reconnaissez que je ne tue que le temps qu’il me reste à vivre

Et que votre espérance ne me concerne pas. Je suis désespéré,

Pas coupable. Vous ne comprenez pas que c’est le désespoir

 

Et que la culpabilité est celle des points de fuite sur l’horizon

De votre cruauté d’insectes belliqueux ? Vous n’apprendrez rien

En me suivant plus vite que moi ! Vous ne donnerez rien

 

À vos enfants que cette croix relative du Bien et du mal,

Du Bien acquis et du mal donné, cela va de soi. Alors

Je fuis, je crois fuir et j’espère que je fuis encore.

 

Je vais vite, je vais bien, je vais mon petit bonhomme

De chemin. Je vais sans vous, devant vous, par désir,

Mais aussi par habitude car je ne suis pas chien, je ne suis

 

Pas ce chien que vous poursuivez dans la nuit des couteaux.

Vite, vite ! Je ne voudrais pas vous égarer. La nuit donne

Son opinion et c’est normal. Elle dit que je ne suis pas fou.

 

Comment dirait-elle que je le suis ? Non, pas pourquoi !

Comment ? Comment trouver ces mots définitifs ? Comment

Me sauver du garrot ou de la croix ? — Je ne sais pas,

 

Je ne sais pas comment ni même pourquoi. Vite, c’est

Relatif. Lentement, c’est risqué. Immobile, je ne veux pas.

Alors l’Homme que je suis fuit, fuit et parle, parle et tue

 

Tout ce qui se passe à portée de sa main qui écrit, écrit

Et recommence si la nuit est propice à d’autres jours

D’angoisse et, aussi, de cette petite haine que je cultive

 

À votre endroit, je le reconnais. D’ailleurs c’est tout ce

Que je reconnais. Vous pouvez torturer la chair de mon

Envers, jusqu’au sang et jusqu’au cul, je ne dirais rien

 

D’autre que cela : je vous hais, au fond. Je dis : au fond

Parce que je ne crois pas vraiment vous haïr. Je me crois

Capable-coupable d’amour. Mais les mots sont ceux

 

Que j’utiliserais si la parole m’était donnée. Je l’arrache,

Donc je hais. Enfin, ce sont les mots de la haine mais

Le cœur n’y est pas, vous pensez ! Ce cœur de crucifié

 

Qui fuit pour parler, parler et, à l’occasion, tuer, tuer

Ce qui est et ce qui n’est pas ou n’est plus, plus temps

Ou plus utile, plus la peine de se fatiguer à  poursuivre

 

Dans cette nuit qui m’angoisse et me fonde, cette nuit

Blanchie à la chaux comme vos murs, nuit défenestrée

Au bon moment, soleil ! je ne veux plus qu’il fasse nuit,

 

Mais si ma demande est trop demander, je voudrais fuir,

Fuir et parler, parler et tuer tant que c’est possible, et si

Ce n’est pas possible, est-ce qu’au moins c’est joli ?

 

 

 

*

*        *

 

 

Et Dieu dans tout ça ? — Dieu courait lui aussi, mais parce qu’

Il était dans l’Homme. Il ne l’aurait pas suivi, n’étant nulle part

Ailleurs que dans cet Homme conçu pour être un homme-dieu.

 

Dieu n’existait que par l’Homme et pour l’Homme, Dieu était

À usage humain et il ne sortait pas de l’Homme pour entrer

Dans les animaux ni dans les choses. Dieu n’allait pas loin

 

Si l’Homme voyageait mais il pouvait durer longtemps si

L’Homme le désirait. Il y avait de l’Homme dans l’existence

Et Dieu dans la pensée. Il y avait des hommes pour imposer

 

Dieu à l’Homme et d’autres qui pensaient qu’on pouvait

S’en passer sans prendre le risque de se damner pour cette

Éternité qui n’appartient pour le moment qu’à la pensée

 

Ou au moins à l’idée qu’on s’en fait avec ou sans Dieu.

Dieu logeait dans le foie. Il y trouvait toujours sa place

De métastase. Je veux dire qu’il était déjà ailleurs dans

 

Ce corps et que dans le foie, il vivait. Car Dieu n’est pas

Pensée, il est chair. Chair de l’Homme et par conséquent

De la Femme. Mais Dieu se fait pensée si l’occasion

 

Se présente et elle ne manque pas de se présenter au

Portillon de l’Histoire toujours avec la même objectivité

Du massacre et de l’hygiène. Cette pensée née de la chair

 

Est un signe reconnu de la maturité qui consacre les nations

Et les guerres. Mais le sexe doit demeurer secret, si secret

Qu’il n’explique que les enfants et les crimes sexuels.

 

Le sexe est un Dieu qui s’exprime par la pensée des enfants.

Et l’Homme qui fuit pour ne pas être la proie des hommes

Ni le prétexte d’une idée que Dieu cultive dans le foie,

 

L’homme sent que Dieu préfère les hommes et que les hommes

Ne laisseront pas passer cette opportunité de croissance

Économique. L’Homme, dirait-on, a perdu la tête de courir

 

Vite et bien, mais inutilement et sans leçon à donner. L’Homme

Ne rencontre plus d’arbres à cette hauteur. Il trouve des animaux

Distants et ne croise que leur regard d’animaux que Dieu

 

A créé, selon ce qu’il faut nécessairement en penser, pour donner

À comparer l’humain à la bestialité. L’Homme n’a plus

Le temps d’y penser. Il continue de monter vers le ciel

 

Sachant qu’il n’atteindra que le sommet des montagnes

Et que même oiseau par mise en abîme de la pensée,

Il ne volera pas plus loin que l’atmosphère et que les

 

Fusils portent aussi loin qu’il est possible d’aller contre

Les hommes de Dieu. Il ne va pas contre Dieu qui est

En lui la chair qui le désigne. Il va contre les hommes

 

De ce Dieu extériorisé par extirpation mentale et im

Position  de la Loi et de la Science, les deux piliers

De la sagesse religieuse. Heureux Sisyphe qui ne va

 

Pas plus loin que le sommet par définition d’homme

Et que le rocher éternise par remplacement d’homme.

Heureux celui qui revient sans cesse mais seulement

 

Pour prier, heureux dans la répétition et le soulagement

Des douleurs de l’existence qui est encore animale

Au travail de la nourriture et de la reproduction.

 

L’Homme ne trouva pas un seul arbre pour s’abriter

Du soleil et pas un animal n’envisagea de le manger

Ou seulement de l’empoisonner. Il ne reçut pas la

 

Morsure de l’animal à cette hauteur où l’herbe est bleue

Comme le ciel et l’ombre blanche comme l’aveuglement.

La dernière cheminée était la demeure des oiseaux,

 

Sortant de terre encore blanche et noire, dressée comme

Le dernier pylône, immuable et solennelle comme

Une église. Même le chemin s’était achevé dans la trace

 

Confuse des animaux domestiques. Et Dieu avait faim.

Il avait soif aussi. Il se comportait comme un homme

Ou pire comme une bête. Mais la pensée corrigeait

 

Joyeusement ces petits défauts de la cuirasse métaphysique.

L’homme exprima sa rage de vivre en constatant que

Les piles de son walkman étaient mortes avant lui.

 

Il secoua le walkman et finit par le jeter dans le canyon

Qui jouxtait sa marche contre les hommes de Dieu.

Plus de musique, et plus d’habit pour se protéger

 

De la seule morsure, celle des dents d’un soleil apprivoisé

Par l’idée de Dieu. Il sentit à quel point sa peau n’était

Qu’une extension idéationnelle des organes que Dieu

 

Agitait comme des clochettes dans cet intérieur impossible

À ouvrir sans les moyens de la chirurgie. Le canyon

Trahissait la voix des hommes qui réduisaient la distance.

 

Une roseraie giclait d’oiseaux à leur passage. Heureux Sisyphe

Qui redescend pour donner l’exemple de ce qu’il ne faut pas

Faire. Heureux l’Homme qui redescend pour expliquer son

 

Crime. Mais l’Homme ne pensait qu’à fuir et il fuyait comme

Jamais un homme avait fui devant les hommes de Dieu et

Dieu lui-même. Il fuyait vers le haut, prenant le risque

 

De redescendre de l’autre côté. À son âge, j’aurais plutôt

Traversé la mer pour aller chez les Arabes ou chez les Noirs.

Mais je n’ai jamais violé les filles et les filles me retiennent

 

Ici. Cet homme savait où il allait parce qu’il ne savait pas

Que Dieu, Dieu la Chair, Dieu le Sommet, que Dieu parle

Avec les hommes pour ne pas parler avec les animaux.

 

Ah ! si cette fille d’anarchiste avait cru en Dieu comme j’y

Crois ! Mais elle se comportait en femelle ardente pour

Le plaisir. Que sa chair soit martyrisée et qu’elle en porte

 

Les traces jusqu’à la poussière ! Ce n’est pas elle que tu fuis.

Un peu d’amour ne t’a jamais fait de mal et elle t’aimait

Et t’aime peut-être encore de cet amour qui possède

 

Pour donner, un amour de femme pas facile à envisager

Avec les seuls moyens du plaisir. Dieu la Queue d’homme

Bandait dans le foie. Ce corps qui salivait avec toi n’était

 

Que la jeunesse et non pas la femme, tu le savais. Mais Dieu

Lui-même s’en accommodait. Cette chair qui me forme

Au regard ne renonça jamais à sa nature de Dieu vivant.

 

Que ma pensée renaisse de cette erreur et je m’arrête !

Mais le soleil était dur à la peau, si complexe pour les yeux,

Si prompt à se multiplier dans la soif et l’hallucination !

 

Si je n’étais pas cet homme qui reçoit les montagnes

En héritage, je serais cet autre qui me poursuit à la place

De Dieu. Nous n’avons guère le choix, nous autres

 

Hommes dans l’homme à la place de Dieu. Nous sommes

Dans l’étroit et dans l’instant, et notre pensée en pâtit.

Si le soleil ne me tue pas, si la nuit ne suffit pas à ma

 

Disparition, si le jour suivant est celui de mon jugement,

Il ne restera de ma pensée que ce fil vite rompu au récit

D’une existence qui n’aura pas d’épilogue mortuaire.

 

Où jetez-vous les carcasses des suppliciés que le soleil

Ni la nuit n’ont interdit à cette justice qui n’ose plus

Juger les morts ? Je n’ai pas d’avenir au-delà de moi

 

Même. Je finirai dans votre langue, impossible à séparer

Des mots que vous aurez pourtant trouvés pour me dire.

Tenez ! J’abandonne. Je m’assois sur un rocher au bord

 

Du précipice et je vous attends. Vous ne serez pas surpris

De ma tranquillité. Il y a longtemps que vous ne me concevez

Plus sans cette indifférence qui peut alors passer pour une

 

Espèce de sérénité. Pas un coup de fusil. Pas un frémissement

De couteau. Pas de mains qui étreignent déjà mes mains

Dans la torsion et l’arrachement. Pas un signe de cette violence

 

Auquel Dieu vous donne droit sur l’Homme. J’imagine

Un peu votre déconvenue et je compte sur votre dignité

Pour m’épargner le bruit de coups portés à la chair

 

Que Dieu déserte pour ne pas être surpris en flagrant délit

D’occupation impensable. Imaginons un instant, cet instant

D’imagination, que vous veillerez à ne pas forcer le lien

 

À entrer dans la chair. Cela arrive. Vous êtes quelquefois

Si doux, si calmes devant l’horreur du crime. Vous êtes

Lents dans le procès et professionnels dans l’exécution.

 

Cette minute d’angoisse sans air ni liberté, et l’attente

Déjà de la cassure nette du larynx, j’en ai rêvé au lieu

De prier pour qu’il ne m’arrive rien qui puisse m’être

 

Reproché au point de justifier pleinement ma mort

Violente et immobile. J’y songeais chaque fois que

Ma main salivait avec ma bouche sur ce corps que Dieu

 

Inspirait pour en éprouver la pertinence d’épreuve. Je

Suis cet homme et je ne trouve rien pour le nier maintenant

Que ma chair attend ce que ma pensée n’a jamais compris

 

De vous. Nous sommes cet instant de réflexion avant

Que Dieu n’existe. Que peut savoir une fille qui ne croit

Pas en nous ? Je serai cette nuit si le soleil m’épargne !

 

 

*

*        *

 

 

Don Felix Gálvez Bonachera trouve tout ça très compliqué.

Il prit une heure de repos chez sa sœur, dans le boudoir

Aux odeurs de jasmin et de santal, peut-être d’opium après

 

Tout, songea-t-il en attendant le petit verre d’or. Personne

N’était mort. Doña Cecilia prétendait que Raïssa avait été

Violée, mais le corps de la jeune fille avait subi l’outrage

 

Du fouet et son petit sexe pelucheux était celui d’une femme.

Ce qui ne concluait pas au viol ni même à l’abandon.

On interrogeait Ochoa qui en avait vu d’autres et Thomas

 

Folle répondait à un flot de questions si décousu qu’il

Ne savait plus de quoi on lui demandait de se sentir

Coupable. Les enfants n’avaient rien vu, contrairement

 

À ce qu’on espérait et l’analyse de la terre n’avait rien révélé

Qui ressemblât de près ou de loin à un hymen. Ramirez

Avait des problèmes mécaniques avec sa machine à

 

Écrire et réclamait les fonds nécessaires à l’achat d’un

Ordinateur. Le soleil ou la lumière avait fini par rentrer

Les gens chez eux. On se nourrissait maintenant, buvant

 

Aussi un peu pour libérer l’esprit des contraintes de l’art.

Don Felix n’avait pas traîné dans les rues et les boutiques

N’avait pas attiré son attention de reluqueur d’objets

 

À prendre ou à laisser. Il s’était hâté comme un écolier

En proie au besoin de sucre. Il n’avait pas pris le temps

De saluer les curieux légitimes et les mauvais esprits

 

Qui d’ordinaire formaient le fond glissant de ses récits

À l’Homme. Le petit verre d’or était vert comme d’habitude,

Rempli à ras bord de ce vert d’or et de cette transparence

 

D’anis à laquelle doña Pilar ajoutait de la fleur d’oranger.

Ses boissons avait la saveur des pâtisseries, pas de l’alcool

Qu’on boit pour ne pas boire davantage. Les rideaux

 

Tirés envahissaient la lumière, rouge et vert comme

Des arbres. Un tapis proposait ses solutions mentales

Ou spirituelles, arabesques des demeures et de la

 

Nostalgie de l’Arabe. Pourquoi ne partons-nous pas ?

Les pauvres sont presque tous partis naguère, en France

Et dans cette Allemagne qui jouait encore à l’autorité

 

Sur les quais de la gare d’Hendaye. Trains Norda

Ou Wastels comme des chenilles vertes et le tapis

Rouge sur le quai, la file d’attente devant le buffet,

 

La voix d’Auswitch dans le haut-parleur qui prévenait

Qu’un seul manquement à la discipline se solderait

Par le retour au pays via les mains exercées de la Guardia

 

Cívil. Derrière le grillage du quai international, les noirs

Chapeaux des carabiniers face à la prudence des CRS

Eux aussi armés de mitraillettes. L’enfant voyait l’Europe

 

À travers le prisme d’une organisation esclavagiste après

Avoir avalé la pilule anticholéra et traversé le liquide

Censé désinfecter les pieds comme on fait aux animaux

 

Chez moi, dans cette terre où je n’ai pas trouvé le bonheur

Promis par la destruction de la République et de la menace

Bolchévique. Je ne comprends pas, j’ai faim, je veux faire

 

Des enfants à la femme, je veux ressembler à un Allemand

Ou à un ouvrier français. Les employés du buffet s’activaient

Et leur Grec de patron se remplissait les poches, mais sans

 

Tricher sur la qualité du sandwich, parce que l’ancien officier

De la Wermacht veillait à la fraîcheur du jambon et de la

Citronnade. Ne jetez rien par terre, il y a des poubelles pour

 

Ça ! Dans le bureau commun à Norda et à Wastels, l’ancien

Collaborateur du régime nazi, soldat de circonstance et

Rêveur assidu, nous traitait de porcs et d’envahisseurs.

 

Je suis revenu parce que j’ai tenté une diversion mais le

CRS n’a pas marché avec moi. Il a pointé sa mitraillette

Dans ma direction tangente et le carabinier a tiré une rafale

 

Dans le bois dur du passage à niveau. Je suis revenu parce

Que je ne suis pas mort sous les coups ramassés à Irun

Entre deux leçons de comportement patriotique. Je suis

 

Revenu de la prison où j’étais inutile et coûteux. Vêtu

D’un sac de blé, chaussé de mes pieds et le ventre vide,

J’ai enfin crié pitié. Je me souviens de ma maison

 

Interdite, de la nuit froide, de l’attente du pain, des leçons

De morale nationaliste, et de l’angoisse devant cette mort

Dans la crasse et l’abandon. Pitié ! J’ai crié dans l’après

 

Midi des six taureaux morts pour rien. Le vin coulait

Dans la rigole, ou le sang. Le picador hué m’a donné

Un real et j’ai acheté un beignet. Dites, don Felix,

 

Quand me rendra-t-on ma maison maintenant qu’il n’est

Plus question d’être Allemand ? — De quoi vivras-tu

Dans cette maison dont la femme ne veut pas. Siemens

 

Ne t’embauchera pas ici quand ils construiront l’usine

Qui nous sauvera de la misère et de la honte ! — Je

N’aurais jamais plus honte, don Felix. À Hendaye,

 

Les Basques m’ont appris à ne plus avoir honte d’être

Un Espagnol. Ces cheminots me regardaient marcher

Devant les deux carabiniers chargés de ma disparition.

 

J’ai lu dans ces yeux le désespoir de ne pouvoir rien faire

Contre l’industrie européenne en marche guerrière

Contre l’Amérique toute puissante. J’ai du sang indien

 

Et une âme d’Arabe ou de Berbère, pour moi c’est la

Même chose, l’Arabe ou le Berbère, c’est l’Andalousie.

— Tu vivras dehors comme les bêtes. Une chance qu’ils

 

Ne t’aient pas achevé comme un cochon. Mais pour en

Faire quoi ? Du chorizo ? — Ne riez pas, don Felix, de ma

Misère et de ma honte. Je coucherai dehors puisque c’est

 

Mon destin. Je n’irai pas travailler chez Siemens quand

Ils reviendront tous d’Allemagne, forts d’un savoir indus

Triel, pour construire l’usine à l’endroit où l’on voit

 

Encore le figuier de Barbarie faire le lit des oliviers

Blancs et noirs. Donnez-moi une bête et je la fertiliserai

De ma propre semence. — Tu es fou, Ochoa, tu es

 

Complètement fou ! Ici personne ne vivra sans Siemens.

Ce sera Siemens ou rien. Et même un jour, ce n’est pas

Interdit de rêver, nous aurons une espèce de démocratie

 

Qui nous ouvrira les portes de l’Europe. Personne ne

Reviendra, sauf ceux qu’on aura contraints au retour

Pour construire les usines à la place de nos villages

 

Et de ce qui reste que les Anglais ne nous ont pas volé.

— J’aurais aimé la France si le mur de la rue du Commerce,

À Hendaye, n’avait pas été aussi haut. Les balles ricochaient

 

Dans la pierre grise et mes mains saignaient. Je n’avais plus

Honte. Ils m’ont remis à la Garde civile sous le regard

Triste des cheminots qui avaient l’air d’Allemands

 

Ou de Polonais. L’un d’eux m’a appelé « Loup »

Et je suis resté ce loup qu’on ramène au bercail pour

Montrer à quel point le bonheur allemand est nécessaire

 

Au destin de l’Espagne. — Nous aurons un jour droit au

Bonheur européen, tu verras. En attendant, voici la bête.

Fornique jusqu’à fonder le premier troupeau. Tu seras

 

Riche le jour où la démocratie proposera les mânes

Communautaires. Tu seras « Axuria », l’agneau fidèle

Des montagnes dont tu as hérité à la place de mes terrains

 

Prometteurs. Axuria ! Si aucune fille n’emporte ta raison

Sérieusement ébranlée par les balles et la trace d’urine

Sur le mur, tu seras un jour mon homme et je t’aimerai

 

Comme une femme, moi la femme et toi l’homme, nous

Aux extrêmes de cette existence qui n’est que la rencontre

De l’Arabe et du Barbare. Belle occasion pour te taire

 

Et oublier les Basques qui ont eu pitié de toi sur le quai

De la gare à Hendaye. Axuria, je crois en toi comme en

Dieu ! Agneau de sang et de lait, gorge printanière et pattes

 

De l’été, petit agneau léger de mon enfance de privilégié,

Je ne joue plus avec l’État ni avec cette terre exsangue avant

Même de commencer à la cultiver. Je veux être l’amant

 

Impeccable des sans nom, des sans-papiers, des sans domicile

Imaginaire, des plus-values immobilières et de la spéculation

Bancaire. Je te redonnerai le sens de la honte qu’il faut

 

À tout prix se reprocher face à son image d’homme. L’urine

Ne t’a pas enseigné l’agneau. Elle t’a inspiré le loup

Et le terrorisme. Le mur infranchissable en face du bureau

 

Minable du topo, tramway des pauvres qui traverse la saleté

Des villes repeuplées avec de la viande andalouse, ce mur

Qu’en effet tu n’as pas franchi comme tu l’espérais de la

 

France, ce mur, Axuria, je le vois comme si j’y étais, honteux

Dans la file qui attend la pilule anticholéra, les pieds dans

L’eau javellisée, comme un agneau aux ongles sales, comme

 

Toutes les bêtes que nous avons mangées sans jamais penser

À leur existence de chair et d’os, tellement nous communions

Avec l’esprit qui nous distingue de la race et de la mécréance.

 

Axuria, si tu n’as pas violé cette fille comme le prétend

Sa mère et s’il faut maintenant interroger ce comte de Vermort

Que ma propre sœur a vu enterrer le fruit de son inconstance

 

Sexuelle, pourquoi ne pas coucher dans mon lit, pourquoi

Ne pas céder à la tentation de l’Homme, pourquoi laisser

Parler les enfants et poindre ta petite queue excitée par

 

La fraîcheur inévitable de leur regard ? Ils parlaient

Eux aussi, de la queue, de la caresse, de la semence,

De Dieu ! Ils parlaient pour sauver le père de la honte,

 

Comprends-tu, Axuria ? J’écrirai ta chanson si tu le veux.

Mais il faut que tu me souhaites le bonheur et l’extase.

Petit agneau de ma terre, jadis loup et plus loin encore

 

Homme. C’est le Dieu que je cherche en toi. Ma sœur

Te trouve et je te cueille, nous n’avons jamais procédé

Autrement, elle et moi, elle la veuve par le taureau,

 

Moi l’eunuque par le même combat. Oublie Hendaye,

L’Allemagne, Norda, Wastels, Paris la brune et Toulouse

La rose qui sentait la violette et le vert de son canal.

 

Ici, la terre est acier, oxyde et promesse d’agneau.

Ta maison n’a plus de père malgré la pluie d’été.

Ton chien pourrait être un homme avec un peu

 

D’imagination. On pourrait même en inventer la femme

Pour sauver les apparences. Pas difficile de créer l’enfance

De toutes pièces avec les moyens de la poésie dont tu me sais

 

Maîtresse, Axuria, maîtresse et profiteuse, profiteuse

Et conquérante. Nous n’avons plus le casque d’acier

Ni les chevaux de feu, ni les forêts englouties par la mer

 

Suite à un malheureux combat contre la liberté et le fric.

Il nous reste l’agneau, et l’agneau se prend pour un loup

Depuis que les cheminots hendayais ont eu ce regard,

 

Ce simple regard qui a manqué, devant l’Histoire, aux

Allemands et aux Polonais. Sur le pont Santiago, à cent

Mètres et plus du gué de Priorenia, on s’est battu pour toi,

 

Perdant un œil dans le combat, ou n’hurlant que la douleur

De deux jambes brisées, et ton feulement courait rapide

Et vivace sur ma terre, cri d’agneau qui rêve encore

 

À ces regards portés sur la misère de l’Europe, en

Attendant que les Africains prennent le relais, et que

L’oubli soit enfin le fruit du silence offert à l’enfance

 

Qui croît à la hauteur de nos ambitions politiques.

Axuria, je ne veux pas te jeter en prison ni te livrer

À la poigne de fer de Ramirez. Tu as fui vers les montagnes

 

Alors que la mer était favorable à la noyade ou, qui sait ?

À l’Arabie qui illumine nos palais. D’un côté, les femmes

Qui t’adorent comme le Christ, et de l’autre les hommes

 

Au couteau facile. Je ne veux pas de cette tragédie

D’un autre temps. Ne joue pas avec les actes, Ochoa !

Ne joue pas avec mes personnages. Il n’y a pas

 

De loup assez loup pour résister à cette douleur.

Agneau, tu périrais dans mon plaisir qui est roi au

Royaume du sens à donner à toute cette agitation.

 

 

*

*        *

 

 

Monsieur de St-Pé veut une fontaine ! Monsieur de St-Pé veut

Une fontaine ! (je traduis) Blues des enfants qui ne vont plus

Nus-pieds et les rues sont goudronnées. Comme les choses

 

Ont changé ! (je traduis toujours) — Il n’y a pas dix ans,

La carcasse rouillée d’une SEAT jouxtait la fenêtre noire

Du fabricant de beignets à l’huile cassée comme celle

 

D’un moteur. Le Gitan d’à côté dormait sur une paillasse

Descendue sur le trottoir — aujourd’hui il descend son

Colchónflex et dort du même sommeil à minuit comme

 

À midi. La fontaine inaugurée par le Caudillo crachait encore

Son eau fraîche et bleue. Combien cet assassin a-t-il

Inauguré de fontaines dans ce pays où l’eau est la soif ?

 

La SEAT était encore italienne, pas encore allemande, ja

Mais espagnole bien sûr. Mais l’ouvrier de chez Siemens

Possédait une automobile et un téléphone et même,

 

Aux grandes heures de sa croissance de chien fidèle,

Un appartement comme en donnait Primo de Rivera

« qui fut empoisonné par les services secrets français. »

 

À l’abri dans une crèche digne de l’enfant Jésus, Paco

Est une photo éclairée par des bougies qui ne s’éteignent

Jamais tant on y veille. Une médaille de la vierge du Rocio

 

Pend à son œil de verre patriotique. Rien n’a vraiment

Changé, mais les enfants sont habillés et la fontaine

Ne coule plus de son eau bleue glaciale des montagnes

 

Où la patrie n’est jamais montée ni même avec son armée.

La fontaine a cessé de couler quand les banques, d’un

Commun accord, ont coupé la nappe phréatique en deux :

 

Une partie pour l’agriculture et l’autre pour le tourisme.

Rien pour la rue où le Caudillo ou son sosie inaugura

La fontaine dont les vers sont effacés, effacée aussi

 

L’effigie d’Apollon proposée en son temps par un poète

Local dont le nom est aujourd’hui celui d’une rue, car

On n’a rien trouvé à redire sur son comportement pendant

 

Les temps déjà anciens de la dictature. Poètes, vénérez

Les Dieux et soyez complaisants, mais sans cette clarté

Qui vous sera reprochée au changement des temps.

 

La fontaine existait donc encore. Comme elle n’était pas

De marbre, on voyait la chair de ses briques et le crépi

Continuait de se découvrir comme la peau fatiguée

 

D’une comédienne qui a passé l’âge des leurres. Mais l’eau

Ne coulait pas. Le bassin était rempli de terre et de détritus.

Comment les choses creuses ne se rempliraient-elles pas

 

De terre et de détritus dans ce pays où l’abandon est un

Complément des ressources catholiques ? Le fer rouillait

Aussi et le bronze des robinets avait disparu. La plaque

 

Commémorative, avec son médaillon hermétique et sa source

De poésie locale, ne portait plus le nom du dictateur

Que la majorité ne portait pas non plus dans son cœur.

 

Les enfants portaient des habits et chaussaient des souliers.

Les vieux continuaient de toucher leur pension de retraite.

Ils ne se souvenaient que des saisons, celle des amandiers,

 

Dure sous le soleil, celle des oliviers, qui tuait quelquefois,

Et les routes de l’été, ces routes que le touriste défonçait

Avec joie. Des femmes aux mains en forme de battoir battaient

 

Le linge et leur dos en forme de moulin moulinaient sans joie.

Il n’y avait rien d’autre à dire et on ne disait que cela.

Les enfants portaient sur eux la propreté des temps

 

Modernes, maillots aux couleurs du football et chaussures

De sport. Les fenêtres sentaient le savon des douches. Les

Cuisines la saucisse allemande et les frites à la française.

 

Comme on ne buvait plus l’eau de la montagne, la fontaine

Passa rapidement de son rôle décoratif prévu par les promoteurs

À celui de ruine qu’on ne regarde plus sans en reprocher

 

L’inconvenance lors des campagnes électorales. Monsieur

De St-Pé, qui figurait parmi ces messieurs et ces dames

Du Conseil municipal, avait beaucoup parlé de la fontaine

 

Et beaucoup promis de la détruire pour en reconstruire

Une autre. Un artiste de Macael avait été sollicité pour en

Concevoir la modernité. Dans le secret de la chambre,

 

Les principaux élus — ne devrait-on pas plutôt les appeler

Les princes des élus ? — avaient choisi un modèle

À la hauteur de leur connaissance de l’art et de ses

 

Conséquences. Monsieur de St-Pé, en tant que promoteur

De l’idée originale, fut chargé solennellement de la

Maîtrise de l’ouvrage. Les enfants chantaient l’hymne

 

De l’opposition socialiste : Monsieur de St-Pé veut une fontaine !

Monsieur de St-Pé veut une fontaine ! Il l’aura si Dieu

S’en fout ! Il n’y eut jamais de quolibets à son passage

 

Dans cette rue qu’il habitait. On respectait Monsieur de St

Pé qu’on appelait Gerardo el francés pour lui faire plaisir.

Ce doux aristocrate du royaume voisin ne dédaignait pas

 

Ces occasions de jouir de sa réputation d’homme de cœur.

Il sermonnait les enfants quand la horde à la poursuite

D’Ochoa passa en soulevant la poussière et les questions.

 

Abandonnant les enfants qui soutenait la restauration

De la fontaine dans les termes du parti socialiste, monsieur

De St-Pé suivit la horde, la remonta et atteignit sa tête

 

Pensante couronnée comme de juste par don Felix.

— Nous tenons le coupable, dit celui-ci. — Le coupable

De quoi ? demanda Gerardo qui craignit le pire.

 

Son ignorance était feinte et ne trompait personne.

On le renseigna sur les faits et sur les conclusions.

Il ne commenta rien et suivit sans rien dire.

 

Cayetano figurait parmi les hommes de tête. Don Felix

Ne se passait jamais de ses services quand une tragédie

En annonçait une autre. Mais le couteau n’apparaissait

 

Pas. Pas encore, pensa Gerardo. La poussière était chaude

Et sentait l’herbe qui n’y poussait pourtant pas. Au printemps,

Des fleurs surgissaient comme par miracle, mais l’été

 

On en avait oublié la joyeuse tranquillité. On marchait

Sans se concerter, comme un vol d’oiseaux migrateurs.

Gerardo soulevait son chapeau de paille pour éponger

 

Son crâne chauve. Il ne portait pas d’armes, pas même

Celles, légitimes et véridiques, de la famille dont il portait

Le nom glorieux, dit-il en plaisantant, ce qui amusa

 

Cayetano, et seulement Cayetano. L’heure était grave.

L’honneur d’une jeune fille était en jeu. Gerardo sourit

À cette pensée. Sauver l’honneur d’une sale petite anarchiste

 

Constituait, pour ce gouvernement de droite qui conservait

L’essentiel de la théorie fasciste, un amusement démocratique.

Capturer le coupable, un peon que les Basques avaient

 

Baptisé « loup » pour se sauver de la passivité, devenait

Un divertissement capitaliste. Gerardo ne partagea pas

Ces pensées avec don Felix qui ne se retournait que pour

 

Voir les yeux de Cayetano qui souriait comme si le jeu

Ne consistait plus à tuer un homme mais à l’humilier.

Cette nouveauté fascina Gerardo. On le crut sensible

 

À la dureté du soleil et son chapeau fut critiqué en toute

Amitié. Il n’y a rien comme l’amitié pour souder les hommes

Dans l’action et rien comme les femmes pour servir

 

De prétexte. Elles suivaient elles aussi, suivant la Pilar

Qui brandissait son Christ, suivie de la Cecilia qui criait

Vengeance et tirait Raïssa par les cheveux, suivies de

 

Françoise Garnier qui pleurait, de Flores qui riait, de

Constance qui expliquait que ce n’était pas le même

Homme et de Gisèle de Vermort qui accusait les enfants.

 

L’Homme avait abandonné. Il était assis sur une pierre.

Nu, obscène de soleil, les pieds sanglants. Il montra ses

Mains, nues elles aussi. Sa queue parut plus petite, moins

 

Queue. On lui tordit les bras dans le dos, ce qui était

Parfaitement inutile selon Gerardo qu’on fit taire. Une

Corde lia la gueule ouverte au cou. Pas un gémissement.

 

Pas une parole. Il marchait sur les genoux, rejoignant

Les femmes qui l’appelaient par son nom : — Christ !

— Ochoa ! — Mescal ! — Toi ! Cayetano souriait sans

 

Participer à la curée. Raïssa soutenait ce regard. La haine

Contre le venin. — Frappe ! semblait-elle dire à ce serpent

Que l’humanité locale abritait dans son sein de putain

 

Repentie. Frappe le cœur et frappe le cerveau. Éclabousse

Nos murs, comme s’ils n’étaient pas victimes de l’ombre.

Coupe le nez à la mode arabe. Enfonce le couteau dans

 

Les entrailles pour trouer le foie de Dieu. La haine m’explique

Mais rien n’expliquera jamais aussi bien tes phobies

Que l’impuissance de ton système reproducteur, serpent !

 

Je ne suis donc pas morte et rien ne vit. Cette terre n’est pas

La terre et c’est toute notre tragédie de conquérant. L’or

Nous aveugle encore. Tuer n’est pas résoudre. Oublier

 

Ne s’oublie pas. Voici toute notre poésie dans ce seul

Mot : hostilité. Pas un homme digne de ce nom ne sera

Détruit. Rien ne survivra mais tout sera dit. Je ne suis pas

 

Cette honte ni la raison. Et ils battaient l’homme et l’homme

Était réduit à ce silence obstiné de langue coupée de la réalité.

Raïssa se jeta dans le canyon et traversa la broussaille, nue

 

Dans le vide qui s’accélérait, broyée enfin par le temps

De la roche, ce qui permit à l’homme de souffler un peu.

Un acte se terminait encore par la mort et ce n’était pas

 

La sienne.

 

 

*

*        *

*

 

 

                       Gerardo prit très au sérieux sa mission

D’enquêteur du Roi. Honteux d’avoir participé à la curée,

Il rentra chez lui et se posta derrière l’immense baie vitrée

 

Qui crevait l’ancienne demeure des Gálvez dont il était le

Propriétaire. Il allongea une mesure d’eau-vive de dix

De la bonne eau d’une autre fontaine qui avait sa préférence

 

Pour son fer et ses traces d’or. Camelot repenti, il évitait

Les faits trop marquants de la vie quotidienne et préférait

La secrète nourriture des comportements. Les enfants étaient

 

Assis sur les marges de la fontaine tue, alignement blanc

De baskets agités. Une femme descendait la rue en trottinant,

Secouée de nouvelles fraîches. Les commerçants croisaient

 

Des bras de fer sur le seuil de leurs boutiques dont les vitrines

Rutilaient à cette heure. Le 4X4 de la Guardia Civil fit une entrée

Solennelle dans la première cour du Cuartel que des orangers

 

Agrémentaient de leur ombre cylindrique. La horde stationnait

À l’endroit même où Gerardo l’avait abandonnée à son sort.

La couronne d’épine du vaincu allait de main en main, sordide.

 

Dans le verre, les glaçons s’entrechoquaient sinistrement. Gerardo

Buvait à petites gorgées, agitant une langue pointue. Il est arrivé

Ce qui ne devait pas arriver, pensa-t-il. Nous sommes la fin et le

 

Commencement, c’est-à-dire déjà une histoire. Il eut une crispation

Douloureuse des mâchoires quand ils libérèrent Thomas Folle qui

S’attarda pour se renseigner. Il se mêla peut-être à la caravane

 

Dont la tête et la couronne avait rejoint la patrouille à l’intérieur

Du Cuartel. Cayetano prenait lui aussi son rôle très au sérieux.

Les mains sur les hanches, il donnait des conseils ou son opinion,

 

Qui sait ? Le couteau n’avait rien dit, la main l’avait étreint et

Celle de don Felix avait étreint cette main étreignant, petit combat

Des circonstances au moment même où la cruauté trouvait le la

 

De l’outrage. Les sept femmes formaient un groupe à part, belles

À cette distance, désirables aussi, Gerardo se serait contenté

De ce désir et de la petite satisfaction si sa réputation de galant

 

N’avait pas été mise en jeu par l’humour et les mauvaises intentions.

Croissez, Monsieur de St-Pé, dans votre propre circonstance,

Croissez au fil de la petite queue qui fait de vous un homme.

 

Monsieur de St-Pé veut une fontaine !

Monsieur de St-Pé veut une fontaine !

Il l’aura si Dieu s’en fout !

 

Thomas Folle filait plutôt. Il perdit son paquet de cigarettes et en

Acheta un autre sans se presser puis il se pressa de nouveau et n’

Expliqua rien aux questions. Il respirait mal cette après-midi,

 

Sans doute parce que le mal menaçait sa tranquillité. Il avait

Promis à don Felix de ne plus mettre le feu aux choses qui

Ne lui servaient plus. Don Guillén Mañas Exeberri enverrait

 

Quelqu’un pour rassembler tout ce qui n’avait plus d’utilité.

Remarquez bien que ce qui ne sert plus aux uns peut faire

Le bonheur des autres. C’était vrai et faux à la fois, mais Thomas

 

Folle avait hâte de rentrer chez lui, malgré l’odeur de la cendre

Et le souvenir encore vivace de la torche qui avait embrasé

Son ciel de nuit. Il rencontra Pierre qui battait les murs de

 

L’église avec sa canne de bambou. Il fallait s’expliquer.

La bouche de Pierre avait le goût du vin qui remonte

Des profondeurs. Ils s’écartèrent du chemin et s’installèrent

 

Sur le mur de l’aire de battage, à l’ombre des eucalyptus

Et les pieds dans les brisures de fèves. Rien à boire cependant.

Des papillons visitaient les corolles, musées de la conscience.

 

Pierre se frappait le visage à pleines mains en se reprochant

De n’avoir pas pu sauver son ami de la vindicte populaire.

— C’est votre ami ? demanda simplement Thomas Folle qui

 

N’avait pas d’amis, pas un seul, rien. Pierre ne répondait

Jamais aux questions, mais il aimait en dire plus et il le dit.

Il y eu un moment de tranquillité pendant qu’il parlait,

 

Peut-être les papillons, ou la géométrie du dallage aux fèves

Éclatées comme des grenades. — Peut-être, dit Pierre,

Peut-être, mais je ne souhaite la mort de personne. Thomas

 

Le suivit. Ils marchèrent longtemps sur la plage déserte

À cette heure de l’après-midi. Seul un chauffeur de camion

Avait dressé sa chemise sur deux piquets de roseau et dormait

 

Dans cette ombre pacifique. Ils ne le réveillèrent pas malgré

Le cours que leur conversation prenait maintenant que Pierre

Savait que Thomas en savait plus que lui au sujet de la confusion

 

Des personnages qui envenimait les esprits. Les enfants des camés

Jouaient silencieusement sur le sable devant la maison de Pierre

Qui allait dormir ou tenter de le faire. Thomas Folle était fou.

 

Il l’abandonna aux questions des camés et se coucha dans

Son lit qui sentait le vin et l’homme. Il sentait l’amitié et

La trahison. Les draps ne se changeaient pas aussitôt fait

 

Que dit, chez Pierre qui avait du mal à dormir debout et

Se couchait comme les autres pour ne rien faire qui eût

Donné à penser qu’il n’avait pas la chance ni le désir,

 

Mutilations des pauvres d’esprit. La fenêtre montrait le ciel

Blanc et l’horizontale bleue du sable. Des têtes apparaissaient

Le temps de la traverser parallèlement à cette horizontale

 

Tracée mentalement depuis des lunes. Pourquoi avoir bâti

Sa maison au bord du chemin du Travail aux Vacances ?

Une drôle d’idée, tout de même, monsieur Pierre qui

 

Ne dormez pas. Mais vous n’en avez jamais eu d’autres,

Avouez que vous n’avez jamais su conserver ce qui reste

De l’amitié et de l’amour quand il n’en est plus question.

 

Pierre! Pierre! Dormez-vous ? Je ne vois pas de lumière chez vous!

Je n’en vois pas non plus dans mon sommeil d’enfant.

Si vous passez du rêve à la réalité, ne me réveillez pas.

 

Je dors.

 

L’ami de l’amie Constance entra un doigt craintif dans la plaie.

Je ne souffre pas, dit-il. Mescal, sans doute. Comment en douter,

 

Maintenant que je suis la proie des hommes ? Les murs étouffent

Les conversations. Il entendait la balle dans l’écuelle à chien.

Don Alfonso l’avait extraite sans douleur. Une balle, c’est trop

 

Pour un seul homme. La chair ne semblait plus trouée, elle luttait

Pour se refermer sans traces de combat avec l’aide des sulfamides

Dont don Alfonso était un fin fan. Il se coucha sur le dos, voyant

 

Le plafond parfaitement blanchi et sa trace oblique de soleil.

Constance, mon amour ! Il ne voulait pas crier, il n’avait crié

Que pour protester. Jamais il ne crierait pour dire à quel point

 

Il l’aimait. Il est facile de dire aux autres : Je suis ce que vous

N’êtes pas ! Moins facile de reconnaître qu’on est d’abord

Ce qu’on est et que les autres n’y sont pour rien, pas même

 

Constance qui a mal vieilli à cause de cela. Je suis l’homme

De circonstance. Mais de quel homme s’agit-il si le narrateur

Et l’auteur ne s’entendent plus de la même voix au récit ?

 

Cayetano avait dit : Ce n’est pas lui et donc le couteau était

Rentré dans sa poche de couteau qui n’en sort que pour les grandes

Occasions. C’est lui ! avait hurlé doña Cecilia et la balle avait

 

Jailli de sa bouche. Doña Pilar jetait des pierres à Pierre qui

Arrivait à peine. Puis les coups, la douleur éteinte par la douleur,

La poussière mangée de force, les cailloux du chemin, la soif.

 

Jamais il n’avait éprouvé une pareille sensation de soif, jamais.

Ce désert de vin. Cette minutie du coup. La constance du regard

Qui en impose à la voix. Il n’avait jamais connu une pareille

 

Menace de destruction. Pierre dormait-il ? Ce cher Gérard

Devait se morfondre dans son verre coupé. Constance expliquait,

Il n’y avait pas de doute au sujet de Constance qui expliquait.

 

Il n’y eut jamais de Constance sans cette cohérence de l’ombre.

Quel récit n’a-t-elle pas influencé de correspondances exactes ?

L’homme revenait lentement à la souffrance, comme si le rêve

 

En était la promesse. La nuit, les lits sont éphémères comme

Les draps. Mais l’après-midi, sans draps et à peine avec un lit,

S’éternise comme si plus rien d’autre n’était possible que la vie.

 

Je vais vite, je vais bien, je vais mon petit bonhomme de chemin.

Je vais sans vous, devant vous, par désir,

Mais aussi par habitude car je ne suis pas chien —

 

Raïssa se coucha elle aussi, mais par terre, sans draps et sans habits,

Nue et dure comme le marbre, traversée d’angoisses filantes

Comme des étoiles. Il la voyait couchée et nue comme il aimait

 

Ses petits seins et son ventre. Elle parlait au soleil envahissant

Les rideaux, rouge lumière du vert. Un plateau de cuivre traçait

Une géométrie de voyage aux angles aigus, coups de burin

 

En fleurs. Elle saignait encore, comme le fruit inachevé d’un cri.

Que savait-elle du cri ? Et que penser à la place de ce fragment

De femme donné par les circonstances et aussi peut-être par les lieux ?

 

Ochoa, Ochoa ! me disais-tu,

Je ne suis pas faite pour toi,

Et tu t’en allais.

 

— Non, vraiment, c’est sérieux, cette mission aux ordres du Roi.

Je suis le colporteur de la rumeur à Madrid où le Roi est prince

Du monde. Personne n’est mort, mais cette jeune beauté féminine

 

 

A été violée par on ne sait qui, frappée par on sait trop laquelle

Et abandonnée à son triste sort de petite garce inutile au couteau.

Voyez comme l’aristocratie française peut se rendre utile

 

En cas de crise de l’aventure et de la narration. Oublions un

Instant la fontaine aux doux vers et méditons ensemble cette

Idée de culpabilité qu’un seul homme ne peut, ne pourra jamais

 

Assumer à lui seul. Seul, ai-je dit, mes amis. Seul parmi les

Autres et cependant multiple au point de créer la confusion.

Si vous m’écoutiez ne serait-ce qu’une seconde de ce temps

 

Qui vous travaille, mais don Alfonso sortait du Cuartel,

Porteur de nouvelles et de sang, ayant examiné de près

Les corps et même, dit-on, une balle. — Doña Pilar, SVP,

 

Expliquez-nous encore cette nuit inexplicable si l’on

Se place de votre point de vue. — Oh ! la virginité,

Dit don Alfonso qui sent la lavande de ses mains,

 

Ce n’est pas grand-chose la virginité. Alors la terre...

— Ne partez pas, don Alfonso ! Cette terre, justement,

Ne contient-elle pas ce qu’on y a caché en croyant

 

Ne pas être vu ? Les enfants sont encore à l’intérieur.

Vous êtes le premier à sortir si l’on excepte ce fou de

Folle qui a suivi ce lâche de Pierre on sait trop où.

 

Ils questionnent les enfants parce que les enfants savent.

Le rideau est tiré sur le visage blanc de leur mère qui

Accuse. Que savons-nous d’elle, de sa nuit, des enfants ?

 

Toi le ciel infiniment

Et moi les étoiles une à une

Moi relatif de l’attente

 

Il n’y a pas de chanson sans un refrain à la clé, pas

De musique sans fumée et pas de poussière sans ces

Yeux qu’on veut nous arracher à force de justice !

 

Don Alfonso monta dans sa petite voiture et répondit

À une dernière question sans toutefois trahir le secret

De l’instruction. — On instruit ? Un procès se prépare ?

 

Ils ont libéré Folle sans nous demander notre avis.

Nous serons là à l’heure des crucifixions, nous enfants

D’une idée circulaire de l’homme, enfants de Dieu le seul,

 

Dieu l’explication et le sens à prendre et à donner, Dieu

L’héritage d’une longue lignée de prometteurs doués

De la poésie sacrificielle des promesses et des sanctions.

 

Don Alfonso fit un signe à doña Pilar qui le lui rendit.

On dit qu’il se voient tous les soirs à la même heure.

Enquêtez, Monsieur Gérard de St-Pé, enquêtez pour le Roi

 

Et pour l’Espagne. Il y a de la vérité là-dedans, du vrai

Et du vraisemblable, du dicible et de l’inexprimable

Autrement que par l’innocence des enfants qu’on interroge

 

Pied à pied avec leur combat contre le père. Doña Pilar

Monta dans la petite auto de don Alfonso et ils partirent

Vers la mer que le savant voulait revoir avant de ne plus voir.

 

Les enfants de la fontaine piaillèrent sans jeter les cailloux.

Des femmes descendaient aux nouvelles, hardies et fraîches

Comme des serpillières. Les escaliers se peuplaient de vieux

 

À la recherche de ressemblances. On se souvenait plutôt.

Il est tellement plus facile de se souvenir de ce qu’on sait

Ensemble, c’est tellement plus favorable à la conversation

 

D’être d’accord sur l’essentiel et pointilleux question détails.

Doña Cecilia fut alors libérée. Absoute peut-être, elle traversa

La cour des orangers, belle comme ce qui l’a été. Plus d’armes

 

Dans sa rude main de femme qui connaît ses saints et les

Méprise. Ce fut Françoise Garnier qui l’accueillit, ouvrant

Ses frêles bras d’ancienne jouvencelle. Doña Cecilia jeta

 

La peineta aux hommes dont l’un se plia cérémonieusement

Pour la ramasser. On s’en doute, c’était Cayetano l’homme

Armé qu’on ne désarme pas, l’homme dont elle attendait

 

Le jugement mais qui ne se prononçait jamais sans son

Juge. Plus pâle encore, doña Flores priait en silence dans son

Mouchoir. Doña Flores ne connaissait-elle pas la chanson

 

 

Comme personne ? Les hommes s’approchèrent des femmes

Pour en écouter le murmure. Il n’y a pas comme un homme

Pour imaginer ce que la femme n’a pas encore dit à l’enfant

 

Qu’il devient dans la tragédie. Doña Flores laissa échapper

Un soupir qui en inspira plus d’un. Elle aimait la compagnie

Entre les actes et ne le souhaitait à personne, doña Flores.

 

Priez pour l’homme qui l’a détruite !

Priez pour les enfants qui ne sont pas nés de cette union !

Priez jusqu’à ce que les larmes vous sortent des yeux !

 

Ce n’était pas l’attente, non. Elle est trop merveilleuse, l’at

Tente, pour ces personnages de l’attente. On composait en

Attendant. C’est différent. Sinon l’attente les prenait à bras

 

Le corps et la tragédie devenait la poésie du temps passé

À être et à devenir. À l’heure qu’il était, les deux pigeons

(Doña Pilar et don Alfonso) devaient se balader avec les

 

Mouettes sur la plage, à deux doigts de la mer qui chatouille

Les pieds de la veuve en attendant que don Alfonso s’exprime.

Là-haut, dans sa tour de verre qui offense la lumière et les

 

Traditions de la façade, Monsieur de St-Pé parlait du Roi

À sa conscience de descendant de Cortina le comploteur.

On voyait son verre et ses petits glaçons métalliques.

 

Composer pour ne pas attendre, imaginer la suite pour ne pas

Durer, parler avec les autres des mêmes choses et recommencer

Chaque fois que l’occasion se présente à l’esprit ou aux mœurs,

 

Il n’y a rien de plus propice à la mélancolie et don Felix,

Qui les observait sans être vu  à travers les orangers,

Se souvenait de sa mélancolie et de ses risques à prendre

 

Quand elle arrivait sans prévenir à l’heure de l’angoisse

Qui naissait de l’improbable. Ne pas expliquer l’enfant

Revenait à statuer sur la femme pour la désirer malgré

 

L’homme. La peau n’est pas arrachée, la langue sursoit,

Et pourtant ce n’est pas l’attente, c’est la composition.

L’ombre avec la lumière, la chose et son explication,

 

L’extérieur et le circulaire, le jardin et la saison, la douleur

Et l’extase, la vitesse et l’instant, le désir et les faits,

La joie et son bonheur, non, la peau n’est pas arrachée

 

À ce corps qui contient tout ce que je sais et peux savoir.

Jamais nous ne posséderons ni l’eau ni l’air

Des insinuations et des tiraillements, mais la terre

 

Et le feu nous contiendront pour ne rien expliquer.

Il n’y a pas de mort, rien n’existe que la disparition.

Pourquoi n’apparaîtrions-nous pas au lieu de naître ?

 

Ma mélancolie est comme une fleur qui refuse de faner,

Une fleur rebelle à la connaissance de l’intimité,

Fleur des malchanceux.

 

Vous en connaissez d’autres ? Et cette envie de le crier

Au lieu d’en chercher la raison chez l’autre qui ne dort

Pas du même sommeil. Cet appétit peut-être, jalousie

 

Pratiquée à fleur des peaux qu’on caresse par curiosité

Esthétique. Je ne suis pas l’homme de l’Homme !

Et cette machine qui frappe le texte de nos ennuis !

 

La machine frappait en effet, elle frappait durement

La feuille de son encre, frappant des mots recueillis

Sans en altérer les contenus dilatoires, et Ramirez

 

Était conscient de ces tentatives de retard sur l’heure

Qui viendrait à son heure. Il avait bien rangé sur la table

Les rapports d’audience : chanson des enfants qui s’entendaient,

 

Colère de doña Cecilia et son petit revolver américain,

L’odeur de Gisèle qui parfumait tout, l’obscurité

Que Fabrice opposait à la clarté hallucinée de doña Pilar,

 

Ce que savait monsieur Pierre, ce qu’ignorait la Folle,

Ce qu’on imaginait avec un peu d’impatience et beaucoup

De technique conversationnelle, ce qui était attendu

 

Et ce qui arrivait, avec la balle extraite et son revolver

D’opéra qui tuait quelquefois, qui tuait la parole en

Commençant par la voix. Il y avait une infinité

 

D’existences probables sur la table que Ramirez lustrait

De son coude et de sa salive. Il avait hâte de passer

À l’action que doña Cecilia avait entamée de sa meilleure

 

Part d’inconnu. La torture s’explique par la nécessité

D’aller plus vite que la pensée que les chemins déroutent.

L’Homme, quel qu’il fût et quelle que fût sa responsabilité,

 

Répondrait à la douleur et non pas à l’attente dont l’intérêt

Se perd en volubilité. Après la machine, qui a son intérêt,

L’instrument de la douleur et de la connaissance des faits !

 

Il faut dire que Ramirez,

Fils légitime et frère infidèle,

Il faut dire que Ramirez n’a pas de cervelle.

 

On peut en rire si le moment est bien choisi. Choisissez

Le moment. Ne laissez pas passer cette chance. Ramirez

Écrase les mouches entre ses mains, pas sur les murs.

 

Oui, oui, le Roi vous recevra dans son palais de L’Escorial

Près de Madrid où les forêts de pins sont hemingwayennes.

Pas d’aventure sans un sommet et pas de royaume sans a

 

Nimaux. Gerardo sortit par la petite porte de son jardin d’hi

Ver. Qui le vit trottiner dans la rue descendante vers la mer ?

Il n’aimait pas plaisanter aux fenêtres malgré la beauté

 

Des femmes. Il arriva sur la place en nage. Un moment

D’ombre le ravigota puis il continua ce qu’il convient

Maintenant d’appeler un chemin. Son esprit voyait clair

 

Dans cette complexité d’intentions et de coups fourrés.

La vie, c’est l’existence, et ce qu’on en sait, c’est de la

Poésie ou du Droit, on n’a guère le choix. Oui, oui, le Roi

 

Vous attend dans son palais aux cours peuplées d’histoires

Édifiantes. Un oranger vous est réservé. Vous aurez tout

Loisir de vous entretenir avec sa Majesté de cette affaire

 

Qui vous turlupine depuis des années. Vous vous déplacez

Dans un espace clos par des arbres que vous savez habités

Par les morts qui reviennent. Quel silence, cette mort qui

 

Revient comme si de rien n’était ! Les rues étaient fraîches

Comme des enfants et lentes comme des vieillards, mélange

De saveurs et de cris, passage de l’idée d’obstination

 

À celle de l’accompli qui détermine la position du coucheur.

Vous transportez votre lit dehors et il vous transporte dedans.

C’est bien pratique comme pratique ! Vous buvez trop ou

 

Pas assez. Coupez l’anis d’olive et remettez en jeu votre sens

De la redite. Une fois passées les rues, le quai grimace un peu

Sous la douleur des grues qui étreignent le blanc du gypse.

 

Un drapeau claque la Chine ou la Russie sous pavillon de com

Plaisance. Saluez le matelot jaune et gris qui vous regarde com

Me si vous n’existiez pas encore pour lui. C’est loin, le pays

 

D’où l’on vient si on tourne en rond pour gagner sa vie d’ex

Istence précaire et toujours printanière. Vous vous souvenez

Des voyages avec la femme de Morandelle qui était votre a

 

Mi d’enfance et que vous trahissiez par le sexe après l’avoir

Vaincu par le fric et l’emploi. Ces femmes d’ingénieurs

Qui savent bien que l’ingénierie n’est que de la main

 

À la pâte quand vous, Monsieur de St-Pé, vous héritez des

Siècles le privilège et la recommandation qui assoient votre

Réputation. Passons. Ici se traînaient les forçats que le Roi

 

Utilisait par pure charité chrétienne. Il vous en parlera, vous

Entendrez et vous verrez sa bouche qui a sauté sur les genoux

Du Caudillo, petite bouche qui aime l’anis et les olives, vous

 

Verrez et entendrez ce que l’oranger qui vous est destiné au

Ra décidé de vous dire à la place de ce personnage charismatique.

Voici, en attendant d’être reconnu, la plage interminable

 

Qu’empruntent les amants et les coureurs de fond. Un petit chien

Fait le chien avec un autre chien, ce qui vous amuse. Vous en

Parlerez au Roi si le sujet n’est pas tabou dans ce palais magique

 

Ment élevé dans son architecture géométrique. Un bonbon à

La menthe, vite ! Vous le sucez pour ne pas entreprendre une des

Cente par trop risquée dans les rochers de marbre que la mer

 

Flagelle comme si d’une femme il s’agissait. Un petit escalier

Conduit en descendant au sable des crabes et des coquillages.

La mer est un pont entre nos civilisations. Sans elle, il n’y

 

Aurait pas eu d’aventures. Le Roi comprendra. L’aventure

Est à l’ordre du jour, mais à part l’Emploi et le Commerce,

Que voulez-vous ? Vos premiers pas vous déroutent un

 

Peu. L’écume est rageuse, coupante, animée par la jalousie

Qui n’est pas la meilleure fenêtre sur le monde. Mais c’est

Une vie d’exister et mourir de n’être plus à la hauteur

 

De l’aventure et du hasard qui n’explique rien et surtout

Pas Dieu. Gardez-vous bien d’en parler au Roi. L’imprévu

Est prévu. On vous tapera sur les doigts et vous ne reviendrez

 

Plus, voilà. Un poisson mort cligne d’un œil. Des pas

Vont plus vite que prévu. On ne tue pas, Monsieur de St

Pé dit Pierrot au village, on ne tue plus par amour mais seul

 

Ement par intérêt. Vous avez un bon avocat, oui, le Roi

Appréciera les données de l’aventure au pays de l’irréversible.

Car, mon cher compatriote, qu’est-ce qui est plus irréversible

 

Que le temps ? L’acte, et non ce qu’on en dit. L’acte tout

Cru. Retour à l’enfance des insectes transpercés vivants

Mais sans parvenir à en distinguer toujours la grimace.

 

Donnez-moi une bête

Et je la fertiliserai de ma propre semence !

Tu es fou, Ochoa ! Tu es fou !

 

Je le suis. Pourquoi le nier ? Je reconnais aussi le délire.

Il faudrait être fou pour penser le contraire. Ce mal qui

Ne me ronge pas, qui m’explique sans me ronger les os,

 

Ce mal est si nécessaire que je n’en connais pas l’origine.

— Parlez-en au Roi qui comprendra. Un oranger pour vous

Seul, oui. L’Escorial. Lui-même. Une seconde d’inattention

 

Et c’est l’aventure. Un facteur chance est à prendre en

Considération. Et ce mal qui vous transporte au seuil de

L’amour. Un instant à la place de l’éternité ! Vous plaisantez ?

 

 

— Je ne plaisante pas vraiment. Rien n’est moins mesuré que

L’instant. C’est presque de l’espace, cet instant qui ne se

Mesure pas avec les instruments de la conscience. Le Roi

 

Attend une explication, pas un traité d’alliance avec cela...

— Cela ? — Oui, cela. Cette aventure de l’instant qui ne doit rien

Au temps qui nous sépare d’une tête. Voici la pleine mer

 

Des noyades et des solstices. Je serais fou de ne pas y penser,

N’est-ce pas ? — Fou n’est peut-être pas le mot qui convient

À ces tiraillements qui démontrent l’existence d’un dedans

 

Et d’un dehors des choses. Qu’est-ce que cela ? Entre rien

Et tout, qu’est-ce que cela ? À part le désir et la peur, qu’est

Ce que je fais ici  avec ça ? Fou n’est pas le mot, le Roi

 

Vous dira ce qu’il en pense le moment venu. Voici l’oranger

En attendant. Un oranger sur la plage à la  place d’un palmier

Et la lave d’un volcan pour pallier l’océan qui manque

 

À votre histoire de peuplement. Vous les voyiez, lointains

Et proches. À cette distance, ils ne sont encore rien de vrai.

Votre cœur bat la chamade, mais qu’est-ce qu’une chamade,

 

Qu’est-ce qui se bat à ce point comme on compte les lurettes ?

À petit pas, vous avancez dans votre regard qui sait d’avance.

Don Alfonso soigne les varices de doña Pilar, rien de plus,

 

Dit le Roi. — Vous croyez ? Moi je crois, ou plutôt : je croyais

Que les varices n’y étaient pour rien. L’amour s’explique

Par la vie qu’on prend et qu’on donne. J’en ai parlé souvent

 

À cette femme que j’aime de cet amour-là. — Qui êtes-vous,

Ô étranger à toutes les terres qui ont le nom d’homme pour

Humanité ? — Je suis cet homme. Et je ne le suis pas.

 

Je viens de loin, toujours à pied,

Je suis jeune et vieux à la fois, triste et heureux,

Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.

 

Comme s’il était possible d’atteindre ce qui se promet comme

Horizon. Comme si ce n’était pas un recommencement mais

Le sentiment d’avoir vaincu l’instant. Un instant de cette

 

 

Victoire me rendrait le Pausilippe et la mer d’Italie. Ô Roi

D’Espagne, donne-moi plutôt cet oranger que tu promets

Depuis si longtemps que cette terre n’a plus d’existence

 

Nourricière. Je suivais le fil d’un raisonnement sur la vie,

Pas plus. Qui sommes-nous, nous qui ne sommes rien ?

Et qui êtes-vous, les chanceux ? Si je me noie aujourd’hui,

 

Sera-ce l’évènement du jour, ou bien s’acharneront-ils à

Détruire l’Homme que je ne suis pas ? Ma petite noyade

Attirera-t-elle du monde à l’inverse du poisson mort à l’œil ?

 

Putain ! Où es-tu ?

¡Madre ! Cette putain s’est envolée !

J’ai oublié de lui arracher les ailes !

 

Voilà comment un personnage devient fou avant de ressembler

À quelqu’un. C’est compliqué, la littérature, ou cela n’est pas

De la littérature, C’EST DE LA MERDE ! Mais pourquoi pas

 

La merde, au fond ? Au fond de quoi ? À la surface de quelle

Profondeur gagnée par hasard sur l’irréversibilité calculable

Du temps ? Alors, oui, je sais : l’homme se met à fuir, à fuir

 

À fuir et à parler

À parler et à tuer

Autant qu’il peut le temps qui lui reste à vivre

 

Ou à mourir d’ennui. Oui, l’homme fuyait, il fuyait le Roi,

Les amants, les tueurs, les personnes majeures et les vers

Mineurs. Il fuyait de côté, ne connaissant pas d’autres chemins

 

De traverse. Il ne se noyait pas, il fuyait. Ah ! le Roi peut

Attendre, l’oranger peut crever, le palais peut exister, l’Espagne

Peut encore survivre aux traités de l’Europe, tout peut arriver

 

Au fond, surtout l’homme qui se met à fuir pour ne pas être

Poursuivi et qu’on poursuit quelquefois pour des raisons qui

Ne s’expliquent pas et qu’on explique pour cette raison.

 

Alors, oui, l’homme se mettait à fuir et il devenait

Perspective. Il fuyait le jour et vivait la nuit, seul,

Se nourrissant d’insectes à sept pattes et de lait

 

De dragonne. Il connaissait le paroxysme en toute

Matière et pratiquait l’arrêt au bord des signes.

L’exercice de l’aube lui inspira le soir et inverse

 

Ment. Je ne suis pas cet homme ! criait-il mais il

L’était. Je suis un autre et il ne l’était pas. Et le temps

Se mit à devenir et l’espace à n’être que cela. I

 

Maginez ce crevage de nerf rien que pour vous en

Donner à moindre frais une idée approximative, mes

Amis. L’enfant était enfoui au cours d’une apnée

 

Et l’organe secrétait ces paroxysmes tenaces avec

Un son de cloche. Connaissez-vous l’homme s’il

Ne fuit pas ? Non, bien sûr, vous ne connaissez rien

 

Qui l’appelle par son nom au moins pour le dire.

Mais cet instant de lucidité vous rend malades

À crever et vous crevez pour ne pas crever ce qui

 

Est normal. Je ne fuyais pas pour fuir. Je ne fuyais

Pas pour échapper ni pour m’éloigner. Je fuyais pour

Étirer, pour éviter de rompre une seule de ces lignes

 

De fuite qui donnent un sens à ce que j’étais et à

Ce que vous demeurez. Pas de drogue, pas de rêve

Insensé, pas de caprices et plus de tentatives de cri.

 

J’ai cru à une tranquillité dans la vitesse d’exécution.

Trop vite j’allais et mieux je me portais. Puis l’accident,

Inévitable dites-vous, l’accident en ferraille, le tour

 

Joué au corps qui n’en peut plus de changements chi

Rurgicaux. En une fraction de seconde, moi Ochoa

La Montagne je suis devenu Mescal l’Immobile.

 

Maintenant que vous savez tout depuis longtemps,

Mes amis, maintenant que tout s’explique depuis

Toujours et même avant que je me mette à fuir

 

Dans les règles, voudriez-vous refermer la porte

Et oublier que pendant un instant je me suis arrêté

Au bord d’autre chose que le signe ? Moi l’Homme

 

Je demande qu’on me foute la paix ! L’immobilité

Ne fuit pas, elle, hélas. Quelle vitesse du choix !

Encore un peu et j’atteignais la pudeur des enfants.

 

Dans cette existence où je suis ce que j’étais, l’Homme

Se raréfie et c’est la Femme qui se multiplie jusqu’au

Nombre. Je voulais faire un enfant à la nuit et l’enfant

 

Était le silence. Quelle angoisse ! Quand je bouge

Un petit doigt je sais que c’est mon pied qui existe

Et quand je sens les zigzags de l’insecte je sais que

 

Ce n’est pas un insecte. Comment le sauriez-vous,

Buveurs d’instance ? Alors je fuyais par le haut

Comme la fumée et par le bas je revenais cendre.

 

Beaux voyages pour rien, belles cités pour pas grand

Chose et rencontres des circonstances au lieu de l’hu

Main. Quelle fragilité la pensée alors ! Quelle ténuité

 

De la forme ! Et ces instants de douleur inexplicables

Autrement que par la douleur que vous n’expliquez pas,

Cette attente conçue pour ne rien attendre et connaître

 

La proximité des choses placées pour servir. Je fuyais

À fleur de vos observations cliniques, n’est-ce pas

Françoise ô mon amour ? Et tu ne fuyais pas pour de

 

Meurer ce que tu as toujours voulu être. Je suis cette

Attente à l’infini finie un jour ou l’autre, comment ? tu le

Sais bien, comment ? Un drap noué autour de la nuit

 

Et je fuis. Le même drap déplié sous moi et je dors.

Sommeil cristallin, il n’y en a pas d’autres pour moi.

Moi ? Mais je ne suis pas moi ! Je suis ailleurs, en

 

Fuite, en avance, jamais à l’heure, toujours à midi

Et quelquefois à minuit, fuyant l’enfant des lignes

Et de ce point qui constitue le centre d’intérêt, là-bas,

 

Où je vais et quand je n’y arrive pas. Ou pas tout seul,

Avec toi ou malgré toi selon que tu patientes ou exiges.

Il manque une ligne à nos deux lignes de rencontre

 

Fortuite. Il manque le croisement triangulaire, la portée

De l’ombre qui explique l’endroit et la circonstance.

Rien ne manquerait si nous n’étions pas deux.

 

Je viens de loin, toujours à pied,

Je suis jeune et vieux à la fois, triste et heureux,

Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.

 

Alors, finalement (excusez ma perversité d’immobile

Et de passablement enfumé) finalement je me suis mis

À penser. On ne pense pas quand la pensée ne sert à rien.

 

On va, bien ou mal, en avance, à l’heure précise ou seule

Ment s’il n’est pas possible de faire autrement. Finalement,

J’ai projeté ma science dans la rue et j’ai marché. Oh ! pas

 

Avec vous, pas à vos côtés, jamais au pas et toujours à

L’heure. Broyez une famille avec passion et vous obtenez

L’être qui l’explique. Pas de psychologie, pas d’impressions

 

Suggestives, plus d’acrostiches ni d’épigrammes, rien que

L’être familial, broyé certes, et incapable d’exister pour en

Dire quelque chose, mais la famille, la famille et ses saints,

 

La famille qui sert et qu’on ressert. Finalement, j’ai broyé

L’Homme et la famille, broyé l’immobilité fonctionnelle

Et la pensée en fuite perspective. Que de temps passé !

 

Que de moments cliniques ! Et quels paroxysmes, voyez

Vous, à l’envers de l’endroit, au dedans du dehors, et dans

Le lit ! Je me sers d’un pilon comme tout le monde,

 

Mais au lieu de concasser des épices bonnes à modifier

Le goût de la viande, je pense et je fragmente, je fuis

Et j’écrase les perspectives, j’arrive avant ce qui arrive.

 

J’arrive avant Gerardo et les camés m’accueillent avec

Des enfants que je broie comme le noir de fumée, pilon

Obscène et croissant. Je suis le fournisseur de ces âmes

 

Perdues pour l’âme, pourquoi pas ? On gagne sa vie comme

On peut et non pas comme c’est possible. Pierre creuse

Sa tombe dans le jardin. Le rocher sera gravé au burin

 

Et au marteau, éclats de son qu’on trouve un peu dans

L’herbe rare du sable et de l’humus des agaves. Camés !

Vous n’aurez pas mon sommeil ni ma maison ! Quel fou !

 

Les touristes pensent que c’est une piscine, mais non,

C’est sa tombe. Il y pousse depuis longtemps les primevères

De la paralysie et le trèfle de l’angoisse. L’été calcine

 

Ces émergences. Bonjour Pierre. Vous avez vu don Alfonso ?

— Vous êtes malade, ô monsieur que je ne connais pas qui

Partagez l’herbe et l’hallucination avec cette racaille bleue ?

 

Vous n’aviez pas remarqué le bleu de leurs langues et le vert

De leurs enfants. On ne remarque rien quand j’en ai besoin !

Remarquez que je m’en passe, de vos observations cliniques.

 

Un peu de vin ? Vous accepterez le vin de Judas ? Il donne

Soif et ne nourrit pas. Mais c’est le vin de ma vigne, mon

Sieur qui arrivez comme un cheveu sur la soupe, comme

 

On dit ici-bas, ou comme ce qu’on n’attendait pas, dit-on

Si l’on est à l’heure, ce que vous êtes, monsieur ! Entrez

Dans la maison où les amis finissent mal à l’occasion.

 

Gerardo entra. Il redemanda si don Alfonso se promenait.

Pierre n’en savait rien. Il ne voyait pas don Alfonso s’il voyait

Doña Pilar. — Elle soigne ses varices dans la vaguelette, vous

 

Savez, monsieur qui ne sait pas ? C’est bon, la vaguelette,

Pour les varices et pour autre chose encore dont je ne me

Souviens pas car je suis malade d’oublier. Prenez place,

 

Monsieur qui ne tient pas en place et qui ne prenez pas

De place. Voici le vin dont je vous parlais il n’y a pas

Une seconde. Comme les secondes se ressemblent !

 

Ce qui explique mes petites confusions, monsieur qui

Vous asseyez pour boire ce que je ne bois plus qu’avec

Une parcimonie d’échaudé. Oui, le Roi reçoit ses amis

 

Le dimanche, dans sa maison de campagne à Donostia.

Vous devriez le savoir vous qui avez perdu des proches

À Guernica de Picasso ! Mais vous ne savez rien, monsieur

 

Qui prétend le contraire, quand il s’agit d’avoir de la

Conversation et non pas l’air d’y être pour la forme.

La jalousie est un poison du vin. Les vaguelettes n’y

 

Sont pour rien. Je connais la mer aussi bien que la mer !

J’y étais, monsieur qui n’êtes jamais nulle part et chez vous,

Comme on dit quand l’évènement est passé à l’Histoire,

 

Ce qui est le cas, monsieur le cas qui buvez mon vin

Sans lui accorder toute l’attention qu’il reflète pourtant.

L’homme dont vous parlez pour ne rien dire est passé

 

Ce matin mais vous n’en parlez plus. Vous en parleriez,

Monsieur qui parlez pour parler d’autre chose, si vous saviez

Que je suis celui qui l’a vendu pour rien, monsieur qui

 

Commercez avec les hypothèses, pour rien, pas un duro!

¡Nada ! Pas un fifrelin pour cet homme qui se vend cher

Quand il arrive aux hommes ce qui n’arrive pas aux femmes.

 

Monsieur qui monsieur le monsieur, je vous interdis d’en

Penser autre chose. Je suis votre homme si je suis perdu

Et votre femme si vous êtes un homme. Ne me dites pas

 

Qu’au lieu de fuir vous poursuivez ! On les voit souvent

Faire l’amour sous le vieux phare qui ne sert plus qu’aux

Oiseaux des phares. Voilà comment elle soigne ses varices !

 

Mescal gicle ! Les camés le voient gicler comme une seringue.

Le sable le suit à la trace. — J’avais pensé au phare, à l’amour

Et aux oiseaux conchiant les vitres, mais c’était pour fuir,

 

Pas pour oublier. — Ne partez pas ! crie Pierre sur le seuil

De sa maison et de sa tombe, ne partez pas sans achever

Votre verre. Cela porte malheur et avec la chance que j’ai,

 

Vous en aurez plus que moi ! Mais comment ne pas partir

Si le Roi vous attend ? Trouvez au moins une raison

De ne pas répondre intelligemment à cette question

 

De principe ? — Ils tueront l’Homme, dit Pierre aux camés.

Ils vivent leur vie quoi qu’il arrive et l’Homme meurt

Sur la croix. Sans ces femmes, on aurait compris que l’Homme

 

C’est l’homme et que la femme ce sont les femmes. Encore

Un refrain, ô camés de mon jardin et de mes attentes.

Mon vin n’arrive pas à la hauteur de vos mélanges, mais

 

C’est mon vin et je le dispute à l’Homme. Dans sa prison,

Il fuit les murs. Il ferait mieux d’attendre son heure

Car c’est tout ce qui arrivera si je ne suis pas fou.

 

 

*

*        *

 

 

Cette après-midi, on tuait le taureau. Moment que don Felix

Gálvez Bonachera redoutait entre tous les temps morts de son

Existence de castrat. Le soleil empoisonnait l’air en compagnie

 

Des mouches. Il suivit les évolutions d’une libellule rouge

Qui se posa sur l’épaule de l’Homme. Quel privilège !

L’Homme laissa le bonheur perler sur ses lèvres. Taureau !

 

Ramirez rassemblait les témoignages dans le même dossier.

Presque un roman déjà, songea don Felix que la libellule

Harcelait du bout des ailes comme un défaut rétinien.

 

— Il vous est reproché 1) d’avoir montré votre sexe à des

Enfants (qui n’avaient rien demandé) 2) d’avoir abusé

D’une jeune fille qui a perdu sa virginité (ne précisons

 

Pas quand ni avec qui) 3) D’avoir volé du lait chez la Clara

Qui vous l’aurait donné (beau sein) 4) de ne rien posséder

Pour témoigner de votre sociabilité 5) de ressembler étrange

 

Ment à tous les hommes de ma connaissance (mettez cela

Entre parenthèses) 6) d’être une légende (celle du loup pro

Mise par les Hendayais) qui apporte de l’eau au moulin

 

Des fédéralistes sans parler des séparatistes 7) d’aimer

La seule femme qui le sait et pourquoi (Constance qui

Porte le nom de sa mère) 7 raisons de vous en vouloir

 

Et de commencer par vous le reprocher —

 

 

PRIÈRE DE DON FELIX

 

 

                                                                      Ô Dieu

Qui aimez les hommes qui se reproduisent comme

Les animaux (car si les animaux sont mangés par

 

L’Homme, l’Homme ne mange pas de l’homme), Dieu

Qui sait tout de lui-même et n’en dit rien, Dieu du verbe

Donné à l’Homme pour qu’il y reconnaisse son maître,

 

Dieu des Rois promis aux nations ennemies que la terre

Nourrit malgré l’homme et contre l’idée de pensée, Dieu

Qui pousse le taureau et sauve l’Homme de la femme,

 

Dieu du cercle et du centre qui l’explique, Dieu donné

Par l’inexplicable et repris par le malheur, Dieu que j’aime

Comme si vous existiez de cette existence qui ne peut être

 

Que la nôtre mais que par un abus de langage nous étendons

À votre hypothèse, Dieu je t’adresse cette supplique : sauve

Cet Homme de l’homme et rend lui la parole au moins

 

Une seconde avant sa mort, afin que nous sachions qui

Nous avons tué.

 

                           — Il comprend, dit Ramirez, il comprend

Très bien ce qu’on lui dit et pourrait parler si on se servait

 

De sa langue. Il agita une électrode imaginaire et vit la

Libellule en même temps. Admiration. Enfant, il appelait

Les oiseaux qui ne venaient pas. Maintenant, il a un chien

 

Qui vient et un autre qui ne vient pas aussi facilement mais

Qui vient finalement. Un troisième chien n’a pas encore pris

La forme d’un chien mais aboie déjà. Riez, don Felix. Riez,

 

Car le moment est bien choisi pour s’abandonner aux petits

Plaisirs de l’existence, comme ces minimes satisfactions

Que la bêtise et la cruauté inspirent aux hommes qu’il vous

 

Arrive de juger ou d’absoudre. Ramirez frappa l’épaule

De l’Homme avec un journal et la libellule s’envola par mi

Racle. La voici sur le rideau, assez haut pour ne pas être atteinte

 

Par le journal mais pas à l’abri des insecticides que Ramirez

Nourrit dans son sein. L’Homme remplace le bonheur par la

Haine. Ramirez aime la victoire. Les gens sont liés, il le sait,

 

Jamais personne ne se libère assez pour gagner à tous les

Coups. Dans la rue, ici, ailleurs, les gens sont attachés à la

Vie et la vie les retient de... ! de... ! n’en parlons pas ! Ramirez

 

Attend toujours ce mot de trop, cette raison de s’en prendre

Une fois de plus à l’animal qui court dans l’homme quand

L’Homme est inspiré par sa nature de penseur libre et fou.

 

Ce n’est qu’une libellule. L’Homme ne mange pas de libelle

Lules. La libellule ne mange pas de l’homme. Au hasard

Des rencontres, elle se pose ou pas sur votre épaule et vous

 

Ressentez alors cette admiration ou la déception sournoise

De ne pas pouvoir admirer. L’écrasement, c’est autre chose.

Mais c’est encore la chance. Ramirez pose le dossier sur le

 

Bureau de don Felix qui regarde d’abord les photos qui ne

Prouvent rien, sauf que l’Homme a été un peu bousculé.

Qui me le reprochera ? À cinq heures et demie, le premier

 

Taureau meurt sans un cri. Encore cinq et c’en est fait

De cette mort qui ne dit rien de la vie et tout d’une existence

Supérieure. Il voit la photo de l’Homme dans la rue, avant

 

Que les femmes l’abandonnent. Laquelle croit encore en lui ?

Je crois que c’est complet, dit-il. Ramirez dit que c’est complet.

Qui ne le dira pas, à part l’avocat du diable, pour la forme ?

 

L’Homme ne sort pas sans jeter un œil sur la libellule

Qui descend. Il lui dit, en langage libellule : ne descend pas !

L’Homme t’écrasera. Il attend le moment. Il ne sortira

 

Pas d’ici avant de t’avoir écrasée. Et la libellule obéit.

Elle ne descend plus. Ramirez pousse l’homme qui sort.

Dans la cour, les hommes jacassent sous les orangers.

 

Ils ne savent rien de la libellule, mais s’en doutent un

Peu. L’expérience de l’homme au contact de l’Homme.

Il n’y a rien comme l’expérience. Puis le taureau entre.

 

 

 

 

 

 

 

FRAGMENT D‘UNE LITTÉRATURE  JOURNALISTIQUE

 

 

Un taureau s’est échappé, franchissant la barrière d’un saut

Et écrasant plusieurs corps qu’on a transportés aussitôt dans

L’infirmerie où un picador soignait sa jambe percée au vin

 

Et à l’olive. Par la fenêtre, il reconnut le taureau et rappela

Philosophiquement que ce matin il avait prévenu El Cano

Que cet animal possédait la force que personne ne vainc

 

Avec une épée et un savoir de tueur. Il sourit malgré lui,

Malgré la compassion que lui inspirent les blessures des

Gens qui geignent en retenant le sang qui est toute la vie.

 

Retenez, retenez, il n’y a que le sang qui ressemble à la

Vie et il n’y a que la vie pour le reconnaître. Le taureau

Ne fuyait pas et l’Homme l’admira, reconnaissance que

 

Ramirez reconnut comme celle qui l’avait fait rougir à

Cause de la libellule sur l’épaule. Les choses se compliquent

Par l’élémentaire, ensuite on se met à penser et c’est

 

La vie qui devient invivable. Quelle confusion, ce taureau

Dans la rue et encore, nous parlons en tant que journaliste,

Parce que si les gens aimaient la poésie, ce serait presque

 

Beau ! Mais c’est tragique comme le quotidien un instant

Secoué par la beauté du geste. Le taureau transperce un ventre,

Brise une échine, crève une joue, sépare deux amants qui

 

Dormaient du même sommeil, et la rue se vide, prenant alors

Tout le sens qu’on lui souhaite quand le style devient triste

Ment évocateur des faits et des choses qui s’écartent pour

 

Laisser passer le taureau. Ramirez rassemble ses hommes,

Agitant son pistolet qui peut tuer le taureau s’il a de la chance

Mais le taureau entre et les hommes montent dans les orangers

 

Et les oranges amères tombent et se mettent à rouler. Nous

N’en savons pas plus pour l’instant. Nous attendons. Il se pas

Sera quelque chose si le taureau ne meurt pas avant. Signé :

 

Mon nom est mon nom et je suis ce que vous êtes, mortels !

 

 

L’Homme se retrouva face au taureau. Dans l’arbre, Ramirez

Pensa à la libellule et à l’épaule. Il fourguait son arme avec

 

Les manchettes de sa chemise. L’Homme voulait mourir

Maintenant. Lui qui n’avait tué personne ne tuerait plus.

Le taureau voyait le sang de sa propre gueule. Que voit

 

Le taureau dans le sang propre et rapide qui sort de lui

Même ? Il voit l’Homme et l’Homme le reconnaît. Don

Felix, à la fenêtre, ne dit rien non plus. Un seul homme

 

Demeure et il faut que ce soit celui-là ! Il continue sa

 

PRIÈRE

 

               Dieu aime l’homme parce que c’est un animal

Amélioré. Ne cherchons-nous pas nous-mêmes à parfaire

 

L’homme ? Que fera l’Homme une fois que l’animal

Cessera d’exister en lui ? Notre combat est une croissance

De la connaissance, rien d’autre. Les Rois le savent, qui

 

Veulent savoir et interdire en même temps. Les Rois

Dont personne ne meurt et qui tuent l’homme dans l’Homme,

Les Rois ne sont pas taureaux. Ils sont libellules. Dieu

 

Qui donnez à l’homme l’occasion de s’émerveiller,

Comment expliquez-vous la peur autrement que par

L’animal ? Et comment la technologie autrement que par

 

L’Homme ? Je prierai jusqu’à ma dernière seconde qui

Sera la première.

 

 

                            Puis le taureau tue l’Homme. Cela

Ne dure pas une seconde. Il meurt en l’air, soulevé

 

Par la corne. Il meurt dans le silence même des hommes

Qui habitent les arbres pour l’instant (il n’y a pas d’autre

Solution). Le ciel est blanc comme un visage qui cesse

 

D’être celui d’un homme pour redevenir celui de la femme

Qui l’a conçue. Mais le cri, si c’est un cri cette libellule,

N’est pas le même cri, ce n’est pas un cri de guerre contre

 

Le père, le cri ne dit rien, ne rappelle rien, il est en avance.

 

 

*

*        *

 

Le sang retombe sur la statue. L’Homme vole et se pose

Dans l’arbre. Beau visage de la tranquillité retrouvée.

 

De quoi suis-je rempli, moi paillasse d’apparences ?

De sang, d’organes, de sécrétions, de tentatives d’ex

Xistence moléculaire. Dans l’arbre, j’ai l’air d’un autre

 

Homme, et je le suis peut-être, peut-être cet homme moins

Discutable dans la conversation des femmes, un homme

Enfin réduit à sa parcelle d’acte perpétré sur terre.

 

Je n’agis plus, je sais. Je suis le critère d’extinction

Et le témoignage du retour à la réalité. Disloqué, mais

Intégralement rendu à la croissance de l’espèce d’homme

 

Que nous devenons homme après homme à la surface

De ce qui ne peut être qu’une profondeur inexplicable.

Moi mort, vous êtes vivants. Comme je vous ai aimé !

 

Alors l’Homme est dans l’arbre, projeté par le taureau

Et non pas motivé par la peur qu’il inspire. On sait

Tellement de choses sur les blessures et la souffrance !

 

L’Homme pend comme un fruit et commence la dé

Composition de sa géométrie. On s’attend à la graine,

Comme d’un pendu ou d’un fruit, une giclée à couper

 

Le souffle. Dans les arbres, on habite en spectateur.

Dans la rue, on n’habite plus mais on met un pied

Pour mesurer le risque. On claque la nuque des enfants.

 

On s’attend à un suicide ou à la pluie. Le soleil rend

Un son de branches frottées au vent. Plusieurs moteurs

Tournent au ralenti. Le taureau secoue ces parasites

 

D’une hallucination qui ne se laisse pas limiter par les

Murs. Plusieurs corps sont immobiles ou s’agitent comme

Des feuilles. Le taureau écrase encore, encorne, arrive,

 

Revient. Les rues sont barricadées. On a l’habitude, mais

Le taureau tue d’abord si on n’a pas de chance, il tue au

Hasard d’une poignée d’existences dont on ne sait pas plus.

 

Maintenant l’Homme est dans l’arbre, photographié au télé

Objectif, cadré, proie du grain qui élimine les détails épi

Dermiques. D’autres hommes proposent leurs masques

 

Pour ne pas être reconnus mais on reconnaît l’uniforme.

On en parlera à la Virgen del Pilar, entre la friture et la

Bière, une fois par an on parle de l’arbre et on explique

 

Mieux la présence de la garnison dans ces branches ensol

Eillées. En attendant, l’Homme continue d’être mort. Un

Jour, il sera le personnage de l’arbre et la chanson du

 

Taureau. Touillage des vérités. Il y a toujours un poète

Pour s’en charger. La statue est justement l’un d’eux, saignant

L’Homme aux entournures, plus vivante que jamais.

 

Hommes, s’il vous arrive ce qui ne m’arrive pas aujourd’hui,

Je veux parler de cette statue qui me ressemblera physique

Ment, laissez les oiseaux saigner et éjaculer, même conchier

 

Si c’est tout ce que j’inspire à vos constructions mentales.

Et si c’est une fontaine, que l’Homme y boive les noyades

De ma prose. Et si c’est une rue, que la femme l’arpente

 

Pour mesurer la distance qui me sépare d’elle. Quant à toi,

Taureau, que les oranges t’atteignent comme elles giclaient

Des arbres où j’étais mort, par rage et par impuissance.

 

Un coup de feu claqua. Le cuir tressaillit, pas plus. Puis

Une autre balle se logea dans l’œil étonné d’un enfant

Qui ne jouait plus. Deux autres balles n’expliqueront pas

 

La maladresse. La main qui tenait le révolver tremblait

Dans l’arbre au bout de Ramirez qui ne croyait pas à la

Réalité de l’enfant ni à celle du taureau qui piétinait

 

Cette carcasse inachevée d’homme qui ne tient pas ses

Promesses. On lui crie, à Ramirez, qu’il cesse de tirer,

Mais il tire encore et la balle traverse une femme qui

 

Tombe face contre terre et ne bouge plus. Le taureau

Secoue la femme au bout de sa corne, comme un foulard.

Une épée ! crie un vieux que la fenêtre arrête cependant,

 

Vitre d’extase. Des cris de haine n’étonnent personne, pas

Même l’Homme qui bouge un peu et ne se vide plus.

Si j’étais taureau au lieu d’être poète, dit la statue, JE

 

Briserais le silence. Mais la statue rend un son de cloche.

Le taureau s’en prend aux apparences. Il a perdu le sang

De l’Homme en même temps que l’homme. Ne tirez plus !

 

Hurle don Felix qui monte dans le rideau et rencontre la

Libellule bleue. Une balle perdue revient dans l’arbre

Qui frémit à cette idée de mort miroir. Cessez le feu !

 

Crie un sergent qui s’écroule et voit le taureau grandeur

Nature avant de ne plus le voir. Un pare-brise s’étoile.

Est-ce possible, mon Dieu ? demande une vieille femme.

 

Qui est mort ? Qui est blessé ? Je serai ce taureau qu’on en

Cercle. Un enfant mourra ma corne dans le cœur et quatre

Autres personnes seront blessées à la limite de la mort.

 

Qui tuera le taureau ? L’Homme glisse sur le sang, lent

Ement. Le taureau voit le mort qui descend de l’arbre.

Je ne connais pas grand-chose de l’existence, comme

 

Un enfant palestinien promis au sacrifice. Je ne connais

Que la terre et le soleil et j’ai vu beaucoup d’arbres.

J’ai vu des arbres avec des oiseaux et des hommes.

 

L’Homme atteint le pied de l’arbre et se rassemble comme

Un feu qui s’écroule. Le taureau envoie ce paquet de l’autre

Côté de la rue, dans les vitrines bleues que l’Homme croise

 

L’air de rien. Tirez ! Mais tirez donc ! L’Homme touche

Un trottoir sans pieds, sans attentes ni hâte. Tirez sur ce

Diable en personne ! Personne est un mot de trop, on le sent

 

Bien, on le sent mal. Le Diable n’est jamais apparu à l’homme

Dans la peau d’un taureau de combat. La personne non plus

Si l’on y réfléchit. Le taureau est taureau, sorte de Dieu

 

Qu’on vainc par l’épée ou qui détruit par le sang. Échappé,

Il n’a plus de sens, il ne tue plus pour donner un sens, on

Se sent victime des circonstances et non pas jouet du jeu

 

Dangereux. Il jette encore l’enfant en l’air et le troue, il

Troue quelqu’un qui n’est pas encore mort et qui ne veut

Pas mourir troué par un taureau qui n’agit plus en héros.

 

La libellule atteint le ciel. Ce qu’elle voit, c’est un Homme

Détruit et un taureau qui ne construit rien. Elle voit des morts

Et des blessés. Don Felix la voit un peu. Il devine une intention

 

Poétique. ¿Cómo no ? Une balle l’a effleuré et s’est logée

Dans le calendrier de la Virgen del Pilar, le 6. Comme le

Temps passe ! Les yeux deviennent sang et l’air conscience.

 

Comme il n’y a pas de faits divers sans raison, on cherche

Dans le ciel. On interroge des enfants. On leur impose le

Récit. On trouve un fusil à éléphant chez Hemingway,

 

À l’Hôtel, et quelqu’un accepte de s’en servir pour tuer

Le taureau. On monte un étage au-dessus des arbres

Tachés d’oranges qui agissent comme les éphélides

 

Sur le beau visage d’une adolescente élevée à la hauteur

Du mythe. Quatre taureaux attendent dans l’ombre.

Un homme a-t-il vécu pour en arriver là ? Suspendu

 

Aux étoiles, il rêve et sait qu’il rêve. Mais tenaillé par

Le soleil, plongé dans cette réalité tenace, il tue. Il ne

Joue plus. Il tue ce qui existe pour que ça n’existe plus.

 

L’enfant revient en morceaux. Plus de visage d’enfant,

Une main sur deux et l’épaule fracassée. Avec la statue,

Ça fait deux, dit obscurément un vieillard que la retraite

 

Atténue comme l’ombre s’en prend à la lumière et non pas

Le contraire. La poésie de l’enfant est difficile, convient

Don Felix qui se prend pour une libellule dans ses grands

 

Moments d’inspiration. Métaphore au sang constellé de

Nuits blanches. Parallèles des jours d’endormissement

Cutané. Il reconnaît que la ressemblance est frappante.

 

Comme on ne tire plus, le souffle du taureau prend de l’im

Portance. L’épée a traversé son cœur sans couper l’aorte.

Manque de chance du tricheur. Et l’air sent le sang.

 

On lève le nez comme des chiens. L’air sent le sang, la

Chaux, l’orange et la pierre frottée par la pierre. L’air

Est la saison de l’air. Pierre me disait un jour que le sang

 

De l’Homme est surtout une odeur. On se laisse facile

Ment traverser par le rouge des globules et souvent

On ne cherche pas pourquoi ce rouge n’est pas la couleur

 

De l’odeur du sang. Pierre pense au lapis-lazuli qu’il

Broie avec une ferveur de croyant. C’est fou de croire

Au bleu du sang. J’y pense. Je vois le taureau tuer

 

Ce qui existe et je pense à la couleur d’une odeur. Sang

Des trottoirs. L’Homme y pourrissait, marqué de mouches

À merde et à sang, coupé de reflets de vitrines et revisité

 

Par cette lumière jaune qui est bleue dans les yeux vides

Du mort. Deux, répète le vieux qu’on bouscule, sa cigarette

Tombe. Nous n’avons pas le choix : vivre encore ou crever

 

Maintenant. Le rideau a l’odeur des plafonds comme les tapis

Ont celle de nos rencontres. Le nez au fond de cette odeur,

Don Felix pleure de rage. Il ne se passe plus rien depuis

 

Une minute. Ramirez ne tire plus. On entend les barricades

Se rapprocher. On voit le reflet vert du fusil à la fenêtre.

Une photo me montre avec un poisson. Je suis heureux.

 

 

*

*        *

 

 

Fabrice de Vermort était fier de son Mannlicher-Schönauer .256.

L’arme figurait aussi sur la photo, dans les mains de Madame

Qui souriait, petite culotte de serge rose et chemise de soie bleue,

 

Un corps agréable. On voyait la mer au-delà du malecón, autre

Bleu que les roses du ciel appelaient des oiseaux sans les nommer,

Une habitude du regard revenu sur les lieux pour juger de l’été.

 

Ne revenez pas, ma douce Gisèle qui ne connaissez pas l’amour

Véritable. L’été est le meilleur moyen d’en finir avec cette pseudo

Existence dont vous auriez été l’hommage si votre désir de l’Hom

 

Me l’avait emporté sur la croissance des enfants. On photographiait

Ces coulures de l’existence. Vous apparaissiez quelquefois plus

Heureuse que nécessaire et on vous prenait pour une femme sans

 

Véritable cervelle. Pas de vie, pas de cervelle, pas de désir vrai,

Rien que cette beauté qui n’en était pas une ou alors seulement

Pour le photographe qui aimait le nu des contre-jours. Soleil

 

Des crépuscules, presque horizontal et tenant à un fil, ce fil

Qui vous retient encore, chère Gisèle, et vous rend mélan

Colique comme une fleur en pot. Sur la peau, à peine cette

 

Chemise toujours entrouverte et cette culotte légère, pieds

Nus dans des sandales de corde. On vous voyait descendre

Dans votre petite voiture sportive et rouge comme le blanc

 

De vos yeux. Choisissez, Señora, choisissez les poissons

Et la chair des animaux que votre cuisine accommode à

L’idée que vous vous faites de notre ascendance verte.

 

Croisez dans nos filets la nécessité du travail et dans

Le regard de nos femmes, rencontrez le bleu du vert

Et du rouge qui composent nos crépuscules si voyants

 

Derrière les photos. Vous avez l’air fragile et vous êtes

Tenace comme un coquillage. Et comme le coquillage,

Vous êtes coquille, vous contenez l’essentiel, possible

 

Ment. Vous aimez ce qui apparaît à vos yeux comme

De riches occupations des heures. Vous appréciez ces dos

De ravaudeurs et savez nouer l’hameçon vous aussi.

 

Vous empruntez aux gestes pour être reconnue, c’est bien.

Je dirais même que cela flatte notre sens des responsabilités.

Nous vous aimons parce que vous êtes agréable et fière

 

De notre amitié. Voici nos conditions de l’amour, vous

Le savez depuis longtemps. Il ne s’en soucie pas. Vous

N’expliquez plus rien, vous n’attendez plus, rien n’arrive

 

Avec lui et presque tout sans lui. Une espèce de bonheur

Habite vos yeux en même temps que la tristesse et vous

Êtes belle, attachante, exotique aussi, leçon de légèreté

 

Tragique. Deux enfants vous vieillissent joyeusement.

Sans eux, vous êtes nue. Comment ne pas les anéantir ?

Vous passez comme une promesse et vous tenez à leur

 

Prophétie. Il y a ainsi des bonheurs qu’on n’habite pas.

On sent d’ailleurs à quel point ce lieu est précaire et

Peut-être faux. Pas une de nos femmes ne vous ressemble

 

De près ni de loin. Beaux corps quelquefois, sereins ou

Charpentés pour l’exécution amoureuse. Des corps utiles

À défaut d’être faciles. Elles ne vieillissent pas vraiment,

 

Elles changent. Et vous êtes transparente comme un musée,

Demeure des traces que rien n’altère, pas même la lumière

Des fenêtres encore acceptées à cette hauteur de la durée.

 

Si j’étais libre, je vous aimerais et j’irais même jusqu’à

Vous donner cette part de liberté qui n’appartient qu’à

L’Homme. Vous le savez un peu, peut-être même trop.

 

Mais je ne suis pas libre. Il y a trop de mort en moi

Et pas assez de femme. De plus, je hais les hommes

Qui vous aiment, ce qui me rend dangereux, coupable

 

De hasards dont les cristaux ne se laissent pas rayer

Par la surface du verre, et par conséquent anecdotique.

Une pareille aventure du temps détruirait le peu

 

Qui me reste à penser avant d’oublier vos tragédies

Et vos attentes. Non, je vous aime en chemise, nue

À l’intérieur des choses, captive de ces objets

 

Que je recrée au gré de l’inconstance des vagues.

Je ne cours pas dans cette eau, j’imite l’algue cou

Chée à la surface, je touche des fonds immobiles

 

Comme vos draps sens dessus dessous. Ne croyez pas

Que j’y prends plaisir. Je connais mille femmes et

Je les prends sans vous. Je paye et je travaille pour payer,

 

Belle dame venue de France où la langue est une langue

Arrachée à l’Histoire. Je connais mille pays et la mer

M’en promet mille autres. Que me promettent vos yeux ?

 

Mort, je suis taureau, et taureau, je suis la femme

Que l’Homme devient par miroitement des côtés.

Figure de l’achèvement, hypothèse du recommencement.

 

Où irais-je si je n’étais pas toi ? Si je ne vous aimais pas,

S’il était possible que vous fussiez mienne et tienne ?

D’autres voyages reviendront, à moins qu’un taureau

 

Échappé de l’asile où on le tue avec des rites d’hommes

Au spectacle de l’Homme, à moins que le taureau en

Finisse avec ce que je redoute de devenir sans vous.

 

On a dit que je me suis donné à lui. Rien n’est plus

Faux. Je ne me donnais pas. J’interrogeais son attente.

Quelle douceur cette pénétration de la corne dans les

 

Entrailles d’homme ! Puis le ciel tournoyant avec la mort

En oiseau circulaire. Je montais, chérie, je ne voyageais

Plus en terre étrangère. Le ciel est vert à cette altitude

 

Et dans ces conditions de tournoiement. Le corps giclait

Ses organes inutiles. Je n’étais plus à la surface, ni dedans,

Mais à distance, comme j’eusse aimé être loin de toi.

 

Un mort ne parle pas de la mort, je sais. Il meurt pen

Dant un jour sur la glace comme un poisson de poisson

Nier. Puis l’obscurité ferme ses yeux vides, il disparaît.

 

Nous sommes l’ordure de la mort. J’aurais voulu être

La mort d’une certaine beauté du geste. Avec toi, c’eût

Été facile. Sans toi. il me fallait un peu de cette poésie

 

 

Qui fait les statues à la place de l’homme. Mais je n’ai

Rien à ajouter, rien à redire. Le taureau m’emporta

Dans sa mort d’abattoir, mettant fin au rite de l’après

 

Midi et condamnant quatre autres taureaux à l’équarrissage,

Vu la tragédie. Un seul est mort dignement aujourd’hui,

Et ce n’est pas celui qui me donne la mort. Je choisis

 

Un moment sans connaissance de l’irréversible ni

Du sens donné à l’acte. Je ne choisis pas le lendemain

Ni le conte qui le commence : il était une fois.

 

Tu ne diras rien. Tu reviendras parmi les femmes.

On n’en parlera pas. Le Mannlicher sera devant.

Sur la photo, rien ne sera dit du poisson géant comme

 

Une donnée de l’imagination. Tu seras nue dans la couleur

Et belle en mon absence. Dans la rue, plus de sang,

Plus d’os, plus de pensées figurées par les morceaux,

 

Pas même une plaque commémorative. Un bouquet

De fleurs, le temps de concevoir d’autres voyages.

Je ne suis pas le poète d’une rue qui en a vu d’autres.

 

Alors le taureau s’immobilisa, traversé. Le cœur

Ne battait plus, mais le cerveau voyait encore la mort,

Clairement, comme si un homme pouvait imaginer

 

La mort sans le taureau, exactement comme si rien

D’autre n’arrivait et qu’on guettait ce moment promis

Par l’expérience des planches. Le Mannlicher broyait

 

L’air en le vrillant comme la vigne des toits. Éparpille

Ment des insectes. L’air se purifie des localisations son

Ores. Le taureau reçoit la mort comme une habitante

 

Qui revient d’un long voyage à peine perçu dans les blés

Voisinant l’herbe des prés. Quelle jeunesse, la mort !

Et quel temps passé à le savoir ! La femme était à la

 

Fenêtre. Le taureau la regardait. Comment ne pas en penser

Quelque chose ? Dans un moment pareil ! Ce regard qu’elle

Lui rend alors que l’Homme n’existe plus. Une corne

 

Vola en éclat. Quelle maladresse ! Avec un Mannlicher !

Et tranquillement posté à l’étage. Mais le taureau était

Immortel. Il traversa la place et creva la porte de l’hôtel.

 

Il montait ! On mit un pied dehors. Un bruit d’enfer

Secoua l’escalier. Il montait vers l’Homme, le taureau !

Et l’Homme attendait la fin de l’hallucination. Mescal

 

Abusait quelquefois. Gisèle sortit sur le balcon, déshabillée

Par le soleil. La maison appartenait à un taureau furieux

De combattre l’Homme et non pas la Mort des animaux.

 

Le couloir était étroit. La corne renversait les miroirs.

Puis le taureau mourut, au milieu du couloir, sans l’Homme

Qui attendait, prêt à tuer encore si c’était encore possible.

 

Il sortit sur le balcon et annonça la mort du taureau. En

Effet, on ne l’entendait plus. La femme prit une photo

De l’Homme et de la foule en contrebas. — Si c’est la fin,

 

Dit un homme de mon âge, qu’on m’explique pourquoi

Je veux compendre. Et il disparut comme il était venu,

Inopinément. On ne confie pas ses émotions à l’étranger,

 

Mais l’appareil photographique de Gisèle est un sein.

Homme ou femme, on aime bien les seins, en souvenir

Sans doute, et puis parce que c’est doux, surtout après

 

Une pareille histoire. — Ne bougez pas ! Ne bouge pas

Toi surtout. Et souris ! Tu ne seras jamais l’Homme

Et il sera toujours le loup. Le taureau, si tu veux, restons

 

 

 

Maintenant il faut que le soir arrive, même lumière.

Plus une trace de sang, Cayetano qui passe dans la rue,

Plus que l’agitation des rideaux que la brise aspire

 

Au dehors, Cayetano qui passe parce qu’il est poursuivi.

Cayetano ne va pas voir la femme du moment, la rue

Est propre dans la lumière du soir qui tremble comme celle

 

D’une flamme qu’on apporte. À l’abattoir, on a assommé

Les quatre taureaux qui attendaient dans l’ombre, quatre

Sur les six dont un seul est mort de sa belle mort de taureau,

 

Le deuxième n’est plus qu’un fait divers, mort de la mort

De l’Homme, dans le meurtre et le désordre. Les six

Ont été éviscérés et on leur a arraché le cuir à la machine

 

Et non pas au petit couteau, celui qui naguère, dans la main

De don Pedro Bonachera Hoffman, sciait la surface avant

L’écorchement. On a des machines maintenant qu’on est

 

Américain comme tout le monde, on ne passe plus le temps

À regarder les viscères couler dans la rigole, poussée par

Les balais des mozos au regard neutre comme midi au soleil.

 

Ces quartiers de viande de lidia, chair du combat, mais quel

Beau mot ce lidia pour montrer ce qui n’est pas un combat

Mais un rituel ! — ces quartiers de viande sont délicieux ac

 

Commodés en sauce ou grillés sur le feu. Il n’en reste plus rien

Sur les os qui attendent dans le frigo. Les têtes sont données

Au taxidermiste. Elles seront vendues à des touristes. Leurs

 

Yeux de verre ne contiennent pas le combat secret de l’Homme

Avec la nécessité d’interroger les dieux par le moyen du rite,

Sauf ceux que Cano a rencontrés dans le premier combat,

 

Mais ce n’était pas un bon taureau, tout le monde est d’accord

Sur ce manque de chance. Le deuxième a surpris par sa férocité.

Puis il s’est passé ce qui s’est passé et on cherche les raisons

 

De la mort : balle du garde civil ou corne du taureau, pas facile

Quand le corps de l’enfant contient la balle et saigne au trou

Pratiqué par la corne dans son petit corps qui n’en demandait

 

Pas tant à la victoire. Justice sera faite. Sans doute pas, mais

Personne n’est en colère. La Justice n’aime pas savoir, elle

Est la leçon des pratiques et il n’est pas facile d’être juste

 

Et humain, pas toujours, quelquefois jamais quand les gardiens

De l’ordre s’en mêlent et s’emmêlent. Quelle organisation !

Malgré la vétusté des moyens et la pauvreté des connaissances.

 

Il faut reconnaître que la tragédie, si le taureau en est le personnage

Principal, et c’est le cas aujourd’hui, n’inspire pas la colère.

On est rentré dans sa maison si on en a une ou chez les autres

 

Si on a faim et sommeil. On n’évoque pas les personnages morts.

On parle plus facilement de ceux que la chirurgie est en train

De ressouder. Parler n’est pas le bon mot. On attend de dire

 

Et la voix n’envenime rien. Il n’y a pas de poésie dans cette

Attente. Cayetano est seul dans la rue, ni rapide ni lent, et

Certainement pas oisif. Il marche vers une autre mort, fermé

 

Du côté des sens et parfaitement béant question conception.

Il marche sans couteau. L’enfant était le sien. Quel hasard

Frappe l’Homme ? Il n’y était pour rien, ni dans l’Histoire

 

Confuse de l’Homme, ni dans le choix des taureaux de lidia.

Il n’aime pas les ragots ni la fête. Il prend la femme où elle

Se trouve et donne l’enfant au monde si Dieu le veut, un

 

Point c’est tout. Seule colère dans ce concert de suppliques

Silencieuses, il marche sans couteau. Assez de sang ! Il va

À la Morgue pour voir l’enfant sur la glace. Balle ou taureau,

 

Ce n’est plus la question. Il ne saura jamais. Don Alfonso

Dit que c’est le taureau et n’explique pas la létalité des balles.

Ce n’est pas de la glace mais des tuyaux où coule le fréon

 

Des frigos. Il perçoit alors le ronronnement du compresseur,

Premier signe de sens. Éveil de la peur d’avoir à expliquer

La mort à Dieu lui-même. Pour les balles, non, don Alfonso

 

Ne peut pas les donner, comme ça, avant que la justice soit

Faite. L’enterrement dans un mois, peut-être plus. Les gens

Voudront savoir demain et la Justice ne le veut pas, qu’ils

 

Sachent ce qui s’est vraiment passé à la fin de cette histoire

De l’Homme. — Je suis venu sans couteau, dit bêtement le

Gitan. — Et qu’en aurais-tu fait, incrédule ! couine don Alfonso

 

En refermant le tiroir. Ils reviennent dans le petit bureau gris

Où croît la lumière d’une lampe posée sur la table. Le taureau

A tué, on ne peut pas le nier, dit le Gitan. Mais les balles,

 

Les balles des gardes et celle du tueur d’éléphants ? Peut-être

Aussi le couteau mais je n’y étais pas. — On vérifiera, dit

Don Alfonso. On vérifie tout. On saura ce qu’il faut dire.

 

Et Cayetano est de nouveau dans la rue, triste, sans colère,

Comme s’il n’était plus Cayetano, ou plus exactement comme

Si l’enfant n’avait jamais existé. Il va voir la femme de l’enfant.

 

Elle ne demande rien. Il dit que pour les balles, c’est impossible.

Pour les cojones non plus. On recherche celui ou celle qui les a

Substitués. Cette plaie offense l’Homme qui n’aime que le combat

 

Et non pas la mutilation des corps avant l’équarrissage. — Tu iras

À l’abattoir, dit la femme, et tu re renseigneras pour la tête.

— La tête ? Il n’y a plus de tête ! Le Mannlicher ! Le Français !

 

— Plus de tête, plus de balles, pas de couilles, la peau peut-être,

Dit la femme qui a perdu l’esprit pour retrouver sa folie d’avant

L’amour et ses conséquences économiques. Cayetano n’aime

 

Pas le chagrin. Il n’a jamais consolé personne, mais l’enfant

Devenait plus triste que lui en cas de désespoir, plus triste

Et plus dangereux. Couteau des signes ! Il scinda une orange

 

Et la pressa contre sa bouche. — Je ne suis pas cet Homme,

Moi ! J’ai vu l’enfant et les tiroirs, si c’est ce que tu veux

Savoir. J’ai vu la mort de près, comme si je la donnais.

 

Il quitte la femme sans l’embrasser. La rue est noire. Doña

Pilar le touche, amicale et sinistre. — Tuez-les tous ! dit

Elle. Pas un ne mérite de vivre. Tuez la graine en même

 

Temps. Tuez la graine de l’Homme avant que la femme

Ne devienne un enfant. Voici le couteau et la promesse.

Ne me décevez pas, Homme que je n’ai pas connu charnel

 

Lement. Cayetano recule. Ne jamais reculer dans la nuit.

Elle prend tout ce qui ne la voit pas, s’en sert pour cauche

Marder. Mais Cayetano recule dans cette nuit glissante

 

Comme l’herbe des prés. — Nous ne saurons jamais la

Vérité, Femme ! Et tu deviendras folle si je te crois.

— Croire ? Un homme qui croit ! Qui croit croire ! Qui

 

Ne sait pas, ne sait plus, en sait trop. Sans ma chair, qui

Es-tu ? Avec toi, qui suis-je ? Je cherche l’Homme, pas

L’enfant ! Retourne d’où tu viens, Égyptien ! Non-race !

 

Elle le suit, flot incessant de la parole qui contient tout

Ce que je suis et ce que je vais devenir sans elle. Nous

Sommes à la limite de la poésie. Un chant s’annonce

 

Toujours par des blessures ayant causé la mort sans ex

Pliquer la mort. — Tu m’aimeras à la lumière du soleil,

La nuit comme le jour, Homme dont je ne veux pas

 

Un enfant ! Il va vite, vite et mal, sortant de la nuit,

Y revenant parce qu’elle lui parle et qu’il ne peut

Pas ne pas l’entendre. — Si c’était ton enfant...

 

Mais à quoi bon ? Pourquoi l’enfant entre elle et lui ?

Pourquoi la chair d’une autre ? Elle connaît toutes

Les femmes. Depuis le temps qu’elle aime ce qu’elle sait

 

De l’Homme ! Et toute cette eau condamnée à la terre !

Tout ce temps passé avec les ombres de la croissance !

On ne vieillit pas. On se raisonne ou on devient fou.

 

Tel est le choix de l’enfant : devenir Homme ou Femme.

Et pas une Nation pour expliquer le combat autrement

Que par le désespoir des questions sans réponses. JE

 

T’AIME ! Qui ? Toi ou moi ? Et les autres ? Et les races ?

Et cette perspective d’infini dans la poussière ? Je ne crois

Plus à la tranquillité. Elle tue Cayetano et sait que personne

 

Ne pensera à elle mais aux autres, ces autres qui ont des enfants

Et cette autre dont l’enfant est mort sans perspective de vengeance.

Cayetano meurt à la place du garde civil ou du chasseur,

 

 

Il meurt avec le taureau, à dix heures du taureau en pleine nuit.

Ce n’était pas un couteau. C’était le poison et ses sinistres

Visions prémonitoires. Surdose ! Piqué au vif de l’Homme,

 

Il meurt dans la rue comme un vagabond. On n’a pas

Le temps de le ramener chez lui. Il meurt avant même

Qu’on ait le temps. Homme, je t’aurais aimé. Enfant,

 

Je te tue. Elle retourne chez elle et Françoise Garnier,

Qui papote avec Constance dans un patio, interroge la nuit

Sans espoir de réponse. — Pilar ! Bonne nouvelle !

 

L’homme fuit, fuit et parle, parle et tue ce qu’il peut

Au passage. — Il m’a téléphoné, dit Constance dont

La joie est un spectacle. — Qui tuer maintenant que

 

Vous le dites ? demande doña Pilar sans se montrer.

— Mais il n’est pas question de tuer ! Nous voulons aimer

Pour le plaisir ! Quelle vieille femme tu fais, Pilar !

 

Vieille ? Un peu. Pas d’amour, la vieillesse. Ou l’enfant,

Avec un peu de chance de toucher l’Homme à froid.

Je n’ai pas vécu pour tuer, mais je tue. Vous vivez pour

 

Forniquer, et vous n’aimez pas. Traçons ce graphe, mes

Amies. Amour, Vieillesse, Tuer ! Jouir ! C’est l’Enfant

Ou l’Homme, au choix de la Femme ! Sinon, le Neutre

 

Est-il vivable, ô Nuit vivace comme si j’y étais encore

Ce que le sommeil est au rêve ! Neutre et belle au fond

De cette nuit, entre la sérénade accomplie et l’aubade

 

Promise. Je ne suis pas seule. Je suis avec moi. Non pas

Double, mais coupé comme le jour. L’existence nous

Peuple et nous sommes la Nation, sans autre forme

 

De procès. J’ai aimé l’idée du Neutre avant qu’elle

Ne devienne une idée. Est-ce possible de croire à ce

Point qu’on n’aime plus que l’Idée ? Je veux y croire

 

Mais le corps, ah ! mes amies, le corps ! Le chiffre 3 !

L’existence vouée au fait que la somme des deux premiers

Chiffres est exactement le troisième. L’Homme m’avait

 

Promis de m’initier aux Nombres, mais ce salaud

N’est plus là pour tenir à ce que je continue d’être !

Pas une seule dualité à l’horizon de ma pensée si elle

 

Ne produit pas la troisième. Voilà où j’en suis maintenant

Que vous le savez. C’est un peu compliqué, non ? Demain,

Il fera jour. Couchez-vous, avec ou sans l’Homme. Qu’il

 

Existe encore malgré le fait divers ou qu’il coure les montagnes

Pour redescendre encore, venant de loin, toujours à pied.

Il est jeune et vieux à la fois, triste et heureux,

 

Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.


 

CHANSON D’OMERO

 

ODE A CEZANNE

 

L’AUTEUR

 

Cézanne, la question est de savoir

Comment tu as voulu qu’on se souvienne

De toi — ces chemins aujourd’hui

Disparus n’ont pas perpétué la trace

De tes pas à l’aventure du paysage.

Des touristes à la peau fragile

Ont investi les lieux et l’État

A installé ses terminaux dans une autre

Perspective — la disparition des traces

De pas affecte les photographies

 

Comme l’absence de voix nous habitue

À une lecture passive des vieux testaments.

Cézanne c’est à Paris, au Café Guerbois,

Que tu croisas tes contemporains mineurs,

Le promeneur infatigable Paul Guigou

Et l’inventeur de la brosse à peindre

Ce que le soleil de Provence recrée

À la surface du sol, Adolphe Monticelli.

Peu de promeneurs ont accompagné

Ton déplacement commencé chez Pissarro.

 

Se souvenir de toi c’est apprécier

La documentation photographique

Et les témoignages retardataires.

On voudrait savoir comment Manet

Et Courbet ont été touchés par

Tes premières toiles, l’Assassinat

Par exemple, sans doute le meilleur

Et le plus beau à la fois, cette maîtrise

Qui n’inspira pas le besogneux Zola

Mais qui te classa parmi les peintres

 

Par la seule force de la toile peinte.

Il n’aura pas suffi d’un roman

Peut-être triste pour te réduire

Au personnage et à l’intrigue.

Nul texte n’approchera d’assez près

Le cercle infini de tes rectangles.

Peintre de la leçon donnée à la peinture

Plus qu’à des peintres qui n’ont pas

Ta photogénie, tu ne dispensas pas

L’enseignement ni la critique, seuls

 

Les nez en barreaux de chaise illustraient

Ta patience de bachelier. Comment un ami

Aussi proche que Zola n’a-t-il pas

Saisi au vol l’exigence de ta langue ?

Que se passe-t-il chaque fois qu’un enfant

Se livre à des démonstrations de différence ?

Pourquoi n’y a-t-il pas toujours un ami,

À défaut de père, pour faciliter les introductions

Dans ce monde si peu fait pour l’enfance

Et ce qu’elle invente au seuil de l’âge ?

 

Se souvenir de toi est un effort surnaturel.

Ton dos chargé du maigre fardeau, ton chevalet

De bambou (j’imagine), tes godasses qui sentent

Et ta chemise doublée d’aiguilles de pin,

L’arsenal complet du Provençal qui a vu

Paris et les environs de Paris, les villages

Porteurs de la lumière et les toits qui témoignent

De la vie, gris ou rouges, bleus quelquefois

Comme un étang, pans plans de l’oblique

Nécessaires à tout regard porté comme l’ombre

 

Sur le principe de l’intersection géométrique.

Toute la peinture occidentale gisait à tes pieds

D’enfant. Beau musée des gravures qu’on tourne

Comme des pages. Il t’arrivait peut-être

De les comparer avec ce que tout le monde

Pouvait voir en même temps que toi, depuis

Le même degré, les mollets glissant

Sur la contremarche servant d’appui

À ton équilibre précaire, et des oiseaux

Que tu ne peignis jamais malgré une existence

 

De peuplement têtu, gravissaient la pente

En même temps. Concordance des temps vécus

À proximité du génie, pourquoi ne savent-ils

Pas reconnaître ? Pourquoi leurs reconnaissances

Se limitent-elles à l’acquisition des valeurs

Sûres ? Mais que savais-tu toi-même

De ce qui restait à franchir pour devenir

Ce que tu étais en puissance ? Cette enfance

Confiée aux édiles, point commun des Français,

Est l’enfer dont il faut tirer le bonheur

 

Ou à défaut de bonheur la joie de l’instant

Et ta future peinture n’était que du temps

Mais pas celui qu’on passe ou qu’on retrouve

Après l’avoir cherché, — ce temps arrivait

Comme une bourrasque de juillet dans les pins,

Porteuse des agglomérats formés au sol

Par d’autres tournoiements dont il est

Raisonnable de penser que tu étais

L’origine et la conséquence. Se souvenir

De toi tel que tu aurais voulu te voir

 

Dans nos yeux éternels, c’est reconnaître

Le fil de ce temps qui ressemble de si près

Au paysage, à la nature morte et aux nus

Qui reconstruisent ta pensée à ta place

Maintenant que tu jouis d’une existence

De musée et de collections privées.

Au Grand Palais en 1978 j’ai pu comparer

Les versions de tes baigneuses et j’ai appris

Ce que c’était une version, promesse

De n’en plus confondre les enseignements

 

Avec ce que les variations camouflent

De prétentions à l’exactitude. Caressant

Tes rêves, nous étions libres de nous arrêter

Malgré l’affluence et des gens couraient

Entre les statues de Maillol pour venir

Te regarder tel que tu avais existé

Pour tes proches qui ne surent pas à temps

Devenir tes contemporains. Proximité

Des familles à l’heure de retourner

Aux travaux exemplaires qui consolident

 

Les liens. Mon père évoquait Xavier de Langlais

En effleurant tes toiles d’un regard

De connivence ou de circonstance, comment

Savoir ce qui se passe dans la tête

De ces admirateurs venus de loin

Pour se frotter à tes surfaces fatiguées ?

Pourtant ta pendule a conservé sa fraîcheur

Hollandaise et ton assassin est exemplaire,

De même que ta neige fondant à l’Estaque

Et tes personnages sans regard, tout en mains.

 

Nous nous fréquentions sans doute

Pour la première fois, empruntant les mêmes

Allées peuplées ou bornées par tes existences,

Forts de notre mémoire et capables

De reconnaître les détails révélés

Dans les musées de nos bibliothèques.

Ici un rehaut que la photocomposition

Signalait par un excès de clarté, là

L’existence d’ombres travaillées au cœur

De l’ombre elle-même. Quel savoir-faire !

 

Les thermomètres et les capteurs gracieux

De l’humidité ambiante composaient dans

La discrétion des objets rapportés

Pour la circonstance. Des regards

Nous suivaient avec cette autre discrétion

De rajout. La soif me torturait et le poids

Du catalogue cher payé m’imposait des haltes

Sommaires qui m’interdisaient de pénétrer

Au-delà de tes accidents polymères.

Tu ne ressemblais pas à tes musées

 

Mais personne ne songea à te le reprocher.

Ici, la déification est un principe

Physique d’importance. Mais tu appartenais

Aux Russes et aux Américains plus

Qu’à ta Provence conquise par la langue

Nationale. Aucune révolte sur ces visages.

Simplement le bonheur, la conscience claire

Du tourisme parisien. L’air entrait en nous

Comme dans les moulins de tes promenades.

Nous n’avions rien à dire et tout à donner

 

Maintenant que nous avions vu ce que personne

Ne pourrait jamais nous arracher. Je doute

Que Picasso ou Matisse n’atteignent jamais

Nos centres épileptiques avec cette précision

D’anode. Nous savons qui est qui. Dehors,

On revenait de l’expo avec des commentaires

D’enfant séduit par le sommeil réparateur

Des circonstances, à fleur des travaux

Des champs, exhibant des mains savantes

De voyeurs et des lèvres passées au fil

 

D’une histoire qui ne s’achève pas comme

Les régimes politiques ou les gloires

Cinématographiques. Des quais plantés

De réverbères s’allumèrent. Les péniches

De la Seine transportaient de l’uranium

Et au partage des eaux on finissait

De raconter ton histoire de dessin

Et de couleur appliquée à la surface

Dans la nette intention de changer

Le regard et les conditions de l’œil.

 

Je pouvais voir l’énergie nucléaire

De la lumière tournoyante des quais

Traversés de phares. Paris bourdonnait

Comme une ruche dont on cherche la Reine.

Les gens s’attardaient sur les ponts

Pour respirer encore l’air d’une autre

Époque. J’imaginais les contrôles précis

De l’humidité et de la température

Que nous venions de changer. Le temps

Du pont Mirabeau n’était déjà plus

 

Le tien quand Apollinaire y pensa

En passant. L’Algérie du pétrole

N’avait pas tenu ses promesses. Fos

Non plus. Par contre les touristes

Creusaient des fosses pour leurs caravanes.

Ils pratiquaient des terrasses et plantaient

La végétation espagnole de leurs rêves.

Ils buvaient l’eau rare de nos bêtes.

Les mondes ne se mélangent pas aussi

Facilement que les teintes démontrant

 

L’infini de tes possibilités artistiques.

Mais ce n’est pas la nostalgie qui t’emporta.

Le vent contient les germes de notre mort.

Il érode le minéral, couche les plantes,

Change l’eau en vagues et nous emporte

D’un lieu à l’autre comme s’il s’agissait

De temps. Nos regards ne changeront pas

Les familles impériales qui t’exhibent

Comme une relique de leur propre histoire.

Nos yeux ne trouvent que le temps de les fermer.

 

Des hirondelles prenaient ce vent de face

Pour recommencer avec lui les tourmentes

Annoncées par la fraîcheur. Je remontais

Les chemins jaunes d’une contrée aux roches

Cassées verticalement. La maison d’Ochoa

Donne dans le canyon, vertige d’une fenêtre

Où je couche quelquefois quand la nuit

Nous surprend au bord d’un verre de trop.

Nos liquides se confondent dans les récits

Que le personnage recrée au fil du temps.

 

OMERO

 

Nous voici à Polopos, sous une façade de marbre

Blanc qu’on n’exploite plus depuis longtemps.

Une coulée menace les toits adjacents,

Griffure d’un instant, goutte de sang.

J’ai pensé à toi, Cézanne, en observant

Les blancs scorpions des oliviers.

Le miroitement est obsédant, l’ombre peuplée

D’attente, de puits, de lenteurs assouvies.

Un fruit rend une saveur chaude et l’œil

Croise une infinité de possibilités graphiques.

 

Nous n’errons pas sur cette surface tangible

Comme un regard porté sur un bouquet de fleurs.

Nous avançons avec des précisions de langage

Que tu n’as pas connues. Le corps impose

D’autres contraintes. Sa beauté est en jeu.

Imagine notre existence depuis un siècle

Que tu n’es plus ce que tu deviendras.

Ces oliviers qui fréquentent des pins

Et des eucalyptus bornent encore nos rêves

D’hommes vécus avant de devenir les personnages

 

De nos romans de gare. Ce n’est plus

Une promenade d’un point à l’autre

De la connaissance des lieux. C’est

L’arrêt, le gisement, le creusement

Incessant, sur une échelle des points

De fuite que nous n’avons pas conçue

À cet effet. Résultat : nous visitons

Les lieux au lieu de les occuper mais

Comment occuper ne serait-ce qu’un instant

De ce qui appartient toujours à quelqu’un ?

 

En France les gendarmes posent des questions

Indiscrètes au dormeur des talus. Ici,

Pour l’instant, on peut encore s’endormir

Sans inquiéter les gardiens de notre sommeil

Civilisateur. Mais quelle est la limite

De cet infime pouvoir que nous possédons

Encore sur la fréquence du temps ?

Ils passent dans des 4X4 vert olive

L’œil rivé sur les pousses de camomille.

Le berger ne soigne plus ses maux d’estomac.

 

En allant chez Ochoa pour acheter mon vin,

Je rencontre les promeneurs d’enfants

Étourdis par le soleil. Les fontaines

Les éblouissent quand ils s’en approchent.

Des paysans silencieux surveillent le fil

D’eau claire qui entre dans les bouteilles

De plastique. Je n’avais jamais vu autant

D’oiseaux au-dessus de nos têtes. Le chemin

Redescend derrière le cimetière où j’ai

Mes entrées génétiques, clé des songes.

 

Je pensais à toi en constatant l’ascendance

Du pin sur l’olivier. Leur obliquité

Les rejoint quelque part dans la complexité

Du bleu. Après la construction du barrage,

Ils ont jeté un pont par-dessus la vieille

Route aujourd’hui envahie de fenouil

Et de blancs cailloux de la taille d’un œuf.

De l’autre côté, une hacienda s’entoure

De noirs palmiers immobiles et des murs roses

Renvoient leur ombre agitée d’animaux.

 

Le pont est inachevé, un pont en arc

Aux équerres touffues, et les traces

Des chevaux forment un 8 autour d’un pilier

Où les oiseaux se posent pour se chamailler.

Ayant trempé mes bras jusqu’à l’épaule

Dans l’eau d’une fontaine, je remonte

Et un instant m’égare au seuil de l’ombre

Que les adelphes illuminent de roses

Et de blanc. La pierre exhibe ses blessures

Nocturnes, crachat d’ocre et coulures

 

Du fer dans des vases de granit vert.

Glissement d’un être dans les roseaux,

Sa cassure aux angles, son cri retenu,

Sa discrétion de survivant, sa dimension.

Des enfants m’observaient en guetteurs

Fatigués des découvertes de l’enfance

Sur les traces de l’âge, regard d’un visage

Réduit à sa couleur. On entendait

Le commentaire fleuve des pilotes.

Quelle enfance voyage au bout de la vie,

 

O barcasse de papier ? Leurs petits chiens

Sentent le drap de lit et le parquet

Des bahuts. Un jour, un homme furieux

Balança son père hors de la maison.

Arrête ! cria le vieux. Arrête ! Moi

Je n’ai jamais balancé mon père plus loin que cet arbre !

Écrit Gertrude Stein pour commencer

D’écrire. Je n’ai jamais vu cet arbre

Mais nous n’avions pas de jardin, pas

De terre où hériter des arbres, rien

 

D’aussi précis que le décor romanesque

De cette anecdote. Ces enfants me regardaient

Avec des yeux d’habitants des seuils,

Ils vivaient avec des chats tranquilles

Et le chien menaçait de ne plus retrouver

Son chemin si on allait trop loin. Enfants

Sommaires du Code civil et des arrangements

Bibliques. Leurs gouaches ne valaient pas

Tripette mais ils avaient « compris » la leçon.

O maîtres de nos profondeurs psychologiques,

 

Que ne devons-nous à vos applications d’encre

Violette et à la bille fantasque de vos plumes !

Il fallait que vous leviez la tête au passage

Des arbres pour vérifier que nous n’y étions pas.

Nous étions plus haut, dans les niches des falaises,

Avec des traces préhistoriques sous la main

Et des histoires de marin dans l’imagination.

Vous n’avez rien deviné de cette attente.

Vous vous attendiez à changer le destin

Et vous auriez faibli s’il avait changé.

 

Nous avons guetté ces signes de faiblesse

Mais la vie n’a pas changé non plus

Et nous sommes de nouveau l’enfant

Que nous croisons dans un autre voyage,

Celui du recroquevillement poétique,

Le voyage de la surface aux profondeurs

Verbales, océan des mythes revisités

Et de la fable qui s’impose comme une passante

À l’attention de ceux qui se sont arrêtés

Pour attendre ce qui va se passer d’inattendu

 

Et d’arable. Poursuivant mon chemin,

Je rencontre de vieux monstres d’acier

Couchés ou encore dressés comme des vivants

Au travail de la terre blessée. Les poulies

Et les treuils, les engrenages, les paliers

Sont arrêtés aux angles morts des poutres

Composant les habitants du décor, carrière

D’argile aux fossiles brisés et des insectes

Tournoient dans cette rouille et ces éclats

De peinture. Plus haut la concasseuse

 

Impose une ombre blanche à la pente

Et la route s’achève en cassure d’os.

Un vieil Anglais remonte à grand-peine

Des ébauches de visages endormis

Comme des dieux fatigués d’avoir vécu

Aux limites de l’imagination des peuples.

Salut à l’Anglais aux mains calleuses

Et à son odeur de gin et de citron.

Demain ses statues recomposées

Se multiplieront dans les miroirs des murs.

 

Des chenilles surgies de la terre jaune abritent

Les petits animaux de l’attente. Un chapeau

De tôle jette de l’ombre sur des caisses vidées.

Cette accumulation De détails n’est pas la profondeur

Ni la surface. S’agit-il de l’attente ? Les museaux

Gris paraissent aux créneaux et s’agitent.

Une photographie trouverait les plans

Successifs et les retiendrait tous

Au lieu des deux ou trois qui fondent

La perspective des tableaux de peinture.

 

C’est l’attente tout simplement,

La vigilance croissante de l’homme moderne,

Sa circularité mentale, la vitesse acquise

À force de mouvement linéaire courbe.

L’acier ne contient pas le soleil

Et ses écailles de rouille et de peinture

Rejoignent la terre concassée sans histoire,

Sans cette infime parcelle de temps

Qui trompe l’attente pour donner l’écriture.

 

L’AUTEUR

 

Nous sommes à Polopos, à l’équerre

De la montagne Sainte-Geneviève

Et du chemin de bois du Château-Noir

(1895-1900). Ta lenteur légendaire

Trouve ici aussi sa justification.

Les mêmes touristes s’abandonnent ensemble

À l’inconsistance de la réalité comparée

À tes incursions. Des arrachements crispent

La roche descendant dans le lit déserté

De la rivière. On hésite entre la géologie

Du regard et les désirs de paysage.

 

La langue même s’en prend aux descriptions

À la fois de l’imprimerie où des protes

De la couleur et des rehauts agissent

En pédagogues de l’histoire et du destin,

Et des salles climatisées où tes pigments

Luttent contre la polymérisation interminable

Et les abus de matière volatile. Langue du feu

Appliquée à des existences si transparentes

Que le reflet est impensable. Langue

Des retrouvailles et non pas de la rencontre.

 

En 1978 tes aquarelles bornaient ta pensée

Heureusement. Ma propre pensée n’a plus à lutter

Avec les arrangements héliographiques.

Depuis, je sais où tu allais et comment

Cela t’est arrivé : entre le vernis

De ton gigot de 1865-67, cette présence

De l’Espagne de Goya et de la Hollande

De Rembrandt, et les aquarelles du début

Du XXe siècle : rien de mesurable, l’infini,

Son contraire et son point zéro sur la ligne.

 

Infini pur, celui du regard parce que la parole

Est silence et que la musique est une approche

Des circonstances exactes de ton rendez-vous

Avec l’enfant. Zola aima-t-il ta pendule

De copal ? Que reste-t-il de ce qui fut

Sans doute la pire des attentes comparée

À ce qui dut passer sans rien attendre

Que le désir, ce père d’à côté, cette présence

Qui rendait possible ou impossible

Mais qui n’empêcha pas, qui ne détruisit rien ?

 

Qui apprécia le fait que tu étais peintre

Et que tu étais destiné à le rester malgré

Les injures du temps ? Comment notre pensée

Est-elle à ce point capable de renoncer

Aux exigences du prote ? Pas tout le monde,

Certes, mais un nombre croissant de spectateurs

Arrêtés comme tu aurais détesté qu’on s’arrêtât

Derrière toi pour lire par-dessus ton épaule

L’ébauche infinie et la lenteur tachycardiaque

De ton corps en posture d’exigence absolue.

 

Pudeur, secret jalousement gardé ou simplement

Irritation causée par la présence d’un autre

Qui ne peut-être qu’un passant, une trace

D’escargot causant la désynchronisation

Durable de tes rythmes biologiques ?

Nous ne savons rien de tes oscillateurs.

Et pourtant nous recréons le personnage

Comme si nos connaissances de l’esprit

Relevaient d’une science de l’homme

Nettement distincte des croyances.

 

Que savais-tu toi-même de Dieu, donateur

Du fond de tes poches ? Quelle influence

Avait-il sur ton idée de la nature ?

Sur quel chemin rejoins-tu pourtant

Le marquis de Sade ? Ce n’est donc pas

Sur ce fond de pensée que croissent

Les nouvelles formes, les formes trouvées

Par l’exploration systématique des formes.

Face à l’œuvre en cours d’achèvement,

Il ne serait plus question de philosopher

 

Et donc d’apprendre à mourir ? Il s’agirait

D’exister comme nous n’avons jamais existé.

L’art est devenu alors si proche de la vie

Que la matière, écriture tangible jusqu’à

La souffrance, se propose à des exigences

De l’attente, l’attente que je cherchais

Sur ces visages rayonnants d’admiration

À Paris, un jour d’expo au Grand-Palais,

(1978) sous l’œil lointain et caressant

Des femmes rondes et lisses de Maillol.

 

Nous étions enclins à des injections

Dont nous ne connaissions pas toutes

Les hypothèses. Comment ne pas enfin

Absorber les cristaux liquides

De nos découvertes tangentes à l’art ?

Comment, disions-nous, et non pas pourquoi ?

Comment ne pas s’arrêter pour ne plus attendre

Ce qui n’arrive pas aussi facilement

Que la date prévue ? Aux terrasses des cafés,

J’observais ce bonheur, le discours

 

Au bonheur, le fil de la conversation

Dans la clarté sommaire des liquides

Et des coulées de sucre, les fragrances

Qui reviennent au temps comme le vent

Retourne aux sommets après avoir tourmenté

Les toitures tranquilles de nos vallées.

Un photographe pourchassait un animal

Inattendu dans cette intrication

D’arrêts. Un portraitiste commençait

Par l’œil puis trouvait le contour

 

D’un visage par noircissement appliqué

De la surface l’entourant théoriquement

Sur le papier tenu obliquement dans la lumière

Blanche. Comment ne pas penser alors

Que tout a commencé par cette lumière ?

Il y avait belle lurette que les musiciens

Savaient tout de la résonance naturelle.

Peintres, vous ne connaissiez que le théâtre

De votre art, de la perspective à l’effet

De trou. Rien sur la nature même de cet art

 

Si universel, si pratiqué, si partagé.

Il a fallu que le monde change pour que

L’expérience pousse les hommes à s’observer

De nuit comme de jour. La division

De la lumière était probable par affinité

Avec la résonance. L’alchimiste Chevreul

Donna une couleur à la lumière de la matière

Et par conséquent à l’ombre de vos visions.

Et voici la peinture en harmonie avec la musique,

Voilà ce qui a changé les temps modernes

 

Et non pas cette accumulation d’hypothèses

Qui toutes se rejoignent dans le rite

Et par conséquent dans l’imitation aveugle.

L’arbitraire est le propre des sentences.

Rien ici ne coupe à cette évidence

Et nos connaissances sont entachées

De valeurs morales qui favorisent

Le retour des religions sur la scène

Et nos actions périssent lamentablement

Dans des constructions esthétiques

 

Difficilement contestables sinon moralement.

Ton intuition et ta connaissance du dessin

Ont approché les mécanismes de la jouissance

Avec une précision qui vérifie le jeu

Des perceptions et des inhibitions.

Quel musicien, sinon par tempérament,

A exécuté ce saut périlleux dans l’air

Que nous respirons en même temps que la langue ?

Quel poète, dépourvu de théorie et surtout

D’instrument de mesure appliqué au désir,

 

A atteint ce pouvoir de description

Qui rend l’achèvement non pas impossible

Mais inutile même comme perspective.

Même le temps en prend pour son aile.

C’est l’attente, le nourrissement

Interminable, la posture définitive

De l’esprit bourgeoisement enclin

À des sorties parallèles et les chemins

Ressemblent aux chemins comme les mains

Ne se distinguent que par leurs actes.

 

Nous n’avons rien trouvé sur la langue.

Il n’y a peut-être rien sur la langue

Aux usages si divers et si dissemblables,

Jusqu’à l’étrangeté du propos des poètes,

En commençant par les intimes convictions

Et les usages indiscutables de nos protes.

Pas étonnant que la littérature t’atteigne

En plein cœur ! Mais de la part d’un ami,

Est-ce bien de la littérature, ce roman ?

Dire qu’il n’y a rien sur le génie de l’enfant !

 

Se souvenir de toi c’est te voir debout

Devant un chevalet dressé dans la nature.

Peinture d’homme à la surface de la femme.

Quelle femme eût pu aimer un homme

De ta vigueur ? Même ton fils dénaturé

Ne te ressemblait pas. Quel génie

Eût éclairé les petits chemins rapides

D’une enfance vouée à l’admiration

De ton propre père ? Je ne veux pas me mêler

De ce qui ne me regarde pas mais enfin,

 

Comme tu t’es accroché à cette ténuité !

Et me voici une fois de plus sous le soleil

De Polopos, montant pour aller chercher

Le vin de mon ennui, pensant à toi

Comme si je n’avais jamais réussi

À te faire exister en biographe zélé.

Les lauriers roses sont blancs comme

Les neiges du mont Mulhacén et des traces

De lièvres m’ont un peu égaré dans ce lit

De roches et de terre craquelée comme

 

La moindre de tes peintures. Des enfants

Buvaient comme des chevreaux ne voyant pas

Le crapaud discret des roseaux et le merle

Des branches calcinées. Comment voir

Ce qui n’existe qu’à la condition

De lui accorder toute l’importance

D’un personnage enclin à l’écriture ?

Que voyais-tu que Zola ne voyait pas ?

Des filles invitaient au repos

Comme sur ces berges déchirées

 

Par l’accroissement des orages après l’été.

Des filles qu’on habille pour les dénuder

Sans qu’il soit question d’amour

Mais de chair ou plus exactement de corps.

À moins d’en peindre les pures apparences,

D’en recueillir la géométrie sexuelle

Par soumission aux données du tableau.

Elle filait comme la seule existence,

En l’absence totale de lit à la place de l’herbe

Empruntée à la tradition de la pose.

 

Se souvenir d’Hortense en croisant les femmes

De ce pays qui ressemble à ta culture.

 

OMERO

 

Une hirondelle brise les lois chimiques

De l’air saturé de cris d’enfants et l’eau

Éclabousse le visage de la fille rieuse

Qui se mouille comme le ciel se grise

D’appartenances chaudes. Des petits cailloux

Ont perdu l’équilibre et les rejoignent

Au bord de la fontaine dont les briques

Absorbent tandis que l’émail autorise

 

Les coulures. La femme est penchée

Sur la chevelure qui s’amenuise

Et l’homme consent à rire au bord

Du même angle d’ocre calciné. Clinkers

Des yeux. Les oiseaux reculent encore

Et l’âne retourne dans l’aire de battage.

Je m’éloignais d’eux comme on s’active

Au contact de l’animal indésirable

En ce moment d’observation immobile

 

L’AUTEUR

 

Comme tes tableaux que je pensais,

 

En 1978, à Paris, oublier comme le pain

Des après-midi passées avec la femme.

Je n’expliquais pas mon retour aux visages

Autrement que par la nécessité de finir

L’infini des possibilités au lieu d’achever

L’œuvre ou ce qui est une approche des travaux

Que l’esprit s’est proposé de donner

En exemple d’exemple. Visages dialoguant

Au fil des terrasses sur le même plan

Que le fleuve qu’on vient de souhaiter

 

Aux noyés. Une péniche grouillait comme

Un chalutier à la levée. Ils aiment les lampions

Et les tournoiements que l’homme implique

À la femme comme s’il devait s’en différencier.

Je n’entendais pas l’orchestre ni la voix

Qui charmait en marge du rythme. L’eau

Décrivait le voyage entrepris à l’aube

Des temps modernes, revenant sous la robe

D’un pont où des barques noires dissimulaient

Les véritables intentions du citadin.

 

De quoi revient-on quand on revient inquiet ?

Monet trouvait des apparences d’infini

À l’endroit même où tu renouais avec

Le fonctionnement des mécanismes sensoriels.

Degrés des couleurs, limites des formes,

Succession des plans, tu facilitais

Le chemin qui encercle les voyages

De l’homme au bout du monde que l’homme

A déjà atteint sans explication convaincante

De la part des chercheurs du voyage.

 

Tu flattais la science des physiciens

Avec des appétits d’homme cultivé dans le Sud.

Pendant ce temps l’alchimiste Chevreul

Se donnait à Nadar et à l’éternité,

Mauvais visage de la vieillesse encline

À des postérités nationales. Que jamais

Nos protes ne songent à vous soumettre

À l’omniprésence de ce cœur fossile

Qui nous hante comme langue morte

Et terre de l’échec prosodique.

 

Rue Saint-Jacques je piaillais du Verlaine

Aux murs répercutant d’autres circulations,

Mais en vitesse parce que le temps me pressait

De me rendre à un sommeil bien mérité,

Le sommeil des visiteurs marqués à jamais

Par cette nécessité de se demander comment

Tu eus souhaité qu’on se souvienne de toi.

Était-ce seulement le temps comme il passe

Sous le pont Mirabeau ou dans les veines

Des personnages de Proust ? Temps bien fragile

 

En comparaison de ton immobilité de chose

Définitive. Avec le temps va tout s’en va

Chante Ferré à l’autre bout de la poésie

Nationale — comme si l’éternité pouvait

Affecter les monuments nationaux ou qu’elle fût

Presque dérangée par la netteté indiscutable

D’une pensée qui n’a rien donné aux simplifications

Et moins encore aux choses simples qu’on goûte

Quelquefois avec une hâte de passant

Qui n’a pas compris la leçon du promeneur.

 

Se souvenir du personnage qui n’a pas connu

La faim, qu’on n’a pas pourchassé ni

Enfermé le temps de s’imprégner d’autres

Cavales moins justifiées et l’esprit

Se retourne comme un corps à la recherche

De ce qu’il vient juste de quitter,

Cette fraîcheur de classique véritable

Que tu partages, en ce siècle des fées,

Avec le seul écrivain qui eût apprécié

Ta petite attente de fils à papa : Sade.

 

Te servis-tu un jour de tes poings

À l’occasion d’une rencontre fortuite ?

N’as-tu jamais corrigé l’enfant qui hantait

Ta ressemblance ? Hortense comprit-elle

Les données de sa présence parmi tes objets

Du regard ? Comment se souvenir de toi

Si tu cesses d’imposer ta minutie légendaire ?

Rue Soufflot je crachais dans la rigole

Avec l’accent rimbaldien de la décennie.

 

OMERO

 

D’un cri, me voici à Polopos avec des enfants

Que je n’ai pas donnés à cette terre ingrate.

Ils jouaient avec l’eau de nos bêtes, l’eau

Chère à nos attentes de gardiens de troupeaux.

Ma houlette accroche la lumière comme le strass.

Je suis ce personnage agile, sac à vin

Et masturbateur intranquille, Omero

L’innommable, l’homme inqualifiable,

Suppôt de l’attente et bertsulari vacant

Au pays des jarchas et du cante jondo.

Toutes les femmes ont assisté à mon érection

 

Et aucune n’a voulu de mon sommeil agité.

Les vignes d’Ochoa ont inspiré ma chanson

Comme le pain s’accroît de l’enfance.

Ici je me souviens que j’ai connu Cézanne

À une époque où Paris était à la portée

De ma voix. Plus pauvre et carrément seul,

Je suis revenu pour ne plus repartir

Et me voici à Polopos en plein soleil

Bleu des murs et ocre de la terre des jardins

Où l’homme partage son eau avec ses bêtes

 

Tandis que les familles amènent des enfants

Et les nourrissent de reliques si vieilles

Qu’elles n’ont plus de nom à donner à l’homme

Ou à la femme qui en hérita. Se souvenir de toi,

Avec ou sans l’aide de l’assonance,

Est un exercice de la voix en plein soleil,

Et mon vin donne à ma peau l’odeur de l’attente

Qui sent un peu l’ail comme la mort.

Me voici victime du premier ravissement

Que la vie accorde quelquefois au praticien.

 

Nous n’allons jamais bien loin quand

Nous n’allons nulle part et c’est ce qui m’arrive

Comme cela n’arrivera jamais à ces enfants

Que je reconnais comme si la femme avait été mienne

Avant de n’appartenir qu’à elle-même.

L’homme désigne ma gourde, proximité

Sommaire que je ne citerai pas en exemple

Si on me demande d’être moi-même une fois

De plus sur la scène des représentations

Territoriales. Gourde vide et phallus prospère,

 

Facilité aussi pour l’improvisation qui me vaut

La gratuité du vin et le bas prix de l’hygiène.

Les femmes reconnaissent facilement l’homme seul.

 

L’AUTEUR

 

Et sur la trace d’un lièvre plus rapide que moi,

Je retrouve les sensations de l’enfant

S’éloignant du château d’Abadie d’Arrast

À Hendaye (Eskual Herria). La mer ravageait

La roche jusqu’à ces effondrements de verre

Dont personne ne fut jamais le témoin

Pas même moi et pourtant j’ai attendu

 

Devant les signes annonciateurs, brèches

Revisitées en rappel, les pieds au mur

Et l’œil attentif aux différences

Toujours révélatrices d’un fossile.

Ces spirales nous fascinaient et l’éclat

Incontestable d’une pointe de flèche

Comparée au mirage bien compréhensible

Provoqué par les gisements en ruban

De la pyrite. Ascension et descente

Suggéraient une égale montée en puissance.

 

Voici les premiers murs de Polopos

La bien nommée. L’herbe signale l’asperge

Ou l’escargot endormi. Des scarabées

Surgissent du néant, déployant des signaux

De forge. Un oiseau se tait dans le bleu

Des murs et des poutres mesurent en paix

Le degré d’effondrement atteint

Par cette absence d’homme. Les enfants

Finissent de boire et je les vois monter

Vers les grenadiers dont Ochoa le mal nommé

 

N’est pas jaloux. Les voici au plaisir

De la chair végétale, la connaissant

Aujourd’hui pour l’oublier demain

Et l’œil de leurs pilotes scrute

Des ombres improbables. L’âne d’Ochoa

Porte des lunettes. Riez en le voyant

Vous voir. Riez comme les petits enfants

Que vous êtes encore avant de n’être

Plus en mesure de retrouver l’enfance

Par le simple jeu de la tache et des contours.

 

Omero le gardien de troupeau, agneau

Entre les agneaux, montait vers la maison

D’Ochoa pour y trouver le vin de son repos.

 

OMERO

 

Pas de repos sans vin et pas de vin

Sans une Ode au vin et mon Ode à Cézanne

N’intéresse personne quand j’ai soif.

Je trouvais les mots à fleur de la terre.

La palabra es sangre.

 

L’AUTEUR

 

                                     En quelle année

Ai-je vu Caroline Carlson dans l’improvisation

De la femme aux prises avec la vie

 

Terrestre ? Ses pantalons décrivaient

Les graphes d’une attente cézannienne.

Belles mains dans les complexités

De l’espace chorégraphique. Nous buvions

Déjà. Nous retrouvions des rues si lentes

Que l’esprit y perdait ces chemins

De hallage. Lourds chevaux à l’aurore

D’une vie propice aux égarements

Sentimentaux. La Seine miroitait

Sous les ponts. Nous attendions peut-être.

 

Mais le temps n’était plus aux recherches

Facilement poétiques et psychologiques.

Nous avancions sans l’argent nécessaire

À la relative tranquillité de l’employé.

Le prix du papier avait doublé.

Nos efforts n’avaient plus de sens.

Je commençais l’Ode à Cézanne en ces temps

De ralentissement. Seule la dette

S’accroissait de l’attente. Es-tu

À ce point pauvre que personne ne te lit ?

 

Carlson creusait sa tombe et Michaux

Se promenait dans les fossés de Vincennes.

Comment finit-on mal ? Avec la mort

Qu’il est difficile d’imaginer en détail

Ou avec la vie qui annonce ses lendemains

Sous l’influence de la nuit ? La douleur

Est une habitude contractée dans la vitesse

D’exécution. Prévoyez la paralysie

Avant l’âge où les hommes ne seront plus

Des femmes et où les femmes n’enfanteront

 

Plus. Prévoyez une existence anthologique.

Vous aurez trop écrit ou vous n’aurez rien

Écrit du tout. Vous étiez ce personnage

Têtu ou cet autre qui s’abandonne au vin

Faute de femme pour accepter les raisons

D’une pareille situation littéraire.

Vous n’écrivez plus ? Vous écrivez toujours ?

 

OMERO

 

Je suis Omero et je bois le vin d’Ochoa

Le loup. Les femmes d’Ovidio connaissent

Ma chair comme si la chair de l’homme

 

Était à ce point facile à comprendre.

Je veux dire que jamais je ne parlerai

À la place des femmes pour me dire

Ce que je ne veux pas entendre,

 

L’AUTEUR

 

                                            Omero

Dont la parole est le sang même

Qu’il retrouve en quittant Paris

Un été de la décennie 70. Polopos

Est un paysage, une possibilité

D’attente, une croissance apparente

De ma connaissance des lieux et des hommes.

 

Vin innombrable des points communs

Avec ces vacances interminables ! Omero

Gardait les troupeaux en attendant

L’inspiration devenue la seule responsable

 

OMERO

 

De ce désastre existentiel. Je vous parle

D’une terre que j’extrais directement

De moi-même, sans ces intermédiaires

Conjugaux qui faussent les perspectives

Jusqu’à la profondeur. Je reproche à la vie

Ces détails accrocheurs du meilleur

 

Éclairage et voilà que je parle comme

Un photographe ! Omero photographie

Ce qu’il est venu peindre à l’imitation

De Paul Cézanne comme Paul Cézanne

Imita Poussin en des temps plus favorables

À la création poétique. Et Omero écrit

L’Ode au vin comme s’il s’agissait

D’une véritable improvisation et non pas

D’un calcul inspiré par la nuit.

Il n’y aura jamais d’Ode à Cézanne

 

Dans ce cœur fatigué au niveau de l’aorte.

Mes tableaux, je les peins aussi la nuit,

Quand vous dormez et les bêtes dorment

Du même sommeil biologique. Omero écrit

Et peint la nuit quand le vin devient

Moins exigeant. Omero connaît ces moments

Précis de l’exécution de l’œuvre. Lantier

Fils de Gervaise, qui étais-tu exactement ?

Cézanne ou ce que Cézanne menaçait d’être

À force d’opiniâtreté ? La raison de Cézanne ?

 

On n’écrit pas impunément sur les autres.

On ne sort pas indemne de l’arbitraire

De la prose et moins encore des techniques

De narration. Si l’Ode au vin survit

À mon existence, je serais le vin des mots

Mais la palabra es sangre, sangre, sangre !

Je sais tout ce qu’il faut savoir avant

D’écrire. Je ne sais rien du vin,

 

L’AUTEUR

 

                                                   Omero

Ne sait rien de ce qu’il boit avant

De donner à l’improvisation ce qu’elle mérite

 

De négligences et d’approximations, Omero

N’a jamais rien écrit sans l’influence

Du sang et des voyages, Omero écrirait

Une Ode à Cézanne si la femme le désirait

Mais la femme retenait ses enfants

En attendant que les bêtes s’écartent

De son chemin. L’homme observait les chiens

Et paraissait apprécier leur science.

 

OMERO

 

Dans ces moments, je deviens obséquieux

Sans inspirer aucune docilité de circonstance.

 

Les femmes peuvent alors mesurer les rugosités

De mes surfaces. Je me donne à leur regard

Sans aucune altération de l’apparence.

Mes yeux noirs sont cernés de noirs

Et ma lèvre est surmontée du noir

De mes poils. Peau creusée de noirceurs

Qui se déploient en griffures précises

Sur les joues. Le front bas comme Gauguin,

Équerre des yeux qui s’embroussaillent

Et réclament le peu d’attention que la bouche

 

Voudrait exprimer plus simplement mais

La palabra es sangre. La palabra brota

Como el tiempo de los relojes. Viene

De lejos y no dice nada del futuro.

Palabra de sangre, palabra de mujer

Y ¡yo ! con mi vino y mis textos

Escondidos. La femme ne s’écartait pas

De mon chemin et l’homme semblait fuir

L’instant à venir comme s’il en connaissait

Les tenants et les aboutissants, homme

 

De paille comme les chevaux qu’on renvoyait

Au combat en des temps moins discutables.

La fillette atteignit la toison recherchée.

Le garçon surveillait le bouc, Torpedo

El Grande fils de Torpedo el Buscón.

La femme me remercia pour mes explications.

Sa main accompagnait les joues de la fillette

À proximité de la toison couleur de bois

Calciné d’un chevreau qui cherchait un sein.

 

GISÈLE

 

Ils n’ont pas l’habitude,

 

OMERO

 

                                         dit la femme.

 

Moi non plus je n’ai pas l’habitude

Malgré des années de fréquentation

Des lieux privilégiés du tourisme.

Pas l’habitude qu’on se demande

Si je suis bien l’auteur de ces

Charmants paysages si pittoresques

Et si représentatifs de la tendance

Que nous avons nous gens de la terre

À proposer ce que nous possédons

Pour en être finalement dépossédés.

 

Nous ne vendons pas notre peau,

Elle ne nous est pas arrachée.

Nous n’en changeons même pas.

Nous assistons à la dépouille

En spectateurs tranquilles.

Il n’a jamais été question

De bonheur et de durée du bonheur.

La question n’était pas posée

En termes de possession, question

À ne pas poser aux plus anciens.

 

Oui, elle m’a vu sur le Paseo

Avec ma petite enfilade d’images

Peintes, sous les lampes au néon

Qui pose la question de l’éclairage.

Elle se souvient de l’explication,

De ma tendance à revenir sans cesse

À l’Histoire pour justifier un rehaut

Ou un cerne, éclairage et Histoire

Elle ne se souvient de rien d’autre,

De mon visage peut-être, que je porte

 

Comme un masque, comme une métaphore

De Vigny aux prises avec la modernité,

Comme une réponse à toutes les questions

Que nous n’avons pas pu poser aux vieux

Qui nous conseillaient de voyager un peu

Avant de décider ce qui était bon pour nous.

Visage aux angles viscéraux, mémoire

Des forceps et de la malnutrition, visage

Qui provoque encore des réminiscences

Quand je suis en conversation avec ceux

 

Qui ont un peu vite oublié d’où ils venaient.

L’homme se présente : Je suis Fabrice de Vermort

Et il révèle le nom de la femme : Gisèle

Sans les deux L si romantiques qui ont marqué

Sa rencontre avec l’Élégie. Néron porte

Le nom de son grand-père maternel, héros

De la Guerre. Aliz est coquette en prévision

D’une vie consacrée à son petit bonheur

De femme résolument conquise par le monde

Qu’elle ne laissera pas faire à sa guise

 

De monde trop méchamment masculin.

 

FABRICE

 

                                                                   Vous

Êtes le peintre que nous rencontrons chaque soir

Au fil de notre promenade rafraîchissante.

Vous êtes aussi ce gardien de troupeau

Qu’on ne s’attendait pas à rencontrer.

Je veux dire que les gardiens de troupeaux

Sont rarement des peintres. Des musiciens

Peut-être, encore que le pipeau m’agace

Un peu.

 

OMERO

 

                Et adepte prolixe du bertsu.

Je ne passe pas un été sans améliorer

 

Les angles encore trop austères de mon Ode

Au vin. Pourquoi écrire ce qu’il est plus facile

D’improviser ?

 

GISÈLE

 

                         Les enfants ne comprennent pas

Ces subtilités,

 

OMERO

 

                         dit la femme que le soleil

Me renvoie comme le plus intense des reflets

Que l’ombre porte en soi dès le berceau.

Je ne cherche pas à éviter ces rencontres

Avec l’inconnue qui garde son secret

Sans le protéger. Démesure des descriptions.

Elle scrutait mes noirceurs. Mes ongles blancs

 

Comme la neige éternelle de la Sierra, le blanc

De l’œil que je connais par ses figurations

Dans le miroir, mes dents héritées de la patience

Légendaire des femmes qui ont peuplé cette terre.

 

FABRICE

 

Vous parlez notre langue comme si elle vous

Appartenait,

 

OMERO

 

                        constate l’homme qui recherche

L’approbation de la femme et les enfants

Ne comprennent toujours pas ce qui est en jeu

Ici. Comment les enfants trouvent-ils leur place

Quand il ne leur vient même pas à l’idée

 

De poser la question du bonheur ? Comment

Cette question se pose-t-elle enfin un jour ?

Et quel jour plus atroce que le temps passé

À regarder les vieux mourir comme si la mort

Était la réponse à toutes nos questions ?

Il y avait des filles destinées à rester.

Tu sais parfaitement ce qu’elles sont devenues.

 

GISÈLE

 

Nous avons du sang espagnol,

 

OMERO

 

                                                   dit la femme.

Du sang ? Des mots qui coulent comme de source.

Le soleil l’embellissait tragiquement. Sangre

 

D’une seule parole prononcée pour l’émerveiller.

En comparaison, nos filles sont passagères.

Ensuite, si je me souviens bien, elle remonte

La pente au-dessus de la fontaine et rejoint

Néron qui a trouvé le moyen d’en finir

Avec la chair d’une grenade. —

 

FABRICE

 

                                                       Castelpu

Est aussi rempli de réminiscences,

 

OMERO

 

                                                         dit l’homme.

 

FABRICE

 

Nous y vivons quand nous ne voyageons plus.

 

OMERO

 

C’était du sang qui sortait de sa bouche.

Y a-t-il un seul instant de voyage dans la vie

 

Que je consacre à mon existence ? Du sang

Sortait de cette bouche encline à l’hypocrisie.

Moi j’avais le vertige des somnambules

Qui rencontrent des miroirs. Ma gourde

Était vide comme mon lit à l’heure

De m’y vautrer avec l’imagination.

Dans ces moments de remise en question

De ma présence parmi les autres, le vertige

Me traverse comme le fer, je me roule

Par terre et je mords la poussière.

 

Les animaux reviennent, le silence s’impose

Et je revis la lenteur du manque, son entropie.

Mais je n’ai pas le dos mouillé ! Je ne viens pas

De si loin ou de si différemment semblable

Que l’Afrique dont la complexité nous fonde.

Je viens de la mère enracinée et du père

Propulsé sur d’autres trajectoires. Ne pas

Poser de questions aux vieux qui savent

Parce que la mort est une question plus

Facile.

 

L’AUTEUR

 

               « Vous chantez tous par ma propre bouche. »

 

Se souvenir de toi, Cézanne, dans le canyon

Du rio Jauto que des promeneurs infatigables

Parcourent comme un territoire romanesque

Et que le témoignage de mes interminables

Séjours réduit à l’Ode faute d’atteindre

Les degrés du Poème et cette femme m’inspire

L’Élégie ou peu s’en faut ! Se souvenir

Que tout homme n’a pas la chance de posséder

À la fois les moyens d’existence et le génie

Du travail à faire sous peine d’inexistence.

 

Se souvenir avec amertume que les gardiens

De troupeaux ont commencé par le voyage

Conseillé par les vieux et que je suis le seul

À être allé aussi loin que possible.

Vivre d’une tâche à accomplir chaque jour

Et ne pas revivre ce que le voyage

A enraciné dans la complexité géométrique

Du corps un instant promis à l’aventure

Et à des séjours moins pathétiques.

 

OMERO

 

Je me souvenais du moindre détail

 

Avec cette application qui fit de moi

Un enfant prometteur. Mais je n’avais rien dit.

Ils écoutaient leurs propres circonstances.

Vieillards conseillés par des vieilles.

L’arpenteur allemand ne désignait pas

Les émigrés sans rechercher leur avis.

Ils dirent : Non, lui, il ira à Paris.

L’arpenteur me toisa. J’avais l’œil

De l’oiseau parallèle. Il ratura mon nom.

Rien de moins que cette présence assise

 

Sous la vigne, un jour de juillet, l’autocar

Ronflait dans l’ombre, répandant sa fumée.

L’alignement des hommes jouxtait celui

Des femmes et des enfants. Des enfants ?

Demandai-je aux vieux. Ils se turent.

À Paris, les menaces de guerre atomique

Étaient réelles. Quel vertige ces souvenirs

En vrac ! Cette vie qui revient au point de départ

À un âge où on s’attend à transmettre

Le flambeau des exigences et de la minutie !

 

Maintenant les maisons sont ouvertes

Comme des fruits. Le feu a calciné les arbres.

La broussaille menace de flamber à tout instant.

L’aqueduc a cédé à des pressions d’équerre.

Seule la fontaine a conservé le charme

De nos anciennes pauvretés. Le champ

De patates d’Ochoa forme une langue verte

Entre les roseaux et le lit craquelé

Comme une poterie. On ne se couche plus

Sous les oliviers maintenant que le temps

 

Ne se mesure plus en conditions d’existence.

Vendez tout ce que vous possédez avant

D’en être le propriétaire ! Vendez votre âme

À des amateurs de traces laissées pour mortes

Par ceux qui n’ont pas franchi les limites

De la récence. Ils pratiquaient la mortification

Sur l’autel de notre chair d’enfant. Vendez

Les momifications inattendues de l’enfance

Prise en flagrant délit d’héritage culturel.

Rien ne vous sera arraché sans ce consentement

 

Du bout des lèvres, rien d’aussi important

Que les racines de votre explication, rien

Qui n’entre pas dans le cadre de ces recherches

D’objets à contempler comme si nous n’en

Connaissions pas les véritables tourments.

Mais ne vous en prenez pas à la femme

Qui vous inspire des passions lamartiniennes

Au bord des reflets que le bassin propage

Sur son visage enclin aux pires prétextes.

Elle mouillait les joues de l’enfant rieuse

 

Comme une mouette. Comme elle paraît flotter

Quand elle descend un escalier, écrit Eudora

Welty. Comme il est facile de s’interposer

Entre sa persistance de jaune et les bleus

De l’ombre qui limite nos approches de l’eau.

L’enfant minaudait sous les gouttes précises

Et couleur d’éphélides. J’avais fini de souffrir.

Maintenant les roses de l’air tournoient

Comme des insectes. L’eau est ralentie

Par l’attente. L’enfant s’immobilise

 

Et je la peins, comme Cézanne depuis le talus

Voyant passer des saltimbanques ou des hommes

À cheval, comme Welty et ses acrobates passants.

Je peins des rencontres fortuites et faciles

À mémoriser. Je ne vais pas plus loin

Que la surface mise en perspective bleue.

Les témoins de ma prescience me renvoient

Au travail de l’instant. Pendant ce temps,

Torpedo el Grande poursuit le comte de Vermort

Parmi les roseaux de la berge et nous rions

 

Pour mettre fin à notre entente visuelle.

Les cris du comte nous apprivoisaient.

Une tourterelle se détacha des cimes

Et se posa parmi les hirondelles des fils.

 

ALIZ

 

Sommes-nous à Polopos ou à Castelpu ?

 

GISÈLE

 

Le comte avait une fâcheuse habitude

De l’animal rencontré fortuitement

Au détour d’une clôture ou en plein

Chemin. Un comte facilement désarçonné

Par le débucher. Il s’était fêlé le crâne

 

Sur la pierre même des trois seigneurs

De la légende de Rabat. Les coups de fusil

Agitaient ses couilles comme des nymphes.

Il n’avait pas le sens de l’orientation

Et s’était perdu dans un palais cambodgien.

 

OMERO

 

En attendant les roseaux frémissaient

D’un autre combat que celui de la bête

Taraudée contre la bête postée. Rire

De l’autre quand il se montre à la hauteur

De sa véritable nature. Mais que savais-je

 

Moi-même de cet homme distant qui saluait

Avec le bord de son chapeau de paille

Qu’elle lui reprochait de porter la nuit

Quand ils se promenaient en famille

Sur le paseo ? Je riais pour l’accompagner.

J’accompagnais aussi l’enfant gracile

Qui se colorait comme un poisson.

Le petit-fils de Néron était juché

Sur les restes du vieux moulin à vent

Et se grattait les tempes des deux mains.

 

Le comte ne sortit pas vainqueur de la joute.

Torpedo el Grande l’avait vaincu

Grâce à sa connaissance profonde des lieux

Et particulièrement de cette géographie

Des berges où l’œil ne distingue pas

La profondeur de la distance. Le comte

Se calma en nous voyant euphoriques.

Un chien ramena l’irascible Torpedo.

Elle avait oublié de me dire que le comte

Poursuivait encore un amour de jeunesse

 

Et sa bouche se posa sur mon oreille

Comme la coquille vide sur le sable.

J’attendais sa langue, o impatience !

 

FABRICE

 

Vous a-t-elle dit que j’ai aimé

Un homme et que je n’en rougis pas ?

 

OMERO

 

Il toisait ma gourde et je la secouais.

Des hommes j’en ai aimé moi aussi

Comme on aime les femmes. Quelle différence

Entre cet homme que sa femme décrit

Sans que je ne lui aie rien demandé

 

Et cet homme que je ne suis plus maintenant

Que les baigneurs de Cézanne ont déserté

Les rives de cette rivière asséchée ?

Ochoa n’a jamais aimé les hommes croisés

Dans les cheminements revécus à la place

Des voyages promis. Ochoa le mal nommé,

Doux comme la caresse du vin sur la langue,

N’a aimé que les femmes tombées

Comme les quilles de notre enfance,

Femmes culbutées des rives tranquilles

 

Et de la plénitude de l’ombre. Pour que

De notre amour naisse la poésie. Rire

Avec toi est un parfait malentendu.

Et pourquoi rechercher si visiblement

Le témoignage de cette fillette rose

Comme le vent ? Nous étions assis

À l’ombre d’un olivier, sur la pierre

Qui évoquait pour elle Rabat et l’Arize

Traversée par un soleil d’hiver immobile

Comme un personnage de tableau. Le jour

 

Où l’homme enfantera de l’homme sera un jour

Plus déterminant que celui où viendront

La ribambelle de vos enfants saphiques.

Ma sœur, côte à côte nageant, nous fuirons

Sans repos ni trêve vers le paradis

De mes rêves ! Elle était si proche de moi

Que je pus lire dans les yeux de l’enfant

Ce qui m’attendait une fois achevées

Les présentations. L’homme exhiba

Sa blessure provoquée par la cassure

 

Des roseaux. Ces gouttes de sang versées

Sur la terre comme une offrande arrachée

À la femme capturée sans promesse de bonheur

Un jour d’averses successives à Vermort,

Château des comtes de Castelpu et d’Alamo.

Vous connaissez ? Ces parentés m’obsédaient.

Des Pyrénées à la Sierra Nevada, combien

De voyages avons-nous vécus sans rien changer

À nos habitudes ? Mais que savais-je moi

De la monotonie et des reproches ? Qui

 

Étais-je si je n’étais plus à mes yeux

Ce que j’avais implicitement promis

À mon ascendance ? Les yeux de l’enfant

Se remplissaient de mon vertige. Dit-elle.

Elle me regardait comme on s’approche

De l’instant. Vous ne comprenez pas

Ce que je veux dire de cet homme.

Mes dents sont l’héritage des femmes,

Je l’ai déjà dit. Le noir qui me cerne

A aussi une explication. Ma langue

 

Ne promets plus rien à qui veut l’entendre.

Voici mon Ode au vin et Cézanne n’est plus

Qu’un souvenir du Paris revisité

Avec les moyens de l’abandon à soi.

Et voici mes paysages, mes portraits

Et mes natures mortes et Cézanne n’est plus

Que la relique des promesses de l’enfant

Que j’ai été peut-être à votre place.

 

GISÈLE

 

Ne partez pas,

 

OMERO

 

                          dit-elle,

 

GISÈLE

 

                                             je voulais

Vous demander notre chemin. Nous perdons

 

Tout ce que nous trouvons. Que pensez-vous

De cette inclination ? Nous envoyons

Des cartes postales comme s’il s’agissait

De témoignages mais nous savons bien

Au fond que nous venons alors de perdre

Ce qui constituait peut-être une trouvaille.

Ne parlez pas à ma place s’il vous plaît !

Et ne me décrivez pas votre vertige d’homme

Que les yeux de cette enfant racontent si bien.

Adressez-vous à des femmes appropriées.

 

OMERO

 

Vin du landier ! Ce n’est pas en volant

Que j’atteindrai les cimes de notre horizon !

Vin du retour à la pleine terre,

 

L’AUTEUR

 

                                                  Omero

N’a pas l’Ode comme Hugo, il n’a pas

Le Poème comme Vigny, ni l’Élégie

Qui jadis lui inspira quelque admiration

Pour le poète du drapeau national.

Omero ne possède que la Chanson

Et il veut écrire une Ode à Cézanne !

Mais quel sédentaire s’il n’est pas

 

Impotent trouve le La au fil des pages

Qui bornent sa vie de gardien de troupeau ?

 

OMERO

 

Quel homme seul et donc foutu d’avance

Revient au bercail dont le plancher

A pourri sous l’effet du manque

De lumière ? Ils visitaient les lieux

Comme si personne n’y avait jamais vécu

Et désignant les maisons vouées à l’immersion

Ils s’attardaient pour en admirer la vigne

Suspendue comme la meilleure des métaphores

 

Où l’insecte est roi de la statique

Et de la disparition. Ces hommes venus

D’ailleurs pour calculer les effets

Du barrage sur notre esprit mangeaient

Dans nos assiettes avec un plaisir

Qui flattait notre conscience du drame.

Descendez ou montez, mais ne restez pas là.

Et nous avions du mal à imaginer

Ce que pouvait être la vie après

Une telle somme de calculs prévisionnels.

 

Le río Chico ne mêlera plus ses eaux jaunes

Aux glissements bleus du río Grande.

Et le lac portera le nom du village.

Voilà comment nous changeons la géographie.

Nous changeons aussi la vie, Grands

Travaux, Pacification, Conquête, Intérêt

Supérieur, Europe, Progrès, et la vie

Devient ce petit jardin si précieux

Que la mort en héros ne concerne plus

Personne. Les vieux furent les premiers

 

À occuper les appartements coquets

Que l’État mettait à leur disposition.

Maintenant partagez le peuple en émigrés

Qui partent pour revenir un de ces jours

Et en condamnés à ne pas quitter cette terre

Ou plutôt à se situer en marge de la terre

Dont on n’a jamais possédé que l’aumône.

Et voici Omero qui revient dans une voiture

Et la route qui se dérobe puis s’achève

Avant même le seuil de sa maison.

 

Voici les traces sommaires de Quevedo

Et de Goya. Rien de vraiment profond,

Rien en comparaison des influences

Copiées avec application à l’école

Laïque. Rien de la copla ni du romance.

Rien de ces points précis de la conversation

Où la littérature rencontre ses données

Populaires. Rien de la moindre berceuse

Qu’une voix de femme donnait au soleil

Des après-midi torrides qui sentaient

 

L’olive et le calcaire de nos mines.

Vous avez de la chance, avait dit

L’ingénieur en vissant son œil

Dans le théodolite. La maison pouvait

Encore exister si quelqu’un y vivait,

Quelqu’un vivant avec une femme. Sans

Femme, pas de vie accrochée aux pentes

Que les amandiers éclaboussent

De petites ratures de noir et d’or.

Sans femme, pas de reconnaissance.

 

L’AUTEUR

 

À Paris, en 1978, je portais la barbe

Des Maures. Nous n’avons pas balayé

Notre seuil avec ces poils de conquérant

Mystique. Nous en avons aussi hérité.

La barbe sentait bon comme les épaules

Des femmes légèrement vêtues. Les tableaux

Marquaient des endroits précis du voyage

Mais rien sur le temps passé à parfaire

L’outil de travail, temps de l’adolescence

Si on en juge par les premières toiles

 

Si définitives. Qu’en est-il de l’enfant

Que je fus au regard de ces autres aujourd’hui

Disparus ? Que possédais-je d’aussi vivace

Qu’un souvenir de transes ? Quelle Ode

Coula de source ? Je pensais à l’enfant

Qui s’arrêtait inexplicablement pour attendre

Ce que personne ne voyait venir. L’enfant

Ne devient pas bachelier. L’enfant s’arrête

Quelquefois et ce sont les autres qui agissent

À sa place. Sommes-nous l’enfant que nous avons

 

Été ou bien ce que les autres ont fait de nous ?

Que signifie alors la femme promise et oubliée

Et toutes les autres femmes qui participent

À cet oubli majeur ? Nous ne retrouvons rien.

Nous jouons avec ce côté évocateur des mots

Comme si la langue, comme langage, avait accès

À ce qui faute d’être de la profondeur

N’est que la marge de l’existence. Omero

N’a pas échappé au destin des plus pauvres

En esprit et il n’a pas compensé ce destin

 

Par une situation dans le monde du travail.

Je ne suis pas un travailleur. Je travaille.

Je ne suis pas un rebelle. J’écris tous les jours.

Je ne suis pas un génie comme le Cézanne

Du Grand-Palais. Je suis un landier de l’instant

Propice à tous les vents de bout. Je ne suis

Pas ni l’oiseau des cimes ni la fourrure

Rapide des broussailles. La terre ne connaît

Pas mon glissement. Le soleil n’éclaire

Pas mes nuits de transit. Pas de situation

 

Sinon cette vocation à garder les troupeaux

D’une terre qui ne me laisse rien, ni Quevedo

L’incontrôlable ni la maison aux traces

Évidentes de savoir. Voici ce que nous sommes,

Cézanne, nous qui ne sommes ni prophètes

Ni employés, nous qui buvons en cachette

Ce que nos joues révèlent à tout le monde.

Nous allons à Paris et nous revenons toujours

À l’endroit même de notre dernière conversation

Sensée.

 

OMERO

  

Le porche existe encore, moins fleuri

 

Certes, mais il a conservé les rognures d’ongles

Et les peaux d’oignons. Aux fenêtres sans verre

S’agitent les petits rideaux de ma promiscuité.

Mes coussins contiennent le crin de nos chevaux.

Pas une femme ne dormira dedans si ce n’est celle

Qu’on me promit et qui a mystérieusement disparu.

Pas un homme ne partagera le vin de mon attente,

Pas même l’homme joueur de cartes ou de dominos

Qui me serait tellement utile. Mes bras comme

Mon esprit ont acquis une lenteur qui m’éloigne

 

De toute l’attente conquise sur le temps.

Vin du landier qui a voyagé jusqu’à Paris !

Vin de la rue qui sent la friture au vin

Qui a la saveur immobile de la pierre.

Nulle extase s’interpose. Je reconstruirais

Si je connaissais les principes. Je vivrais

Si je savais voir ce qui explique les apparences

Et non pas ce qu’elles dissimulent. Je mourrai

Comme un poisson, remontant doucement

Au fur et à mesure, comme un pendu !

 

Vous déportez et nous émigrons, ô Paradoxe !

Des villages entiers voués à la reconstruction

De l’Allemagne et à la mise à jour de la vie

Quotidienne des Français. Nous revenions

Avec le sentiment d’avoir déserté la terre

Qui nous donna le jour. Ma voiture, une Citroën,

Ne fit pas son effet. Ils étaient tous partis.

Seul Ochoa, qui était né avec une tête de loup,

Avait conservé la maison familiale

Que les eaux n’avaient jamais menacée

 

Comme elles avaient menacé les autres.

Et la vigne aussi fut conservée avec

La même obstination. Les hauteurs

De Polopos sont maintenant le haut lieu

De ma substance. Ochoa connaît le secret

Du vin et j’en chante les effets

Sur un esprit qui ne pouvait être

Que le mien. Qui d’autre au-dessus

De l’eau tranquille qui a tout effacé ?

Qui d’autre sinon cet autre moi-même ?

 

Ma gourde est vide, étrangère. Pas de souci

Pour l’homme qui t’accompagne. Il a soif

Et il boit l’eau de notre fontaine,

Pas le vin que je ne partage plus depuis

Longtemps. J’ai rendez-vous avec le diable

Chaque fois que j’en finis avec ce fini.

La fillette proposait ses joues aux embruns

Ou à la rosée, comment nommer ces gouttes

D’eau ? Maintenant courrez avec l’homme !

Tournoyez parmi les bêtes qui m’appartiennent.

 

Me voici seul avec la femme d’un instant

Passé à évoquer Paris et son Cézanne

Perpétuel. O mouvement ! Elle regardait

La ligne brisée de l’horizon en proie

Aux tourments de l’été et ses yeux

Ne retrouvaient pas le chemin emprunté

Il y avait une heure à peine. Sa langue

Gouttait les gouttes avec parcimonie.

Ses cheveux comme la toile d’araignée

Des matins d’hiver et ses bras comme

 

Ces personnages imaginés dans la paroi

Du calcaire de nos mines. Les mains

Décrivaient le voyage d’un point

À un autre du paysage. Elle se trompait

Sur les détails que l’attente me donne

Comme points de repère de mon périple.

Les mots naissaient des complexités

De la narration là où moi-même eusse

Accompli le rite de la chanson.

Bientôt elle n’aurait plus rien à dire.

 

Alors le silence s’accroît d’une autre

Femme et la boucle est bouclée, je le sais.

Il se passe que j’appartiens au paysage

Retrouvé. J’en extrais les scories bleues

De mon ciment verbal. Le vin coule

Entre la description et les passages flous.

Voici ma main, ma langue et l’extrémité

De mon corps. Ce qui arrive est un moment

De source que Cézanne a rencontrée enfant.

C’est l’enfant qui est le secret de tout.

 

À l’œil nu, elle perdait la perspective

Du chemin de l’aller et espérait naïvement

Que je lui montrerais les prémices du retour.

Vous qui connaissez le moindre détail

De ce décor. Mais je ne connais que l’attente

Et encore je n’en dis rien pour l’exorciser.

Nous passons notre temps à trouver le temps.

Nous ne trouvons pas les lieux ni les personnages.

Et que penser de cette logorrhée qui me prend

À proximité de la chair ?

 

GISÈLE

                                        C’est la poésie

 

Des voyageurs immobiles,

 

OMERO

 

                                            dit-elle comme

Si elle se souvenait d’en avoir rencontré

D’autres au long cours de son immobilité

Relative. Nostalgie d’un temps réduit

Au pire à des photographies et au mieux

À des lettres d’amour. Croiser la femme

Accrocheuse d’étoiles est une habitude

D’enfant. Elle s’arrête un instant

Pour évoquer les lieux du bonheur

Et des personnages apparaissent entre

 

Les lignes. Un accompagnement d’enfants

Et d’homme fragilisé par ses infidélités

Trouble l’eau de la conversation. Je sens

Le bouc et vous vous souvenez de l’instant

Passé à prévoir la sentence suivante.

J’adapte le berstu à ma condition

De gardien de troupeau étranger à toute

Nation et Ochoa m’en veut comme une femme

S’en prend aux miettes de pain sur la table,

Celles qu’on réduit au parterre d’une main

 

Habituée au harcèlement des insectes.

Nous nous quittons. Chacun son chemin,

Moi en rond pour revenir et vous en ligne

Droite qui se brise finalement avant

La fin des voyages d’agrément. Les enfants

Sont des petits chevreaux et l’enfant

Qui s’en distingue est une proie facile.

Mais il arrive qu’un troisième enfant

Ne tiennent pas ses promesses et Paris

Est un enfer comme les autres. Cézanne,

 

Je te salue sur la crête de coq de mon mirador.

D’ici, je prends la mer et la terre me ressemble

Comme tu aurais voulu qu’elle ressemblât

Au commun des mortels. Des oiseaux reviennent

De je ne sais quelle apparence dont tu es

Le responsable. Seul parmi les hauteurs

Dont j’hérite comme le pauvre trouve de quoi

Exister encore, je donne mes mains à la couleur

Et mes entrailles au silence. La rivière

Ne coule plus comme elle nous a nourris

 

D’instances plus probables que la poussière

Des chemins. Les arbres s’en vont aussi

À moins qu’on ne les dresse sur leurs pieds

D’argile. Murs blancs des résidences d’été.

Ma Citroën a l’air d’un personnage.

Voici le chien à l’ergot caractéristique.

Nous te saluons à la base des points de fuite.

Nous sommes seuls comme des étoiles.

Peu d’hommes ont survécu à l’enfant.

Ici les enfants sont des petits chevreaux.

 

L’AUTEUR

 

Il n’y a pas d’enfant qui s’en distingue nettement.      

 


GISELE

OMERO — berger et poète

OCHOA — idem

FABRICE DE VERMORT — touriste

GISÈLE DE VERMORT — son épouse, mariée depuis seize ans

ALIZ — leur fille, huit ans

NÉRON — leur fils, dix ans

LE CHEF — garde civil, sergent

RAMIREZ — idem, subalterne puis chef

PILAR —  femme du village

ANGUSTIAS — idem

VIRGINIA, DOLORES, TROISIÈME JEUNE FILLE

L’ÉTRANGER, LA TOURISTE — promeneurs

LE JEUNE HOMME — comédien

GARDE CIVIL

LES ÉRINYES (trois)

L’AUTEUR

 

ACTE premier

Hier

 

Scène unique

Gisèle, Omero, l’Auteur, Fabrice, Ochoa, Néron, Aliz

 

Premier temps

 

(La terrasse de la maison d’Ochoa, sous la vigne. Des tables comme dans un café. Au fond, la roche et côté jardin, le paysage montagneux. Côté cour, la maison, la cuisine.)

 

GISÈLE — Vous autres ! Mais si j’en crois l’évolution des sciences, ce sera vous ou nous. Nous ne pouvons pas perdre tout ce temps passé à reproduire. Le spectacle de vos compensations ! Le plaisir vous agresse à notre place, moment favorable aux disparitions. Je ne veux plus souffrir. Pas même une pensée. Nous avons beau aimer avec sincérité, vous n’allez jamais au bout de cette voie tracée entre la chair et sa durée. Jamais plus loin qu’un cri. Entre nous, l’enfance pourrait devenir l’unité véritable mais la trilogie fatale vous sert de roman et nous nous retrouvons seules avec ce qui reste de l’enfant conçu avec vous. Nous sommes l’avenir des peuples primitifs ! À quel moment devient-il inévitable de nous séparer en laissant toute trace d’histoire en marge de la nécessité ?

OMERO —

Hay un camino,

sin piedras

para decir

a los pies :

Yo existo

Hay un camino,

el horizonte

no es el futuro

el polvo

no es el pasado

De presente

quizás una mujer

quizás nada

El camino

de la espera

L’AUTEUR —

L’été

à Polopos

les oiseaux

produisent des cigales

sur les troncs

des eucalyptus

et des oliviers

Je dors

à l’abri

de ton feu

universel

sous les pentes

des toitures

où vivent

des oiseaux

Le matin

à Polopos

les oiseaux

réveillent les cigales

et les troncs

des eucalyptus

deviennent rouges

comme les turgescences

du printemps

Les oiseaux

se réveillent

au-dessus de moi

dans les branches

qui touchent

le toit

de ma maison.

Il y a un chemin

et pas de pierres

pour dire

J’existe

Horizon

Poussière

et Femme

sont les maîtres mots

de cette existence.

La guitare

d’Omero

remplace le pipeau

des bergers

Et les chants d’oiseaux

mes rêves

les plus récents

ceux qui ont encore

des ressemblances

avec la réalité.

Puis les oiseaux

s’identifient

un à un

puis par couple

par volées

géométriques

et faciles

hirondelles des fils

tourterelles des cimes

des poteaux

moineaux des feuilles

d’ombre

la chouette demeure

invisible

et le merle

croise les geais

bavards

Puis les insectes

me visitent

tous plus ou moins

menaçants

L’air change

la terre se peuple

en surface

et en profondeur

la terre aimée

comme la vie

et le ciel

et toute la matière

qui fonde

les théories

de l’infini

et du néant.

Ayant perdu

la place

qui me revenait

parmi les penseurs

de ce monde à genou

je tisse des toiles

au lieu de les peindre

j’enfile des mots

et je ne les dis pas

au passant

à la passante

qui peut être

un enfant

Perdu

le fil

et invisible

l’autre côté des carreaux,

cet intérieur

de bois

et de terre

ne m’appartient plus

comme il a reproduit

toutes les existences

qui m’expliquent

Écrivant

au lever

de ce corps

maintenant

moitié vivant

moitié mort

avec la poésie

qui me mord les lèvres

et les anecdotes

et les pensées

qui reviennent

avec leur charge d’enfance

et d’adolescence

je croîs

dans les statues

et leur présence

projette des ombres

de personnages

OMERO —

Il y a un rythme

et ici

je différencie

la prose

du vers

la prose est féminine

et le vers est l’homme

en proie

au vertige

Je reconnais

la femme

comme si elle était mienne

et l’homme je le crée

comme la boue

existe déjà

Je les ai perdus de vue après que les enfants eurent jeté les coquilles de grenades. Je suis allé jusqu’au barrage mais cette fois je ne suis pas monté pour contempler l’eau. Trop miroir, l’eau et le ciel pas assez reflet et moi comme une existence générique. Les bêtes ne m’ont pas suivi. Pas assez d’herbe ou trop de cailloux et de terre craquelée. En revenant, j’ai sucé les sucs des berges et mâché le cœur des chardons. Je faisais le chien avec les oiseaux et l’oiseau avec l’ombre. De quoi avions-nous parlé ? Qu’avions-nous évoqué qui impliquât une suite ? D’habitude, les touristes passent et nous les réduisons facilement à cet éphémère. Comment expliquer qu’un homme tombe amoureux d’une femme s’il n’est pas dans le besoin ? Voici l’auteur qui cueille des trouvailles comme dans le lit du Lot. Nous montons pour notre vin. Il ne boit pas le vin. Il en fait ce qu’il veut. Rien n’est perdu qui a été payé. Rien à regretter en cas de commerce. Il marche comme un soldat. Il marche sur les fleurs et trouve des objets du regard à fleur de la terre. Il me donne à observer des pertinences compliquées de géologie et de croissances superficielles. Ses mains caressent tout ce qu’elles trouvent. Avec des mains pareilles, ma chanson s’éterniserait. On n’écrit pas quand on possède des mains capables d’une telle exigence rétinienne. Et c’est moi qui joue ! Sous la tonnelle d’Ochoa, bien à l’ombre mais pas à l’abri des insectes, ils parlaient d’eux :

 

Deuxième temps

 

GISÈLE — Quelque chose ! Dis-le ! Dis ce que je veux entendre maintenant que la vie est définitivement changée par la persistance de tes obsessions. Ce temps perdu à observer. Qu’est-ce que j’attendais de ce silence ? J’étais presque obstinée ! Et j’attendais que tu me parles, attendant que ton corps me le dise puisque tu te taisais.

FABRICE — Il n’y avait que le silence et ta paresse.

GISÈLE — Le lit et la fenêtre ! La lumière du matin est si différente de celle qui nous abandonne la veille ! Je n’avais pas dormi.

FABRICE — C’est ce que prétendent tous les paresseux.

GISÈLE — Je n’avais pas dormi ! Et le rêve dans les gouttes de ta sueur. Je haïssais cette caresse mais je te la donnais. Le temps arrive à s’apaiser comme la rivière de mon enfance après les bois de nos contes.

FABRICE — Les vieilles racontent n’importe quoi.

GISÈLE — Ta facilité à revenir des plus longs voyages. Je n’attendais plus. Mon corps devenait envahissant. Nous ne parlions jamais de tes découvertes. J’imaginais ta patience et les dédales d’une ville inconnue. Parfois la forêt s’interposait et ses animaux s’avançaient. L’hiver, nous fermions les volets et l’attente s’ajoutait à la croissance. Je te suppliais de ne plus t’en aller aussi loin.

FABRICE — Tu aurais dû épouser un employé de la préfecture.

GISÈLE — Mais ne m’a-t-on pas donnée plutôt ? J’avais ce désir intense de choisir. Leur influence s’annulait dans mon désir. Le matin devenait transparent comme le carreau des fenêtres. J’agitais les rideaux pour noyer mon regard. Tu passais sur le chemin. Tu me désirais. Et j’interrogeais mon corps au lieu de le soumettre à tes exigences. Ils m’ont trahie !

FABRICE — Nous trahissons avec une telle facilité à l’heure de remettre de l’ordre dans le monde qui nous appartient ! Je ne me souviens pas de ton visage derrière le rideau. Je te voyais plutôt juchée sur une échelle pour cueillir les cerises de ces beaux mois de juillet qui promettaient tous les recommencements. Tu n’étais pas à la vitrine de tes pensées ! Tu agissais comme toutes les filles en âge d’être dépossédées. Tu te donnais en spectacle sur les échelles !

GISÈLE — Ne parlons plus !

FABRICE — Ils ne comprennent pas.

GISÈLE — Il comprend, lui.

FABRICE (à Ochoa) — Vous comprenez, vous ?

GISÈLE — Tu deviens inconvenant. (à Ochoa) Excusez-le s’il vous a offensé.

FABRICE (à Ochoa) — Excusez-la si elle vous a promis de vous revoir.

GISÈLE — Il n’est question que de ton obscénité !

FABRICE — Appelle cela comme tu voudras. Je suis détruit. Je ne recommencerai que dans mes rêves.

GISÈLE — C’est bien ce qu’ils en pensent : pas de regret. Ils condamnent cette absence de repentir.

FABRICE — Tu en sais des choses sur ce sujet !

GISÈLE — Il y a longtemps que je me renseigne.

FABRICE — Il y a longtemps que je souffre. Je ne sais même pas ce que je cherche dans cette pratique douloureuse.

GISÈLE — Et tu te plains ! Quelle honte sur nous !

FABRICE — Passage de la confidence aux reproches. Elle arrivera au seuil du tribunal avec ce qu’il faut pour exagérer la portée de mon geste.

GISÈLE — Nous n’en sommes pas là.

FABRICE — Tu ne lui as encore rien demandé ? On dirait qu’il attend. (à Ochoa) Nous ne sommes pas venus pour notre vin. Je veux dire que ce n’est plus la raison. Nous venons de changer nos habitudes pour cet instant qui ne se reproduira plus dans la prison à quoi elle veut me condamner. Oublions plutôt.

GISÈLE — Ils ne regrettent jamais. Jamais un regard, ce regard qu’on s’attend à rencontrer finalement comme s’il était encore possible sinon d’oublier du moins de... raisonner.

FABRICE — Elle parle comme si je ne souffrais pas moi-même. Je me défendrais. J’irai au bout de ma confession.

OMERO (jeu) — Nous arrivions. Moi avec ma gourde gonflée d’air et l’auteur avec sa petite poterie de vermeil qui ressemble à un objet du culte. Je n’ai jamais rien pu savoir de ce culte. Il ne boit pas le vin. Ochoa alourdissait l’ombre de son immobilité patiente. L’homme était assis au fond de la terrasse, contre la roche. La femme côtoyait la petite Aliz qui me souriait comme si rien ne venait de se passer. Nous avions rencontré Néron dans le chemin où il chassait des insectes plus rapides que sa lenteur de petit paresseux. Un jour, nous haïrons les enfants que nous n’avons pas été, prédisait l’auteur. Il parlait de Jephté et de sa fille, de Vigny qu’il relisait. Il avait une idée pour expliquer aux autres ce que c’est la poésie et pas seulement en commençant par montrer ce qu’elle n’est pas. Je suivais le fil de sa conversation et il me sembla que Gisèle s’apprêtait à le rompre. Ochoa parut soulagé par notre arrivée inattendue. L’auteur comme moi-même, pour des prémisses différentes et peut-être contradictoires, avions prévu cette visite pour le lendemain. Ochoa imposa sa carrure blanche aux sourdines qui le dérangeait depuis au moins une heure.

OCHOA — J’ai un Gálvez-Cintas de quatre ans d’âge. Ce matin ils me l’ont livré. Je ne l’attendais plus.

L’AUTEUR — Pas bon le vin qu’on vient de transvaser.

OMERO — Pas bon en France. Bon ici !

L’AUTEUR —

Je lui dois une hostie

o ma fille

et c’est vous !

OMERO —

Qui

ne voyant arriver

l’ombre d’une promesse

se soucie

du temps qui passe ?

GISÈLE — Je voudrais téléphoner. C’est possible ?

OCHOA — Je vais vous composer le numéro. Le cadran est un peu encrassé.

GISÈLE — Vous parlerez aussi. Je ne sais pas cette langue.

FABRICE — Elle veut dire qu’elle l’a oubliée.

GISÈLE — Il faudra leur expliquer...

OCHOA — Leur expliquer quoi ?

GISÈLE — C’est si difficile ! Je ne sais plus !

FABRICE — Elle sait depuis le début.

OMERO — Nous, on est toujours dans l’embarras quand le temps nous mêle à ses circonstances. Nous préférons les marges de l’attente. Nous évitons les impératifs des voix qui n’appartiennent pas à notre patience. Fais ceci ! Fais cela ! Cela finit par ressembler à une conversation mais nous ne sommes jamais sûrs d’en être les dépositaires attendus. Laisser Ochoa chez lui ! Il cracherait demain dans notre vin !

L’AUTEUR —

Les choses

les pays

l’infini

ce qu’on en pense

comment on résout

la division par zéro

pourquoi on ne part pas

et le plaisir

qu’on trouve

au gré

du temps

seul chemin

reconnaissable

Je ne suis plus seul

quand je suis seul

je suis infini

quand vous cessez d’exister

Ce que nous ajoutons

peut durer

comme durent

les choses

les nations

et cette idée

que nous avons

de la création

quelle que soit cette idée

ce que nous ajoutons

par division

infinitésimale

ou nulle

si la mort

devient obsédante

comme le pain

quand on a faim

et que personne

n’a ce désir

de sauver le corps

de sa détresse

Ce que nous ajoutons

a quelque chance

d’exister

si la langue conserve

ses adjectifs.

 

Troisième temps

 

FABRICE — Faites ce qu’elle vous dit.

OCHOA — Bonjour Omero.

OMERO — (Ode au vin — épure)

Le vin

n’a pas raison

mais il n’a pas tort non plus

Pas de verre

pour le boire

juste le soleil

et l’attente

sous un chêne

où la pierre

est le seuil

de moi-même

Pierre creusée

par dix générations

de bergers

Leurs fesses

ont modelé l’idéal

de la position assise

face à la distance

qui nous sépare

de la civilisation

Le vin attend lui aussi

le moment vient toujours

la nuit encercle le jour

qui ne meurt pas

sinon il renaîtrait

et nous aurions le temps

de tout recommencer

au lieu de remplacer l’attente

par le jeu

Le vin a ses raisons

Il n’explique rien

Ne donne rien

Ne remplace pas

ce qui manque

ce qui finit

dans l’oubli

La terre du vin est un chef-d’œuvre

des lieux consacrés

à l’attente

La vigne se répand

sur les mottes dures

et nous traversons l’invisible

sans trouver les mots

pour le dire

La terre

en pentes

douces

les ravinements

des pluies

l’herbe folle

et les chemins

calculés

dans la trajectoire

des pierres

qui descendent

des parois

de marbre

et de calcaire

Le vin revenait

au premier jour

à la première fermentation

à l’alchimie

de l’instant

que personne

n’a encore exprimé

Le vin et la terre

se croisaient

comme des oiseaux

dans le ciel

et je cherchais le sommeil

comme s’il n’existait pas

comme si je devais

l’inventer

Nous écrivons

sur les arbres

à la pointe du couteau

comme le couteau témoigne

des moments de désespoir

dans la chair des femmes

ou de l’homme

qui n’a pas attendu son heure

Le vin des garrots

a donné sa place de vainqueur

au vin des perpétuités

relatives

Ce n’est pas plus mal

On se sent moins haï

On tue plus facilement

que la maladie

Vin des enfants

nés du plaisir

si ce n’est pas mentir

de le croire

Une femme s’interpose

belle comme l’avoine des talus

ou mauvaise comme l’eau des agaves

une femme arrive à point nommé

pour achever

l’œuvre du vin

lui donner un sens

une raison

de plus

Le vin n’a pas raison

à la place de la femme

que le hasard a mise sur votre route

mais si ce n’est pas le hasard

et que la femme s’en est allée

sans vous

parce que vous ne partiez pas

aussi facilement

alors l’attente

est pire

que la rotation infâme

de l’étau

pire qu’un lit

refait chaque jour

par habitude

de l’ordre

Le vin sortait de ma bouche

comme les mots

de tes mains

sur ma chair

endormie

créature de ma facilité

à recréer les circonstances

prévues

par la communauté

créature née du croisement

de la transparence

et de l’invisible

plan sécant

des cassures

peut-être plis

de mes draps

Le vin

et la terre

La terre

et nos errances

Nos errances

et l’attente

de ceux qui voyagent

au lieu de tenir leurs promesses

Nos fenêtres sans carreaux

Nos chambres sans fenêtres

Les dalles de nos toitures

Le rayon oblique du matin

que répercute un miroir

placé avec justesse

Viendra l’automne

et sa coulée de marbre blanc

qui fit couler l’encre

des journaux locaux

L’hiver à point nommé

cristallisera infiniment

les surfaces

Puis le printemps

et ses calculs

de rentabilité

Au vin

il ne reste guère

que l’été

et encore

à condition

de le boire

et d’en attendre

ce qui lui revient

de droit

d’aînesse :

le rêve

et ses petits animaux

de peinture

et de murs

langage du désert

et langue de l’appui

au sol

Voici le vin

chanté par l’homme

qui le connaît

Vin des matins et des soirs

Fil d’Ariane des récits

Mémoire de nos chemins

et des ruelles

aux seuils inspirés

par les caprices de la roche

Mémoire et oubli partiel

des meilleurs moments

de cette croissance de l’homme

à la fois en marge et au cœur

de la civilisation

Vin des rideaux tirés

et des chaises des seuils

Vin de la sagacité

et du désespoir

Vin de l’entente

et des voyages

Les chats traversent l’air

comme des chauves-souris

et le chien

s’endort

sur la murette

désertée

Plus d’hommes pour jacasser

plus de femmes pour occuper les fenêtres

plus d’enfants pour la rapidité des seuils

et plus de vieux pour la patience des murs

Voilà où nous en sommes

ce que nous quittons

ce que rien ne remplacera

Il n’y a pas de vin sans raison

mais le vin n’a pas raison

et pour ce que je viens d’évoquer

on ne peut pas dire non plus

qu’il a tort

D’ailleurs

est-ce bien un personnage

si nous en sommes les buveurs ?

La poésie aurait-elle un corps

si nous nous en nourrissions ?

 

Quatrième temps

 

FABRICE — Bravo !

GISÈLE – Il s’amuse !

OMERO — Ma gourde et un verre plein !

OCHOA (embêté) — Je ne sais pas trop, pour le téléphone... Vous devriez retourner à l’hôtel et en parler avec quelqu’un. C’est délicat.

GISÈLE — Vous ne me croyez pas ?

OCHOA — Si, je vous crois ! Je n’ai pas de raison de douter mais il me semble...

GISÈLE — ... que ce n’est pas votre affaire. Nous ne pouvons tout de même pas rentrer ensemble après ce qui s’est passé.

OCHOA — Il restera ici. Il a l’air... comment dire ?

GISÈLE — Ne dites rien si vous craignez de lui trouver des excuses.

OMERO — La gourde pas trop pleine à cause du bouchon qui ne visse plus à fond et le verre à ras bord pour je ne sais plus quelle raison. (à l’auteur) Allons nous asseoir à l’écart. Nous parlerons. Mes chiens savent attendre.

GISÈLE — Je vous laisse le garçon.

OCHOA — Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Il ne me connaît pas. Qui sait ce qui se passera si...

GISÈLE — Téléphonez, s’il vous plaît ! Vous leur expliquerez.

OCHOA — Ils ne comprendront peut-être pas aussi vite que vous croyez. Ce sont des hommes. Moi non plus je n’ai pas compris tout de suite. J’imaginais autre chose puis j’ai pensé...

GISÈLE — Je ne vous en veux pas. Téléphonez ou bien gardez le garçon, je vous en prie.

FABRICE — Tu devrais cesser d’ennuyer cet homme.

OCHOA — Je vais remplir la gourde et le verre servir.

OMERO —

Ce n’est pas que nous soyons discrets

ni indifférents

mais la femme

nous amène

l’orage

en pleine sécheresse

Nous préférons trouver de l’eau

plutôt que de la suivre

sur ces chemins

jamais empruntés

sauf pour retourner

chez soi

sous l’averse orange

qui nous a surpris

en plein sommeil

l’après-midi de son arrivée

parmi nous.

L’AUTEUR — De quoi parlez-vous ? Vous avez encore omis de me raconter le début.

OMERO —

Il n’y a pas

de commencement

à ce qui ne s’achève pas

La femme traverse

la vie

en ligne droite

La femme segmente

notre temps passé

à chercher le bonheur

Elle nous reproche

de perdre du temps

Qui la suivra demain

quand la nuit

nous aura inspiré

la chanson de la séparation ?

OCHOA (servant) — La gourde, pas trop pleine et le verre puisque monsieur ne boit pas. Quelque chose vous mangerez ?

L’AUTEUR (intervenant) — Je goûterai aux olives au fenouil.

FABRICE — Tu peux partir tranquille. Je ne m’enfuirai pas. D’ailleurs où irai-je ? Je ne veux pas renoncer avant d’être convaincu par leur jugement. Personne ne me convaincra avant que ce soit écrit. J’ai peur.

GISÈLE — Néron, mon amour, tu ne peux pas comprendre mais maman doit te laisser un moment ici. Tu comprends ?

NÉRON — Je peux jouer malgré ce qui s’est passé ? Aliz part avec toi ? Où l’emmènes-tu ?

GISÈLE — Ces hommes ne peuvent pas m’aider...

NÉRON — Ils me croiront. Je suis un homme.

FABRICE — Cesse, veux-tu, de harceler cet enfant !

NÉRON — Oui, c’est vrai : si je dois rester, donne-moi la raison.

GISÈLE (presque suppliante) — Je ne vous demande pas grand-chose. Vous parlerez à ma place sans donner tous les détails.

OCHOA — Mais je ne les connais pas, les détails, moi ! Dites-leur que c’est grave, que vous êtes menacée, qu’il est dangereux, que moi-même je ne peux rien tenter ! Ce n’est pas si difficile de téléphoner soi-même !

GISÈLE (à Aliz) — Tu comprends pourquoi tu ne peux pas rester ? Néron nous fera perdre du temps. C’est sa fragilité, là, quelque part je ne sais où dans sa poitrine, le cœur et autre chose.

ALIZ — Nous courrirons ?

NÉRON — Je ne parle jamais de vos fragilités devant les autres ! Au moins, quand je joue, les insectes me font oublier que j’ai toujours un peu mal et si je ne souffre pas plus, c’est grâce aux médicaments. Tu n’es pas obligée de comprendre, Aliz. Ce n’est pas la première fois que ça arrive. Maintenant elle veut mettre fin à tout ce que nous connaissons. Elle a décidé de tout casser avant que ça arrive encore. Elle savait peut-être que ça arriverait aujourd’hui, peut-être exactement comme c’est arrivé.

OCHOA (à l’auteur) — Elle ne semble pas affectée. Regardez son visage. Croyez-vous que la femme ment ?

OMERO — L’homme mentirait-il si elle mentait ?

L’AUTEUR — Téléphonez-leur. Qu’on en finisse !

FABRICE — J’ai peur. Peur de ne jamais rien regretter. Où trouverai-je un pareil moment de sincérité dans ce corps voué aux passions de l’instant ? Quelle peur pourra leur inspirer des circonstances atténuantes ? Je ne serai même pas jugé dans mon pays mais j’y purgerai ma peine. Ma peine ! Comme le mot est inexact ! Je voudrais du vin moi aussi !

OCHOA — Oui mais alors pas trop parce que je ne sais pas moi !

OMERO — Donne-lui tout le vin qu’il veut ! Ou bien téléphone et laisse cette femme écouter par-dessus ton épaule ! Le moment est venu de choisir. (à Gisèle) Voulez-vous que je téléphone ? Je promets de ne pas avoir l’impression de trahir un homme. Je serai votre interprète.

OCHOA — De ce qui ne te regarde pas tu te mêles !

FABRICE — Le vin, demi-verre et quelques olives comme monsieur.

GISÈLE (heureuse et désespérée) — C’est gentil à vous. Dites-leur que je n’en peux plus.

FABRICE (imitant Ochoa) — Peur elle n’a pas.

OCHOA — Le téléphone est dans la cuisine.

L’AUTEUR — Il faut bien faire quelque chose sans trop chercher à comprendre.

FABRICE — Mieux vaut téléphoner. Elle se perdrait en chemin, trouvant le temps d’injecter son venin dans le cerveau de cette enfant.

L’AUTEUR — Elle raconte des histoires ?

FABRICE — Non. J’ai caressé cette enfant. Ce n’est pas la première fois. Cette fois...

GISÈLE — Cesse, veux-tu ! Ce n’est pas le moment !

FABRICE — Maintenant ou dans les circonstances que tu suggères déjà ?

OMERO — Il y a la tonalité ! Qu’est-ce que je dois faire ?

OCHOA — Composer le numéro.

OMERO — Dire !

OCHOA — Ah ?

FABRICE — Dites-leur, pour commencer, que je suis tranquille comme si rien ne s’était passé. Quelquefois rien ne se passe et c’est la femme qui devient l’auteur des circonstances. Rappelez-lui que ce sont les faits qu’on juge et non pas l’homme. L’homme est déclaré responsable si les faits le démontrent ou innocent si sa responsabilité n’apparaît pas aussi clairement que la haine compréhensible des victimes collatérales. Demandez à Aliz ce qu’elle pense.

NÉRON — Nous ferions mieux d’aller jouer.

ALIZ — Plus loin ? On n’entendrait que nous...

GISÈLE — Aliz je vous interdis d’aller jouer maintenant !

OMERO — « Vous » ?

OCHOA — Oui, « vous ».

OMERO — Plus de tonalité.

OCHOA — Attendons.

OMERO (troubadour) —

Comme qui s’en irait

à la guerre

sur un palefroi

ou un roussin

OCHOA — Chut !

 

Cinquième temps

 

L’AUTEUR (Ode au bonheur — improvisation) —

Quel poète,

qui ne serait pas

le reflet exact

de son semblable,

est lu

ici-bas ?

Quel poète,

à défaut

de bonheur

proposant la langue,

est apprécié

ici-bas ?

Quel poète

ici-bas

trouve

le terrain

du partage

équitable

entre l’écriture

et la lecture ?

Quel poète

renonce

aux métiers

de l’Ananké ?

Et pourquoi

ne serais-je pas heureux

au contact de la nature

qui s’en va

aussi bien qu’à la surface

impénétrable

des zones industrielles ?

La question

douloureuse

de la littérature

à quoi on appartient

ou pas

selon la chance

ou le désir

se pose

en marge

des lieux

où le bonheur

est celui

du contact

du glissement

de la pénétration

du moi agissant

à la surface

du visible

de l’audible

du compréhensible

et de tout ce que l’errance

autour de soi

décrit

raconte

raisonne

Je serais simple

comme un bonjour

aux éléments

ou complexe

comme l’insomnie

Ai-je le choix ?

Entre la nuit

qui lutte

contre le sommeil

et le jour

qui se donne au soleil

est-ce le bonheur

ou la tentation de l’ivresse

ou pire de l’oubli

qui m’inspire

un instant

de lucidité

élémentaire ?

Simple ou complexe

tout ou rien

beaucoup ou pas assez

les choix sont comme la pluie

— nécessaires —

Nous qui avons le génie

des déséquilibres

et l’infinie patience

de la cohérence

sommes-nous à ce point

solitaires

que le bonheur

devienne une fin ?

Le bonheur

est une goutte

parmi les autres gouttes

de bonheur

occasion d’écrire

pour être lu

par n’importe qui

mais la langue n’est pas

aussi légère

reconnaissons-le !

La langue

façonne

elle n’explique pas —

Nous étions mille

un seul a survécu

à ce qui n’est

ni usure

ni complot

ni paresse

C’était quelque chose

de mesurable

mais nous avons pensé

à des institutions

à des idées appliquées

à la nécessité du repos

à l’angoisse

aux morts qui témoignent

sans arrêt

de la mort

Nous avons pensé

au lieu de pratiquer

ce qui donne une existence

commune

à la langue

Nous étions loin

de toute appréciation

tranquille

loin d’un simple bonjour

peut-être même

de l’autre côté

des lieux de réunions

J’achèterais une maison

si le temps m’était aussi précieux

que la langue

Les chemins reconnaîtraient mon pas

et les arbres ma présence immobile

La toiture métallique

des anciens ateliers de sculpture

me donnerait l’idée

d’un espace

à conquérir

Nous étions quelquefois

sur le point

de nous toucher

mais le vent ou l’averse

intervenait

et nous nous quittions sur un adieu

Nous n’étions pas

importants

à ce point

J’imagine qu’autrement

ni le vent

ni la pluie

n’eussent imposé

ces petites fuites parallèles

qui rejoignent les maisons

louées grâce à des revenus annexes

ou achetées avec une part d’héritage

Sinon nous n’avons pas vu

ceux qui dorment dehors

et tiennent l’éveil

à bout de bras

comme une lampe

au-dessus de l’écritoire

Qui sont-ils

ceux que nous ne voyons pas

mais qui résistent à nos effacements ?

 

Sixième temps

 

OMERO — Tonalité !

GISÈLE — J’arrive.

OMERO — Je compose [...] J’espère que vous avez de bonnes raisons [...] Oui ? [...] Omero [...] de Polopos [...] le berger oui [...] Je vous salue [...] Non, ce n’est pas pour vous saluer que je téléphone [...] Il semble que ce soit, disons, sérieux [...] sérieux, grave peut-être, vous en jugerez vous-même (à Gisèle, bouchant le combiné avec sa joue) Je ne suis pas en bons termes avec eux à cause des lièvres (la voix d’Ochoa : ce n’est pas le moment, les lièvres !) [...] Alors voilà [...] elle aurait [...] non, c’est moi qui dit elle aurait [...] je dis elle aurait parce que [...] elle dit qu’il l’a fait [...] Qu’est-ce que j’en sais, moi ! On vient crier secours dans ma maison et [...] non, dans la maison d’Ochoa [...] Nous sommes chez Ochoa [...] le vin ? [...] nous sommes à peine entrés et [...] l’auteur [...] il ne boit pas, non [...] mais je n’ai pas bu moi non plus (à Gisèle) Je ne sais pas si j’ai bien fait, il y a tellement d’histoires entre eux et moi ! [...] une petite fille [...] il l’a [...] je n’y étais pas [...] des détails ? Elle vous parlera [...] Elle ne connaît pas notre langue [...] l’auteur traduira [...] par signes ! [...] quels signes ? (la voix d’Ochoa : au grain !) [...] Ochoa [...] Il disait au grain, nous y voilà [...] elle dit qu’il aurait [...] oui la fillette [...] parenté ? degré ? [...] elle le dit et moi je dis elle aurait, c’est cohérent non ? [...] Mais c’est vous qui manquez de jugeotte ! Je vous téléphone parce que (grognement d’Ochoa)

L’AUTEUR — Vous n’en finirez jamais !

GISÈLE — Dites que vous êtes témoin.

OMERO (qui a oublié de boucher le combiné) — Mais je n’ai rien vu ! [...] Si j’avais vu  [...] on intervient, oui, même si on n’est qu’un berger crasseux [...] je n’ai pas dit que vous étiez [...] Je parlais de moi [...] Ne raccrochez pas !

GISÈLE — Mais que faites-vous donc !

OMERO — On parle de nouveau [...] oui, Omero [...] non, je ne suis pas aveugle [...] je n’ai rien vu, c’est elle qui [...] elle aurait [...] il aurait si vous préférez ! je ne suis pas responsable de [...] de rien, chef [...] il aurait, d’après elle, mais je n’étais pas là pour vous le confirmer maintenant [...] oui, c’est mieux (à Gisèle) Il vaut toujours mieux parler à un chef (la voix d’Ochoa : tu ne l’as pas fait exprès !) Je sais bien que c’est grave [...] Mais je n’accuse personne ! [...] Venez lui expliquer [...] Comment voulez-vous que j’explique à une femme que [...] Son état ? (à Gisèle) il me demande si vous vous sentez bien [...] Comment se sent à votre avis une mère qui surprend son homme en train de caresser leur fille ? [...] sa fille à elle en tout cas [...] Vous devinez [...] je ne vous donne pas d’ordre (la voix d’Ochoa : Il n’y a pas de chef au-dessus de celui-là)  [...] elle joue [...] avec son frère [...] plus jeune, je crois [...] ils jouent sous les eucalyptus [...] oui, le cimetière [...] nous aimions nous poursuivre [...] je franchissais les murs [...] si j’étais resté, je serais devenu facteur [...] place promise, oui [...] si vous avez du temps [...] peut-être pas autant qu’elle voudrait [...] difficile ! difficile ! [...] Personne, nous vous attendons (à Gisèle) Ils arrivent.

OCHOA — Caltons !

OMERO — Pas question ! Il veut nous voir tous.

OCHOA — Tu es flic à présent ?

OMERO — À qui abandonnerais-tu ta maison ?

OCHOA — Tu as oublié de raccrocher.

OMERO — J’espère que je vous ai rendu service. (en aparté) J’ai presque envie de m’excuser auprès de cet homme. Comment peut-on souhaiter qu’elle mente ? (à Ochoa) Mieux vaut débarrasser les tables. Quelques gouttes de vin suffiront. Et les noyaux d’olives avant que le chat s’en accapare. Vraisemblable. (en aparté) Quelle angoisse, ces situations qu’on n’attendait pas et qui ne vous concernent que de loin !

FABRICE — Laissez mon verre. Ils ne verront pas d’inconvénient à ce que je boive un peu de vin après ce que j’ai fait.

GISÈLE — Combien de temps ?...

OMERO — S’ils ne s’arrêtent pas chez Ovidio pour jeter un œil par la fenêtre du salon, une heure.

FABRICE — Une heure à tuer le temps.

OMERO — Il n’a tué personne, juste caressée. Un instant qu’elle a trouvé long pour la première fois. Elle l’a dit. Ce n’était pas la première fois. Et là, aujourd’hui, avec cette chaleur et ce manque de conversation, elle atteint le point de non-retour. Je ne comprends pas.

L’AUTEUR — Vous étiez le personnage de la situation.

OCHOA — Vrai il dit.

OMERO — Qu’est-ce que tu sais, toi, des situations où la femme est maîtresse du jeu ? T’es-tu jamais marié avec l’une d’entre elles ?

OCHOA — Chez Ovidio, oui, une fois par semaine, l’argent que je me gagne en sept jours.

L’AUTEUR — Triste comptabilité !

OMERO (à Gisèle) — Nous verrons leur 4x4 quand ils atteindront l’Hermitage.

GISÈLE (aux enfants) — Ne joue plus ! Ce n’est pas le moment. Néron ! Tu...

NÉRON — Je ?

OMERO — La dernière tempête a emporté nos offrandes. C’est ce jour-là que nous sommes tombés sur la dalle. Même le curé n’en connaissait pas l’existence. Nous nous sommes dit : reliques ou trésor. Et nous avons creusé.

L’AUTEUR — Je ne connaissais pas cette anecdote. Qu’avez-vous trouvé ?

OMERO — Une autre dalle, avec des inscriptions et sous cette autre dalle, encore une dalle !

L’AUTEUR — C’était un escalier !

OMERO — Personne n’est descendu. Après tout, l’Enfer n’est pas si loin. Nous avons les pieds sur une poudrière et nous appelons cela l’Enfer. La dernière dalle était...

OCHOA (en riant) — ... brûlante !

OMERO — ... la dernière. En tout cas, nous n’en avons pas trouvé d’autres. Le tas de terre...

L’AUTEUR — Je vois le tas de terre.

OMERO — Et l’état de nos mains pourtant habituées à creuser.

OCHOA — Qui t’accompagnait ?

L’AUTEUR — Vous n’y étiez pas ?

OCHOA — Je ne vais jamais à l’Hermitage depuis...

L’AUTEUR — Ne me dites rien si vous craigniez...

OCHOA — Je ne crains rien.

OMERO — Il n’est pas le bienvenu.

L’AUTEUR — Si ça ne me regarde pas...

OCHOA — Je n’ai pas dit ça !

OMERO — Les enfants ne jouent plus.

L’AUTEUR — Je ne les vois pas.

OMERO — Ils parlent et elle les écoutent.

L’AUTEUR — Et lui, que fait-il ?

OMERO — Il se regarde dans le verre. Il aura un besoin intense de miroir maitenant.

OCHOA — Qu’est-ce que tu en sais ? Par-là tu es passé ?

OMERO — Au Diable si j’ai jamais !...

OCHOA — Non, autre chose... je ne sais pas... tu étais si loin, si indifférent. Tes lettres disaient que tu allais bien mais que tu manquais d’argent. Nous disions : Pourvu qu’il ne se mette pas à voler !

OMERO — Non. Le miroir...

L’AUTEUR — Chut ! C’est la voix d’Aliz qui...

OCHOA — Vous l’entendez ? Comment...

OMERO — Comme s’il savait ce qu’elle était en train de dire. Miroir.

OCHOA (en même temps que la sonnerie) — Téléphone !

OMERO (fasciné par l’immobilité d’Ochoa) — Peut-être rien à voir avec nous. Décroche !

OCHOA — [...] Oui ? [...] Je confirme [...] Qu’est-ce que je confirme ? [...] Et bien, c’est ce qu’elle dit [...] Il le dit aussi mais [...] Mais quoi ? [...] ce n’est pas la même chose [...] Et bien ce que peut en dire une femme blessée et ce qu’un homme confie à un autre homme [...] Trois hommes [...] pas de femme [...] je n’y avais pas pensé (à Omero) pourquoi je n’ai pas appelé moi-même ? [...] Omero a voulu aider cette femme [...] moi aussi mais [...] mais quoi ? [...] je ne suis pas qualifié [...] Omero non plus [...] personne ici n’est qualifié, c’est la raison pour laquelle [...] oui, c’est Ochoa [...] ma voix [...] quelles inversions ? [...] chez moi je suis ! Où voulez-vous ?  [...] de quelques jours, pas plus.

GISÈLE (souffle) — Nous venons depuis dix ans. Elle n’était pas née quand...

OCHOA — La voix de la femme [...] Si vous faites votre métier comme elle parle notre langue, alors nous sommes jolis ! [...] Mais non je n’offense personne ! [...] On se fait bien assez d’offenses soi-même [...] pas vous ? [...] Il a raccroché, le chef.

GISÈLE — Une heure...

OMERO — Peut-être moins.

OCHOA — La maison d’Ovidio.

L’AUTEUR — Chut ! Les enfants...

 

Septième temps

 

NÉRON —

La grenouille connaissait

Un coin de terre et de gazon

Mais le soleil l’envahissait

Elle perdait la raison

L’AUTEUR — Ce n’est pas tout à fait ça.

OMERO — Chut ! Le refrain.

ALIZ —

Grenouille ! Grenouille !

Pourquoi deviens-tu folle ?

Les fous c’est la nuit

Pom pom

Qu’on les rencontre.

NÉRON —

La grenouille pataugeait

Dans un carré de verdure.

Le soleil n’écoutait mais

La grenouille à l’aventure

De l’ombre et de ses secrets.

Ne franchis pas la clôture !

Le soleil interdit les

Les visites importunes.

ALIZ —

Grenouille ! Grenouille !

Pourquoi n’écoutes-tu pas

Ce qu’on te dit,

Pom pom

Petite folle !

L’AUTEUR —

Le soleil a mis le feu

Au jardin, aux herbes folles.

Toutes les fleurs caracolent

(charme de la cheville dans la chanson)

Dans la cendre chaude.

La grenouille s’abandonne

Sans un cri, sans un reproche.

Le ciel devient couleur d’automne.

Il fait froid dans la chaleur.

C’est la mort

Qui s’approche

Pour annoncer l’hiver.

OCHOA — Pas mal !

OMERO —

Grenouille ! Grenouille !

Tu vas trop vite avec l’été.

Ne sais-tu pas

Que l’été appartient au soleil ?

Que l’automne n’est pas une saison

Et que l’hiver est la fin de tout ?

C’est le printemps qui te le dit

Et le printemps ne ment jamais

Aux grenouilles.

OCHOA —

Grenouille ! Grenouille !

N’oublie pas tes amants...

 

Huitième temps

 

GISÈLE — Ça suffit !

OMERO — Dommage.

OCHOA — Pom-pom-pom pom-pom-pom...

FABRICE — On ne joue pas avec les mots comme on s’inspire des petits corps qui s’accrochent à notre imagination comme les gouttes de pluie aux carreaux de nos fenêtres.

OMERO — Il travaille sa défense.

OCHOA — Indéfendable.

FABRICE —

On ne joue pas

avec les mots

comme on s’inspire

des petits corps

qui s’accrochent

à notre imagination

comme les gouttes

de pluie

aux carreaux

de nos fenêtres.

OMERO — Facile !

GISÈLE — Tu...

FABRICE — Continue, mon amour. Qui sont ces gens ? Je leur ressemble, d’après toi ? Je t’ai toujours trouvée un peu masculine. Dans l’acte d’amour et dans son expression verbale réduite à l’onomatopée et aux mots convenus d’avance par je ne sais quelle autorité.

GISÈLE — Promets-moi de ne pas te défendre, de demeurer...

FABRICE — Digne ?

GISÈLE — Tu n’as jamais eu...

FABRICE — De dignité ? N’as-tu pas manqué toi-même d’imagination ?

GISÈLE — La vie n’est pas...

FABRICE — ... ce que tu voudrais qu’elle soit...

GISÈLE — ... aussi...

FABRICE — ... simple...

GISÈLE — ... les enfants...

FABRICE — ... vivront avec cette mémoire : deux leçons si différentes qu’ils en perdront leur chemin. Nous aurions dû nous mettre d’accord avec la même fermeté que l’acte authentique qui nous unit. On ne fait pas des enfants...

GISÈLE — Vous ne faites pas les enfants !

FABRICE — Nous participons tout de même un peu !

OMERO — Vaste débat !

OCHOA — Chut !

FABRICE — Je regrette pour vous, messieurs, que nous ne sachions nous exprimer en vers. Nous ne savons pas non plus improviser. Nous répétons depuis quinze ans.

GISÈLE — Seize.

FABRICE — Le premier est mort-né.

GISÈLE — Que veux-tu que ça leur fasse ?

FABRICE — Il faut bien que j’explique les six années qui précèdent la naissance de Néron. Les attentes, les déceptions. On a l’impression de faire son jardin dans une mauvaise terre.

GISÈLE — Mauvaise graine !

FABRICE — La poésie naît plus facilement du vin, messieurs. Sur ce point, vous serez d’accord avec moi.

OMERO — Un vin à peine bu. Il faut préciser.

OCHOA — La chair chez Ovidio. Un peu aussi avec tous ces cuirs et ces miroirs qui donnent le tournis.

L’AUTEUR — Ne vous mêlez pas d’une conversation dont vous ne connaissez pas les hypothèses.

FABRICE — Nous parlons poésie !

NÉRON — N’oublie pas tes amants...

GISÈLE — Néron ! Je vous interdis...

OCHOA — « Vous » ?

OMERO — « Vous ». Dans ces familles... je voussoyais ma mère. Le père supportait le tutoiement. Comment expliquer ces petites différences qui finissent par vous obséder à un âge où on ferait mieux de penser à l’avenir ? Je franchissais les murs. Le chef s’en souvient comme si c’était hier. Ma facilité, due à un poids négligeable, à sauter les reliefs de notre architecture rurale. Se souvenir d’Omero en plein saut au-dessus de ce qui pouvait bien représenter la limite à ne pas dépasser sous peine de ne plus revenir. Il voulait le poste de facteur. Évidemment, comme tous ceux qui ne l’obtiennent pas, il est devenu gendarme. C’est une femme qui occupe le poste aujourd’hui, la fille de...

OCHOA — La fille de... le fils de... voilà à quoi nous en sommes réduits à notre âge. Quant à l’avenir qui ne te brûle pas les lèvres...

OMERO —

Le lendemain

est si proche

que j’ai l’impression

de toucher

son duvet

de petit oiseau

tombé du nid

Demain

en commençant par le matin —

Le lendemain est si probable

que ma chair

le connaît

par surprise

Le lendemain est une mesure

de contenu

et de distance

cube et unité

Que me dirais-tu

si je risquais

une allégorie

qui donnerait la surface

à la nuit

qui nous sépare

du lendemain ?

Cherchons encore

oiseaux en moi

cherchons le mot

qui convient

à tant d’insomnie

et à si peu

de repos

Cherchons le moyen

de ne pas nécessiter

le repos exigé

par ce qui n’est plus

et qui deviendra

hier

 

Rideau

 

 

ACTE deuxième

Demain

 

Scène première

Ochoa

 

(La terrasse de la maison d’Ochoa)

 

OCHOA (au téléphone) — [...] Je comprends [...] hier en fin d’après-midi [...] un malheureux accident... du diable si je m’attendais [...] pauvre enfant [...] oui, oui, nous les plaignons tous [...] elle a passé la nuit ici [...] nous ne savions plus quoi dire [...] pas une larme mais pas cette dureté de la veuve qui attend ce moment depuis [...] comme ma mère, oui [...]  [...] sauf que ce n’est pas une veuve [...] autre affaire [...] le bouchon ? dans... [...] nécessaire ? nous n’y avons pas pensé. Les femmes savent ce genre de choses [...] fermer les fenêtres [...] détails atroces [...] des chandelles ? Nous n’y avons pas pensé non plus [...] oui, oui, je comprends la raison [...] tout se nourrit de l’air que nous respirons [...] du diable si j’avais pensé que la journée [...] celle d’hier, oui [...] l’auteur, Omero, les enfants et elle, sans compter avec ce [...] comme vous dites [...] le bouchon... je voulais vous demander [...] du coton [...] celui qui me sert pour les oreilles [...] toutes les chandelles de la maison [...] une lampe-tempête [...] j’allumerai la cheminée [...] il faudra monter sur le toit pour remettre le bardeau en place [...] pas trop chaud jusqu’à midi [...] vous en aurez terminé avec cette tâche [...] nous descendrons [...] Omero conduira [...] pas de vin, promis [...] ce n’est pas l’envie qui [...] tous les orifices, j’ai compris [...] la putréfaction a commencé à quel moment ? [...] je ne me fais pas de souci [...] dommage pour cette vie [...] elle a dit : malade, et elle a posé le doigt sur le sein gauche [...] le cœur je suppose [...] l’enquête le dira [...] nous désirons tellement cette connaissance des faits [...] seul pour l’instant [...] je vais descendre jusqu’au cimetière et récupérer tous les cierges de la chapelle [...] je prierai, oui [...] les orifices et l’air environnant, j’ai compris [...] l’obscurité, la lumière des flammes, c’est autre chose [...] pourtant [...] ne vous inquiétez pas, j’ai compris [...] nous vous attendons avant midi [...] la brise jusqu’à midi, ensuite l’air s’arrête et on ne trouve plus le repos [...]  Elle a raccroché.

 

(à voix basse, presque faux)

 

Grenouille ! Grenouille !

N’oublie pas tes amants,

Les beaux jours de l’enfance

Et le sourire des aïeux.

La mort est entrée par la bouche,

Par la peau ou pire encore,

Elle est entrée par effraction

Sans trace de clé,

Sans bonjour ni bonsoir,

Sans même le bruit des pas

Qui m’éloigne de la veillée.

Tes amants ne sont plus

Qu’un peu de cendre,

Un peu de vin

Répandu comme offrande

Avec les poignées de main

Et les jets de sel.

N’oublie pas qu’ils ont vécu

Un instant de toi-même

Surprise en flagrant délit

De bonheur et de richesse.

N’oublie pas, petite amoureuse,

Que les jardins appartiennent

Toujours à quelqu’un.

N’oublie pas de remettre

En place

Le fil de fer.

On ne quitte pas le jardin

Sans se souvenir

Que c’est ici,

Entre amandiers

Et asphodèles,

Que les amants obéissaient

À tes caprices.

Il n’y aura plus

De rendez-vous

Comme si le jardin

Avait existé

Pour que tu t’en souviennes

Et que je ne me lasse pas

De te le rappeler.

 

Scène II

Ochoa, Omero

 

OMERO (qui entre) — Tu chantes faux ! Je me réveille pour entendre ta voix de fausset... A-t-elle dormi ?

OCHOA — Comment veux-tu que je le sache ? L’œil j’ai fermé moi aussi. Les femmes seront là avant midi. D’ici là, il faut que tu me prêtes main-forte.

OMERO — Je suis ton homme ! Ordonne et je franchis tous les Enfers que la sagesse universelle a semés sous nos pieds.

OCHOA — Ne blasphème pas ! Il ne s’agit pas d’un travail d’homme. D’habitude, ce sont les femmes qui...

OMERO (s’assombrit) — Je vois. Mais je te préviens tout de suite que je n’y connais rien.

OCHOA — Je vais d’abord récupérer les cierges de la chapelle, une brassée de ces cierges qui me donnent le vertige rien que d’y penser.

OMERO — Des cierges ? Qu’avons-nous besoin de cierges en ces circonstances ?

OCHOA — Tu n’y connais rien. Tu trouveras le coton dans mon coffre, sous les mouchoirs. Pour les oreilles je m’en sers.

OMERO — Du diable si je comprends quelque chose !

OCHOA — Laisse le diable où il est et fais ce que je te dis !

OMERO — Tu ne te prives pas, toi, de l’invoquer quand les choses ne tournent pas comme le temps. Coton ! Cierges ! Et le vin ?

OCHOA — Pas de vin. Pas avant midi.

OMERO — Nous avons le temps d’avoir chaud. J’aurai plus vite fait de trouver le coton que toi de ramener les cierges. (Ochoa s’éloigne) Vas-tu t’expliquer enfin, fils de...

 

Scène III

Omero, l’Auteur

 

L’AUTEUR (qui entre) — Chut ! Elle dort.

OMERO — Voilà au moins une bonne nouvelle.

L’AUTEUR — La porte de sa chambre était entrouverte...

OMERO — Je l’ai fermée moi-même hier soir.

L’AUTEUR — Il fait si chaud !

OMERO — Il faut que je trouve du coton. Dans son coffre, a-t-il dit... pas de vin... on aura tout dit sur ce sujet !

L’AUTEUR — Oui, le coton, et les cierges qui brûlent. Les fenêtres qu’on ferme. Si la nature en avait décidé autrement, non... si la nature n’était pas ce qu’elle était, et que l’air fût nécessaire en abondance et que la chair, au lieu de...

OMERO — De quoi parle-t-il ?

L’AUTEUR — La lumière eût été le symbole de la mort et nous serions à la recherche de l’ombre pour nous reposer du malheur.

OMERO — Vous verrez à quelle heure on va commencer à la rechercher, l’ombre... et ce vin qui me turlupine !

L’AUTEUR — Les Turlupins...

OMERO — Silence ! Elle se réveille.

L’AUTEUR — Ouïe fine des existences solitaires. Je n’entends rien.

OMERO — Elle n’entre pas dans la chambre funèbre.

L’AUTEUR — Les cierges et le coton ! Nous avons perdu un temps précieux ! Dans le coffre, le coton ? (se hausse sur la pointe des pieds) D’ici, je le vois tourner la clé dans la grille du cimetière. Que de temps perdu ! Une nuit entière. Et la chair qui n’attend pas ! (il sort)

 

Scène IV

Omero

 

OMERO (seul) — Elle... pourvu qu’elle ait réellement dormi ! Moi je n’ai  pas fermé l’œil comme j’ai dit à ce bourrin pour ne pas avoir à m’expliquer. (se hausse sur la pointe des pieds) En effet, il est entré dans la chapelle et il défonce un carton à coups de couteau. Quelle finesse ! Quelle brute ! Quelle éducation ! On se précipite quand le moment est venu de s’apaiser comme le métal qu’on vient de tremper. Mes pieds dans le sable ! J’ai besoin d’une goutte de vin et non pas d’une de ces gouttes de rosée qu’on recueille du bout du doigt sur les toiles d’araignée ! Ou sur les carreaux si le matin vient de surprendre notre attente.

 

 

Scène V

Omero, Gisèle

 

GISÈLE (qui entre) —

Gouttes de rosée

qu’on recueille

du bout du doigt

sur les toiles d’araignée

de nos murs

et de nos charpentes

ou pire sur les carreaux

de la fenêtre

où l’on attend

depuis si longtemps

que plus rien ne nous surprend

pas même le premier rayon

du soleil

qui revient

où nous en étions

avant d’avoir tenté

de n’être plus

au moins un instant

arraché à la nuit

comme un moment

de notre disparition

et de cette possibilité infime

de revoir le jour

sous un angle différent.

Vous souvenez-vous ?

OMERO (après un silence) — Vous ne le dites pas bien (il répète l’ode et aussitôt terminée :) Si nous n’avions pas ce goût pour le commerce, si nous étions plus proche du désir, si...

GISÈLE — Je ne veux plus rêver ! Vous m’avez fait rêver. Combien sont-elles, celles qui ont rêvé que c’était facile, qu’il suffisait de ne rien perdre, de recommencer jusqu’à ce que l’oubli devienne l’attente ?

OMERO — Ce n’est pas de moi, ça. Je me contente de rechanter les conversations et de repasser dans les lieux. Vous avez bien dormi ? J’ai tellement envie de vous poser cette question...

GISÈLE — Je n’ai pas dormi. Je n’ai pas lutté non plus, si c’est ce que vous voulez savoir, ni dans un sens, ni dans l’autre. Ce n’était pas vraiment de l’insomnie et si j’avais dormi, ce ne serait pas le sommeil.

OMERO — Voilà ce qui se passe quand le rêve prend le dessus. Comment ne pas rêver dans ces circonstances ?

GISÈLE — Appelez ça comme vous voulez. Je n’ai pas dormi, c’est tout.

OMERO — Je vais faire chauffer un peu de lait.

GISÈLE — À la manière d’Ochoa, s’il vous plaît. Cette pierre me fascine. Il l’a ramenée d’Iraty, je crois. Elle doit être sous la cendre. Plongez-la dans ce lait du matin, qu’il bouille !

OMERO (entrant dans la cuisine) — Du feu en plein été, il faut être fou ! Pas de vin !

GISÈLE — Je n’ai jamais vraiment souffert, pas vraiment perdu non plus. Je ne renais pas, je ne suis pas détruite, on dit que je suis mélancolique mais c’est pour flatter ma tendance aux confessions. Vous ne m’avez rien dit, vous.

OMERO — Je ne vous connais pas. Je ne suis jamais entré dans une femme.

GISÈLE — Je croyais.

OMERO — Pas comme vous croyez. (il sort de la cuisine) Enfin, je veux dire...

GISÈLE (amusée) — Les amants ont quinze ans eux aussi.

OMERO — Que voulez-vous dire ?

GISÈLE — Il y a bien un moment plus favorable que les autres, cet instant qui contraint toute la vie à la circularité. Je n’ai rien vécu de tel et quand je leur demande leur âge, ils ont quinze ans. Quel âge ont-elles ?

OMERO — Ce ne serait pas convenable. Les filles de quinze ans sont prometteuses, tout au plus.

GISÈLE — Et les femmes de quarante ans n’ont pas tenu leur promesse.

OMERO — Quelle promesse une femme peut-elle tenir ?

GISÈLE — Jamais malheureuse, un peu triste quelquefois, des larmes de crocodile et d’imperceptibles pincements au cœur. Je n’ai pas été sensible à tous les évènements de ma vie. Il m’a manqué la contradiction d’un bonheur prêt au partage.

OMERO — Nous vivons comme nous mourrons.

GISÈLE — Je ne suis pas seule, ni abandonnée.

OMERO — Pas de chance alors.

GISÈLE — Par quel hasard, en effet, devient-on ce qu’on peut être ?

OMERO — Voilà le lait qui bout ! Il monte !

GISÈLE — Quelle bonne odeur, le matin ! Dire que nous ne préparons rien parce que nous ne sommes pas des travailleurs mais des mondains.

OMERO — Je travaille, moi. Librement, mais je travaille. (apparaissant avec un bol fumant) Voici le lait.

GISÈLE — Vous êtes adorable.

OMERO — Maintenant, le pain.

GISÈLE (brusquement) — Les taluas de mon enfance !

OMERO (interloqué) — Vous avez...

GISÈLE — J’ai...

OMERO — Crié.

GISÈLE — Et cela ne se fait pas devant un bol de lait ?

OMERO (de plus en plus intrigué et prudent) — Vous êtes si...

GISÈLE — Compliquée ? Ou seulement difficile ? La douleur ne crèvera pas ma carapace, si c’est ce que vous craignez. Je ne me suis jamais donnée en spectacle. Pas même dans un lit avec...

OMERO — Les amants de quinze...

GISÈLE — Chut ! On entend des pas.

OMERO — L’auteur tourne en rond sur l’autre terrasse chaque fois que vous occupez le devant de la scène.

GISÈLE — Timidité ?

OMERO — Prudence. D’ailleurs moi-même...

GISÈLE — Ne vous éloignez pas trop !

OMERO — Ce qu’on entend, ce sont les recherches d’Ochoa. Si vous saviez...

GISÈLE — Je ne veux rien savoir ! Ochoa se dévoue avec une telle lenteur !

OMERO — Jamais aucune femme n’a songé à aller plus vite que lui. Elles le suivent ou le quittent.

GISÈLE (s’effondre) — Quel destin ! Et moi qui ai donné trois enfants, dont un mort-né et celui-là, mort... si absurdement... en un moment de conflit... nous atteignions la limite de notre patience... mort si inattendue... j’aurais tellement voulu qu’elle s’annonçât, même pour me punir...

OMERO — Moi avec ma lourdeur je ne sais jamais ce qu’il faut dire ! Buvez votre lait avant qu’il ne refroidisse. Je ne recommencerai pas...

GISÈLE — Je ne souffrirai pas, vous le savez. Vous le savez depuis le premier instant, quand ils ont ramené le corps et que nous ne pouvions pas le reconnaître à cause des algues et des coulures jaunes.

OMERO — Voici les taluas fourrés de confiture d’orange. Ochoa pense à tout quand les choses se compliquent. Il jette un regard distant sur les choses et il sait ce qu’il va faire le lendemain. Entendez-vous comme il s’acharne sur les cartons ? Tous ne contiennent pas des cierges.

GISÈLE — Si vous saviez à quoi servent les cierges en pareilles circonstances !

OMERO — Il donne des coups comme si la lutte était inégale. Nous finissons par perdre notre courage et nous nous jetons au taureau comme s’il n’était plus question de spectacle.

GISÈLE — Vous avez peut-être raison pour le spectacle, pour le courage aussi, pour le taureau, pour l’après-midi, pour...

OMERO — Il se bat comme l’hidalgo. (aparté) À quel moment reviendra-t-il pour me sauver de cette femme ?

GISÈLE — Vous avez fermé ma porte mais qui l’a ouverte ce matin ?

OMERO — Le vent. C’est la seule chambre avec porte. Les autres ont un rideau mangé par les mouches. Le vent ouvre cette porte chaque matin. Nous ignorons pourquoi. (elle rit)

GISÈLE — Quelle belle vie au fond que la vôtre ! Vous possédez un peu, donnez un peu moins et vendez avec parcimonie.

OMERO — Jamais on a fait entrer toute ma vie dans si peu de mots et autant de promesses ! J’y réfléchirai. Je crois même qu’il ne manque rien à la description, sinon les détails et particulièrement celui qui revient au refrain.

GISÈLE — Le vin ?

OMERO — Non. Le vin est un élément. D’ailleurs le mien est moins élémentaire depuis que j’en abuse. Pas le vin, non...

GISÈLE — La fille de quinze ans ?

OMERO — Ni elle ni ses compagnes ! Mais elles sont exemplaires, oui.

GISÈLE — Laissez-moi deviner ! Une vieille femme qui savait tout.

OMERO — Je confondais toutes les vielles. Je les confondais aussi avec les vieux et j’avais tellement peur que les autres s’en prennent à mes petits écarts de conduite que je ne les approchais jamais.

GISÈLE — Personne ? Vraiment personne ?

OMERO — Personne.

GISÈLE — Maintenant c’est moi qui ne sais pas quoi dire. Personne, pas même un personnage ?

OMERO — J’exagère peut-être. Il faudrait donner une âme à ce qui n’en a pas.

GISÈLE — Ce fut à ce point difficile ?

OMERO — Je n’en sais plus rien à vrai dire. Je me raconte peut-être des histoires. Entre mon enfance et moi, il y a des voyages.

GISÈLE — Et vous n’en disiez rien ! Il manquait l’essentiel à ma description. Des voyages ! Ce que cela suppose de lieux et de personnages. Rien que les lieux et les personnages. Pas d’aventure sinon le temps limite...

OMERO — Limite quoi ?

GISÈLE — Ce qu’on possède d’impossible à donner en héritage : l’écriture, le bonheur, l’exactitude, la pertinence, le partage, aidez-moi !

OMERO — En tout cas me voilà de retour et je n’ai pas écrit un seul livre là-dessus. Je me demande...

GISÈLE — Demandez-le-moi !

OMERO — Ce qui vous arrivera maintenant.

GISÈLE — Vous ne pensez donc plus seulement à vous-même !

OMERO — Ah ! Mais va-t-il cesser de donner des coups sur ces maudits cartons ! Vous ne l’entendez pas ? Voilà ce qui revient au refrain : les bruits qu’ils font en existant ! Ce kaskarote !

GISÈLE (en même temps que la sonnerie) — Téléphone !

OMERO (surpris) — Qui ? À cette heure ?

GISÈLE — Décrochez !

OMERO (téléphone) — [...] Oui [...] Qui ? [...] Je vais me renseigner [...] Non, pas un hôtel. La maison d’Ochoa à P... (à Gisèle) Quelqu’un qui se renseigne...

GISÈLE — Mais qui ?

OMERO — Qui est à l’appareil ?

GISÈLE — Et sur quoi se renseigne-t-il ?

OMERO — ... beaucoup de questions [...] Il vous demande...

GISÈLE (agacée) — Vous pourriez... (téléphone) Oui ? [...] Ah ! C’est vous...

OMERO — Elle le connaît. Elle ne paraît pas tracassée d’avoir à lui parler. Qui est-ce ? Les nouvelles vont vite. Où en est Ochoa ? Parti il y a une heure ! J’exagère. (il monte sur la murette) Toujours à l’œuvre. Quelle lenteur ! Il en deviendrait précis. On ne peut pas être plus lent qu’une horloge. Ni plus rapide. On est à l’heure ou... ou quoi ? (il fait un signe en direction de l’horizon) Encore en conversation avec ses laminaks ! (criant) Ce n’est pas le moment. Je jurerais qu’il est avec un de ces lutins androgynes qui ne tiennent pas leurs promesses. Pas de vin ! Il ne parlait pas pour lui.

GISÈLE — Chut ! [...] Non, c’est quelqu’un [...] quelqu’un qui habite ici [...] la nuit seulement [...] je veux dire que j’étais si fatiguée et puis ils se sont proposés si gentiment [...] le corps  [...] je vous raconterai [...] oui, il le faudra bien [...] Qu’est-ce qu’il fait ? (Omero gesticule toujours à l’adresse d’Ochoa dont on entend l’irintzina) [...] ne venez pas, nous nous retrouverons à l’hôtel [...] (à Omero) Chut !

OMERO — Elle ne me dit pas qui est-ce ni n’a l’intention de me le dire. Elle paraît tellement étrangère à tout ce qui arrive. (à Ochoa qui ne peut pas entendre) Je m’occupe du coton !

GISÈLE — Chut ! Ils sont bruyants !

 

Scène VI

Omero, Gisèle, l’Auteur

 

L’AUTEUR (qui entre) — Je m’en suis occupé.

OMERO — Vous avez...

L’AUTEUR — Non, je n’ai pas... les femmes...

OMERO — Nous devons le faire. Avez-vous une idée de ce que...

L’AUTEUR — Nous dérangeons cette dame. Éloignons-nous. (ils sortent)

 

 

Scène VII

Gisèle

 

GISÈLE — Ils sont partis [...] oui, deux, trois avec celui qui [...] la gravité de mes  [...] déclarations [...] je mesure, oui [...] en finir avec cette [...] je ne sais plus si vous ne m’aidez pas [...] non, je ne comprends pas ! [...] secondaire, oui [...] ce n’est plus la mort, c’est le [...] cadavre [...] pauvre enfant ! [...] et au moment où Fabrice et moi [...] ce soir, à l’hôtel, pas avant, il faut que je réfléchisse [...] Et bien ça ne lui fait pas de mal à lui ! (elle laisse tomber le combiné) La prison ! Est-ce que je sais ce qu’est une prison ni ce qu’on y endure ! (elle sort)

 

Scène VIII

L’Étranger

 

UN ÉTRANGER (qui entre) — Il y a des choses qui... personne ! Le téléphone est décroché. [...] Oui, quelqu’un ? [...] Personne non plus... (il raccroche et monte sur la murette) Ochoa n’est pas seul. Un lutin ! L’illusion comique. (il fait le lutin entre les tables) Ils sont fourbes et exigeants. Ne soyons pas leurs dupes. Ils ne peuvent se passer de nous, les lutins ! Je n’ai pas assez dormi. Cette paillasse m’a brisé les reins. L’homme en proie à l’alcool rencontre les bêtes qui témoignent de sa capacité à imaginer sans le recours aux autres. Celui qui n’a pas trouvé le sommeil comme on trouve son chemin ne rencontre que des panneaux indicateurs. Hier, à cette heure-ci, nous ne pensions guère à de pareilles circonstances. Lutin, ne me demande pas d’intercéder auprès du Roi de la Forêt. Je sais bien que tu sais où se trouve son château, ce qui est un secret bien gardé. Il a fallu lui raconter une histoire, puis une autre, et encore une autre. Je tombais de sommeil mais une fois dans ma paillasse, je n’ai rien trouvé ! Les lutins d’Ochoa tournoyaient encore. Et cette forêt infinie ! Avons-nous réussi à l’endormir ? (on entend un bruit de voiture) Je ferais mieux de m’occuper de ma santé. Chérie, tu es prête ? (apparaît une jolie touriste en pantalons et chemise)

 

Scène IX

L’Étranger, la Touriste

 

LA TOURISTE — Nous ne déjeunons pas ? Ces nuits me mettent en appétit.

L’ÉTRANGER — Partons. Je crois qu’on arrive. Ce ne sont pas nos affaires.

LA TOURISTE — Trop tard ! (entrent deux gardes civils)

 

Scène X

L’Étranger, la Touriste, le Chef, Ramírez

 

LE CHEF — Bonjour à vous !

L’ÉTRANGER et LA TOURISTE — Bonjour messieurs !

LE CHEF — Vous êtes matinaux comme les chouettes.

L’ÉTRANGER — Je ne comprends pas l’allusion...

LA TOURISTE (le pinçant) — Chut !

LE CHEF — On m’a dit que vous étiez ici hier au soir... quand c’est arrivé.

LA TOURISTE — Nous sommes au courant pour l’enfant qui s’est noyé mais nous ignorons ce qui s’est passé entre cet homme, que nous avons à peine vu, et cette femme qui paraissait désespérée.

L’ÉTRANGER — N’en rajoute pas !

LA TOURISTE — Nous montons au lac.

LE CHEF — Je vous y invite. Nous avons tous quelque chose à dire sur le lac. J’espère qu’Omero ne vous a pas trop ennuyés. (désignant la ceinture de l’étranger) Qu’est-ce que c’est ?

L’ÉTRANGER — Un podomètre.

LE CHEF — Pour mesurer l’altitude ?

L’ÉTRANGER — C’est aussi un altimètre. Ici, c’est tout simplement l’heure.

LE CHEF — Vous n’avez vu personne ?

LA TOURISTE — Nous avons entendu des voix...

L’ÉTRANGER — Ochoa est allé à la chapelle.

LE CHEF — Le bougre ! L’a-t-on jamais vu prier ? Je me demande à quelle heure viendront les femmes.

LA TOURISTE — Nous l’ignorons. Nous prenons du retard. Nous avions prévu...

LE CHEF — Nous nous reverrons ce soir. Vous avez passé une bonne nuit ?

L’ÉTRANGER — Excellente !

LA TOURISTE — Mais nous ne reviendrons pas ce soir... sauf si...

LE CHEF — Ramírez ! Prends leurs dépositions. (touchant le coude de la touriste) Ce sera un moment. (Ramírez les pousse dans l’escalier qui descend)

 

Scène XI

Le Chef

 

LE CHEF — Toujours pressés, ces touristes ! Je ne le suis pas, moi ! Depuis le temps que j’attends ! Je ne sais même plus ce que j’attendais ! Ne vous mariez pas, les bleus ! Tiens ? Qu’est-ce que c’est ? (il se baisse pour ramasser une feuille de papier) À quoi ils passent leur temps ! (marmonnant) la mort... mmmmmm... l’infi... mmmmmm... ni... paysage... visage... mmmmmm... pas très poétique... mmmmmm... on fait mieux dans les livres de classe... mmmmmm... je préfère les auteurs de chansons... une chanson, ça n’a pas vraiment d’auteur... mmmmmm... le dé... désespoir... et oui... qu’est-ce qu’on écrirait sans désespoir ?... mmmmmm (penché à la balustrade) Ramírez !

VOIX DE RAMIREZ — Ouais, Chef !

LE CHEF — Quand vous aurez fini, montez-moi mes lunettes.

 

Scène XII

Le Chef, Ramírez

 

RAMIREZ (apparaissant) — J’ai fini, Chef !

LE CHEF — Déjà !

RAMIREZ — Ils n’avaient pas grand-chose à dire.

LE CHEF — Serais-tu bête ?

RAMIREZ — Vos lunettes, Chef.

LE CHEF (Ode à l’enfant mort — improvisation)- Mmmmm....

A los niños no les gusta la muerte

Les enfants n’aiment pas la mort

Vieux

malgré le peu de temps

qui s’est écoulé

dans mes pauvres mains

faites pour boire

et pour aimer

(c’est de l’Omero, ça !)

malgré le temps

qui s’est écoulé

dans mes pauvres mains

faites pour boire

et pour aimer

je n’ai pas eu le temps

(lui non plus !)

de veiller l’enfant mort

dans mon enfance

d’enfant joueur

(ricanements de Ramirez)

dans mon enfance

d’enfant joueur

Il jouait lui aussi

quand la mort

est entrée

dans son petit cœur

à la place de la vie

attendue

Le petit cœur s’est arrêté

comme une horloge

qu’on a oublié

de remonter

la veille

Le petit cœur

n’était pas arraché

comme les fleurs

des talus

au passage

du bonheur

d’être libre

Le cœur

n’était pas offert

non plus

(vous ne riez plus, Ramirez !)

pas offert

non plus

Ce n’était pas

une cérémonie

pas un oubli

ni même une mauvaise rencontre

Mais le soir venu

je n’ai pas veillé

comme les autres

Je ne me suis pas souvenu

avec les autres

ou plus secrètement

sans les autres

Ma solitude

d’enfant fugueur

n’explique pas

mon infidélité

mais la mer aimait

mon corps

comme je jouissais

de ses vagues

et je n’ai pas souhaité

le confier

à l’ombre

et au silence

Les enfants n’aiment pas la mort

On s’habitue

à revenir

à recommencer

à retrouver

à rejouer

mais rien n’est plus facile

que de rompre

un instant

le fil

qui existait encore

une seconde avant

que la mort traverse

l’esprit

comme une invention

renouvelée

Mes pauvres mains

sont faites pour boire

à vos fontaines

et pour aimer

vos femmes

(ne riez pas Ramirez !)

et pour aimer

vos femmes

Mains joueuses

de l’instant

mains soumises

au hasard

Ce n’est pas la mort

d’un enfant

qui explique

ce qu’elles sont devenues

à force de boire

et d’aimer

mais cette mort

revient

chaque fois

que la vie quotidienne

exige de moi

les cérémonies

les évocations

les rencontres

qui construisent

patiemment

ce que je détruis

chaque jour

avec ou sans toi

mon amour

RAMIREZ (amer et railleur) — Mon amour !

LE CHEF — Serais-tu bête ? Et chaque fois je me promets de le faire moi-même, ce rapport !

RAMIREZ — Mais Chef...

LE CHEF — N’en parlons plus. Sommes-nous seuls maintenant que tu as laissé partir ces deux somnambules ?

 

Scène XIII

Le Chef, Ramírez, Ochoa, Aliz

 

OCHOA (qui entre avec Aliz) — Quand on parle du loup...

LE CHEF — Bien jolie petite fille ! Bonjour, Maître.

OCHOA — Ongi etorri.

LE CHEF — Tu es bien mignonne !

OCHOA — Maintenant, le lait ! Vous permettez, Chef ?

ALIZ (timide) — Avec les taluas à la confiture de pruneaux.

LE CHEF — Elle sait ce qu’elle veut.

OCHOA — Et vous, chef, qu’est-ce que vous voulez en un pareil moment ?

LE CHEF — Venu voir. On ne peut pas le laisser en prison sans au moins une raison valable.

OCHOA — Chut !

ALIZ — Je peux m’asseoir là ?

OCHOA — Prends place où tu veux. Ils n’ont pas emporté tous les taluas.

LE CHEF — Ces touristes sont envahissants.

OCHOA — Un verre, chef ?

RAMIREZ — En service, je ne sais pas...

LE CHEF — Serais-tu bête ? On ne te demande rien, à toi !

RAMIREZ — Alors un verre pour moi aussi.

OCHOA — Pas si bête !

LE CHEF (tendant la feuille de papier) — C’est à vous ?

OCHOA (parcourant) — Ils parlent trop d’eux.

LE CHEF — Toi tu parles trop de la maison de ton père.

OCHOA —

La maison de mon père

je la défendrai.

Contre les loups,

contre la sécheresse,

contre le lucre,

contre la justice,

je la défendrai,

la maison de mon père.

Je perdrai

mon bétail,

mes prairies,

mes pinèdes ;

je perdrai

mes intérêts,

les rentes,

les dividendes

mais je la défendrai la maison

de mon père.

On m’ôtera les armes

et je la défendrai avec mes mains

la maison de mon père.

On me coupera les mains

et je la défendrai avec mes bras

la maison de mon père.

On me laissera

sans bras,

sans poitrine

et je la défendrai avec mon âme

la maison de mon père.

Moi je mourrai,

mon âme se perdra,

ma famille se perdra,

mais la maison de mon père

demeurera debout.

LE CHEF — Gabriel Aresti.

OCHOA — Vous êtes cultivé, Chef.

LE CHEF — Entre une Ode au vin et cette déclaration de guerre, j’ai choisi.

OCHOA — On ne choisit pas. On se rencontre.

LE CHEF — C’est peut-être juste mais tout le monde n’a pas l’impression de faire des rencontres.

RAMIREZ — C’est une question de tranquillité. Pas d’habitude.

LE CHEF — Serais-tu... ? (à Ochoa) J’ai besoin de lui parler.

OCHOA — Elle dort.

ALIZ — Elle fait semblant pour que je dorme mais je ne dors pas moi non plus.

LE CHEF — Tu es bien mignonne !

RAMIREZ (riant, entre les dents) — ... mais on t’a pas sonnée !

OCHOA — Dure journée que nous n’avions pas prévue dans notre combat quotidien !

LE CHEF — Tu ne te battras pas longtemps.

OCHOA (servant le vin, à Ramirez) — Il y tient, le Chef, à sa petite victoire.

RAMIREZ — Si on vous avait rendu à moitié sourd !

ALIZ (au chef) — Tu es sourd d’oreille ?

RAMIREZ (singeant) — Une explosion comme un million de millions de pop-corn ! Tu t’imagines ?

LE CHEF — Est-il bête ? Avale ton vin, fils de Ramírez et de Rosetti l’Italienne de Provence.

OCHOA (riant) — Fils de sa mère ! J’ai connu le vieux Ramírez qui transportait les glands toute la journée. Il possédait un âne et trois murs derrière la maison des Gálvez. Le jardin ne lui appartenait pas.

RAMIREZ (amer) — Vous parlez trop des autres.

LE CHEF (heureux) — Bois ton vin et redemandes-en !

RAMIREZ (pas rancunier) — Oui, Chef !

OCHOA (servant Aliz) —

La maison de mon père

Arrue l’a peinte

un matin de printemps

et Jammes l’a chantée

un soir de veillée

à une époque

que je n’ai pas connue

mais que personne

ni rien

n’effacera

de ma mémoire

La maison de mon père

demeurera

un tableau de peinture

sur le mur de ta maison

éternellement

Et au piano

j’interpréterai

un peu de Ravel

La nostalgie

une petite douleur intime

sous la chemise

la perspective

la lumière

l’orientation

et toute mon enfance

revient

avec ce que je n’ai pas possédé

mais qui demeure mien

parce que mon père

dure plus que les rois

et que la destruction

que les royaumes imposent

à ceux

peuples et libertins —

qui ne reconnaissent pas les rois

La maison est peinte

par Arrue

et chantée

par Jammes

et je joue

du Ravel

sans tristesse

une petite douleur

mais je n’ai rien perdu

et j’ai plus d’avenir

que les rois

Voilà comment j’explique

mon bonheur

LE CHEF (irrité) — Et cette petite fille ? Qu’est-ce qu’elle dit ?

ALIZ (inquiète) — Je sais des poésies de Maurice Carême...

RAMIREZ (amer) — Tu ne sais rien. Mange tes tortas et va jouer avec...

LE CHEF — Serais-tu bête ? (à Aliz) Tu ne sais rien de Machado, le frère ?

OCHOA — Le frère, c’est plus simple.

LE CHEF — Je traduis...

Tant que le peuple ne les a pas chantées

Les chansons ne sont pas des chansons ;

Et quand enfin on les chante

Personne ne se souvient de leur auteur.

Telle est la gloire, Guillén,

De ceux qui écrivent des chansons :

Entendre dire finalement

Que personne ne les a écrites.

Débrouille-toi pour que tes chansons

Finissent dans la bouche des gens,

Même si elles cessent d’être les tiennes

Pour appartenir à tous les autres.

Ainsi, parce que le cœur des chansonniers

S’est fondu dans l’âme populaire,

Les noms se sont perdus

En échange de l’éternité.

ALIZ — Comprends pas.

RAMIREZ — C’est ça, mange !

LE CHEF — Il faudra bien qu’elle se réveille.

OCHOA — Vous êtes patient comme une araignée.

RAMIREZ — Les araignées tissent leurs toiles quand on a le dos tourné et quand on lève la tête, elles attendent. Je n’aime pas les araignées.

LE CHEF (rieur) — Ramirez préfère les mammifères, si possible avec de grosses mamelles !

ALIZ — Nous avons un chat, vingt-deux chiens et trente-trois chevaux. Il y a aussi les tourterelles des toits et les hiboux des greniers mais ce sont des oiseaux.

RAMIREZ — Mange tes tortas, tête de piaf !

LE CHEF — Un chat, ce n’est pas beaucoup.

ALIZ — Les autres chats ne nous appartiennent pas. Comme les insectes, les campagnols, les loirs et tout ce qui n’est pas à nous, comme l’herbe sous les arbres mais les arbres sont à nous et la terre...

RAMIREZ — ... jusqu’à une certaine profondeur.

LE CHEF (à Ochoa) — Il a étudié le droit. Il montera vite.

ALIZ — Les hommes n’appartiennent à personne mais une femme peut appartenir à un homme si c’est ce qu’elle veut.

LE CHEF — Et qu’est-ce que tu veux, toi ?

ALIZ — Continuer de voyager et d’apprendre toutes les langues.

RAMIREZ — Il lui a parlé de sa langue.

LE CHEF (désignant le carton) — Qu’est-ce que c’est ?

OCHOA — Les cierges. Je ne sais pas où en est Omero.

LE CHEF (à Ramírez) — Je savais bien que c’était d’Omero.

RAMIREZ — Je le pincerai un jour.

LE CHEF (à Ochoa) — À cause des truites. C’est moins grave que de s’attaquer aux biens publics mais c’est un délit.

OCHOA — Elles sont bien bonnes, les truites d’Omero ! Et ses lièvres !

RAMIREZ — Je n’ai pas oublié les lièvres. Et les femmes qui se plaignent de lui.

OCHOA (riant) — Il les aime !

LE CHEF (à Ramírez) — On ne peut pas tout réprimander. D’ailleurs monsieur le juge...

ALIZ — Papa est juge et partie.

OCHOA (au chef) — Il est maire de son village, là-bas, de l’autre côté des Pyrénées.

LE CHEF — Et tu l’aimes beaucoup, ton Papa ?

RAMIREZ — Serait-il... ?

ALIZ — Où est-il ? Où l’as-tu emmené ?

RAMIREZ — On se disperse.

OCHOA — Je vais voir où en est Omero avec le coton. Les femmes arrivent à midi pile. (il sort)

 

Scène XIV

Le Chef, Ramírez, Aliz

 

RAMIREZ — Il nous laisse seuls sans votre permission, Chef.

LE CHEF — Il est maître chez lui.

RAMIREZ — Cette petite morveuse en sait plus qu’elle ne dit.

LE CHEF — Vous n’aimez pas assez les filles, Ramírez.

RAMIREZ — Je ne les aime pas au berceau mais quand elles ont bien mûres, je me défends.

LE CHEF — Défendez-vous contre les hommes, Ramírez. (à Aliz) Tu as fini ton petit-déjeuner ? C’était bon ? Tu l’aimes bien, Ochoa ?

ALIZ — Je n’aime pas les imbéciles qui font des grimaces.

LE CHEF — C’est pour vous, Ramírez. Cessez de grimacer. Vous ne plaisez pas à cet enfant. Nous ne sommes pas mandatés pour nous faire des ennemis.

RAMIREZ — Ni pour plaire. Pas bête.

ALIZ — Les cierges, c’est pour l’air. J’ai compris. Vous avez un cerf-volant ?

RAMIREZ — J’ai un fusil à cerf-volant.

ALIZ — Aujourd’hui, le vent est idéal pour jouer avec un cerf-volant mais passé midi, la mer se réveille comme si elle n’avait pas dormi la nuit et les parasols s’envolent.

RAMIREZ — EH ?

LE CHEF — Si elle ne dort pas, tu pourrais aller lui dire qu’on aimerait bien lui parler.

ALIZ — Vous ne comprenez rien : croyez-vous qu’elle vous accordera une audience si vous n’en sollicitez pas le sujet ?

RAMIREZ — Petite... !

LE CHEF — Nous souhaitons parler avec elle de ton Papa.

ALIZ — C’est clair. Mais elle dort.

RAMIREZ — Tu disais le contraire tout à l’heure !

ALIZ — Si elle dit qu’elle dort, elle dort. Et si je ne dors pas, je ne dors pas.

RAMIREZ — Il l’a empoisonnée !

ALIZ (au chef émerveillé) — Si tu avais des enfants, tu saurais leur parler. C’est ce que dit Néron.

RAMIREZ — Que vient faire Néron dans cette... ?

LE CHEF — Néron, le frère... celui qui...

ALIZ — Il n’y a pas de secret. Tout le monde peut le savoir. Il est mort. Vous voulez savoir comment il a mouru ?

RAMIREZ — On le sait.

LE CHEF — Serais-tu bête ? Sait-on ce qu’on sait ou seulement ce que les autres savent ? Le Droit !

ALIZ — Moi, je ne voulais pas me baigner toute nue. Et encore moins mourir toute nue. Vous ne savez pas ce que c’est de mourir dans l’eau.

LE CHEF — Comment le sais-tu, toi ? Tu n’es pas morte. Tu ne t’es même pas baignée.

ALIZ — Néron n’écoute personne et maintenant qu’il est mort, il fera sans doute tout ce qu’il voudra. Vous ne savez pas ce que c’est d’être libéré de la chair.

LE CHEF — Certes. Je ne m’en suis jamais trop éloigné de peur qu’on me la vole. Je défends ma chair avec autant de courage qu’Ochoa défend la maison de son père.

ALIZ (riant) — Quelle idée !

RAMIREZ — Si tu n’avais pas mangé trop de tortas, je t’en donnerais.

LE CHEF — Serait-il bête ?

ALIZ — Confondre des taluas avec des tortas ! C’est comme prendre un Basque pour un Espagnol.

RAMIREZ (hors de lui) — Ça suffit, ¡coño !

LE CHEF — Il ne faut pas répéter tout ce que dit Ochoa. Tu peux écouter mais ne rien dire si on ne te le demande pas.

ALIZ — Vous croyez peut-être que j’attends la permission des gens de maison pour  me mettre ce que je veux ?

RAMIREZ — On nous avait prévenus ! Elle est...

LE CHEF — Allez me chercher mes lunettes, Ramírez !

RAMIREZ — Vous les avez sur le nez.

ALIZ (amusée) — C’est pour ça que tu ne me vois pas bien ! Ce sont des lunettes de lecture ! Je ne suis pas un livre !

RAMIREZ — Elle me rend...

LE CHEF — Vous l’êtes déjà.

RAMIREZ — Quand je serai...

LE CHEF — Je sais, je sais. Vous vous vengerez. Mais d’après mes calculs, je serai à la retraite.

RAMIREZ — Vous calculez mal.

LE CHEF — Allez me chercher l’appareil photo !

RAMIREZ — J’y vais ! J’y vais ! (il sort)

 

Scène XV

Le Chef, Aliz

 

ALIZ (dure) — Bien fait. Moi, je l’aurais tué.

LE CHEF — Tu parles de la mort comme si tu savais tout d’elle.

ALIZ — On sait ce que sont les morts et les mortes. Pas plus.

LE CHEF — Ta mère parle dans son sommeil.

ALIZ — Je vous ai dit mille fois qu’elle ne dort pas !

LE CHEF — Alors dis-lui que je voudrais parler avec elle de...

ALIZ — On ne lui parle pas quand elle est en compagnie.

LE CHEF — Omero !

ALIZ — Bien visé.

LE CHEF — Où vas-tu ?

ALIZ — Regarder.

LE CHEF — Mais regarder quoi, au nom du ciel ?

ALIZ (sortant) — Tu n’es qu’un valet !

LE CHEF — Je vais finir par le croire.

 

Scène XVI

Le Chef, Ramírez

 

RAMIREZ (entrant) — Croire quoi, Chef ? On n’a plus que ça comme pellicule. 400 ASA. D’après ce que je sais...

LE CHEF — Quel est le problème ?

RAMIREZ — Trop de lumière, Chef, et trop de sensibilité. Ça ne va pas ensemble.

LE CHEF — Qu’est-ce que tu me racontes ! Allons-y !

RAMIREZ (suivant) — Où, Chef ? (ils sortent)

VOIX DU CHEF — C’est quoi ce bouton ?

VOIX DE RAMIREZ — Je n’en sais rien, Chef.

VOIX DU CHEF — Comment voulez-vous essayer si vous ne savez pas quel est le bon bouton ?

VOIX DE RAMIREZ — Mais il n’y a pas de bouton pour ça, Chef !

VOIX DU CHEF — Maudits Japonais !

 

Scène XVII

Pilar, Angustias

 

PILAR (entrant avec une bassine d’émail blanc sous le bras, essoufflée) — Toujours la première malgré l’âge et les infirmités !

ANGUSTIAS (entrant, idem) — Infirmités ? Ton pied bot et la bosse sous ton omoplate ? Rien à côté de ce que j’endure depuis le dernier.

PILAR (observant la pente) — Elles marchent tranquillement. Elles nous ont encore pigeonnées, les garces.

ANGUSTIAS (qui reprend son souffle sur une chaise) — Puisque ça les amuse, ces deux estropiées qui se frottent depuis l’enfance. Elles n’imaginent pas à quel point il n’y a plus d’enfance pour nous.

PILAR (riant) — Parle pour toi, vieille peau ! Je me souviens de tous mes petits amoureux.

ANGUSTIAS — Des amoureux, toi ? Avec ton pied et cette bosse ?

PILAR — Ils m’aimaient pour mes seins.

ANGUSTIAS — Si c’est ce que tu appelles l’enfance, moi je me souviens de la petite lueur qui s’allumait dans les yeux des vieux quand je passais avec mon eau sur la tête.

PILAR — Quelqu’un ?

ANGUSTIAS — Ne crie pas ! S’il n’y a personne que le mort et madame sa suivante (elle fait une révérence sans quitter la chaise)...

PILAR — Ochoa ne laisse pas sa maison ouverte à tous les vents. Faisons chauffer de l’eau.

ANGUSTIAS — Je suis trop fatiguée ! Attendons les jeunes. Elles sont trois, dont ma fille préférée et les filles de ma sœur.

PILAR — Des novices ! On verra ce que ça donnera. Elles montent comme si on était dupe de ce petit jeu qu’elles empruntent à la communauté sans se poser de questions.

ANGUSTIAS — Nous en sommes-nous posé, des questions, à leur âge, quand c’était le moment de mettre la main sur les moyens de vivre ? Tu as eu plus de chance que moi, malgré le pied et la bosse.

PILAR — Mes seins, je te dis.

ANGUSTIAS — Et ma fente qui est comme la porte d’un bordel dans un sens et celle de la vie dans l’autre ?

Huit fois j’ai enfanté.

Les portes sont fermées.

Je suis vieille et passée

Comme le riz de ma platée

Neuf fois j’ai connu la douleur

Et dix fois j’ai perdu la tête

Onze fois le plaisir

Douze fois l’amertume

Puis plus rien pour me plaire

Plus de lumière d’or

Dans les oliviers du matin

Plus de terre rose

Dans l’ombre des matins

De ces vendredis treize

Quand Pedro de la Once

Glisse le billet de loto

Entre mes seins faciles

Comme ceux d’une fille

Que le rêve ensommeille encore

Treize fois j’ai désiré

Et treize fois j’ai perdu

Il n’y a pas de chance

Pour celles qui ont égaré

Les clés de l’enfance

Mais l’enfance appartient

À celles qui promettent

Et je demandais trop

À l’homme qui passait

Et pas assez à celui

Qui s’arrêtait pour souffler

Voilà comment on se retrouve

Dans le lit des travailleurs

À treize je m’en vais

Ce n’est pas une promesse

C’est tout ce que j’attends

De la vie qui s’achève

Et du temps qui recommence

Sans rien changer au temps zéro

Parle-moi de la vie facile

Et des domestiques qu’on chasse

Comme les oiseaux des branches

D’un jet de pierre

Ou d’un cri d’enfant

Parle-moi de ce qui arrivera

Aux filles, à la chance et aux rimes

Que l’enfance attend

Pour que tout s’achève

En queue de poisson

À treize ans j’ai conçu

Sans la grâce de Dieu

Le premier de mes fils

Le deuxième à quatorze

Et à vingt j’ai vieilli

Voilà comme on devient

La grand-mère de ses enfants

PILAR — À trente, j’étais vierge.

ANGUSTIAS — Que tu dis !

PILAR — Sinon il ne m’aurait pas épousée.

ANGUSTIAS — Qu’est-ce qu’il connaissait et qu’est-ce qu’il a appris depuis ?

PILAR (riant) — Garce ! Avec toi, je n’ai jamais le dernier mot !

ANGUSTIAS — Je n’ai pas fini ma chanson.

PILAR — Plus tard ! Les voilà. Jeunes et jolies à défaut d’être belles. Dommage que les visages ne soient pas à la hauteur du reste !

ANGUSTIAS — Tu parles comme un homme !

 

 

PILAR —

Jeunes et jolies

À défaut d’être belles...

 

Scène XVIII

Pilar, Angustias, Dolores, Virginia, Troisième jeune fille

 

PILAR — Beau début ! (aux filles qui entrent) Ne vous pressez pas !

DOLORES — Virginia a laissé le savon en chemin.

VIRGINIA — On peut te confier un secret.

DOLORES — Oui, on peut, surtout que je te l’avais confié, le savon.

VIRGINIA — Le savon plus les cierges, je n’en pouvais plus.

ANGUSTIAS — Imagine comme ça va être facile de trouver du savon dans la maison d’un bon à rien !

PILAR — Il y a de la cendre dans la cuisinière.

ANGUSTIAS — Quelle chance il a, le mort, que Dolores soit paresseuse au point de confier à Virginia ce que Virginia est incapable de garder !

VIRGINIA — Elle ne garde pas les secrets, elle !

TROISIÈME JEUNE FILLE — Deux tigresses ! Elles n’ont pas arrêté depuis que vous nous avez quittées.

PILAR — Et qui nous a mis dans la tête de courir comme des folles ? Vous le connaissez bien ce jeu ! Pour qui jouiez-vous, petites garces ?

ANGUSTIAS — Nous nous disputerons plus tard. Faites chauffer de l’eau, les filles. Où en étais-je avec ma chanson ?

PILAR — Comment veux-tu que je me souvienne d’une pareille chanson ? Il n’y a pas de refrain.

ANGUSTIAS — Pilar et ses refrains !

Par ici les petits

J’ai de la soupe sur le feu

Par ici mes amants

Il fait nuit

PILAR (riant) — Garce !

ANGUSTIAS — Du bruit ! On vient.

 

Scène XIX

Les mêmes, Gisèle

 

PILAR (comme Gisèle entre, nue et désespérée) — Qui est cette femme ?

ANGUSTIAS (qui soutient Gisèle) — Peu importe qui elle est mais nous allons savoir ce qui lui est arrivé.

 

Rideau

 

 

ACTE  Troisième

Plus tard, peut-être, jamais

 

Scène première

Le jeune homme, la jeune fille

 

(Le salon d’une suite à l’hôtel. Baie vitrée avec terrasse. Horizon de mer. La nuit tombe en même temps.)

 

VOIX DE JEUNE HOMME (rieuse) —

Petite fée de mes surfaces

Je voudrais avoir un enfant de toi

Mais s’il te plaît, o magicienne,

Ne lui donne pas le silence d’or

Qui tombe après les changements.

JEUNE FILLE (chemise entrouverte, entrant par la terrasse) — Tu n’es qu’un imitateur et tu sais que cela m’amuse...

JEUNE HOMME (débraillé) — ... à la folie. Si nous ne sommes pas fous tous les deux, alors le monde est une illusion. Encore un peu de tes fruits !

JEUNE FILLE (montrant un sein) — Choisis !

JEUNE HOMME (s’effondrant dans un fauteuil) — Dire que c’est l’instinct qui nous pousse à nous aimer ! Nous pourrions aimer n’importe qui. C’est l’instant qui impose ses lois.

JEUNE FILLE — Mon père écrit de pareilles sottises. Je ne lis jamais plus loin que la page onze.

JEUNE HOMME — Onze ? Pourquoi onze ? Demain, promets-moi de pousser jusqu’à la page treize.

JEUNE FILLE — Treize ? Pourquoi treize ?

JEUNE HOMME — Je suis terriblement superstitieux depuis que je fréquente des gens bien.

JEUNE FILLE — Mon Dieu ! Bien en quoi ?

JEUNE HOMME — Sais pas... corps soignés, conversations fluides, beaux objets, distance, cette distance que j’observe maintenant avec un regard de spécialiste, comme si je venais de traverser le miroir.

JEUNE FILLE — Il n’y a pas de miroir ici. Il n’y aura jamais plus de miroir.

JEUNE HOMME — Tiens ! Encore une suppression d’objet. Ta mère finira par prendre toute la place.

JEUNE FILLE (songeuse) — Mais mon père ne lutte pas. Il a cet art de glisser sur les choses et les moments au lieu de les traverser.

JEUNE HOMME — Je t’envie d’en savoir autant sur les gens qui t’accompagnent. T’es-tu déjà demandé ce qu’ils deviendront quand tu seras ma femme ?

JEUNE FILLE (riant) — Mais je ne serai jamais TA femme !

JEUNE HOMME (jouant) — Tu me l’as pourtant promis.

JEUNE FILLE (jeu) — Promesse d’enfant.

JEUNE HOMME — Changeons-nous à ce point ?

JEUNE FILLE — Oh ! Voilà qu’il recommence !

JEUNE HOMME — Tu ne peux pas comprendre ! J’ai cette angoisse, là ! Il n’y a guère que ta compagnie pour me tranquilliser un peu.

JEUNE FILLE — Un peu seulement ? Je croyais être capable de tenir mes promesses.

JEUNE HOMME — Promesse de femme. Si nous parlions d’autre chose. De ta peau, de ta voix, des petits défauts qui changent ma caresse au moment le plus inattendu...

JEUNE FILLE — Mais nous venons à peine de...

JEUNE HOMME (imitant) — Pas de conversation sérieuse après l’acte d’amour. Un petit verre, les étoiles, l’odeur des touristes qui monte comme l’encens de mes églises... N’as-tu jamais tenté de vivre sans ces lois qui te rendent...

JEUNE FILLE — ... laide. D’ailleurs, je suis laide quand je suis nue. (riant) Je suis laide, pas angoissée !

JEUNE HOMME — Non, non ! Belle, inassouvie, prometteuse ! Je te reconstruis jour après jour.

JEUNE FILLE — Jours d’été ! Vous abusez des mots.

JEUNE HOMME — Vous ? Les hommes ? Moi ?

JEUNE FILLE — Je n’ai pas encore réussi à t’imposer le silence. Je voudrais te voir nu, réduit, sur le point d’être détruit. Je ne te sauverais pas. Tu serais mon spectacle !

JEUNE HOMME — J’exige le retour des miroirs !

JEUNE FILLE (dure) — Si tu n’étais pas son petit amant de quinze ans...

JEUNE HOMME — Dix-sept... n’exagérons pas.

JEUNE FILLE — Si tu ne m’aimais pas...

JEUNE HOMME — Je te l’ai dit, pourquoi on s’aime. C’est l’instinct et nous ne savons rien de l’instinct.

JEUNE FILLE — Je ne t’aime pas, moi ! Je m’impose seulement. Nous avons tellement de souvenirs à partager !

JEUNE HOMME — Souvenirs d’été. Tu abuses de la mémoire.

JEUNE FILLE — Comme un livre !

JEUNE HOMME — Comme les onze premières pages d’un livre que je voudrais écrire mais qui demeure à distance. Cette fois, impossible d’avoir de la chance avec les...

JEUNE FILLE — ... femmes vieillies qui ne donnent pas encore une idée de ce qu’elles deviendront finalement.

JEUNE HOMME — Ce n’était pas l’instinct mais la chance.

JEUNE FILLE (rieuse) — J’avais tout prévu.

JEUNE HOMME — Ça ne m’amuse plus. Tu t’approches trop près, trop vite, trop...

JEUNE FILLE — ... trop réelle ! J’ai la réalité des inconnues et la possible inexistence des personnages de l’existence même.

JEUNE HOMME — Bah ! Trop intelligente pour moi ! Nous ne nous marierons pas. Je connais mon instinct.

JEUNE FILLE — Tu connais ta chance !

JEUNE HOMME — Si je n’avais pas cette angoisse, ce défaut d’explication au moment où une conversation me rendrait le peu de bonheur que l’enfance m’a donné quelquefois, mais quand ? à quel moment de cette enfance qui ne commence pas et qui s’achève sans prévenir ?

JEUNE FILLE — Queue-rouge !

JEUNE HOMME — Baladin ! Auguste ! Fagotin !

JEUNE FILLE — Gracieux ! Pasquin !

JEUNE HOMME — Que de synonymes pour ce que je ne suis peut-être pas malgré de bonnes intentions !

JEUNE FILLE — Ce soir tu as joué comme un pied. C’était faux, inaudible, infidèle et...

JEUNE HOMME — Le coup de grâce !

JEUNE FILLE (lançant le coussin) — ... posthume !

JEUNE HOMME (après un moment de réflexion amusée) — Je suis trop fatigué pour chercher à comprendre maintenant. Posthume comme « après » ?

JEUNE FILLE — Comment veux-tu ?

JEUNE HOMME — Après quoi ? Une fois que...

JEUNE FILLE (cruelle et amusée) — Non ! Après. Rien qu’après. Et puis plus rien. Nous avons applaudi par instinct.

JEUNE HOMME — Petite garce ! J’aurais pu choisir dans le bouquet et c’est toi que l’instinct m’a désignée encore.

JEUNE FILLE — Tu étais tout simplement obscène.

JEUNE HOMME — Visiblement ?

JEUNE FILLE — Outrancier !

JEUNE HOMME — Et toutes ces femmes qui ne disaient rien ! Et moi, innocemment épris de celle qui commença par envahir mon enfance ! Pas une seule pour m’arracher à cette loi ! Je jouais pour toi et je croyais m’adresser à l’univers.

JEUNE FILLE — Petit univers des patios d’hôtels, précisons.

JEUNE HOMME — Je ne recommencerais plus.

JEUNE FILLE — Je ne te nourrirais pas.

JEUNE HOMME — J’avais oublié ce détail.

JEUNE FILLE — Il n’y a pas de détails dans les miroirs. C’est pour ça que ma mère les supprime. (imitant) « Faites enlever les miroirs [...] Oui, comme l’année dernière (à Papa) Ils oublient avec une facilité ! » (ils rient en se déshabillant)

 

 

 

 

 

Scène II

Les mêmes, Fabrice

 

FABRICE (ouvrant la porte d’une chambre et entrant) — Mais qu’est-ce que c’est que ce chahut !

LE JEUNE HOMME (s’enfuyant par la terrasse et riant) — Adieu, belle famille, richesse, tombeau dans la grande allée !

 

Scène III

Fabrice, Aliz

 

ALIZ — Mon Félix ! Mais enfin, Papa, tu n’es pas drôle !

FABRICE — C’est le petit comédien de nos soirées ! Ce diable est leste comme un animal !

ALIZ (minaudant) — Ni diable, ni animal, pas même comédien, pas de talent, pas d’avenir, juste une petite frimousse qui sera du plus bel effet sur les photographies.

LA VOIX DE GISÈLE — Ne me dites pas que ce poussin est venu picorer ici !

FABRICE — Dors, mon amour. Il n’y a plus personne.

LA VOIX DE GISÈLE — Je dors ! J’ai cru entendre la voix de miston de cet affreux petit décrocheur d’étoiles.

ALIZ — Tu n’as rien entendu, Maman. Tu dors.

FABRICE (refermant la porte de la chambre) — Joli petit oiseau ! J’espère que tu ne lui as pas tout donné.

ALIZ — Je ne donne rien, tu le sais, il faut prendre si on veut de moi, tu le sais, tu le sais, tu le sais !

FABRICE — Regardons le ciel plutôt. Que d’étoiles et si peu d’explications convaincantes !

ALIZ — La mer est noire comme la nuit qui devrait l’être si tout était réel. Ce petit oiseau n’est pas tombé du nid.

FABRICE — Nous n’avons pas de chance l’été. Nous sommes mieux disposés l’hiver quand les arbres sont nus ou au printemps quand les agglomérats de neige martèlent obstinément les piliers du pont...

ALIZ — Comme c’est poétique ! (sur la terrasse) Reviens, petit oiseau ! (revenant à l’intérieur) Il était si petit que j’en ai eu pitié !

FABRICE — Ma petite Aliz perd tout son charme quand elle devient obscène.

ALIZ (dure) — La prochaine fois, continue de feindre le sommeil et écoute autant que c’est possible mais n’ouvre pas cette porte !

FABRICE — La prochaine fois, tu seras moins amusée par tes petits avantages sur le désir. Pauvre garçon ! La nuit commence mal pour lui. J’ai connu ça plus d’une fois. Je rentrais au château la tête basse et ma mère me chahutait pendant que j’étais au bord des larmes.

ALIZ — Mes yeux sont secs comme les fruits de toute la vie.

FABRICE — Referme ta chemise et parlons d’autre chose.

ALIZ (refermant la chemise) — Ne parlons pas comme deux êtres qui n’ont rien à se dire. Tu t’imagines ? N’avoir rien à se dire, même si on ne se connaît pas ce n’est pas une excuse. Ne pas pouvoir trouver une seule chose que l’autre, même inconnu, pourrait comprendre et recevoir comme ce qui lui est exactement et justement destiné. Nous sommes des toupies !

FABRICE (sombre) — Je ne suis pas dupe de ce garnement !

ALIZ — On n’en parlait plus !

FABRICE — Quinze ans et il me prend la fleur de mon âge !

ALIZ — Dix-sept, n’exagérons pas. (espiègle) Demande à Maman.

FABRICE (surpris et abattu) — J’ignorais.

ALIZ — Maintenant tu sais et ça ne change rien.

FABRICE — Je sais ce que tu me dis.

ALIZ — Moi je sais ce que je vois. Je suis une visuelle. J’aurais dû choisir les arts plastiques pour destin. Je ne suis qu’une petite secrétaire. J’épouserai un héritier connu de tous après avoir voyagé avec des petits oiseaux pas loin de votre chambre.

FABRICE — Je te paierai un voyage en Orient. J’y ai échappé dans ma jeunesse mais tu ne connais pas les mêmes circonstances. Et puis j’étais un mâle.

ALIZ — Il n’y a pas de géants dans ma vie mais la terre leur appartient. Qui me possèdera quand j’aurai tout possédé ?

FABRICE (amer) — Je n’ai jamais su prévoir, mesurer les possibilités, ni donner à penser autre chose que ce qui se voit sur ma figure. Je m’accrois du passé. Tu ne peux pas savoir à quel point c’est atroce, cette diminution du lendemain à une question tellement vaste que je ne trouve pas les mots pour la poser. Il faudrait déposer son angoisse sur le seuil de la maison qui nous a donné le jour.

ALIZ — L’angoisse en réponse. J’y songerais. Je peux tout ce que tu ne peux pas.

FABRICE — Tu n’es qu’un petit oiseau sur la branche familiale. Tu me voles mon nom. Peut-être un de tes fils s’en souviendra-t-il à temps.

ALIZ — J’ai le nez des Vermort. J’ai hérité aussi de cette petite tendance à l’incohérence qui est quelquefois le signe avant-coureur de la maladie mentale. Nous ne parlons jamais de la maladie mentale, de ses conséquences sur la fortune familiale et surtout sur l’avenir des filles qui finissent toutes par reproduire la même chair. On n’épouse pas sans ce risque les filles de Vermort.

FABRICE — Tu es la seule. Et plus de fils pour moi !

ALIZ —

Je me souviens de tout

comme si c’était hier,

la chaleur,

la lumière

si intense,

la surface de l’eau

avec ses insectes

qui formaient des ondes,

la nudité,

l’enfoncement du corps

dans cette couleur verte

qui est celle des algues

microscopiques,

l’attente,

tu ne peux pas savoir

comme j’ai attendu,

attendu,

attendu et le silence

ne m’a pas inspiré

une seconde

cette petite réflexion

qui l’aurait sauvé.

J’étais si seule

et persuadée

que plus personne

ne reviendrait

pour m’expliquer le silence,

l’attente,

l’infini commencement du lendemain.

FABRICE — Pauvre petit oiseau !

ALIZ — Non, te dis-je !

L’oiseau,

c’était ce petit oiseau

qui s’est envolé

sans achever

ce qu’il avait commencé.

Je suis

l’air

que tu respires,

l’eau

que tu bois,

la caresse

qu’on te donne,

le bruit

qui te réveille.

L’oiseau

revient chaque été

avec un plus d’espoir

et je ne lui dis pas

que je l’attends

pour lui donner

à mesurer

mes différences.

Tu imposes tes mots,

l’usure

de tes mots

condamnés

au texte,

tes mots

provoquent l’oiseau

et il s’envole

comme s’il n’avait jamais

existé.

Tu courbes

la vie

comme le fer,

à chaud.

Lui préfère

le hasard des caresses

jusqu’à la précision.

Je n’ai pas choisi

mais je sais

ce que je désire.

Je n’ai jamais été

au bout de la chair

mais je comprends.

Entre l’horizon

et mes mains,

il n’y a

que les oiseaux.

Entre toi

et moi,

il n’y a

que ta passion

et l’échec

de tes caresses.

Ainsi,

invitons-nous

au festin

du lendemain

mais ne nous croyons pas

capables

d’exprimer

ce que l’autre réserve

à son silence.

Côtoyons-nous

dans l’usage

familier

de la langue

et de ses racines

chronologiques.

Ne quittons pas

la branche

mais laissons les oiseaux

s’y poser

comme si l’air

n’existait pas.

Il n’y a rien

de plus atroce

que le pouvoir des mots

sur la caresse.

(elle sort)

 

Scène IV

Fabrice

 

FABRICE — Aliz ! (désespéré) Mon petit oiseau ! Les mots n’ont pas un tel pouvoir. Je mens comme je respire. Je ne suis qu’un Gascon. Les Vermort... (la paroi s’ouvre. Gisèle dans le lit, entourée de coussins. Odeurs d’excréments et de parfums.)

 

Scène V

Fabrice, Gisèle

 

GISÈLE — Des aveux au poussin quand il n’est plus là pour écouter.

FABRICE — Tu écoutes bien, toi !

GISÈLE — Mais ce n’était pas pour moi. Je n’écoute plus rien qui me soit destiné. Crois-tu que c’est d’elle ?

FABRICE — Ou de ces jongleurs qui s’installent sous ma fenêtre pour continuer la leçon entreprise il y a... dix ans ?

GISÈLE — Ce n’est pas son style.

FABRICE — Tu ne connais pas son style.

GISÈLE — Qui est le plus proche de ce qui demeure de notre...

FABRICE — Promiscuité.

GISÈLE — Le mot juste pour chacun des instants qui marquent le début de quelque chose. La vie ne se tisse pas. On tire les fils plutôt. (elle joue) Voici ma dépouille de fils ! Je n’en ai plus l’utilité. Que pensez-vous en faire ? Quelle question ! Rien, bien sûr. Mais je n’ai pas d’autres questions à vous poser avant de m’en aller définitivement.

FABRICE — Tu ne sais pas de quoi tu parles.

GISÈLE — Je sais de quoi il est question mais je ne sais plus l’exprimer avec la netteté de la jeune fille que j’ai été pendant si peu de temps.

FABRICE (regardant dans la rue) — La nuit commence. Ils reviennent.

GISÈLE — Quelle souffrance, cette attente !

FABRICE — Omero installe son chevalet et ses toiles. Yasmina monte sur un escabeau pour visser une ampoule. Des enfants regardent ses jambes. J’aimerais tellement regarder les jambes de Yasmina sans passer pour un obsédé. La lumière de la lampe tombe sur un grand paysage bleu et jaune. Il accroche la palette à un angle et le chiffon à l’autre.

GISÈLE — Nous n’aimons plus les mêmes choses. Nous les avons aimées si peu de temps avec la même intention de les comprendre et de les expliquer aux autres. Tu te souviens ? Comme le temps passe !

Il n’y a rien

de plus atroce

que le pouvoir des mots

sur la caresse.

Mais le corps n’a pas changé. Voici les mêmes exigences, une géographie de la satisfaction tellement précise que nous n’étions pas à l’heure. Maintenant, c’est l’heure même qui manque à nos raisonnements de créatures vieillissantes.

Ne quittons pas

la branche

mais laissons les oiseaux

s’y poser

comme si l’air

n’existait pas.

Quelle idée des oiseaux et de l’air ! Je préfère posséder. Ce qui m’appartient se précise. J’ai seulement l’impression de perdre haleine au moindre mouvement. Je ne suis pas si vieille ! J’ai tellement vécu... si peu de choses ! Je recommence avec une application de petite fille prisonnière de son cahier d’écolière.

Entre toi

et moi,

il n’y a

que ta passion

et l’échec

de tes caresses.

Quelle pertinence ! Ou quelle malice ! Je ne sais plus ce qu’il faut penser de ce qui demeure de notre... imminence. Cette douleur d’avoir perdu accidentellement l’objet d’un désir si clair encore. Et cette enfant qui perpétue le souvenir avec une adresse de jongleur.

FABRICE (abandonnant un instant son observation crispée de la rue) — Nous y voilà !

GISÈLE (doucement plaintive) — Mes jambes ! Mes pauvres jambes ! Cette vie bornée par les suppressions ! Il ne me restera plus rien au moment d’en finir avec cette attente !

FABRICE — Une jolie touriste se renseigne. Il est intarissable, ton Omero ! Elle l’écoute comme s’il la nourrissait déjà. Yasmina mesure encore ce qui les sépare malgré les arrangements notariaux.

GISÈLE — Pas de chance, Yasmina ! Dans toute la vie, il y a un homme et nous ne le rencontrons pas. Nous finissons dans la propriété ou la possession.

Je n’ai jamais été

au bout de la chair

mais je comprends.

C’est sincère. Tellement sincère que je suis toute prête à croire qu’elle en est l’auteur. Elle s’inspire peut-être mais elle ne vole pas.

FABRICE (exultant) — Elle lui achète la toile ! Veinard ! Il obtient ce qu’il veut. Yasmina paraît satisfaite.

GISÈLE — Je suis bien heureuse quand la critique te couronne !

FABRICE — Il lui explique comment on plante un clou dans le mur. Que lui a-t-il dit de la lumière nécessaire ?

GISÈLE — Il est tellement minutieux ! On a l’impression de recommencer avec le même plaisir. On se réveille épanouie comme la fleur qu’il a si longuement interprétée en vous. Cette seconde d’arrachement ! Je sentais la terre et la pluie.

FABRICE — Ses mains décrivent l’effort. Elles se croisent à la surface de la toile. Il n’en finira pas. Je l’aimerais si elle était impatiente mais il ne s’agit pas de patience. Elle n’attend rien. Elle a déjà tout reçu. Elle cherche le détail perfectible. C’est lui qui attend ce moment. Il se défendra avec les moyens du chevalier servant.

GISÈLE — Comme si nous n’existions pas réellement ! Mais nous sommes la racine tenace, il le sait par expérience. Toi, tu imagines le contexte. Ce sont des hommes qui te lisent. Tu ne seras rien de vraiment important tant que les femmes ne commenteront pas tes glissements.

FABRICE — D’autres femmes s’approchent. Yasmina règle la lampe. Elle est complice de l’infidélité, je le savais. Moi-même j’ai préparé le terrain de ton inconstance.

GISÈLE — Inconstance ! Constante, oui ! Et sans duplicité. Je ne dissimule rien. Je donne à voir et à penser.

FABRICE — Ces jambes ! Elles grouillent comme les vers sur une charogne. On se demande de quoi elles se nourrissent. Et Yasmina qui a l’air d’une domestique ! Yasmina aux seins pointus comme des fruits. J’aimerais même les femmes qu’il détruit si ma propre fille ne me condamnait pas à l’exil sexuel. J’aimerais jusqu’à ma femme cul-de-jatte.

GISÈLE (doucement) — Salaud !

FABRICE (exulte) — Il caresse ! Ce coquin est leste comme un animal !

GISÈLE (haut) — Cesse, veux-tu ?

FABRICE — Un cri ? (il revient dans la pièce) Il y a longtemps que je n’avais entendu ton cri. Ils achevaient l’œuvre de l’accident quand j’ai entendu ton cri pour la dernière fois. (touchant les moignons à travers le drap) Il m’accusait, ton cri, il me condamnait au remord. Puis ton cerveau s’est laissé pénétré par les substances. (il s’assoit au bord du lit) Et j’ai vu passer la table roulante avec le drap propre et la petite tache de sang qui menaçait leur discrétion d’officiants. Depuis, pas un cri, quelquefois la plainte qu’on adresse à ses fantômes, le coup de rein dans le lit au moment de ces passages de la mémoire corporelle. Je me suis imaginé les états de ta conscience mais sans jamais en approfondir les hypothèses. La question de ma responsabilité ne se posait plus sans doute parce que la probabilité d’un cri venait d’être réduite à zéro par la réalité du retour.

GISÈLE (doucement) — Mon amour !

FABRICE (ironique) — Évoquer ton amour ! Même à la pointe de la langue ! Quel exercice de la description lente et du dialogue inachevable ! Quelquefois, oui, mais avec parcimonie, là, dans les marges du récit en cours, ces notes en pattes de mouches que ta fille s’acharne à déchiffrer. (il s’empare de son visage à deux mains) Non !

GISÈLE — Je ne t’ai rien demandé aujourd’hui. J’ai lu et j’ai pensé à autre chose. Mais un jour, pourtant...

FABRICE (revenant à la terrasse) — Non !

GISÈLE (triomphante) — Je ne veux pas mourir autrement. J’ai beaucoup lu sur le sujet. Une minute d’étouffement. Je ne te demande rien d’autre que cette résistance à mes dernières ressources.

FABRICE — Tu ne mourras pas facilement.

GISÈLE — Tu redoutes de lutter avec moi !

FABRICE — Je ne veux lutter avec personne et surtout pas avec un corps qui se défend contre la mort.

GISÈLE — Qui se défend parce qu’il est impossible de croire qu’il se laissera faire. Il y aura une dernière minute d’effort contre la méthode, rien de plus.

FABRICE (observant la rue) — Encore des femmes ! Elles entrent dans sa peinture comme il finit par sortir de leur vie de passante. Il écrit des quatrains sur leurs mouchoirs et elles doutent de sa sincérité sans lutter contre la griserie de l’instant. (fort, vers le lit) Son sexe rayonne selon un principe que je n’ai pas pu même imaginer !

GISÈLE — Il n’y a jamais eu d’odeur dans ce que tu écris aux autres, sauf pour se plaindre des mauvaises et dire des platitudes à propos de la peau des femmes. Il donne le voyage à dos de ses parfums.

FABRICE — Hum !

J’en connais de plus forts mais c’est avec un autre

Qui se nourrit de l’air comme l’oiseau suspend

La géométrie de mon lit solitaire.

Rivière de l’éveil de mes propres nuits,

Je caresse le temps et l’attente m’étire

Comme un premier rayon dans le dernier miroir

Que tu n’as pas brisé à l’angle du regard.

Il donne le voyage à dos de ses parfums

Et tu fermes la porte à mes yeux voyageurs

De l’instant immobile. Et plus rien ne m’arrive.

GISÈLE — Il manque des rimes à ton dizain.

FABRICE — Il s’y connaît en rimes, lui ! Elles devraient le trouver ridicule. Au contraire, elles ne vérifient pas, elles approuvent, elles se concertent pour apprécier. Il compose les bouquets de sa cueillette sexuelle. Quelle volupté ! Et quelle leçon à l’homme qui tergiverse encore à quarante ans au lieu de déposséder enfin ces corps de leur pouvoir sacramentel. (il s’assoit sur la balustrade)

GISÈLE — Quelle tautologie ! Il est inépuisable, le compagnon de ma lenteur. L’ami de mon ralentissement !

FABRICE — Nous parlions de son odeur.

GISÈLE — Je parlais de ma capacité à la respirer sans chercher à comprendre.

FABRICE — On ne comprend pas sans au moins une seconde de résistance.

GISÈLE — Je n’y pensais plus. Tu me donnas cette leçon à Venise ou à Florence.

FABRICE — À Nice. D’ailleurs, ce n’était pas une leçon. J’éprouvais ta beauté d’adolescente.

GISÈLE — Robe déchirée ! (jouant) Mon collier de perles rares !

FABRICE (riant) — Les soubrettes à quatre pattes sur la mollesse d’un tapis quatre étoiles !

GISÈLE (dure) — Ton petit frémissement circulatoire.

FABRICE (dur) — Nous ne nous aimions pas. Nous préférions les voyages. (professoral) Je l’ai dit à ta fille : les voyages, d’accord, mais nous devons en parler d’abord. Notre expérience...

GISÈLE — Nos futilités.

FABRICE — La complexité de notre richesse résiduelle. Je lui en ai donné une idée en trois mots.

GISÈLE — J’imagine les mots.

FABRICE — Je ne me souviens pas des mots...

GISÈLE — Trois...

FABRICE — Mais sa réduction au silence m’a...

GISÈLE — ... donné du plaisir.

FABRICE — Exactement. (la rue) Quelle animation ! Il en est le centre et la périphérie. Ombre et lumière, cet homme venu d’on ne sait où.

GISÈLE — C’est son père qui venait d’on ne savait où. Sa mère...

FABRICE — J’oubliais ces détails d’une vie qui sut être la tienne dans les meilleurs moments de sa croissance.

GISÈLE — (Ode aux autres)

L’odeur d’un homme

qui a l’air d’un arbre

au bord du chemin

Les autres suivent les autres

Les autres sont devant

L’herbe du talus

glisse sur moi

comme si je commençais

à ne plus exister

que pour devenir

l’explication la plus probable

de cet instant

de bonheur

Les autres suivent les autres

Les autres sont devant

avec les hommes

qui conquièrent

inutilement

la perspective

Après l’herbe la terre

que la pluie

vient de trouer

Les mottes

entre les pattes des insectes

Et la fleur des racines

couchée d’ombre

et de réminiscences

Les autres suivent les autres

Les autres sont devant

J’aimais ce sommeil

comme on préfère

mourir

sans le savoir

Les autres ne posaient pas de questions

pas le temps

pas le temps

ou bien ce n’est pas l’heure

c’est la distance

Les autres suivent les autres

Les autres sont devant

L’arbre est un cerisier

en fleur

ou un châtaignier

à l’automne

ou encore le frêne

aux suées rouges

Les autres ne se retournaient pas

Ils bavardaient entre eux

et leurs conversations

ne me concernaient plus

Dans les branches

des peuples me guettaient

et je m’endormais

pour ne pas avoir

à m’expliquer

On n’explique rien

à ces rencontres

parallèles

des lendemains de fête

Les autres suivent les autres

Les autres sont devant

et je ne dors pas

pour rien

Quand ils viendront me chercher

ils me croiront morte

comme meurent les fleurs

arrachées pour un bouquet

et oubliées pour d’autres raisons

que je n’ai plus le temps

de donner à mon bonheur

Ils m’ajouteront aux détails

de leur aventure quotidienne

sans un regard pour l’arbre

sans se douter qu’un arbre

peut m’éloigner d’eux

comme l’horizon

les disperse

ou les dilue

je ne sais pas

je n’ai pas bien vu

je dormais presque

Les autres m’accompagnent

ou je suis leur fardeau

ou simplement une de plus

à ajouter aux travers

de l’existence

J’épouserai le châtelain

ou le notaire

rien n’est encore décidé

Les radiographies sont pleines d’espoir

Je peux enfanter

Je peux donner

On pourra me prendre

et me multiplier

comme le pain

des bouches

Les autres suivent les autres

Les autres sont devant

La vie est une vitre

qu’on brise

pour les appeler

et pour expliquer le bris de la vitre

il ne reste plus

qu’à donner

le spectacle de son angoisse

avec des mots choisis

à fleur de leur langue

vernaculaire

L’odeur d’un homme

que je n’avais pas vu

changeait mes chemins

(un éclair dans le ciel)

FABRICE — Un éclair de chaleur ! (il tombe. Entrent les Érinyes.)

 

 

 

Scène VI

Gisèle, les Érinyes

 

ÉRINYE I — Bienveillantes, c’est fait. (elle se penche. On entend le grondement) Il regarde le ciel d’un air étonné.

GISÈLE — De l’orage ! En août ? Que vois-tu exactement ?

ÉRINYE II — Nous pouvons nous en aller.

ÉRINYE III — Ne doit-elle pas mourir elle aussi ?

ÉRINYE I — Il prononce les dernières paroles, seul dans le gazon. La terre est molle à cet endroit, bien irriguée. Mais la colonne ne résiste pas à une pareille chute.

ÉRINYE III — Je t’ai demandé, Bienveillante...

ÉRINYE II — Laisse-la ! Elle mesure la croissance du désir chez l’homme en proie à la fragmentation de son intégrité, de ce qu’il croyait être son intégrité.

ÉRINYE I — Ils y croient toute la vie. (main en porte-voix, vers le bas) Il est long, ce dernier soupir !

ÉRINYE III — Que dit-il ?

ÉRINYE I — Il l’appelle. La voix est tellement faible qu’il a conscience qu’elle ne l’entendra pas.

ÉRINYE III — Pauvre homme ! Jouet du temps, rien de plus.

ÉRINYE I — Et du hasard.

ÉRINYE II — C’était prévu mais avec une certaine dose de hasard, reconnaissons-le.

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