Popol-les-rouflaquettes

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Les pompes de Willy Li Lee.

L’ogresse

 

 

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Chapitre premier

On peut en parler maintenant. L’eau a coulé sous les ponts. Et je n’ai pas couché dessous.

Je ne dis pas que suis fier de mon grand-père. Il a participé, dit-on, à la conception de mon père et je lui en sais gré, car je suis heureux.

Tout le monde ne l’est pas. Mais c’est ainsi, je suis heureux. Jusqu’au moment redouté où je ne le serai plus, allez savoir pour quelle raison.

Je connais la liste de ces raisons. Je la consulte souvent. J’y trouve même l’inspiration. Mes personnages peuvent me craindre.

Mais mon grand-père n’est pas un de mes personnages. Il a existé avant que je me mette à faire la même chose. Et puis je l’ai connu. J’ai participé à son existence. Cependant, ce n’est pas l’objet de ce récit. S’il s’agissait de sa biographie, même alimentée d’une Légion d’honneur et de quelques autres signes de complicité avec le crime d’État, j’aurais vite fait de sombrer dans la critique et même dans l’activisme le plus vache. Heureusement, il n’en est pas question.

Si jamais quelqu’un de bien intentionné s’avisait de raconter la vie de mon grand-père, il ne serait pas complètement honnête s’il n’y trouvait rien à redire. Mais en aurait-il les moyens ? Pauvre en arguments, il se contenterait de fustiger des pratiques instituées dont mon grand-père a largement profité. Héritage qui me vaut quelques avantages sur lesquels je ne prétends pas moi-même m’appesantir.

Je n’y reviendrai pas.

Ceci dit, le lecteur se doute que quelque secret de famille va être confié à son jugement. Et la question n’est pas encore de savoir si ledit jugement sera de nature esthétique ou morale. Nous n’en sommes pas encore là.

Et puis qui s’agira-t-il de juger ? Mon grand-père ? Ou moi ?

Commençons tout bêtement par ce secret de famille supposé. Et bien vous supposez mal, car personne dans la famille ne le connaît. Et pourtant, il s’agit bien d’un secret. Lequel je détiens. Ne me demandez pas comment maintenant. Patientez encore. Ce récit ne fait que commencer.

Mon grand-père, disons-le maintenant, a assassiné ma grand-mère. Vous savez, celle qui a conçu mon père de façon on ne peut plus certaine. Vous savez aussi, selon ce que je viens de raconter, que cet assassinat ne l’a pas empêché de continuer à servir ses maîtres et à s’en trouver récompensé. Car il ne fut accusé par personne de ce meurtre inadmissible. Et partant, aucun jugement punitif n’interrompit le cours bien réglé de son existence.

Ma grand-mère disparue, le mot n’est pas trop fort, et après une période parfaitement conforme à ce qu’on est en droit d’attendre d’un chevalier, mon grand-père renoua avec sa réalité quotidienne faite des petites lâchetés et modiques trahisons que le fonctionnaire ordinaire et même zélé concède fièrement pour que le bien commun ne vire pas à la catastrophe révolutionnaire.

Il y eut bien quelques pleurs dans les yeux de mon père, mais la défunte fut remplacée, toujours dans les délais prescrits par les usages, et la cuisine retrouva des airs de fête ainsi que le jardin d’agrément dont les floraisons succédaient aux cures de géométrie classique.

Vous pouvez donc en conclure que ma propre enfance ne fut en aucune manière marquée par cette absence. Et quand je dis absence, je n’exagère rien. Car on ne retrouva jamais le corps. Ce qu’on mit dans le cercueil, c’était un seau de terre creusée dans ce jardin que la marâtre, agréable fée des regards, entretenait comme s’il lui avait toujours appartenu. Qui reboucha le trou ? Je n’en sais rien, faute sans doute de m’en être informé. Et qui le creusa ? Mon père. C’est du moins ce qu’il prétend encore. Mais j’ai espacé mes visites depuis longtemps.

Reste la question de savoir comment je peux moi-même prétendre que mon grand-père fut, et demeurera toujours, l’assassin de ma grand-mère.

Quel témoin obscur m’a donc ouvert les yeux sur cet horrible fait ?

Nous n’eûmes jamais de domestiques. Il y eut bien quelques ouvriers pour restaurer cette fort ancienne demeure construite par un encore plus ancien aïeul. Quelques collatéraux purent jouir d’agréables séjours, mais nous ne recevions pas si souvent. Grand-père logeait à l’étage, où étaient ses appartements. Mon père couchait avec sa femme au rez-de-chaussée. Quant à moi, j’occupais depuis toujours une annexe de la cuisine dans laquelle j’ai vécu mes meilleures aventures en solitaire. D’ailleurs, le fumet du ragoût de veau accompagne toujours mes extases. Je ne saurais m’en passer.

Comme on le voit, ce n’est pas dans cette demeure, que j’occupe aujourd’hui en célibataire, qu’il faut chercher l’origine de ma connaissance des faits. Ma marâtre est morte depuis longtemps, noyée dans la mer en face d’un hôtel où j’ai connu la joie avant de comprendre que c’est tout ce qu’on peut espérer du sexe.

Alors mon grand-père avait-il laissé quelque écrit, comme dans les bons romans ? Point. Il écrivit sans doute, mais ces poèmes ne lui survivent pas. Je me demande d’ailleurs ce que mon père en fait. Ils surgiront peut-être quand il disparaîtra à son tour. Mais je n’attends rien de ces sortes de prolongements. Je détruirai sans doute tout ce qui reste.

Sans rapporteurs des faits ni écrits testamentaires, où donc ai-je pu me rendre propriétaire d’une telle vérité ?

Certains penseront que tout ce qui suit est le fruit de mon imagination. Ils s’en plaindront ou au contraire se divertiront de me savoir doué d’un esprit inventif. Enfin, d’autres craindront que tout ceci ne finisse dans la plus pitoyable des fantaisies que l’esprit solitaire, et peut-être même abandonné, n’a pas assez redoutée. On sait que l’être seul est plus enclin à la fiction qu’à la trouvaille. Mais qui me soupçonnera d’astuce ? Mon père, peut-être… Et je ne doute pas que vous voulez savoir pourquoi sans plus attendre.

Que de mauvais romans vous me faites !

Je n’y avais même pas pensé avant de m’y mettre. Il a fallu que je raisonne pour vous rencontrer. Hélas pour vous, ces personnages qui en savent plus, ces écrits dont il faut accepter la lettre parce qu’ils sont d’un mort ni ces effets de comédie ne changeront rien au fait que mon grand-père assassina bel et bien ma grand-mère et qu’il ne fut jamais puni ni même soupçonné.

Laissons donc de côté ces astuces éculées et continuons notre récit.

L’amateur de criminologie ne peut se passer, en bon magistrat, d’un mobile à la fois crédible et aussi peu original que possible. Là encore, je vous prends en défaut de rhétorique. Vous voudriez à tout prix que mon grand-père fût un assassin ordinaire motivé par un objet en tout point conforme à ce que l’expérience décrit depuis si longtemps qu’il n’est plus permis de douter de la pertinence de ce listing. Même la possibilité d’un acte gratuit vous agrée.

Or, ce ne fut pas un acte gratuit. Et s’il ne l’était pas, c’est donc qu’il y eut un mobile. Il est donc temps de passer en revue le catalogue des bons mobiles de meurtre, depuis la jalousie jusqu’à l’envie. C’est ce que font les magistrats. Ils connaissent même cette nomenclature par cœur. Ils vous reluquent le prévenu d’un œil expert et ont vite fait de trouver la coïncidence qui condamne d’avance, sous réserve de faits atténuants, voire aggravants. Routine dont se plaint régulièrement la victime d’erreur judiciaire. Et source de bien des divertissements aristotéliciens dont l’écran se fait fort d’être le meilleur emploi possible du point de vue de la rentabilité économique.

Ah ! On est bien loin de moi si on s’imagine que c’est à mon tour de passer à la caisse pour investir intelligemment.

Chapitre deux

Je ne sais pas pourquoi mon grand-père, homme habituellement si ordonné, se mit dans la tête de tuer ma grand-mère. Mais je sais comment il s’y prit.

Vous objecterez qu’un crime de sang sans mobile est aussi dénué de réalité que le chou sans la crème. Certes, mais que voulez-vous que j’y fasse ? Je ne sais pas pourquoi il l’a tuée. Et ne me dites pas que je n’ai pas cherché à le savoir. Il y a des années que j’ai pensé écrire ce récit. Et je les ai consacrées à une enquête méticuleuse. Vous pouvez me croire sur parole. Je n’ai ménagé aucun effort, ni de pensée ni de moyen. Je pourrais en effet vous en faire le topo. Mais à quoi bon ? Cette enquête n’a servi à rien ! Ou plutôt si : elle me sert maintenant à vous dire que je ne sais pas pourquoi mon grand-père… Passons.

Comme je le disais, je connais parfaitement le mode opératoire. Et bien entendu, vous souhaitez savoir comment il se fait que je le connaisse.

Est-ce là le seul fruit mûr de l’enquête que j’ai menée ? Faute d’avoir trouvé le mobile, j’ai mis la main sur un personnage ou un écrit ou je ne sais quel phénomène qui m’a renseigné sur la manière de tuer que mon grand-père mit à profit pour se débarrasser de ma grand-mère. Notons au passage qu’en agissant ainsi, il m’en a débarrassé aussi. Et je ne manque pas de mobiles. Pourtant, ce n’est pas le sujet de ce récit. Il se pourrait. Et ce serait sans doute très intéressant. Revenons à mon grand-père.

Qu’est-ce qui m’autorise à décrire la méthode qu’il utilisa ? Vous vous attendez à rencontrer un personnage, comme il en surgit fort à propos dans les meilleurs romans policiers. C’est là un défaut de rhétorique, mais l’usager, en bon lecteur, n’y voit pas d’inconvénient. Il juge qu’il faut avancer, sinon à quoi bon perdre son temps à lire des choses qui n’ont plus qu’un lointain rapport avec la réalité ?

Ou bien vous me voyez fouillant les murs et les parquets de la maison familiale et trouvant, au bout d’amères recherches, le document qui témoigne de ce que j’avance à propos de la méthode mise en œuvre par mon grand-père pour me débarrasser de ma grand-mère. Je vous l’ai dit : ceci est une autre histoire et je peux même vous préciser que je n’ai pas l’intention de l’écrire. Je demeurerai à jamais l’auteur d’un seul livre. Et c’est celui-ci. Je n’ai pas d’autres vocations.

Oh ! Bien sûr, j’aurais aimé faire autre chose. Qui souhaite perdre un temps précieux à écrire alors qu’il a mieux à faire pour profiter du temps qui passe ? Seulement voilà : je n’explique pas cette pratique nouvelle pour moi et je renonce à me la faire expliquer.

Vous pensez bien que, dans cette maison où je vis seul, je n’ai rencontré personne. On vient quelquefois, mais on ne franchit pas la porte aussi facilement que ça. On a beau mettre ses pieds sur le tapis marocain du hall d’entrée, il est rare que j’autorise l’intrus à dépasser le petit salon où je reçois l’importun ou l’invité.

Il m’arrive quelquefois d’inviter. Non pas pour pallier les effets sinistres de la solitude. Je n’ai pas cet espoir. Quatre-vingt-dix pour cent de ces invitations longuement méditées sont purement hygiéniques. Comme je ne fréquente pas les trottoirs, faute de bordels, il m’arrive de glisser la pièce. Je ne le cache pas. Mais toujours dans les limites de ce salon qui constitue l’extrémité de ce que je concède à mes fréquentations. Le sofa est très bien pour ça. Il n’a pas été conçu à cet effet, mais il s’y prête. Les coussins témoignent, si vous en doutez, de ces jeux avec le plaisir. Reste dix pour cent.

Vous calculez bien. Qui peuvent bien être ces dix pour cent d’invités ?

Je ne vous ai pas parlé de mon ami Gallot ? Vous vous imaginez bien que si récit il y a, je n’y suis pas seul. Mes grands-parents n’étant plus de ce monde et mon père attendant de ne plus y être en un lieu que nous ne visiterons pas, je suis seul. Excepté quand je baise, je vous l’accorde, mais on ne va pas passer les pages en parties fines, n’est-ce pas ? La nature de ce récit en pâtirait. Il faut donc bien que je vous parle de mon ami Gallot.

Dix pour cent, ça compte ! D’autant qu’il s’agit là d’une autre hygiène. Rien à voir avec le système glandulaire mis à l’épreuve par les Quatre-vingt-dix pour cent. Avec Gallot, il n’est pas question de sexe, sauf à en commenter les aventures. Ce dont nous ne nous privons pas. Et sans franchir les limites de ce petit salon jouxtant le hall d’entrée.

Alors que vient faire Gallot dans cette histoire, me direz-vous ?

Quel rapport avec ce que je prétends révéler des particularités de mon grand-père ? Nous manquons d’un mobile, nous ne savons pas d’où je tire ma connaissance du sujet… Sans compter que j’ai n’ai fait l’objet d’aucune révélation par écrit ni par l’intermédiaire d’un personnage surgi de la réalité ou de la fiction, toute fantaisie mise à part.

Comme je le disais, Gallot et moi n’entretenons aucun rapport de nature sexuelle. Les Quatre-vingt-dix pour cent restants sont uniquement constitués de femmes. Voilà réglée la question de mon hypothétique homosexualité. On a tué sa propre grand-mère pour moins que ça.

Gallot me divertit. Le sexe ne me satisfait pas pleinement. Je m’y adonne sans réserve. Je puise même ailleurs pour aller au bout de mon apparence. Mais ce n’est pas suffisant pour atteindre les cent pour cent.

Je vous sens dubitatif. Cent pour cent, dites-vous, c’est beaucoup. Et c’est beaucoup parce que c’est tout. Or, voit-on qu’un homme, aussi exceptionnel soit-il, atteigne ce sommet sans que cela ne finisse par se savoir ? Et je ne suis pas de ceux-là, je vous l’accorde.

Alors mettons que Gallot représente neuf, voire huit pour cent. Je vous assure que je n’exagère en rien son influence. Il faut un ami pour complémenter la femme. Ou les femmes dans mon cas, car je suis un solitaire patenté.

Je ne pourrais me passer de Gallot. Je ne m’imagine même pas dans cette affreuse situation. Que ferais-je de ces dix pour cent ? Ou huit si vous préférez. Seul dans cette grande maison, je le suis. Mais quand je choisis de l’être. J’occupe même l’ancien appartement de mon grand-père qui le partagea avec ma grand-mère avant qu’il en décide autrement.

Ai-je parlé de mon grand-père à mon ami Gallot qui rêve de devenir chevalier ? Certes, nous en parlons. Mais ne comptez pas sur lui pour apporter de l’eau à votre moulin. Il n’est pas celui qui révèle ce qui manque à votre lecture. Gallot se trouverait mal si vous lui attribuiez ce rôle. Je le connais assez pour m’imaginer ce qui se passerait alors. Laissez-le tranquille. Ou je ferais en sorte qu’il vous importune.

Alors pourquoi vous parler de Gallot ?

Qu’il soit mon seul ami serait une bonne raison. En effet, on n’invite pas tous ses amis à participer au récit qu’on s’est mis dans la tête d’écrire. Par contre, un seul est toujours le bienvenu. Il compense l’absence de personnages annexes au crime.

Prévoir ainsi un meurtre où n’apparaissent que le meurtrier et la victime, à l’exclusion de tout autre personnage, même caché derrière une tenture, est à proprement parler un début d’incohérence. Et on sait l’importance de ce phénomène intérieur au moment de juger de la valeur d’un écrit quel qu’il soit.

Et pourtant, ils ne furent que deux. Et pour ne pas être seul, mon grand-père non seulement garda auprès de lui un fils pour lequel il n’éprouvait pas vraiment de l’amour, mais encore il s’accoupla à une parfaite étrangère qui joua inévitablement le rôle du cheveu dans la soupe, du moins du point de vue de mon père. Mais tout ceci est étranger à notre récit.

Mon grand-père se retrouva seul après avoir tué. On ne me sortira pas ça de la tête ! Et Dieu sait si on s’y est employé. Dans le cercueil de ma grand-mère, la terre se sentait étrangère. Je le sens. Je le sentais. Quelle époque nous avons vécue !

Tiens ! Voilà Gallot. À moins que ce soit Ginette. Allez savoir ! La solitude ne m’inspire pas toujours aussi bien que quand je suis avec Gaëlle.

Chapitre trois

Et bien c’était Gisèle. Je vous en sors, des personnages ! Comme les as de la manche. Mais je ne joue pas toujours gagnant. Que de fois je me suis vu contraint d’accepter la défaite ! Mais quel homme s’en passe ? Perdre est un enseignement de première. C’est facile de le dire et puis c’est ordinaire. Tout le monde sait ça. Gagner sert à gagner. On n’apprend rien à gagner, sauf à recommencer presque à coup sûr. Ce « presque » m’enquiquine tous les jours.

Comment ça a marché avec Gisèle ? Comme sur des roulettes. Elle est partie la langue dehors. Je suis sorti du petit salon pour entrer dans le grand où j’ai mes habitudes. Et je me suis mis à écrire. À l’époque, j’écrivais autre chose. Et je m’imaginais que ça pouvait continuer comme ça. Je me voyais même auteur d’une série d’histoires plus extraordinaires les unes que les autres. Je n’avais pas encore pénétré le secret de mon grand-père. Il vivait encore.

Pas vraiment, car il avait des douleurs. Au début, c’étaient des douleurs parfaitement localisées. Et même identifiables avec le secours de la médecine. Puis la douleur est devenue énigmatique. Elle posait des questions, la chienne ! Et pas moyen d’y répondre. Le toubib n’en revenait pas. Il n’est d’ailleurs jamais revenu, suite à une conversation animée.

Mon grand-père renonça à se soigner. Il ne recherchait que l’apaisement. Mon père, déjà grand puisqu’il m’avait et que maman n’était plus là pour me le dire, s’est lancé dans le trafic de plantes rares. Il s’est fait pincer au bout de quelques années. Quand il est revenu de prison, il avait changé, mais je ne savais pas en quoi. Grand-père non plus ne savait pas.

Il souffrait tellement depuis que mon père était en prison qu’il m’avait comme qui dirait négligé. J’étudiais moins, quoi. J’étais devenu un mauvais élève dans toutes les matières, y compris celles qu’on inventait rien que pour moi. Ça me rappelait vaguement les efforts de maman. Rien ne se serait passé si elle avait été là, mais c’est une autre histoire. Grand-mère était déjà morte puisqu’elle a disparu bien avant que maman nous donne un rendez-vous mensuel sur sa tombe.

Aujourd’hui, c’est une fois l’an. En dehors des rituels républicains en accord avec les religions. Je la visite aux beaux jours. C’est sur mon passage. J’emmène Gisèle ou Gaëlle, ou une autre. Et je dépense ainsi mes économies.

L’ennui, c’est qu’il faut passer la nuit à M* où est enterrée ma maman. À cause du train ou de la SNCF, je ne sais plus. On dort chez Marcel, mon cousin par alliance. Il me plaint toute la soirée et quand enfin il s’endort devant la cheminée, on monte et on s’endort nous aussi. Je n’ai jamais aimé crier de plaisir à M*. Je vous raconterai.

J’étais donc dans le grand salon, à l’étage. Mon grand-père aussi y avait ses habitudes. Des habitudes sans doute différentes des miennes. Je ne vois pas pourquoi je lui ressemblerais à ce point. Les femmes que je fréquente sont tellement différentes de Grand-mère !

Gisèle remonta. Elle n’était pas tout à fait descendue. Je vous parle de l’escalier qui descend dans la rue. Un double escalier, mais je n’utilise que le côté droit. Gisèle s’en fout. Elle dit : « Si je remonte la rue [elle veut dire à gauche de la maison] je prends à gauche. » Mais en principe elle redescend la rue, car elle habite à la prochaine, encore à gauche, à deux pas du jardin public où j’emmène chier mon chien.

« Dis donc, Polo [c’est mon petit nom], t’aurais pas vu Antoine ? »

Sur le coup, je ne savais pas que je connaissais Antoine. J’en ai connu un en Afrique, mais il est mort depuis des lunes. Et d’ailleurs il ne s’appelait pas Antoine. N’allez pas croire que je cherche à vous compliquer ! Le fait est qu’il se faisait appeler Antoine, mais que j’ignorais comment il s’appelait en réalité. Je parle là de la réalité de l’État civil, pas de celle qui nous occupe ici.

Comme je faisais la moue [c’est marrant après avoir fait l’amour, mais un peu facile, non ?], Gisèle a haussé les épaules et elle est redescendue. Pourtant, elle s’est arrêtée au pied de l’escalier.

« Tu l’as vraiment pas vu ? Je m’inquiète… »

Je ne m’inquiétais pas, moi. C’était la première fois que j’entendais parler d’Antoine, à part celui qui s’appelait autrement. On n’était plus en Afrique ah ! ça non ! J’y avais passé du bon temps. Avec Antoine et avec d’autres. J’avais même appris à tuer. Ce qui ne veut pas dire que j’ai tué. Ne concluons pas trop vite.

« Et tu t’inquiètes pourquoi ? » demandai-je.

J’avais l’air de comprendre, j’en suis sûr car elle me répondit que je n’avais pas à m’en faire, elle s’occupait de tout. Bon. Je refermai la porte, traversai le hall, puis le petit salon, et au moment où je m’apprête à monter à l’étage pour penser à autre chose, un oiseau vient se fracasser contre une vitre. Je sors.

L’oiseau est groggy. Je ne sais même pas ce que c’est comme oiseau. Il respire. Les plumes se soulèvent nerveusement. Il cherche plutôt sa respiration. Je n’ose y toucher. Il vient peut-être de Chine, on ne sait jamais avec les oiseaux. Qui c’est, cet Antoine ?

Mais cette fois je n’ai pas entendu de voix. C’est déjà ça. L’oiseau pépie, comme tous les oiseaux. Je pépie aussi, histoire de montrer mon dévouement sans toucher à rien. La dernière fois que j’ai voulu me montrer indispensable, j’ai gaffé. Enfin, parler de gaffe quand quelqu’un en est mort est une façon de parler pour ne rien dire. Je parlerai plus tard.

L’oiseau secoua une aile, ce qui m’encouragea à le pousser du pied. Il ne saignait pas. Moi, j’avais saigné. Le même carreau, mais on l’a changé depuis. La terre a absorbé ce souvenir, comme elle se charge toujours de la mémoire qui hante ces murs.

En y pensant maintenant [maintenant que l’oiseau reprend ses esprits], je me souviens d’un autre Antoine. Lequel ne peut en aucun cas être celui qu’a évoqué Gaëlle. Ou Gisèle, je ne sais plus. Qui habite en bas de la rue, en prenant à gauche ?

C’était un Antoine pas comme les autres. Je sais bien pourquoi je dis ça. Je peux comparer. Oh ! il ne savait rien. Comment aurait-il su ? Il connaissait grand-père depuis toujours. Il devait en savoir des choses ! Et j’aurais, à cette époque, tout donné pour pénétrer autre chose que le cul de cet incorrigible blagueur.

Antoine badinait surtout avec Grand-mère. Elle n’était pas, comme Grand-père, d’extraction honorable. Elle avait connu pire. Son rire relevait de l’orgasme. Et quand elle avait fini de rire, elle paraissait aussi tranquille que je le suis moi-même quand j’ai bien joui de mes facultés.

On ne pouvait pas être plus facétieux qu’Antoine. Grand-père aussi appréciait ce rare talent. Il riait moins que Grand-mère, sans doute parce que l’idée du crime grandissait en lui. J’ai bien connu cette sensation. Je ne saurais la décrire. Mais je sais à quel point on finit par en avoir un besoin impératif.

Aussi, quand l’oiseau retrouva ses ailes, si je puis dire, il s’envola. Je le suivis jusqu’au bout du jardin. Puis il monta assez haut pour franchir le mur. C’est un mur de briques rouges, quelquefois noires. De petites fougères y croissent. Le corbeau aussi croasse, mais n’est-ce pas un peu facile de se livrer à ce genre de plaisanterie quand on écrit un livre qui doit être le seul ?

Je demeurai un long moment à contempler le ciel. L’oiseau s’y était perdu. Enfin, de mon point de vue. J’ai toujours eu les pieds sur terre. On s’en rendra compte.

Mais de quel Antoine Giselle avait-elle parlé ? Il ne pouvait s’agir ni de l’un ni de l’autre. Gisèle n’avait pas connu ce temps-là. Il s’en faudrait de beaucoup. Elle a l’âge que j’avais quand j’ai perdu ma virginité. Et quand je parle de virginité, je ne mâche pas mes mots. Il s’agissait d’une véritable jeune fille.

Chapitre quatre

J’ai pensé à cet oiseau toute la soirée. Notez bien que j’étais seul. Voilà de quoi nous éloigner du seul sujet de ce récit : l’assassinat de ma grand-mère par mon grand-père. Mais l’oiseau que j’avais peut-être sauvé du chat revenait au premier plan. J’ai un chat.

Ne me demandez pas de quelle race ! Chaque fois que j’évoque ce chat, il se trouve quelqu’un pour me demander de quelle race il est. Il serait correct de dire : à quelle race appartient-il ? Mais non, on me dit à tous coups : de quelle race est-il ? Ces conversations de salon m’agacent. D’ailleurs, elles ne se tiennent jamais dans ma demeure. Pas fou, le Popaul.

Quel rôle joue-t-il dans ce récit ? Il est trop tôt pour le dire. Et peut-être renoncerai-je à en parler. Je ne dirai pas tout. Dire tout, c’est s’exposer à l’incompréhension. Or, je déteste ne pas être compris. Et je veux l’être à ma manière. Il n’y en a pas d’autres à mes yeux.

Bref, le chat entra. Par la fenêtre, bien sûr. Ce chat semble n’avoir pas compris qu’il est plus facile d’entrer par la porte. Il pousse le battant avec son museau et entre. Je ne le vois jamais entrer autrement. A-t-il assisté au meurtre de ma grand-mère ? Mystère. Les chats ne parlent pas. Et comme il n’a jamais été question d’assassinat mais de fugue, aucun prélèvement n’a été effectué dans son abondante fourrure. La police ne fait pas son travail.

Je me sentais très seul ce soir-là. Le chat n’ajouta rien à ma solitude. Peut-être même le contraire. Mais je le caressais. Fumant un de ces cigares que mon grand-père importait de Cuba [il en reste je ne sais combien de boîtes dans la cave], je me faisais du mal, une fois de plus, en pensant à tout ce qui avait gâché ma vie. Le chat n’y était pour rien.

La fumée sortait. Dehors, la nuit pesait sur le jardin où l’oiseau avait failli connaître une fin tragique. Combien d’oiseaux s’étaient-ils assommés contre ce maudit carreau tant de fois changé ? Je ne saurais le dire. Mais l’avait-on changé plus d’une fois ?

Pour arranger le tout, je ne parvenais pas à écrire une première phrase pour inspirer la deuxième et ainsi de suite comme cela se passe quand je suis inspiré. Si je compte bien, ce qui est nécessaire en cas de réalisme, je ne suis pas si souvent que ça inspiré comme il m’arrive de le croire. Moi aussi je me nourris d’illusion. L’oiseau s’était peut-être perdu à l’intérieur de l’une d’elles.

Nous disséquons beaucoup au cours de notre existence. Ce n’est pas que cela nous plaise, mais nous avons tellement besoin d’en savoir plus et surtout de ne pas nous mentir à nous-mêmes. C’est que nous ne disposons pas de tellement de temps qu’on puisse se permettre de le dépenser en futilités. Certes, un peu de frivolité ne gâche rien, mais il ne faut pas abuser de cette ressource trop naturelle pour être nécessairement vraie.

Comment mon grand-père avait-il pris la chose ? Je l’ignore. Je ne pourrais en juger qu’en me servant de ce que je sais de lui, de ses petites habitudes ou plus précisément de ce qu’il laissait paraître de sa faculté à reconnaître ses fautes. Et je dois dire qu’il n’en reconnaissait pas souvent. Et quand il en reconnaissait, il s’agissait de choses tellement dépourvues d’importance que ce maigre savoir qui est le mien ne peut pas servir de science au moment d’en juger. Et ce moment est venu. Sinon écrirais-je un récit ? Je m’abandonnerais plutôt aux facilités du poème.

Ce qu’il pensait de son geste, mon grand-père l’a emporté avec lui, comme on dit. Je sais bien que le mort laisse tout. Je ne suis pas stupide à ce point. Mais que laisse-t-il dans les coins obscurs de ce que nous savons de lui ? Me vit-on reconnaître ces lieux ? Allons ! En l’absence de repères temporels ? Ce n’est pas un roman que j’écris, je vous l’ai déjà dit !

Et quel rapport établis-je ce soir-là entre mon grand-père, qui avait vécu, et cet oiseau que j’avais contraint à vivre ? Dans l’ombre, le chat, qui s’appelait Glaouis, n’avait pas osé se mêler de mes affaires, ce qui le changeait de ses habitudes. Qui l’a nommé ainsi ? Ce n’était pas le chat de Grand-père, ni d’aucun membre de ma famille. Que faisait ce chat dans mon existence ?

Les chats apparaissent comme sortis du néant avec lequel on ne souhaite fricoter à aucun prix. Mais je ne me souviens pas de l’avoir vu surgir de cette vacuité. Je l’ai peut-être acheté. Ou on me l’a abandonné parce que, l’ayant aperçu, je l’ai tout de suite aimé. Qui pouvait donc éprouver une pareille compassion à mon égard ?

Grand-père ne fumait pourtant pas ces cigares. Je ne l’ai jamais vu fumer. Profitait-il d’habiter au-dessus pour fumer sans nous le dire ? Je n’ai jamais perçu cette odeur. Mais maintenant que j’ai grandi, dans les conditions qu’on sait, je ne me prive pas d’enfumer. Le chat s’en frotte les yeux. Le voilà encore, déçu de n’avoir pas osé me priver d’un oiseau. Il n’ira jamais jusque-là. Mais jusqu’où ira-t-il ?

J’eusse aimé un oiseau disponible comme le chat. Je ne dis pas disponible à tout instant, mais seulement et impérativement quand il arrive. Par la fenêtre ou par où bon lui semblerait. Est-ce que le chat se pose ce genre de question ? Je ne suis pas dans son cerveau, loin de moi cette idée ! Mais le cerveau de l’oiseau m’eût convenu, même en rêve.

C’est d’ailleurs le seul endroit où je peux revoir Grand-père, le rêve. Et cela n’a pas forcément lieu la nuit. Bien sûr, il est nécessaire que je sois endormi. Je crains trop les hallucinations pour les provoquer. J’en suis le sujet domestiqué depuis longtemps. J’ai beaucoup grandi depuis. Il faut remonter à une époque trouble. Ou plutôt, troublée. Bon, je conçois fort bien que si elle était troublée, elle était trouble. Je saisis parfaitement le rapport de cause à effet, ne vous en faites pas. Vous n’êtes pas en train de lire un récit complètement idiot.

« Grand-père, où est Grand-mère ?

— Où veux-tu qu’elle soit ?

— Si je te pose la question, c’est que…

— Je sais bien ce que tu vas me reprocher ! Cours te coucher, va ! »

Et je me précipitais alors dans mon annexe qui partage un mur avec la cuisine et un autre avec le débarras. Un troisième mur servait, et sert toujours, d’appui au lit dans lequel je ne couche plus. Le quatrième était composé de carreaux depuis le plancher jusqu’à la génoise. J’en avais de la chance ! Mais aujourd’hui, je vis plutôt à l’étage, au milieu des souvenirs de mon grand-père que mon père appelait des souvenirs de famille. Étrange, non ?

En tout cas, Grand-mère n’était plus là. On attendit je ne sais combien d’années et mon père creusa un trou dans le jardin et mit la terre dans un grand seau. On emporta le seau et le cercueil apparut. Il y avait le portrait de Grand-mère sur le cercueil. Elle souriait, comme si elle avait gagné. Qu’est-ce qu’on gagne quand on disparaît sans laisser de traces et qu’on est définitivement mort parce que la famille a attendu des années pour s’en persuader ? Je sais bien ce qu’il convient de répondre à cette question, mais à ce moment-là, je laissais la plupart de mes questions sans réponses. Vous ne savez pas à quel point je souffrais d’en être là après avoir vécu le meilleur de l’enfance, quand tout le monde est là pour en apprécier la tendre naïveté.

Chapitre cinq

Vous allez trouver tout ça, disons, un peu… bourgeois. Il est vrai que depuis, mettons x années, je ne me la foule pas trop. J’ai de quoi exister sans me soumettre à l’examen de mes compatriotes. On me juge, certes, je ne peux m’opposer aux effets de l’existence des autres sur mon comportement et ma pensée. Ils sont ce qu’ils sont.

Le chat est rentré passé minuit. Je ne vous ai pas dit qu’il était sorti. Voici comment : j’achevais un de ces cigares dont je vous ai parlé. Je ne sais pour quel motif biologique, ce chat tint à se coucher dans la boîte des cigares. Tous mes moments d’inattention sont, en sa présence, mis à profit dans ce sens : Glaouis se couche dans la boîte à cigare et, immanquablement, je le chasse en l’insultant. En principe, il fuse. Mais ce soir-là, il se releva sans précipitation, toisa nettement mon regard et prit le chemin de la fenêtre la plus proche.

Un pareil évènement n’évoque rien en vous. Et je vous comprends. Vous n’entretenez peut-être pas un chat. Ou bien votre chat ne se couche-t-il pas dans votre boîte à cigares. Mais où se couche-t-il donc quand vous avez les yeux occupés à autre chose ? C’est que vous n’avez pas le don de capter l’importance de ce qui n’en a pas aux yeux des autres. Vous feriez bien de réviser votre emploi du temps.

Je me suis donc retrouvé seul. Dehors, la nuit en imposait. Quel noir ! Enfant, cette situation somme toute banale m’inspirait de graves explorations. Grand-mère y veillait. Ses histoires me terrifiaient. Elle me couchait dans d’effrayantes forêts où j’étais perdu si personne ne me cherchait. C’est la grande question de mon enfance : Qui me cherchait ? Pas Grand-mère en tout cas. Elle refermait le livre parce qu’elle s’ennuyait de mon sommeil, mais, évidemment, elle ne sut jamais que je ne dormais pas et que je savourais son ennui comme s’il fût le mien.

Prenez une madeleine. Ne vous gênez pas. Elles sont excellentes.

Et bien ce soir-là, le soir tout récent où le chat me quitta lentement, j’entendais la voix de ma grand-mère me raconter quelque horrible fait dont j’étais la victime. La nuit n’avait jamais été aussi noire. Cependant, quelques reflets d’or éclairaient les pommiers. J’avais laissé la lumière au rez-de-chaussée. Une petite lampe en peau de chèvre que j’ai ramenée d’Afrique où j’ai connu Antoine. Comme le temps passe !

Je suis descendu. Il n’y a pas de lumière dans cet escalier conçu à une époque où l’on faisait plutôt usage de chandelles. Je descends à tâtons. Je me fie à la faible lueur de la petite lampe en peau de chèvre ramenée d’Afrique après la mort d’Antoine. Il ne manquerait plus que le chat me fasse trébucher. C’est déjà arrivé. Mon grand-père avait déjà tué ma grand-mère. Enfin, elle avait déjà… disparu. Je m’en souviens comme si c’était hier. Ce chat est-il donc si âgé ?

Mais pourquoi éteindre la lampe ? me dis-je subitement. Je me retrouverais plongé dans la nuit. Je sais trop bien comment ça se passe, ces plongées. Dans mon enfance, j’ai beaucoup joué avec les allumettes pour échapper à cette tristesse. Oui, je dis bien : tristesse. Et non pas terreur. Qui n’a pas profité de mes prostrations en ces temps de conflits familiaux ? Je ne savais même pas pourquoi on se disputait autour de moi. Je jouais aussi avec des couteaux.

Donc, je n’éteignis pas la petite lampe. Comme je ne pouvais pas remonter avec elle, vu qu’elle tenait à un fil, je me suis mis en quête d’une lampe portable. Je savais où la trouver. Mais, elle n’y était pas !

Attendez ! Je me trompe de temps. Il y a sans doute une raison à cela, mais je ne tiens pas à explorer cette voie. Où me conduirait-elle ? Cependant, il faut que je corrige cette erreur. Je peux même vous dire qu’il n’y avait pas de chat le jour où j’ai cherché une lampe portable pour retrouver mon chemin. J’étais enfant. Je ne fumais pas le cigare. Mon grand-père non plus d’ailleurs et pourtant, il en possédait d’innombrables boîtes qu’il avait fait venir de Cuba.

Oui, je ne trouvai pas la lampe de poche où je comptais la trouver. Elle avait toujours occupé ce tiroir. C’était un principe familial imposé par Grand-père. Je n’ai jamais vu mon père y déroger. Ma mère s’était déjà noyée. Je le sais maintenant, parce que j’ai eu le temps de mettre de l’ordre dans mes souvenirs, mais à ce moment-là, on me mentait. Elle était absente. Je n’en savais pas plus. Et de ne pas trouver la lampe de poche où j’avais l’espoir de la trouver m’a conduit à penser à ma mère. C’est comme ça que c’est passé.

Le tiroir, je m’en souviens, m’a échappé des mains, car personne n’avait songé à le munir d’un butoir. Sa petite poignée de laiton a glissé entre mes doigts et patatras ! il s’est écrasé sur le dallage. Car au rez-de-chaussée, le sol est couvert de grandes dalles rouges et vertes, en quinconce. Et le tapis, vaste et épais, n’occupe pas toute la surface de cette grande pièce qui donne sur le jardin.

« Mais que fais-tu là ? » s’écria ma grand-mère qui était descendue bien avant que le tiroir ne se fracassât à mes pieds. Elle m’avait vu, la salope, alors que je tâtonnais dans le noir pour retrouver la petite commode dont le premier tiroir était censé contenir, entre autres quincailleries, une lampe de poche. Et elle a attendu patiemment que le tiroir m’échappe et se brise par terre pour me demander ce que je faisais là ! Imaginez ma colère. J’ai toujours détesté qu’on me surprenne après m’avoir épié. C’est d’ailleurs pour ça que je n’ai jamais accepté de jouer avec mes semblables, d’autant que leurs jeux ne me passionnaient en aucune manière.

Mais, je devais le reconnaître plus tard, la question était peut-être lâche, mais elle avait du sens. Que faisais-je là ? Il n’y avait pas de chat pour expliquer ma présence au rez-de-chaussée alors que j’étais supposé endormi et en proie à mes cauchemars habituels. De plus, je ne revenais pas encore d’Afrique. J’étais trop jeune pour ça. Donc, la petite lampe en peau de chèvre, avec son fil planté dans le mur, n’existait pas. Et il faisait absolument noir. J’avais un besoin impératif de la lampe de poche. Mais pourquoi ?

C’est la deuxième question que me posa ma grand-mère. Grand-père avait eu le temps de descendre lui aussi pour se renseigner sur l’origine de ce chahut nocturne. Il s’étonna que j’en fusse l’origine. Pendant que ma grand-mère attendait que je répondisse à sa deuxième question, il rassembla les objets qui s’étaient répandus, ayant jeté un regard inquiet sur le tiroir qui s’était démonté et laissait voir ses tenons et ses mortaises.

Il eut un mot pour la lampe de poche, qui lui appartenait et qu’il s’étonnait de ne pas trouver alors qu’il était certain de l’avoir rangée, « comme d’habitude », dans le tiroir maintenant cassé. Il se mit à quatre pattes pour jeter un œil sous la commode, mais sa main ne ramena qu’un mouton de poussière qu’il reprocha aussitôt à ma grand-mère.

« Céline ne fait pas son travail ! rugit-il. Je me demande ce qui vous attache à elle ! »

Ça devenait compliqué. Je mouillai un peu ma culotte. Troisième question de ma grand-mère qui n’avait pas l’intention de discuter de ses rapports énigmatiques avec Céline :

« Es-tu complètement bête, Polo ? »

Elle était bien la seule à m’appeler Polo. Tout le monde disait Popaul en me voyant. Mon grand-père, qui s’était remis debout, me montrait une médaille en forme de croix. Il avait nettement envie d’en parler, mais quand Grand-mère est là, entre nous, nous ne parlons pas des choses importantes. Je veux dire des choses qui sont importantes pour lui et qui le sont par conséquent pour moi. Il y a trois femmes à la maison : ma grand-mère, ma mère (elle était déjà noyée) et Céline. On en avait besoin. C’est tout.

« Monte te coucher, idiot ! »

Mon grand-père monta devant moi. Il venait de dire à Grand-mère qu’on s’occuperait du tiroir et de son contenu quand il ferait jour, mais la vieille tenait à se distinguer une fois de plus. Je montais l’escalier à reculons pour la voir. Elle s’agitait avec les morceaux de tiroirs dans les mains. J’aurais aimé la voir baver. Était-elle seulement capable de reconstituer ce que le hasard avait désassemblé ? Moi oui. J’aimais remonter tout ce que je démontais. Mais là, c’était le hasard qui avait procédé. Et je connaissais la solution. J’étais en progrès.

D’ailleurs je me voyais évoluer jour après jour. Je ne sais pas quand ça s’est arrêté. Je ne le saurais sans doute jamais. À l’heure de se comprendre soi-même, ce ne sont pas les autres qui s’interposent, mais la bête. La mienne, si je puis espérer la posséder plus qu’elle ne me hante, était particulièrement sournoise à l’époque de mon enfance. Expliquez-moi donc pourquoi je n’aimais personne. Quelqu’un m’avait-il posé la question ? Pas même Grand-mère. Et pourtant, elle en posait, des questions !

Chapitre six

Qu’est-ce que j’ai aimé les rouflaquettes ! Ça faisait un peu fille, mais j’aurais tué celui ou celle qui, par son pouvoir constitué, m’en aurait injustement privé.

Je crois que c’est Maman qui les a inventées. C’est loin. Je m’efforce de ne rien changer, mais je sens bien que j’invente moi aussi. Je me souviens de son peigne. Les boucles caressaient mes joues. Je me voyais dans ce miroir où encore aujourd’hui j’assiste à sa noyade. Je pourrais facilement éviter cette rencontre douloureuse en le couvrant d’un quelconque tissu emprunté à sa garde-robe, mais je n’y parviens pas. Je suis condamné, dès que j’entre dans cette chambre, à me revoir dans le miroir et, comme je dis, à en faire trop.

Elle parlait facilement d’amour et me trouvait beau. Grand-mère tempérait ce jugement par l’évocation de détails qui me rapetissaient dans l’estime que je me portais. Elle ne disait pas : « Ce sera une fille », mais ça y ressemblait. Qui croira que j’ai fini par la pousser dans l’escalier ?

Nous n’avons qu’un escalier. Grand-père n’en a pas voulu d’autres. Pourtant, quand il prévit un agrandissement au-dessus de la remise, il fut question d’un escalier. Je n’y connaissais rien en escalier. L’ouvrier me montra une corde à nœuds et me demanda de réfléchir pendant qu’il traçait des signes sur les murs. Il était là pour construire un escalier. Mais, finalement, il abandonna. Et ses traces bleues demeurèrent longtemps dans cet angle. Encore aujourd’hui, en lumière rasante, on distingue quelque chose. Mais ça ne ressemble plus à un escalier.

Je « traînais » souvent dans ces parages, selon Grand-mère qui me dénonçait aussi souvent que j’agissais. Je n’avais même pas demandé pourquoi l’ouvrier était parti sans m’expliquer pourquoi. J’avais eu cette discussion avec lui et il s’était contenté de me dire que les escaliers coûtent cher. Reviendrait-il ? Pas sûr.

Grand-père ne se montra pas plus éloquent. L’ouvrier m’avait laissé sa corde à nœuds. J’avais tout compris. C’est bien, un enfant qui comprend tout. Seulement voilà, l’espace que mon grand-père réservait à la Connaissance ne comprenait pas tout ce que je savais de la nature de la Connaissance. On ne parlait pas de tout avec Grand-père. On se taisait beaucoup. Et je savourais ces silences en perspective de mes futures aventures dans le monde.

Qui aurait dit que mon aventure, car il n’y en eut qu’une, ne se jouerait pas dans le monde, mais ailleurs ? On est bien loin de soi quand on n’est encore qu’un enfant. Et l’entourage ne contribue guère à changer les choses. J’admirais ma petite beauté animée par ces rouflaquettes dorées. Je secouais la tête pour un oui pour un non. Et ce sourire qui faisait dire à Grand-mère que j’étais sans doute aussi idiot que Léon. Il y avait un portrait de Léon dans le salon que mon grand-père réservait à sa solitude. Et je savais depuis toujours que Léon était le grand frère de mon grand-père. Mais était-il idiot comme le prétendait ma grand-mère ? Jamais Grand-père n’ajouta du crédit à cette déclaration. Jamais.

Je ne sais combien de temps dura ma période Léon. Pour ma grand-mère, elle dura jusqu’à ce qu’elle disparût. Mais ce fut moins long pour moi-même. Ce ne fut même pas long du tout, car j’aimais Léon. Il y avait un mystère dans ce portrait accroché au mur. Qu’il fût idiot n’en était pas un. Grand-père sentit à quel point ce mystère m’obsédait. Il avait une grande peur des obsessions. Aussi prit-il le temps de réfléchir au moyen de m’en préserver.

Aujourd’hui, pensant à cet épisode où les traces d’un escalier jamais construit se mêlaient aux traits toujours vivants de Léon, je mesure à quel point je fus aimé. Chacun m’aima à sa manière, y compris Grand-mère qui tomba dans l’escalier avant de disparaître. J’étais capable d’amour. Ne me réduisons pas à cette graine d’assassin. Mais c’était tellement compliqué d’être moi-même ! Et mon père devenait aussi diaphane qu’un rideau. Je le voyais voleter dans les courants d’air. Je ne tenais pas tant que ça à laisser mes chiures dans ses plis.

Un jour que je contemplais de trop près le portrait de Léon, Grand-père me fit une étrange révélation :

« Si tu veux savoir tout le mystère de cet homme, me dit-il, sache que ce n’est pas moi qui ai importé toutes ces boîtes de cigares. C’est lui ! »

Si le voile était en effet levé sur le mystère des cigares, mystère tenant au seul fait que mon grand-père ne les fumait pas, je ne voyais pas clairement en quoi Léon devenait une solution indiscutable. Bien sûr, la stature de mon grand-père m’interdisait d’en discuter avec l’acharnement que ma grand-mère savait opposer à ses hypothèses. J’acceptai l’explication sans la commenter, ce qui ne manqua pas d’intriguer ce grand-père trop habitué à aller au bout de ses certitudes. Mais pour l’heure, il me flatta le crâne, évitant toutefois de manipuler les rouflaquettes que Maman venait de boucler fort mignonnement.

Si j’avais eu un chat, les choses eussent pris un court tout différent. Ce n’est pas ce que j’affirmerais aujourd’hui, mais c’est ce que je pensais à l’époque. J’avais vu plusieurs chats, sans jamais les approcher. Un mien voisin en avait capturé un dans un nœud fort bien pensé. On assista à son agonie en se demandant si on ne ferait pas mieux d’abréger ses souffrances. Mais souffrait-il ? C’est la question que je posais alors à mon complice. Il ne sut que répondre, ce qui m’encouragea à en capturer un moi-même. Mal m’en prit.

Ce chat me parut dès le premier abord plus malin que moi. Ou moins idiot, selon le commentaire que ma grand-mère fit un peu plus tard de ma mésaventure. Mais enfin, c’était un chat et je n’en connaissais pas d’autres. Mon ancien complice avait attrapé la rougeole. J’étais seul, comme je le souhaitais. Je fis un nœud avec une corde à piano et attendis. Le chat, je ne sais par quel procédé qui échappait à mon intelligence en formation, s’empara de la tête de poisson et l’emporta sans se prendre à mon piège. J’avais peut-être perdu un chat, mais j’avais gagné de la haine.

Ce n’était pas la première fois, avouons-le. Je savais haïr depuis longtemps. Même Grand-mère en parlait pour amuser la galerie. Je consultai Léon. Son regard bleu me conseillait de recommencer, mais de manière plus combative. Il n’aimait pas les pièges. Il ne les avait jamais aimés. Il préférait toujours le combat à l’embuscade. Il était d’ailleurs mort de cette manière, ce qui faisait de lui un mort heureux. Mais Grand-mère soutenait qu’il n’avait jamais été qu’un idiot.

Le tiroir de la commode était réparé. Par qui ? Je l’ignore. La petite commode de noyer avait retrouvé ses petits airs pimpants entre un rideau vénitien et un miroir aux moulures grotesques. Je m’en approchais plusieurs fois, histoire de mesurer le risque que je prenais. Je savais bien qu’on me surveillait. Quand je dis « on », je dis « Grand-mère ».

En fait de lampe de poche, il s’agissait d’un pistolet d’ordonnance, calibre 8mm, qui avait appartenu à je ne sais quel mort au champ d’honneur qui n’en était donc pas revenu pour hanter ces lieux. J’avoue que mon cerveau ne prenait pas plaisir à déterrer les morts qui ne m’avaient pas connu. Je savais depuis longtemps que ce pistolet était dans le premier tiroir de la commode. Si on l’y laissait, c’est qu’il n’était pas chargé, premier point, et qu’on ne possédait pas de cartouche de ce calibre à la maison. Mon père avait une carabine à air comprimé et il s’en servait pour embêter les chats avec de la mie de pain mouillée de sa salive. Il en bouchait le canon et, propulsée par la pression, la mie de pain atteignait ou pas son but. Mon père était un mauvais tireur. Et la carabine ne compressait plus assez l’air. J’avais donc pensé à ce pistolet.

Je n’ignorais pas qu’on ne pouvait plus espérer en faire usage faute de cartouches. J’avais cherché des cartouches, jusqu’au grenier où j’avais évidemment trouvé autre chose. Ça ne pouvait pas être les poupées de ma mère et je n’osais poser la question à Grand-mère. Grand-père m’eût regardé de travers et il n’aurait pas répondu. Je songeai un instant à mon père. Ne se servait-il pas de ma mère comme d’une poupée ? Vous savez ce qu’on fait aux poupées quand on n’a rien d’autre sous la main.

Je redescendis du grenier sans cartouches. À quoi pouvait me servir un pistolet si je n’avais pas de quoi le charger ? À rien. Je ne le possédais pas vraiment, mais je savais où le trouver. Une lampe de poche m’eût été plus utile. Je ne pensais pas à cette lumière. J’en avais besoin. Pas question de s’avancer dans la nuit sans lumière. Résultat : j’ai cassé le tiroir et Grand-mère m’en a voulu pour le restant de ces jours.

Elle survécut moins d’un mois à ces évènements. Grand-père consentit à me prêter un de ses ouvrages. Il y était question des armes à feu. « Tu as l’âge qu’il faut, dit-il sur l’escabeau. Mais ne te fais pas d’illusion. Il n’y aura plus de guerre. Et je déteste la chasse. » Il descendit de l’escabeau et me tendit le livre, juste le temps qu’il fallut à ma grand-mère pour me faire une autre leçon. « Tu n’y comprendras rien de toute façon. »

Or, je compris. Je compris d’abord que, si l’on n’est pas trop regardant sur la qualité du tir, on peut parfaitement fabriquer soi-même des cartouches. J’avais même pu calculer qu’à cinq mètres, je devenais dangereux. Cette perspective m’enthousiasma. À cette distance, la victime peut clairement voir le fond de votre œil. Or, c’était exactement ce que je souhaitais, qu’on vît ce que j’avais au fond de l’œil, en supposant que c’était à cet endroit que se concentrait le meilleur de mon enfance.

Enfin… meilleur du point de vue qui m’occupait. Mais mon idée avait grandi en même temps que mon ambition. Du chat, je passais à Grand-mère. Et pour ne pas la rater, je coupais de deux coups de ciseau les rouflaquettes qui avaient fait le bonheur de Maman. Je ne ressentis pas cette mutilation comme un sacrifice, mais bien plutôt comme un signe d’intelligence. Je me surveillais beaucoup en ces temps-là. Plus que Grand-mère pouvait espérer tirer de mon nez.

Chapitre sept

Vous êtes peut-être sensible à la magie des lieux. J’en connais qui se damneraient pour les revoir par le seul pouvoir de la description. Ainsi, vous aimeriez en savoir plus sur la rue qui frôle ma maison ainsi que sur les autres rues qui ensemble forment un quartier je dois dire élégant. On n’y rencontre guère d’envieux qui ne soient pas de ce monde. Cela arrive. Je n’aime pas leur odeur de propreté. Mais enfin, ils servent à quelque chose. Mais ce n’est pas ce qui explique les longs moments que je passe dans cette encoignure. Avec une lampe torche, je produis une lumière rasante qui révèle les anciennes marques laissées par cet ouvrier dont j’ai parlé. Il est mort. C’est tout ce que j’ai pu tirer du nez de sa garce de fille.

J’étais en train d’arpenter le quartier pour vous en parler quand elle m’a surpris en pleine conversation avec une borne à l’angle de deux rues. Il en reste quelques-unes, de ces bornes. Et en effet, l’angle des murs qu’elles protègent encore est impeccable. J’aime cette linéarité verticale décrite par les murs. J’étais sur le point de trouver les mots et voilà que cette garce prétend que mon grand-père n’a jamais payé l’escalier. Quel escalier, je vous le demande ! Il n’y a jamais eu d’escalier. Je le lui dis. Mais elle a retrouvé la facture.

« Mais enfin, mademoiselle, j’y étais ! Je sais ce que je dis.

— Vous êtes surtout un idiot. Je me demande ce qui me prend de m’adresser à un idiot. Je ferais mieux de vous traîner devant un tribunal ! »

Les grands mots ! Elle me montre la facture. La somme est conséquente. Pardi ! Un escalier. En chêne. Avec des pommeaux de cuivre rouge. Ce n’est pas donné. Et c’est bien mon nom qui est inscrit dans la partie débiteur.

« Il y a erreur, » murmurai-je.

Je ne tenais pas à être entendu, mais la diablesse avait l’oreille fine. Il n’y avait pas erreur, d’après elle. Et puis elle avait besoin de cet argent. J’eus beau tenter de remettre cette conversation à plus tard, elle insista. Et me pinça même le coude, ce qui provoqua une contraction au niveau mon nombril, juste au-dessus de ce que vous savez. Et je n’avais pas honte. La garce avait du charme, il faut le dire, mais c’était un peu trop cher payé. D’ailleurs, eût-elle accepté ? Vous dites que non, mais vous n’en savez rien.

Je la suivis. Elle marchait vite, résolue à mettre un terme à nos relations par le paiement de ce que je lui devais selon elle. Mais où allions-nous ? Nous sortions promptement de mon quartier. Et elle me menait dans le sien. Forcément, c’était là qu’elle détenait une preuve encore plus prégnante que la facture. Qu’est-ce que ceci pouvait donc être ? Une preuve. Je vis se profiler le Diable. Je ne suis pas du genre à me vendre pour payer ce que d’autres doivent. Il ne manquait plus qu’elle me réclamât le prix des cartouches. Je me souvenais d’avoir dûment payé tous les composants. Et elle n’en était pas la fournisseuse.

J’avais trouvé tout ça chez Martin, ou Marteau, le droguiste. Il est mort depuis. Aujourd’hui, sa boutique sert de garage à vélos. Il avait soigneusement tiqué quand je lui eus remis la liste de ce que je souhaitais lui acheter. Et vous savez ce qui arriva. Le traître en parla d’abord à mon grand-père, qui se fournissait chez lui en bouchons. Si j’avais été moins bête, j’aurais acheté le soufre pour la désinfection des tonneaux. Le charbon, ma foi, pouvait passer en produit de chauffage. Le salpêtre, mon père en usait pour je ne sais quelle douleur plantaire. Mais je ne m’étais pas bien organisé. L’enthousiasme avait trop tôt fécondé la joie. Et j’étais trahi par un fournisseur de drogues.

J’y pensais parce que nous passions devant les vélos. Justement, Clairette en avait un. Elle défit l’antivol et, d’un coup de rein, plaça le vélo sur la chaussée en direction de son domicile.

« Monte, idiot ! »

Elle pédalait bien. Je me sentis beaucoup plus léger qu’elle. Elle me parut forte comme un homme. Je pouvais voir ses genoux roses et le galbe du mollet traversé par une puissante contraction musculaire. Nous allions à bonne allure. J’en perdis mon chapeau et il fallut revenir, je ne dirais pas sur nos pas car nous allions sur deux roues. C’est alors qu’elle eut faim. Elle freina des deux pieds.

Je fus chargé de surveiller le vélo, car, à ce qu’elle disait, il y avait des voleurs dans le coin. Elle s’engouffra dans une boulangerie et en sortit avec une chocolatine dans une main et mon chapeau dans l’autre. Moi, je tenais le vélo. Faut-il que je précise que je ne sais pas en faire ?

Ce n’est pas faute de m’y être exercé. Comme tous les enfants, j’eus un vélo. C’était un cadeau du Père Noël. Je n’avais rien demandé, comme d’habitude. Je me fiais à la compréhension de mes ascendants. Pour ce faire, je ne me privais pas de manifester mes goûts en matière de jeux. On m’entendit beaucoup parler de chimie à l’automne. Je n’avais pas clairement évoqué cette nouvelle passion durant l’été que je consacrai plutôt à l’étude de l’âme humaine à travers quelques récits extraits d’une collection policière mise à ma disposition par une voisine en maillot de bain. Adulte, mais charmante. Et surtout prompte à me renseigner sur les objets du drame policier dont elle était une fervente consommatrice.

Cela m’éloignait de cette bourrique de droguiste, Marlin, ou Merleau. Je crois même qu’on avait oublié mes prétentions explosives. Grand-mère soutint que Grand-père était le seul coupable et comme en effet il culpabilisait ouvertement, faisant la leçon à mon père, on en vint à parler d’autre chose et, au début de l’été, on ouvrit grand les fenêtres. L’une d’elles donnait dans le jardin de cette voisine. Franche rhétoricienne, elle connaissait tous les actes qui conduisent à l’arrestation du coupable. Je compris qu’un coupable était nécessaire si l’on voulait à tout prix en finir avec ce qui avait commencé par un meurtre.

Elle enfila un maillot sous mes yeux. À l’âge que j’avais, le spectacle de la nudité féminine promet beaucoup et tient peu. Elle commença aussitôt un roman, allongée sur une chaise longue sous un parasol. Le soleil étincelait sur ses lunettes. Il fallut que son ruban se détachât et que le vent se levât pour que je réussisse la prouesse de le cueillir au vol de ma fenêtre. Sinon, il eût pénétré mon intérieur et elle m’aurait vu rougir de n’être que cela, une rencontre fortuite. Or, je m’élevai au-dessus des géraniums et, comme un joueur de basket, empoignai le ruban qui claqua comme un drapeau.

Vous savez comment elle me remercia. Mon père n’était pas indifférent à ce voisinage et, n’était sa triste timidité, il m’eût remplacé avantageusement. Mais la dame ne parla pas de mon père. Elle ne parla jamais de ceux avec qui je partageais une existence bourgeoise aux antipodes de la témérité qui m’était nécessaire pour me montrer sous mon meilleur jour. Ce saut au-dessus de la jardinière de géraniums fit de moi un disciple. Dans ma culotte, on s’agitait jusqu'à l’immobilité.

Je n’ai pas connu d’étés plus propices à la pratique du projet. Je n’en avais pas pour autant rompu le lien qui me liait à ma prochaine aventure. Et à l’automne, tandis que la belle estivante s’était éclipsée avec un autre, je donnai le spectacle d’un passionné des métaux, prenant bien la précaution de ne pas évoquer l’acide ni les sels par trop toxiques. Ce serait le Diable, pensais-je, si la panoplie du petit chimiste ne contient pas ce qu’il me faut pour fabriquer au moins une cartouche.

Chapitre huit

Pour revenir à la magie des lieux à laquelle vous dites être plus que sensible, et je vous comprends, vous est-il possible de me comprendre à votre tour ? Il ne vous a pas échappé que ce récit est une confession et qu’elle est véridique. Faire de vous un ou une complice, simplement par la révélation du lieu, me chagrinerait plutôt. Je ne vous connais pas. Vous finiriez par me dénoncer. Loin de moi l’idée de vous livrer ainsi à une épuration qui couvrirait de gloire même les imposteurs. Voyez comme je glisse ! Je glisse…

Mon existence est plus que fragmentée par ces glissements. C’est que les effets précèdent souvent les causes. Non, je ne haïssais pas Grand-mère au point de la tuer. Ses lèvres se posaient si souvent sur moi que je craignais d’en être aimé à sa manière. Mais comment s’y prenait-elle pour passer à l’acte ? Elle ne couchait pas avec Grand-père. Elle avait bien couché avec lui à une certaine époque de sa vie, je sais bien ! Ou avec un autre. Léon ? Pourquoi pas ? Ce qui posait la question du choix d’un grand-père véritable.

Il ne me déplaisait pas d’y penser. Il m’arrivait même d’en écrire les obscurités, pas loin du dictionnaire. Il faut du vocabulaire à ce genre d’hypothèse, sinon une solution s’impose et on perd l’avantage de la magie. C’est ce que je voulais vous dire en esquivant la question des lieux. Vous comprenez ?

Pour l’heure, j’avais une facture à régler. Clairette (vous vous souvenez ?) m’en imposait une de fort salée. Vous pensez ! Un escalier ! De chêne. Avec des décors de cuivre rouge. Même le tapis était compté. Nous étions chez elle et j’avais envie de faire l’amour pendant qu’elle calculait des intérêts qui s’annonçaient considérables. J’aurais pu avancer mes arguments. Je n’en manquais pas. Notamment, cet escalier n’existait pas. Alors le chêne, le cuivre… Mais je bandais. Comment résister à l’appel de la chair alors qu’il est plus facile d’y répondre ? Sans compter le plaisir qu’on y prend. Je n’ai plus l’âge de me raisonner. Ça, tout le monde le sait.

Quand elle eut fini de calculer, elle nota le montant des intérêts à ajouter à la somme due. Cela triplait le total initial. J’aurais pu m’acheter trois escaliers pour ce prix ! Et je n’en avais qu’un qui était payé depuis longtemps. Cette garce me volait. Elle secoua ses boucles brunes et posa un ongle violet sur la somme. C’était à prendre ou à laisser. Mais il n’était pas prévu que je la prenne, comme ça, sur le bord d’un secrétaire à cylindre dont je n’avais pas la clé.

« Tout ça pour dire, finit-elle par glousser, que si je voulais, je pourrais obtenir cette somme sans difficulté. Et vous seriez condamné à payer d’autres intérêts, sans compter les dommages, les frais d’avocat et les émoluments de la Justice. Cela risque de faire beaucoup. Je vous laisse le temps de réfléchir. Mettons qu’on en reste au prix initial majoré d’un petit dédommagement que je laisse à votre jugement. Qu’en pensez-vous ? »

Je n’en pensais rien. Qui peut encore penser à l’heure de prendre le plaisir comme il se présente ? Elle se leva et fila vers la porte à petits pas feutrés. Je la suivis. Que voulez-vous que je fisse ? La porte était ouverte. Et j’étais loin de chez moi. On était venu en vélo. Elle ne devait pas oublier ce détail.

« Me prêteriez-vous votre vélo, chère Clairette ? J’irai plus vite.

— C’est que j’en ai besoin pour aller au travail…

— Me raccompagnerez-vous ? »

Je pouvais aussi bien la violer chez moi. C’était même une meilleure idée. On nous verrait arriver tous les deux sur le même vélo et qui plus est, le sien. Que trouverait-elle à redire à cela ? Et donc elle essuya sa bouche qui sentait le chocolat et me mit mon chapeau sur ma tête, prenant soin d’en relever les bords. Mais vous savez, la vraie raison de ce voyage, c’est que je ne savais pas faire du vélo.

Je n’avais pas besoin de savoir en faire pour écrire au père Noël. Je lui écrivis ce qu’on voulait que j’écrivisse. Et donc, je n’ai pas eu ma panoplie de petit chimiste. J’ai eu un vélo. Et il a fallu apprendre à s’en servir. J’avais bien proposé de le coupler à une dynamo pour participer à l’éclairage familial, mais chacun s’était mis dans la tête qu’il était impensable que je ne susse faire du vélo à l’âge que j’avais.

Comme je l’ai dit, notre rue descendait. Mais on avait prévu que je la remontasse au bout d’un nombre donné de leçons qu’on m’inculquerait dans la descente. C’était prendre le risque de l’accélération. Et dès la première leçon, au lieu de tomber et de commencer à habituer mes genoux aux petits cailloux, ne sachant pas encore la science du freinage, j’expérimentai la vitesse au point de quitter le quartier dont la limite est formellement indiquée par un feu tricolore.

Par miracle, on me ressuscita. Et on s’empressa de me ramener dans mon milieu d’origine.

« C’est une chance, dit mon grand-père. Sans cette côte, Dieu sait où il aurait fallu le chercher. Car il allait vite, le Diable ! »

Et je n’étais pas tombé. Après le carrefour, la rue remonte, car c’est la même. Cette idée de partager ma rue à cause d’une décision municipale m’a toujours agacé, mais c’est ainsi. On ne change pas ce qui est mal fait. Et il arrive rarement qu’on améliore ce qui convient à l’usage commun. Bref, je n’étais pas tombé. Je ne m’étais pas cassé la pipe comme l’avait prédit ma grand-mère. Et, par un procédé purement physique qui m’émerveilla (on le comprend !), j’évitai de me retrouver en territoire hostile. C’est que je portais mes beaux habits.

Seule ombre au tableau, j’avais perdu mon petit chapeau. On descendit de concert pour explorer le carrefour, car selon les calculs de mon père, qui se référait plutôt à une expérience similaire, on ne perd jamais son chapeau dans les montées. Comme Grand-mère exigeait une explication à ce bizarre phénomène, on s’arrêta pour dessiner le principe dans la poussière du trottoir. Mais de chapeau, rien.

Ce n’était pas un chapeau ordinaire. Il avait son prix. Et il n’était pas facile de le trouver à notre époque. J’avais bien parlé d’une casquette type base-ball, mais on avait jugé bon de ne pas me laisser parler plus longtemps. Des casquettes de base-ball, il y en a dans toutes les bonnes vitrines. Mais des chapeaux comme en portait mon arrière-grand-père quand il avait mon âge, ça sortait de l’ordinaire. On écuma les boutiques des beaux quartiers. Et ce fut dans une rue mal famée que l’objet finit par se présenter au regard de mes éducateurs. On s’empressa de s’enquérir. Le chapeau avait déjà servi, mais il était impec.

C’était le chapeau de mes sorties dans le monde, excepté à l’école où j’allais tête nue ou en bonnet. Les jours de grand soleil, Grand-père me confectionnait une espèce de béret avec mon mouchoir. Voilà pour l’école. Par contre, quand nous allions à la pêche sur les bords de la M* (lieu tenu secret comme j’ai dit plus haut), j’enfonçais ma tête dans ce chapeau. Et ce n’est pas peu dire : il était trop petit pour ma circonférence.

Ce jour-là, le jour où je le perdis forcément à la hauteur du carrefour selon la théorie irréfutable de mon père, le soleil était de sortie. Il cognait dur. Ma tête rougissait sous les cheveux. Mon grand-père, toujours prévenant, fit quatre nœuds à son mouchoir et me posa cette affreuse composition sur ce qu’il estimait être ma tête. Mais moi, j’étais ailleurs. Vous pensez bien que le chapeau, je m’en fichais.

Ma grand-mère éclata alors sous le feu qui était au rouge. Ce chapeau, hurlait-elle, je ne l’avais pas sur la tête. Alors pourquoi le cherchait-on ?

Voilà comment on provoque des confusions dans l’esprit de l’adulte qu’on est contraint de devenir. Rouge de confusion moi aussi, sous le regard médusé des automobilistes qui attendaient le pied sur le champignon, j’eus une crise. On me transporta en lieux sûrs. Nous n’en manquons pas à la maison. Encore aujourd’hui, je m’en sers avec discernement. J’y pensais en descendant du vélo de Clairette. Elle dit :

« Voilà ! Vous êtes content ? »

Et se mit à me regarder au fond des yeux. Je les fermais. J’entendis le vélo s’éloigner. Grincement de la selle sous ces fesses sublimes. Le pédalier couinait plutôt. Elle monta une vitesse. Le dérailleur hésitait. Je débandais.

Chapitre neuf

On n’est jamais mieux que chez soi. Et bien nous partîmes en vacances quand même. Je n’étais pas prêt. J’avais grandi d’un an exactement depuis les dernières vacances au bord de la mer. J’avais même connu le plaisir. Non pas sous les draps, mais dans un coin du jardin que j’étais le seul à apprécier. C’est dans l’odeur du bois mouillé et presque mort que j’ai su de quoi j’étais capable si c’était vivre que je voulais. Et je pouvais recommencer. Certes, pour ne pas éveiller le soupçon que je méritais, j’espaçais. Les jours de pluie avaient ma préférence. Qui traverserait le jardin, en diagonale, même sous un parapluie ? Jamais je ne vis un rideau se soulever. Et pourtant, Grand-mère les écartait souvent. Ce n’était pas le chant des oiseaux qui motivait ce geste calculé. Elle n’attendait rien. Elle voulait se surprendre.

J’ai bêtement gaspillé la première cartouche. Elle m’avait coûté de longues heures de tâtonnements. Je n’étais pas sûr du résultat. Je l’avais glissée dans le barillet. Et j’ai alors attendu de trouver un endroit pour procéder à un premier essai. Comme je le disais, quand nous partîmes, cette année-là, je n’étais pas prêt. Avec seulement deux cartouches, je réduisais l’expérience à un coup de chance, peut-être deux. J’avais bien vu ce que valait mon industrie de la cartouche dès la première. Comme elle était en carton, elle ne tenait pas le choc de l’eau. Et moi qui aimais la pluie au point de la féconder aussi souvent qu’elle tombait sur moi, je me suis mis à la détester.

Vous savez comment cela se passe toujours. On commence par se méfier. Et on se met à haïr. La première cartouche fondit dans ma poche. Comme je savais ce qu’elle m’avait coûté d’attention et de patience, je redoutais de n’être pas capable d’en confectionner une deuxième. Et dans les mêmes conditions. Pas question d’une douille en métal. J’avais vaguement testé les possibilités d’un stylo, mais l’opération dépassait mes compétences. J’achevais à peine la deuxième cartouche quand on m’annonça que nous partions. Quand ? Mais demain !

J’observais mes cartouches. Elles ne se ressemblaient pas beaucoup. La cause n’en était pas la couleur, l’une vert pomme, l’autre plutôt grise. Les billes de plomb venaient de mon attirail de pêche. C’était le plus facile. Je les remodelais adroitement au marteau. C’était très près du modèle que j’avais observé dans un catalogue que mon grand-père ne me prêtait plus sous un vague prétexte. Je savais bien qui agissait sur lui. Elle n’agirait plus longtemps.

Imaginez l’horrible nuit que j’ai passée. Le départ était à cinq heures, à la fin de la nuit. On n’allumerait pas les phares longtemps, avait prévu Papa. Maman dormait à moitié. Il fallut que Grand-mère prépare mes tartines. Je les avalais sans conviction. Dans ma poche, bien au sec dans un sac de plastique, mes deux cartouches attendaient de faire l’objet d’un test prometteur. Mais il me faudrait attendre le retour pour passer à l’étape suivante qui serait soit un nouveau test, en cas d’échec ou de forte promesse, ou carrément le passage à l’acte. Pan !

Avais-je de la chance ? J’allais en avoir besoin. Je n’avais jamais mesuré cette faculté. Comment la mesure-t-on ? Qui pouvait me renseigner ? J’étais coincé entre Grand-père et Grand-mère sur la banquette arrière. Ma mère s’accrochait à son siège du mort et mon père écoutait la radio. Je n’avais même pas envie de vomir.

La cuisse de Grand-mère écrasait ma poche. Je n’osais imaginer ce qu’elle infligeait à mes cartouches. Je me voyais déjà privé du test qui devait constituer le seul évènement d’importance de ces maudites vacances au bord de je ne sais plus quelle mer. Je suis parvenu à vomir sur le coup de midi. Grand-mère reconnut les fraises de la confiture. Elle avait bien dit que j’étais comme elle allergique à ces choses qui ne ressemblent même pas à des fruits. Elles ne poussent pas sur les arbres. Moi non plus.

Mais qu’est-ce que je faisais dans un arbre le jour où ma mère s’est noyée ? On vous a déjà posé la question. Jamais sans doute. On me surprit dans cette situation.

« Ça fait des heures qu’on te cherche ! »

Je voyais bien, à leurs têtes, que j’étais le coupable désigné. Et je savais de quoi. Le petit sac de plastique contenant mes cartouches, je l’avais caché sous le matelas de mon lit. Ils avaient donc mis la main dessus. J’imaginais qui. Je fis un rétablissement sur la dernière branche et me réceptionnai sur mes deux pieds. Mon père se cacha soudain le visage dans une main. Mon grand-père mordait sa lèvre inférieure comme dans les jours de grand vent. Seule ma grand-mère souriait. Elle m’avait encore chopé.

Pourtant, elle me prit dans ses bras. Elle avait pleuré. Je sentais sa joue humide contre la mienne. Et comme j’avais le menton sur son épaule, je pouvais voir mon père tituber comme un ivrogne, refusant le bras que Grand-père lui offrait. Pas de doute, mes cartouches avaient explosé et blessé quelqu’un. Qui manquait à cette triste procession ? Maman.

Elle était allongée sur le dos, dans son bikini orange. Un mouchoir cachait son visage, mais je reconnaissais le bikini. Et puis pourquoi m’aurait-on traîné jusqu’ici ? Pour me montrer le cadavre d’une femme qui portait elle aussi un bikini orange ? Sur ce long corps nouvellement coloré de soleil, pas de trace de balle. Pas de sang non plus sur le drap blanc. Un homme en tablier vert attendait qu’on lui dise de sortir. Il se tenait nonchalamment à la tête de ce brancard, la main sur une poignée. Il avait l’air pressé d’en finir.

« Tu veux la voir une dernière fois ? »

C’était mon premier cadavre humain. Et en plus, je l’avais tué. Quelque chose bougea sous le slip. C’était un coquillage. L’homme le montra, des fois qu’on se fasse des illusions. Elle était morte, un point c’est tout. Et moi j’étais dans l’arbre en train d’observer des nudistes. Il fallait monter dans les arbres pour se situer discrètement au-dessus de la palissade de roseaux gris. Qu’est-ce qui ne serait pas arrivé si je n’étais pas monté dans cet arbre ? C’était la question que Grand-mère semblait poser avec une insistance cruelle. Bon.

Mon matelas était intact. Il n’avait pas même bougé. Mais le doute demeurait le plus fort. Je le soulevai. Le petit sac de plastique était toujours là. À l’intérieur, les deux cartouches attendaient le grand jour. J’eus juste le temps de tout remettre en place. Grand-mère arrivait avec une collation et un médicament pour me faire dormir. Je n’avais pas envie de dormir. Qu’est-ce qu’on fait quand quelqu’un est mort ? Je n’allais tout de même pas le demander à cette salope ! Elle me fourra le comprimé dans la bouche.

Je ne sais pas si j’ai dormi. Tout le reste n’est peut-être qu’un rêve. On est rentré plus tôt que prévu. Je ne pus donc procéder aux essais dans de bonnes conditions. Il fallait par conséquent qu’elles fussent mauvaises. Et j’acceptais le défi. J’attendrais toutefois que Maman fût enterrée.

En quittant Clairette, ou plutôt dès qu’elle me quitta, j’y pensais. De quoi nourrit-on son enfance ? Combien de projets ont meublé ainsi ma solitude ? Mais je ne peux pas me souvenir de tout. Cette succession d’espoirs construit pourtant ce que je devrais savoir de moi. Tout s’expliquerait alors. Du moins, c’est ce que je crois.

Je suis tout de suite allé voir l’emplacement de l’escalier jamais construit. J’avoue que le doute m’avait assailli. Mais il n’était pas là. Une question me vint à l’esprit : Mais où Diable était-il ? J’avais du mal à penser que Clairette me mentait. La facture avait l’air parfaitement authentique. Et ses yeux brillaient d’autre chose que l’imposture. J’eus une nouvelle érection. Et je fumais un cigare en attendant de pouvoir penser à autre chose.

Cet escalier existait. Il ne pouvait en être autrement. Ce fragment manquait-il à ma mémoire maintenant que le temps avait passé ? Je ne m’embrouillais pas. Tout était clair. Il y avait des trous, toujours aux mêmes endroits. Rien n’avait changé. L’escalier appartenait à l’oubli. Et il n’était pas là où je me souvenais de l’avoir vu tracer par le père de Clairette. Je redescendis pour éclairer ces murs en lumière rasante. Je montrerais ces traces à Clairette.

Je me réveillai avec la sensation d’avoir vécu quelque chose qui appartenait à un autre que moi. L’autre, n’est-ce pas ces fragments d’oubli qui rendent la mémoire incertaine ? J’appelais Clairette. Elle était sur son vélo, en route pour travailler.

« Il n’est pas prudent de téléphoner au guidon, dis-je enfin.

— Je sais comment l’être, ne vous en faites pas.

— Tout de même… Un accident est vite arrivé.

— Je vous montrerai. Vous avez pensé à l’escalier ? »

Si j’y pensais ! Je ne pensais qu’à ça depuis ce matin. Et il était midi passé d’une bonne heure, comme disait ma grand-mère. Qu’est-ce que je fais tout seul dans cette grande maison ? On a tort de se plaire. C’est aux autres qu’il faut plaire. Il faut les laisser entrer. Peu importe ce qu’ils changent. Clairette avait le pouvoir de remettre l’escalier à sa place. Et si ça arrivait, comme je me le promettais, je lui déclarerais mon bonheur. Il n’y a rien comme une déclaration de bonheur pour s’emparer de l’autre. Il ne résiste pas. Il est trop flatté.

On a enterré Maman et les choses ont repris leurs places. Voilà ce qu’il me faut. Que ces choses que je connais par cœur reprennent la place que le temps leur a supprimée. Je ne vois pas d’autre solution. Et j’ai absolument besoin d’une solution. Même si la solution, c’est quelqu’un.

Chapitre dix

Heureusement que je suis heureux. Qui ne le serait pas à ma place ? Une belle maison, un revenu confortable, pas de travail et la possibilité de consacrer mon temps à ce qui me passe par la tête. Et j’ai hérité de tout ça. Bien sûr, tout le monde est mort. Je ne me connais pas même un lointain cousin. Peut-être en cherchant bien. J’en connais qui écrivent des romans comme ça. Mais est-ce que j’écris un roman ?

Gisèle, ni Ginette, ni Gaëlle ne remplaceront Clairette. Je ne sais pas ce qui explique l’amour, ni même si on l’explique. On le dit, mais de là à croire tout ce qu’on dit… sauter sur le bidon de Gisèle est un vrai plaisir. Ou d’une autre. Mais Clairette possède ce qui me manque. Je n’ai pas trouvé ça chez Ginette, ni chez aucune autre. Oh ! je sais bien que Clairette ne sait pas tout ce que j’ai oublié. Comment cela eût-il pu arriver ? Ce serait trop beau.

Ce que promet Clairette est bien assez beau. Le hic, c’est cette facture. Il faut que je franchisse cette difficulté. Je suis né avare. On ne m’a jamais vu donner quelque chose. Ou alors j’ai oublié, ce qui revient au même. Mince ! Trois escaliers pour le prix d’un. Et même plus si la Justice le décide. Je dois l’aimer. Mais m’aimera-t-elle ? Me suis-je déjà fait aimer de quelqu’un ? Ont-ils enterré maman avec son petit bikini orange ?

Je me souviens encore de mon agitation le jour même de l’enterrement, après que le cercueil fût descendu dans son trou. Personne ne connaissait mon projet, mais si je procédais à un essai dans le jardin, j’étais cuit. Grand-père possédait des livres où il était question d’isolation phonique. Il en avait acheté suite à une proposition du banquier qui tenait à financer des travaux susceptibles d’être finalement payés par l’État. J’ai même trouvé un traité sur la propagation du bruit, appelé ici son. Je devais concevoir une expérience préalable.

Taper sur un bidon finit par énerver tout le monde. Je ne m’en souviens pas, mais il fut un temps où c’était ma passion. Je tapais sur tout ce qui résonnait. On raconte même que c’est comme ça que Grand-mère a perdu la raison. Elle avait même menacé de se jeter à l’eau. De quelle eau s’agissait-il ? Aujourd’hui, je peux me promener sur les quais de la S*, mais à cette époque, je n’allais pas plus loin que la rue, encore que le trottoir d’en face donnât des signes d’adversité. Cette eau m’obsédait. Et voyez comme la vie est mal faite, maman s’y est noyée, dedans. Je veux dire que j’annonçais la tragédie sans le savoir. Et qui avait le pouvoir de se douter que ça finirait par arriver ? Grand-mère.

Maman était une imprudente à ses yeux. Ancienne nageuse olympique, ou plongeuse, je ne sais plus, elle tenait à se faire admirer au bord de la plage. Son corps somptueux ne suffisait pas à satisfaire son goût pour la reconnaissance. Elle le plongeait entièrement dans une vague et ne consentait à reparaître qu’à l’horizon, ce qui provoquait des cris d’admirations. On avait d’abord retenu sa respiration, sauf Grand-mère qui commentait ce geste fou sans ménager Grand-père. Il avait toujours admiré ce corps exemplaire. Il avait même facilité le mariage. On le dit. Mais ce qu’on dit, au fond, n’est-ce pas ?

Mais Maman ne se noya pas de cette façon. En fait, c’était papa qui se noyait. Ce gros maladroit avait l’habitude de cuire au soleil avant de se jeter à l’eau. Grand-mère l’avait prévenu : « Un jour, il arrivera quelque chose ! » J’ai noté, après coup, et peut-être fort longtemps après les faits, qu’elle n’avait pas dit : « Il T’arrivera quelque chose ! » Elle savait déjà qu’il ne pouvait rien arriver à ce gros patapouf. Mais qu’avait-elle prévu, la sorcière ?

Papa coulant à pic, Maman se jeta à l’eau. On ne l’avait jamais vu le faire après un bain de soleil. Quand elle s’y jetait, elle sortait de l’ombre, soigneusement enduite par le maître-nageur qui était un ami de la famille. Ensuite, elle se livrait à l’exhibition que je viens de décrire. Elle avait ses habitudes. Mais cette après-midi-là, il y avait urgence. Papa se noyait. Et peu importait pourquoi. Mais si elle avait mesuré l’importance de cette cause, se serait-elle retenue de porter secours au père de son fils ?

Ah ! cette question lancinante comme la douleur ! Que de fois me la suis-je posée ! Je l’ai même posée à Grand-mère après l’enterrement, tandis que nous regagnions le domicile en voiture. Comment pouvais-je poser une pareille question ? Mon père, au volant, ne tiqua pas. Mais la question était posée et elle devait envenimer nos relations à jamais. Comment ne me serais-je pas inquiété de ce « à jamais » ? Il fallait en finir avec cette éternité.

De retour au bercail, j’ai filé dans ma chambre comme le souhaitait ardemment ma grand-mère. Après m’être assuré que je n’étais pas suivi, car cette salope avait le don de tout savoir sans rien payer, j’ai soulevé le matelas et je suis entré dans mon placard, autrement dit mon atelier. Problème !

Car c’était Maman qui s’occupait de ce placard. Et comme elle n’avait aucune envie de savoir ce que j’y fabriquais, elle se contentait de faire la poussière. Mais maintenant qu’elle n’était plus là, il fallait que je m’attende à ce que ce soit ma grand-mère qui mette son gros nez de Juive dans mes affaires intimes. Cette perspective me paralysa un long moment. Il était d’ailleurs temps de descendre pour dîner. C’est vous dire.

C’était le premier repas après l’enterrement. Grand-père avait estimé qu’il devait être digne. On ne parlerait pas des choses discutables et même, on ne parlerait pas du tout. Seulement, clore le bec tout excité de Grand-mère n’est pas donné à tout le monde. Quand elle veut l’ouvrir, elle l’ouvre. Et on la ferme. On en était encore à sucer la soupe quand elle a remis sur le tapis la question de savoir si Papa devait être sauvé au prix de la vie de Maman. Grand-père demeura interloqué. La réponse était :

« Oui, car c’est mon fils ! »

Étant le seul présent à posséder le sang vivant de ma mère, j’ai vomi. En plein dans l’assiette. Heureusement que c’était la mienne ! Sinon, vous imaginez le scandale. Ah ! le petit salaud ! Il veut encore m’humilier. Etc. Je ne dis pas tout. J’ai du mal à redire ces mots. On me comprend. Mais, contre toute attente, elle se contenta de susurrer :

« Mais qu’est-ce donc qui le fait vomir à ce petit ? »

Et le tour était joué.

Papa fit mine de se lever pour m’assister, mais elle le devança. Et sans empoigner ma tignasse. Au contraire, elle me tapota le dos et essuya avec sa propre serviette ma pauvre bouche encore ouverte. Puis elle m’emporta.

À peine entrée dans la chambre, elle s’écria :

« Dire que c’est moi qui vais m’occuper de tes petites affaires maintenant ! »

Mince ! Elle en savait déjà plus que moi. Elle me borda après m’avoir arraché mes vêtements et plongé tout nu dans un pyjama trop grand pour moi. À la manière de replier le drap sous mon nez, je sus que je n’avais aucun intérêt à demander des explications. Je ne pouvais même pas rêver de remettre l’affaire au lendemain. J’avais plus urgent à penser. Car au matin, la première chose qu’elle ferait, ce serait entrer dans mon placard pour enfin y fourrer son pif. Après une prudente attente doublée d’une écoute pas moins attentive, il me fallait donc changer d’atelier. Imaginez mon désarroi.

Les nuits sont courtes quand il faut les travailler au corps. Débarrasser le placard de mes traces tangentes était facile. Mais pour les transporter où ? Dans quel endroit encore inconnu de moi ? Brrr… C’était dehors que ça allait se passer. On était encore en été, mais la nuit me donne froid. Je devais ressortir l’attirail des temps scolaires. J’avais bien un anorak, mais il faisait un bruit d’enfer si je bougeais dedans. Quant au duffle-coat, il ne fallait pas y songer : il me pesait tellement sur les épaules que je finissais toujours par demander de l’aide. Or, j’étais seul. Et sans espoir de secours en cas de problème. Et vous savez ? S’il y avait le moindre problème, ce serait forcément un gros, très gros problème. Ma grand-mère adorait enfler les difficultés si c’était à moi de jouer. Je n’ai jamais revu de plus impitoyable tricheuse.

Je sortis nu. Cette sage décision m’était inspirée par une fière observation de la réalité. Si on me trouvait dans cette tenue, on ne se poserait pas la question de mes intentions. On songerait aussitôt soit à un somnambulisme d’un genre nouveau, soit à une pratique sexuelle qu’on aurait intérêt à ignorer pour ne pas se compliquer l’existence. Je connaissais à fond tous les principes sur lesquels reposait l’intelligence calculatrice de ma grand-mère. Vêtu d’un anorak ou d’un duffle-coat, je n’avais aucune chance d’échapper à un jugement directement extrait de mon apparence. Mon choix était fait : j’étais nu.

Comme il n’y avait pas de chien à la maison, je ne m’enduisis pas de graisse de lion, comme il m’arriva de le faire du temps où Antoine et moi pillions les maisons isolées quelque part en Afrique. J’avais rangé mes outils et la matière première dans une petite valise qui avait appartenu à une panoplie de voyageur, jouet maintenant enfoui sous la masse des souvenirs familiaux. Enfin… je l’espérais.

Bien sûr, mon intention n’était pas de trouver un endroit susceptible d’abriter mon industrieuse activité clandestine. Ce que je recherchais, c’était une cachette. Mais attention : une cachette à l’abri des regards et de l’humidité, et même des soupçons. Ma grand-mère avait beau être bigleuse et porter des couches-culottes, elle avait le don incroyable de percevoir le moindre changement, quand bien même fût-il enfoui sous la terre ou les décombres de la mémoire familiale.

Ça m’en faisait, des problèmes. Oh ! je n’ai pas changé depuis. J’ai troqué un bon nombre de ces problèmes pour d’autres, mais comme on change d’époque. Le poids à porter est le même. Et à force d’ânonner, on ne sait plus ce qu’on dit. Heureusement que je ne parle à personne dès qu’il s’agit de me reprendre. J’ai même perdu l’habitude de parler à mon reflet. Et je préfère toujours un mur à la présence de quelqu’un. Qu’en sera-t-il avec Clairette ?

Chapitre onze

En fait, je n’ai pas vu Clairette de la journée. Vous pensez si je me suis ennuyé ! J’ai à peine mangé. J’ai bu de l’eau au robinet. Et je n’ai pas achevé ce cigare qui s’est éteint pendant une courte sieste dédiée au rêve. Le téléphone n’a pas sonné. En me réveillant, j’ai tout de suite pensé qu’elle attendait ma réponse. Je me sentais moins avare.

L’oiseau est revenu dans l’après-midi. Même scénario. Un vol plané en descente et toc ! sur le carreau qui ne s’est pas brisé car il s’agit d’un tout petit oiseau. Cette fois, j’ai longuement observé son inconscience. Je suis persuadé qu’il rêvait. Rien ne bougeait à la surface. Est-ce que c’est ça, être un oiseau ? Je me souviens d’avoir posé la question à mon grand-père. Quand il y a un grand-père à la maison, on ne pose pas les questions au père. Je me demande ce qu’en penserait Clairette si elle savait. Mais que sait-elle de moi ? À part que je lui dois le prix de trois escaliers pour en payer un dont je ne vois pas la couleur ?

Nos maisons nous contiennent tout entiers. Je plains celui qui n’en possède pas. Où cacher sa solitude si la maison ne nous appartient pas ? Avez-vous pensé à ce qui va vous arriver ? Et ne vous précipitez pas pour en acheter une. Je vous parle de la maison de votre père qui la tint de son propre père et ainsi de suite jusqu’à ce que ça commence.

Quelquefois je me dis que, ne vivant que moi, je n’ai aucune raison de quitter ce monde par la petite porte du suicide. Le soupirail des accidents me donne des cauchemars. Je veux reconnaître la grande porte. Je veux même prendre le temps de la regarder. Je suis sûr que c’est celle de ma maison.

Voilà comment naissent les poèmes dans l’esprit de celui qui habite quelque part depuis si longtemps qu’il en devient le dernier propriétaire.

La mort est un sujet de famille. Je les ai tous vu mourir. Certes, je n’étais pas là quand ma mère s’est noyée, mais j’y étais quand elle est morte, non ? Un an avant, j’avais eu une étrange aventure avec l’estivante dont je vous ai parlé. Que s’était-il passé l’été suivant ? Partîmes-nous en vacances ? Sans Maman, était-ce envisageable ? Je ne me souviens pas d’avoir résisté à cette rupture du deuil. J’étais bien avancé dans mon projet, mais pas au point de m’opposer à ces vacances. Où en aurais-je trouvé la force ?

Pourtant, je me souviens d’un père qui ne descendait plus sur la plage. Il n’allait jamais plus loin que le parapet et nous abandonnait à nos jeux pour aller Dieu sait où. Mes grands-parents me traînaient au bord de l’eau, étreignant chacun une de mes mains. Il fallait du temps pour trouver une place pour trois et un parasol. Et souvent, il fallait s’en contenter et renoncer au grand trou dans le sable.

Grand-mère, flasque et vive, s’élançait devant moi, vite arrêtée par la première écume. Un coquillage éveillait ses soupçons et elle lançait la balle dans le sable pour me forcer à sortir de l’eau. Sous le parasol, Grand-père lisait. Avec ses lunettes, il ne pouvait pas voir plus loin que le bout de son nez. Et quand il regardait par-dessus la monture, il ne nous voyait carrément plus. Grand-mère en profitait pour me donner des leçons.

L’une d’elles consistait à ne pas regarder le coquillage dans les yeux. L’idée lui appartenait. Mais il est vrai qu’il était quelquefois habité. Les belles noyées les emportent alors avec elles dans la mort. Pour une leçon, c’était une leçon. Mais Grand-père avait d’autres chats à fouetter depuis qu’il souffrait du cœur. On ne vit plus longtemps avec un cœur comme ça. Et on vit beaucoup moins bien qu’avant. Autre leçon.

Quoi que je fisse, j’étais à deux doigts de la mort. Elle me les ramerait tous, l’un après l’autre, les arrachant sans ménagement de leurs royaumes désuets et je me contenterais de veiller aux procédures sans jamais prononcer leur nom. Il régnait ici une froideur mécanique. Et je l’inventais à chaque pas. Voilà comment on devient triste.

Or, je n’avais pas cette ambition. La vie me plaisait. Et elle me plaît encore. Il faudrait qu’elle me fasse souffrir pour que j’y renonce. Et encore… Il est bien possible que je consacre alors mon temps à m’apaiser par tous les moyens en instance. Clairette comprendra-t-elle cela ? Je crains que non. Il faudra toutefois qu’elle résolve le mystère de l’escalier, si ce n’est un mystère que pour moi. Sinon, je ne le paierai pas. Je la tuerai avant qu’elle en vienne à me traduire en justice. J’ai déjà tué, vous savez ?

Je pensais à tout ça en observant l’immobilité de l’oiseau. Il m’en a fallu un temps pour m’apercevoir qu’il était mort. Cet idiot n’était revenu que pour trouver la mort qui n’avait pas voulu de lui la première fois. Est-on oiseau à ce prix ? Il était tellement petit qu’il a suffi que je donne un coup de talon dans la terre pour lui creuser une tombe. Je l’y ai mis de la pointe de la chaussure. Et j’ai recouvert avec l’autre pointe. Ni vu, ni connu. C’est sans doute comme cela que ça se passe toujours. Il y a un dernier homme.

Mais j’allais devenir fou si je m’enfermais de cette manière qui n’était pas de mon invention ! J’appelai de nouveau Clairette. Elle était sur son vélo. Elle rentrait. Avais-je réfléchi ? Elle n’attendrait pas toujours. La garce ! Elle avait un ventre pour lui épargner la disparition. Et moi une grosse queue qui ne servait à rien.

Ma voix était inhabituellement douce. Elle se méfiait. Je la prévins encore une fois qu’elle risquait de se casser la pipe si jamais… « Si jamais quoi ? » interrompit-elle avec cette insolence paisible qui marque toujours un commencement. Mais de quel commencement prenait-elle l’initiative ? Étais-je fou de penser que je finirais par la posséder. En tout cas, elle refusait d’entrer dans ma maison.

« Mais pourquoi ? »

Si l’escalier n’y était pas (sa voix tremblotait à cause des pavés), c’est qu’on l’avait enlevé. Et elle ne savait pas ce qu’on en avait fait.

« Mais enfin ! C’est stupide ! »

Pourquoi idiot (j’avais dit idiot) ? On voit souvent des gens déplacer un escalier. Mon escalier, s’il se trouvait à sa place, servirait-il à quelque chose ?

« Non… »

Et bien voilà une bonne raison de le déplacer ! Il n’empêche qu’il n’avait jamais été payé et qu’elle était en droit d’en réclamer le paiement avec tout ce que ça suppose de dommages et d’intérêts. Je n’avais pas, au fond, besoin de réfléchir. Et j’étais assez fortuné pour m’acquitter sans conséquences fâcheuses de cette dette qui ne m’honorait pas.

« Avare ? »

Nous fûmes coupés. Diverses tentatives de reconnexion échouèrent, ce qui ne manqua pas de m’irriter fortement. Je courus chez elle. Et bien entendu, j’arrivai avant elle. Me voilà poireautant devant sa modeste porte. On m’observe. Je fais tache. Et c’est son rire enjoué qui me tire de cette attente crispée. Je vole. Le vélo n’est pas assez lourd. Je manque de l’envoyer en l’air. Elle me trouve diablement énergique. Suis-je frais et dispos pour payer ?

« C’est que… je voudrais en savoir plus.

— Plus ? À quel sujet ? Je vous ai tout dit.

— Vous ne m’avez pas dit où se trouve cet escalier maintenant qu’il n’est plus chez moi.

— Comment le saurais-je ?

— Comprenez-moi ! Il y a un trou…

— Mais de quel trou parlez-vous ? »

Chapitre douze

Vous savez, moi, la came, je n’en fais pas tout un tralala. J’en achète, j’en consomme et point. Et je ne répands pas mon vomi dans la Littérature. Je garde ça pour moi. Qu’est devenue Céline, me demanderez-vous ? Il vous faut bien quelqu’un pour nettoyer ces traces, dites-vous. Ne vous a-t-elle pas servi pendant toute votre enfance ?

Et bien là, vous vous trompez, quoi que je vous aie dit précédemment. Céline n’entra pas à notre service avant ma petite communion. Et c’est d’ailleurs tout à fait ponctuellement que nous l’employâmes à cette occasion. Elle fut non seulement chargée de préparer le repas mais encore elle s’occupa de moi, car on disait que je n’avais pas toute ma tête. La bonne femme qui secondait le curé au catéchisme me trouvait même inhumain. Elle s’était publiquement délivrée de ce poids au cours d’une noce où elle avait fait état de ses connaissances en matière de paroisse. Le curé, qui aimait les petits enfants, ne l’avait d’abord pas crue. Il me trouvait une jolie voix. Il me donna même des leçons particulières dans son cabinet dont le mobilier était composé de ce qui restait de son héritage maternel.

Je prenais place dans un grand fauteuil au cuir particulièrement lustré. Et qui donc s’appliquait à frotter ainsi cette surface ancestrale ? Céline. Elle était en train de frotter lorsque le curé et moi entrâmes pour la première leçon. Elle remit en place les dentelles du dossier et des accoudoirs et s’éclipsa en me regardant tristement. Je pensais aussitôt qu’elle aussi était passée par là. Une fois assis, l’un en face de l’autre, le curé me demanda si j’avais de mauvaises pensées.

Je m’y noyais, mais de là à en éprouver du remords, il y avait loin. Le plaisir est une question si personnelle que nous n’en livrons jamais totalement ce que nous en savons. Je n’en étais d’ailleurs pas à calculer comment j’allais procéder pour mettre au point mon arme à feu. J’avais bien tué un chat, mais je n’avais rien fait de son cadavre. Je m’étais même défendu d’en être l’auteur. On me crut si sincèrement que le petit plaisir que j’éprouvais encore s’estompa et laissa la place aux sinistres moyens d’un autre projet.

On en vint à parler de ma zigounette. « Non ! Non ! Ne me la montre pas. Je sais ce que c’est ! » s’écria le curé. Il ne savait pas ce qu’il perdait. Même la maîtresse en connaissait les prouesses. Il ouvrit la Bible et me lut l’histoire de Job. C’était pour mon édification. Sans ça, je ne ferais pas ma communion. Je me demandais ce que la maîtresse lui avait raconté à mon sujet. Celle-là, avec ses petits airs mignons et ses rides bien placées pour qu’on la plaignît d’être aussi vieille à son âge, je ne l’aimais pas. Je jure qu’elle ne m’a jamais inspiré qu’un noble et respectable mépris.

Tout ça pour dire que Céline travaillait chez le curé. Et quand le curé est mort, renversé par un autobus, le nouveau curé s’est mis à habiter dans les mêmes meubles avec sa sœur. Comme cette dernière se chargeait de lui, Céline fut invitée à se trouver un autre emploi. Je la connaissais donc quand Maman l’embaucha pour la journée de ma communion. Elle me reconnut et m’embrassa comme elle faisait au presbytère. Choquée, Maman me retira précipitamment de ces bras trop chaleureux à son goût. Ce fut donc un autre curé qui me donna ma première communion. Celui-là ne m’avait jamais convoqué. Il avait même confié au chef de chœur que je chantais suffisamment faux pour qu’on me remplaçât par quelqu’un de plus angélique d’apparence. Voilà comment j’ai quitté le chœur.

Ensuite, Céline a accepté d’habiter avec nous en échange d’un petit salaire qui lui autorisait de précieuses dépenses à condition qu’elle ne songeât pas à imiter ma mère dans ce domaine réservé. Elle couchait au rez-de-chaussée, derrière la cuisine. Si quelqu’un pouvait me renseigner sur ce qui était arrivé à cet escalier de malheur, c’était bien elle. Elle en savait peut-être même plus que Clairette.

Mais Céline n’habitait plus chez moi. Elle avait pris ses aises dans un appartement payé avec l’argent que mes parents, et peut-être mes grands-parents, lui avaient donné pour récompenser son ouvrage, lequel n’était pas si considérable qu’on le dit. Nul doute que ma question, si je la lui posais, lui rappellerait mon enfance. Elle serait ravie de me revoir après tant d’années, mais elle se souvenait de tout. Elle ne profiterait pas de ce pouvoir pour me soutirer de l’argent, comme font les domestiques quand à la fin c’est l’État qui subvient à leurs besoins. Elle n’était pas de ce genre de domestique. Mais elle ne pourrait s’empêcher de bafouiller en me regardant d’un air effaré et j’aurais encore la terrible envie de l’envoyer en enfer ou au paradis. Je me fichais de savoir comment on la jugerait là-haut. Une fois morte, il n’y aurait plus personne pour me rappeler que je n’ai pas toujours été un tranquille citoyen qui ment tous les jours en prétendant qu’il ne connaît rien de meilleur que la baguette.

Vous comprenez ?

Je pouvais me passer d’elle. Mais n’était-elle pas la seule survivante du naufrage familial ? À qui se confiait-elle, si ce n’était, une fois de plus, à un curé. On l’avait encore changé. Comme je ne lui confiais que des broutilles de célibataire vacciné question sexe, il avait toujours une petite hésitation en me tendant la sainte hostie. Je vous assure que cette seconde d’attente me faisait chier ! Il n’hésitait pas pour les autres. On lui avait parlé. On a parlé à tous les curés qui se sont succédé à Sainte-A*. Et j’ai toujours sorti ma langue une seconde de plus que les autres. Et comme par hasard, Céline n’assistait pas aux mêmes offices que moi.

Vous me direz que je pouvais, pour modifier l’ordre des choses à mon avantage, changer mes habitudes rituelles pour m’adapter à celles que Céline avait choisies dans la seule intention de ne pas me rencontrer sur les bancs de l’église. Mais pensez-vous une seconde que j’étais prêt à lui poser cette question lancinante entre l’autel et les fonts baptismaux ? Un sanctuaire ne peut en aucun cas abriter ces conversations. Elles sont si complexes qu’il est nécessaire de les circonscrire, comme on le fait des incendies. Or, il est des propagations qui tuent la conversation même. Si je voulais en avoir une avec Céline, je devais me déplacer dans son nouveau territoire. Et cette fois, je n’aurais pas l’avantage de la soumission qui la rendait si souvent furtive.

Je ne vous ai pas parlé de son physique. J’ai tellement peu l’intention de me livrer à une composition réaliste que j’en oublie de vous documenter, sinon complètement, du moins sans vous priver du détail révélateur d’autres particularités. Oui, elle était, disons, charmante. Son jeune âge favorisait les aspects les moins discutables de sa personne. Maman lui imposa cependant une tenue vestimentaire et même une présentation d’ensemble peu susceptibles d’enflammer les esprits. Mais, on a beau enfermer une belle pierre dans une boîte d’allumettes, sitôt que ce modeste écrin est ouvert, la pierre se substitue à toute critique conçue d’avance même par le plus mesquin des esprits féminins. Or, elle avait des yeux, une bouche et de fort mignonnes petites mains que l’on ne pouvait s’empêcher de prêter à des jeux, rêvés ou possibles, qui m’étourdirent pour longtemps.

La Céline que je revis, on s’en doute, avait vieilli. Même les yeux avaient souffert de l’or du temps. On attend à ce prix. J’étais essoufflé. Six étages sans ascenseur, ça existe donc encore ! Comme je ne trouvais pas le bouton de la sonnette, je frappai. La porte s’ébranla étrangement. Crut-elle à un courant d’air ? En tout cas, elle ne se dérangea pas. Une dame en robe de chambre, qui revenait de pisser, me conseilla d’insister. Céline était sourde comme un pot.

« Et c’est pas sûr qu’elle vous reconnaisse ! Ya longtemps que vous lui parlez plus ? »

La chasse d’eau, au fond du couloir, finissait de glouglouter. La dame sentait le citron des savonnettes. Elle insistait pour que je réussisse à me faire entendre. Il n’y avait pas de sonnette.

« On a jamais eu de sonnette ici ! »

Je frappai plus nettement. Cette fois, j’eus l’air d’un très grand vent. La dame parut satisfaite. Elle attendait aussi. Il me vint des idées de viol. Cette chair nue sous un vêtement intime semblait promettre plus d’une seconde d’extase à se reprocher dans la seconde suivante. Il m’est arrivé de me livrer à de tels épanchements, mais jamais sans au moins une heure de savants préliminaires. Je violerais peut-être enfin Céline. La dame m’y encourageait. La porte s’ouvrit enfin. Ce n’était pas Céline.

« Mais qui voulez-vous donc que ce soit ? »

La dame trottina vers son appartement, rieuse et rapide. Et sa porte haleta avant de se refermer.

« Polo ! »

Le visage qui me faisait face, coupé par le montant de la porte, ne laissait voir qu’un œil. Tous ces efforts m’avaient épuisé. Elle parla d’abord de ces insupportables étages. Elle ne descendait plus aussi souvent. J’en profiterais pour descendre la poubelle que je pouvais laisser en bas à condition de ne pas l’abandonner dans l’allée. J’entrai.

Il me fallut alors traverser un océan de parfums tous plus enivrants les uns que les autres. Les flacons étaient rassemblés sur un guéridon cerclé de rouge. Du cuivre, me dis-je. Si j’avais déjà vu ce guéridon quelque part, et bien je ne me trompais pas. Il venait de chez moi. Mais elle ne l’avait pas « emporté ». Comme maman avait perdu la clé du tiroir qui se trouve en dessous et que personne n’osait en forcer la serrure, on l’avait abandonné au plus offrant, persuadé qu’il ne contenait rien pour la bonne raison qu’on n’y mettait jamais rien. Et Céline, qui s’était portée acquéreuse avec succès, n’avait pas changé cette espèce de rite. Bizarre tout de même que ce mystère eût échappé à mon enfance méticuleuse. J’en éprouvais un malaise discordant. Tant de contradiction ne pouvait que me rendre amer. Céline, qui ne recherchait aucun combat, m’offrit de consommer tranquillement un porto.

« Vous allez finir par me demander quelque chose… fit-elle en prenant cet air confiant qui était celui qu’elle adoptait jadis pour donner un caractère théâtral à la chute de ses histoires à dormir debout.

Le porto me montait lentement à la tête.

« Non !... C’est par hasard. Enfin… je veux dire… Il y a si longtemps… J’ai perdu la clé… »

Comme on le constate, j’étais perdu d’avance. Peut-on paraître plus bête ? On ne voyage pas dans un océan aussi mal fréquenté sans avoir prévu au moins quelques rencontres fortuites. Nous n’étions pas loin d’arriver au port. Un deuxième porto me siffla aux oreilles. Le mot même d’ « escalier », que j’avais pourtant sur la langue, ne sortit pas de ma bouche. Vous savez, cette petite bouche en cul de poule que je fais quand je ne sais plus, comme on dit, si c’est du lard ou cochon.

Chapitre treize

« Je peux la retrouver ! Pas le temps de vous expliquer ! Je ne suis moi-même que dans l’action ! Attendez-moi !

— Mais voyons, Popaul ! »

Popaul ou Polo, je m’en fous. Je ne suis pas ce que je suis. Je descends les six étages sur un tapis volant (c’est une blague). Pas le temps ! Pas le temps ! La dame en robe de chambre me poursuit avec la poubelle de Céline, mais je suis déjà dans mon trip. Arrivé au rez-de-chaussée, j’ai deux étages d’avance sur elle. Voilà comment on mesure la différence d’âge, mesdames ! Dans le hall d’entrée, le dallage est glissant. On passe devant un miroir et on rectifie la tenue. J’ai une cravate particulièrement rebelle. Ou la mèche qui servait de base à ma rouflaquette gauche. J’allume une cigarette en me regardant dans le miroir. La dame à la robe de chambre m’envoie le contenu de la poubelle à travers la gueule et le seau percute le haut de mon crâne que j’allais couvrir d’un chapeau. Elle ne me mord pas, la chienne. Elle a sorti toutes les dents de son râtelier. La langue invente une conversation.

« Vous sortez ! Si vite ? »

Et je sors. L’air frais me ravigote. Et au moment où je m’engage sur la chaussée pour la traverser, le vélo de Clairette me fauche. Mon corps valse au-dessus de la rigole, mais déjà Clairette me dit que ce n’est rien, que j’en ai sans doute vu d’autres et que j’ai passé l’âge de me faire plaindre pour aller au dodo.

« Vous ne regardez plus où vous allez depuis quelque temps, constate-t-elle. La poignée est tordue. On ne peut plus freiner que devant, ce qui est dangereux. Amenez-moi chez un cycliste. »

Dans son esprit, tout réparateur de vélo sait faire du vélo. Je ne serais donc jamais réparateur de vélo. Mais pourquoi donc me mettrais-je à gagner des sous en travaillant ? En tout cas, le type qui examine le vélo n’en a jamais fait. Ou alors il a beaucoup changé depuis. Il tord la poignée de frein en grimaçant parce que, dit-il, elle pourrait casser. Et alors il faudrait la changer, ce qui coûterait plus cher.

« J’ai de quoi payer !

— Il me doit de l’argent, mais il vous paiera si vous la cassez…

— Mais je ne la casserai pas ! Elle se cassera toute seule ! »

Les gens parlent comme ils se nourrissent : 1) parce qu’il le faut bien et 2) parce que sinon on s’embête. C’est là tout leur secret : l’aliment. Je me souviens d’une période de mutisme volontaire, et même farouche, dont Céline peut témoigner. Mais arriverai-je à temps avec la clé pour ouvrir ce tiroir ? Je n’ai pas assez réfléchi avant d’agir. C’est ce que me reprochait le curé pendant que je me masturbais devant lui. Et je n’étais pas plus haut que ça.

Vous voulez me rendre muet ? C’est facile. Posez-moi une question à laquelle je ne veux pas répondre. Et on me trouvait différent des autres à cause de ce trait de caractère, lequel devait bien exister quelque part dans mon ascendance. Mais n’ai-je pas toujours craint de ressembler aux autres au point de ne plus être moi ?

La poignée cassa. Je n’avais pas assez d’argent sur moi. On repartit sans le vélo. J’expliquai à Clairette que j’avais peut-être trouvé l’escalier.

« Ah oui ? Et où donc ?

— Dans le tiroir d’un petit guéridon qui a sa place dans ma mémoire ! »

Un ange passa. Plus loin, j’entrai dans la boulangerie pour acheter une baguette. J’avais juste le compte et il était loin de suffire à payer la poignée qui avait été finalement cassée. On accéléra le pas car le jour se finissait. Je trouverais la clé ce soir même et le lendemain, à l’aurore, je filerais chez Céline pour ouvrir le tiroir. Je ne perdis pas mon temps à expliquer à Clairette pourquoi il fallait impérativement se servir de la clé pour ouvrir le tiroir et non pas d’un outil qui pouvait être d’après elle n’importe quoi de suffisamment rigide. En parlant de rigidité, celle qui affectait mon membre viril prenait des allures d’orgasme. Clairette me regarda grimacer sans me demander ce que je fabriquais. Ça tombait bien : je ne fabriquais rien. Pour ça, il fallait que je la pénètre. Et cette idée ne l’avait même pas effleurée.

Ce n’est pas facile de penser à autre chose quand le corps a pris le dessus sur l’esprit. J’éjaculais à deux pas d’ici, sous un réverbère en feu. Voilà ce que Clairette avait prévu : demain matin, j’irais payer le réparateur de vélo et je ramènerais l’engin chez elle avant l’heure pour elle d’aller travailler. Elle ne mesurait pas la complexité de l’opération. C’est que j’avais aussi mon idée de ce que j’allais faire à la même heure. Je l’ai déjà dit.

« Vous me devez de l’argent, oui ou non ? »

Elle disait ça d’un air détaché, comme « Vous m’aimez, oui ou non ? » J’étais vaincu. Elle héla un taxi et disparut avec lui. Épuisé, j’entrai chez moi. Rien n’avait changé. Il faut dire que la dernière fois que je suis entré chez moi, il y avait quelqu’un d’autre à l’intérieur. Il n’arrivait pas à m’expliquer qu’il était chez lui. Il a fallu que j’appelle une ambulance. « Mais enfin, me disait le policier chargé de l’enquête, que faisiez-vous chez ce monsieur ? Il aimerait bien le savoir lui aussi… » Heureusement qu’on me connaît à l’hôpital ! « Lui ? Un monte-en-l’air ! Mais vous plaisantez, monsieur l’inspecteur ! » Mais on n’a pas conclu à la farce. Il paraît d’ailleurs que la justice punit ce genre de farce. Je ne m’y aviserais pas.

Je me mis donc à la recherche de la clé. Je me souvenais d’une clé minuscule à deux métaux, de l’acier et du bronze. Elle rutilait tout le temps dans la serrure. Jamais personne n’avait songé à la suspendre au porte-clés. Aussi, quand elle a disparu, on a d’abord révisé le porte-clés. En vain. Puis on m’a interrogé. Grand-mère a même fouillé dans mon caca. Il a fallu que je chie dans un pot de chambre. Elle remua longtemps la merde avec un bout de bois. Grand-père finit par jeter le tout dans les waters. Je dis « le tout » parce que j’avais avalé la clé. Réfléchissant à toute vitesse, je conclus que si la clé avait échappé à l’observation pointue de ma grand-mère, c’est qu’elle n’était pas encore sortie. J’avais pensé « encore » en tremblant, car l’hypothèse n’en était qu’une. Je me mis à chier plus que de raison. Et toujours dans le pot. Ma grand-mère jubilait, taquinant Grand-père avec le petit bout de bois.

« Tu lui as donné une bonne habitude, té ! »

Voulant dire que c’en était une de fort mauvaise. Mais de clé, pas l’ombre. Aucun tintement ne m’annonça la fin de mon supplice. Car c’en était un. Et pas des plus à même de mettre en valeur ma résistance. Je chiais dans un pot ! Comme un bébé ! Ou pire comme un vieux qui ne sait pas tirer la chasse.

Au bout d’une semaine de ce traitement humiliant, la clé n’était toujours pas apparue. Je me pris à douter de l’avoir avalée. Avec ce que je prenais aux repas et avant de me coucher, il n’était pas idiot de penser que j’avais halluciné. D’ailleurs Grand-mère, sur le conseil du médecin de famille, avait doublé je ne sais plus quelle dose. Il m’était difficile d’en juger, car on mélangeait tout dans un verre d’eau. Trois fois par jour et à heure fixe.

Graspeck, ce médecin, me rendait une rapide visite une fois par semaine et au jour de son choix. J’étais toujours pris au dépourvu. Il se renseignait auprès de l’ascendant présent :

« Toujours pas d’amélioration ? »

À la réponse négative qu’une voix éteinte donnait à sa question, il grimpait quatre à quatre l’escalier et avait vite fait de m’encourager à continuer. Entre temps, je me masturbais au presbytère. Je m’étais même fait sodomiser par le cousin d’un des enfants de chœur, un grand type tout maigre qui avait pris le temps de me lubrifier. Je n’allais tout de même pas raconter ce genre de choses au médecin traitant ! Il aurait cafté. Il en avait la tête. D’ailleurs son père avait été un fameux collabo. C’est toujours ce qui arrive quand on associe le socialisme au catholicisme. Papa le disait en tremblant de rage ou d’autre chose.

Alors, me direz-vous, cette clé ?... je ne l’ai jamais chiée. Et pourtant je vous assure que je l’ai avalée. Votre conclusion est donc la bonne : elle est coincée quelque part à l’intérieur de moi-même. J’accepte cette idée sans aucune intention cachée. Seulement voilà : une radiographie n’en a pas montré ni l’ombre. Vous pensez si je l’ai regardée de près cette radio ! Et j’ai consulté les meilleurs spécialistes. Il n’y a pas de clé à l’intérieur. Et si elle se trouve à l’extérieur, c’est que je ne l’ai pas avalée. Vous comprenez maintenant ce qui peut me rendre fou. Et je n’ai rien enduré toute ma vie que ce genre de contradiction.

Un fois, je trouve un oiseau mort. Vous connaissez mon goût pour ce genre de mort. Je n’y touche pas et je cours en parler à Grand-père. Il se laisse convaincre, me suit dans le jardin et… pas d’oiseau mort. Il dit aussitôt :

« Le chat l’a emporté. La prochaine fois que tu trouves un oiseau mort, mets-le dans ta poche. »

Ce que je fais la fois suivante. Mais je l’oublie et le petit cadavre déplumé ressort de la machine à laver avec mes chaussettes et mes poches.

« Il n’est pas entré là-dedans tout seul ! » s’écrie ma grand-mère.

Alors, j’en fais quoi de l’oiseau mort quand j’en trouve un ? Bien sûr, les choses sont bien différentes depuis que Grand-mère est morte. Pas besoin de cacher l’oiseau dans une poche uniquement pour l’oublier et provoquer le dérangement qui m’affecte dès qu’il réapparaît. Elle n’a pas fait long feu. Il y en a qui s’éteignent comme des bougies. Et d’autres qu’il suffit de souffler pour leur ôter toute idée de recommencer. Il fallait bien qu’un jour Grand-père se chargeât d’impliquer un net changement de direction à cette chose qui prétendait nous amener ailleurs que chez nous. C’était là le grand défaut de cet être au demeurant attachant par certains côtés de sa personnalité.

Par exemple, pour en dire du bien, elle cuisinait à ravir. Grand-père fut le premier à tomber dans ce piège. Elle avait refermé si promptement le filet que mon père apparut derrière les mailles exactement comme elle avait voulu concevoir un fils. Et pas question de sortir de là. Elle avait tellement bien préparé son coup que ses hôtes ne se consultèrent jamais pour imaginer une évasion sans cadavre. Je suis né moi aussi dans ce filet. Maman venait à peine d’y pénétrer. Personne ne l’y avait forcée, mais une fois dedans, hop ! en bouillon ou rôtie ou frite dans de l’huile comme les autres. Et Grand-mère sortait rarement de la cuisine. Elle plongeait tout le monde dans le silence avant de s’en servir à faire le bruit qui convenait à son plaisir.

Une fois dehors, on s’entendait murmurer. On eût dit une rivière effrayée par la perspective d’avoir à se mélanger dans une autre. Mais j’étais le poisson qu’on noie au lieu d’en expliquer logiquement et sans détour la présence importune. Il y eut bien un espoir de petite fille, mais ma mère la perdit dans je ne sais quelles circonstances. Grand-mère savait tout cela. Elle pouvait même inventer le détail qui change tout. Et ça me rendait fou.

« On l’appellera Virginie, avais-je proposé.

— Mais de quoi parle-t-il ? s’était écriée Grand-mère.

— Si vous parliez moins fort quand vous évoquez vos choses de femmes ! » dit Grand-père.

Virginie… Où avais-je pêché ce petit nom ? Dans quelle mémoire étrangère ? Elle eût eu un petit trou à la place de ma grosse queue… Et je lui aurais parlé de tout. Elle aurait mieux vécu que moi cet enfermement obligatoire. D’ailleurs enferme-t-on les gens s’ils veulent être libres ? Je doutais déjà de le vouloir moi-même.

Chapitre quatorze

Une fois Grand-mère assassinée, Grand-père se posa-t-il alors les questions que le cadavre ne manquerait pas de poser à la Justice ? Le trou dans le dos était à peine visible. Il y avait tellement de défauts de chair sur ce dos qu’il eut même du mal à se convaincre que le moins moche était celui qui en avait définitivement fini avec cet amour de jeunesse. Mais il retourna le cadavre, la vue des tripes ne l’émouvant en aucune façon.

« Je suis donc capable de faire de ce que je dois faire, » pensa-t-il tout haut.

J’étais là, alors. Le révolver était encore chaud. Grand-père avait exprimé des doutes en examinant le barillet. Une cartouche avait suffi. Il n’était pas utile de faire plus de bruit en essayant la deuxième. Si j’avais réussi avec la première là où il avait échoué toute sa vie, la seconde devait posséder le même pouvoir sur le destin familial et sur le sien en particulier.

Il me considéra avec une certaine admiration. Pourquoi planquer le révolver alors qu’il était beaucoup plus sûr de faire disparaître le cadavre ? Vous ai-je dit que mon père était déjà mort ? La maison n’était plus occupée que par mon grand-père, ma grand-mère, Céline et moi. Et alors qu’elle avait le sommeil lourd à plaisir, cette nuit-là Céline se réveilla au coup de feu et pensa immédiatement qu’il était arrivé un malheur. Elle apparut en chemise de nuit, un foulard sur la tête car il pleuvait et elle passait par le jardin pour entrer dans la maison. Autant que je me souvienne, car l’agencement de la maison a quelque peu changé depuis que j’en suis le seul propriétaire.

« Ça devait arriver, » dit-elle doucement, prête à passer à l’étape suivante qui, dans son esprit, consistait à faire la toilette de la morte avant de l’habiller en défunte.

Grand-père l’aimait, j’en suis sûr. De quelle manière, je le savais, mais j’ai quelques doutes aujourd’hui, car Grand-père n’a jamais envié son fils. Elle avait les pointes des seins tellement dressées que le pli de la chemise lui tombait jusqu’aux pieds. Dehors, la pluie ravinait l’allée centrale du jardin, celle qui se termine par l’ombrage des charmilles. Mon cœur battait la chamade. Grand-père tenta d’ouvrir le tiroir du petit guéridon qui, on l’a vu, aura la vie dure malgré l’assaut constant et anarchique des souvenirs. Je rougis. Et j’eus envie de chier bien que je susse que la clé était à l’extérieur de moi-même, quelque part où je ne me souvenais plus, allez savoir pour quelles raisons obscures et peut-être malines, de l’avoir soustraite à l’intérêt général. M’a-t-on une fois entendu dire qu’elle était dans le cul de Céline ? C’est ce que mon grand-père nota dans le carnet où il consigna scrupuleusement les faits qui suivirent le climax de cette soirée tragique et bienvenue :

 

Polo prétend que Céline a caché cette maudite clé et il a évoqué la possibilité qu’elle la détienne dans son anus. J’hésite entre un cas de folie qu’il me serait bien difficile d’identifier et un caractère promis à des affabulations aux sinistres conséquences. Cet enfant, que j’aime, est la source de tous nos ennuis. Il ment tous les jours, ne dort que d’un œil et fomente des complots tellement complexes qu’il faut s’échiner pour en pallier les terribles effets sur le moral. Mais où est donc passée cette maudite clé ? Hermine [ma grand-mère] m’a promis un scandale si je force la serrure. Ce guéridon est un héritage et elle n’en altérera pas le vernis. Revenons à Polo… [etc.]

 

Et vous savez où j’ai trouvé ledit carnet après la mort de mon grand-père et la fuite de Céline qui me laissa seul avec ces fantômes ? Dans ledit guéridon. Alors, dites-vous, que fait-il maintenant chez Céline ? Et pourquoi le tiroir en est-il toujours fermé faute d’avoir trouvé la clé ?

Je ne vous apprendrai pas que les histoires de famille sont toujours tellement compliquées qu’on ne peut espérer les raconter (à la justice ou autre) dans l’ordre strict que composent ses faits, les réels comme les imaginaires. On ne revient jamais sur ses propres pas en peintre fidèle des chronologies que le hasard seul a contraint à tellement d’intersections qu’on en arrive quelquefois à ne plus reconnaître les siens. Mais, rassurez-vous, l’histoire de cette clé n’est en rien dénaturée par les évènements que j’ai tenté ici de reproduire dans leur ordre psychique. C’est une histoire parfaitement linéaire, particulièrement à partir du moment où j’avale la clé du tiroir.

Avant cette tentative de prestige, il s’est passé ce qui s’est passé sans que ça n’intéresse personne. On voit souvent des guéridons aller leur existence au fil des héritages et des ventes. Celui-ci, imposé par Maman, trônait sous une fenêtre et Papa prétextait la présence sous la fenêtre d’un radiateur pour qu’on le déplaçât, de préférence dans un endroit qu’il ne lui arrivait jamais de fréquenter. Petit, je me suis tout de suite intéressé à cette haine. À cette époque, le tiroir du guéridon exhibait la petite clé dont j’ai déjà parlé. Maman la tournait quelquefois et le tiroir glissait entre ses mains sans que je susse ce qu’elle y cherchait. Ne confondez pas avec le tiroir de la petite commode dont j’ai achevé l’histoire plus haut.

Les adultes peuvent-ils faire autrement que mentir à leurs enfants ? Et les enfants ne répondent-ils pas à ces cristallisations par d’autres mensonges qui durent toute la vie ? Quelle que soit notre taille, nous grandissons dans le mensonge et à la fin, c’est Dieu qui nous ment. Je me suis assez masturbé dans la sacristie pour le savoir.

Alors vous pensez bien que ce qui s’est passé avant que j’avalasse la clé, on s’en fout. Ce qui nous intéresse, autant vous que moi-même, c’est comment il se fait que j’ouvrisse ce tiroir après la mort de Grand-père alors que la clé en était perdue ? Il fallait bien que je l’eusse retrouvée dans cet extérieur tant de fois évoqué ici. Et je ne disposais guère de tout le temps nécessaire car Céline, aussitôt sortie de ma vie, avait dépêché un déménageur pour récupérer le guéridon que ma mère lui avait légué. Et voyez comme Dieu fait mal les choses :

Possédant de plein droit ce guéridon qui demeurait à sa place malgré les récriminations de Papa, elle n’en avait pas la clé et m’avait même fait chier pendant plusieurs jours dans un pot de chambre récupéré au grenier. Une vieillerie qui avait servi des milliers de fois à mes ascendants les plus lointains. Avec une rose rouge dans le fond et du lierre sur tout le bord, comme s’il s’agissait de s’y sentir à l’aise par la seule évocation d’un naturel de jardinage.

La radiographie prouva au plus sceptiques que la clé n’était pas à l’intérieur de moi-même, mais à l’extérieur, ce qui ne veut pas dire dehors. Chacun de nous possède son extérieur. On y met, plus ou moins volontairement, tout ce qui n’a pas sa place à l’intérieur. On peut appeler ça un jardin secret si on veut. Moi, je ne veux pas. Ni jardin, ni secret. Il fallait que ce fût un mystère pour moi autant que pour les autres. Papa démonta la grille de sortie des waters, mais il n’y trouva qu’un bouton et des morceaux de cartons. Pas un noyau d’olive, qu’il m’arrivait d’avaler, et bien sûr, pas de clé. Il mourut.

Les hommes meurent toujours avec le sentiment de payer cher leur existence. On connaît la dette énorme de Papa. Il avait les ongles tout rongés à force. Et qu’est-ce qu’il fumait ! Il sentait le tabac même dans la rue. Ses doigts jaunes de la main droite écrasaient toujours un mégot. Et son visage était tourmenté par d’insatiables volutes noires. Je ne l’ai jamais regardé sans qu’il en grimaçât. Sa lourde tête dodelinait sur un col blanc, mais la cravate n’était pas nouée et il y avait des taches sur son tricot. Il ne changeait pas souvent d’aspect. Cette mauvaise hygiène avait l’avantage de simplifier l’horreur de ses apparitions. À force, j’eus de moins en moins peur et près de sa fin, je l’ignorais.

Ainsi, quand Grand-mère périt à la suite d’un coup de feu, la clé du guéridon était toujours à l’extérieur. Et Grand-père, quelque peu irrité par la tournure qu’avait prise la comédie familiale, tenta d’ouvrir le tiroir du guéridon sans la clé. C’était impossible. Céline le lui dit. Il s’énerva et la bouscula pour qu’elle cessât de l’importuner. Elle recula et s’arrêta dans le rideau. Un frisson la parcourut. Je compris au regard qu’elle me jeta qu’elle ne resterait pas avec nous aussi longtemps que Grand-père avait besoin d’elle plus que de moi. Pourtant, elle attendit que mon grand-père cessât de vivre. Je me souviens de son départ comme si c’était hier. Elle était montée pour récupérer ses lettres. Je ne m’y opposais pas. Après tout, ce qui lui appartenait devait quitter les lieux avec elle. Elle laisserait des traces, comme tout le monde, et je passerais du temps à les effacer si je voulais expérimenter une solitude parfaite.

Elle parla du guéridon, revenant avec un plaisir non dissimulé sur le fait qu’elle n’en ouvrirait pas le tiroir faute de clé. Elle s’en tiendrait à respecter l’intégrité de ce petit monument maternel pour moi. Je n’y avais même pas gravé mon nom. Et je n’avais pas manqué d’occasion de le faire. Le petit couteau à disséquer les oiseaux servait aussi à graver ce nom partout où j’étais sûr que personne n’aurait à me le reprocher.

Bien. Je me séparerais donc du guéridon puisque Céline s’en allait avec lui et avec quelques lettres qui contenaient sans doute des aveux. Quels aveux ? Je m’en fichais. Céline n’a jamais eu d’importance. Je me souviens d’elle comme de celle qui me fit chier dans le pot de chambre familial. Et j’avais chié sans me trahir. La clé, je la possédais et je m’en servirais un jour. Si toutefois je parvenais à entrer, ou sortir, de cet extérieur où jamais personne ni rien ne s’opposa à mes refuges.

Chapitre quinze

Mon père n’eut pas à souffrir de la perte de sa mère comme il m’arriva d’y trouver le premier acte de ma tragédie personnelle. Il partit bien avant. Dès lors, Grand-père et moi eûmes l’occasion de mieux nous connaître. Céline, passagère indispensable, accompagna fidèlement nos approches mutuelles, je dois le reconnaître. Malgré l’épisode du pot de chambre, j’avais pour elle de l’estime. Pas plus que cela, ne nous égarons pas. Le sentimentalisme né de la domesticité n’a pas de place chez moi. Je sais à quoi m’en tenir.

Grand-père et Céline entreposèrent le cadavre dans le congélateur, après l’avoir entièrement vidé des produits de la chasse que mon grand-père accumulait sans calcul. Le plaisir de tuer des animaux primait sur celui de les faire cuisiner pour s’en régaler. Il connaissait tellement bien les mœurs de ces bêtes qu’elles n’avaient aucune chance de lui échapper. C’était sa manière de procéder aussi avec les humains mais, en général, il ne les tuait pas. Il a fallu que Grand-mère se trouvât dans la ligne de tir pour que le cours de notre vie changeât de lit. Et il pleuvait. Il n’arrêtait pas de pleuvoir, ce qui attristait Céline et me rendait presque agressif à son égard.

« Il n’a pas fait ça ! Je n’y crois pas. Gilles, je vous en prie, dites-moi que c’est un rêve ! »

Elle parlait sans reprendre son souffle. Et le cadavre avait fini de saigner. On m’envoya au lit. Je n’ai rien vu d’autre. Et je n’aurais rien su si je n’avais pas mis la main sur le carnet secret de mon grand-père. Pourquoi a-t-il écrit la vérité ? Et pourquoi l’avoir cachée dans le tiroir dont la clé était pourtant en ma possession ? Mystère et boule de gomme.

Le fait est que, me retrouvant seul dans cette maison, et attendant que le déménageur vînt récupérer le guéridon, j’en ai ouvert le tiroir. Le carnet voisinait avec divers documents familiaux. Des photos, des sous-seing privés, des attendus, des sentences. Je me rendis compte que le tiroir n’était pas aussi petit que je croyais en considérant la taille de sa clé. Mais le carnet portait une encre toute récente. Ses pages n’avaient pas plus que quelques mois d’existence. Elle sentait encore la colle fraîche des étalages. Le ressort, plastifié de rouge, abritait un stylo. J’en essayai l’encre dans la paume de ma main. C’est fou ce que mon écriture ressemble à celle de mon grand-père !

Non, il ne s’agissait pas d’un vieux cahier couvert d’une écriture de plume. Pas d’encre violette effacée par endroits. Pas de taches d’essai. Aucune odeur de moisi. Ni même de ruban de soie éteinte pour marquer la dernière intervention. Et je n’étais pas dans le grenier. Je n’étais même plus un enfant. Confortablement assis dans le fauteuil qui avait la préférence de Grand-père, je lus ces pages écrites pendant que je vivais reclus dans ma chambre d’enfant. Je n’avais pas mesuré, à l’époque, la durée de cet enfermement. Céline me nourrissait, mais mon grand-père ne se montra jamais.

Ce n’était pas faute pour moi de le réclamer. J’en pleurais chaque fois que Céline entrait avec un plateau de victuailles. Elle attendait ensuite que j’eusse achevé tous les plats, jusqu’au fruit qu’elle avait pelé. Les jours passaient et j’angoissais de plus en plus à cause de mon incapacité à les compter. Les volets étaient clos. Les rideaux tirés. Le jardin silencieux. Pas un oiseau. Rien. Il pleuvait ou pas. Le vent existait-il encore ?

Et qu’est-ce que je dormais ! Elle ajoutait quelque chose à mes repas et je ne doutais pas que ce fût sur l’ordre de mon grand-père. Je le réclamais tous les jours. Elle répondait qu’il était parti en voyage pour retrouver Grand-mère. Mais elle était morte ! J’avais vu le trou, les tripes, le sang ! « Non, non, me disait-elle, elle n’est pas morte. Tu as rêvé. Tu as besoin de repos. Quand ton grand-père reviendra, ce qui ne saurait tarder, il t’expliquera. »

Ça alors ! Et la porte était fermée à clé. On ne voyait pas de lumière dessous. Seuls les pas de Céline résonnaient sur le parquet de ce long couloir aux murs couverts de peintures d’un autre âge que le mien. Des paysages qui revenaient à ma mémoire. Tous les paysages familiaux, mais je n’en connaissais que quelques-uns, vite reconnus sur les lieux quand nous y allions. Il fallait traverser ce couloir pour arriver à ma chambre. Cela aussi faisait partie de mon éducation.

Que n’avais-je pas accepté pour ressembler aux autres, du moins vu de l’extérieur. Je me suis toujours appliqué à atténuer les signes de rébellion qui cicatrisent encore aujourd’hui. J’y pensais en allant chercher le vélo ce matin. J’avais l’argent de la réparation dans la poche. Pas si fou. Tout le monde veut être payé. Et c’est ce même monde qui me reproche la chance que j’ai de n’avoir rien à faire pour qu’on me doive de l’argent. Je ne ressemble à personne de ce point de vue. Ou alors on ne vit pas sur la même planète, eux et moi.

« Si j’arrive en retard, m’avait prévenu Clairette, vous paierez la retenue. »

Elle ne pensait qu’à être payée elle aussi. Et elle avait augmenté la dette du prix d’une poignée de vélo. Plus la main d’œuvre. Pourquoi les gens se déchirent-ils de cette manière absurde ? Et ils prétendent qu’on peut s’aimer dans ces conditions !

Je ne crois pas à ce genre d’amour. Je veux dire que je suis capable d’amour, mais qu’on ne m’aime pas pour ce que j’aime. Ce n’est pas moi qui complique. Ce n’est même pas la vie. Ce sont les gens. Ils vous enferment dans leur médiocrité. Et il faudrait en payer le prix ? Très peu pour moi.

Le réparateur de vélo n’était même pas aimable.

Chapitre seize

« Vous seriez pas ce Paul de Monrougis que j’ai connu au catoche, des fois ?

— Je ne dis pas non !

— C’est Bébert, comme le chat de Céline…

— Céline a un chat ?

— Avait. Je te dis quelque chose ou il faut que je rafraîchisse ?

— Autant rafraîchir… L’eau a coulé sous les ponts.

— Et je couche pas dessous comme tu vois. Le père Meuhle, ça te dit ?

— Ah ! le salaud !

— Je te le fais pas dire ! J’en ai encore mal au cul. »

Le genre de conversation qu’on peut avoir avec un réparateur de vélos. Je me souvenais bien d’un Bébert, mais de là à l’associer au père Meuhle… Il avait l’air sympathique maintenant. La mauvaise humeur qu’il avait contractée auprès de je ne sais qui s’était évanouie dans l’air saturé de graisse et de caoutchouc. Il manœuvra son tiroir-caisse sans y penser. Mes billets rejoignirent les autres. Il me rendit, comme on dit, quelques pièces que je glissais dans ma poche. La facture était claire, mais je n’avais pas le temps de la vérifier dans le détail. Comme vous le savez, j’avais besoin d’une clé.

« Tu n’aurais pas une clé, par hasard ? demandai-je en insistant sur le vouvoiement.

— Des clés ? J’en ai des tas. Des à molette, des à douille, des plates. Qu’est-ce que tu veux resserrer ? J’en ai profité, comme je dis dans la facture, pour réviser l’ensemble. Ça marche pas tout seul, un vélo.

— Non. Je voulais dire, une clé de serrure, tu sais ?

— Tu vas pas me croire, mais j’ai ce qu’il te faut. Seulement faut acheter l’antivol avec.

— Je n’ai pas besoin d’un antivol…

— Mais t’en as pas ! »

Il ferma l’antivol sur le porte-bagages et me tendit la clé.

« Attends. Je vais te faire une autre facture. À ton nom cette fois. Clairette, je la connais. J’ai même connu son père. Tu te souviens de l’escalier ? »

Si je m’en souvenais ! Je mordillais la clé du bout des dents sans cesser de le regarder s’appliquer à bien former ses lettres. Il m’arrive de croire en Dieu. Le moment était venu de prier. Il tamponna la facture et prit encore le temps de vérifier.

« Tu sais donc où est passé cet escalier ? » dis-je presque joyeusement.

Il s’étonna de ce changement de comportement. Je lui avais paru plutôt triste, et même sinistre. D’ailleurs, il m’avait toujours connu comme ça. Le père de Clairette l’avait embauché comme apprenti. Plus par pitié que par nécessité. Il n’avait rien compris au tracé. Le vieux lui avait même confié que si je n’avais pas été un gosse de riche, il m’aurait employé sans hésiter. J’étais heureux de l’apprendre. On a le droit de travailler, même si on n’en a pas besoin. Bébert reçut cette vérité comme une claque sur son gros museau.

« Enfin… dit-il sur le ton de celui qui est pressé d’en finir avec une conversation qui ne tourne pas à son avantage. Tu as ta clé. Ne la perds pas. »

Je perdrais plutôt la tête. Je sortis sans le vélo, mais avec la clé. Il me rattrapa sur le trottoir :

« Faut que tu lui amènes sa bécane, dit-il. Sinon elle arrivera en retard à l’usine. Tu sais pas ce que c’est, toi. »

Non, je ne savais pas ce que c’était et je m’en fichais. J’arrivai devant la porte de Céline à l’heure prévue. Aucune dame en robe de chambre ne vint me proposer ses services. Céline ouvrit au premier coup. Elle m’attendait :

« Tu as la clé ? »

Je la haussai. Elle étincela. Et c’est avec cette clé que j’ouvris le tiroir de ce maudit guéridon. J’eusse mieux fait de l’ouvrir sans la présence de Céline. Elle ne pourrait pas témoigner maintenant qu’il contenait le testament de mon grand-père. C’était écrit sur l’enveloppe qu’il s’agissait d’un testament. Et l’enveloppe était cachetée. Céline la serra contre son cœur et elle se mit à pleurer. Je ne fis rien pour m’emparer de ce précieux document. J’étais devenu docile comme un chien de compagnie.

« Je téléphone ! » dit-elle brusquement.

Elle appela maître Guinesse, un vieil ami de Grand-père qui s’était d’ailleurs étonné publiquement de l’absence de testament. Il m’avait même regardé en me conseillant de bien chercher. Grand-père était mort de manière si inattendue ! Mais le testament n’était pas dans le tiroir du guéridon, du moins pas tant que ce guéridon est resté à la place que Maman avait choisie pour lui. Il fallait bien que Céline eût manœuvré pour qu’il s’y trouvât. Elle raccrocha et me toisa. Elle en savait plus que moi sur la mort de Grand-mère. Je me revis prisonnier de ma chambre au bout de ce couloir interminable et sinistrement noir. Mais ce n’était pas le moment de la haïr.

« Maître Guinesse nous recevra demain matin à dix heures, dit-elle. En attendant, je garde le testament. Après tout, il était dans mon guéridon. Et ce guéridon n’a jamais été le tien, bien qu’il appartînt à ta mère. »

Plus besoin de clé. Une demi-heure plus tard, je passais devant chez Clairette. Elle était en train de scier l’antivol.

« Vous… tu me paieras la retenue, tu peux y compter ! Et tu m’achèteras un autre antivol !

— Mais je l’ai payé avec mes sous !

— Et qui a traîné ce maudit vélo à cause d’une roue arrière bloquée par un antivol qui n’est pas le mien parce que je ne l’ai pas payé ?

— Mais… Bébert l’avait simplement attaché au porte-bagages…

— Et si c’était le cas, qu’est-ce qu’il fait dans la roue arrière ? Tu peux expliquer ça ? »

La duplicité de la femme en colère dans toute sa splendeur !

« Donne-moi la clé. Il n’est pas tout à fait scié. Il peut encore servir.

— Je l’ai laissé chez Céline… Elle ne me la rendra pas. C’est la clé qui ouvre le guéridon où Grand-père a caché son testament. Nous avons rendez-vous… J’ai oublié de demander à Bébert où est l’escalier…

— En parlant de cet escalier… »

Elle cessa de scier et entra précipitamment dans la maison. Je tenais le vélo. J’attendis. Elle revint avec de mauvaises nouvelles. La facture n’était pas complète. Son père avait aussi démonté l’escalier, ce qui avait pris du temps. En comptant la main-d’œuvre au prix pratiqué actuellement, on avait quatre escaliers au lieu de trois. Elle se remit à scier.

« Tant pis pour ton antivol ! » clama-t-elle.

Elle en suait.

« Dire que j’ai failli l’épouser, celui-là ! »

Ça devenait compliqué. Et complètement étranger à mes préoccupations. Pourquoi m’étais-je mis dans la tête de résoudre l’énigme de l’escalier ? Elle devait bien savoir, elle, où il avait atterri. Et Bébert en savait autant qu’elle, sinon plus. Et pour compliquer encore plus, j’avais abandonné le testament aux mains douteuses de Céline. Cette attente me promettait les pires angoisses. Et on n’était pas encore midi.

J’étais condamné à payer quatre escaliers. Je ne me priverais donc pas de rentrer en possession de l’original, d’autant que les trois autres n’existaient que sur le papier. J’explosais littéralement pendant qu’elle ne cessait de scier :

« Je te paierai sur le champ, mais je veux mon escalier ! »

Elle me regarda comme si je venais de dire une bêtise. Elle sciait toujours :

« Mais, mon pauvre, dit-elle, il n’est plus à toi, cet escalier.

— Mais je l’ai payé !

— Et ton grand-père l’a vendu, ce qui t’en dépossède !

— Grand-père a vendu l’escalier ! Mais à qui ?

— Ben… à moi. »

Chapitre dix-sept

Je sortis de la chambre au printemps. J’avais maigri. Quand Céline ouvrit la fenêtre, un oiseau se posa sur le bord de la jardinière où avait péri mon géranium. Le rideau laissait voir des traces de poussières et de chiures. La pluie menaçait. De gros nuages gris et noirs roulaient dans le ciel. Dans le couloir, le tapis me parut fraîchement aspiré. Ses couleurs flamboyaient, quand je me souvenais d’arabesques usées. Nous descendîmes en silence. Grand-père nous attendait dans le grand salon. Il était assis dans son fauteuil et avait ouvert un journal qui recueillait la cendre de son cigare. Il se leva pour m’embrasser longuement puis m’attira dehors sous la vigne qui bruissait. Le soleil était pâle.

Évidemment, Grand-mère n’était plus là. Je pense même que le révolver avait été mis en lieu sûr. Le parquet ne laissait voir aucune trace de sang. On avait nettoyé les interstices. Le guéridon était à sa place, sans sa clé. Et on avait installé une chaise longue près de la baie vitrée. Elle m’était destinée. À côté, une tasse fumait sur une table basse. On avait même prévu une serviette pour me sécher le museau. Dire qu’il a fallu que j’attende la mort de mon grand-père pour mesurer l’hypocrisie de cette mise en scène !

 

Voici comment je me propose de procéder : le cadavre sera coupé en trente morceaux. Un par jour, car il me faudra bien un mois pour l’éparpiller. J’aurai chaque jour du chemin à faire. Les morceaux, conservés dans le congélateur (qui a l’avantage de nous épargner les coulures de sang), seront cuits au four. La viande sera donnée au chien [quel chien ?] et les os répandus selon un plan qui est en cours d’élaboration dans ma tête. Il faut souhaiter que personne ne vienne nous embêter durant ce laps de temps. Le « voyage » d’Hermine est au point. Pas de crainte là-dessus [comme le prouvera l’avenir].

 

Quand je lus ceci, ma première question concerna ce chien que je n’avais jamais vu. Il ne pouvait s’agir que d’un chien étranger à mon quotidien. Je ne connaissais aucun chien. Or, Grand-père parlait d’un chien. Quel mystère ! Or, voici ce qui me mit, si je puis dire, la puce à l’oreille :

 

Céline a confectionné une tisane qui fait dormir le chien. On ne l’entend plus. Elle le réveille pour le nourrir et le mener au pot. Il a de la viande à manger tous les jours. Je m’en veux un peu, mais Hermine doit bien disparaître quelque part. Pour les os, j’ai presque mis au point mon plan. Comme il s’est déjà passé huit jours, il y aura huit morceaux de trop. Il faudra que je m’en arrange.

 

Un frisson me parcourut, qui se transforma vite en tremblement. Il fallait me résoudre à cette idée : si on m’avait enfermé dans ma chambre, ce n’était point pour que je m’y reposasse, mais pour que je mangeasse ma grand-mère ! Heureusement pour moi, on ne m’avait pas servir les os. Et ceux-ci demeuraient encore la seule trace tangible de l’existence de ma grand-mère. Sinon, elle n’en eût que de civile. Imaginez mon écœurement. J’en conçus de telles angoisses qu’il fallut que je consulte, sinon je me mettais à boire comme Papa. J’avais fait venir quelques champignons d’Amérique. Ils enfumaient quelquefois ma maison, laissant toujours leur odeur une fois dissipée leur fumée tranquillisante.

Voilà où j’en étais. G. (l’une ou l’autre) parvenait à me tirer de l’ennui pour quelques minutes d’extase, mais je ne me résolus pas à en épouser une. C’est sur ces entrefaites que j’ai rencontré, comme il a été dit, Clairette, son vélo et l’escalier qu’elle possédait suite à un prestige commercial. Comme elle ne parvenait décidément pas à scier l’antivol, elle me jeta la scie à la figure en me demandant « poliment » d’aller en chercher la clé, car les heures de retard s’accumulaient et je n’étais peut-être pas assez riche pour honorer ma dette. Il ne m’était pas difficile de retourner chez Céline, mais de là à lui arracher le testament, il y avait un gouffre que je ne saurais tenter de franchir sans y sombrer corps et âme.

« Qui te parle du testament ? s’écria-t-elle. C’est la clé qu’il me faut !

— Mais ça va ensemble ! Celui qui a la clé a obligatoirement le testament. Et inversement ! »

Elle me toisa d’un air étrange. On ne pouvait pas y aller en vélo à cause de l’antivol. Pourtant, Bébert ne l’avait pas mis à la roue. Comment aurait-il pu ? J’étais censé repartir avec le vélo. Il fallait bien qu’il roulât sur ses deux roues. L’antivol, que j’avais acheté pour la clé, ce qui expliquait que j’avais laissé le vélo pour me rendre chez Céline, était donc attaché sur le porte-bagages. Soyons logiques.

Mais elle ne l’était pas, Clairette. Elle persistait dans l’incohérence. Et le vélo était bloqué par l’antivol. Elle se mit à marcher. Je la suivis. Bébert m’avait prévenu : « C’est une obstinée, mon vieux ! Tu lui feras pas faire ce qu’elle veut pas. Et si elle veut, t’as intérêt à le vouloir aussi. »

« Bonjour madame, dit-elle à Céline quand la porte s’ouvrit, est-ce que ça vous dérangerait de me donner, ou de me prêter si vous ne voulez pas me la donner, la clé de l’antivol qui m’empêche d’aller au travail à cause de ce monsieur qui me doit de l’argent !

— Clairette ? »

Elle avait l’air radieux maintenant, ma Céline. Elle tenait la taille de Clairette et en mesurait en piaillant l’étroitesse et la souplesse. Et Clairette riait en montrant sa petite langue bien rouge comme je les aime.

« En revoyant Polo, dit Céline qui était aux anges, je me suis demandé ce que tu étais devenue. Cette ville est si grande ! J’avoue que je m’y suis perdu depuis… depuis… »

Son visage s’assombrit. Clairette le baisa violemment :

« Allons ! Allons ! Tatie ! »

Mais je savais bien depuis quand, moi ! La chair de ma grand-mère me titillait de l’intérieur… depuis. Et je me demandais plutôt où était passés ces os que le « chien » n’avait pas croqué. Et pour cause !

Chapitre dix-huit

J’avoue que je m’étais bien régalé. De la viande à chaque repas ! Je n’en demandais pas tant. Et à toutes les sauces. J’ai toujours aimé la viande. Et les abats ! J’ai même eu droit à du boudin. C’est dire. Je n’étais pas si mal que ça dans ma chambrette. Je dormais beaucoup. Les deux complices craignaient une rébellion dans le genre crise de nerfs avec tentative de suicide ou pire d’évasion pure et simple. Une fois réveillé par des claques précisément appliquées sur mes deux joues, et même quelquefois sur les fesses, je me jetai sur les plats, négligeant la verdure pour dévorer le morceau de viande. Trente jours. Et sans connexion. Rien pour me relier au monde extérieur. Plus tard, j’ai emprunté ces données à Wikipédia, un jour de grande curiosité et de vomi post-traumatique :

 

Répartition de la masse corporelle pour un sujet de corpulence normale :

masse osseuse (squelette) : 15 % du poids total (ce pourcentage diminue progressivement après 50 ans) ;

la masse du squelette « sec », c'est-à-dire sans la moelle rouge, est de 4 à 6 kilogrammes en moyenne chez l'homme et de 3 à 4 kilogrammes chez la femme ;

masse musculaire : 35 % chez l'homme, 28 % chez la femme ;

masse grasse : environ 13 % chez l'homme et 20 % chez la femme ;

masse viscérale : 28 % ;

masse sanguine : 7 à 8 % ;

peau et téguments : 2 à 5 % ;

humeurs (liquides, sécrétions) : 2 %.

 

Selon ses plans, et en admettant que ma grand-mère vivante pesa autour de soixante kilos, mon grand-père a entrepris de répandre quatre à cinq kilos d’os en trente jours et en autant d’endroits différents. Quand il sortait pour se livrer à cette macabre occupation, il avait quoi dans la poche ? Cent cinquante grammes, pas plus. C’est le poids d’une liseuse. Autrement dit rien. Par contre, l’outil indispensable pour creuser la terre ne pouvait pas passer inaperçu. Mais il ne pouvait pas arpenter la région avec une pioche sur le dos. Il utilisa, comme il le dit dans son carnet, sa canne-épée. J’imagine que ce creusement devait prendre du temps. J’ai essayé cette technique dans le jardin avec la même canne. Pensant, sans doute à juste titre, que le trou ne peut pas faire moins de cinquante centimètres de profondeur et qu’il est nécessaire de couvrir les reliques d’un bon gros caillou pour éviter d’attirer les chiens, il m’a fallu pas moins d’une demi-heure pour arriver à mes fins. Comment Grand-père s’en tira-t-il sans éveiller aucun soupçon trente jours d’affilé, je n’en sais rien. Il n’en touche pas un mot sans son carnet, à croire que tout s’est passé comme sur des roulettes.

C’est peut-être ici le moment d’introduire l’élément narratif qui dit exactement le contraire. Un maître-chanteur ! Cette perspective, dès que j’eus conscience qu’elle était plus probable qu’impossible, me terrorisa. Mais ce triste profiteur de la déchéance humaine n’apparut jamais. Peut-être existe-t-il. Je m’attends toujours à cette manifestation tangible du passé. Mais je n’en trouve pas trace dans la série de faits que je viens de rapporter fidèlement, on peut me croire. Vous comprenez maintenant de quoi se nourrit mon angoisse. Dire que la médecine m’a trouvé d’autres prétextes !

D’ailleurs, à défaut de maître-chanteur, je pourrais fort bien compléter avantageusement, du point de vue du volume, ce récit véridique et terrible par une description de mon combat contre ces terreurs hallucinantes. Mais à quoi bon ? N’a-t-on pas déjà assez abusé de la patience et de la crédulité du lecteur dans ce commerce de la lecture qui n’a que trop duré ? Je m’en tiendrai encore aux faits, sans en changer un seul détail et sans oublier ce que j’en sais personnellement. Mon expérience pallie toujours la perspective d’un divertissement où ma douleur aurait vite fait de servir de prétexte à une virtuosité romanesque plus proche de l’exhibition foraine que des instances littéraires.

Mon grand-père, admettons-le, ne faillit pas. Les trente jours qu’il avait soigneusement projetés eurent lieu exactement comme il avait prévu. Tandis que j’ingurgitais la chair et les sucs de ma grand-mère, il trouva le moyen de faire disparaître les quelques kilos de masse osseuse que je ne pouvais raisonnablement digérer.

Pourtant, ne parle-t-il pas d’un chien dans son carnet ? Longtemps, j’ai pensé que ce chien, c’était tout simplement moi. C’était en quelque sorte un nom de code. Ce côté heuristique du carnet m’humiliait. Je savais, et j’étais sans doute le seul à savoir, et même à posséder toutes les preuves de ce savoir, mais rien n’était fait pour m’épargner la douleur de n’avoir été que l’instrument d’un banal assassinat. Et je ne cesserais de l’être qu’à l’heure de ma propre mort, ne sachant évidemment pas comment cela finirait par arriver.

Il est vrai que j’ai une tendance certaine au suicide. Il m’arrive tellement souvent de vouloir quitter ce monde sans autre forme de procès que je ne peux me passer d’évoquer cette disgrâce auprès des institutions chargées de me soulager de ce poids, lequel est à la fois psychologique et moral, cas de figure qu’il vaut mieux éviter si on souhaite encore profiter de la vie. Car il ne s’agit que de cela : profiter de ce temps et même en partager les extases.

J’y pensais, assis sur le porte-bagages du vélo que Clairette animait d’un mouvement à mon sens dénué de prudence. Les feux rouges étaient verts et la priorité à droite ou à gauche selon l’intérêt du parcours qu’elle s’était mis dans la tête de franchir le plus vite possible.

« On en profitera pour jeter un œil sur le testament, » proposait-elle.

Elle ne me déplaisait pas, au fond, la Clairette. Elle avait le mollet en acier et des yeux dont la profondeur oscillait entre l’agressivité sans remède et la curiosité maladive. Je la tenais par la taille, ne pouvant tenir la selle dont les ressorts menaçaient de me coincer les doigts. Je m’en étais expliqué dès le départ.

« Bon ! Va pour la taille ! »

J’aurais bien mordu son foulard, dont une pointe chatouillait mes narines, mais nous n’en étions pas encore là. Maître Guinesse lui ouvrit lui-même.

« Vous êtes en avance, » dit-il en me serrant la main.

Son regard désigna Clairette, histoire de me demander qui elle était et pourquoi elle était là, ce qui relevait peut-être des mêmes raisons.

« Nous nous marions la semaine prochaine, dis-je. Tout cela est allé tellement vite ! »

Il félicita la belle promise en déposant carrément ses grosses lèvres humides sur les doigts qu’elle lui tendait en minaudant. Céline ne tarderait pas. Elle était en route. Nous prîmes place dans le bureau étouffant. Cette odeur d’encaustique et de poussière sous-jacente me donne toujours la migraine. De plus, son thé sentait la saccharine. Et pour couronner la série de ces agressions, il alluma une pipe au tabac écossais. Pour le dire plus simplement, je n’étais plus en état de juger de la conformité de la procédure en matière de testament.

Pour commencer, ce prudent notaire de la possession déclara qu’il ne pouvait en faire lecture avant d’en avoir vérifié l’authenticité. Tout ce qui se passerait aujourd’hui, c’était la remise de l’enveloppe contenant supposément le testament par Céline entre les mains dudit officier et officiant de la chose acquise authentiquement. Il ne s’engagerait pas plus loin. Et dès que Céline prit la place qu’il lui avait réservée entre Clairette et moi, il déchira l’enveloppe et la plia pour en examiner sans y toucher le contenu mis en question par sa prévention professionnelle.

« Il y a bien quelque chose dedans, » dit-il.

Ce qui ne soulagea pas le poids qui nous empêchait de respirer. Sa main pétrie de rhumatismes déformants plongea ensuite dans l’enveloppe et, après un instant de réflexion qu’il ne nous confia pas, elle réapparut, tenant entre le pouce et l’index une seule feuille de papier dont je reconnus immédiatement l’origine : elle avait été arrachée au carnet de mon grand-père. Je me mis à craindre le pire. Un oiseau heurta alors un carreau et on se précipita d’un seul mouvement pour me retenir de recommencer.

Chapitre dix-neuf

Sur cette feuille de papier quadrillé, Grand-père avait tracé le plan des environs de P*. Il était impossible de ne pas reconnaître au premier coup d’œil la topographie familière de notre cité. Maître Guinesse remua ses lèvres sans rien dire et jeta un œil dubitatif sur le verso. Il y était écrit, de la main de mon grand-père, que c’était là ses dernières volontés.

« Je veux bien, scanda le notaire, mais de quoi s’agit-il ? Je ne vois ici (il retourna la feuille) qu’un plan sans indications claires de volonté. Tout le monde sera d’accord avec moi… »

Il était un peu agacé par mon attitude. L’oiseau revenait à la vie et commençait à vouloir en profiter de nouveau. Si je le lâchais, il provoquerait à coup sûr un désordre peu compatible avec une solennelle constatation authentique. Céline m’encouragea à retenir l’oiseau dans mes mains tremblantes et invita maître Guinesse à continuer car, selon elle, il allait nous révéler des choses insoupçonnables en l’absence de l’étrange document qu’il osait à peine consulter.

« Je ne comprends pas, dit-il. C’est peut-être une blague. Votre… parent était un sacré farceur quand il s’y mettait ! »

Parent ? N’avaient-ils pas été amis de toute la vie ? La cérémonie était-elle à ce point solennelle que l’officiant s’en tenait à des civilités presque offensantes pour le défunt ? Je lâchai l’oiseau. Il y eût un court moment d’indécision puis chacun se lança à la poursuite du volatile. On fit même venir le clerc qui appela la secrétaire car il avait mal à la cheville suite à un léger accident qu’il entreprit de nous conter. Clairette cligna de l’œil et, d’un bond digne d’un héros de bande dessinée, je jetai enfin mon œil sur le plan testamentaire de mon grand-père.

Cette seconde d’attention hyperactive suffit à changer du tout au tout la vision que je n’avais eue jusque-là que de loin alors que le notaire en compliquait l’observation en secouant le précieux document. Pendant ce temps, on ouvrit une fenêtre sur la proposition de la secrétaire. Le notaire hésita, tant il tenait à ses odeurs familières, mais il fut contraint d’accepter le chalenge vu qu’il ne semblait pas y avoir d’autres solutions au problème posé par l’oiseau, c’est-à-dire moi.

Aussitôt la fenêtre refermée et maître Guinesse remis de sa légitime émotion, tout le monde reprit sa place. Clairette me fit du coude d’un air de dire : « Si tu as vu quelque chose, parle ! » Je n’étais pas bien sûr de ma traduction. Je n’avais pas encore l’habitude de son visage. Ce que j’en savais relevait de connaissances livresques. Elle insista et je pris la parole :

« C’est un plan, déclarai-je. Il n’y a pas de doute. Mais si vous regardez bien, vous observerez la présence de trente petites croix tracées dans des lieux différents. »

On se pencha pour me donner raison. Étais-je en train de trahir Grand-père ? Que non ! Je prenais les devants, car ces croix finiraient bien par sauter aux yeux. Ne serait-il pas alors trop tard pour que je les explique aussi bien que je le faisais en ce moment ? On m’accorda d’emblée ce crédit :

« Il a raison ! Ce sont des croix. Et il y en a bien trente. Mon cher garçon, vous avez le coup d’œil ! Voir les croix, je ne dis pas, mais les compter en un laps de temps qui ne dépasse pas la seconde (je vous ai vu faire) relève à mon avis du génie. Mais je suppose que vous savez déjà où vous en êtes question mémoire. Ce n’est pas mon métier… »

Après cette allocution digne d’une remise de médaille, maître Guinesse, laissant le bout de papier sur le bureau pour que chacun y confirmât mon hypothèse, se mit à réfléchir sans ménager ses narines.

« Je doute qu’il s’agisse là d’un testament, dit-il. En ce cas, ce n’est pas à moi qu’il revient de décider ce qu’il faut en faire. Il s’agit d’une devinette. Or, nous ne sommes pas les personnages d’un roman, mais de braves personnes responsables de nos actes. Vous voudrez donc bien reprendre ce document et décider vous-même de ce qu’il représente à vos yeux. Vous voyez à quel point on s’est éloigné à la fois du roman et de la réalité. Sur ce, je vous souhaite bonne continuation. Mademoiselle Potot vous reconduira. »

Et c’est sur le trottoir qu’on a commencé à se disputer. Céline exigeait qu’on lui remît ce « souvenir ». Clairette me conseilla en tant que future épouse. Et je me déclarai seul héritier de mon grand-père.

« Et si c’était un trésor ? » dit enfin Céline.

Évidemment que Clairette y avait pensé !

« On creusera ensemble ! déclara-t-elle.

— Est-ce que je peux avoir une photocopie ? demandai-je timidement.

— Non ! »

Voilà comment je rentrai chez moi. Sans testament. Et avec une angoisse comme je n’en avais jamais connu.

Chapitre vingt

Je sais ce que vous allez me reprocher : non content (et ce n’est pas peu dire) de vous priver d’un maître-chanteur qui eût alimenté le récit de ses esquives et de ne pas rendre un compte circonstancié et lyrique de la douleur que cette possibilité insinue en moi, me voilà sur le point de négliger une ressource romanesque prometteuse de péripéties toutes plus ébouriffantes les unes que les autres en ne me jetant pas corps et âme dans le récit de ce que Céline et sa nièce ne peuvent manquer d’entreprendre à mes dépens.

Ces trois ressources eussent élevé mon histoire au rang de roman digne de ce nom. Au lieu de ça, j’évacue ces possibilités de divertissement au profit d’une analyse mieux faite pour ennuyer l’esprit de celui ou de celle qui ne demande qu’à passer le temps le plus légèrement possible sans l’encombrer (cet esprit) de considérations qui tiennent plus à la vérité qu’à la réalité de l’attente qui nous harcèle tous.

Je sais. Je sais.

Il était midi quand je rentrai. Sans le testament ni même une idée de ce qu’il contenait. Vous pensez bien que, contrairement à ce que maître Guinesse pensait maintenant de moi, je n’avais pas eu le temps de compter les croix tracées sur le plan de P*. Je connaissais ce compte sans avoir à risquer de décevoir le notaire. Il me téléphona à peine dix minutes après mon retour. J’étais au bord d’une crise de nerfs.

« Je regrette de ne pas avoir pu vous aider, me dit-il. Votre Grand-père était un ami, vous le savez. Mais peu importe cette anecdote que vous oublierez vite, j’en suis sûr. Car votre esprit est fait pour autre chose, comme le prouve l’extraordinaire exercice auquel vous l’avez soumis sous mes yeux. Jamais je n’avais vu quelqu’un compter aussi vite en ne se fiant qu’à ses yeux et à son esprit. Je déjeune chez Mauvin. Voulez-vous que je vous y attende ? »

Chez Mauvin, c’était lui qui m’attendait. Il ne cacha pas son impatience et consulta sa montre après m’avoir tendu une main rapide. Nous prîmes place à une table suffisamment isolée pour nous tenir à l’abri des indiscrétions inévitables dans ce genre d’endroit. Je ne fréquente pas les lieux publics, mais maître Guinesse n’en savait rien. J’avais cet avantage sur lui. Il n’attendit pas les entrées pour me féliciter encore :

« Vous savez (ou vous ne savez pas), j’ai fait du Droit parce que j’étais nul en maths et que la philosophie et les arts échappaient à mes possibilités de création. Vous comprenez pourquoi je vous envie. Oh ! je ne vous demande pas de m’enseigner à calculer aussi vite que vous le faites, mais pourriez-vous au moins me faire part de quelques-unes de vos expériences ? Voilà, je l’avoue : j’écris un livre sur le sujet… »

J’étais… pétrifié. Après avoir renoncé à des possibilités romanesques incontestables, voilà que je me trouvais sur le point de sortir de mon sujet pour alimenter celui d’un autre. Les entrées arrivèrent, avec leurs insoutenables relents d’œufs. La vinaigrette n’y changea rien : j’avais la nausée. Je sentais à quel point ma situation était dangereuse. Non seulement parce que Céline et Clairette allaient, à cause de leur cupidité, trahir le secret de mon grand-père, qui était aussi le mien, et dont je prétendais nourrir ma tranquillité, mais encore j’étais poussé hors de mon champ d’activité pour alimenter les ambitions pseudoscientifiques d’un juriste qui ne comprendrait jamais comment je l’avais involontairement induit en erreur.

Que pouvait-il m’arriver maintenant ? Un miracle ? Comme dans les mauvais romans. Alors que j’étais en train de vivre ma vie !

« Pas de viande, non ! Je ne mange pas de viande. Je n’en ai jamais mangé !

— Est-ce possible ? Votre faculté extraordinaire tiendrait-elle à ce détail alimentaire ? Soyez plus précis, je vous en prie ! »

Et me voilà en train d’ingurgiter des légumes, moi qui déteste ça ! J’avalais sans façon pendant que maître Guinesse débitait des hypothèses aussi peu scientifiques que possible à propos de ce qu’il ignorait être une erreur d’observation de sa part. Je n’étais pas étranger à ce malentendu, mais je n’en étais tout de même pas la cause ! Je ne suis pas responsable de l’effet que je produis sur les autres. Je m’en suis toujours tenu à ce principe. Et pourtant, je me voyais maintenant changer, la fourchette allant et venant entre mon assiette bien remplie et ma bouche qui ne désemplissait pas. Ce juriste qui prétendait pallier son inaptitude à concevoir le monde en dehors de toutes considérations morales, il fallait à tout prix que je le ramenasse dans ses foyers, sinon je devenais fou.

Il faut dire que j’avais quelque intérêt à ceci. Je n’étais pas venu pour manger ni surtout pour servir d’hypothèse à une démonstration dénuée d’expérience et d’intuition. Si maître Guinesse devait m’être utile, ce ne serait certainement pas en me déchiquetant au lieu de me disséquer. C’était un homme de loi. Et je trouvais qu’il nous avait envoyés paître sans autres considérations que sa hâte à me convaincre de lui servir à corriger sa nature peu propice aux questions véritablement humaines. Un verre de vin me donna cette force :

« Maître Guinesse, permettez-moi de vous interrompre pour revenir à nos moutons. Vous me dites que ce testament n’en est pas un, n’est-ce pas ?

— Oh oui ! Ce testament…

— Mais qu’est-ce qui vous fait dire que mon grand-père n’a pas exprimé ses dernières volontés dans ce document effectivement original ?

— On ne peut plus original, en effet. Je n’ai jamais rien vu de tel pour servir de testament. Un plan de P* avec des indications de lieux ne suffit pas à l’expression d’une quelconque volonté, convenez-en. Faites-en l’usage qui conviendra à votre imagination.

— Mais c’est que je n’ai pas ce plan sur moi ! Céline prétend qu’il lui appartient parce qu’on l’a trouvé dans son guéridon de merde ! »

Maître Guinesse, sur cette grossièreté, tiqua un peu, soulevant le sourcil. Puis son visage se contracta fortement. Il rougit. La bouche s’entrouvrit. Je n’avais plus qu’à m’excuser. Mais je n’eus le temps que de réfléchir à ce que j’allais dire, car il fondit sur moi :

« Comment ! Vous ne l’avez pas mémorisé ? Votre pouvoir se limite à mettre ce que vous voyez en relation avec votre cerveau pour dénombrer l’itération d’un objet, mais il n’en retient pas les occurrences exactement situées ! Mais… mais c’est épouvantable pour ma thèse. Vous me ruinez, monsieur ! »

Il hésitait encore entre le désespoir et la colère. Il avait cependant aplati sa serviette sous ses poings et un verre manqua de peu de se briser en tombant sur le rebord de l’assiette. Il était tellement vrai dans cette attitude somme toute grotesque que je me pris à en être désolé.

« Qu’à cela ne tienne, monsieur ! Si ce document doit être un testament, il le sera ! »

Il se rassit, visiblement tranquillisé par sa proposition. J’en concevais moi aussi les avantages : si ce plan témoignait clairement d’une volonté de mon grand-père, alors il fallait l’exécuter. Ce qui revenait à en priver Céline et sa complice. La seule difficulté, c’est qu’il était en leur possession et qu’il n’y avait aucune preuve de son existence. Si elles le voulaient, pour des raisons qui échappaient bien entendu à l’esprit cartésien mais non scientifique de mon notaire, elles s’opposeraient à satisfaire à la fois les dernières volontés de mon grand-père, qui restaient toutefois à définir, et le désir que j’avais de conclure cet épisode par un geste fort à l’égard de ce souvenir.

« Mais à quoi pensez-vous ? » me demanda le notaire.

J’essayais de penser depuis que Céline et Clairette m’avaient abandonné sur le trottoir.

« Un type comme vous a bien une idée derrière la tête… » suggéra le notaire en plissant ses yeux gris.

Chapitre vingt-et-un

Comment ne pas tuer son prochain ? Je vous accorde que la plupart d’entre vous ne tuent pas, ce qui ne vous empêche pas de laisser tuer quand la nécessité se fait sentir. Nous n’avons d’autre ambition que la tranquillité. Et si on ne peut pas être tranquille, on s’arrange en principe pour ne pas tuer. Je connais même des récidivistes qui ont renoncé à tuer, mais quand je leur pose la question de savoir pourquoi, ils répondent qu’ils « en ont marre de tuer ».

Mon existence s’est compliquée, on vient de le lire, bien malgré moi. Considérez le volume possible de ce simple récit, court et lapidaire comme il convient à la vérité, si je me laissais aller à le continuer dans la fiction. J’en écrirais des pages sur l’angoisse qui me détruit à grand feu ! Il y aurait même un maître-chanteur, témoin des travaux extérieurs de mon grand-père, pour me pousser à lui faire la peau. Que de pages encore ! Et des plus divertissantes si on se place du point de vue de l’horreur.

Et me voilà, au terme de ce récit, livré aux dispositifs de deux cupides relations féminines et à l’ambition fantasque d’un notaire qui ne trouve rien à redire sur la violation de mes droits. En voilà trois personnages ! Et directement importés de la réalité la plus ordinaire. Je pourrais bien sûr les pousser eux aussi dans cette fiction qui menace la probité de ce récit depuis que je n’en maîtrise plus le caractère définitif. Hélas, tout se passa autrement.

Si le plan de Grand-père inspirait à Céline et sa nièce une chasse au trésor qui ne pouvait tourner qu’à mon désavantage, maître Guinesse, qui estimait que ce projet ne pouvait être né dans l’esprit de mon grand-père, me soumit, aussitôt en présence du plan, à une série d’expériences qui confirmèrent ses craintes à mon sujet : il n’y avait aucune corrélation entre ma puissance de calcul visuel et mes capacités de mémoire rétinienne. Je passais d’une salle à l’autre pour me soumettre aux critiques.

D’un côté, Céline et Clairette me suppliaient de ne pas suggérer à maître Guinesse qu’on était, tous les trois, en possession du plan du trésor que mon grand-père avait répandu dans la cité pour des raisons qu’il n’était pas utile, selon elles, d’élucider.

De l’autre, le notaire préparait un procès, que je ferais à ces femmes pour entrer en possession de mon bien, le plan. Ensuite, je ferais ce que je voudrais de ce plan. Par exemple, je révélerais au tribunal que c’était ainsi que mon grand-père souhaitait qu’on répandît ses cendres. Il ne restait plus qu’à trouver trente raisons pour soutenir cette thèse. Comme ce n’était pas son travail, lequel se limitait aux questions de droit, et qu’il ne voulait pas perdre de vue la thèse qui le sortirait de sa condition de nul en maths, je devais en vitesse me charger d’élaborer ce recueil. Ainsi, cet avoué repenti me conseillait la fiction. Une fois de plus, j’y retournais malgré moi.

Et tandis que les deux séraphines ne communiquaient pas sur le sujet, maître Guinesse me donna la parole pour que je leur révèle les véritables intentions de mon grand-père. Elles m’écoutèrent jusqu’au bout, mais à considérer de près le fond de leurs regards respectifs, je vis bien que je ne les convainquais en aucune façon. Elles n’en démordaient pas : cette histoire de cendres était conçue pour les détourner de leur projet. Et si je continuais à les embêter, elles m’en expulseraient sans autres commentaires. Mais elles se taisaient.

Maître Guinesse crut que je les tenais à ma pogne, comme il disait. Il ne me restait plus qu’à compléter son argumentaire juridique par une fiction en trente points plus convaincants les uns que les autres. Et bien sûr, pendant que je travaillais dans l’invention, mes deux mercenaires sortaient la nuit, en bicyclette et adéquatement équipés pour creuser le sol de la cité sans se faire remarquer. Elles n’avaient aucune idée du poids et du volume à ramener de leurs expéditions, mais elles finiraient bien, au vu de ce qu’elles trouveraient, par penser que je n’étais pas étranger à cette altération de la réalité initiale.

Quoi que je fisse, quoi que je pensasse, j’étais foutu.

Mais si je voulais me tirer de cet inextricable pétrin, j’avais trois cadavres à me mettre sur le dos. Et ma seule issue, c’était de suivre l’exemple de mon grand-père. Je n’avais pas assez lu pour inventer quoi que ce fût de commode et d’infaillible.

Que croyez-vous qu’il arriva ?

Le maître-chanteur choisit ce moment pour apparaître et me faire part de ses exigences.

Chapitre vingt-deux les flics !

Pas si bête, le Popaul ! Avant de conclure qu’il ne me restait plus qu’à provoquer la mort de quatre personnes, il m’est heureusement venu à l’esprit que si je pouvais compter sur la discrétion des trois premiers en puissance sur la liste, que savais-je, ou plutôt que ne savais-je pas de ce que le quatrième complotait exactement. Et avec qui.

Il devenait évident qu’avant de le tuer, il était prudent de le torturer pour le contraindre à trahir son ou ses complices, s’il en avait. Et s’il n’en avait pas, ce serait lui qui me convaincrait de son espèce d’innocence mise à mal par mon légitime soupçon.

Vous voyez ici qu’il ne m’a pas été nécessaire de faire appel à la fiction pour continuer ce qui allait devenir mon récit.

On ne sait jamais ce qui peut arriver quand on tue un inconnu. Il y a souvent quelqu’un pour s’inquiéter de son absence. Et cet autre inconnu prend alors le pouvoir sur le vôtre, celui que vous avez exercé sur la victime. Et ceci est d’autant plus vrai que la justice s’en mêle. Cela fait alors beaucoup de monde à convaincre de votre innocence perdue.

Et si, plutôt que de me livrer à cette tuerie, je me contentais de mon angoisse ?

Mon récit s’achèverait alors par cette douleur. Je composerais des pages d’une vérité sans fard que le lecteur apprécierait comme la plus pure expression de la fragilité humaine. La sienne donc, si jamais il était soumis aux épreuves qui me tourmentent depuis ces longues années perdues à jamais. Perdues pour moi seulement, car qui n’y trouverait pas de quoi corriger sensiblement sa propre trajectoire vers l’Enfer ?

Ce serait là abandonner la si bonne réputation de Grand-père aux commentaires ironiques de ses ennemis. Je sais. J’en rougirais tellement que j’en deviendrais malade à crever. Et je crèverais la plume à la main dans cette grande maison qui deviendra le musée de mon existence et de mon œuvre. Je sais tout cela. Et bien vous savez quoi ?

Ça me tente.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Art. XX & ss


 


 

Chapitre un

Je m’appelle X. Mettons. Dans ce pays où les « sages » et les « exemples » sont payés par l’État, il ne fait pas bon se distinguer par d’autres traits que la sagesse et l’exemple. Vous n’écouterez donc pas mes conseils avisés et vous ne me suivrez pas sur les chemins de l’aventure. Pour l’heure, je suis un modeste rentier sans folles exigences. Je sais ce que j’ai été et je pourrais savoir ce que je serai. Mais pour ça, il faut demander. Or, je ne demande jamais rien. Je vis même seul.

La maison est au bout d’une rue, à l’extrémité septentrionale d’une petite ville sans intérêt majeur. Ce n’est pas que j’aie voulu être là. Comment vous expliquer que je suis en mission ? Oh ! je ne suis pas un espion venu d’ailleurs pour aider à confondre le hors-la-loi ou l’anarchiste. Est-ce que j’ai l’air de travailler ? Et ne suis-je pas trop jeune pour jouir de la retraite ? On m’adresse la parole pour me parler de la pluie et du beau temps. Jamais un mot sur ce que j’entreprends à l’abri de mes murs ni sur ma santé qui ne fait l’objet que de regards obliques.

On ne m’a pas plus surpris à bêcher le jardin qui jouxte la maison. Deux autres côtés donnent sur un verger bien entretenu par un bonhomme qui m’ignore. C’est une pente qui disparaît dans un bois. Sinon la rue est sinistre. Le pavé y émerge par endroits, sous les platanes. Heureusement, la fontaine publique, qui sert encore de lieu de rencontre, est assez loin pour que je ne m’y intéresse pas.

Je n’ai pas voulu être là. Pourtant, il semble que je n’ai jamais quitté l’endroit. Mon nom résiste aux outrages du temps. Gravé dans un bronze immuable, il surmonte une boîte aux lettres que le facteur redoute d’avoir à visiter. Je ne l’ai jamais vu s’approcher pour en observer le signal. Il a de bons yeux. Et il ne descend pas de sa voiture pour effectuer cette tâche réglementaire. Il essuie le pare-brise avec le bout de sa manche, prend le temps de se convaincre qu’il n’est pas induit en erreur par l’air du temps et fait demi-tour. On ne se connaît pas. C’était l’automne.

Autant vous le dire tout de suite, je n’ai pas toujours habité là. J’ai même connu mieux comme séjour de fonction. On m’a vu un peu partout dans le monde. Et sous tant d’aspects qu’il est impossible de me reconnaître si on me revoit. Mais je ne tue pas deux fois la même personne. Comme vous le savez, c’est impossible. L’homme est ainsi fait. Ce n’est jamais une surprise.

Ce n’est pas que je me fatigue d’avoir à renouveler la même perspective ad vitam aeternam. Je ne travaille pas vraiment, mais ce n’est pas l’ouvrage qui manque. L’humanité croît en nombre. Et elle semble aussi augmenter sa connaissance des choses. Je dis choses pour ne pas avoir à dire autre chose. Je ne suis pas un fin penseur. J’en connais. Tout le monde connaît plus intelligent que soi-même. Ou alors on est pétri d’orgueil et je vous prie de croire que ce n’est pas chez nous la bonne manière d’entretenir ce qui, pour des raisons qui m’échappent encore, n’est pas mort.

Voyez comme, commençant à évoquer un simple environnement narratif, j’en suis venu à émettre des hypothèses risquées quant à ma propre nature. C’est que je connais de longs moments de solitude. Je ne sais pas pourquoi on me fait attendre. J’entre dans mon rôle comme un véritable comédien. Pourtant, je ne joue pas. On s’y tromperait d’ailleurs si on était invité à y regarder de plus près. Mais ceci n’est jamais arrivé. On ne sonne pas à ma porte. Et il n’y a aucune raison pour exiger de moi que j’en dise plus que ce qui se sait.

Cependant, mon omniprésence alimente les conversations. On m’a souvent vu en même temps à ma fenêtre et ailleurs dans cette contrée circulaire dont je ne pénètre jamais les intérieurs. Il ne m’arrivera pas de détromper, ou de raisonner si vous préférez, ces esprits prompts à médire pour mieux dire. Je me fais l’effet d’un rossignol parmi les perroquets. La fable de Florian ne vous vient-elle pas à l’esprit ? Il faudrait en inverser exactement le procédé pour comprendre ma coupable et légitime irritation. Mais je suis tenu à un devoir de réserve strict et je n’interviens jamais pour affiner mes critiques à l’égard de mes semblables, du moins ceux dont l’agitation est visible de ma fenêtre.

Du coup, on surveille les bambins. Je crois même qu’on ne les laisse plus montrer leurs genoux. Celui ou celle qui dépasserait la limite de la fontaine publique est vite remis à sa place. J’entends ces cris. Mais comme la rue descend, aucune balle ne remonte jusqu’à moi. Ce n’est pas l’envie d’y jouer qui me manque.

Il faudrait remonter à un passé que mon esprit refuse de reproduire fidèlement chaque fois que l’émotion l’étreint. Je ne dis pas que cela m’arrive tous les jours. Loin de là ! Je peux passer de longues semaines à ne rien envisager que la proximité, laquelle se réduit à ses lieux. Bête alternance des jours et des nuits. Ce n’est pas que je m’ennuie, mais je vois trop le temps passer. Je manque d’expérience en matière d’oubli. Je cours alors chercher mon vin.

D’où tiens-je cette vocation ? Ce n’est pas mon travail de le savoir à tout prix, je le sais. Mais le temps m’y invite. Je n’attends rien d’autre s’il faut attendre pour voir le destin s’accomplir. Mais permettez-moi de douter de cette vague notion de l’inéluctable. Je ne crois pas dans ce qui est écrit. Je pense au contraire que ce qui l’est n’aura pas lieu. Il se passe toujours autre chose. Je dis ça alors que ma déjà longue expérience de l’accompli m’enseigne le contraire.

Est-ce là le signe d’une révolte patente ? A-t-on le droit de se révolter quand on fait ce que je sais faire ? Ma fin est-elle annoncée par ces incartades ? Bonnes questions sans doute. Et cependant, je n’ai pas peur. Ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas eu peur. Il me semble que je n’ai même vécu que pour ça. C’est dans la peur que je suis devenu ce qu’on apprécie en moi maintenant que je me rends utile.

Tout ceci vous paraît bien obscur. Ou si ça ne l’est pas autant que je le crains, vous commencez à en exiger au moins l’explication. Pensez-vous que j’ai enfin pris la plume pour autre chose ? Je ne savais d’ailleurs pas que j’en arriverais là un jour. Mais quel jour sommes-nous ? Question de tous les jours. Il n’y a pas d’autre issue. C’était l’automne.

Ces grands platanes nus dont les feuilles tapissent la rue me désespèrent un peu, je l’avoue. Leurs racines ont soulevé par endroits le mur de ma clôture. Il est presque impossible d’ouvrir le portail à cause de ces défauts de verticalité. Mais l’entends-je quelquefois grincer ? Je peux dire jamais. Et me le répéter à satiété, quoique cette faim de l’autre ne me nourrisse pas. Pourtant, il grinça cette fois sans moi. Et jetant un œil distrait par la fenêtre, je vis qu’on entrait. Je sautai de joie.

Pas par la fenêtre ! Je ne suis pas si fou que ça. Rajustant ma cravate, sans oublier de consulter mon image dans le miroir, j’entrepris de descendre pour accueillir ce visiteur tant espéré. Si c’était lui. Car ce pouvait être quelqu’un d’autre. Mais qui d’autre ? Je vis son ombre se découper dans le verre de la porte d’entrée. Il était immobile. Il n’avait pas encore frappé. S’apprêtait-il à le faire ou était-il venu pour autre chose ? Mon métier, car c’en est un, n’est pas dangereux à ce point.

J’attendais au pied de l’escalier. Il y eut un frottement, celui de ses pieds sur le paillasson. L’allée était boueuse. On a beau ne pas avoir à subir les contingences qui définissent si bien l’homme ordinaire, quand on y met les pieds, on les crotte aussi bien. Je me servais moi aussi du paillasson et pas seulement pour faire comme les autres et ne pas trahir ma véritable nature. Enfin, il gratta.

Nous avions convenu de ce grattement. Un autre eût frappé. Il se serait même servi du bouton de sonnette. Et j’aurais ouvert en feignant la surprise. Oh ! une surprise de circonstance, un frémissement tout au plus pour qu’on se souvînt de m’avoir visité malgré l’habitude de ne pas le faire pour éviter d’en savoir plus. Or, cette fois, on grattait. J’allumais pour qu’il vît que j’étais sur le point de satisfaire l’objet de sa visite. Et en effet il s’immobilisa. Il m’attendait !

C’était bien lui. C’était toujours lui. Et depuis si longtemps que je ne pouvais m’imaginer que ce ne fût pas lui. Nous ne connaissions que cela de nous-mêmes. Et nous étions heureux de nous revoir. Il entra précipitamment, car le vent était fort et froid. Une feuille entra avec lui. Il la chassa. Il s’était chaudement couvert. Il pouvait travailler nu s’il le voulait, mais pourquoi inquiéter le voisinage ? Je m’habillais moi aussi. Et toujours en accord avec la saison. C’était notre manière de passer inaperçu ou de rester discrets, selon les circonstances.

M’ayant à peine salué, il entra dans le salon où le feu crépitait, répandant ses lueurs par reflets dans le vernis de mes meubles. Il s’enfonça dans un des deux fauteuils, négligeant de se débarrasser de son épais manteau. Mais il n’y avait personne pour prendre note de cette incohérence. Il pouvait aussi bien s’être entièrement dévêtu.

« C’est l’heure ? demandai-je joyeusement.

— Pourquoi êtes-vous toujours si pressé d’en finir ? Tout recommence de la même et immuable façon. On ne change jamais rien. Vous en finissez et vous recommencez. Il n’y a pas d’autre manière de faire. Vous êtes encore un homme, il me semble. Et vous ne devriez plus l’être. Je pourrais signaler votre comportement.

— N’en faites rien, je vous en prie ! Je suis heureux comme ça ! »

J’avais pâli. Je me voyais. Je pâlissais toujours à ce moment crucial. Et toujours pour la même raison : ce bonheur que je connaissais encore, contrairement à mes collègues. Il était le seul au courant. Je supposais, peut-être à tort, qu’il n’en avait rien dit aux autres. D’ailleurs, s’il m’avait trahi, je ne serais plus là pour en parler avec vous. Il me rassura :

« Vous changerez, dit-il. Nous sommes forcés de changer. Comment ne changerions-nous pas ? Mais je dois avouer que le temps que vous prenez à le faire m’intrigue au point que je me mets à douter de vos capacités à continuer. Si ça continue, il faudra bien que j’en parle. Sinon, c’est moi qui finirai par avoir des problèmes.

— Mais je n’ai pas de problèmes ! Et je n’en cause pas. Avez-vous eu une seule fois l’occasion de me reprocher un travail mal fait ?

— Non. C’est vrai… Le travail est toujours impeccable. Mais il n’est pas fait selon les règles qui doivent être les nôtres. Vous arrivez à un bon résultat par des moyens qui vous sont propres. Et je crains que cela ne finisse par vous nuire. Sans compter les conséquences sur mon propre travail.

— Je me corrigerai. Il faut me laisser le temps. Les gens…

— Oh ! Cessez de parler de ces gens ! Nous ne sommes pas là pour ça. Ils ne devraient plus vous tourmenter. Ils appartiennent au passé. Et nous sommes le futur. »

Il avait raison. Et on ne pouvait mieux dire. Il pensait que quelque chose avait « foiré » au niveau de mon initiation. Il avait tort de ne pas le signaler. Cela pouvait se reproduire. Il s’agissait peut-être d’une intrusion. La « chose » se multipliait sournoisement. Et parce qu’il m’aimait, il était peut-être l’agent de cette infection. Étais-je conscient de son tourment ?

« Je vous assure que je n’ai pas trahi, maître ! dis-je en me jetant à ses pieds. Je ne me sens pas malade. Je le sentirais si je l’étais. Je suis si heureux d’être ce que je suis…

— …ce que vous êtes devenu, X ! Ce que vous êtes devenu. Cessez d’évoquer à tous bouts de champs cet être qui n’est plus et qui ne doit surtout pas demeurer en vous comme un souvenir. Buvez-vous assez de vin ?

— Vous en voulez ? »

Je remontai de la cave une brassée de bouteilles d’un fin Amontillado. Nous bûmes à même le goulot, trinquant à chaque bouchon. Il m’aimait vraiment. Il ne cessait de l’affirmer. Nous étions passablement ivres quand nous descendîmes à la cave pour qu’il constatât que je ne mentais pas. Il y avait là suffisamment de bouteilles pour alimenter des siècles de cette existence. Il empocha un Bourgogne pour servir d’oubli à son voyage de retour. Il revenait toujours de loin.

« Bien, dit-il. Vous savez ce qui vous reste à faire. J’ai confiance en vous. Je le répète : je vous aime. M’aimez-vous comme je vous aime, X ?

— Je vous aime sans doute à ma façon, maître…

— Mais est-ce bien la bonne ? »

Il me toisa d’un œil presque amusé. Mes lèvres tremblaient.

« Nous verrons ça la prochaine fois, X.

— La prochaine fois ? Je ne serai pas prêt…

— Il le faudra bien. Augmentez la dose. Le vin ne fait pas de mal, mais si on n’en boit pas assez, on finit par ne plus l’aimer. Comme vous et moi. Êtes-vous sûr de m’aimer autant que vous le devez ? C’est la question que vous vous poserez désormais.

— Je vous jure de ne pas m’en poser une autre !

— Quelle ne vous empêche pas de vous poser les autres et d’y répondre tous les jours ! Votre tendance à l’exclusivité sur le terrain des questions est un signe de votre inadaptation aux exigences de notre travail. Je n’ai pas dit que vous n’en avez pas les capacités, mais si vous continuez sur cette voie, vous vous perdrez, X. Et je ferai ce qu’il faut pour ne pas me perdre moi-même. Je ne veux pas d’un amour aveugle, vous m’entendez ? »

Nous nous plongeâmes alors dans le silence. Le vin glougloutait dans nos gorges. Je n’ai jamais aimé le vin. Au début, j’ai eu du mal à m’y faire. Par chance, le maître avait l’habitude de ces réticences de débutant. Pour me prouver qu’il avait raison de se fier aux règles, il me prépara un morceau que j’eus, vous vous en doutez, un mal fou à digérer. Je chiais encore à cette époque. Tous les débutants chient dans leur froc. Les premières classes ont cette odeur. Les élèves des classes supérieures en rient à gorge déployée en passant devant nos portes. Le maître les chassait toujours avec cette douceur dont il ne se départissait jamais. Nous aimions notre maître avant même d’en avoir totalement apprécié les compétences. Mais il fallait que le vin coule à flot. C’était un apprentissage douloureux pour certains d’entre nous. J’en ai particulièrement souffert.

Il m’a fallu du temps pour me passer de chier comme le commun des mortels. Cette fragilité l’a poussé à me prendre sous son aile. Jamais je n’avais aimé autant. Et je sentais que jamais je n’avais moi-même été autant aimé. Voilà comment j’ai découvert que le bonheur existe sur la terre. Et il avait fallu que j’attende toute la vie pour m’en convaincre. Ce sentiment était un échec cependant.

Il fallait que je me corrigeasse. Si j’étais devenu ce que je n’étais plus, il manquait toujours quelques verres à ma chance d’avoir été choisi. Mais devais-je poser la question de savoir pourquoi on m’avait choisi ? La réponse n’existait pas. Il fallait boire plutôt. Et assumer sa tâche sans commettre la moindre erreur d’appréciation de la portée de cette série de gestes précis et définitifs quant à leurs conséquences.

Ce jour-là, le maître but beaucoup plus que moi. Je ne pouvais pas le laisser devant le feu, paquet de sommeil traversé de rêves trop humains. Pourquoi dormons-nous encore ? Je ne posais pas la question. Il ne fallait pas poser des questions. On finit toujours par comprendre qu’il n’y a pas de réponses. Voilà comment on perd son temps. Et si à la fin on n’est pas choisi, on disparaît bêtement et il n’est plus jamais question de vous.

Tandis que je le bordais, il entrouvrit un œil et me réclama une autre bouteille. Il lui arrivait de téter pendant son sommeil. Je débouchais un Jerez dont l’arôme entêtant satura l’air pesant de cette chambre. Qui dormait entre ces murs, naguère ? Je ne le savais. Et de toute façon, c’était encore une question. Le maître suça le goulot, incapable d’avaler la moindre goutte. Avant de se rendormir, il me conseilla de vider assez de bouteilles pour l’égaler.

« Et encore, précisa-t-il, je ne suis pas très en forme aujourd’hui. »

Je regagnais ma chambre. Enfin… celle où je dormais depuis quelque temps. Je portais un sac rempli de bouteilles que j’alignais sur la tablette de la cheminée. Ça en faisait beaucoup, mais bon : je n’en mourrais certainement pas. J’avais tout à gagner à les vider, m’élevant pour un soir à la hauteur de la personne (je n’ose pas dire être) qui me servait d’exemple à suivre. Pour le boulot, j’aviserais dès demain, promis. En attendant, il fallait que je me prépare à accomplir une tâche pour laquelle je reconnaissais en silence que je n’avais aucune disposition.

Le maître ronflait. J’entendis même la cheminée du salon pousser un dernier soupir. J’avais laissé la lumière sur le perron. Une façon à moi de signaler que je recevais. Il paraît que l’ancien occupant de cette maison ne faisait pas autre chose quand il retenait quelqu’un dans ses griffes. J’avais appris ça en buvant un coup au café du coin. Les gens avaient parlé assez fort pour que j’entendisse. Ils tenaient beaucoup à ce que je le susse. J’avais laissé voir que j’avais appris la leçon. Et le soir même, j’ai laissé la lumière du perron. Je ne recevais personne. Mais il y avait quelqu’un dans le congélateur.

Chapitre deux

Le maître n’attendit pas que je procédasse aux manœuvres et manipulations (nous faisons tout à la main) du cadavre. Il n’était pas cinq heures ce matin quand le ronronnement de son automobile me réveilla en douceur. Certes, il interrompait un rêve érotique, mais je n’en fais pas d’autres. Je me réveille toujours.

Trébuchant sur une quantité appréciable de bouteilles vides, j’en rencontrai une qui contenait encore assez de son breuvage pour me donner la force de me ravitailler raisonnablement. On ne peut guère envisager d’accomplir cette tâche sans une bonne préparation mentale, laquelle commence toujours par l’absorption plus ou moins joyeuse de quelques litres de vin. Trop, c’est nuisible au jugement et pas assez peut vous conduire à ne pas aller jusqu’au bout, du moins dans les temps exigés par le règlement.

Je ne suis pas aussi pointilleux que nos théoriciens, mais je sais me tenir. Le maître était parti depuis une bonne heure quand je me décidai à ouvrir le congélateur. J’avais de la chance, car le propriétaire de la maison, qui était aussi son seul habitant, comme je l’ai dit plus haut, possédait un congélateur qui avait l’avantage d’avoir un volume suffisant et d’être d’un modèle supérieur. Il m’est arrivé de me retrouver avec une machine inadéquate pour l’une de ces raisons et quelquefois (rarement) pour les deux. Il faut alors que je commande un bon congélateur (toujours le même modèle de la même marque) et que j’attende qu’on me le livre. En attendant, le cadavre se décompose. Qu’est-ce que j’y gagne, à part cette intolérable odeur qui me rappelle que moi aussi j’étais un homme « pourrissable » ?

Mais je ne me plains pas. Je ne pourrais pas vous raconter plus de trois histoires de ce genre. Elles sont d’ailleurs tellement banales que vous me prierez d’en interrompre la narration juste au moment où ça commence à sentir mauvais. Je vous connais.

Cette fois, j’étais tombé chez quelqu’un, monsieur X, de prévoyant, si je puis me permettre cette petite note d’humour dans un récit qui n’en contient aucune autre. Ou alors c’est sans le faire exprès. Monsieur X était mort d’une maladie qui n’avait pas commencé l’œuvre de la mort avant qu’il le fût. J’appréciai l’attention. Les morts qui entrent en enfer dans un état de délabrement physique tel qu’on se bouche le nez me sont épargnés par mon extrême jeunesse, mais il n’est pas dit qu’on ne m’impose pas cette épreuve avant que j’aie acquis l’état d’esprit nécessaire à une approche sereine du phénomène de la décomposition des chairs. Monsieur X, à dire vrai, ne sentait rien.

Quand je suis entré dans cette maison, on percevait assez nettement une odeur de bon vin, ce qui m’encouragea à refermer la porte derrière moi. Il était assis dans le fauteuil que j’occupe depuis chaque soir pour compléter ma teneur en vin, la main sur le cœur et les yeux bien ouverts. Ils semblaient voir le plafond tant ils avaient conservé leurs couleurs. Il me fut impossible de les refermer. J’arrive toujours trop tard pour ça. Il faut dire que je suis le dernier prévenu dans la chaîne. Je ne sais même pas si le défunt a eu conscience de partir pour toujours. Monsieur X était encore très raide. Je le dépliai soigneusement après avoir mesuré la capacité du congélateur à le contenir. La machine était parfaitement conçue à cet effet, à croire que monsieur X connaissait nos pratiques. Mais je ne connais pas de cas de ce genre. Et je n’ai pas posé la question au cas où elle serait une marque flagrante de faiblesse d’esprit.

Je dois avouer que monsieur X était un de mes meilleurs « clients », comme nous disons entre nous. J’avais vu pire, mais pas beaucoup plus pire. Je crois qu’en haut lieu on me chouchoute un peu. Allez savoir pourquoi. Je n’ai jamais bénéficié d’aucun privilège en ce bas monde où j’ai plutôt souffert de n’être pas grand-chose comparé aux veinards qu’on félicite de l’être.

Ensuite, je veux dire une fois que le cadavre est dans le congélateur, j’attends. J’attends la visite du délégué qui est quelquefois le maître lui-même. Et j’évite, pendant ce temps, qui peut être long, de réfléchir aux objectifs de tout ce tralala. Pourquoi monsieur X bénéficie-t-il ainsi d’un traitement à mon avis privilégié et pourquoi madame Unetelle est-elle expédiée dans son cercueil sans autres formes de rituel que celles qui sont prévues par sa religion ? Plutôt que de risquer une hypothèse condamnable, je bois tout le vin que je peux sans me soucier du pourquoi et du comment. Je tiens à ma place.

Car tout le monde n’a pas ma chance. Je n’ai pas été choisi pour la couleur de mes chaussettes. Il y a en moi, sans que j’en sois informé (par qui ?) une qualité ou un train de qualités qui fait que je suis ce que je ne suis pas. Jusque-là, je n’ai pas eu à me plaindre de mon sort, si on peut appeler sort cette chance qui me sourit. Et rien ne fait prévoir une autre issue à ce temps qui passe exactement comme si j’étais moi-même. Certes, je ne suis pas grand amateur de vin. J’eusse choisi, si on me l’avait permis, de me finir aux champignons, mais cette culture ne semble pas faire partie de notre art. J’ai avalé ma première bouteille pour aussitôt la vomir, ce qui a fait rire tout le monde.

Comme vous le voyez, je suis docile comme il convient à un novice en matière de mort. Et je n’aurais pas réussi comme croquemort ou enfant de chœur. J’avais un autre talent et il a fallu que j’attende longtemps avant qu’on me le reconnût. Encore heureux de n’avoir pas disparu avec lui dans les entrailles de la Terre !

Avant de refermer le congélateur, j’ai bien vérifié ma ressemblance avec monsieur X. C’est la condition sine qua non de notre réussite. L’opération n’est pas ardue ni douloureuse comme le sont la plupart des tentatives de ressembler aux autres. Nous sommes préparés pour ne pas échouer. On parle bien, dans les couloirs de nos universités, de cas de ressemblance discutable, mais aucune de celles-ci n’a jamais éveillé le soupçon dans l’entourage familial ou autre. Ce n’est pas que l’échec ne soit pas permis, il n’est pas possible. Et ne posez pas la question de savoir s’il existe ! Vous subiriez alors des foudres dont il ne vaut mieux pas parler.

Le maître m’avait donc donné le feu vert, profitant de l’occasion pour parfaire mon éducation en matière d’ivrognerie. Je sortis le cadavre de monsieur X du congélateur. Bien que parfaitement semblable à ce que j’étais devenu pour obéir à ma chance, il était plus lourd que moi. Je n’ai jamais compris cette différence de poids. Ce n’est pas faute d’avoir repris ici ou là mes études de mathématiques abandonnées faute de leur avoir imaginé une application susceptible de me maintenir hors de l’état de pauvreté qui guette toujours l’inventeur même le plus intuitif. La question pouvait-elle être posée sans remettre en question mon adhésion totale à la marche du temps tel qu’il était envisagé de l’autre côté de la mort ? Le maître avait tiqué en sabrant une bouteille, ce qui m’avait retenu de poser la question suivante sans laquelle la première n’en est plus une.

Et j’attendis encore. Vous vous doutez bien qu’une fois sorti du congélateur, le cadavre met du temps à se décongeler. S’il s’était agi de le découper, j’aurais gagné ce temps passé à attendre et à éponger. En automne, on ne voit pas de cadavre se décongeler dans la journée. Il fallait prévoir la quantité correspondante de vin. Mettant à profit cette attente de plusieurs jours, je remontai tout le vin contenu dans la cave, y compris le contenu d’un muid, environ 360 bouteilles, dans lequel il ne me fallut pas moins de 30 heures pour le transvaser. Pendant ce temps, monsieur X s’attendrissait et son regard bleu me toisa de nouveau. Il était mangeable en certains endroits, mais je souhaitais commencer cette dégoûtante entreprise par les morceaux de choix. Après tout, rien ne disait comment je devais m’y prendre. Je me sentais toujours presque flatté d’avoir à en décider seul.

Une fois les bouteilles montées et le muid vidé jusqu’à la lie, je sortis pour me montrer. Je poussais plus loin que la Grand’ Place. Il était nécessaire de la dépasser pour ne pas passer pour un exhibitionniste calculateur. À cent mètres de là, j’entrai dans une épicerie pour acheter du poivre. Monsieur X n’avait pas prévu de se faire manger et il avait négligé la possibilité que son hôte ne mangeât jamais sans bien poivrer le contenu de son assiette. On ne s’étonna même pas de la quantité que j’achetais. Ou on en commenta l’étrangeté une fois que je fus redescendu sur la place où je m’attardai pour observer un couple de tourterelles dont le nid avait été détruit par le vent. C’était comme si je rencontrais de pauvres sans-abri. Je ne pouvais tout de même pas les poivrer ! Ils semblèrent même me reprocher mon haleine. Enfin, il était temps de revenir à monsieur X avant que les rats ne s’y missent. On n’a pas idée d’abandonner un cadavre en cours de décongélation. J’avais bien pensé au poivre la veille, mais le maître n’aurait pas apprécié que je l’abandonnasse à ses excès.

J’étais bien aviné quand le corps me parut digestible selon mes propres critères qui, je le répète, sont laissés à mon appréciation. C’est du moins ce que les faits me laissent à penser. L’incertitude est le moteur de mes actions.

Et me voilà mâchant, croquant, suçant, sans cette retenue qui caractérise le client du restaurant. J’y allais bon train, léchant jusqu’au parquet, sans négliger les barreaux de chaise. Puis, chemin faisant, je donnai des signes de lassitude. J’étais à la recherche du deuxième souffle. Et comme d’habitude, je peinais à le trouver. Je ne souhaite à personne ces pénibles moments de faiblesse. On se sent surveillé. Et on l’est peut-être. Mon domaine d’activité touchait peut-être à la magie. Qui sait ? Le fait est que je ne pouvais plus avaler. Et monsieur X était encore reconnaissable.

J’avais beau me rincer le palais et la gorge, je ne pouvais plus continuer. Je ne comprends pas qu’on ne réserve pas les enfants aux novices comme moi. J’en connais qui ne mange que ça. Et vous pensez s’ils s’en trouvent bien ! Mais non, monsieur X était non seulement costaud, mais il pesait plus lourd que moi par un effet qu’il ne me revient pas de déterminer sous peine de sanctions sévères et peut-être même définitives. Je ne me vois pas quitter ce monde de cette horrible façon. J’en serais mangé moi-même !

Qui mange un gros homme peut manger un enfant. Voici quelle semblait être la devise de notre science. M’y ferais-je un jour ? J’en doutais à ce moment-là. Monsieur X commençait à sentir. Il souriait même. Aucune ride disgracieuse ne troublait l’étonnante sérénité de son visage à présent parfaitement décongelé. Et moi j’étais plein à ras bord !

Une fois de plus dans ma courte carrière, j’avais besoin de W. Je transpirais. Était-il disponible ? S’il ne l’était pas, je devais remettre le cadavre dans le congélateur. Et attendre ! J’avais peut-être abusé du poivre. Connaissais-je quelqu’un de notre fratrie qui en usât comme j’en abusais ? Allons donc ! Je demeurais un amateur. J’avais toujours été un amateur. On ne m’avait jamais vu franchir les limites du possible. Et ce n’était pas faute de m’y être appliqué. Mais c’était ainsi : chaque fois que j’entreprenais quelque chose de manifestement au-dessus de mes forces, arrivait tôt ou tard cette irrépressible envie de vomir qui finissait par faire vomir les autres plus que moi. Comment voulez-vous vivre en bonne entente dans ces conditions ? Et n’était-ce pas parce que j’étais ainsi conçu que j’en étais maintenant à manger des morts sans savoir pourquoi il était nécessaire de les manger ? Et encore, nous ne les mangions pas tous. Pourquoi ? Pourquoi cette discrimination ? Et pourquoi tout le monde n’était-il pas appelé à manger les morts ? W était disponible.

Chapitre trois

Maintenant que je suis condamné à être un écrivain, je mesure le degré de singerie auquel il faut se résoudre pour être compris. Je n’avais jamais écrit autre chose que ce que tout le monde écrit quand il le faut bien. La langue ne m’est jamais apparue que comme un moyen de ne pas passer pour un sauvage. Certes, je n’ai jamais été bien bavard et chaque fois qu’il s’est agi de m’exprimer par écrit, toujours en réponse à une demande qui exigeait ce moyen pour moi exceptionnel, je n’ai pas cherché à passer pour quelqu’un de cultivé dans le genre. Les formules avaient ma préférence. On les apprend vite si on a autre chose à faire et à penser. Et c’était le cas. Bien que rentier par héritage, et n’ayant jamais œuvré pour en augmenter le capital, je m’adonnais à des activités autrement jouissives. Ces joies n’étaient pas rares. J’aurais peut-être l’occasion d’en toucher deux mots.

Mais la sentence est tombée. Elle me prenait de court. Le pauvre hère qui se voit condamné à travailler pour les autres s’adapte vite à cette nouvelle vie. Il finit peut-être par l’aimer, car aucune autre ne lui est proposée ni même promise. Alors que ma bourgeoisie native est d’abord tombée à genoux, au niveau de ce qui la condamnait et qu’un juge exprimait dans son style formaté. Ai-je prié pour qu’on m’épargne ? Sans doute. Je me serais senti moins damné si on m’avait destiné au peloton d’exécution. L’autocritique n’est pas mon fort. À qui l’aurais-je adressée du temps où j’étais libre de ne pas le faire ?

Enfin, je me suis moi aussi adapté. J’ai appris les recettes. Après quelques essais consacrés à de passables entrées, j’ai envisagé le plat de résistance comme on se jette à l’eau pour ne pas se noyer. Et j’ai pondu. Me voilà donc en attente du dessert, qui sera le sommet et la fin de mon existence. Je n’en veux à personne. Je n’ai d’ailleurs pas rencontré d’âme sœur. Étranger moi-même, je n’ai pas fréquenté le monde au point de m’y retrouver. Je me suis limité à observer les singes et les perroquets. Après tout, il ne s’agit que d’être vrai. Et on le devient à moindre prix si l’on s’en tient à ces mimétismes et à ces psittacismes.

Heureusement, W arriva avant la nuit. Il n’avait pas changé depuis la dernière fois. Je le vis entrer, rentrant le ventre pour passer le portail sans le faire grincer. Il pratiquait la discrétion s’il était de bonne humeur. Heureux de ne pas le déranger, j’ouvris. Il entra dans mes bras, se laissa étreindre et consentit à me flatter le dos que j’avais enflé sur les côtés à cause de l’indigestion. Il me plaignit vaguement et entra pour se rendre compte. Il aimait mesurer l’ampleur de la difficulté avant de se risquer à en pallier les conséquences. Je le conduisis jusqu’à la cuisine où j’œuvrais depuis deux jours. Le sol était parsemé de flaques roses. Il eut un léger haut-le-cœur, mais ne le commenta pas. C’était bon signe.

Souhaitait-il qu’on s’y mette sur-le-champ ? Ou préférait-il prendre le temps d’un apéritif ? Le maître ne m’avait pas quitté sans m’enseigner un nouveau mélange. W me dit qu’il connaissait lui aussi beaucoup de bons mélanges et que le maître était en effet l’auteur de certains d’entre eux. Il s’assit dans le fauteuil et contempla le feu qui grondait presque sauvagement. La hotte craquait. Des nouvelles fissures noires étaient apparues. L’odeur de la cendre brûlante ne parvenait cependant pas à faire oublier celle de monsieur X qui émettait des gaz sonores de surcroît.

« Pas mauvais ! » fit W.

Il me regarda comme il me regarde toujours quand je fais appel à sa capacité de digestion. Il devait voir tous les novices sous le même angle, ménageant l’expression du mépris que nous lui inspirions et se montrant moins réservé quant à la joie que ce manque de compétence lui inspirait. Il caressa longuement ses boucles noires et acheva son verre.

« Je propose qu’on commence demain matin, dit-il. J’ai trop mangé aujourd’hui. Le nombre de novices s’accroît proportionnellement à la démographie. Le travail n’est plus aussi bien fait que naguère, à l’époque où la proportion d’étudiants était calculée. Nous n’avons plus la possibilité de calculer. Nous sommes passés à l’ère de l’improvisation. Je ne sais pas où cela va nous mener. Mais ne vous culpabilisez pas, mon cher X. Vous n’y êtes pour rien.

— J’espère que je deviendrais moi aussi digne du maître ! »

Il sourit pour se rendre aimable. Il ne cachait pas que les feux de cheminée le rendaient moins hâtif. Ils avaient toujours eu cet effet sur lui. Je lui confiais en baissant les yeux que je le savais et que c’était la raison qui m’avait conduit à doubler le nombre de bûches. Il me traita de petit coquin et monta se coucher. Il refusa gentiment la bouteille que je lui proposais. Et je la bus goulûment devant le feu. Je n’avais pas sommeil.

Dans la cuisine, monsieur X se livrait à un concert d’échappements tous plus sonores les uns que les autres. Il s’était même déplacé sur la table. Ses pieds s’agitaient dans le vide. Je le tirai par la tignasse pour le remettre où il devait être selon la procédure. Ce geste correcteur serait apprécié, je n’en doutais pas. Je fis un petit signe à la caméra. Enfin… à ce qui me semblait constituer une bonne cachette pour une caméra de surveillance et d’observation.

On était autorisé à cuire la viande. Je mis à frire quelques oignons qui, hélas, ne supprimèrent pas l’intense odeur de l’asticot au travail. Un morceau de choix commença à roussir. Heureusement qu’on ne nous obligeait pas à accompagner ces plats de garnitures diverses comme au restaurant.

« Vous ne mangez pas, disait la brochure. Vous vous rendez utiles. »

Et pourtant, nous mangions. Je me voyais sur la lame du couteau, tavelé de gouttes noires et l’œil torve. Était-il nécessaire que je parusse plus méchant que je n’étais ? Je ne jouais pas un rôle. Ce n’était pas un maquillage. Et la caméra ne recherchait pas le meilleur angle. J’entendais les ronflements de W. Et j’avalais à ce rythme. Je travaillerais toute la nuit si personne ne me dérangeait. Mais qui viendrait frapper à ma porte ?

Autant le dire tout de suite, on frappa. D’abord je crus à un effet extraordinaire des ronflements de W sur quelque partie mobile de la maison, comme cela arrive en cas de tremblement de terre. J’ai déjà vécu cela. La moulure d’un tableau tapotait le mur pendant que je me demandais pourquoi. Et soudain, le plafond m’est tombé sur la tête. Imaginez ce que je serais devenu si je n’avais pas été sous l’emprise du maître !

Cependant, il n’y eut pas cette fois d’amplification du frappement. Au contraire, il faiblissait. Je pensais à un animal. Mais quel animal est assez proche de l’homme pour frapper à sa porte ? Monsieur X, à ma connaissance, ne possédait ni chat ni chien. Par quel décret en eus-je possédé alors qu’il était mort et presque plus de ce monde ? Je n’en avais pas mangé le quart. On insistait. Et W ne se réveillait pas. Ses ronflements dérangeaient-ils le voisinage ? La première maison était au moins à 500 mètres. Je ne savais même pas qui l’occupait. Il n’est pas recommandé de s’intéresser au voisinage. On cite l’exemple d’un novice qui est tombé amoureux pour avoir voulu en savoir trop. Je ne vous dis pas la tête qu’il faisait quand elle est morte et qu’il a fallu que non seulement il la mange, mais qu’il lui ressemble pour tromper la famille. Ce n’était certainement pas le genre d’aventure que je me souhaitais.

Je demeurais un moment au pied de l’escalier, au cas où W le descendrait pour m’assister dans cette possible épreuve. Je n’ai jamais eu à me plaindre d’un imprévu. Et je m’en fusse plaint que cela n’eût rien changé à mon ouvrage. W ronflait sans remède. Je m’approchais de la porte d’entrée. Elle était vitrée et opaque et, comme je l’ai dit, le perron était éclairé. Je vis donc une silhouette se profiler. Ce pouvait être Z. Il ne m’était jamais arrivé d’avoir affaire à Z en cours d’expérience. Je le connaissais, comme tout le monde, pour l’avoir rencontré en cours. Il professait. Fort bien d’ailleurs. Nous l’appréciions. Il communiquait facilement son savoir. C’était tout ce qu’on lui demandait. Mais il intervenait lui aussi sur les chantiers. Seulement, à la différence de W, on ne l’appelait pas. Il se pointait toujours par surprise. Et pourquoi ? Pour vous donner un coup de main ? Pour pallier votre impossibilité d’en avaler encore ? Ou pour broyer de l’os, partie la plus délicate de l’ouvrage ? Pas du tout. Le fait est qu’on ne savait jamais pourquoi il vous interrompait. Il y avait une caméra pour ne rien rater de vos erreurs ni de vos réussites. Avais-je dépassé le taux d’erreur admissible ? W m’en aurait parlé avant d’aller se coucher. Je n’avais lu aucun reproche dans son clair regard. La silhouette s’éloigna. Je pouvais entendre les pas sur les marches glissantes de l’escalier. À qui appartenait cette prudence ?

Je voulais le savoir. Ce ne pouvait être Z. Qu’avait-il à faire des précautions, lui qui n’y était pas contraint ? Je savais bien comment il entrait chez vous s’il avait envie de vous chercher des poux dans la tête. Cela ne m’était jamais arrivé, c’est vrai, mais on en parlait. Z était une menace constante. Vous ne pouviez pas dormir sans rêver à son intrusion, alors que tout marchait comme sur des roulettes. Mais monsieur X me posait le problème de la décomposition. En principe, on ne doit pas aller jusque-là. On a fini avant le premier pet. Z prétendait-il agir alors que W avait légitimement décidé de m’aider ?

Il disparut. La vitre retrouva sa luminescence. W ronflait toujours. Ce ne pouvait être Z. Mais qui d’autre ? Le maître ? Ce n’était pas son genre d’effrayer le novice. Il était plutôt connu pour sa prévoyance. On l’aimait pour cette qualité qui se retrouvait chez W presque à l’identique. J’ouvris à peine la porte. De dehors, on ne pouvait voir que mon œil s’était introduit dans cette fente. Le portail était entrouvert, comme d’habitude. L’allée ruisselait. Le vent rabattait la fumée de la cheminée, répandant la bonne odeur du bois brûlé. Les arbres en frissonnaient. Je sortis. Personne.

J’empruntais la plate-bande pour atteindre le portail, me méfiant des pièges de l’allée. Une fois dans la rue, de nouveau plongé dans l’ombre, je vis que Z, ou qui que ce fût, s’éloignait sans hâte vers la place. Il fut bientôt absorbé par le halo de l’éclairage public. Je me surpris à me mettre en route. Je haletais.

Quand j’arrivais sur la place, elle était déserte, ce qui n’est pas surprenant à cette heure plus que tardive et par le temps qu’il faisait. J’étais sorti sans manteau. Je craignis bêtement d’avoir froid, puis je me ravisais. L’absence de manteau n’avait rien à voir avec le froid. Mais si on me surprenait presque nu à cette heure et par ce temps, on me prendrait pour un fou. Or, monsieur X ne l’était pas. Ça, tout le monde le savait. Et il n’était pas question qu’on se demande qui j’étais si je n’étais pas monsieur X.

J’allais retourner sur mes pas quand une mince voix m’interpella :

« Charles ? C’est toi ? »

Charles ? Je me dissimulais sous une statue et attendit.

« Ne fais pas l’idiot ! Personne ne saura. »

En même temps que la voix le disait, une main étreignit la mienne et me tira dans la lumière blafarde d’un réverbère. Le visage qui apparut était sublime. Je n’en avais jamais observé de si parfaitement fait pour être désiré.

« Ça ne va pas, Charles ? »

Elle me regardait comme si j’étais atteint d’une grave maladie alors qu’elle pensait me retrouver en pleine forme. Une grande tristesse envahit ces yeux. Je ne pouvais pas lui dire que je ne la connaissais pas puisqu’elle me connaissait elle-même ! Se haussant sur ce que je supposais être ses petits pieds, elle m’embrassa sur le bout de la bouche, achevant cette offrande inattendue par un coup de langue qui me sidéra.

« Charles ! »

Je fis :

« Mmmmm… »

Ce qui la rassura.

« Tu n’as pas froid ? Tu es fou ! »

Qu’est-ce que je vous disais ! Mais quelle idée m’avait pris de ne pas me couvrir décemment ? Et pas que décemment ! Je n’avais pas pensé non plus au froid, à l’humidité, à toutes ces choses qui font qu’un être vivant n’est pas mort. Il ne me restait plus qu’à bafouiller, ce que je fis très bien, car elle me reconduisit chez moi. J’étais presque content de n’avoir pas eu affaire à Z. Mais était-ce bien raisonnable d’accepter cette douce conduite sachant que la cuisine empestait ? Et qu’il me serait difficile de lui faire croire (à qui ?) que j’avais des problèmes de congélateur, si toutefois je parvenais à la retenir dans le salon. Elle avait peut-être prévu de coucher avec moi…

Elle connaissait le coup du portail. L’avait-elle fait grincer tout à l’heure ? Elle emprunta la plate-bande et me rappela que l’allée pouvait être glissante si on ne regardait pas où on y mettait les pieds. Elle en savait presque plus que moi. Sa relation à monsieur X était plus profonde que je le craignais. Nous remontâmes l’escalier et, une fois franchi le perron, elle l’éteignit :

« Comme ça, mon chéri, nous serons tranquilles. »

Elle eut un regard singulier.

« Pas comme la dernière fois, » ajouta-t-elle.

Mais comment ne pas résister au besoin de savoir ce qui sentait si mauvais ? Elle n’eut pas le temps de me poser la question. J’étais déjà en haut de l’escalier. Je n’avais déjà plus de vêtements sur moi. Il faut dire que j’étais sorti fort légèrement vêtu. Elle s’engonça dans sa fourrure et monta en se dandinant. Ce qu’elle voulait, c’était se frotter à moi. Je ne disais pas non. Le contact de la fourrure animale sur ma peau nue m’a toujours rendu plus amoureux que je peux l’être en vérité. Je commence toujours par ce petit mensonge, mais si c’en est un, il appartient à monsieur X.

Ce que je craignais maintenant que nous étions dans le lit, c’était que les cris d’amour ne réveillassent W. Pour ce qui me concernait, je me savais capable de retenir ces extériorisations bien compréhensibles, du gémissement au rugissement. Je ne dis pas que je suis expert en dissimulation, mais je pouvais me maîtriser sachant que W avait le sommeil léger, même si ses ronflements m’empêchaient de dormir. Il n’était pas utile de le présenter à mon invitée impromptue et d’ailleurs sans nom ni visage qui me renseignât au moins un peu sur sa présence à mes côtés, d’autant que notre tenue ne laissait aucun doute sur l’authenticité des sentiments qui la liait à monsieur X.

Elle s’inquiéta, ou s’interrogea, sur ces ronflements. À voir ses yeux dubitatifs, il me sembla que le truc de la chaudière ne marcherait pas avec elle. Faute d’avoir trouvé en un laps de temps une explication convaincante, je lui dis que ma mère me rendait visite et qu’il convenait de ne pas faire trop de bruit car elle était impossible quand on la réveillait en pleine nuit pour des raisons, disons, selon son imparable jugement, immorales. On ferait bien de s’en tenir au silence le plus parfait possible. Un baiser m’enflamma aussitôt et j’oubliai ce que je venais de dire.

Quand nous eûmes fait le tour de ce domaine, lequel nous occupa deux bonnes heures, elle (j’ignorais toujours son nom) me fit remarquer que ma mère était morte depuis longtemps et que j’aurais mieux fait d’évoquer les tourments mécaniques de la vieille chaudière qui alimentait la maison en une eau chaude plutôt froide.

« Tu sais bien que je ne prends jamais de douche ici, me dit-elle. Et tu sais pourquoi. Mettons que ce soit la chaudière et n’en parlons plus. »

Par contre, elle humait beaucoup depuis que je n’étais plus en mesure de lui arracher des cris étouffés. Avais-je chié dans le lit ? Me souvenais-je que cela m’était arrivé à Venise le premier jour de notre rencontre ? Comment pouvais-je oublier cette rigolade ?

La petite était moqueuse. Sous les draps, on la sentait prompte à recommencer, mais monsieur X, bien que solidement membré, avait des limites qu’il me fallait bien accepter comme les miennes propres. Et ce n’était pas l’envie qui me manquait. Mais hélas, ledit cadavre, malgré ma louable interprétation, sentait tellement que son odeur pestilentielle trouvait la force de monter à l’étage pour intriguer l’esprit en alerte de cette trop voluptueuse inconnue.

« Ça sent ! dit-elle. Ça sent vraiment mauvais. Tu devrais peut-être sortir ce congélateur dans le jardin. Veux-tu que je t’aide ? »

Et W qui dormait à poings fermés ! J’avais tout fait pour ne pas le réveiller et maintenant que je ne souhaitais pas autre chose, je ne trouvais rien pour y parvenir. Qu’arriverait-il à mon amante inattendue s’il arrivait pourtant qu’il se réveillât ? J’en étais, comme on voit, à m’inquiéter pour elle, à croire que j’en étais amoureux. Ce qui était sans doute le cas de monsieur X de son vivant. Mes renseignements à son sujet n’étaient pas aussi complets que l’avait assuré l’ordinateur de nos pompes. À un moment crucial de nos ébats, je m’étais même senti flatté quand elle susurra dans mon oreille qu’elle ne m’avait jamais connu aussi amoureux. Toutefois, mon érection prit fin et, ayant par trois fois déchargé, je réclamai un repos à mon sens bien mérité, ce à quoi elle consentit à regret, me pinçant le prépuce en me demandant d’avouer qu’elle s’était grandement améliorée elle-même.

Elle sauta du lit toute nue et, dans cette tenue, sortit de la chambre sans que j’eusse le temps de la retenir. Qu’aurais-je prétexté alors ? Je n’en sais rien. Tant il est vrai que je parvins à la cuisine quelques secondes après qu’elle l’eût investie de sa curiosité. Je la trouvais chancelante auprès du cadavre encore reconnaissable. Étant trop choquée pour sentir l’épouvantable émanation qui me troubla moi-même, elle murmurait des paroles incompréhensibles qu’il m’était désormais impossible de lui interdire sans la supprimer.

Or, je ne suis pas un tueur. Je mange, pas très bien comme on vient de le constater, mais je ne tue pas. Je ne sais même pas qui tue. Monsieur X est mort et je ne sais même pas de quoi. Je ne crois pas qu’on m’ait déjà confié une victime de meurtre. Et je ne suis pas assez savant pour identifier des signes de maladie. Pour moi, un mort est quelqu’un qui ne vit plus et qui commence à se décomposer si on ne le congèle pas correctement.

W apparut à ce moment, dans le dos de la fillette. Il portait un des pyjamas de monsieur X. Son entrée était tellement discrète et bien calculée que celle-ci ne perçut pas cette présence dans son dos. Elle était épouvantée par ce qu’elle voyait et sa tête pivotait alternativement pour imprégner son cerveau du visage boursoufflé mais reconnaissable de monsieur X et pour interroger mes yeux que je voyais alors dans les siens. Si W tombait à pic, avait-il une solution à me proposer ? On ne pouvait tout de même pas me rendre responsable de la présence de cette proche de monsieur X sur les lieux d’une procédure que j’avais mise à mal à cause de mon incapacité à aller au bout de l’entreprise qui m’était confiée. J’étais déjà en train de débiter des excuses peu convaincantes, mais c’était la fille qui cherchait à comprendre ce que je tentais d’expliquer le plus logiquement possible. W me fit signe de passer à l’étape suivante de la procédure.

J’étais pétrifié. De quelle procédure était-il question ? On ne m’avait pas prévenu d’un changement catégorique ! J’avais toujours procédé dans l’ordre et, n’était mon petit estomac, je n’avais jamais provoqué une catastrophe. Or, pour le coup, c’en était une !

Comme je ne me décidais pas à faire avancer les choses, ce à quoi semblait me pousser moralement W, la fille en profita pour perdre connaissance. Sa jolie tête de poupée reposait maintenant dans une flaque dont elle avait violemment touché le fond. W s’accroupit pour lui prendre le pouls. Il me regardait, comme s’il était urgent que je me bougeasse au lieu de trembler de tous mes membres, dont mon pénis qui voulait se redresser, empêché en cela par le bord de la table sous laquelle il cherchait le plaisir.

On a vu des novices perdre la tête dans des moments de panique tels que l’intervention d’un maître était urgemment nécessaire. Mais quel était le grade de W ? On l’appelait en général pour achever ce qui ne l’avait pu être pour des raisons personnelles. Et je parle là de la personnalité du novice ou de l’acteur expérimenté auquel il peut éventuellement arriver d’échouer dans sa tentative de demeurer égal à lui-même. Pour l’heure, il ne semblait pas se préparer à agir pour me sauver d’une déconfiture désormais inévitable. Enfin, il dit :

« Elle est morte. »

Sur le coup, ce fut pour moi un grand soulagement. Morte, elle ne pouvait plus rien changer à mon destin. Il restait encore à manger tout monsieur X. Avec l’aide de W, dont l’appétit était réputé insatiable, cela serait vite fait. Avant l’aurore au plus tard. Mais quid de la fille ?

W me guida alors par signes. Je pris à pleine main cette tête que je venais d’adorer et, comme il soulevait en même temps les pieds, je suivis le mouvement qui nous conduisit, sous sa direction, à la cave. C’était l’occasion de jeter un œil amusé sur la chaudière, mais je n’en fis rien, car une vive émotion m’empêchait de penser à autre chose qu’à ce qui se déciderait ensuite à mon sujet. J’avais quelque chose à payer et je n’en connaissais pas le prix.

Nous déposâmes le joli cadavre sur une table. On aurait pu le mettre dans le congélateur puisque monsieur X ne l’occupait plus, mais W ne répondit pas à ma suggestion. Il caressa longuement, et pensivement, un sein, puis l’autre, me reprochant du regard de bander encore alors que l’heure n’était plus au plaisir. Il accepta cependant que j’allasse me cacher pour satisfaire mon cerveau, ce qui ne prit pas plus d’une minute. Ensuite, nous remontâmes et prîmes place sur deux chaises de chaque côté de la table où reposaient les trois quarts restants de monsieur X. Le morceau que j’avais fait cuire était froid. W le mangea d’abord.

Je m’activais aussi, du mieux que je pus. Je lui laissais les os. J’ai toujours eu du mal à les ronger jusqu’à la moelle. Il faisait son travail et je m’appliquais encore à démontrer que j’étais sur la bonne voie. Dehors, le soleil pâlichon de l’automne irisait comme il pouvait le feuillage des platanes de la rue. Il était huit heures quand W croqua le dernier orteil. Un coup de serpillière parfit notre travail. L’évier rota comme un homme.

W ne refusa pas une tasse de café. Comme on avait assez mangé, il ne me parut pas opportun de lui proposer des toasts beurrés des deux côtés et passés à la poêle comme je les aime. Le feu finissait de s’éteindre, mais on sentait encore sa chaleur. Cependant, le vent avait cessé de tourmenter la cheminée et on n’entendait plus que le compresseur du congélateur. W inspecta les lieux sans autres commentaires que quelques propos d’usage concernant le temps qu’il était probable qu’il fît. Il me regarda tristement.

« Nous nous reverrons, » dit-il.

Et rien de plus. Il était pourtant important qu’il me renseignât sur la marche à suivre concernant la petite fiancée de monsieur X. Je n’avais jamais connu pareil cas de vice de procédure. Était-il encore temps de m’instruire ? On se reverrait, certes, mais dans quelles conditions ?

« N’oubliez pas de boire le contenu du verre que j’ai laissé sur la table de chevet de monsieur X, dit-il. La potion est amère, mais monsieur X n’en connaissait pas d’autres. Je vous souhaite bonne continuation. »

Il sortit. La vitre vibra un instant, puis le congélateur reprit possession du silence. Était-il venu en vélo comme d’habitude ? Je n’avais pas vu de vélo contre la clôture. Ce vélo n’entrait jamais sur les lieux du processus. J’avais envie d’en faire, c’était tout. Je rentrai.

De nouveau seul, puisque monsieur X n’existait plus que par moi-même, je pris le temps de respirer. J’ouvris les fenêtres du jardin, qui n’étaient pas visibles de l’extérieur, à moins de se jucher sur le mur de clôture qui était hérissé de tessons de bouteilles. Monsieur X avait dû lui-même apprécier ce jardin presque souterrain tant les feuillages envahissaient son ciel. Je ne sortis pas cependant. Il me plut de rester à la fenêtre pour écouter le chant des oiseaux. W m’avait abandonné. Je devais me résoudre à y penser sous peine de m’enfoncer dans l’erreur. C’était sans doute prévu comme ça. Mon apprentissage de la mort se poursuivait et aucun garde-fou ne me protégeait des risques afférents au type d’activité qui me concernait maintenant plus que ce qui pouvait encore arriver à mes contemporains.

J’aimais déjà cette solitude. Ce n’est pas celle de l’homme aigri ou tourmenté qui se retire ou est rejeté par ses semblables. Il n’y avait là rien de volontaire. J’agissais sous le couvert d’un apprentissage semé d’embûches, mais prometteur d’une meilleure appréciation par moi-même de ce que je représentais aux yeux des autres. C’était en tout cas ce que j’avais compris dès le premier cours. C’était W qui nous avait introduits dans cette eau. Oui, je me voyais nageant en eaux profondes, enfin libéré de la soumission aux principes du poumon qui conditionne notre existence quand elle ne veut encore rien dire. J’avançais entre des roches aux anfractuosités menaçantes, prenant le risque d’une morsure décisive. Pourtant, je n’avais pas peur.

Mais pourquoi m’étais-je compromis avec une femme ? Était-ce prévu ? Devais-je prendre plaisir avant de faire le mort. Je quittais la fenêtre pour entrer dans la chambre de monsieur X. En effet, il y avait un verre sur la table de chevet et le contenu était noir. J’y trempais un doigt inquiet. Le liquide était sirupeux. Il adhérait fortement à la peau. Je frottais mon doigt sur le drap, laissant une trace que l’enquête de justice ne manquerait pas d’analyser. Qu’en penserait alors ce juge pointilleux ? Pourquoi avoir laissé une trace de doigt sur le drap ? Et pourquoi une trace de ce poison ? Le verre vide ne témoignerait-il pas alors assez des intentions de monsieur X que j’étais chargé de reproduire pour que la vérité soit dite sans entorses ?

La trace sur le drap n’était cependant pas prévue par le protocole. J’avais bien sûr le temps de l’effacer, mais à quoi bon ? Elle n’avait aucun sens. Elle n’en trouverait pas plus dans la tête d’un juge que dans la mienne. Quant à l’amertume de cette spécialité, je n’aurais pas même le temps de m’y faire. J’avalerais sans me laisser le temps d’y goûter. Une fois, j’ai dû m’enfoncer un couteau dans le cœur. Et je l’ai raté. Je ne sais plus comment W a résolu le problème. Z n’était pas loin, maniant la poignée de gaz de sa moto.

Restait cette fille. Comment expliquer sa présence dans la cave ? W était parti en semblant me dire que je n’avais pas à m’en faire pour un détail qui ne dépendait pas de moi ni de mon talent. Cela m’avait rassuré. Mais je l’étais moins. Voilà ce qui arrive quand j’attends : je me mets à douter de la parole de mes maîtres. En espérant qu’ils n’ont pas le pouvoir de lire dans mon silence.

Il fallait que je descendisse à la cave, au moins pour lui faire l’amour une dernière fois. J’en bandais d’avance. L’estomac encore lourd, je m’approchai d’elle, prudemment car je m’attendais à la revoir vivante. Elle était couverte d’un drap. Déjà, des insectes couraient sur cette surface tiède. Je ne découvris pas le visage. Mon pénis entra comme chez lui. Je tenais les jambes sous les genoux. Le plaisir venait lentement. J’avais le temps de penser à tout ce qui ne dépendait pas de mon sommeil. J’attendais sans elle pour m’encourager de ses cris étouffés, sans prendre la mesure de ma puissance dans ses yeux à demi clos. Comme le monde m’appartenait alors ! Et comme mes spermatozoïdes seraient déçus de ne rencontrer personne dans cette ombre !

J’éjaculais. Je ne retins pas mon cri. Je m’étais trop retenu cette nuit. J’avais trouvé la force de mentir à W, et par conséquent à toute ma hiérarchie. Je m’étais senti champion. Ce n’est pas ce qu’on me demande. Il n’y a pas de podium au bout de la piste. On fait ce qu’on fait et on recommence, seulement soucieux de pouvoir faire encore mieux et d’accéder enfin à la connaissance. Je n’avais bien sûr aucune idée de ce qu’il était possible de connaître de cette façon. J’ignorais complètement qu’on me forcerait à devenir écrivain. Et quel écrivain !

Chapitre quatre

L’existence est un piège où on finit par mettre les pieds. Reste ensuite à savoir à quelle sauce on sera mangé. Ce qui ne nous interdit pas d’espérer goûter aux plats de saison. Et quand enfin on met les pieds sous la table, on n’a plus faim. Et pour cause !

Malgré mon jeune âge, j’avais mangé pas mal de monsieur et madame X. On pouvait donc considérer que j’avais une bonne expérience de cette pratique. Je me sentais moi-même tout proche de passer du noviciat à la maîtrise. Bien sûr, je ne connaissais pas les critères en vigueur pour concrétiser cet avancement. Et je n’avais aucun moyen d’y accéder. Tout ce que je savais, c’est que la procédure n’avait pas changé depuis que j’avais été initié. Je n’avais jamais constaté le moindre écart, même dans le plus petit détail. La seule ombre au tableau, c’était mon estomac. Il était un peu sous-dimensionné. À croire que cet aspect de ma personne avait échappé à la vigilance des sélectionneurs. Le fait est, comme on vient de le voir, qu’il me fallait chaque fois faire appel à cette espèce de joker qui se faisait appeler W. Il repartait toujours le ventre plein, alors que le mien pouvait en contenir encore autant, n’était la capacité mécanique de mon estomac.

Jusque-là, on ne m’avait pas tenu rigueur de ce défaut. Il n’en fut même jamais question, à croire que c’était un droit. J’avais fini par y croire moi-même et, depuis quelque temps, W avait dû remarquer que ma voix, quand je l’appelais au téléphone, ne laissait paraître aucun signe d’angoisse. À la vérité, on riait ensemble avant de raccrocher, ce qui fait que je l’attendais sans me poser trop de questions. Je m’en posais, mais pas comme avant.

Vous m’auriez connu aux premiers temps de mon activité, vous vous demanderiez si celui qui vous écrit aujourd’hui a encore des points communs avec le débutant qui prenait le temps de curer ses dents entre chaque assiette. Je ne me soucie plus de ces détails hygiéniques. Je suis même devenu malpropre. On sent bien, je le remarque, que je n’exerce pas un métier complètement aseptisé. Je ne travaille pas pour l’État.

Au vu des faits, et de ce qui m’était permis d’en penser, je considérais que l’appel systématique à W ne nuisait pas à ma réputation. La preuve en était que tout recommençait et se finissait de la même et inébranlable façon. Z n’avait donc aucune raison de me rendre visite. Et on peut dire qu’il s’y connaissait en matière de procédure. Il ne ratait jamais personne. On le disait même sans pitié.

Telle était ma situation ce matin-là, chez monsieur X et dans sa peau, surpris en pleine digestion par ces pensées diverses. J’étais sorti pour chercher du bois dans la remise. Il était impossible qu’on ne me vît pas. Et c’était nécessaire. Ainsi, par la suite on témoignerait que ce matin-là, j’étais encore vivant. On aurait alors la possibilité de compter les jours écoulés entre ce « matin-là » et la découverte de mon cadavre, durée qu’il ne me revenait pas de calculer. Je pense qu’elle était laissée à l’avenant. Mais en principe, mon état de décomposition ne me rendait pas méconnaissable. Il y avait toujours quelqu’un pour se souvenir de moi.

Je pris mon temps. Le plaisir volé à cette fille surgie de nulle part m’inspirait d’autres satisfactions. Qui était-elle ?

Ce n’était pas la bonne question, je le savais. Elle était qui elle était et point. Cela ne me concernait pas. Monsieur X avait vécu ce qu’il avait vécu. Et j’étais intervenu selon un processus strict que jamais je ne m’étais avisé de modifier d’une virgule. L’aide apportée par W reculait simplement l’échéance de la maîtrise convoitée. Ce ne serait pas pour cette fois. Vu l’état de mon estomac, il me faudrait sans doute du temps avant de me passer de W. Ou je n’y arriverais jamais et on finirait par me rendre à l’humanité ou j’accomplirais d’autres devoirs avant de m’éteindre définitivement. Bon.

Seulement voilà, cette fois-ci, la procédure avait subi un changement notable : un être appartenant à l’existence de monsieur X s’était interposé entre lui et moi et peut-être même entre W et moi. Je ne savais qu’en penser. Était-ce une épreuve supplémentaire, preuve que je progressais et qu’on voulait savoir si j’étais prêt à monter en grade ? Ce ne pouvait être que ça. Quoi d’autre ? Il ne me venait rien d’autre à l’esprit, aussi pris-je le temps de m’intéresser à cette hypothèse en la considérant déjà comme une certitude. Un bras se leva au loin sur la place, mais je ne pouvais, à cette distance, distinguer le salut du bras d’honneur, ni si ce geste m’était destiné. Je levai moi aussi le bras, histoire de me manifester clairement.

Cette fille constituait-elle donc une intervention de la hiérarchie ou fallait-il la considérer comme un élément étranger ? Je ne me souvenais pas d’avoir lu dans le regard de W le moindre signe me permettant de pencher pour l’une ou l’autre solution au problème qu’on me posait ou qui se posait alors que rien n’avait changé. Mais W m’aurait-il quitté si cette fille ne faisait pas partie du processus ? Était-ce de cette façon absurde qu’on était viré ? Et qu’avais-je donc fait pour mériter un renvoi sans appel ? Car, si cette perspective était vérifiée, et elle le serait tôt ou tard, je n’aurais pas la possibilité de me pourvoir en appel. Les décisions de notre hiérarchie se prenaient toujours en dernier recours. J’allais finir dans la peau de monsieur X. Dans ce cas, pourquoi avalerais-je le poison qu’avait préparé W ?

Mais si je décidais, sans consulter personne, de continuer de vivre malgré les ordres que j’avais clairement reçus, et s’il m’était possible de le faire dans la peau de monsieur X, comment expliquerais-je le cadavre de cette fille dont j’ignorais l’importance et l’identité ? Car on poserait inévitablement la question à monsieur X. Comment alors expliquer qu’elle avait disparu de sa vie ? Alors qu’il ne savait même pas qui elle était ?

Si je choisissais de me défiler de cette manière, je devais prendre la précaution de me renseigner. Et jusqu’où me conduirait cette périlleuse enquête ? Moi, habitué depuis longtemps à la stricte application d’une procédure inchangée, étais-je capable de m’aventurer dans une recherche sans les outils nécessaires ? Je redevenais un amateur candidat au noviciat, avec la différence que cette fois, il n’y avait personne pour me parler de la carrière possible si j’y mettais du mien. Je serais seul, livré à moi-même par le biais de découvertes imprévisibles. Je finirais par attraper une maladie !

Comme vous le voyez, ma situation était tragique. J’avais un choix à faire. Et de lui dépendait toute la suite de mon histoire qui pouvait être celle d’un novice au bord du gouffre ou celle d’un monsieur X tôt ou tard prévenu de s’expliquer sur la disparition d’une fille qu’il ne connaissait pas. Ce ne sont pas là, admettez-le, les ressorts d’une aimable comédie.

Je rangeais soigneusement le bois près de la cheminée, cherchant à étirer le temps dont je disposais raisonnablement pour prendre une décision. Je construisis ainsi les deux scénarios :

 

1) J’avalais le poison sans me soucier du cadavre de la fille, laissant aux hommes le soin d’en penser quelque chose ;

2) J’épargnais cette probable humiliation à monsieur X et je mettais fin à la procédure en prenant sa place.

 

Dans le premier cas, je renonçais à résoudre l’énigme posée par la fille et prenais le risque de ne pas accepter une épreuve programmée par mes supérieurs. Dans le second, je me jetais pieds et poings liés dans une procédure judiciaire où j’apparaissais d’emblée comme le coupable. C’est ça, la tragédie. D’un côté comme de l’autre de cette scène incontournable, je finissais mal : jeté comme un chien de la niche où j’avais trouvé refuge ; ou jeté de la même façon dans un cul de basse-fosse où je crèverais comme un chien. Horreur !

Il fallait bien que, dans ces sinistres conditions, je me misse d’urgence à chercher une autre issue. D’ordinaire, l’acteur se tourne vers les coulisses ou bien il se tue à trouver un regard complice dans la masse des spectateurs. Mais je n’avais à ma disposition ni coulisses ni spectateurs. J’étais seul et sans ressources. Et j’évitais de me poser la question de savoir si le jeu en valait la chandelle.

Il était évident que si je m’engageais dans une voie, je ne pourrais pas rebrousser chemin en cas de noire perspective, car on connaît toujours la fin à ses signes annonciateurs et la dernière étape est un supplice. Je savais pertinemment que j’étais destiné à être supplicié d’une manière ou d’une autre. J’étais déjà condamné. Il ne me restait plus qu’à décider de quelle manière je quitterais ce monde sans savoir à qui je céderais cette médiocre situation.

Pleurer n’arrange rien. Et quant à prendre plaisir dans les trous déjà froids de la fille qui commençait à pourrir dans la cave, mon cerveau y avait renoncé, me privant d’avance de l’érection nécessaire. Certes, je pouvais encore la manger. Qui témoignerait qu’elle était entrée dans la maison de monsieur X pour ne plus en sortir ? Le risque existait, certes, mais n’était-il pas fait pour être joué ?

Il y a une grande différence entre la tragédie et le jeu. Et tout homme sain d’esprit choisit toujours de jouer plutôt que de se donner à son personnage.

Mais mon estomac me disait le contraire. Il ne pourrait rien engloutir avant plusieurs jours. Et cette attente était-elle compatible avec la procédure ? Non. Je me mordis cette langue qui ne trouvait rien à redire. Si je voulais attendre, je ne pouvais le faire sans la permission de Z. Or, autant il est facile de savoir à l’avance ce qui va se passer en compagnie de W, autant il est dangereux de se livrer à l’imprévisible caractère de Z. Et pourtant, attendre la fin de la digestion, c’était se donner à lui tout entier. Je ne me voyais vraiment pas expliquer les raisons de ma sollicitude. Et il perdrait peut-être patience avant que j’eusse fini de m’expliquer. C’était un risque à prendre. Et pourquoi ne pas admettre que c’était justement ce qu’on me demandait de parier avant de me pousser d’un échelon ?

En général, les assassins, — ce que je n’étais pas, mais j’avais un cadavre sur les bras — les assassins font disparaître leurs victimes avec plus ou moins de succès selon l’efficacité des procédures et du Droit et en vertu de l’intelligence de l’enquêteur qui, hélas, n’est jamais seul. L’assassin se retrouve immanquablement devant une armée d’experts et de délateurs. Il est à prévoir que ses chances de réussites sont plus proches de zéro que de un. Mais assassine-t-on si l’on n’espère rien des lois de probabilité ? On s’est peut-être même renseigné sur ces statistiques. On a, pour tout dire, mis toutes les chances de son côté.

J’en étais loin. Enterrer le cadavre dans le jardin, qui était à l’abri des regards contrairement à la remise, n’était pas ce que j’avais de mieux à faire. Le transporter dans la forêt voisine compliquait un peu les choses, mais pas tant que ça. Et puis je n’avais pas de voiture. Me voyais-je circulant avec un cadavre sur le dos ? De plus, W ne m’avait pas laissé sa bicyclette. Que penserait-il de moi si je lui demandais de revenir uniquement pour me la prêter ? Ah ! ce qu’on est seul quand on ne peut faire autrement que de l’être !

Alors ? Décidais-je de me soumettre à l’appréciation imprévisible de mes chefs ? Ou étais-je destiné à devenir monsieur X ? Un peu les deux.

J’appelai Z. Il grogna. Il n’aimait pas qu’on le dérangeât. On ne savait pas à quoi il s’occupait juste au moment où on l’appelait, mais ça le dérangeait et il grognait toujours à l’autre bout du fil. Je m’identifiai :

« X ? rugit-il. Je ne connais pas de X !

— C’est que… c’est un nom provisoire. L’homme que je viens de manger est monsieur X…

— Personne ne s’appelle X ! Raccrochez immédiatement ou vous allez voir !

— Mais j’ai besoin de votre aide, Z !

— Vous ne pouviez pas commencer par là !

— Mais vous m’avez demandé…

— Où êtes-vous ?

— Chez monsieur X. Je vous explique le chemin…

— Je sais très bien où habite monsieur X ! »

Il en avait de la chance, Z, car moi, je ne le savais plus. Il raccrocha. J’avais jeté les dés. Il était désormais impossible de reculer, mais j’avais peut-être, je dis bien peut-être, assez de talent pour déjouer les mauvais coups. Qui sait ce que je suis ? Je sais ce que je ne suis pas.

À la cave, la fille avait des spasmes. Elle avait perdu ses charmantes couleurs. Et j’avais retrouvé le pouvoir. Je l’enculais joyeusement. Ce n’était pas bien propre mais, comme je l’ai dit, je n’étais plus le jeune homme soigné qui ménageait ses boucles pour plaire à ses voisines, les jeunes comme les autres. Je ne saurais me passer de ces moments de soulagement. C’est ça ou la drogue, avais-je répondu à mon père qui me menaçait de cécité. Le trou était devenu ma géométrie existentielle. J’en étais parfaitement heureux. Mais là, chiffonnant mon gland avec le soutien-gorge de la fille, je craignais plutôt d’avoir à y disparaître pour toujours. Et ce trou-là, on n’y entrait pas par la queue, pour ce que je pouvais en savoir bien sûr, car personne n’a la science infuse. Et moi moins que les autres, pensai-je en remontant.

Z téléphona à midi pour me dire qu’il était retardé par un imprévu. Je répondis que je comprenais parfaitement qu’il existât des choses et des êtres plus importants que moi qui n’étais qu’un prétendant au bonheur d’exister. Il ne grogna pas. Il se contenta se claquer sa grosse langue et raccrocha. J’avais oublié de lui demander si je devais mettre le cadavre au congélateur. W lui avait certainement parlé du cadavre.

Dans la cuisine, il n’y avait plus de traces de monsieur X. J’étais de nouveau chez moi. Mais le congélateur était vide. Et le frigo ne contenait que des boissons. Qui ne se sent pas un petit creux sur le coup de midi ? Nous n’échappons pas nous-mêmes à cette règle divine. Je m’apprêtais à sortir pour me restaurer quand je m’aperçus heureusement à temps que c’était une erreur. En effet, Z n’avait rien dit sur la durée du retard qui le retenait quelque part entre son bureau et la maison de monsieur X. Je ne pouvais tout de même pas lui donner rendez-vous au restaurant. Je ne connais pas d’exemple de novice qui se soit risqué à passer pour un cabotin. Jouez mal votre rôle et vous ne jouez plus. Il ne me restait plus qu’à tailler un morceau dans la chair de la fille.

Certes, j’ignorais en quoi la chair non prévue pour être mangée pouvait éventuellement affecter notre capacité à digérer. J’y pensais en descendant à la cave. Et je ralentissais, non pas que j’eusse moins faim, mais ces questions qui surgissent sans prévenir me jettent toujours dans un embarras qui me ferait honte si j’avais à le manifester devant quelqu’un. Elle commençait à sentir beaucoup. Un séjour au congélateur pallierait cette incommodité. Mais au moment où je m’apprêtais à la soulever, ses yeux, que je n’avais pas fermés, semblèrent me dire :

« Pourquoi as-tu faim puisque ton estomac refuse d’avaler quoi que ce soit ? »

Et ce n’était plus le cas ! Je le constatai avec horreur. J’eus un de ces vertiges circulaires qui me font perdre l’équilibre et je me retrouvai sur le tas de charbon. J’étais joli si j’avais dérangé Z pour des prunes ! Sans compter l’influence inévitable qu’il exercerait sur la suite des évènements me concernant. J’avais retrouvé la capacité de manger et Z allait se rappliquer pour satisfaire une demande qui n’avait plus d’objet. Je commençais mal ma nouvelle existence. J’étais déjà dans le pétrin.

J’enfermais la fille dans le congélateur. L’ouverture d’une fenêtre suffit à évacuer l’odeur, comme quoi elle n’était pas si pourrie que ça. J’avais tranché une fesse et j’étais en train de retirer la peau et les nerfs quand on a sonné. Z ! Mon couteau valsa. Je faillis glisser sur une petite flaque de sang qui gouttait à l’angle de la table. Il était trop tard pour reculer. Après tout, j’étais ce que j’étais et je n’avais pas le pouvoir de devenir sans autorisation. Le torchon à la main, je me dirigeais vers la porte. La silhouette qui se découpait dans la vitre était parfaitement immobile, autrement dit dépourvue d’impatience. C’était toujours ça ! J’ouvris. Ce n’était pas Z !

L’être qui me regardait sans rien dire était monté sur des échasses. Ainsi. Il était à peine plus grand que moi. Il me fallut quelques secondes pour m’apercevoir qu’il s’agissait d’un enfant. Et comme mon aspect l’amusait, je supposai que j’étais censé le connaître. Il manquait une incisive à sa bouche grande ouverte. Il avait la langue verte à cause de la sucette qu’il tenait à la hauteur de son menton. L’autre main s’approcha et mit un temps infini à extraire une plume qui s’était incrustée dans le revers de mon veston.

« Elle est pas là, Katie ? »

Ainsi, elle s’appelait Katie. J’étais heureux de l’apprendre, tellement heureux que je poussais le gamin à l’intérieur. Ses échasses glissaient sur le parquet fraîchement ciré. Il se livra ainsi à un étrange ballet qui s’acheva par terre où il se plaignit d’avoir très mal je ne sais plus où. Il me reprochait maintenant de l’avoir fait tomber exprès. Il était passé en quelques secondes de la joie idiote de l’intrus heureux de déranger à la douleur de n’être pas conçu autrement que les autres et d’avoir à en souffrir quand l’un de ces autres le décidait. Je dus l’étrangler à moitié pour lui faire avouer son nom et il me résista longtemps sous prétexte que je le connaissais déjà et qu’il était parfaitement idiot de ne pas me l’apprendre. Il lui fallut cinq bonnes minutes pour retrouver sa respiration, temps trop court pour me permettre de décider de son sort. Décidément, monsieur X connaissait beaucoup de monde et j’avais certainement beaucoup plus de choses à apprendre que je n’avais prévu.

« Pète ? hurlai-je contre son front. Pète comme péter ?

— On me fait toujours cette blague, rouspéta-t-il (car le bambin était coriace). Mais je m’en fiche parce que ça me plaît de m’appeler Pète !

— Petit salaud ! Je vais t’apprendre à mourir, moi ! »

Et je me remis à lui serrer la gorge. Point n’est besoin de vous dire qu’il en creva. Après avoir râlé comme une baudruche qui se dégonfle, il devint aussi mou qu’une poignée de guimauve. Je haletais comme après un sprint. Et en effet, j’avais été vite en besogne. Avec deux cadavres sur les bras, je passais d’un système à une inconnue, qui est déjà au-dessus de mes forces, à une construction qui ne prendrait de sens qu’avec l’aide indispensable de Z. Et il n’arrivait pas. Si un inconnu frappait encore à ma porte, je laissais tomber les mathématiques pour me livrer corps et âme à la broderie romanesque. Étais-je en mesure d’avaler deux cadavres même dans le cas où Z m’accorderait le délai nécessaire à la régénérescence de mon estomac ? Rien n’était moins sûr. En tout cas, je n’avais plus faim. Je mis le cadavre de Pète dans le congélateur qui, une fois la fesse réintégrée, signala par le clignotement d’un témoin qu’il n’en accepterait pas un troisième, sauf s’il s’agissait de celui d’une mouche. Je mesurais là dans quel pétrin je m’étais fourré. Et si les choses n’avaient pas pris une autre tournure, c’est que j’étais sorti de la procédure pour mettre les pieds dans un domaine que je ne connaissais que par ouï-dire.

Il ne me restait plus qu’à attendre. Si on avait sonné, je n’aurais pas répondu. Moi qui n’avais jamais tué personne, même à la guerre, je savais que je pouvais recommencer à la moindre occasion. Il suffisait qu’on me contredît pour que j’envoyasse ledit improbateur ad patres. À moins de perdre le combat, ce qui pouvait toujours arriver. Mais on ne sonna pas de tout l’après-midi. Je bus autant que je pus. Et j’étais complètement beurré quand, enfin, Z se présenta sur le perron. Comme j’allais l’embrasser, il recula :

« Qu’est-ce que j’apprends ? dit-il en secouant l’index. Vous avez tué deux personnes ! Qui vous y a autorisé ?

— Ah ! Pardon, maître ! Pour Katie, c’était un accident ! Et comme personne d’autre n’est venu, je n’ai tué qu’une personne, du nom de Pète.

— Et qui est Pète ?

— Si je le savais… »

On se dirigea droit sur le congélateur. Évidemment, Z me reprocha d’y avoir mis les cadavres sans autorisation de ses services. La fesse à moitié cuite ne s’expliquait pas non plus. Il referma la porte du congélateur et me regarda droit dans les yeux :

« Quelle est votre demande, monsieur X ?

— Je ne suis pas monsieur X… Monsieur X est…

— Je sais très bien où il est ! C’est moi qui l’y ai envoyé. Je vous repose la question : Que voulez-vous que je fasse pour vous ?

— Mon estomac…

— Je sais très bien que votre estomac est trop petit pour servir d’estomac ! Je me demande pourquoi quelqu’un vous a recommandé pour ce travail.

— Je ne sais pas qui c’est ! Je n’ai jamais été pistonné. Quand je suis revenu à moi, je me trouvais là et…

— Et vous reveniez d’où, monsieur X ?

— Si je le savais…

— Je sais très bien d’où vous reveniez, monsieur X. Mais ce que je ne sais pas, c’est pourquoi on vous a confié cette tâche qui nécessite un gros estomac en état de parfait fonctionnement. Or, vous en êtes dépourvu.

— Je peux faire autre chose !

— Et qu’est-ce que vous savez faire, monsieur X ?

— Je sais très bien ce que je sais faire ! »

Z sourit. Je ne l’avais jamais vu sourire. C’était mauvais signe, je le sentais. Il prit place à la table que je n’avais pas nettoyée, mais il ne parut pas dégoûté.

« W dit beaucoup de bien de vous, dit-il. C’est même pour ça qu’on vous a mis monsieur X entre les mains. Mais ce n’étaient pas de bonnes mains si j’en juge par ce que je vois ! W n’est pas fiable à cent pour cent. Et quant à vous, il ne vous reste pas un pour cent de chance d’avancer et d’obtenir la maîtrise. Et comme on ne peut pas rester novice toute la vie, il ne vous reste plus beaucoup de solutions… »

Il n’eût servi à rien que je me jetasse à ses pieds. D’ailleurs, il n’en avait pas. Il tenait sur des prothèses qui ne ressemblaient pas à des pieds. Il me demanda de me mettre à genoux uniquement pour les observer de près puis, tandis que je cherchais les mots pour ne pas être pris au dépourvu en cas de contrôle de mes connaissances, il dit :

« Moi aussi j’ai été novice. J’avais des petits pieds. Il m’est arrivé mille aventures désagréables à cause d’eux. Mais j’ai surmonté toutes les difficultés pour triompher chaque fois. Oh ! je ne dis pas que W ne m’a pas aidé. Comme vous le savez, W a le plus gros estomac de la compagnie, mais il aussi un vélo. Et c’est sur ce vélo que j’ai épargné à mes petits pieds bien des souffrances que d’ailleurs on jugeait inutiles en haut lieu. Nous avons tous nos défauts. W aussi avait un défaut. Je parie qu’il ne vous en a pas parlé…

— Il dormait quand Katie est entrée dans ma vie…

— Voilà le défaut de W : il dort trop ! Et ça vous a joué un tour. Que diriez-vous d’un estomac à la mesure des trois cadavres que vous allez devoir manger pour que personne ne soupçonne monsieur X de les avoir tués ?

— Mais je n’ai pas tué Katie ! Pour Pète, je ne nie pas. Et je ne sais pas de qui vous parlez ! »

Z se mit à rire. Il refusa un verre de vin, car il ne buvait jamais, mais il me conseilla de vider la bouteille avant de m’en dire plus. Il riait vraiment de bon cœur. Mon esprit s’embrouillait. Qui était ce troisième cadavre ? Qui avait-il été ? Je n’avais jamais vécu de pareilles complications. Était-ce le prix à payer pour avoir un estomac de taille respectable ? Et le congélateur qui clignotait pour signaler une surcharge ! Z ne s’en inquiétait même pas.

« Finissez votre bouteille et continuons cette conversation dans le salon. On y sera mieux question propreté. »

Il se leva et, le goulot au fond de la gorge, je le suivis. Il trouva le salon un peu plus propre, mais guère plus. Il avait raison. J’en avais mis partout en étranglant Pète. Cette odeur de vomi était insupportable, mais Z sembla s’en accommoder. Il s’assit même dans le fauteuil que Pète avait complètement souillé. Je trouvais ça écœurant.

« Il vous est arrivé beaucoup de choses aujourd’hui, dit Z. Je reconnais que ça peut être déroutant. Mais vous pensez bien qu’il est inévitable d’être dérouté à un moment précis du parcours professionnel. Vous me suivez ?

— Jusque-là, ça va…

— Ça ira moins bien tout à l’heure, je vous préviens… »

Il s’arrêta pour juger de ma capacité à continuer de le suivre. Entre temps, j’avais vidé deux autres bouteilles.

« On commence toujours par tuer un enfant, poursuivit-il. Ça se comprend. Un enfant, c’est facile. Ça ne pèse pas lourd devant la détermination d’un homme à le posséder pour toujours.

— J’ai ce sentiment, en effet…

— Mais vous pensez bien qu’on ne peut vous permettre de vous en contenter. Posséder, si ce n’est pas un homme, ça ne compte pas !

— Il y a eu Katie juste avant !

— Oui, mais c’était un accident. Ça ne compte pas non plus. Maintenant, si vous voulez vraiment vous engager corps et âme dans la profession, il vous reste à tuer un homme.

— Un homme ! Mais quel homme ? »

Z éclata d’un long rire qui secoua jusqu’aux murs. Il se tortillait dans le vomi du fauteuil, indifférent à la souillure que ses mains répandaient sur son visage grimaçant de joie. Mais je ne comprenais pas cette joie. Je cessais de picoler momentanément :

« Ai-je échoué, maître ? bredouillai-je lamentablement. Si c’est le cas, veuillez me faire la grâce de cesser ces moqueries d’un autre âge…

— D’un autre âge ? Mais pour qui vous prenez-vous, X ? »

Il n’avait pas interrompu son rire grossier de maître qui vient de berner son coupable serviteur. Ses épaules étaient encore secouées et il étreignait le cuir des accoudoirs qu’il rayait de ses ongles durs et noirs. Je ne savais pas qu’un homme pouvait avoir des ongles noirs pour une autre raison que la crasse. Mais ce n’était pas la raison qui justifiait cette noirceur. C’était sa nature. Ou un effet de l’ascension hiérarchique. Je ne me souvenais pas d’avoir relevé ce troublant détail chez W. Comme j’étais parti, mes ongles demeureraient noirs à jamais.

« Mais je n’ai plus de place dans le congélateur ! m’écriai-je. Comment voulez-vous que je mange une petite femme, un enfant et un homme dont je pressens le volume si je ne m’aide pas un peu d’un congélateur ? Vous voyez cette loupiote qui clignote ? Elle signale que la viande ne sera pas conservée longtemps si on ne change pas ce congélateur pour un plus gros. J’exige qu’on achète un congélateur capable de contenir tout ce que vous avez prévu de me faire avaler !

— Mais je n’ai rien prévu, X ! Vous êtes fou ou vous n’avez rien compris ! »

Jamais on n’avait autant ri de ma déconvenue. Et Dieu sait qu’il m’est arrivé souvent de sombrer dans ce genre de situation. Que m’avaient donc enseigné ces humiliations ? Je me rendais compte soudain que je n’en avais jamais tiré la leçon. Et Z le savait. Il le savait depuis qu’il me connaissait. Et il me connaissait depuis toujours. Je commençai par briser une bouteille vide sur son crâne. Ses petits pieds mécaniques émirent une plainte.

Il était mort. Et je n’étais pas entré en possession d’un nouveau congélateur. Je tirai son corps par les pieds jusque dans la cuisine. Plusieurs tentatives de le faire entrer de force dans le congélateur échouèrent. Et pour corser mon énervement, le témoin lumineux se mit à biper ! L’état d’urgence était déclaré par une force supérieure en moyens de me détruire mentalement avant de me livrer aux rats et autres bestioles agréées.

Un autre témoin encore plus bruyant m’intima l’ordre de refermer la porte sous peine d’une alerte lancée à travers le réseau. Une équipe de secours serait alors envoyée pour me proposer une solution à mon problème de volume à congeler dans les conditions prévues par la loi. Pète rejoignit Z sur la table et j’en profitais pour enculer Katie. Hélas, le signal de mise sur le réseau des données menaça sérieusement de passer à l’action. Je refermai la porte sans éjaculer. Je débandai aussitôt. Je n’étais plus rien. Mais W ne pouvait plus rien pour moi. On n’est jamais aussi seul qu’en présence de cadavres qu’il s’agit de faire disparaître sous peine d’être condamné. Or, il ne pouvait rien m’arriver de pire qu’une condamnation.

Chapitre cinq

Le congélateur retrouva son calme, ce qui était loin d’être mon cas. S’il contenait bien un cadavre, m’autorisant à attendre de le manger, j’en avais deux autres sur les bras. Quand je dis bras, ce n’est pas tout à fait une métaphore. Katie répandait ses odeurs et des bruits tandis que Pète commençait à se décolorer. À eux deux, ils dépassaient le poids d’un adulte tel que Z. Et mon estomac, malgré les signaux contraires de mon cerveau, refusait d’avaler la moindre bouchée. Je savais qu’il peut toujours arriver qu’on se sente dépassé par les évènements, mais j’étais loin de m’imaginer qu’il est alors impossible de revenir au point de départ pour espérer faire mieux la prochaine fois. J’étais dans de beaux draps !

Ce n’était pas la fin dont j’avais rêvé. Mais c’était la fin. Quoi que je fisse, mes tentatives étaient d’avance vouées à l’échec. Non seulement je n’avais pas « tué » monsieur X, mais j’étais responsable de la mort de deux étrangers à notre système et d’un de ses cadres les plus prestigieux. Qui me pardonnerait une telle accumulation de bêtise ? La société des hommes me condamnerait à crever dans une oubliette et celle de mes pairs avait prévu un châtiment encore plus cruel. Je n’avais même plus envie de boire. Je dessoûlais lentement tandis que les deux cadavres retournaient à la poussière selon le processus le plus écœurant qu’un créateur puisse imaginer.

Il n’était pas difficile cependant d’échapper à la justice des hommes. Il suffisait d’avaler le poison préparé par W. Je me transformerais alors en cadavre tout à fait ressemblant et, après de méticuleuses et judiciaires constatations, on m’enterrerait comme n’importe quel citoyen. À ce détail près qu’il n’était pas prévu par la procédure que je devinsse un assassin de masse. Et ce n’était d’ailleurs pas aussi simple, car le cadavre de Z poserait la question de son identité. On n’aurait pas fini de parler de monsieur X et de sa maison de Bagnoute-Le-Saint qui deviendrait un lieu de pèlerinage. Monsieur X entrerait dans l’histoire alors qu’il était prévu de la faire disparaître totalement. Et tout ça, à cause de moi et de je ne sais quelle aptitude à compliquer ce qui est d’abord donné comme tout simple.

Quant au jugement de la compagnie, il n’était pas même idiot de penser m’y soustraire. C’était impensable ! Je ne savais même pas ce qui était réservé aux fratricides. Je n’avais jamais entendu parler d’un cas qui ressemblât au mien de près ou de loin. Il faut dire que ces chères études me réclamaient tout entier. Il n’y avait pas de place pour les flâneries hors limites. Et j’étais persuadé d’être comme les autres. Et ce W qui s’était enfui, me laissant avec un cadavre qui avait glissé par accident sur une trace oubliée. Oubliée par moi. Puis cet enchaînement d’absurdités confinant à la complexité de l’intrigue.

Vous pensez bien que je n’avais pas l’intention de me livrer aux hommes. Cet enfermement me rendrait fou. Et je n’aurais alors pas la possibilité de mettre fin à ma souffrance. On me surveillerait de si près que je ne pourrais pas même en rêver. Autant avaler le poison de W tout de suite. Seulement, ce n’est pas si simple. Une fois mort et enterré comme on enterre les assassins, je devenais la proie de mes pairs. Je ne les voyais vraiment pas me pardonner le meurtre de Z. Qu’advient-il des assassins chez nous ? Je n’en savais strictement rien, faute de m’être renseigné. Ce n’était pourtant pas le temps qui m’avait manqué.

Fuir. Mais pour aller où ? Fuir à la fois la justice des hommes, qui est impitoyable, et la règle que j’ai acceptée une fois pour toutes ? Je ne pouvais même pas me tuer ! Ni me dévorer d’ailleurs. Voilà ce qui arrive quand on obéit aveuglément à ses maîtres, me dis-je. Il ne faut jamais perdre le sens critique si on veut rester raisonnable et ne pas risquer de devenir le sujet d’une comédie burlesque au lieu d’élever sa mémoire au niveau de la stricte tragédie.

Je ne boirais plus jamais. Et je ne violerais plus personne. Je n’aurais même plus rien à faire. On se ficherait complètement de ce que je penserais. Je n’éprouverais que des sentiments et je serais le seul à en apprécier les tourments tragiques. On rirait de moi et on finirait par m’oublier, car la nature du rire explique le temps.

Fichu pour fichu, je me couchais. Le verre contenant le poison attirait les mouches venues fort nombreuses assister leurs collègues nécrophages. Je mesurais alors le temps, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Je ne me souvenais d’ailleurs pas de l’avoir mesuré avant de m’engager dans cette voie. Je n’ai jamais été un arpenteur. Comment évaluer le monde environnant si on rêve à autre chose de moins systématique ? Mais était-il temps de se livrer aux réminiscences ? Je n’étais qu’avenir maintenant. Et je n’étais rien devenu.

Voilà dans quelles pensées confuses je m’adonnais quand W entra. Il avait changé de costume, sans doute parce qu’il venait d’assister l’impétrant d’une autre affaire. Et il n’avait pas pris le temps d’en enfiler un autre, celui qui était prévu dans mon cas. Il s’en excusa. Il était pressé, car un tout jeune novice était entré dans une action encore plus imprévisible que celle que je venais de réduire à l’impossible.

« Imprévisible ? râlai-je. Je ne savais pas qu’il y en avait d’imprévisibles. Il m’avait semblé qu’au contraire tout était toujours prévu. Je… Je vous faisais confiance !

— Il était temps pour vous, en effet, de remettre les pendules à l’heure…

— Mais de quelle pendule parlez-vous ? La dernière pendule dont j’ai remonté le ressort appartenait encore à ma mère. Je croyais qu’en vous suivant aveuglément, je n’aurais plus à monter sur escabeau pour tourner cette maudire clé !

— Il faut vous remettre à boire, X. Ce sevrage ne vous vaut rien. Vous ne devriez pas vous écouter chaque fois qu’on ne vous entend plus. Je reviens ! »

Il s’éclipsa, comme une vision. Il était encore temps d’avaler le poison. Après tout, le jugement de mes pairs, auquel W ne pouvait pas demeurer étranger, était peut-être moins terrible que celui des hommes. W me renseignerait sans doute si je le lui demandais. N’était-il pas payé pour ça ? Il réapparut avec l’enfant dans les bras.

« Il est encore chaud, dit-il. Profitez-en pendant que je réfléchis. Je redescends pour ne pas vous déranger. Vos paramètres indiquent que vous ne bandez plus aussi bien. C’est l’émotion. Plongez-vous dans l’oubli ! »

Il ferma la porte derrière lui. Puis il la rouvrit et montra sa tête joyeuse.

« Je pense que vous préférerez toujours la chair au pinard, gloussa-t-il. Vous êtes exactement comme moi. »

Et il ferma. J’entendis ses pas dans l’escalier. Puis ses mâchoires produisirent le bruit significatif du mangeur qui commence par les os.

Dans le lit, je me sentais moins seul. Certes, l’enfant Pète était mort, mais il n’avait rien perdu de sa fraîche beauté. Je bandais mal cependant. Je pense maintenant que mon cerveau était plus occupé à écouter les bruits de mastications qui remontaient de la cuisine. Sinon, comment expliquer ma déficience, moi qui ne ratai jamais un coup ? Je renonçai. D’ailleurs, je n’avais pas désiré m’adonner à cette activité. J’avais même prévu de ne rien faire, d’attendre, de me soumettre au fond. Et j’avais commencé à apprécier cet abandon. W n’était-il venu que pour me sauver de moi-même ?

Je descendis sur la pointe des pieds. Le fracas des os était presque terrifiant. W suçait beaucoup aussi. Et de temps en temps, il reprenait sa respiration en haletant. Il était vraiment pressé, mais il n’y avait qu’un W. Rien n’était prévu en cas de surcharge. Combien de fois avait-il été contraint de renoncer faute de temps ? Il fallait espérer que ce ne serait pas le cas cette fois-ci. Je cultivais cet espoir. Je m’accrochais encore à la réalité.

Je jetai un œil finement inséré dans la cuisine. Les morceaux de cadavres jonchaient le sol dans un désordre sanglant. Il était impossible de distinguer les restes de Katie de ceux de Z. le congélateur, ouvert, clignotait de tous ses feux, émettant un concert de bips assez heureusement pensés pour couvrir mes propres sonorités. Car j’en poussais, des cris ! De tout petits cris qui bavaient dans mes mains. Et mon tremblement irrépressible secouait la porte. Cependant, W était trop occupé pour déceler ma présence. Il était couvert de sang et d’écailles jaunes. Un nerf pendait sur son menton. Et ses paupières ressemblaient à des feuilles d’automne. On ne pouvait pas être plus horrible.

 

Art. 3. Nous donnons les vêtements aux pauvres, ainsi que les accessoires tels que boucles, montres, anneaux, couronnes dentaires, pinces à vélo. Vous voudrez donc bien les rassembler dans un sac et les amener au dépôt où les responsables des distributions externes se chargeront de les dispatcher en fonction des nécessités du moment. Cet article ne concerne que les accessoires, à l’exclusion de toute autre propriété. Vous voudrez bien consulter les art. XX & ss : Autres destinations des objets récupérés en action commandée.

 

Il est vrai que je ne m’étais jamais posé la question de savoir qui étaient ces pauvres, ni ce qu’ils faisaient exactement des objets qui leur étaient donnés. Mais en observant la scène de plus près, je remarquais que W avait soigneusement mis à part trois objets apparemment non concernés par le règlement : les échasses de Pète, le stérilet de Katie et les petits pieds mécaniques de Z. Ils trônaient sur le marbre d’un bahut et sous un paysage d’automne à l’huile. Un ange de bronze se penchait amoureusement sur la scène. Il ne me restait plus qu’à m’en approcher pour donner à ce spectacle la note d’étonnement sceptique qui lui manquait à mon avis. W cessa de mâcher.

« Mmm ch ch ch rrr rrr bll ? dit-il dans mon dos.

— On ne parle pas la bouche pleine !

— Gulp ! Slorp ! Vous avez raison, X. Je me laisse aller depuis quelque temps, mais il faut dire que les dernières recrues me donnent du fil à retordre. Je finirai par laisser une scène en chantier, vous verrez ! Et Dieu sait ce qui se passera alors ! »

Ce n’était donc jamais arrivé… Mais pourquoi donc m’étais-je pressé de m’angoisser puisque rien ne menaçait ce souci de perfection ? C’était là un aspect intéressant de notre travail : quoi qu’il arrivât (et j’en avais maintenant un exemple parlant), ce travail était toujours parfaitement achevé. Je m’étais fait beaucoup de souci pour rien. Je me retournai pour montrer ma soudaine tranquillité.

« Qu’est-ce qui vous rend si heureux, X ? Vous êtes pourtant dans de sales draps.

— Pète ne s’en plaindra pas, monsieur.

— Comment l’avez-vous trouvé ? Si vous en avez terminé avec lui, vous pouvez me l’amener. Il ne me faudra pas plus de cinq minutes pour en finir avec ceux-là. »

Je retournai dans la chambre. Au passage, je bus deux verres tirés d’un tonneau. Cinq minutes ? Je n’en avais pas besoin d’autant ! Le petit corps tiède et mou de Pète reçut ma semence en moins de trois. Et j’usais des deux minutes restantes pour le descendre dans la cuisine. W achevait la dernière oreille. Je posai délicatement le cadavre sur la table gluante et noire que W m’invita à lécher :

« Votre estomac ne refusera pas ces délices. Et votre cerveau appréciera. »

Je tirai une langue gourmande. W était déjà à l’œuvre. Un os craqua sinistrement. Je dis sinistre car je n’étais pas convaincu par la joie qui m’étreignait pourtant. Que voulez-vous ? Je ne changerais pas comme ça mes deux coups de langue. Il m’a toujours fallu plus de temps que les autres pour accepter d’en avoir fini avec le malheur. Et le malheur est toujours revenu. Et à l’heure encore !

« Ravalez votre salive, X ! Vous en mettez partout ! Vous ne comptez tout de même pas que je vais l’avaler à votre place ! »

Il avait l’air bien tendre, Pète. Son petit visage de poupon de cellulose disparut dans la gueule de W et il n’y eut plus de Pète. Il n’y avait plus personne que W et moi. Il mit les vêtements dans un sac comme prévu par le règlement. Il me regarda alors d’un air si satisfait que je n’osais pas lui demander ce qu’il était prévu de faire des objets remisés sur le bahut. C’est toujours comme ça que ça se passe : je suis à deux doigts de la perfection et cependant un détail démontre le contraire. Et au lieu de poser la question, à laquelle il y a une raison ou je suis venu pour rien, je reste là comme un flan à me tortiller une mèche de cheveux qui me chatouille la joue. W s’apprêtait vraiment à partir, mission accomplie, en m’abandonnant à la présence menaçante d’une paire d’échasses, d’un stérilet et de deux petits pieds mécaniques. Et en effet, m’ayant secoué la main plus que d’habitude, et peut-être même plus que de raison, il tourna les talons et se dirigea vers la sortie. Heureusement, je trouvai alors l’énergie de me jeter sur lui, ou plus exactement dans son dos où se balançait le baluchon contenant les objets réglementairement destinés aux pauvres de l’extérieur. Imaginez sa surprise.

En fait de surprise, il était terrifié. Il laissa tomber le sac qui ne fit aucun bruit. Son visage s’était tellement déformé sous l’effet de la peur que je lui inspirais que je crus qu’il ne s’était pas encore retourné :

« X ! Par pitié ! Pas moi ! Ne vous ai-je pas rendu service ? Personne ne le saura ! Ils ne sauront jamais rien ! Pitié ! »

Si je m’attendais à un pareil dénouement… Mais qu’est-ce qui se dénouait ? Il était déjà à genoux, pleurant la tête basse, et ses mains étreignaient mes souliers. Était-il en train de me dérouter sciemment après que j’eusse donné des signes clairs de joie ? Et dans quel but ? Ma torture n’avait-elle donc pas de fin ? Désirais-je encore, après toutes ces épreuves inexplicables, continuer mon cursus de novice pour aller encore plus loin dans l’horreur et l’égarement ? Il avait l’air terrifié, certes, mais dans quel état me trouvais-je moi-même ? Mon urine se mit à sentir mauvais. Elle me brûlait de l’intérieur. Étais-je totalement fou ? Était-ce là le châtiment réservé aux fratricides ? Pourquoi ne comprenait-on pas que je n’y étais pour rien ? Je n’avais rien vu venir. Je m’étais enfoncé. Et maintenant, W me suppliait de l’épargner !

Décidément, si c’était un examen de mes facultés, il était ardu ! Et quand prendrait-il fin pour me laisser respirer et reprendre mes couleurs naturelles ? L’échéance s’éloignait maintenant avec le comportement inattendu de W. S’il me priait à genoux de l’épargner, c’est que j’avais la possibilité de le tuer. Voilà comment on nous mène. Ah ! je l’eusse su, jamais je n’aurais postulé. Une existence ordinaire, sans satisfaire le moins du monde mes exigences mentales, m’eût au moins épargné ces hésitations propres à troubler l’esprit au lieu de l’autoriser à s’éloigner définitivement du champ de la folie. N’étais-je pas venu pour ça : ne jamais devenir fou ? Si j’avais su ce que je risquais en prétendant échapper à l’évidente incohérence causée par l’anéantissement final de l’intelligence !

Et l’autre qui me demandait pitié ! Si je réfléchissais bien, tout était rentré dans l’ordre. Le poison était prêt et j’avais le temps de réfléchir à l’usage que je pouvais faire des échasses, du stérilet et des petits pieds mécaniques qui n’avaient d’ailleurs pas l’aspect de pieds et pouvaient tout aussi bien servir à autre chose. En tout cas, à leur sujet, j’avais déjà commencé à réfléchir, raison supplémentaire de céder à la joie. Mais ce maître de l’estomac prétendait changer la donne. Et ce n’était pas n’importe qui. Il était le seul à exercer cette fonction. On ne lui connaissait pas de remplaçant. Si je le tuais, qui viendrait en aide aux novices limités du côté de l’estomac ? Et si j’étais le seul novice dans ce cas ?

Ses cris finiraient par alerter le voisinage. Certes, la maison était isolée, mais la rue, quoique peu fréquentée, était le passage obligé pour la quitter. Car Bignoute-Le-Saint est un cul-de-sac. Au-delà, les montagnes interdisent les voyages, à moins de marcher, ce qui n’est pas de mon ressort. Je jetai un œil à travers le rideau. Tout était calme. Il ne manquait plus que quelqu’un se trouvât une bonne excuse, bonne pour lui, pour venir frapper au carreau et augmenter la difficulté de l’examen que je subissais avec un fort mince espoir de réussite. W avait cessé de crier. Il vomissait !

Essayez d’arrêter quelqu’un de vomir ! Vous ne réussirez qu’à compliquer les choses. Il y en aura sur les murs et vous ne serez pas vous-même épargné par cette ordure. Tandis qu’il se contorsionnait sur le parquet, ses expectorations s’épanchaient rapidement, laissant présager un travail de remise en état que je préférais ne pas mesurer. Et je n’avais toujours pas décidé de son sort. Je m’assis sur la première marche de l’escalier, les pieds dans la vomissure épouvantable qui gagnait du terrain.

Dire que les choses s’étaient toujours bien passées ! Je peux même dire qu’elles avaient été d’une simplicité angélique. Pas d’angoisse. Pas d’attente imprévue. La perspective de l’étape suivante était un plaisir à savourer sans retenue. Le paradis, quoi ! Si j’avais dans l’idée de parfaire ma connaissance de l’enfer, je venais d’être servi et le dessert tardait à arriver.

Je compris soudain pourquoi W vomissait. Il n’aurait pas vomi si je l’avais tué à temps. Il vomissait parce qu’il était encore vivant. Le tuer maintenant, c’était limiter l’étendue du désastre. Il n’était pas trop tard. Je devais le faire !

Pourtant, W m’était sympathique, ce que Z n’avait pas été. Katie aussi était sympathique. D’ailleurs, elle était morte par accident. Pète m’avait énervé avec ses petites manières héritées de son milieu. Chaque fois que j’avais tué, je l’avais fait pour de bonnes raisons, tandis que W ne m’incitait nullement à passer à l’acte. Si j’attendais, c’est que je savais qu’à un moment donné, toute cette vomissure finirait par me monter au nez. Et alors…

Et sa bicyclette ? Il la rangeait toujours dans la rue contre le mur de clôture. On pouvait la voir de loin. Et la voyant, on ne pouvait pas ignorer que quelqu’un me rendait visite. On savait bien que ce n’était pas ma bicyclette. M’avait-on déjà vu sur une bicyclette ? Je ne savais pas s’il avait fait un tour en ville. C’était probable. Bagnoute-Le-Saint est une belle petite ville. On est toujours tenté d’en faire le tour, surtout si on n’a pas l’intention de marcher dans la montagne. Et puis quelqu’un l’avait vu arriver. Et arriver deux fois ! Cette répétition d’un même évènement ne pouvait pas échapper à la vigilance de… Mais de qui ? Je ne connaissais personne. Qui perdrait donc son temps à noter point par point les évènements impliquant d’autres questions concernant ma solitude ?

Je sortis. Pourquoi allais-je chercher la bicyclette de W ? Serais-je allé la chercher si je n’avais pas eu l’intention de le tuer ? La rue était déserte. D’ailleurs, la nuit tombait rapidement. On ne circulerait plus. Comme je m’y attendais, W avait cadenassé la roue arrière. Il me fallut soulever le vélo par la selle et le guider d’une seule main. Étant incontestablement doué pour tuer, je le suis moins s’il s’agit de voler. Je m’attendais à voir surgir un Bagnoutain révolver au poing. La dynamo, installée sur la roue avant, toucha le pneu et la lanterne se mit à éclairer le portail. Je ne fus pas surpris par cette lueur soudaine. Je l’avais peut-être déclenchée moi-même. L’esprit vous joue de ces tours quand on ne se sent pas tranquille et que les autres sont encore possibles !

Le portail grinça, car je dus en augmenter l’ouverture. Je n’avais pas prévu d’entrer chez moi en compagnie d’un vélo. Je montai ainsi chargé les marches du perron. La porte étant restée ouverte, W pouvait me voir arriver. Il ne vomissait plus. Il écarquillait des yeux gros de larmes et de sang. La vue du vélo le renseigna sur mes intentions. Je le vis laisser tomber sa tête dans le vomi.

Une fois la porte refermée, je poussai le vélo dans la cuisine et le rangeai contre le bahut sur lequel les échasses, le stérilet et les petits pieds mécaniques subissaient les assauts de l’ange de bronze. Proportionnellement, mon pénis est bien plus gros.

Une chose après l’autre, me dis-je. W s’était mis dans la position du condamné à avoir la tête tranchée par un sabre ou une épée, mais je n’avais pas de sabre ni d’épée. Je ne savais pas avec quoi je le tuerais. Je pouvais lui enfoncer une échasse dans la gorge ou me servir de l’ange pour lui fracasser le crâne. Il y avait encore tellement de possibilités à explorer. Si on continue à développer la technologie, on n’en finira pas de tout essayer. Est-ce bien possible ?

Soudain (je veux dire que j’eus tellement peur que je fis un bond digne d’un ressort), W leva la tête et prit la parole :

« Si vous avez l’intention de prendre le poison que je vous ai préparé, n’oubliez pas de nettoyer le vomi avant. C’est un conseil d’ami.

— J’ai bien compris mais… que ferai-je de votre corps ? Mon estomac…

— Ah ! Cessez de nous bassiner avec votre estomac ! Tout ce que je peux vous dire, c’est que pour le vomi, ce sera facile. Mais pour mon corps, je ne serais pas là pour vous aider à le manger. Vous n’ignorez pas que je suis le seul agent autorisé en matière d’aide apportée au novice. »

Il mentait ! La preuve, c’était qu’il ne disait pas un mot des échasses, du stérilet, des petits pieds mécaniques et surtout de sa bicyclette. Je ne m’en irais pas sans avoir tout fait disparaître aux yeux des hommes. Mais en avais-je la force, le pouvoir… l’intention ? Puis j’eus une sorte d’illumination :

« Je ne vous tuerai pas, clamai-je victorieusement. Vous nettoierez le vomi, vous mettrez les échasses, le stérilet et les petits pieds mécaniques sur le porte-bagages de votre vélo et vous vous en irez ! »

Ce que je venais de dire était sans doute risible, car W éclata d’un rire tel qu’il se remit à vomir. Je l’entendis proférer joyeusement entre deux giclées :

« Vous n’avez rien compris ! Vous n’avez strictement rien compris ! Avalez le poison et laissez faire les hommes. Ils vous jugeront ! »

Ce fut alors à mon tour de me jeter dans le vomi. Et je me suis mis à vomir le peu que j’avais ingurgité avant que tout cela n’arrivât. Vomissant toujours, W m’encourageait en me tapant sur le dos. Et, je ne sais pour quelle folle raison, nous avons ri de concert, vomissant sans mesure. Jamais je n’avais ri autant, mais je me souviens d’avoir vomi bien plus, ce qui sort du cadre de ce récit.

La nuit était tombée depuis des heures quand nous retrouvâmes notre calme habituel. W devait bien savoir, en tant que cadre, où nous en étions du processus dont j’étais devenu le jouet. Il ne m’en confia cependant pas le secret. Pendant que nous nettoyions le vomi, je me demandais ce qui se serait passé si je l’avais tué. Il devança ma question :

« Vous me tuerez, X, mais ce jour n’est pas encore venu…

— Mais qui donc êtes-vous, W ? »

Je le savais bien. Au fond de moi, je le savais depuis longtemps, mais en surface, je n’étais pas encore cette réponse. Il me fit un signe pour m’indiquer que je n’étais pas loin de la vérité, mais que j’avais encore beaucoup à faire pour y croire.

Nous mîmes le vomi dans les bouteilles vides. Je me rendis compte alors du nombre incroyable de litres que j’avais avalés. Je bois beaucoup, je le reconnais, mais jamais autant ! Et une fois toutes les bouteilles remplies, le muid ne suffit pas à contenir tout le vomi.

« C’est dommage d’en perdre, dit W qui s’y connaissait, mais il va falloir en jeter dans l’évier.

— Et si quelqu’un ouvrait une de ces bouteilles dans l’intention de se saouler ?

— Il ne se saoulerait pas ! »

La rosée tombait doucement quand nous sommes sortis. Nous avions bien attaché le sac de vêtements, les échasses, le stérilet et les petits pieds mécaniques avec des sandows qui appartenaient à monsieur X. Il s’en servait pour lier les mains de ses victimes. J’avais d’autres chats à fouetter maintenant que de m’occuper des raisons qui avaient dicté ma conduite à son égard. W enfourcha le vélo et secoua longuement ses fesses sur la selle.

« Qu’est-ce que vous allez faire de tout ça ?

— Est-ce que je vous demande ce que vous allez faire de monsieur X ? »

C’était peut-être là de l’humour, mais il m’avait glacé. J’allais me retrouver seul, face à mes responsabilités. Tout était redevenu simple.

« Il ne manquerait plus qu’on vous renverse, dis-je tristement.

— Si ça arrivait, personne ne comprendrait, dit W.

— Voulez-vous dire que si ça n’arrive pas, les Bagnoutains comprendront enfin ?

— Je ne vous parle pas des Bagnoutains, novice ! Hasta la vista ! »

Je ne m’attardai pas dans la rue. Après tout, une bicyclette qui s’éloigne n’est pas un spectacle extraordinaire. W sifflotait en serrant les freins dans la descente. Je rentrais.

Quelle propreté ! Ce n’était pas dans cet état que j’avais trouvé les lieux à mon arrivée. Ça sentait même bon. Je pris le temps de siffler une bouteille. Il paraît qu’on n’a plus soif une fois qu’on a avalé le poison. C’était en tout cas le bruit qui courait à l’époque de mon noviciat. Je pourrais vous en dire plus long aujourd’hui, mais n’anticipons pas.

Devais-je ouvrir la fenêtre avant de fermer les yeux ? Le matin était clair, à peine frais. J’inspirerais ainsi une certaine tranquillité, comme s’il était possible de quitter ce monde sans le regretter. Mais il n’était pas dit qu’on me trouverait ce matin. Ni même cet après-midi. On ne disait rien de ce moment important dans la procédure. Il était simplement dit qu’on me trouverait et qu’alors, en l’absence de signes d’assassinat, on penserait que j’avais mis fin à mes jours pour une obscure raison, une raison d’autant plus obscure que je ne laissais aucune lettre pour éclairer le jugement de ceux qui étaient censés me regretter.

Le poison était effectivement amer, et non content de l’être, il adhérait obstinément à la langue et au palais. Dans ces conditions, j’aurais dû avoir soif. Et bien il n’en fut rien. Je claquais encore ma langue quand mon cœur s’est arrêté, signe que je n’avais plus rien à faire. Et comme cette situation n’était pas désagréable, je savourais l’air et la lumière du matin que des rideaux de mousseline répandaient sur mon attente. Il y eut même un oiseau pour me divertir, signe qu’on s’occupait là-haut de l’ennui qui me guettait.

À midi, le téléphone sonna. Comme il y avait un appareil sur ma table de chevet, je fus tenté de le décrocher. C’eût été une erreur. Je ne la commis pas. Et le téléphone sonna encore cinq minutes plus tard. Je n’attendis pas une demi-heure avant qu’il se remît à sonner. Il sonnait si fort que je me suis dit qu’il s’agissait peut-être de W ou d’un autre de mes maîtres. Ils vous appelaient pour vous induire en erreur, laquelle était sans conséquence s’il s’agissait bien d’eux. Mais si c’était quelqu’un d’autre, alors tout était à recommencer. Vous comprenez bien, après avoir lu ce que vous venez de lire, que je n’avais aucune envie de me replonger dans un pareil galimatias. Je n’étais pas certain de m’en sortir cette fois. Aussi, je laissai sonner.

Je n’avais certes pas fatigué cet interlocuteur. Il n’attendit pas midi pour me rendre visite. Il entra après avoir frappé et m’appela par mon petit nom, preuve qu’il me connaissait et qu’il savait ce qu’il faisait en entrant chez moi où il avait apparemment ses aises. Après avoir jeté un œil dans la cuisine où le congélateur ronronnait docilement, il grimpa les escaliers quatre à quatre. Il fit irruption dans ma chambre au lieu d’y entrer après avoir renouvelé son appel, signe qu’il commençait à s’inquiéter. Et en effet, il faillit défaillir en me voyant couché raide mort sur mon lit.

Il me ferma aussitôt les yeux, puis me prit le pouls. J’eusse procédé inversement, mais l’homme, que je distinguais entre mes paupières à peine entrouvertes, venait de perdre toute contenance. Il se jeta sur le téléphone et appela. Je fus bigrement soulagé quand je compris que la voix qui lui répondait n’était pas celle de la police, mais celle d’un médecin.

« Vous êtes sûr qu’il est mort ?

— J’en suis sûr !

— Ne bougez pas ! J’arrive ! »

On m’enterra deux jours plus tard. J’étais impatient de me retrouver sous terre. Ces rites d’un autre temps me désespèrent. Mais enfin, ce sont des hommes. Pas mécontent d’entendre la terre s’accumuler sur mon couvercle, j’allumai. On emporte toujours du feu avec soi. Il serait en effet ridicule d’attendre dans le noir, d’autant que nous ne savons pas quand on vient nous chercher. Pour que ça arrive, il faut qu’on ait besoin de nous. Et en pensant à la tournure qu’avaient prise les choses à cause de moi (qui d’autre ?), je me disais qu’il n’était pas impossible qu’on me fît attendre plus que d’habitude. Je méritais une punition. Je ne pouvais en nier la nécessité. Il me restait à espérer que W avait bien défendu ma cause.

Disons-le tout de suite, je n’ai pas vu le temps passer. W ouvrit lui-même le couvercle. Il était heureux de me retrouver en pleine forme. Étais-je disponible pour une autre mission ? Un certain Y avait besoin de mes services. Oui, oui, on me faisait toujours confiance. Allons, allons ! Qu’est-ce que j’allais imaginer ?

Chapitre six

J’avoue qu’une fois sous terre, j’ai renoncé au monde. Je n’avais aucune idée du processus post-mortem nous concernant. Je ne savais même pas s’il était prévu, comme je me mettais à le craindre. Il n’avait jamais été question d’être détruit comme le commun des mortels. On mourait parce que c’était notre travail et une fois sous terre, on attendait sans douter une seconde d’avoir une infinité de missions à accomplir, la suivante étant savourée d’avance. Mais pourquoi ne pas retourner à la condition humaine si on n’était pas fait pour autre chose ? Je n’avais pas besoin de me raisonner pour comprendre que, dès le début, j’avais donné des signes d’une probable incompétence. On s’était montré patient avec moi. Le temps était peut-être venu de me résigner et d’accepter ma véritable nature. Et j’étais sur le point de ne plus être capable de me souvenir de cette expérience qui avait été aussi ma chance.

Mais comme vous le savez depuis la fin du chapitre précédent, je m’en suis sorti. Je laisse imaginer ma joie de revoir W. Je ne pris pas même le temps de me débarrasser des asticots ni de l’odeur de la terre. Je lui sautai au cou pour laisser choir mes larmes sur son épaule. Il ne refusa pas cette étreinte et me pinça une joue avant de lui appliquer une tapette dans le style de celle que l’évêque administre aux enfants qui reçoivent ainsi une approbation définitive. Il me parla tout de suite de Y.

« Y ? m’étonnai-je. Je croyais qu’il s’agissait toujours de X…

— Vous n’êtes pas encore informé de toutes nos conventions, X… euh ! je veux dire Y. Tenez. Servez-vous de cette brosse. »

Il m’en tendit une qui n’avait apparemment jamais servi. Je me brossai pendant qu’il m’observait. Pour la brosse, pas d’inquiétude. C’était la procédure. Mais il ne m’avait jamais observé de cette manière. En principe, pendant que vous vous brossez au sortir du cercueil, W va jeter un œil sur d’autres tombes et vous vous dites qu’il a une raison de le faire, ce qui vous laisse le temps de bien vous brosser. Maintenant, s’il avait procédé comme d’habitude, je me serais dit que lesdites tombes avaient quelque chose à voir avec la destruction possible de novices jugés inaptes au service. Et je n’y aurais rien vu d’inquiétant. Cela m’aurait plutôt rassuré, conforté dans mon idée. Mais W s’était immobilisé, le coude sur une stèle et il me regardait comme si je n’étais pas fait pour durer. Je compris, à tort ou à raison, qu’on me donnait encore une chance et qu’il n’y était pas pour rien. Je lui rendis la brosse après l’avoir interrogé du regard pour savoir si je m’étais bien brossé.

« Vous voilà dans la peau de Y, dit-il d’un air satisfait.

— Je regrette ce qui est arrivé…

— N’y pensez plus. Concentrez-vous sur votre nouvelle mission. Voici le dossier. »

Il eût été plus facile de le manger que de le lire, mais la technologie était encore limitée à la lecture préliminaire des dossiers qui nous étaient confiés pour qu’on en fasse autre chose que ce que je venais de faire du dossier X. Cette partie du processus ne changeait pas. Je vérifiai que le mort était bien Y et non X. W avait le pouvoir de percevoir le doute. Il ne me reprocha rien. Il savait sans doute que je poserais encore des problèmes et j’ignorais si c’était pour la dernière fois.

Il attendit que je refermasse le dossier. Je refis le nœud du ruban avant de le lui rendre. Il poussa du bout d’un doigt une feuille dont l’angle dépassait. On aurait dit que le temps revenait à l’assaut de mon angoisse. Je ne pouvais pas finir comme ça !

« Voilà le billet, dit-il. Et un peu d’argent de poche pour un casse-croûte et un soda. Ne prenez pas d’alcool.

— Je vais pourtant en avoir besoin !

— Attendez d’être sur place pour boire. Ce n’est pas un effort que je vous demande, c’est un acte. Ne commencez pas par une erreur.

— Vous me menacez !

— Certes non ! Mais je ne voudrais pas qu’on vous amène chez Y entre deux flics. N’oubliez pas que Y est mort et que, exception à la règle, tout le monde est au courant…

— Mais ce n’est jamais arrivé ! Vous ne pouvez pas exiger de moi que je m’adapte à une erreur du système !

— Qui vous dit que c’est une erreur ? Ce qui vaut pour X ne vaut pas pour Y. Vous ne savez pas tout, X. Vous ne savez peut-être rien. Et vous ne saurez peut-être jamais.

— Ça en fait des peut-être ! Je croyais que vous étiez mon ami…

— Mais je le suis, X ! Je ne suis ici que pour ça : être votre ami. Je ne vous demande pas d’arrêter de boire. Vous boirez tout ce que voulez une fois chez Y. Et ne vous montrez pas avant de l’avoir mangé. »

Je voyais bien qu’il est difficile d’être Y quand on est X. W voulait m’encourager. Il n’avait peut-être que moi sous la main. Encore un peut-être ! Il me serra la main longuement. Il suait. Je ne suais pas, moi. J’étais déjà dans mon rôle. J’arrivais en gare de Chignosses dans la nuit. J’étais seul sur le quai. Le seul à descendre, veux-je dire. Et il n’y a pas de personnel à cette heure-ci. Il eût pu avoir de nouveaux passagers. Le train repartit, délesté d’un seul et sans un autre pour me remplacer. Cette idée saugrenue me donna le tournis. Ou bien c’était le froid humide de Chignosses qui est au bord de la mer derrière une façade de pins et de dunes. Pourquoi en connaissais-je le ciel alors qu’il faisait noir ? Ah ! oui, le dossier.

Je remontais mon cache-nez sous les yeux. Personne ne s’en étonnerait, si jamais je rencontrais quelqu’un à cette heure avancée de la nuit. La gare de Chignosses a deux issues : à droite ou à gauche. Selon le choix qu’on s’impose en sortant de la salle des pas perdus, on arrive à Chignosses par le nord ou par le sud.

Je n’ai jamais aimé Chignosses. Pourtant, j’y suis né. Qui ne connaît pas la famille Y ? Il faudrait être étranger à l’histoire de notre ville pour ignorer qui je suis. Ce cache-nez, que je prisse par le nord ou le sud, me mettrait à l’abri des questions embarrassantes. Si j’étais mort, et je l’étais, comment expliquer que j’arpentais les rues de Chignosses alors que les fantômes n’existent pas ? Je connaissais ces gens pour les avoir manœuvrés dans l’intérêt de notre dynastie. Ils avaient toujours un œil sur la réalité, ne la perdant jamais de vue malgré les rêves que j’étais capable d’introduire dans leurs cerveaux malades. Oui, je le reconnais, il y avait de la haine dans mon cœur. Et ne croyez pas que je me privais de m’en exprimer. Je me suis plus d’une fois montré odieux. Cependant, j’étais assuré d’avoir beaucoup de monde à mon enterrement. Ils seraient tous là, bavards pour ne pas risquer d’éclairer leur silence.

Je remontai le cours Y. Quelques vitrines répandaient leurs couleurs sur la chaussée. Dans mon estomac, dont vous connaissez la faiblesse, le soda et le casse-croûte tentaient de passer la barrière du duodénum. Une acidité douloureuse m’arrêta dans la lumière. Le vin m’eût épargné cette souffrance et surtout cette trop claire exposition au regard chignossais. Je me voyais dans les reflets d’une affiche, pâle et informe comme un sarment.

W me suivait-il ? Je n’entendais pas son vélo. On l’entendait toujours de loin s’il était monté dessus, mais il lui arrivait, dans les cas difficiles, d’aller à pied et dans ce cas il savait comment entrer dans le silence. Je sortis de la lumière et me mis à louvoyer pour ne pas quitter l’ombre. J’approchais de chez moi. Un valet, vieux fidèle, se tenait sous le porche, juste sous la lampe saturée d’insectes. La draperie qui s’élevait à partir des colonnes était tout simplement majestueuse. Un Y en broderie d’or rutilait sous d’autres signes hérités de l’Histoire. Cependant, les fenêtres étaient éteintes. On n’y distinguait même pas la lueur caractéristique des lumignons. Mon cadavre ne risquait pas d’épouvanter par les effets de la décomposition. Il avait été embaumé par Sylvas. Qui ne rêve pas de l’être par cet artiste reconnu jusqu’au sommet de l’État ?

J’avais hâte de me voir. Qui avait une seule fois songé à embaumer X, même par le plus obscur des embaumeurs ? Personne, pardi ! Tandis que Y avait les moyens d’entrer dans un cercueil avec l’espoir de ne jamais changer d’aspect, d’autant que ce cercueil était un bijou d’astuces technologiques mises en œuvre pour éterniser le travail incomparable de Sylvas. J’avais tout à gagner en passant, sous la houlette de W, de X à Y. Mais mon estomac me disait le contraire. Je sentis mon intestin se nouer avant même d’entreprendre la digestion du soda et du casse-croûte. Ce chyle devait avoir un triste aspect. Je serais victime d’une diarrhée avant de me mettre au travail. Et jusque-là, pas de vin.

Je m’enveloppai dans ma courtepointe. Je ne partais jamais en mission sans elle. Sa ouate me dispensait de penser au froid et à l’humidité des lieux où on me demandait d’agir en professionnel. Je m’étais dissimulé dans une encoignure formée par la saillie d’une vitrine et le renfoncement d’un mur jouxtant une porte cochère. D’ici, je pouvais voir le vieux valet qu’on remplaçait avantageusement, pour la nuit, par un mannequin qui avait toujours appartenu à la famille. Il fumait sa pipe blanche qui lui brûlait les doigts. Impossible de savoir s’il s’agissait du valet ou de sa doublure de cellulose. Le ruban de son chapeau voletait, car la brise s’était levée depuis que j’étais arrivé.

C’était important de le savoir. Si c’était lui, je ne passerais pas. Il était deux fois comme moi. Je connaissais cette force. Je ne ferais pas le poids. Et quelle tête ferait-il lui-même quand il me reconnaîtrait ? En voilà un qui croyait aux fantômes ! Il n’était pas question de provoquer un pareil scandale. Voilà pourquoi W m’avait recommandé, que dis-je ? ordonné de ne pas boire de vin.

Comment tester l’animal ? Lui jeter une pierre le ferait entrer dans une colère dont je ne me souviendrais peut-être pas aussi longtemps que je pouvais l’espérer si j’étais destiné à disparaître moi aussi. Nul doute que ce gaillard disparaîtrait un jour. On n’imagine pas un larbin profiter des largesses qui me flattaient encore (pour combien de temps ?). En attendant, il ne disparaissait pas et imposait sa figure de gardien intransigeant qui sombrerait dans une dangereuse terreur si je me révélais à lui. À moins que quelqu’un de prévenant l’eût invité à se faire remplacer par le mannequin, car le gars était prompt à tricher avec son emploi si on lui en donnait l’occasion.

On est souvent sauvé par les chiens. Le dira-t-on jamais assez ? Cette race compagnonne peut se montrer utile si on sait la manœuvrer habilement. Vint un chien. Un de ces chiens qui errent à toute heure du jour et de la nuit à la recherche d’une poubelle dépourvue de système de fermeture. Il n’y avait pas de poubelle cours Y. On les sortait par-derrière, où la rue est populeuse. Et quand je dis on, je sais ce que je dis. Le chien renifla les souliers du valet. Et que croyez-vous que fît le valet ?

Il ne bougea pas. Attendait-il que le chien fût en bonne position pour lui administrer un coup de pied aussi peu aléatoire que possible ? Où était-ce les pieds du mannequin que le chien arrosait de sa substance ? Je ne sus le dire comme ça sans y prendre le temps d’y réfléchir. Si W me surveillait, qu’en pensait-il ? Je n’osais l’imaginer.

Quand le chien cessa de pisser, il renifla longuement le mollet du valet qui ne bronchait toujours pas. Je jetai un œil égaré dans la nuit. W ne se manifestait pas. Il m’eût été d’une aide appréciable. Le silence n’était troublé que par la truffe du chien. Je vis son urine dégringoler sans bruit les marches du perron et regagner la rigole sans autre trouble que le mien. Puis le chien s’éclipsa comme une vision. Le valet n’avait pas frémi.

Mais de là à me convaincre que ce n’était pas lui et qu’il dormait du sommeil du juste sous les toits, il y avait un abîme d’angoisse que je ne me résignais pas à franchir sans les ailes de mon ange gardien. On se pétrifie à un moment ou à un autre de l’existence. Et il faut en avoir assez de servir de perchoir aux pigeons de la ville pour enfin prendre les jambes à son cou dans la bonne direction.

Avais-je laissé passer ma chance ? Douterais-je encore de la pertinence du recours au chien en cas d’alternative ? Je revins sur mes pas. La gare de Chignosses était noyée dans la lumière de ses réverbères, son toit perdu dans le ciel noir. Je cherchai W sous les arbres. Les bancs étaient libres. J’avais soif. Je pouvais passer la nuit ici, comme un clochard. W me réveillerait-il alors du cauchemar dans lequel il prétendait, si j’avais bien compris, que je serais sauvé de moi-même ? Ou bien m’abandonnerait-il à d’autres fictions moins propres encore à me donner des apparences pour m’épargner les superfétations de la réalité ?

Je ne me couchai pas. Je m’assis, les pieds dans les feuilles mortes. W n’apparaissait pas. Je n’avais plus ce pouvoir. Ou il m’en privait. Qui sait ? Ah ! combien j’enviais l’homme qui sait ce qui convient à sa faiblesse ! Car il n’est pas seulement question de devenir fort à force d’expérience. Il s’agit d’abord et surtout de comprendre sa propre faiblesse. On ne peut se parler à soi-même, et ainsi se donner une chance de s’écouter, qu’à la condition de se voir tel qu’on est ou plus exactement tel qu’on est conçu. Quelle leçon je me donnais !

Et je me relevai ! Je retrouvai ma courtepointe dix minutes plus tard au même endroit et dans les mêmes conditions, celles-ci étant produites par le valet ou le mannequin, le chien n’étant plus là pour m’aider à penser. Je vis alors, par miracle, que la rigole qui me séparait de la chaussée transportait une boue pas forcément aussi répugnante que je la ressentais au plus profond de moi-même. Je m’en couvris le visage. Et, ainsi protégé d’une reconnaissance aussi peu souhaitable que tragique, je m’approchai du valet. Il ne dit rien, ne bougea pas un cil, ne me reconnut pas ! C’était le mannequin. J’avais eu raison !

C’eût été le valet lui-même qu’il ne m’eût pas reconnu. Mais aurait-il laissé entrer un clochard couvert de boue répugnante dans la demeure des Y qu’il était chargé de protéger des intrusions étrangères à notre régime ? Fi donc ! Il l’eût plutôt flatté de sa hallebarde. Et le pauvre X s’en fût trouvé fort mal et rejeté encore plus loin que la gare de Chignosses qui n’était pas la limite extrême imposée à l’étranger, surtout si celui-ci était déjà tombé plus bas.

L’entrée était donc libre. Certes, comme le valet était en réalité un mannequin, la gouvernance de la maison avait fermé la porte de l’intérieur. C’était ignorer qu’étant Y, même si j’étais X, je possédais cette clé et je savais m’en servir. Elle ne fit pas deux tours. J’entrai.

Attention au tapis ! Celui-ci a la mauvaise habitude de se soulever dès l’entrée. Le pied s’y prend comme la mouche au miel. Mais le dossier Y était complet. Et j’étais un bon élément de l’administration de la mort. Je parvins au pied de l’escalier sans être tombé dans aucun des pièges tendus par cette maison où la notion de piège est un concept vital depuis que le pays est régulièrement occupé par des puissances étrangères à son ambition démesurée.

L’étage papillotait. C’était l’effet des bougies. Il fallait s’attendre à en rencontrer beaucoup dans la maison d’un mort et de toutes les tailles. La famille Y n’a jamais lésiné sur les moyens à mettre en œuvre pour élever ses morts au-dessus des autres. Je montai, pensant avec une pointe d’angoisse que j’avais besoin d’un toilettage assez poussé tant la boue s’était répandue sur ma personne. L’odeur n’était pas tenable, alors que le mort embaumait, selon la noble tradition perpétuée par Sylvas.

La chambre était plongée dans une demi-obscurité dansante. Le mort reposait entre quatre murs de flammes serpentines. Je m’assurai qu’il s’agissait bien de Y. C’était lui. Mais dans le miroir, je n’étais plus moi. Commencerais-je par le manger ou devais-je d’abord me livrer aux travaux de nettoyage que nécessitait ma personne ? La nuit était bien avancée. Elle ne se prêtait plus aux atermoiements. Je mordis aussitôt la face rose du mort. Ce mélange de chair aseptisée et de produits de beauté me donna la nausée. Et je commençai mon sinistre travail par un vomissement qui ajouta son odeur à celle de la boue. Si quelqu’un avait le nez fin, je ne manquerais pas de le réveiller même du plus profond sommeil qu’on peut imaginer en matière de fiction.

Le passage de X à Y ne s’est pas fait chez moi sans une persistance obstinée (voyez comme je la personnifie) des contrariétés provoquant un échec de moins en moins atténué par les corrections apportées régulièrement par W. J’étais bien conscient que cette situation ne pouvait pas raisonnablement durer. Il était écrit que tôt ou tard on me signifierait la conclusion d’un contrat qu’on avait signé alors que je présentais déjà des signes d’incompatibilité avec les exigences de ce métier. J’avais le net sentiment de m’enfoncer et en effet, mes expériences étaient de plus en plus difficiles à vivre. Les os me posaient un problème de dentition et les chairs n’étaient jamais complètement dissoutes dans mon estomac. On avait beau (W) m’aider en fin de parcours, il n’en restait pas moins que je n’accomplissais pas la tâche qui m’était confiée. Et ce passage de X à Y, dont je ne comprenais pas la finalité, semblait me pousser à commettre un taux d’erreur en croissance constante.

C’était mon premier Y. J’avais été X tellement de fois que j’avais depuis longtemps cessé de compter. Et étant X, j’ignorais l’existence de Y. Il était pour le moins étrange qu’il ne courût, au niveau de X, aucun bruit sur Y. Je n’ai pas le moindre souvenir d’une évocation même infime de Y. On était X et rien d’autre. Et il n’a jamais été question de Y. Z n’avait de sens que pour moi, puisque je l’avais tué. Et tout le monde connaissait W sans avoir jamais l’idée de discuter de quoi que ce fût qui le concernât de près ou de loin.

Je suçais le cerveau quand il se fit un bruit. Je crus imprudemment que le mort laissait échapper un gaz. Et comme je ne suis pas différent des autres, ce bruit m’amusa. Je ne pus m’empêcher de me boucher le nez en me moquant de lui. Et si le pet suivant n’avait pas été accompagné d’un autre rire que le mien, je me serais fait attraper. J’eus tout juste le temps de me cacher sous le lit. Grand bien m’en prit, car le sang du mort, que Sylvas avait pompé, était embouteillé et les bouteilles, comme à la cave, étaient empilées soigneusement pour être consommées sans risquer de détruire le fragile équilibre auquel les soumettait leur entassement. J’en débouchai une avant toute chose. Il faut dire que j’avais soif. Je commençais, à cause de cette soif intense qui menaçait de devenir douloureuse si je ne la satisfaisais pas, à avoir des hallucinations, du type de celles qui vous font croire que ce que vous voyez n’existe pas en réalité, mais seulement dans votre tête. Heureusement, le sang de Y s’était transformé en vin.

Après quelques goulées, je me sentis mieux et prêt à affronter l’adversité, si c’était ce qui était entré en pétant dans la chambre du mort. Je risquai un œil prudent dans les franges dorées du couvre-lit noir. Je reconnus tout de suite les souliers et la boucle qui les caractérisait plus que le vernis impeccable. C’étaient les souliers de Sylvas !

Mais je n’avais pas fini de les reconnaître qu’il était déjà en train de pousser un cri parce, hurlait-il, quelqu’un ou quelque chose avait dégradé ce qu’il appelait à corps et à cris son beau travail. On vint.

Et voici comment le chien me sauva :

Je le reconnus malgré l’épaisseur de la nuit. Le rideau s’était entrouvert et laissait voir la terrasse jusqu’à la rampe de son vaste escalier. Le chien, museau gris, était en arrêt sur la dernière marche, une patte à peine posée sur la terrasse. Il n’est jamais bien bon de laisser l’air frais du dehors pénétrer la chambre d’un mort, non pas à cause des chiens, mais pour des raisons qu’il n’est pas difficile de comprendre. Sylvas, déjà irrité par ce que j’avais fait au visage de Y (détruire son œuvre) s’en prit ensuite, sans laisser personne respirer (on se regroupait en se bousculant autour du lit), à celui qui avait ouvert la fenêtre à cause d’une ignorance inadmissible dans cette honorable famille Y (dont il n’était pas membre). Et poussant toujours sa critique à la limite de l’offense sans toutefois franchir celle du supportable, il aperçut le chien (en même temps que moi) et se précipita lui-même sur la porte-fenêtre pour la fermer avant que le chien ne revînt pour les mordre et les mettre en fuite afin de continuer son œuvre diabolique consistant à faire disparaître toutes traces de son travail artistique.

Quelques-uns arrachèrent au mur des fusils et des armes blanches pour descendre les escaliers intérieurs et pousser jusqu’au jardin pour chasser l’intrus, alors qu’il eût été plus aisé de rouvrir la porte-fenêtre fermée par Sylvas pour exécuter le même devoir filial. À mon avis, le chien devait déjà être loin quand ils arrivèrent enfin dans le jardin. Pas un seul coup de feu ne fut tiré et c’était heureux, car alors on eût ameuté la gente policière et Dieu sait ce qui se serait passé me concernant. Tout le monde remonta. Comme ils avaient laissé Sylvas seul avec son œuvre, il en avait profité pour éclater en larmes toutes plus amères les unes que les autres. Je n’en reçus que d’acides qui s’en prenaient à l’intégrité des bouteilles que j’avais faites miennes dans un élan de sauve-qui-peut bien légitime.

Il était en train de mouiller le mort quand on insista pour lui parler du chien. Il hurla qu’il n’avait que faire de ce maudit chien et qu’il allait maintenant s’appliquer à redonner au mort toute la beauté qu’il lui avait inventée dans un élan de génie qu’il n’était pas certain de retrouver comme il l’avait trouvé la première fois. Tout le monde reconnut que c’est une preuve de génie que de pouvoir refaire ce qui est défait. Seulement voilà, pour refaire aussi bien, et peut-être mieux (il ne promettait rien), il avait besoin du sang du mort. On en trouverait quelques bouteilles sous le lit !

J’entrai immédiatement dans le matelas heureusement percé par-dessous, ce qui expliquait qu’on l’avait retourné. Les bouteilles s’entrechoquèrent tant il y avait de mains pour les désempiler. Elles me filaient toutes sous le nez sans que je pusse m’en réserver quelques-unes pour atténuer l’effet de sécheresse que le crin du matelas imposait à ma langue condamnée au mutisme le plus parfait. J’entendis des cris de joie. On trinquait et Sylvas se plaignait en minaudant d’être mal servi et par conséquent de ne pas trouver l’inspiration nécessaire à la recomposition du visage du mort dont je n’avais pas croqué les os, sinon la tâche (disait Sylvas) eût été impossible à renouveler sans quelques adaptations pas très catholiques.

Comme j’étais dans le matelas, je subissais tous les assauts. Je crus même à un moment qu’on se livrait à un viol caractérisé du cadavre, ouvrage qui m’était en principe (si j’avais bien compris) réservé. Le sang finit par traverser toute l’épaisseur du crin et il me fut permis de me régaler de ces fontaines dont le nombre s’accroissait à un rythme que je ne pus évidemment soutenir.

Je ne sais pas à quelle heure Sylvas termina son propre ouvrage. Le fait est que tout le monde dormait ou que personne n’était là pour le faire. Je l’entendais gratter, secouer la cuillère dans le pot, siffler de satisfaction et surtout se cogner les dents sur les goulots de mes bouteilles. J’étais trempé.

Il sortit enfin, non sans avoir vérifié la fermeture de la porte-fenêtre dont il tira le rideau en donnant des ordres relatifs à l’imperfection, quoiqu’il fît, de la technique d’embaumement qui était la sienne et pas seulement la meilleure. Le silence reprit ses droits. Je fis un peu de bruit en m’extrayant du matelas par le haut, car le dessous du lit était encombré de bouteilles toutes vides qu’il s’agissait de ne pas entrechoquer. Le temps passait assez vite comme ça !

Le mort ne pesait plus son poids, vidé qu’il était de son sang. Je n’eus pas de peine à le soulever pour refaire surface. Il me fallut me résoudre à tout recommencer, sauf que la chair du visage n’était plus de la chair, mais un composé polymère qui n’en avait absolument pas le goût. Et impossible de me rappeler ce détail du manuel : Cette chair artificielle devait-elle disparaître au même titre que la chair véritable ? J’eus beau repasser ces innombrables pages dans ma mémoire, il n’y avait pas moyen de revoir celle qui concernait les chairs artificielles.

Aucun téléphone sur la table de chevet. On en met rarement sur celle d’un mort. Je ne pouvais donc pas appeler W à mon secours. Il y avait un poste au pied de l’escalier, majestueusement posé sur un petit guéridon tout harnaché de dentelles roses et bleues. Je le voyais clairement. À quoi m’eût servi ma mémoire sinon ? Mais redescendre n’était pas une mince affaire. J’avais entendu certains d’entre eux refuser d’aller plus loin et prétendre passer la nuit dans l’escalier en attendant de retrouver l’équilibre. Sylvas avait lui-même déclaré qu’il était sujet au même vertige et il s’était reproché d’avoir trop bu, provoquant un tollé parmi les autres. J’entendais leurs ronflements et leurs plaintes. J’étais condamné à manger la résine que Sylvas avait utilisée pour remplacer les chairs qui se trouvaient maintenant dans mon estomac aux prises avec ses acides.

Croyez-vous que je parvinsse à mes fins ? Que nenni ! Le X que j’étais reprenait sa place de perdant. Et pour tout arranger, j’avais perdu les pédales, mordant dans tous les sens à la recherche des chairs les plus tendres. Le résultat était à la hauteur de mon égarement : des arrachements sur tout le corps. Un vrai massacre !

Pleurant comme une madeleine de Proust, je me réfugiai dans le rideau. Devinez qui montait ! Le mannequin du valet porté par un inconnu qui l’avait trouvé à l’entrée en arrivant ce matin et qui demandait qui était l’auteur de cette blague immonde. Il entra dans la chambre sans savoir que c’était celle du mort. Son cri me fit monter encore plus haut. Je touchai la tringle. Le mannequin s’écroula sur le mort. L’inconnu, porté par sa terreur, secouait des gens dans l’escalier, leur demandant ce qui s’était passé et s’il pouvait faire quelque chose. Sylvas, encore tout étourdi et la langue pâteuse, parla du chien, expliquant en même temps que le mannequin était un leurre et que le valet était si vieux qu’on ne s’en servait plus la nuit.

En moins de trois minutes, le désordre fut grand. On courait dans tous les sens et on ne savait plus si on montait ou descendait. Les femmes s’en mêlèrent, ce qui n’arrangea rien. Quelqu’un eut l’idée de couvrir le mort avec son manteau. On cherchait le chien dans le jardin. Et on sortit dans la rue pour accuser d’autres chiens qui n’y étaient évidemment pour rien. Et moi, en haut du rideau, je ne souhaitais plus être là.

Peu importe ce qui se passa ensuite. Ce fut long et pénible, sachez-le. Quand enfin W me tira par la queue, j’étais endormi. Et je ne voulais plus me réveiller. Pourquoi ouvrir les yeux ? Pour le regarder ? Et voir ce que j’étais. Je n’étais même pas monté assez haut pour espérer me briser le cou en me jetant par terre. Il tira plus fort et je glissai le long du rideau. Il m’accueillit dans ses bras. Qu’est-ce que j’ai pleuré cette nuit-là !

En résumé, ils ont enterré Y après une deuxième restauration du travail de Sylvas. La fourrière est passée sans succès pendant plusieurs jours, puis le chasseur de chiens a perdu tout espoir de faire justice. On lui a même reproché par la suite de ne plus passer du tout. Mais on n’avait pas revu de chiens non plus. Et ce n’était plus ma maison.

W me laissa à la gare de Chignosses avec un billet de retour et des vêtements neufs. Et pas de vin bien sûr. C’était une de ces évidences qui semblent conclure l’existence par un sevrage définitif. Il m’attendait à l’arrivée :

« Comment allez-vous, X ?

— Je regrette pour Y… Si j’avais su…

— Seulement voilà, vous ne saviez pas. Maintenant vous savez. »

Je savais qu’il n’est pas possible de venir à bout d’un mort dont tout le monde sait qu’il est mort. Que ce soit X ou Y, le mort est nécessairement encore de ce monde pour les autres, sinon ils rappliquent et les chiens en profitent pour vous compliquer la vie. Je ne vous parle pas du voyage de retour !

Chapitre sept

Inutile de vous raconter la série de missions qui suivit ces deux dernières. En passant de X à Y, je n’avais apparemment gagné que le droit de mal faire et d’avoir à recommencer sans espoir de mieux faire. Je vous laisse imaginer mon désespoir et l’angoisse qui ne manquait pas de m’accompagner partout où j’avais quelque raison d’aller, que ce fût au lit, au travail ou dans un bouge prévu pour abuser des plaisirs. Le spectacle que j’y donnais régulièrement n’avait rien d’artistique. On me ramenait avec ce qu’on appelait l’ambulance des insomniaques. Notons toutefois que si je ne dormais que le strict nécessaire, ce n’était pas faute de pouvoir dépasser ce minimum vital, mais parce que je résistais du mieux que je pouvais à ce sinistre abandon des facultés mentales mises à mal par les tourments d’une existence trop mesurée.

Je ne m’attendais même plus à une fin tragique ni trop comique pour servir d’exemple. Je construisais mon éternité dans l’habitude de perdre le fil de mes travaux et de le retrouver sans m’inquiéter nullement de savoir s’il s’agissait là d’un châtiment ou d’un spectacle donné à des fous. Même le vin n’avait plus de pouvoir sur la réalité. Il participait maintenant de cette réalité. Et plus j’en buvais, moins je me sentais capable de croire aux illusions.

Pourtant, on me trouvait sympathique. Les gens vous diront que je ne posais pas de problèmes. Tout ce qu’ils vous demandent, c’est de ne pas leur poser de problèmes et de résoudre les leurs. La relation entre deux êtres se fait toujours à sens unique. Qui croit à l’amour se trompe lui-même. Mais je ne faisais rien pour ne pas me faire aimer. W me payait un pot quand je revenais de voyage. Voyage… On appelait ça comme ça. Et je revenais toujours, finalement indifférent aux résultats. Voilà qui semblait ne gêner personne. C’était ma vie. Et elle devait durer autant de temps que j’existais pour elle.

Il arrivait à W de m’adresser quelques reproches, mais c’était toujours entre deux pots et le deuxième m’achevait. Il me mettait alors au lit comme le faisait ma maman, à la différence que je n’avais pas besoin qu’il me racontât des histoires. J’étais assez grand pour ça désormais.

Autant je m’étais trouvé à l’aise dans la peau de X, autant celle de Y m’allait comme le comédien au personnage de théâtre. Je ne comprenais pas cette cassure de X à Y, ni la série toujours égale des Y. Jusqu’au jour (je dis bien que ce jour-là je compris) où W vint me trouver chez moi pour me confier une nouvelle mission. Je pris le temps de me lever et d’avaler un remontant. Il avait l’air joyeux de quelqu’un qui va vous annoncer le changement attendu depuis si longtemps :

« Voici Y, dit-il en me montrant la photo agrafée au dossier. C’est le prochain sur la liste [il y avait donc une liste]. Personne ne sait qu’il est mort.

— Ce Y est donc un X ?

— Non, non ! C’est un Y.

— Mais comment la mort d’un Y n’est-elle pas connue de tous ? C’est contraire à la procédure Y…

— Qui vous a dit que la procédure Y ne peut en aucun cas ressembler à la procédure X ? Vous ne l’avez pas entendu de ma bouche. Je sais toujours ce que je dis ! »

Il venait de donner un grand coup de poing sur la table, comme un personnage de Dostoïevski. Je bus encore un peu. Il avait des choses à m’apprendre. Il y avait si longtemps qu’il ne m’apprenait plus rien ! Je n’avais pas voulu dire ce que j’avais dit.

« OK, X, continua-t-il plus calmement. Le problème avec vous, c’est que vous êtes à l’affût du moindre changement dans la procédure. Pourquoi ? Parce que vous croyez que les choses agissent sur vous à la manière du temps. Vous oubliez que vous n’êtes plus un enfant. Vous ne grandirez plus. Et par le miracle du vin, ou de ce que vous voudrez pourvu que ce soit un miracle à vos yeux, vous ne vieillissez pas. Cessez de considérer que le monde extérieur fonctionne sur les mêmes principes que vous. Cette fois, je vous le répète, la mort de Y n’est pas encore connue. Voilà qui va vous changer et, je l’espère, vous distraire un peu de la monotonie qui vous ronge. »

Il me regarda en souriant, sans oublier de remplir le verre. Je comprenais :

« Si cet Y est un X… commençai-je.

— Je vous dis que ce n’est pas un X ! »

Même jeu. Mais cette fois, ses yeux rougirent. Son poing remonta à la hauteur de mon nez.

« X, mon ami… dit-il doucement. Vous savez à quel point je vous aime…

— Ils veulent me faire payer la mort de Z ! hurlai-je en mordant le bord de mon verre (qui ne se brisa pas).

— Pourquoi voulez-vous qu’on vous fasse payer un meurtre ? Ce n’est pas dans nos habitudes. Vous ai-je dit que Z repose en paix. Vous me croyez, X, quand je vous dis qu’il est heureux là-dessous ?

— Là-dessous ? J’ignorais qu’on pût y exister. Quand j’étais X, on finissait toujours par me chercher pour me confier une autre mission. Mais maintenant que je suis Y, je quitte toujours les lieux comme un voleur. J’aimerais bien qu’on m’enterre encore une fois. Rien qu’une fois !

— Et qu’est-ce que je vous propose donc ? Je vous répète que cette fois, personne ne sait que Y est mort. Vous procéderez comme vous le fîtes avec X.

— Mais qu’est-ce qui fait que cet Y est un Y et pas un X ?

— X ! Ne pensez plus à Z de cette triste façon ! Vous vous perdrez ! »

Deux heures plus tard, j’arrivai à Port-Misère. Je pris un taxi qui m’arrêta devant l’hôtel le plus cher de la ville. C’était un leurre. Le portier me sauta littéralement dessus. Il réussit même à m’arracher ma valise. J’avais beau lui expliquer que j’habitais la porte à côté, il prétextait de ne m’avoir jamais vu (et pourtant il avait trente ans de carrière à son actif) pour prétendre me présenter dans les règles au maître d’hôtel qui m’attendait.

« Comment peut-il m’attendre ? rouspétai-je. Réfléchissez un peu ! Je ne le connais pas, moi, votre maître d’hôtel !

— Mais lui vous connaît ! Et moi je vous reconnais.

— Ah oui ? Et par quel magique procédé ? Je vous le demande.

— C’est lui qui vous a tué. Il sera surpris de vous revoir. »

J’avais affaire à un fou. Il en avait rompu la poignée de ma valise que je tenais moi-même par une sangle. Pour une fois, depuis longtemps, que les choses s’étaient annoncées faciles et réglées comme du papier à musique, voilà que je tombais sur un cas de folie et que ce cas ou cette folie me promettait de bizarres ennuis. Si nous n’avions pas été sur la voie publique, je crois que je l’aurais tué. Mais il m’avait interloqué :

« Comment ça, tué ? Je suis bien vivant, comme vous le voyez… »

Il éclata de rire. Ma valise entra la première dans le tourniquet. Je la suivis. Le maître d’hôtel m’accueillit. Il m’offrit tout de suite un cigare :

« Attendez d’être seul pour l’allumer, me conseilla-t-il à voix basse. Sa fumée vous dispensera de respirer cette horrible odeur. On vous attend depuis deux jours. »

Il s’élança vers l’ascenseur, poussant le liftier pour prendre sa place. Il me fit un signe engageant pour entrer avec lui.

« On n’a pas idée de tuer en plein été, continua-t-il, mais cette fois, c’était une question d’honneur. Vous savez comme c’est pressant, l’honneur. Je n’ai pas pu me retenir !

— Je ne savais pas qu’on avait aussi des tueurs dans nos rangs…

— Tiens donc ! Et de quoi meurent les gens si vous prétendez les bouffer ? »

L’ascenseur s’arrêta. La porte mit du temps à s’ouvrir. Le maître d’hôtel me poussa dans le couloir, secouant une clé.

« Mais enfin ! balbutiai-je. On m’a dit que j’habite à côté…

 — Ah pardon ! Vous habitez en effet à côté, mais c’est ici que vous êtes mort ! »

La clé tourna deux fois. Il me poussait encore. Le mort gisait dans un grand lit défait. Le maître d’hôtel remplaça à la hâte les bougies qui n’étaient plus sur leurs chandeliers. Il craqua tant d’allumettes que j’en eus mal aux yeux.

« Pour le lit, dit-il, Mariette montera vous aider. Tout ça s’est passé tellement vite ! Savais-je en me levant que j’allais tuer quelqu’un ?

— Et comment se nomme la dame ?

— De quelle dame parlez-vous ?

— Il y a bien une dame… ? Sinon, il n’y a pas d’honneur.

— Ah oui ! La dame. Ce n’est pas votre affaire. Occupez-vous des vôtres. Il paraît que vous n’êtes pas très doué. Voilà qui est bien ma chance ! »

Il sortit. J’allumais le cigare précipitamment. Le mort ne me ressemblait plus tant il était enflé. Mais peu importait son aspect actuel, puisqu’il avait vécu et qu’à ce niveau, je lui ressemblais parfaitement. D’ailleurs, le maître d’hôtel m’avait reconnu. Je n’avais pas de souci à me faire quant à cet aspect de la procédure. Mis à part l’effet que produisait encore sur moi l’inattendu de la situation (j’habitais à côté), les choses semblaient tourner dans le bon sens. Et en effet, j’avalai le mort sans avoir besoin d’appeler W à la rescousse.

Mon estomac se portait-il donc mieux ? Le fait est que le mort entra tout entier dans ma personne et que je n’eus pas recours au vin au-delà du raisonnable. Il est toujours agréable de ne pas franchir cette limite, car sait-on toujours ce qu’on rencontre alors ? Mon expérience s’était enrichie de bien folles existences, aussi je restai sur mes gardes et fis monter quelques bouteilles. On ne sait jamais ce que vous réserve la raison.

Pour la première fois de ma nouvelle existence (laquelle avait maintenant de la bouteille), j’étais en passe de réussir pleinement la mission qui m’avait été confiée. W serait fier de moi. Et je me voyais déjà accumulant les succès et les bonnes bouteilles. Je m’installai dans le lit, Mariette l’arrangea comme il faut après la visite du médecin qui ne trouva rien à redire à ma mort, ce dont le maître d’hôtel se félicita sans attendre l’avis officiel. Il se pavana toute une journée autour de moi, sifflant Mariette pour rectifier la position d’un pli ou d’un pompon.

« Ma foi, confiai-je à W à mon retour, je me sens prêt à recommencer. Ce genre de Y me convient.

— Je crois en effet, dit W, que nous avons enfin trouvé chaussure à votre pied. »

Je me fichais bien maintenant que l’Y eût des airs de X. Ou le contraire. C’était peut-être ça, Z. Si c’était le cas, on finirait par me le dire entre deux verres et on s’amuserait bien de ma naïveté. Mais pour l’instant, rien ne disait que j’en étais à Z. Et je n’étais pas mécontent de pouvoir profiter de ce doute car, comme vous le savez, après Z, on n’a rien inventé de mieux que le néant, si c’est ainsi qu’on définit l’absence de l’alphabet nécessaire à la pratique des langues. J’en avais le cerveau tout enfumé.

Une semaine plus tard, j’arrivai à Plaine-les-Monts dans les mêmes conditions. À peu de choses près car, comme je viens de le conter, cette idée qu’on me fît prendre un Z pour un Y avait pris la place de la mauvaise pensée précédente selon laquelle Y n’était autre que X. Troublé, mais pas vraiment malade, je me rendis au domicile du mort, un Y selon W ou un Z si je n’avais pas tout à fait raison.

La porte s’ouvrit sans difficulté et il n’y eut pas de portier ni de maître d’hôtel pour changer l’allure générale de la procédure, ce qui me réjouit passablement. Je mis le mort dans le congélateur et attendis. On ne procède pas autrement. Et pour passer le temps utilement, je remontai quelques bonnes bouteilles. L’histoire ne dit pas combien.

J’évitai aussi soigneusement que possible de penser à tout ce que je venais de vivre pour, apparemment, mon plus grand bien. L’avenir était devant moi, ce qui n’avait pas toujours été le cas comme on vient de le lire. Ces distorsions temporelles n’annoncent pas toujours, si je me fie à la littérature correspondante, des jours meilleurs, mais il me semblait bien tenir le bon bout. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne me restait plus qu’à me laisser entraîner sans me soucier d’autre chose que de me faire plaisir quand l’occasion se présenterait. Au contraire, et sur la base d’une solide expérience des aléas et de leurs contraires, je devais rester vigilant et n’accorder ma confiance qu’à moi-même pour limiter le risque d’erreur. Je savais trop bien ce que coûte l’erreur. Dire qu’elle est cuisante est une manière prudente de ne pas prononcer le mot enfer.

Le signal convenu pour passer à la dévoration du mort viendrait en son temps. Il ne dépendait pas de moi et même, j’ignorais tout à fait pourquoi il est des morts que l’on mange et d’autres dont on laisse le traitement aux us et coutumes des hommes. Il ne sera pas traité de cet aspect de la question ici. Je n’en connais pas la réponse.

Pourquoi attendre ? Pourquoi ne pas attendre ? Est-ce que je n’avançais pas dans la hiérarchie malgré de fort désagréables péripéties ? N’étais-je pas toujours de ce monde ? De X, j’étais devenu Y. Et j’étais peut-être sur le point de passer à Z sans m’en apercevoir. Z, n’est-ce pas le sommet plutôt que le début de la fin ? Fions-nous aux apparences ! Et cessons de rêver.

Même le vin était de meilleure qualité. Vous voulez que je vous dise ? J’en buvais donc moins. Je finirais par déguster chaque lampée. N’est-ce pas cela aussi, le sens à accorder à ce Z qui vient conclure dans la seule intention de s’éterniser ? Certes, je n’étais pas aussi parfait que lui. On sait bien que la tentation de l’ivresse est forte et le demeure tant qu’on n’a pas acquis la science nécessaire à une bonne perception de l’art. Pensez-vous un seul instant que je pouvais m’écarter de ces excellentes dispositions pour me saouler plus que de raison ? Bien sûr que non !

D’ailleurs, la maison se prêtait à mon bonheur. Je m’y trouvais comme chez moi. Elle était remplie de mes propres souvenirs, preuve, s’il en est, qu’on faisait grand cas de mon bien-être en haut lieu. J’avais bien l’intention de profiter de ce présent inespéré. Même les livres prenaient la forme de bouteilles quand je les ouvrais. Il ne manquait plus qu’une femme pour ajouter une touche finale à ce tableau exemplaire. Et bien je vous le dis tout de suite : elle ne vint pas. Et de l’attendre depuis des jours ne m’inspira pas le moindre doute sur la finalité du programme qu’on exécutait sur la seule base de mes paramètres. On n’est jamais plus mal servi que par soi-même. Continuons.

On frappa à la porte. L’ouvrant de façon un peu légère et m’attendant à sauter au cou de W, je me retrouvai nez à nez avec un type que je ne connaissais pas. À en juger par l’écartement absolu de ses paupières ainsi que par le tremblement hystérique des noirs sourcils qui les surmontaient, cet inconnu de moi allait exprimer en termes frileux la surprise qu’il éprouvait à me voir alors qu’il s’attendait à quelqu’un d’autre. Il nous est arrivé à tous de nous tromper de porte. L’inconnu se pencha sur le côté pour vérifier le nom au-dessus du bouton de sonnette. C’était bien le mien. Il le répéta plusieurs fois pour s’assurer que je n’étais pas un autre. Il était temps qu’il expliquât sa stupeur ou sa déconvenue :

« Je… commença-t-il. Comment dire ?... Je ne m’attendais pas… Il doit y avoir une explication… »

Mon haleine seule laissait deviner un penchant. La sienne tenait à la pastille mentholée. Il était trop tard pour lui fermer la porte au nez. Il avait déjà les pieds sur le paillasson et en frottait les dures semelles sans cesser de réfléchir à ce qu’il pourrait bien me dire pour ne pas me provoquer. Je devais avoir l’œil combatif à ce moment-là. Et la main sur la poignée de porte en cas de nécessité. Puis il se frappa le front pour bien montrer qu’il venait de comprendre de quoi il s’agissait. Il ne lui restait plus qu’une seconde pour s’exprimer clairement sur ce sujet pour moi déjà conclu.

« J’y suis ! fit-il. Vous êtes le frère ! On m’a parlé de cette étonnante ressemblance. Je comprends maintenant ! Vous avez dû me trouver idiot ou quelque chose dans le genre. Non ? »

Comme il s’invitait avec une insistance apparemment propre à son personnage et que je n’avais aucune envie de commettre la bourde qui me ramènerait au point de départ, je reculai vivement. Il entra.

« Permettez-moi de vous présenter mes condoléances, dit-il un peu penché sur la main que je lui tendais. Une voisine m’a signalé de la lumière chez vous et, voyez-vous, je me suis inquiété oh ! bien à tort à ce que je vois, car vous êtes ici chez vous. Je vais donc rassurer cette prudente voisine qui est aussi, comme vous le voyez, une excellente citoyenne. Allez-vous vous installer ici ? Oh ! Ça ne me regarde pas, mais j’en serais ravi. Tout le monde ici sera ravi, croyez-moi ! »

Il connaissait assez la maison pour en retrouver les yeux fermés le petit salon de réception. Il m’y conduisit d’un pas alerte et en ouvrit même la porte qu’il fit coulisser du bout d’un doigt expert en glissement. Je fis un petit saut par-dessus une pliure de tapis et proposai une collation, car bien que j’arrivasse à peine, j’avais emporté de quoi recevoir, au cas où…

« Ne vous dérangez pas, cher monsieur ! D’ailleurs, je ne bois jamais en service…

— Un café alors ? J’en ai un de soluble. Je cours réchauffer l’eau. Vous verrez !

— N’en faites rien ! Mes condoléances oh ! mes condoléances ! Si vous saviez comme nous appréciions feu votre frère ! Oh ! Je vois que je vous déçois. Je n’ai qu’un moment, un petit moment ! Allez, va pour un café ! »

Il s’assit aussitôt. Je courus à la cuisine. Mon frère ? De quoi parlait cet intrus ? Est-ce que W m’avait parlé d’un frère ? Un frère parfaitement ressemblant. Un jumeau ? Un clone ? Tout ceci dépassait les compétences d’un exécutant. Je tirai de l’eau chaude du robinet et préparai un café rapide. Ne pas se prendre le pied dans le tapis. Je ressautai. L’inconnu me regarda comme si je venais de commettre un geste inexplicable, mais il ne me posa pas la question (pourquoi je sautai). Je posai la tasse sur la table basse. Il ne s’en saisit pas.

« Je crains, dit-il, que vous n’ayez pas compris qui je suis… Flick, inspecteur de police. Je suis chargé de l’enquête. Désolé de vous rencontrer dans ces circonstances… »

Un policier ? Une enquête ? Un frère (moi) ? Il m’embrouillait. Était-ce un masque de ce sacré W ? Je m’approchai pour examiner la peau de son visage. Une vraie peau de fonctionnaire au travail du citoyen. Ce n’était pas W.

« Et… murmurai-je… vous avancez… ?

— Certes ! Certes ! Nous avançons toujours ! C’est le principe. Mais je ne peux pas vous en dire plus. J’espère que vous me comprenez…

— Je comprends ! Oh ! Si je comprends ! Si vous saviez à quel point nous souffrons !

— Vous avez une grande famille, je sais. Et plus on est, plus on souffre. Moi j’ai la chance de n’avoir qu’une sœur. Et elle n’est plus de ce monde. Je suis seul.

— Et vous me comprenez ? »

On a passé un bon moment à se comprendre. À peine refermée la porte sur ce fâcheux, j’appelai W :

« Un frère ? s’écria-t-il. Mais Y n’a pas de frère… enfin… pas à ma connaissance. Je ne suis que W. Mais s’il y avait deux frères, je le saurais…

— Ce que je ne comprends pas, mon cher ami W, c’est que si Y a été assassiné, le type qui se trouve actuellement dans le congélateur n’est pas Y.

— À supposer qu’ils n’aient pas amené le corps au laboratoire médico-légal…

— Vous supposez mal ! On ne laisse jamais le corps d’une victime sur la scène du crime.

— Pourtant… vous avez bien trouvé un corps… X !

— Et me ressemblant trait pour trait, W !

— Enfin… c’est vous qui lui ressemblez. N’inversez pas…

— Mais je n’inverse rien, W ! Si je suis bien Y, il faut admettre que celui qui est dans le congélateur n’est pas moi ! Ah ! il n’est pas facile le concours du Z ! »

J’étais effondré, sachant que la hiérarchie, dont W était un maillon essentiel, ne se trompait jamais de scénario. À quelle sauce voulait-on me manger ? W réfléchissait ou prenait le temps de me laisser penser qu’il réfléchissait.

« Mais enfin… dit-il. Si Y est au laboratoire, qui est celui qui se trouve actuellement dans le congélateur ?

— C’est exactement ce que je vous demande ! Vous devez bien le savoir !

— Ce n’est pas du tout ce que je veux dire, mon cher X !

— Mais dites-le ! Dites-le ! Ah ! J’étouffe !

— Car en effet, la question n’est pas tant de savoir qui est dans le congélateur que de savoir ce qui peut arriver maintenant que vous avez un frère.

— Expliquez-vous !

— Voilà : il y a maintenant deux Y et deux frères de Y. C’est un de trop. »

W me quitta sur cette constatation. Il laissa quelques bonnes bouteilles. Il en avait toujours dans les sacoches de sa bicyclette. Et il faisait bien. J’attendis la nuit pour sortir. Cette extension de la mission initiale ne m’occuperait pas plus de deux jours. Dans le train, je me dis que le but de cette nouvelle mission n’était pas de faire de moi un Z, mais de me transformer en tueur comme le maître d’hôtel que j’avais rencontré à Port-Misère en compagnie de ses complices le portier et la très douce Mariette. Je n’avais aucune idée des particularités de l’existence d’un tueur. J’aurais pu retourner à Port-Misère avant de me rendre à Jamailas, quittant donc temporairement Plaine-les-Monts où je reviendrais pour achever mon travail. Quel voyage ! D’habitude, il se résumait à un aller-retour. Cette nouvelle complexité me déroutait d’avance.

Un jamailassien m’arracha presque mon billet à la sortie de la gare où il était employé. Il en vérifia les données et me sourit pour me signifier que j’étais en règle mais qu’il avait cru un moment que je fraudais sa compagnie. Cet incident augurait mal de la suite des évènements qui restaient à vivre pour aller au bout de cette épreuve, qu’on fît de moi un tueur de plus ou un Z à ajouter à l’énigme de sa place dans l’alphabet. W m’avait donné l’adresse du frère de Y, signe qu’il en savait plus que moi sur le sujet. J’allai à pied. J’avais besoin de réfléchir encore à mon avenir. Si je refusais de devenir un tueur (en admettant que c’était ce qu’on voulait faire de moi), je ne deviendrais jamais Z et même je ne deviendrais plus rien du tout. Et si on avait prévu de faire de moi un Z, pourquoi me demandait-on de tuer ? Je me rappelai alors que, en tant que X, j’avais tué Z. Tout ceci formait un tout que je n’étais pas encore en mesure d’envisager sans le compliquer encore. Le mieux, résolus-je, était d’agir. Je me trouvais devant la porte de mon frère quand je me promis de m’en tenir, quoi qu’il arrivât, à cette résolution. Gaspar m’ouvrit.

À en juger par la tête qu’il faisait, il ne m’attendait pas. Et en effet, comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? J’étais (Y) mort assassiné et mon corps était étudié de près par la médecine légale. Je ne pouvais donc pas me trouver à Jamailas. Il recula sans m’avoir refermé la porte sur le nez. Je crois qu’il savait ce que j’étais venu faire chez lui. Il recula jusqu’à ce qu’un mur l’empêchât de reculer encore. Il commença à se plier, mains jointes et bouche ouverte. Sa langue s’étira hors de la bouche. Le moment était venu pour moi de tuer.

Mais une fois mon frère mort, n’entrait-il pas dans la procédure que je le mangeasse ? Ainsi, prenant sa place, il ne me restait plus qu’à revenir à Port-Misère pour récupérer le cadavre de l’inconnu du congélateur, lequel cadavre j’amènerais à Jamailas pour le mettre dans le congélateur du frère tué par mes soins. C’était de plus en plus compliqué comme travail !

Je tuai donc le frère de Y et je le mangeai entièrement. Comme son téléphone n’était pas relié à notre central, je ne pus informer W de ce que j’étais en train de concocter. Après ça, on pouvait faire de moi un tueur ou un Z, je m’en fichais éperdument. L’essentiel était que j’allasse au bout avec ou sans l’aide de W, mais plutôt sans, car j’étais confiant dans mes capacités.

J’avais eu tort, pensai-je, de douter de mes chefs. Eux savaient ce qu’ils faisaient et quant à moi, il fallait que je me contente de savoir qu’ils savaient ce qu’ils faisaient. Une seule entorse à ce principe et la hiérarchie, parfaitement au courant de ce qui pourrait lui arriver si elle n’y prenait garde, s’écroulerait à mes pieds. Je me voyais mal en terroriste. J’avais deux morts à mon actif : Z et ce frère de Y qui était ce qu’il était, je n’avais apparemment pas à le savoir.

La question, maintenant qu’il était mort et mangé, était de retourner à Port-Misère pour en ramener le cadavre du congélateur de Y, celui qui était actuellement au laboratoire médico-légal pour servir une justice soucieuse de démasquer son assassin. Car il y avait un assassin, un autre que moi puisque Y n’était pas Z ni son frère. L’idée m’est venue que le cadavre du congélateur de Port-Misère pouvait être l’assassin de Y, mais qui était alors le sien ? Tout cela ne me regardait évidemment pas. Tout ce que j’avais à faire, c’était amener ce cadavre ressemblant à Y, et donc à son frère, et le mettre dans le lit de ce frère, à Jamailas, pour le faire passer pour lui. Il ne me resterait plus alors qu’à rejoindre mes quartiers et à recevoir mon nouveau grade. W serait fier de moi.

Jamais je ne m’étais trouvé dans une situation aussi complexe. En principe, plus ça se complique et plus on ressent le besoin de comprendre de quoi il s’agit. J’en ai connu qui se sont rendu fous à ce petit jeu. Et je ne me souviens pas d’un seul qui eût retrouvé la raison.

Il n’y avait pas de train dans la soirée. Il me fallait donc passer la nuit à Jamailas. Comme il restait pas mal de bouteilles, je les ai toutes vidées. Aussi ne puis-je garantir ce qui s’est passé ensuite. Je vais cependant vous en toucher un mot :

Il était dix heures du soir. Comme on était en été, la nuit venait à peine de tomber. J’étais tellement saoul que je n’ai pas pu arriver à allumer la télé. Je me suis laissé tomber dans quelque chose de mou qui pouvait être aussi bien un fauteuil qu’un troisième cadavre à mon actif. Il n’était plus question que je sortisse de là avant le premier train qui était à 8h32 le lendemain matin. On frappa à la porte.

Comme j’étais bien décidé à ne pas changer d’avis, je ne me levai pas. La porte s’ouvrit. On y avait tourné une clé, mais je ne sais pas combien de fois. Si je comptais bien, le tapis était foulé par plus de deux pieds. Je pensais vaguement à un chien, qui en a quatre, et je bus une gorgée juste pour y penser encore un peu avant de m’endormir, car le rêve me tirait les pieds sans me réclamer la clé. Le gros visage gris de Flick se posa devant moi.

Il y avait du monde. Et tout ce monde était armé. Il y en avait même un qui secouait une paire de menottes, ce qui faisait rire quelqu’un que je ne voyais pas. J’avais assez de bouteilles pour contenter tout le monde. Même les dames. Il y en avait aussi. Elles me plaisaient bien dans leurs uniformes. Flick me secoua le menton. Mes dents claquèrent.

« Monsieur X ? dit-il, m’envoyant son haleine mentholée en plein dans le nez. Vous m’entendez, monsieur X ?

— Je vous reçois cinq sur cinq ! Servez-vous un verre pour améliorer la communication, monsieur Flick !

— Vous me reconnaissez. ? C’est bien, monsieur X. Mais si vous n’êtes pas sûr de me reconnaître, on peut vous amener dans une cellule de dégrisement afin que vous soyez en mesure d’écouter ce que j’ai à vous dire au nom de la Loi. »

Je fis un large signe pour signifier que je n’étais pas sourd.

« Même un sourd peut entendre ce que j’ai à vous dire, monsieur X. Mais si vous ne comprenez pas bien, on attendra que vous soyez disposé à prendre vos responsabilités.

— Dites toujours, monsieur Flick ! J’aviserai…

— Donnez-moi cette bouteille, nom de Dieu ! »

Vous connaissez la suite. On m’a même amené au laboratoire médico-légal pour m’obliger à regarder les deux cadavres, celui de Y et celui du congélateur. Flick tenait à ce que ce soient des frères. Je ne l’ai pas contredit. Pourtant, je ressemblais trait pour trait à l’un d’eux. Vous savez lequel. Mais j’étais loin de chez moi et je ne savais pas ce qu’il convenait de faire et de dire dans ce genre de situation. Depuis, je n’ai pas revu W. Et j’attends. De guérir, disent-ils.


 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Toussaint moins un


 

 


 

Chapitre premier

Celui qui monte dans l’arbre et en tombe est responsable de sa chute. Qui accuserait l’arbre lui-même ou le propriétaire de l’arbre ? La Loi, pardi ! Et elle est même autorisée à accuser celui qui a vu Elpénor monter dans l’arbre et qui l’a laissé faire. Au lieu d’être simple comme un bonjour, la Loi complique l’existence. Et pourquoi ? Parce que ceux qui la font ont peur. Ils ont peur d’abord d’être jugés par elle et se mettent à l’abri de cette menace en usant de la rhétorique qui démontre et convainc. Et puis ils ont peur d’être victimes d’une chute et d’en payer le prix à la place du bouc-émissaire. Je suis ce bouc.

Je vous présente Angine, ma chèvre. Mon nom est Ulysse. Ou mon surnom. J’ai mangé mon premier enfant à l’âge qui rend possible la fécondation du nid féminin. J’étais loin de mesurer la portée du plaisir. Elle s’appelait déjà Angine, je ne sais plus pourquoi. Mettons.

Nous prîmes ce plaisir dans la nature, à l’abri des rochers battus par les vagues. À nos pieds, les oursins se reproduisaient à grande vitesse. Nous en sucions la succulente chair quand l’idée nous vint de baiser. Je ne sais plus qui commença, d’elle ou de moi. Mon érection gonflait mon strict maillot de bain, ce qui expliquait ma posture, jambes ramenées sur le ventre, fesses tout juste au bord de la roche. Les élans de ma tignasse d’or n’étaient dus qu’à la brise qui venait de l’horizon. Le soleil voulait se coucher.

Elle n’eut pas de mal à faire glisser mon mince slip sur mes jambes. Je fus nu le premier. Ensuite elle emboucha cette trompette et s’accompagna de l’instrument de mon cul avec un doigt expert. Les seins m’explosèrent au visage, que j’avais grimaçant, langue dehors pour en exprimer toute la joie. J’étais sur le point de tout donner quand elle interrompit la séance. Elle se déshabilla en un clin d’œil, son une-pièce étant prévu pour l’urgence. Et une seconde après, j’éjaculais en grande pompe dans son vagin étroit. Tandis que je reprenais mes esprits sur la roche moussue, elle me reprochait déjà de ne penser qu’à moi. Heureusement, j’étais en âge de la satisfaire après l’avoir déçue. Et c’est d’ailleurs cette méthode que j’applique depuis. Nous nous en trouvons bien.

Les jours qui suivirent se ressemblèrent, à ce détail près que nous arrivions nus. Nous laissions nos maillots de bain au pied de la falaise dans une anfractuosité que je reconnaissais depuis l’enfance. J’étais du pays et elle venait d’ailleurs. Ces rencontres ne se limitaient pas aux vacances d’été. Ses parents « enseignaient » et se la coulaient douce aussi souvent que l’Église de Rome le permet. Elle (Angine) entretenait ce calendrier avec une précision d’enfer.

Après le plaisir des sens, nous nagions au milieu des rochers, la bouche pleine d’écume. Il n’était pas rare de recommencer dans cette eau agitée, mais elle avait trop peur de se noyer pour s’y livrer avec la même passion. J’aimais ce cul mouillé, ce dos toujours cambré pour résister aux vagues. À cet endroit de mon enfance, elles sont particulièrement puissantes. On les reçoit de plein fouet, sinon elles vous trahissent.

Le soir, nous fréquentions des amis pressés de se coucher pour connaître les mêmes plaisirs, mais Angine et moi en doutions et nous nous séparions comme deux amoureux transis. On se moquait de nous. On chercha même à nous saouler, sans y parvenir. Et nous nous taisions, échangeant des caresses sur la table, presque timidement. Seules quelques filles expérimentées devinaient la passion qui nous étreignait alors de l’intérieur, mais jamais aucune d’elles ne se risqua à s’exprimer sur ce sujet qu’elles savaient fragile et explosif.

C’est à la fin de l’été qu’Angine changea. Je crus d’abord que c’était à cause d’un incident qui nous guettait depuis le début de nos pratiques naturelles. Quelqu’un mit la main dans notre anfractuosité et repartit avec nos maillots de bain. Nous dûmes attendre la nuit pour rentrer, nus comme des vers. Je l’aidai à grimper sur le balcon de sa chambre, heureusement placé à hauteur d’homme et de là elle me jeta un linge quelconque. Nous en étions quittes pour la peur. Personne ne nous avait surpris. J’avais bandé tout le long de ce chemin et même songé à le mettre à profit. Mais elle refusa vivement. Que les vagues et les oursins fussent témoins de ses escapades amoureuses était un jeu. Mais se retrouver à poil sans autre explication la terrifiait. Je compris cette terreur quand j’aperçus, à peu de temps de là, son père poussant la chaise à roulettes de sa mère. Ce visage sévère perdait son temps à tenter de cacher une violence de larbin attaché à son emploi aux prix de sacrifices qu’il faisait payer à sa fille. Et je crois que la mère, paralytique et colérique, n’était pas plus étrangère que l’État à ce sinistre conditionnement de l’existence. Je dois dire que je ne m’en suis jamais approché d’aussi près.

Angine étant, au bout de deux mois d’un été fulgurant, devenue aussi triste que ma propre mère, je crus que notre aventure se finissait. J’étais bien loin de la réalité ! Nous commencions à peine. Et arriverait tôt ou tard le moment où j’aurais la terrible impression de ne pouvoir en finir jamais.

Il y eut un jour de pluie. Jamais la pluie n’avait gâché nos jeux. Elle aimait la pluie comme la mer, avec la même joie d’enfant qui se sent renaître et qui le dit pour qu’on profite avec lui de son ravissement. J’arrivai au coin de la rue où nous avions l’habitude de tout recommencer avec la même passion. Elle y était, mais en robe mouillée et sans le chapeau de paille. Un foulard enfermait sa jolie tête dans une salade de navires de guerre d’une autre époque. Il appartenait à sa mère. J’avais enfilé une vague chemise nouée sur le ventre et je bandais déjà. Mais elle ne flatta pas cette érection. Je crois même qu’elle ne lui accorda aucune importance. Je me frottai à elle. Elle recula. Nous étions à une semaine de son départ.

« Je ne peux pas, dit-elle.

— Je te prendrai le cul !

— Tu ne comprends pas ! Pas aujourd’hui.

— Et demain alors ?

— Je ne sais pas ! Je ne sais pas ! »

Elle s’enfuit. Dans la course, ma bite prit l’air. Avais-je l’air d’un satyre qui court après une fillette en âge de se faire épouser ? Je dus me planquer sous un porche rose et vert. Je me souviens de ces couleurs comme si c’était hier. Elle disparut sous la pluie, lentement avalée par la rue qui montait. Je renonçai.

Le soir, elle ne vint pas au café où nous entretenions nos mensonges entre amis. On s’étonna de me voir seul. Une des filles me proposa même une promenade au phare. Sa main était dans mon pantalon quand Angine se montra enfin. Elle avait pleuré.

Elle ne s’approcha pas de moi. Je me détachai presque violemment de la plante carnivore qui s’en prenait à mes couilles.

« Angine !

— Il faut que je te parle ! »

Nous trouvâmes un coin discret sur la terrasse de sable. Elle était enceinte. Cela ne me fit ni chaud ni froid. Je ne savais pas que c’était comme ça qu’on faisait les enfants. Je connaissais le principe, bien sûr, mais de là à m’imaginer que c’était l’unique conséquence d’une passion purement physique… Puis je perdis l’équilibre et posai une fesse sur quelque chose qui pouvait être une chaise. Elle avait elle aussi tourné de l’œil en se regardant dans le miroir de la salle de bain. Il y avait deux bons mètres entre nous. Difficile de mesurer cette distance. C’était plutôt la nuit qui nous séparait. La mer se rapprochait. Nous regardâmes en silence les promeneurs qui tenaient leurs sandales à la main. Il n’y avait plus d’enfant sur la plage. Le phare créait les ombres puis les supprimait aussi vite. Il me semblait que les choses prenaient cette vitesse. Angine me quitta sans un mot. Je rentrai avec ce poids sur les épaules, moi qui n’avais jamais travaillé.

Chapitre deux

Dès la fin de l’été, selon le rite républicain, je retournai du mauvais côté de l’Éducation nationale. Heureusement dépourvu de père et entretenu par une mère sans jambes, je jouissais, le mot n’est pas faible, d’une liberté de mouvement que je mettais à profit pour expérimenter les techniques du mal qu’on inflige aux autres sans raison. Il y eût une raison que j’eusse aussitôt penché pour la charité. Grâce à Dieu, il est plus facile de n’en avoir pas que de ne plus savoir qu’en faire. Mais je m’étais imposé, en attendant des jours meilleurs, une limite à ne dépasser sous aucun prétexte : le sang ne devait pas couler. Le coup, la torsion, l’étirement voyaient leur portée limitée à l’éraflure, à l’hématome et à la brûlure de surface. Je tenais beaucoup à ce terrain favorable aux guérisons rapides et sans séquelles.

Ayant un penchant naturel pour les filles, il m’arriva cependant de m’essayer aux garçons pour ne pas donner raison à ce que je pouvais être sans eux. Mes érections étaient un spectacle apprécié par les uns et les autres, sans distinction de goût, que celui-ci fût inné ou autrement. Certes, mes études pâtissaient de ces occupations croissantes, mais je ne voyais pas d’inconvénient à m’humilier devant la science de mes maîtres et maîtresses. Je me promettais seulement d’en tirer du plaisir un jour prochain.

Je n’eus aucun complice. Le plaisir est incompatible avec la connivence qui implique nécessairement la compromission. Une bonne musculation pallie efficacement le manque de sentiment. L’argent aussi, que Maman me donnait comme si elle me le devait. Sans cette dette chimérique, je me fusse plutôt donné à la souffrance et à la peur.

Bel argent ! Il attire les insectes et se paye leurs ailes avant de les rendre à leur réalité de marcheur. On m’avait même signalé à la police qui me surveillait sans toutefois pénétrer dans mon royaume où le larbin n’a d’autre utilité que de servir de plateau au plaisir. Je ne cache pas qu’il m’arriva plus d’une fois de rêver d’un uniforme ensanglanté dont le corps a disparu sans laisser d’autre trace.

Comme on le voit, j’étais heureux, c’est-à-dire chanceux et rempli de joie. Dans ces conditions, pourquoi eussé-je souhaité que le monde changeât ? Il était bien comme il était. Et il ne tenait qu’à moi de le perpétuer. Seulement, comme tout le monde le savait excepté moi, ce monde a aussi une durée et, par un décret des puissances suprêmes, nous n’avons encore rien trouvé pour agir sur le temps, ni dans un sens, ni dans l’autre. S’il est facile d’éjaculer dans un utérus, c’est toutefois la meilleure manière d’activer le temps, celui qui nous guette tôt ou tard. Et le temps tue.

En conséquence de ses tristes réflexions, je sombrais dans l’angoisse en moins de deux semaines. Et ce qui devait arriver arriva, je me réveillai un matin sans érection pour me donner le goût de tâter encore à la vie. L’esprit tout embrouillé, je demeurai une heure couché sur le dos, palpant ce pénis qui renonçait soudain à ses promesses. L’heure de la rentrée passa ainsi. Ma mère, alertée par le silence, trouva la force de quitter son lit et de descendre l’escalier sur ses deux roues. Elle gratta la porte de ma chambre et fit entendre une plainte. Étais-je malade ?

Je ne l’avais jamais été. J’avais échappé à toutes les maladies infantiles. Et elle attendait le moment où mon corps se plierait enfin à la règle qui veut que la maladie soit un enseignement. Je vous laisse imaginer dans quel état d’esprit elle m’épiait. Je devinais de la joie dans ce grattement de porte. Une petite joie à peine exprimée et pas même rentrée. Toute la joie dont elle était capable. J’attendis qu’elle épuisât ce peu d’énergie. Puis je me levai.

Elle s’en allait quand j’ouvris la porte. Ses bras rouges et forts s’immobilisèrent au-dessus des roues. Sa nuque frémissait :

« Tu n’es pas malade au moins ? »

La chaise ne s’était pas arrêtée. Les pneus glissaient entre les doigts. Elle avait laissé son odeur de pansement à refaire. D’un bond, je la dépassai. J’arrivai à la cuisine avant elle. Mon pénis avait réduit de moitié. Elle s’en étonna :

« Qu’est-ce que tu as pris, Ulysse ? »

La drogue ! Toujours la drogue ! Elle n’avait que ce mot à la bouche. Comme si j’étais assez fou pour me livrer à ce démon. Je ne ressemblais pas à papa, mais elle tenait à ce que je lui ressemblasse. Elle tenait à cette mort en croix. Elle en parlait à ses draps. Comment eût-elle compris que j’allais avoir un enfant ?

Après trois jours sans érection, je me suis décidé à appeler Angine. Elle avait quitté le lycée pour se préparer à travailler. Il fallait bien qu’elle travaillât, hurlait-elle, puisqu’elle allait avoir un enfant. Est-ce que je doutais qu’il fût de moi ? Elle savait pertinemment que je ne l’aimais pas. Et elle ne me demandait d’ailleurs pas de l’aimer. Elle se débrouillerait toute seule. Son père la mettrait dehors et sa mère ne lèverait pas le petit doigt. Elle se suiciderait avant d’accoucher. Je n’étais pas même capable d’une larme. Oh ! Oh ! Je raccrochai.

Je n’avais pas placé un mot. Et j’ai recommencé à angoisser devant un film porno. Elle me dénoncerait. C’était le genre. Et on me confondrait sur la base des ADN. On nous marierait au civil et à l’église. Et nous serions livrés pieds et poings liés aux valeurs républicaines, à ses administrations tatillonnes et aux corporations jalouses et intransigeantes qui remodèlent sciemment tout ce qui ne l’a pas été dans l’enfance. Et je ne ferais plus jamais d’enfants faute de pouvoir les faire.

Papa se droguait à mort. Maman avait peut-être raison. Je ressemblais à Papa ou, plus exactement, je finirais par lui ressembler. Elle croyait dur comme fer à ce genre de reproduction. Je m’en suis injecté une à mourir. Et je ne suis pas mort. On me retrouva, hagard et incohérent, quelque part entre la maison et le fleuve. Je n’avais pas atteint le fleuve mais, en y réfléchissant bien, j’en avais fait l’effort. Et voilà comment j’ai commencé à avoir peur de moi-même.

J’ai rappelé Angine. Je ne l’ai pas laissé parler. Je lui ai tout dit : que je ne bandais plus, qu’elle seule me ferait bander et qu’il fallait qu’on réfléchisse ensemble à ce qu’il convenait de faire de l’enfant.

« Comment ça ? s’écria-t-elle. Qu’est-ce que tu prétends en faire ? Il est à moi. Je ne te le donne pas ! Et puis merde ! Je ne veux plus te revoir ! Trouve-toi une vraie salope pour te faire bander ! »

J’avais commencé à bander un peu en m’expliquant, mais dès qu’elle a pris la parole, j’ai dû renoncer à me caresser. Il fallait que je réfléchisse. Et pour réfléchir, rien de mieux qu’une maladie. Ma mère sauta de joie dans sa chaise à roulettes et se jeta en suivant sur le téléphone pour appeler Jajausse, son toubib. Je raccrochai avant que ça sonnât.

« Il saura ce que tu as, lui ! dit-elle en détruisant mon regard à force de tristesse.

— Je ne veux pas le savoir ! Ça ne doit pas être bien grave…

— Attends les prochaines vacances alors. »

Comme ils nous tiennent tant qu’on n’a pas les moyens de les traîner en justice pour de bonnes raisons ! J’ai attendu les vacances. C’était l’automne, mais la mer était encore clémente. On se réinstalla dans nos meubles d’été. On avait amené des couvertures et un stock de tisanes. Maman a repris possession du balcon, bien calée sur sa chaise avec trois couvertures en attendant les cinq que l’hiver lui imposerait. On se resaluait dans la rue et dans les boutiques, au restaurant et sur le sable. Angine arriva deux jours plus tard. Elle n’était pas grosse. Elle n’avait même pas grossi du tout. J’eus une moitié d’érection, comme celles qu’Elsa inspirait à Loulou. L’autre moitié tenait à une bonne nouvelle : avortement ou fausse-couche. Mais Angine passa sans me voir. Son père poussait sa mère. Ils regagnèrent leurs pénates secondaires. Et je me shootai un bon coup pour ne pas me réveiller dans la nuit.

Chapitre trois

Pas question de perdre du temps ! Les vacances de la Toussaint ne durent pas tout l’été. Et j’avais hâte de trouver une solution à mon problème, d’autant que les filles recommençaient à me courir après. Pourtant, Angine ne sortait pas de chez elle. Je ne la voyais même pas au balcon où sa mère, comme la mienne, prenait l’air comme une plante. Seulement moi, je ne pouvais pas arroser ma mère. Le père d’Angine avait cet avantage sur moi. Il ne bandait peut-être plus beaucoup, mais il était encore capable d’arracher un cri de joie à sa femme. Ça compte, l’amour.

Je ne pouvais pas envisager de frapper à sa porte. J’ignorais si le vieux était au courant de l’état de sa fille. Ils habitaient au sixième étage.

J’en parlais à une de ses copines de vacances, mais celle-ci reluquait le haut de mon pantalon en minaudant. Je ne voulus pas la décevoir et renonçai à poursuivre un entretien qui m’eût détourné du sujet de mes préoccupations. Je n’étais pas mûr pour ce genre d’humiliation. Et je n’espérais pas un miracle non plus. Seule Angine pouvait me sauver de l’angoisse et du terrible penchant auquel j’étais en train de céder. Tout ceci n’avait rien à voir avec papa. Et Maman ne comprendrait rien de toute façon. Cependant. Escalader six étages par la façade était au-dessus de mes forces. Je ne me suis pas musclé pour ce genre d’exploit. Quant à jeter un caillou pour atteindre sa fenêtre, c’était prendre le risque d’avoir à expliquer cette gaminerie à un père qui profitait des vacances pour se guérir de ce que d’autres gamins lui infligeaient sous la protection de leurs parents. Si Angine ne sortait pas, ces vacances ne remplaceraient pas la maladie comme me l’avait suggéré Maman que j’avais crue sur parole.

On viole beaucoup les filles pendant les vacances. C’est un fait. Et ces pratiques illicites passent le plus souvent inaperçues car ces filles sont peu couvertes au moment des faits. On peut donc considérer qu’elles ont provoqué le malheureux qui tombe sous leur charme. Mais à l’automne, il en faut du temps pour les déshabiller ! Alors on les viole tout habillées et il est moins facile de se justifier. Si je n’étais pas un visuel, la méthode me conviendrait, même si elle est risquée d’un point de vue judiciaire. Mais j’ai besoin de voir. Si je ne vois pas, je ne me mets pas en forme. Regardant ces filles du haut de mon balcon, avec ma mère dans le dos en train de siroter un martini, je pensais au temps nécessaire pour parvenir à les déshabiller puis à les violer. Il fallait aussi tenir compte des cris, de la résistance, de mes propres efforts privant mon érection de la totalité de mon énergie créatrice. Et puis en admettant que je parvinsse à mes fins, en quoi ce retour à la normale me sauverait-il du fait qu’Angine allait mettre au monde un enfant de moi ? Je passerais sans doute un bon moment, exhibant ma belle queue bien raide à une fille tout étonnée que je ne m’en servisse pas en elle, mais ce spectacle de moi-même ne changerait rien à la réalité et j’y retournerais impuissant et maudit.

Et il en est ainsi de toute violence qu’on s’inflige, par le sexe ou par la drogue, par le combat, le risque, le hasard. Ce n’était pas mon genre. Je m’étais construit tout autrement que mon père, n’en déplaise à ma mère qui croyait me connaître parce qu’elle avait connu mon père. Ce style de connaissance ne mène à rien, sinon à l’immobilité symbolisée heureusement par sa paralysie. Angine ne pouvait pas m’échapper. Ne m’appartenait-elle pas depuis qu’elle était grosse de moi ?

Pas si grosse. Certes, je ne l’avais vue que de loin. Et je supposais qu’à ce stade, il est encore possible de cacher la grossesse. Je ne pouvais tout de même pas poser la question à ma mère. Elle avait rêvé d’une fille et je n’étais pas ce qu’elle voulait que je fusse.

Mais pourquoi Angine me mentirait-elle ? Pour m’angoisser ? Faire de moi un impotent ? Me punir de mon orgueil d’être mieux bâti que les autres ? De quoi se plaignait-elle, sinon de sa propre imprévoyance ? Et si son père était instruit de l’affaire, il la gardait prisonnière comme c’était son droit de père. En admettant qu’il sût, savait-il pour autant que j’étais le fauteur ? Depuis une semaine, s’était-il seulement approché de mon domicile pour se remettre mes traits en mémoire et préparer son offensive ? On ne les voyait plus au restaurant. Personne ne s’en étonnait d’ailleurs. En savait-on plus que moi ? Riait-on de ma naïveté entre deux coups de fourchette ? Car je ne peux m’imaginer qu’on y pensa en régalant ses papilles. Cette alternance me jeta dans quelque chose de plus profond que l’angoisse, quelque chose qui ressemblait trop au silence pour entretenir avec l’angoisse autre chose qu’un rapport de circonstance. Au-delà de la nature que je me connaissais, je commençais à percevoir celle dont je me doutais depuis longtemps, exactement depuis que Maman en avait exprimé les premiers mots. Papa reviendrait, sous une forme ou sous une autre, avait-elle prédit et ce n’était pas une promesse qu’elle tenait maintenant.

Les vacances s’achevèrent sans que je pusse voir Angine. Je la vis repartir. Elle me sembla plus grosse, mais c’était sans doute là un effet de mon nouvel état d’esprit. Si je ne bandais plus, je n’en étais pas moins en bonne santé, dichotomie qui révélait un trouble sous-jacent qui ne tarderait pas à s’ancrer dans la réalité, comme un navire venu d’ailleurs portant à son bord tous les éléments d’une conquête qui détruirait tôt ou tard mon royaume.

Nous rentrâmes. Et de nouveau, des centaines de kilomètres me séparaient d’Angine. Je l’appelai plusieurs fois sans succès. La voix de son père provoquait immédiatement une déconnexion de ma part. Avec cette maudite technologie, on se fait vite repérer de nos jours, même par le plus idiot des flics. Comme elle ne décrochait plus, je supposais avec 1 de probabilité que son père savait et qu’il était donc en train de calculer comment m’utiliser à son avantage ou me supprimer pour le bien du reste du monde. Le téléphone ne me servirait plus à rien. J’étais coupé !

J’ignorais si Angine grossissait. Moi, je maigrissais à vue d’œil. Maman accusa la drogue. Elle savait de quoi elle parlait, me disait-elle en me poursuivant sur ses roues. Et pour ajouter à ma déroute, l’administration de l’éducation nationale envoya des flics pour nous interroger sur ce qu’on pensait de la politique du gouvernement en la matière. Menacée de perdre une confortable allocation, ma mère devint dangereuse et perdit ses couleurs. La colère, au lieu de rougir ses joues, les vidait de leur sang. Je pensais avoir affaire à un fantôme. Et ma pratique de l’hallucination n’arrangea rien. Il fallut demander à Jajausse d’examiner les faits d’aussi près que le permettaient ses connaissances générales, quitte à finalement pencher pour un examen plus spécialisé. Il tâta mon pénis sans provoquer de réaction, assurant que ce n’était pas son intention. Les maladies vénériennes avaient sa préférence, mais il fallait se rendre à l’évidence : le mal qui me rongeait était d’origine mentale. Il connaissait un bon psychiatre. Le contraire m’eût étonné. Ma mère en profita pour évoquer le mal dont souffrait mon père, soupçonnant une hérédité de réprouvés à laquelle elle s’était accouplée par amour sans s’être renseignée avant de s’abandonner ainsi aux aléas du civil et du mystère religieux.

Je ne sais pas si Jajausse comprit tout ce que lui confia ma mère, ni s’il en tint compte au moment de joindre son collègue spécialiste des troubles mentaux. Le fait est que je fus officiellement convoqué chez un psychiatre, avec menace « d’aller plus loin » si je n’obéissais pas à cette invitation préliminaire. Maman jubilait.

« Tu ne bandes pas ! Tu ne bandes pas ! À quoi te servirait-il de bander à ton âge, hein ? À te livrer à l’onanisme qui est un péché ? C’est à tes études que tu dois penser. Et à ce que tu vas devenir si tu n’étudies pas. »

Le temps passait. En rêve, Angine était énorme. Mais pendant les cours, auxquels elle n’assistait plus, je la dégonflais, crevant sa membrane extérieure à coups de stylo. Le mauvais signe, c’était que je commençais à la haïr. Certes, je ne l’avais jamais aimée au sens où on pense pouvoir tenir ses promesses, mais je n’avais éprouvé pour elle que des sentiments faciles à comprendre si on se donne la peine, ce qui n’était pas le cas de mon psychiatre, d’apprécier mon impuissance à sa juste valeur. On ne peut la comparer qu’à la beauté de mes érections, du temps où je m’en enorgueillissais. Ce grand écart était d’une douleur inimaginable par un cerveau habitué à mesurer des valeurs tangibles essentiellement morales. Or, aucun autre cerveau ne se soucia de cette ambiguïté. Et je sautai du premier étage, pensant me trouver au troisième, autrement dit ayant confondu la salle de physique avec celle des arts. Une confusion que je m’appliquai, pendant mon séjour à l’hôpital, à considérer comme la plus représentative, au sens graphique du terme, de ma santé mentale et de son influence sur mon comportement futur. Brrr…

Chapitre quatre

Pendant que je soignais mes fractures à l’hôpital, Angine grossissait. Dans quelles proportions, je n’avais pas les moyens de le savoir. De mon côté, on associait, sous l’influence de Maman, mon impuissance à la drogue, celle que je prenais ajoutée, par un tour de passe-passe idéologique, à celle qui avait tué mon père. Et comme je n’avais pas de nouvelles d’Angine, j’ignorais si elle subissait les mêmes distorsions explicatives du fait qu’elle grossissait à vue d’œil. Et j’étais, sur ce plan-là aussi, la cause secrète de l’anamorphose. Autrement dit, j’en avais mis partout, ce qui n’était pas prévu juste avant que je commence à mettre.

Mais, le hasard n’étant quelquefois pas du hasard pur, j’eus des nouvelles d’Angine par le biais d’une de ses amies qui avait aussi sauté dans le vide, mais pour sauver quelqu’un qui se noyait. Un après-midi, on fit beaucoup de bruit dans le couloir. Comme je pouvais me lever, à condition de m’appuyer sur des béquilles, je mis le nez dehors, si je puis dire. Il y avait du monde et ce monde faisait cercle autour d’une jeune fille d’aspect agréable qui souriait au lieu de répondre aux innombrables questions que lui posaient des gens munis d’outils aux logos médiatiques. Je m’approchai.

J’appris que cette jeune fille, du nom de Javette, avait sauté du haut d’un pont et qu’elle avait sauvé ainsi de la noyade une personne qui, depuis, avait exprimé des regrets pour avoir tenté le Diable. Le sous-préfet, jeune homme long et difforme à la chevelure abondante et noire, était là pour accrocher une médaille sur le sein naissant de cette courageuse petite citoyenne promue au rang d’héroïne de la Nation. Le mot héroïne m’attira.

Des infirmières attendaient la fin de la cérémonie pour avancer un chariot portant une collation prometteuse. On me vit voler un biscuit sec en riant et, je ne sais comment, je me retrouvai derrière la chaise de Javette, les mains sur les poignées que je tenais comme celles d’un guidon de moto. On s’était mis d’accord pour expliquer mes blessures par une chute de moto. Je ne vis donc aucun inconvénient à pousser la chaise quand on me le demanda. Javette avait à peine bu une gorgée de soda et avait refusé un gâteau sec couvert de pépites de fromage doré à point. Elle avait gémi qu’elle se sentait très fatiguée et qu’elle remerciait tout le monde pour sa gentillesse. Nous abandonnâmes cette assemblée et gagnâmes sa chambre qui se trouvait à quelques pas de là. Je fermai la porte derrière moi à la demande de ma passagère et la conduisit près de la fenêtre où elle me demanda « ce que ça fait » de tomber de là.

« Je n’en sais rien, dis-je un peu décontenancé par le propos. Je suis tombé de ma moto…

— Sauf que tu n’as pas de moto. Es-tu naïf au point de croire que personne ne sait que tu t’es jeté d’une fenêtre devant plus de trois cents témoins ?

— Oui, mais je me suis jeté avec ma moto ! »

Elle rit. J’eus un commencement d’érection qui retomba aussitôt qu’elle m’apprit qu’elle connaissait…

« …Angine. On se voit chaque dimanche car son père et le mien militent au syndicat. »

Je me fichais éperdument du syndicat et de ses objectifs. Je m’assis au bord du lit encombré de paquets-cadeaux que Javette n’avait encore pris le temps d’ouvrir.

« Pourquoi me parles-tu d’Angine ? demandai-je enfin.

— C’est plutôt elle qui me parle de toi ! Je sais tout ! »

Cherchait-elle à se faire tuer ? Comme elle riait, ses petits seins sautaient sous le pyjama. Il en fallait plus pour me faire bander. Je la soupçonnais d’en savoir beaucoup sur mon angoisse et sa cause. Elle n’avait pas l’air de vouloir mourir. La médaille brillait sous son menton. Elle la secouait entre deux doigts. Les gens qui ont une médaille ne peuvent s’empêcher de la secouer sous vos yeux et s’ils ne le font pas, ils y pensent.

« Tu sais quoi, par exemple ?

— Que vous avez passé l’été à baiser comme des lapins…

— Tout le monde baise, l’été. Tu ne baises pas, toi ?

— Ça ne te regarde pas.

— Et qu’est-ce qui me regarde ?

— Angine dit qu’elle attend un enfant de toi. C’est vrai ?

— À qui le dit-elle ? »

J’avais presque crié. Elle se pencha pour poser sa petite main d’enfant sur ma bouche édentée.

« On va te mettre un dentier ?

— Je ne sais même pas ce que c’est un enfant…

— Mais tu as tout ce qu’il faut pour en faire…

— Si tu savais… »

Pourquoi en parler ? Ou comment finit-on par se confier à une enfant qui vient de découvrir de quoi elle est capable en matière de reproduction ? Sa main se posa sur mon sexe et le tortilla à travers le tissu. Je la laissais faire. Il fallait qu’elle le sût. Elle en parlerait à Angine qui reviendrait à moi pour remettre les choses à leur place, exactement comme elle les avait trouvées en arrivant.

« Elle ne sait pas pour l’enfant, continua-t-elle. Il paraît qu’il est trop tard pour… pour… tu sais…

— Et son père, il sait ?

— Pas encore. Mais quand il saura, aïe !

— Elle est grosse comment ?

— Pas grosse, non. Mais ça finira par se voir. »

Je me pris la tête à deux mains et la secouai pour ne plus penser, un truc hérité de l’enfance. Je ne me souviens pas si ça marchait à l’époque, mais si c’était le cas, je n’avais plus ce pouvoir. Mon cerveau fonctionnait dans toutes les positions et par tous les temps.

« Qui d’autre est au courant ? fis-je, preuve que mon cerveau continuait de réfléchir.

— Claire, Martine, Alexandra, Sophie, Gloria…

— Arrête ! »

Tout le réseau était au courant ! Et j’avais montré ma queue à toutes ces garces.

« Qu’est-ce qu’on fait ? » dis-je sans mesurer la portée de la demande que je m’adressais à une fille que je ne connaissais pas et qui ne faisait pas partie du réseau à l’époque de mes copulations marines avec Angine.

« Tu sais pourquoi elle s’appelle Angine ? dit-elle. On n’a pas idée de donner un nom pareil à son enfant ! Tu as pensé à un nom, toi ? Angine ne veut pas d’Ulysse. Elle trouve que ça fait vieillot. Elle a pensé à Omar. Et toi, qu’en penses-tu ? »

Il ne me restait plus qu’à trouver une autre fenêtre, trois étages plus haut. Et à ne pas confondre l’art et la science.

Chapitre cinq

Javette sortit de l’hôpital avant même que le corps médical eût décidé de me renvoyer dans mes foyers. Décision qui dépendait de Maman, me dit-on. Je me remettais lentement de mes blessures. J’avais perdu le meilleur de ma musculature. Et pour le reste, toujours rien. Javette avait essayé plusieurs fois, y mettant toute sa fougue d’adolescente assoiffée de connaissance, mais sans succès. Elle avait même supposé qu’Angine ne ferait pas mieux. Et c’est elle, Javette, qui trouva pourtant, sans s’en douter, la solution à mon problème. Selon ce qu’elle savait de la nature humaine, je ne banderais plus jamais si cet enfant naissait. Elle ne savait pas exactement pourquoi, mais elle le sentait. Je pouvais avoir confiance en son intuition féminine. Mais comment empêcher Angine de mettre bas si elle tenait à cet enfant ? Car elle y tenait, il ne pouvait en être autrement ! Je la connaissais. Et Javette aussi la connaissait. D’ailleurs, toutes les filles du réseau étaient d’accord sur ce point : Angine l’avait même dit dans on ne savait plus quel forum. Les recherches étaient en cours.

Je n’avais nul besoin d’attendre les résultats de ces investigations. L’avenir était gris : l’enfant naîtrait et il s’appellerait Omar, quoi que je fisse pour ne pas l’appeler. Ensuite, elle jetterait l’enfant au visage de son père à elle, ce tordu de professeur de langue morte, je ne sais plus laquelle. Et je ne serais pas invité à ce baptême. Ou elle me le jetterait aussi à la figure et après l’avoir jeté sur tout le monde, elle s’en irait au diable pour vivre sa vie et tenter de m’oublier. Je serais déjà mort, si jamais je trouvais une fenêtre conçue pour ça.

De l’hôpital où on soigne le corps, on me conduisit dans celui où c’est l’esprit qui fait l’objet de soins et d’études. Dès l’entrée, je constatai que la colère n’était pas un moyen de convaincre mon prochain, car ce prochain n’entretenait de bons rapports avec le suivant que dans le cadre d’une tranquillité acceptée sans condition ou imposée par tout autre moyen. La fenêtre était au rez-de-chaussée et il fallait passer à travers ses barreaux pour se jeter dans le gazon. Il valait mieux faire le tour et prendre place sur un banc sans se donner en spectacle.

D’emblée, on me trouva normal, presque incompatible avec la nature des lieux. Du coup, je fis l’objet d’une surveillance rigoureuse. Pendant ce temps, Maman coulait des jours heureux à Nice. On était en plein hiver. L’enfant était prévu pour le début du printemps, s’il n’était pas prématuré. Je n’avais pas beaucoup de temps devant moi pour mettre au point un plan. Et mon cerveau, empoisonné jusque dans ses fonctions motrices, ne savait même pas que je le priais de réfléchir avant de se transformer en miroir.

Maman m’envoyait des cartes postales sans oublier de me parler du soleil qui devait me manquer. « Ne me dis pas le contraire ! Tu mentirais. » Puis le feutre noir de la censure rendait le reste de sa missive incompréhensible. Elle m’aimait. On s’en sort toujours si on est aimé, répétait-elle inlassablement. Et si on n’aime pas ? pensai-je sans le lui écrire. Comment concevoir l’amour s’il n’est pas réciproque ? Elle parlait plutôt de possession. Et je ne voulais pas être possédé. Surtout par elle.

En février, Dieu fit pleuvoir beaucoup. On me permit de sortir sous un imperméable à condition d’emprunter toujours les allées qui étaient goudronnées et drainées. Comme le vent menaçait les parapluies, nous ne les sortîmes pas, alors qu’ils faisaient partie de notre trousseau. J’en avais même deux. Ils avaient appartenu à papa. Je ne sais pas pourquoi j’en parle maintenant. À cause de la pluie, peut-être.

Javette aussi m’écrivit. Angine ne grossissait pas. À croire qu’elle n’attendait rien. Mais quand elle montrait son ventre, on voyait bien qu’il était gros. Son père n’était pas invité à regarder ce ventre. Ni sa mère. On n’avait toujours pas retrouvé le forum où Angine avait laissé entendre qu’elle aimait les enfants. Qu’avait-elle décidé pour l’accouchement ? Javette n’en savait rien. Elle me tiendrait au courant si jamais elle apprenait quelque chose avant que ça arrivât. Car ça arriverait forcément. Est-ce que je serais sorti à ce moment-là ?

Je ne pouvais pas répondre à cette question. Et je ne la posai pas moi-même. Je me méfiais de cette question. En principe, on pose une question parce qu’on ne connaît pas la réponse, même si on s’en doute. Or, j’en connaissais une autre et je n’avais aucune envie d’avoir confirmation de ce que je savais par intuition. Je me rendais bien compte, à me voir dans le miroir incassable qui était à ma disposition si je ne poussais pas un cri en me voyant, que je n’étais pas en état de sortir pour retrouver un chemin que j’avais perdu en cours de route. Je ne sortirais que la queue bien dressée. Ou je ne sortirais pas.

Maman vint me chercher au tout début du printemps. Elle avait acheté une automobile intelligente et programmable. Sa chaise à roulettes était pliée sur le siège arrière. Elle appuya sur des boutons et nous nous retrouvâmes sur une route avec d’autres voitures du même genre. Tout le monde se saluait en sortant la main par la vitre. Je ne savais vraiment plus où j’habitais. On avait, disait Maman, un peu forcé sur la dose. Et ça ne m’avait pas arrangé. Je ne savais même plus ce que c’était une héroïne ni à quoi ça servait. Elle parut satisfaite de ma réponse.

Ensuite, je retrouvai ma chambre. Le miroir pouvait être cassé, mais si c’était moi qui le cassais, alors je ne casserais plus jamais de miroirs. Et si j’utilisais la fenêtre pour descendre, on ne me réparerait plus comme l’avait fait le gentil personnel de l’hôpital où j’avais rencontré une héroïne, Javette. J’allais mal. Très mal.

L’été arriva. Il était temps de partir en vacances pour se dorer la pilule. Nous reprîmes la voiture. Cette fois, Maman ne fit pas d’erreur de programmation et nous arrivâmes à l’heure pile. Javette nous attendait. Elle faisait une drôle de tête. Je ne l’ai pas remarqué tout de suite. Elle attendit que Maman aille satisfaire un besoin naturel pour me parler d’Angine. J’avais oublié Angine ! Comment peut-on donner un nom pareil à son enfant ?

« Elle l’a finalement appelé Ulysse, dit-elle. Mais il y a un problème…

— J’en ai déjà beaucoup ! m’écriai-je aussi fort que me le permettaient les substances qui ralentissaient mon cerveau.

— Je sais que tu as des problèmes ! Mais celui-là, tu ne vas pas t’en remettre…

— C’est quoi alors, la cruauté ? »

Javette hésitait. On entendait Maman se mettre en place dans l’étroit cabinet.

« Tu sais que l’enfant était prévu pour le début du printemps… dit Javette.

— Je sais tout ce qu’il faut savoir sur les enfants qui vont naître, merde !

— Et bien il est arrivé à l’heure…

— Comme les trains !

— Il a trois mois maintenant. C’est un beau bébé. Un vrai bichon ! Angine a beaucoup pleuré en pensant à toi.

— Elle ferait mieux de penser à celui que j’étais.

— Tu ne veux pas voir ton enfant ? Ulysse, il s’appelle Ulysse, Ulysse… »

Elle avait le temps de me secouer, la Javette, avant que Maman sorte des cabinets et remonte sur sa chaise. Elle m’appliqua deux ou trois claques de chaque côté. Il fallait que je les compte si je voulais comprendre.

« Qui s’appelle Ulysse ?

— Toi ! Et ton fils aussi s’appelle Ulysse ! »

Mon fils ! Fils ! Voilà le mot qu’il fallait prononcer pour annuler les effets des médicaments sur mon cerveau ! Enfant ne me disait rien. Angine non plus. Fils ! Érection ! J’avais un fils parce que j’avais bandé. Je ne bandais plus mais j’avais un fils !

Je me mis à gigoter sur ma chaise de contention. Javette me bâillonna avec ses petites mains. Je tapai des pieds. Ma mère s’amena, rayant la porte au passage de ses roues.

« Qu’est-ce qu’il a encore, merde ! J’ai pas fait tout ce chemin pour que ça recommence. Téléphone à Javausse, ma petite Javette ! Tiens ! Tu as remarqué que Javausse et Javette ça commence par Ja ? Je me demande ce que ça peut bien vouloir dire… Quelque chose sans doute. Appelle plutôt Alice. Elle saura quoi en penser. »

Alice, c’était l’astrologue chouchoute de Maman.

Chapitre six

On attendait Alice. Et qu’est-ce que je vois en bas dans la rue ? J’étais sur le balcon en plein soleil et Javette secouait les glaçons dans mon verre. J’étais bien attaché, mais je pouvais soulever les fesses pour que mes yeux vissent ce qui se passait dans la rue. Je reprends : Qu’est-ce que je vois ? Le père d’Angine poussant un landau ! Je secoue ma tête avec mes mains. Je peux le faire, car mes mains sont libres sauf pendant une semaine si je tente de m’étrangler, car maintenant que c’est Maman qui s’occupe de moi, on ne me soigne plus, on me punit. Javette aussitôt cesse de remuer les glaçons avec un doigt qu’elle aime sucer pour m’exciter en vain. Elle regarde aussi :

« Tu vois ? Je te le disais ! C’est Ulysse. »

Je ne vois pas Ulysse. Le landau est fermé. On a juste laissé une petite ouverture pour que papa Angine puisse voir son petit-fils et assure ainsi sa sécurité. Mais ce n’est pas le plus grave : papa Angine est heureux ! Il sourit sans cesser de sécuriser les environs de son regard de vautour. Ulysse l’a rendu heureux !

« C’est normal, dit Javette. Les bébés font toujours cet effet. Tu devrais le savoir. Ce n’est pas que tu sois bête mais…

— Et Angine ? Elle est heureuse ? Je veux dire : ici ?

— Depuis hier. Oui, oui. Je crois qu’elle est heureuse…

— Tu crois ? Tu ne sais pas, oui !

— En tout cas, son père est heureux. Il n’a pas fait d’histoire. Elle a grossi d’un coup, à deux mois de la date. Elle est devenue énorme, bouffie, des seins balaises et le cul oh ! le cul !

— Il est heureux ? Et moi ? Je suis heureux, Javette ? »

Je ne l’étais pas. Il ne fallait pas être grand clerc pour s’en apercevoir.

« Si tu fais une crise, dit Javette, tu sais ce qui t’attend…

— Je ne vais pas faire de crise ! Je veux bander ! Fais-moi bander, Javette !

— Oh ! Non ! Pas encore ! »

Elle me suçait pendant que je regardais papa Angine pousser le landau sécurisé. Ça ne la dégoûtait plus de sucer un morceau de chair molle qui avait goût à pisse à force d’être mou et de ne jamais durcir. Il sentait quelquefois le déodorant et ça, ça la dégoûtait. Mais ce jour-là, le jour où papa Angine est sorti pour pousser le landau sécurisé contenant Ulysse mon seul et véritable fils (ce qui reste à vérifier), je sentais la pisse parce que Maman m’avait privé de déodorant à cause d’une bêtise, genre confusion causée par deux mots voisins. Papa Angine, souriant aux passants et les laissant même jeter un œil dans la fente sécuritaire, avançait sur la place entre les arbres remplis d’oiseaux qui voletaient eux aussi pour exprimer la joie d’avoir des fils et des filles à présenter aux voisins. Ce qui m’a fait penser aux mots qui me privaient de déodorant aujourd’hui. Maman s’en souviendrait, à tous les coups !

« Bon, j’arrête ! dit Javette. Je reviendrai demain. »

Je lui donne le sou qu’elle mérite et elle l’empoche. Une seconde plus tard, elle est en train de regarder Ulysse par la fente et papa Angine lui caresse le cul. Elle lève la tête pour me voir et secoue sa petite main sale qui tient un hochet bien bandé. Ça excite papa Angine. Je le vois d’ici, bandant sous la petite couverture aux franges de dentelles qui couvre le landau. Alice arrive dans sa voiture. Elle est ébouriffée comme d’habitude. Papa Angine débande. C’est l’effet que me ferait Alice si je bandais. Mais je ne bande pas. Et elle le sait.

« C’est Alice ! gueule Maman toute joyeuse. Qu’est-ce que je voulais lui poser comme question déjà ? Ah ! merde ! Je lui en poserai une autre, tiens ! Je ne sais pas encore laquelle, mais ça me viendra. Ça me vient toujours. Tu as pris ton calmant ? »

« Ja ? fit Alice en entrant. Je n’ai rien compris. Mais enfin, me voilà. »

Je hais Alice. Pourquoi ? Mais parce qu’elle a le pouvoir de deviner ! Et je suis sûr qu’elle a deviné. Un jour, elle a dit à Maman :

« Je suis sûre qu’il y a un enfant là-dessous. »

Et Maman n’a pas cessé d’y penser depuis. Elles sont sur la piste. Mais pour l’instant, je n’ai rien fait de mal au sens judiciaire du terme. J’étais mineur au moment des faits. Et je le suis toujours. Mais pour l’État civil, je ne suis pas le père d’Ulysse. Je suis Ulysse.

Javette fait d’autres signes qui ne me sont pas destinés. Ma tête pivote. Je suis très mécanique quand je m’y mets. Je ne sais pas quel programme on m’a implanté, mais je commence à deviner moi aussi. J’ai pratiquement toujours un temps d’avance sur lui. Angine arrive, sautillant comme une fillette qui veut jouer à la corde pour épater les garçons.

Elle n’a pas changé. Ni en maigre, ni en gros. C’est la même, sauf qu’elle s’est multipliée par deux. Ça me rend fou. Si elle avait été juste avec moi, on se serait multiplié par un et demi et on aurait formé une famille. Mais en se multipliant sans moi, elle a permis à papa Angine de prendre ma place sans participer à la multiplication. Javette soupçonne une manœuvre de la part d’Angine. Et je suis toujours sur le quai.

Angine a regardé elle aussi dans la fente. Elle avait l’air parfaitement heureux, comme quelqu’un qui n’est pas en train de calculer. Javette avait peut-être tort. Peut-être pas. Qui sait ce qui se passe dans le cerveau ? Ce qu’on voit, c’est ce que le cerveau veut montrer. Et c’est comme ça que les uns trompent les autres et que ceux-là ne se doutent pas qu’on les mène en bateau. Je ne suis pas un spécialiste de la psyché, mais depuis que je fréquente des spécialistes, j’ai changé, beaucoup changé. Pas en bien, dit Maman.

Puis Angine, encouragée par Javette, me voit. Elle sourit toujours. Vous n’allez pas me croire, mais je me suis mis à bander ! Dur comme fer ! Une vraie barre ! Il a fallu que je la sorte, sinon il se passait quelque chose de pas catholique dans mon slip. Je devrais dire culotte, parce qu’elle ne contient pas que ma queue, si vous voyez ce que je veux dire. On vous attache pour des raisons de sécurité et on oublie que vous avez des besoins. Ils ne réfléchissent pas assez à la relation raison-besoin. Ils feraient bien s’ils veulent vraiment sauver le monde.

Dommage qu’Angine ne puisse pas voir ça. Ulysse est trop petit pour comprendre, mais il comprendra un jour. Je lui fais confiance. S’il tient quelque chose de moi, que ce soit le don de comprendre avant les autres.

Alors, me direz-vous, pourquoi l’ai-je finalement mangé ? Si ce que je viens de raconter est vrai, il ne m’empêchait plus de bander. Je n’avais donc aucune raison de le manger pour qu’il disparaisse de ma vie. C’est que vous avez l’esprit étroit. Vous mettez de la rhétorique partout. En le faisant, vous vous retrouvez dans un tribunal pour juger alors que vous seriez plus utile chez vous pour réfléchir.

D’abord, pourquoi manger l’enfant qui vous empêche de bander ? Pourquoi ne pas simplement lui écraser la tête et basta ? C’est ce que ferait tout homme sain d’esprit. Je ne dis pas que je ne suis pas sain de ce côté-là. Je dis que vous ne réfléchissez pas. Ce n’est pas la même chose.

Que se serait-il passé si j’avais mangé l’enfant. Il aurait disparu. Or, toute disparition fait l’objet d’une enquête. Et les enquêteurs vous tarabustent jusqu’à l’aveu. Moi, je n’aurais pas avoué. Je suis solide mentalement. Mais Angine ?

Pour qu’Angine n’avouât pas, il eût fallu qu’elle ne fût pas au courant de mon sinistre repas. Et je me serais retrouvé seul face à mon crime. De la solitude à l’aveu, les amis, il n’y a qu’un pas que je me vois franchir avant le premier signe de torture.

De toute façon, c’est parler pour ne rien dire que de parler de complicité entre Angine et moi puisque pendant qu’elle aurait pu être ma complice, moi, comme vous le savez, je faisais autre chose.

J’avais plutôt pensé à un accouchement secret. J’aurais mangé l’enfant sous ses yeux pour lui faire payer sa fertilité. Voilà à quoi j’ai pensé, jusqu’à me rendre fou, pendant qu’elle se préparait à accoucher en famille, pour le plus grand bonheur de papa Angine.

Et j’ai mangé cet enfant tellement de fois que j’ai fini par sentir quelque chose qui ressemblait fortement à un goût. J’ai mangé et remangé jusqu’à ce que ce goût fût le sien, celui de cette chair qui m’empêchait de bander comme tout le monde.

Vous comprenez maintenant que le désir qui est nécessaire à l’érection ne tenait plus à la disparition de la cause de mon impuissance, mais à son goût et donc, logiquement, à son origine. Or, cette origine faisait maintenant risette dans un landau. Et ce landau était sécurisé par papa Angine.

Chapitre sept

On n’a pas idée de manger les enfants, dites-vous à qui veut l’entendre. Et la conversation se poursuit sur la question de savoir si l’ogre est un malade mental ou un assassin ordinaire. Ne le niez pas ! Je vous ai entendus. Maman a loué les services d’un valet pour ne pas s’occuper de moi. Pendant ce temps, elle s’envoie en l’air sur sa chaise à roulettes. Grosjean doit son aspect au chien et au serpent. Il n’y a rien d’humain chez lui, sauf à l’intérieur de cette étrange carcasse où il cache sournoisement les ressorts de sa passion pour les petites filles. Il me tient en laisse. Si je tente de lui échapper, il tire sur la laisse et le harnais se referme comme la main de King Kong sur ceux qui n’ont pas l’étoffe des héros. Je m’en tiens à la juste distance qui correspond à la longueur de la laisse et marche devant sans oublier de saluer les passants qui obliquent en me jetant un regard terrifié. Et c’est justement là que Grosjean et moi n’accordons plus nos instruments : je fais fuir les petites filles. La seule compensation, c’est leur cri. Grosjean adore ces cris et ce que j’imagine être un gros sexe fait une bosse à l’endroit où il ne peut que se trouver.

Pendant que Maman reçoit sur sa chaise, Grosjean me promène. Nous entrons d’abord dans un café, car c’est l’heure de la collation du matin. Les employés de banque et autres administrations du bien public se pressent pour occuper toutes les tables. Je traîne Grosjean à l’écart. Nous ne serons pas servis, mais quel spectacle ! Le dos à la vitrine qui donne sur la rue, j’écoute les conversations.

Ce matin, elles tournent, comme on dit, autour d’un seul sujet qui fait la Une : le bébé mangé. Il y a deux clans :

 

— Ceux qui estiment que c’est encore là un mensonge d’État ;

— et ceux qui y croient dur comme fer.

 

Grosjean se range tout de suite chez les anarchistes. Il ne rate jamais une occasion de s’exprimer sur ce sujet : l’État. Et il frappe la vitrine de son gros poing qui a caressé beaucoup de fillettes, ce qui ne l’empêche pas d’être dangereux quand ce n’est pas une fillette qu’il frappe. La vitrine vibre à intervalle régulier. On finit par s’interroger sur ce tremblement. Et bientôt, il ne s’agit que de cela : identifier la source de ce bruit.

Heureusement, Grosjean se fatigue avant la fin de la collation. Nous sortons sur la place. Un mélange d’iode et de bergamote me remplit le nez. Sur les bancs et sur le parapet, on lit le journal. Le titre est gros :

 

UN BEBE MANGE

 

Par qui ? Chez qui ? Pourquoi ? Et comment ? Nous descendons sur la plage. Le monde n’est pas encore parachuté de ses hôtels. Nous pouvons étendre la grande serviette que Grosjean fait d’abord voleter dans le vent. Il s’en détache quelques vieux grains de sable et sans doute aussi mes peaux mortes de la veille.

Ce titre, de par l’absence d’accents sur les e, est étrangement ambigu : le bébé mange-t-il ou est-il mangé ? Je m’écroule en riant sur la serviette pendant que Grosjean plante un piquet dans le sable. Je peux vous dire qu’il s’applique pour faire le nœud au bout de la laisse et si je ne me tiens pas tranquille, il raccourcira la longueur et je finirai le cou contre le piquet, comme un étalon argentin. Il se déshabille et s’assoit dans le sable à l’endroit d’un château détruit par les vagues du soir. Nous ne parlons pas, mais je ris.

Je ne connais pas l’effet que produit un fou sur l’esprit de son gardien, alors que je vois très bien celui qui détourne les passants de mon spectacle. On m’a encore posé la question hier :

« Ulysse ? Te jetteras-tu encore du haut d’une fenêtre ?

— Oui ! »

Il faudra que je réponde non un jour, quoique je ne sois pas certain de simplifier mes relations avec les autres de cette façon trop simple pour être recherchée par les adversaires de mon mal. Il paraît qu’un criminel américain est mort pendu dans ce harnais. Maman a-t-elle inventé ce détail sordide de ma tenue de sortie ? Elle n’a pas encore dit que ce harnais lui a été offert par Truman Capote, mais ça viendra, vous verrez.

L’été commence mal. Certes, le soleil est au rendez-vous. Il y a tellement de joie autour de moi que j’en ris. De temps en temps, un visage mélancolique m’effraie, mais je n’ai pas les moyens d’en rencontrer la victime, sœur ou frère. Grosjean tient bon. S’il ne plante pas un piquet dans la terre ou le sable, selon que nous sommes sur la plage ou dans quelque jardin public, il trouve toujours à nouer la laisse à un pied de table ou à une balustrade. Maman peut jouir tranquille, je suis entre de bonnes mains.

Javette arrive un peu avant midi. Elle est en maillot et jupette, toute dorée, chaussée de jaune citron ou de vert pomme, et sa blonde chevelure nouée sur le dessus de la tête qu’elle ne coiffe jamais autrement pendant les vacances d’été, qu’il pleuve ou qu’il vente. Grosjean rebande. Une érection qui déforme le bas de sa chemise.

« Je t’apporte quelque chose aujourd’hui ? dit Javette sans voir Grosjean.

— Ne lui apportez rien, mademoiselle Javette. Il a tout ce qu’il lui faut. Vous pensez bien que je n’oublie jamais rien !

— Mettez quelque chose dessus quand vous me regardez ! »

Je ne crois pas que Javette soit de mauvaise humeur à cause de l’érection de Grosjean. Ce qui l’agace, c’est la laisse. Elle a demandé plusieurs fois à la tenir pendant la promenade sous les arcades commerciales ou le long du parapet où se reposent les vieux aux jambes blanches et molles. Mais Grosjean ne tient pas à faire l’objet des remontrances de Maman. Des Grosjean, il y en a des tas ici. Maman n’a qu’à plonger sa main osseuse dans ce panier de crabes, elle en retire toujours le meilleur de la domesticité. Grosjean a besoin de travailler et il ne sait rien faire d’autre. Et malgré sa grosse queue, Maman va chercher ailleurs de quoi satisfaire son énorme appétit sexuel. Je me demande d’ailleurs si c’est le sexe qu’elle pratique. Moi, si j’étais femme, je ne résisterais pas devant la puissance de Grosjean qui préfère les petites filles, ce qui m’exciterait encore plus. Mais Javette, mon seul lien avec Angine, est plutôt exhibitionniste. Cherche-t-elle à m’exciter ?

C’était peut-être le cas hier, car aujourd’hui, ses tétons ne sortent pas du soutien-gorge quand elle se penche. Et pourquoi se pencherait-elle comme d’habitude pour renouer le lacet de sa sandale jaune ou verte ? Elle ne s’assoit même pas. Elle n’attend pas non plus. Elle se mordille les lèvres sans cesser de fouiller mon regard. Je finis par voir trouble. Grosjean resserre un peu mes liens. Il anticipe toujours, mon caudataire.

« Ulysse… dit doucement Javette. Il faut que tu saches… N’est-ce pas qu’il faut qu’il sache, monsieur Grosjean ? »

Grosjean se gratte le nez, grogne, ne dit rien d’intelligible, il ne sait pas, il craint que ça finisse mal, il a besoin de ce travail…

« Ça ne va pas arranger ses problèmes, dit-il en parlant de moi. Dites-lui. Je n’ai rien entendu. »

Javette est devenue brûlante. Elle s’accroupit comme pour chier, m’offrant l’angle de ses cuisses et les poils blonds de son monde futur. Je ne banderai pas aujourd’hui.

« Angine est très malheureuse, tu sais, dit-elle.

— Ah bon ? Je croyais que son père était le plus heureux des hommes…

— Toute la famille est dans le malheur, Ulysse ! Angine parle de se suicider…

— Elle aussi…

— Il n’a pas compris les journaux, mademoiselle Javette, » coupe Grosjean.

Comment comprendre un titre qui dit que le bébé mange et/ou qu’il est mangé ? Et quel rapport avec Angine et sa famille ? Et pourquoi me le dire ? Ces médicaments me coupent la chique. Je sais bien que Bébé n’y est pour rien. Je ne suis pas fou à ce point. Je parlais pour ne pas me taire. Mais si je ne prends plus mes médicaments, je ressaute ! Et cette fois, je monte chez Caline, qui habite au quatrième.

Ma tête est tout près du piquet. La grosse main de Grosjean, mon caudataire, tient fermement le nœud. Javette pose ses genoux dans le sable et joint ses cuisses. Son visage se rapproche. Et au lieu de m’expliquer ce qu’elle entend par bébé, elle m’embrasse sur le front, commençant à pleurer.

« Bébé est mort, Ulysse !

— Il ne m’a pas mangé ?

— Ne dis pas de bêtises !

— Je sais lire ! Qu’ils se décident à mettre les accents quand le sens risque de se perdre dans l’esprit de ceux pour qui le sens est une question de vie ou de mort ! »

Seulement voilà : le chien m’avait cru quand j’avais parlé tout haut et expliqué aux murs que Bébé était responsable de mon impuissance. Puis je me suis adressé à lui, au chien :

« Ce ne sont pas les médicaments qui m’empêchent de bander ! Et ce n’est même pas Bébé lui-même comme je l’ai cru d’abord. À force d’y penser, j’ai trouvé pourquoi je ne bande plus : j’ai faim de Bébé, de sa saveur plus que de ses cris de douleur. Il me le faut vivant et cru ! »

Le chien me regarda comme un homme se penche sur le malheur. Il avait bien l’air de n’avoir qu’une parole. Et il a tenu sa promesse, nom de Dieu !

Chapitre huit

Ce qui suit est le produit non pas de mon imagination, ou pire d’une fantaisie palliative, mais d’une spéculation sur ce qui s’est réellement passé. On ne soupçonnera pas un chien d’agir par idéologie, fanatisme ou appât du gain. Par contre, vu la perfection du mode opératoire, on peut imaginer qu’il n’en était pas à son premier coup. Qu’il eût déjà mangé de la chair humaine sautait aux yeux de l’observateur. Et qu’il avait l’intention de recommencer autant de fois que cela lui procurait du plaisir m’apparut, suite à ces observations, comme une évidence. Je précise tout de suite, pour parer toute critique, que ce chien, nommé Rascas, n’était pas le mien. J’ai eu un chien, mais je l’ai mangé, à un âge, que j’avais, où l’expérience prime sur la moralité au profit d’une nette amélioration du sens esthétique qui n’est donné à tout le monde que par nature et non point autrement.

Rascas avait de l’allure, des oreilles qu’il tenait toujours en éveil, droites et fauves, à la queue protégeant jalousement ses attributs mâles, mais relevée comme un panache. Entre ces deux points extrêmes de son apparence, il cambrait de solides reins et le poitrail ne demandait qu’à étouffer un adversaire. Il portait un collier rouge sang où était solidement rivée une plaque de bronze que le poil briquait jusqu’à lui donner l’éclat d’une médaille octroyée par reconnaissance. L’homme qui reconnaissait ainsi sa dette envers le noble animal se nommait Octave et comme il s’appelait Gonade, les plaisantins l’avaient affublé du sobriquet d’Octogonade. C’est sous cette appellation que nous le reconnaîtrons désormais.

Octogonade n’avait pas plus de soixante ans. Il était bâti comme son chien, des oreilles à la queue. Ses oreilles captaient la moindre mauvaise intention signalée par je ne sais quelles vibrations chez ses ennemis de tous les jours. Et sa queue pouvait effrayer ou ravir les jeunes beautés qui s’essayaient devant lui au métier de femme. Entre ses deux organes indispensables au conquistador moderne, l’homme portait le ventre haut mais sans bedaine et la poitrine s’enflait pour donner à admirer le volume de ses seins. Promenant son chien en laisse, et connaissant la nature anthropophage de l’animal, il partageait avec lui les avantages de ses trouvailles et devait, à mon sens, s’appliquer à faire disparaître les traces conséquentes.

Je fis sa connaissance grâce, ou à cause, de Rascas qui, passant près de moi, renifla mes mollets prisonniers de la camisole. Octogonade, qui tenait la laisse sans lui impliquer la moindre tension qui eût détourné le chien de ma chair, s’étonna à haute voix de ma condition de « pauvre diable ». Il prononça ensuite quelques paroles qui exprimaient une révolte insoutenable, disait-il. Il examina mes liens sous le regard médusé des consommateurs attablés sur la terrasse du café jouxtant la porte où je me tenais, assis sur ma chaise et engoncé dans la complexité des liens.

« Quelqu’un sait-il comment cela se dénoue ? demanda-t-il aux gens qui n’avaient aucune envie de le savoir. Et vous, jeune homme, le savez-vous au moins ? »

Je levai mon visage rose, bouche ouverte et langue dehors. Il faut dire que je ne réussissais pas à la fermer à cause d’une déconnexion provoquée par la chimie destinée à me faciliter les maîtrises nécessaires à une existence sociale acceptable. Et la langue, qui ne me servait plus à parler, pendant comme une plante de balcon, pas aussi verte, mais bien longue. Octogonade sortit son mouchoir pour éponger la bave de mon menton et approcha son visage de conquérant interloqué par la souffrance de sa découverte. Rascas avait reculé pour laisser toute la place à son maître.

« As-tu encore quelque chose dans la tête, mon garçon ? Je vois le bout de ta langue s’agiter comme si tu voulais me confier quelque chose que tout le monde doit savoir. Je veux être ton héraut. »

Sa tête pivota et m’offrit le pavillon d’une oreille. L’autre oreille, à tous les coups, était aux aguets. Je n’arrivais pas à lui dire que ma mère l’était aussi, à moins qu’elle fût couchée avec un homme, car dans ce cas on pouvait continuer de converser, ce qui me faisait bien plaisir. Mais Octogonade n’entendit rien de tout ça. Il éloigna l’oreille et y plongea un doigt qui s’agita pendant une bonne minute. L’ongle qu’il cura avec sa canine droite était long comme celui d’une coquette. Et c’était le seul doigt dans le genre, car les autres ongles étaient coupés court.

« Veux-tu caresser le chien ? me demanda-t-il.

— Avec quoi ? dit en riant un consommateur rougi.

— Avec la langue, continua Octogonade. J’ai déjà vu faire ça dans un établissement de renom. D’ailleurs Rascas y était employé avant qu’on me permette de rentrer en possession de mes biens. Il connaît ce métier, vous pouvez me faire confiance.

— Moi je trouve ça dégoûtant ! » s’écria la voisine de table du monsieur au visage cramoisi.

Rascas s’approcha et se souleva sur ses pattes de derrière pour poser celles de devant sur les cuisses. Il s’étira et le dessus de sa tête toucha mon menton.

« Tu peux lécher, dit Octogonade sur un ton didactique. Il ne te mordra pas. Je crois même qu’il commence à t’aimer. »

Je léchais le poil. À vrai dire, je me contentai de poser ma bouche sur ce crâne rouge et noir qui sentait le chien. Mon odorat n’était pas mort. On avait tout tué en moi, mais toute leur science n’avait pas suffi à me priver des avantages d’avoir un nez. Ou bien ils se fichaient que je m’en servisse et qu’à force d’usage je finisse par développer un organe digne d’un chien. Rascas et moi avions ce point commun. Il en faut un pour devenir amis. Il comprit vite que ma langue ne servait à rien et surtout pas à caresser. Remuant sa truffe dans telle direction, il m’indiquait de quel côté je devais tourner ma tête (mon nez) pour partager une odeur avec lui. Je savais bien qu’un être humain, comme l’étaient les consommateurs du café, ne se satisferait pas d’une simple odeur pour tout élément de langage. Il en faut plus à l’homme pour exister, même s’il ne vit pas sa vie pleinement.

Ainsi, Octogonade me retrouva à la porte de notre hôtel plusieurs fois par jour pour me prêter son chien. Comme je lui léchais la tête et qu’Octogonade parlait à ce propos de « caresse », je devins en quelques jours une attraction presque courue et il me sembla qu’on s’attablait plus sur la terrasse. J’eus même la sensation qu’on attendait de pouvoir s’asseoir rien que pour me voir lécher le poil de l’animal en guise de caresse. Octogonade, mine de rien, en profitait pour étudier le système de lien qui me retenait à ma chaise. Il ne pouvait tout de même pas faire usage d’une épée !

À cinq heures de l’après-midi, ni plus ni moins, papa Angine sortait le landau. Le bébé qui criait dedans était le mien, mais Angine avait gardé le secret. Grosjean était assis avec les autres, surtout à l’heure heureuse. Il se fichait que je consacrasse l’essentiel de mon temps à lécher un chien et à pointer mon nez en l’air pour, pensait-il, imiter le chien qui me donnait l’exemple. Du haut de son balcon, ma mère veillait à ce que je ne mordisse personne. Et si elle s’absentait, j’évitais de lever le nez dans cette direction.

Le landau plein de cris passait de l’autre côté de l’avenue, se frayant un passage entre les promeneurs, obligeant quelquefois ceux qui étaient assis sur le parapet à lever leurs genoux pour ne pas se faire écraser les pieds par les roues. Papa Angine s’excusait. Il était tellement heureux qu’il ne songeait plus à gronder les mauvais élèves, ni même à contracter tous les traits de son faible visage pour économiser la parole. Il avait vite disparu dans la foule, réapparaissant une heure plus tard dans les mêmes conditions, une raison de plus pour se sentir heureux selon ses stricts critères. Rascas, voyant dans ces moments que je ne m’appliquais plus à l’imiter, jeta un œil intéressé dans cette direction, poussant la perfection jusqu’à respecter mon attente, cette heure écoulée entre l’apparition de papa Angine et sa disparition dans la cour de l’hôtel voisin. Une idée germait dans son esprit et on sait comment je fus le déclencheur de son application.

Chapitre absolument neuf

Je veux dire par là que c’est maintenant au tour de l’imagination de régler le cours du récit. Quand je prononçai ces paroles :

« Ce ne sont pas les médicaments qui m’empêchent de bander ! Et ce n’est même pas Bébé lui-même comme je l’ai cru d’abord. À force d’y penser, j’ai trouvé pourquoi je ne bande plus : j’ai faim de Bébé, de sa saveur plus que de ses cris de douleur. Il me le faut vivant et cru ! »

Rascas avait déjà une idée précise de ce qu’il allait tenter pour améliorer mes conditions d’existence, en tout cas de l’intérieur, car il ne pouvait être question pour un chien de changer le traitement mis au point par des hommes à qui on avait confié la tâche routinière qui consiste à neutraliser la maladie si aucun traitement curatif n’est encore disponible. Si on avait trouvé le moyen de soigner le voleur ou l’assassin, les prisons seraient moins remplies et on pourrait même rêver de les vider tout à fait un de ces jours. Il en est de même pour les hôpitaux et les cimetières.

J’irais même jusqu’à dire que Dieu n’existera plus le jour où l’homme aura trouvé le moyen de vivre éternellement et d’empêcher les autres de vivre plus longtemps encore.

Javette me visitait tous les jours elle aussi. Elle me demandait des nouvelles de ma queue et m’apportait de quoi l’exciter, car elle ne m’excitait pas elle-même, ce qui la désolait, mais pas pour les mêmes raisons que moi. Elle voyait Angine et Angine me voyait de sa fenêtre, bien que, malgré une surveillance que vous imaginez tenace, je ne la visse pas moi-même. Elle caressait le chien comme s’il s’agissait de n’importe quel chien et lui apportait des friandises que Rascas croquait patiemment en me regardant du coin de l’œil. Octogonade s’en allait finalement avec Javette et on ne le revoyait qu’en fin d’après-midi, après que papa Angine fût revenu de sa promenade et eût réintégré son hôtel de luxe. Il revenait sans Javette, avec l’odeur de Javette, ce qui nous indifférait, Rascas et moi.

Le plus dur était la séparation. Grosjean revenait, Octogonade, impressionné par la carrure du valet se reculait, et Rascas observait comment il fallait me libérer de la chaise sans pour autant me laisser libre de mes mouvements. Il me suivait jusqu’à l’ascenseur. Grosjean le chassait d’un coup de pied au cul, répondant au grognement par un autre grognement plus féroce encore. Il ne me restait plus qu’à rêver pour continuer de respirer sans penser à un mode d’emploi plus radical de la volonté.

Ce jour-là pourtant, Rascas ne répondit pas au coup de pied de Grosjean. Et il ne me quitta pas sur un grognement. Il se contenta de me regarder tristement, recevant alors un second coup de pied qui lui fit le même effet. Je crus à une espèce de dépression nerveuse qui montrait les premiers signes de la lente destruction en cours. J’eus la force de retenir la porte de l’ascenseur malgré Grosjean qui, lançant encore son pied, n’atteignait que le vide et poursuivait son mouvement avec l’intention de me pousser au fond de la cabine. Ces coups de pieds inutiles l’avaient rendu méchant. Rascas n’avait pas bougé, inoffensif mais capable d’esquive. Le pied de Grosjean frappa le montant de la porte, lui arrachant une injure qui m’était destinée. Cependant, je n’eus pas assez d’énergie pour résister à une autre poussée et la porte se referma.

Rascas attendit le départ de l’ascenseur avant de sortir. Octogonade l’attendait, assis à une table sans consommer, ce qui agaçait un garçon qui se tenait au bord du trottoir, tournant le dos à la rue. Le ciel manquait de lumière ce soir-là. Rascas présenta son collier et Octogonade y referma l’émerillon. Il lui fallut tendre la laisse pour que Rascas se décidât à avancer. Ils quittèrent ensemble ce quartier d’hôtels et de restaurants pour se rendre dans leur rue à peine éclairée par quelques fenêtres de rez-de-chaussée. Octogonade libéra Rascas comme d’habitude devant sa porte avant de l’ouvrir avec sa clé, car tous les locataires avaient une clé. À sa grande surprise, Rascas, d’ordinaire si discipliné et surtout attaché à des habitudes strictes, fit volte-face et se mit en chemin vers l’autre bout de la rue où le maître ni son chien n’allaient jamais, ils ne savaient d’ailleurs pas pour quelles raisons et n’y avaient même jamais réfléchi. Toutes ces idées venaient à l’esprit d’Octogonade sans apporter aucune réponse à sa curiosité. Il mit la clé dans la serrure, la tourna et entra.

Rascas ne s’était pas retourné. En vérité, il avait pris cette direction uniquement pour dérouter son maître. Il y avait sans doute réussi. Il s’enfonça dans l’ombre encore éclairée par un ciel inhabituellement gris. Comme il savait où il voulait aller avant de revenir chez Octogonade, il décida de ralentir son allure dont la rapidité ne s’expliquait plus. Il était ravi qu’Octogonade n’eût pas entrepris de le poursuivre pour le ramener de force au bercail. Quand on a une idée dans la tête, on ne sait jamais ce qu’on peut arriver à faire pour ne pas céder à une idée contraire, même venant d’un ami comme l’était Octogonade. Mais celui-ci, connaissant son chien (pensait Rascas) avait laissé la porte entrouverte et si personne ne la refermait, comme cela arrivait si un locataire entrant ou sortant se mettait à rouspéter en parlant d’incivilité, Rascas ne coucherait pas dehors et n’aurait pas besoin d’aboyer pour coucher dedans.

Plus il avançait, toujours dans la même direction, et moins il y voyait. Non seulement la nuit tombait, mais ces rues étaient de moins en moins éclairées. Au bout d’un moment, tandis qu’il ralentissait son allure au maximum, il constata qu’aucune fenêtre n’était éclairée, pas même derrière les volets. Il n’y avait donc personne pour s’étonner de voir un chien s’arrêter au milieu de la rue, n’allant plus ni dans un sens ni dans l’autre, tandis que personne ne trouve étranger qu’un chien ralentisse sans hésiter. Rascas connaissait les hommes et n’avait aucune envie de répondre de ses propres actes dans un procès gagné ou perdu d’avance selon que l’on est chien ou homme.

Au bout d’une heure, il fit assez nuit pour entreprendre un demi-tour sans danger. Comme il revenait vers la lumière, après avoir pris le temps d’habituer son regard à l’obscurité, il dut ralentir encore et même s’arrêter, prenant la précaution de lever la patte afin de ne pas troubler les esprits. Se faire surprendre dans l’immobilité dans un endroit sombre est un risque qu’on peut à la rigueur calculer, car l’homme que cela dérange peut s’interroger sur sa propre capacité à évaluer le problème, mais jamais un homme ne perdra ainsi son temps s’il dispose d’un système d’éclairage qui ne lui cache rien de la situation. Dans ce cas de figure, le chien lève la patte, car c’est une attitude à propos de laquelle l’homme ne cultive aucun doute. Le seul risque, pour le chien, c’est de se prendre un coup de balai ou de pied, ou un projectile quelconque, et d’avoir à se lécher ensuite dans un coin tranquille pour apaiser la douleur.

Sachant tout cela de longue date, Rascas pissa contre un mur sous une fenêtre qui, malgré des volets ouverts, révélait de crades rideaux qui n’avaient pas été écartés depuis des années. On a beau habiter un quartier fréquenté par de bonnes personnes, on y crève souvent dans l’indifférence totale. On ne se préoccupe même pas de se renseigner auprès des chiens qui savent, d’une inspiration, qui est mort et qui ne l’est pas si la fenêtre donne à penser que le cadavre est encore chaud.

Rascas était revenu à l’endroit même où son maître repérait les petites esclaves de ses aventures avec le plaisir. C’était une place circulaire dont les voies distribuaient les cours d’hôtels et les terrasses de restaurant et de bars. À cette heure-ci, les néons fleurissaient sur les façades et même dans le ciel. Il y avait encore plus de monde que dans la journée. On peut s’étonner qu’Octogonade n’y mît pas cette abondance de chair à profit pour satisfaire son grand besoin de nouveauté. Rascas savait bien pourquoi : en ce moment, son maître regardait des films, profitant plutôt de l’obscurité pour ne rien perdre de leurs qualités, car il n’y avait ni rideaux ni volets à ses fenêtres.

Rascas observa les petites filles non point dans une intention de repérage, mais pour mesurer ce que peut bien peser un enfant. Étant un chien de bonnes dimensions, il ne pouvait envisager d’avaler un enfant apparemment aussi lourd que lui. Et il se demanda quelle était la différence de poids entre une petite fille et un bébé tel que celui qu’avait aidé à concevoir son ami Ulysse. Car ce qui le préoccupait ce soir, c’était le bien-être d’Ulysse. Moi.

Il n’y avait pas de chats à cet endroit de la ville. Pour en trouver, il fallait aller au port de pêche, où ils abondaient à cause du poisson. Rascas détestait cette odeur, ce qui expliquait qu’il n’avait jamais mangé de chat. Il se mêla aux gens, incapable de trouver une réponse à sa question. Vous trouvez peut-être que sa question était idiote, en tout cas dénuée de froide intelligence. Mais c’est vous qui vous trompez. Rascas était conscient que s’il mangeait le bébé, il était nécessaire de le manger entier. Pourquoi ? Pourquoi ne pas enterrer la partie restante suite à un repas incomplet ? Tout simplement parce que l’endroit était surpeuplé et qu’il était inimaginable de se déplacer ici avec un morceau d’être humain, toujours reconnaissable, sans se faire repérer rapidement. Une pareille course poursuite était perdue d’avance, même si, finalement, les gens s’apercevaient que ce n’était pas de la chair humaine, mais celle quelconque d’un animal destiné à l’alimentation de l’homme. Et ce, même si ses poursuivants se méprenaient grâce à ou à cause d’une apparence animale qui n’absolvait d’ailleurs pas le chien de tout reproche puisque cette chair appartenait forcément à un être humain qui avait donc le droit de se plaindre d’avoir été volé et privé de plaisir ou de nécessité ou les deux à la fois. Allez savoir avec les humains !

Chapitre dit

On ne me reprochera pas de n’avoir pas essayé de comprendre les tenants et les aboutissants de cette affaire dite du bébé mangé ou bébé mange selon les caprices de l’accentuation et de ses usages typographiques. Ne vais-je pas jusqu’à me mettre à la place du chien pour jeter un peu plus de lumière sur les obscures circonstances de la mort de Bébé, qu’il mangeât ou qu’il fût mangé ? Ici j’observe l’hypothèse de sa dévoration par un chien connu de moi. J’aurais très bien pu vous faire le coup du bébé qui mange à la place du chien. Tout ce que je souhaite, mes amis, c’est de vous être utile et même, ceci dit sans forfanterie aucune, de changer votre vie si jamais vous n’êtes pas capables de le faire vous-mêmes. Savez-vous à quel point il est important d’opérer ce changement si on ne veut pas sombrer dans la monotonie des emplois subalternes ? Je ne dis pas que je vais faire de vous un chef ou un patron. Je dis que ce que je vous fourre maintenant dans la cervelle n’en sortira qu’avec les vers une fois qu’il n’y aura plus rien à bouffer dans votre tombe.

Qu’est-ce que vous diriez si je me mettais à la place du chien ? Et si je prenais la parole de son récit ? Ce n’est pas que je me fiche de votre opinion, qui me sera un jour précieuse, surtout si ce récit tombe dans l’oubli, mais il faut que je parle comme ce chien ! Ce n’est pas ce que je désire, c’est ce que m’impose mon cerveau à la place du désir. Et je ne veux pas savoir si c’est moi, autre chose ou quelqu’un d’autre. Je n’en éprouverai que de la haine, je sais.

Il y avait beaucoup de monde ce soir-là sur la place, malgré le ciel devenu noir et la brise portant des embruns épais et glacés. Je frissonnais au passage des jupettes. Toutes ces jambes me rendaient fou. Vous me direz qu’un chien a forcément l’habitude des jambes. Et vous vous demandez pourquoi je ne m’en lassais pas au lieu de les trouver nécessaires. Certaines se figeaient devant moi, se préparant au pire. D’autres me croisaient dans l’indifférence, comme si elles me connaissaient et ne craignaient plus depuis longtemps la menace tangente de mes crocs. D’autres encore choisissaient, par habitude ou par goût de la nouveauté, de se rapprocher de moi et quelquefois même de me poursuivre pour me caresser ou au contraire me martyriser un peu. Je dis un peu car ce sont les enfants qui me jouent des tours. Je ne les crains pas. Il m’arrive de les menacer discrètement. Je n’en connais pas un qui choisit alors d’aller se faire voir ailleurs.

Il est rare qu’Octogonade ne me suive pas, attaché à sa laisse qu’il étreint comme si j’allais m’en servir pour le faire courir. Il a le cœur fragile, le pauvre homme. Et je ne lui veux pas de mal. Je préfère, le soir, sortir seul afin de ne pas être tenté de le réduire à ma pogne si jamais il se laissait aller à m’interdire d’aller où je veux et de suivre qui me paraît compatible avec le désir du moment, lequel peut être variable comme le caprice. Avez-vous réfléchi quelquefois, comme je le fais moi-même régulièrement, au rapport qui donne un troisième sens au désir et au caprice qui n’en forment qu’un ou deux selon qu’on aime ou qu’on n’aime pas ?

Passant devant la porte de l’hôtel minable où logent Ulysse et sa paralytique de mère, je n’ai pas résisté à l’envie de renifler un peu le sol qui reçoit ses gouttes d’urine et de sueur sous son siège de contention. J’aime l’odeur de mes amis. Elle m’encourage toujours quand je suis sur le point de leur rendre service.

Ulysse ne m’avait rien demandé. Son état lui interdisait toute communication. Il s’amusait à imiter mes recherches nasales, sans m’arriver à la cheville bien sûr. N’est pas chien qui veut. Il me lèche la tête et la patte. C’est tout ce qu’il sait me faire. Mais je l’aime tant que je suis capable de deviner non pas ce qu’il pense — je ne suis pas devin — mais ce qu’il veut. Avez-vous réfléchi à cet autre rapport, celui qui lie et délie la pensée de la volonté ? Vous feriez bien de consulter si ce n’est pas le cas.

Je dois dire que sans Javette, je n’aurais pas été aussi loin dans mes recherches. Comme elle couchait presque tous les soirs dans le lit d’Octogonade, et qu’il m’arrivait, environ un soir sur deux, de coucher moi-même au pied de ce lit, j’entendais parfaitement ce qu’elle racontait au sujet d’Ulysse. Je vous accorde que cette partie de mon récit laisse à désirer sur le plan de la crédibilité. Il est rare, voire impossible, qu’un chien comprenne plus qu’une dizaine de messages oraux. Les histoires de Javette en contenaient beaucoup plus. Je ne vous en voudrais pas si vous réduisez la suite de ce récit à ce que vous savez du langage des chiens : Couché ! Assis ! Ici ! Dehors ! Viens ! À la niche, etc. C’est d’ailleurs un exercice que je vous propose sans vous en révéler la difficulté, en dehors de ce que vous savez déjà du dressage des animaux et de l’entretien de la domesticité.

C’est ainsi que lorsqu’Ulysse s’adressa à moi en ces termes :

 

« Ce ne sont pas les médicaments qui m’empêchent de bander ! Et ce n’est même pas Bébé lui-même comme je l’ai cru d’abord. À force d’y penser, j’ai trouvé pourquoi je ne bande plus : j’ai faim de Bébé, de sa saveur plus que de ses cris de douleur. Il me le faut vivant et cru ! »

 

J’en compris instantanément la portée. Évidemment, à part remuer la queue et lécher sans mesure, je n’ai pas pu exprimer ma réponse en termes clairs, ni lui dire à quel point je me sentais solidaire de ses préoccupations. Je ne sais d’ailleurs pas plus comment il parvint à extraire ces mots d’une bouche qui semblait n’avoir pour fonction que de tirer une langue baveuse. Incohérences ou mystère, je n’en sais pas plus que vous sur ces phénomènes qui embarrassent le récit de peut-être pas si inutiles interruptions. Mais enfin, vous êtes libres de les juger plutôt fâcheuses. Le lecteur nu a cet avantage sur le spectateur qui ne peut guère que sortir de la salle si ce qu’on lui donne à voir n’est pas de son goût. Ou alors ce dernier s’y ennuie à mourir, alors que le lecteur critique, au hasard des sauts de page, peut finalement tomber sur celle qui lui fera aimer son auteur. Enfin…

 

« Ce ne sont pas les médicaments qui m’empêchent de bander…etc. »

 

Ah ! s’il ne s’agissait que de tuer Bébé, un coup de dents eût suffi à se débarrasser de sa présence, les pompes funèbres se chargeant du reste. Mais ce n’était pas aussi facile. Ulysse avait besoin de le manger. Et pas seulement pour calmer une faim suscitée par de profondes blessures. Il s’agissait de toute autre chose.

Je ne vous ai pas pour rien entretenu de la question de l’odorat sur laquelle nous nous entendions très bien Ulysse et moi, alors qu’Octogonade n’y comprenait rien. Or, le goût et l’odorat sont deux sens distincts. Autrement dit, ce que l’on sent n’est pas encore goûté et ce que l’on a goûté, même si on l’a senti avant de le mettre en bouche, n’a pas d’odeur. Bien sûr, dans le feu de l’action, l’homme sent et goûte à la fois, et il entre en érection. Mais l’érection n’est pas un sens. Heureusement, sinon Ulysse n’aurait peut-être rien senti. Certes, il sentait moins que moi. Je sens le chien. Il sent l’homme. Toutefois, il sentait mieux que l’homme, car il ne bandait plus. Mais pour goûter à Bébé, il n’en avait plus la capacité. Je me trouvais donc dans une impasse. N’étant pas moi-même privé de goûter, je n’en étais pas moins impuissant à transférer cette saveur dans le domaine de l’odorat. Elle avait beau sentir quelque chose, ce n’était que l’odeur qu’on lui attribuait de mémoire. Or, Ulysse n’avait pas eu l’occasion de sentir Bébé quand il en était encore temps. Ma mission relevait de l’impossible.

Je me suis couché à l’endroit où Grosjean me donnait des coups de pied, à deux pas de l’ascenseur. Je ne sais pas pourquoi j’ai senti que c’était là que je devais penser si je voulais trouver une solution au problème posé. N’oubliez pas que, pour des raisons de simple police, je m’étais imposé de manger Bébé jusqu’au bout. Si j’en ramenais l’odeur dans ma gueule, Ulysse, qui n’avait pas ça dans sa mémoire, sentirait bien quelque chose, mais il ne lui viendrait pas à l’idée que c’était Bébé. Et de toute façon, ce n’était pas sentir qu’il voulait, mais goûter. N’étais-je pas en train de mettre la charrue avant les bœufs ? En effet, si je trouvais le moyen de redonner son sens à la langue d’Ulysse, il ne me restait plus qu’à lui apporter un morceau de Bébé avec la preuve qu’il s’agissait de Bébé et de ce bébé-là. C’est la raison pour laquelle, ce soir-là, je suis rentré chez Octogonade sans manger Bébé.

Et la porte, comme de juste, était fermée. Dans cet immeuble minable, tout le monde sait que si la porte est entrouverte, c’est parce que je suis dehors. Et tout le monde, sauf un, sait que je referme la porte derrière moi quand je suis rentré. Un, ce n’est pas beaucoup, mais ça suffit à me faire aboyer en pleine nuit pour que quelqu’un descende et m’ouvre la porte. Et ce quelqu’un ne songe pas un instant à m’engueuler, parce qu’il sait que ce n’est pas de ma faute et de qui est la faute. On est d’accord là-dessus. Et bien pour compliquer encore les choses, ce n’est jamais celui qui a fermé la porte qui descend pour me l’ouvrir. Il a trop peur que, dans la discussion qui s’en suivrait, je le morde.

C’est Javette qui m’a ouvert. Justement, elle en avait fini avec Octogonade ou Octogonade avec elle, je ne sais. Je lui ai fait la fête et elle n’a pas manqué de me taquiner en me demandant où j’avais traîné, petit coquin ! Après m’avoir longuement caressé, ce qui m’a fait bander, elle m’a poussé à l’intérieur et la porte s’est refermée. Comme on n’a pas d’ascenseur, j’ai escaladé les six étages par étape. Vous avez peut-être pensé, à me lire, que je suis un jeune chien. Mais il n’en est rien. J’ai de la bouteille. Aussi, arrivé au sixième, je soufflais tellement que je me suis trompé de porte et que je me suis endormi dans les cabinets, qui sont à l’étage. Au matin, je me suis réveillé avant tout le monde. Je suis sorti sans faire de bruit, autrement dit sans tirer la chasse, et j’ai vu alors qu’Octogonade n’avait pas fermé la porte de notre appartement. Il s’était endormi tout habillé, ce qui laissait supposer qu’il s’était rhabillé après le départ de Javette, et dormait avec un bébé dans les bras. Il y a des chapitres, comme celui-ci, dont dépendent tous ceux qui suivent.

Chapitre gonze

Les chiens, ça ne devait pas réfléchir. Je ne dis pas qu’il aurait fallu les concevoir sans esprit. Ils ont besoin de réfléchir, comme tout le monde. Un chien qui ne réfléchirait pas se ferait écraser une fois sur deux en traversant la rue. Au bout de deux jours, il n’en resterait plus grand-chose. Ce que je veux dire, c’est que se faire passer pour un chien est peut-être une bonne astuce sur le plan littéraire, mais ça devient tellement compliqué pour le pauvre chien qu’il n’est plus bon à rien au bout de seulement un jour.

Gonze ou pas gonze, c’est la question. Quand j’entre dans notre appartement et que je vois un bébé dans les bras de mon maître, je me mets à réfléchir. Je vous laisse imaginer les questions sans réponse. Et vous savez comme moi ce qu’on met à la place des réponses quand on veut à tout prix proposer une solution. Pour corser l’affaire, le jour s’est levé. Certes, Octogonade a l’habitude de laisser les autres se lever avant lui, et même de leur donner quelques heures d’avance sans leur promettre de les rattraper car il ne veut tromper personne sur l’intérêt qu’il représente pour la société. Il est même probable que le bébé se réveillera avant lui, hurlant sans le déranger tellement il est fatigué d’avoir passé la nuit avec un inconnu. Je demeure un long moment la patte en l’air et le museau en avant. Derrière moi, ma queue se met à l’horizontale je ne sais plus pour quelle raison instinctive. Octogonade ronfle puissamment, les bras autour du bébé, lequel dort à poings fermés, bavant dans sa manche. Je trouve finalement la force de m’approcher d’assez près pour estimer la difficulté de la situation. Aucun doute, c’est un bébé. Et Javette qui n’est pas là pour m’expliquer que je n’ai pas de souci à me faire, que ça me rend tout hérissé et pâle comme un mort.

Comme ma gamelle est vide, je n’ai rien à me mettre sous la dent pour me tranquilliser. Il ne me reste plus qu’à me coucher sur mon tapis et à en ronger ce qui reste depuis que je le ronge. Pas question de fermer l’œil, pour dormir ou autre chose. Je les ouvre grand les deux. J’en aurais un troisième que je l’ouvrirais aussi. De toute façon, il ne me servirait pas à grand-chose puisqu’un seul me suffirait à voir ce que je vois et à redouter d’en voir plus encore une fois que j’aurais à m’expliquer à la place des autres. Je vous l’ai dit : on en demande trop aux animaux domestiques.

Et me voilà soumis aux risques de l’attente. Vous savez comme moi qu’elle n’a rien de merveilleux, surtout si on s’attend au pire. Je ne réfléchissais plus, j’imaginais. Mon esprit était à l’étage au-dessus. Je reniflais déjà l’odeur des vieilles choses qu’on vous met sous le nez pour vous faire parler. Heureusement que j’étais un chien et qu’on ne pouvait pas me confondre avec ce que je n’étais pas ! J’avais beau me raconter des blagues, je ne les trouvais pas amusantes. Bébé respirait doucement, avec des spasmes qui me faisaient sursauter. La chambre était envahie par la lumière du soleil car, comme je l’ai dit plus haut (à moins que ce soit Ulysse qui l’ait dit), la fenêtre n’avait ni rideaux ni volets. On entendait les premières disputes. Un moteur pétaradait.

Comme tous les matins, la chasse d’eau ne se fatiguait pas. La porte des WC ne fermant pas bien, on entendait les avertissements : des grattements de gorge, des cris, des rires. Moi, j’appelais ça le langage du matin. Il ne manquait plus que mon aboiement. Il serait passé pour une trace humaine au même titre que celles des doigts sur le mur écaillé.

Soudain, Bébé ouvrit ses yeux. Mon cœur se tenait prêt, certes, mais pas à ce point. Les yeux m’examinèrent une minute au moins. J’avais affaire à un bébé réfléchi. Il avait un avantage sur moi. J’ai grimacé pour effacer toute trace d’animal sur mon visage d’homme. Des fois, ça marche. Et Bébé agite ses menottes en écarquillant ses yeux. D’autres fois, il poussa un cri de terreur et Octogonade se réveille. Il fit mieux que se réveiller : il sauta d’un bond hors du lit et me demanda, moi qui n’y étais pour rien, ce que cet être faisait dans son lit. Je sentis tout de suite qu’un mystère était en voie de formation. Une angoisse tremblante s’empara de mes oreilles et du bout de mes pattes.

« Ouah ! » fis-je timidement.

Bébé poussa un autre cri. On allait venir. Octogonade recula devant la difficulté. La fenêtre était dans son dos, surgie du néant. Je n’eus pas le temps d’un autre aboiement. Il bascula comme une planche et disparut. Je n’entendis rien. Pas un cri. Un craquement. Rien.

Bébé se demanda tout de suite où était passé Octogonade. Je comprenais cette sidération. Les bébés ont besoin de plus de temps que nous pour imaginer ce qui a bien pu se passer pour expliquer une disparition subite. Même chez les chiens. Il en était réduit au silence. Et à l’attente. Je ne fis rien pour le renseigner. J’eus la tentation de me réfugier dans la cuisine, où j’ai ma gamelle, mais elle était vide comme je l’avais constaté quelques heures plus tôt. Le cri qui nous sortit de notre torpeur monta de la rue. Il n’en restait plus grand-chose quand nous l’entendîmes, mais nous nous jetâmes l’un dans l’autre, criant encore plus fort que le premier témoin du drame. Bientôt, un concert de cris et de rudes observations nous obligea à mettre le nez à la fenêtre. La rue était noire de monde.

Bébé n’ayant pas l’âge de profiter d’une autonomie durement gagnée, il me revint de réagir avant de nous laisser emporter par le flot des émotions et des critiques qui grimpaient les étages. L’escalier était pris d’un tremblement qui se communiqua à tous les murs. Je saisis Bébé dans ma puissante mâchoire comme nous autres chiens savons le faire. Il gigotait comme s’il avait perdu la raison. Bravant le troupeau humain qui s’engouffrait chez moi, je suivis prudemment la plinthe et me retrouvai, avec Bébé en bouche, devant la porte du débarras commun. Je savais comment l’ouvrir et elle s’ouvrit. Comme par contre je ne savais pas actionner l’interrupteur de la lumière, j’entrepris de descendre dans le noir complet. Au-dessus, on s’interrogeait déjà sur les cris de Bébé que je ne pouvais pas étrangler. J’entendis que certains esprits curieux voulaient savoir de quoi il s’agissait. Heureusement, j’atteignis le rez-de-chaussée avec une bonne longueur d’avance. La lumière de la rue passait sous la porte qu’il ne me restait plus qu’à pousser pour me retrouver dehors. Avec Bébé dans la gueule. Je ne tarderais pas à me faire repérer. Notons que ce n’était pas la rue qui avait reçu le corps disloqué d’Octogonade. Celle-ci était déserte. Elle descendait directement à l’extrémité orientale de la plage. C’est un endroit couvert d’arbustes secs et d’épineux. Je pourrais nous y cacher en attendant je ne savais quelle occasion de nous sortir de ce pétrin.

J’entrai dans cet endroit broussailleux sans me soucier de mes poils. Bébé était tout déchiré. Il hurlait sans épuiser son stock de cris. Des oiseaux s’élevèrent dans le ciel. Pourquoi étais-je donc en train de sauver Bébé ? Et de qui prétendais-je le sauver ? Qu’est-ce qui m’était passé par la tête en fuyant les hommes ? Autant de questions ardues qui m’assaillaient tandis que je traversais la broussaille. J’avais laissé mes poils dans les épines. Et le sang de Bébé me désignait comme le seul coupable. J’étais perdu. Et fou.

Chapitre douze

Je ne sais pas si vous connaissez les hommes (ici, je m’adresse aux chiens). Moi, je ne connais aucun être aussi intelligent. Vous avez beau ruser avec toute la science de nos millions d’années, ils finissent toujours par déjouer vos pièges et vous prendre dans les leurs. Fuir devant l’homme, c’est l’encourager à vous chasser. Et lui faire face, c’est appeler les autres hommes à son secours. Je ne suis qu’un chien domestique. Je n’ai pas l’expérience des grands combats qui honorent les races sauvages, mais ce que je sais de l’homme vaut pour tous les animaux. Dites-vous bien, libres barbares, que la domesticité augmente au détriment des lois de la jungle.

Prisonnier des épines et de la broussaille, je n’avais guère le temps de me livrer à ces spéculations sur l’avenir de la liberté et du juste équilibre des races. Je ne sus pas même à quel moment Bébé rendit l’âme. Il ne criait plus depuis longtemps quand je me suis arrêté pour souffler. Je n’avais plus l’âge des défis. Je me suis creusé un nid dans le sable pour trouver de la fraîcheur. Bébé s’était aussi vidé de son sang. Je me demandais si, malgré cette impardonnable perte, il avait toujours le même goût.

Le soleil commençait à taper. La broussaille jaune craquait sans qu’on y touche, à moins qu’un animal furtif ne fût la cause de ces cassures nettes. Ce n’était pas le fait de l’homme. Je l’aurais senti, tandis que l’animal connaît les moyens de tromper mon odorat. Je craignais un ennemi, mais il ne se montra pas et l’après-midi touchait à sa fin quand je me suis aperçu que Bébé sentait mauvais. Ulysse m’en voudrait à mort d’avoir dénaturé cette chair.

Je n’aime pas la chair pourrie. Je ne suis pas un vautour, ni une hyène. Je mange cru ou cuit, avec une préférence pour le cru. La chair en décomposition m’écœure, bien qu’elle ne me fasse pas vomir comme un homme. Cette odeur finirait par en attirer un, à moins qu’un animal gourmand de pourriture, ou indifférent à ce qu’elle m’inspire, ne se satisfît de ce petit corps déjà gluant. Il était plus prudent de l’abandonner et de visiter du pays pour me fixer, sans doute aussi provisoirement, dans un autre. J’ai couru longtemps avant de ne plus sentir cette odeur. Le vent tourna enfin. La nuit était tombée. Je pouvais dormir si ça me chantait. Et je n’eus que des cauchemars pour pays étrangers.

Ce que disaient les journaux le lendemain, vous savez maintenant que c’était faux : je n’ai pas mangé Bébé. La seule vérité prononcée par ces pisse-copie, c’est que personne ne savait qui avait mangé Bébé. Et personne ne pensa à moi, ni pour m’accuser de l’avoir enlevé, ni pour avoir l’intime conviction que je l’avais mangé. On m’avait oublié. Je n’étais même pas un mystère. On m’ouvrait ainsi les portes de la liberté.

Mais, vous le savez, je suis un chien fidèle. Je ne pouvais plus l’être à Octogonade, dont la peur ne fit même pas l’objet d’un entrefilet dans le journal. Je le demeurais à Ulysse, le pauvre Ulysse attaché à sa chaise et prisonnier de sa camisole. J’avais atteint les hautes dunes qui séparent le pays touristique des terres réservées à l’animal et à ses plantes. Je réfléchissais toujours, n’ayant pas sensiblement amélioré ma capacité à former des conclusions sur la base de l’expérience. La conformation de mon cerveau me condamne à imaginer. Et après avoir rêvé toute la nuit, tourmenté par des rêves horribles, j’ai recommencé à imaginer dès le lever du soleil, m’inventant mille prétextes pour retourner d’où je venais.

Octogonade étant mort et Ulysse incapable de m’adopter légalement, je me précipiterais plutôt dans la fourrière. Vous ne connaissez pas le chasseur de chiens. Il ne travaille que huit heures par jour et six jours par semaine, mais attention : à n’importe quelle heure du jour et de la nuit et il ne se repose pas systématiquement le dimanche. C’est un être imprévisible qui réussit avec peu de calculs et beaucoup de chance. Il faut savoir vivre de cette manière. Et bien lui, il sait. Et Octogonade n’est plus là pour le remettre à sa place. Et ce n’est pas Ulysse qui le remplacera. Si je reviens dans ma ville, où j’ai toujours vécu, et où je suis peut-être né, je serais seul parmi les hommes. Il ne peut rien arriver de pire à un animal.

Chapitre treize

À une époque, à mon sens maudite, où l’intrigue a cédé la place au jeu, introduisant la possibilité du choix, il n’est pas anormal ni laid de penser ce qu’on veut de la fortune du chien. Reposant sur de solides connaissances qui appartiennent au chercheur, le joueur ne vit que d’action avec, par étape, la chance de pouvoir jouir des récompenses qui lui sont attribuées par la machine. Mais ici, pas de machine.

La rumeur portait de mes nouvelles. On m’avait retrouvé, puis perdu. On m’avait rencontré au service d’autres maîtres, trahissant quelquefois la nation qui m’avait vu naître et m’avait donné le biberon tandis que le sein de ma mère pourrissait sous un champ de bataille avec les couilles de mon père. Celui qui m’avait vu témoignait. Celui qui voulait me voir me poursuivait. J’étais à l’autre bout du monde. Ou mon cadavre avait été jeté aux carnassiers d’une société plus animale que spirituelle. Bref, j’étais partout et nulle part.

En vérité, je n’avais pas quitté les dunes et je me nourrissais de petits rongeurs et de baies amères fleurissant sous les épines d’une broussaille où l’homme ne s’aventurait pas. Je les avais même vus emporter ce qui restait du cadavre de Bébé. Je ne sais quel chien inconnu de moi en avait dévoré toutes les chairs bien qu’elles fussent écœurantes de pourriture. Il avait passé la nuit à croquer quelques os, puis il avait disparu et n’était jamais revenu. La trace de ses dents me fut attribuée par le laboratoire d’analyse consulté par la justice. On m’accusa. On m’appela Rascas le MDB, le Mangeur De Bébé. Et mon portrait fit le tour des médias. Évidemment, il ne s’agissait pas de moi. Un mort quelconque fit l’affaire des assoiffés de mauvaises nouvelles. Et on attribua le suicide d’Octogonade à mon crime, lequel était devenu (je parle bien de mon crime) le personnage principal de cette invention romanesque. Une bonne histoire qui se vendait bien, d’autant que je n’étais pas là pour dire le contraire. Et qu’aurais-je bien pu dire à des hommes si je ne parlais pas leur langue ?

Il m’arrivait rarement de sortir de mon nouveau territoire. Il était bordé d’un côté par le domaine touristique où j’avais vécu en compagnie de mon maître. De l’autre, un immense territoire agricole et industriel où je n’étais pas connu, mais le chien n’y était pas le bienvenu. La mer battait les flancs de ces dunes et à l’opposé, des montagnes crevaient un ciel en général ensoleillé où les tourmentes étaient pourtant dévastatrices. J’avais creusé un trou dans un trou après en avoir mangé l’habitant. Vous comprenez que désormais, je devais tuer pour vivre. Finie pâtées et croquettes et restes de repas humains. Vous parlez d’une aventure !

Et pourtant, chez les hommes, cette aventure s’enrichissait inlassablement de nouveaux épisodes. Je devins un héros. Ou un antihéros, je ne sais pas. On avait hâte de m’interroger pour enfin connaître le fin mot de l’histoire. Mais des esprits malins savaient comment faire durer le suspens, sachant sans doute que, étant un chien ordinaire, je n’avais pas les moyens de changer cette solide construction romanesque. Il me vint à l’esprit que, dans ces conditions, je pouvais me montrer sans que personne ne me reconnût, mais la peur ne s’explique pas autrement et, que voulez-vous, j’avais envie de vivre. Et pas seulement pour apprendre à mourir.

Alors, me direz-vous, quels plaisirs tiriez-vous de cette réclusion de broussaille et d’épines ? Sans chienne pour me servir, je me branlais. Et à défaut de boîtes de conserve, je mangeais du vivant. Quant à perdre mon temps, l’endroit m’y encourageait. Je n’avais rien de mieux à faire qu’attendre. Et quoi de plus facile que le sommeil s’il ne s’agit que d’attendre ? Certes, on y vit des rêves, quand ils n’inspirent pas l’horreur, et des cauchemars qui s’en nourrissent. Mais ce vécu n’est pas réel. Il vaut donc mieux que l’existence et ses douleurs.

Quand je ne dormais pas, je voyais les montagnes sans avoir besoin de sortir de mon territoire. Par contre, il fallait mettre le nez dehors pour voir la mer. Me prenait alors l’envie de courir sur la plage pour enfin sauter dans la vague courant en sens inverse. Mais la prudence m’était conseillée par l’irruption toujours inattendue de l’enfant à la recherche d’un ballon ou du couple déjà nu et cependant aux aguets. Voilà pour la nature, s’il s’agit d’elle.

Un petit tour en ville ne m’eût pas déplu tant de l’autre côté il était impossible de s’approcher d’une poubelle sans se faire repérer par une caméra. Il m’est arrivé d’oser un pas ou deux dans mon ancien territoire. Mais, croyez-moi si vous voulez, chaque fois que j’ai risqué plus d’un œil de ce côté de ma nouvelle existence, j’y ai reconnu quelqu’un et cette apparition m’a glacé jusqu’au sang. Il s’agissait le plus souvent de personnes qui avaient été bonnes pour moi. Je n’avais aucune raison de les craindre. Si je m’approchais d’elles, elles me reconnaîtraient et ne me trahiraient pas forcément. Il reste toujours quelque chose de l’amour et cela suffit à ne rien changer à ses pratiques habituelles. Mais j’avais vite fait de parler d’amour, trop vite fait ! Ne s’était-on pas plutôt amusé avec moi ? Que restait-il alors de ces jeux ?

Ainsi, j’étais condamné à ne plus jamais sortir de cette zone, pendant qu’on me disait ailleurs et que d’autres le croyaient, alimentant ainsi les vides d’une existence qui ne peut pas tout se payer. Le vent poussait ces journaux vers les dunes. J’en faisais ma litière. Couché sur le côté, mon œil pouvait lorgner ces titres gras. Et je les relisais en rêve. Et moi qui m’étais toujours bien porté — Jamais un rhume ! Et très peu d’égratignures ! — voilà que je devenais fou ! Ce n’était pas le sang de mes victimes alimentaires qui me rendait fou. Ni les épines qui me faisaient ressembler à un vieux duelliste. Il m’arrivait de tuer pour tuer. On commence par écraser un insecte. Il ne contient pas de sang, sauf si c’est un moustique. Ils ne manquaient pas dans les parages. Et certains ne contenaient que mon propre sang. J’ai eu vite fait de comprendre que le seul insecte capable de me procurer ce plaisir, c’était le moustique. L’ayant écrasé, il ne me restait plus qu’à renifler son odeur. Vous m’auriez vu grogner comme une bête chaque fois que ce sang m’appartenait. J’avais l’impression de me faire mal à moi-même.

Aussi finis-je par laisser les moustiques en paix. Il n’était pas prudent de jouer avec eux. J’en devenais fou. Certes, les autres animaux à sang, chaud ou froid, ne sont pas aussi nombreux que les moustiques qui pullulent à la fraîche. La chasse de ces animaux réclame plus d’attente et on s’endort quelquefois au lieu d’attendre. Je fus ainsi mordu plusieurs fois par un ennemi plus malin que moi. Mon rêve ainsi interrompu et réduit à l’anecdote qu’on finit par oublier, je hurlais à la mort et donnais des coups de dents autour de moi sans rien mordre de sanguin, l’épine me rappelant alors à la dure réalité de l’enfermement.

Mais quel plaisir de mordre quand c’est l’os qui craque et le sang qui jaillit ! Une fois le petit animal sous la dent, j’attendais que son cri remonte de l’enfer avant de serrer. C’est bête, mais les condamnés à mort ont d’abord l’air de crier quelque part entre ce monde et le paradis et, comme ce temps somme toute assez court s’écoule avec le premier sang, l’enfer prend soudain toute la place et le moribond sait qu’il est damné et qu’il n’a plus aucune chance de s’en sortir.

C’était bien, ces enfers. Ça me procurait un vrai plaisir de chien. Et j’améliorais la méthode à force d’expérience. Mon esprit s’occupait utilement. C’est ça, l’art. Pendant que les autres travaillent pour payer, l’artiste s’améliore. Il paiera, ne vous inquiétez pas ! Mais quand ça arrivera, vous ne serez plus de ce monde pour assister à sa destruction. Il n’y a pas plus minable qu’un chien. Et rien de plus éphémère qu’un maître. Voilà comment vous expliquez l’héritage. Et comment vous vous tuez à vous constituer au lieu de créer.

Mais je devenais fou. J’avais beau prendre tout le plaisir qu’il m’était possible d’imaginer ou d’arracher aux autres, mon esprit me signalait des signaux annonciateurs d’une prochaine catastrophe. Et comme je suis un chien, je me mis à hurler à la mort pour un oui pour un non. Mon hurlement éloignait les animaux. Ils me fuyaient maintenant au lieu de tenter leur chance. Et quand la nuit était tombée sur les dunes où je commençais moi aussi à ne plus croire en moi, mon hurlement s’élevait dans le ciel et me semblait déranger les étoiles. J’ai connu des ciels noirs comme l’absence. J’en concevais des douleurs qu’aucune alchimie ne put jamais apaiser. Et j’eus des visions. Des visions de moi. Moi aux abois. Fuyant ce territoire pour me jeter dans la gueule du loup. Un loup qui attendait. Un loup assez prudent et froid pour ne pas hurler de concert avec mon cri.

Or, un nouvel hôtel avait poussé au pied des premières dunes, côté mer. Comment ? Je ne sais pas. Mais il poussa. Et vite. Les grues avaient disparu comme elles étaient venues. Et cette tour polyédrique se peupla. Il y avait tant de monde que le bruit de leurs clapotements dans la piscine couvrit celui des vagues que j’aimais tant et dont j’avais cru ne plus pouvoir me passer. En quoi je me trompais. Non seulement je m’habituais à cette eau, mais je finis par ne plus trouver aucun inconvénient à subir ces lumières le soir venu. Et si ce n’avait été que les lumières ! La musique écorchait mes oreilles mieux faites pour les cris de douleur et les caprices du vent dans la broussaille.

Cependant, arrivait une heure, je ne saurais vous dire laquelle, qui mettait fin à ce chahut. Les lumières s’éteignaient. Le bruit des vagues revenait flatter mon sens inné de la tranquillité. Plus personne ne s’agitait. Tout le monde disparaissait. On n’entendait plus que le ronflement apaisant des turbines sur le toit. Des feux pâles semblaient éclairer discrètement les allées et venues d’un gardien de nuit. Et c’est alors que mon hurlement, jusque-là couvert par le vacarme touristique, prenait toute son ampleur. Plus de vagues pour bercer les rêves aux balcons ouverts. Plus de douce lumière descendant en pluie d’un ciel fait pour rêver. Plus de plissement de la soie des draps. Plus d’aveux. Plus rien n’existait que mon hurlement. On se plaignit.

Et comme l’être humain est caractérisé par sa sombre opiniâtreté, dix fusils m’entourèrent une de ces nuits où je mangeais ma folie pour nourrir ma solitude. On ne tira pas. Aveuglé par les torches, je ne sus où aller. Je me mis à creuser un trou, follement, ce qui provoqua un rire général. Et je cessai de creuser, amusé moi aussi par mon impuissance.

Chapitre quatorze

Je vous ai déjà parlé du chasseur de chiens qui opérait dans notre ville. Il s’appelait Nonotte. Je suppose qu’il s’agissait là d’un sobriquet. En fait, les hommes l’avaient surnommé Nonosse, ce qui n’est pas dénué de sens. Mais le gaillard, car c’en était un, avait un défaut de langue. Cela datait pour lui de l’enfance, à l’époque où, voulant dire sapin, il disait tapin, ce qui amusait tout le monde sauf les putes qui étaient concernées. Quand il apprit qu’on l’appelait dans son dos Nonosse, il invectiva les moqueurs :

« Je ne m’appelle pas Nonotte ! »

Et on l’appela Nonotte. C’est là toute l’histoire du langage. Mais n’en tirez surtout pas la conclusion que ce que je viens de vous raconter à la place du chien est une métaphore à ajouter à la chrestomathie en vigueur. Loin de moi l’idée d’apparaître comme un classique défenseur de la rhétorique. Au contraire, je suis un partisan aveugle de la modernité. Et l’histoire du chien, réalité ou fiction, doit être prise au pied de la lettre. Je vous dis ça parce qu’après que les hommes m’eurent capturé, on me livra à Nonotte sans autre forme de procès que la joie de pouvoir enfin dormir comme c’était prévu dans le prospectus vantant les mérites de l’hôtel.

J’attendis sous la menace de dix fusils et Nonotte s’amena à bord de sa camionnette. Il était tard dans la nuit, peu après cette heure dont je disais qu’elle éteignait les lumières et réduisait le bruit à des chuchotements d’hommes et de machines. Il se fraya un passage dans la foule qui était descendue pour assister à ma défaite. On commentait mon hurlement caractéristique en termes vengeurs, ce qui en diminuait la portée critique. Nonotte bouscula aussi les chasseurs qui eux se taisaient. Il portait son arme à lui, un filet à chiens. C’est un filet à papillons, sauf que le papillon est un chien et que le chien n’est pas destiné à alimenter une collection à usage scientifique. J’étais d’ailleurs destiné au contraire d’un usage. Je ne servirais à rien désormais. Et je n’avais plus le temps de me demander si j’avais jamais servi à quelque chose. Le filet était déjà au-dessus de moi.

La foule attendit pour applaudir que je fusse bien enfermé dans le filet. Nonotte se pencha pour en actionner la fermeture de sécurité et aussitôt demanda aux chasseurs de l’aider à soulever ce fardeau, car je suis un chien de taille. Les hommes grognèrent. On me jeta sans ménagement dans la camionnette qui branla quand Nonotte, qui était un homme de taille, se remit au volant. Un quart d’heure plus tard, j’étais en cage. Et en compagnie d’autres chiens qui se tenaient à l’écart car j’avais l’air de ce que j’étais : un chien de taille complètement fou.

Vous connaissez le principe : si personne ne vous réclame, on vous exécute au bout de deux jours. Il paraît que ça fait mal, mais qu’après on ne sent plus rien. Vous imaginez mon angoisse, moi qui aie toujours eu une peur bleue de la mort et surtout de la mienne. Je n’avais même pas envie de manger le cocker qui se blottissait dans un coin de la cellule en pleurant à grosses larmes qu’on l’épargnât car il avait gagné un concours de beauté dans sa jeunesse.

Deuxième principe : si on ne vous reconnaît pas, on ne vous reproche rien. Le premier jour, on vit ainsi passer un setter qui avait mordu une petite fille à la figure. Il n’est pas resté longtemps avec nous. Il était lui aussi condamné à être exécuté, mais ça prendrait plus de temps, car il était en procès. Pour les autres, l’attente était fixée sans l’avis d’un juge. Une loi suffisait à sceller notre sort.

J’ai eu le temps de discuter un peu avec ce setter. Il ne me craignait pas. Il m’avoua tout de suite qu’il était plus méchant que moi.

« Comment sais-tu cela, Setter ?

— C’est parce que je te reconnais, dit-il à voix basse pour ne pas être entendu des autres. Tu t’appelles Rascas et tu as mangé un bébé. Si j’étais à ta place, j’en profiterais pour avoir un procès. On ne sait jamais avec les procès. Quelquefois, on les gagne, même si on devrait les perdre.

— Tu veux dire que s’ils m’avaient reconnu, je serais en procès ?

— C’est exactement ce que je dis.

— Mais comment leur dire ?

— C’est là tout le problème… »

Et comme le setter ne savait pas plus que moi comment leur dire, on a cessé d’échanger des idées. Octogonade étant mort et enterré avant que je disparusse, il n’avait pas déposé un avis de recherche. Personne ne me réclamerait. Qui s’engagerait à mes côtés dans un procès que j’avais toutes les chances de perdre ? Certes, j’aurais bien aimé profiter un peu plus de la vie, quitte à crever de la même façon. Il n’était plus question d’en rêver et aussitôt après cette conversation, je suis redevenu ce que j’étais et j’ai mangé le cocker après l’avoir torturé follement. Personne ne s’est inquiété de ces cris. Nous étions dans l’antichambre de l’enfer et la saison était froide pour commencer.

Autant le dire maintenant : heureusement que je n’ai pas suivi les conseils de ce maudit setter et que je n’ai pas trouvé le moyen de m’adresser aux hommes pour m’accuser d’avoir mangé Bébé. Car figurez-vous qu’on vint me chercher.

J’eus d’abord très peur. Et il n’était pas l’heure. Nonotte m’enferma le cou dans un collier à clou et me tira sans pitié hors de la cage où tout le monde se passait de commentaires. J’ai dû leur paraître très lâche en effet. Mon hurlement d’ordinaire terrible se mua en un lamentable gémissement qui me fit honte au lieu de me rendre fou. La mort vous change à ce point. J’urinais à grande eau.

De nouveau prisonnier de la camionnette de Nonotte, je m’abandonnai carrément à la douleur de n’être même plus en mesure de profiter de mes derniers instants. Nonotte, irrité par ces larmes, donnait de violents coups de coude dans la paroi qui nous séparait. Je connaissais ces jurons. Ils ne m’offensaient plus. Puis, la camionnette s’arrêta. Je retins ma respiration dans l’espoir de provoquer un arrêt cardiaque, mais au contraire, les battements de mon cœur se rapprochèrent tellement que je fus saisi d’une incroyable énergie.

À peine la porte ouverte, et libéré du collier à clous, je sautais dans ce qui me sembla être non pas un vide quelconque, mais le vide lui-même. Mais au lieu de rencontrer la résistance du feu, mes pattes ne rencontrèrent que la mollesse d’un gazon. Ce qui me paralysa sur place. En face de moi, un arbre faisait de l’ombre à un coin on ne peut plus charmant d’un jardin que je découvris peu à peu. Déjà, la camionnette pétaradante s’éloignait.

Chapitre quinze

J’ai tout de suite reconnu ce chien. Et je vais, si vous le permettez, reprendre la parole et mettre fin à ma petite spéculation narrative qui, je l’espère, ne vous a pas déplu. Vous allez trouver ça un peu téléphoné, mais Rascas et moi sommes arrivés à Lemprin le même jour, à peu de secondes près. Lemprin, c’est le nom d’un médecin fameux. Je ne sais plus si les pouvoirs publics ont donné son nom à cet établissement pour lui rendre hommage ou si c’est lui qui en a légué la propriété à la nation pour qu’on ne l’oublie pas. On nous a expliqué tout ça dès l’entrée, avec un tas d’autres choses qui se mélangent maintenant dans mon esprit au repos. Rascas était poursuivi à ce moment-là par des employés essoufflés, blanches trognes que la colère ne déformait pas encore. Je crois que le chien m’a reconnu. Il s’est jeté sur moi. On a hurlé autour de moi. Mais Rascas me léchait déjà le nez. Et je me suis mis à rire comme un fou.

En parlant de fou, il faut que vous sachiez que Maman est morte. Personne ne l’a poussée. Elle était seule dans la chambre à ce moment-là. Et j’étais à ma place entre la porte de l’hôtel et la terrasse du café où les gens applaudissaient le garçon chaque fois qu’il apparaissait avec son plateau surmonté d’une double ration de bière ou d’autre chose. On a dit par la suite que Maman, attirée par ces ovations, était sortie sur le balcon pour se rendre compte de l’ampleur inhabituelle de ce moment particulier de la journée où il est convenu que, pour une heure, les commandes sont doublées pour le prix d’une. Des témoins affirment l’avoir vue applaudir, les bras en dehors du balcon. La thèse du suicide est donc écartée, malgré la détérioration rapide, ces derniers temps, de son état de santé. Elle s’est écrasée à mes pieds. Je n’avais pas besoin de ça pour devenir fou. Je l’étais déjà.

Je me suis retrouvé, comme on dit, seul dans la vie. Alors que j’avais un descendant ! J’étais père, nom de Dieu ! Et ma compagne ne voulait pas de moi. Je voyais papa Angine pousser le landau sur la promenade, tenant son chapeau de paille d’une main et de l’autre secouant un hochet qui tintait comme deux sons de cloche. Mais maintenant que Maman n’était plus de ce monde, je n’avais plus les moyens de payer l’hôtel. Javette eut beau expliquer que son papa ne verrait aucun inconvénient à m’accueillir sous son toit, rien n’y fit. On me signifia que je pouvais encore rester une semaine à l’hôtel si Javette s’occupait de moi et notamment de nettoyer mes cochonneries. Elle accepta. Je ne comprenais rien à ces procédures d’urgence sociale. Elle m’amena le bébé.

Vous connaissez la suite. Peut-être pas toute la suite, mais l’essentiel n’a pas pu échapper à l’extrême tension intellectuelle que ce récit exige de vous. Il faut dire qu’avec tous les médicaments que je prends, il arrive à mon esprit de s’embrouiller et d’embrouiller par la même occasion. On me l’a assez reproché avant de venir me chercher pour m’amener ici, à Lemprin. J’ai fait le voyage dans la camionnette de Nonotte, sur le siège du mort. Je l’avais pris comme un service d’ami. Je ne savais pas qu’il y avait un chien dans la malle et que ce chien n’était autre que Rascas. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si j’avais su. Peut-être que mon esprit n’aurait pas conçu la fiction canine que je vous ai donné à réfléchir. Sait-on ce qui peut se passer si les choses sont changées avant même qu’elles produisent les conséquences qu’on sait ? Je vis depuis des années avec cette obsession. Et ça ne change rien.

À Lemprin, on m’appelait indifféremment Ulysse ou Rascas. Ça dépendait de ce qu’on me donnait : si c’était un os, je répondais oui au nom de Rascas ; et si c’était un médicament, je refusais, comme si j’étais Ulysse alors que dans ces circonstances, je me sentais plutôt chien. Avoir droit à la parole est une chose, la prendre en est une autre, car entre l’une et l’autre chose, le royaume t’appartient. Je n’ai d’ailleurs jamais vu Rascas prendre un médicament pour un os. Mais je n’avais pas l’intention de le trahir.

Si j’étais là, à Lemprin, c’était parce que je ne pouvais pas être autre part vu mon manque de ressources économiques. Et Rascas s’y trouvait aussi à la suite d’un malentendu : personne ne savait qu’il était responsable de la mort de Bébé. Or moi, qui le savais, et qui étais le père de ce bébé, je ne lui en voulais pas. Après tout, ce n’était pas lui qui avait mangé Bébé et il ne l’avait pas tué non plus. Il fallait accuser les épines et les animaux sauvages, autrement dit cet endroit désolé où l’homme ne mettait jamais les pieds. Or, l’homme avait des projets et un plan d’urbanisation pour les mener à bien. Bientôt, les dunes seraient rasées et remplacées par des hôtels et les épines ne pousseraient plus que dans des pots. Quant à la faune, elle serait exterminée, y compris la horde sauvage des moustiques et autres amateurs de lumière dans la nuit. Il ne resterait plus une trace du territoire sauvage où Rascas était devenu aussi fou que moi.

Vous comprenez ?

J’étais bien logé. J’avais ma chambre propre, même si tout le reste était sale. Je mangeais à ma faim. Il ne manquait à mon bonheur que la présence d’Angine. Je ne pouvais plus compter sur Javette qui était morte. Il faut que je vous raconte ça :

Octogonade n’avait jamais fait de mal à Javette. Il la caressait partout sans lui faire du mal. Ça lui faisait du bien au contraire et elle revenait, d’autant plus qu’elle se sentait aimée. Comme Octogonade ne mentait jamais, elle pouvait le croire. Et elle ne s’en privait pas. Elle avait fini par ne porter sur elle qu’une chemise, sans rien dessous. Et à part le chapeau qui préservait sa jolie tête du soleil d’été, elle ne gardait rien pour se faire caresser. Vous connaissez la suite :

Pendant cette semaine maudite où je dus attendre d’être renvoyé de l’hôtel, Javette eut l’idée de m’amener Bébé pour qu’on voie ensemble s’il me ressemblait ou si Angine mentait. J’en profiterais, dit-elle, pour faire connaissance avec un être qui était de mon sang dans le meilleur des cas. Et s’il ne l’était pas, l’expérience ne serait pas inutile puisque j’aurais alors un point de vue éclairé sur l’hypocrisie des filles. Elle disait ça en riant, tortillant sous la chemise son joli petit derrière qui en promettait d’autres.

Je ne sais comment elle s’y prit, mais elle y réussit et papa Angine fut berné. On le vit pousser le landau comme d’habitude, à ceci près que le bébé qui y criait n’était pas mon bébé. La substitution passa inaperçue tant que papa Angine ne fut pas rentré pour remettre Bébé dans son lit. Je vous laisse imaginer sa tête quand il vit, à la place d’un nourrisson, une machine remplie de ses cris authentiques comme on a pu le vérifier plus tard.

Le seul problème qui se posa à Javette, ravisseuse d’enfant, c’était qu’il n’arrêtait pas de crier. Ce fut bien utile tant qu’il s’agissait de l’enregistrer, mais maintenant que Bébé était en sa possession, il fallait trouver un moyen de le faire taire. Elle le secoua et il se tut.

Vous connaissez la suite. Ce que vous ignorez encore, c’est comment mourut Javette.

Après toutes ces histoires, elle se sentit coupable. Le soir même de la disparition de Bébé, dans les conditions que vous connaissez, elle sortit de son hôtel, non point pour aller se faire caresser par Octogonade, mais pour se tuer. Elle marcha au milieu des chats, traversant les filets qu’on avait étendus sur les quais dans l’intention de les ravauder le lendemain. Elle s’y prit les pieds plusieurs fois avant de tomber. Son nez respira une dernière fois la bonne odeur du poisson qu’elle aimait tant. Puis elle se releva, ayant trouvé dans ce moment toute l’énergie qui avait menacé de lui manquer. Vous savez que pour se tuer soi-même, il faut une énergie inimaginable. Ne comptez pas sur moi pour vous en parler. Contentez-vous d’apprécier les faits. Ils sont déjà assez significatifs de l’aspect tragique de ce genre de mort.

Javette atteignit le phare. Le quai était désert. La mer couvrait tous les bruits. Elle entendit pourtant des frémissements d’ailes. Et en se penchant sur les rochers de la jetée, elle perçut nettement le bruit d’entrailles gargouillant que font les crabes sous les algues. C’était donc ça, la mort. Une solitude parfaite dans un silence imparfait ou trop parfait pour être réduit au silence total. Des animaux formaient ce cortège sonore nécessaire à une parfaite résurgence de la mort dans la roche du temps. Javette, qui n’avait que huit ans, se sentit soudain assez savante en la matière et se jeta sans un cri dans le trou noir où tout ceci avait lieu. On retrouva son corps des jours après, tout mangé par les poissons qui l’avaient accompagnée pour qu’elle ne se sente pas seule dans un moment aussi important.

Je vous le dis comme on me l’a raconté. Vous connaissez la suite.

Chapitre seize

Grosjean avait été inquiété par la Justice après la mort de Maman. Heureusement pour lui, à l’instant même où Maman s’écrasait sur le sol à mes pieds, il était visible à un autre endroit. La police s’est demandé s’il lui avait été possible de se rendre à cet endroit après avoir supposément poussé Maman par-dessus le balcon. Ce temps, de dix bonnes minutes, correspondait à celui qu’il avait fallu à la police pour entrer dans la chambre que je partageais avec Maman. Or, pour aller de l’endroit où Grosjean avait été vu à l’heure approximative de la chute de Maman et la chambre qu’elle avait quittée de sinistre façon, il fallait plus de dix minutes. La police était formelle : Grosjean n’avait pas pu tuer Maman, même dans l’hypothèse où les montres de ceux qui témoignaient en sa faveur avait été faussée par un phénomène de toute façon inexplicable.

Et d’abord, pourquoi l’aurait-il tuée ? Elle le payait aussi grassement qu’elle le pouvait. Or, c’était un pauvre. Il pouvait donc s’estimer heureux d’avoir trouvé quelqu’un pour le payer. La question de savoir pourquoi il n’était pas en ma compagnie au pied de l’hôtel alors que c’était son travail de me surveiller n’apportait rien à l’enquête selon ceux qui étaient chargés de la diligenter.

Or, Grosjean avait tué Maman. Le raisonnement de la police ne tenait pas la route devant cette évidence. Comment imaginer que les faits l’innocentaient alors qu’il était coupable ?

Qui m’avait descendu en bas de l’hôtel ? Ce ne pouvait être Maman, qui était paralytique. Ce ne pouvait être que Grosjean, qui était payé pour ça. Ensuite, il est remonté et il a profité du vacarme causé sur la terrasse par l’heure heureuse pour pousser Maman, laquelle se penchait pour applaudir elle aussi et peut-être réclamer une double ration. Le garçon avoua qu’il n’avait pas entendu cette commande, laquelle était possible et même probable, car Maman avait l’habitude de passer commande de cette façon. D’ailleurs, le garçon levait toujours les yeux vers le balcon au cas où Maman apparaîtrait dans le but de commander. Or, il n’avait pas même vu Maman sur le balcon.

Avait-il regardé dans cette direction au moment où elle ne s’y trouvait pas ? C’est probable, sinon il l’aurait vue, car elle y était. Et s’il avait regardé le plafond de ce balcon, qui est constitué par le balcon du dessus, il aurait aperçu une ombre supplémentaire, l’ombre de Grosjean que moi, Ulysse, j’avais bel et bien vu. Il n’était pas difficile d’en témoigner compte tenu de mon état. Et il ne fait pas de doute que si j’avais pu en témoigner, Grosjean serait, à l’heure où je suis moi-même enfermé à Lemprin, sous les barreaux. Il n’y est pas et ça me rend fou.

Où était-il alors que je dépérissais à Lemprin ? Qui pouvait m’apporter cette information ? Javette était morte. Octogonade n’en savait sans doute rien. Rascas n’avait pas le pouvoir de communiquer sur ce genre d’information. Le fantôme de Maman n’était pas encore venu me hanter. Angine avait-elle seulement éprouvé quelque intérêt pour la mort de Maman ? J’étais en droit d’en douter, car elle ne m’avait donné aucun signe de vie ni de commisération. L’aimant encore passionnément, je ne pouvais m’empêcher de la haïr après m’être branlé.

Car j’avais retrouvé un semblant de mobilité, ce qui encourageait mes soignants à me traiter avec encore plus d’attention qu’il n’en avait accordé au condamné qu’on avait d’abord soumis à leur scepticisme. L’érection n’était certes pas complète. N’ayant rien à pénétrer, je m’en contentais. Je vis même un jour un de mes orteils s’agiter sans inspirer le même enthousiasme à ses compagnons qui demeurèrent inertes. On trouva enfin un mot au bout de ma langue. On en avait entendu la première syllabe et on se pressa longtemps autour de moi pour en entendre la suite. Dans la seule intention de ne pas perdre une patience scientifique rudement mise à l’épreuve par mes hésitations, on consulta le dictionnaire qui présenta aussitôt une liste de plus de cent propositions. Il n’était pas question de se plonger dans cette foire au sens où la contradiction ne le cédait en rien aux rapprochements par trop énigmatiques. Ce fut peine perdue. Ce mot demeura multiple et on referma le dictionnaire et les carnets pleins de notes gribouillées plus que pensées. J’aurais pu me sentir insignifiant. Mais j’appris la liste de mots possibles par cœur et je finis ainsi de lasser mes altruistes observateurs.

En attendant, Grosjean jouissait d’une liberté qui eût mieux convenu à mon mal qu’à son hypothétique innocence. Et personne ne fit l’effort de m’en rapporter des nouvelles qui m’eussent entretenu dans la fiction au lieu de m’en imposer l’exercice. Je me tuais lentement alors qu’on pensait autour de moi que j’étais en voie de guérison. L’effort de guérison qu’on produit au profit du malade, fût-il mental, est inversement proportionnel à l’acharnement qui conduit à l’exclusion systématique du criminel. C’est heureux, sans doute, car celui qui guérit est une personne saine, alors que le criminel ne cesse pas de l’être simplement parce qu’il a purgé sa peine.

Mais je ne me souhaitais pas la guérison. Seule la peur de la mort retenait mon bras, s’il faut appeler ainsi l’instrument du crime que l’on commet contre soi-même. J’essayais de dissimuler cette douleur et j’y réussissais sans doute, car je me fis beaucoup d’amis parmi le personnel soignant de Lemprin. Et, comme suite à donner à mes diverses améliorations, tant sur le plan physique que mental, on me fit des cadeaux, lesquels j’accumulais dans ma chambre comme un collégien collectionne coupes et médailles. Et vous savez quoi : on m’apporta un jour Rascas. Certes, je le voyais tous les jours. Nous ne nous promenions jamais l’un sans l’autre dans le grand parc de Lemprin. Nous nous étions déjà donnés l’un à l’autre. Il n’était donc pas tellement judicieux de me l’offrir de manière officielle. Mais vous savez comme sont les hommes : ils ne font rien sans cérémonie. Et pour la marquer d’un symbole clair, on me remit une laisse avec son collier. Ainsi, je n’étais plus l’ami de Rascas, mais son maître. C’était une manière de faire de Rascas et de moi deux êtres distincts alors que nous donnions tous les jours le spectacle d’un seul être, comme font tous les amis dignes de ce nom, qu’ils soient deux, trois, ou plus encore à s’aimer.

Chapitre dix-sept

J’étais en train d’enculer le chien quand le rideau s’est ouvert sur la grande allée. On s’attroupait. Je vis le toit de la camionnette de Nonotte. Il devait amener la chienne que j’avais commandée. Je me retirai promptement et sortis sans passer par le robinet. Le couloir était encombré de chaises. L’odeur des slips prenait le chemin des fenêtres où le personnel se penchait. Je marchai sur les têtes. Je n’arriverais pas le premier, car je n’étais pas encore de retour sur mes jambes. Au bout, l’escalier était bloqué par un amas de corps hurlant, de roues cliquetant et de slips qui volaient dans les lustres. Comme Igitur, je pris la rampe. J’atterris sur les dalles froides du hall d’entrée. On me fit signe de passer la porte. J’allumai une cigarette sous le porche. Je ne vais jamais plus loin.

Pourtant, j’avais besoin de cette chienne. Pour deux raisons : d’une part, Rascas l’appellerait Rascasse et il cesserait de se plaindre d’être obligé d’avoir des mœurs contre nature ; d’autre part, je baiserais au lieu d’enculer. J’en avais marre d’enculer. Ici, tout le monde s’enculait. On ne risquait pas d’engrosser. Ces pratiques constantes limitaient le champ du possible. Et au moins une fois par mois, un type grimpait dans un arbre et se jetait sur le gazon les bras en croix. S’il en crevait, ce n’était pas forcément sur le coup. Il fallait attendre. Et s’il ne revenait pas, on considérait qu’il était mort et même enterré. J’en ai vu revenir deux ou trois, pantins disloqués de retour sur la chaise alors qu’ils avaient eu la chance de la quitter suite à l’effort conjoint du traitement et de la volonté. Et je ne sais pour quelle raison qui me guettait moi aussi, un type qui remarchait dans le bonheur et la merde avec la même insistance se mettait dans la tête de monter dans l’arbre et de se jeter sur le gazon où il avait encore pas plus tard qu’hier répandu une joyeuse semence. Mais bon, comme dit le principe qui justifie notre présence entre ces murs : Celui qui monte dans l’arbre et en tombe est responsable de sa chute.

Donc, je ne vais pas plus loin. Je n’ai aucune envie de monter à l’arbre, comme ça, sur un coup de tête que je ne pourrais même pas regretter. Ce jour-là, comme tous les jours, j’enculais le chien lorsque j’ai vu qu’on s’attroupait dans la grande allée. J’ai reconnu le toit de la camionnette de Nonotte. Comme j’avais commandé une chienne, je suis descendu mais, malgré une autorisation en règle, je ne suis pas allé plus loin que le porche. Tous ceux qui marchaient étaient descendus avant moi. C’étaient des types expérimentés. Ils marchaient depuis longtemps après avoir attendu dans une chaise que le traitement fît de l’effet et que, surtout, leur volonté retrouvât sa première fraîcheur. Moi, j’étais le novice de ce contingent prometteur. Et je me méfiais encore de moi-même. En fait, je n’avais jamais enculé personne et personne ne m’avait enculé. J’enculais le chien. Aussi, je n’allais jamais plus loin que le porche, quoi qu’il se passât dans la grande allée où arrivaient les bonnes nouvelles comme les mauvaises.

Je vis la casquette noire de Nonotte et le haut de ses oreilles en chou-fleur. Puis ses mains sont apparues au-dessus de l’attroupement. De loin, il me fit signe d’avancer, autrement dit de sortir de dessous le porche. Je descendis une marche. Rascas était à la fenêtre et me regardait sans m’encourager. Il était au courant pour la chienne, mais ce sacré animal avait pris goût à la sodomie. Il était jaloux maintenant. Il me regardait comme s’il attendait que je me cassasse la gueule. Tout le monde s’était retourné pour m’observer. En plus, on arrivait derrière moi, l’escalier commençant à rentrer dans l’ordre. J’entendais le grincement caractéristique des roues et le couinement des pneus sur le dallage.

On me poussa. Je m’assis sur les genoux cagneux d’un type qui bavait de joie à l’idée d’apprendre une nouvelle, bonne ou mauvaise. Il avait des muscles d’acier dans les bras. Il pencha la chaise et descendit l’escalier en me recommandant de m’accrocher aux accoudoirs. Je sentais son souffle chaud dans mon cou. Il avait envie de m’enculer et remettait ça à plus tard. Il fallait maintenant rejoindre les autres devant la camionnette. Personne ne savait que j’avais commandé une chienne. Je n’avais même pas pris le temps d’imaginer ce qui se passerait quand la chienne serait là, à moi, pour moi. À la fenêtre, Rascas exprimait maintenant sa jalousie en termes grossiers qui firent lever la tête à quelques-uns.

Cette fois, Nonotte apparut tout entier. Il jouait des coudes pour se frayer un passage et ça gueulait dans les rangs parce qu’il visait juste. Il riait quand le coup portait dans les couilles ou dans le foie. Chacun ses préférences. Moi, si j’avais pu, j’aurais esquinté uniquement les yeux. Les yeux, ça sert à voir. Si le monde était aveugle, il ne trouverait pas son chemin. Et plus rien ne lui appartiendrait. On peut rêver.

Il y avait une chevelure blonde derrière Nonotte. Elle flottait comme une vague au-dessus des rochers du temps où Angine et moi n’étions encore que des enfants sans avenir. Il y avait un ruban bleu dans la chevelure. Nonotte avait bien fait les choses. J’avais insisté : « Je veux une chienne de race à peu près de ma taille ne me demandez pas pourquoi. » Elle le suivait docilement, chaussée de blanches bottines. Derrière Nonotte, on se calmait subitement. On n’avait plus mal au foie ni aux couilles. On se tenait raide comme des piquets, la main gauche dans le slip. Et ceux qui n’avaient pas encore vu la chienne se chamaillaient comme des gosses, n’ayant aucune idée de l’effet qu’elle produisait sur l’homme. Nonotte avait bien travaillé.

Il avançait toujours. Une fois qu’il eut dépassé l’attroupement, la bousculade cessa. On se concertait du regard. Et la chevelure, avec son petit ruban bleu tout inondé de soleil, suivait silencieusement Nonotte sans donner un seul signe d’insubordination. Ça promettait. Le type sur lequel j’étais assis bandait comme un taureau, mais la chienne ne l’intéressait pas. Il murmurait des propositions dans mon oreille. Les autres chaises arrivaient en trombe dans un fracas épouvantable d’acier, de chair et de voix.

À Lemprin, on a le droit de commander si on peut payer. On ne vous paye rien. Il faut avoir les moyens. Mais le chien, ou n’importe quel autre animal de fourrière, ne coûte rien si on a les moyens de le nourrir. On peut, si on n’a pas le sou, partager la nourriture. Ce qui explique ma maigreur. Rascas mange comme quatre. Je ne suis pas même la moitié d’un homme. Ni la moitié de la moitié. Voilà comment l’enfermement vous change.

Nonotte s’arrêta juste devant moi. J’étais en train de me battre avec la queue du type que j’avais dessous parce que je n’arrivais pas à me lever pour marcher. Il ne manquait plus que je ne susse ou ne pusse plus marcher ! J’étais blanc. Nonotte s’en étonna. Il avait une bonne nouvelle pour moi. À ces mots, tout le monde répandit la nouvelle que c’en était une bonne, ce qui était tout de même mieux qu’une mauvaise. Même si une mauvaise c’est mieux que rien. (Vous comprenez, je l’espère pour vous, que je suis ici en train de singer le langage de mes compagnons d’infortune. Vous connaissez d’ailleurs la tenue à laquelle je soumets le mien sans jamais céder à la panique qui nuit tellement à la littérature contemporaine.)

« Ulysse, proclama Nonotte sous sa casquette, j’ai une bonne nouvelle. »

Tout le monde se raidit parce que dans les films, on vous donne à choisir d’écouter la bonne ou la mauvaise tout en sachant que vous choisissez ainsi d’écouter ensuite celle qui reste. Nonotte, saisissant la portée de ses paroles, précisa :

« Je n’ai pas de mauvaise nouvelle pour toi, ni pour personne d’autre. »

Un soupir se soulagement se répandit.

« Que penses-tu de celle-là : Je ne t’ai pas apporté la chienne que tu as commandée.

— Mais c’est une très mauvaise nouvelle ! »

On recula.

« Jamais on ne m’a annoncé une aussi mauvaise nouvelle !

— Pourtant… quand ta Maman est morte si tragiquement…

— Je ne vous parle pas de ça. Je vous parle de maintenant ! »

La foule grossissait, car le personnel percevait soudain l’intérêt de la nouvelle qu’apportait Nonotte.

« Je ne t’apporte pas la chienne, mais je t’apporte autre chose, continua Nonotte.

— J’avais choisi la bonne nouvelle en premier ! Je ne veux plus jouer ! »

Et sur ces mots, je me levai et, d’un bond, grimpai à l’arbre.

« Mais enfin, Ulysse ! Si je t’avais dit la bonne en premier, il n’y en aurait plus de mauvaise ! Il faut une mauvaise nouvelle pour apprécier la bonne. Tu me suis ? »

Le personnel s’activait, gonflant un matelas sur le gazon. Il devenait énorme. Il fallait sauter avant qu’il ne fût totalement gonflé.

« Ne saute pas, Ulysse ! Le matelas n’est pas bien gonflé. Attends qu’on t’ait annoncé la bonne nouvelle ! »

Je sautai.

« Ulysse, mon chou ! »

Ce seul cri me retint de tomber sur la partie la moins gonflée du matelas. Un rétablissement carpien me permit de me recevoir sur le boudin le plus à même de ménager ma structure. Il faut dire (mais je l’ai déjà dit) que je ne pesais pas lourd. Je rebondis.

Tout disparut.

Chapitre dix-huit

Il fallut bien que je me réveillasse, car je n’étais pas mort. Je ne sais si je connus un coma ou si la perte de conscience fut de courte durée. L’enfermement fausse les chronologies et la durée. Il n’en faut pas plus à ce temps particulier pour donner des signes d’incohérence dès qu’il s’agit de pratiquer la narration. J’étais seul et ce n’était pas ma chambre. Aucun appareillage ne me reliait à la vie. Je sentis l’air tiède de la fenêtre à peine les yeux ouverts. Un chant d’oiseau, qu’il fût rossignol ou corbeau, me ravit dès l’instant de sa première note. Il est agréable de revenir à l’existence par la peau et l’oreille. On se passerait alors aisément des autres sens et surtout de la vue qui entretient de trop proches rapports avec la réalité pour ne pas en être le messager. Je sentais propre.

Un spectre passa et ouvrit complètement la fenêtre et ses volets. Une gerbe de géraniums rouge sang s’épancha dans le ciel bleu. On me parlait.

« Bonjour, Ulysse ! Ne vous inquiétez pas pour ça. Je suis sûre que le docteur ordonnera de vous les enlever. »

Mes poignets bleuissaient depuis longtemps sous l’étreinte d’un cuir qui en avait vu d’autres. Sous le drap, mes pieds semblaient cloués au matelas.

« Vous d’habitude si gentil ! Oh ! Ulysse ! »

Ce blanc tablier aux chairs roses se déplaçait comme un oiseau. Un visage gras barré de deux franges de cils épais et noirs me regardait tandis que la main pressait en cadence une petite poire qui sifflait lamentablement. L’aiguille monta puis redescendit.

« En pleine forme ! Si vous êtes sage, vous sortirez bientôt. »

Mais c’est elle qui sortit. De nouveau seul, je me battis avec mon esprit pour l’empêcher de tout remettre dans le désordre comme c’était avant. Mais avant quoi ? La camionnette de Nonotte revenait. La casquette qu’il agitait pour saluer. Tout le monde y allait. Ça, je m’en souvenais. Impossible de me gratter autre chose que le flanc des cuisses. Je pouvais même soulever le bassin. Dans cette position, je vis que ma queue refusait obstinément de se lever. Elle ne formait même pas une bosse. On me l’avait peut-être coupée. J’eus beau uriner, je ne la sentais plus. Qu’avais-je fait pour mériter ça ?

À part Bébé, qui n’était plus de ce monde, je n’avais rien fait. Et personne ne savait que je l’avais fait. Javette l’avait su, mais elle était morte. Quant à Angine, elle avait gardé le secret. Ou pas. Le cerveau de Rascas en savait long lui aussi. Non, il ne restait plus rien de ce que j’avais fait. Je n’étais pas un homme d’action. J’étais ce que j’étais. Et ça ne plaisait pas à tout le monde. Peut-on dire que c’est faire quelque chose que d’être ? En tout cas, on me le faisait bien payer. La nature, ou je ne sais qui ou quoi, ne m’avait pas gâté. Et la société, en renonçant à moi, me conservait en lieu sûr. Pourquoi ? Par souci de ne pas dépasser les limites imposées à l’homme par ses croyances et autres manifestations de l’intime conviction ? Vaste fumisterie des superstitions ! Ou bien je servais à quelque chose à défaut de me rendre utile par mon travail ou l’usage de ma fortune. Cobaye n’est pas un métier, ni une fonction, pas même une tâche spécialisée. Je ne fais rien, mais je sers à quelque chose. Affinité du sujet d’expérience avec l’héritier.

« Ulysse ! C’est l’heure de manger.

— Sans mes mains ? Les pieds, peu m’importe. Mais les mains ! Et où est donc passée ma…

— Votre quoi, Ulysse ?

— Et bien ma… vous savez… ?

— Oh ! le vilain petit cochon ! Il s’est fait dessus ! Au secours ! »

Cinq minutes plus tard :

« C’est un étui pénien.

— On ne me l’a pas coupée ?

— Pourquoi voulez-vous qu’on vous la coupe ? Vous avez fait quelque chose de mal ?

— Je ne fais rien. Je suis.

— Vous êtes ici ! »

Le docteur dit :

« Il a l’air calme, comme ça, mais en dessous, c’est une pile ! À surveiller de près ! »

Qu’est-ce que j’avais fait ? Certes, on ne me l’avait pas coupée, et je remerciais le ciel pour avoir inspiré une si bonne pensée à mon égard, mais j’étais puni ! Comment expliquer la contention ? La cuillère à la bouche au bout d’une main pressée d’en finir ? Le vidage de la poche ? La nuit qui ne tombe jamais ? Je ne souhaite à personne de se retrouver dans une pareille situation. Si j’avais un conseil à donner à mon fils (en admettant que Bébé eût vécu), je lui dirais : Mon fils, fait ! Et surtout ne sois pas. Il n’y a rien de pire que d’être. On finit alors par mesurer ce que ça signifie. Et ce n’est pas aussi gratifiant qu’une bonne paye à la fin du mois !

« Ulysse ?

— Je suis toujours là.

— Tu ne me reconnais pas ?

— Reconnaître, c’est avoir connu, non ? Ne faut-il pas avoir fait pour cela ?

— Tu as oublié ? Moi pas. C’est moi.

— Je n’ai jamais trahi personne, donc je suis.

— C’est moi qui t’ai trahi, Ulysse. Et je le regrette.

— Être trahi ou autre chose, quelle différence ?

— Mais pourquoi l’avoir mangé ? Pourquoi cette horreur ? Papa m’a tout expliqué quand je lui ai dit. Il m’a tout expliqué avant de mourir !

— Vous en avez, de la chance ! Moi, je ne comprends toujours rien.

— Qui est ce Nonotte ? »

Bonne question. J’allais y répondre quand cette blonde chevelure est venue se poser sur moi. Les mains manipulaient les fils, provoquant des bips. Cette odeur légèrement poivrée ne m’était pas inconnue.

« J’espère que tu sais garder un secret, dit cette voix familière.

— L’as-tu gardé toi-même si tu en as parlé à ton père ?

— J’étais désespérée ! Lui seul pouvait m’aider. Il m’a tout expliqué. C’était logique. Personne n’y a pensé. C’est toi qui as mangé Alfred !

— Qui est Alfred ?

— Le fils que tu pourrais avoir si tu ne l’avais pas mangé pour cacher ce que tu lui as fait ! Pourquoi ? Comment ? Je n’en sais rien ! Mais tu l’as fait ! Et personne n’a trouvé le moyen de fouiller dans ta merde ! Personne n’y a pensé ! Excepté Papa. Mais on ne l’a pas écouté. On l’a traité de fou. Il est mort fou ! »

Des larmes me tombaient dessus, brûlantes et acides. J’avais envie de crier. Mais elle actionnait un piston et je m’apaisais. Les bips cessèrent.

« Que me veux-tu ? murmurai-je. Je suis ici. Je ne fais rien. Ce que j’ai fait, je suis le seul à le savoir. Et ce que je n’ai pas fait. Ton père était un fou ! Et s’il l’était, je ne le suis pas. Mon malheur est la conséquence d’un suicide raté. Rien d’autre !

— Mais je connais la cause de ce suicide !

— Pourquoi m’avoir trahi ?

— Je le regrette. J’aurais dû te tuer. T’achever plutôt. Mais Javette a voulu te sauver. Elle en est morte. Tu portes malheur, Ulysse ! Mais je regrette tant ! »

Chapitre dix-neuf

Ça alors ! Angine revenait pour me montrer à quel point elle regrettait. Et par-dessus le marché, elle m’accusait d’avoir tué Bébé, ledit Alfred, et de l’avoir ensuite mangé pour brouiller les pistes. Elle reconnaissait cependant que je ne l’avais pas entièrement mangé. Et exigeait que je lui dise pourquoi. Les os du petit Freddy reposaient en paix dans le caveau familial. Mais pouvait-on parler de paix si je n’avais pas la conscience tranquille ?

Sur ce point, Angine avait raison. Il faut pourtant que je vous explique : Nonotte n’avait pas amené la chienne que j’avais commandée. C’était une mauvaise nouvelle. Il avait choisi, sans me consulter comme on le fait d’habitude au cinéma, de la dire en premier. Il annonça ensuite la seconde : il s’écarta et alors la chevelure blonde s’épanouit autour de ce corps merveilleux que j’avais connu naguère pour mon plus grand plaisir, à l’époque où je faisais, ne sachant pas bien faire, ce qui s’expliquait par le fait que je n’étais pas tout à fait. Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite. J’ai dû faire quelque chose ou elle me l’a fait. Je ne sais pas. Je me suis retrouvé au lit et dans l’impossibilité d’être tout à fait moi-même. Angine était ici comme employée.

La première question qui me vint à l’esprit fut de savoir si elle était ici pour moi et dans quel sens je devais prendre cette information délirante. Mais je ne la posai pas. Ce jour-là, elle régla tous les paramètres de la machine qui me tenait en vie et me donna à manger en me conseillant de prendre du poids si je souhaitais encore profiter de la vie. Pas un mot sur sa présence. Comme j’avais vu beaucoup de films, et pas des meilleurs, j’ai pensé qu’elle était venue pour se venger, alors que 1) je n’avais pas tué Alfred et que 2) je ne l’avais pas mangé non plus. Et malgré toutes mes circonvolutions, elle n’a pas lâché un seul indice qui me mît sur la piste. Ce maudit papa Angine avait faussé l’outil de mesure. Mais c’était un outil. Qu’avais-je moi-même à proposer à cette âme en peine ? Rien. Des histoires. Un récit plus proche de la fiction défensive que de la confession indiscutable. J’étais foutu d’avance.

Je me fis apporter un miroir. On me demanda ce que je voulais en faire.

« Des risettes, répondis-je. Il faut que je m’entraîne. Et je ne reviendrai parmi vous que le sourire aux lèvres. Pas un de ces sourires hypocrites qui ne font pas long feu. Un sourire sincère qui témoigne de l’amour que je vous porte. Sans vous, je ne suis rien. Je peux bien faire quelque chose pour vous. Ce sera un sourire. Mais il faut que je m’entraîne. »

On m’apporta un miroir incassable. Il déformait un peu mon visage. Ma bouche, avec la complicité de mes yeux, s’en accommoda. Dans un premier temps, ce fut Angine qui tint le miroir. Puis on me concéda vingt centimètres de mou au poignet droit. J’en profitais pour me branler. Enfin, mon sourire ayant conquis même les plus farouches, on me libéra et je fis mes premiers pas d’homme heureux entre la fenêtre et la porte, étant entendu que je ne pouvais pas user de l’une pour me retrouver le nez par terre et qu’il m’était interdit de franchir la porte, même pour jeter un œil dans le couloir où il ne se passait d’ailleurs rien à part les allées et venues des chariots et des machines poussées par des employés pressés d’en finir avec ce travail monotone. J’entrepris de ne pas gâcher cette monotonie, réservant toute mon énergie à me composer une nouvelle figure. À ce régime, j’avais pris deux kilos. Et ça se voyait !

La complicité qu’Angine avait exigée de moi était également parfaite. Personne ne savait que nous nous connaissions et que nous avions vécu ensemble, et de manière différente, un drame digne des plus mauvais feuilletons. Certes, la Presse en avait fait, comme on dit, ses choux gras, mais cela n’avait duré que le temps d’un film. Et puis Lemprin était loin de tout. Et surtout de la côte. Ici, la campagne était meublée de bois et d’animaux domestiques fort bien nourris. On y vivait au rythme des saisons. On s’y reproduisait selon un plan établi dans la forge familiale. Quant à nous, peuple reclus, on ne nous attachait pas plus d’importance qu’à des moines un peu bizarres qui ne fréquentent pas les marchés aux bestiaux et les foires d’empoigne chères aux culs-terreux.

À ce régime, je fus bientôt bon pour le service auquel ma docilité acquise me destinait. Je fus repris à l’essai. Hélas, mon ancienne chambre était occupée par un nouveau venu. On m’installa dans une autre qui lui ressemblait tellement que je crus ne l’avoir jamais quittée. Bientôt, l’existence ordinaire du fou domestiqué reprit son cours et je me trouvai même à l’étroit dans mes anciens vêtements. Il était exclu de m’en acheter de nouveaux. Je n’avais pas le sou. C’était écrit. Angine m’offrit une chemise qui m’alla tout un été. Nous nous promenions quand elle n’avait rien d’autre à faire, évitant l’arbre dans lequel j’étais monté je ne savais plus pour quelle raison. Il était risqué de provoquer en moi un mécanisme déclencheur dont on ignorait le fonctionnement exact. D’ailleurs, le parc de Lemprin était assez grand pour abriter toutes mes petites fonctions altérées. J’y trouvais même souvent l’occasion d’en parfaire les moins délicates. Ces exercices me confortaient dans mon espoir de sortir un jour de cette antichambre de l’Enfer.

Angine, qui ne s’était toujours pas expliquée sur les raisons de sa présence en ces lieux, ne perdit pas une fois patience. Pourtant, Dieu sait que je me montrai maladroit plus d’une fois. J’avais l’art de scier les pieds de chaise pour qu’elle continue de branler sous les fesses de l’observateur impatient de mes évolutions mentales. Disons qu’elle était celle qui plie un morceau de papier pour confectionner une cale à la bonne épaisseur. Il me sembla, à saisir ici ou là le regard complice de ses collègues, qu’elle méritait mieux. Mais enfin, j’avançais. D’où me venait cette manie de sauter du haut de quelque chose ? Il faut dire que je n’ai pas connu mon père.

Ainsi, nous existions. Angine regrettait et moi, j’avais dans l’idée de me défendre contre l’idée que son papa lui avait mise dans la tête. Pour lui donner à mesurer mes progrès, je lui mis dans la main ma queue toute droite et bien chaude. J’avais retrouvé ma vigueur d’antan. Elle en joua tant et si bien qu’elle se la mit dans le con. Il n’en fallut pas plus pour que je m’activasse. Voilà comment je me remis à faire. Ayant éjaculé on imagine abondamment, je me sentis moins exister. Le souvenir de cette erreur passée qui fut la cause de tous mes ennuis me privait d’une part de moi-même, je savais trop bien laquelle. Nous recommençâmes le lendemain à la même heure, ce qui s’explique par les horaires rigoureux auxquels Angine était soumise sous peine de sanction dont le renvoi était la moindre. Le scénario fut strictement le même : érection, prise en main par la femelle, pénétration dans le con, activation du mécanisme du plaisir jusqu’à atteindre le point de non-retour et enfin, éjaculation avec possibilité de fécondation et de ce qui s’ensuit.

Ce rite me convenait parfaitement. J’étais moins enthousiaste en pensant aux conséquences. On dit que l’Histoire se répète. Je ne sais pas si j’appartiens à l’Histoire. Je le crains. À force de défrayer la chronique, je finirais par inciter les conservateurs des trésors de l’Humanité à insérer mon nom et mon histoire (l’un n’allant pas sans l’autre à ce niveau de la connaissance) dans les meilleures compilations, celles à qui on promet un avenir. Certes, rien ne me forçait à recommencer. Il était, mettons, deux heures de l’après-midi. Le rituel ne demandait pas plus de dix minutes pour être exécuté point par point sans rien oublier. À deux heures un quart au plus tard, je sombrais dans la mélancolie. « Prenant » à deux heures trente, Angine disposait d’un quart d’heure environ pour effacer toutes les traces : celles qui la concernaient avec un mouchoir ; et les autres en me donnant à avaler un comprimé gros comme un œuf de caille et doré comme la dent qu’elle montrait quand elle m’engueulait parce que je ne voulais rien avaler.

Le soir, elle montait dans sa petite auto et s’en allait sans me revoir. J’étais à la fenêtre, pile à l’heure. Ces employés, ceux qui assument une fonction comme ceux qui font quelque chose, sont toujours à l’heure, à l’aller comme au retour. Et je l’étais moi aussi une fois par jour et pour dix minutes d’extase. Ensuite, luttant contre le sommeil sous l’effet du comprimé, je m’efforçais de ne rien faire qui pût induire le personnel en erreur. Dès que la petite auto disparaissait au bout de la grande allée, suivant et précédant d’autres véhicules du même type, je refermais la fenêtre et tirais les rideaux. Le dîner arrivait lui aussi à l’heure, sur un plateau, mais j’avais tout le temps de manger. Si j’avais été plus gravement atteint par la lypémanie ambiante, j’eusse cru à un miracle chaque matin en constatant que le plateau n’était plus sur la table et que mes miettes avaient aussi disparu sans laisser de traces. Comment voulez qu’un homme comme moi ne finisse pas par revenir au pied de l’arbre ?

Chapitre vingt

Ça ne me déplaisait pas du tout de ne plus avoir besoin de me branler. D’autant plus que je n’en étais plus réduit à enculer le chien. Il m’en voulait ou bien se posait des questions. Je n’en sais rien. Extérieurement, c’était toujours le même. Il m’en avait voulu quand j’avais commandé une chienne. Puis il s’était réjoui de constater qu’à la place de la chienne, on m’avait envoyé une femme. Et il avait littéralement explosé de joie quand il avait appris que cette femme était une nouvelle employée et que par conséquent elle ne m’était pas destinée. Je ne vous parle pas de sa déception. Je ne suis pas dans sa tête.

Il avait maigri pendant mon séjour en soins spéciaux. Il avait vécu de rapines. Et bien sûr, il s’était fait prendre la main dans le sac. Un chien a beau être bâti comme un dieu, il ne fait pas le poids face à la détermination d’un homme. On lui avait coupé une oreille et la queue ne valait pas mieux. À la prochaine incartade, il perdrait ce qui lui restait de dignité, y compris l’autre oreille. Après, ce ne serait plus un chien, mais un exemple de ce qui arrive aux voleurs dans la société des hommes, même si ce sont des fous.

De colère, il avait troué son tapis pour en faire quelque chose qui ne pouvait plus servir de tapis. Je lui ai cédé une couverture, mais au matin, ô miracle, elle était de retour sur mon lit et le chien était couché sur son tapis troué, tirant une tronche qui n’invitait pas au partage du bonheur. La vie d’un chien ne peut pas être comparée à celle d’un homme. Je le conçois. Cependant, je faisais moi aussi des trous. Dans rien. Ce qui revient à ne rien faire, je sais. Mais c’était ma manière d’être. Le chien ne pouvait pas en dire autant. En admettant qu’il eût atteint ce niveau de langage. Même le plus intelligent des employés de Lemprin ne comprenait rien à ce phénomène. C’est dire si j’étais entouré. Et si je ne l’avais pas été, j’aurais fait quelque chose. Comme monter à l’arbre ou carrément prendre la poudre d’escampette pour aller voir si les autres me ressemblent.

Un soir, je regardais Angine monter dans sa bagnole. Celle-ci est petite, mais ce soir-là, elle n’y entrait plus ! Elle avait grossi. Un type descendit de sa propre voiture et se proposa pour reculer le siège. Elle put enfin se mettre au volant. Ah ! si la fenêtre avait été une fenêtre comme les autres, je me serais cassé le nez dans le gazon. J’ai empoigné les barreaux en maudissant l’inventeur du système de reproduction. Quelle idée d’avoir fait si compliqué alors que moi j’aurais fait simple ! Rascas était couché sur sa couverture à trous. Il me jeta un regard aimable. S’il avait espéré que je l’encule dans la joie, il se trompait.

Le lendemain matin, après une nuit d’angoisse et d’hésitation, j’ai ouvert la fenêtre pour ne pas rater l’arrivée d’Angine dans sa petite auto. Elle en sortit sans élégance, jambes écartées pour assurer l’appui tandis que les mains, d’ordinaire aussi légères que des oiseaux, s’appliquaient à soutenir une poitrine que la portière interdisait de passage. Elle a ensuite claqué cette portière comme une brute en blouson. Elle avait encore grossi pendant la nuit. Elle marchait comme si tout était à refaire côté charme. Je ne la verrai de près qu’à deux heures. Je ne changeais rien à mes habitudes. Et l’heure vint d’en mettre un bon coup pour apaiser vingt-quatre heures de tourments.

Elle ne vint pas. Je bandais déjà. De dépit, j’enculais le chien qui se trouvait là par hasard, sinon j’aurais enculé n’importe qui. Une fois soulagé du poids qui pesait sur ma conscience, j’ai couru à l’office pour arriver avant deux heures et demie. Ça me laissait à peine le temps d’en savoir plus, ou pour le dire mieux : d’avoir confirmation de la douleur qui m’attendait.

Elle était assise dans un grand fauteuil sous une étagère dégoulinante de fleurs. À peine avais-je mis un pied dans cet endroit réservé au personnel qu’un gaillard ébouriffé s’amena avec une seringue dans la main. Angine se leva d’un bond et me remonta le pantalon que le bougre m’avait baissé d’une main experte. Il comprit qu’elle savait comment s’occuper de moi sans me faire des trous dans la peau. Il recula sans cesser de m’observer. J’avais une goutte qui perlait au bout de ma queue rétrécie. Angine m’attira dehors. Ils en avaient un beau jardin d’agrément, les employés de Lemprin ! Il y avait même un arbre et des filles à ses pieds, les jambes au soleil et des yeux scintillants dans l’ombre des chapeaux. Angine me fit asseoir sur la murette d’un bassin. Elle resta debout, les mains sur son ventre rebondi. Je compris que j’allais changer de statut. Mais que peut espérer un fou s’il fait un enfant à une saine d’esprit ? Au fait… était-elle si saine d’esprit que ça ?

Je me sentis enfin responsable. Il était temps !

« J’assumerai ! déclarai-je en plongeant mes mains dans l’eau du bassin.

— Il faut assumer, Ulysse, dit-elle. (Elle caressait un poisson rouge) Tu es en progrès. J’ai fait un rapport dans ce sens, sais-tu ? »

Non, je ne savais pas. De quel rapport parlait-elle ?

« Le problème, continua-t-elle, c’est que tu n’as pas de famille. On peut t’en chercher une.

— Mais c’est toi, ma famille ! »

J’étais tombé dans le bassin. On se précipita pour me sortir de là. Quelqu’un demanda à Angine si c’était encore une tentative de suicide. Elle dit :

« Non. C’est ma faute. »

Je ne savais pas ce qu’il fallait comprendre par faute. On m’a déshabillé sur place et je suis entré dans une chemise. C’était l’été. Je ne risquais pas d’attraper froid. J’évitai de rire. On ne sait jamais avec le rire. Déjà, avec les mots, on ne sait pas. Alors imaginez avec le rire. Je ne devais pas non plus avoir l’air trop sérieux. Avec les gens, surtout ceux-là, il faut se situer dans un juste milieu. Mais pas trop juste non plus, sinon ils ne savent plus si vous êtes plutôt mélancolique ou plutôt sérieux. Il faut qu’ils sachent. Attention à vous s’ils ne savent pas. S’ils hésitent, vous attendez. L’attente peut tuer.

Comme il était l’heure (deux heures et demie), Angine m’a raccompagné à ma chambre. C’était son travail, disait-elle en chemin. De face, on aurait dit un éléphant vu de dos. Je la voyais avancer dans le miroir qui double la distance au fond du couloir. Vous rendez-vous compte que s’ils en avaient mis un à l’autre bout, on aurait voyagé dans l’infini ? Ils y avaient pensé, m’avait confié le docteur, mais quelqu’un qui décidait de tout avait ordonné qu’on construisît un escalier à la place. Ça s’était passé comme ça, pas autrement.

Arrivés devant la porte de ma chambre, qui était ouverte, Angine m’a demandé si j’avais besoin de quelque chose. Elle entendait par là que si j’avais envie de me reposer, elle pouvait m’aider. Il n’en fallut pas plus à mon cerveau pour me concocter une érection exemplaire. Elle recula, tendant le comprimé doré gros comme un œuf de caille :

« À demain, Ulysse. À moins que tu aies besoin de moi d’ici là. »

Et elle est partie. Dans la chambre, Rascas avait observé la scène. Il avait le museau par terre entre ses pattes. Il faisait le triste. Ce maudit chien fait toujours quelque chose !

Chapitre vingt-deux les flics

Un mois passa. Elle ne revenait pas. Nonotte amenait des chiens une ou deux fois par semaine. Et ça a commencé. Au début, on était plus de pensionnaires que de chiens. Et au bout de trois mois, le rapport chien/humain s’est inversé. Tout le monde avait son chien jusqu’au jour où certains, peut-être élus par on ne savait quel décret supérieur, ont été autorisés ou contraints (eux seuls le savaient et ils n’en parlaient pas) à en posséder deux. Il est alors apparu clairement que le jour où le rapport en question serait égal à un, tout le système de possession serait changé au profit de la race canine. Rascas, qui s’en foutait et ne pensait qu’à bouffer et tringler, se fit la belle par un beau soir d’automne.

Je crois que c’est à ce moment-là que je me suis mis à rêver que je pouvais être un chien si je le désirais avec toute la force de mes couilles. Cela tenait peut-être (et c’était même certain pour quelques-uns) que je n’avais plus personne à enculer et que, si je voulais enculer quand même, ce n’était pas les culs qui manquaient à Lemprin. C’était ignorer que je n’ai aucun goût pour la sodomie. J’ai sodomisé pour ne pas me branler. Mais dès qu’Angine m’a redonné l’occasion de la mettre dans un con, je ne l’ai pas ratée. Et vous connaissez les conséquences de ce retour à la seule extase humaine qui ait un rapport clair avec la réalité.

Dès que la sonnette d’alarme a été tirée, j’ai voulu voir ce chien. Le type qui était désigné pour le posséder ne m’intéressait pas. Il pouvait d’ailleurs être celui qui avait mis la main sur ce chien simplement parce qu’il était en mesure de s’imposer aux autres, ce qui ne m’étonnerait pas car, aux dires de beaucoup, il enculait merveilleusement. Ce qui ne signifie pas qu’il avait une grosse bite. On peut très bien apprécier de se faire enculer par une petite. La race humaine est à ce point compliquée. Et je ne pense pas que la raison réussira un jour à corriger les défauts de conception des religions et ou d’en créer une nouvelle. Ce qui s’est passé à Lemprin en témoigne assez, les amis !

Il fallait s’attendre à ce que, le rapport chien/humain s’inversant, la pratique de la sodomie prît un autre sens. Il s’inversa aussi dès la seconde où le chien +1 fit son apparition. Alors, où en étais-je moi-même ?

J’avais Rascas. J’enculais Rascas. Tout était pour le mieux dans un monde qui n’en était pas un mais qui y ressemblait beaucoup. Et dès que le chien +1 apparut, Rascas disparut. Je suis tout de suite allé voir le type qui était alors le seul à posséder deux chiens. Je lui ai dit :

« Mon chien s’est barré. Donc, le rapport chien/humain est toujours à un.

— Je ne te donnerais pas un de mes chiens, dit le type qui se maîtrisait encore.

— Mais je n’en veux pas !

— Qu’est-ce que tu veux alors ?

— J’ai trouvé comment maintenir le rapport à 1 et même comment le diminuer en réduisant la quantité de chiens.

— On obtient le même résultat en réduisant le nombre d’hommes…

— Amok ! »

Vous imaginez la suite. Je ne sais pas combien d’hommes j’ai tenté de tuer. On me disait :

« Tue des chiens ! C’est moins délicat sur le plan éthique. »

C’était ne pas tenir compte de Nonotte. Il en amenait tellement qu’il n’était plus raisonnable de penser les tuer pour diminuer le rapport. Mon idée, sûrement, refit surface. On en parla à tous les repas, pendant que les chiens attendaient les restes. Et les chiens ne pensaient même pas à manger de l’homme.

J’ai compris un jour que cette situation complexe, mais pas absurde, était faite pour durer. Désespéré, j’ai mis mon cul à la fenêtre pour me faire enculer par les mouches. Mais c’était la merde qui les attirait et le jour où je me suis enfin lavé le cul, elles ont cessé de trotter sur mon anus. Le vent n’est pas un bon amant.

Et j’ai recommencé à m’ennuyer. Je ne lisais plus. Je n’écrivais plus. Je mangeais pour éviter la perfusion. Et si dormais, je me voyais. Le printemps est arrivé. Angine non plus.

Un jour que Nonotte garait sa camionnette dans la grande allée, je me suis étonné de ne pas entendre de nouveaux aboiements. Je suis descendu. J’ai marché sur les chiens tellement il y en avait. Et tout ce monde s’enculait sans passion. Depuis des mois, l’odeur du sperme était moins prégnante. Et ce jour-là, elle ne produisit aucun effet sur mon imagination. Nonotte tenait un balai.

« J’ai pas de chiens aujourd’hui, dit-il sans me regarder. Revenez un autre jour.

— Il n’y a rien dans la camionnette ? Personne sur le siège du mort ?

— Qu’est-ce que vous me chantez là ? »

Et soudain son visage gris s’est rasséréné :

« Ah ! mais dis donc ! Si c’est pas ce vieil Ulysse !

— Pas si vieux que ça. À quoi sert ce balai ?

— C’est une commande. Il y en a un parmi vous qui en a marre des procédés naturels. Il va avoir besoin de lubrifiant ! Ça serait pas vous, Ulysse ?

— Pensez donc ! J’en suis au vent, moi. Si vous voyez ce que je veux dire…

— Je ne vois pas, non. Il faut que je me dépêche !

— Je peux le livrer à votre place si vous voulez…

— Je ne dis pas non ! Je suis pressé ! Ah ! si vous saviez…

— Qu’est-ce que je ne sais pas ?

— On a mangé un bébé !

— Rascas ! »

Nonotte me confia le balai avec des recommandations que je n’ai pas écoutées. La camionnette était vraiment pressée. Elle a disparu sans autres signes. Je suis rentré. J’avais enfilé le balai dans une jambe de mon pantalon. Vous avez compris que j’avais l’intention de le réserver à mon usage. Le temps que la plainte produise son effet, j’aurais une idée précise de la place à accorder à un balai dans mon étroite existence. Je regrettais amèrement que quelqu’un de moins intelligent que moi en eût l’idée avant moi. Mais, comme dit James Joyce, pour le génie, l’erreur est le portail de la découverte. Il ne me restait plus qu’à tuer ce pauvre inventeur avant qu’ils n’en répandent l’idée. Ces types dénués de talent ne peuvent pas s’empêcher de chanter si le hasard leur confie ses secrets. Et celui-là en était un de prometteur sur le plan de la Connaissance. Nonotte aussi serait tué. Et je prendrais le volant de sa camionnette.

Pour aller où ? Mais à la recherche de Rascas. Ce maudit chien venait de manger mon deuxième bébé. La Presse ne disait pas s’il l’avait tué. Elle établissait minutieusement un rapport avec « l’ancienne affaire ». Mon nom n’était pas prononcé. Mais il le serait dès qu’on trouverait le cadavre de Nonotte en plein milieu de l’allée, constatant du même coup la disparition de la camionnette. Je m’enfonçai le manche du balai dans le cul.

 


 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Scène morte avec les morceaux


 

 


 

Chapitre un

Mon premier principe, c’est que je ne voulais tuer personne.

Le deuxième, je ne voulais pas manger la chair d’un mort.

Logiquement, je devais arracher un morceau de chair à quelqu’un de vivant.

Et pour parfaire mes recherches, il fallait mettre en relation le portrait de la victime et son morceau avec une note subjective sur sa saveur.

L’identité de la victime et ses particularités sociales, ethniques, etc., étaient ignorées, en tout cas pour cette première expérience. On voit qu’une deuxième se compliquerait d’un critère supplémentaire. Et ainsi jusqu’à la dernière qui marquerait non pas l’achèvement de cette série d’expériences, mais mon ultime tentative d’aller au bout de mon entreprise. Autrement dit, il était fort probable que je mourusse en cours d’expérience, n’apportant aucune conclusion à cette formidable intention.

J’ai réfléchi à ce programme pendant plus de vingt ans. J’en avais cinquante-deux quand j’ai décidé que la première action aurait lieu le lendemain de cet anniversaire. Je jouissais, dois-je le préciser, d’une rente suffisante pour subvenir à mes besoins alimentaires et sécuritaires de toutes sortes. De plus, j’habitais un confortable chalet un peu à l’écart de la ville. Mais ce ne serait pas en ville, et dans celle-là en particulier, que je procéderais à ce qu’on peut appeler, pour simplifier, des attaques. J’agirais à la campagne et dans un rayon de mille kilomètres au moins, me réservant la possibilité d’agrandir ce territoire si le besoin s’en faisait sentir.

Je mis donc au point des outils et commençai ma pratique par quelques exercices préparés, prenant note des incidents, des coups de chance, mais pas encore des saveurs, car je m’exerçais sur des animaux.

On ne prélève pas un morceau d’un être vivant sans le réduire d’abord au silence et à l’immobilité. Pourtant, je sus dès le départ que l’étude des cris et des gestes de défense ne pouvait être écartée de ma recherche. Il était donc nécessaire de prévoir un endroit secret, insonorisé et aseptisé pour éviter que la victime y contracte une maladie susceptible de la handicaper, voire de la tuer.

Mon chalet était isolé, mais son accès était limité par d’autres habitations construites de chaque côté de la route. Je pouvais bien sûr y amener les sujets à bord d’un véhicule. Mais n’était-ce pas prendre le risque de laisser des traces qui ne manqueraient pas de conduire l’enquêteur au sein même de mon projet ? Heureusement, je possédais une maison à la campagne, encore plus isolée. On y accédait par un chemin boueux en toutes saisons. L’endroit me parut idéal.

Je ne pouvais imaginer transporter des victimes capturées à mille kilomètres de là. Je limiterais donc cet aspect de l’expérience à un territoire décrit par cent kilomètres à la ronde. On perçoit ici la fragilité du procédé relativement à la chronique qui serait initiée dès la deuxième. Cet aspect dangereux me fascina tout de suite, d’autant que les similitudes du mode opératoire élargiraient le champ de cette chronique à tout le territoire défini par la totalité de mes actes.

Au début, je pensais simplement écrire un roman. J’en avais déjà écrit un, mais personne n’en avait voulu et je l’avais détruit pour ne pas être tenté d’y prélever des ressources. Il avait certes été refusé par tous les éditeurs, mais il pouvait toujours s’en trouver un pour se souvenir de moi au contact de la chronique dont je viens de parler. Néanmoins, je ne pris pas note des éléments qui pouvaient me servir encore. Ainsi, je jouais à me prendre au piège moi-même, ce qui, je l’avoue, m’excita au point de me rendre fou pendant plusieurs jours.

Je cessai donc d’écrire, suivant en cela le conseil de mon ami Hachure, médecin de ma famille de père en fils. Et après cet inachèvement intolérable pour un esprit aussi joueur que le mien, l’idée me vint de passer d’une fiction vouée à l’échec tant littéraire qu’éditorial à une véritable mise en scène de mon théâtre imaginaire.

Comme vous le voyez, mon cas ne relevait pas de la psychiatrie, mais d’une science, non encore définie faute d’un appareil expérimental, dont je me targuais d’être l’inventeur. Je n’ai jamais désiré autre chose que d’être ce précurseur anobli d’avance par l’ambition démesurée de son projet.

Il faudrait, pour être complet, que je vous fasse le rapport des mes deux premières tentatives : ce premier roman, qui n’existe plus, et ce deuxième qui est interrompu, mais donc je conserve le manuscrit pour l’instant. Je ne doute pas que cette relation, toute circonstanciée et commentée, apporte de l’eau à mon moulin. Je préfère cependant penser qu’il vous est arrivé de semblables aventures. Vous voudrez donc bien vous en remémorer les épisodes et les péripéties. Ce mémoire servira de premier jet à ce que je suis maintenant en train d’écrire, ouvrage dont je suis, jusqu’à la preuve du contraire, le seul capable.

Et si vous êtes novice en la matière, faites-vous aider. Vous trouverez bien, pas loin de chez vous et peut-être même dans votre propre entourage, maints exemples de tentatives de s’élever coûte que coûte au-dessus de soi-même malgré les pressions contraires exercées par les autres. Tuez ces autres une bonne fois pour toutes.

Une fois que vous serez seul avec moi-même, attendez-vous non pas à une lutte incessante contre l’incohérence, mais au contraire à une lente et sûre construction relevant de la plus grande complexité possible aux antipodes de l’absurde qui a si bêtement réduit le texte national aux imitations tremblantes de ses modèles.

 

**

 

Après ce préambule, que j’écrivis avant de commencer le journal rigoureux dont je tire ce roman, je pris le temps d’une pause au milieu de la nuit. C’était la fin de l’été. La Lune inondait mon jardin. Je me suis assis sous le ciel. La fumée de mon cigare s’élevait en volutes noires et des insectes prudents y voletaient. Je vis seul. Je ne me souviens plus de la dernière femme qui habita ici. Je ne reçois pas d’autre courrier que celui que m’adressent mes créanciers. Le visage du postier doit m’être connu, mais je serais incapable de le distinguer parmi d’autres. Il en est ainsi de toutes les habitudes.

Hachure prend ma tension artérielle une fois par mois. Nous en profitons pour échanger quelques points de vue, toujours les mêmes, sur ce que nous savons, dans nos domaines respectifs, des plus belles réussites de la pensée et de ses applications. Il a lu mon premier roman. Il dit comprendre la réaction de mes premiers lecteurs, éditeurs et autres valets des puissances supérieures qui décident de l’illustration nationale. Quant au second, il n’en connaît que le premier chapitre. Il faut dire que je l’ai interrompu au deuxième.

C’était le jour de mes cinquante-deux ans. Nous partageâmes un repas délicat sur le coup de midi. Il me laissa au dessert, car il avait des rendez-vous. Je ne lui enviais pas ces parcours de porte en porte. Il ne me viendrait pas à l’idée de visiter les gens de cette manière, surtout pour leur vendre mes services. Il est parti avec un cigare au bec, me promettant de continuer cette rencontre après la fin de son service. Il ferait nuit à ce moment-là. Minuit serait même passé. J’achèverais un long cigare à la dure saveur travaillée par une lente et savante combustion. Il m’arrive, en conversation, de comparer le cigare à la femme. Au début, sa fumée manque de maturité, mais à la fin, celle du mégot, la langue est emportée Dieu sait où et il faut avaler un bon verre de cognac pour revenir sur terre. J’en tirais la conclusion que plus une femme est longue, et plus le plaisir est fou. Une femme de ma connaissance en conclut que je disposais d’un membre viril d’une longueur insoutenable quant à ce qu’elle savait de son con. Et je l’ai renseignée comme il faut.

Contexte §1 – Le dictionnaire

Le sujet, André Lordes, vicomte de Chapouteau, est âgé de 37 ans. Il a écrit un premier roman, Mort scénique, qui n’a pas été publié malgré des dizaines d’envois à des éditeurs et des institutions susceptibles de l’aider. Il prétend avoir détruit ce roman, mais le docteur Hach, qu’il nomme Hachure dans son troisième ouvrage, Morceaux, en possède une copie complète qu’il tient à la disposition du corps médical, à l’exclusion de toute instance judiciaire*. Lordes dit avoir écrit un deuxième roman, mais en avoir abandonné la rédaction au deuxième chapitre qui est resté à l’état de brouillon. Le manuscrit de ce roman a été versé en annexe au présent ouvrage. Il s’intitule Scène morte. Les chapitres de l’ouvrage que nous commentons ici, Morceaux, et que nous donnons intégralement à lire, n’ont pas été ordonnés par leur auteur. Plusieurs feuillets couverts de notes et de hachures témoignent d’une fiévreuse hésitation. Nous avons tenté de suivre la chronologie des faits. Cependant, la manière même d’André Lordes met à mal toute tentative d’organisation du texte. Il semble, sans que nous puissions en apporter la preuve formelle, que Lordes pensait plutôt à présenter son texte sous forme de dictionnaire. En effet, des lettres sont soigneusement encadrées de rouge tout au long du texte et portent en haut et à droite du cadre un chiffre croissant, ce qui donne : A1, A2, A3 […] B1, B2, etc. jusqu’à la lettre Z qui n’est soulignée qu’une seule fois au mot Zygène, « du grec marteau, poisson. Poisson qu'on appelle aussi marteau ou genre de papillons crépusculaires » selon Littré.

 

* Le docteur Hach est d’ailleurs poursuivi par le Parquet. Son cabinet, sis 8 rue de Joliette à Chapouteau, a été perquisitionné deux fois. Une pétition était d’ailleurs en cours au moment de la rédaction de cette note.

Chapitre deux

Chapitre un

Poucet était un gars bien gentil. Il l’avait toujours été. Il ne s’était pas bonifié avec le temps comme un vin en bouteille. Il n’avait pas quitté la bouteille, n’était pas sorti faire des bulles quand le bouchon avait sauté et s’était habitué à cette existence tranquille. Il ne connaissait les femmes que par transparence. Elles lui apparaissaient un peu difformes à cause de la nature imparfaite du verre. Mais une fois que la bouteille fut vidée, plus personne n’entra dans cette maison autrement qu’en morceaux.

Au début, Poucet voulut se motiver pour ne pas commettre d’erreur à cause d’un moment de compassion. Il fallait commencer par haïr et éviter de tomber amoureux. Il aimait les femmes autant que les hommes et les enfants ne le laissaient pas indifférent. Il n’éprouvait d’horreur que pour la vieillesse, se promettant de ne pas céder à ce qu’il considérait comme une tentation.

Poucet n’était pas raciste. Il était cultivé et n’ignorait pas que tous les hommes se valent, en bien comme en mal. On devrait dire en faux comme en vrai, mais nous ne sommes pas en Amérique, vous l’avez compris. Bien sûr, les tueurs américains et malaisiens faisaient son admiration presque tout entière, mais il ne désirait pas la mort des autres. Il souhaitait simplement goûter à leur chair, sachant que la chair d’un Juif a la même saveur que celle d’un Aryen, si tant est que celui-ci appartienne à une race, ce qui reste à prouver.

Le plus simple était de commencer par un enfant et si possible un nouveau-né. Mais ils sont surveillés de si près qu’on ne peut guère les approcher sans éveiller les soupçons de leurs gardiennes de mères. Il valait mieux aussi éviter les jardins publics où le mâle solitaire doit essuyer les regards accusateurs. Enfin, pénétrer dans une chambre réputée sans surveillance était prendre un si grand risque que Poucet en frissonna rien que d’y penser.

Une chose était sûre : il ne toucherait pour rien au monde à la chair d’un vieillard. Il n’y avait rien de plus facile que de s’attaquer à un vieux ou une vieille. Mais cette chair n’en était plus. Poucet craignait d’y percevoir un avant-goût de décomposition. Il ne voulait pas avoir affaire à la mort, ni de près, ni de loin.

Au bout de quelques jours de réflexion, il avait parcouru au moins deux fois tous les chemins de la ville. Comme il y était né et qu’il y avait grandi, et surtout comme il ne l’avait jamais quittée, il la connaissait comme sa poche. La petite trousse chirurgicale, acquise aux Puces, ballottait contre son cœur, bien à l’abri des regards. Il devait aussi s’habituer à cette présence et veiller à ne pas la révéler par inadvertance, comme cela arrive toujours dans un monde où le hasard ne fait pas les choses aussi bien qu’on voudrait. Le crime ne paie qu’à la condition d’avoir de la chance. On a beau inventer des scénarios astucieux et parfois géniaux, c’est sur un manque de chance que le film redescend aux enfers où il a été conçu.

Joindre la haine à la facilité n’est pas une mince affaire. Poucet s’en convainquit assez vite. Comme il détenait un héritage de plusieurs milliers de bouteilles divinement pleines, il en vida une en rentrant, épuisé plus à cause de son cerveau, qui ne réfléchissait plus, que faute d’avoir de bonnes jambes. Le deuxième jour, il visa deux bouteilles et ainsi jusqu’au neuvième qui connut la nuit la plus longue de toute l’existence du gentil Poucet.

Certes, Poucet n’en était pas à son coup d’essai en matière de bouteilles. Il buvait franchement tous les jours que Dieu fait et défait. Mais neuf bouteilles ! Il les compta le lendemain à midi, n’ayant pas ouvert les yeux en même temps que le soleil. D’ailleurs les rideaux étaient tirés, de noirs rideaux épais et lourds. Recomptant, il se dit qu’il ne pouvait avoir bu six litres soixante-quinze de vin à lui seul. Il chercha quelqu’un dans toute la maison. Il lui arrivait en effet d’amener une femme ou deux. Il en fallait deux pour expliquer cette orgie. Il se connaissait. Il ouvrit toutes les portes, regarda sous les lits, dans les armoires, tisonna la cendre éteinte des cheminées, sans succès. Il se recoucha et décida de prendre, comme un ouvrier ou un fonctionnaire, un jour de repos.

Mais cette inactivité le desservit. Il eut des hallucinations, puis des douleurs dont la cause était, s’il en jugeait par ce qu’il ressentait, extérieure. À quatre heures de l’après-midi, il appela le docteur Hachure, son ami. Hachure arriva deux heures plus tard avec un confit de canard sous le bras. Il sentait aussi le fromage et la croûte dorée d’une miche dépassait de sa mallette. Ils se mirent tout de suite à table, se promettant de parler plus sérieusement après le repas.

Ils allumèrent un cigare à huit heures et des poussières. Hachure étira ses longues jambes. Ses mollets apparurent, blancs et glabres. Il avait passé une mauvaise journée à tuer des gens et pensait se reposer le lendemain si son collègue Boudre voulait bien prendre la relève.

« Il n’y a rien de plus épuisant que de tuer des gens, dit-il en ponctuant son discours de pointes de rires qui s’enfonçaient dans le crâne déjà douloureux de Poucet. Les gens ne veulent pas mourir, ni plus ni moins comme toi et moi. Mais c’est l’heure. Il faut les attacher au poteau et leur injecter une nourriture déréalisante au cas où le cerveau aurait oublié de mettre de côté les meilleurs rêves que la nature réserve à l’agonie. Ces soins palliatifs demandent beaucoup d’attention de notre part. Ils nous dévorent tout simplement et voilà comment je me régénère !

— T’est-il arrivé de prélever un morceau de ces moribonds ?

— Mais pourquoi donc ? Je préfère le confit de canard ! Et bien arrosé ! Il est des nô-ôtreu ! Il a bu son verre comme les au-autreu ! Et glou ! Et glou ! »

Joyeux et distingué comme il avait l’air avec son cigare dans la bouche, Hachure ne prêta aucune attention à la question de son ami Poucet. À minuit, ils étaient plongés dans un profond silence, les mâchoires paralysées et le cigare éteint. Le feu, faute d’alimentation, s’éteignait doucement. Hachure finit par s’étirer. Les craquements du cuir de son fauteuil réveillèrent Poucet d’une douce somnolence. Hachure monta comme il put pour aller dans la chambre où il avait l’habitude de se coucher à la veille d’un jour de repos. Poucet, trop engourdi pour monter dans sa chambre, s’endormit dans le fauteuil et écouta les bruits d’agonie du feu en pensant à son projet.

Il était évident que Hachure (avec un h aspiré — le docteur tenait beaucoup à ce détail patronymique) ne lui serait d’aucune aide. Tout au plus en tirerait-il quelques enseignements concernant l’anatomie. Poucet possédait des livres sur le sujet, mais rien ne vaut l’expérience du praticien quand il s’agit d’explorer le détail d’une douleur. Il imaginait bien qu’il ne pourrait opérer sans provoquer une insoutenable douleur. Les connaissances de Hachure en matière d’anesthésie seraient les bienvenues. Mais il ne faudrait pas lui laisser croire qu’il finirait par lui demander de lui fournir un de ces produits. Si Hachure en venait à se méfier, car il connaissait bien son ami Poucet, celui-ci prétexterait l’écriture d’un roman dans la lignée de Madame Bovary, une œuvre que le docteur admirait lui aussi au point de désirer l’imiter depuis son adolescence, mais sans avoir poussé la narration au-delà d’une première page fort décevante que Poucet avait lue. L’amitié commence toujours par ce genre de complexité sans promesses. Cependant, Hachure n’ignorait pas que son ami possédait un don assez appréciable pour l’écriture, et particulièrement pour la narration qu’il savait débarrasser de ses inévitables extensions lyriques et ce, sans manquer à la poésie, ce qui était fort. Poucet était tout excité de constater l’infériorité de son ami sur ce terrain, mais il n’en conçut jamais autre chose que de l’amitié. On ne pouvait pas en dire autant des dispositions de Hachure à l’égard de Poucet qui n’ignorait pas ce penchant et évitait de trop s’y coller.

Le feu ne donnait plus signe d’existence. La lumière avait baissé car le chandelier ne portait plus qu’une flamme sur sept. Poucet actionna l’interrupteur d’une lampe et ouvrit son carnet de notes. Son crayon allait vite malgré la mollesse du cerveau qui avait encore soif. Il se passait des choses étranges entre ce cerveau et cette main gauche. Et il allait s’en passer de beaucoup plus singulières encore.

Contexte §2 – La mort

Le sujet ne peut entreprendre une conversation sans en venir, au bout de moins de cinq minutes, à parler de la mort. Il soutient la thèse que la mort est un personnage et non pas un phénomène naturel affectant l’être vivant. Venant d’un romancier ou même d’un poète, l’idée aurait le charme d’une invention fantaisiste au service du divertissement. À la question :

Si c’est un personnage, le voyez-vous comme vous me voyez ?

Le sujet répond invariablement :

Que faites-vous de l’invisibilité ?

Vous voulez dire de la transparence…

Je vous parle de ce qui est et n’est pas.

Le rapport d’amitié qui me lie au sujet m’interdit, ou semble m’interdire, de répondre à cette allégation ambiguë. Je pourrais rétorquer qu’on ne peut être et n’être pas comme il est impossible d’être à la fois noir et blanc. J’ai trop peur que le sujet ne réplique à son tour que Dieu lui-même n’est ni être ni non-être et qu’il existe dans le parangon métaphysique de tels exemples d’invisibilité.

Notez bien que cette invisibilité, continue le sujet, n’est pas le fait d’une réaction chimique ou d’une transformation physique obtenue par un produit ou une mécanique. Ce qui est a toujours été. Et ce qui n’est pas ne sera jamais. Passé et futur conditionnent ainsi le présent, lequel est une conception purement théorique de l’instant équivalent à un point dans l’espace.

Et la mort dans tout ça ?

La mort ? Nous ne la connaissons pas. Elle n’existe que dans l’arrêt des fonctions vitales et le pourrissement qui s’ensuit. D’où déduisons-nous que la vie s’est achevée ?

Nous avons des critères… des paramètres…

Nous assistons plutôt à la décomposition du visible. Ce qui ne m’inspire pas. J’en ai assez de ce romanesque de pacotille ! Ces personnages ne sont pas même des pantins. Ils ne sont que la représentation du visible. Or, je veux voir l’invisible.

C’est aussi idiot que de penser qu’on peut être et ne pas être en même temps !

Je n’ai pas trouvé d’autres verbes que voir. Et je ne sais rien d’autre à propos du voyant. C’est la raison pour laquelle vous tentez de me guérir de cette prétendue folie.

Je n’ai jamais prononcé le mot folie ! Il s’agit de définir, pas de montrer du doigt ! Tout de même ! Ces années d’études ! Cet héritage scientifique construit sur l’erreur, de jugement comme d’expérience.

Le sujet ricane. Je l’aime trop pour prévenir la crise par la contention.

Chapitre trois

Chapitre deux

Ce matin-là, Poucet se leva tôt. Il avait peu dormi et, pour achever cette nuit blanche, il fut réveillé par un cauchemar sanglant. Un être sans forme bien défini lui avait coupé un doigt et le suçait en le regardant, silencieux et satisfait. Le moignon du doigt de Poucet s’était transformé en fontaine où se baignaient des femmes nues qu’il reconnaissait sans pouvoir mettre un nom sur ces visages rieurs. Il tenta d’arrêter l’hémorragie, mais sa bouche contenait déjà quelque chose. Et son esprit endormi s’occupa tout entier à donner un nom à cette chose qui enflait. Ses dents étaient déchaussées l’une après l’autre. La langue s’agitait contre une surface étrangement douce qui rappelait le galet ou le téton. Et il se réveilla avec un galet dans une main et un téton dans l’autre.

Le téton appartenait à une femme. C’était rassurant. Par contre, ce galet, qu’il savait tenir dans l’autre main, l’intriguait au point qu’il en conçut une angoisse aussi rampante qu’un ver de terre. Il tourna lentement la tête, craignant le pire sans avoir aucune idée de ce qu’il pouvait être. Il vit d’abord un ventre poilu percé d’un nombril profond. Puis la couille de Hachure, sans un poil ni aspérité, et unique. Le pénis du docteur dormait sur le côté, la tête sur la cuisse ronde marquée de deux bourrelets au-dessus du genou.

Poucet se leva d’un bond. Il était dans le lit du docteur et celui-ci avait passé la nuit avec une femme. La chambre était éclairée par les fentes des persiennes. La femme dormait sur le dos, jambes écartées dans une broussaille de poils. Des bouteilles vides jonchaient le sol comme des feuilles mortes. La bouche grande ouverte du docteur laissait voir une langue gonflée à l’extrême.

Comme personne n’était mort, Poucet descendit. En bas, il jeta un œil étonné sur le fauteuil qu’il croyait ne pas avoir quitté. Il était nu jusqu’à la taille, ayant gardé son pantalon, mais son pénis pendait hors de la braguette. Il se reboutonna et ouvrit la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin d’agrément. Le petit-déjeuner était servi.

Il prit place, voyant que Félicie n’avait pas oublié de mettre deux couverts de plus. La table était merveilleusement servie et le café répandait sa bonne odeur de réveille-matin. Poucet tartina un toast sans quitter des yeux le fond du jardin où Félicie apparaîtrait pour lui faire un signe et disparaître aussitôt. Il y avait une porte dans ce grand mur de briques. Et Félicie habitait de l’autre côté. En cherchant bien dans la vigne vierge qui surmontait le mur et retombait presque jusqu’au sol, on devinait une fenêtre, et même de charmants rideaux de dentelle étonnamment blanche. C’était de cette fenêtre que Félicie guettait l’existence de Poucet. Et ceci, uniquement dans l’intention de le servir sans jamais commettre d’impair. Ainsi, il était rare qu’il s’approchât à moins d’un mètre de sa voisine. Il aimait toutefois ce beau visage simple. Il eût apprécié une telle femme. Hélas, Armand l’aimait déjà.

Et ce matin-là, Félicie n’apparut pas. Ce fut Armand qui ouvrit la porte dans le mur et, au lieu de disparaître après avoir cueilli des framboises ou jeté des graines à la volaille, Armand s’engagea dans l’allée centrale avec la nette intention de s’approcher de la table où Poucet ne cessait pas de tartiner son toast. Armand était un homme presque aussi grand que Hachure. Sa tête était couverte de boucles noires. Le nez prenait toute la place, interdisant aux yeux de soumettre son esprit à l’attention des autres. Ce n’était pas là un mince avantage. Poucet avait un nez aussi petit que celui d’Armand était grand.

« J’espère que Félicie ne s’est pas trompée, dit-il en arrivant.

— Elle ne se trompe jamais, dit Poucet timidement alors qu’il était chez lui.

— Heureusement qu’il n’y a qu’une femme ! Il y en eût eu deux que cette fois Félicie eût mal compté.

— Le docteur est venu avec une femme, dit Poucet. Maintenant, je me souviens… »

Il ne se souvenait de rien du tout. Armand prit place devant un couvert et se mit à jouer avec une fourchette, tambourinant tantôt l’assiette, tantôt le bol. Poucet lui fit signe de se servir.

« Oh ! Non. Merci. Félicie me nourrit bien.

— Où est-elle ce matin ?

— C’est moi qui vous ai préparé le petit-déjeuner. Sur ses indications, bien sûr. Je ne fais rien sans elle. Vous devriez vous marier, monsieur Poucet ! Qui est cette dame ? Je ne crois pas la connaître… »

Poucet ne la connaissait pas non plus, mais il avait à peine regardé ce visage endormi. Il se souvenait maintenant d’une face dure et carrée. Qu’entendait-il par dure et carrée ? C’était pourtant ce qu’il eût dit à Armand si celui-ci avait exigé une description faute d’autre chose.

« Le docteur est un homme à femmes, dit Armand. Il a bien de la chance…

— Félicie est une femme… comment dirais-je… ?

— Ne le lui dites surtout pas !

— Mais je voudrais tellement le lui dire ! »

Poucet avait crié. Armand ne broncha pas. Il détacha une croûte d’un morceau de pain et se mit à le mordiller du bout des dents. Il avait le regard vague maintenant. Poucet se demanda ce que c’était, un regard vague. Il y avait pourtant pensé en ces termes.

« Vous ne mangez pas ? demanda Armand.

— C’est délicieux ! Je veux dire que l’instant est délicieux… et ce couvert, la nappe…

— Elle vient de chez nous. Vous avez besoin d’une femme, monsieur Poucet. Le linge de maison, c’est le nerf de la guerre. Et je ne vous parle pas de la guerre !

— Votre conception de la vie à deux est inadmissible, Armand ! On ne parle pas comme ça de la femme qu’on aime !

— C’est parce que vous n’en aimez aucune, monsieur Poucet… ! »

Il était peut-être temps de mettre fin à cette conversation. Là-haut, rien ne bougeait. Armand levait la tête de temps en temps pour regarder les persiennes. Des oiseaux malmenaient la jardinière et conchiaient le mur. On pouvait voir aussi les insectes. Un papillon voletait. Quel pouvait être son nom ?

« Je ne sais pas, dit Armand, mais je vais chercher. Tout ce que je sais, c’est que c’est un papillon de nuit qui vit le jour.

— Si c’est un papillon de nuit, pourquoi vit-il le jour ? fit Poucet en ricanant.

— Je vous le dirai quand je le saurai. Mais je ne crois pas me tromper.

— Vous vous trompez certainement ! Celui qui vit la nuit, dort le jour. Et inversement. Nous sommes cet inverse, vous et moi. Nous vivons le jour et la nuit… »

Poucet s’interrompit. Il ne savait plus ce qu’il avait voulu dire. Cela lui arrivait souvent maintenant. Quelque chose le déroutait et il ne savait plus où il en était. Et comme ça n’arrivait pas seulement avec Armand, l’origine de cette tare était intérieure. Or, il n’y a rien de plus vain que de chercher à l’intérieur de soi. Si on veut vraiment trouver, il est nécessaire de s’adresser à quelqu’un qui accepte de chercher à votre place. Il arrive tôt ou tard qu’on ne puisse plus être seul pour rester soi-même. Cette idée tourmentait Poucet depuis des mois. Elle le troublait tellement qu’il n’arrivait plus à réfléchir à son grand projet. Mais à qui s’adresser ? Armand parlait d’une femme ? Laquelle ? Celles qu’il connaissait ne lui inspiraient pas une telle confiance. Hachure avouait une méconnaissance totale du phénomène interne qu’il savait pourtant indissociable de la machine humaine comme il l’appelait. Armand préférait les papillons. Félicie aimait Armand.

Ainsi, il était sans doute nécessaire de s’adresser ailleurs qu’à l’intérieur du cercle des connaissances. Ce n’était pas faute d’avoir essayé, mais au-delà du familier, l’inconnu prenait des allures d’ennemi. Or, Poucet ne s’était jamais battu et n’avait même jamais projeté de le faire. Si quelqu’un ou quelque chose le menaçait, il était assez prompt d’esprit et suffisamment ailé pour esquiver les coups. Il en reçut quelques-uns, comme tout le monde, mais pas assez pour le mettre en état de répliquer ou de se donner les moyens d’avoir raison.

Pendant qu’Armand lui parlait des papillons, de la nuit et du jour, des femmes, de Félicie et de la vie à deux, Poucet se demanda si, au fond, il n’était pas déjà en colère. Son projet pouvait apparaître comme le signe d’une folie particulière. Il ne connaissait personne qui en apprécierait la sombre beauté. Il était seul chaque fois qu’il y pensait et le demeurerait au moment d’agir.

Contexte §3 – L’art

Nous avons recueilli les témoignages de l’entourage ainsi que ceux des personnes chargées de son éducation. Tous s’accordent à dire que le sujet a toujours fait preuve d’une grande violence. Cependant, elle ne s’est jamais exercée à l’encontre des humains. L’objet de cette violence était, selon nos calculs :

60% d’animaux, dont la moitié d’insectes.

30% d’objets, dont les 2/3 (20%) de cadeaux offerts à l’occasion des fêtes.

10 % de travaux personnels détruits, à l’exclusion de ceux exécutés par les autres (en tout cas, aucune plainte n’a été déposée dans ce sens).

Nous n’avons pas pour l’instant mené une enquête comparative. Dans l’attente, nous ne spéculerons donc pas sur cet aspect de la personnalité du sujet.

Le fait est qu’ensuite, pendant toute la période de ce que nous convenons d’appeler crise, la totalité de cette violence a été tournée vers les autres. Nous sommes actuellement en train de déterminer la nature de ces victimes, leurs points communs et ce qui les différencie de ceux qui, inexplicablement, ont été épargnés.

Le nombre de victimes amputées par le sujet s’élève, d’après le rapport de police, à trente-trois. Il ne faut pas attribuer à ce chiffre une signification divinatoire ou autre. Le sujet n’a pas interrompu la série de ses actes ; il a été arrêté après le trente-troisième. Nous ne savons pas si un trente-quatrième était projeté, ni si ce trente-troisième était le dernier et pourquoi. Les interrogatoires du sujet n’ont pas permis de répondre à cette question. Il nous semble d’ailleurs qu’elle ne présente aucun intérêt, du moins dans le cadre de nos recherches.

Cependant, connaissant monsieur André Lordes depuis notre plus tendre enfance, je fais partie des témoins qui ont été soumis à notre curiosité scientifique. Mon témoignage fait la part de l’affection que je porte au sujet et celle de l’horreur que m’inspirent les conséquences de ses actes. On en tiendra compte pour la suite des recherches.

Rencontrant le sujet une première fois après son arrestation, soit une semaine après la dernière agression et un bon mois depuis notre dernière rencontre, j’ai entretenu avec lui le dialogue suivant (enregistré dans nos locaux en l’absence de tout représentant de la police ni de la justice) :

Hachure — Dédé, je suis… comment te dire… épouvanté est un faible mot… J’étais loin de m’imaginer…

Lordes — Nous avons tous nos secrets…

H — Je n’en doute pas ! Mais il y a secret et secret… Non ?

L — Je ne sais rien de toi…

H — Tu sais ce que j’ai bien voulu te révéler de moi-même. Mais je t’assure que ce que je te cache ne peut en aucun cas faire l’objet d’une accusation en justice.

L — Tu as raison de te tenir tranquille.

H — Je te croyais tranquille…

L — Pas tant que ça ! Tu connais mes paramètres cardiaques. Tu sais ce qu’ils signifient. Je n’ai pas pu te paraître tranquille.

H — Je voulais dire : sans histoires. Nous sommes tous sans histoires…

L — Ce qui nous plonge dans un ennui profond… Tout dépend de ce qu’on fait de cet ennui.

H — C’est bien la question que je te pose ! Pourquoi avoir fait ÇA de ton ennui ?

L — Comment veux-tu que je réponde à cette question ?

H — Te l’es-tu posée à toi-même ?

L — Peut-être au début… Je ne me souviens pas. J’ai des problèmes avec ma mémoire.

H — Personne n’a de problèmes avec sa propre mémoire. Ton cerveau présente les signes caractéristiques d’une dégénérescence…

L — Première nouvelle !

H — Elle te sauve de la prison. Et d’un procès.

L — Qui te dit que je n’eusse pas apprécié le confort d’une cellule, même à vie ? Tu m’annonces que je vais mourir idiot. Je me croyais simplement fou.

H — Ce n’est pas la même chose en effet, mais nous avions depuis longtemps convenu de ne rien nous cacher concernant ta santé et mon talent d’écrivain. Le médecin sait ce qu’il sait et l’écrivain, quoiqu’exerçant son jugement dans la subjectivité, est en mesure de demeurer objectif à l’heure de donner son avis.

L — Je vais mourir idiot… J’aurais mieux fait de tirer sur la police…

H — Tu n’as jamais été armé. Je connais ton aversion pour les armes à feu.

L — Mais j’ai adoré me servir du contenu de cette trousse…

H — Ta première victime était un policier, un simple gendarme…

L — …qui savait à peine lire et écrire, mais qui avait une très haute idée de la République. Je le haïssais.

H — Tu ne le connaissais pas. Comment pouvais-tu le haïr ? Il faut du temps pour connaître la haine.

L — Tu as raison. Ce n’était pas de la haine. Je détestais ce qu’il représentait… non ! Je détestais ce qu’il était.

H — Il végète maintenant dans un lit…

L — Je n’avais pas une connaissance parfaite de l’anatomie humaine à ce moment-là. J’ai coupé un nerf, sans doute. Je ne voulais pas le réduire à l’état de légume. J’ai taillé dans le dos, un peu au hasard. Ce dos ne me rappelait rien de ce que j’avais étudié dans les livres. Tu aurais été là…

H — Tu as pensé à faire de moi un complice ?

L — Tu le devins, en quelque sorte…

H — Explique-toi…

L — Souviens-toi… Je me renseignais auprès de toi.

H — Je ne me souviens pas de ces questions.

L — Et pourtant, tu ne souffres pas d’une dégénérescence du tissu pensant.

H — Nous parlions d’autres choses que de médecine. De littérature, oui. C’est toi qui parlais le plus. J’adorais t’écouter. En ce sens, l’art est supérieur à la science.

L — Tu l’as déjà dit. Je m’en souviens.

H — Je l’ai souvent dit. Et j’y crois, sinon je n’essaierai pas de devenir écrivain, chose qui ne t’est pas arrivée puisque tu l’as toujours été, aussi loin que je me souvienne.

L — Tu le savais avant moi alors ! J’ai attendu tellement longtemps d’en être sûr !

H — C’était dans toutes tes paroles, tous tes gestes. Je t’admirais. C’est peut-être pour ça que j’ai choisi un métier à ressorts scientifiques.

L — Je n’ai rien choisi. C’est le drame de ma vie. Et je ne savais pas non plus que mon cerveau était destiné à la dégénérescence. Je le voyais plutôt pourrir sous la terre après une carrière honorable. Je le vois encore, mais tu me dis que ça ne durera pas, que je ne verrais plus rien. Et cependant, je connaîtrai une angoisse plus terrible encore.

H — Tu connais le spectacle de la démence. Elle est héréditaire.

L — Fin de la conversation ! Fiche-moi la paix !

Ainsi se termina ce premier entretien. Le sujet jeta le micro contre le mur et secoua ses liens jusqu’à saigner. J’ordonnai alors une injection. Puis-je dire ici que je suis rentré chez moi dans un état de tristesse qui me fit songer au suicide ?

Chapitre quatre

Chapitre trois

Elle s’appelait Laurelie. Il était onze heures du matin. Le café était froid. Armand s’était levé précipitamment, attendant maintenant que je le prie d’aller à la cuisine et de refaire du café, car Laurelie l’aimait frais et donc chaud. Éparpillant ses voiles, elle nous expliquait qu’elle ne buvait pas d’autre café. Armand proposa de réchauffer les toasts. Elle ne prenait pas de toast. Elle commença à peler une orange.

Hachure s’était assis sans prononcer un mot. Il avait adressé un petit salut à Armand, remuant les doigts de la main droite car sinon, disait-il quelquefois, son geste pouvait être confondu avec le salut olympique de sinistre réputation. Armand disparut.

Les seins de Laurelie ballottaient au rythme de ses mâchoires. Elle souriait en me regardant. Il n’y avait aucun reproche dans son regard, mais pas de désir non plus. J’avalai une gorgée de café froid sans la quitter ses yeux. Hachure était déjà en train d’observer le ciel. Je n’ai jamais rien compris à sa science des nuages. Il avait rêvé de devenir pilote d’avion. Je me souviens de ces conversations. Je ne rêvais pas encore à cette époque et on me posait peu de questions. J’étais ce qu’on appelle un enfant secret. De temps en temps, on me faisait avaler une composition pharmaceutique au goût de métal. Oui, cette solution noirâtre avait la saveur que laisse la rouille sur la langue après avoir léché les barreaux de la prison. J’ai inventé les barreaux chaque fois qu’ils ont manqué au rendez-vous, mais peut-on parler de rêver à ce propos ?

« Nous ne sortirons pas aujourd’hui, déclara Hachure.

— Oh ! Zut ! Moi qui espérais…

— Qu’espériez-vous, ma chère ?

— Je ne sais pas… Voyons… vous-même…

— J’attends la confirmation de Boudre ! J’espère, mon petit Poucet, que le combiné est raccroché. Figurez-vous que la dernière fois… »

Il raconta alors ce qui s’était passé la dernière fois. Laurelie ne l’écoutait pas. Armand revint avec le café chaud. Comme il s’asseyait pour servir, Laurelie me jeta un regard surpris. Chez elle, les domestiques ne s’asseyaient pas. C’est du moins ce que je croyais comprendre. Comment lui expliquer qu’Armand, bien que de race inférieure, n’était pas un domestique ?

« Je vais tout de même vérifier, fit Hachure et il entra dans le salon.

 — Il vous a appelé « Petit Poucet »… dit Laurelie en penchant sa jolie tête sur ma tasse.

— C’est bien ainsi que je me nomme, dis-je, comprenant ainsi qu’elle ne m’avait jamais vu avant de s’asseoir à cette table.

— Poucet, je comprends, rit-elle. Mais Petit !

— Vous ne verriez donc aucun inconvénient à ce qu’un homme s’appelât Poucet ?

— Je connais un Petit. C’est un nom courant. Mais ce n’est pas un prénom…

— C’est pourtant celui dont m’affubla mon paternel.

— Et votre mère n’a rien trouvé à redire à cette… cette… C’est une espèce de moquerie, n’est-ce pas ?

— Mon père se moquait de tout le monde.

— On s’étonne après que… »

Elle se tut pour avaler le dernier quartier d’orange. Cette odeur convenait parfaitement à son teint. Je saisis sa menotte humide et sucrée.

« De quoi vous étonnez-vous, Laurelie ? dit Armand.

— Et vous de quoi vous mêlez-vous ? »

Je commençais à peine à uriner dans mon slip. J’avais mangé beaucoup d’oignons la veille. On entendit Hachure gueuler dans le téléphone. Boudre n’avait pas tenu parole.

« Nous irons au restaurant, dit Laurelie.

— Quoi ? fit Hachure qui revenait, rouge et tremblant. Vous me quittez ?

— Je ne veux pas m’ennuyer aujourd’hui ! Ce n’est pas ma faute si vous ne savez pas vous arranger !

— Ni la mienne si Boudre est un faux-cul ! »

Des gouttes d’urine perlaient sous ma chaise. Je sais ce que je dis. J’ai l’habitude.

« De quoi était-il question pendant ma courte absence ? dit Hachure.

— Nous parlions de l’enfance de notre ami, dit Laurelie.

— Nous avons beaucoup de points communs lui et moi. Pas vrai, Petit ? »

Mon urine gouttait sur mes chaussettes maintenant. Laurelie réunit les peaux d’orange et les enferma dans sa serviette en papier. Elle avait de longs doigts un peu roses. Un anneau d’or portait une goutte rouge, peut-être arrachée à un rubis en pleur. Qu’attendait-elle de Hachure ? Qu’il la renseignât sur mon enfance ? Ce n’était pas la première fois qu’il amenait une femme dans ma maison, mais cette fois, Boudre n’avait pas tenu parole.

« Qui est-il ? demanda Laurelie.

— Un faux-cul, vous dis-je ! grogna Hachure.

— Vous avez de mauvaises fréquentations, Gontran !

— Cessez plutôt de m’appeler Gontran ! Nous ne sommes plus au lit.

— Et vous Petit, vous ne me demandez rien ? »

Hachure ne fréquentait pas les prostituées. Que voulait-elle que je lui demandasse ? Nous avions fini de déjeuner. Le ciel s’obscurcit. Hachure le maudit en termes crus.

« Monsieur Armand ne me demande rien non plus ? »

Hachure haussa les épaules et se leva. Il avait tout juste le temps. Il regrettait, mais c’était la faute de Boudre. La prochaine fois, il s’y prendrait autrement. Boudre le trahissait toujours d’une façon ou d’une autre. Il sortit et on ne le revit plus de la journée. Armand avait disparu.

« Vous souhaitez peut-être rester seul ? me demanda-t-elle. Gontran… je veux dire Henri… m’a beaucoup parlé de votre goût pour la solitude.

— J’y prends beaucoup de plaisir en effet.

— Je ne veux pas le savoir ! Voulez-vous que je reste ?

— Pourquoi ne dites-vous pas : Dois-je vous quitter ?

— C’est la même chose ! Je ne connais pas ces subtilités de…

— Dites-le, voyons ! Vous êtes mon invitée. Je me tiendrai bien, promis !

— Je n’ai pas l’habitude des hommes de votre genre…

— Diable ! Mais de quel genre parlez-vous ?

— Tout le monde a un genre !

— Ce n’est pas ce que je vous demande.

— Nous sommes arrivés hier tard dans la nuit.

— C’était donc ce matin. »

Je dormais dans le salon devant la cheminée. Le feu était éteint. Elle était nue dans sa fourrure. Hachure apprécie ce genre de fantaisie.

« Mais il était monté dans sa chambre parce que je me suis endormie…

— Et il est redescendu parce que je grattais à la porte…

— Ma porte ?

— Laquelle sinon ?

— Je n’ai rien entendu…

— J’étais déjà nu… »

Cette fois, je me laissai complètement aller. L’urine inonda nos pieds. Mais il se mit à pleuvoir presque instantanément. L’eau du jardin ruissela sur le sol de la terrasse. Le vent amenait de rares gouttes. Laurelie se plaignit doucement d’avoir l’impression qu’on lui enfonçait des aiguilles sur le visage. Je me levais et prit son bras. Elle me repoussa sans violence. Je me rassis. Ma chaise avait refroidi.

« Nous aurions pu faire l’amour, dit Laurelie, mais Henri est jaloux.

— Vous le connaissez depuis longtemps. C’est la première fois que je vous vois.

— Pensez-vous que nous pouvons sortir sous la pluie ? Nous nous mettrons à l’abri dans un bon restaurant. En connaissez-vous un avec une bonne cheminée ?

— Il y a une cheminée dans mon salon et une autre dans…

— J’ai tellement envie de sortir ! »

La pluie, poussée par le vent comme des embruns, mouillait sa chemise qui maintenant lui collait à la peau. Les tétons se dressaient dans la bordure de dentelle.

« Voulez-vous faire pipi sur moi ? demanda-t-elle.

— J’ai vidé ma vessie tout à l’heure. Hachure vous a parlé de ça aussi ? Le traître…

— Il m’a parlé de bien d’autres choses.

— Il parle beaucoup quand il a bu. J’ignorais qu’il parlât aussi de mes petites tares…

— Je deviendrai sa femme afin d’en savoir plus.

— Sur moi ? Pourquoi en savoir plus ? Vous ne savez pas tout ?

— Il s’endort tout de suite après. Vous ne le saviez pas ?

— Il a parlé de ça aussi ! »

J’avais crié. Dans la vigne du mur, au fond du jardin, les volets claquaient. J’imaginai Armand à la fenêtre. N’avais-je pas pissé sur Félicie ?

Contexte §4 – L’urine

D’après le rapport de police, Petit Poucet et Laurelie Rella, une prostituée qui exerçait aussi comme secrétaire du docteur Henri Hachure, ont quitté la maison de Poucet vers une heure de l’après-midi. Comme Petit Poucet ne conduisait pas, ils prirent un taxi. Arrivant devant le restaurant choisi par Petit Poucet, le chauffeur s’est rendu compte que ce dernier avait uriné sur le siège. Une conversation, qu’on imagine très animée, s’en est suivie sur le trottoir et sous la pluie. Petit Poucet, qui est un solide gaillard, n’a pas eu de mal à maîtriser le chauffeur qui n’a pas insisté et a repris le volant de son véhicule en promettant de se plaindre à la police. Et en effet, deux agents sont entrés dans la salle principale du restaurant où Petit Poucet et Laurelie Rella dégustaient un assortiment de petits fours accompagné d’un thé fumant. Le propriétaire du restaurant s’est interposé poliment entre la force publique et les deux fêtards qui s’amusaient d’avoir provoqué une pareille situation. Comme mademoiselle Laurelie Rella est connue des services de police pour diverses infractions au code de bonne conduite, les policiers ne l’ont pas ménagée et l’ont contrainte à les suivre dans leur véhicule. Monsieur Petit Poucet, notable local, a bénéficié d’un traitement de faveur. Il a cependant réglé la note à la grande satisfaction du restaurateur. Il a eu ensuite du mal à trouver un taxi, car la rumeur de l’incident précédent avait été propagée parmi ses collègues par le chauffeur en question. Finalement, un taxi est arrivé. Petit Poucet dut consentir à prendre place sur une alaise. Le chauffeur déclara qu’il voulait bien se soumettre aux désirs d’un notable capable du pire, mais ce notable ne monterait pas dans son véhicule s’il s’avisait de déplacer l’alaise pour s’asseoir directement sur le siège. Monsieur Poucet, après une courte tentative d’intimidation, consentit à utiliser l’alaise si on l’amenait au commissariat de police où il était attendu par une charmante créature. Le propriétaire du restaurant, satisfait de l’issue de ce nouvel incident causé par Petit Poucet, redoutable notable, téléphona à la police pour l’avertir que Poucet arrivait en taxi. Ce dernier se fit déposer devant le commissariat. Mais quelle ne fut pas sa surprise quand le planton lui apprit que Laurelie Rella était partie sans même avoir été auditionnée. Elle avait appelé le docteur Boudre et celui-ci, qui avait sa journée libre car son collègue Hachure avait accepté de le remplacer, avait emporté la demoiselle pute au diable ou ailleurs, ce n’était plus du ressort de la police. Petit Poucet sortit du commissariat en maudissant la Création. Le taxi était parti. Il rentra chez lui à pied, non sans bousculer les rares passants qu’il croisait. Il était tellement furieux qu’un d’eux n’osa se confronter à lui. Il ouvrit sa porte d’un coup de pied, se déshabilla entièrement et retourna tout nu sur la terrasse où la table n’avait pas été desservie. Ce simple fait augmenta sa colère et sans prendre le temps de s’habiller, il traversa le jardin sous la pluie et ouvrit la porte dans le mur. Il appela Armand, son voisin, lequel se mit, tout étonné de la tenue de Petit Poucet, à la fenêtre. « Non, dit-il en s’abritant derrière une main, Félicie n’est pas rentrée. Revenez plus tard ! »

Contexte §5 – L’enfer

Alphonse Boudre et Henri Hachure furent chargés par la justice d’analyser le cas André Lordes. Celui-ci était retenu dans la section psychiatrique de l’hôpital municipal de Chapouteau dont je suis le directeur administratif. Vous connaissez l’indigence de nos moyens, particulièrement dans le domaine de la psychiatrie où, c’est le moins qu’on puisse dire, nous n’excellons pas. Monsieur Lordes était arrivé en voiture de police, ce qui fut du plus mauvais effet sur le moral du personnel, mais le juge l’avait décidé. Les docteurs Boudre et Hachure furent désignés parce qu’ils connaissaient bien André Lordes. Ils étaient même, disait-on, intimes. Je ne sais toujours pas qui a décidé de ce choix contestable par nature. Peut-être s’agit-il du juge, qui a ici la réputation d’être non seulement un âne, mais surtout un esprit étroit et têtu, ce qui fait beaucoup d’ânes pour un seul homme, me suggérait avec humour ma secrétaire particulière, mademoiselle Jaspe, Sophie de son prénom. Bref, Sophie et moi sommes descendus pour accueillir ce patient peu ordinaire. Boudre et Hachure étaient déjà sur les lieux, raides et fiers dans leurs tabliers impeccablement blancs. Les policiers avaient l’air de vrais policiers, me souffla Sophie, aussi je me présentai comme le chef d’établissement et apposai ma signature sur le document qui m’était présenté, ce qui était aller un peu vite en besogne, mais Sophie en fit une lecture attentive avant de le remettre entre les mains du policier qui n’avait pas ôté sa casquette. André Lordes était calme, souriant même à nos observations prudentes. Il eut un mot aimable pour les policiers qui s’en allèrent comme ils étaient venus, comme des voleurs, s’amusa Sophie. Elle s’amusa seule cette fois, car Boudre, Hachure et moi-même étions terriblement inquiets. La nature même des crimes commis par le vicomte n’incitait pas à la légèreté. Boudre et Hachure l’empoignèrent assez vigoureusement. Lordes leur rappela qu’ils étaient amis et ils relâchèrent leur emprise, qui ne me rassura pas. Enfin, au bout de trois minutes d’une marche forcée dans le parc (vous savez que l’unité psychiatrique est séparée du reste de l’établissement par un parc joliment conçu), nous entrâmes tous les cinq dans le service des fous dangereux, comme dit Sophie. Trois gardiens musclés jusqu’aux yeux s’emparèrent alors sans ménagement du patient, lequel se laissa faire. D’ailleurs, ses pieds ne touchèrent plus le sol jusqu’à ce qu’il fût alité. Hachure, une fois les gardiens sortis de la chambre, donna un peu de mou aux liens à la demande du patient. « Et maintenant ? » demanda ce dernier. Il n’avait pas l’air conscient de la gravité de la situation. Nous savons aujourd’hui qu’il n’y eut pas de procès, mais à ce moment-là, compte tenu de la personnalité du juge, nous ne savions pas sur quel pied danser. Je n’entretenais pas de rapport d’amitié avec monsieur Lordes, mais je lui devais ma place. Il me semble même que mademoiselle Jaspe avait couché avec lui dans ce sens. Cependant, Boudre et Hachure ne cachaient pas leur inquiétude. Ils parlèrent alors au patient sans tenir compte des déficiences mentales mises en lumière par l’enquête de police. C’était d’ailleurs sur ces propositions que le juge avait pris la décision de confier le patient à nos soins éclairés. L’heure du repas arriva. Hachure expliqua que pendant quelques jours Lordes aurait l’obligation de prendre ses repas dans son lit. On appelait ça « période d’observation ». Lordes répéta « période d’observation » exactement comme s’il n’avait pas compris qu’elle pouvait être suivie d’une période d’analyse au cours de laquelle il lui serait permis de manger au réfectoire. Je lui parlai moi-même de ce réfectoire, de sa baie vitrée donnant sur le parc, du bassin qui était visible de ce point de vue et des divers avantages qu’on trouve à marcher un peu. Non, il n’était pas prévu de se promener dans le parc. Cela lui serait permis s’il obtenait le statut de… pensionnaire à demeure. Encore un mot de Sophie Jaspe qui, cette fois, ne fit pas sourire le patient. Je notai même une lueur de haine dans son regard, mais il était temps de le laisser seul, diverses tâches nous réclamant. J’avoue que je ne suis pas revenu dans mon bureau sans éprouver une certaine inquiétude, laquelle ne partageait pas Sophie qui avait trouvé le patient au meilleur de sa forme. Je lui fis remarquer que c’était un horrible criminel et que je préférais trembler devant lui plutôt que de commettre l’imprudence de m’en approcher sans précaution. Elle en convenait, mais il était solidement attaché à son lit. Il n’y avait rien à craindre de lui tant qu’il en serait ainsi. J’avais d’ailleurs eu tort de tenter de le séduire en lui promettant l’usage d’un réfectoire qui n’était pas prévu dans les conclusions du juge. Certes, elle le connaissait mieux que moi, car je n’avais pas couché avec lui. Je ne l’avais rencontré qu’une seule fois, chez Boudre qui donnait une réception à ses collègues à l’occasion de son anniversaire. André Lordes s’était montré enjoué et l’idée que je veillasse aux destinées de « son » hôpital ne lui déplaisait pas, car il avait entendu dire beaucoup de bien de mes compétences et de ma constitution. Je ne savais pas dans quel enfer j’avais mis les pieds.

Chapitre cinq

Chapitre quatre

Je passai le reste de la journée à feuilleter des magazines. Des histoires plus judiciaires que policières. Des pères, des beaux-pères, des filles, des fils, des collègues, un étranger… Ce qui manque à ces réalités, ce n’est pas la vérité, finalement judiciaire, mais la variété. À moins d’un récit artificiellement chaotique, le film est copié sur un autre et cet autre sur le même. Et il n’est pas impossible d’en composer un troisième avec les deux premiers. Ce ne sont pas les faits qui doivent nous fonder à les relater, mais ce qu’ils révèlent de la nature humaine, et ce n’est plus alors un travail de narrateur. Il faut laisser la science faire le sien. Et au diable les influences religieuses et juridiques. Au feu la rhétorique du suspens.

La nuit est arrivée et Félicie n’était toujours pas rentrée. Cette fois en tenue de soirée, je suis retourné chez Armand. Il pleurait dans la cuisine. J’ai tout de suite compris pourquoi. Je n’avais pas l’esprit préparé à ce genre de malheur. S’il frappe le voisin, il faut alors prier pour ne pas en être la cause, même indirectement. Je me sentais un peu coupable, mais pas au point de me livrer. Je n’ai jamais supporté les confessions. Et Dieu sait si on ne s’est pas privé de m’en imposer à l’occasion des drames familiaux dont je ne voulais pas faire des « tournants ». Si Félicie s’était barrée, on ne la reverrait plus. Ce n’était pas une femme construite par les autres pour regretter. Ce qu’elle devait à la chair n’exerçait plus depuis longtemps sur elle les conditions du sang. Elle n’avait pas vécu l’enfance pour la supporter plus longtemps. Et en prime, c’était une amante de première classe.

Moi, j’étais de plus en plus absorbé par mon projet qui serait plus tard qualifié de criminel par les uns et de dingue par les autres. Il y en aurait bien qui s’en foutrait, mais je ne les connaissais pas et ce qu’ils savaient de moi, ils le tenaient de la rumeur. Hachure, qui voulait en finir avec un roman commencé dans l’adolescence, me croyait plus avancé que lui et ne cachait pas sa jalousie, surtout s’il était gris, voire noir. Boudre s’en fichait. Il avait autre chose à faire et notamment, il achetait des appartements sur la Côte. Avec lui, je n’ai jamais parlé que de placement immobilier, sous le regard vitreux de Hachure qui réfléchissait à la manière d’accéder sans se faire pincer à mon bureau solidement fermé à clé. Et maintenant cette Laurelie débarquait dans ma vie pour la changer. Mais qu’est-ce qu’elle avait le pouvoir de changer à ce point ?

« Vous n’avez pas une idée ? me demanda tristement Armand.

— Des idées, j’en ai. Mais elles ne mèneront nulle part si je ne les vérifie pas d’abord.

— Dites toujours. J’aviserai.

— Je l’ai vue récemment avec Trottard…

— Ce n’est pas son genre. Moi, je pensais plutôt à Gadinet. Je chauffe ?

— Moi je le vois plutôt froid. Elle a emporté la caisse ?

— Il ne me reste plus un sou. Vous m’en prêterez. À intérêt bien sûr.

— Ça va chercher dans les combien ?

— Un mois si elle ne change pas de style. Et moins de trois jours dans le luxe. Je ne la reverrai jamais, tiens ! »

En y réfléchissant bien, je n’avais rien d’autre à faire, mes plans n’ayant pas encore atteint le minimum de perfection exigé. Armand conduit. Il a même une bagnole. Il me sert de chauffeur quelquefois. Je lui dis qu’on pourrait démarrer le lendemain matin à l’aurore. Cette proposition le rend tout guilleret. Il avait l’intention de se saouler ce soir, mais il ne tient pas à se réveiller avec la gueule de bois, d’autant qu’à cette heure-là, il sera trop tard.

« Je vais me coucher, dit-il. Vous devriez en faire autant. »

Et quand je reviens à la maison, qui je vois si ce n’est pas cette Laurelie que j’aurais mieux fait de ne jamais rencontrer ! Elle est en chemise dans un fauteuil, jambes croisées devant le feu qui crépite et lance des lueurs dans tous les sens. Je saisis un tison pour le calmer. Encore un peu et il sortait de la cheminée pour visiter le propriétaire à sa manière.

« Vous m’en voulez ? dit-elle.

— Je dois me lever de bonne heure. Je pars avec mon ami Armand…

— Je croyais que c’était votre domestique…

— C’est sa femme qui me sert. Mais elle est partie et…

— Vous allez vous mêler de ce qui ne vous regarde pas. Passons plutôt la nuit ensemble. »

Elle se contorsionne tellement que la chemise finit au niveau du tapis. J’ai besoin de temps pour déboutonner tout ce que je me suis mis sur le dos.

« Vous n’avez pas de chat ? dit-elle pendant ce temps.

— Non.

— J’adore les chats.

— Comment s’appelle le vôtre ?

— Je ne sais pas encore. »

Je ne crois pas que le récit pornographique qui a suivi soit à sa place ici. Il était trois heures du matin quand j’ai entendu Armand chauffer le moteur de sa voiture. Partir à la recherche de Félicie était une véritable aventure, surtout que j’avais des idées plein la tête. Je commettrais mon premier assaut cannibale pendant ce voyage. Armand n’y verrait que du feu. Je cuisinerais ce morceau de chair dans une quelconque chambre d’hôtel à des centaines de kilomètres de Chapouteau. Je lui en ferais manger la moitié. C’était une sacrée amélioration du plan initial. Je me levai tout excité.

« Il est trois heures ! » s’écria Laurelie en se grattant les seins.

Jamais je n’avais bandé autant. Elle ouvrait de grands yeux en tirant la langue. Ce qu’elle allait être déçue ! Elle ne me vit pas revenir des toilettes. J’avais filé par la fenêtre d’une autre chambre et j’étais sur le toit d’un appentis quand elle s’est mise à crier qu’elle n’en pouvait plus. Et c’est encore à poil que j’ai retrouvé Armand dans son garage. Il a failli tourner de l’œil. Il me croit fou depuis longtemps. Félicie l’a mis au parfum.

« Je me suis échappé, expliquai-je.

— Je l’ai entendue. Tiens, elle vous appelle encore.

— Petit ! Petit ! Hâte-toi ! »

Elle allait ameuter tout le quartier.

« Vous n’avez rien à vous mettre dessus ? s’inquiéta Armand.

— On n’a pas la même taille vous et moi…

— Vous compliquez ! Vous compliquez ! »

On n’était pas encore parti et je compliquais. Je ne m’y prends jamais autrement dans les cas d’urgence. J’avais intérêt à corriger ce défaut avant de passer à l’action. On en a vu se planter pour moins que ça. Armand m’offrit sa combinaison de travail. Il regrettait pour les taches d’huile et de cambouis. Mais c’était surtout les manches qui m’allaient court et les jambes qui laissaient voir mes mollets. En plus, il avait perdu la ceinture et la taille était fendue du devant jusqu’au derrière. Je me suis retrouvé ficelé comme un franciscain.

« On ferait bien de partir avant qu’elle ait l’idée de venir voir si on y est.

— D’autant qu’elle est bien capable de nous reconnaître. Filons ! »

Il avait cessé de pleuvoir, mais le ciel était aussi crasseux que ma vareuse. Armand tenait le volant comme si celui-ci n’était pas fixé au bout de je ne sais quelle mécanique en relation avec les roues. On partait à peine et il me fichait déjà la trouille. Une demi-heure plus tard, on quittait Chapouteau par la départementale. On a rencontré la première vache au lever du soleil. Elle nous regardait parce qu’on pissait joyeusement sur son repas.

Contexte §6 – Le sang

Félix Kakak était agent de police à Salix, petite ville du Sud. Ce matin-là, comme il rentrait d’une nuit de travail au service de la société, il a perdu connaissance à l’angle de la rue Malherbe et du trottoir Sorel. Il ne se rappelle plus rien. Il se souvient qu’il était en train de fumer une cigarette et qu’il se dépêchait de la terminer avant de rentrer chez lui, car son épouse lui interdit de fumer dans leur appartement, rue du Dictionnaire. D’ailleurs, quand il s’est réveillé, il a tout de suite pensé que la cigarette était la cause de son évanouissement et il s’est promis de « passer un savon » à son épouse pour lui reprocher de l’obliger à faire des bêtises préjudiciables à sa santé à lui comme de fumer trop vite. Bien sûr, il aurait pu ralentir son allure et prendre le temps de fumer sa cigarette, mais alors il arriverait en retard et ce serait pire. Bref, si le facteur n’était pas passé par là pour le raisonner, Félix Kakak se serait précipité chez lui pour corriger sa femme de belle façon. Or, le facteur, au lieu de s’avancer vers lui comme on le fait quand on porte secours à ladite personne en difficulté, le facteur recula, le visage tout marqué par une frayeur qui se communiqua instantanément à monsieur Kakak. Au bout d’un temps qu’il est difficile de mesurer maintenant, le facteur se mit à vomir. Kakak pensa que c’était à cause de la fumée de la cigarette. Le facteur n’avait pas une tête à fumer. Comme c’était idiot et inquiétant de penser une chose pareille alors que lui, Kakak, venait à peine de reprendre conscience après l’avoir inexplicablement perdue, et qu’un facteur était surpris en pleine tournée par un nuage de fumée qu’il ne s’attendait certes pas à rencontrer dans cet endroit habituellement désert à cette heure-là. Il faut dire que Kakak avait changé d’itinéraire il ne se souvenait plus pour quelle raison. Les deux hommes en étaient là quand Auguste Lapareille descendit de chez lui pour aller acheter son pain deux rues plus loin. Il vit deux hommes à terre et soupçonna une bagarre de rue. Pourtant, ces deux hommes étaient en uniforme. Comme on n’était pas en guerre, monsieur Lapareille s’interrogea. L’un de ces hommes vomissait dans la rigole et l’autre se frottait les yeux. De loin, il les héla : « Eh bien, messieurs ! On ne tient plus sur ses jambes ? » Celui qui se frottait les yeux ne les frotta plus. Il avait l’air heureux qu’on lui adressât la parole. Rassuré par cette attitude, Lapareille s’approcha de lui. Il s’arrêta cependant à une prudente distance. Il vit alors que c’était un policier. Il tourna la tête et vit que l’autre, c’était le facteur qu’il connaissait très bien. Et ce facteur n’était pas dans son état normal. D’habitude, pendant les heures de service, c’était un homme parfaitement sobre qui ne vomissait jamais. Et maintenant, complètement éberlué, il montrait du doigt le policier comme si celui-ci l’avait obligé à vomir. Monsieur Lapareille, qui n’aimait pas les policiers et considérait que « le patriotisme est le dernier recours de la canaille », selon ce qui est dit par Kirk Douglas dans un film, monsieur Lapareille regarda le policier de plus près. Celui-ci était assis dans une flaque rouge. Monsieur Lapareille n’avait jamais vu de flaque rouge. Il y en avait dans les films qu’il regardait chez lui, mais il n’en avait jamais observé dans les endroits où il mettait ses pieds circonspects. Le facteur, lui, commençait à glisser dans sa propre flaque, car la rue Malherbe est légèrement en pente. Il s’éloignait. Monsieur Lapareille écouta alors le policier qui lui confiait qu’il avait un mal atroce au gna gna gna gna gna. Mais le facteur était déjà loin, emporté par la rigole. Et le policier, s’agitant de plus en plus, se plaignait d’avoir mal au gna gna gna gna gna. Monsieur Lapareille lui demanda de parler plus clairement, la voix du policier s’éteignant à la fin de sa phrase par un gna gna gna gna gna. Les policiers sont rarement intelligents, mais à ce point, se dit monsieur Lapareille, ça devient une honte. Et il dit au policier ce qu’il pensait de lui. Ensuite, il partit chez le boulanger. À son retour, il y avait un monde fou à l’angle de la rue Malherbe et du trottoir Sorel. Il s’approcha et salua les personnes de sa connaissance. Il vit la flaque rouge et personne dedans. Un peu plus loin, le facteur remontait la pente en criant qu’il pouvait témoigner. Seulement, il n’y avait plus un seul policier alentour. Monsieur Lapareille s’approcha de lui, l’aida à se remettre debout et au sec et lui dit qu’il avait vu la même chose. À une époque, poursuivit-il, où tout peut arriver, il valait peut-être mieux se garder de témoigner pour ne pas passer pour des fous. Le facteur se raidit comme un médaillé et affirma très haut qu’il n’était pas fou et qu’il se fichait de savoir si son interlocuteur l’était ou pas. Il avait vu ce qu’il avait vu. « Et si vous l’aviez vu comme moi, dit-il tout couvert d’une sueur froide, vous auriez vomi ! » Monsieur Lapareille reconnut qu’il n’en avait pas eu envie. Il ne se reprochait rien cependant. Les policiers sont des idiots et quand ils ne sont pas idiots, ce sont de méchantes bêtes, dit-il en levant bien haut son menton orné d’un bouc poivre et sel. Ainsi, tout le monde était parti quand ils se mirent d’accord sur un point : celui qui était assis dans la flaque rouge était un policier. Le seul point de désaccord, c’était la nature de la flaque. Ils allaient s’en assurer de plus près, car ils avaient parié une tournée chez Gus, quand ils virent le préposé à la voirie asperger la chaussée au jet d’eau. La flaque disparaissait en morceaux dans une bouche d’égout. Chez Gus, ils furent donc trois à renseigner de la manière la plus confuse qui fût les autres curieux, ceux qui n’avaient rien vu.

Chapitre six

Chapitre cinq

Waou ! J’avais eu chaud. Nous n’avions pas retrouvé Félicie. Il faut dire que je n’avais aucune idée de l’endroit où elle avait bien pu emporter son amant, à supposer qu’il s’agît de cela. J’avais mis le doigt sur la carte, au hasard. La ville s’appelait Salix. On est donc descendu dans le Sud, Armand au volant et moi dans sa vareuse dégueulasse. Et c’est là que j’ai commencé. La moitié d’une fesse, que j’ai partagée avec Armand. Il a apprécié le ragoût. J’avais joué pour la première fois comme un maître. Et nous sommes rentrés, Armand complètement détruit, pleurant dans chaque aire de repos sa précieuse et envolée Félicie, et moi crevant d’une joie sombre comme jamais je n’en avais connu. Heureusement, on est arrivé à Chapouteau en pleine nuit. Armand n’en pouvait plus de conduire et de pleurer. Et la joie, au lieu de s’éteindre en moi comme un feu, soufflait sur mes propres flammes pour m’empêcher de dormir.

Après avoir bordé Armand et lui avoir fait avaler un somnifère, je rentrai chez moi. Heureusement, personne ne m’y attendait. Je fêtai aussitôt ma victoire en vidant une bouteille. Mais le degré d’excitation était tel que je ne trouvai pas le sommeil. Jetant un œil hilare par la fenêtre de ma chambre, je vis qu’Armand avait fait de la lumière dans la sienne. Une minute plus tard, c’était la lucarne de son garage qui s’allumait. Je n’entendis pas toutefois le moteur. Et, ô miracle, je m’endormis.

Quand je m’éveillai, le soleil était dans ma chambre. J’avais oublié de refermer volets et rideaux. La joie revint et je me noyai dans cette lumière folle. Au bout d’une heure de ce traitement extatique, je descendis pour avaler un café. Je sortis sur la terrasse. La table n’était pas mise. Dans l’écran de la vigne au-dessus du mur au fond du jardin, les volets d’Armand étaient secoués par une brise légère. Il me sembla que la lucarne du garage était encore éclairée. Si ce lourdaud avait passé la nuit dans sa voiture, je ne pouvais plus compter sur un bon petit-déjeuner pour me ravigoter après tant de joie. Quelque peu contrarié, mais sans excès, j’allai dans la cuisine pour filtrer un peu de café sous l’eau chaude du robinet.

Oui, le problème, c’était que je n’avais pas de voiture. Et pour compliquer les choses, je ne conduisais pas. Je ne pouvais pas demander à Armand de m’amener où j’avais besoin d’aller. Il aurait tôt fait de me démasquer. Et son chagrin finirait par le laisser en paix, réduisant Félicie à ce qu’elle était, une salope. Il fallait que je résolusse la question du transport. Acheter une voiture était le plus facile. Quant au pilote, mon Elpénor, je n’en voyais aucun qui me pût me rendre ce service sans me poser un tas de questions embarrassantes.

Je passai une annonce sur un site Internet. La réponse ne se fit pas attendre : « Ça alors ! Nous sommes voisins. Et je chercher un poste. Puis-je passer vous voir immédiatement ? Je crains une vive concurrence… Aldox. » Une heure plus tard, Aldox sirotait un café avec moi sur la terrasse. Il était embauché. Il n’avait pas plus de vingt-cinq ans et en déclarait trente-deux. Il n’avait pas besoin de contrat. Je pouvais continuer de l’appeler Aldox. Pour la bagnole, il avait un copain… Plus petit que moi, mais plus costaud, il avait l’air d’un bouseux venu prendre l’air en milieu urbain. Il portait une fine moustache sous un nez aquilin. De gros sourcils surmontaient un regard oblique. Et sur sa tête, une casquette rouge devait le signaler de loin. J’aurais la voiture avant ce soir. Il fila.

C’est fou comme on va vite de nos jours. Je m’étais levé ce matin-là sans penser qu’avant la fin de la journée, j’aurais une voiture avec chauffeur à mon entière disposition. Et au black ! Seule la casquette rouge m’inquiétait. J’en parlerais à Aldox. Il semblait y tenir. Il ne l’avait pas quittée, même pour me saluer. Et il avait l’air d’un garçon très poli.

Je suis allé au garage d’Armand, mais sans passer par le jardin. Il suffit de faire le tour du pâté de maisons. J’en profitai pour renouveler ma commande de vin chez mon ami Leroutier qui me trouva bizarre et me le dit d’un air inquiet. S’il entendait par là que je buvais trop, il se trompait. Jamais je ne m’étais senti aussi maître de la situation. Armand n’était pas dans son garage.

Et son portail était fermé. Je revins sur mes pas pour rentrer chez moi, traverser le jardin et ouvrir la porte sous la vigne. Et qu’est-ce que je vois dans le jardin d’Armand ? Il était couché sur une civière et un type en salopette blanche lui regardait le fond de l’œil pendant qu’un autre, en costard, lui demandait s’il était mort « oui ou non ? » Il y avait une bonne dizaine de personnes dans ce jardin qui en pouvait en contenir, à ma connaissance, pas plus de quatre ou cinq. Et je parle d’expérience. Ils ont tous dû croire que je sortais du mur et que j’y habitais. Pas un ne bougea. J’ai fait un geste pour dire que je ne comprenais pas ce qui se passait. Un type écrasé par le haut, le visage gris percé d’un tas de trous dont deux étaient ses yeux, me regarda d’un air soupçonneux avant de me demander qui j’étais.

« Qui je suis ? Le voisin. Et ami. Bon Dieu ! Qu’est-ce qui est arrivé à mon domestique ? »

Je n’avais pas fini de parler qu’un autre type, pas plus beau, presque disparu dans un blouson de cuir rouge bordeaux, s’interposa :

« Je vous présente monsieur Petit Poucet, chef ! »

L’autre, le chef, me toisa. Visiblement, il n’aimait pas les autres chefs, surtout ceux qui étaient plus chefs que lui. Et je l’étais si son subalterne, un vrai Chapoutanais, disait vrai. Mais pourquoi lui mentirait-il ? Il se radoucit brusquement.

« Ah ! Oui, monsieur Poucet. Excusez-moi. L’émotion ! »

Il ne dit pas si c’était la mort d’Armand qui le rendait nerveux ou si c’était mon rang dans la société chapoutanaise. Il me posa la question traditionnelle :

« Vous n’avez rien entendu ?

— Ni rien vu. J’ai constaté ce matin que la table n’était pas mise.

— On vous met la table le matin ?

— Comme Félicie est en voyage, c’est Armand qui la remplace… la remplaçait…

— Félicie est votre bonne habituelle ?

— C’est surtout la femme d’Armand.

— Elle n’est pas là ? Ça va être un choc pour elle… »

Il essuya une larme sur sa joue grise.

« Et il est mort de quoi, Armand ? Il avait le cœur solide. À ma connaissance.

— Vous le connaissiez bien ?

— Je l’aimais bien.

— Vous l’aimiez comment ?

— Je viens de vous le dire : bien.

— Et elle est partie où, sa femme… ?

— On ne peut plus le demander à Armand. Alors, que dit le médecin ? »

Je supposai que le type en salopette blanche qui pelotait le corps d’Armand était un médecin. Le flic claqua sa langue.

« On l’a retrouvé pendu dans son garage, dit-il. Je suis désolé. »

J’avais besoin d’un remontant. En quatre jours de voyage, je n’avais pas mesuré la détresse de mon ami. Et ça se terminait par une pendaison réussie.

« Vous connaissez sa famille ? me demanda le flic.

— Non. Et il ne connaissait pas la mienne. Vous savez ce que c’est, le voisinage…

— Je posai la question à tout hasard. »

Hasard, mon cul ! Si quelque chose de marrant n’existait plus désormais, c’était bien ce sacré hasard. Ne plus compter sur lui, c’est comme passer de la comédie de mœurs à la tragédie personnelle. J’eus un vertige. Le flic eut le temps de m’attraper au vol. Dans ses bras, il me sembla que je revenais me poser sur une branche comme un oiseau. Seulement l’oiseau se fiche de la fragilité de la branche. Il est toujours plus léger qu’elle. Et moi plus lourd, comme celui qui la scie alors qu’il est assis dessus.

Contexte §7 – La digestion

On a retrouvé dans l’intestin du défunt, Armand Joujouet, 46 ans, de la chair humaine. Le labo n’en est pas sûr à cent pour cent. Ce ne sont que des traces. Mais moi je m’interroge. Et je t’en parle à tout hasard. Tu as été il y a quelques années sur une affaire de cannibalisme. Tu pourras peut-être me renseigner. Sa femme n’est toujours pas rentrée. Le voisin (attention, notable), Petit Poucet (je ne plaisante pas) est de sortie. Il est parti dans sa voiture conduite par un chauffeur. Le voisinage prétend qu’il n’a jamais eu de voiture et qu’il se faisait conduire par Armand Joujouet de temps en temps. Je ne sais pas pourquoi, et j’espère le savoir bientôt, mais je sens un rapport entre ce Petit Poucet et Félicie Joujouet. Quand peut-on se voir ? J’ai un tas de questions à te poser. J’adore pincer les crapules, tu le sais.

Roro Pastas, de Chapouteau (tu te souviens ?)

Chapitre sept

Chapitre six

Quand je pense que si Armand ne s’était pas bêtement suicidé, je pouvais récidiver sans éveiller les soupçons... Mais ce ne sont pas des soupçons à mon égard qui se réveillèrent. Pas tout de suite en tout cas. L’inspecteur Pastas avait trouvé bizarre que Félicie fût partie sans laisser d’adresse. Ce qu’il ne savait pas encore, le jour où nous enterrâmes Armand, c’était que j’avais été du voyage. Qui n’avait pas vu la voiture d’Armand quitter les lieux ? Mais personne ne m’avait vu dedans et la question ne fut pas posée. Armand était mon domestique. Non, il n’était pas mon chauffeur. Oui, il lui arrivait de remplacer Félicie quand celle-ci partait à la campagne pour régler une affaire de famille. Et je lui confiais également des travaux de rangement, car la maison était un capharnaüm hérité de plusieurs générations de veinards. Pastas, qui prenait le thé avec moi sur la terrasse, était entré par la porte au fond du jardin. Dans le mur. Sous la vigne. Il avait longuement observé l’endroit, quelques mètres carrés dont le seul intérêt était de faciliter mes rapports avec une domesticité on ne pouvait plus voisine. Comme il était jardinier à ses heures, il se douta qu’Armand ne l’était pas et que je n’en employais aucun. Lui dire que je n’éprouvais aucune passion pour cette activité ouvrière plus que campagnarde de nos jours me parut sujet à dispute. Or, il n’était pas question d’une telle entrée en matière. Le policier choisit la chaise à partir de laquelle il pouvait observer mon visage éclaboussé par la lumière du soleil.

« Vous vivez seul ? demanda-t-il.

— Je n’ai pas d’animaux.

— Moi, j’ai une femme. »

Je lui offris un cigare qu’il put choisir dans la boîte de Pastagas. Il avait plutôt l’habitude du Voltigeur, mais il s’y prit comme il convient à un cigare de cette qualité. Il ne cacha pas que, sur ce terrain, Cuba valait mieux que notre France. Il avait des dents de cheval. La lèvre était dure, couleur rôti de porc. Sous les balais roux de ses sourcils, les yeux avaient l’air d’olives grasses. Il grattait une cicatrice sur sa joue droite. Elle descendait du coin externe de l’œil et s’arrêtait à la tangente d’une narine en forme de sac en croco.

« Manifestement, dit-il, sa femme l’a quitté, il n’a pas supporté cette séparation et il s’est pendu dans son garage. On voit ça tous les jours. Je suis sûr que vous ne pouviez pas prévoir…

— Il l’aimait, certes, mais à ce point…

— On ne sait jamais à quel point on tient à une femme, jusqu’à ce qu’elle vous échappe. Et alors…

— Et alors quoi ?

— Oh ! J’oubliais. Vous n’êtes pas marié. Grande maison !

— Il n’y a de la place que pour les souvenirs. Armand venait de temps en temps pour…

— … mettre un peu d’ordre. Je comprends.

— Les gens vous le diront.

— Ils parlent beaucoup, en effet.

— Ah ? »

Quand je vous disais qu’on n’en était encore qu’au début ! Si j’avais su qu’Armand avait cette sale idée dans la tête… Il n’avait pas l’air plus malheureux que n’importe quel homme qui se voit dépossédé d’un bien remplaçable. Et voilà qu’il devenait la source de mon malheur.

« Les gens parlent de ce qu’ils voient, non ? demandai-je.

— Et de ce qu’ils entendent. Mais vous le savez mieux que moi : on entend « poutre » et c’était « loutre » qu’il fallait entendre.

— Ou « coutre ».

— Tout le monde n’a pas un bon dictionnaire sous la main au moment d’écouter. Et quant à voir, vous savez aussi comme l’éclairage public change les couleurs. Non, non ! On ne peut pas se fier aux témoignages des sycophantes. Je préfère user de ma propre imagination. Elle a l’expérience du doute.

— Je vous crois ! »

Il me quitta sur ces mots, empruntant cette fois la porte d’entrée. Je ne la refermai pas tout de suite derrière lui. J’attendis sur le perron qu’il bifurquât au croisement. Il fumait comme une locomotive. Dommage pour le Pastagas.

Je rentrai. Presque instantanément, le téléphone sonna. Je décrochai comme on arrache un clou. « Je suis la sœur d’Armand, vous savez ? » disait la voix. Seconde phase des ennuis après le suicide et ses conséquences policières et urbaines. J’eus une suée. Le Pastagas s’éteignit. Cette odeur de cendres froides me donna le vertige.

« C’est pour l’enterrement, disait la voix. Je suis Châtaigne. Enfin, c’est comme ça qu’il m’appelait. Vous pouvez m’appeler Châtaigne.

— D’accord, Châtaigne… L’enterrement… d’Armand ?

— Oui. Il paraît, si ce qu’il m’a dit est vrai, que vous vous chargez de tout…

— Vous habitez trop loin pour… je comprends…

— Vous ne comprenez rien. Je suis à Chalé, à dix bornes de Chapouteau. Et j’ai une bagnole. Je conduis.

— Vous serez donc à l’heure.

— C’est l’heure que je vous demande. »

C’était une voix de femme. Pas tout ce qu’il y a de plus distingué, mais charmante. Un timbre de sonnette. Elle tenait la note. Ou c’était la communication.

« C’est pas tous les employés qui bénéficient d’un pareil avantage ! s’écria-t-elle.

— Si j’avais su qu’il allait se suicider…

— Ah ! mais c’est pas une raison pour lui sucrer un enterrement de première !

— Je n’ai pas dit ça. L’employée, c’était Félicie. Elle l’est encore, d’ailleurs. Justement, Armand et moi nous… »

Les ennuis nous poussent à l’erreur. C’est une constante de la dramaturgie policière. Je me demandais quelles erreurs j’avais pu commettre face à Pastas. Cette Châtaigne me poussait dans les cordes. Et sans vouloir me knockouter.

« Vous pouvez pas considérer qu’étant plus votre employée, Armand pourrait bénéficier d’un enterrement dont elle se passera l’heure venue… ?

— Nous ne savons pas où est Félicie…

— Qui ça « nous » ?

— La police et moi.

— Vous êtes de la police ! »

Je subis alors une bonne minute de souffle court.

« L’enterrement est pour bientôt, dit Châtaigne. Ils garderont pas le corps si c’est pas un assassinat.

— Mais ce n’en est pas un, madame !

— Appelez-moi Châtaigne. »

Je tentai vainement de rallumer non cigare.

« Qu’est-ce que vous avez prévu sinon ? Je veux dire : pour Félicie ?

— Mais je n’ai rien prévu ! Elle n’est peut-être pas partie comme tout le monde s’entend à le dire. Elle serait en voyage…

— Et elle voyagerait où, hé patate ?

— Patate vous-même ! »

La conversation s’enlisait. Le cigare reprit feu. La fumée froide anesthésia ma langue.

« C’est pas ce que je voulais dire… fit Châtaigne.

— Mais vous l’avez dit !

— Je le dirai plus !

— Vous feriez bien ! Tout de même ! Votre frère est mort !

— Puisqu’on en parle, on pourrait peut-être aussi parler de son enterrement… je crèche à Chalé, dix bornes. Ça vous dérangerait si j’arrive à Chapouteau, disons… dans une demi-heure ?

— Je vous rappelle que la morgue est à Pazé, préfecture…

— Mais c’est vous que je veux voir ! Pour l’enterrement. Elle en profitera pas, la Félicie. Alors que ça vous coûtera rien de faire bénéficier Armand qui, je vous le rappelle, est mon frère…

— Mais c’est moi qui vous le rappelais il n’y a pas plus d’une minute ! »

Châtaigne poussa un gémissement ponctué par un juron.

« Je viens ou je viens pas ?

— Je vous dis qu’il est à la morgue ! Et la morgue est à Pazé.

— Vous voulez qu’on se voie à Pazé ? Trente bornes au moins. J’y vais jamais à Pazé ! »

Je reprenais lentement mes esprits. Le cigare s’était réchauffé. Il était agréable maintenant. Chaque bouffée était un vrai plaisir de connaisseur.

« Écoutez, Châtaigne… Je peux vous appeler Châtaigne ?

— Puisque je vous le dis ! J’ai qu’une parole, allez !

— Nous pourrions en discuter…

— Si vous y tenez… mais pour moi, c’est tout vu ! Il faut bien qu’on l’enterre, non ? Ce que Félicie méritera pas le jour où ça lui arrivera ! »

J’avais à peine raccroché quand on a sonné à la porte. Châtaigne était rapide ou elle avait une bonne voiture. J’écrasai le cigare sur le bois d’une commode quand j’entendis une autre voix :

« C’est Aldox, patron ! J’ai une bagnole. On va pouvoir commencer. »

J’ai ouvert, éberlué.

« Commencer quoi ? balbutiai-je.

— Ben… à rouler, non ? C’est bien ce que vous voulez ? J’ai une bagnole. Il vous reste qu’à faire le chèque. Faites-le à mon nom. Je m’arrangerai. »

Et voilà Aldox dans la maison, dans mon intimité bordélique. Il s’étonne de ce désordre. Il a travaillé pour « plein de rupins, mais c’était toujours bien rangé comme personnes ». Il me toise, les mains sur les hanches, d’un air de dire que « si c’était pas les fringues et le quartier », il me prendrait plutôt pour un « cave ». Je trottine derrière lui.

« C’est que… j’attends quelqu’un…

— Faites-moi le chèque tout de suite ! Je me suis engagé, moi.

— Je voudrais voir la voiture…

— Pourquoi faire ? C’est une bonne bagnole. Vous pouvez me faire confiance. J’ai des lettres de recommandation. Vous voulez les voir ?

— Où allez-vous comme ça ? »

C’est que le drôle traversait ma propriété à grands pas, direction la lumière du jardin. Il coupa par le salon et s’émerveilla une seconde devant un tableau représentant une scène champêtre. Il avait toujours rêvé de faire le berger avec des bergères « à moitié à poil ». Il entra dans la lumière. Le café, sur la table, était encore fumant. Il ne dit pas « Je peux ? » Il fit ce qu’il avait envie de faire, ce qui, au fond, n’était pas pour me déplaire. Ce trait de caractère manquait à Armand. Je le savais depuis toujours, enfin… depuis que Félicie m’accordait le meilleur de son temps. Où avait-elle bien pu aller ? Se cachait-elle d’ailleurs ? J’attendais son coup de fil avec une angoisse grandissante, confondant angoisse et impatience, comme d’habitude. Mauvaise habitude.

« Je me demandais comme ça, dit Aldox entre deux gorgées, si je pourrais pas bénéficier d’un logement. Ça se fait pour les chauffeurs aussi.

— Vous ne préférez pas une place dans mon caveau familial ?

— Vous badinez ! J’ai encore le temps de me coucher ! Et en bonne compagnie ! »

Il riait de bon cœur. Moi aussi. Il ne me déplaisait pas, cet individu. Il ne manquait pas de charme. Il faut dire que l’inspecteur Pastas m’avait profondément dégoûté d’en savoir trop, à cause de lui, sur le genre humain. Châtaigne n’allait pas tarder à arriver.

Contexte §8 – Le vin

Max Agile, ami d’enfance de Robert Pastas, était dans la police lui aussi. Ils n’avaient pas suivi le même cursus, si on peut parler de cursus à propos de ce genre d’études. Pastas s’était fixé à Pazé, où ils étaient nés tous les deux à peu près à la même date. Leurs parents respectifs se fréquentaient sans être vraiment amis. Tout ce beau monde pourrissait lentement dans l’administration. Le père Pastas imitait à merveille le fameux facteur de Jacques Tati. Il aimait mettre les rieurs de son côté. Il est d’ailleurs mort de rire, comme Marcel Duchamp. Il n’avait jamais entendu parler de Jacques Tati ni de Marcel Duchamp, mais avait vu le film. Le père Agile était encore plus « con », comme aimait à le répéter Max.

Celui-ci reçut le petit mot de Robert, qui signait Roro pour être reconnu, car trente ans avaient passé depuis leur dernière rencontre. Max avait acquis le statut de scientifique. Robert, moins passionné d’exactitude, avait opté pour l’enquête sur le terrain. Il y avait toujours eu cette différence entre eux. Et elle n’avait pas diminué, ni raccourci. Au contact de la chaleur comme du froid. Ils se connaissaient à peine.

Max avait prévu de faire un tour à Pazé pour récupérer des affaires dans la maison familiale. C’était de vieux souvenirs sans importance, mais en vieillissant ils s’étaient bonifiés et avaient pris de la valeur. Il prendrait le train à l’aller et reviendrait dans un fourgon de louage avec à son bord quelque chose comme trois mille bouteilles d’un cru sur lequel papa Agile avait judicieusement jeté son dévolu.

Il prit le train et dormit pendant tout le trajet. Il avait pourtant emporté de la lecture. Un divertissement érotique. Il ne lisait que des articles scientifiques sinon. Son voisin de compartiment dut le secouer pour l’avertir qu’on arrivait en gare de Pazé. Max lui offrit son recueil d’histoires cochonnes en remerciement. Il aurait donné cher pour connaître le sort de cet objet qui ne disparaîtrait pas avant longtemps à son avis. Il ne serait confié qu’à des mains expertes avant de tomber sous le regard inquisiteur d’un puritain. C’est comme ça que ça arrive toujours, songea-t-il en traversant les quais.

Robert était en train de faire les cent pas devant les distributeurs de boissons. Il avait étrangement vieilli. La tête penchait en avant. Les coudes ressortaient par-derrière. Il ne lui manquait plus qu’une canne. Avant toute chose, Robert s’écria :

« On a besoin de toi ! C’est devenu compliqué. J’arrive même plus à penser.

— Je sais ce que c’est, répondit Max sur le même ton. On a tort de vieillir.

— On dit que la science rajeunit les scientifiques !

— On ne dit pas pourquoi. »

Robert ne comprit pas cette remarque qu’il jugea idiote. Max était un prétentieux dont on exagérait la réussite sociale. Il s’esquivait plutôt en devenant obscur. Ils allèrent se rafraîchir au buffet.

« C’est tant mieux que ce soit l’été, dit Max. J’ai plus le chauffage à la maison.

— Depuis le temps que ta sœur est morte !

— Des années que je suis seul. »

Ils prirent du temps pour pas grand-chose. Robert expliqua à son ami que d’après le labo, on pouvait distinguer deux ADN au lieu d’un comme au début de l’enquête. Si on continuait de s’affiner, on en trouverait un troisième, plaisanta-t-il.

« Ce type a bouffé deux personnes ? Comment peut-on avoir si faim ? » plaisanta à son tour ce vieux Max.

Robert conduisit Max à sa maison à bord d’une voiture de service. Il se gara dans la petite cour qui jouxte la maison. Elle était encombrée de vieux vélos hors d’usage et de cageots qui sentaient encore la patate et le poireau, les deux plantes préférées du père Agile. Max descendit pour faire de la place. Il envoya balader un tas d’objets, peu soucieux de se couvrir de poussière. Robert était écœuré. Il eût aimé éviter cette rencontre. Mais Max était le meilleur. Tout le monde était d’accord là-dessus. Même lui.

Max fit un signe et Robert avança la voiture. Il descendit. Max avait déjà ouvert un portail au fond de la cour. Il expliquait qu’il n’avait pas la clé de la porte d’entrée qui se trouvait sur la rue. Robert le suivit dans les herbes. Le jardin était devenu une jungle de plantes sauvages et d’objets hétéroclites, avec de la rouille par-dessus le marché et des éclats de peinture qui se soulevaient sur la chair pourrie du bois et des pierres.

« C’est là ! » fit Max comme s’il reconnaissait les lieux après s’y être égaré un moment. Il tourna la clé et enfonça doucement la porte avec l’épaule.

« C’est le moment de tomber sur un macchab, dit-il.

— Tu serais bien embêté.

— C’est vrai, quoi ! Les cadavres, on me les amène. Et encore, par morceaux ! Je ne les apprécie qu’au microscope et à l’analyse.

— J’en ai de la chance de les trouver comme au cinoche ! »

Ils se mirent à rire dans l’escalier. Max rompait la soie des toiles d’araignée. Il ouvrit encore une porte et s’arrêta longtemps sur le seuil, comme s’il avait oublié son ami qui attendait dans l’escalier, se tripotant le nez pour le débarrasser d’une araignée affolée. Puis Max entra enfin.

« Il n’y a plus rien à glaner ici, dit-il. On s’en vide une ? C’est tout ce qui reste de bon. »

Robert Pastas ne rentra chez lui que le lendemain matin. Avec une gueule de bois qu’aucun café ne pouvait faire oublier. L’enquête avançait. Max était à la hauteur. Un bon policier doit savoir réunir les conditions de la réussite. Comme n’importe quel entrepreneur. Poètes y compris.

Chapitre huit

Chapitre sept

« Où allons-nous ? demanda Aldox.

— Je ne sais pas.

— Faudrait savoir !

— Les choses ont changé depuis. Il faut que je réfléchisse.

— Ce serait dommage de me payer pour rien… »

Aldox sautillait sur un pied en attendant que je me décidasse. Le café était froid. Châtaigne mettait plus de temps que prévu à arriver. Je n’avais pas envie qu’Aldox assiste à cette conversation. Je ne pouvais pas le renvoyer comme un chien, sur un claquement de doigts.

« Vous êtes sûr que c’est une bonne voiture ?

— Je m’y connais. Allons l’essayer.

— Non. Allez l’essayer, vous.

— C’est déjà fait, vous pensez ! Comment croyez-vous que je m’y prends avant d’acheter une bagnole ? Vous ne m’avez pas fait le chèque.

— Ah oui ! Le chèque.

— À mon nom, s’il vous plaît…

— Vous vous arrangerez. »

Je signai un chèque somme toute modique. Il l’empocha sans vérifier. Il me faisait déjà confiance. Cependant, au lieu de s’en aller, il se rassit. Il mâchouillait le cigare. Je n’avais jamais cédé un cigare à un pauvre type. Pastas n’était pas un pauvre type. Il fallait qu’Aldox le fût, sinon il finirait par se douter de quelque chose. Seulement, il n’avait pas l’air d’un pauvre type. Il me ferait chanter. Ou je finirais par le tuer. Et le manger sans laisser de traces. Je m’engageais sur une voie inconnue. Pour l’instant, j’étais arrêté devant un panneau qui indiquait : danger, et ça m’excitait follement.

« On n’a pas parlé du logement, dit-il. J’aimerais bien qu’on en parle avant de partir. Vous n’avez pas besoin de moi aujourd’hui ? Ça tombe bien. J’ai des trucs à faire. Et j’ai donné ma parole. Pour le logement, vous avez prévu quoi ? »

Je réfléchis à voix haute, autre signal du danger qui me guettait :

« Voyons… Félicie ne m’ayant pas remis sa démission et le délai de congé prévu par le contrat n’étant pas écoulé, la maison ne sera pas libre avant un mois. Je précise qu’elle me paie un loyer. Pas cher pour une maison avec jardin et dépendances.

— Je veux rien payer ! Et puis une maison, c’est trop grand pour moi. Ça fait combien un lit ? Deux mètres carrés ?

— Vous habitez bien quelque part…

— Je paye plus le loyer. Vous allez pas m’obliger à dormir dans la bagnole !

— Oh non ! Elle sentirait trop mauvais ! »

Il sourit. Mais ce n’était pas une menace. Il s’amusait plutôt de mon embarras.

« Je pourrais coucher ici, proposa-t-il en tournant la tête de gauche à droite, un parfait 180 degrés.

— Je vis seul !

— Va quand même falloir trouver une solution.

— J’attends quelqu’un. N’avez-vous pas dit que vous aviez des choses importantes à faire ?

— Des promesses ? Et je les tiens toujours ? Trouvez une solution pendant que je vaque. Je suis sûr que vous êtes un bon patron. Hasta ! »

Il s’éclipsa. Je n’avais même pas vu la voiture. Qu’en ferais-je maintenant que la police avait un œil sur moi ? Pas sur moi directement. Mais j’étais rejeté en annexe. Danger ! Je ne mangerais plus de chair humaine avant longtemps. Et je n’y avais goûté qu’une fois. Délicieuse chair ! Même Armand en avait apprécié la tendresse. S’il avait su… On sonna à la porte. Châtaigne.

« Vous pouvez m’appeler Châtaigne, répéta-t-elle en entrant. Mais si ça vous embête, je m’appelle C…

— Peu importe si c’est Châtaigne qu’il faut vous appeler ! Prenez place, ma chère.

— Oh ! Ma chère, c’est un peu trop ! Je ne suis pas ce genre de femme.

— Pourtant… je croyais…

— Pas du tout ! Je suis tout ce qu’il y a de plus simple. Je fonctionne à l’heure.

— Je ne comprends pas.

— Comme ces trucs où on met une pièce. Mais j’ai mes moments secrets, allons ! »

Elle riait elle aussi de bon cœur. Elle ne me déplaisait pas. Plutôt petite, blondinette, la jambe longue, le sein haut. Elle avait l’œil sur tout et sa bouche se tordait comme si elle craignait de ne pouvoir goûter à tout. Elle fumait des cigarettes mentholées, une infection que mon élégance naturelle supporta avec une indulgence digne d’un martyr.

« Oui, comme je disais, si Armand pouvait bénéficier des avantages de Félicie… vous voyez ?

— Je n’en ai pas la liste en tête… Et puis, Félicie n’est pas renvoyée. Elle avait l’habitude de ces fugues. Elle n’en abusait pas. Et cette fois-ci, pas plus que d’ordinaire…

— Seulement cette fois-ci mon frère bien aimé en est mort ! Je n’exige rien, mais ça vous coûtera pas plus cher, n’est-ce pas ?

— Je ne sais pas si c’est bien légal…

— Un avocat, tout de suite ! On brandit le spectre de la justice ! Et le petit peuple s’enfuit comme le renard surpris dans le poulailler. Pas de coups de fusil, monsieur !

— Mais je ne chasse pas, madame ! »

Elle souriait toujours. Elle ne me mettait pas en danger. Qui trouverait bizarre que je prisse en charge les frais d’inhumation de l’époux de ma domestique ? Pastas ? Il ne trouverait aucun lien entre cette tombe et mes activités ordinaires. Félicie elle-même, si elle apprenait que je prenais soin du cadavre de son époux, quand bien même l’indifférerait-il maintenant, apprécierait mon geste comme elle avait toujours raffolé de mes caresses.

« Nous le mettrons dans mon caveau familial en attendant, dis-je timidement, car la garce m’impressionnait.

— Et ensuite ?

— Je ne sais pas… Vous aviserez.

— Ce n’est pas ce qui était convenu !

— Mais de quoi parlez-vous, à la fin !

— Je parle d’un beau caveau avec son nom dessus. Félicie y mettra le sien si ça lui chante. Mais parti comme c’est parti, je pense qu’elle voit pas sa mort comme c’était écrit entre vous.

— Il n’y avait rien d’écrit ! C’était entre nous. Je ne savais même pas qu’Armand était au courant de ce petit arrangement entre…

— … entre amants, dites-le ! »

La garce était de plus en plus désirable ! Ses genoux étaient lisses comme ses joues. Elle agitait ses paupières, mais aucune larme de joie ne jaillit. Elle frappa dans ses mains puis, se penchant, appliqua une tape sur ma cuisse raidie.

« Vous pensez bien que je suis au courant, rit-elle. Mais je ne suis pas venue pour ça. Soyons logiques ! Primo, Félicie ne reviendra plus. Deusio, Armand ne laisse rien pour avoir un bel enterrement. Tertio, si on fait l’opération, que je sais pas si c’est une addition ou une soustraction, il reste que vous avez en trop de quoi construire une tombe assez grande pour deux au cas où Félicie, le moment venu, voudrait en profiter elle aussi, faute de quoi Armand ne pourra pas la trouver trop grande pour lui. Qu’est-ce que vous en pensez ? »

Elle m’amusait, Châtaigne. Je ne connaissais même pas son petit nom. Il commençait par C… si j’avais bien écouté. Était-ce une manière de devinette ? Ce petit jeu m’excitait déjà.

« Topons là ! m’écriai-je comme un joyeux luron.

— Je tope et je vous embrasse ! »

Ce qu’elle fit. Sa salive coula sur mes lèvres, peut-être pas aussi abondamment que je l’eusse souhaité, mais elle avait un goût de sucrerie familière. En effet, elle avait pris le temps de toucher à mes dragées. L’inspecteur Pastas les avait reluquées lui aussi, mais ne m’avait pas… proposé de lui en offrir. Châtaigne ne s’était pas gênée, elle. Elle releva le niveau de sa jupe.

« Comme vous dites, continua-t-elle car elle ne perdait pas la tête, elle, nous le mettrons dans votre grand caveau, lequel est connu de tout le monde. On en parle même à Chalé.

— Je ne savais pas…

— Diable ! La famille Poucet ! Ce sera une belle cérémonie. Vous penserez aux fleurs, n’est-ce pas. Nous en accrocherons aux grilles.

— Je n’ai rien prévu de tel pour moi-même, mais si c’est ce que vous voulez…

— Je ne veux rien, moi ! Mais c’est que vous l’avez fait souffrir, mon pauvre Armand ! Et malgré ça, c’est avec vous qu’il est parti à la recherche de Félicie. Je me demande bien ce qu’il avait dans la tête… Vous tuer tous les deux ? »

Le voilà, le danger. Il allait falloir s’habituer à le rencontrer chaque fois que quelqu’un s’approcherait de moi. Elle savait. Si elle en parlait à quelqu’un, cela aurait vite fait d’arriver aux oreilles de Pastas. Quelle mauvaise affaire j’avais faite en accompagnant mon valet de pied ! Que se serait-il passé si on avait retrouvé Félicie ? Brrr…

« Ça vous en bouche un coin, hé ? fit Châtaigne toujours plus excitante.

— Vous en savez, des choses ? Armand s’est beaucoup confié à vous…

— Armand ? Que nenni ! C’est Isa qui m’a tout dit ! »

Il n’y avait pas d’Isa dans ma vie. J’avais un désir brûlant de caresser les cuisses de Châtaigne. Comme les choses se compliquaient ! Et il était de moins en moins simple de les considérer avec toute l’ataraxie qu’exigeait ma tremblante situation face au jugement des autres, lequel s’annonçait argumenté et terrible. Je n’étais pas même en mesure de décider qui devait mourir en premier, ni quelle serait ensuite la série se concluant par la disparition de toute trace de danger. Cette Isa tenait peut-être son savoir d’une autre Isa, et celle-ci d’une Isa encore plus bavarde, et ainsi remontant la chaîne de la rumeur qui finit tôt ou tard, c’est la règle, par échapper à toute linéarité pour se répandre comme l’odeur d’un cimetière soumis aux rigueurs d’un été particulièrement chaud.

 

Contexte §9 – Les premiers témoins

Plus, mais alors bien plus tard, l’inspecteur Pastas se souvint de ces trois oiseaux de malheur, assis sur le même banc, souriant aux agents qui empruntaient ce couloir avec un dossier sous le bras pour donner l’impression de travailler. Cécile Joujouet, dite Châtaigne, épouse Gracetti. Belle comme n’importe quelle fleur avant qu’on la mette en pot. Isa Dorat, avec sa petite mine de chienne battue. Et Sébastien Aldo, dit Aldox dans les réseaux qu’il hantait de ses trouvailles et retrouvailles.

Pastas les avait reçus l’un après l’autre. Max avait tenu à les entendre lui aussi, mais il n’intervint pas. Il se tenait derrière un bureau couvert de paperasses empilées dans des cageots en plastique qui avaient contenu des fruits. Et il se penchait de temps en temps sur eux en se demandant s’il avait raison de penser qu’il s’agissait bien de fruits.

Cécile Gracetti n’avait rien à dire, sauf que tout ce qu’elle savait, elle le tenait d’Isa Dorat, sa copine. Elle ne connaissait pas Aldox. Elle l’avait vu chez monsieur Lordes.

« Que faisiez-vous chez lui ? lui demanda machinalement Pastas.

— C’était le maître de mon frère.

— Et alors ?

— Alors quoi ?

— Qu’est-ce que vous lui vouliez à monsieur Lordes ?

— Rien. C’est lui qui m’a appelée.

— Il vous a appelée au téléphone ?

— Que nenni ! J’étais dans la rue.

— Que faisiez-vous dans la rue ?

— J’étais venue voir Félicie. Pour l’enterrement.

— Mais Félicie a disparu. Vous ne le saviez pas ?

— Comment je l’aurais su ? Qui me l’aurait dit ?

— Je ne sais pas, moi ! Isa, votre copine…

— Faudra lui demander. »

Et pendant que Cécile Gracetti et Sébastien Aldox chuchotaient dans le couloir, ignorant qu’ils étaient écoutés, Pastas avait questionné ladite Isa Dorat. Il avait même su pourquoi et comment elle s’appelait Isa et non pas Isabelle comme toutes les Isa. Max s’était même permis de rire.

« Félicie vous a téléphoné ? demanda Pastas.

— Oui. Mais j’ai pas tout compris.

— Vous êtes bête au point de ne pas comprendre ce qu’on vous dit ? fit Pastas un peu brusquement, pensant en même temps aux tours que lui jouait son ami Max.

— Elle ne m’a pas dit où elle était ni où elle allait. Elle en avait marre et elle avait enfin pris la décision de changer de vie.

— Armand la traitait mal ?

— Elle ne disait pas ça. Je crois même qu’Armand était un brave homme.

— Où allait-elle quand elle partait ? Elle partait souvent seule.

— Elle retournait chez elle, à Sallès.

— Chez elle ? Chez ses parents ?

— Sa famille. Qui au juste, je sais pas.

— Elle n’en a jamais parlé.

— Pas avec moi en tout cas.

— Vous en parliez avec Armand ?

— Pour qui me prenez-vous ? »

Sébastien Aldox était complètement étranger à l’affaire. Il s’était proposé à André Lordes comme chauffeur. Il avait même acheté la voiture, parce que Lordes n’en avait pas.

« Aussi bizarre que ça paraisse ! Un type plein aux as qui marche sur ses deux jambes.

— Armand avait une voiture. Il emmenait souvent son patron.

— Vous me l’apprenez. Je connais pas ces gens-là.

— Vous connaissez madame Gracetti…

— Qui ne la connaît pas ! Un bijou ! À Chalé ! Bled paumé.

— Vous la connaissiez comment ?

— Comme je vous dis, de loin. De la voir passer. Je me mets pas avec les femmes mariées.

— Vous me rassurez.

— Je connais pas non plus madame Pastas.

— Un mot de plus et je te casse la gueule, minable ! »

Après cette triple entrevue, l’inspecteur Pastas n’était pas plus avancé. Par contre, le lecteur s’est avancé un peu plus, il faut le croire. Pendant ce temps, Max Agile reprenait à zéro une procédure d’analyse des plus complexes. Il promettait un résultat. Un drôle de type, cet Armand Joujouet.

Chapitre neuf

Chapitre huit

Le danger nous force la main. Prenons mon exemple, si c’en est un. J’avais décidé, pour des raisons qu’il ne m’appartient pas d’approfondir, bien que j’en connaisse la teneur, de me limiter à manger de la chair humaine pourvu que je ne me visse pas dans l’obligation de tuer ni de cuisiner du mort. Il n’y a là rien de bien criminel. Je ne me proposais même pas de mutiler un membre pour satisfaire mon impérieux désir. Les morceaux gras étaient tout désignés : fesse, cuisse, mollet… mais certainement pas doigt, oreille, voire main ou pied. Je ne crois pas que la chair repousse comme la queue du lézard, mais un trou dans la fesse ne prête pas à conséquence. Le délit est esthétique, tout au plus.

Or, après m’être franchement régalé à double titre au cours d’une première expérience inespérément réussie à cent pour cent (en mangeant un morceau de chair humaine et en le faisant goûter à un autre loin de s’imaginer mon complice dans un acte réputé horrible et dégoûtant), je me trouvais face à une série de meurtres destinés non pas à me repaître, mais à faire disparaître des traces pouvant m’incriminer. Je n’étais plus un amateur de belles Lettres (ou de bonnes chairs), mais un simple criminel soucieux d’échapper à une condamnation suivie d’un châtiment qui m’éloignerait à jamais de la beauté et de ses possibles extensions.

Et, comble du malheur à venir, ce n’était même pas aussi simple qu’une série dont l’issue replace l’égaré dans le chemin de sa recherche originale.

Mais croyez-vous que mon malheur s’annonçait en termes aussi clairs ? Pas du tout ! Car la seule manière d’effacer toute trace conduisant sûrement à mon gîte consistait à manger intégralement des êtres humains après les avoir tués. Ainsi, je faillirais à mes propres règles, me trahissant, me déroutant, me condamnant moi-même.

Cette totale désorganisation de mon être promettait surtout de ne jamais me placer sur la voie d’un achèvement. Et je ne pouvais pas me jurer de ne pas recommencer si jamais je parvenais un jour à mettre fin de façon définitive à cet imprévisible tourment.

Un homme sain d’esprit eût choisi ce moment pour se suicider. Mais je ne suis pas aussi innocent que mon ami Armand. Et, à mes yeux comme à ceux de n’importe quel juge qui eût été mis au courant de l’affaire, Armand était parfaitement innocent. Ma culpabilité à son égard ne pouvait faire l’objet d’aucun doute : je couchais avec Félicie et je lui avais fait manger de la chair humaine. Quant à Félicie, elle était au moins coupable d’avoir couché avec moi. Qu’elle eût fugué ne relevait pas de la culpabilité. Et puis cela ne me regardait pas. J’avais assez de problèmes avec moi-même, dont le plus gros était sans solution comme je viens de le dire.

Qui était Isa ?

J’aurais pu empoigner Châtaigne par la gorge pour lui arracher cet aveu, mais je la désirais plutôt sur le terrain d’une volupté sans violence. Dans mon slip, ma queue exigeait un prompt règlement de la tige euh… du litige. J’en obtiendrais la résolution sur l’oreiller si je savais encore y faire. À dire vrai, il y avait longtemps que je n’avais pas conté fleurette. Et surtout pour en jouir comme une bête.

« Est-ce que je connais Isa… Isabelle ?

— Non. Isa. C’est ainsi que son père a exigé de la nommer. Je vous raconte : il s’appelait Dorat, comme l’aviateur. Et il avait juré d’appeler sa fille Isa s’il en avait une…

— En hommage à Isadora Duncan !

— Tu l’as dit ! Ah ! Il y en a, je vous jure ! »

Voilà une information dont je pouvais me passer. Aussi, ma question fut directe et sans bavures :

« Et d’où tient-elle, cette Isa, que je m’en fus en compagnie d’Armand…

— Vous ne le niez pas ! »

Danger !

« Je n’ai rien avoué ! Je voudrais simplement savoir pourquoi Isa ment !

— Izaman ?

— Isa ment, c’est évident !

— J’aimerais comprendre… Vous avez l’air si troublé…

— C’est le désir, Châtaigne !

— Le désir ? Mais quel désir ? Je ne désire rien, moi ; sinon qu’on enterre mon petit frère comme il le mérite ! Il a droit à des égards, non ? Surtout que maintenant, il est plus là pour vous gêner.

— Mais ce n’est pas Félicie que je désire ! »

Hasard ! Il fait bien les choses ou les complique. Aldox entra à ce moment-là. Il s’était acheté une tenue de chauffeur à crédit. Je n’avais plus qu’à payer la première traite.

« Vous n’êtes pas de Chalé, vous ? demanda-t-il à peine entré.

— Si j’y suis ! Mais je vous connais pas. Je devrais ?

— On peut difficilement vous oublier !

— Mais je n’oublie jamais personne !

— Je n’ai pas dit ça. Les jolies filles, ça ne s’oublie pas. C’est tout ce que j’ai voulu dire.

— Enfin… du moment que vous le dites si bien… »

Si je n’avais pas toussé, la conversation m’oubliait. Aldox revint à moi pour préciser quelques détails concernant la facture du costume.

« J’irai chercher la casquette demain, dit-il en se frottant le crâne. Vous avez réfléchi à mon hébergement ? »

Châtaigne souriait béatement. Elle avait légèrement écarté ses genoux. Ou alors j’anticipais. J’ai toujours été sujet à de courtes hallucinations. Elles suivent en général le cours des choses que je suis en train d’explorer dans la fièvre du désir. La plupart du temps, je ne vais pas plus loin. Elle se leva.

« Si tout est réglé, monsieur Poucet… Au fait, c’est Poucet ou Petit ? Je la pose parce qu’Isa et moi on se demandait la même chose, à savoir si…

— Isa ? fit Aldox. Isa Dorat, la fille de l’aviateur ?

— Vous n’avez rien compris ! Il a jamais été aviateur. Il conduisait un bus. Il volait aussi, mais pas dans les airs. Et il est descendu pas mal de fois pour prendre le frais…

— On parle de la même. Le monde est petit.

— C’est Chalé qui est petit. J’y respire plus. Je me retiens. »

Elle revint à moi, pivotant sur ses petits doigts de pied qui n’avaient pas regagné leurs mocassins.

« On fait comme ça alors, dit-elle. Je cours à la morgue.

— Mademoiselle Châtaigne est la sœur de mon ami et domestique Armand… précisai-je.

— Châtaigne ? » fit Aldox.

Il caressa encore le haut de son crâne. Il avait besoin d’une casquette.

Contexte §10 – La joie

Robert Pastas retourna chez son ami Max Agile. Celui-ci avait sorti les bouteilles dans la cour, non sans avoir préalablement tondu une surface adéquate d’herbes folles. Les bouteilles étaient soigneusement entassées sur des palettes et recouvertes d’une épaisse bâche qui avait été blanche. Les bouchons laissaient filtrer des arômes étourdissants. Max avait aussi débroussaillé le vieux barbecue de briques. Sa cheminée fumait quand Robert s’amena, les bras chargés de viandes. Il s’était montré ambitieux chez le boucher. Il y en avait pour trois kilos au moins. Il transportait aussi du sel et des épices, de la sauce et une bouteille de gnole qui avait vieilli dans sa propre cave. Sa femme n’avait pas voulu gâcher leur amitié et elle était restée à la maison pour suivre ses séries favorites.

« Toujours rien ? demanda Robert en arrivant. Un troisième individu ?

— J’ai mis de côté les meilleurs flacons. Amènes-en un pour commencer. »

Les flacons en question attendaient, bien en ligne sur le rebord d’une fenêtre.

« Je ne comprends pas qu’on puisse bouffer son prochain, dit Robert. Je n’y ai même jamais pensé.

— Ah bon ? Je croyais qu’on y pensait tous.

— Tu es dingue !

— C’est l’histoire du mousse qu’il faut bouffer si on ne veut pas crever de faim…

— Il y a loin entre les romans et la réalité. Tout le monde bave devant un filet ou une côtelette, mais la chair humaine ne se mange pas. On sait bien ce qu’on en fait !

— Je te parle d’un cas extrême. Il faut que le type vive ce genre de situation.

— Il n’était pas naufragé avec un mousse à portée de la main ! C’est la folie qui explique son geste. Une folie criminelle.

— Comme s’il y en avait une autre. »

Robert déboucha un flacon. Il n’y avait rien de plus agréable que cette coulée sur la langue, sans différence de température, et avec une histoire.

« Tu connais l’histoire de ce vin, Max ?

— Papa la connaissait. Je suppose qu’il y a là plusieurs histoires. Peut-être même un roman si toutes ces histoires sont liées pour n’en former qu’une. Non. Qu’est-ce que je dis ? C’est un roman composé de plusieurs histoires. Tu n’as jamais rêvé de les écrire, Roro, ces histoires qu’on s’est bien gardé de nous raconter ?

— Mais enfin, Max ! Si nous ne les connaissons pas, il faudrait les inventer pour en faire ce que tu dis, les écrire !

— Je ne réfléchis pas assez avant de le dire. »

Encore une obscurité. Le mieux était de profiter de ce bon moment. La viande commençait à embaumer les environs. Il n’y a rien comme la viande cuite sur le feu. Un rappel d’un lointain passé, proposait-il à son ami.

« Rien à voir, répondit Max. La préhistoire a bon dos. En réalité, ce sont des molécules qui expliquent notre gourmandise pour la viande cuite. Et ces molécules rencontrent d’autres molécules. Et ainsi de suite, série incompréhensible. À la fin, nous sommes fous de joie.

— Tu n’expliques rien.

— Alors tu as peut-être raison. »

Il n’en restait pas moins qu’ils allaient se montrer joyeux et qu’ensuite ils oublieraient l’essentiel de cette joie, ne se référant finalement qu’à la joie telle que chacun peut la connaître s’il y met du sien.

Chapitre dix

Chapitre neuf

Dans ma tête, et compte tenu des éléments dont je disposais, hors contexte, le danger avait été initié par le geste d’Armand. Il eût été encore en vie, Aldox ne serait pas entré dans la mienne, ni sa sœur Châtaigne et moins encore la fuyante Isa Dorat. Félicie loin d’ici, eussé-je chanté, mes voyages avec Armand eussent porté des fruits dignes de mes espérances. À cause d’un simple suicide, le danger faisait son effet sur ma tranquillité. Et de là à l’angoisse intenable, il n’y avait qu’un pas que je ne souhaite à personne malgré l’indifférence que l’autre m’inspire quand il s’agit de moi et de moi seul.

L’inspecteur Pastas revint me hanter. Je notai, alors que j’étais dans le jardin d’Armand en train de cueillir les fruits qui m’appartenaient de nouveau, la présence d’un de ses collègues dans la voiture de service. Lors de la conversation qui suivit, je m’efforçai de ne pas regarder dans cette direction. Qu’aurais-je alors répondu à la question qui me pendait au nez sans que je susse même la définir exactement ? Un tremblement s’empara de mes mains, en général fort impassibles. Et évidemment, Pastas commença par s’en amuser.

« Il ne faut pas abuser des bonnes choses, rit-il. Mon ami Max et moi-même, pas plus tard qu’hier au soir, avons quelque peu abusé de la patience du dieu Bacchus. »

Il était sans doute très fier de ses connaissances en mythologie. Par contre, j’ignorais tout de son ami « Max ». Était-il alors dans ses intentions que j’en posasse la question ? Il insista : Max l’avait même devancé dans l’inconscience. Je me tins coi.

« Vous vous demandez pourquoi je me confie ainsi à vous ? dit-il plus sérieusement encore.

— Pas du tout ! Je ne l’ai pas pris comme une confidence, d’ailleurs. J’ai moi-même quelques petits soucis avec monsieur Bacchus, que je traite plutôt en citoyen. »

Son visage s’assombrit. Il me sembla que ces traits s’efforçaient d’imiter ma charmante obscurité pour peut-être l’éclairer de je ne savais quelle expérience inconnue de moi. Je l’invitai à goûter à mes propres ressources.

« C’est que mon ami Max m’attend dans la voiture. Nous ne voudrions pas vous déranger…

— Trois, ce n’est jamais un de trop pour partager l’indivisible. »

Le visage était une ombre maintenant. Il se tourna toutefois vers la voiture. L’autre en descendit, ajustant un chapeau de toile dont il fut immédiatement question quand il s’approcha, tendant une main poisseuse.

« La chaleur ajoutée aux rayons solaires, c’est trop pour moi, scanda-t-il. Vous permettez que je garde mon chapeau sur la tête.

— Mais gardez-le où il vous plaira. Je n’irai pas le chercher ! »

Max rit de bon cœur. Il avait un visage clair comparé aux grisailles qui tourmentaient les traits de son collègue Patras. Je courus chercher une bouteille. Le danger me fit choisir la meilleure. Je l’étreignais encore quand Pastas me l’arracha. Il la déboucha avec une telle bordée de commentaires que je n’y compris goutte.

« Ainsi, dis-je, les lèvres au bord du verre, vous enquêtez encore. Que peut vous enseigner un suicide qui regarde la justice ?

— Nous n’enquêtons pas ! fit Pastas. Comprenez que nous attendons le retour de madame Joujouet pour mettre un point final à nos observations.

— J’ai reçu la visite de la sœur d’Armand, laquelle m’a confié tous les détails d’une cérémonie qu’elle souhaite solennelle. C’est pour après-demain, si j’en crois…

— N’en croyez rien ! Surtout si vous en êtes l’ordinateur. Pour l’instant, nous conservons pieusement le cadavre de monsieur Joujouet à la morgue de notre laboratoire.

— Vous voulez dire que l’enterrement aura lieu plus tard ? Madame Gracetti va être déçue. Je la quitte à peine sur l’idée d’une cérémonie à organiser après-demain.

— Elle est cependant conditionnée par le retour de madame Félicie Joujouet…

— Et si elle ne revenait pas !

— Ce serait alors une affaire de police. À part entière…

— Ah ! l’horrible danger !

— Plaît-il… ?

— Je veux dire que toute cette affaire me tourneboule. A-t-on idée de soumettre la douleur à des hypothèses ?

— Mais nous n’avons pas d’hypothèses, monsieur Poucet.

— Pas de soupçon, » renchérit l’ami Max.

La bouteille vidée, les deux comparses regrettèrent que je n’eusse pas touché à mon verre.

« Vous allez le gâter à trop attendre, monsieur Poucet. »

Ils s’en allèrent bien joyeux, lorgnant mon verre qu’une mouche égarée visitait d’une aile distraite par d’autres tentations. J’ai toujours su que le malheur frappe sans faute les meilleurs de nos projets. Nous ne réussissons à nous élever que par petites ascensions dans le réel. Mais sitôt que la fiction s’en mêle, l’inattendu s’interpose et ce sont alors les contrariétés qui nous oppressent alors que nous souhaitions nous délivrer des petites tentations de l’existence ordinaire. Il n’y a décidément pas de commune mesure entre le grand et le petit. Nous vivons dans deux mondes séparés et c’est toujours le grand qui fait les frais de cette nécessaire séparation du bien.

Contexte §11 – Le jumeau

Monsieur André Lordes, dit Petit Poucet, qui prétend avoir mangé de la chair humaine, est arrivé dans notre établissement le [ici la date] dans l’après-midi. Nous avons eu lui et moi une conversation fort tranquille. Il affirma de nouveau être un cannibale du genre anthropophage, monsieur Lordes considérant qu’il appartient à une espèce et qu’il espère être traité comme tel dans notre établissement qu’il appelle un asile. Toujours prévenant, il me demande si d’autres spécimens de sa race vivent ici. Je suis désolé de lui répondre par la négative, craignant une réaction contraire à nos règles, mais il n’en est rien : monsieur Lordes dit qu’il aime déjà l’idée d’être unique en son genre, du moins à l’intérieur des limites qu’on va désormais lui imposer. Il est très conscient qu’une stricte discipline règlera son existence. Il n’en a pas vraiment besoin, mais il s’y tiendra. Il a toujours vécu, dit-il, « à des kilomètres du désordre, et particulièrement de ceux de l’esprit ». Sa valise ne contient que des livres. La malle contenant son trousseau suit. En réalité, elle est arrivée hier et nous en avons rangé le contenu dans son armoire. Je prévois donc une explication. On ne sait jamais.

Une demi-heure plus tard, il est dans sa chambre. Le lit est équipé d’un système de contention fort discret à son avis. Il a subi des immobilisations redoutables. Le mot est de lui. Je vais éviter les guillemets pour les souligner, le lecteur étant aussi exercé que moi pour les détecter sans ces interventions typographiques qui alourdissent inutilement le texte.

L’explication concernant son trousseau n’a pas provoqué de question ni de comportement douteux. Il a regretté que l’étagère au-dessus de son lit ne soit pas assez solidement fixée pour supporter le poids de ses livres. Il a alors improvisé une bibliothèque sur le radiateur, ce qui est concevable en été, mais il faudra prévoir au moins deux étagères supplémentaires, si possible ailleurs qu’au-dessus du lit, car il craint d’être enseveli de cette manière à son avis atroce. Nous rions avec lui de cette remarque, avec un temps de retard pour nous assurer qu’il ne nous tend pas un piège. En effet, nous ne le connaissons pas assez pour nous laisser aller sur la base d’une première impression.

Il est de règle que le nouvel arrivant prenne ses repas dans sa chambre pendant la première semaine. L’entrée de la cour où se trouvent les services lui est d’ailleurs interdite pendant cette période. Monsieur Lordes n’y voit pas d’inconvénient et demande même à être servi dans sa chambre pour le restant de ses jours. Nous lui indiquons que ce n’est pas possible, le personnel ne suffirait pas à accomplir cette tâche si d’autres pensionnaires avaient accès à cette espèce de privilège. Au mot privilège, monsieur Lordes s’emporte un peu, disant qu’il est au-dessus de ça et qu’il veut être traité comme les autres.

La première nuit se passe mal. Monsieur Lordes ne trouve pas le sommeil et refuse d’avaler un somnifère. Il demande un verre de vin, ce qui lui est naturellement refusé, puis une bouteille de sa cave. La situation devenant compliquée, deux gardes sont désignés pour assurer la sécurité du sujet. Il s’est légèrement cogné la tête contre l’étagère, assurant que ce geste n’est pas volontaire, mais menaçant de recommencer si on ne lui apporte pas un dé de vin. Une goutte même suffira s’il faut nous en prier. Nous n’avons pas de vin à Lemprin.

À trois heures du matin, le sujet est toujours éveillé. L’excitation est limite. Une menace de contention ne l’a pas calmé. On s’attend au pire. Il arrive. Comme prévu, monsieur Lordes agresse un des gardes en lui portant un violent coup de poing au visage. Le gardien s’évanouit instantanément. L’autre gardien, qui a vu venir le coup sans pouvoir l’arrêter, se jette sur monsieur Lordes qui le met KO d’un coup de genou dans l’abdomen. Les deux gardiens sont à terre, choses jamais vues dans nos murs, quand j’entre dans la chambre, m’attendant à trouver le sujet attaché à son lit. Au contraire, il est juché sur le dos d’un des gardiens qu’il traite de cadavre, l’autre nécessitant de son point de vue d’un coup de grâce qu’il veut porter avec l’étagère qu’il a démontée allez savoir comment.

Quand il me voit, monsieur Lordes semble se calmer. Je profite de ce moment d’apaisement pour lui parler d’autre chose. Il me regarde d’un air étrange et me demande si je suis fou, car je ressemble incroyablement à son avis au médecin qui l’a accueilli quand il est arrivé. Je réponds que c’est mon frère et que nous sommes jumeaux.

Monsieur Lordes se calme alors d’une manière qui semble définitive. Il quitte le dos du gardien et, s’avançant vers moi, me dit qu’il ne connaît aucune question scientifique aussi passionnante que celle posée par la possibilité de jumeaux. Car, poursuit-il, s’il avait eu un jumeau, il l’aurait mangé. Et pas seulement goûté à un morceau comme l’exige sa règle. Il l’aurait mangé tout entier pour le faire disparaître car, dit-il, la merde n’est que la partie émergée de l’iceberg que constitue l’homme. Et il est, lui, le pôle Nord en personne.

Sur cette leçon, il se met à rire. Il ne résiste même pas aux trois gardiens qui font alors irruption dans la chambre. Il se laisse ligoter et, avant même que j’injecte le somnifère, il s’endort. Je le pique quand même, on ne sait jamais.

Le lendemain, monsieur Lordes se rappelle de tout. Et, me parlant à l’oreille, il me confie qu’il s’est bien moqué de nous. Il nous a, dit-il, testés. Et depuis vingt et un an, il n’a plus eu une seule crise, son comportement se confondant parfaitement avec celui du personnel soignant. Voilà, monsieur le juge, ce que je peux répondre à votre soucieuse demande. Mais on me dit que les biens de monsieur Lordes ont fait l’objet d’une vente et que, de plus, il n’a plus de famille, ce qui limite à mon avis les possibilités de réinsertion. C’est dans cette optique que je propose les services de monsieur Gandin et de son épouse, exploitants agricoles à Sancy-la-verte.

Votre dévoué Alexandre Grabras, directeur de Lemprin.

Chapitre onze

Chapitre dix

À qui parler ? Hachure me connaissait trop et Boudre était un salaud. Et puis s’adresser à la médecine pour lui soumettre un cas purement métaphysique n’était pas vraiment judicieux. Les femmes ? J’en fréquentais quelques-unes, comme je viens de le raconter sans détails croustillants. C’est dans ces moments d’angoisse jamais atteinte qu’on prend conscience de la solitude dans laquelle il va falloir accepter le coup de grâce. J’avais rêvé, comme le commun des mortels, à une vie meilleure. Et sans en acheter les ersatz. La haine nécessaire ne trouvait pas à se fixer. Tout glissait. Je buvais mon vin. C’était bien la seule entorse au poignet du capitalisme ambiant. Louretier, qui me vendait ce vin, me retenait dans l’arrière- boutique et me proposait une collation de jambon et de fromage. Nous fumions aussi dans ses pipes. Et sa femme, la cuisse à l’air, arrivait en trombe pour signaler un client. Je me retrouvais seul dans les arômes. Et je me disais que c’était là que je mourrais un jour, entouré de robinets et d’étagères, sous le portrait du grand-père Leroutier, collaborateur des meilleurs régimes alimentaires.

Je voyais les flics tous les jours. La maison d’Armand demeurait bouclée tant que Félicie n’était pas de retour. Je ne pouvais pas même y mettre les pieds pour relever les compteurs. Alors je demandais au factionnaire si ça sentait le moisi. Qu’est-ce que c’est bête, un flic ! Le pauvre type levait alors le nez. Il était à l’ombre sous le porche. Ça sentait, ça oui, ça sentait, mais pas le moisi. Et ça lui donnait soif. Il en serait devenu mon ami. Un flic ami d’un vicomte ! Je n’avais pas envie de changer la société à ce point.

Et Félicie qui ne rentrait pas. Elle n’avait pas laissé une trace. Et comme elle n’avait rien fait de mal, on ne la cherchait pas. Il fallait attendre qu’elle rentrât chez elle. Et Armand refroidissait toujours à la morgue. Il ne pourrait se réchauffer qu’au retour de Félicie. C’est ce que prétendait Pastas. Il ignorait que dans mon caveau familial, été comme hiver, il fait un froid polaire, trop chaud pour les canards.

Mon existence commençait à se réorganiser. J’avais une voiture avec chauffeur et celui-ci, en attendant que la maison de Félicie se libérât, si elle se libérait un jour, logeait à l’étage dans la plus modeste des quatre chambres. La voiture couchait dehors, car le garage d’Armand, qui était loué avec la maison, ne pouvait être utilisé pour des raisons de police. Heureusement, il n’y avait pas un seul enfant dans la rue, sinon j’aurais passé ma vie à les poursuivre pour leur faire passer le goût et l’envie de m’emmerder. Je hais les enfants. Je me suis toujours haï. Et je crois que je n’aimerais jamais personne.

J’avais abandonné mon doux projet. Et ce n’était pas la faim qui me harcelait. Ni la haine. Le désir revenait à heure fixe. Je le noyais. On sait comment. Seul avec moi-même, comme on dit. Il y avait une corrélation entre le vin et la chair humaine. Je passais du temps à y réfléchir, inventant la fiction au lieu de la trouver, mais que voulez-vous, n’est pas romancier qui veut. Nous avons tous une âme de conteur. On ne peut pas se passer de raconter des histoires. Et c’est toujours le plaisir qui commande, qu’on ait envie de plaire ou que le désir dépasse les limites accordées à l’amateur. Conter, c’est une fonction. Comme chanter. Avec pour toile de fond l’égoïsme et la jalousie, les deux conditions nécessaires à l’exercice de l’hypocrisie.

Mais quel ami m’a surpris dans la mauvaise foi ou la trahison ? Quelle femme m’eût reproché de l’avoir trompée et d’avoir surtout manqué de sincérité ? Quel banquier eût à se plaindre de mon honnêteté ? Je ne dis pas que j’étais parfait. Loin de moi cette idée arrogante de moi-même. Je n’étais pas, tout simplement. Car il ne suffit pas de penser pour être. Ni de penser mieux que les autres. L’être, c’est le désir. Je ne l’avais pas appris dans les livres. Mon expérience me l’enseignait, jouet du ressac alimentaire auquel manquait la chair humaine, la chair encore vivante se débattant pour ne plus vivre un pareil arrachement. Mais je n’avais agi qu’une seule fois. Et ce souvenir s’estompait, peut-être à cause du vin. Ou c’est le vin qui me poussait à recommencer.

Il fallait bien l’admettre : il est plus facile de tuer que de voler. Ce qui rendait l’acte difficile, ce n’était pas sa bonne nature de palliatif du plaisir, mais le fait qu’il s’agissait de passer à l’action pour dissimuler la véritable nature de ma petite personne. Tuer les témoins. Un à un. L’un après l’autre. Après avoir calculé les conséquences du premier meurtre sur le second, et celle du second sur le troisième, etc. Cette perspective m’épouvantait. Je n’étais pas un homme d’action, bien que doté d’une force physique conçue pour les actes les plus violents et les plus définitifs. Mais mon esprit n’avait faim que de steaks. Et c’était de modestes tranches qui ne rompaient aucun vaisseau, aucun nerf, aucun os. Je ne pensais qu’à tailler dans le vif pour disparaître avec mon larcin et profiter en solitaire de ses bienfaits. Bref, j’avais besoin d’un complice.

La complicité, il n’y a rien de pire pour briser le verre de la solitude. Elle se vide alors de sa substance. Et il n’est plus question de perdre la tête sans que ça se sache. Le complice a le défaut de pouvoir se multiplier à l’infini. On voit ça dans toutes les guerres. Le patriotisme détruit la solitude et l’être qui n’existe pas sans elle. Dès que le crime se partage, dans l’action comme dans la délégation, on se voit sombrer dans une espèce de patriotisme du tout ou rien. Car le crime, comme la guerre, se gagne ou se perd. Et à l’échelle du triste individu que je suis, il n’est pas question de perdre pour gagner, ou le contraire. Ces subtilités des pratiques financières et judiciaires sont réservées au dessus du panier. On a beau être vicomte, on n’en est pas moins peuple.

Aldox et moi dînions tous les soirs dans la cuisine. En l’absence de Félicie, et sans Armand comme remplaçant de sa féminité au travail, c’est moi qui cuisinais. Aldox ne savait pas même frire un œuf. Je partageais alors mon vin. Il le trouvait tellement à son goût qu’il en abusait. Leroutier s’inquiéta d’ailleurs de cette montée en puissance et m’en décrivit les conséquences dans le détail. Encore un peu et je vomissais. Je dus, pour apaiser sa fièvre pédagogique, lui avouer que mon chauffeur buvait lui aussi. Il fallait s’attendre à un doublement des dépenses. Nous les triplâmes avec un net dépassement confinant à un cran de plus dans l’échelle des risques sanitaires, car je me laissais entraîner avec, pourquoi ne pas le dire, une joie explosive quand elle en avait assez de se contenir. Les soirées devinrent de plus en plus bruyantes.

Au matin, Aldox avait totalement cuvé son vin. Il était de nouveau apte à la conduite et me promenait joyeusement dans le plus strict respect du Code de la route. Une complicité était en cours de formation. Ne pas se demander qui avait engrossé l’autre… Et à force de confidences, sous l’effet du vin ou l’influence de la promenade, nous en vînmes à de plus pures coïncidences. Il en est ainsi des rapports entre deux êtres : après les préliminaires qui consistent à prendre la mesure de ses propres limites, il s’agit de rechercher les similitudes afin de jouir de cet heureux hasard. Pour ce qui reste, autrement dit la différence, elle correspond à la personnalité de chacun, défaut de la cuirasse commune qu’il vaut mieux ménager sous peine de divorce. Mais Aldox et moi n’en étions pas encore là, si jamais cela devait inévitablement arriver. Nous étions si proches de partager quelques analogies que nous ne pensions guère à autre chose.

Passons sur les détails de cette aventure. J’ignorais, ou feignais d’ignorer, le mobile exact qui agitait Aldox à ma surface, m’éclaboussant de ses beautés infernales. Par contre, je savais très bien où je voulais en venir. Et sans attendre que la police vienne me cueillir comme un fruit trop mûr pour être goûté en tout bien tout honneur. Vous allez me trouver plus bête que je ne suis, mais j’étais encore dans l’impossibilité de savoir si Armand s’était suicidé parce que Félicie l’avait quitté ou parce qu’il n’avait pas été dupe de ma supercherie et que, ne pouvant digérer ce morceau de chair humaine, il en avait fini avec ce cauchemar en se pendant à sa ceinture. Je ne savais même pas si la police n’avait pas entre ses mains une lettre qu’il aurait écrite dans la seule intention de me nuire. Je ne pouvais tout de même pas oublier que je lui prenais sa femme chaque fois que j’en avais envie, sans exception. Il devait me détester au moins un peu pour cette légitime raison. En tout cas assez pour déléguer les effets de sa haine à la justice des hommes. Vous voyez là comment je réussissais à embrouiller mon esprit. Et c’était dans ces sinistres conditions que je tentais d’attirer Aldox dans mon lit.

Certes, je n’ai jamais eu de goûts pour les pratiques homosexuelles. Il n’est pas dans ma nature d’aimer les hommes pour ce qu’ils sont. Je peux d’ailleurs l’affirmer maintenant plus sûrement qu’avant d’avoir connu Aldox (ou plutôt d’être connu par lui), car il est toujours délicat de prétendre se connaître, et donc de s’en tenir à l’hypothèse, avant d’avoir réuni les conditions de l’expérience, ce qui suppose un sacré effort d’imagination, et de l’avoir menée jusqu’à sa conclusion. C’est alors et alors seulement qu’il convient d’en tirer les conséquences. Aldox éjacula dans mon cul avec une vigueur qui me sidéra. J’étais conquis.

Nous profitâmes donc de ces sorties matinales, qui pouvaient d’ailleurs se prolonger jusque tard dans l’après-midi, pour nous retrouver l’un dans l’autre. Et de retour à la maison, nous vidions tellement de bouteilles que Leroutier, qui livrait dans la matinée en notre absence, ne tenait plus un compte exact de la consigne. Étant par nature à cheval sur les principes, il se montrait plus généreux qu’il aurait souhaité. Ce genre d’homme finit dans la misère, disait ma mère qui savait de quoi elle parlait. Je n’en dirai pas plus.

Et chaque nuit, que je passais dans la plus coupable insomnie, je me promettais, non pas de mettre fin à nos copulations, mais d’en venir au seul sujet qui motivait mon espèce de sacrifice moral : demander à Aldox de tuer à ma place et selon mon plan. Je demeurais, que cela lui plût ou non, seul maître à bord. Le second a beau enculer le commandant, il n’en reste pas moins que le navire doit suivre sa route sans dérive. Et plus tôt on est arrivé au port, mieux on se porte, quitte à se jeter sur la première fille venue pour essayer d’oublier qu’on ne ressemble jamais qu’aux circonstances qui nous enferment.

Contexte §12 – La garde

C’est drôle, me dis-je, mais alors que deux personnes disparaissent de sa vie, l’une tragiquement et l’autre mystérieusement, ce type réussit à les remplacer en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. On a vu débarquer chez lui non seulement un chauffeur à casquette, mais encore la sœur même du défunt. Et j’étais en train d’en parler à Ramon, un flic doué uniquement pour la garde, quand cette Cécile Gracetti, nom de jeune fille Joujouet, s’amène à bord d’une Deux-Pattes vert caca d’oie. La capote claquait au vent. C’est ce qui nous a fait retourner, car Ramon et moi on regardait du côté de chez Lordes, qui se fait appeler Petit Poucet maintenant. Un vrai dingue. J’aurais dû m’en douter. On insiste pour ne pas croire ce qu’on voit et finalement, on le voit pour en être certain. Quelque chose que Ramon ne comprendra jamais. Bref, la capote claquait dans le vent. Et je me dis « Qui c’est celle-là ? » au même moment que Ramon le dit tout haut, ce qui me rassure. Elle descend de la bagnole en serrant bien les genoux des fois qu’on soit placé dans un angle adéquat et elle arrive vers nous en souriant pour nous faire bander.

« C’est ici que vit monsieur Lordes André ? roucoule-t-elle.

— C’est plutôt la grande maison à côté, dit Ramon qui ne se sent plus pisser. Ici, c’est… c’était…

— Oh ! mon Dieu ! » s’écrie la belle sur des jambes qui ne la portent plus.

Je la cueille. C’est un beau fruit. Elle sent bon. Elle est à la fois dure et lisse. Comme j’aime. Ramon lui prend la main. À deux, on est à la hauteur. Sinon, je crois qu’on aurait peur de se retrouver seul avec elle. C’est ce que je lis dans les yeux de Ramon.

« Je vais vous accompagner, dis-je. On peut passer par le jardin, vous verrez.

— Sinon il faut faire le tour, précise Ramon, parce que la porte est de l’autre côté. Pourquoi se priver d’une facilité je le dis toujours : le plus court chemin est celui qui mène à Rome. »

On le saura. On ne sait pas ce qu’il veut dire par là, mais on le sait depuis longtemps. La fille se laisse faire. On sent qu’elle a l’habitude d’être traitée comme elle veut. Bref, je file un coup de coude à Ramon qui abandonne et je conduis la fille à la porte. En même temps, je lui demande son nom.

« Je suppose que vous êtes policier, dit-elle.

— Ça se devine tant que ça ?

— Mon frère vivait dans cette maison, si j’ai bien compris…

— Oh ! Je suis désolé… »

Et moi, quand je suis désolé, je lâche la fille comme la truite qui n’a pas le calibre. Elle me tend la menotte. Je ne sais pas quoi en faire.

« Cécile Gracetti. Armand Joujouet était mon frère.

— Ah ?... Vous vous appeliez Joujouet avant de… À moins que le père soit différent… ma sœur et moi on est dans ce cas… Ça complique… Ah… Je vous comprends…

— Je ne sais pas ce que vous comprenez, mais moi je ne comprends rien du tout ! C’est cette porte. À bientôt ! »

Vlam ! Elle me ferme la porte au nez. Des feuilles me tombent sur la tête. Ramon se marre.

Chapitre douze

Chapitre onze

« Je reviens de la morgue ! Je n’ai pas pu voir le corps ! Et il n’est plus question d’enterrement ! Vous pouvez m’expliquer ce qui se passe ? »

Châtaigne est dans tous ses états. Son visage est en feu. Comme elle a enlevé son chapeau sans ménagement, elle est décoiffée, jolie broussaille blonde qui rutile dans le soleil.

« Je n’y peux rien, balbutiai-je. Et je suis déjà au courant.

— Cette Félicie ! Ah ! si je… »

Elle en tord son chapeau et le fait craquer, ce qui étonne plus d’un insecte venu visiter les reliefs d’un repas que j’ai pris seul car Aldox ne déjeune pas ici aujourd’hui. Je ne sais pas où il déjeune. Nous ne sommes pas sortis. Châtaigne m’en veut et ne le cache pas. Elle trépigne.

« Pourquoi êtes-vous si pressée d’inhumer votre frère ? J’ai des raisons, moi, d’espérer que cette affaire prenne fin le plus vite possible. La maison est à moi, mais sans Félicie, je ne peux la récupérer.

— Consultez un avocat ! »

Maintenant, elle mordille ses doigts, évitant soigneusement de s’en prendre à ses ongles qu’elle a peints couleur de fraise avec des reflets métalliques. Quel beau cadavre elle fera quand j’en parlerai à Aldox ! Mais je n’ai pas parlé à Aldox. Je pensais lui parler aujourd’hui. Il est parti sans moi et sans rien expliquer. On ne se verra peut-être pas ce soir. Je boirai seul. Châtaigne tient à me maintenir à la surface de la réalité. Elle me harcèle. Ma position de notable. Mon influence. Ma générosité. Si je la laisse continuer, elle finira par parler de mon intelligence et je me retrouverai au bord de l’aveu avant même de caresser son cadavre. Qu’est-ce que nous ferons des corps si nous ne les mangeons pas ?

« Vous n’avez pas amené Isa ? Je brûle de la connaître !

— Cette façon de parler ! On ne brûle pas. Je ne dis pas que ça ne chauffe pas, mais brûler ! Tout de même ! »

Et voilà qu’elle riait. Belles dents jaunes d’une fumeuse en danger. Que fait-on des dents ? Les broie-t-on ? Et ensuite ? Dans quelle terre enfouit-on l’irréductible ? Comment aurais-je pensé à ces détails croissants ? Moi qui ne comptais que sur quelques filets bien choisis.

« Il n’y a donc rien à faire, sinon attendre que Félicie revienne ? Mais c’est insupportable rien que d’y penser ! »

Je ne sais plus aujourd’hui qui était l’auteur de ce cri. Châtaigne accepta un verre de vin additionné de gnôle. Elle serait ma compagne du soir. Que pouvais-je rêver de mieux ? Je n’ai pas de haine contre les femmes comme le violeur impuissant. Mais si elle ne meurt pas d’un coup, comment se défend-on contre elle ? Où trouve-t-on cette violence ? Mon mobile m’apparaissait bien faible. À quoi condamne-t-on un pauvre diable qui s’est taillé deux filets dans la fesse d’un passant qui n’a rien senti grâce à une anesthésie dont l’ami Hachure avait confié le secret et la substance ? Quelques mois dans un asile de détraqués mentaux. Et c’était à ce ridicule enfermement que je voulais échapper ? J’étais fou rien que d’y penser.

« Que comptez-vous faire ? me demanda l’impatiente Châtaigne.

— Mais rien voyons !

— Je savais bien que je ne pouvais pas compter sur vous ! Armand m’avait prévenu. Vous êtes un… mou !

— Je ne suis pas mou ! Au contraire. Tenez ! »

Je lui tendis ma belle queue toute droite et palpitante. Elle sourit, disant :

« Il m’avait parlé de ça aussi, Armand.

— Oh ! Félicie ne s’en plaignait pas…

— Félicie ? Je parlais de lui, d’Armand…

— Vous savez cela aussi…

— Nous avions une enfance commune, Armand et moi…

— Je l’aimais, Châtaigne ! Je vous défends de dire le contraire !

— Remettez cet objet où vous l’avez trouvé. Si quelqu’un entrait…

— Mais qui ? Je ne vois personne… ces deux flics n’ont pas vue sur cette terrasse. Vous pensez bien que je sais préserver mon intimité !

— Je parlais d’Aldox…

— Je ne l’aime pas ! Mais j’ai besoin de lui…

— Rangez-moi ça, vous dis-je ! Vous allez faire une saleté, là ! Vous n’avez pas honte ? »

Honte ? Pourquoi ? J’avais l’excuse de la folie. Une hérédité. Et je n’avais encore tué personne. Mais étais-je assez fou pour espérer tuer toute la chaîne des témoins ? Je souffrais, simplement. Et je n’avais aucune envie de passer trop de temps derrière les murs d’un établissement où je serais marqué au fer rouge non pas de l’infamie, qui m’eût parfaitement convenu, mais de la peur de recommencer pour obtenir toujours le même résultat idiot. Mais entre la sodomie, que je subissais, et la chair humaine, dont je pouvais doublement jouir, un gouffre d’incompréhension s’était creusé et je ne pouvais même pas en accuser la femme. Celle-ci me paraissait aussi douce qu’un bonbon de chocolat fourré à la crème de praline. Quel doigt ! Et quelle envie de le lécher ! Palliatif ou supplétif ?

« Il ne reste plus qu’à attendre, quoi, fit Châtaigne d’une voix désespérée.

— Vous pouvez attendre, vous ! Mais pas moi ! m’écriai-je.

— Alors pourquoi vous tournez-vous les pouces en attendant ? »

Elle criait elle aussi. J’entendis la porte du fond du jardin s’entrouvrir. La vigne frémit elle aussi. De cet interstice, un regard exercé pouvait facilement observer que je bandais dans mon pantalon. En face de moi, tout aussi frémissantes, les cuisses croisées de Châtaigne se donnaient en spectacle. Je lui fis signe qu’on nous espionnait. Elle suivit mon regard et se pencha vers moi.

« Je vous la suce ? Rien que pour rigoler… ? »

Je ne savais pas… Jusqu’où irait-elle ? Le moment était d’un comique sans doute à toute épreuve, mais tout de même, entre le spectacle des cuisses et une fellation, il y a un abîme !

« De quel abîme parlez-vous ? Ce n’est pas un abîme. Et puis de toute façon je n’ai pas l’intention de me laisser pénétrer par une chose aussi énorme. C’est de famille ? »

J’y pensais pendant que le plaisir venait. Un enfant m’aurait fait le plus grand bien. Il aurait occupé utilement mon oisiveté maladive cause de tous mes ennuis. Et moi qui parlais de solitude ! Je n’étais pas seul. J’étais désœuvré. Homme sans œuvre. Incapable de se contenter de l’appel d’un simple poème. Et moins encore des inventions de ma fantaisie. La porte couinait. Les feuilles tremblaient. Que faisaient donc ces deux flics ? Ensemble ou chacun de son côté ? Châtaigne releva la tête pour dire :

« Des photos, pardi ! »

 

Contexte §13 – Le dernier repas

Vingt ans après, à Sancy-la-verte, la gare de chemin de fer servait de dépôt municipal. C’est là que Félix Gandin gagnait sa vie pendant que Jocaste Gandin, son épouse, perdait la sienne dans l’exploitation familiale héritée à la fois des Gandin et des Gamette. Mais cette heureuse association, c’était du moins ainsi que l’avaient considérée les pères Gandin et Gamette, bien que solide par la force de l’amour, battait de l’aile sur le plan économique. Comme disait Félix, ça nourrissait les poules. Et les poules pondaient, tandis que Jocaste en avait abandonné l’idée et avec l’idée, le traitement du docteur Bedoule.

Pourtant, les époux Gandin avaient trois fils. Et les trois étaient fonctionnaires de la préfecture sise à Pazé. Ils étaient mariés, avaient conçu à l’heure qu’il est plus de dix enfants et on attendait que la famille s’augmente prochainement. Cette joyeuse et bruyante tribu était réunie sous la treille quand André Lordes arriva, escorté de deux chaperons blancs qui le serraient de près tandis que le troisième, tirant nerveusement sur sa pipe, tenait encore le volant, n’ayant pas coupé le moteur.

Félix se leva. Il remit son chapeau pour quitter l’ombre de la treille. Le soleil était d’une rare violence ce jour-là. L’un des chaperons lui tendit un papier, mais Félix se jeta presque dans les bras d’André qui pleurait. Se connaissaient-ils ? Non. Les trois frères, qui avaient déjà vécu le même style de rencontre, presque une cérémonie, se levèrent aussi. Jocaste sortit son mouchoir. Le chaperon cogna légèrement le coude de Félix avec la main qui tenait l’indispensable papier, lequel nécessitait une signature.

« On a le temps, dit Félix. Rejoignez-nous donc pour fêter ça. Viens, mon petit André. Je vais te présenter. Tu es des nôtres. »

Cependant, le chaperon insistait. Il fournissait même le stylo. Félix prit le papier, mais pas le stylo. Puis il poussa André vers la table.

« Tu verras ! » répétait-il.

Les deux chaperons trottinèrent sur leurs grosses pattes bleues tandis que leurs tabliers voletaient autour d’eux.

« Drôles d’oiseaux ! » dit un enfant.

On lui fit la leçon : ces messieurs à l’air terrible étaient simplement utiles ; ils n’avaient rien à voir avec ce qui arrivait ; il fallait se montrer poli et surtout, la fermer. André, entendant ce propos tenu par Jocaste, se laissa emporter par les bras puissants de la vieille femme. Puis tout le monde se leva et le désordre fut tel que les chaperons regagnèrent leur voiture sans avoir obtenu une signature. Et ils disparurent comme ils étaient venus.

Voilà comment commença la nouvelle vie d’André Lordes après vingt ans passés dans un établissement dont il ne sortit jamais pendant tout ce temps.

« Qu’est-ce que tu manges ? demanda Félix qui connaissait la réponse.

Un enfant ! » s’écria André.

Et tout le monde se remit à manger et à boire pour entretenir mille conversations qui atteignaient leur but : convaincre l’autre, ce qui était facile. À la fin de l’après-midi, les trois frères et leurs descendants s’en allèrent dans un nuage de poussière traversé de coups de klaxon et de cris incompréhensibles mais aimables. Félix, Jocaste et André se retrouvèrent seuls pour achever ce qui restait de liqueur.

Il y avait vingt ans qu’André, qui se faisait appeler Petit Poucet, ne buvait plus de liqueur extraite de la bonne terre. Ainsi, ce soir-là, il se coucha dans une joie telle qu’il en rêva. Au matin, il riait encore.

« Je ne sais pas ce qui te fait rire, lui dit Jocaste en servant le café, mais ça me fait plaisir. Il n’y a rien comme le plaisir pour rendre heureuse une femme. »

Sur ces mots, prononcés avec la même joie qui animait André, le vieux Félix s’assombrit. Il ne lui fallut pas une minute pour quitter la table. André se mit à trembler. Il avait peur de Félix. Félix lui avait tout de suite inspiré la peur. Jocaste trempait joyeusement ses tartines beurrées dans le café noir. Bien noir, disait-elle.

Ensuite, en l’absence de Félix qui était passé Dieu savait où, et il le sait encore, Jocaste fit visiter la maison et ses annexes et alentours à un André qui avait perdu la langue. Elle ne s’en formalisa pas. Au contraire, elle le câlinait sans arrêt, le traitant comme un fils, disait-elle.

Ainsi passa la matinée. Il était midi juste quand Félix rentra du travail pour une coupure de deux heures. La table était déjà mise. André s’aperçut alors qu’il y avait une quatrième personne dans la maison. Elle n’était pas tout à fait une jeune fille, mais une créature dont il ne pouvait dire que c’était une enfant. Il la vit aller et venir avec toujours quelque chose dans les mains. Il allait lui dire bonjour, mais les deux vieux semblaient l’ignorer. André se dit qu’il était sûrement en train de rêver. Si je la mange, se dit-il encore tandis que le repas était servi par la même créature, il ne se passera rien. Et il la mangea le lendemain avant de se coucher.

Chronique parue dans Notre Message.

Chapitre treize

Chapitre douze

Je suis un monstre, mais pas un monstre de cinéma. Rien à voir avec Robert de Niro dans le rôle de Max Cady. Je ne représente rien. Je suis une anecdote comme à peu près tous les monstres réels. On ne dirait pas, à me voir, que je suis capable de commettre le pire. C’est que la fiction a besoin de montrer pour exister, alors que la réalité doit être cachée. C’est la raison pour laquelle il est plus facile de créer Max Cady que de comprendre que j’existe.

Pendant que les deux flics qui gardaient la maison d’Armand prenaient des photos de Châtaigne et de moi, Aldox rangeait la voiture devant la porte sous le regard médusé de mon ami Hachure. Aldox vérifia la fermeture des portières, jeta un œil expert sur les roues qui laissaient libre la rigole et s’apprêta à monter les escaliers. Mais Hachure était déjà sous le porche, le chapeau à la main et dans l’autre un cigare qu’il avait eu l’imprudence de laisser s’éteindre et l’intention de le rallumer quand les conditions seraient réunies. Aldox le considéra d’un œil amusé. Hachure s’en formalisa aussitôt. Il attendit cependant que l’autre se signalât par un premier flot de paroles. Aldox se contenta d’un :

« Bonjour…

— Je suis ravi de vous connaître, fit Hachure.

— J’aimerais bien être ravi, mais je ne sais pas qui vous êtes…

— Oh ! Excusez-moi ! Docteur Henri Hachure. Petit est mon ami.

— Vous voulez dire… ?

— Je veux dire que si vous parvenez à ouvrir cette porte, vous serez aussi mon ami.

— Il faut une clé pour ça, sourit Aldox en secouant la sienne.

— Vous allez être surpris par la bizarrerie de la situation… »

Et en effet, la clé n’entrait pas dans le trou de la serrure. On voyait nettement que celle-ci avait été changée.

« Je ne comprends pas… fit Aldox, tournant la clé devant ses yeux comme s’il était sûr de ne pas se tromper et qu’il soupçonnait d’être victime d’une fiction.

— Il semblerait que notre ami commun ait des projets pas forcément en accord avec les nôtres, dit Hachure qui devenait pâle. J’ai la même… »

Il montra sa clé et tenta de la faire entrer dans la serrure.

« Je sonne depuis dix minutes et personne ne répond, continua-t-il. Est-ce que vous comprenez quelque chose ?

— Nous allons passer par la maison d’Armand, dit Aldox. Les flics ne verront pas d’inconvénient à nous laisser passer.

— J’ai déjà essayé, pensez-vous ! Mais il n’y a plus de flics et la maison est fermée !

— Faut-il en conclure qu’il n’y a plus personne non plus dans celle-ci ? se demanda tout haut Aldox.

— Je n’y ai pas pensé ! » s’écria Hachure.

Ils descendirent les huit marches du perron et chacun attendit sur le trottoir que l’autre fît une proposition. Il fallait aller immédiatement au commissariat de police. Mais on hésitait. Ou plutôt, chacun pensait qu’il n’était pas utile d’y aller ensemble.

« Allez-y, dit enfin Hachure. Je reste ici au cas où Petit revienne d’une course. Il est souvent chez Leroutier en ce moment. Vous savez bien pourquoi… »

Aldox ne releva pas la pointe. Il hésitait. Sa dernière visite au commissariat n’avait rien eu d’enchanteur. Il ouvrit la portière de la voiture côté chauffeur.

« Montez ! dit-il. Je vous amène. Ce n’est pas l’affaire d’un employé que de se renseigner ainsi sur son patron. Ils apprécieront si vous êtes un ami ou autre chose.

— Autre chose ? Mais dites donc ! Qu’est-ce qui vous passe par la tête ?

— Montez et fermez-la ! »

Quand Hachure entra seul dans la salle de réception du commissariat, il aperçut tout de suite Poucet qui était assis à l’entrée d’un long couloir, parfaitement tranquille, un cendrier dans une main et un cigare dans l’autre. Il s’approcha, presque prudent. Poucet se leva, pinçant de grosses lèvres qui avaient reçu des coups. L’œil n’était pas en meilleur état. Le col de la chemise était ensanglanté.

« Mais enfin, mon ami ! Tu as été battu !

— Si tu savais !

— Mais je sais rien, mon ami ! J’arrive tout juste. J’ai attendu dix minutes devant ta porte sans pouvoir l’ouvrir. Tu as changé la serrure. C’est fou ça !

— La serrure a bien été changée, mais je n’y suis pour rien. C’est la police…

— La police a changé la serrure de ta maison ! Je voudrais bien voir ça ! On ne change pas la serrure des gens sans raison. Il y a une raison ? C’est ce que tu veux me dire ? »

L’inspecteur Pastas, qui tabassait un innocent dans son bureau, sortit pour répondre à ce flot de questions. Poucet se rassit. Il tira une longue bouffée de son cigare et la rejeta tout aussi longuement, les yeux dans le vague des volutes. Il ne vit pas que Hachure était entré dans le bureau de Pastas.

« J’exige une explication ! fit Hachure à peine entré.

— Il y en a une, rassurez-vous. Nous avons dû maîtriser votre ami Poucet…

— Mais pourquoi ? Je veux savoir.

— Il s’est énervé quand je lui ai annoncé la nouvelle… et Ramon a, je dois le reconnaître et m’en excuser, prit les devants. Vous savez comment ça se passe…

— Pas du tout ! De quelle nouvelle s’agit-il ? Quelqu’un est mort ?

— Félicie est morte…

— Vous m’en voyez bouleversé ! Je m’assois. Et Petit s’est énervé au lieu de s’effondrer comme il le fait toujours ?

— Il était par terre en effet quand je lui ai annoncé la deuxième nouvelle…

— Un autre mort ! Vous exagérez !

— C’est ce qu’il a dû penser pour se mettre dans un tel état. Mais le mort était déjà mort…

— Je ne comprends rien… »

Pas peu fier de mener le dialogue à l’avantage de son mérite, Pastas décrocha le téléphone et appela le labo. Il raccrocha une seconde après.

« Vous allez voir, dit-il en se frottant les mains.

— Qu’est-ce que je vais voir ? Une horreur ? Épargnez-moi ce suspens ridicule, je vous prie !

— Je n’ai pas l’habitude d’épargner. Ce n’est pas dans mes cordes. On a retrouvé Félicie…

— Morte ? Vous l’avez déjà dit…

— Morte et digérée…

— Petit ! Oh ! mon Dieu !

— Non. Pas Petit. Armand. »

Hachure n’eut pas le temps de sortir son mouchoir que Max Agile était déjà entré avec un dossier sous le bras. Pastas fit les présentations.

« Entre hommes de science, vous allez nous comprendre, dit-il. Ce que je comprends moi n’a plus d’importance. Armand a tué sa femme et l’a mangée. On ne risquait pas de la retrouver.

— Mais alors… Petit… ?

— Il y avait des traces d’une deuxième victime dans les intestins d’Armand…

— Mais qui donc ?

— Félix Kakak, agent de police à Salix. Max ? Fais entrer monsieur Kakak.

— Et Lapareille ?

— Après. D’abord Kakak. Respirez un bon coup, docteur. »

Contexte §14 – L’inexistence

Chez les Gandin, vingt ans plus tard, ça courait dans tous les sens.

« Il l’a violée ? Est-ce qu’il l’a violée ?

Comment voulez-vous qu’on le sache ? Il l’a bouffée tout entière !

Mais les os ? Il n’a pas avalé les os, tout de même !

Rien ! Il ne reste rien !

Comment savez-vous qu’il l’a bouffée alors ?

Qui voulez-vous que ce soit ?

Mais elle a peut-être fugué. Avez-vous cherché ?

Nous on dit qu’il l’a bouffée ?

Où est-il ? Vous l’avez enfermé ?

Allez savoir où il est ! Mais il n’ira pas loin. »

Et pendant que les journalistes marchaient sur les pieds de la gendarmerie, les époux Gandin se morfondaient, assis l’un à côté de l’autre au pied de leur lit.

« Ça devait finir par arriver. C’était leur quatrième cannibale. Dire qu’ils ont des petits enfants. Non mais ! Tu parles d’une administration ! Vous avez les adresses de ces… frères ? »

Plusieurs voitures filaient en ce moment vers Pazé. Les adresses des trois frères étaient connues.

« De toutes les façons, dit un gendarme, on va les écouter eux aussi…

Dire qu’il venait à peine d’arriver… Et le lendemain, il se tape la servante. Une gamine sans passé et maintenant sans avenir…

Tu veux dire qu’elle était sans avenir de son vivant, parce que maintenant, ya plus ni passé ni futur qui compte pour elle.

Comme si elle n’avait jamais existé…

Je vais mettre ça dans mon article, tiens. Jasmine, celle qui n’a jamais existé. »

Chapitre quatorze

Dernier chapitre

Moi aussi j’ai pensé que tout était fini quand ils m’ont emmené au commissariat. Et pendant vingt ans, à Lemprin, j’ai vécu comme si je n’avais plus rien à espérer du désir. On m’a même confié des tâches en surestimant mes capacités à retourner en enfance plutôt que de m’enferrer dans la folie. Armand avait été plus loin que moi, mais il était allé où je ne voulais pas aller. Il n’avait mangé Félicie que pour la faire disparaître. Je me suis longtemps demandé s’il avait agi ainsi pour effacer les traces de son crime ou s’il y avait une raison plus profonde à cette tentative d’anéantissement. Je m’en suis fait des dizaines de romans, dont celui-ci, qui est le nième, sans que je sache à quel degré de la série il est apparu. Est-ce que c’est important de retrouver ces autres traces ? Sans doute. Mais on ne vit pas vingt ans de sa vie sur le même mode et la même tonalité sans perdre le fil d’une aussi monotone histoire personnelle. Elle était censée ne jamais s’achever, comme un jeu de l’oie circulaire, autrement que par la mort. Voilà comment la mort devient un personnage au lieu de tuer le personnage.

Mais un jour d’été, une gentille dame que je ne connaissais pas est entrée dans ma chambre. Il y avait si longtemps que je n’avais pas vu une femme en habit de ville que j’ai cru à un rêve. Et elle s’est inquiétée pour moi, me regardant comme si elle était venue pour rien, qu’elle s’était trompée sur mon compte et qu’elle devait reconstruire l’argumentaire qui justifiait sa visite, ou en abandonner la perspective à tout jamais. Ainsi, je perdrais la vie sans qu’elle le sût.

Pourtant, elle se réveilla de ce mauvais rêve. Peut-être refusait-elle de reconnaître qu’elle était dans l’erreur à mon sujet. Elle me parla longuement de l’existence, passant en revue, avec un sens de l’ordre croissant qui m’effraya un peu je dois dire, tous les moments qu’un homme a le choix de vivre ou de laisser aux autres. Heureusement, je ne me suis pas endormi avant la fin. Et deux jours plus tard, on venait me chercher.

On les appelait Char et Lot. C’étaient deux types costauds qui partageaient une intelligence de gardien. On ne demande pas à un gardien de réfléchir, mais de garder, d’empêcher toute intrusion dans le domaine qui leur est confié et surtout, de ne rien laisser filtrer à l’extérieur, ni l’être qui s’y trouve, ni ce qu’il représente, ni ce qu’il possède encore.

Ils attendirent patiemment que je m’habillasse en civil. J’ai soigneusement plié mes habits hospitaliers et tout aussi heureusement, je les ai déposés sur le lit. Je n’ai exprimé aucun sentiment. Par contre, on pouvait percevoir nettement ma joie. Il n’en fallait pas plus pour les convaincre que la direction, selon l’avis de la dame, ne se trompait pas à mon sujet. Et pourtant, deux jours plus tard, la Presse accusa cette direction d’avoir fait preuve d’un manque de jugement inadmissible à ce niveau de l’administration de la folie.

Et trois jours après, j’étais de nouveau enfermé. Oh ! non pas parce qu’ils avaient réussi à me capturer. Je me serais tué avant. Et Jasmine aussi se serait tuée. Et on aurait tué tout le monde, comme l’ami Ubu. Non, nous étions enfermés, mais ce n’était pas une prison. Pas de murs obscènes. Pas de médicaments castrateurs. Rien qu’elle et moi, dans les bras l’un de l’autre. La nuit s’était refermée sur nous et nous n’avions plus de rêves à troquer contre un peu de réalité.

Comme il n’était pas question de faire de la lumière, nous ne voyions plus. Je lui ai parlé de Char et de Lot. Elle s’est amusée comme une folle, ce qu’elle était, car il fallait être folle pour me suivre au bout d’un monde que je ne connaissais pas plus qu’elle et dans lequel elle ne se serait pas aventurée seule. La caressant, je mesurais ce degré de douce folie. Il n’y avait aucune violence en moi. Je n’ai jamais été violent. Bien sûr, monsieur Kakak vous dira le contraire et vous montrera sa fesse meurtrie comme le font les anciens combattants qui ont pourtant besoin de cette preuve pour exister. On ne m’en a pas voulu pour ce que j’avais fait à monsieur Kakak. On ne m’en a pas beaucoup parlé non plus. Monsieur Kakak avait exprimé la colère que lui inspirait cette attitude de la part de l’administration chargée de me retenir au sein même de la folie qu’il faut bien partager alors avec ces autres en particulier. Quant à l’opinion, elle se partageait entre ceux qui pensaient qu’Armand avait entièrement mangé Félicie et ceux qui me soupçonnaient d’avoir partagé cet infernal repas avec lui. Il faut dire que j’avais avoué lui avoir fait manger un filet de la fesse de monsieur Kakak. On pouvait alors en conclure qu’il savait très bien ce qu’il avait mangé. De là à faire de nous deux complices, il n’y avait qu’un pas qui était vite franchi par les plus dubitatifs. Vous comprenez que l’homme qu’on enferma vingt ans n’était pas celui qui avait mangé la fesse de monsieur Kakak, qu’il l’eût partagée ou non avec consentement ou pas, mais celui qui était soupçonné d’avoir partagé le beau corps de Félicie et peut-être même de l’avoir fait passer de vie à trépas. On m’avait d’ailleurs posé la question : Avez-vous tué Félicie ?

Je n’ai jamais répondu à cette question et vous n’en saurez pas plus vous non plus.

Dernier contexte – La condamnation à mort

Vous savez qui veut me tuer ?J’ai appris ça hier en regardant la télé. J’ai droit à la télé depuis une semaine. Le droit, il faut le gagner. Ça vous oblige à travailler. Voilà comment on construit une société parfaite. L’imperfection, c’est qu’il faut qu’elle soit construite par une autre société. Ayant vécu dans celle-là aussi, je peux vous parler de ses défauts. L’un de ceux-là, c’est que vous ne savez toujours pas qui veut me tuer. Si vous n’avez pas regardé la télé il y a dix-sept ou dix-huit ans, vous ne le savez pas. Je crois même qu’on ne parlera plus de moi si je n’écris pas un roman sur le sujet. Ce serait l’histoire d’un type qu’un autre type veut tuer. On se demande alors pourquoi. Et celui qui risque d’être tué fait tout pour que l’autre ne dise pas pourquoi il veut le tuer. C’est peut-être comme ça qu’on finit par se faire tuer, je n’en sais rien. Donc : c’était le père de Félicie qui voulait me tuer. Il était de ceux qui pensaient que j’avais été au moins le complice d’Armand, ce qui laissait à l’imagination toute latitude pour faire de moi le meurtrier de Félicie. Je ne commencerai pas mon roman par là si jamais un jour je l’écris. Non seulement ce serait complètement faux, mais l’enquête finirait par prouver le contraire. Alors à quoi ça sert que le père de Félicie veuille me tuer ? Tout ça parce qu’il ne peut pas tuer Armand. Et on ne l’entend jamais parler d’Armand qui est pourtant le seul coupable. Tout ce que j’ai fait de mal, je le dois à monsieur Kakak. Et celui-ci n’a jamais dit qu’il voulait me tuer. Si jamais je sors un jour de ce trou où il faut que je me gagne le droit alors que j’étais un privilégié, il faudra que je me protège du père de Félicie et peut-être aussi de monsieur Kakak. Première chose : me renseigner pour savoir s’ils existent encore. Voilà ce que je ferai si on me libère dans je ne sais combien de temps parce que dans le monde parfait où je vis, il n’y a pas de règles. On y travaille dur pour gagner des droits, c’est tout.

Lettre d’André Lordes à Henri Hachure après dix-sept ans d’internement.

Dernier chapitre

Jasmine avait maintenant l’air d’une petite bourgeoise dans sa robe d’été. Ses pieds suaient dans de rouges sandalettes à gros talons hauts. Le chapeau valsait dans le vent et elle était contrainte de le retenir, montrant ainsi sa petite touffe de poils roux et, derrière la bretelle, le sein naissant d’une poitrine osseuse à souhait. Nous avions l’air, car je n’étais pas moi-même mieux rembourré, de deux petits bourgeois se rendant aux eaux. Nous prîmes le train après avoir dévalisé une personne âgée de… voyons… au moins quatre-vingts ans passés. Et nous eûmes du mal à lui faire entendre raison. Ces petits employés qui « touchent » une retraite confortable sont plus méchants que l’épicier qui vit de ses propres rentes. Nous ne la mangeâmes pas. Elle n’était pas morte non plus. Et à entendre son souffle exaspéré, je conçus qu’elle voulait vivre encore un peu. Nous l’abandonnâmes dans la rue même où nous la détroussâmes. Elle revenait de la poste.

Dans le train, nous dévisageâmes les passagers. Nous savions que monsieur Kakak et monsieur Singer étaient encore en vie. Il ne manquait plus à notre déroute de cavaleurs qu’ils eussent l’idée de prendre le même train que nous.

Kakak avait publiquement juré de venger sa fesse. Cette attitude prêtait à rire. Il fut donc, pendant quelque temps, l’objet de fort méchantes caricatures. Puis on l’oublia et il prit une retraite anticipée avec pension d’invalidité et médaille d’honneur. Était-il encore en mesure d’accomplir sa promesse de vengeance ? Jasmine comptait sur ses doigts devant tout le monde. On riait sous cape dans le compartiment. Je ne pouvais tout de même pas tuer tout le monde. Cette totalité, même réduite au contenu d’un compartiment, m’interdisait toute action péremptoire. Je me contentais de péter de temps en temps. Ces rieurs impunis ne riraient plus quand ils apprendraient que j’étais le fameux ogre de Chapouteau.

« Va donc, petit livre, et choisis ton monde ; car, aux choses folles, qui ne rit pas, bâille ; qui ne se livre pas, résiste ; qui veut raisonner, se méprend ; et qui veut rester grave, en est maître, » écrit Rodolphe Töpffer dont le docteur Festus ne quitte pas ma poche d’évadé.

À dire vrai, j’étais méconnaissable. Nous descendîmes à Pazé et prîmes le temps de déjeuner au buffet. Un copieux cassoulet précédé d’une salade de gésiers compléta le carburant nécessaire au bon fonctionnement de mon usine à sulfure d’hydrogène. Jasmine ne pétait pas, mais son rire était si pointu qu’on le trouva désagréable. On grimaça beaucoup ce midi-là au buffet de la gare de Chapouteau. Nous en sortîmes à une heure, cigare au bec pour moi et petit verre de porto pour ma compagne qui le leva devant la statue de Félicien Grosseau, magistrat et poète local.

Il était donc relativement imprudent de remettre les pieds dans mon ancien fief. Cependant, l’homme fier et droit que j’avais été était oublié, si je me fiais aux gazettes lues pendant mon enfermement. Nous nous arrêtâmes devant la maison. Le docteur Hachure qui y exerçait n’était pas celui que j’avais connu sous le nom d’Henri. Celui-ci s’appelait George. Sa plaque de cuivre rouge annonçait une spécialité contraire à mes convictions. Qui me vit grimper les huit marches du perron pour cracher sur cette ignominie déclarée ? La rue était déserte. Jasmine me tira par la manche et nous fîmes le tour. L’ancien garage d’Armand était ouvert. En fait, ses portes n’avaient pas été fermées depuis longtemps. Ma voiture, celle que conduisit Aldox le bien-aimé, gisait sous des bâches trouées et poussiéreuses. Plus loin, le portail de la maison branlait sur une charnière. L’allée était envahie d’herbes sauvages. Le toit de la maison effleurait le ciel gris, mais la façade avait disparu depuis longtemps derrière l’écran des acacias et des ronciers. Jasmine pleura.

Je revenais, disait-elle, comme si j’allais mourir bientôt. Elle se jetterait sous un train si cela arrivait avant que je lui fisse un enfant. C’était son idée fixe. Fille ou garçon, elle l’appellerait Joie. Et elle ne me demandait pas mon avis. Où allions-nous habiter ?

La société des hommes n’a pas prévu d’abriter les fous ailleurs qu’entre quatre murs aux fenêtres barreaudées. Ne comprenait-elle pas que je désirais l’emporter avec moi dans la mort ? J’avais prévu de mourir entre ses cuisses fragiles, mordant sa tendre joue comme si j’allais la manger. Elle n’aurait plus ensuite qu’à mourir. De quoi ? Je ne savais pas. Mourir après moi. Je n’avais pas pensé mon suicide en d’autres termes. Je ne savais même pas, en sortant légalement mais pas librement de mon enfer, que je rencontrerais l’amour. Elle me perturbait, voilà !

Nous prîmes un bain de foule. La foire aux bestiaux battait son plein. Si monsieur Singer voulait encore me trouver, il ne savait pas où me chercher. J’avais cet avantage sur lui. Quant à Kakak, était-il encore en vie ? Jasmine se mordait les lèvres en m’entendant raisonner de la sorte, mais elle ne disait rien, tenait son chapeau à cause du vent, ainsi que le bas de sa robe. Je n’avais pas espéré un bain de foule, moi.

Une énorme chenille mécanique emportait des crieurs fous sous sa peau qui se refermait éclatante de couleurs et de formes. Jasmine eut peur. Nous reculâmes devant cet engin. Et comme l’odeur du caramel se répandait, nous nous arrêtâmes pour observer la confection d’une pomme d’amour. Jasmine finit par la croquer. Sa petite langue rose sortit de sa bouche et en lécha le pourtour. Et ses yeux de souris se recroquevillèrent comme deux insectes. Nous courûmes avec les enfants sans savoir ce qu’ils fuyaient. Mais fuyaient-ils, eux ?

J’ai souvent imaginé une fête foraine sans musique. À la télé, il suffit de couper le son, mais alors on n’entend pas le souffle des gens qui sont tout de même forcés de respirer. Si je supprime la musique, ce n’est pas pour ne plus entendre les gens. Ils peuvent même parler et il est possible que je ne comprenne pas un mot. Mais ici, ce jour-là, la musique prenait toute la place. Musique d’instruments, car nous n’en connaissons pas d’autres. Et c’est ce qui m’étonne le plus en ce monde, considérant que le bruit n’est pas de la musique, sinon ce serait trop facile d’en être le mélomane.

Avec l’homme, il faut que ça tourne, que ça balance, que ça revienne après un éloignement plus ou moins compréhensible… Et tout ça, en musique. Avec des musiciens cachés, enregistrés, innommables à moins d’une reconnaissance médiatique. Je plongeai Jasmine dans cette énergie. Elle se mêla aux enfants. J’étais son spectateur. La vitesse d’un manège souleva sa robe et le chapeau voltigea au-dessus d’une forêt de mains. Je recommençais à m’étourdir à force de penser à ces choses qui, en principe, ne viennent jamais à l’esprit de l’être aux commandes de son existence. Je ne devrais jamais sortir sans cicérone, je le savais. Et Jasmine n’avait rien d’un coryphée.

Exaspéré, l’esprit toujours en proie à des apparitions bornées par les spectres de Kakak et de Singer, j’arrachais Jasmine à ce vertige circulaire, saisissant d’horreur les enfants. Elle était si légère, et peut-être si inexistante, que je courus sans effort. Et je la déposai devant un stand de tir. Un homme, les coudes sur le comptoir, y brisait des pipes, l’œil visé au guidon. Avec l’autre œil, il salua Jasmine, puis il le ferma et tira encore, brisant les pipes sans en rater une. Puis il tendit la carabine à Jasmine, lui proposant d’essayer. Elle rougit. Je l’encourageai. L’homme me lança un regard maussade, puis sourit de nouveau en prenant le menton de Jasmine entre ses doigts. Pendant ce temps, le forain chargeait la carabine.

Enfin, Jasmine épaula. L’homme était derrière elle, la serrant de près. N’avait-il pas l’impression de la fragiliser encore ? Moi, elle me faisait toujours cette impression. Bien sûr, je n’avais pas prévu de la partager avec un inconnu. Et moins encore au milieu d’une foule animée par la seule intention de prendre plaisir à tout prix. Elle sentait encore le caramel. Il la huma, fourrant son nez dans les cheveux un peu défaits par les tourbillons du manège trois minutes plus tôt. Jasmine appuya enfin sur la détente et une pipe se brisa. L’homme poussa une espèce de beuglement ignoble. Le forain, à l’abri derrière un pan de tôle verte figurant un arbre, montra une tête franchement émerveillée. Puis elle disparut promptement, car le doigt de Jasmine revenait sous le pontet et sa pulpe tâtait déjà le fer de la détente. Le coup partit.

Je ne compris pas tout de suite ce qui se passait. L’homme recula, comme un ivrogne qui laisse couler le contenu de son verre sans parvenir à la redresser. Son visage pâlissait sous l’effet d’une peur atroce. La carabine heurta le bord du comptoir et tomba sur le bout du canon puis rebondit pour disparaître dans l’ombre. Je vis alors Jasmine glisser à la surface de l’homme qui tenait pourtant ses mains en l’air, comme s’il ne voulait pas y toucher maintenant qu’elle l’effrayait pour une raison qu’il comprenait parfaitement alors que j’en étais à me demander à quel jeu ma petite compagne jouait maintenant. Elle se tortilla comme un chiffon et acheva sa chute entre les jambes de l’homme qui ne pouvait plus reculer à cause d’un autre homme qui se tenait derrière lui pour le soutenir. Pendant tout ce temps, qui dura une demi-seconde, il me sembla que la musique s’était arrêtée et qu’on n’entendait plus que mon propre souffle.

Une fois à terre, Jasmine fut prise de convulsions, exactement comme un chat sur le point de crever. L’homme mit instantanément un genou à terre et se pencha, aidé en cela par l’autre homme qui ne regardait pas, mais voyait la foule s’avancer, menaçante et rapide. Le forain, d’un bond, avait franchi le comptoir et soulevait maintenant la tête de Jasmine. Ses grosses mains étaient délicates. Il reposa la tête sur un vêtement roulé par quelqu’un. Un autre bond l’éleva encore au-dessus du comptoir. Debout derrière l’écran-arbre de tôle verte, il téléphonait. Jasmine avait disparu derrière une forêt de jambes immobiles. Je pris les miennes à mon cou.

Vous allez me trouver lâche. Je comprends… mais qu’aurais-je bien pu changer à ce qui venait de se passer ? La petite balle de plomb avait ricoché dans une concavité de la tôle derrière les pipes. Et, par un hasard qui me désignait, elle était revenue pour se loger dans l’œil qui l’avait guidé. Cela avait pris une fraction de seconde. On ne peut rien contre ce type de temps. Personne n’y peut rien. Vous comme moi. Alors j’ai choisi de vivre. Je ne savais pas si Jasmine vivait encore ou si le destin la privait simplement d’un œil. Ce qui importait sans doute, c’était que je fusse moi-même privé de cet amour. Et par hasard encore ! Celui qui fait bien les choses. Et qui fait de moi le jouet de je ne sais quel enfant privé de dessert.


 
 

 

 

 

 

 

 

 

Voyage avec un mort

qui n'était autre que moi-même


 

 


 

 

Quelle est la place du mort chez moi ? 

Laissez-moi vous raconter ça…

1

Joris n’aimait pas ce genre de mission. Mais depuis que la guerre avait pris fin, au détriment des habitants de la Terre toujours aussi barbares et désunis, la Compagnie n’employait pas la moitié de l’effectif qui avait contribué à vaincre l’ennemi. Joris avait une sacrée chance d’avoir un poste. Et il ne se posait pas la question de savoir pourquoi il glandait la plupart du temps. Il ne bénéficiait d’aucun privilège et personne ne l’avait recommandé. Il s’était engagé au plus fort de la bataille. Et maintenant, alors que ses camarades étaient morts ou chômeurs, il était payé à ne rien faire. Ce qui lui causait une angoisse secrète. Jamais il n’en parlait. Il ne savait pas ce que la Compagnie pensait des angoissés. Pas grand-chose de bon, c’était sûr. Et comme il avait le temps d’y penser, il ne dormait plus autant que c’était nécessaire. Ne rien faire est une tragédie de la solitude.

Ici, pas de saison. Tout est artificiellement construit. Et ça marche. Jamais une panne. Pas de catastrophe en perspective. Les Terriens n’étaient pas arrivés jusque-là. C’étaient des fanatiques et des fous pour la plupart. Mais pendant qu’ils se battaient avec des moyens dérisoires dans les parages cosmiques de la Terre, les Modelli avaient détruit leurs infrastructures terrestres. Ces attaques avaient troublé l’esprit de Joris au point qu’il s’était mis à douter de sa nature humaine. Mais il comprenait le Dogme. C’était eux ou nous. Et il avait survécu aux combustions les plus formidables. Ces spectacles l’avaient fasciné. On avait les moyens de tout détruire, mais on n’avait pas été aussi loin. Le Dogme avait établi la Propriété divine. Or, la Terre était une des provinces du Vieux Monde. Et le doigt de Dieu s’y dressait si on regardait bien à travers les transparences graphiques du hublot. Curieusement, il n’avait fait aucune connaissance pendant cette guerre. Les fantassins connaissaient mieux le Monde. Ils l’arpentaient l’arme à la main, tuant ou épargnant selon les nécessités politiques du moment. Joris était un homme seul.

Il avait entendu parler des femmes. Elles étaient en quelque sorte le pendant de l’homme. Sur Terre, on ne se reproduisait que de cette façon. On racontait même que cet acte procurait du plaisir. Mais ce plaisir n’était pas lié au phénomène de la reproduction dont dépendait la survie de l’espèce. Deux hommes ou deux femmes pouvaient retrouver ce plaisir sans avoir besoin de penser à se multiplier. C’était écrit dans cette partie du Monde. Pourquoi ? Le Dogme n’en disait rien. Mais ce qu’on savait pertinemment, c’est que cette particularité physiologique était la cause de la défaite du Terrien face au Dogme. Les combustions auxquelles avait été soumise l’Humanité n’expliquaient pas tout. D’où le succès clandestin des films pornographiques. Comme il n’avait rien à faire, Joris en visionnait beaucoup. Et il en tirait un plaisir bien supérieur à celui que promettait la prière.

Le bordereau était tombé à la première heure. Une mission d’un genre désagréable. Joris avait mal dormi. Il se passa de nourriture matinale et oublia de prier pour se préparer au pire comme au meilleur. Il entendit l’écran pétiller puis, une fraction de seconde après, le bordereau de papier s’était entortillé sur la console. La mission consistait à ramener un mort. Joris détestait ce travail. Mais le Commandement l’avait affecté au Service M. En fait, il avait commencé dans ce sale travail pendant la guerre. Il n’avait pas fait la preuve d’une bien grande capacité de combat. Il tuait, mais pas autant que les autres. Le Commandement élaguait régulièrement la base de ces statistiques et Joris, après des mois de combat, s’était retrouvé dans le contingent affecté au transport des morts. Le véhicule était une sorte de brouette spatiale. Une honte pour un ancien élève de l’École Supérieure du Dogme. Mais il n’y avait pas d’autres moyens de recruter les employés du Service M. Une petite guerre de temps en temps. Les Terriens ne refusaient jamais de s’y essayer dans l’espoir de vaincre enfin l’oppression qu’exerçaient les Modelli sur leur destin. Enfin, c’est ce que Joris avait imaginé pendant ces longues rotations consacrées à la paresse fonctionnelle. Oui, le bordereau était bien celui d’une mission. Ce n’était pas une facture.

Il relut la dépêche avant de la glisser dans la fente. Le système l’avala dans un grand bruit de roues dentées qui s’échauffaient, projetant leurs substances de lubrification quantique. Les factures demandaient moins d’effort au système. Il les avalait souvent sans bruit et sans odeur. Tout baignait en matière de facture. Sinon, il devait procéder à tellement de vérifications que la mécanique atteignait les limites de ses possibilités. Joris se laissa analyser. Après une minute d’inconfort, il assista à l’impression de la clé. Sans elle, pas question de mettre en route le moteur poussif de la brouette spatiale. Voilà comment Joris voyait les choses après vingt ans de loyaux services à la gloire du Dogme. En réalité, toute cette machinerie, excepté le vaisseau, relevait de la plus haute technologie jamais conçue par un esprit créé. Mais il ne pouvait s’empêcher de dénigrer l’existence de cette dérisoire manière de ne pas prier comme les autres. Il mit le bout de sa langue sur la partie magnétique de la clé. Il sentit alors la Substance pénétrer dans toutes ses fibres.

Le personnel du Service avait préparé le vaisseau. Joris attendit patiemment que le sas d’éjection s’ouvrît. Il se mit aux commandes. Il y avait des mois que ce n’était pas arrivé. Et alors il était allé chercher un mort. La paix était déjà signée. Il ne s’agissait plus de morts au combat. On mourait aussi dans les stations de production. On ramenait alors le mort et une autre mission se chargeait de le remplacer. Pourquoi ne profitait-on pas du même voyage pour accomplir les deux missions ? Joris ne détenait pas cette explication, mais il savait qu’elle existait. On vivait entouré, presque cerné par ces explications. On en connaissait l’origine, mais jamais la nature. Chacun son travail. Et chacun sa peau.

Quel ne fut pas son étonnement quand quelqu’un, qu’il ne connaissait pas, entra dans la cabine de pilotage. Joris faillit lui dire qu’il se trompait de voyage, mais le système ne commettait jamais ce genre d’erreur. C’eût été donner tort au Dogme. Il fit pivoter son siège pour se trouver face à cet individu, un homme comme lui. Était-ce un remplaçant ? L’homme souriait, immobile comme s’il attendait qu’on lui affectât une position à l’intérieur du vaisseau. Sur l’écran de contrôle, aucune indication à part les ordinaires consignes de départ. Joris s’apprêtait à les lister quand l’individu était entré sans autre indication. Comme il n’ouvrait pas la bouche, et qu’il se tenait immobile comme si une consigne en bloquait le fonctionnement, Joris lui demanda s’il était en possession du réglementaire ordre de mission sans lequel l’embarquement était impossible. L’homme parut étonné, mais ne dit rien. Le système agissait en lui. Et d’une drôle de façon.

« Vous êtes un remplaçant ? demanda Joris. Ici c’est la mission de ramassage. Vous vous trompez de vaisseau.

— Je ne suis pas un remplaçant, dit enfin l’homme.

— Ah non… ?

— Je suis votre double. »

Joris avala bruyamment sa salive. Il s’était levé angoissé. Il avait peur maintenant. Il faillit tourner de l’œil.

« Si c’est une blague, fit-il sérieusement, elle n’est pas de mon goût. Ici, c’est le Service M. Des morts et des remplaçants. Et des pilotes comme moi. Et à part le personnel de maintenance, il n’y a pas de catégorie « double ». Je vous remercie de sortir de mon vaisseau. Je suis déjà en retard. »

Il avait tenté d’être très ferme en disant cela, mais sa poitrine s’était dégonflée et sa bouche, sèche et douloureuse, avait fini par prononcer ces mots incompréhensibles :

« Ça y est ! J’y suis ! C’est mon anniversaire…

— Pas du tout ! fit le double encore plus gravement.

— Vous voulez dire que ce n’est pas un mort que je m’en vais chercher de ce pas… ? C’est pourtant ce qui est écrit sur le bordereau de mission…

— Je sais parfaitement ce qui est écrit sur ce bordereau, l’ami… C’est moi qui l’ai tapé… À l’autre bout du système… Vous savez… ? »

C’était inquiétant. La voix de ce type devenait parfaitement artificielle. Pourtant, le regard était humain. Et les lèvres soigneusement humectées. Cependant, ça ne ressemblait plus à une blague. Et Joris confirma en son for intérieur que ce n’était pas le jour de son anniversaire, lequel tombait à la fin de la période d’emploi, comme une mauvaise nouvelle. Que convenait-il d’entreprendre maintenant ? Était-il le sujet d’un test administré par les extensions du Dogme à fin de vérification de compétence ? Il eut une illumination genre bulle au-dessus de sa tête. Joyeusement, il clama :

« Et bien vous allez devoir prendre la place du mort. Elle est vacante pour l’instant. Mais il faudra la lui laisser au retour. Est-ce que j’ai bien répondu à la question ? »

2

Il n’avait pas bien répondu du tout. Le sas commençait à se refermer. La procédure automatique de lancement était commencée. L’homme entra dans le vaisseau. La portière se referma derrière lui. Dépassé par la vitesse d’exécution de ce qui se mettait alors en marche, Joris glissa la clé dans la fente sans avoir procédé à la check-list. Et malgré ce grave manquement à la procédure, le système de lancement ne s’interrompit pas. Le moteur s’égosilla soudain. On se serait cru à l’opéra. Joris avait les yeux fixés sur l’écran. Il ne voyait plus l’homme qui prétendait être son double. Il ne savait pas à quelle activité il se livrait maintenant qu’il agissait dans son dos, à la place du mort. C’était une banquette parfaitement conçue pour recevoir un corps humain. Elle s’ajustait automatiquement à ses dimensions. Elle lui injectait des produits conservateurs à intervalles calculés par les sondes spécialisées dont le mort était truffé. Tout cela, automatiquement. En principe (Joris voulait dire d’habitude), ces opérations étaient mises en place à la morgue de la station qui évacuait un mort. Joris ne s’occupait pas de ça. Ce n’était pas son travail. Au début, il avait vaguement observé ces manipulations, mais depuis, il préférait aller fumer une cigarette en sirotant un verre. Ça durait une bonne heure, le temps de se détendre en pensant aux femmes. Il n’était alors pas question de feuilleter une revue porno sous l’œil inquisiteur des caméras de surveillance. Quand il revenait au vaisseau, le mort était appareillé et il ne restait plus qu’à recommencer pour se livrer à l’ennui pendant une période impossible à calculer pour au moins se tranquilliser. C’était une chance de pouvoir profiter d’un voyage, bien qu’il n’y eût rien à voir ni à faire dans cet espace. Il était interdit aux voyageurs du Service M de quitter le tarmac pour visiter la station. Là encore, pour des raisons dogmatiques qu’il était inutile de discuter. D’ailleurs discute-t-on de choses dont on ignore la nature ? Ce serait insensé !

Voilà comment se passait une mission M. Cette procédure n’avait jamais subi la moindre modification. Et pourtant, c’était le seul moyen pour Joris d’échapper à l’ennui et aux idées de suicide. Il était toujours heureux de pouvoir profiter de ce qu’il considérait comme un privilège, bien qu’il sût que ce n’en était pas un. C’était simplement un travail. En attendant le chômage ou la mort. Bizarre société qui conçoit le bonheur par le travail et qui menace ses adeptes de les mettre au chômage si ce bonheur revient trop cher au Dogme.

Pour l’heure, Joris était aux commandes de son vaisseau dans la phase d’arrachement à la gravité de la station qui l’employait. Il lui était impossible de savoir ce que son « double » fabriquait exactement dans son dos. Il était sans doute allongé à la place du mort. Il n’y avait pas d’autre moyen pour lui de voyager. La cabine était étroite et conçue pour un usage précis. Elle ne souffrait aucune exception. Le moteur faisait un tel vacarme qu’il était difficile de penser à autre chose. Joris ne se souvenait même plus du visage du double. C’était peut-être le sien. Comment concevoir un double sans ressemblance ? Certes, il n’était pas l’auteur de cette image inversée de lui-même, mais un double est un double, c’est-à-dire que par soustraction, il ne reste rien. Autrement dit, il n’y a pas de différence. S’il y en avait au moins une, le double serait une imposture ou une approximation. Or, le Dogme ne commettait pas ce genre d’erreur. Ou alors (soyons raisonnables), ce double était un produit de « mon » imagination. Cette seule pensée épouvanta le fragile Joris. Heureusement, la gravité n’exerçait plus aucun pouvoir sur la trajectoire du vaisseau. C’était cette phase dangereuse pour l’équilibre de l’esprit où l’homme aux commandes de sa destinée peut décider de s’aventurer ailleurs. Mais dès la première seconde de cette phase, le système interne injectait une dose de tranquillisant dans les nerfs du pilote. Il était impossible d’échapper à cette mesure. Joris était donc parfaitement calme quand il fit pivoter son siège pour se trouver face à la place du mort. Elle était effectivement occupée par lui-même.

« Vous êtes confortable ? demanda-t-il d’une voix qui trahissait son abandon aux forces supérieures.

— Je crains que le système ne m’ait pris pour un mort ! Me voilà piqué de toutes parts ! Je croyais que le système de recomposition ne s’activait qu’au retour…

— On vous a mal renseigné. Ou vous n’êtes pas ce que vous dites…

— Qu’allez-vous imaginer… Vous plairait-il de me céder votre place et de prendre la mienne ? Le système, trompé par la ressemblance, qui est exacte je vous l’assure, n’y verra que du feu. Disons… une petite heure… pas plus…

— Vous n’y connaissez rien en pilotage.  C’est un fait.

— Je sais ce que vous savez, ni plus ni moins. Cependant, le transfert est compliqué par l’étroitesse des lieux. Avons-nous le temps de mincir avant d’arriver ? Et cette cure d’amaigrissement durera-t-elle longtemps ? Ces produits anti-décomposition me donnent la nausée.

— Vous arriverez donc mort… Je me demande ce qu’ils en penseront là-bas. Ils n’aiment pas les modifications imprévues et contraires au Dogme.

— Comment savez-vous que celle-ci (votre dédoublement) est contraire aux grands principes de nos valeurs ?

— Je ne le sais pas dans le détail. N’ai-je jamais rien su aussi précisément ? Vous n’en savez pas plus que moi sur ce sujet.

— Pitié ! Cédez-moi votre place. Au moins une petite heure. Ou bien déconnectez le système anti-décomposition cadavérique. Vous feriez bien, d’ailleurs, car si je ne me trompe pas, je suis en train d’épuiser ces substances. Elles vous manqueront au retour et votre cadavre pourrira pour vous empoisonner l’esprit et l’existence. Car cette charogne vous sera reprochée !

— Vous voulez dire que vous ne reviendrez pas ? »

Cette question, que Joris avait savourée, réduisit le double au silence. Joris fit pivoter son siège pour se replacer en position de pilotage, ou en tout cas d’observation des paramètres qui clignotaient sur la console. Que signifiait cette hallucination ? Peut-être rien. Le système en était-il le commanditaire ? Pas forcément. Il arrivait encore que le hasard se mêlât de compliquer l’existence. Mais en principe, le système repérait ces défauts à temps et non seulement il ne se passait rien de conséquent, mais il avait vite fait de récupérer l’erreur due à une mauvaise conjonction de paramètres ou de fonctions. Pour l’instant, cependant, l’écran ne faisait état d’aucune alerte hygiénique. Joris était donc enclin à penser qu’on le soumettait à un examen de ses facultés. Il en avait régulièrement subi d’autres. Mais pas de ce genre. C’était nouveau. Et il n’en avait jamais entendu parler. Il est vrai qu’il ne fréquentait pas les autres. Il préférait les femmes de papier, ces créatures venues d’ailleurs pour alimenter le plaisir jusqu’au paroxysme de l’imagination. Il était en tout cas impossible de les posséder. Et peut-être même interdit. Était-ce sur cet aspect de sa personnalité que portait cet examen ? Derrière lui, le double ne se plaignait plus. Il était peut-être mort. Mais… mort ou vivant, n’était-il pas nécessaire, et donc en accord avec la procédure d’urgence, de se débarrasser de ce corps étranger ? Mais comment ?

La portière du vaisseau ne s’ouvrait pas aussi facilement. D’ailleurs, elle ne s’ouvrait que de l’extérieur. C’était le personnel des tarmacs qui se chargeait de cette opération. Et une fois au milieu de l’espace, il était impossible d’ouvrir. Logique, non ? Et si le vaisseau se trouvait sur un tarmac, pourquoi ouvrir soi-même puisque tout était prévu à cet effet ? Par contre, rien n’était prévu pour se débarrasser d’un corps étranger. Pourquoi ? Parce qu’aucun corps de ce type n’était autorisé à pénétrer dans la cabine. Joris se sentit enfermé dans ce système logique. Il n’avait jamais ressenti une pareille impression d’étouffement. Ces connaissances en métaphysique étaient très limitées. À part les bandes dessinées et les récits de science-fiction qui avaient nourri son enfance prématurée, il n’avait jamais accédé au point de non-retour. Mais là, il avait la nette impression qu’il était en train de vivre un moment définitif qui allait changer son existence. Était-il question d’un enfer ? Difficile de répondre. En tout cas, la joie qu’il avait éprouvée en entrant dans le vaisseau, malgré la désuétude de la destination, s’était dissipée dans un brouillard d’angoisses aussi diverses que terrifiantes. Il se promit de ne plus entretenir aucune conversation ni aucun rapport avec ce double qui s’agitait toujours à la place du mort.

3

Au bout du cycle, la station était enfin en vue. Sa gravité inversa la poussée du moteur. Encore quelques minutes d’attente, et la première phase de la mission allait s’achever. Il était temps ! Joris avait atteint la limite de la raison. Il se sentait maintenant capable de tout. Derrière lui, à la place du mort, le double soliloquait. Joris ne voulait pas entendre ces paroles. Certes, il en percevait l’importance croissante, mais la perspective de l’atterrissage le confirmait dans ses certitudes. Il allait expliquer tout ça au contremaître du tarmac. Il y avait une explication logique. On en rirait ensemble, c’était gagné d’avance. Une fois le double extrait de la place qu’il occupait sans raison valable, on procéderait au remplissage des seringues et le mort à embarquer arriverait à bon port et à l’heure sans plus d’histoires. Peu importait comment le double serait traité par les autorités de la station ni même ce qu’il en pensait pour sa défense.

Or, une fois ouverte la portière du vaisseau qui venait tout juste de se stabiliser, le contremaître jeta un œil écœuré sur la place du mort et se boucha le nez si fortement qu’il s’échappa un liquide vert entre son pouce et son index ainsi pressés sur les pavillons de ses narines. Il recula sur la passerelle en grognant comme une bête. Il était à peine audible :

« Quoi ! Vous arrivez ici avec un mort ! Qu’est-ce que je vais faire de celui que vous deviez prendre en charge ? C’est insensé ! Je vais signaler votre comportement à la Direction. Et en plus il est complètement pourri ! Quelle horreur ! Relevez le matricule de ce vaisseau ! » ordonna-t-il à ses manœuvres.

Et aussitôt, la portière se referma sur le nez de Joris qui n’avait même pas quitté son siège. Le moteur se lança automatiquement et, tandis que le personnel du tarmac reculait, tirant sur les poignées de la civière contenant le mort prévu pour cette mission, le vaisseau s’arracha à la station. Il disparut dans l’infini. On ne le revit jamais.

4

Maintenant, Joris voyageait vraiment. Il n’était plus en mission. Et il ne devait plus rien à personne. Après tout, le contremaître du tarmac de la station KH101 ne lui avait pas laissé le choix. Mais s’était-il enfui ou avait-il profité d’une poussée pour reprendre la route ? Il était bien incapable de se décider pour l’une ou l’autre solution au problème qu’il n’avait pas posé tout seul. Il en est ainsi chaque fois qu’on atteint une limite. Il avait assez d’expérience, y compris de la guerre, pour le savoir. Dehors, l’espace présentait sa finitude noire tavelée d’étoiles et de stations. Des années étaient nécessaires pour sortir de cette constellation. Cela aussi Joris le savait, mais cette fois ce n’était pas son expérience qui lui recommandait de s’en tenir à ce qu’il savait de source sûre. Il baissa le rideau du hublot pour éviter ces influences. On n’était pas soi-même tant qu’on se trouvait dans ces lieux civilisés. Il fallait sortir de là pour estimer le degré de solitude qui affecte le voyageur pressé. Des années ! C’était un temps possible tant que la folie ne s’emparait pas de l’homme aux commandes de son destin. Comment construire mon histoire si je suis seul ? Il coupa les connexions avec la Base. Là-bas, on devait suivre sa trajectoire clandestine sur les écrans. Mais quelqu’un avait-il pris la décision de le poursuivre pour le capturer, le livrer à la justice et finalement à une autre solitude ? Joris ne se souvenait pas d’avoir lui-même assisté à ce genre d’opération du temps où il était… vivant. Il n’avait même pas le souvenir d’une évasion de ce type. Les voleurs prenaient la fuite, mais ils tournaient en rond et on finissait par leur mettre la main au collet. Voleurs et assassins. Il n’était ni l’un ni l’autre. Et il ne laissait pas une épouse ni surtout un enfant. Il ne laissait rien. Il n’avait jamais écrit le livre qui avait peuplé son adolescence de personnages en quête des trésors de l’existence. Tous des voleurs et des assassins. Il n’avait rien trouvé d’autre pour les inventer. Ils ressemblaient tellement aux autres, ceux qu’il n’avait pas créés, qu’il avait fini par abandonner ce projet surhumain. Ainsi commençait un autre roman, celui de l’existence. Et il était terriblement linéaire, entrecoupé d’anecdotes vécues ou empruntées à la tradition ou à la télévision. Heureusement, la guerre était arrivée à point. Il s’était engagé pour échapper au jugement des autres. Il suffisait d’obéir et surtout, de ne pas évoquer la peur en termes susceptibles de l’inspirer aux autres combattants. La peur vous appartenait. Et vous ne la cédiez pas. Vous en parliez avec les autres, mais sans rien donner de ce qui la condamnait à une croissance exponentielle.

On ne peut pas dire qu’on se sent bien quand on est parfaitement seul et certain de ne jamais violer cette espèce de serment. C’est un acte constant. L’unique élément d’une série qui s’interrompt. Bien sûr, vous pouvez être finalement intercepté par les forces de l’ordre agissant sous une autorité acceptée par tous. Comment n’en accepteriez-vous pas vous-même les principes ? Vous ne seriez alors pas seul, mais isolé. Et ce serait exactement ce qu’on vous reprocherait. Aïe, il fallait souhaiter ne jamais être intercepté. Mais était-ce seulement possible ? Il y avait de fortes chances pour que cette poursuite n’intéresse personne. Bien sûr, le vol d’un véhicule appartenant à tout le monde par définition était un crime et d’aucuns pensaient qu’on ne peut raisonnablement laisser un crime impuni. Mais ce n’était pas comme ça qu’on réfléchissait en haut lieu. On savait mesurer l’importance des faits. Or, un pilote de troisième catégorie chargé ordinairement de transporter des morts n’était pas un personnage exploitable sur le plan du spectacle médiatique. Surtout si, comme l’avait affirmé le contremaître du tarmac, on avait trouvé ce pilote parfaitement mort sur son siège. Avant de mourir, il avait eu la conscience assez claire pour actionner le pilotage automatique.

« Et vous l’avez expédié dans l’espace ? avait demandé le directeur opérationnel du tarmac.

— Il était complètement pourri. Ce vaisseau était devenu une véritable poubelle. J’ai souvenir que le code prévoit la destruction immédiate du véhicule en pareil cas. Or, comme vous le savez, nous n’avons pas de moyen de destruction ici. Et vous savez pourquoi comme moi ! J’ai donc pris la décision de l’envoyer au diable.

— Ce n’est pas la procédure… Enfin… vous avez fait pour le mieux. Nous perdons un véhicule.

— Il n’est pas irremplaçable. Le pilote non plus.

— Comment s’appelait-il ?

— Il ne s’appelle plus ! »

5

Voilà comment ça s’était passé à la station où le mort que Joris était venu ramasser prenait racine à la morgue, seul comme il l’avait toujours été sans doute. On attendait un corbillard en espérant que son pilote ne souffrît d’aucune maladie pouvant compromettre sa mission comme cela venait de se produire. Comment ne pas imaginer ce qui se passait alors ? Joris ne connaissait pas tout le monde à la station KH101. Il reconnaissait des visages, prenait un verre s’il avait le temps avec un ou deux poivrots de son espèce ou s’entretenait avec le barman qui débitait alors des nouvelles sans importance. Et c’était pareil à la base. Comment voulez-vous construire quelque chose de solide dans ces conditions ? Vous avez alors vite fait de vous limiter à ce qui se passe dans votre cerveau et ça devient tellement compliqué que vous finissez par vous y perdre. On vous retrouve alors sur le trottoir, le nez dans la rigole. Il est même arrivé qu’on vous marche dessus. Ils en ont de la chance, les Terriens, d’avoir des femmes pour alimenter les récits de la folie ordinaire ! Ce n’était pas le cas ici. Ni ailleurs. Joris avait fait plusieurs fois le tour de ce monde. Il l’avait traversé dans tous les sens, au hasard des missions et même quelquefois des égarements. Sans femme, l’alcool n’avait pas de sens. Et pourtant, c’était une invention terrienne.

Il releva le rideau du hublot. Il n’avait pas quitté le monde civilisé. Les stations étaient suspendues aux fils de leur existence d’usine. On y mourait comme partout ailleurs. D’usure, de fatigue, par accident. La mort rôdait dans ces carcasses immobiles et lentes. Et maintenant qu’il était en voyage, il pouvait voir les autres ramasseurs de cadavres filer comme des insectes en direction des stations et y pénétrer comme si elles les avalaient. Joris avait effectué cette manœuvre des centaines de fois. Il y avait des siècles qu’on n’améliorait plus ces véhicules. À quoi bon ? C’était des brouettes. Le principe était tellement simple qu’il ne pouvait pas faire l’objet d’une amélioration. Il était inutile de se pencher sur cette question. Il n’y avait d’ailleurs pas de question. Sauf celle de l’automatisation du pilotage. Cela sautait aux yeux du profane. Chaque fois qu’un de ces candidats à la connaissance se retrouvait face à un corbillard spatial, il demandait pourquoi il y avait un pilote à bord. Ainsi, ce novice prometteur pensait donner un signe patent de son intelligence. Mais il avait vite fait de déchanter. Et l’examinateur ajoutait un signe moins à la note pourtant honorable qui figurait sur le bordereau d’évaluation.

Joris avait assisté une fois à cet examen. On lui avait demandé de poser son engin dans la cour de l’école. Mais sans cadavre à bord. Il était inutile d’effrayer les élèves. Il avait donc bien briqué la place du mort et fait reluire les aiguilles hypodermiques. Il atterrit cinq minutes avant la récréation. Il se sentit presque fier de constater que les visages étaient collés aux vitres, les yeux remplis du spectacle qu’il installait avec méthode. Il actionna la passerelle qui toucha le sol en faisant grincer son gravier. Il n’oublia pas de relever le rideau du hublot, car tout le monde ne pouvait pas profiter de l’ouverture de la portière pour assouvir sa soif de connaissance et alimenter les moteurs de son imagination. Personne n’était autorisé à entrer. Il grimpait sur le toit, qui était pointu et glissant, et dispensait alors le contenu du manuel d’utilisation revu et corrigé dans un sens pédagogique. Et en plein milieu de cette démonstration, il fallait nécessairement expliquer pourquoi il y avait encore, « de nos jours », un pilote à bord d’un engin dont on aurait pu automatiser le fonctionnement, notamment pour faire l’économie d’un pilote « mieux employé ailleurs », avait dit le novice. Joris s’était dressé sur ses ergots :

« Comment ça, ailleurs ?

— Ne me dites pas que vous ne savez rien faire d’autre ? dit le novice en jetant un regard complice à ses condisciples.

— Quand bien même ! Avez-vous songé au chômage ?

— Le chô… balbutia le novice dont le visage se décomposait rapidement.

— Eh oui… » fit alors l’examinateur.

Voilà comment on descend du piédestal où des questions moins savantes vous placent en attendant que les plus importantes pour le devenir de la race vous invitent à plus de jugeote. Joris se souvenait d’avoir joui de cet instant. Il n’avait pas eu la chance d’aller à l’école aussi longtemps que ce novice. Et il ne le plaignait pas. Au contraire, il provoqua le rire de toute l’assemblée, y compris des professeurs, en singeant le pauvre écolier qui au passage reprenait possession de sa fiche d’évaluation revue à la baisse. Joris n’était pas fier d’avoir agi de cette façon, car c’était une manière peu loyale de se venger. Mais il n’était pas reparti sans avoir montré son adresse au manche. Il avait même un peu dérangé l’agencement des tuiles sur le toit de ce vénérable collège. Il y songeait maintenant en riant de toutes ses forces. Et il se sentit seul, très seul, presque abandonné. Il savait qu’il était aussi le seul à observer son comportement. Exactement comme s’il se regardait dans un miroir capable de tout montrer. De l’extérieur comme de l’intérieur. Il savait qu’il touchait à une limite et qu’elle avait un rapport étroit avec à la fois la mort et l’existence forcément sociale de l’être citoyen. On ne sortait pas de ce couloir tant qu’on était vivant. Et on avançait, qu’on soit seul ou en compagnie de ceux qu’il faut bien appeler les autres parce que ce ne sont pas des animaux.

6

Pourquoi n’avoir pas emporté un animal de compagnie ? Il pivota plusieurs fois sur son siège pour examiner les parois de la cabine. Il arrivait souvent qu’une mouche y révèle sa présence par une chiure. Il fallait alors être un véritable expert pour déterminer l’âge de cette chiure, car si elle datait d’avant le départ en mission, elle n’était plus forcément à bord. On acquiert une quantité considérable de connaissances particulières quand on vit seul depuis longtemps. On sait s’attacher à des détails qui n’attirent pas l’attention du citoyen normalement intégré. Joris avait pensé aux mouches non pas parce qu’il les aimait comme d’autres préfèrent les chats ou les canaris, mais à cause de leur taille discrète qui n’affecte pas le calcul de la tare. Le poids d’un chat provoquerait une alerte empêchant le décollage. Et il faudrait s’expliquer. Personne ne peut expliquer la présence d’un chat à bord de son vaisseau. Vous êtes pris au piège de votre rêve, alors qu’une mouche, même si vous l’avez introduite vous-même, ne vous accuse en aucune manière. Vous n’avez même pas besoin de vous expliquer. Et surtout, si le système ne la repère pas, vous partez avec elle. Libre à vous d’entretenir avec elle les rapports qui vous viennent à l’esprit dans les moments de répit que vous concède le pilotage. Et quand on dit mouche, cela vaut aussi pour tous les animaux de cette taille et de cette discrétion. Attention toutefois aux parasites qui ont la fâcheuse manie de se multiplier et de causer des désagréments qu’il est alors impossible d’expliquer. Car il vous faut répondre d’un manque d’hygiène qui peut éventuellement mettre en péril jusqu’à votre emploi. Joris se méfiait des autres insectes. Si ce n’était pas une mouche, il écrasait l’intrus et aspergeait son cadavre de produits désinfectants. Il y avait à bord toute une gamme de ce type de substances. On comprend bien qu’on ne peut pas embarquer des cadavres sans un maximum de précautions. La place du mort, qui était une machine anti-décomposition, pouvait tomber en panne. On usait alors des produits désinfectants pour limiter le risque de pollution et d’infection. Les néophytes n’avaient qu’à bien se tenir : la fonction de pilote de corbillard spatial était suffisamment complexe pour mériter de l’honneur.

Seulement voilà : Joris était mort avant de toucher sa médaille. Il n’était d’ailleurs pas sur la liste d’attente au moment des faits qui nous occupent ici. Personne n’avait encore songé à le récompenser. Il l’aurait certainement été s’il n’était pas décédé avant que quelqu’un s’intéresse à son cas. Il partait sans reconnaissance officielle. Il était amer. Il ne laissait pas de traces. Le vaisseau était devenu son cercueil par décision improvisée du contremaître du tarmac de la station KH101. Qui était cet individu gâté du point de vue professionnel ? Joris l’ignorait. Il ne connaissait même pas son nom. Joris quelque chose. Ou quelque chose Joris selon l’usage terrien. Au lieu de débarquer le corps sans vie de Joris, il l’avait expédié dans l’espace infini et maintenant Joris se prenait pour un voyageur. Un voyageur sans vie, certes, mais un voyageur tout de même. Voyage-t-on tout nu dans l’espace ? Non, n’est-ce pas ? On a besoin d’un vaisseau, aussi petit et modeste soit-il. Et Dieu sait si un corbillard spatial était étroit, inconfortable et complètement dépassé technologiquement parlant. Joris examina deux chiures. Par bonheur, l’une d’elles était toute récente. Cela se sentait. Sa mouche avait dû embarquer lors de l’ouverture de la porte par l’équipe du tarmac. On n’avait encore rien trouvé pour se débarrasser des mouches. On ne cherchait pas non plus. Elles ne gênaient personne. Et on n’avait pas eu vent que les mouches fussent vecteurs de maladie ou de mauvaises nouvelles. Alors on les laissait vivre. Pas trop quand même. On vaporisait de temps en temps les intérieurs, notamment celui des cabines de pilotage. Joris se livrait à cette obligation réglementaire non sans éprouver un fort sentiment de culpabilité. Il participait sans aucun doute à l’extermination des parasites dangereux, mais les mouches en crevaient elles aussi. Heureusement, comme les Terriens, elles savaient se reproduire par un usage instinctif et naturel des contraires. Et avec plaisir. Joris avait eu l’occasion d’assister à ces parties de jambes en l’air. Elles n’atteignaient certes pas la qualité des films pornographiques mettant en scène des femmes, mais il ne négligeait pas ces spectacles quand, au hasard d’un regard, ils s’offraient à sa critique. Rien n’était beau comme une copulation. Et c’était d’autant plus beau que Joris était privé de ce moyen d’accéder à une connaissance pourtant partagée par les mouches. Oui, il y avait un lointain rapport entre la médaille et la mouche. Mais en ces moments de trouble voyage à la limite de l’existence et des hommes, qu’ils fussent voisins des mouches ou pas, Joris laissait libre cours à ses pensées pour justement ne pas en penser quelque chose qui l’eût chagriné au point de lui donner envie de vivre à nouveau. Il était mort et le vaisseau traversait ce qui restait de temps avant que l’espace disparût avec lui.

7

Ce fut par pure curiosité qu’il alluma l’écran. Il ne comptait pas s’en servir. Il voulait savoir, c’était tout. Et l’écran s’alluma. Les paramètres habituels s’affichèrent. Ils étaient tous proches de zéro. Cela signifiait qu’une fois qu’ils seraient tous à zéro, il n’y aurait plus rien. Voilà ce que c’était la mort. L’approche de zéro. Ensuite, ce n’était plus la mort. Ce n’était même plus rien du tout. On apprend ça dans toutes les bonnes écoles de l’univers. Sauf dans les universités, peut-être, où l’approche des grandes questions cosmogoniques et cosmologiques fait l’objet d’un discours moins empreint d’émotion. On le dit. Mais Joris, qui n’avait pas dépassé le niveau minimum, et qui avait pourtant vieilli comme les autres, ne luttait pas contre ses émotions. Elles l’empêchaient même d’avoir des idées. Ce sont les idées qui minent la santé. Les émotions, ça creuse, dit la sagesse populaire. Et elle n’a pas tort. On revient encore au spectacle pour avoir faim. La mort est censée nous surprendre, pas nous habituer à elle.

Alors qu’arrive-t-il à l’homme enfin seul, qu’il le veuille ou non, et Joris le voulait malgré tout… qu’arrive-t-il à cet homme mort qui va disparaître à tout jamais ? La réponse à cette question tuerait toute prétention littéraire si elle était posée comme ça. Heureusement, même si on se la pose parce qu’on ne peut pas faire autrement, elle arrive plutôt. Et c’est la seule chose qui arrive à cet homme, Joris. Il n’y a plus rien devant lui. Il serait donc idiot de chercher à en parler. Quant à ce qui se passe en ce moment même, à part la possibilité d’une mouche, est-ce vraiment ce que veut entendre la communauté des hommes, les Terriens et les autres ? Reste ce passé impossible à résumer sans fausser le sens qu’il a pourtant pris à force d’exister. Mais à quoi bon remettre tout ça sur le tapis ? Pour donner une leçon morale ? Aux autres ? Ceux qui savent très bien, et depuis longtemps, de quoi il retourne... Il n’y a rien de nouveau sous le soleil… Ou alors il faudrait avoir eu la chance de pénétrer dans le monde complexe, et non pas absurde cette fois, de la connaissance et de son histoire. Mais Joris n’avait aucune idée de ce qu’il fallait être ni de ce qu’il était nécessaire d’accomplir et d’acquérir pour avoir au moins une chance d’entrouvrir cette porte sur l’avenir. Et puis il était trop tard. Tout était sur le point de disparaître, car tout était fini.

Au moment où il baissa le rideau du hublot dans l’intention de calmer son angoisse, car dehors les planètes, les étoiles et les stations semblaient se multiplier à l’infini, il aperçut une mouche posée dans un coin de l’écran. Il vit les mandibules se livrer à ce qui semblait être une toilette des pattes. Il se sentit moins seul. Et il se mit à espérer que la mouche, mâle ou femelle, ne fût pas aussi seule qu’elle menaçait de l’être. Il se laissa emporter par cette fièvre, à la recherche de l’autre mouche, celle qui manquait au spectacle encore nécessaire. Qu’est-ce que ça voulait dire ?

8

S’il y a un caractère commun à tous les êtres vivants, quel que soit leur niveau d’intelligence et de pouvoir sur les autres, c’est bien l’effort de recherche. Et il ne faut pas chercher loin pour savoir d’où nous vient ce goût pour l’enquête, la fouille, la documentation, l’information, le procès, le sondage ou tout simplement l’étude. Le désir s’impose alors comme le pivot de nos activités et celles-ci sont toutes liées à lui par les résultats obtenus. Ce sont ces effets qui nous servent de chemins pour accéder à nos sens. C’est en tout cas ce que pensait Joris. En réalité, il ne le pensait pas. Il l’avait appris et accepté comme la plupart de ses semblables. Cherchez et vous trouverez, ce qui contredisait le catéchisme de la modernité : trouvez au lieu de chercher. Or, Joris avait d’abord trouvé deux chiures. La plus fraîche était toute récente et indiquait qu’une mouche venait de se signaler. L’autre n’avait pas de sens précis, sinon que le niveau de l’hygiène dont Joris était responsable à bord était légèrement passé en dessous de l’admissible et peut-être même de la prudence. Mais le système n’en avait pas signalé la présence. La mouche avait recommencé sans déclencher aucune alerte, ce qui était logique puisque Joris avait coupé la connexion avec le système central. La mouche pouvait donc désormais chier en toute liberté, c’est-à-dire, selon le Dogme, sans craindre sa réduction à une stricte surveillance extérieure. Il n’y avait plus personne ici pour imposer une observation constante et rigoureuse des principes fondateurs. Joris se sentait seul juge et selon ce qu’il désirait, elle pouvait chier autant que ça lui venait à l’esprit ou ailleurs s’il fallait situer ce besoin quelque part dans son anatomie. C’est dans ces conditions mentales qu’il tomba nez à nez avec la mouche.

Joris n’ignorait pas que les mouches vivent beaucoup plus vite que les hommes. Elles sont même tributaires des saisons sur la Terre. Chez nous (chez Joris), l’expression « simple comme une mouche » était courante. On l’utilisait à tout bout de champ. Mais Joris, maintenant qu’il n’appartenait plus au monde des vivants, ne concevait plus cette simplicité adaptée à la société qui s’agite dans le sens du progrès. Cette mouche lui apparut comme le siège de la complexité même. Il passa des jours à l’observer. On entend par jour le cycle sommeil-réveil. Et quand il ne rêvait pas, il prenait le temps de noter les détails qu’il avait négligés de son vivant. La mort n’étant que la durée infime qui sépare l’existence de la disparition (la vie du néant, selon le Dogme), il n’était pas raisonnable de perdre autant de temps à rassembler des connaissances, lesquelles n’étaient pas agréées par l’autorité compétente. Preuve que cette fois, la liberté n’était pas un vain mot. En fait, ce que recherchait vraiment Joris, c’était cette preuve. Et pendant qu’il consacrait son temps d’éveil à cette minutieuse étude, il demeura persuadé que c’était là tout le sens de son attente : la preuve qu’il était enfin libre.

L’idée était séduisante. Mais ce n’était qu’une idée. Or, Joris avait la chance de ne pas appartenir à la catégorie de ceux qui ont un cerveau plus gros que le ventre, comme on disait alors. Chez lui, le cerveau occupait une place de cerveau et servait ordinairement à ranger les choses à leur place comme c’était indiqué dans le Manuel. Cette idée ne prit donc pas beaucoup de place. Elle trouva la sienne naturellement, presque sans efforts. Et Joris profitait ainsi de la liberté qui lui était accordée par sa nature d’homme mortel mais impossible à reproduire dans sa propre chair. Ce n’était pas comme ça qu’on reproduisait les hommes de sa race. On en parlera plus loin. Pour l’heure, Joris passait son temps l’œil rivé sur la mouche, sans instrument pour la grossir, car il voulait être libre. Et il l’était. Mais cette question de la reproduction de l’espèce le turlupinait. Il y avait longtemps qu’il y pensait et qu’il en concevait de violentes fièvres. En cela, il ne différait pas de ses semblables. La guerre gagnée contre les Terriens leur apprendrait sans doute beaucoup sur la femme, mais maintenant qu’il était mort, il jouissait pleinement d’une solitude bien méritée. À ce détail près qu’une mouche, petit animal ramené des combats sur la Terre, avait élu domicile dans la cabine de pilotage de son engin spatial. Et que cet engin n’était autre que son cercueil.

Il en concluait qu’il y avait donc un rapport étroit entre la mouche et le temps. Et que ce n’était certainement pas en faisant l’inventaire des détails anatomiques de cet animal qu’il accéderait à la connaissance du désir. Il n’imaginait pas en effet de disparaître sans avoir acquis cette connaissance. La mort n’a pas un sens, disait le dogme, elle EST le sens. « Qu’à cela ne tienne, pensa-t-il, je dois changer de stratégie analytique. Mais comment ? La mouche n’a pas de langage. Du moins son langage est-il limité à ce qu’elle sait d’elle-même, c’est-à-dire pas grand-chose. On ne peut pas comparer l’homme avec la mouche. Qu’est-ce que je suis en train de faire ? De devenir fou, oui ! »

Gravement perturbé par cette pensée, il se tint à l’écart de la mouche pendant plusieurs jours. Il évita même de la regarder et de compter ses chiures dont le nombre était forcément croissant. Celles qui avaient perdu leur fraîcheur n’avaient pas plus de sens que celles qui venaient de s’ajouter. La tentation de les effacer lui donna une forte fièvre. Il sut ainsi qu’on peut parfaitement perdre la tête avant de disparaître. Et il ignorait quel degré de souffrance était associé à la folie. Le Dogme n’affirmait-il pas que plus on est fou, plus on souffre. Il n’y avait aucune explication à ce phénomène. Il était fortement conseillé de ne pas se laisser entraîner par les côtés obscurs de l’esprit dans un moment aussi unique et définitif que celui qu’il était en train de vivre. Le mort tranquille ne souffre pas quand la désintégration le réduit à son néant originel. Et une fois mort, on n’avait plus le temps de vérifier cette assertion. On n’y avait même jamais pensé de son vivant. C’était un fait qu’il fallait attribuer à la nature. Les Terriens, eux, avaient l’avantage de se reproduire dans la femme. Et ce produit, appelé enfant par dérivation du sens propre au figuré, était une manière de ne pas disparaître complètement. Les Terriens disparaissaient eux aussi, mais en partie seulement. Un avantage phénoménal qui ne les avait pas empêchés de perdre la guerre, entre parenthèses.

Revenons à notre mouche. Il y avait des jours que Joris tentait de l’oublier malgré la menace de la folie qui titillait son intelligence. Il ne voulait pas disparaître fou. Il savait que cette mouche n’était pas là par hasard. Enfin… il croyait le savoir. Et s’il ne se trompait pas, elle avait une fonction à jouer dans cet ensemble constitué par l’intérieur du vaisseau. Mais quelle observation particulière permettait-elle d’en savoir plus sur cette… chance ?

9

Joris se frappa alors le front qu’il avait encore sensible au toucher, ce qui réveilla une vieille douleur. En effet, s’il n’y avait pas de rapport évident entre l’homme qu’il était et une mouche venue de l’univers terrestre, il y en avait un de parfaitement clair entre les Terriens et elle : la femme. Les mouches aussi se reproduisaient dans la femme ! Il y avait des femmes-mouches pour expliquer la multiplication de ce parasite envahissant. Or, que cette mouche fût mâle ou femelle, elle ne pouvait pas se reproduire, car ne n’était pas un être aussi évolué que le genre auquel appartenait Joris. Cette mouche allait donc connaître les affres de la mort. Et de la disparition qui s’ensuit. Et compte tenu de l’espérance de vie qui déterminait l’existence des mouches, il y avait de fortes chances pour qu’elle meure avant que Joris ne disparût. Cette idée d’assister à une agonie aussi inutile qu’inévitable plongea notre homme évolué dans une mélancolie qui le fit pleurer. Il baigna la mouche de larmes. Métaphoriquement bien sûr, car en réalité, il évita soigneusement de la noyer, car son désir voulait la conserver vivante le plus longtemps possible.

Autre évidence à laquelle il fallait se rendre, c’était que cette mouche était vivante. Or, Joris était mort. Une chose expliquant l’autre, il était maintenant nécessaire de reprendre son souffle. Joris avait en effet l’impression d’avoir couru après une chimère. Son esprit s’était quelque peu embrouillé. Pourtant, la situation était simple : il était dans son cercueil et attendait de disparaître comme c’est naturel ; et une mouche s’était introduite ou avait été introduite dans cet espace restreint. Il importait peu, du moins pour le moment, de déterminer si la présence de cette mouche s’expliquait d’une manière ou d’une autre. Elle était là, c’était tout ce qui comptait pour l’instant. Et elle était aussi seule que lui, qu’elle fût mâle ou femelle. La seule différence, c’était qu’elle avait le pouvoir de se reproduire alors qu’il était sur le point de vérifier sa nature d’homme destiné à la disparition totale et irréversible. Mais, et c’était là une espèce de tragédie autant pour lui que pour elle (ou lui), cette mouche ne se reproduirait pas. Était-il alors important de déterminer si elle était mâle ou femelle ? Joris n’était ni l’un ni l’autre, il ne saisissait pas vraiment la différence. Celle-ci se ramenait au sentiment de manquer d’une femme pour exister au-delà de la mort. Mais Joris était fait pour ça ! Alors que la mouche avait espéré durer au-delà de son temps. Et voici qu’elle était peut-être consciente d’avoir perdu ce pouvoir hérité de la nature et de ce qui la fonde et l’éternise.

Était-il raisonnable de penser à la place de la mouche ? On peut en discuter maintenant que cette histoire est achevée (même si vous n’en avez pas encore atteint la dernière page). Mais au moment où j’écris ces lignes, Joris ne voyait aucun inconvénient à penser en pensant à la place de la mouche. Il se plaçait systématiquement du point de vue de ce muscidé qui n’en avait peut-être pas et se contentait (mais se contenter est encore un point de vue) de vivre sa vie comme elle venait. Tout ce qu’on pouvait savoir d’elle en l’observant à distance, c’était qu’elle voletait sans intention apparente, qu’elle avait trouvé le moyen de se glisser dans une fente de la paroi de l’ancien garde-manger et qu’elle chiait de préférence à la verticale. Et tout ce qu’on pouvait conclure de cette activité désespérément répétitive (désespérée du point de vue de Joris), c’était qu’il n’était pas contraire au dogme de l’intelligence humaine de déduire de tant de chiures qu’elle trouvait de quoi manger dans le garde-manger, lequel ne servait plus puisque Joris était mort. Construire quelque chose sur aussi peu de matière relevait de l’impossible ou de l’insuffisance, que ce fût dans un but narratif ou spéculatif selon que Joris se sentît poète ou scientifique. On ne pouvait pas mieux tourner en rond. Une activité circulaire est plus ou moins acceptable tant qu’on est en vie et que par conséquent on a de l’espoir, mais à ce stade de l’existence, Joris perdait tout simplement son temps. Et de nouveau, il sombra dans un tenace désespoir, ce qui n’arrangeait rien.

10

Il n’y a rien de plus triste que de recommencer tous les jours la même chose, c’est-à-dire de se réveiller pour revivre ce qu’on a vécu la veille et les jours qui la précèdent. La mouche ne faisait pas autre chose. C’était leur seul point commun. Tout était devenu prévisible. Et rien, dans la tête de Joris, et pourquoi pas dans celle de la mouche, n’expliquait ce qui était en train de se passer ni pourquoi ce qui arriverait après demeurerait aussi sans explication. Tuer la mouche n’eût pas servi à grand-chose. Il pouvait même effacer les traces de chiures, vider le contenu du garde-manger pour l’obliger à crever de faim… et alors ? Et après ?

Crier fait du bien. On ne sait pas pourquoi. Crier même sans personne pour entendre, à part la mouche, peut procurer jusqu’à du plaisir. Joris cria pendant des jours. Il criait même dans son sommeil, preuve que son obsession pour la vérité ne dormait jamais, elle. Il grignota aussi. Il restait pas mal de nourriture dans le garde-manger. La mouche accompagna ces repas. Elle ne se battit pas pour défendre ce qu’elle aurait pu considérer comme une prise de guerre. Mais l’avait-elle gagnée, cette guerre ? Avait-il eu lieu, ce conflit sans déclaration claire ? Il aurait fallu se haïr, commettre une malveillance, fourbir les armes. On n’avait rien fait de tout cela. La mouche allait et venait dans l’air saturé d’odeurs intimes. Et Joris était cloué sur son siège de pilotage qui ne servait plus à piloter puisque le trajet était écrit d’avance. Quant à la place du mort, il ne manquait pas de la briquer à fond chaque jour. Elle serait la sienne quand les premiers signes de décomposition feraient leur apparition. La mouche n’était peut-être que cet instrument. L’homme est ainsi fait qu’il ne détecte pas le premier les signes de changement qui affectent autant son esprit que son corps. Comme il avait déconnecté le système interne, il ne disposait plus du paramétrage personnel bien utile en cas modification des données intimes. Or, il se modifiait. Il tendait même vers zéro. La mouche l’assistait donc. Enfin… il était possible que le rôle de la mouche se limitât à l’alerte en cas de dépassement de ce qu’un homme peut supporter au niveau de sa chair.

À force de penser, il en venait à céder la place occupée d’ordinaire par son intelligence dogmatique à une imagination dont il n’avait jamais soupçonné l’étendue. Ça pouvait devenir très compliqué. Et il savait par expérience que passé une certaine dose de complications, il abandonnait tout espoir de recherche. C’était d’ailleurs comme ça qu’il n’avait jamais rien trouvé.

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Un matin (on va appeler ça comme ça), Joris vit deux mouches. Une grosse et une petite. Il se frotta les yeux. Il eut même envie d’un café. Il alluma une cigarette en évitant de trop faire craquer l’allumette. C’était bien deux mouches qu’il voyait. Et il ne savait pas si celle qu’il connaissait était la petite ou la grosse. Ce type de rapport existait entre les Terriens. Il y avait de gros et de petits Terriens. Ceci sans distinction de sexe. Mais il y avait aussi une différence de taille entre l’homme et la femme, celle-ci étant souvent plus petite que l’homme. On avait eu tort, au début, de se baser sur la taille pour déterminer le sexe, c’est-à-dire pour chercher la femme. Et on avait pris des hommes pour des femmes. Péché de jeunesse.

Joris écrasa son mégot avant de s’approcher du couple qui chiait tranquillement sur la porte du garde-manger. Il n’était pas difficile, ni même étrange, de constater qu’il s’agissait bien de deux mouches. Mais Joris avait oublié, ou n’avait pas bien noté, la taille de la mouche qu’il connaissait pourtant mieux que celle qui venait s’ajouter sans s’annoncer. Suivant un vieux raisonnement qui avait pourtant conduit à l’erreur de plus intelligents que lui, il pensa que la petite mouche était une femelle. La taille était le seul critère envisageable. D’ailleurs, peu importait que ce ne fût pas le bon, une fois de plus. La mouche première, qu’elle fût la petite ou la grosse, avait maintenant la possibilité de se reproduire. Elle avait donc atteint le niveau qui détermine la nature de l’être. En effet, sans partenaire, elle n’était, si on peut dire, que la moitié d’une mouche. Vous connaissez l’expression terrienne et ce qu’elle implique au niveau cette fois de la recherche qui en multiplie les auteurs et les multipliera encore jusqu'à ce que la Terre devienne invivable. À moins qu’on s’en mêle.

Mais ces spéculations intellectuelles n’occupèrent pas longtemps l’esprit de Joris qui n’était pas fait pour perdre son temps de cette manière. Il songea au plaisir. Il s’agissait maintenant de ne pas rater ce moment. Car il arriverait forcément. Les deux mouches, attirées l’une contre l’autre par leurs instincts respectifs de reproduction, prendraient ce plaisir exactement comme on le voyait dans les films pornographiques à visage humain. Joris reconnecta toutes les caméras. Si jamais il s’endormait, il pouvait compter sur le système pour mémoriser la scène. Et peut-être même l’histoire. Il en bavait d’avance. Il savait lui aussi où était son plaisir. Et il ne s’en priverait pas. En direct ou en différé.

Évidemment, le nombre de chiures crût d’une manière qu’il n’est pas difficile de calculer même si on manque d’imagination. La tentation de faire le ménage agita Joris qui, malgré l’aspect que prenait l’intérieur, savait qu’il était important de conserver la vérité, quitte à écœurer le spectateur. Vous me dites qu’il n’y avait pas de spectateur. Mais je vous rappelle que Joris avait connecté les caméras. Et par conséquent, à partir de ce moment, le système général était aussi connecté et que des employés inoccupés pouvaient alors assister aux rushes avant même le montage définitif. Joris avait aussi branché les microphones. Le spectacle serait complet. À quoi servirait-il, en dehors d’alimenter son propre désir d’une compensation pas négligeable du tout ? Mais qui sait si le succès n’était pas au bout de cette tentative non pas d’expliquer la reproduction, mais d’y trouver le plaisir de s’y adonner en toute liberté ?

Joris, en proie aux exigences de la création artistique, se rongeait les sangs. Il perdit le contrôle des couches profondes de sa conscience. Cela aussi lui procurait du plaisir. C’était une grande liberté à saisir par la queue. Il ne s’en priva pas. Mais n’allez pas imaginer ce que je n’ai pas dit. Nous aborderons la question de la reproduction des Modelli dans un autre chapitre, plus loin, beaucoup plus loin.

 

12

Une angoisse le réveilla. Et si, par un manque de chance auquel il s’était habitué depuis longtemps, les deux mouches étaient du même sexe ? Imaginons un instant, comme le fit Joris couvert de sueur froides, que la grosse mouche était la première. Elle était donc un mâle, puisqu’elle était grosse. Mais si c’était une grosse femelle et que sa grosseur s’expliquait par une grossesse ? Elle serait entrée dans le vaisseau dans cet état, après avoir joui de ses prérogatives, porteuse de sa descendance et prête à le faire savoir. Imaginons cela comme le fit Joris qui sentait la mort comme s’il en atteignait la limite. Ainsi, cette mouche première avait enfanté. Et la petite mouche n’était autre que son enfant. Et voici que la question se reposait avec la même acuité : cette petite mouche était-elle un mâle ou une femelle ? Et puis surtout, avait-elle des frères et des sœurs comme c’était probable ? Une pareille perspective vous change un homme en paquet de nerfs impossible à maîtriser avec les moyens du bord. Joris sortit une bouteille du garde-manger et la but d’un trait. Il n’avait pas besoin de boire puisqu’il était mort, mais il était encore assez vivant pour en ressentir pleinement les effets. Et ceci en toute bonne conscience, car s’il lui arrivait de commettre une mauvaise action en mangeant lui aussi dans le garde-manger, il privait la mouche de la durée correspondante. Il ignorait ce que cela signifiait exactement, mais il savait qu’en mangeant il réduisait les espérances de la mouche. Cependant, tout le monde le sait, les mouches ne boivent pas. Sans doute parce qu’elles n’ont pas la capacité de se saouler, laquelle n’appartient qu’à l’homme, Terrien ou autre. Joris se saoula donc en toute bonne conscience. Et il dormit.

Il se réveilla reposé. Il lui sembla même que son esprit en avait profité pour se limiter uniquement aux idées claires. Et il reprit son raisonnement où il l’avait laissé : il y avait une grosse mouche, elle était femelle, elle avait enfanté et maintenant il y avait un tas de gosses de tous sexes dans les parages. Et en effet, quand il rouvrit le garde-manger, une nuée de mouches s’en échappa. Pourquoi ne l’avaient-elles pas fait quand il avait ouvert ces mêmes portes pour s’emparer d’une bouteille, il ne le savait pas. Elles sortaient maintenant parce qu’il avait ouvert les portes pour les voir. Il vit aussi les bouteilles et en profita pour en vider une avant de se remettre à penser. L’intérieur du vaisseau était saturé de mouches. Et la grosse mouche était introuvable maintenant. Elle n’avait peut-être jamais existé. Ou bien c’était ce que le système central (et général) voulait que Joris se mît dans la tête avant d’être anéanti et qu’on n’en parlât plus jamais.

Joris se souvint subitement, entre deux gorgées (car il buvait au goulot d’une autre bouteille), qu’il avait branché les caméras, ceci dans l’intention très honorable de créer une nouvelle séquelle de l’industrie cinématographique. Était-il pensable de se déconnecter maintenant alors que le film n’était pas terminé ? Au départ, il s’agissait de produire un film porno, mais les choses avaient évolué. Il se sentait dans l’obligation morale de continuer son ouvrage en filmant l’essaim qui venait de naître et qui ne manquerait pas d’offrir à l’objectif une quantité inestimable de copulations par tous les trous. Ces enfants allaient très vite grandir. Et avec eux le désir de reproduction. On passait d’un coup de l’intimité nunuche de la Nouvelle Vague aux torrents printaniers d’une Amérique en croissance constante. C’était une très bonne idée. « Ah ! pensa joyeusement (et non pas tristement) Joris. Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt. Je serais devenu un artiste. Et pas n’importe quel artiste ! Un artiste de l’industrie. Un promoteur du plaisir pour le plaisir d’en avoir. Pourquoi ai-je attendu d’être mort pour m’y mettre ? Ah ! J’enrage ! »

13

Dire que Joris n’avait jamais pensé à se distinguer du commun des mortels n’est certainement pas dire ce qui s’était passé en réalité. Il y avait pensé. Ça n’avait pas duré longtemps. Et surtout, ça n’avait abouti nulle part, c’est-à-dire qu’il avait renoncé à se distinguer des autres et par conséquent à ce qu’il avait imaginé pour y parvenir. Joris était bien jeune quand il écrivit son premier poème. Il avait suivi la trace laissée par ce qui se disait de plus courant à propos de poésie. Il lâchait une belle pensée en usant de métaphores plus ou moins clairement assumées, puis il procédait à un découpage du texte en ligne correspondant à ce qu’il estimait être une respiration. Il pouvait ainsi se passer de ponctuation. Et parce qu’il avait vraiment, profondément envie de se distinguer, il avait rejoint un groupe de poètes qui se ressemblaient entre eux justement parce qu’ils se distinguaient des autres, ceux qui n’écrivaient pas de poésie parce que ce type de distinction ne les intéressait pas. Au bout d’une semaine de cet exercice fiévreux, Joris se demanda s’il était possible de se distinguer aussi de ceux avec qui il se distinguait. Il ne leur en parla pas. Il ne savait pas à qui en parler. Et il était complètement plongé dans ces réflexions quand il revit, dans la rue, un vieux copain de l’école primaire. À cette époque, Joris avait l’apparence de ce qu’il était devenu. On n’avait pas besoin d’être grand clerc pour se rendre compte que Joris était pauvre et qu’il allait le rester. Il avait l’air malade. Son copain le reconnut cependant. Ils s’embrassèrent longuement sur le trottoir. C’était à la tombée de la nuit. Ils étaient éclairés par les vitrines et avaient l’air de deux pédés provocateurs. Le copain, qui s’appelait Arthur, mit fin à la confusion en se détachant de Joris, le tenant toujours par les hanches, mais les bras bien tendus. Joris, qui avait bu entre deux lectures dans un café spécialisé, se laissa conduire. Arthur s’était mis dans la tête, allez savoir pourquoi, de révéler à son vieux camarade le secret de sa réussite. Ils s’attablèrent à une terrasse sécurisée et commandèrent une bouteille avec la nette intention de ne pas la vider avant d’avoir tout dit, car elle contenait de quoi rétamer deux hommes avant la dernière goutte. Arthur écouta Joris lui parler de son projet de distinction double. Il comprit parfaitement de quoi il s’agissait. Mais lui-même n’avait jamais cherché à se distinguer. Il prétendait au contraire se fondre dans la masse. Et il y parvenait sans difficulté. En entendant ce mot, difficulté, et ce qu’Arthur était capable d’en faire sans pratiquer la poésie, Joris tendit l’oreille. Car au lieu de choisir la voie des Lettres, Arthur avait tout misé sur la sécurité de l’emploi.

« C’est dégoûtant ! » s’écria Joris.

Et il vida son verre. Il s’empourpra. Arthur comprit que s’il voulait tout dire, il avait intérêt à prendre le plus court chemin. Et voici ce qu’il dit :

« Je sais bien que c’est dégoûtant, un fonctionnaire. Mais il y a, mon cher Jojo, deux manières de l’être…

— Je suis toutoui…

— Alors écoute attentivement : il y a fonctionnaire et fonctionnaire…

— Ça, tu l’as déjà dit…

— Il y a fonctionnaire avec et sans enfant.

— Un fonctionnaire est un fonctionnaire ! L’écœurement qu’il provoque chez le poète de vocation ne tient pas à l’enfant !

— C’est là que tu te trompes. Car seul le fonctionnaire sans enfant est dégoûtant. Est-ce que tu me trouves dégoûtant ?

— Est-ce que tu as un enfant ?

— J’en ai trois.

— Et comment tu fais pour ne pas être dégoûtant, en dehors du fait d’avoir trois enfants à nourrir ?

— Tu l’as dit ! Je les nourris. Et ça, mon vieux, c’est une bonne action. Or, traite-t-on de dégoûtant un homme qui nourrit ses enfants ? Non, n’est-ce pas ? Voilà comment on devient un fonctionnaire qui se distingue des autres parce qu’il n’inspire pas le dégoût.

— Encore faut-il qu’on sache que tu as des enfants et que tu les nourris…

— Mais on finit toujours par le savoir ! Tu comprends ?

— Je comprends que si j’étais devenu fonctionnaire pour avoir du temps à consacrer à la poésie sans risquer de crever de faim ou de maladie, je serais un poète dégoûtant. Et que si, pour ne pas l’être, j’avais fait des enfants comme toi, je n’aurais plus le temps de faire de la poésie.

— C’est ce qui explique que tu sois poète et moi fonctionnaire. On se distingue l’un de l’autre. Et pourtant, on est ami. Est-ce que tu es ami avec les autres poètes, ceux qui ne se distinguent pas de toi ? »

14

Voilà comment Joris avait renoncé à la poésie et était devenu un fonctionnaire… dégoûtant. Car Arthur, qui ne l’était pas, dégoûtant, avait l’avantage d’être un Terrien et donc de pouvoir se reproduire dans une femme. Or, Terrien, Joris ne l’était pas. Il devint par conséquent un fonctionnaire sans enfant. Et comme il pensait, comme tout le monde, qu’il n’y aurait plus jamais de guerres, il avait choisi de s’engager dans l’armée. Un militaire qui ne fait pas la guerre peut occuper son temps à faire autre chose. Et même à se distinguer. Joris, qui n’écrivait plus de la poésie pour ne pas risquer de défier la censure sans le faire exprès, s’ennuya donc beaucoup. La suite, vous la connaissez.

Maintenant, il y avait les mouches. Les mouches et le tournage du film porno. Il n’était pas nécessaire d’utiliser un instrument d’observation pour savoir qui était mâle et qui était femelle. Les couples copulaient sans distinction de sexe. Il y avait des couples hétéros, des couples homos et des couples qui cherchaient l’aventure. Les caméras n’allaient pas plus loin. Et comme ce spectacle ne reposait pas sur une histoire, il pouvait durer autant de temps qu’on avait d’énergie pour le regarder. Qu’en pensait le système ?

Car, comme il est dit plus haut, si les caméras étaient connectées aux enregistreurs de bord, le système assistait lui aussi au spectacle. Et il en pensait quelque chose. Était-il vraiment judicieux de savoir ce genre de chose alors qu’on est déjà mort ? Joris ne prit pas sa décision à la légère. Il réfléchit longtemps avant de couper toutes les connexions aux caméras. Et le tournage se termina ainsi. Il ne restait plus qu’à visionner les rushes. Des heures et même des jours de copulations en tout genre.

Joris se rendit alors compte qu’en fait il avait été complètement inutile de passer tant de temps à filmer. Quelques minutes auraient suffi, car, en effet, les scènes étaient répétitives. Il fallait alors opérer un montage à la manière d’Andy Warhol. Il avait perdu beaucoup de temps. Et des signes de décomposition se manifestaient en surface. De petites cloques puantes éclataient régulièrement dans la paume de ses mains. Il ne s’en inquiéta pas outre mesure.

Les mouches, elles, quand elles ne copulaient pas, mangeaient beaucoup. Et elles chiaient aussi abondamment. Joris se pinçait souvent le nez.  Mais la majeure partie du temps qu’il lui restait à vivre (si on peut le dire comme ça) était consacrée au spectacle que les mouches lui offraient en boucle. Il y en avait de plus en plus. Et si certaines finissaient par crever, leur croissance démographique semblait n’avoir pas de limite. Le sol de la cabine était couvert d’un tapis de cadavres qui allait lui aussi en épaississant à vue d’œil. Il y en avait même à la place du mort que Joris balayait soigneusement plusieurs fois par jour. Il s’agissait d’entretenir surtout les aiguilles d’injection, fragiles ouvrages d’acier finement effilé. Il nettoyait de même la vitre des témoins qui étaient aussi à aiguilles car, nous l’avons déjà précisé, la technologie en usage dans les corbillards spatiaux était très ancienne. Ce n’était pas le moment de se laisser envahir par la paresse qui le guettait comme un animal sauvage tapi dans l’ombre de la jungle qu’était devenu l’intérieur de la cabine. Quant à la poésie, il n’y songea même pas. C’était oublié. Le rappel que nous en avons fait ci-dessus est de notre propre main. Joris n’y est pour rien.

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Nous sommes tous pareils. Chaque fois que les mouches envahissent notre espace, nous mettons tout en œuvre pour les chasser ou carrément les exterminer. Joris, qui n’arrivait même plus à se déplacer à l’intérieur de la cabine ni à entretenir la place du mort, se retrouva coincé sur son siège, couvert de mouches jusqu’au menton. Et cette masse de mouches tombée par terre était mouvante et bruissait comme les branches d’un arbre au printemps. Vous ne le savez peut-être pas, mais les mouches ne sont pas cannibales. Si elles l’avaient été, Joris aurait tenté de les pousser à dévorer leurs cadavres pour en limiter le cimetière. Il y avait bien une trappe d’évacuation dans le plancher. Elle servait à se débarrasser proprement des excréments et des liquides du pilote, car ceux-ci n’étaient d’aucun usage dans la marche du moteur et des instruments. On y jetait aussi les emballages des aliments, les os, les croûtes et les inévitables restes des repas. Mais tout ceci était quantité négligeable par rapport à la masse développée par les mouches, autrement dit par l’addition de leur multiplication et de leurs cadavres. Joris n’aurait su calculer cette accumulation ni sa vitesse de croissance. D’ailleurs, la trappe était bouchée. Il avait failli y laisser un bras en tentant de pousser à l’extérieur cet amalgame de mouches vivantes et mortes. Heureusement, il était mort. Il n’avait nul besoin de se vider. Mais les mouches se livraient à cette opération à sa place. Et de manière exponentielle. Joris n’avait aucune envie de disparaître dans une masse qui finirait par mourir entièrement elle aussi. Est-ce que les mouches disparaissaient après leur mort ? Le Dogme n’en disait rien. Joris, déjà sujet à toutes les angoisses possibles, sentit clairement qu’il allait en inventer une nouvelle.

On ne peut pas dire que Joris s’égarait en réflexions diverses et variées et qu’il perdait ainsi non seulement un temps précieux mais aussi un espace inestimable, en attendant d’être fixé sur son sort. Il n’était pas maître des évènements et de leurs évolutions. Des évènements, il n’y en avait pas beaucoup. Le fait que la trappe d’évacuation était bouchée n’en avait été un que pendant le temps qui s’était écoulé entre la constatation qu’elle l’était et l’observation pertinente de l’impossibilité de la déboucher. Le passé n’a qu’une existence de mémoire et Joris n’avait pas l’intention de s’y perdre. Il avait suffisamment à faire avec ce qui se passait en ce moment, à savoir la multiplication des mouches pour cause de copulation, la croissance excessivement rapide de leurs déchets anaux et funéraires, la diminution proportionnelle des réserves alimentaires et la réduction de l’espace vital. À ces phénomènes en marche, il fallait ajouter les signes de la décomposition qui affectait Joris, car il n’oubliait pas qu’il était mort et qu’avant de disparaître, il prendrait le temps de pourrir, ou plutôt le temps puiserait dans ses réserves incalculables pour le réduire en poussière et le livrer ensuite à l’inconnu.

Il y avait un moyen de ralentir la décomposition cadavérique. C’était de prendre la place du mort. Mais elle avait maintenant disparu sous l’amalgame agité des mouches, de leurs progénitures et de leurs déchets. Joris redoutait d’avoir à s’installer sur des aiguilles émoussées. Il ne manquait plus qu’il se mît à souffrir ! Il n’y a rien de plus effroyable que la souffrance inutile. On aime souffrir pour se sauver de la mort ou de la pauvreté. Il y en a même qui souffrent pour échapper à la laideur. On le dit, en tout cas. Mais peu importe la sagesse populaire dans ces moments où l’esprit ne trouve plus de solutions aux problèmes qui se posent parce que la procédure ordinaire est perturbée par un évènement extérieur. Si tant est que les mouches soient un évènement de ce type. Elles pouvaient parfaitement être au contraire de nature interne.

16

Il nous arrive quelquefois de perdre la tête. Pour une raison à laquelle nous accordons une importance tragique, nous agissons en dehors de toute construction soigneusement conçue. Et nous voilà, comme Joris, en train de manger les mouches dans l’espoir de libérer la place du mort ou tout au moins de la rendre de nouveau utilisable dans les meilleures conditions possibles compte tenu de la situation. Joris étant mort, il n’avait pas besoin de manger. En fait, en mourant il avait perdu la capacité de digérer. Ce qu’il était en train de faire ne s’appelait pas manger. Il avalait. Et ce qu’il avalait, au lieu de s’entasser à l’extérieur, s’entassait maintenant à l’intérieur de lui-même. Il ne fallait pas sortir d’une grande école pour savoir qu’une fois rempli, il ne pourrait plus avaler. Et s’il parvenait à évacuer son contenu muscidé par le cul, il participerait alors au remplissage de la cabine par cette matière à la fois morte et vivante qui finirait par occuper toute la place. Le Dogme, pourtant vieux comme le Monde et forgé dans l’Histoire autant par le Sabre que par les Lettres, ne disait rien de tout ça. Ou alors c’était d’un niveau supérieur. On ne dit pas tout aux gens simples dont on fait des citoyens. Il était impossible, pensait Joris en avalant mouches et cadavres d’un air dégoûté, que Dieu lui-même n’eût pas donné un sens à ce qui lui arrivait à lui en particulier. S’il y réfléchissait bien, et il s’efforçait de le faire en toute honnêteté, les choses devaient toujours se passer ainsi. Mais on ne vous le disait pas. On ne vous parlait pas des mouches ni de leur influence sur le cours des évènements qui forment ce temps particulier et inexprimable qui sépare (c’est une manière de parler) la mort de la disparition. Et maintenant que ça arrivait, il fallait se résoudre à y croire. Non, décidément, faire passer les mouches à l’intérieur de soi-même en pensant ainsi libérer au moins l’espace contenant la place du mort était une folle manière de sombrer dans l’utopie la moins favorable qui fût. Mais alors, comment s’installer à la place du mort pour recevoir les produits anti-décomposition qui permettaient au mort de retarder l’instant fatal de la disparition ?

Les signes de décomposition devenaient inquiétants. Les petites cloques purulentes du début s’étaient transformées en plaies sanieuses et troublantes. L’os apparaissait aux articulations. Une veine se mit à pendre sous une rotule. Et les dents se déchaussaient pendant que la langue s’empâtait, collant au palais. Les narines, pincées en espérant les déboucher, s’étaient au contraire obstruées sans remède.

Il était absurde de se laisser aller de cette manière alors qu’on possédait l’outil adéquat pour y remédier. Il n’était pas trop tard. On pouvait craindre une détérioration du processus. L’amoncellement de mouches mortes devait se solidifier dans les couches les plus profondes de cet amalgame, au moins sous la pression exercée par son épaisseur croissante. Il était peut-être encore temps de retrouver la surface moelleuse de la couche tapissée d’aiguilles hypodermiques. Joris y plongea son bras plusieurs fois sans rencontrer le cuir souple où il avait si souvent placé le mort qu’il avait pour mission de ramener. Ce qu’il empoignait alors, c’était des ailes, des corsets, des pattes, des liquides et il arrivait même qu’une mandibule restât plantée dans un doigt. Cette histoire devenait effrayante. Le Dogme vous promettait une mort réglée comme du papier à musique dans l’attente de céder sa place au néant. Pourquoi ces mouches ? se demandait en pleurant le pauvre Joris qui n’en avait jamais vu autant. Quel est le sens de ces mouches ? En ont-elles un seulement ?

 

17

La décomposition affectait maintenant les chairs. La peau se détachait sous la combinaison que Joris avait entrouverte pour aérer son corps fiévreux. Il plongea plusieurs fois son index dans cette purée sans toutefois en sentir les exhalaisons pestilentielles. Il avait perdu le sens de l’odorat. Et sans doute aussi celui du goût. Par contre, il voyait très bien et entendait tout ce qui se disait. Pour la chair, il ne savait pas à quels saints se vouer. Il ne souffrait pas, ce qui paraissait logiquement lié à son état. Il pourrissait, c’était la seule certitude pour laquelle il aurait mis sa main au feu s’il avait été question de parier. Mais il ne jouait plus. On ne joue pas longtemps tout seul. Et les mouches n’étaient pas des partenaires. Elles suffisaient au spectacle qu’elle donnait.

Joris avait abandonné l’idée de faire un film. On a déjà dit qu’il avait coupé les connexions. Les caméras ne filmaient plus et les enregistreurs faisaient la pause. Ce serait une pause définitive. Il ne serait plus question de film désormais. Le seul évènement qui importait maintenant, c’était le pourrissement. La décomposition avait transformé la peau en jus. La chair verdissait. On voyait des os, jaunes et lisses. Une artère battait dans une crevasse bouillonnante. « Le voilà, le spectacle ! » s’écria Joris comme si les mouches avaient été douées d’intelligence. Elles forniquaient sans repos, bourdonnant dans l’amas d’ailes, de pattes, de nourriture et de déchets de toutes sortes et de toutes formes. Et pendant ce temps, Joris approchait la limite externe de la mort, celle dont on ne sait rien, sinon qu’il y a de fortes chances pour qu’elle ne limite que le néant. Ce n’était pas angoissant. Les sentiments aussi étaient affectés par la transformation. Que devenaient-ils ? Mais était-il important qu’ils devinssent quelque chose ? Ils ne serviraient plus à rien et pourtant, durant toute son existence, Joris en avait fait un usage croissant, souvent même sur des sujets que l’intelligence aurait mieux abordés. Alors lui vint une idée absurde.

Pourquoi ne pas en quelque sorte « ralentir » la décomposition ? Il en avait les moyens. Sous l’amas des cadavres de mouches et de saletés, la place du mort n’avait pas encore servi. Il se souvenait d’avoir procédé méticuleusement au remplissage des seringues, d’avoir brossé les aiguilles en ménageant leurs pointes si fragiles et d’avoir vérifié la programmation dans le bac de sable. Vous ne pouviez pas partir sans avoir effectué ces manœuvres. Le système veillait aux procédures. Des sanctions étaient prévues en cas de non-observance des règles en usage. Mais, comme le lecteur ici présent le sait, Joris n’avait pas effectué un décollage conforme aux procédures. Il avait accepté à son bord un être qui prétendait être son double. On n’efface pas un tel évènement de la mémoire. Et cet être avait fait usage de la place du mort, ce qui n’était pas prévu par le règlement. Il avait donc puisé dans les réserves des seringues. Il en avait émoussé les fines aiguilles. Il avait même profité de l’occasion pour rajeunir car, en effet, on racontait que l’être vivant qui prenait la place du mort (en principe pour « déconner ») et qui laissait les liquides prévus pénétrer ses chairs vivantes et encore à l’ouvrage des plans sociaux voyait son espérance de vie augmenter d’un nombre non négligeable de mois, sinon d’années. Ce n’était qu’une rumeur, mais Joris, qui s’en nourrissait pour ne pas se distinguer et risquer d’être mis à l’index, y croyait comme la grande majorité de ses concitoyens. Bien sûr, il n’avait jamais pris la place du mort, pas même par inadvertance. C’était tentant d’ailleurs. On avait sommeil pendant le trajet d’aller, celui qu’on effectuait à vide, et il n’était pas impossible de penser alors qu’une petite sieste à la place du mort (celui qu’on ramenait au retour) passerait inaperçue. Mais ce n’était pas si facile que ça à dissimuler. On prenait le risque de perdre sa propre place. Et puis personne ne savait comment se déclenchait le processus d’injection. Était-il automatique ? L’injection démarrait-elle au contact du mort qui prenait place ? Ainsi, le double qui s’était allongé à la place du mort sous prétexte que c’était le seul endroit de la cabine où il pouvait se tenir avait pu activer le système d’injection et même le vider complètement. Il avait profité d’une sacrée cure de rajeunissement alors que Joris continuait de vieillir inexorablement. Or, en arrivant à la station KH101, le contremaître avait constaté la présence d’un mort dans la cabine et avait à juste titre estimé que le mort dont il avait la charge n’y avait plus sa place. « Nous étions deux quand le sas s’est refermé et que le contremaître a expédié le vaisseau dans l’espace infini… » Or, au moment où tout ceci a eu lieu, Joris était seul dans la cabine. Et avant que les mouches se multiplient, la place du mort était libre. Il n’était donc pas bête de penser que celui qui avait occupé illégalement la place du mort pendant le voyage d’aller n’était autre que lui-même. Et s’il était encore de ce monde, c’était parce qu’il avait rajeuni.

Ces pensées, aussi absurdes les unes que les autres, s’entrecroisaient et prenaient maintenant l’aspect d’un amalgame aussi bruyant et repoussant que celui des mouches et de leurs déchets. On pouvait penser autant qu’on le voulait ou qu’on le pouvait, cela ne changeait rien à la situation marquée immédiatement par deux phénomènes : les mouches et la décomposition. Là encore, il fallait soupçonner un lien, mais il était tellement obscur que Joris pensa, pour en rajouter, qu’il était inutile de s’embringuer dans cette voie peut-être sans issue. Ce qu’il fallait entreprendre maintenant, c’était creuser dans la masse pour retrouver la place du mort. Une fois fait, si c’était encore possible, il faudrait en vérifier l’état de fonctionnement et, en cas de réponses affirmatives à 100%, en faire usage pour tenter de durer encore un peu. Pourquoi durer alors que tout est fini ? Allez savoir !

18

Joris sauta directement du haut du dossier où il s’était juché dans la masse des cadavres de mouches. Il avait pensé pouvoir ainsi creuser un bon coup, les pieds d’abord et les mains prêtes à arracher tout ce qu’elles rencontreraient. Mais quand il arriva, d’une hauteur d’un bon mètre, à la surface de la masse, celle-ci lui opposa une résistance têtue. Il recommença. Cependant, chaque fois qu’il se recevait sur ses pieds, une quantité de chair impossible à mesurer se détachait de son corps pour aller se coller à la masse comme le crépi sur un mur. Au troisième essai, il prit conscience qu’il était en train de participer à la constitution de la masse qu’il prétendait pénétrer par le moyen d’un trou donnant accès à la place du mort. Sa propre chair s’ajoutait à celle des mouches pour former un bouclier rendant inaccessible la place du mort tant convoitée. Si c’était ça, l’absurde, ce n’était pas drôle. Cette opération, mal préparée, accélérait le processus de décomposition en éjectant à l’extérieur y compris les chairs qui n’étaient pas encore vraiment pourries. Joris tenta même de les ramasser. Il y réussit, mais recoller les morceaux relevait de l’impossible. Ce qu’il était en train de recomposer avec sa propre chair ne ressemblait pas du tout à ce qu’il était avant de commencer à se décomposer. Il passa des jours, debout sur la masse, à gesticuler sans attirer l’attention des mouches qui se jetaient sans autres considérations sur ces morceaux de choix. Des milliers d’asticots apparurent, tout agités du désir de vivre et de mourir. Joris remonta sur son siège.

La masse n’avait pas encore atteint le mécanisme de rotation ni celui de la suspension. Joris impliqua à l’ensemble un mouvement de va-et-vient, comme l’enfant ou la bergère sur la balançoire. Ce n’était pas le moment de rêver. Il réfléchit. Il était tenté par l’abandon total, mais il ne voulait pas mourir sans avoir compris le sens de la femme chez l’homme. Il était certes trop tard pour tenter l’expérience, mais il avait la mémoire remplie de petits faits significatifs. Disposait-il encore d’assez de temps pour en structurer un sens ? Il savait que ce sens pouvait être autre chose qu’un sens. On meurt souvent dans ces conditions. C’est peut-être d’ailleurs toujours comme ça qu’on meurt. Mais quoi qu’il en soit, on ne meurt pas sans avoir donné un sens à la seule question qui vaut la peine d’être posée quand on est un homme qui disparaît avec lui-même le moment venu. Pourquoi se plaindre de n’être pas un Terrien ? Ils avaient perdu la guerre. Arthur avait perdu la guerre. Qu’en pensaient ses enfants maintenant qu’il était trop tard pour penser ne pas en donner à la femme ?

Creuser, voilà ce qui restait à faire, quitte à creuser sa propre tombe dans une masse de mouches et de chiures. Pour la quatrième fois, Joris sauta du haut du dossier dont il avait relevé l’appui-tête pour augmenter la force de l’impact. Comme il s’y attendait, ce nouvel effort ne fut pas plus efficace que les précédents. Les pieds touchèrent la masse, les jambes plièrent et les entrailles jaillirent entre elles pour aller s’appliquer dessous, bouchant ainsi ce qui avait pu paraître l’ébauche d’un trou. Le cerveau, liquéfié par la peur de servir au même office, coula un peu par les orbites, mais Joris eut la présence d’esprit de renifler et tout rentra dans l’ordre. Il pouvait encore penser. Il regarda ses pieds. Il en agita les orteils, grattant la surface où des ailes rutilaient encore. Quel outil utiliser si les mains demeurent impuissantes à réaliser ce que le cerveau a conçu ? Joris regarda autour de lui. Tout était solidement fixé aux parois. Il était impossible d’en arracher un morceau pour lui donner la forme d’une pelle ou d’un pic. Le feu ? Il y avait pensé. Le feu est un grand pouvoir. Mais la fumée ? Comment l’évacuer ? Par la trappe ? Mais elle était bouchée ! Non, le seul outil demeurait la main. Avec deux mains, l’homme est parfaitement conçu pour creuser sa tombe, même dans des conditions aussi absurdes que celles qui affectaient l’existence terminale de Joris. Il s’activa, à genoux sur la masse. Dessous, il y avait la place du mort, ses promesses, un inconnu à ne rater sous aucun prétexte. Il fallait trouver ce courage. Joris hurlait sa joie d’avoir encore la possibilité de penser à durer, faute de pouvoir vivre et revivre ce qu’il avait la sensation de bien connaître, de connaître suffisamment pour en apprécier la troublante disposition au plaisir. Et il n’oubliait pas de laisser une place à la femme dans le désordre assumé de son esprit.

Comme il pouvait se passer d’aliment pour nourrir son énergie, il travailla sans relâche. La masse s’effritait en surface. Les ailes voletaient comme des feuilles d’automne, puis se reposaient sur celles qui venaient de cesser de battre. Joris contemplait ce spectacle de l’impossible en riant de lui-même. N’était-il pas en train d’occuper le temps au lieu de chercher à gagner sa place à l’endroit où un mort, grâce à de savantes injections, peut espérer repousser les limites de sa propre mort ? Le trou n’avançait pas. Et la chair pleuvait en grosses gouttes visqueuses, sans bruit mais avec des éclatements de fleurs artificielles. Il n’allait plus rien se passer d’autre. Et si c’était le cas, alors ce récit s’achève ici.

19

Si le vaisseau ne s’était pas posé sur cette comète, rien d’autre ne serait arrivé que la lente appropriation du corps de Joris par la masse croissante des cadavres de mouches. Le choc fut conséquent. Le vaisseau n’était pas prévu pour atterrir dans un endroit aussi sauvage. Tout fut inversé dans la cabine. Heureusement, le hublot était toujours à la verticale. Tout bien pensé, il était à l’envers. Alors au lieu d’en lever le rideau comme Joris avait l’habitude de le faire dans les grands moments de curiosité qui troublaient sa mémoire, il le baissa pour l’ouvrir. Ce qu’il vit était la surface d’une comète. Il avait souvent frôlé ce genre de débris et les avait évités en appliquant la procédure prévue en cas de mauvaises rencontres. Il en connaissait la surface rocheuse, grise le plus souvent, bosselée, dentelée, trouée, crevassée… Enfin, tout ce qu’on voudra imaginer de pire. L’horizon était noir, preuve qu’on était sur une comète de grande dimension. Où allait-elle ? Il était impossible de le dire ? Et il était même possible que ce fût un cimetière. Joris, épouvanté par cette idée, car elle faisait son chemin, frotta nerveusement le hublot, mais sans toutefois perdre la tête au point de penser à l’ouvrir pour aller voir de visu. Il était en effet inutile de penser l’ouvrir car c’était impossible. Le hublot n’était pas conçu pour s’ouvrir. Et en plus, il était incassable. Quant à la portière, elle ne s’ouvrait que de l’extérieur. Or, à moins d’un fossoyeur d’un genre nouveau, il n’y avait personne sur cette comète pour procéder à cette opération. Mais pourquoi s’inquiéter à ce point et se raconter de pareilles sornettes ? Il n’y avait pas de tombes à la surface de cette comète. Il n’y avait même rien. Cet atterrissage était un pur accident comme il peut en arriver chaque fois qu’on provoque le temps. Après tout, peu importait que le vaisseau fût animé de son propre mouvement ou qu’il subît celui d’une comète, même si celle-ci voyageait en sens contraire. La mort n’était pas compliquée à ce point. Joris épousseta les innombrables cadavres de mouches qui lui étaient tombés dessus lors de l’atterrissage sur le dos. Le vaisseau était retourné. Il fallait tout repenser ! Joris fondit en larmes. Est-ce qu’on a le temps de tout repenser alors qu’on est sur le point de disparaître ? Il n’avait pas de chance. Il n’en avait jamais eu, en y pensant. Chaque fois qu’il avait cru en avoir enfin, un évènement en avait inversé le processus et il avait dû se résoudre à courber l’échine sous le poids du malheur qui ne manquait pas alors de le frapper de plein fouet. Voilà comment il avait atterri sur cette comète. À l’envers. Et avec tout à repenser dans ce sens. Comme s’il en avait le temps !

 

20

Vous avez su une bonne heure avant Joris que les cadavres de mouches étaient maintenant agglutinés au plafond du vaisseau puisque celui-ci était posé à l’envers sur le sol métallique de la comète. Et Joris s’était battu pendant cette heure pour s’extraire de cette concrétion qui s’était abattue sur lui alors qu’il n’avait pas encore eu le temps de penser à ce qui arrivait maintenant. Il avait dû remonter à la force des bras, les pieds n’étant d’aucune utilité dans ce genre de masse. Et en retournant le paquet, le hasard avait emporté aussi la horde des mouches qui volaient alors plus près du plafond que du plancher. La masse s’était ramollie par l’addition de ces corps bruissant et fous. Joris sentit cet intense frémissement le pénétrer. Il faillit alors céder à la panique. Il ne voulait pas finir comme ça, mélangé à un composé de cadavres et d’insectes agités par leur instinct de conservation. Mais il n’y avait rien au plafond pour s’accrocher. Sa surface bouchonnée se frottait à son dos. Il était couché. Il rassembla toutes ses forces pour se plier aux genoux et au bassin. Aveugle et haletant, il y réussit. La masse avait perdu de sa compacité. Il fallait maintenant prendre appui sur les pieds. Joris mesurait un mètre quatre-vingt passé. Il avait évalué l’épaisseur de la masse à un mètre cinquante au plus. Il se souvenait qu’au moment où le vaisseau était encore à l’endroit, elle ne dépassait pas l’assise de son siège. Il ajouta à cette masse inerte ce qu’il savait de la meute des mouches copulant et dévorant sans autre souci. S’il parvenait à se redresser sur ses jambes, sa tête émergerait à la surface de ce tas de merde. Il n’en fallait pas plus pour changer le cours de son existence.

Mais la masse résistait. Elle avait acquis, par l’addition incalculable des mouches vivantes et paniquées, une force négative d’une puissance qui dérouta complètement ses moyens pour le situer de nouveau dans le sens d’une peur insoutenable. Il avait toujours la tête dans la masse. Il respirait des mouches, les vivantes comme les mortes. Et il ne voyait rien alors que ses rétines transmettaient des fantasmes rouges à ce qui restait de son cerveau en décomposition. Cette description de la mort en phase III démontrait, si besoin était, que la phase IV était sur le point de prendre le relais. Et c’était, si ses souvenirs scolaires étaient à la hauteur de son angoisse, la dernière. Il se servit alors de ses bras, d’abord pour les agiter à la manière d’un noyé, puis il sentit ses pieds quitter le plafond. C’était un effort douloureux et agréable cependant. On n’en doute pas, Joris ! Continue ! Accroche-toi à cette espèce de mur que tu gravis de l’intérieur. Les mouches hurlent autour de toi et même en toi. C’est toi qui hurles, mais personne ne t’entend !

 

21

La tête émergea. Les mouches qui n’avaient pas été emportées par la masse virevoltaient dans tous les sens, se heurtant aux parois qu’elles semblaient vouloir traverser. Le bruit était infernal. On se serait cru à l’usine. Joris cracha tout ce que contenait sa bouche, y compris sa langue qui n’avait plus d’utilité. Quelques dents se déchaussèrent et rejoignirent la masse. Il leva les bras pour atteindre le dossier de son siège. Il n’était plus question de s’asseoir dedans. Il pouvait s’y accrocher et même s’en aider pour se soulever. Mais pour aller où ? S’il commettait l’erreur de s’en détacher, par exemple pour cause de sommeil, il retournerait dans la masse qui était mouvante et pouvait l’engloutir de nouveau. Il ne retrouverait pas la force ni l’intelligence qui venaient de le sauver d’une mort épouvantable. D’ailleurs, la fixation du siège au plancher qui servait maintenant de plafond résisterait-elle à son poids ?

Il ne tiendrait pas longtemps à la surface, agitant ses pieds dans la masse et en battant la surface avec ses bras. Il cherchait un rythme en espérant y trouver le calme toujours nécessaire dans ce genre de situation, mais son cœur n’en avait plus. Il était douloureux par instant, menaçant de lui jouer un tour… Était-ce le cœur, ce qu’il entendait à l’intérieur de lui-même ?

Qu’elle était la situation exacte à ce moment ? Joris voulait penser en militaire. Il en était un. Pas exemplaire à tous les points de vue, mais il avait choisi cette discipline plutôt que de se laisser aller à penser le contraire de ce que savent les autres. Voyons… le vaisseau avait atterri. Il voyait ça dans le hublot. Et il était à l’envers. Le plafond servait de plancher, ce qui n’avait pas amélioré les choses en ce sens que la masse, qui avait été compacte et impénétrable (il en savait quelque chose) était maintenant aussi dangereuse que des sables mouvants. S’il faiblissait (et il faiblirait fatalement) il sombrerait dans cette merde pour n’en plus jamais ressortir. Enfin, espérer utiliser le siège méritait une plus ample réflexion sur la capacité de résistance de sa fixation au plancher transformé en plafond. Mais surtout, la position du vaisseau était définitive, à moins d’un autre évènement extérieur. Joris n’avait aucun moyen de manœuvrer. Pour quoi faire d’ailleurs ? Se remettre à l’endroit ?

Certes, de cette manière, il retrouverait l’usage de son siège sans risquer d’en détériorer la fixation. Mais pourquoi s’asseoir ? La masse retournerait au plancher et alors elle ne cesserait de s’accroître jusqu’au moment fatal où elle occuperait tout l’intérieur. Et en attendant, ces deux retournements de situation (un coup à l’envers, un coup à l’endroit) auraient transformé cette masse immonde en sables mouvants dans lesquels il était inévitable de se noyer. C’était déjà des sables mouvants. Et ça ne cesserait plus d’en être.

Joris se laissa couler un peu dans l’espoir de reposer ses membres. Il renversa la tête pour appliquer sa nuque à la surface. Le bourdonnement envahit son crâne. Il avait du mal à réfléchir. Il aurait pu fermer les yeux et attendre l’instant où sa tête plongerait docilement, mais il n’avait plus de paupière et son œil gauche n’était plus dans son orbite. Ce fut donc l’œil droit dont l’angle de visée se trouva presque exactement perpendiculaire au plancher qu’on peut appeler plafond sans abuser de la patience du lecteur ou de l’auditeur du présent récit. Une lueur se forma au-dessus de ce qui restait de son cuir chevelu. Comment n’y avait-il pas pensé ?

22

La place du mort, accrochée au plafond (au plancher), rutilait dans la lueur des veilleuses alignées à la hauteur des plinthes, exactement comme si on venait d’en briquer scrupuleusement le cuir, les aiguilles et les manettes d’acier chromé. Les aiguilles de compteur (pas celles des seringues) indiquaient que les réservoirs de produits anti-décomposition étaient à la moitié du niveau de sécurité. Ce qui était logique, puisque le double en avait utilisé dans son intérêt pendant le voyage d’aller. Ce qui ne l’avait pas empêché de disparaître promptement (comment ?) au tout début de ce voyage qui n’était pas celui du retour comme prévu sur la feuille de route. Mais peu importait le sens de ce qui était arrivé et qui n’avait aucune chance de se reproduire. La situation avait changé. Maintenant, c’est maintenant. Pas ailleurs.

Cette découverte n’en était une que parce qu’au moment d’émerger de la masse, l’esprit encore aux aguets de Joris s’était fixé sur le siège et ses possibilités d’avenir. Et il avait butté sur la question de la fixation sans parvenir à établir son rapport au poids qui était celui que Joris voulait soumettre à cette possibilité : s’accrocher encore un peu avant de finir par lâcher prise comme c’était écrit quelque part mais où. Il avait perdu un temps précieux à tenter de résoudre cette équation à tellement d’inconnues qu’il en avait perdu la dimension. Il se remit à battre des pieds et des mains, mais il conserva sa tête dans la position qui était à l’origine de la découverte salvatrice. L’avantage d’avoir essuyé un échec sur la question du siège, c’était que tout le calcul initial était accompli. Il suffisait de changer quelques données pour appliquer la démonstration à la place du mort.

Les mouches, fatiguées elles aussi par la série des changements qui avait affecté leur univers, se posaient sur le crâne purulent de Joris. Il fallait aussi tenir compte de cette masse. Elle s’ajoutait, certes, mais de quelle manière obscure qui multipliait la difficulté non plus de savoir à coup sûr si les fixations de la place du mort résisteraient à la traction exercée sur les poignées latérales (six en tout, trois de chaque côté), mais si la musculature pourrissante de Joris était encore en mesure d’effectuer cette manœuvre peut-être désormais surhumaine ?

L’avantage de la place du mort sur le siège de pilotage était évident : elle était munie non seulement de poignées pour faciliter la traction vers le haut et le placement du corps sur l’alignement impeccable des aiguilles d’injection, mais elle était aussi équipée d’un couvercle qu’il était facile de refermer par simple pression sur un bouton de type électrique. Une fois enfermé là-dedans, le corps y demeurerait intact tant que le système d’injection serait actif, c’est-à-dire jusqu’à épuisement des liquides. Ce qui réclamait un autre calcul, duquel, heureusement, ne dépendait pas le placement lui-même. On avait toujours le temps, une fois placé, de se livrer à ce qui deviendrait une occupation en attendant que les compteurs se remettent à zéro. Pour l’heure, la question de la fiabilité des fixations de la place du mort était la seule préoccupation digne d’intérêt. Et Joris savait bien qu’il avait intérêt à trouver ça intéressant.

Il tenta un premier essai de traction. Ses mains agrippèrent deux poignées. Et voici que pendant qu’il s’élevait, somme toute sans difficulté, au-dessus de la masse, une nuée de mouches s’abattit sur son corps. Le poids qu’il infligeait à la place du mort s’en trouva augmenté d’autant. Mais la place ne broncha pas. Joris la trouva au contraire plutôt solidement arrimée. Il faut comprendre que l’ingénierie qui avait conçu cette place n’en avait calculé la fixation que par rapport à un plancher. Aucune action cherchant à la soulever n’avait été prévue. On avait calculé des forces de translation dues au roulage et au tangage, au freinage, à d’éventuels chocs. Les fixations étaient conçues pour résister à ces forces. On avait évidemment tenu compte du poids du mort et ajouté cette section à celle résultant des forces susdites. Mais de là à penser que quelqu’un ou quelque chose chercherait à soulever la place du mort, il y avait loin. C’était tellement stupide qu’on n’y avait même pas pensé. Et comme l’inversement de la position du vaisseau relevait de la même physique, la question se posait maintenant et certainement ensuite, c’est-à-dire une fois le corps de Joris à l’intérieur de la place fermée par un couvercle qui n’en était plus un, mais bien plutôt une trappe par en dessous.

Joris renonça à pousser ce premier essai jusqu’au bout. Il replongea lentement dans la masse et toutes les mouches, sauf celles qui s’accrochaient nerveusement à son crâne, reprirent leur vol hystérique dans l’air malsain de la cabine.

Il n’y a rien de plus terrifiant que de se trouver devant une impossibilité. La possibilité s’en trouve amoindrie d’autant. Et la perspective de mourir dans la merde n’est pas le meilleur spectacle à donner de soi-même quand on est aussi seul que Joris l’était à l’extrême de son existence. Tout était-il fini ? Pourtant, la place du mort était bien jolie avec ses cuirs briqués à fond et tout le brillant de ses chromes. Le couvercle était tapissé de soie finement brodée d’ors. Mais comment y accéder ? Un mort a le droit inaliénable de trouver sa place. Et bien ce n’était pas le cas de Joris. Et il n’y avait plus personne pour le défendre. Mort, où est ta justice ?

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On pourrait en dire autant de la vie. Mais la mort n’est pas doublée d’une existence qui installe cette autre limite de la pensée qu’est la société. Peut-on parler d’existence quand l’être est définitivement seul avec lui-même ? Ce qui vient d’être raconté, est-ce un récit comme l’existence en connaît une multitude tant sur le plan littéraire que vernaculaire ? C’est un rapport, tout au plus. Ce n’est pas vécu, on s’en doute. L’imagination fait le reste. Non, il n’y a pas de nom pour désigner cette étrange durée. Pas de métaphore non plus. Le personnage n’agit plus, il est mort. Il ne connaît plus, il n’est plus là. Il ne se soucie pas de morale ni d’esthétique. Il se bat encore pour trouver sa place. Et ce n’est même pas un récit. On construit facilement une nouvelle avec quelques personnages. Encore faut-il trouver le deuxième. Mais à l’intérieur du vaisseau où Joris attend de disparaître et met tout en œuvre pour que ce soit le plus tard possible (d’où le combat pour une place), peut-on considérer les mouches comme autant de personnages ou leur essaim comme un seul ? Pensez-vous que la première mouche fut un tel personnage ? À mon avis, qui est celui d’un ignorant car je n’ai encore observé la mort que de l’extérieur des autres (tiens… vous aussi ?), le dernier personnage est ce contremaître qui expédia notre ami (est-il vraiment le vôtre ?) ad patres. Et j’en suis encore à me demander qui était ce mort dont Joris devait prendre livraison. C’est à cet endroit de l’envers qu’existe un véritable récit des évènements. J’imagine qu’il serait celui d’un absurde tout vêtu de parures littéraires et moralisatrices dignes d’un prix Nobel. Mais ce n’est pas ce récit qui motive chez moi le besoin d’écrire. Ne savez-vous pas que pour illustrer leur théorie de l’absurde, ces praticiens ont inventé des situations inimaginables ? Vous ne lisez donc pas ? Quelle erreur ou quelle faute de penser démontrer une thèse en se servant de ce qui n’existe pas et n’existera jamais ! Tandis que si je vous racontais ce qui se passa ensuite sur le tarmac de la station KH101, rien ne vous semblerait improbable. Et vous en saisiriez alors l’incroyable complexité. Mais je ne suis pas cet écrivain. Je suis un autre.

Étant donné que l’absurde est une absurdité…

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Préface

Certes, la tentation est forte d’insérer ici tout le fatras conceptuel et spéculatif qui structure la partie cachée de l’iceberg. Plongeon qu’on évite en principe de donner en spectacle pour laisser toute la place à l’action, quitte à la traduire par une série d’omissions adroitement situées dans le cours de la narration. D’aucuns distribuent ce fatras comme on sème des graines, les noyant mais pas trop pour qu’elles demeurent tout de même ce qu’elles représentent. On construit alors une série à séquences, donnant la part belle au récit pour ne pas s’éloigner du roman sans lequel il n’y a plus de lecteurs. La théorie s’insère dans le texte. Elle surgit où on ne l’attendait pas. On se laisse griser par ses allures d’aphorismes. Elle revient alors qu’elle s’était ingéniée à se faire oublier. Le récit prend un sens, son sens. Ainsi, mêlée au récit sous forme de digressions, rejetée en note ou en annexe, recueillie après coup comme les morelliennes, ou carrément insérée sous forme de chapitre intercalaire, la théorie fait son chemin dans la seule intention de tordre les poignets du lecteur afin de le conduire à la station terminale où la rencontre se termine au buffet ou sur le trottoir de la station de taxis. Mais les romans ne sont pas tous conçus pour délivrer une leçon morale ou métaphysique. D’autres se limitent, si c’est là une manière de ne pas se borner, à explorer l’implicite des actes et des choses et à laisser tout le champ à la liberté de rêver éveillé. Ils ne veulent rien dire. Ils ne servent pas à quelque chose. On peut même s’en passer. Le présent récit est de ceux-là. Ne rien dire qui prétende épuiser la connaissance dans une éthique à usage humaniste. Ne pas servir à donner un sens à l’action qui n’est qu’une manière intelligente de trouver du plaisir à agir. Et surtout, surtout… ne pas risquer de servir de catéchisme aux éducations nationales ni de chemin aux convictions partisanes. Alors cette histoire d’un homme avec des mouches, ne la prenons pas avec les pincettes du pédant ni dans les griffes des vicieux.

Mais libre à celui que cette simple provocation de l’idiosyncrasie ne satisfait pas de se conduire en critique et d’ajouter son grain de sable à ces pages. Il s’y prendra comme il voudra : il insérera des propositions, des phrases, voire des pages entières et pourquoi pas des chapitres en nombre limité seulement par la joie ou la colère que ce récit aura inspirée à son esprit. Qu’il se livre en toute liberté aux excroissances de sa maladie ou de sa nature. Mais qu’il n’aille pas s’imaginer que cette histoire d’un homme avec des mouches est une fable, car ce n’est pas le cas. Les fables assagissent les mœurs. En quoi est-il question ici de les humaniser au point de les rendre utiles ? Et ce n’est pas non plus une chronique. Les chroniques font le spectacle. Elles nous confrontent à nos peurs, joies, envies, jalousies, etc. On en fait des films. Est-ce que cette histoire d’un homme avec des mouches peut scénariser un film ? Non, décidément, cette histoire d’un homme avec des mouches n’est pas une fable, ni une chronique. Elle ne fait pas la leçon. Elle n’invite pas non plus au divertissement, aussi pornographique soit-il. Ici, l’homme meurt. Et cette mort est une durée et non pas un évènement. C’est ce qu’il faut comprendre avant de continuer la lecture. Le temps n’est pas une question de temps, mais d’action. Joris ne prétend rien d’autre que de mourir dans les meilleures conditions possibles. Cela ne lui servira à rien, mais il y prendra du plaisir. Ce n’est ni bien, ni mal, ni beau, ni autre chose. Ce n’est rien. Et si ce n’est rien, c’est que c’est compliqué. Mais ceci est une autre histoire…

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Joris s’était posé un tas de questions. Il avait abordé tous les sujets possibles concernant les objets qui l’environnaient alors. Et il n’avait pas négligé les perspectives de changement qui pouvaient affecter ces objets. Par exemple, la résistance des fixations qui assujettissaient la place du mort à ce qui était maintenant un plafond. Il était évident que si cette force était inférieure à son poids, la place du mort finirait dans la masse constituée par les cadavres des mouches, leurs déjections et tout ce qu’il était possible d’imaginer relativement à l’existence des mouches et à leurs activités nourricières et sexuelles. De plus, au poids que Joris comptait soulever en se servant des poignées de ce qui ressemblait de plus en plus à un cercueil, il fallait ajouter la force nécessaire pour s’extraire de la merde. Sans instrument, ce calcul était un rêve inaccessible. Or, qu’arrive-t-il quand le rêve se sépare nettement de la réalité ? Joris avait été maintes fois soumis à cette sournoise expérience. On est d’abord paralysé par la difficulté d’avoir à agir sans calcul. C’est jouer avec le feu, non donné dans ces circonstances possiblement tragiques au hasard le bien nommé. On cherche alors des indices, des traces d’un calcul approchant, des signes approximatifs et en général, comme c’était le cas dans ce vaisseau à l’heure de mourir, on ne trouve rien pour satisfaire ce qui ne peut plus être une exigence. Il faut se soumettre. C’est d’ailleurs là, n’en déplaise aux esprits libertaires, toute l’intelligence des religions : la soumission pallie les défauts d’une conviction trop difficile à intégrer quand on a l’esprit encore critique. Disons que l’exercice de la soumission finit par laisser toute la place à la conviction, c’est-à-dire à une justice qui se passe de preuves, la seule en usage dans les temples de la foi.

Mais, malgré les avantages de cette théorie qui n’avait pas manqué de le séduire, Joris était un homme pressé. En effet, il pourrissait. Et il était urgent de profiter des pouvoirs de la place du mort pour ralentir cette décomposition de toute façon inévitable. Le but n’était-il pas de durer le plus longtemps possible ? Sans oublier que les mouches commençaient à trouver sa chair à leur goût et négligeaient maintenant de satisfaire celui-ci et leurs nécessités dans le garde-manger. Ce dernier était d’ailleurs à moitié enfoui dans la merde. Il n’était donc pas difficile de calculer que les mouches étaient désormais privées de la moitié au moins de son contenu. Ce qui accélérait le temps. Au facteur décomposition, ajoutons le facteur garde-manger, plus le facteur préférence (maintenant que les mouches avaient goûté la chair de Joris) et nous obtenons un indice d’accélération en croissance constante. Joris, affolé par cette perspective (la contraction du temps), se démena tant et si bien qu’il réussit à se soulever au point de toucher le cuir de la place du mort et d’en éprouver la mollesse prometteuse des coussins. Cette sensation de pur plaisir l’encouragea à hurler de toutes ses forces. Les genoux touchèrent les coussins. Comme il avait encore des pieds en parfait état de fonctionnement, il en accrocha les orteils aux poignées opposées. Il était pendu comme un cochon. C’était une grande réussite.

Mais comme l’existence est une série de contradictions faites pour éprouver le malheureux comme le fortuné, c’était maintenant toute la surface de son corps qui était exposée à la voracité tournoyante des mouches. L’attaque fut presque grandiose. Tout l’essaim se déchaîna. Joris se retrouva dans une obscurité si bruyante qu’il ne s’entendait plus crier. Il était cependant beaucoup plus épouvanté à l’idée de finir par lâcher prise pour se retrouver entièrement enfoui dans la merde. Et à cette idée effroyable et funeste s’ajoutait le poids de l’essaim qui harcelait son corps pour le détruire définitivement. Bien sûr, sa chair passait par les canaux digestifs des muscidés qui en rejetaient forcément la partie excrémentielle. Il s’allégeait d’autant. Mais il n’en restait pas moins que le poids opposé à la résistance constante des fixations de la place du mort allait en augmentant, ce qui augmentait aussi le risque d’un arrachement de la place à son socle et l’enfouissement définitif, sans perspective de bonheur, dans la merde immonde qui ne demandait qu’à composer avec son corps. Il finirait de pourrir dans la merde et non pas, comme c’était prévu et promis par le Dogme, à la place qui est celle du mort comme dans toute civilisation digne de ce nom.

Il songea à se secouer, sachant qu’en s’y prenant de cette manière, il ne pourrait pas empêcher ses chairs déjà mortes de se détacher avec un nombre sans doute dérisoire de mouches qui, dans l’opération, ne perdraient nullement leur pouvoir de voler et de revenir à l’attaque. Alors pourquoi se secouer comme un chien mouillé par la pluie ? Il ne se secoua donc pas. Mais combien de temps tiendrait-il dans cette position inconfortable ? Il ne faut pas oublier que les mouches, et pas seulement la décomposition, réduisaient le volume de sa musculature. Or, s’il tenait encore aux poignées, c’était grâce à ces muscles ou à ce qu’il en restait. Pas grand-chose si l’on pense que ce récit est sur le point de trouver sa conclusion (à moins d’un évènement nouveau comme en réservent les bons spectacles).

Joris était pressé. Et il haletait autant que le permettaient ses poumons qui, au reste, ne lui servaient plus à respirer. Il pensa, comme nous, aux produits insecticides dont regorgeait le placard à balais. Se pose alors la question de savoir si Joris a accès à ce placard ou pas ? Le lecteur est ici invité à choisir une alternative. Si vous avez choisi A, rendez-vous dans la case Optimisme. Sinon, restez avec Joris et continuez de lire pour savoir ce qui s’est ensuite passé pour que cette simple histoire d’un homme avec des mouches devienne un roman d’action et de frissons garantis.

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La question était simple comme un bonjour : ou bien Joris se débarrassait de l’essaim de mouches qui le harcelait ou bien il ne s’en débarrassait pas. Dans le deuxième cas, il se détachait, ou les fixations de la place du mort cédaient à la force qui leur était appliquée, et Joris finissait son histoire dans la merde, ce qui n’est pas forcément du goût de tout le monde. À choisir dans l’intérêt de cette histoire, il fallait imaginer comment Joris s’allégeait du poids et de la voracité des mouches. Et pour corser le récit, le placard à balai n’était pas accessible. En effet, pour l’atteindre, il était nécessaire de traverser la merde en surface. Or, on sait qu’elle était mouvante comme certains sables du désert. Et parmi la population innombrable des mouches, il n’était pas possible de trouver un ou une complice. Une fois de plus, Joris était seul.

On est ainsi fait pour être seul ou pour avoir l’impression d’être accompagné. On n’échappe pas à cette condition humaine. Et Joris, qui était humain, était aussi un membre de la communauté des Modelli, lesquels ont la particularité de n’avoir pas de femmes pour se reproduire. S’ils se reproduisent en effet, c’est sans femmes qu’ils le font. Comment ? On n’en sait rien pour l’instant, d’autant que c’était alors le cadet des soucis que Joris entretenait au fil de son angoisse évolutive. Il fallait se rendre à l’évidence : il n’y avait pas de solution à son problème. Ce n’était qu’une question de temps : il allait lâcher prise et sombrer dans la merde qui formait actuellement le plancher de son existence finissante. Il était donc inutile de penser s’en sortir. Était-il d’ailleurs raisonnable d’espérer un évènement du genre de celui qu’avait constitué la comète au moment où il était devenu urgent de renverser le vaisseau. Reconnaissons le côté grotesque de cette solution, mais sans elle, nous n’en serions pas là et Joris non plus. Il en est ainsi de toute histoire conçue pour amuser l’esprit et taquiner le corps. Tous les scénaristes vous le diront. Et quand il leur arrive d’user d’artifices pour pallier le temps qui menace d’achever le récit avant l’heure, ils travaillent d’arrache-pied pour que la ruse passe inaperçue, comptant sur la crédulité de leur public ou tout simplement sur sa générosité. Mais Joris n’avait pas de public à satisfaire. Il était seul. On aurait tort de se prendre pour un public et plus particulièrement le sien. Nous ne sommes rien pour lui. Il ne sait même pas qu’on existe. Il n’imagine rien en fonction de nous. Il voit des mouches, de la merde et ne s’intéresse plus à leurs fornications qui, quelques pages plus haut, le fascinaient encore au point qu’il avait l’espoir de devenir un auteur de films pornographiques. On ne peut pas négliger ces circonstances. Elles sont réelles. Alors que notre présence de spectateurs est une illusion. N’inversons pas le processus. Ce serait faire un mauvais procès à la littérature.

Et les mouches mangeaient Joris. Elles ne se privaient de rien. Tout les intéressait, la chair encore relativement fraîche comme la pourrie qui tenait encore à quelques fibres étonnamment résistantes, comme si la pensée leur donnait le fil à retordre dont Joris avait un besoin impératif. Tout ceci dans un bruit considérable. Battements d’ailes et chocs de mandibules se mélangeaient aux déglutitions, aux pets et aux diarrhées. Remarquez que les mouches pouvaient manger le cœur de Joris sans le tuer : il était déjà mort. Et puis il s’en fichait de son cœur : il ne lui servait pas à s’accrocher. Il avait besoin des muscles. Et peut-être aussi de son cerveau. Après tout, ne pensait-il pas ? Vous n’allez pas imaginer que c’est nous qui pensons à sa place !

Mais il n’était pas si désagréable que ça de se laisser grignoter. C’était épouvantable, certes. Mais l’esprit y trouvait de la satisfaction. Il n’était pas insensé de penser que plus vite on se décompose et moins on souffre de se voir partir de cette ignoble et dégoûtante façon de ne plus être un homme. Personne n’aime souffrir à ce point, excepté les malades, mais Joris n’était pas malade. Il l’eût été qu’il aurait alors rêvé d’un sauvetage in extremis du genre de celui que promettaient les religions des Terriens. Mais chez les Modelli, on ne croyait pas, on n’était jamais convaincu, on ne se laissait pas aller à espérer que les choses ne sont pas ce qu’elles sont. À quoi servirait-il de vivre d’illusions ? Bien sûr, on vit très mal en compagnie des seules certitudes que la longue marche de l’homme dans l’Univers dispense quand la chance lui sourit. Mais si on veut gagner la guerre, et les Modelli l’avaient gagnée, il faut en passer par cette souffrance continue et vraie. Seulement, maintenant, les choses étaient loin d’être conforme à la réalité partagée par tous les Modelli. Normalement, et je pèse mes mots, les morts avaient leur place. Et tout se passait comme prévu. Alors que Joris, par malchance ou à cause d’autre chose, était injustement privé de la place qui lui revenait. Et non seulement il semblait bien l’avoir perdue pour toujours, mais il était humilié par une position grotesque, suspendu à une place mise à l’envers par un évènement imprévu, couvert de mouches qui accéléraient le processus de disparition et menacé de finir sa mort dans un tas de merde insondable et profondément ignoble. Certes, il n’était pas désagréable de sentir les picotements des mandibules et même de penser que les mouches avaient le sentiment d’agir pour le bien de l’homme qui leur était confié par une puissance non révélée. Joris espérait. En principe, un Modello n’espérait pas. Il avait trop peur de perdre la guerre. Mais les circonstances étaient exceptionnelles. Si on les observait depuis le système central, on ne se priverait pas d’en analyser les particularités dans l’espoir d’en tirer quelques connaissances supplémentaires toujours bienvenues dans les moments où le Dogme est pris en flagrant délit d’erreur ou pire d’imposture. C’est ainsi, Joris était comme les autres le produit d’un jeu invraisemblable de contradictions. Tout ce qu’il pouvait espérer maintenant, c’était de perdre conscience avant de tomber dans la merde, un peu comme le soldat qui perd la sienne au moment où la balle heurte son front, ce qui provoque une inconscience instantanée, et qui meurt encore plus vite quand le cerveau vole en éclat. Métaphore seulement valable en cas de balle en plein front. Joris avait eu l’occasion d’assister à de plus longues agonies. Ces images de tripes à l’air lui venaient à l’esprit en ce moment, ce qui ne l’empêchait pas d’attendre un évènement capable d'écarter les mouches de son corps et de faire en sorte qu’il se retrouve enfin à la place du mort, confortablement installé sur ses coussins de cuir et d’aiguilles et envahi par des liquides inconnus. Il pouvait espérer de la même manière que le couvercle se referme, ce qui semblait difficile vu la position inversée de ce qui ne pouvait être qu’un cercueil. Un cercueil au plafond à l’envers et inaccessible à cause des mouches.

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On entend quelquefois une vedette du spectacle clamer son « bonheur d’avoir eu de la chance ». Rien n’est dit sur les conditions qui ont formé le lit de cette chance. Ou alors on nous raconte une histoire, on la travaille au fil des apparitions et quelques critiques s’y ajoutent pour éviter sans doute une plus profonde analyse. Ainsi se créent les parangons du bonheur. On nous propose de travailler nous aussi pour les imiter. Notre approche du bonheur se limitera alors à cette imitation. Nous devenons les interprètes de la paix, de l’honneur, de la prospérité, du triomphe, de l’harmonie, de la béatitude et de tous les synonymes du bonheur. Les dictionnaires n’en manquent pas, quitte à estomper les limites du sens pour se conformer aux convictions instituées. Ne pas croire au bonheur, c’est opter pour la solitude. Certes, le malheur, la maladie, l’injustice ont aussi leur mot à dire au moment du choix et nul n’est assez éclairé sur lui-même pour prétendre échapper totalement à ces autres modalités du plaisir, à moins d’être fou. Joris n’était pas fou. On avait plusieurs fois soupçonné une tare, toujours la même, mais les examens n’avaient pas confirmé cette hypothèse récurrente. Et pourtant, l’administration de la santé publique avait « tout mis en œuvre » pour alimenter la rumeur porteuse de cette nouvelle : Joris, murmurait-on autour de lui, « ne comprenait pas tout ce qu’on lui disait ».

Ainsi, il n’avait jamais cru au bonheur. Pour lui, c’était une mise en scène dont les acteurs profitaient par le moyen de l’argent. Joris n’avait jamais pu se payer une piscine. Il allait une fois par semaine au bassin municipal. Cette promiscuité ne lui avait pas donné le goût des rencontres sur lesquelles il faut compter, d’après le Dogme, pour trouver le bonheur. Il n’avait même pas trouvé du plaisir à savoir nager en eaux troubles. En agissant ainsi, il espérait se fondre dans la masse. Si jamais on lui posait une question relative à ses progrès sur le chemin du bonheur, il souriait et on avait l’impression qu’il ne comprenait pas ce qu’on venait de lui demander. Il était de ceux qui ont l’air heureux, mais qui n’inspirent pas le bonheur. Heureusement, c’était un Modello ; il n’avait donc pas d’enfant à éduquer. On sait à quel point l’éducation des Terriens est compliquée par les tares de leurs parents. Les Modelli échappaient heureusement à ce défaut de conception. Si Joris était fou au lieu d’être heureux, il n’exerçait aucune influence sur ses congénères. On regrettait de ne pas savoir en quoi il participait à la vie commune. Bien sûr, il avait fait la guerre. Il s’y était illustré, mais sans gloire. Il avait même été proposé comme candidat à l’honneur. Mais comme il y a une corrélation nerveuse entre l’honneur et le bonheur, on avait hésité à le décorer et, pour amuser son entourage, il déclarait qu’il n’était pas du genre « sapin de Noël », expression utilisée d’ordinaire comme image du bonheur d’être et non pas seulement d’exister. Il fallait voir alors son sourire, le plissement de ses yeux noirs, le froncement du nez et ces dents qui manquaient de symétrie, cette nécessaire symétrie sans laquelle la beauté devient l’image du mal.

À la télévision, il ne ratait jamais la vedette du cinéma ou de la chanson qui procédait au perfectionnement de sa propre légende, ménageant son bonheur sans négliger toutefois les lointains malheurs de ceux qui n’ont pas de chance. Joris les imitait parfaitement, mais seulement quand il était seul. Jamais il ne joua ces rôles devant les témoins de sa stature sociale. Et il souffrait terriblement de ne pas avoir trouvé un sens à ce comportement. La blague du « sapin de Noël » n’avait pas arrangé les choses. Chez lui, il se faisait « enguirlander ». Et chez les autres, il inspirait « les boules ». Grossières plaisanteries peut-être, mais elles avaient un sens : il n’était pas aimé. Il savait donc comment il ne l’était pas, mais il ignorait toujours pourquoi c’était à lui que ce malheur arrivait.

Maintenant qu’il était mort et expédié « ad patres », il n’avait aucune raison de se plaindre de n’avoir pas connu l’amour. Il avait autre chose à faire. D’ordinaire, le mort étant à sa place, il attendait et n’envisageait pas de faire autre chose. C’était en tout cas ce qu’on vous mettait dans le crâne quand vous étiez encore de ce monde. Mais comment savoir ce qui se passe dans la tête d’un mort ? Vous regardez son visage ni heureux ni malheureux, ni même entre les deux comme les vivants se connaissent. Et il ne se passe rien. Le contremaître referme le couvercle. Vous êtes déjà aux commandes, prêt à accomplir le voyage de retour comme le prévoit l’ordre de mission. Vous ne pensez pas à autre chose. Le mort, à sa place, fait de petits bruits, mais il est difficile de distinguer l’éclatement de ses bulles des injections qui en limitent pour l’instant la multiplication. Vous entendez cela parce que le moteur est silencieux. On n’entend jamais le moteur. L’écran n’émet aucun son. Les messages vous sont communiqués par écrit en lettres lumineuses de la couleur de votre choix. Rien n’arrive qui n’ait été prévu et donc calculé. Vous savez que vous terminerez cette mission avec succès et que la place du mort sera détachée du plancher pour être transportée, par une autre équipe de tarmac, dans un endroit qu’il n’est pas difficile d’appeler morgue vu l’aspect morose et solitaire de sa façade. Vous allez alors boire un coup avec les « copains » qui ne vous aiment pas, vous rentrez chez vous, vous vous branlez tristement et vous allumez la télé. Si vous parvenez à trouver le sommeil, vous cauchemardez. Et si la nuit est blanche comme la Lune, vous vous saoulez. Au matin, rasé de frais et l’esprit borné par les exigences professionnelles, vous rejoignez votre unité. On vous remet votre ordre de mission : aller chercher un mort dans telle station. Ce n’est pas compliqué. En votre absence, on a revissé la place du mort sur le plancher. Le couvercle est ouvert. Vous pouvez voir les coussins tapissés d’aiguilles, les compteurs qui indiquent que tous les pleins sont faits et le témoin principal qui vous autorise à prendre place aux commandes. Et vous voyagez de nouveau, seul, efficace et même fidèle. Comment n’avez-vous pas trouvé le bonheur dans ces conditions ? Voilà ce qui ne s’explique pas.

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Le principe fondateur du bonheur relatif, celui que trouve, par exemple, l’écrivain qu’on prime, n’est pas la révolte, mais la soumission. La révolte est un jeu. On l’accepte comme spectacle, mais on a intérêt à s’en tenir à cette interprétation si on souhaite profiter du prix qu’on vous a attribué. La soumission vous ouvre les portes du bonheur. Mais pour se soumettre, il faut avoir été primé, choisi, élu, préféré, vendu. Si vous n’êtes rien, ou peu de chose, comme l’avait été Joris, vous ne trouverez aucun avantage à vous soumettre. Et si vous pensez alors vous révolter, vous êtes mort.

Maintenant qu’il l’était, fauché en pleine maturité, Joris aurait pu réfléchir aux raisons qui l’avaient condamné à mourir plutôt que de continuer à exister comme il en avait l’habitude. Étant donné sa situation existentielle (vie professionnelle, sexuelle, intellectuelle, etc.), la soumission était intégrée à son fonctionnement. Il ne se soumettait pas parce qu’il avait une raison de se soumettre. Il était soumis de l’extérieur, pour des raisons qu’il ne lui appartenait pas de connaître, et à l’intérieur, il composait avec cet état de chose pour ne pas tomber dans la délinquance. Il était facile de voler un poireau au marché, plus difficile de subtiliser une tablette sur un étalage et parfaitement impossible de rafler le gros lot à la Modellienne des Jeux. Se soumettre, c’était d’abord renoncer à ces méfaits. Joris avait tellement vécu dans le droit chemin qu’il n’y pensait même plus. Jeunesse se passe. Il avait donc acquis la stature d’un parfait domestique.

Or, il n’était pas mort de maladie ou d’accident. Et il ne s’était pas suicidé non plus. On ne lui avait même pas infligé les affres d’un procès. Il avait vaguement eu l’impression, quand le contremaître de la station KH101 avait refermé le sas, d’être exécuté. Cette impression n’avait pas duré, car il avait eu ensuite fort à faire avec les circonstances, comme on le sait. Mais cet instant, aussi bref fût-il, exista. Il pouvait encore en évoquer les sensations. Comment avait-il vécu ce qui pouvait être son exécution capitale ?

Le bruit et le poids des mouches l’empêchaient d’y penser. Faut-il placer ici ce qu’on en pense nous-mêmes ? Libre à vous. Moi, narrateur innommé, je continue ma description. Je ne tiens pas à parler de la révolte qui a « justifié » la décision de le faire mourir. Je n’ose imaginer le déploiement de forces intellectuelles nécessaire à un pareil exploit littéraire. Si vous vous sentez de taille, n’hésitez pas. Je vous publierai.

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En attendant votre improbable intervention, Joris était pendu aux poignées de la place du mort, couvert de mouches, pourrissant maintenant de l’intérieur et l’esprit dérangé par des calculs de résistance et de probabilité. Il savait que tôt ou tard ses mains et ses pieds ne seraient plus de force à s’accrocher à la place du mort. Il ne voulait pas finir ainsi, mais c’était ce qui l’attendait. Il ne se faisait aucune illusion sur la suite des évènements, les derniers. Les aiguilles d’injection se situaient à moins de dix centimètres de son visage, partie de son corps la plus proche des coussins. Il avait plusieurs fois tenté de cogner le coussin avec son front. Il savait que cette simple action provoquerait une série d’injections. Et alors il bénéficierait d’un ralentissement notable de la décomposition qui affectait depuis peu son esprit. Il avait même perçu ces signes de putréfaction intellectuelle. Il y avait des trous dans sa pensée. Il voyait ce pus s’écouler dans le vide promis à son existence. Ce n’était pas les nobles omissions de l’écrivain au fait de la modernité la plus en phase avec son temps. C’était des trous. Et il n’en était pas l’auteur. Ainsi, le sens se perdait peu à peu. Il n’en resterait rien, pas une trace dans les pas de l’homme. Peu importait que le corps fût la proie des mouches et de leur merde envahissante. Mais l’esprit, cet esprit dont il avait fait un usage prudent ? Comment, maintenant que tout allait s’achever, retrouver la force de se servir des défauts substantiels de la soumission pour innerver une saine révolte ? S’était-il révolté ? L’avait-on jugé sur un signe plus haut que l’autre ? Il n’avait pas eu la sensation d’élever la voix. Quelles étaient les circonstances exactes qui l’avaient condamné à mourir avant l’heure, exécuté par les gardiens de l’autorité ? Pourquoi laisser le soin de ce rapport à un lecteur probablement moins imaginatif que l’auteur de ces lignes ?

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Ici-bas, on appelle ça « péter les plombs ». Il y a maintes façons de « perdre les pédales ». Du terrorisme à l’insulte et de l’insulte à la satire, les chemins se croisent et se ressemblent par la nature du terrain qu’ils arpentent. Joris vouait une secrète admiration aux terroristes. Un homme qui va au bout de sa pensée et met tout en œuvre pour éliminer celui qui la combat pouvait représenter un idéal. Voilà comment Joris recevait cette abondante actualité. Il fantasmait. Mais au lieu de rêver à des femmes, comme le commun des Modelli, il s’était mis à installer dans son spectacle intérieur des tueurs d’innocents aux mains pleines. Cette seule vision provoquait une drôle de turgescence intellectuelle. Un orgasme s’en résultait, prodigieusement déconcertant. Ce n’était pas un crime. En tout cas pas chez les Modelli. Les Terriens étaient d’un avis différent, mais n’avaient-ils pas perdu la guerre ?

Pourtant, malgré cette puissante désertion du cœur, Joris ne tua jamais personne. Il ne s’en prit pas aux morts non plus. Ce qui pouvait lui arriver de pire, c’était de se faire pincer pour délit d’opinion. Il n’avait jamais donné son avis. On ne le lui demandait pas, sauf s’il s’agissait de répondre à la question de savoir s’il était heureux, à laquelle il répondait qu’il travaillait dur pour y parvenir et que ce travail avait fini par devenir une espèce de bonheur. Bien sûr, il ne s’en satisfaisait pas. Malheur à celui qui s’arrêtait ainsi en cours de route ! Joris mentait à ses examinateurs et ceux-ci n’étaient pas dupes. Cependant, ils lui accordaient un sursis. C’est comme ça qu’on entretient la domesticité. Et le domestique ne manque pas de trahir ses mauvaises pensées par des signes de moins en moins discrets.

Ses sommeils agités attirèrent l’attention des autorités sanitaires. Ou plutôt, elles furent attirées par la délation familiale et environnante. Et cette fois, le sapin de Noël n’y était pour rien. Joris avait été surpris à « grogner ».

On ne l’avait jamais vu grogner. Forcément, chaque fois qu’il l’avait fait, ce fut sans donner des signes patents de grognement. Il grognait sans grogner, un exploit dont seuls les solitaires sont capables. Et s’il grognait beaucoup en dormant, il n’était pas possible d’en déterminer la raison. On peut parfaitement grogner face à un chien qui grogne. Or, quand Joris grognait éveillé, c’était sans chien. Il grognait devant des gens qui ne le menaçaient pas, des gens normaux qui ne chômaient pas et participaient à l’union nationale en vigueur. Et bien « monsieur » Joris considérait clairement que c’était là une manière de le menacer. Il ne l’avait pas dit, mais si la police y mettait du sien, elle qui s’y connaît en propriété, ce délinquant deviendrait vite notoire et serait condamné à ne plus grogner.

Bien sûr, tout ceci eut lieu dans le plus grand secret. Chacun était invité à faire comme si rien ne se passait. Et au lieu de demander à Joris pourquoi il grognait, on voulait savoir s’il était heureux de courir après le bonheur et s’il avait les moyens de remercier la société autrement qu’en grognant sans chien pour justifier ce qui étaient forcément des paroles injustifiées. Car si vous ne pouviez justifier vos propres paroles, on vous contraignait à user de paroles classiques éprouvées par l’Histoire et les mœurs. Mais, avoua Joris, je ne suis pas cultivé à ce point…

Que n’avait-il pas confessé à l’homme du Dogme ! À cette époque, les confessionnaux sentaient l’encaustique. Penser à des femmes et même regarder des films pornos n’était pas considéré comme un péché. On ne confessait donc pas ce genre de choses. Mais si vous omettiez de parler de vos grognements alors que vous sentiez le chien, le secret de la confession était immédiatement trahi et vous vous retrouviez devant un tribunal pour être jugé et condamné. D’ailleurs, si vous étiez jugé, c’était parce que vous étiez condamné, alors qu’on n’avait jamais vu de condamnation sans jugement. Joris, qui grognait de plus en plus, n’en parla pas à l’homme caché du confessionnal. Joris ne savait pas qu’il grognait en public. S’il avait su, il aurait adopté un chien et l’aurait dressé pour le rendre agressif envers lui. Tout le monde faisait ça. Ça se faisait tellement qu’on ne savait plus qui grognait de l’intérieur. Joris s’était donc fait prendre la main dans le sac. Comme avait dit Arthur en sortant du tribunal : « Joris est trop con ! »

On comprend que s’il ne l’avait pas été, il s’en serait sorti avec un simple soupçon. On peut très bien vivre avec un soupçon. C’est même plus facile à nourrir qu’un chien, mais comme le chien est alors nécessaire, ça fait du monde à la maison. Or, Joris avait un goût immodéré pour la solitude. Et cette immodération lui valut une condamnation pour grognement.

« Mais je ne me rends pas compte quand je grogne ! avait-il protesté devant le siège.

— Voilà pourquoi je ne vous condamne à rien, dit le juge. Désormais, ne sortez plus sans un miroir. On en vend de pas cher sur Internet. Ne vous en privez pas, sinon je vous prive d’existence.

— Je ne veux pas souffrir sous les balles ! hurla Joris désespéré.

— Les balles, c’est fini depuis longtemps. Mais la peau est toujours là. Dites merci à la technologie…

— Mais puisque je ne suis pas condamné à mourir sur l’échafaud !

— Il n’y a plus d’échafaud non plus ! Monsieur Joris, vous ne lisez pas assez. Ou alors vous ne lisez pas ce qu’il faut lire pour savoir ce que vous ne savez pas. Je vous conseille d’acheter un chien. »

Et on amena Joris à la boutique du tribunal où il acheta un chien, un miroir et le catalogue des œuvres nationales. Il l’avait échappé belle.

« Maintenant, dit Arthur qui l’attendait pour fêter ça dignement, tu pourras grogner tant que tu veux. Et ne le fais jamais sans te voir dans le miroir. »

Et ils allèrent se saouler dans un tripot où on pouvait caresser des femmes sans leur faire des enfants.

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C’est Arthur qui a commencé. Maintenant que c’était fait, et qu’il n’y avait plus moyen de reculer pour ne pas le faire et continuer de vivre sans avoir à justifier une pareille entorse au règlement, Joris se sentait mal comme jamais il ne s’était senti. Et je ne parle pas de la cuite. La nuit avait été dignement arrosée. La femme d’Arthur était en visite dans son village natal où sa mère vivait ses derniers jours. Elle avait emmené les enfants. Arthur, qui ne tenait pas à se replonger dans une atmosphère plutôt hostile à ses idéaux, avait prétexté un surcroît de travail au bureau. Axelle, qui était elle aussi fonctionnaire, ne s’était même pas imaginé qu’il lui mentait tellement elle avait envie de croire à l’urgence et à la quantité de ce travail. Paresseuse et hystérique, elle avait avalé ce bobard parce qu’elle rêvait tous les jours d’être « utile à quelque chose ». Elle avait pris le train en savourant les prémices d’une jalousie purement professionnelle. C’était peut-être le début de l’amour. Elle poussa ses deux enfants dans un compartiment et, comme il était occupé par des gens « de la maison » (la proximité avec « gens de maison » ne lui venait toujours pas à l’esprit), elle se lança dans un long soliloque portant sur les bénéfices d’une tâche bien mesurée sans dépasser les limites de la fatigue ni celles de la paresse. Les gens étaient d’accord avec elle, mais ils bâillaient. Et les gosses écrivaient des insanités dans le givre de la vitre. Sur le quai, Arthur bandait déjà.

Arthur n’avait pas d’amis. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas croisé Joris. On avait parlé de lui à la télé. Il faisait partie des accusés. On l’avait surpris à grogner et bien sûr il plaidait le propos incompréhensible y compris pour lui-même. Il prétendait rêver tout éveillé et c’était son cerveau, et non lui-même, qui grognait pour ne rien dire. Mais des témoins disaient qu’ils avaient très bien compris ce que Joris grognait. Tout le monde était maintenant dans l’attente de le savoir, révélation qui était réservée à l’audience, sinon elle ne valait plus la peine d’être vécue. Pour éviter toute fuite et interdire aux journalistes de soudoyer les témoins, on avait aussi enfermé ces derniers. En fait, comme dans tout procès à la hauteur de ses enjeux, tout le monde était enfermé.

Arthur se pressa. Il était en retard. Le tribunal avait ouvert ses portes depuis un quart d’heure. Il arriva sur la grande esplanade des affaires publiques au moment où les grilles tombaient sur le seuil du palais. Un garde en armes lui chatouilla le sternum avec la pointe de sa baïonnette.

« De deux choses l’une, grogna cet intellectuel de l’ordre. Si vous devez vous trouver actuellement à l’intérieur, qu’est-ce que vous foutez dehors ? Et si vous n’avez rien à faire à l’intérieur, qu’est-ce que vous foutez dehors ?

— J’ai accompagné ma femme et mes gosses à la gare. Ma belle-mère agonise…

— Vous ne l’aimez donc pas…

— Ce n’est pas la question. Mais j’ai un gros travail à faire au bureau…

— Qu’est-ce que vous foutez là alors ?

— Qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour entrer ? »

Arthur le fit. Et il entra. La salle d’audience était comble. Il se glissa contre le mur et empoussiéra le dos de son beau costume trois-pièces. Il trouva à se caser entre deux boniches en sueur. Il dégoulinait lui-même. C’était l’hiver, alors on surchauffait.

« Silence ! » hurla une greffière poilue.

On se tut. Tout le monde était assis. Il n’y avait pas de place pour les autres. Par contre, dans le box, Joris était debout, tout jaune tant de peau que de vêtement. Ses cheveux aussi étaient jaunes. Il avait la langue jaune. Elle pendait sur son menton. Il agrippait la balustrade et la rayait avec ses ongles jaunes. En comparaison, l’uniforme des gendarmes qui le surveillaient de près était bleu marine. Tout le monde avait quelque chose sur la tête, sauf Joris qui s’attendait à la perdre d’une manière ou d’une autre. Arthur s’endormit.

32

Comme on le sait, Joris s’en tira à bon compte. Il retournait chez lui avec un chien au bout d’une laisse et un miroir dans la poche. Tout en marchant, il consultait le catalogue des œuvres nationales sans lesquelles la nation n’a plus de sens. Il mesura alors l’étendue de son ignorance. Il en était à la première page quand Arthur le héla.

Joris n’aima pas Arthur comme Arthur l’aimait et Arthur lui confia tout de suite ce qu’il avait dû consentir au garde du palais pour pouvoir entrer.

« De plus, dit-il en riant jaune, je n’ai rien à faire au bureau. Si on allait fêter ça ?

— Mais j’ai un chien en laisse, Arthur ! Et je ne veux pas risquer de casser le miroir. Ça porte malheur. Et puis j’ai tant de choses à lire pour devenir un bon citoyen…

— On voit tout de suite que tu n’as pas une femme et deux gosses sur le dos ! Zut ! Je me suis démerdé pour être seul et tu veux me gâcher ce plaisir ?

— Mais tu seras seul si je ne viens pas…

— Je veux être seul pour décider de ne plus l’être ! »

Joris céda. Il fallait d’abord ranger le chien dans sa niche, mais Joris n’avait pas acheté une niche. Il avait acheté un tas de choses pour compléter le chien, mais les bouquets ne contenaient pas de niches. Les niches, ça s’achetait à part. Encore fallait-il le savoir. On s’arrêta dans une boutique qui vendait des niches. Joris en choisit une à la taille du chien et d’un genre convenant à son intérieur. C’était une niche au toit jaune. Arthur lui fit remarquer que la niche n’avait pas besoin de toit puisqu’elle prendrait place à l’intérieur. On ressortit de la boutique avec une niche sans toit mais avec un coussin jaune. Mais une fois installée dans le salon, elle n’allait pas. Arthur commença vraiment à s’impatienter et parla de se trouver un autre copain. Il haïssait le jaune. Et d’ailleurs il n’avait pas de chien.

Joris rangea le catalogue dans sa bibliothèque où trônaient les brochures publicitaires qui avaient, depuis des années de bons et loyaux services, attiré son attention et cultivé ses envies de changer de peau. Le miroir trouva naturellement sa place dans le placard de la salle de bain où il y avait déjà un miroir. Il y en avait un autre dans le hall d’entrée. Et on pouvait se regarder dans l’écran de la télé quand elle était éteinte. Arthur, au bord de la crise de nerfs, s’impatientait en vidant des verres bien remplis. Ainsi, ils étaient passablement éméchés quand ils remirent les pieds sur le trottoir.

Ils se dirigèrent vers le quartier des femmes. La rue était obscure, mais de petites lumières invitaient à entrer. On leur refusa cette permission plusieurs fois à cause du prix à payer. Ils descendirent encore, car c’était une rue en pente. Et ils arrivèrent sur le port. Et là se dressait le flanc colossal d’un bateau de rouille et de coulures non moins oxydées. Ils regardèrent par le hublot. On commençait toujours comme ça, par regarder. Joris n’avait jamais été plus loin. Il pouvait rester des heures l’œil collé au hublot, ne s’en écartant poliment que si quelqu’un voulait se renseigner aussi. Et comme il trouvait ce qu’il cherchait, l’œil de Joris reprenait sa place pour qu’il puisse se raconter ce qu’il ferait s’il en avait la possibilité, autrement dit s’il avait été un Terrien. Il laissa Arthur se renseigner, ce qui ne prit pas beaucoup de temps, car Arthur savait exactement ce qu’il cherchait. Joris colla son œil et Arthur, une fois de plus, s’impatienta, raclant la rouille du bout d’un ongle. Il ne comprenait pas que Joris ne prenait pas son temps, mais qu’il n’était pas venu pour choisir.

« Mais enfin ! éclata-t-il. Tous les hommes choisissent. Ne me dis pas que tu les aimes toutes ! Un homme ne peut les aimer toutes que s’il n’a pas le choix.

— Entre toi ! Je vais continuer de regarder. Et ensuite, j’emmènerai le chien pisser.

— C’est ça, fit Arthur. Et n’oublie pas le miroir. Bonne lecture ! »

Pour Joris, tout se passait bien. Il était juché sur un tonneau qui sentait la marée. Son œil était grand ouvert. Et son cerveau inventait toutes les histoires possibles, dans les limites de ce qu’il savait de la femme. Il y en avait plusieurs derrière le hublot. C’était un salon aux murs tendus de grands rideaux rouges. Et les femmes nues entraient et sortaient dans les fentes de ces rideaux. Les hommes disparaissaient en habit et revenaient tout nus, la queue ramollie par l’exercice auquel la soumettaient ces savantes et ardentes femmes du monde. Pour tout dire, on était entre Terriens. Et si une queue était encore dressée, plusieurs femmes se jetaient dessus pour la ramollir. On appelait ça pornographie, c’est-à-dire écriture de la putain. Il n’y avait que les femmes qui savaient écrire comme ça. Sauf exception bien sûr. C’était écrit dans un livre aux splendeurs nationales.

Bref, Joris se régalait. S’il avait eu une queue, il l’aurait dressée lui aussi. Il était en train d’en rêver quand Arthur réapparut. Une femme pendait à son bras, un vrai bijou à peine sorti de l’enfance. Elle était habillée à cause du froid. Et Arthur, sans même s’inquiéter de ce que Joris en pensait, s’éloigna avec cette femme et prit un taxi pour rentrer chez lui. Il ne restait plus, mon pauvre Joris, qu’à promener le chien en se regardant dans le miroir.

33

Combien de temps se passa-t-il entre cette folle soirée et le retour d’Arthur dans la vie de Joris ? Celui-ci n’aurait su le dire. Il était retourné à son travail, déménageant les morts dans l’espace sidéral, sans oublier de sortir le chien. Son existence était d’un ennui mortel, mais il n’en mourait pas. Au contraire, la vie s’écoulait à fleur de peau et les nerfs en étaient cruellement éprouvés. Mais le travail était fait. Il pensait de temps en temps à Arthur et aux femmes du port de Barcelone, mais il n’y était pas retourné. Entre deux lectures d’ouvrages agréés par le ministère de l'Éducation nationale, il feuilletait des revues pornos et visionnait des films sur son écran. Heureusement que les Terriens faisaient usage de subterfuges pour ne pas créer un enfant à chaque éjaculation !

Arthur revint. Il frappa à la porte. Il était debout sur le paillasson, les pieds joints encore humides de la rue. Il avait une sale tête. Il avait envie de parler. Axelle était-elle rentrée inopinément ?

« J’ai quelque chose à te demander, Joris…

— Il faut que je possède cette chose, Arthur, sinon tu me demanderas de la voler et…

— Ah ! Ne commence pas, Joris ! La chose est sérieuse. Et je n’ai pas d’ami autre que toi.

— Dans ce cas, je t’écoute… »

Joris écouta. La première partie de la confession d’Arthur ne contenait rien qui le concernât. Arthur avait fait un enfant à Aglaé et celle-ci voulait le garder. C’était un pépin, certes, mais Arthur n’avait qu’à assumer, après tout. Mais la deuxième partie était moins étrangère aux préoccupations ordinaires de Joris.

« Voilà, dit Arthur en regardant le fond de son verre à travers la mousse, je viens te demander de te faire passer pour le père de Godefroy…

— Mais enfin ! Je ne connais pas Aglaé.

— Axelle la connaît… Et tu connais Axelle.

— Godefroy ! A-t-on idée d’affubler un petit homme d’un nom pareil ! Ah ! Non ! Je ne veux pas être le père de Godefroy ! »

Arthur baissa encore la tête puis la releva d’un coup pour vider son verre.

« Je croyais que tu étais un ami ! » grinça-t-il.

Et il partit en laissant la porte ouverte. Et pendant qu’il courait après son chien, Joris regretta de s’être conduit aussi mal, certes, mais surtout aussi bêtement. Arthur lui offrait la possibilité de devenir père. Et Aglaé était sans doute belle et désirable. Pourquoi diable me priverai-je de cette chance inouïe ? pensa Joris en remettant la main sur son chien. Il remonta et téléphona à Arthur. Celui-ci était dans le tramway. Sa joie éclata et se communiqua naturellement aux autres voyageurs circulaires. Il sauta sur la chaussée et se laissa emporter par un cycliste.

34

L’enfant grandit. Le contraire nous eût étonnés. Pourquoi le tuer avant l’âge ? Aglaé habita chez Joris qui avait changé d’appartement en trichant sur la déclaration d’état civil. C’était prendre le risque de tout foutre en l’air tôt ou tard et d’en payer le prix. Arthur avait manipulé quelques dossiers pour trouver cet appartement. Et moins d’un mois après l’accord de Joris, la nouvelle famille était installée dans un deux-chambres avec vue sur la tour Effet d’Enfer en Fer. Ce n’était pas rien. Joris était aux anges. Car, ne cachons rien malgré le côté obscur de cette histoire, il était aux premières loges. En effet, Arthur entrait dans l’appartement le vendredi et en repartait le dimanche matin. Au début, il paya une chambre d’hôtel à Joris qui s’y morfondait et salissait les draps de toute son ordure. Il n’avait rien d’autre que cette ordure à extérioriser. Et Arthur payait les dégâts sans rechigner. Il savait ce qu’il y gagnait : deux nuits de luxure. Joris ne jouissait pas des cinq autres dans la semaine. Aglaé couchait dans la chambre de Godefroy en attendant qu’Arthur trouve le moyen de louer un trois-chambres toujours par le même canal. Jamais Aglaé ne commit l’erreur de ne pas verrouiller la porte de la salle de bain où elle passait presque toute la matinée pendant que Joris, s’il n’était pas dans l’espace, grignotait ses ongles en maudissait le Créateur de ce bordel peut-être imaginaire. Voilà où on en était quand Joris, de retour d’une mission particulièrement puante (la place du mort était tombée en panne) convoqua Arthur un soir de semaine. Il exigeait maintenant d’assister aux ébats des vendredis et samedis soir.

« Mais enfin ! s’écria Arthur. Tu as Godefroy. N’as-tu pas toujours rêvé d’avoir un enfant ? Il n’est pas gentil avec toi, Godefroy ?

— Il martyrise le chien quand j’ai le dos tourné ou quand je suis en mission.

— Je vais arranger ça. Mais voyeur ! Allons donc, Joris ! »

Et Arthur se grattait le menton en réfléchissant, car il ne savait évidemment pas comment « arranger ça ». Il but.

« Je vais en parler à Aglaé, dit-il comme si personne ne l’entendait réfléchir. Je ne sais pas si elle sera d’accord…

— Mais tu la sors d’un bordel !

— Oui, mais maintenant, elle a un enfant…

— Qui te ressemble de plus en plus… » lâcha Joris qui n’en pouvait plus de se retenir de dire ce qu’il avait sur le cœur.

Arthur pâlit. Il voyait arriver le moment où une histoire qu’on a inventée devient plus réelle que toutes celles qu’on invente pour nous.

« C’est normal qu’il me ressemble puisque c’est mon fils ! grogna-t-il.

— Il aurait pu ressembler à Aglaé…

— Il ne peut pas te ressembler ! La nature est ce qu’elle est et toi tu… tu es ce que tu es ! »

Il ne dit pas ce que Joris était à ses yeux maintenant. Et Joris savait qu’il avait gagné. Que peut rêver de mieux un Modello ? Sinon un foyer comprenant le spectacle de l’amour. Et avec un enfant en prime, lequel passait pour un fils de… Modello ? Mais… mais…

35

C’était là que le bât blessait. Car aux yeux de ses nouveaux voisins, Joris n’était pas un Modello, mais tout simplement un Terrien capable de donner des enfants aux femmes. Arthur avait bien travaillé le dossier administratif dans ce sens. C’était un expert. Et tout baignait dans l’huile. À part le fait que Godefroy refusait d’être l’enfant de Joris et qu’il en parlait à qui voulait l’entendre. Et pour pimenter cette situation vaudevillesque, il adorait Arthur qui le traitait comme un fils. Mais malgré ces défauts de conception, la machine tournait rond : Arthur baisait vraiment deux fois par semaine, Joris passait pour un père et Aglaé avait un fils. Le chien, par contre, ne digérait plus. Il lui arrivait de chier sur les tapis. Godefroy l’y encourageait en y mettant tous les moyens. Aglaé, qui n’était pas bête, se plaignit à Arthur qui lui promit « d’arranger ça ». Et voilà que Joris, loin de participer à une solution heureuse pour chacun des protagonistes de cette imposture, ajoutait encore à la difficulté. Arthur n’en parla pas à Aglaé. Il envoya mère et fils à la neige pour un week-end et fit venir deux ouvriers pour effectuer quelques travaux dans le mur de la chambre. Souvenons-nous que cette chambre, celle où il tronchait Aglaé, était celle de Joris. En effet, ces soirs-là, Godefroy occupait la sienne. Et il fallait l’endormir pour qu’il cesse de poser la question de savoir où allait coucher l’oncle Arthur. Une fois refermée la porte de Morphée sur ses yeux grands ouverts, Joris se jetait dans le canapé du salon et le couple s’enfermait pour se livrer aux avantages de l’amour, lesquels sont purement physiques quand on en a une énorme envie. Mais maintenant que Joris voulait se rincer l’œil, des travaux étaient nécessaires. Arthur en avait soigneusement établi le plan.

Ce fut Joris qui emmena la mère et l’enfant à la gare. Aglaé était anxieuse. Arthur avait un « gros travail à finir », mais il les rejoindrait le dimanche. C’était promis. Godefroy comptait bien profiter à fond de la neige et de ses accessoires ludiques. Il avait déjà les joues toutes colorées. Aglaé se montrait moins enthousiaste. Joris attendit le départ du train pour revenir en son appartement où Arthur l’attendait avec les deux ouvriers.

On commença par percer le mur. On prit les mesures de Joris, des pieds à la tête, aux épaules et en épaisseur, car il était plus épais que le mur, difficulté qu’Arthur surmontait allègrement par un trompe-l’œil digne des grands maîtres italiens. On construisit une première structure dans laquelle Joris entra tout entier. Il en conçut une panique telle qu’il fallut se jeter sur lui pour le tranquilliser. Il reçut même des coups. Arthur engagea les ouvriers à mesurer leur ardeur au travail. Ce n’était pas des fonctionnaires. Ils gagnaient leur vie à la tâche et étaient payés au noir. De vrais indépendants de la clandestinité. Et ils avaient cogné dur sur le visage de Joris qui s’inquiétait de ce qu’allaient en penser les contremaîtres des tarmacs.

Les ouvriers, suivant les instructions d’Arthur, retravaillèrent le mur, mais cette fois Joris refusa d’y entrer. Arthur s’énerva :

« Si c’est comme ça, on rebouche ! Et tu ne verras rien !

— Qu’est-ce qu’il verra pas ? demanda un des ouvriers.

— Ben ouais, dit l’autre. Qu’est-ce qu’il va foutre dans ce mur ? C’est-y pas louche, Dédé ?

— Que ça l’est, Mimi ! Mais ça nous regarde pas. »

C’était de bons et loyaux ouvriers indépendants et autonomes. L’idéal en cas de problèmes avec Joris. Mais Joris écartait jambes et bras pour les empêcher de le faire entrer dans la cavité encore à l’état d’ébauche.

« Assomme-le ! proposa Dédé à Mimi. Qu’est-ce que tu crois qu’ils vont faire au gosse pour qu’il pose pas des questions comme nous ?

— Mais c’est nous qu’il faudrait assommer si on veut pas qu’on en pose, des questions, hé Dédé !

— Surtout qu’on connaît les réponses ! »

Ils rirent, ce qui provoqua l’étrange pâleur du visage d’Arthur. Mais Dédé le rassura :

« Allons voyons, monsieur Arthur ! C’est pas nous qu’on va poser des problèmes, mais cet individu qui vous tracasse encore après vous avoir fait chanter. Vous feriez bien d’y réfléchir avant de continuer. On vous en trouvera un, de père. Et du gâteau encore ! »

Mais cette claire menace n’encouragea pas Joris à se laisser faire. Il se débattait chaque fois qu’on tentait de le pousser dans le mur. Arthur n’en pouvait plus, d’autant que cette semaine, il manquait deux nuits de baise sans limites. Et il passerait le dimanche sur des skis.

« Voyons, Joris ! C’est pour toi qu’on se crève. Mets-y du tien. Imagine combien tu seras à l’aise là-dedans. Et j’y mettrai du mien, tu peux me croire ! Je me sens déjà exhibitionniste, tiens ! »

Tout le monde se mit à rire à cette joyeuse plaisanterie, même Joris qui entra à moitié pour se donner du courage. Il entrait bien d’ailleurs. Le trou était bien conçu et parfaitement exécuté. Il n’y manquait que le camouflage. Comme le mur était mitoyen, il entrerait dans le trou par sa chambre avant bien sûr que Godefroy ne soit couché et assommé. Aglaé s’étonnerait alors de l’absence de Joris. Et Arthur prétexterait que son ami était allé promener le chien. Restait à savoir ce qu’on ferait du chien. On y réfléchirait le moment venu. Il viendrait si toutefois Joris acceptait d’entrer dans le mur pour permettre aux ouvriers de parfaire les derniers détails de la finition. Le chien, qui ne sortait jamais seul sauf quand la porte restait ouverte par inadvertance, souvent par la faute de Godefroy qui le faisait exprès, regardait la scène d’un œil goguenard, à plat sur le plancher, le museau sur ses grosses pattes croisées. Je mets toujours un chien dans mes histoires. On ne sait jamais. Ça peut servir.

36

Vous voyez arriver la chose… Imaginez un instant ce qui se passe dans la tête du chien. Quatre hommes et un trou. Et cet homme, là, qui hésite à se placer exactement dans un trou pourtant fait à sa mesure. Il n’avait pas mis les pieds dedans. Il les collait au plancher, les talons contre la plinthe. Et les mains s’accrochaient à la tapisserie qui pendait de chaque côté du trou. La tête non plus n’entrait pas. Il la tenait presque à l’équerre de sa poitrine. On entendait le gémissement continu. Prenait-il le temps d’aspirer cet air ralenti par une crispation aiguë ? Logiquement, oui. Mais cela ne se voyait pas. On aurait juré que cet homme ne se dégonflait pas. Le gémissement devait venir d’ailleurs. Les hommes sont tellement complexes de conception !

À cinq heures de l’après-midi, Dédé consulta sa montre. Il avait soigneusement entouré son poignet gauche d’un sac de plastique. Il en frotta la surface, cracha dessus et s’appliqua à retrouver les aiguilles. Il était bien cinq heures. Il fit signe à Mimi qu’il était temps de rentrer à la maison. Arthur promit alors précipitamment une augmentation du salaire. Dédé se frotta le menton tandis que Mimi attendait qu’on décide pour lui. Il en profita pour caresser la tête du chien, puis l’échine et poussa jusqu’à la queue qui se tordit étrangement pour esquiver la main.

« C’est qu’on a prévu autre chose… fit Dédé apparemment plus soucieux de tenir sa parole d’ouvrier que de se laisser tenter par une prime juteuse.

— On ne terminera jamais avant samedi soir ! s’écria Arthur.

— Puisqu’on vous le dit… murmura Mimi qui avait trouvé le collier du chien et cherchait maintenant la médaille avec le nom dessus.

— Moi, grogna Joris, j’en ai marre !

— T’en as peut-être marre mais c’est toi le problème ! hurla Arthur qui perdait soudain patience.

— Nous, dit Dédé, on veut pas se mêler… Mais on veut pas non plus vous laisser seuls. Quelque chose me dit…

—… nous dit, rectifia Mimi.

—… que vous zallez pas vous entendre et que ça va mal se terminer… »

37

Voilà comment Joris entra dans la Flotte Marchande Universelle, la FMU. Et comment il était d’abord entré dans le mur. On peut imiter le chien si on veut. Et s’imaginer aussi ce qu’on voudra. Mais il était finalement mort. Toute une vie à chercher le bonheur ou un succédané de ce sacré foutu bonheur de merde ! Et il avait attendu. Il avait beaucoup réfléchi sans jamais rien trouver. Il ne comptait pas sur le hasard. Il jouait, bien sûr. Mais jamais il ne gagna de quoi se mettre sur la route du bonheur. Des années en dents de scie. Des hauts, des bas, des remontées et des descentes inouïes. Voilà ce qu’il avait vécu. Aucune rencontre majeure, aucun malheur à la hauteur de l’enjeu. Une guerre, certes, mais ce n’était qu’un divertissement comme un autre. Et puis il n’avait jamais éprouvé la peur. Il s’était ménagé pour ne pas disparaître de cette façon. Ou il avait eu de la chance. Mais pas la bonne chance, celle qui ouvre les portes du rêve enfin sur pied. Cela tenait-il à la nature de ce rêve ? Avait-il trop rêvé ? Ou rêvé trop haut ? Le passage au fil du plaisir, pourtant souvent intense et même douloureux, était un cul-de-sac. On revenait. Et on recommençait. Sans femme, sans enfants, sans travail, sans patriotisme, sans espoir.

Lentement, sous l’effet de la décomposition, il devenait une mouche, celle qui s’emploie à multiplier les mouches pour activer le processus. Et la mouche finissait elle aussi par crever. Un dernier coup de truelle supprima le peu de lumière. Il entendit la taloche valser à la surface déjà dure. Puis les frottements de la brosse, les outils rangés dans leur caisse, le balai, la porte qui se referme. De l’autre côté aussi il faisait noir. Je ne vais pas tarder à m’angoisser, pensa-t-il sans y croire. Pourquoi ne tue-t-on pas les gens avant de les emmurer ? Un coup avec le tranchant de la truelle. Mais non. Le sang. Le sang ne doit pas couler.

Le mur est neuf. Chéri ! Tu as fait refaire la tapisserie de notre chambre d’amour ! Comme je t’aime, Arthur !

Mais Arthur (car le crime ne paie pas) avait oublié le chien. Il était parti sans le chien. Il avait oublié le chien. Il y pensa dans le train. Il y avait du monde. On se pressait pour profiter de la dernière neige. Il était parmi eux, vêtu comme eux, répondant aux plaisanteries par d’autres futilités alors que son esprit pensait au chien. Il ne pensait pas à Joris. Le chien lui était sorti de la tête au dernier moment. Tout était parfait pourtant. Joris était peut-être déjà mort. Oui, il l’était sûrement. Arthur avait collé son oreille au mur tout neuf. Si Joris avait respiré, il l’aurait entendu. Or, il n’avait rien entendu. Et il était resté contre le mur pendant des heures. Et c’était ces heures qui étaient responsables de cet oubli. Ce ne serait pas un chat qui conclurait cette histoire, mais un chien. Et lui aussi avait oublié l’animal. Certes, il ne l’avait pas emmuré avec Joris. Le trou était à la mesure de la victime qui ainsi était condamnée à l’immobilité. On n’emmure pas quelqu’un de vivant en lui laissant les mains libres de travailler au mur. Ou alors on la tue avant. Pourquoi Arthur n’avait-il pas tué Joris ? Et pourquoi Joris avait-il accepté d’entrer dans le mur ? À quoi avaient-ils joué tous les deux ? Il était bien temps d’y penser !

Dans le compartiment, on se régalait d’avance. On comparait les moufles, les altimètres, les matières, les possibilités d’être plus heureux ou plus chanceux que les autres. On avait aussi posé un tas de questions à Arthur. Il y avait répondu tranquillement, sans s’affoler, et il avait soigneusement évité les complications causées par les différences inévitables dont il était beaucoup question par ailleurs. Non, il ne savait pas encore skier. Godefroy savait skier. Il avait appris en classe de neige. Oui, il travaillait bien, ce qui justifiait ce séjour à la montagne. Et dehors, derrière la vitre, le paysage commençait à se griser. On montait, mais le fond de cette ascension n’était plus visible à cause du brouillard. Une cabine de téléphérique traversa ce qui n’était plus le ciel. Et Arthur frissonna, ce qui surprit tout le monde, car le chauffage ronflait sous les sièges et on avait les pieds brûlants.

38

Le chien avait eu tellement peur qu’il s’était imaginé qu’Arthur n’était pas seul à travailler au mur. Il avait inventé tout ça pour se donner le courage de se cacher sous le lit. Personne n’avait caressé sa grosse tête sympathique. Il était sous le lit avec les moutons. Et il mordillait une traverse pour occuper son esprit à autre chose de moins limite question survie. Il avait entendu les outils réintégrer leur caisse. C’était bon signe. C’était même comme ça que ça se finissait toujours. Puis la caisse glissait sur les tapis, ronflant sur les intervalles de plancher nu, et elle reprenait sa place elle aussi. Et alors Arthur avait l’air satisfait d’avoir fait ce qu’il avait fait. On attendait ensemble le cri de joie d’Aglaé. Godefroy restait indifférent aux travaux paternels, sans doute par jalousie. Mais n’anticipons pas. Un chien n’est pas équipé d’un pareil détecteur de sentiment humain. Le chien connaissait bien son monde, mais pas au point d’en parler.

Pourtant, ce soir-là, tandis qu’il se morfondait sous le lit, il avait une envie folle de retrouver son maître, quitte à réduire à néant ce mur auquel Arthur avait consacré toute son âme. Seulement, il n’osait pas. Le silence s’était installé depuis qu’Arthur avait refermé la porte derrière lui. Il n’était pas facile de le briser. Le moindre frottement de la patte sur le plancher poussiéreux provoquait un renversement tel de la situation qu’il était impossible de continuer dans ce sens. C’était les morsures dans la traverse qui avait éveillé les démons du silence. Le chien rongeait le bois quand le silence s’est mis à changer l’aspect des choses. Le chien, alerté par cette soudaine métamorphose, avait cessé de mordiller. Il s’était immobilisé. Il n’était pas contraint à l’immobilité par une maçonnerie exécutée dans ce sens. C’était l’autre sens qui exerçait cette puissante contrainte, celui que le silence inspirait à ces lieux devenus étrangers par la force autant de l’imagination que de la réalité. La pression conjointe de la maçonnerie et du silence écrasait tous les autres sens. Et le chien savait que cet endroit n’en manquait pas. Mais la peur conseillait de s’en tenir aux premiers, ceux qui exerçaient le pouvoir.

C’est alors qu’apparut une mouche. Le chien connaissait la maison. Chez lui, c’est-à-dire chez Joris, il y avait une ribambelle de mouches toujours actives sous les ampoules qui pendaient au plafond comme des jambons. Chaque fois qu’on ouvrait quelque chose, il en surgissait des vols rapides et bruyants qui s’éparpillaient dans l’air ou se collaient aux murs que Joris fouettait alors de sa serviette de table ou de bain selon les circonstances. Et si on regardait de plus près, on voyait des asticots s’agiter dans la pourriture. Le bruitage rendait la scène insupportable. Le chien fuyait comme la peste ces détours du récit quotidien. Ce n’est pas qu’il aimât la propreté, mais la vue des asticots condamnait ses rêves au cauchemar et Joris pouvait bien le jeter dehors en espérant trouver le sommeil. Ce n’était pas le bruit qui empêchait Joris de dormir. Et il se fichait pas mal des asticots et de ce qu’ils devenaient à force de manger à leur faim.

Mais chez Arthur, il n’y avait pas de mouches. Aglaé y veillait. Le chien en avait trouvé quelquefois, mais elles étaient mortes, aplaties ou empoissonnées. Une mouche n’avait pratiquement aucune espérance de vie ici. Si elle entrait, elle n’avait pas le temps de pondre qu’elle était déjà morte. Ainsi, il n’était pas difficile de comprendre que dès que la famille s’absentait, les mouches avaient le terrain libre et pouvaient espérer s’y multiplier et pourquoi pas trouver le bonheur. Elles ne savaient pas ce qui les attendait au retour des propriétaires des lieux. Mais en attendant, une mouche volait dans la chambre. Elle brisa le silence qui s’agita sans toutefois provoquer d’autres changements. Le chien risqua un œil. Elle s’était posée sur le mur, celui qu’Arthur venait de refaire à neuf pour la raison que l’on sait. Elle se mit à explorer les motifs de la tapisserie. C’était incompréhensible, dit comme ça. Mais ce n’était pas ce que le chien disait. Il ne disait d’ailleurs rien tellement il se tenait tranquille. La mouche arpenta les motifs pendant des heures. Il pouvait être nuit dehors. Cela n’avait aucune importance. Un rayon de lune éclairait un peu la pièce. On ne voyait plus le silence. L’heure était d’autant plus dangereuse. La mouche, patiente et opiniâtre, demeurait indifférente à ce danger. Elle explorait sans relâche. Le chien pensa s’endormir.

Soudain, la mouche disparut. S’était-elle envolée ? On ne l’entendait pas. Une mouche seule battant des ailes dans un pareil silence, ça s’entend ! On ne la voit pas, certes, parce qu’il fait pratiquement noir. Donc, pensa le chien que j’essaie d’interpréter avec le maximum de vérité, elle est entrée dans le mur.

39

Vous connaissez la suite. Arthur, toujours assis dans un train au milieu d’un joyeux compagnonnage, ne la connaissait pas encore. Il était loin de s’imaginer ce qui se passait en réalité. Il pensait au chien et à Edgar Poe. Bien sûr, le chien était à l’extérieur du mur. S’il aboyait, ce qui semblait inévitable, il le ferait depuis l’extérieur. Et avant même qu’on s’en inquiète, il aurait commencé à creuser le mur dont la maçonnerie était fraîche et tendre comme du beurre. On n’avait pas besoin d’être un chien pour tout foutre en l’air. Il avait déjà collé son museau sur le mur et reniflé l’odeur de son maître. Le trou devait, à cette heure, être suffisamment grand pour permettre à Joris de bouger. Et s’il bougeait ne fût-ce qu’un petit doigt, il pouvait s’en sortir. On sait ce que c’est un homme quand il peut. On ne peut pas en dire autant du devoir.

Il faut que je revienne sur mes pas, pensa Arthur. Je vais tout refaire. Et tuer le chien. Je ne peux tout de même pas tuer tout le monde !

40

Ça aurait pu se terminer comme ça, par un massacre. Mais on n’a jamais assisté à un tel dénouement. D’ailleurs, nous n’en aurions pas été longtemps témoins, n’est-ce pas ? Arthur ne fit pas arrêter le train. Il attendit qu’il s’arrêtât. Et il le fit. La gare était toute petite. Personne d’autre ne descendit. Et contre toute attente, il n’y avait personne d’autre qu’Arthur sur ce quai blanc de neige et de verglas. Il se sentit seul. Il quitta le quai par le côté du petit bâtiment rouge et blanc. On accédait ainsi à une place bordée d’arbres sans feuilles à cette époque de l’année. On ne voyait aucune maison. Aucune lumière. Pas d’éclairage public non plus. Aucun signe de vie. Arthur se demanda sérieusement s’il était descendu du train ou s’il était en train de rêver. Il se retourna. La gare était fermée, toute noire de ce côté. Il s’approcha, jeta un œil dans un carreau, ne vit rien et se tourna alors vers ce qui devait être une route, un chemin ou au mieux une rue. Ce genre de chose ne lui était jamais arrivé, il tremblait un peu. Il avait espéré prendre un train en sens inverse. Ce n’était peut-être pas le bon endroit pour ça. Impossible de trouver un panneau affichant des horaires. Bon sang ! se dit-il. Si on peut descendre, on peut aussi monter. La preuve c’est que si quelqu’un était monté quand je suis descendu, je serais maintenant moins angoissé.

On était quelque part. Il n’y a pas de civilisation sans cette géographie de la certitude. Il marcha vers ce qui semblait être une issue. La neige était épaisse, épouvantable. Il atteignit une autre obscurité. Qu’est-ce qu’il y avait dessous ? Et dans quel sens ? Il se dressa sur ses jambes pour tenter de voir plus loin que l’ombre. Mais aucune lueur n’apparut. Il se pinça.

Une heure plus tard, il marchait toujours. Il avait abandonné sa valise non sans avoir pris la précaution de la vider pour enfiler la quasi-totalité de ce qu’elle contenait. Il avait même rempli ses poches. Et il avançait dans le noir, ne voyant pas plus loin que le bout de son nez. Il était presque minuit quand il renonça à aller plus loin. Il eut beau crier, personne ne vint. Il se mit alors à croire qu’il était l’objet d’un châtiment divin. Il était écrit que son crime ne demeurerait pas impuni.

41

Pendant ce temps, le chien regardait le mur. Le jour s’était levé, à en juger par l’intensité de la lumière qui traversait les persiennes. La porte de la chambre étant fermée, il ne restait plus qu’à attendre en espérant ne pas crever de faim et de soif. Pour la faim, il y avait le cadavre de Joris. Il suffisait de creuser le mur. C’était encore possible. La maçonnerie était humide. Quelques coups de patte bien placés provoqueraient un effondrement de l’ouvrage. Restait à savoir si Joris était encore vivant. S’il l’était, il le sauvait. Et s’il ne l’était pas, il le mangeait en attendant mieux. Mais de toute façon, s’il s’agissait de creuser, il fallait le faire maintenant, avant que la maçonnerie se durcisse. Quant à la mouche, plus aucun signe.

Le jour aidant, le silence s’assoupit dans les bruits de la rue. Fallait-il ajouter à cette rumeur un aboiement susceptible d’ameuter le voisinage ? Était-il raisonnable de briser le silence à ce point ? On ne sait jamais avec le silence. Il dort, vous le réveillez et le monde s’écroule sur votre échine peu faite pour supporter le poids des péchés. Il n’est jamais agréable de mourir de cette façon, d’autant que le monde canin n’en tire aucun avantage. Le chien se plongea alors dans une réflexion si profonde qu’il en perdit le fil conducteur du récit qui le condamnait pourtant.

Il n’était pas midi quand un vacarme secoua toute la chambre. Le chien, qui était retourné sous le lit pour s’aider à penser, se pelotonna dans les moutons. La porte s’était-elle ouverte ? Il n’avait jamais entendu une porte causer tant de bruit en s’ouvrant, ni en se fermant d’ailleurs. Il se mit à trembler de toutes ses pattes. Ses dents claquaient, presque plus bruyantes que le bruit qui envahissait la chambre. Joris avait-il trouvé le moyen de sortir du mur ? Rien ne l’indiquait. On n’entendait pas sa voix, ni aucune voix. Au ras du plancher, aucun signe d’écroulement, de pas ni de tâtonnements nerveux et précis. Aucune augmentation de l’intensité lumineuse. Et rien ni personne ne s’était jeté sur le lit. Je suis seul, aurait pu penser le chien. Personne ne m’aime. Je vais mourir comme un…

42

Sur le tarmac de la station KH101, le mort attendait qu’on prenne livraison de sa dépouille. C’est une façon de parler, bien sûr. Le contremaître n’avait jamais pensé qu’un mort pût attendre alors que le corbillard était encore en retard. Il pesta contre ces anciens combattants sans qualification à qui l’État confie, une fois la guerre terminée, les emplois les moins recherchés par ceux qui ne l’ont pas faite. Mais c’était ainsi. Le travail était mal fait. C’était la seule règle. Prenez un travail, donnez-le à faire et il est mal fait. On ne sortait pas de ce processus. Et le contremaître y pensait tous les jours. Les cargos allaient et venaient de jour comme de nuit. On accumulait les erreurs de livraison, de trajet, de destination. On n’avait jamais vécu un tel bordel. Avant-guerre, on s’y retrouvait. C’était le bordel aussi. Et même un gros bordel qu’on avait prétendu résoudre en déclarant la guerre. Mais on s’y retrouvait plus ou moins. Tandis que maintenant qu’il n’était plus question de tuer, de piller ni de violer, on ne retrouvait plus ses petits et on ne faisait rien pour que ça change.

Le mort commençait à sentir. Pas moyen, ce matin, de mettre la main sur une ampoule de ce satané sérum contre les asticots. Le contremaître avait téléphoné, il s’était engueulé avec la directrice des ressources humaines, il avait secoué toute son équipe jusqu’à la rendre inopérationnelle, mais impossible de trouver une goutte de ce sérum. C’est une façon de parler. Une goutte n’aurait pas suffi. Et le mort pétait et rotait en agitant ses paupières. Il ne manquait plus qu’il tire la langue. Qu’est-ce qu’on se serait marré !

Bref, si on ne faisait rien, on empestait le monde restreint du tarmac et le service d’hygiène se rappliquait avec des menaces de rapport au cul. Un des hommes proposa en riant de manger le mort, mais en disant ça, il vomissait sa dernière bière prise à l’atelier où on injecte les produits de conservation dans les cadavres en partance. Le contremaître n’assistait pas à ces préparations. Il avait été homme d’équipe dans sa jeunesse. Il était passé par ce baptême avant de trouver sa place définitive au sommet de la tour de contrôle. Maintenant, tout ce qu’il avait à faire, c’était de donner des ordres en beuglant dans le micro. En bas, les hommes s’agitaient autour du cadavre et le pilote prenait le chemin du buffet ou en revenait en titubant. Il ne se plaignait pas si c’était mal fait. Et ça l’était toujours. C’était le contremaître qui se plaignait. Il était connu comme le plus grand râleur de la station. Il y en avait d’autres, mais lui battait le pompon. Et il avait l’air heureux de ne plus avoir à injecter lui-même les produits. À condition d’avoir quelque chose à injecter. Et ce matin-là, tandis que ce crétin de Joris descendait des bières bien fraîches au comptoir du buffet, plus personne ne cherchait à se procurer de quoi remplir au moins une seringue. C’était la pénurie. Tout pourrissait. Et c’était comme ça qu’on allait finir. Sans explication. Sans joie. Et bouffé de l’intérieur par l’espoir d’en avoir un jour, de la chance. Mais on n’en avait pas. On ne savait pas avec quoi on jouait. On jouait, c’est tout. Et l’industrie fournissait assez d’exemples imaginaires pour qu’on n’ait pas à se casser la tête à en trouver soi-même. Voilà en quoi consistait le manque de chance. On le savait, mais c’était plus fort que nous : on regardait la télé sans pouvoir imaginer autre chose. Eh merde !

 


 
 

 

 

 

 

 

 

 

La Société d'Aménagement Mortuaire

d'Alfred Vermoy


 

 


 

 

Note

Le rapport qui suit est composé de fictions et de journaux. On comprendra sans autre précision que les fictions sont pures spéculations de notre part. Elles reposent cependant sur une analyse des données informatiques recueillies dans l’épave du Judica IX. Sammy ayant été complètement détruit, une bonne partie du système d’interprétation est inutilisable. La Commission se chargera des comparaisons à effectuer entre la fiction et le journal. Cette opération mentale est trop subjective pour que le Laboratoire des Reconstitutions Possibles, réputé pour sa pratique de l’objectivité, s’engage plus avant que le présent rapport. Nous souhaitons aux Parlementaires une bonne lecture et une conclusion à la hauteur de l’aventure vécue par Jo Cicada. Paix à son âme !

Fiction #1

La Société d’Aménagement Mortuaire d’Alfred Vermoy étendait maintenant son influence à tout l’Univers Humanitaire. Ses cylindres post-mortem, comme les appelait le commun des mortels, avait la réputation de ne jamais faillir. Pourtant, la SAM avait connu de graves défaillances de son système à ses débuts et une série de procès l’avait placée au bord de la faillite. Mais Alfred Vermoy était un entrepreneur compétent. C’était à lui de corriger les erreurs de conception commises par ses employés. Et il l’avait fait. Personne ne sut jamais combien cela lui avait coûté. La Justice avait admis qu’elle n’avait jamais eu à juger une « aussi agréable affaire ». En vérité, Alfred Vermoy avait fait payer les fautifs. Ils étaient maintenant ses esclaves et chacun dirigeait une Unité Humaine aux quatre coins de l’UH.

Assis au comptoir du buffet, Jo Cicada observait le déchargement des cylindres. La cargaison arrivait de Chine. Toutes les ethnies étaient représentées par au moins un cylindre. Une équipe de vérificateurs cochait les petits drapeaux collés sur le hublot. Jo Cicada savait qu’en regardant ce hublot de face, le drapeau apparaissait exactement sur le front du zombie. Sous le hublot, l’ensemble des données avait été vérifié à toutes les étapes de la procédure et maintenant, sur le tarmac de Ground Ground, il fallait tout reprendre à zéro. Quand l’équipe des vérificateurs aurait terminé ce travail, Jo Cicada reprendrait lui-même la procédure et ce serait lui qui apposerait la signature autorisant l’embarquement dans les soutes de Judica IX.

C’était comme ça que ça se passait. Il n’y avait aucune raison de changer ce qu’on savait faire depuis des années. Et comme conséquence logique de cette situation, on embauchait de plus en plus de robots. Mais Jo Cicada était trop proche de la retraite pour s’inquiéter de ce futur robotisé… ou de cette humanité au repos… Il ne savait vraiment pas ce qu’il fallait en penser. Il y avait des décennies qu’il ne lisait plus rien sur le sujet. Et s’il avait sa carte du syndicat, c’était par habitude. Il n’y avait aucun inconvénient à ne pas adhérer, autre conséquence d’une robotique de plus en plus efficiente sur le terrain des travaux à effectuer sous peine de laisser la place aux animaux. On ne se posait même pas la question de savoir ce que les animaux feraient des robots si l’Humanité retournait dans les cavernes. Les robots étaient programmés pour s’autodétruire en cas de baisse du niveau d’intelligence de l’homme. On se racontait plein d’histoires de ce genre, juste pour ne pas s’ennuyer.

Mais au lieu de s’ennuyer, Jo Cicada, commandant de bord d’un vaisseau transporteur, prenait toujours le temps de siroter un bon verre en regardant les autres travailler. Il ne connaissait pas de plus navrant spectacle. Il les voyait à travers la haute baie vitrée du buffet. Le soleil se couchait, inondait la base d’une lumière orange et peut-être verte dans l’ombre des carcasses métalliques et des bâtiments aux fenêtres éclairées. La dernière fois qu’il avait violé une femme, c’était un homme. Il n’avait pas eu le choix. Les célibataires n’avaient jamais le choix, à moins de prouver qu’ils avaient au moins un enfant. Jo en avait des tas, comme il disait, mais ce n’était pas, selon ce qu’il savait de la liberté, un bon moyen de faire exactement ce qu’il voulait au moment où il n’avait plus les moyens de faire autrement. Cette existence était une vraie merde. Et il n’était pas loin de l’achever.

Il avait commencé un journal deux semaines plus tôt, le jour même où il eut vent de sa nouvelle affectation, laquelle lui fut officiellement confirmée le lendemain. Il avait fait les frais d’un cahier et avait arrosé cet évènement dans la plus grande solitude. C’est comme ça qu’il avait violé un homme, un jeune, peut-être même un gosse. Qui sait ? Dans le noir…

Avant ce nouvel emploi, il volait à bord d’un vaisseau de chasse. Il ne le pilotait pas à cause d’une bourde qu’il avait commise dix ans plus tôt pendant la Dernière Guerre. Ce n’était pas très intelligent de sa part de ne rien ramener d’une guerre dont tout le monde savait que c’était la dernière. On lui reprochait encore de dormir pendant le service. Il ne dormait pas. Il fermait les yeux pour ne pas faire de mal. Ainsi, il n’avait jamais tué personne. Le comble pour un ancien combattant.

Il connaissait bien la série Judica. C’était de bons gros vaisseaux qui traversaient l’UH sans jamais poser de problèmes. On les remplissait de marchandises et on les envoyait partout dans ce monde circulaire, avec aux commandes un seul homme, un vétéran qui prendrait sa retraite au retour. Le dernier voyage s’effectuait toujours à bord d’un Judica. Ce n’était pas une sanction. On avait beau être un haut médaillé de la fonction universelle, à la fin on se retrouvait aux commandes d’un Judica et on voyageait seul à son bord avec une cargaison à livrer en un temps qui correspondait au reliquat à tirer avant de jouir de la retraite.

C’est comme ça qu’on fait et, pour une fois, je vais le faire, pensa Jo Cicada avant de commander un autre verre. Les opérations de vérification étaient terminées. Johnny Tata lui faisait des signes. Jo Cicada lui montra le poing et Johnny Tata haussa les épaules et monta à bord de la navette avec les autres employés. Il faisait chier, ce Johnny Tata ! Toujours cinq minutes d’avance sur l’horaire prévu alors qu’on avait droit à dix minutes de retard. Jo Cicada grogna rien que d’y penser. Le barman rallongea le verre sans se faire prier. On ne devrait pas avoir besoin de parler, pensa Jo. Il se demandait toutefois si le barman n’était pas un robot. On ne posait jamais ce genre de question à un robot, il ne savait plus pourquoi, mais il s’en tenait à cet usage. Pourquoi le demanderais-je à un humain ? Pour rigoler ? Merde ! Ya d’autres façons de prendre les choses par le bon côté !

Il visa son verre et sortit. L’air était frais. Le soleil avait disparu et l’éclairage du tarmac imitait le jour, mais en mieux. On n’était pas aveuglé par les projecteurs. Si on en regardait un de face, il modulait sa lumière de façon à ne pas endommager votre rétine. C’est ce qu’on racontait. Jo n’avait jamais regardé un projecteur de face. Il avait un problème avec sa rétine droite.

Il enfourcha son vélo et pédala doucement entre les cargaisons en attente. Il ne rencontra personne, ce qui était normal après le coucher du soleil. Il cadenassa tout de même son vélo à un câble qui descendait du train d’atterrissage du Judica. La cargaison était arrimée dans les deux soutes. Les cylindres chinois dans l’une et les provisions alimentaires et techniques dans l’autre. Pourquoi avait-il violé cet homme alors qu’il savait que c’était un homme et non pas une femme ? C’était la première fois que ça lui arrivait. L’homme porterait plainte. Normal. Un homme n’est pas destiné au viol. C’était la définition du plaisir. Et Jo Cicada se demandait pourquoi on avait changé cette définition. Il s’attendait à de gros ennuis dès son retour de mission. Sa retraite commencerait par un procès criminel doublé d’un civil. Et pas moyen de calculer ce que ça lui coûterait. Il ne possédait rien à part cette pension et les quelques privilèges qui s’y attachaient de droit. Il finirait peut-être dans la rue, sans pouvoir opposer la reconnaissance d’un mérite toujours utile en cas d’ennuis avec la Justice.

Après avoir vérifié la cargaison et l’arrimage, il entra dans le poste de pilotage. L’endroit était propre et usé, comme un WC. Tous les témoins techniques étaient au vert. Sammy, l’ordinateur de bord, était apprécié de tous les équipages pour sa fiabilité sans défaut. Jo actionna plusieurs fois le titillateur. Sammy répondit par l’allumage d’un autre témoin. Si vous avez un doute, disait le P9 qui était la brochure de sécurité, actionnez le titillateur. Un témoin violet s’allumera. S’il ne s’allume pas, consultez le P10 à l’onglet Titillateur. N’oubliez pas que Sammy n’est pas doué de la parole. Vous en ferez ce que vous voudrez si vous ne l’oubliez pas.

Le témoin violet resta allumé trente secondes, puis il s’éteignit. Sammy était à l’œuvre. Il ne restait plus qu’à lui faire confiance. Il y avait belle lurette qu’on ne regardait plus ces vieux films où un ordinateur se met à comploter contre l’homme qu’il est censé servir sans autre discussion que l’infaillibilité de ses calculs. Jo ouvrit le casier des provisions et se servit un verre. Le voyage durerait plus d’un an. Et il se servirait autant de verres qu’il le désirerait. La SAM n’oubliait pas la part de rêve qui fidélise l’employé. Sans cette maudite histoire de viol, Jo Cicada eût été en route vers le bonheur. Mais le destin en avait décidé autrement. Un coup de folie aux conséquences inévitables et terribles. Il aurait beau promettre de ne pas recommencer, on le déposséderait du peu qu’il avait acquis au cours d’une existence où il n’avait pas connu le malheur. Ni le bonheur non plus.

 

Journal §1

Jamais je ne pourrais plaider l’erreur. Qui peut croire qu’un homme expérimenté comme moi peut prendre un autre homme pour n’importe quelle femme ? Aucun avocat n’acceptera de plaider dans ce sens. Il me conseillera plutôt la folie. Une folie passagère, moi ? Ça ne m’est jamais arrivé. Ils consulteront mon dossier pour le confirmer. Autant me livrer pieds et poings liés et les prier de ne pas me juger. Je me jetterai moi-même dans la fosse des maudits. C’est comme ça qu’on appelle la prison aujourd’hui. Et je donnerai mon corps à la science avant qu’il vieillisse. Il ne me reste plus beaucoup de temps.

Mais pourquoi m’ont-ils confié une mission avant le procès ? Un sursis d’un an et des poussières. Et avec promotion. Pour la première fois de ma vie, je vais prendre les commandes. J’en ai parlé tout à l’heure à Sally. Elle m’a traité de fou. Si je n’obtiens pas cette pension de retraite, elle sera obligée de continuer de travailler alors qu’elle avait prévu d’égayer ma dernière ligne droite. Elle n’en revient pas que j’ai pu violer un homme alors que je savais pertinemment que ce n’était pas une femme. La dernière fois qu’un type l’a violée, elle a reçu cent coupons. C’était un cadre de la SAM, un proche même d’Alfred Vermoy. Il lui a promis de la livrer au patron de la SAM dès que celui-ci sera guéri de ses tendances homosexuelles. En attendant, personne n’aura le droit de la violer. « Toi c’est pas pareil ! » m’a-t-elle avoué en riant. Ensuite elle a moins ri quand je lui ai parlé de mon problème. La perspective d’une retraite entièrement consacrée à mon propre plaisir s’est évanouie avec la jeune beauté de son visage. Je ne l’avais jamais vue aussi laide. Je l’ai quittée sans en jouir. Et comme je passais devant chez Arthur, le libraire, j’ai vu le Journal d’Anne Frank dans la vitrine et je me suis dit que je pouvais en faire autant.

Ensuite j’ai filé au bureau de Jackie la Binette, mon supérieur en grade, mais en grade seulement. Ce type est le plus grand crétin que j’ai jamais rencontré de toute ma longue vie au service de l’Humanité. Il m’attendait. Je m’étais pissé au froc. Pas grand-chose, mais ça se voyait. En passant par la salle d’attente, j’ai cueilli un magazine et je suis entré comme ça chez Jackie la Binette, le magazine devant et l’autre main dans le dos. Je ne sais pas ce qu’il a pensé de moi, mais il ne m’avait pas convoqué pour ça.

« Ni pour autre chose, dit-il sans m’inviter à poser mes fesses. Les histoires de mecs, c’est pas mon rayon.

— Mais c’est pas une histoire de mecs, patron ! J’ai toujours violé que des femmes, juré !

— Vous allez pas me faire croire que vous avez cru que c’était une femme ! Même moi je me trompe jamais.

— J’y pense, merde !

— Enfin… Si vous y avez pris du plaisir…

— Je dis pas non ! Vous savez pas s’il a porté plainte, par hasard… ?

— Je cultive pas le hasard, Jo. Je bosse dans autre chose.

— Me virez pas ! J’ai que ça pour bouffer !

— J’ai jamais viré quelqu’un pour des raisons qui regardent pas le service. C’est pas mon affaire, à moi, de vous virer parce que vous avez violé un homme.

— Et alors pourquoi vous voulez me virer ! »

Il a éclaté de rire, le Jackie. Il se tenait la bedaine derrière son bureau, la gueule grande ouverte sans pouvoir articuler une syllabe. Il ne lui en faut pas beaucoup pour paraître encore plus bête qu’il n’est. J’attendais que le couperet tombe. Il me devait une explication.

« C’est pas viré que vous êtes, Jo. Vous êtes muté.

— À Tsé Tsé ? »

Quel cri ! Tsé Tsé, c’est le pire endroit pour un employé de la SAM. On y arrive à poil à bord d’une de ces vieilles navettes qui ont servi pendant la Dernière Guerre à transporter les prisonniers de l’autre camp, et on vous fait entrer dans un costume de domestique et après un stage de huit jours, vous servez de sujet d’expérience aux fantaisies d’une science qui veut aller plus loin que le prévisionnel. Un de mes amis d’enfance, Robert Dingue, y a terminé l’année dernière une carrière en dents de scie. Il touche une bonne retraite, c’est vrai, mais il ne dort plus. C’est à cause des mouches. Il y en a tellement à Tsé Tsé qu’on ne peut pas dormir sans se réveiller. Un enfer ! Mais Jackie la Binette me rassure :

« Et qu’est-ce que vous y feriez à Tsé Tsé ? Ils ont besoin que de spécialistes là-bas.

— Il était spécialiste de quoi Robert Dingue ? m’écriai-je pour exprimer mon incrédulité.

— Il pratiquait la douleur jusqu’à la joie ! Vous pouvez pas en dire autant. Le mec que vous avez violé en a parlé. Vous êtes spécialiste de rien du tout. Vous n’irez pas à Tsé Tsé. La SAM vous confie les commandes de Judica IX. Un aller-retour de quatorze mois. Vous embarquez des cylindres chinois.

— Mais alors… Je serai retraité à mon retour !

— Pas si la Justice en décide autrement. Ce qui ne me regarde pas. Voilà votre ordre de mission. »

Je suis repassé chez Sally. Elle n’était plus amoureuse. Elle ne le serait plus jamais si la Justice me condamnait pour avoir violé un homme, « la pire des choses qui puisse arriver à un homme et c’est pour ça que t’as aucune chance de t’en tirer ! » hurla-t-elle dans l’interphone. Une vieille qui passait pour monter dans l’ascenseur me reconnut comme celui qui avait violé un homme. Elle l’avait appris par la Presse.

« Si j’étais la Justice, grogna-t-elle, je vous condamnerais tout de suite. Dire que vous allez faire un beau voyage. Et avec un Sammy en plus ! »

 

Fiction #2

Sammy était un modèle d’ordinateur développé pour son usage propre par la SAM. Il était entièrement programmé pour exécuter un nombre limité de tâches définies à l’avance. Rien à voir avec les systèmes dont on disposait pour animer plus ou moins réalistement les robots de service. Il n’y avait d’ailleurs que des robots de service dans tout l’Univers Humanitaire. Ce qui se passait au-delà de cette frontière relevait du secret d’État. Et encore, c’était une supposition. Toute la fiction romanesque de cette époque reposait sur cette hypothèse. Et c’est sur elle que le cerveau humain bâtissait les dangereuses conceptions de la fantaisie au détriment de l’imagination. Jo Cicada n’avait aucune imagination, comme la plupart de ses contemporains et il s’en fichait éperdument. Il n’avait jamais éprouvé le besoin d’imaginer. La fantaisie, le plus souvent associée au fantasme, le transportait dans toutes les fictions possibles, sachant qu’il ne lui arriverait jamais de franchir la frontière, dans un vaisseau ou dans un cylindre. Et c’était comme ça pour tout le monde.

Cela n’empêchait de croire (et non d’imaginer) que des privilégiés avaient accès à ce rêve aussi populaire que la pizza et les héros de BD, d’autant que les séquelles ne manquaient pas et promettaient même, par leur nature insaisissable, de se multiplier à l’infini. Il n’y a rien de plus utile à l’idée d’éternité que celle d’infini. Jo Cicada n’arrêtait pas d’y penser et il allait même au temple pour se confier sans réserve au silence.

Après qu’on lui eût annoncé qu’il changeait de fonction au sein de la SAM, c’est là qu’il se recueillit, un cierge à la main et l’autre main mouillée jusqu’au poignet. Il entra dans une cellule payante et referma la porte derrière lui. Il voulait être seul. Personne n’entrerait si la porte était fermée. C’était l’usage depuis longtemps, depuis toujours peut-être. Il consulta sa montre pour ne pas y passer la nuit. Il avait tendance à s’endormir au moment même où son esprit se vidait de toute sa substance, ce qui était le but de la prière. Il enfonça le cierge dans le chandelier et s’assit. Il ne s’était jamais senti aussi angoissé. Et ce n’était pas le moment de se confier à quelqu’un. On est vite trahi si on devient dangereux.

En sortant de la cellule, il buta contre un clerc qui poussait un chariot. Après un moment d’hésitation, il reconnut qu’ils se connaissaient. Ça tombait bien, lui dit le clerc, qui s’appelait Jimmy Rosen, il avait besoin de renseignements sur les Sammies. La SAM en avait installé un à l’office.

« Si ça ne vous dérange pas, dit le clerc, j’aimerais que vous me donniez votre avis.

— C’est que je ne suis pas très calé, répondit Jo. Je ne suis que copilote en second…

— Ah ! Charriez pas ! Vous êtes pilote maintenant. Je l’ai lu dans la Presse.

— Les nouvelles vont vite… »

Le Sammy en question était chargé de la gestion des cellules de prière et de méditation. Du gâteau pour un système capable de gérer un combat. Jo se pencha sur la console. L’usure avait rogné tous les angles et le métal apparaissait nu par endroits. En fait, il n’avait jamais vu un Sammy neuf, à croire que ces engins dataient d’une époque assez lointaine pour que personne ne se souvînt d’en avoir vu un sortir de son carton d’emballage. Il appuya sur le titillateur. Le témoin violet ne s’alluma pas tout de suite.

« Vous voyez, s’exclama le clerc. Il donne l’impression de réfléchir. Ça me donne le frisson, en attendant de crever vraiment de trouille.

— Vous avez vu trop de vieux films, mon vieux. Les Sammy ne pensent pas. Ils agissent en fonction des paramètres reçus. Si la diode violette ne s’allume pas, c’est que le Sammy est incapable d’assumer la tâche qu’on lui a confiée. Le titillateur sert à ça. Vous devriez le savoir. Tout ce qui vous reste à faire, c’est d’appeler la SAM qui réglera le problème.

— Mais vous êtes la SAM !

— Ah ! pardon ! Je ne suis qu’un employé et si je sais titiller, je ne suis pas qualifié pour trouver la panne.

— Moi aussi je peux titiller ! Pas besoin d’être un employé de la SAM pour savoir titiller.

— Notre ressemblance s’arrête donc là. Salut ! »

En sortant du temple, Jo se dit que c’était le genre de conversation qu’il avait avec les autres en dehors des engueulades patronales. On le prenait pour ce qu’il n’était pas et finalement, on se sentait son égal et on l’envoyait paître. La veille, il s’était approché d’une femme avant de s’apercevoir que c’était un homme. Et ce type, qui se faisait peut-être passer pour une femme (la Justice le dira si c’est le cas), avait secoué son titillateur en se plaignant de la diode qui ne s’allumait pas. Et Jo lui avait prouvé, en le violant, que la diode était tout simplement grillée et qu’il fallait la changer avant de se plaindre. Voilà comment il raconterait toute cette sale histoire quand on lui demanderait de se justifier ou d’accepter le chef d’accusation. Quatorze mois auraient passé. Et entre temps, il aurait vécu des aventures dont le témoignage serait recherché par l’industrie du spectacle. Ce ne serait peut-être pas assez pour payer les frais du procès. Ce n’était jamais assez, selon ce qu’il savait de certaines de ses connaissances qui avaient beaucoup espéré de cette industrie et qui n’avaient pas reçu de quoi payer les frais du voyage.

Trêve de spéculation, se dit-il. Le voyage est entièrement financé par la SAM et je n’ai pas de souci à me faire pour mon salaire, d’autant que je ne dépenserai rien pendant quatorze mois, la SAM prenant en charge tous les frais.

Et il entra dans le buffet avec ces idées dans la tête. En fait d’idées, c’étaient plutôt des calculs. Et il avait un mal fou à conclure sa démonstration par un résultat. Il commanda un verre que le barman lui servit en silence. Dehors, derrière la haute baie vitrée, le Judica IX paraissait un gros matou. On entendait même le ronronnement de ses moteurs au ralenti.

Et aussitôt après avoir imaginé qu’il caressait ce dos rond devant le feu de la cheminée, il se retrouva en train de titiller, les yeux fixés sur la diode qui allait s’allumer, cela, il le savait, car il venait de vivre ce moment pourtant encore possible et pas certain du tout. Ça recommençait. Ce n’était pas la boisson. C’était autre chose de plus profondément nécessaire. Et ça durait depuis deux mois. Il se rappelait maintenant que quelqu’un lui avait crié depuis le tarmac, alors qu’il n’attendait rien à l’entrée du buffet : « Ého ! Jo ! 16 ! Bordel ! 16 ! » Et le type en question, juché sur un transporteur, avait disparu en hélant quelqu’un autre. 16, c’était le nombre de mois à tirer avant de partir à la retraite.

Et depuis ce moment, le temps, d’ordinaire fidèle comme les aiguilles d’une horloge, s’était mis à faire des caprices à force de petites pertes de mémoires et de confusions chronologiques. Ça ne se voyait pas sur son visage, heureusement, mais il en souffrait. Un congé de maladie, dont la durée était impossible à prévoir, prolongerait d’autant le temps à tirer pour enfin arrêter de travailler et profiter de cette sacrée retraite qui avait hanté même ses rêves d’enfance. Il n’était donc pas question de consulter. Pendant ces deux mois, il avait eu l’impression de poireauter devant les portes de l’Enfer, à une époque où il n’était encore que copilote en second, c’est-à-dire dernière roue de la charrette. Maintenant, il allait piloter un vaisseau. Ce n’était qu’un gros transporteur sans prestige, mais l’augmentation de salaire, sur lequel serait calculé le montant de sa pension de retraite, n’était pas négligeable. Et au moment où il allait annoncer cette bonne nouvelle à Sally, la Presse publiait sur deux colonnes en troisième page cette sale histoire où il apparaissait déjà comme un menteur prêt à tromper la Justice pour ne pas perdre le bénéfice de quarante ans de bons et loyaux services au sein de la SAM.

Non, il n’avait pas les moyens de mentir. Personne ne croirait qu’il avait pris un homme pour une femme. Et s’il persistait à mentir, on finirait par l’empêcher de s’exprimer. C’était toujours ce qui se passait avec les menteurs. Et maintenant, alors qu’on ne lui demandait rien et que personne ne pouvait se plaindre de son silence, il mentait à propos d’un détail qui affectait sa santé. Et ce détail, depuis deux mois, s’épanchait lentement mais avec force et il savait qu’il ne pouvait rien pour l’en empêcher. Il ne trouva même pas le courage de consulter l’Encyclopédie. Il y aurait trouvé la réponse exacte. Et il saurait maintenant à quel moment précis il aurait complètement perdu la tête.