I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII


 

 

I

 

Seule Nannette avait des excuses.

Elle n’avait volé qu'une seule fois dans sa vie, non pas par envie, ni justement par mépris, elle avait faim et elle ne réfléchissait plus depuis plus d'une semaine. Cela lui avait coûté vingt ans de galère. C'est comme ça qu'elle appelait cette île lointaine. Ce n'était peut-être pas une île. On l'avait forcée à se prostituer et elle y avait laissé une poignée d'enfants. C'était combien, une poignée ? Ce que le poing peut contenir de petits cailloux ? Elle n'aimait pas évoquer cet homme. Mais enfin, il avait eu la bonté de l'amener avec lui lorsqu'il put enfin rentrer au bercail pour jouir d'une retraite bien méritée. Sinon elle continuerait de pourrir dans cette casemate que le vent emportait deux fois par an au début et à la fin de l'été. Il ne vécut pas longtemps. Au début, il cessa de boire. Deux enfants les avaient suivis, une fille et un garçon qui couchaient ensemble. Il luttait contre une lucidité grandissante. La réalité ne laissait plus de place à cette part de rêve sans quoi on n'est plus qu'une loque qui ne trouve plus le sommeil. Il s'est remis à boire et il a fait du scandale. Il rendait visite toutes les semaines à un collègue de sa promotion qui lui avait fait fortune dans le commerce du bois. Il était parti valet et il revenait, au bout de quarante ans, pour triompher de son passé. Il possédait une fort jolie femme. Il n'en connaissait pas d'autres. Mais il ne pouvait pas oublier les horreurs avec qui il passait le temps quand il n'était encore que valet de ferme gallé gardien de bagne. Il n'oubliait pas non plus que ce fut l'une d'elles qui lui mit le pied à l'étrier.

Nannette avait toujours haï cet homme à cause d'une nuit où elle avait cru mourir. Elle était rentrée nue chez elle. Elle avait traversé tout le quartier sans se soucier des commentaires. Mais il payait rubis sur l'ongle. Quand elle arriva à la casemate, elle buta sur un enfant endormi. Il était nu comme elle. Elle remarqua les morsures sur les jambes. Il dormait à poings fermés. Elle le prit dans ses bras et se coucha avec lui dans un châlit sous la véranda. La nuit était chaude et humide. Elle se sentait laide et inutile. Elle s'allongea avec l'enfant sur le ventre. Elle haïssait la nuit. Elle n'était même pas entrée dans la maison mais elle l'entendait ronfler. Si elle lui parlait de ce qui était arrivé, il battrait l'obligerait à se taire. Il battrait aussi le seul enfant qui lui ressemblait.

L'autre s'est amené le lendemain matin pour proposer du travail aux enfants, comme si de rien n'était. Elle était en train de laver du linge dans une touque. Il lui demanda si elle voulait travailler. Elle était docile et craintive. Elle cessa de frotter le linge et répondit qu'elle était en train de laver ses chemises. À cause de la cérémonie. Il avait oublié la cérémonie. Il n'y jouait pas un grand rôle. Il n'y rencontrerait personne qui pût en jouer un dans sa vie de contrebandier. Elle n'avait plus le désir de lui cracher au visage. Il était généreux si elle se soumettait à ses exigences. Il s'approcha.

— Vous ne manquez pas de savon au moins ?

Elle lui montra le morceau de savon à peine diminué.

— Tu as oublié ça hier au soir, dit-il.

Elle fourra le sachet dans sa poche sans le remercier.

— Il est gentil avec toi, le Pierrot, dit-il en s'en allant.

Elle dit que oui mais il était trop loin pour entendre. Elle se remit au travail. C'était dur de vivre sans amis. Elle n'aimait pas ses enfants mais il lui arrivait d'éprouver pour eux une espèce de tendresse qui la rendait mélancolique. Elle en avait enterré trois ou quatre. Toujours dans la même fosse qu'on remplissait à peu près en deux ans. Il n'en était pas mort depuis. Il y avait eu cette maladie, le mauvais temps et Pierrot régulièrement aux arrêts parce qu'il avait insulté un supérieur. Il se souvenait d'avoir été heureux du temps où il gardait les vaches plus tard il avait voulu devenir ébéniste mais l'ébéniste était mort avant de lui avoir enseigné les secrets du traçage quand on ne sait pas compter on peut mesurer il n'avait pas pris ces secrets et il était resté vacher et continuait de gratter le pavé de l'étable en pensant à l'immensité de la terre qui est pourtant une sphère qu'on peut imaginer.

Le samedi soir, il allait aux contes. Le conteur était toujours le même, il mourut un jour dans l'explosion d'une chaudière et un autre conteur conta l'histoire qui est restée. Son histoire à lui ne resterait pas. D'abord parce qu'elle ne se terminait pas. Ensuite parce qu'il ne rentrerait pas chez lui. On l'attendait pourtant. On lui écrivait des lettres qu'il faisait lire à Nannette. C'est comme ça qu'elle avait pénétré ce passé. Il lui en voulait, non seulement d'en savoir autant que lui, mais d'être capable d'en penser quelque chose. Elle ne voulait pas boire avec lui.

— Tu bois bien avec les autres !

Elle ne voulait pas parler d'elle. S'il la forçait, elle mentait et il passait du temps à vérifier la cohérence de sa confession. Il n'y avait jamais trouvé redire. Sauf peut-être au sujet du premier enfant. Quel âge pouvait-il avoir maintenant ? C'était un homme. Ou une femme. Un malheureux. Une dévergondée. Un cadavre. Un gibier de potence. Elle ne savait rien de lui. Peut-être un gosse de riches obsédé par sa position de bâtard. Il ne lui demandait pas la vérité puisqu'elle ne la connaissait pas. Mais elle pouvait imaginer avec lui et peut-être avoir raison. Il ne jouait plus de l'argent depuis qu'il buvait. Jouer avec elle pouvait être passionnant. Il jouait devant les enfants. Elle avait honte, une honte noire qui la poussait à désirer cette mort qui sinon l'épouvantait au point qu'elle se mettait à ne plus y croire.

Dans leur cassette, il y avait un bijou volé. Ni l'un ni l'autre ne s'était jamais risqué à chercher à le vendre. Il l'avait trouvé dans le cadavre d'un bagnard. Il savait ce qu'il cherchait. Il avait enfin mis la main dessus. Il ne le regarda même pas. Il se contenta d'en deviner la géométrie en le serrant dans son poing. Il avait toujours ce poing serré dans son dos quand on est venu chercher le cadavre. Quelqu'un demanda après les souliers. Il y avait belle lurette qu'il n'en avait plus, de souliers. On lui enleva son pantalon et sa chemise et on l'enferma nu dans le cercueil. Il sentait déjà mauvais.

— Tu n'as rien eu, toi ? demanda quelqu'un.

Il dit que ce n'était pas important.

— La paye est bonne ! s'exclama un détenu chargé de pousser la brouette.

Il sourit. C'était le matin et il n'avait pas encore bu. Les choses l'agressaient maintenant, elles avaient toutes un nom et il tentait de leur donner un sens. Il rentra chez lui et posa le bijou sur la table. Il avait été volé voilà plus de trente ans et c'était maintenant lui qui le possédait.

— Tu te rends compte ?

Elle se pencha sur cette beauté inexplicable sans la toucher.

— Qu'est-ce qu'on va en faire ? dit-elle.

Il avait réfléchi à la question.

— On n'en fera rien. On l'aura.

Elle eut l'air épouvanté par cette perspective.

— L'avoir ? dit-elle, et il rangea le bijou dans cassette. C'était prendre un grand risque. Tout le monde savait que ce bagnard le possédait encore. Ne penserait-on pas à nous ? Elle se mit à trembler. Mais elle fut rassurée dès le lendemain. Un collègue vint à la maison. Elle était dehors avec les enfants qu'elle nourrissait encore. Le gardien transportait un paquet sous le bras. Il s'approcha et la salua poliment. C'était un homme assez grand et pas mal fait de sa personne, jeune peut-être, encore que son regard manquât de profondeur. Il lui tendit le paquet en lui expliquant que c'était les fringues du bagnard qu'était crevé hier. On l'avait enterré à la tombée de la nuit et il s'était mis à pleuvoir aussitôt. Il avait été chargé de cette triste besogne. Deux bagnards l'accompagnaient. C'était deux braves types qui n'avaient jamais fait de mal à personne.

— Comme vous, finit-il par dire.

Elle rougit. Elle n'avait jamais eu honte de ce délit. Elle avait été condamnée comme une criminelle. L'avocat lui avait rapidement expliqué la différence. Elle ne se souvenait plus du visage de l'avocat.

— Vous feriez bien de ne plus y penser, dit le gardien.

Il s'assit à côté d'elle sur le plancher de la véranda et il dit, les jambes pendantes le long des siennes, vous êtes sacrément bien installés, il se débrouille bien le Pierrot.

Il montrait ses dents. Il allait parler du bijou.

— Nous ne serons jamais heureux, dit-il.

Il cracha entre ses bottes.

— Ça pourra servir à un de vos enfants, dit-il.

Elle ne répondit pas.

— Le Pierrot boit trop, dit-il, il a trop d'ennuis maintenant, on ne sait plus ce qu'il veut.

Elle tourna lentement la tête pour le regarder.

— Vous êtes venu pour quoi ? dit-elle.

Il sauta par terre et se planta devant elle, en plein soleil, la casquette sur l'œil, il n'avait pas l'air d'un ami.

— S'il a le bijou, dit-il, il a du souci à se faire. Vous n'avez pas entendu parler du bijou, madame Desforges ?

Il l'appelait Desforges parce que c'était le nom de Pierrot et qu'il savait parfaitement qu'elle ne le portait pas. Ce regard était vide, il ne livrait que ce vide, elle ne put pas le soutenir longtemps, elle dit : j'en ai entendu parler comme tout le monde. Pourquoi Pierrot ?

Elle vit le gardien entrer dans l'ombre. Dujardin et lui étaient amis, dit-il. Dujardin, c'était le bagnard. Elle connaissait son nom. Elle avait même vu les coupures de journaux. Elle avait dit : je ne sais pas lire. C'était peut-être vrai.

Dujardin était propre et soigné. Il venait à la maison pour se faire couper les cheveux une fois par semaine. Il aimait ses mains. Ce n'était pas de belles mains mais elle était adroite et patiente. Il buvait rarement, sauf quand il fréquentait les filles. Il était le père de deux ou trois des enfants. Pierrot redoutait cette ressemblance. Il perdait la tête quand elle devenait trop évidente. Cette fureur le démolissait. Dujardin venait à la maison pour qu'elle lui pardonnât cette violence. Elle lui coupait les cheveux sous la véranda, à la vue de tout le monde.

— Parle-moi du bijou, lui disait-elle.

Pierrot avait même fouillé l'anus. Il avait cherché partout et ne l'avait pas trouvé, preuve qu'il n'existait plus. Mais Pierrot ne démordait pas et sa constance n'était pas sans influence sur le comportement des autres à l'égard de Dujardin, qui craignait, non pas pour sa vie, mais pour son intégrité.

— De quoi est-il mort ? demanda-t-elle.

Le gardien dit que ça n'avait aucune importance. Elle rentra dans la casemate pour ouvrir le paquet.

— Vous saurez quoi en faire, lui cria le gardien qui était dehors.

Il était revenu dans le soleil pour pouvoir la regarder sans se tordre le cou. Deux enfants étaient montés sur la table et elle prenait leurs mesures. L'un d'eux grimaça en effleurant la surface de la chemise.

— C'est du linge propre, cria le gardien.

Dujardin était maniaque. Il se lavait après l'amour. Il était pudique aussi. Il n'allait pas se sécher au soleil dans la cour. Il y avait une serviette propre pour lui. Il fournissait le savon. Elle séchait dans l'ombre. Il n'eût pas aimé que le soleil la décolorât.

— Vous n'avez pas remarqué une cicatrice sur son ventre ? demanda le gardien.

Elle frémit. Un enfant perçut cette atteinte de l'angoisse et il se mit à pleurer.

— J'ai besoin de parler avec vous, dit le gardien.

Elle berçait l'enfant dans ses bras. L'autre voulait entrer dans la chemise. Je ne serai pas la femme de cet homme, pensa-t-elle. Il était sur le plancher de la véranda.

— Vous ne m'avez pas donné votre permission, dit-il.

Elle lui fit signe d'entrer et lui offrit une chaise.

— Vous êtes bien installés, dit-il en s'asseyant.

Il avait approché la chaise de la table et sa main avait saisi la cheville de l'enfant.

— Il n'y a pas moyen de le faire taire ? dit-il.

L'autre enfant tournoyait en silence. C'est le muet ? demanda le gardien. Elle n'était pas surprise qu'il lui posât la question.

— Oui, c'est lui, se contenta-t-elle de répondre. Il est sourd ? je veux dire on ne lui a pas coupé la langue, il est né avec une langue... il s'embrouillait. Il claqua des mains autant pour se réveiller du rêve où l'enfant l'encerclait que pour vérifier sa théorie.

— Il n'entend pas son petit frère brailler comme un cochon qu'on égorge, constata-t-il.

Elle alla jusqu'au buffet et revint avec une bouteille. Il lui offrit un sourire.

— Vous ne manquez de rien, dit-il.

Elle faillit pleurer. Dujardin était généreux. Le bijou, c'était pour elle. Pierrot avait ouvert le ventre sans y croire. Le bijou était dans une ampoule. Du travail d'artiste. Promets-moi de me faire crever avant de m'ouvrir, avait supplié Dujardin. Mais le cœur de Pierrot était aussi dur que cette pierre valait de quoi passer une retraite heureuse au pays.

— Il est où ton pays ? En France, d'accord, mais où en France ?

Il avait décrit son pays. Il y avait mal vécu. Revenir avec de l'argent, sans avoir rien à expliquer, ne rien devoir à cette justice qui en la matière n'avait d'autre pouvoir que de fermer ses yeux de chasseresse sur le déclin. Voilà ce qui arriverait. Dujardin allait mal. Il souffrait depuis plusieurs jours de coliques et de fièvre. Il avait perdu sa force et son courage. Et il s'était alité.

— De quoi vivras-tu si tu te couches ?

C'était la seule question. Pierrot lui apporta de quoi manger.

— Tu ne peux pas t'en aller comme ça ! s'était-il écrié en se cognant la tête contre le mur.

Il parut soudain plus malade que Dujardin qui se redressa dans son lit.

— Je veux pas qu'on m'enterre avec, déclara-t-il.

Pierrot pensa encore à fouiller l'anus et les trous de nez. Dujardin laissa échapper ce qui pouvait être un rire, en tout cas c'était le bruit que produisit le tremblement de sa mâchoire.

— Tu m'ouvriras quand je serai crevé, dit-il.

Il se détendit. Il suait abondamment. Pierrot s'assit sur le bord de la paillasse. Dujardin lui prit la main et lui fit tâter quelque chose sous la peau du ventre. Pierrot était heureux. Pour la première fois de sa vie, il se sentait heureux. La grosseur était celle d'une ampoule de verre dans laquelle le bijou était enfermé.

— Promets-moi de ne pas m'ouvrir avant que je sois crevé.

Il promit. Mais il ne quittait plus Dujardin. Nannette vint le héler dans la cour. Il se mit à la fenêtre pour lui ordonner de s'en aller.

— Les enfants ont faim, dit-elle.

Elle ne le voyait plus depuis plusieurs jours et Dujardin n'était pas venu.

— Il est malade, expliqua-t-il.

— Malade ?

Elle s'approcha de la fenêtre.

— Tu sais quelque chose ?

Il devint pâle. Dujardin émergea de son sommeil.

— C'est toi Nannette ? dit-il faiblement.

Pierrot mit le doigt sur sa bouche et écarquilla les yeux. Nannette vit que c'était le bonheur, cette agitation crispée. Pierrot était méconnaissable.

— Non, c'est moi, dit-il.

Il disparut de l'écran de la fenêtre. Nannette ne pensait plus aux enfants. Quand elle rentra dans la casemate, ils dormaient tous sur le plancher. Elle se coucha dans la paillasse et se mit à pleurer. Pierrot avait trouvé le bijou. Elle pouvait dire adieu à ses rêves. Elle n'était pas dans les plans de Pierrot. Il partirait seul. Elle partirait elle aussi. Elle s'enfoncerait dans la forêt tropicale où elle n'avait jamais voulu aller malgré les promesses de bonheur. Elle ne le supplierait pas. Elle ne le dénoncerait pas non plus. Il n'y aurait aucune dispute. Il avait tout prévu. Il ne buvait plus depuis que Dujardin était tombé malade. Elle se doutait qu'il avait commencé ainsi sa recherche. Il n'avait pas lutté contre le manque. Le désir était le plus fort. Il était capable d'abstinence. Elle avait seulement commis l'erreur d'attendre quatre jours pour aller lui poser des questions. Pourquoi cette attente ? Elle se la reprocherait jusqu'à la fin de ses jours. Si elle n'avait pas eu cette réserve de nourriture qu'elle devait à la générosité de Dujardin, elle serait allée aux nouvelles dès le premier jour. Elle aurait agi sur le destin. Il n'aurait rien pu faire pour l'empêcher et l'aurait peut-être convaincu qu'elle était plus capable que lui de provoquer la confidence de Dujardin. Il l'aurait attendue à la porte de Dujardin, pestant contre les allusions mais ne cherchant pas cette fois à en démontrer l'inanité.

— Je l'aurais réduit à cette sentinelle et je me serais vautrée dans la sueur de Dujardin jusqu'à lui arracher son secret.

Elle commençait à imaginer ce théâtre quand elle entendit des pas sur le plancher de la véranda. Le chien n'avait pas aboyé. C'était Pierrot. Il était blême. Il la regardait comme s'il allait lui dire quelque chose. Elle était assise dans le fauteuil d'osier et elle s'imaginait que c'était ce qu'il lui reprochait. Il n'avait pas bu. Il le lui dit. Il remplit la bassine et se lava les mains. D'abord il regarda longuement le savon, puis il sembla le caresser et il le plongea plusieurs fois dans l'eau de la bassine. Pourquoi n'avait-il pas bu ? Une question à ne pas lui poser. La question inverse le rendait volubile et presque joyeux, il devenait obscène et s'endormait entre ses cuisses. Elle tentait vainement de réprimer le tremblement qui affectait ses jambes. Il la regarda plusieurs fois. Elle se souvint qu'il avait agi de la même manière après une exécution capitale. Il n'avait pas couché à la maison cette nuit-là et il était rentré tôt le matin, le soleil se levait à peine. Elle lui avait demandé pourquoi il n'avait pas bu. Il lui expliqua qu'il avait ajusté la tête en la tirant par les cheveux. Un collègue lui avait confié la veille que lui s'était servi d'une oreille et qu'il avait lutté pendant cette seconde contre une sensation de gras, oui de gras, il ne trouvait pas d'autres mots. Le sang n'avait pas giclé de son côté. Il entendit le corps tomber dans la sciure. Mais c'était lui qu'on regardait. Le corps chuinta pendant quelques secondes.

— Lâche-la ! Lui dit quelqu'un.

Il tenait toujours la tête par les cheveux, à bout de bras. C'était fascinant. La mâchoire tombait, montrant les mauvaises dents. Les yeux étaient fermés, avec une petite crispation au coin extérieur de la paupière, sinon la chair semblait parfaitement détendue. Le supplicié les avait traités de salauds et le directeur avait simplement dit, finissons-en. L'intérieur de la bouche était humecté de riquiqui. Il vit les yeux écarquillés, sans doute ne voyaient-ils plus rien, ils appartenaient maintenant à l'imagination, et le couperet avait commencé son interminable glissement. La tête cherchait à rentrer dans les épaules. Il tirait dessus en se demandant ce que pouvaient bien en penser ceux qui le regardaient agir. Il n'entendit pas le choc du couperet sur les butoirs. La tête lui semblait lourde. Elle pivota pour le regarder, mais les paupières tombèrent à ce moment-là.

— C'est fini, dit le directeur et il donna un ordre pour qu'on emportât les deux morceaux du condamné.

Il lâcha la tête. Plouf ! dans la sciure qui sentait la résine. Il y eut un petit nuage de poussière. Il suivit le cortège. Dans la cour il répondit à des questions. Le soleil se levait.

— Vous pouvez rentrer chez vous, Desforges.

Il ne traîna pas dans les rues. Elle ne dormait pas.

— Ça y est ? dit-elle dans le lit.

Il ne répondit pas et se coucha. Elle lui demanda alors pourquoi il n'avait pas bu. Il attendit cinq bonnes minutes avant de lui faire regretter d'avoir posé cette question.

Maintenant il se lavait les mains et il faisait nuit. Il avait déjà tiré sur des bagnards en fuite. Cette idée d'avoir à tuer son prochain le rendait mélancolique. Puis il devenait pervers si elle s'avisait de toucher à cette blessure dont elle méconnaissait la profondeur. Quand il eut fini de se laver les mains, il se déshabilla et jeta les vêtements sur la table en lui ordonnant de les laver.

— Maintenant ? fit-elle.

Elle était toujours dans le fauteuil.

— Maintenant, dit-il.

Elle aurait pu lui demander ce qui justifiait ce souci de propreté. Mais ce n'était peut-être pas propre qui voulait être. On la vit battre du linge dans la cour à la lueur d'une lampe-tempête. Il était sous la véranda, nu et immobile, et il lui parlait. Elle lui tournait le dos, mais elle semblait bien l'écouter. Ensuite elle étendit le linge près de la casemate et elle rentra. Il demeura encore cinq bonnes minutes sous la véranda. Il regardait le ciel. Puis il éteignit la lampe. Elle était retournée dans le fauteuil. Maintenant il n'y avait qu'une bougie pour éclairer.

— Regarde cette fleur, lui dit-il.

Elle vit le poing serré. Elle se paralysa malgré elle. Elle savait devenir dure comme la pierre quand il la battait et il se plaignait de la douleur qu'elle lui infligeait. Le poing s'épanouit lentement. Le bijou apparut.

— Salaud ! dit-elle entre les dents.

Il la gifla mais son regard n'avait pas quitté le bijou.

— Il est mort cette nuit, dit-il.

— Dujardin ? fit-elle comme si elle n'y croyait pas. Comment ? dit-elle aussitôt.

— Comme ça ! fit-il, et il empoigna le couteau.

Le malheur continuait de s'épancher entre eux.

— Tu l'as tué ? demanda-t-elle. Non, dit-elle, il n'avait pas cette tristesse des jours d'assassinat, il était seulement dangereux, incapable d'exprimer son bonheur. Elle voulut prendre le bijou. Il referma la main.

— J'aurais partagé, moi, dit-elle.

Il commença à rire.

— Quelqu'un lui a ouvert la paillasse, dit-il.

— Quelqu'un ? fit-elle.

— Oui, quelqu'un, moi, ce qui expliquait le désir de propreté.

— Et après ? dit-elle.

— Après ? Il souffla la bougie. Elle sentit sa bouche contre son oreille.

— Saint-Pé était dans la rue pendant que tu lavais mes fringues, murmura-t-il.

Elle se mit à trembler.

— Saint-Pé ?

L'odeur de la chandelle l'étourdissait. La nuit était noire. La fenêtre était peut-être éclairée vaguement par le réverbère du coin de la rue.

— Saint-Pé m'a suivi.

Elle caressa cette peau qui suait sous elle.

— Il viendra demain, dit-il.

— Demain ? Pourquoi ?

Il ne boirait pas avant longtemps. Ce n'était pas une promesse. Ni un vœu.

— Tu m'aideras ?

Sa voix tremblait maintenant. Oui. Oui. Le bijou la caressait.

— Il est peut-être encore là, dit-il, je l'ai observé du coin de l'œil pendant cinq bonnes minutes, il était accroupi et fumait sa pipe, il ne sait pas que je l'ai vu.

— Tu as tué Dujardin ?

Maintenant il pouvait voir l'ombre fuligineuse des arbres à travers la fenêtre.

— Saint-Pé va nous faire chanter, dit-il, il viendra demain, il commencera par toi, tu ne dois rien savoir.

Savoir ? Où était le bijou ? Elle chercha ses mains dans les bras.

— Tu le tueras si c'est nécessaire, dit-elle dans sa bouche.

Il lui mordit la lèvre.

— Je n'ai jamais tué personne, dit-il, c'est plutôt lui qui me tuera.

Elle trouva le bijou dans la main droite.

— Qu'est-ce que c'est ?

Il lui dit que c'était une broche. Il lui parla aussi de l'ampoule. Elle s'étonna. Une fois, à Paris, sa mère fit mettre en ampoule quelques gouttes de son sang. Elle était folle. Sans cette folie, nous serions riches. Il leva un peu la tête, cherchant ses lèvres.

— Tu ne m'avais jamais parlé de ce temps, dit-il.

Le temps de ne pas en parler. L'ampoule trônait sur la cheminée dans un serti d'argent. Ensuite elle voulut faire la même chose avec ma première dent tombée. Plus tard elle chercha dans l'herbe le doigt coupé d'un cousin qui jouait avec une hélice. Elle ne le trouva pas. Il avait été projeté dans l'air saturé de poussière. L'air sentait aussi le goudron et le ratafia. Ils étaient sur une plage et elle écoutait le ressac des galets. L'hélice tournait dans le ciel. Elle entendait le frottement des engrenages. Son père s'activait sur une manivelle, en riant.

— Tu te souviens de ça ? dit-il.

Elle s'assit sur son ventre.

— Non, dit-elle, je pense à Saint-Pé.

Elle se leva et se recroquevilla sous la fenêtre. Il pouvait voir le sommet de sa tête embroussaillée.

— C'est lui, dit-elle.

Il se retourna dans le lit. Il se sentait de nouveau sale. Demain elle irait chercher de l'eau. Il ne se tranquillisait pas.

— Je ne l'ai pas tué, dit-il.

Elle voyait le guetteur sur le point de devenir le chasseur qu'il était en définitive.

— Je ne crois pas le connaître, dit-elle, il attend peut-être une femme.

Elle l'entendit bouger dans le lit. Cette fois, il luttait contre la paralysie. Elle savait tout de la peur, l'agitation autour d'une douleur nettement interne, sans forme ni nature précise, puis le passage de la mélancolie, la douleur n'est même plus explicable, et une minute après la paralysie vient d'un extérieur qui menace d'être la seule réalité, à tout jamais. Il l'avait caressée avec l'ampoule, par jeu, par désespoir. Elle briserait cette bulle d'angoisse. Tout à l'heure, il voulait la lui fourrer entre les cuisses.

— C'est là qu'ils chercheront d'abord.

— C'est vrai. Là. Et aussi en moi.

Elle avait pris sa tête dans ses mains.

— Comment ? dit-elle.

Il se mit à sangloter. Le démon de la perversité était encore en visite. Il lui caressa le ventre. Il avait senti cette grosseur qui n'avait pas l'air d'une hernie. Le visage de Dujardin était devenu rose, presque sans ombre. Pierrot jubilait. Dujardin avait fabriqué l'ampoule lui-même avec un tube à essai.

— C'est fortiche, dit Pierrot.

— Je sais, dit Dujardin, mais elle m'a fait souffrir, la salope !

Maintenant l'infection était sans remède. Il avait craint pendant tout ce temps les coups de pied au ventre. D'où le surnom de Chaplote.

— C'est vrai, dit Pierrot qui se souvenait de ces recroquevillements dans le mâchefer de la cour. On lui avait même brisé les doigts depuis et il ne dessinait plus. Il avait adoré le dessin, un de ses plus grands plaisirs après celui que la femme imite si bien, pas vrai, Pierrot ? Mais Pierrot réfléchissait. Dujardin savait à quoi. Le visage de Pierrot était visité par ses pensées. Dujardin ne voulait pas mourir le ventre ouvert.

— Après, tu feras ce que tu veux, dit-il.

Il serrait une des grosses mains de Pierrot qui répétait : oui, mais quand ? Dujardin se mit à gémir. Quelqu'un parla à travers la porte.

— C'est Desforges, dit Pierrot, je m'occupe de lui.

Les pas s'éloignèrent tranquillement. Pierrot réfléchissait sans pouvoir mettre de l'ordre dans sa pensée.

— Tu seras mort avant que je t'ouvre le ventre, dit-il calmement.

Dujardin ne croyait pas à cette lenteur qui ne pouvait affecter qu'une surface en attente de crever sous la pression du désir, hein ? Qu'est-ce qu'il désirait le plus au monde, Pierrot, maintenant qu'il savait ?

— Le nombre de fois que tu m'as fourré le doigt dans le cul !

Il voulait rire mais son visage demeura inerte, il était déjà mort, il sentait cette mort certaine dans ses dents et son regard traversait une matière opaque qui se brisait comme du verre. La langue explora la surface rugueuse des dents, elle passa sur les lèvres, explorant chaque crevasse, maintenant elle explorait l'air saturé par l'odeur animale de Pierrot.

— Je te crois, dit-il enfin, et il se tint tranquille sur le châlit.

La nuit tombait. Pierrot toucha le matelas. La main tremblante de Dujardin caressait la sienne.

— Laisse-leur mes fringues, dit-il, je te donne le matelas, dans le bahut tu trouveras des bibelots qui valent leur prix hé ! Desforges ! Tu n'as pas expliqué pourquoi tu as renoncé à ta part ! lancera un des gardiens de service une heure après la mort de Dujardin en présence du directeur.

— C'est vrai, ça, dit le directeur, vous n'avez pas expliqué ce renoncement, vous savez bien que j'aime les situations claires et Pierrot s'était contenté de répondre je ne veux rien de ce salaud et en même temps quelqu'un soufflait à l'oreille du directeur une insanité à propos de Nannette, je comprends, dit le directeur, vous comprenez quoi, cria Pierrot dont les fureurs étaient bien connues, le directeur soutint ce regard comme d'habitude et il dit je comprends que c'était un salaud, maintenant allez vous coucher et réfléchissez à ce que vous allez me dire demain.

Nannette voyait le guetteur qui la voyait peut-être.

— Je m'en charge, dit-elle.

Pierrot se souleva dans le lit et ainsi, tristement accoudé à la paillasse, il vit Nannette sortir toute nue.

— Tu vas où ? murmura-t-il.

Elle revint vers le lit pour l'embrasser.

— Je vais l'aguicher un peu et je reviens, et tu me montreras ce sacré bijou qu'il tenait encore dans son poing, se demandant s'il avait raison de se soumettre aux décisions de cette femme qui était une inconnue arrachée à l'inconnu pour ne plus être seul.

— Seulement ça ? avait rétorqué Dujardin en entendant cette confidence, seulement ça, avait dit Pierrot et il lui avait indiqué l'heure à laquelle il pourrait la retrouver, elle l'attendait.

— Elle m'attend ? avait dit Dujardin qui n'y croyait pas.

— Elle est allée chercher de l'eau ce matin, dit Pierrot.

Dujardin retira sa main de dessus la pièce d'or.

— Pour la vie ? demanda-t-il.

Pierrot caressa la gravure. Ses lèvres tremblaient.

— Nous ne serons jamais heureux, dit-il en empochant le louis.

Dujardin lui montra la veste. Il n'y manquait qu'un bouton.

— Ne me dites pas que vous espériez l'être un jour avec ce genre de femme, dit-il en entrant dans la veste.

Pierrot vida son verre. Il avait la main sur la matraque.

— Vous en connaissez d'autres, vous ?

Il le vouvoyait maintenant. Étrange, pensa Dujardin, ce vouvoiement, ces menaces incessantes, ces promesses de bonheur et ces aveux d'impuissance.

— Je serai à l'heure, dit-il, que pensez-vous de ma veste ?

Pierrot tâta la serge.

— Ça ressemble toujours une veste de militaire, conclut-il.

Dujardin se mit à arracher les boutons comme la veille il avait arraché les épaulettes et les galons. Nannette le trouva beau, malgré l'âge et la lenteur. Il était encore vigoureux. Elle regarda la veste qu'il avait suspendue à un clou.

— Vous me l'auriez dit, il fallait découdre et non pas arracher !

Il venait de lui confier qu'il avait honte de sa nudité.

— Je vous trouverai des boutons et du fil pour recoudre les poches.

Ils passèrent la nuit ensemble. Pierrot couchait dans la casemate de Dujardin. Le matelas était une trouvaille. Il ne possédait qu'une paillasse et les enfants dormaient sur des sacs de jute. Il y avait aussi une lampe à pétrole. Il en admira le quinquet. Belle invention, cette éponge à lumière, invention définitive, à moins de mettre le soleil en bouteille. Il farfouilla pendant une bonne heure, prenant soin de ne rien déranger. Au gardien de nuit qui frappait à la porte (une porte !) il répondit qu'il était Desforges et qu'il était avec Dujardin. L'autre n'exigea pas une explication. Pierrot et Dujardin s'entendaient bien depuis quelque temps. Le directeur était à la fenêtre. Il avait vu Dujardin sortir de sa casemate et filer dans l'ombre, puis le visage de Pierrot était apparu à la fenêtre. Le directeur avait frémi. Son épouse remarqua l'instabilité du corps et, comme elle s'y attendait, il s'agrippa à la balustrade.

— Qu'est-ce que tu as vu, Néron ?

Il détestait ce tutoiement, ce prénom et cette curiosité. Il se tourna vers elle.

— Tu connais l'histoire de Dujardin, non ?

Elle fit oui de la tête, beaux yeux de merlans frits.

— Et bien voici le deuxième chapitre qui commence.

Elle le trouvait bien énigmatique. Il s'assit en face d'elle et lui raconta comment Dujardin avait tué sa châtelaine, comment il avait volé le bijou et comment il avait échappé à la guillotine.

— J'en connais, moi, qui ont eu la tête tranchée pour moins, beaucoup moins que ça !

Il devenait intransigeant mais elle aimait se soumettre.

— Il connaît du monde, dit-il.

Il se servit un cognac. Il aimait ce geste, se tenir debout près de la table, la carafe, le verre astiqué jusqu'à cette transparence dont seul Manuel avait le secret. Elle l'avait vu cracher sur le verre avant de le frotter.

— Et ça ne te dérange pas, cette souillure, cette... ? Non. Manuel avait son secret, Dujardin en avait un aussi, il supposait qu'elle en avait, il expliquait son comportement par l'effort quotidien de le conserver malgré les questions, souvent étranges, qu'il lui posait. Il avait un secret. Tout le monde a un secret. Il ne parlait pas du désir. Le seul sens qu'il accordait à ce mot avait quelque chose à voir avec la fièvre qui s'emparait de lui lorsqu'elle devenait belle. Elle ne l'était pourtant pas. Mais c'était une Parisienne. Elle aimait les averses de l'après-midi. Elle y assistait comme au spectacle, puis les moustiques revenaient et elle s'enfuyait derrière les mousselines en ameutant la domesticité. Il passait un doigt anxieux sur ces boursouflures avant de la posséder, puis elle le dépossédait et il allait d'un pas tranquille dans son bureau. Il n'avait été agressé qu'une seule fois sur le chemin (il longeait la muraille, il reçut un homme sur le dos) mais c'était pour des raisons personnelles et il estimait encore avoir fort bien jugé le cas en n'accusant pas le prévenu de tentative d'évasion, il savait trop bien de quoi il s'agissait, l'homme fut fouetté et condamné à l'oubli, et quand il fut devenu fou, on envoya chercher sa fille qui ne le reconnut pas, il ne la reconnaissait pas non plus, l'affaire était dans le sac, elle retourna chez elle et il (Néron) ne la revit plus qu'à l'occasion, c'est-à-dire dans les rues qu'il fréquentait et se contentait de traverser pour aller à son travail, elle affûtait des outils dans la forêt toute proche. Elle ne se métamorphosait plus en sa présence. Comment aurait-il accepté ce prodige en pleine rue ? Il était revenu vers Aliz qui lui reprochait son indulgence à l'égard d'un bon à rien qui avait voulu le tuer. S'il y avait bien eu tentative d'assassinat, il n'en restait pas moins que ce pauvre type n'était pas en fuite, il avait seulement cherché à venger sa fille, ce qui était son droit, Néron ne l'aurait pas reconnu devant une assemblée de ses propres juges, mais l'idée était si claire qu'il ne pouvait pas prendre le risque d'en démontrer le contraire, il regarda l'homme dans les yeux pour la seconde fois de sa vie et lui dicta la sentence, l'autre cracha, maudit l'humanité et déclara s'en remettre au jugement de Dieu.

Aliz ne supportait ni les cris de douleur ni le claquement du fouet sur la peau des condamnés. Les jours d'exécution capitale, elle préférait passer la journée chez sa sœur qui avait épousé un commerçant et possédait la plus belle et la plus grande maison de (ici le nom de la ville). Cependant, la veille du jour fatidique, elle voyait arriver la veuve sur un camion tiré par deux paires de mules noires et, si elle n'en pouvait pas voir la tranquille reconstruction, elle semblait prendre plaisir à l'entendre et se plonger dans le silence indéchiffrable d'une immobilité qui, à distance, le fascinait. Puis, l'averse chaude et assourdissante mettait fin à ce théâtre d'ombres et elle s'installait sous la véranda. Elle ne se souvenait plus du nom du supplicié. Il le lui dit. Elle voulait en savoir plus. C'était un violeur. Qui avait-il violé, une fille ou un garçon ? Il lui répondit que c'était un garçon mais que ça n'avait plus d'importance pour lui. Elle lui fit apporter deux bouteilles d'eau-de-vie.

— Vous êtes bien généreuse, dit-il en s'asseyant de l'autre côté du guéridon tournant le dos à la pluie.

Cette mort l'envoûtait, mais elle ne désirait pas se rendre dans le fanum de la justice à laquelle on sacrifiait la scorie par pure avarice. Elle se passionnait pour l'étude des Indiens.

— Mais ce n'est pas un sacrifice, ma chère, c'est un châtiment.

Elle le regardait en grimaçant comme si elle allait le quitter sur-le-champ.

— Je vous demande d'expliquer le châtiment autrement que par des attendus.

Il haussait les épaules et finissait son verre.

— Vous n'expliquerez rien par le sacrifice.

Cette idée absurde d'associer le sens de l'avarice et celui de la justice dans la nécessité du sacrifice, elle rêvait, il eût aimé entrer dans ce rêve en condamné d'avance, certain qu'elle lui porterait elle-même les bouteilles de gnôle au lieu de le faire servir par la valetaille.

La pluie cessa. Un gardien montait les marches de la véranda. Il avait attendu sous le porche. La pluie l'avait surpris en chemin. Il ne s'accoutumait pas à ce temps.

— C'est pourtant toujours le même, dit-elle.

Elle l'avait à peine regardé. Il reluqua le bras sur l'accoudoir, un insecte visitait la nuque, elle le chassa en demandant au directeur de l'identifier, il prononça un nom à coucher dehors, Pierrot (c'était lui) prononça à son tour, mais plus distinctement, le nom vulgaire de la créature qui, en voltigeant dans l'air moite de cette fin d'après-midi, dut ameuter ses semblables. On se réfugia derrière les mousselines. Elle sentait le jasmin. Le directeur reçut un paquet ficelé avec un vieux ceinturon de cuir, des mains de Pierrot qui expliquait qu'il (le condamné) n'avait gardé que son pantalon et sa chemise et une chaîne en or autour du cou, il a finalement accepté l'idée de la mettre au poignet, ce qui a provoqué son effondrement.

— Il s'est effondré ? dit le directeur en dégrafant la boucle.

— Il n'a pas reçu mes bouteilles ? demanda la femme du directeur.

Pierrot dit oui Madame il les boira cette nuit si c'est que vous voulez sinon il préfère être conscient de ce qui va lui arriver.

— Drôle d'idée ! dit-elle.

Le paquet contenait des babioles.

— Vous en êtes ? dit le directeur.

Pierrot regarda la femme. Elle partait ce soir. Sa sœur donnait un dîner pour fêter ses presque quarante ans. Le directeur lisait la lettre qui était dans le paquet. Ces mots le glaçaient.

— Nous ne pouvons pas transmettre ça, dit-il et il déchira la lettre, les morceaux flambèrent dans la vasque de cuivre où il éteignait ses cigares. Vous êtes témoin, Desforges, il referma le paquet qui était une chemise d'enfant, il serra le ceinturon puis se mit à en observer la boucle. Le forçat y avait gravé un signe distinctif, assez adroitement d'ailleurs, et la géométrie paraissait difficile à oublier, n'est-ce pas Desforges ? Pierrot avait regardé le signe et il en connaissait la signification.

— Nous avons tous un secret, dit le directeur en riant, nous nous reverrons demain, Desforges !

La femme se leva pour écraser un insecte prisonnier des plis de la mousseline.

— Celui-là était innocent, fit le directeur.

Elle avait une piqûre dans le cou.

— Votre main ne l'effacera pas.

Elle avait honte.

— Ni votre regard non plus, dit-elle.

Pierrot se sentit mal à l'aise et entreprit de traverser la mousseline sans la déchirer, ce qui agaça la femme du directeur. Elle souleva la mousseline.

— Dépêchez-vous !

Une cohorte de moustiques en profita.

— Idiot ! lança-t-elle.

Il ne la voyait plus. Il avait peut-être oublié de saluer avant de partir. Elle l'avait blessé. Il rentra chez lui. Nannette repassait le costume d'apparat. Il passa une main destructrice sur sa croupe. Elle avait vu le camion sur la place. Il était arrêté à cause d'une mule qui toussait. Tabarie était furieux. Il battait la mule et les passants l'insultaient. La mule toussait. Il lui donna un coup de pied dans le ventre. Puis il s'est assis sur le rebord d'une fenêtre. Sa colère était passée. Il attendait maintenant que la mule retrouvât son souffle. Les gens le regardaient de travers. Ça l'a toujours mis en joie, cette hostilité. L'autre était muletier. Il ne l'avait pas engueulé. Il s'en était pris à la mule parce qu'elle lui ressemblait.

— Qu'est-ce que vous transportez là ? demandait-il à la place des gens.

Ils passaient leur chemin en le maudissant.

— Ça se passera devant la porte, comme d'habitude.

Il y avait long jusqu'à la galère. Les gens ne venaient pas. Seule la chiourme assistait aux exécutions. Le muletier caressa le museau de la mule. Il lui parlait. Il portait un uniforme, exactement le même que l'argousin, mais sans ajouts, tandis que l'autre exhibait un galon qui rutilait au soleil. On ne voyait pas la veuve sous la bâche. On ne la devinait même pas. Par contre, les sacs de sciure étaient bel et bien visibles. On voyait aussi les tresses dorées du grand panier.

— Quand ça y s'ra ! fit Tabarie (tu le connais).

Le muletier ne se pressait pas. L'uniforme le rendait triste. Il avait des cheveux frisés, noirs, et une peau brune sans défaut. Du moins pour ce qu'on pouvait en voir.

— Sale expérience ! dit Pierrot.

Tabarie s'impatientait. Il cracha la chique contre le mur. Des gosses le regardaient en coin. Il alla les voir. Ils jouaient au triangle. L'un d'eux avait des allures de vainqueur. Tabarie se souvenait facilement de ce temps. On disait Bonaparte est mort depuis longtemps et on parlait d'autre chose.

— Tu te souviens, toi ?

Le muletier l'appela par son nom. La mule avait relevé la tête.

— Qu'est-ce qu'elle a ? demanda Tabarie.

Le mulet lui montra le poing.

— C'est ce que vous lui avez donné, grommela-t-il.

Tabarie s'approcha de la mule. Elle se méfiait. Le cuir avait tressailli.

— L'autre n'a pas bronché, dit Tabarie.

Le muletier eut un geste de dépit.

— Vous lui en avez pas donné, à l'autre !

Tabarie fit le tour du camion.

— On sera en retard d'une bonne demi-heure, dit-il en montant sur le siège.

Le muletier desserra le frein.

— Vous y en avez pas donné à celle-là, je vous dis !

Tabarie fit : bon, bon !

Le camion s'ébroua, si lentement qu'on eût dit que quelque chose le retenait encore à cet endroit, au milieu de tous, comme si la mule n'avait été qu'une excuse, et la vision du camion une nécessité. Nannette se signa. Le camion passa devant elle. Elle salua Tabarie. Il posa le doigt sur sa casquette et l'y maintint tant qu'elle le regarda.

— Vous ne manquez pas de savon ? demanda-t-il enfin.

Elle se retourna pour répondre. Le muletier riait. Les gens se demandaient pourquoi le camion avançait si lentement.

— Tout va bien ! dit-elle.

Elle entendit le hue ! du muletier et le camion sembla entrer dans l'angle d'une maison, cette sensation persista tant qu'elle entendit le claquement des sabots et, comment dire, le glissement de cet objet indésirable qui semblait ne rien devoir à la rotation silencieuse des roues. On la regarda. Elle était attifée comme une mendiante. Elle tenait le morceau de savon à la main mais n'avait pas eu le temps de le montrer. Elle le remit dans le panier où elle transportait tout ce qui, chez elle, avait quelque valeur. Elle ne sortait jamais sans emporter ce nécessaire, y compris le pain et le lard, et les ustensiles dont elle se servait pour maintenir la maisonnée à la hauteur de la situation de Pierrot qui sinon l'aurait encore accusée de négligence. On la vit même une fois se promener avec une chaise sur le dos. La chaise ne semblait pas avoir beaucoup de valeur. Elle invectivait les rieurs, comme si elle s'adressait à des voleurs potentiels, et certains d'entre eux l'étaient peut-être, elle avait l'œil.

Elle entra dans une quincaillerie. Le commis l'arrêta dans l'allée. Elle ne pouvait pas entrer dans le magasin avec cette chaise sur le dos. Il lui montra l'étalage de vaisselle. Elle sortit et posa la chaise devant la porte. Elle entra de nouveau.

— Vous êtes content ? dit-elle au commis en passant.

Elle le vit sortir à son tour et pousser la chaise avec le pied pour libérer l'entrée. Il revint triomphant. Elle le secoua par une manche.

— Gare à vous si on me la chourave ! dit-elle.

Il haussa les épaules.

— On n'entre pas dans un commerce avec une chaise sur le dos, Madame.

Il avait dit madame à la place d'autre chose. Elle lui aurait crevé les yeux mais on la regardait.

— Vous êtes averti, dit-elle.

Le commis ne l'écoutait plus. Il était retourné derrière le comptoir et montrait ses dents à une cliente qui le regardait. Nannette jeta un œil inquiet sur l'entrée. On ne voyait vraiment plus la chaise. Les gens passaient exactement comme si elle n'existait plus. Elle héla le commis.

— J'peux aller avec mon panier ? lui demanda-t-elle.

Il rit. La cliente rit aussi.

— Allez où vous voulez ! fit-il.

Nannette voulut rire. Mais elle pensait à la chaise et au lieu de rire elle dit non parce que d'habitude vous me gardez mon panier derrière le comptoir j'aime avoir les mains libres quand je suis de promenade au milieu de toutes ces choses.

Il se souvenait d'elle en effet. Elle s'approcha du comptoir et souleva son encombrant panier. Il l'aida, rencontra ses mains, s'excusa faiblement.

— C'est que je ne suis pas une voleuse, expliquait Nannette à la cliente interloquée, alors je suis méfiante.

La cliente se recula pour dire les voleurs sont peut-être les plus méfiants. C'était une irréductible. Nannette renonça et disparut aussitôt derrière un rayon outillage.

— Vous ne pouvez pas aller par là ! s'écria le commis.

Elle reparut. Par où ? Il s'était précipité sur elle.

— C'est privé, dit-il, on ne peut pas entrer.

Il avait saisi le poignet de Nannette. Elle se laissa faire.

— Faut pas croire cette mégère, lui dit-elle, rapport à la méfiance des voleurs et de ceux qui n'en sont pas.

Le commis rougit.

— Je vous en prie, dit-il.

Il la tirait par la main. Maintenant elle résistait juste ce qu'il fallait pour l'inquiéter.

— Vous allez me dire où je dois aller ? demanda-t-elle tout en cherchant mesurer l'importance de sa résistance.

— Qu'est-ce que vous désirez ?

Elle lui montra la louche. Il la décrocha. Elle l'examina.

— Nous avons un invité ce soir, expliqua-t-elle. Vous savez à quoi ressemble une soupière sans louche ?

Il devenait nerveux. Il dit : à une assiette sans couverts. Il se croyait malin. La cliente riait aux éclats.

— Vous avez des serviettes ? dit le commis. On ne reçoit pas sans serviettes.

La cliente lui communiquait une joie monumentale.

— J'ai qu'une chaise de potable, dit Nannette, je ne veux pas qu'on me la vole, c'est tout.

Elle se dégagea et se dirigea vers la sortie. Le commis brandissait la louche.

— Et la louche ? ânonnait-il.

Nannette lui donna la réponse.

— Ce n'était pas une énigme, dit la cliente.

Elle était aux anges. Le commis remit la louche à sa place. La cliente épongeait son regard. Nannette revenait.

— On me l'a piquée ! Sacré foutu merdeux d'puceau ! On m'a piqué la chaise et ça te fait marrer !

La cliente s'étrangla. Le commis était pâle.

— Je regrette.

Il continuait d'ânonner, mais cette fois il ne finit plus. Il allait passer un mauvais quart. Nannette l'empoigna et le sortit sur le trottoir. La chaise avait bel et bien disparu. Il demanda à l'épicier qui frottait ses pommes.

— Il y avait un chat dessus, tout à l'heure, dit-il seulement.

Il ne s'excusait pas. Il n'avait rien d'autre à dire, sauf que c'était une belle chaise, il s'y connaissait en chaise, il avait été tapissier avant de se mettre dans l'épicerie, il avait trouvé dommage qu'un chat se prélassât sur un si bel objet. Nannette était désespérée.

— Forcément, dit la cliente, sans louche et sans chaise.

Nannette devenait dangereuse.

— Vous êtes qui, vous, pour vous permettre de parler ainsi aux pauvres ?

La cliente se renfrogna.

— On sait bien qui vous êtes, vous !

Le commis n'était pas loin.

— Faudrait quand même que je jette un œil dans ce panier.

Les deux femmes le regardaient.

— Des fois, dit-il.

Il souleva le torchon. Il ne put se retenir de grimacer. Nannette remit le torchon en place.

— Des fois quoi ? dit-elle en même temps.

— Des fois rien.

Elle était inquiète mais ne voulait pas le laisser paraître. La cliente tentait de s'enfiler dans cette brèche. Comme du fil dans un chas, dit plus tard Nannette à Pierrot qui l'observait pendant qu'elle préparait la soupe.

— Il possède une fabrique de savon, dit-il.

Elle faillit lui demander pourquoi il ne possédait rien, lui, mais elle se tut, elle ne voulait pas le provoquer.

— Et puis il a cette planque, dit-il en suçant son verre.

Tabarie s'occupait de la veuve. Il la bichonnait, la transportait, la montait, la démontait, il en parlait avec volubilité, sans elle il n'avait plus le temps de s'occuper de la fabrique.

— C'est cet argent qui le retient ici, dit Pierrot, il est allé plusieurs fois en métropole et chaque fois il est revenu furieux parce que ce n'était pas le dernier voyage.

Tabarie arriva avant la nuit. Il buvait de l'absinthe mais ne voyait pas d'inconvénient à déboucher avec eux une bouteille de vin qui avait dû leur coûter. Il s'en tenait à ce prix, pour l'heure. Nannette buvait aussi. Son verre vidé, elle récupéra quelques gouttes du bout du doigt. Pierrot parlait de sa jeunesse malheureuse. Nannette avait été heureuse. C'était pire. Pierrot lui-même le reconnaissait. Tabarie ne dit rien de son passé. Il pouvait ne pas en avoir, pensait Pierrot. Il ne paraissait ni heureux ni malheureux, il n'avait peut-être été ni l'un ni l'autre. Maintenant il parlait du couperet qui était en possession du bourreau.

— On ferait mieux de les pendre, dit-il pour expliquer un geste d'impatience.

Pierrot avait l'impression d'être au bord d'un rêve. Il sentait le savon, lui avait-on dit. Il ne sentait rien, observait Pierrot. Il s'était rasé de frais et il passait sans cesse la paume de sa main sur sa mâchoire qui pourrait être douce comme la peau d'une femme. La savonnerie avait quelque chose d'enchanteur.

— Ah ! Oui, quoi ? fit Nannette qui venait de touiller la soupe.

Il lui montra un petit savon en forme de pétale de rose. Elle s'émerveilla.

— Vous voyez ?

Elle était convaincue.

— Faut pas me le donner, dit-elle, je ne saurais pas quoi en faire.

Il sortit un autre pétale de sa poche.

— Vous avez bien une fille un peu coquette ?

Nannette tenait un pétale dans la paume de sa main.

— Elle sera contente, dit-elle, même si elle ne saura pas quoi en faire.

Ils rirent tous les trois de bon cœur. Elle reçut le deuxième pétale.

— C'est trop, dit-elle.

Elle toucha l'épaule de Tabarie.

— Vous devez bien savoir ce que c'est, vous ? dit-il.

Pierrot se tenait à distance. Il y avait trois chaises autour de la table. Celle qu'elle destinait à Tabarie était recouverte d'un morceau de tapis. Ils quittèrent les fauteuils d'osier de la véranda et entrèrent dans ce qu'elle venait d'appeler la cuisine. Elle avait honte.

— C'est ici que nous mangeons, dit-elle.

Sa main désignait mollement la caisse au tapis. Tabarie s'assit. Il jeta un œil hagard dans le bol. Il n'avait ni fourchette ni cuillère. Il y avait une louche flambant neuf dans la soupière qui était une vraie soupière. Le couteau était posé devant le bol. Un mouchoir plié en quatre figurait peut-être une serviette. À côté de la soupière, il reconnut le pain et le pâté ! Il ne dit rien. Une autre bouteille était débouchée. Il ne connaissait pas la cave qu'une génération de forçats avait creusée sous le bâtiment administratif. Mais Pierrot tenait à s'expliquer. Il devait la soupe à son salaire et le pain et le vin étaient un cadeau de la direction. Il arriva difficilement au bout de cette confession. Il n'expliquait pas le pâté. C'était peut-être tout ce qu'il avait volé. Tabarie avoua qu'il se sentait flatté. Il porta le bol à ses lèvres et but lentement. Il savourait cette première gorgée. Nannette rougit. Pierrot rompit le pain au-dessus de son bol. Tabarie n'aimait pas ces manières mais il reçut le morceau de pain déchiré par les mains de Pierrot qui se signa plusieurs fois. Nannette attendit que Tabarie eût achevé son bol de soupe pour lui en proposer une autre louchée. Il ne refusa pas. Cette fois, il trempa le pain. Il se régalait. La troisième louchée était de trop. Il l'acheva en prévenant qu'il en resterait là quant à la soupe. Il posa le bol vide et aussitôt elle le remplit de vin. Elle ne s'occupait que de lui.

— Vous ne manquerez pas de savon, affirma-t-il au milieu du repas.

Il se gavait de pâté. Le vin lui montait à la tête. La savonnerie se situait à la lisière de la forêt qu'on pénétrait toujours par le même chemin sans cesse recommencé. Les premières plantations de coca se trouvaient à dix mille de là. Il avait lui-même fixé cette distance à une époque où il ne possédait encore rien de négociable, tout juste un peu d'argent qui était ce qui restait d'un héritage.

— J'ai vendu la métairie et conservé la maison du bourg.

Le passé enfin évoqué un peu au-delà de la limite imposée par, disons, la savonnerie et la veuve. Pierrot ne posa pas la question qui lui brûlait les lèvres.

— Je n'ai pas vu les enfants, dit Tabarie en pleine mastication. Les plus jeunes, expliqua Nannette, ceux qui n'étaient pas encore en âge de gagner leur vie, couchaient en ce moment dans la cour sous une bâche tendue entre le chenil et le poulailler. Tabarie entendit les chiens pour la première fois. Ils se frottaient silencieusement contre la grille. Pierrot avait la main dure. Il louait des chiens fidèles et précis. Tabarie ne savait pas. Le poulailler était une gérance. Mais Nannette manquait d'expérience. Le propriétaire l'accusait de le voler. Tabarie comprenait l'absence de poulets sur la table. Une paire d'œufs aurait tout changé, certes. Mais il était repu. Chez lui, il rotait comme un Arabe. Il se retint et proposa qu'on mangeât les fruits sous la véranda en finissant le vin. Pierrot trouva l'idée bonne. Il se leva le premier. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas aussi bien mangé. Demain il volerait des œufs pour les enfants. Ils adorent les gober. Tabarie fouillait du regard l'ombre de la cour. Il distinguait peut-être la bâche, en tout cas il entendait le frottement des chiens contre la grille. Le poulailler était silencieux. Pierrot parla du renard dont il avait vendu la peau. Une pièce exceptionnelle, lui avait-on affirmé tandis qu'il la montrait, la tenant par les pattes aussi haut que possible. Il n'en tira presque rien, car le renard ne valait plus ce que vaut le vison. Nannette était mécontente. Il n'avait pas le sens des affaires. Il était bonasse ou bête comme ses pieds. Mais ce n'était pas le renard qui avait servi à acheter la chaise. Il était six heures. Nannette ne dormait plus depuis l'appel des matines. Elle était seule dans le lit parce que c'était jour de congé pour Pierrot qui avait amené les chiens, il était parti la veille, il avait rassemblé les chiens dans la cour et le directeur (Néron ?) avait confié son admiration à Nannette qui pensait au lendemain. Les chiens entraient tous dans le fourgon cellulaire. Le directeur se tenait au milieu de ses invités. Chacun avait sa voiture. Une jeune et jolie femme entretenait Pierrot en marge de ce cercle. Les chiens jappaient peut-être. Le fourgon voyagerait seul par la route principale. Les voitures emprunteraient des chemins de traverse, le directeur tenait à montrer à ses invités un certain nombre de curiosités qui selon lui les marqueraient à jamais.

Nuit des chiens.

Nannette s'en souvenait sous ce nom, comme elle se souvenait de la Nuit du bijou et de celle de la Chaise (qui manquait). Il y eut d'autres nuits pour alimenter la mémoire de Nannette. Nannette la nuit. Toute sa mémoire s'y retrouvait, peut-être intacte. Le propre de la nuit. Comme il y a un propre du temps ou un propre des saints. Bréviaire de l'angoisse. Le chahut continuait dans la cour. Le chenil était resté ouvert et les poules y étaient entrées pour picorer. Elle aimait les voir fouiller la terre, suivies de leurs petits que ses propres enfants refusaient de voir grandir.

— Vous ne retiendrez jamais tous ces noms, dit Pierrot à la jeune femme.

Il les lui répéta en désignant les chiens à travers la grille du fourgon. Elle avait une jolie bouche, les mots semblaient couler de source. De loin, le regard était seulement bleu, Nannette ne chercha pas en savoir plus, d'autant que le directeur l'assommait de flatteries à propos de Pierrot qui deux semaines plutôt était aux arrêts de rigueur, enfermé dans cette chambre sans fenêtre où elle avait couché une fois elle-même, un jour de disette.

— Nous allons perdre du temps, se plaignait un des invités.

Mais le directeur ne démordait pas, ils passeraient le dimanche à visiter des lieux de sa connaissance, ce soir on se divertirait autour d'un feu dans la cour du château, la chasse ne commencerait que demain. Nannette connaissait le château. C'était un fortin au bord de la rivière. Des Indiens vivaient dans les fossés. Il y avait de bons pisteurs parmi eux. Mais le rôle de Pierrot s'arrêtait aux chiens qu'il louait avec la promesse qu'ils seraient bien traités et bien nourris. On ne lui en demandait pas plus. D'ailleurs il voyageait avec le fourgon. Ils seraient arrivés avant midi. Il n'aimait pas confier ses chiens à des étrangers. Il avait l'impression de les abandonner. Quand il revenait les chercher, le dimanche suivant, il y en avait toujours un de blessé et c'était toujours triste à voir, il écoutait les explications qu'on lui donnait pour se dégager de toute responsabilité et il était quitte pour créditer son compte de misère, supportant les frais sans en calculer la portée. Il fallait passer la semaine dans cette perspective. Il modérait la boisson en cas d'urgence. Une fois on l'avait ramené de force au château en pleine semaine parce que les chiens étaient devenus agressifs. Il avait dessoûlé en chemin et une fois sur les lieux, il avait insulté du beau monde puis il avait été mordu par un de ses propres chiens. En conséquence, il le tua devant tout le monde, à coups de matraque. Il les avait écœurés. Ils ne voulaient plus le voir. On le laissa seul avec ses chiens. Il demeura une bonne heure à les regarder sans savoir ce qu'il devait faire maintenant. Il demanda à un Indien d'emporter le chien mort. Ensuite il donna à manger aux autres. Il les regarda encore longuement.

Au bout d'une heure, le directeur vint lui ordonner de s'en aller, le fourgon attendait, il ne perdait rien pour attendre, Pierrot demanda tranquillement en quoi consistait l'agressivité dont les chasseurs avaient été les malheureuses victimes. Il prenait des gants. Le directeur gonfla sa poitrine pour aspirer la fumée de son cigare puis ses paroles s'épanchèrent sur fond de ciel tropical, volutes tourmentées par les crispations de l'air en attente de pluie. Les chiens avaient un mauvais regard. C'était toute l'explication. D'ailleurs, il venait de tuer le plus agressif, eux-mêmes ne s'y étaient pas trompés, ils l'avaient tous désigné comme le meneur.

— C'est fou ce que les riches se sentent persécutés, pensa Pierrot. Ce sont les riches qui font le malheur des pauvres, d'où cette idée de persécution qui fragilise leurs défenses. Il n'y a qu'un ennemi, le pauvre. La réciproque de cette vérité est impossible à établir. Pierrot était complètement dessoûlé maintenant.

— Vous devez partir, dit le directeur, nous n'avons plus besoin de vous ni de vos chiens.

Pierrot était offensé. L'offense, c'est un cadeau que les riches font aux larbins pour diminuer la pauvreté. La réciproque est un mensonge. Et Pierrot ne se révoltait pas. Il manœuvrait dans les marges, mais il était toujours visible. Le directeur retourna dans le pavillon où les invités se chamaillaient à propos d'une perte de temps que rien ne pouvait compenser. S'en prendre à Pierrot ne résolvait rien. On l'observa depuis les fenêtres. Maintenant les chiens paraissaient parfaitement tranquilles. Ils regardèrent le fourgon s'éloigner. Sur son siège, à côté du muletier, Pierrot avait recommencé à boire. Ils arrivèrent chez lui en pleine nuit. Il dormait sur l'épaule du muletier qui se plaignait de son haleine, mais lui-même n'avait pas résisté à la tentation. Le fourgon rentra dans la cour. Une mule buvait dans la touque et les autres s'ébrouaient dans l'attelage. Le muletier siffla pour avertir Nannette. Elle l'éclaira avec la lampe de service. Pierrot n'eût pas aimé qu'elle en fît usage, mais il dormait. Le muletier l'aida à le coucher sous la véranda. L'haleine était infernale, il empuantissait la maisonnée, le muletier apprécia l'explication qui était une réponse à une critique qu'il avait formulée sans vraiment le vouloir, il n'aurait pas aimé que sa propre épouse le couchât sur le trottoir sous un pareil prétexte.

— Et les chiens ? Ils étaient à peu près tranquilles. Le problème était de les réintégrer au chenil. Le muletier se voyait mal assumer cette tâche. Il s'en alla avec les mules, laissant le fourgon au milieu de la cour. Les chiens s'agitèrent quand Nannette s'approcha de la grille. Elle ne les aimait pas. Elle aimait les oiseaux, mais les rapaces l'inquiétaient. Les chats la séduisaient, et peut-être aussi les chevaux, les animaux l'intranquillisaient au point qu'elle ne dormait jamais en leur présence. Le muletier avait refusé de pousser le fourgon près du chenil, à une distance qui la mettait à l'abri de l'influence des chiens sur ses nerfs. Il avait raison. Demain matin, le fourgon serait à l'ombre, tandis que c'était le moment de la journée où le chenil était inondé de lumière. Nannette n'avait pas insisté. Le muletier espérait seulement dormir dans son lit. Il avait épousé une enfant dans l'espoir de la dominer mais c'était elle finalement qui lui imposait ses caprices. Nannette retourna se coucher. Les chiens gémissaient. Ils ne le réveilleraient pas. Et elle ne dormirait pas. Elle somnolait cependant lorsqu'elle l'entendit ouvrir les grilles du fourgon. Les chiens trépignaient en jappant. Le soleil était levé. Il rentra et la battit avant de s'endormir à sa place dans le lit. Elle alla se rincer le visage dans la touque. Les chiens étaient couchés. Il y avait une poule parmi eux. Nannette s'approcha du chenil. La poule montra son profil et s'immobilisa encore. Les chiens l'ignoraient pour l'instant. Il se la disputèrent sur le coup de midi, réveillant Pierrot qui s'était déjà levé une fois pour fouetter un enfant qui pleurait. Nannette ferma les yeux. Il y avait toujours un moment dans la journée pour éclairer son impuissance.

Le muletier vint chercher le fourgon dans l'après-midi. Il amenait deux condamnés à mort à (ici nom de la ville) où la veuve était installée pour une semaine entière. Nannette avait nettoyé l'intérieur du fourgon. Il l'en remercia. Elle lui faisait gagner du temps. À peu près le temps qu'il avait perdu ce matin en cédant au caprice de sa jeune femme qui voulait acheter une fanfreluche. Il ne dit pas ce que c'était, comme babiole. Il se fichait du prix qu'elle avait coûté. Il avait perdu du temps et c'était une autre femme qui le retrouvait. Il lui serra la main. Pierrot était sous la véranda.

— Fiche le camp ! dit-il d'une voix tranquille.

Le muletier dit oui monsieur, il n'avait pas terminé son histoire, dit Nannette qui le retenait par la manche, il n'avait aucune envie de la terminer maintenant, même si Nannette lui proposait un verre, à quoi ressemblaient les condamnés à mort ? Il ne pouvait vraiment pas rester. Il attela les mules sans répondre aux questions de Nannette qui s'amusait. Quand il eut fini, il salua encore puis il grimpa sur son siège.

— La prochaine fois, dit-il en s'en allant, la femme et le travail me tuent, des fois je ne sais plus où j'ai la tête.

Pierrot n'avait pas bougé. En passant, le muletier avait dit monsieur Desforges et il avait incliné la tête pour remplacer les mots, il n'aurait peut-être pas aimé qu'on l'obligeât à les prononcer, il avait la réputation d'une tête dure mais il manquait d'intelligence. Pierrot les haïssait et il haïssait le système qui les nourrissait et où il avait sa place. Il se figurait clairement cette échelle mais préférait l'image du cercle réduit à une circonférence et un point central. Le monde était à la circonférence, réduit à l'égalité devant la mort, les bons comme les méchants. La vie était une question de vitesse de rotation et de vertige. On pouvait trouver le bonheur dans la pulpe d'un fruit, rarement dans le cœur d'une femme et quelquefois dans le travail, personne ne ressemble à personne ou du moins on n'est jamais sûr de ressembler à quelqu'un.

Nannette lui demanda de l'argent. Quand il revenait du château, il avait de l'argent, il n'avait pas eu le temps de le dépenser. Ils étaient généreux, ils savaient mesurer cet écart, ils ne se trompaient jamais, tandis qu'un pauvre est toujours dans l'erreur. Il lui donna les sous qu'elle demandait, elle les compta. Elle regrettait pour le chien. Il regrettait aussi. Il y aurait d'autres chiens tués par sa colère. Celui-ci était simplement le premier. La vie de Pierrot subissait tristement ces segmentations de débuts et de fins. Il était capable d'énumérer ces fragments de quelque chose qui étaient comme posés sur la vie, quelque chose d'immobile et de clairement minéral, dessous il était seul représentant de la vie animale et le végétal commençait le pourrissement. L'odeur même de la moisissure le déroutait. Il préférait l'excrément, et pensait à s'y vautrer. Mais il ne mit jamais en pratique ce que lui inspiraient les coulures et les dégoulinements de son esprit. Un mur est forcément percé d'une porte. La porte était là avant vous et vous arrivez après le mur. La clé vous appartient. Il fourrageait les serrures et on s'en plaignait. Il n'était pas seul et le regrettait toujours. Elle ne parlait jamais de Pierrot. Elle n'avait pas d'amis. Elle parlait rarement aux femmes. Les hommes l'ennuyaient. Elle les perçait à jour si c'était nécessaire, sinon elle les oubliait et ils ne manquaient pas de s'en étonner quand ils revenaient. Ce qu'elle pensait d'elle-même ne devait pas avoir beaucoup d'importance. Elle n'avait jamais rien changé, sauf sa propre vie, deux ou trois fois, elle ne savait plus, elle se souvenait trop bien de la première fois. Sinon les autres se chargeaient de l'influencer. Pierrot était plus discret, par nature et non pas par effort de ne pas lui nuire, il se fichait bien de son bonheur, il ne l'aimait pas parce qu'elle était laide, il ne le lui avait dit qu'une fois à propos des hommes avec qui elle couchait pour de l'argent. Les hommes revenaient. Et elle était toujours là. Leur argent ne suffisait même pas à entretenir les gosses qu'ils lui faisaient. Elle était perdante. S'en rendait-elle compte ? Il aimait lui ouvrir les yeux. Elle s'efforçait de croire à ce qu'elle voyait. Il avait des mains puissantes quand il lui tenait la tête de cette manière pour la regarder. Il aimait le bleu de ses yeux et ses taches de rousseur. Sa peau était peut-être aussi douce qu'il eût aimé qu'elle fût. Il la caressait rarement, ou alors avec un objet, il l'avait caressée avec l'ampoule contenant le bijou, avec un galet porte-bonheur trouvé dans une rivière qui pouvait être celle de son enfance, il lui réservait la douceur et l'infini d'une sphère à la mesure de sa main, simple géométrie destinée à rompre momentanément la dureté de ses poings.

Un jour elle accoucha dans le cellier de l'appartement du directeur où elle nettoyait des cuivres. La femme du directeur, qui n'avait pas d'enfants, prétendait avoir souffert plus qu'elle. L'enfant gigotait dans un torchon. Le directeur lui avait souhaité bonne chance puis il lui avait reproché en riant de ne pas vouloir ouvrir les yeux. Nannette était déjà debout, prête à s'en aller. Il lui offrit le torchon et des fruits qu'il plaça lui-même dans le revers de sa robe. La négresse de service transporta l'enfant jusqu'à la maison. Pierrot était en mission. Il n'avait pas précisé la nature de cette mission. Il s'absentait pour un temps indéfini. Elle avait songé à ces voyages en France qui pouvaient durer plus de trois mois, et trois autres pour le retour.

— Une mission, en effet, dit le directeur, il l'aurait informée si elle avait été son épouse (celle de Pierrot) et s'il avait été certain que l'enfant était de lui (enfant de Pierre), pensa-t-elle en recevant les fruits.

— Je me charge de l'enfant si madame permet, avait dit la négresse.

Madame, ce n'est pas toi, avait bêtement pensé Nannette, mais elle. Elle avait été gentille après tout. Elle regrettait pour la douleur et pour le sang sur le tapis de la salle à manger. C'était sa douleur et son tapis. Quand Pierrot rentra, l'enfant était mort. Les fruits n'avaient pas suffi à le maintenir à la hauteur de la chance que lui avait souhaitée le directeur. Il alla se recueillir sur la fosse. Un fossoyeur chaulait un corps. Poussière ou lumière, nous n'avons pas d'autre alternative. Il jeta la poignée de fleurs dans le coin de la fosse où le fossoyeur se souvenait d'avoir enterré un enfant. Peu importait. Pierrot ne ressentait aucun chagrin.

Il alla jeter un coup d'œil sur la concession qui avait été la sienne avant qu'il ne se mît dans la tête de rentrer au bercail pour y vivre encore et y mourir au milieu des siens, s'ils existaient, si leur existence avait conservé cette force que les fruits de l'imagination ne possédaient pas en échange. L'emplacement était toujours vide. Il avait fait des envieux à l'époque, à cause du rocher qui était une stèle magnifique. Le rocher pouvait ressembler à quelque chose, les avis ne manquaient pas. Son ombre était une horloge fidèle mais il n'y aurait personne pour compter les jours. La terre était presque noire, avec une veine d'ocre en diagonale. Il avait peint en blanc les bornes qui étaient de simples pierres recueillies sur le tas de terre que le fossoyeur extrayait d'une autre tombe. Un pin dominait l'endroit. Il venait souvent s'y recueillir à l'époque. Le galet n'était pas un galet. Il ne l'avait pas trouvé dans une rivière comme elle l'avait cru pendant longtemps. La rivière n'était pas celle de l'enfance ou l'enfance ne connaissait pas de rivière. Il avait interrogé la science du fossoyeur qui pensait que le galet était un fruit de la foudre. Il lui en montra les effets sur une croix de fer réduite à la géométrie étrange d'une griffe ou d'un sabot. Serre chaude, le fruit était un autre galet à la surface duquel on devinait encore la couronne d'épines. La forcerie s'exerçait avec une précision d'enfer. Il lui montra les arbres dont il s'occupait quand les morts ne le dérangeaient pas. Le pin raturait le ciel en tous sens. Il avait caressé le galet à deux mains pendant le temps de ses explications. Il regrettait de ne pas l'avoir vu à temps, sinon il aurait lui aussi était attiré par cette convexité oblongue.

— C'était du verre fondu, affirmait-il. Son propre père était mort foudroyé au bout de la bêche qu'il transportait sur l'épaule. Il revenait du jardin. Sa cruche, qu'il tenait à la main, s'était transformée elle aussi en une espèce de galet qu'on n'avait pas conservé parce qu'on craignait qu'il portât malheur. Il n'était pas superstitieux mais il le deviendrait peut-être en présence d'un aérolithe. Avait-il, Pierrot, entendu parler de ces corps célestes ? Ces pluies le fascinaient. Il redoutait d'en être la victime, quoiqu'il ne connût pas d'exemple de mort de cette façon-là. Le mot était nouveau. La vulgarisation aussi. Il lisait un bulletin spécialisé dans les choses de l'espace qui est un infini incompréhensible. Faire semblant de le comprendre ne résolvait rien, la question demeurait et on n'avait pas le temps d'y répondre ni de trouver le moyen de ne plus y penser. Il ne croyait pas au progrès.

— Pour y croire, faut accepter l'histoire, c'était au-dessus de ses forces, il haïssait les personnages historiques. Il avait creusé la fosse d'un de ses personnages qui tenait à finir en terre avec une pierre dessus. La pierre s'inclinait et menaçait tous les jours de s'enfoncer dans la terre. Il la soulevait pour glisser dessous des cailloux qu'il avait en réserve dans la broussaille, mais la pierre était opiniâtre et la terre vorace. Un graveur était venu une fois pour réparer l'outrage de la pluie. Il s'était plaint de la qualité de la pierre qui finalement, sous l'action du burin intempestif, s'était coupée en deux parties inégales, la séparation était oblique et on la remplissait de petits cailloux, mais ce n'était pas lui qui se chargeait de ce labeur, ils amenaient des coquillages dans leur chapeau et dans les jupes des fillettes, il n'aimait pas les voir s'agenouiller pour déposer obstinément ces petits cailloux dans la brèche qui était gourmande, peut-être exigeante, à quoi pouvaient-ils donc penser en se livrant à cette espèce de rituel ? Quand la pierre s'est fendue, le graveur l'a encore frappée avec son marteau puis il est resté prostré, il se demandait sans doute comment il allait expliquer ce mauvais travail ou bien l'explication lui semblait évidente et il cherchait une solution qui satisfît les adorateurs du personnage dont il n'avait restauré que la moitié du nom. Ils s'expliquèrent dans l'allée, à la tangente de la tombe, le fossoyeur les observait. Il s'était promis de ne pas intervenir s'ils en venaient aux mains. Il avait été le témoin d'un grand nombre de querelles. Le monde entier contenait dans cette fresque. Il était conscient d'être un sage. On le félicitait quelquefois parce qu'il avait trouvé le mot qui convenait à l'attente. Il sidérait peut-être mais n'eût pas aimé que ce pouvoir fût l'objet d'une flatterie. Pierrot le rassura. Il n'était pas venu pour le flatter seulement parce qu'il avait été attiré par cet étrange galet qui n'était peut-être pas un galet.

— Si je l'avais vu avant vous, dit le fossoyeur en pelletant au fond du trou (il n'avait pas cessé de pelleter en parlant sauf pour examiner le galet que Pierrot avait consenti à lui confier parce qu'il n'y croyait pas encore), il serait à moi maintenant.

Le galet commençait à prendre un sens. Il y eut une Nuit du galet.

— Je ne sais pas ce que c'est, avait dit Pierrot, ça ne vaut rien.

Il avait tenté de le briser sous la masse. Du verre aurait éclaté en mille morceaux. Il chercha le coup porté une minute plus tôt. La surface du galet était intacte. Il y avait un galet dans son enfance. Il n'y avait pas de rivière. Il ne l'avait pas trouvé dans le cimetière où reposait son père. Il commença à la caresser. Elle voulait parler de la concession. De cet argent. Il voulait s'éterniser proprement. On le jalousait parce qu'il était arrivé le premier après l'agrandissement du cimetière. L'emplacement était marqué par un piquet d'acacia numéroté. Il nota le numéro et le fit enregistrer à son nom. Ce fut tout. Depuis, personne n'était venu lui avouer la jalousie dans laquelle le mettait cette possession injustifiable en tout cas par la position qu'il occupait sur l'échelle sociale.

La fosse serait empierrée et cimentée. Il avait voulu entreprendre lui-même les travaux mais on le lui avait interdit. Il avait apporté les outils. Le fossoyeur s'était amené aussitôt pour lui expliquer qu'il était en train de violer un privilège. Il mettait le mot privilège à la place du mot droit qu'on s'habituait depuis peu à mettre à la place du mot privilège, bien que les temps eussent encore changé, mettant le désir des uns à la merci des autres qui sont toujours les mêmes. Une discussion s'ensuivit. Pierrot ne démordait pas. Le fossoyeur devint menaçant. L'excavation était son affaire. De droit. Personne ne pouvait ni le contester ni se substituer à lui sans sa permission.

— Or, ma permission, Monsieur, je ne vous la donne pas.

Pierrot en convint finalement. Il n'avait pas l'intention de manger le pain d'un pauvre bougre qui le défend sans penser aux conséquences.

— Il n'y a pas de conséquence, déclara le fossoyeur, je creuserai ce trou, et il l'informa du prix. Pierrot était d'accord. Il ne marchanda pas. Il consulterait les tarifs seulement pour s'assurer que le fossoyeur n'abusait pas de ses privilèges. Une fois le trou creusé, il l'empierrerait lui-même.

— Ça m'étonnerait, dit le fossoyeur.

Il donna le nom de l'entreprise qui se chargeait de ce genre de travaux, puis, pour ne pas se trouver de reste, il donna aussi le nom du lapidaire qui avait le monopole des meubles. Pierrot s'était endetté malgré lui. Le fossoyeur lui révéla l'échelle des prix et lui en montra des exemples. Ils se promenèrent longuement dans les allées du cimetière. Le fossoyeur n'avait pas caché son peu d'estime pour les gardiens du bagne mais Pierrot serait le premier sans doute à être inhumé dans ce cimetière. En tout cas il était le premier à en posséder une parcelle. Il le renseigna alors sur les jalousies que cette possession alimentait presque publiquement. Le directeur du bagne (Néron ?) avait été un des premiers à la contester. Pierrot dit qu'il n'avait jamais eu vent de ses prétentions. Il avait payé ce qu'on lui avait demandé. Il conservait religieusement le bout de papier. Personne n'en annulerait l'écriture dans le registre où il avait lui-même signé.

— Ça n'arrive jamais, dit le fossoyeur, sauf quand ça arrive.

Pierrot allait y penser tout le temps maintenant qu'il savait. Il n'interpellerait pas le directeur pour le remettre à sa place, même au plus profond de ce délire tremblant qui était aussi une découverte récente, d'après le fossoyeur qui aimait ces éclairages nouveaux, il faillit parler encore des météorites mais Pierrot n'avait plus le cœur à se laisser dorloter par ces concepts venus d'ailleurs. Il caressait le corps de Nannette avec le galet. Elle avait peut-être raison au sujet de la concession du cimetière. Il ne trouverait pas l'argent pour faire construire le caveau, puisqu'il n'était plus question qu'il le construisît lui-même. Il rangea les outils dans la cabane qui faisait partie de la gérance du poulailler. Nannette n'aimait pas les outils neufs. Elle le harcelait. Peu de temps après une maladie décima toute la volaille. Des ouvriers vinrent démonter les installations et ils les emportèrent dans un camion dont les mules avaient sué toute l'après-midi en plein soleil. Le terre-plein attira les enfants. Pierrot avait sorti les outils de la cabane mais en rentrant le soir il s'aperçut de leur disparition avant même de se mettre à manger. Il ne dit rien. Nannette non plus. Il la caressa pendant une bonne heure avec le galet dont il se mit à lui parler. Elle finit par le prendre dans ses mains pour l'observer.

C'était un bel objet. Il y en avait de semblables dans les salons de son enfance, dans une vitrine où la trace de ses doigts trahissait toujours une curiosité qu'on avait d'abord trouvée inadmissible, puis malsaine et, avec le temps d'en finir avec la prime enfance, maladive. Il l'écouta. Il pensait à la concession. Le pin et le rocher, le bleu de la mer, il avait pensé à élever la pierre à la hauteur du regard d'un enfant qu'on aurait été obligé de soulever pour satisfaire son instinct de reconnaissance. Enfant, il adorait déchiffrer ces absences. Il comparait les patines, puis la matière même des pierres le provoqua, il surveillait l'agencement chaque fois mis en péril à l'approche de l'hiver, l'hiver modifiait la géométrie des terre-pleins, il arrivait qu'on prolongeât une allée, un hiver on fit même tomber le mur pour en construire un autre un peu plus loin, il pleuvait, il plut pendant tout le temps des travaux, il se souvenait de cette pluie et du visage dégoulinant des ouvriers qui clignaient des yeux et se frottaient le visage pour le regarder, il était sous le porche d'un caveau, à l'abri de la pluie, il vit le premier flocon, ils levèrent la tête et maudirent le ciel comme s'il leur appartenait.

— Je ne possède rien, dit-il à Nannette, que ce lopin de terre.

Peu importait que ce ne fût pas de la bonne terre.

— Il y a des terres à cultiver, des terres à maison bourgeoise, des terres au pied des montagnes et d'autres dont on n'a pas idée, mais rien ne m'appartient, sinon ce carré qu'il avait délimité avec des pierres blanches.

Il admettait maintenant que son idée avait été mauvaise dès le début. Il avait vu l'affiche au tribunal où il attendait qu'on eût fini de juger un pauvre type dont il avait promis de donner des nouvelles. On agrandissait le cimetière et on donnait le prix des concessions. Il posa le doigt sur le prix qui convenait à sa bourse. Au cimetière, le gardien écouta ce prix, puis il le conduisit jusqu'au bout d'une allée où il s'arrêta. Il n'allait pas plus loin à cause de la boue. Il montra le pin. Pierrot le remercia et il alla tranquillement voir la parcelle. Le terrain avait été labouré par les sabots des chevaux.

Il avait vu les chevaux sur la place. Les valets parlaient le même patois que lui mais il ne s'approcha pas. Il reconnaissait ces visages, presque tous lui disaient quelque chose, des noms commencèrent à prendre de l'importance, il partit avant de ne plus pouvoir résister à la tentation de poser des questions. Il y avait cette nostalgie en lui. Il haïssait ce sentiment. Il savait trop bien qu'il finirait par le satisfaire.

Tabarie, plus tard, lui proposa ce voyage. L'image des chevaux sur la place avec leurs valets immobiles et bavards, lui revint en mémoire. Tabarie perçut le sens de cette attente. Il était discret en la matière. Puis les yeux de Pierrot se remirent en mouvement. Il ne savait pas pour le voyage. Il obtiendrait un congé, là n'était pas le problème. Il y avait Nannette et les enfants, les chiens. Il n'avait pas dépensé l'argent de la concession qui lui avait été payée dix fois son prix. L'argent était à la banque. Il voulait réfléchir. Oui, le voyage en France. Il avait pensé à un aller sans retour une fois acquis tous les avantages de la retraite. Il n'avait plus ce désir de retrouver ailleurs ce qu'on a perdu chez soi. Regrets essentiels. Nannette préférait l'argent. Mais ils n'y touchaient pas. Ce n'était que le prix d'une mort tranquille. Il l'avait payé, avait possédé un temps l'objet de ce désir et il avait eu la possibilité de se rétracter. Maintenant le voyage. Et la perspective d'une vision qui sans doute parachèverait sa reconnaissance. Il avait pensé à une pierre oblique qu'on peut lire les mains dans les poches sans se baisser. Il n'avait même pas les moyens d'une simple dalle qu'on finirait par abandonner à son enfoncement, aux cassures, à l'éparpillement aussi, au recouvrement, à l'oubli véloce, à l'infidélité surtout, l'oubli n'est rien sans cette perfidie. Tabarie écoutait.

Maintenant Pierrot évoquait des souvenirs d'enfance. Valets et maquignons sous le couvert de l'église, la paille voletait devant ses yeux, il avait arraché une plume au paon et son père avait payé le prix de cette offense. Il n'avait pas vu le travail des chevaux dans le cimetière. On n'avait pas construit le mur. La broussaille délimitait l'étendue des nouvelles concessions. Il s'était juché sur le rocher. Comme un enfant. Le rocher lui plaisait. Il y graverait son nom et dans la pierre de la dalle, il laisserait un graphisme révélateur de son passage sur la terre. Trois jardinières borderaient ce coin de paradis. Elles n'attendraient pas longtemps son retour du purgatoire. Mais quelles mains en renouvelleraient l'existence ?

— On ne peut pas penser à tout, dit-il, ou alors si on a vraiment pensé à tout, il n'est plus possible de mettre de l'ordre dans sa tête.

Bourdon. Mouron. Tabarie connaissait les mêmes sentiments. Il redoutait cette égalité mais n'avait pas le pouvoir de prendre l'avantage sur l'autre en matière de sentiment et de sentimentalité. Il y avait encore de la paille, se souvenait Pierrot et des Indiens la récupéraient, ils la ficelaient et la chargeaient sur le dos des femmes qui descendaient en trottinant la pente boueuse des nouvelles parcelles marquées de loin en loin par des piquets d'acacia. Il les voyait remonter sur l'autre pente. La montagne était écrasante, le vert de ses adrets était peut-être la couleur d'une autre profondeur, il avait lu cette exigence dans le regard des Indiens, des femmes surtout, des enfants jouaient à se poursuivre en tournoyant autour des piquets, il n'entendait pas leurs rires. D'autres cueillaient des baies dans la broussaille. Ils étaient plus proches. Il pouvait voir leurs yeux. Il se dit : c'est leur terre. Ils le dépossédaient, non pas par envie, mais parce qu'ils s'estimaient propriétaires de ce qui allait lui appartenir. Il les haïssait. Il allait commencer par ce lopin de leur terre. Un jour il posséderait une parcelle dans une rue naissante. Il y construirait une maison. Il y mourrait, le corbillard ferait ce chemin et, dans les jardins de Saint-Patrick, il s'éterniserait au pied de ce rocher, la nature se chargerait de recommencer le pin, l'océan était la preuve de cette éternité, une preuve visuelle, étrangère au langage des hommes qui ne possèdent jamais ce qu'ils voient mais seulement ce que leur langue décrit, en art comme en droit, ces deux mamelles de la langue. Il paya le lendemain. On lui demanda même de signer et on lui donna une enveloppe contenant les références de la preuve qu'il était propriétaire. Ils conservaient cette preuve dans leurs bureaux. Cette idée le décourageait toujours mais il ne la commentait plus. Il se contentait maintenant de saluer et de tourner le dos, et il prenait soin de fermer la porte derrière lui. Les couloirs, les escaliers lui paraissaient trop réels. Il entrait dans la rue comme dans un rêve où la réalité est fragmentaire, chacun de ces fragments ayant le pouvoir de projeter la conscience dans un domaine connu où il ne reste plus qu'à faire usage de ses droits, quitte à bafouer la vérité, le bagne en était la preuve, et la guillotine la meilleure représentante des moyens à mettre en œuvre pour pouvoir vivre ensemble, heureux et malheureux.

En apprenant cette nouvelle, Nannette s'effondra. Il avait payé la concession avec l'argent de la chaise.

— Quelle chaise ? demanda-t-il.

Elle la lui montra. Il tomba des nues. C'était une chaise de style qui sentait l'encaustique et la naphtaline. La tapisserie était vert et or, tout en arabesques symétriques. La menuiserie encadrait de blanc cette aristocratique géométrie. Des clous d'argent en forme de fleurs ponctuaient une frise où l'on distinguait des ocres et peut-être du bleu. L'objet respirait cette beauté qui impose d'abord son équilibre. Tous les beaux meubles qu'il avait eu l'occasion d'observer, sans les admirer d'ailleurs, reposaient sur quatre pieds. À la maison, on préférait s'en tenir au tabouret et la table était bancale comme les armoires. Il avait même vu un cinquième pied sous un bahut monumental. Nannette dit : je pensais avoir réglé la question. Elle avait l'air désespéré mais elle riait doucement.

— Qu'est-ce qu'on en ferait ? dit-il, demandant aussitôt : qui réclame cet argent ?

Le fils aîné était escrimeur dans une baraque foraine. Elle prononça son nom. Il avait lui-même jeté aux ordures un daguerréotype où il était portraituré en développement. Il avait conservé l'encadrement pour un cheval mais la gravure était trop chère et il avait renoncé. Il (Pierrot) avait pensé à lui avant même qu'elle prononçât son nom. Il avait séjourné une fois en prison mais il n'y avait pas eu de procès. Ensuite il avait tué en duel l'amant préféré de sa maîtresse et on avait longtemps discuté son droit de se battre en duel, pour finalement se mettre d'accord sur la nature réfractaire qui avait motivé sa vengeance à la place de l'honneur. Il s'était enfui en laissant des dettes. On l'avait poursuivi jusqu'à l'orée de la forêt vierge. Il revint quelques années plus tard en habit de saltimbanque. Il s'escrimait avec des spectateurs désireux de le vaincre pour empocher le pactole qu'il défendait avec une rage peu compatible avec les données du spectacle.

Le chef de la troupe était un ami et un complice. C'était aussi un révolté et il volait avec emphase. Nannette ne l'avait rencontré qu'une seule fois. L'homme était à bout de nerfs. Il lui expliqua l'affaire. Il s'embrouilla et recommença plusieurs fois un passage qui mettait en jeu la cohérence de son explication. Nannette tremblait. Il faisait chaud dans la roulotte. Il lui avait servi une eau vaguement rafraîchie. Elle avait peut-être le goût de la fleur d'oranger. L'homme finit par trouver la cohérence qui manquait à son propos. On en venait clairement au prix de la chaise. Il était exorbitant. Elle n'avait pas vu la chaise et s'imaginait que l'autre lui mentait. Mais le fils prodigue confirma le prix et l'histoire. Le bourgeois qu'ils avaient volé ne démordait pas. Il avait accepté qu'on lui rendît les meubles et l'argenterie. Fors la chaise qui lui déplaisait depuis toujours. Ils avaient longtemps discuté mais il n'y eut rien à faire. Il exigeait le prix de la chaise. C'était son prix. Ils s'étaient renseignés. Le fils tenait son cigare en sixte et soufflait la fumée en ouvrant la bouche pour parler. Il parlait de l'argent de son père. Il en connaissait l'existence à la suite d'une enquête au cours de laquelle il avait réussi à provoquer une indiscrétion. Même le montant n'avait pas échappé à ses recherches. L'homme avait cherché de son côté mais l'ancienne maîtresse à laquelle il avait pensé était morte depuis longtemps. Il était furieux de revenir bredouille mais, dans la diligence, il avait jeté les bases d'un nouveau coup qui les tirerait de cette méchante affaire. Le fils de Nannette lui parla de l'argent de Pierrot. Ils attendirent que Nannette trouvât le moyen de le convaincre. L'achat de la concession mettait un point final à sa tentative de sauver un fils qu'elle n'avait pas mérité. Pierrot l'injuria lentement. Son rêve se déchirait.

— Qu'ils aillent au diable ! finit-il par dire.

Il avait pris le temps de réfléchir, sinon elle aurait eu raison. La chaise était parfaite. Pas une éraflure, ni déchirure, elle était parfaite et presque respectable, seulement ce n'était pas un objet dans la possession duquel il eût aimé entrer, d'ailleurs, s'il en payait le prix, en devenait-il propriétaire ? Nannette n'en savait rien. Elle avait amené la chaise en gage seulement et elle le resterait peut-être s'il en payait le prix.

— C'est une histoire de fous, déclara-t-il.

Mais il ne voulait pas voir son fils. Il ne voulait même pas lui parler par l'intermédiaire de Nannette. Quant à l'homme, comme elle disait, il pouvait aller se faire pendre ailleurs, il ne le sauverait pas, au mieux avait-il encore le moyen de payer la moitié du prix exigé par le bourgeois pour solde de tout compte.

— La moitié ? fit Nannette.

La moitié du voyage. Il avait parlé un peu vite. Il se tut. Nannette l'interrogea. Il répondit par des ouis et des nons qui ne disaient rien du voyage. Tabarie avait promis de payer l'autre moitié, celle du retour, mais c'était peut-être un piège, et Pierrot redoutait en secret d'avoir la faiblesse de tomber dedans. Cette chaise le sauvait au fond. Tabarie comprendrait ou bien il en serait réduit à comprendre.

— La moitié, dit Pierrot, parce que c'est tout ce que je possède, la chaise en plus.

Les larrons avaient plutôt pensé à un prêt. Mais le bourgeois s'impatientait. Ils acceptèrent. Pierrot ne vit jamais le bourgeois. Il ne sut même pas s'il avait existé. Il ficela la chaise dans le feutre que Nannette avait déniché.

— Une seule éraflure, avait-il psalmodié au-dessus de la chaise, une seule !

Un des louis qu'il possédait était éraflé et il valait moins que les autres. Ce que ça vaut, cet infiniment négligeable aux yeux du profane qui ne regrette que l'atteinte portée à une perfection qui n'est ni la couleur de l'or ni les mérites de la gravure !

Le fils disparut de nouveau. Nannette rendit visite au chef de la troupe juste après une représentation. Celui-ci était furieux. L'histoire du bourgeois était un faux. Nannette rit. L'homme se dressa sur ses ergots.

— J'étais au courant, dit-il.

Le rire de Nannette redoubla. Il l'atteignait au cœur même de son problème existentiel.

— Au courant de quoi ? dit Nannette et elle partit sans boire le breuvage qu'il avait confectionné pour elle.

Elle s'en trouva mieux. Mais cette fois, pourquoi avait-il cherché à la droguer ? Il vint à la maison.

— Je m'appelle Felix.

Il paraissait décontenancé. Il entrait dans la maison d'un pauvre. L'exiguïté de sa roulotte était joliment meublée. Ici, la pièce dans laquelle il se tenait (il doutait qu'il y en eût une autre) n'avait pas de sens et il fut bien incapable de lui donner un nom. Nannette passa à travers une couverture suspendue à un fil de fer. Elle reparut avec des verres et une bouteille. On est pauvre mais pas complètement démuni. Il n'était pas riche, bien qu'il eût hérité. Quoi, il ne le disait pas. De qui, d'une tante sans descendance qu’il n’avait jamais vue ni connue. Il en parlait par ouï-dire. Elle avait réussi dans la rôtisserie. Elle nourrissait des soldats en vadrouille, des notaires en vacances et des farfelus à l'aventure de leur désir. C'était tout ce qu'il savait. On disait qu'elle s'était prostituée avant d'ouvrir cette rôtisserie. Il n'aimait pas cette idée. Non que l'idée de prostitution le choquât. C'était un commerce comme les autres.

— Alors quoi ? fit Nannette un peu agacée par ses préambules.

L'essentiel n'était-il pas d'avoir hérité ? Il aimait la route. Il ne voyageait pas. Il prenait la route parce qu'elle menait quelque part. Il avait travaillé dur et un peu entamé l'héritage de la tante (ici le prénom de la tante). Tiens, elle s'appelait (ici le prénom de la tante). Comment avait-il rencontré Antoine ? C'est la première fois depuis longtemps qu'elle prononçait ce nom. Il ne l'avait pas rencontré. Il avait frappé à sa porte pour demander du travail. La scène se passait un. Il était. On attendait la. La soirée avait été. Et le moral était. Il lui avait proposé d'occuper provisoirement le poste de lutteur lâché un temps par le titulaire pour des raisons familiales. Antoine savait lutter mais il avait besoin de leçons.

— Il a commencé comme lutteur ? dit Nannette.

— Oui. Comme lutteur.

Puis le lutteur en titre est revenu. Antoine était devenu un ami. Il finit par confesser sa déroute. Avoir tué un homme le déroutait encore. Il regrettait de ne pas avoir tué aussi la femme. Il avait songé au suicide. Il aimait lutter. Il secouait durement les barons. Sinon, il laissait une chance au parieur qui ne perdait rien s'il perdait. Il gagnait toujours avec eux, c'est la règle. Et il détestait jouer la comédie avec les barons. Il redoutait cette possibilité de trahison. Et il était dur avec eux. Ils s'en plaignaient. Mais Antoine ne les écoutait pas. Son passé le rongeait. Il m'avait parlé de cet endroit. C'était les mots exacts.

— Mais j'avais pensé qu'il exagérait sa misère.

Il n'était qu'un personnage qui ne trouvait pas les portes du roman.

— Qui a eu l'idée de la cambriole ? dit Nannette.

Felix avait besoin d'un peu d'argent. Il n'avait pas payé le fourrage. Un huissier l'avait déjà à l'œil. Il rodait dans la limite du campement. Il savait sans doute aussi pour l'héritage. Comment ne pas mépriser cette scorie ? Mais n'est-on pas toujours le serviteur de quelqu'un ? Un point sur le cercle qui est tout ce qu'on peut savoir de la roue qui tourne. La chaise valait deux fois le prix réclamé par le fournisseur. Il lui promettait sa part. Voyait-elle une seule raison de ne pas lui faire confiance ? Son fils était parti avec le prix de la chaise. Une moitié lui revenait comme par miracle. Mais la chaise appartenait à Pierrot maintenant. Il l'avait payée après tout. C'était avec lui qu'il fallait en discuter. Elle n'y pouvait rien. Sauf plier l'échine pour recevoir des coups.

Il la plaignit. Il avait battu une femme une seule fois dans sa vie. Il se le pardonnait parce qu'il n'avait jamais recommencé. La femme en question le haïssait peut-être toujours. Mais elle avait reçu le prix de son infidélité. Pierrot ne réglait pas des comptes. Il se soulageait. Elle ne payait rien généralement, et si elle payait, c'était deux ou trois fois le prix. Elle ne pouvait même pas lui montrer la chaise. Elle était dans la cellule d'un bagnard.

— Un bagnard ?

On les reconnaissait à la propreté de leur chemise. Il les avait vus descendre enchaînés le Passage des Tristes, a. Un vieux vaisseau de haut bord les attendait. Un arracheur de dents proposait ses services. Des femmes longeaient l'autre trottoir en se voilant la face. Il était à avec une. Il dépensait cette partie de l'héritage qu'il avait reçue en espèces. Le pain et le vin. Elle était charmante mais parlait une autre langue. Il l'avait battue pour ne pas perdre la face. Il l'avait battue devant les autres. C'était facile. Les femmes n'ont aucun moyen de défense. Il avait eu du plaisir et il le lui avait confessé. Elle l'avait trouvé ignoble et elle le lui avait dit. Mais cette fois il ne trouva pas la force de la frapper comme il le désirait. Elle était par terre, les jupes relevées, et elle l'insultait dans sa langue. Il connaissait ces insultes. Elles ne flattaient pas ses origines. C'était un peu vrai. Mais il était orphelin et il avait hérité. Il lui donna une pièce d'or. Il regrettait. Elle se calma.

— Pour moi ? dit-elle.

Elle s'en alla. Il ne chercha pas à la revoir. La goélette dans laquelle il embarqua rejoignit le vieux vaisseau de haut bord en plein milieu de l'océan. Ils naviguèrent de concert pendant trois jours. Il ne demanda pas d'explication. Puis le vent se leva et la goélette disparut à l'horizon. Il avait trouvé un emploi sur la galère. Le voyage n'en finissait pas. Il maigrissait parce qu'il en était réduit à manger ce qu'on lui donnait et qu'il n'y avait rien à acheter. Il buvait pour parler de la femme qu'il quittait. Ce voyage insensé n'était pas celui du retour, mais de l'abandon. Il payait ce qu'il buvait, aussi, en arrivant au port, il reçut la totalité de son salaire. C'était toute l'histoire.

Comment il avait flambé les Espèces.

En mettant le pied sur le quai, il se doutait qu'il avait joué gros. Et son oncle l'attendait. Et il le sauva. Il apprit rapidement à gérer le bien et non pas à en alimenter la chronique. Mais la malchance le poursuivait. Il ne la devait plus aux femmes, qu'il fréquentait selon ce que lui dictaient les caprices de son désir de les aimer. Il jouait avec la paresse, avec la négligence, avec le doute. Il devenait dangereux pour lui-même. L'oncle le conseilla d'abord, puis il le critiqua, maintenant il refusait de l'écouter. L'huissier rôdait, occupé à des calculs mentaux où l'application des proportions devait avoir le rôle principal. Comment convaincre Pierrot ? Nannette n'en savait rien et elle n'avait même pas envie de le convaincre. La chaise était en lieu sûr.

— Chez un bagnard ? dit le saltimbanque.

Nannette se frotta le nez.

— Il est peut-être plus riche que vous, dit-elle en roulant les yeux.

— Mais, dit-il, on dépossède les criminels !

Nannette à voix basse : on les dépossède en surface, mais à l'intérieur ?

Felix ne comprenait plus. Que savait-elle ? Mais rien. L'intérieur du forçat. Sa tête. Le cerveau. Cette intimité qui est la prison des idées et des sentiments. Il avait appris ça au Lycée. Une date. On n'ouvre pas le cerveau comme le cœur. Elle était en train de le séduire. Elle se fichait de la chaise. Le cerveau du forçat était à prendre. Elle travaillait tous les jours dans cette perspective.

— Tous les jours ?

Il n'aimait pas la recevoir chez lui. Il venait ici. Elle montra la paillasse.

— Il est doux comme un agneau.

Elle était sur le chemin du cœur au cerveau. À quelle distance du cerveau ? Et une fois dans le cerveau ? C'était nouveau, le cerveau. À peine commencé. Pierrot craignait pour le sien. On était assez facilement atteint de démence dans sa famille. Nannette prononça son propre nom. Et celui de son pays. Ils connaissaient même les lieux. Il fut peut-être le seul à qui elle raconta toute son histoire. Pierrot les surprit en pleine conversation. Elle craignit qu'il s'emportât. Mais il avait bu. Il félicita le trouvère pour son sens de l'amitié. Il ne voyait pas d'inconvénient à le recevoir chez lui autant de fois qu'il lui en prendrait l'envie.

— Si nous parlons de la même chose, lui dit-il dans l'oreille, et il alla se coucher derrière la couverture.

— On ne le convaincra pas ce soir, dit Nannette.

Felix rentra dans sa roulotte. Il n'alluma pas et laissa la porte ouverte. Il ne pouvait voir la lune sur les toits. Il venait de pleuvoir. Il avait traversé cette pluie sans s'apercevoir qu'elle le trempait jusqu'aux os. Il n'avait rencontré personne, pas même l'huissier qui devait dormir à cette heure. Plus d'argent. Et la menace de saisie. Pour de la paille. Son oncle était derrière cette histoire. Le mieux était peut-être d'attendre tranquillement le lendemain pour lui rendre visite. Il recevait le matin dans un bureau étroit qui s'ouvrait directement dans l'allée. On attendait sur le gravier, en se regardant en chiens de faïence. Pas question de fouler le gazon. On s'intéressait aux fleurs des parterres.

— Je suis de la famille, dit Felix.

On s'était retourné mais on n'avait rien dit. Un valet noir les observait depuis le perron de la maison, les mains dans le dos et le cou rentré, comme si on lui avait donné l'ordre de se tenir à cet endroit précis de la topographie des lieux dont l'oncle était l'unique propriétaire et habitant, car le soir venu il chassait la domesticité qui dormait ailleurs. Il visitait ces pénates de temps en temps, peut-être régulièrement. C'était un amateur raisonné de propreté, de probité et d'intégrité. L'ordre le chagrinait moins. Il était sur le point de ne pas y croire mais les questions de pouvoir ne supportent pas les atermoiements. Il s'en tenait donc à cette géométrie. Vu du ciel, sans perspective que le plan, sa vie avait peut-être l'apparence d'un jeu de l'oie où il était seul à jouer, les autres étant les pions. Une élévation eût trahi d'imperceptibles mouvements à l'encontre de ces décisions. Mais à ras de terre, quand on arrivait dans l'allée, la place était toujours occupée par des visiteurs immobiles et sans nom qui attendaient leur tour et se surveillaient sans s'adresser la parole de peur d'en dire trop. Felix suait facilement. Il tira un grand mouchoir de la poche de son pantalon et se moucha. Il continuait de parler. Il connaissait la maison. Il salua le nègre qui ne répondit pas. Un chien le regardait. Il l'appela. Le chien avait peut-être frémi. En tout cas il paraissait soudé au nègre. Il y avait eu un banc dans l'allée, mais l'oncle l'avait fait transporter dans un autre jardin. Il avait expliqué pourquoi. On était là pour attendre qu'il vous reçût. Il ne permettait pas que cette attente fût troublée par la perspective d'attendre son tour pour s'asseoir sur le banc. On pouvait s'éloigner un peu, on ne risquait rien, un autre valet noir vous appelait par votre nom, sans monsieur, sans politesse, sans rien qui vous eût un peu élevé au-dessus de lui. Un valet de l'oncle était toujours au-dessus de votre condition de demandeur ou en tout cas de plaideur. Demandes précises, formulées sans fioritures. Plaidoiries impeccablement documentées sous peine d'être interrompu. En partant, et malgré tous les efforts, on avait l'impression d'être chassé. On se retrouvait à la grille en se demandant si c'était bien le moment de la franchir, on était encore loin de midi, heure à laquelle le valet venait annoncer dans l'allée que Monsieur avait fermé son bureau jusqu'à demain, sauf si on était samedi, car le dimanche, Monsieur préférait recevoir les saints Sacrements des mains de l'évêque qui était un ami d'enfance qui lui devait sa situation. Felix parlait. Et il dérangeait.

Quelqu'un finit par dire : vous n'entrez pas par la grande porte ? On le toisait. Le valet apparut sur le seuil de la petite porte. Il avait les jambes pliées pour pouvoir se tenir debout sous le linteau, mais on était généralement plus petit que lui et même assez humilié pour passer entre lui et le montant de la porte sans l'effleurer. L'homme qui entrait, ce jour-là, ne put s'empêcher d'exprimer son contentement : enfin ! Deux heures que j'attends ! L'effet produit par cette conséquence involontaire d'une impatience longtemps contenue (oh ! juste le temps d'attendre !) ne se fit pas espérer plus de trois secondes qui parurent une éternité. La voix tonitruante de l'oncle traversa le mur ou plutôt gicla hors d'une meurtrière vitrée où quelquefois sa nuque apparaissait, quand il se levait de son bureau, non pour vous saluer parce que vous entriez ou qu'au contraire vous preniez congé ou distance, mais parce que quelque chose dans votre comportement ou dans votre plaidoirie (ou si vous aviez sournoisement tenté d'installer une conversation, ce qui était rigoureusement interdit) avait fortement déplu au mentor de votre existence de patachon. Il portait les cheveux courts et la nuque était toujours rasée de frais. Les cols s'y usaient avant l'heure, mais jamais avant midi. D'ailleurs sa tête pivotait rarement. Il avait le regard fixe et un visage à la hauteur de ses exigences. Ses doigts tapotaient la marqueterie de la table qui lui servait d'écritoire et qui vous séparait de lui, lourde table dont l'esthétique moyenâgeuse était balancée par une curieuse marqueterie arabesque occupée par son carnet et un crayon de plombagine - il réservait la plume aux documents importants et dans ce cas ce n'était plus lui qui la tenait, jusqu'à l'endroit de la signature en tout cas.

Felix avait sursauté. Le visiteur le plus proche de lui ne put s'empêcher d'en rire et en même temps, il y eut un visage à la place de la nuque. Vous ne l'aviez peut-être jamais vu. Ou vous craigniez seulement de le voir dans la meurtrière. Le rieur s'étrangla, mais un peu tard. Il s'inclinait maintenant. Il avait habitude. Un profane s'y serait trompé. Dans ces cas, le valet, l'un ou l'autre, vous prenait par le coude et le soulevait jusqu'à vous gêner. Il ne vous restait plus qu'à vous laisser conduire jusqu'à la grille, sans l'insulter, sans même chercher à vous expliquer. Suivaient de longues semaines, voire des mois, si l'affaire était épineuse plutôt des mois, d'une attente qui vous rongeait jusqu'à vous découvrir votre adéquation. Sans cette adéquation, le rendez-vous était impossible ou en tout cas il était risqué de s'y rendre, et on ne s'y rendait pas, c'était pire. Felix connaissait cette mécanique infernale. Mais il était de la famille. Il conservait une certaine marge de manœuvre, surtout que l'oncle avait besoin de sa signature pour une certaine affaire, mais l'affaire en question, quoique parfaitement florissante, n'avait aucune importance, même relative, dans le concert de machine à faire de l'argent que l'oncle entretenait et dirigeait à grands frais. Mais enfin, Felix était le fils de sa sœur morte dans un accident de chemin de fer peu de jours après que son époux eût succombé à une crise d'une certaine maladie tropicale qu'elle avait elle aussi contractée dans la même inévitable perspective. Felix avait une sœur de couleur différente et elle n'avait pas hérité, le jugement de Dieu pouvait donc lui être appliqué mais elle avait refusé de changer son nom, le donnant même à un fils qui menaçait de s'en servir un jour. Felix jubilait.

Il connaissait sa sœur pour l'avoir vue une fois. Sa beauté l'avait sidéré. Elle lui montra l'enfant. Il avait reçu ordre de le tuer si l'occasion se présentait. La plaisanterie était de l'oncle lui-même qui la renouvelait, poussant Felix vers la sœur dont on avait de toute façon des nouvelles, nouvelles de l'enfant surtout, qui grandissait dans le culte de sa grand-mère, car c'était la mère de Felix la coupable, et non son pâle conjoint qui prétendait endosser la faute mais il était mort avant d'en avoir signé la déclaration. Mais peu importait, puisque même le père ne l'avait pas reconnue. Felix mesurait la force de ce préfixe qui sert ordinairement à marquer le recommencement, le renouvellement, et non la négation du fait accompli et connu de tous. Jamais il ne prononça le mot hypocrisie, qu'il réservait aux Anglais. Fourberie convenait à la valetaille. Fausseté aux serviteurs de la loi. Dissimulation à la scorie. Duplicité était introuvable dans la langue démotique et puis cette notion de dédoublement sentait trop la cuisine littéraire. Il demeura sans mot pour l'appliquer à sa définition de l'entourage familial.

Et c'est sans mot qu'il entra dans le bureau de son oncle. L'air y tremblait de volutes grises. Son oncle le recevait toujours à bras ouverts, mais son visage était secoué de petites crispations qui en disaient long sur son impatience d'apprendre ce qui l'amenait. Il s'excusait vaguement de n'avoir pu le recevoir dimanche dernier, il avait du monde et des affaires à ciseler sur le fil des conversations. Il redoutait celle de Felix, trop critique pour convaincre et trop exacte pour séduire. Il avait d'ailleurs renoncé depuis longtemps à la maîtrise de cet apprentissage des convenances et en même temps il avait fermé les portes de son domaine à la fois le dimanche, qui était jour sacré pour plusieurs raisons, et en semaine, où il n'ouvrait somme toute que la porte de son bureau et celle de son cœur, ce qui lui évitait d'ouvrir celle de la raison qu'il voulait encore, malgré lui et il en souffrait, faire entendre à celui qui était devenu sourd après avoir eu une enfance d'aveugle. Cette maturité du silence et des ténèbres l'épouvantait un peu, le révoltait beaucoup et ne l'inquiétait plus. Il avait la réputation d'être exact et non pas juste, et d'avoir du sang-froid plus que les autres en toutes circonstances, et non pas le sens de l'honneur qu'on ne s'avisait d'ailleurs pas de mettre en jeu sous peine d'être abattu dans le dos, comme aux cartes par le hasard.

Felix entra dans l'anse des bras et se laissa embrasser. Cette chaleur familiale l'avait toujours un peu écœuré. Enfant, il luttait contre des nausées et dans son sommeil, les seuls êtres dont il eût accepté les effusions étaient des squelettes sanguinolents, il ne les revit jamais sans cette pâtée autour des os, seul le regard, qu'il inventait d'après des photos, avait conservé l'essentiel de l'humain qu'il avait été parmi les autres. L'oncle sentait le tabac écossais. Sa barbe piquait vos joues. Il ne baisait pas mais sa respiration avait changé, comme s'il était en train de vous refuser ce baiser et qu'une si longue expérience de la retenue était encore une épreuve pour lui. Felix susurra des paroles de soumission. Elles étaient de règle, sinon on en restait au baiser volé et on ne disait rien, on perdait du temps chacun de son côté. L'oncle lui tenait le coude.

Ils s'assirent ensemble sur le sofa préalablement débarrassé de son tapis et d'un livre ouvert qui valsa en même temps sur le parquet. L'odeur persistante des lys l'étourdissait. Il appuyait les genoux contre la cuisse de l'oncle qui lui tenait encore le coude. Le moment de se noyer dans son regard était venu. Il se jeta à l'eau.

L'oncle trouva la somme importante. Le fourrage avait son prix, certes, et le fournisseur avait raison de l'exiger. Mais pourquoi donc nourrissait-il des chevaux qui ne lui rapportaient rien ? Avait-il payé les employés ? Il aurait mieux fait de nourrir les chevaux. Quand une affaire ne marche pas et qu'elle continue de vous passionner, il faut s'en prendre aux hommes, et non pas aux bêtes qui en crèvent et aux choses qui dépérissent. Et ne pas oublier de chercher tous les jours le moyen d'éteindre ce feu. Il existe. Il est nécessaire. Il avait éprouvé plus d'une passion, y compris pour une femme qui lui inspirait encore une certaine tendresse, il l'entretenait d'ailleurs et il s'en portait bien, même si ce dont elle jouissait ne lui appartenait pas et n'avait aucune chance de lui appartenir. Mais pourquoi parler de cette femme ? Il caressa le poil de sa barbe à rebours.

Felix eut l'étrange sensation d'un être double, ou même d'un être qui contenait tous les autres, et la main était celle de la femme en question qui se livrait à cette caresse éprouvante. L'oncle alla chercher ses lunettes. Il voulait voir les écrits. Felix sortit le dossier de sa poche. Facture. Rappel. Commandement. Une lettre aimable du juge qui avait le cœur de ne pas mettre votre oncle au courant de cette vilaine affaire, l'oncle la déchira.

— C'est une somme en effet, dit-il.

Il voulait connaître le nombre de chevaux et si les juments consommaient plus de fourrage que les chevaux et s'il y avait des poulains ou des promesses d'agrandissement de ce patrimoine insensé qu'il eût mieux apprécié sur les terres d'une métairie, mais bon. Felix répondit aux questions, aux objections. Son oncle le toisait. Felix avait des dispositions. Seul le sang de son père pouvait expliquer les exubérances d'un caractère qui sinon lui plaisait parce qu'il y reconnaissait le sien. Il avait adoré sa sœur. Il avait lui-même reconnu le cadavre et le légiste s'était étonné de son sang froid. Seule la poitrine avait été écrasée. Le visage était intact. La mâchoire était tenue fermée par un foulard, ce qui accentuait la beauté du regard qui n'aurait pas d'éternité parce qu'il se substituait à celui qu'elle avait porté sur le monde en son temps. Il s'en souvenait comme si c'était hier. Et pourtant, il avait eu le temps de consommer les années de sa propre maturité.

— Je ne suis pas vieux, dit-il soudain comme s'il répondait aux instances d'un débat intérieur.

Felix s'interrompit. Il y avait bien deux poulains à venir, cela l'oncle l'avait entendu mais sa courte absence l'avait empêché d'entendre qu'ils étaient non seulement vendus mais que cet argent était dépensé, il demandait le prix d'un poulain de cette race sur le marché. Felix précisa qu'il avait aussi promis le dressage, enfin, les prémices. Qu'est-ce que c'était que cette promesse ! s'exclama l'oncle en se frappant les cuisses, puis il se souvint confusément de son absence et de ce que le médecin lui avait dit de ses crises. Il n'avait pas encore admis qu'il était en pleine crise, il admettait maintenant, sans le confesser, ce qui lui eût fait du bien, même si son cerveau passait pour un piètre confesseur.

— Vous descendez une marche, lui avait dit le médecin, je l'ai descendue la semaine dernière, nous avons quitté le palier communautaire !

L'oncle avait trouvé la plaisanterie un peu lourde mais il n'avait rien dit.

— Nous sommes dans l'escalier, disait le médecin, ne sentez-vous pas que maintenant, ce sont les jambes qui nous portent.

L'oncle était assis. Il se caressa les cuisses sans y penser. Le médecin sautillait sur le tapis, tentant de se tenir en équilibre sur le fil des arabesques.

— Je ne peux pas compter sur cet argent, murmurait Felix.

L'oncle s'emporta.

— Tu ne peux compter sur aucun argent sauf sur le mien ! hurla-t-il en se dressant sur les jambes qui le trahissaient depuis peu.

Le cri gicla à travers la meurtrière.

— Ils se tutoient, dit un des visiteurs.

Les autres hochèrent la tête.

— Il ne se vantait donc pas, conclut le même visiteur.

Il était assis à la troisième place. Deux autres piétinaient le gravier. Ils avaient amené un parapluie.

— Il doit lui demander de l'argent, dit le troisième.

Il était sur le point de révéler l'objet de sa visite. Mais on ne l'écoutait plus. On était de nouveau plongé dans le gouffre de ses préoccupations. La meurtrière ne révélait rien, un triste rectangle jaune qu'on oublierait peut-être comme on oublierait l'humidité montante par capillarité des murs recouverts d'un crépi presque noir qui accrochait des lumières capricieuses et introuvables une fois reconnues. Jeux de l'attente. L'oncle prenait son temps. On ignorait s'il était oncle ou même père. Comme on disait Monsieur... Et puis les enfants prodigues sont toujours des neveux. Être de la famille devait procurer cet avantage. De quel avantage parlait le troisième homme sur la liste que le valet nègre lisait à l'envers ?

— Vous avez remarqué qu'il fait semblant de lire ?

— Oui, oui, fit le deuxième, j'ai remarqué et je vous prie de me laisser tranquille.

Le nègre referma la chemise de cuir rouge, cette fois sans la faire claquer, signe qu'il avait été touché par les propos du bavard. La feuille dépassait un peu sur la tranche et il la força à s'insérer dans la chemise qu'il replaça sous son aisselle nue. Cette absence de chemise en déconcertait plus d'un, d'autant qu'on voyait aussi les jambes des femmes qui avaient relevé un coin de leur jupe pour marcher dans l'herbe un peu haute où elles étendaient le linge. Des fruits rutilaient dans l'ombre ensoleillée d'un arbre. Les fruits étaient une réalité et l'ombre une invention du visiteur bavard. Il aimait les bras musclés des femmes. Sa propre mère était une force de la nature. Elle était d'origine allemande et pratiquait le nudisme. Ces manières de turlupin agaçaient son père mais il ne les condamnait pas.

— Je sais que vous êtes le troisième, cria soudain la voix de l'hôte qu'on était venu visiter dans l'espoir de le convaincre, mais c'est vous que je veux voir maintenant !

L'homme se leva. Ses jambes le trahissaient. Moi ?... mais ces messieurs... qui tentaient de ne pas paraître outrés et confondus par ce qui leur arrivait.

— Oui, vous !

Felix le croisa dans le couloir.

— Je ne vous ai pas serré la main, dit l'homme en la lui tendant.

Felix l'empoigna durement.

— Je ne vous l'ai pas demandé non plus.

L'oncle était à la porte de son bureau, une main sur la poignée, ne cachant rien de son impatience et soumis à ces manifestations faciales. Son sourcil tressautait. Felix lâcha la main du bavard qu'il venait de réduire au silence. Il savait parler aux hommes, Felix, dit l'oncle au bavard qui passait devant lui parce qu'il le poussait dans le dos, mais il ne cherchait pas à en tirer profit, ce qui était dommage non seulement pour lui mais aussi pour sa famille. Le bavard n'eut pas le temps d'opiner, il était assis sur la sellette que l'oncle réservait à ses débiteurs. La porte se referma sous l'action d'un valet porteur d'une chaîne d'huissier.

— Je vous prie de foutre le camp, dit-il poliment à Felix.

Et Felix sortit dans l'allée aux visiteurs, porteurs du pactole que l'oncle lui prêtait à intérêt. Un seul des visiteurs était debout. Il le salua passablement d'un élargissement des lèvres puis se tourna pour offrir le rictus aux trois autres qui végétaient sur le banc. Un valet marchait derrière lui. Il lui passa devant à la hauteur de la grille qui était ouverte et il s'inclina en lui souhaitant une bonne journée. Felix préférait le corps des hommes, bien qu'il n'y eût jamais touché. Il contempla le buste oblique et le récompensa d'un remerciement tremblant qu'il n'accompagnait pas du pourboire auquel l'autre était habitué.

Mauvaise habitude, pensa Felix en s'éloignant. Il pouvait reprendre le cours de sa pensée maintenant. Il ne l'interrompit que le temps de visiter l'huissier qui d'abord ne voulut pas le recevoir personnellement. Le clerc s'était éclipsé. Un secrétaire poussiéreux répondait à ses questions, lesquelles il concluait par un : je n'y peux rien, moi, qui en disait long sur la situation de Felix et rien sur la sienne propre, sauf qu'il était secrétaire. Felix monta le ton. On était loin du Palais de Justice. Il traita même l'huissier d'intermédiaire, ce qui le fit sortir de sa tanière. Il montrait une laideur de défavorisé que l'oblique de la ligne de ses épaules augmentait de la crasse légère des serviteurs, l'un (le défavorisé) n'ayant rien à voir avec l'autre (le serviteur). Cet étrange dédoublement de l'individualité devait avoir un nom. Felix n'avait plus le temps de le chercher. Il eût été assis, dans l'attente, mais il était sur ses ergots et il prévenait qu'il n'attendrait plus. D'ailleurs le meilleur moyen de démontrer l'urgence de sa thèse était d'exhiber la liasse toute neuve qui était passée du coffre-fort de son oncle à la poche percée de sa culotte. L'huissier s'alluma. Il y avait une beauté de satisfait sous cette surface de vieux tableau de genre.

— Si vous vous acquittez en espèces, dit-il d'une voix sirupeuse, nous ferons fi des frais qui me reviennent.

Felix, entrant dans le bureau, le remercia avant de se taire pour éviter de respirer cet air qu'aucune fenêtre n'alimentait.

— C'est-à-dire que l'État est gourmand, vous savez ? dit l'huissier.

Felix ne savait pas. Il ne savait même pas ce que c'était, l'État. Il était seulement révolté contre le gouvernement.

— Oh ! fit l'huissier en haussant faiblement les épaules, et Monsieur votre oncle qui veut devenir ministre !

L'argent changea de mains. L'huissier le compta sur un coin de son bureau, sans s'asseoir ni inviter Felix à se poser sur le tabouret capitonné où les créanciers et débiteurs en étaient réduits à expliquer le motif de leur visite. Il n'avait rien à expliquer.

— Il y en a un peu trop, dit l'huissier.

Il rendit la monnaie.

— Nous sommes quittes, dit-il, vous pouvez vous en aller, vous avez l'habitude.

C'était fini. Il pouvait reprendre la route. Il se paya un déjeuner au passage d'un restaurant où il avait déjà rêvé de recommencer. Le repas l'égaya. Il sortit du restaurant avec un fruit dans la poche. C'était pour son singe. Il aimait ce singe comme un ami. Il remplaçait depuis plusieurs années un chien qui avait les mêmes qualités. Il avait eu un oiseau dans son enfance, mais les oiseaux disparaissent un jour sans explication, comme les chats. Le chien était mort sous le lit où était son tapis. Le singe possédait une alcôve et promettait de mourir dedans quand son heure viendrait. Il ne s'éloignait guère de la roulotte et passait toutes ses nuits dedans. Le quinquet l'effrayait un peu mais il venait dans le lit de Felix pour tourner les pages du livre. Il surveillait les yeux de son maître, où paraissaient toujours les signes de leur entente. Felix ne se serait jamais avisé de claquer les doigts ou de prononcer une parole chargée de sens. Le singe se soumettait à cet exercice de l'œil. Il était dans son alcôve quand Felix entra dans la roulotte. Un regard et il fouilla la poche. Le fruit le ravissait. Il le frotta dans sa fourrure. Felix aimait cette nudité qu'il entretenait malgré les conseils de l'habiller parce que le singe ressemblait à un homme. Cet outrage constant lui valait des critiques. Le singe était loin de ses prises de bec. Il prenait la tangente de la vie des hommes. Il restait visible mais il n'était pas entré dans le cercle privé des relations humaines et de leurs objets. Felix contemplait cette trajectoire en amateur. Il était dérouté comme les autres mais pour une raison qui n'était pas la leur. Ce qui le distinguait secrètement. Et provoquait les soupçons. Mais il ne voyait jamais longtemps les mêmes personnes, ou alors par intermittence et dans ce cas il s'appliquait lui-même à les changer. Le même créancier pouvait ainsi réapparaître un nombre appréciable de fois dans sa vie de débiteur, et la dernière fois pouvait sembler n'être que la première, ce qui laissait du champ à ses entreprises, qu'elles fussent des aventures, comme le prétendait justement son oncle, ou de pures folies, comme l'affirmaient aussi justement et à bon droit ceux à qui il devait tout.

La pluie se mit à tomber. L'air devint lourd et lent. Felix s'engourdissait à cette heure de la journée. Les pluies tropicales sont fidèles au rendez-vous. Il baissa l'auvent de la fenêtre qu'il voulait garder ouverte. Les mastications du singe entrecoupaient les rafales mollement déversées sur le mâchefer de l'endroit. La lumière avait baissé et des lampes s'étaient allumées. Il n'alluma pas la sienne, par mesure d'économie et surtout parce qu'il craignait d'en avoir besoin. Depuis le départ d'Antoine, il dormait peu et préférait lire plutôt que de se livrer aux errances d'une réflexion dont le pot aux roses n'était qu'une sale angoisse destinée au jour suivant. Le sceau de l'aube s'y modifiait. Il haïssait cette entrée en matière sans pouvoir s'en passer au fur et à mesure qu'on égrenait pour lui les heures d'une journée où il était à la fois la proie et le chasseur, non pas que l'un eût été identique à l'autre, mais ils se ressemblaient, tous les trois. La lecture décongestionnait cette immobilité. Un être différent eût joué le même rôle à condition de se laisser aimer, mais Felix n'avait pas cette patience. Entrer en possession de l'autre était une affaire de moment, fragment de temps, et non pas origine de ce temps qu'il perdait parce qu'il le dépensait.


 

II

 

Chapitre I

 

La pluie le rendait mélancolique. Il ne pleuvait pas dans son pays natal. On y était ébloui à ce point que l'ombre était bien l'absence de tout. Entrer dans cette ombre, c'était prendre le risque de la découvrir, et la partie éclairée du champ de vision perdait cette fois les objets de son éblouissement. Enfant, ce jeu le fascinait. C'était un pays d'ocre et de bleu. Sa vision voyait du blanc et du noir, et quelquefois du rouge quand il se frottait les yeux parce qu'on lui demandait de cesser son petit jeu. Ce rouge était son propre sang, preuve qu'il était en vie. Son frère, qui avait failli mourir et qui était finalement mort sans autre explication, avait vu la mort de près. Elle était bleue. Et il montrait le ciel. Qui en réalité était blanc, la terre devenait blanche, et l'ombre des eucalyptus témoignait de ce néant où il entrait en sachant qu'il n'anéantissait rien de cette façon, qu'en quelque sorte il inversait le sens de sa vision, et qu'il pouvait voir maintenant de quoi l'ombre était faite, la lumière ne révélant rien ni de sa géométrie ni de son contenu. Il avait pris en grippe ces paysages calcinés d'ombre. Il dormait dans l'ombre, se demandant s'il allait se tuer au soleil, comme son frère était mort, mais lui par accident, au bord d'une citerne où l'on se baignait si l'on ne craignait pas d'y rencontrer l'algue caresseuse de secrètes épouvantes. Ce contact l'aurait fait mourir. On lui avait parlé de ce petit feu. Il ne voyait pas l'algue car la surface de l'eau était un miroir. L'algue était derrière le miroir. Elle ne concernait pas les autres. Il y avait des fenêtres vitrées dans leur maison. Il eût aimé en découvrir chez les autres qui prétendaient n'avoir pas les moyens. Nous avons des amis pauvres. Mais ce n'était peut-être pas des amis. Il les voyait s'échiner dans les oliveraies, à genoux sous les oliviers, tandis que les cochons étaient tenus à l'écart. Il voyait les cochons à l'œuvre à la tombée du jour. L'eau du bassin était parfaitement rectangulaire et tout autour le monde disparaissait pour devenir infini, puis le miroir s'emplissait d'étoiles. On ouvrait les écluses. Il voyait l'eau courir dans les rigoles, elle semblait bavarder au passage des tiges d'asphodèles qu'il écartait à deux mains pour ne rien perdre de cette confession. Felix est visionnaire. Il avait ajouté l'accent qui n'existait pas à l'époque où, pour répondre à leur raillerie, il avait essayé d'avoir une vision. Il avait élu une fontaine qui portait le nom d'un saint qui ne l'avait jamais vue. Poser la question, c'était provoquer le silence. La fontaine était un miroir brisé par l'ombre qu'il habitait depuis une heure en guetteur tremblant. On l'appelait. Il ne répondit pas parce qu'il avait disparu dans la nuit. La fontaine miroitait des étoiles. Ce mélange n'avait aucun sens. Il se mit à prier. Dieu est mon seigneur. Son fils est mon berger. Sa mère apparaît quelquefois. Dieu n'apparaît qu'aux prophètes. Mais il n'y a plus de prophètes. Ce n'est plus le temps. Le fils fait saigner les statues et les reliques. Sa mère a choisi les apparences. Il suffit d'être simple. La désirer comme mère. Que l'homme se mette à désirer la femme comme mère et le monde est sauvé. Je la désire parce que c'est une mère. Je ne sais pas si les autres femmes comprendront ce désir. Bribes des conversations familiales. Son père avait la réputation d'un libertin. On le montrait du doigt pour dire qu'il n'avait ni métier ni étude. Il l'appelait. Il était sur le chemin. Tu n'auras jamais aucune vision si c'est ce que tu désires le plus au monde. Le néant ne pouvait pas anéantir cette présence. Et son visage était éclairé par un rayon de lune. Heureux ! Il osa enfin toucher l'eau. Il se réveilla. Je me suis perdu. La main de son père le conduisait. Il encaissa la gifle de sa mère. Son frère ne voulait pas mourir de cette manière, dévoré par l'ombre. Je voulais avoir une vision. Ne pas la désirer. La fontaine est un mauvais endroit. On le piétine tous les jours. Et puis elle a déjà un nom. Première nuit sans sommeil. Première empreinte de l'aube. Premier jour sans perspective. L'autre nuit s'annonçait. Il n'avait pas pensé à la nuit suivante. Il pensa encore à la suivante. Et à la suivante. Et il traversa tous ces jours avec ce fardeau. Il ne montrait plus ses dents quand il riait. On lui écarta les lèvres pour en vérifier l'état. On confisqua la guimauve. Il n'avait pas desserré les mâchoires. Il avait vu le masque de l'inquiétude sur le visage de son père mais cela n'avait pas duré. Cela ne pouvait durer. Ne penser ni à soi, ni à l'autre. Penser à nous. Être nous. C'est notre existence. Son frère voulait entrer au séminaire, mais uniquement pour la qualité des études. Son père évoquait les escobarderies dont le monde se nourrissait. L'écouter. Ne pas l'écouter. Le croire. Ou non. Il y avait une pierre précieuse au cou de sa mère. Elle la donnerait à l'épouse du premier marié. Il fallait promettre maintenant de ne jamais trouver rien à y redire. Ils promirent de s'en tenir à ce qui devenait une loi commune. Père, bénissez-nous. Il bénissait parce qu'il croyait encore. Felix n'a pas eu de vision. Il fouilla un jour dans les racines affleurantes d'un eucalyptus. Est-ce cette terre ? Il la montra au ciel. Elle dégoulinait entre ses doigts comme de l'eau. Le ciel continuait de l'aveugler. Les feuilles frémissaient. On en fumait au printemps, à cause des vents maritimes. On ne voyait pas la mer, mais elle existait au bout de la vallée. Tu t'imagines ? Les goélettes avaient sa préférence. Il fouilla encore la terre sous les oliviers. Les cochons avaient reculé. Il brandissait l'éclat d'une lame. Il fouilla avec rage cette fois. Il ne trouverait rien. Il ne trouverait jamais rien s'il était fou. Les visions sont une affaire personnelle. La terre se brisait en motte. C'était de l'ocre. Il s'en barbouilla et revint à la maison avec ce visage. De loin, il intrigua. À quoi ressemblait-il ? Tu as l'air d'un fou, dit son frère qui dormait au pied du lit. On lui avait lavé le visage dans l'eau du linge et puis on était retourné à la fontaine en regrettant tout haut la perte de temps. À quoi je ressemblais ? Personne ne répondit. Il trempa sa main dans l'eau renouvelée. Quelqu'un amena le linge. Tu ne veux rien manger ? Son frère découpait un morceau de fromage sur la murette. Il prendrait le temps de déguster chaque parcelle de ce premier acte. Le troisième acte serait celui des commentaires. Le quatrième celui du silence. Et le cinquième, on irait se coucher. La cour était celle des domestiques, et le jardin, celui des apparences. Mots capables de tremblement. C'était le corps qui tremblait. Il évoquait l'enfance chaque fois qu'on le quittait, ou elle revenait pour faire le lit de son existence. Il ne laissait rien (à plus d'un demi-siècle de là, l'enfant Pierre, assis sur le seuil d'une guerre qu'il croyait comprendre, pensait à cet héritage). Son père, oui, avait planté un arbre dans le jardin de ce qu'il possédait alors. L'arbre avait duré deux hivers. C'était une fourmilière ensuite. On y mettait le feu. Il se souvenait de cet embrasement. Son père jurant de ne pas recommencer. Deux ans de perdu. Il aurait pu en perdre vingt, ou cent, mille ans d'existence pouvaient se perdre à cause d'un mauvais hiver, des fourmis, de la malchance qui se jouait sur fil d'Ariane. Il n'en perdit que deux, et il jurait de ne pas recommencer. Prétérit. Imparfait. Atroce coordination. La mémoire y brise ses miroirs aux alouettes. Qu'est-ce qu'on laisse ? Toi ? Maintenant que ton frère est mort ? Il regardait les yeux de son père qui ne regardait pas. Qu'est-ce qu'on va chercher dans les yeux des autres ? Pourquoi le regard ? Le cercueil arrivait, minuscule tache blanche dans le noir du corbillard tiré par un seul cheval, noir lui aussi, il fallait dire jais, du gris apparaissait dans sa crinière tressée enrubannée. Il caressait le museau du cheval pendant que son père adressait au cercueil ce qui pouvait être des recommandations, comme s'il avait été instruit des choses de l'au-delà, comme s'il avait le pouvoir sur le mort tant qu'il n'était pas enterré, plus tard il ne lui parlait plus, il semblait plutôt l'écouter, comme s'il attendait des révélations de la part de celui sur lequel ce n'était plus lui qui exerçait le pouvoir, encore qu'il l'exerçât sur Felix, avec dureté quelquefois, ne cédant pas aux caprices, et cherchant même à le raisonner. Cet enfant va me rendre fou. Exercice du pouvoir sur l'autre. Il s'agit moins de trouver la faille que d'être soi-même. Il se roulait sur le sol de la cuisine en s'arrachant les cheveux. On faisait sortir les domestiques qui se réunissaient sous la galerie. Il ne s'asseyait pas. Il pouvait les voir si son père l'avait soulevé pour le secouer au-dessus de lui, image tremblante de l'attente, ils semblaient avoir perdu toute patience et ils s'agitaient en silence, tournoyant l'un contre l'autre, son père finissait par les rappeler à l'ordre et ils revenaient à leurs travaux respectifs. Il jouait sous la table. Les chiens lui léchaient le visage. Où est-il ? La première fois on l'avait cherché au cimetière parce qu'il avait promis de s'y désincarner comme un personnage. On avait oublié le nom du personnage. Ils n'écoutent pas. On passa par-dessus la grille parce qu'elle était fermée à clé. Pourquoi n'était-il pas au cimetière comme on s'y attendait ? Il dormait sous la voûte du perron. On le réveilla. Avait-il trahi leur attente ? Si tu as sommeil, ce n'est pas l'heure de dormir. Le personnage n'avait pas de nom. Il avait ce pouvoir. Il n'apparaissait plus sur la toile de fond de la vie quotidienne. Il fallait le deviner. Le prier d'être là. Transparence et infidélité du personnage qu'on est en train de créer parce que la grille du cimetière est fermée à clé. Il tenta d'escalader le mur d'enceinte. Il choisit l'ombre d'un eucalyptus. Cette verticalité le dérouta. Comment résister à cette poussée ? Son corps luttait. Même le scarabée ne l'effraya pas. Mais c'était au-dessus de ses forces. Il roula comme un chat. Des pierres l'avaient un peu meurtri. On s'en rendit compte au bain. On lui pinça les fesses. Elle lui mordait les lèvres s'il criait. Il savait qu'il vivrait de cette mémoire. Le futur n'expliquerait que le temps qui passe et qui n'existe pas encore. On entra le cercueil dans le salon. On avait préparé des tréteaux couverts d'un tapis, avec les bougeoirs aux quatre coins, c'était impressionnant, il se rongeait les ongles à l'autre bout de la pièce, sous la lampe de la bibliothèque. Tu sais ce que je veux. Non ? Pourquoi ce refus ? Et l'hypocrisie d'une question qu'on ne pose pas, qu'il faut deviner ? Sa mère souleva le voile sous lequel elle avait disparu depuis ce matin. Elle était sortie de sa chambre dans cette tenue, ses bottines claquaient sur les marches d'escalier, elle laissa l'empreinte de sa sueur sur la rampe, elle n'avait pas faim, elle se rendait seule et à pied à l'église, elle ne voulait pas qu'on l'y suivît. On alluma les chandelles. Les clés s'illuminèrent, sautillantes à la surface de cette matière qui devenait translucide. Aux processions, il confectionnait des boules qu'il collectionnait sans les classer d'ailleurs, et il était maintenant incapable de les identifier, il les conservait sous la vitrine de son pupitre, avec le missel et les preuves de sa virginité. On lui demanda de s'incliner devant le cercueil. Il émouvait à cause de son visage. Un bedeau entra avec l'encensoir et se mit à le balancer sur l'assistance. On baissait la tête. Il regardait par terre lui aussi. Si c'est ta faute, ne dis rien. La main qui pesait sur lui le redressait maintenant, avec la même application lente et indiscutable. Les filets d'or du cercueil étaient à la hauteur de ses yeux. Un nuage d'encens l'intoxiqua. Il vit le visage du bedeau. Toujours cette impression de solitude devant un visage inconnu. La chaîne sciait les vapeurs. Puis le pendule, cliquetant, le plaça sur le fil d'un autre temps. Il se laissa conduire, revit le jour éblouissant, même à travers la vitre de la voiture qui s'éloignait, il ne ferait pas le chemin à pied. Il y eut cette attente à l'entrée du cimetière, en compagnie du valet de pied et du cocher qui n'était pas descendu et qui les observait en caressant la croupe du cheval du bout de son fouet en anneau, la boucle rebroussait le poil et le cuir frémissait. Il demandait ce qu'on attendait et n'obtenait pas de réponse. Ce valet ne lui avait jamais adressé la parole. Pourquoi lui ? L'ombre du mur se rétrécissait. Il tenait son chapeau sous l'aisselle et la main de l'autre bras jouait avec le foulard autour du cou, il n'avait pas mis de chemise et sa veste était déboutonnée. Puis on aperçut le cortège sur l'autre pente. Des volutes d'encens le précédaient. Le cercueil rutilait. Le cheval semblait imposer sa fatigue. Les mouches le harcelaient depuis ce matin. Il aurait aimé faire ce chemin avec les autres. Encore une chose dont il ne pourrait parler qu'obliquement à une réalité imaginée ou seulement vue de loin. Cette distance le ravissait au fond. Personne ne l'écoutait aujourd'hui, qui l'écouterait demain ? Il ne s'adressait même pas au reflet du miroir. Cet envers des apparences ne l'inspirait pas. Il préférait l'ombre. Son application au plan. L'expliquer. Expliquer ce qui arrivait à son opacité. Sur le bleu de nos maisons et l'ocre de nos corrales. Il n'arrivait peut-être plus rien si le dernier voyage de son frère n'avait pas de fin, malgré la prépondérance d'une destination à la porte de quoi il était encore le veilleur, sous la houlette d'un valet, d'un cocher et d'un cheval. Il jeta un œil triste sur le mur qui s'arrondissait. Il ne savait pas encore qu'il était peuplé de scarabées à la coquille noire. Les scarabées et les morts. Ça s'expliquait. Comme l'ombre des pins. Il voyait le sentier jonché de pommes. Au bout du mur, il y avait un crucifix et des fleurs qui poussaient autour et une plaque de marbre qui rappelait que quelqu'un était mort à cet endroit. De quoi ? Son cerveau s'était brisé parce qu'il était devenu le miroir d'un chagrin immense. Quelle immensité brise nos miroirs ? Le bedeau arriva le premier. Il encensa la grille. Le curé sautillait dans le chemin montant, luttant contre les pierres et les ornières. Il brandissait la croix. Les quatre enfants de chœur marchaient au pas sur les sommets d'un carré imaginaire dont Felix se souvint qu'il était contenu dans un cercle non moins fascinant. Le curé se déplaçait un peu en retrait par rapport au centre. Felix s'aperçut que ce point était occupé par l'ombre portée de la croix. Il était midi. Il suivit le bedeau. Le caveau n'était pas loin. Sa lourde porte était ouverte. Mort béante une fois qu'elle est arrivée. Au fond, une lampe brillait comme une étoile. On entend des pas. Apparut le béret de l'oncle Guillermo (qui se fera appeler plus tard Guillaume) encore jeune malgré les tempes grisonnantes. Il a fait un long voyage et il répétait tout le temps qu'il perdait un temps précieux que d'ailleurs il ne devait pas. Sa fine moustache demeurait parfaitement horizontale en toutes circonstances. Ses yeux étaient ceux d'un créole mais il avait la tignasse d'un gentilhomme. Ses doigts fins se promenèrent à la surface de la porte. Il s'arrêta dans l'escalier, si bien qu'on ne voyait que son buste, le bras est levé à l'oblique et la main caressait la porte. Il continuait de perdre ce temps auquel il était capable de fixer un prix. Il connaissait le prix de toutes les choses dont on a qu'une idée. Il se moquait durement des idées mais en général, on ne répondait pas à ses provocations. On préférait attendre qu'il fût retourné dans son Amérique, la poussière des choses pouvait alors redescendre sur les choses pour épouser de nouveau leurs formes inoubliables, une espèce de tranquillité s'installait à la place du bonheur qu'il avait fait miroiter pendant son séjour, il venait à cause des récoltes qui coûtaient de l'argent parce qu'elles nourrissaient trop de monde, vous n'êtes pas malheureux, disait-il, parce que vous mangez à votre faim, mais ce n'est pas une raison ! Personne ne répondait rien. Il ne voulait pas occuper le bout de la table que le père de Felix lui cédait le premier, puis sa sœur l'invita à s'asseoir à sa place, et il refusa encore. Felix était assis à la droite de son père. À gauche, la chaise était vide et on avait mis un portrait du défunt dans l'assiette, un peu oblique dans son encadrement d'or et d'argent, et tourné vers chacun, afin que chacun pût mesurer la douloureuse absence, Felix était son vis-à-vis comme s'il l'avait toujours été depuis qu'il avait été en âge de manger à table, il fallait se souvenir de ce jour à cause de la jalousie de Felix qui avait vomi avant le dessert, la paillasse de sa chaise portait encore les traces de cet outrage. De l'autre côté de la table, l'autre était dégoûté et menaçait d'en faire autant que l'aîné dont il contestait les droits depuis quelques mois déjà. Le père de Felix rappela l'événement dont tout le monde se souvenait et chacun apporta son grain de sel à l'édification de cette mémoire, excepté Felix qui prétendait ne pas se souvenir, il se souvenait d'autre chose, parle Felix, ça te fera du bien. La moustache de l'oncle Guillaume, qui mangeait de l'autre côté entre les cousines dont il était le père, se souleva un peu aux extrémités, comme s'il allait changer le sujet de la conversation. Mais, étrangement, il se tut. Felix était perdu, mais pas dans ce regard qui était comme un fleuve au lieu que le regard des autres ressemblait à un lac, il n'avait jamais vu la mer, il s'imaginait qu'un jour il rencontrerait des êtres au regard de mer et d'océan. Maintenant l'oncle lui faisait signe de reculer. Le cortège arrivait. Le cercueil était porté par quatre hommes. Les chevaux renâclaient. L'un des hommes était le père de Felix. Felix contempla ce profil indestructible. L'oncle était redescendu. Les familiers les plus proches entrèrent dans le caveau. Le curé les y avait précédés, suivi de deux enfants de chœur, un des autres enfants de chœur dit à Felix qui était resté dans l'allée : je croyais que c'était toi qui étais mort. L'autre rit dans sa manche. Felix dit gravement : non ce n'était pas moi je ne sais pas ce qui est le mieux. L'enfant de chœur devint grave aussi et l'autre cessa de rire. La prière montait du caveau et on murmurait dans l'allée. On entendit le corbillard s'éloigner. Tout le monde se retourna un instant pour le regarder disparaître dans la pente. On entendit les cris de la mère. Elle s'adressait à Dieu pour lui reprocher sa dureté. Elle ne l'offensait pas. Elle avait ce droit. Et il avait ses raisons. Felix tremblait encore d'avoir eu ce désir de lui cracher à la face. Le seigneur avait une face, et non pas un visage. C'était pile ou face. On n'y pouvait rien. Mais cracher à la face était une offense et parier pile presque un blasphème. Des mots, avait dit l'oncle, des mots pour expliquer et non pas pour dire, quelle hypocrisie ! Il avait caressé les cheveux de l'enfant en disant cela. Le père de Felix n'aimait pas ses mots non plus mais pour d'autres raisons. Il n'aimait pas partager les raisons avec l'oncle. S'il arrivait que leurs opinions coïncidassent, il s'arrangeait pour qu'elles divergeassent ou que le monde comprît qu'il n'avait aucune raison de partager les opinions de l'oncle qui n'était ni croyant ni libertin, mais seulement un marchand, sans mystique et surtout sans eux. On était d'accord avec le père de Felix dans ces moments de confrontation, mais on se méfiait de son inconsistance, tandis que l'autre macérait dans la réalité, et les y maintenait, de gré ou de force, il avait plutôt leur agrément, car il ne désirait rien d'autre que cette tranquillité dont il avait prouvé qu'il était le maître et peut-être même l'inventeur. Le père de Felix, qui n'était pas propriétaire et n'exerçait même aucune fonction bien qu'il reçût comme les autres le salaire qui revenait à son existence, se plaignait quelquefois de cette dictature, mais à la banque, où il avait sa signature, l'argent qui manquait venait d'Amérique et on le soupçonnait d'y posséder des intérêts qui un jour ne le retiendraient plus sur cette terre d'exil. On s'attendait à ce départ surtout depuis que l'on était venu une première fois, le frère de Felix venait de naître, on donna une messe pour renouveler le baptême sinon l'oncle faisait le malheur de tout le monde. Le prêtre accepta le simulacre. L'oncle remplit lui-même les fonds avec une cruche qu'il alla remplir quatre fois à la fontaine de la place. À la quatrième, le prêtre dit : c'est bon comme ça, don Guillermo. Il s'appelait Guillaume maintenant. Il montra le papier. République. Il y avait encore eu une révolution. Les nouvelles n'arrivent pas jusqu'ici. Ou bien était-ce plus tard qu'il montra ce papier ? En tout cas il montra un papier et il disait s'appeler Guillaume. Le curé avait dit : république. Et tout le monde avait reculé. L'Histoire est l'œuvre du diable. Dieu n'a pas d'histoire. Il existe parce qu'il est essentiel. Et nous existons parce qu'il existe. Le père de Felix avait parlé de partir. La mère de Felix avait simplement dit : et Los Alacranes ? L'oncle de Felix avait dit : qu'ils aillent au diable ! La mère de Felix dit : ils nous maudiront, je ne veux pas inspirer cette malédiction. Le père de Felix dit qu'il avait parlé pour ne rien dire, qu'il exprimait un désir de ne plus être là et non pas d'être ailleurs où, ailleurs ? L'oncle de Felix dit qu'il n'avait rien dit, ça ne le regardait pas, mais il n'aimait pas voir ces parasites s'accrocher aux reliques familiales. Parler de notre terre en ces termes ! Notre terre, nos maîtres, nos enfants. On ne parle jamais de soi à cette hauteur du désespoir. Tel est le triangle de l'existence, et on n'y figure pas. L'oncle de Felix pouvait-il comprendre cela ? Il comprenait que vous étiez encore sous le charme. Mais un jour, vous vous réveillerez dans le lit d'une nation de possédés, voilà ce que vous serez un jour, des possédés ! L'oncle de Felix calmait ses colères en suçant des dragées qui cliquetaient dans ses dents, de temps en temps sa langue qui avait l'air d'un bout de foie parce qu'elle en avait la couleur et la consistance, apparaissait au coin de la bouche pour le lécher, les dragées mettaient un temps infini à se réduire à l'amande qu'il crachait par terre derrière lui, les chiens croquaient les amandes. Il ne faut pas les croire, dit-il un jour à Felix. Il les croyait. Parce qu'il les aimait ? Mais moi aussi je les aime, et je ne les crois pas. Il ne les détruisait pas non plus, comme ils le croyaient. Il ne pouvait empêcher leur éparpillement mais au moins, grâce à son intervention, ils demeuraient reconnaissables. Qui est cette femme qui remonte le chemin avec un sac de fèves sur le dos ? Elle n'est plus elle-même mais elle s'appelle Dolorès. Demande-lui comment elle s'appelle ? Demande-leur de décliner leur identité ? Pas un mot sur moi, et pourtant ils me doivent tout. Paroles que confirma le père de Felix, avec une nuance : tout, non, mais beaucoup. En conséquence, il méritait le respect, comme Dieu mérite la dévotion inconditionnelle. Que mérite l'homme quand il n'est pas nous ? Qui connaît l'homme en dehors de nous ? Nous n'avons pas cette curiosité. Enfin, excepté ton père. Les paroles de l'oncle, à force de cohérence et de vérité, commençaient à prendre un sens dans l'esprit de l'enfant. Maintenant tu sais qui je suis. Oui, je sais. Dolorès entra sous la véranda. Elle dit bonjour et attendit qu'on répondît à sa politesse. L'oncle sourcilla. Il ne leur accordait rien d'autre. Il nous hait. Qu'est-ce que nous sommes ? Elle montra le nuage de poussière, plus bas. Les ânes tournaient sur l'aire de battage. Manuel les fouettait, debout sur la poutre. Dolorès dit : Manuel veut partir, je le suivrai. L'oncle se détendit. Vous ne le regretterez pas. Elle haussa les épaules et passa. Ses pieds nus traînaient par terre. Elle les souleva à peine pour franchir le seuil. Elle n'avait pas dit ce qu'elle pensait, sauf qu'elle regrettait de ne pas avoir d'enfant. Révélation obscure, lourde de conséquences, Felix n'oublia jamais ces paroles. Ensuite... On referma la porte du caveau et l'oncle rentra en voiture avec Felix et Manuel qui s'était tordu la cheville en portant le cercueil. Il n'était pas maladroit d'habitude. Il ne regardait pas l'oncle dans les yeux, l'oncle eût détesté ce regard, il l'eût réduit à son désespoir, Manuel dit : je guérirai avant qu'on parte, si vous ne voyez pas d'inconvénient à ce qu'on vous suive, don Guillermo. Le cortège avait essaimé sur le même chemin. Felix mit sa tête à la fenêtre. Il posa enfin la question, s'adressant au paysage blanc : tu m'amènes moi aussi ? On ne tutoie pas l'oncle Guillermo. Même sa propre sœur ne le tutoie pas. Le père de Felix dit que c'est une absurdité de plus dans le concert de bêtises qui accompagne l'oncle Guillermo dans ses déplacements. Il ne va pas plus loin que l'Amérique, après tout ! Les Andes, le Chili, le Pacifique, Pâques, les Aïnous poilus comme des chiens. L'oncle était secoué par les cahots tandis que Manuel, torturé par sa cheville qu'il avait mise à nu, se plaignait doucement en mordant son foulard. Toi et moi ? dit l'oncle. L'enfant se retourna. Tu m'as entendu ? Il avait parlé à la terre infinie, aux coteaux calcinés, des amandiers noirs passaient, presque accessibles, explicables, il voulait les fuir, ce feu avait illuminé une nuit sans sommeil, la fumée entrait dans sa chambre parce qu'il n'avait pas fermé la fenêtre ou plutôt il l'avait ouverte parce qu'elle était fermée, nous avons des carreaux aux fenêtres, mais ils sont infidèles, on ne peut pas regarder à travers sans souhaiter les briser pour que le paysage redevienne ce qu'on sait de lui, chez moi, dit l'oncle, il y a des vitraux, comme dans les églises, j'ai supprimé l'obscurité, l'odeur, et l'écho. Le plafond du salon principal est une voûte. Il se souvient de l'embrasement de la charpente. La fumée jaillissait par les ouvertures, on était assourdi par ce vacarme de flamme et d'écroulement, puis le feu s'est apaisé d'un coup, et on a regardé la voûte par la porte, la chaleur était intenable, on a jeté des milliers de seaux d'eau. Des milliers ? dit Felix. Oui, des milliers. Manuel aussi écoutait. Il ne savait pas que les voûtes avaient une clé, maintenant il pensait que c'était symbolique. L'oncle lui demanda de se taire plutôt que de raconter des bêtises en présence d'un enfant. Nous avons marché sur les cendres et le lendemain, tout était propre, les cendres avaient été répandues sur la terre des futures pelouses, l'architecte me montrait le dessin des vitraux, ce n'était qu'une idée, j'ai attendu, il faut attendre après l'idée, surtout ne pas chercher à lui donner un sens. Manuel se plaignit à cause d'un cahot. L'église est là depuis toujours, et puis il n'y a que la voûte de la chapelle, on ne peut pas se rendre compte, la chapelle est ouverte à tous les vents. Le sable qu'on y balayait venait de la mer. La voiture s'arrêta devant la maison de Manuel. Le toit était ouvert au-dessus de la cuisine et aussi au-dessus de la chambre. Il aimait cette lumière, jusqu'à l'endormissement. Il regrettait quelque chose de plus que les autres. Mais quoi ? Il claudiqua sur le sentier. L'oncle n'avait pas encore frappé la paroi. Il regardait Manuel sur le sentier et comme la voiture demeurait immobile, Manuel se retourna. Il donna un coup de menton pour demander ce que l'oncle attendait. De lui. L'oncle frappa la paroi. La voiture reprit son chemin. Manuel la regardait s'éloigner. Il attendit qu'elle eût atteint le sommet de la colline avant d'appeler son chien, le chien vint lui lécher les mains et Manuel se mit à lui parler de sa cheville. Je suis un bel imbécile ! dit-il sur le seuil de sa maison. Et il n'entra pas. Ensuite... la voiture redescendit le même chemin. Felix ne regardait plus par la fenêtre. Il écoutait l'oncle qui parlait des hommes, des races d'hommes et de femmes, de ce qui est à portée de la main et de ce qu'on ne possédera jamais, ce qu'il faut posséder et de ce qu'il faut mépriser, il parlait sans laisser le temps à Felix de réfléchir et Felix se sentait envahi par cette paralysie que l'oncle communiquait toujours à ceux qui l'écoutaient, le père de Felix avait déjà parlé de ce pouvoir, mais dans quelle conversation ? Ils arrivèrent à la maison une bonne demi-heure avant les autres. Ils en profitèrent pour toucher aux plats. L'oncle ne mangeait plus ces ingrédients de la vie quotidienne qui avait été la sienne. Felix jeta un regard éperdu sur la table. Et après, hein ? dit l'oncle en rompant le pain. Il ne s'était pas signé, mais il avait rompu le pain parce qu'il n'y avait pas de couteaux sur la table. Pas de couteaux le dimanche, ni les jours de fête, ni les jours d'enterrement et même de deuil. On se signait et on rompait le pain sans risquer de le poignarder. Les autres jours, on se signait et on rompait le pain sans le poignarder, il n'y avait pas de risque, vous êtes des automates, le couteau servait pour les fruits, quelquefois pour la viande. Il y avait de la viande si personne n'était mort sauf l'animal qui avait été un mouton, un chevreau ou un cochon. Felix n'aimait pas la viande. À cause du sang. Savoir que c'est le sang qui donne un goût à la viande. Que la fibre musculaire n'a pas de goût. On mangeait la viande en sauce. Son père adorait les ragoûts. Il se gavait de pain trempé. Il était heureux de manger. Le vin colorait son visage. Il y avait du vin sous la peau de ses joues. Le poil y poussait dru, noir, mais la lumière trahissait ces plaques violacées qui le démangeaient quelquefois. C'était le vin. Le vin des repas. Sinon il buvait de l'eau-de-vie, seul dans son fauteuil, immensément seul parce qu'il n'était plus sûr d'aimer sa femme. Elle agissait en maîtresse de maison ou en mère équitable, quoique Felix pensa souffrir d'une préférence qui allait aux inventions de son frère, sa mère adorait commenter cet esprit inventif, d'où tirait-il ses trouvailles de temps ? Il puisait à une source, mais laquelle, si toutes les sources étaient connues de l'enfance ? Mais les heures passées au piano finissaient par l'épuiser, tandis que Felix vivait encore, en fin de journée, à l'heure d'aller se coucher, à la surface de cette vie tranquille. Il jouissait d'une insomnie peuplée de légendes. Il n'inventait rien. Il reproduisait. Et le monde s'endormait avant lui. Aussi se réveillait-il après lui. Tout le monde était debout quand il ouvrait les yeux. Le pied du lit était défait mais ses jambes étaient sous le drap. La fenêtre était entrouverte, pour l'air. La lumière l'entourait. Des bribes d'études lui revenaient. Il se surprenait à se réciter une leçon apprise par cœur. Il n'avait pas été capable de la comprendre, mais il la connaissait, il savait à quoi elle ressemblait, et il était le premier à le reconnaître si l'occasion se présentait, il n'avait pas pris le temps de réfléchir, il était dans le vrai. C'était la seule occasion de réduire son frère au silence, et du même coup détruire un fragment de mère qui convenait de son impuissance à l'éduquer conformément à ce qu'elle savait elle-même des leçons de la vie. Elle avait l'intuition du caractère éphémère du cadet. Elle en parlait quelquefois à mots couverts. Pas seulement à cause de la toux et d'autres fragilités qui n'avaient pas de remèdes. C'était comme si l'un était la nourriture de l'autre. Elle accusait Felix d'anthropophagie, se taisait sur le sujet, continuait de l'accuser sans le dire, ne disait plus rien, demandait quelquefois (à qui ?) depuis combien de temps elle ne lui parlait plus. Le cadet sombrait dans la volubilité d'un vocabulaire qui le menait aux frontières de sa possibilité. Ces expériences territoriales le grisaient. Il sombrait dans une euphorie critique. Il voyait. Il traversait les autres. Son regard devenait pénétrant, au service des mots. Il était agité de crispations. Sa surface de chat. Axolotl. Il se multipliait avant la puberté. Felix pensait halluciner. Nous irons au bois. Comptine française. Il la transposait dans le ton de cette voix de régale. Il sera musicien. Après le séminaire. Mais Felix sera-t-il capable de succéder à sa mère ? Il succédera plutôt au père. Comme il lui ressemble. Alors qu'il est le portrait craché de sa mère. Et que le cadet ne ressemble plus à rien, on ne se souvient même plus de sa ressemblance. Il est là, en compagnie de son oncle, attendant les autres qui ne tarderaient pas, tous les autres, même ceux qu'il ne connaissait pas et qui lui posaient des questions sur son avenir, pas une ne concernait ce passé fulgurant, cette dernière trouvaille. L'oncle n'avait plus faim. Il mangeait peu d'ailleurs. Il rassembla les bouts de gras et les déposa sur le bord d'une assiette. Felix n'avait presque rien mangé. Son oncle avait cet avantage sur lui : on ne le forcerait pas à manger s'il refusait de le faire devant tout le monde. Le jambon l'assoiffait, le pain lui communiquait des amertumes, et celle de l'olive le paralysait. Son oncle l'amena sous la vigne, une des promenades préférées de son enfance, il aimait cette toiture et en cueillait les fruits pour les partager avec Felix que les saveurs sucrées finissaient par plonger dans une nausée interminable, pourquoi chercher maintenant à multiplier ces jours d'équilibre sur le fil de la raison ? La main de l'oncle happa une guêpe. Elle piqua plusieurs fois. Il résistait, main fermée, emprisonnant la cause de sa douleur. Ou bien il mentait et la guêpe était morte écrasée avant d'avoir pu le piquer. Devine. Il ne devinait pas les devinettes, Felix. Il les retenait. Il retenait les solutions. Ce sera le masque de son intelligence, avait dit son père, ajoutant : avec un peu de chance. Le frère vivait encore. Qu'est-ce que ça veut dire ? avait dit Felix, à personne, à lui-même, tout haut. Et son frère lui avait expliqué. Il l'avait laissé aller au bout de son excitation. Il avait attendu ce silence, cette attente. Et au lieu de l'applaudir ou de le remercier, il s'était jeté sur lui et s'était mis à le battre. Il ferma les yeux pour aller le plus loin possible dans cette obscurité de sang. Ils roulèrent dans l'escalier. Le père ne se leva pas. On fit appel à un domestique pour les séparer. Felix ne lutta pas longtemps contre cette force qui s'appliquait exactement à la sienne, l'annulant exactement, lui communiquant le point zéro de son existence, l'exacte inutilité qui était la sienne quand il se mettait à lutter pour survivre. Le domestique haletait. On transporta le frère dans leur chambre. Je veux dormir seul, dit Felix en ouvrant les yeux. Le domestique le tenait fermement. Seul ? dit le père de Felix. Il réfléchit un instant. Tu sais bien que ce n'est pas possible. Il pouvait dire cette phrase à n'importe quel moment, pourvu qu'on attendît une réponse de sa part, sentant qu'il s'agissait toujours d'une réponse à son immobilité, plus précisément à son inaction. Il dort, dit la mère en descendant. Elle le gifla. L'étreinte du domestique se relâcha une fraction de seconde. Je n'en ai pas profité, pensa Felix. Pourtant je m'y attendais. Je savais exactement ce qui allait se passer, y compris que je perdrais cette opportunité. Tu ne devrais pas le frapper, dit mollement son père. Si je le lâche, dit le domestique, il va me mordre comme la dernière fois ! Le père de Felix ne bougeait pas. La dernière fois, tu lui as donné un coup de poing pour te venger. Tout pouvait recommencer. Oui, je me souviens maintenant, il y avait ces recommencements. Mais l'exemple du domestique n'illustrera rien. Ce n'est pas un personnage. Il promit de ne pas mordre la main du domestique. Promets-le encore ! Il promit encore. Le domestique l'envoya valdinguer. Il retrouva les bras de sa mère. Le domestique sortit en disant que si on avait encore besoin de lui, on le trouverait dans le potager. Vous ramènerez des tomates, dit la mère. Que s'est-il passé ? Toujours la même question. Je ne veux plus la poser à mon histoire d'enfant. Ils se rassemblèrent d'abord sous la galerie. Tout à l'heure, on ne s'entendrait plus, mais pour l'instant ils s'en tiennent à ce murmure, fidèles au diapason de la douleur qui n'a qu'une apparence, la leur. L'oncle ne s'est pas mêlé à leurs conversations. Il est resté avec l'enfant Felix. Il le tient, ne veut pas le lâcher ni même en marge de la coutume qui en est au point d'attendre que la mère revienne parmi eux, ayant ôté son chapeau et épinglé le voile à ses cheveux. Felix ne sait pas encore qu'il est en mauvaise posture. On le hait. Son frère n'est-il pas mort par sa faute ? Ça s'est déjà vu. On ne peut pas ne pas aimer un enfant. Pas celui-là, je vous en prie ! La mère revient par l'escalier intérieur. On l'attendait plutôt par l'escalier du dehors, au bout de la galerie. On avait écouté ses pas sur la galerie supérieure. Elle marchait vite, mais il y avait cette précision. Elle le haïra toute sa vie. Ce n'est pas difficile de ne pas aimer un enfant. Oui, mais le haïr ? N'être plus ce qu'il attend de vous. L'oncle fume un gros cigare qui dérange. Il est sur le seuil et il regarde sa sœur au milieu des autres, y compris son beau-frère qui ne dit rien, ni contre la haine ni même contre le manque d'amour. Felix est dans le rideau. Il observe mais son esprit est incapable de trouver l'importance. L'oncle n'est pas loin, en équilibre sur le seuil où se rencontrent les dallages de la salle à manger et de la galerie. Tout est dans l'ombre. La lumière forme cinq écrans dans les arcs, on ne voit pas ce qu'elle éclaire, les gens sont noirs. L'oncle s'écarte quand ils entrent et Felix sort du rideau. Ils se tiennent par la main. On s'assoit sur les bancs de chaque côté de la table. On sert d'abord le vin. Le sang. Puis on rompt le pain. Oui, oui, le corps. Puis les saveurs de la charcuterie, des variantes, des pattes cuites au four à la poêle. Tu ne manges pas ? Tu as mangé ton frère. On oublie la maladie. Je n'ai tué que sa vraie vie moins ce qu'il a vécu, on ne tue pas ce qu'on a vécu ni ce que les autres vivent, on tue le futur et pourtant, on y a pensé. L'oncle sourit. On ne lui parle pas. On le regarde manger avec ces manières qu'il a contractées en Amérique. Il fréquente des Français. Il parle même cette langue. Il pense peut-être comme un français. On a la chance de posséder le plus beau territoire volcanique du monde. Des châteaux en l'air. Les oasis les plus longues du monde. Les plus belles ruines d'à peu près tout ce qui n'existe plus sauf au fond de nous. Il ne dit rien. Il dépose les morceaux de jambon sur le morceau de pain qu'il a égalisé en arrachant la mie aux endroits de cette surface (la perfection) qu'elle relevait en bosse. Il porta la tartine à ses lèvres. Où est le cigare ? C'est un domestique qui le fume sous la galerie. Les domestiques vivent mieux que nous. Plus d'expérience, d'occasion de comparer, plus de chance. Felix ne mange pas, ce qui justifie les questions qu'on lui pose toujours sur ce même ton qui est le point de rencontre de la caresse due et de la blessure méritée. Vous ne sortirez pas de ce savant mélange, disait l'oncle tout à l'heure, en proposant d'amener Felix avec lui. En Amérique. Chez les Français. C'est non. Définitivement. Pourquoi ne veut-il pas rentrer seul ? Pourquoi n'a-t-il pas d'enfants ? On n'en sait rien. On en parle. Felix n'a pas encore de sœur. Plus tard on parlera de la sœur de Felix, du père de Felix et de la maîtresse du père de Felix, ce sera très compliqué, d'autant que la maîtresse du père de Felix est aussi la mère de la sœur de Felix dont le père est le père de Felix. On ne parle pas de la mère, sauf pour la plaindre. On ne dit rien du rôle qu'elle joue dans ce qu'on appelle un drame. Elle n'est pas la mère de la sœur de Felix, ce n'est pas un rôle, elle se distingue du reste des spectateurs, mais c'est tout. Ce qui ne la rapproche pas de Felix. Elle passe à côté de lui sans le toucher. Elle le voit. Il sent cette chaleur. Il se laisse étourdir par les parfums. Il ne la regarde plus quand elle s'éloigne, il n'aime pas regarder cet envers de l'endroit, il ne veut pas la trahir. Le père de Felix écrit des lettres à sa fille qui vit en Amérique où elle a toujours vécu, elle veut venir ici, travailler, être sa fille. Je ne te reconnais pas. Ou plutôt : je ne t'ai pas reconnue. Donc il est trop tard. Qu'est-ce qu'on pouvait tuer en elle ? Il faut d'abord trouver ce qu'on peut tuer en l'autre. Ce futur. Mesurer le passé sans avenir, présent à cet acte définitif. Pousser l'autre dans le vide. Il ne s'anéantit pas. Il devient seulement inutile. Il rend mélancolique et dangereux. Sa mère était mélancolique et dangereuse. Elle aimait l'oasis et se baignait nue dans le puits. Ensuite elle mangeait les raisins de la véranda ou allait cueillir des amandes à l'adret, un rocher immense poussait en plein milieu de la vallée, il découvrit seul comment s'y rendre, en y suivant les moutons. Il vit la mer pour la première fois. Il se tenait au bord du précipice. Il voyait l'oasis, la mère nue, le mur blanc du potager et la rivière qui serpentait entre les roseaux. La mer ne ressemblait pas à la mer, vue d'ici, pas encore ressemblante, seulement présente, exactement comme la lui avait décrite son frère, la mer était une espèce de nuage bleu dans la coupe de la vallée, il croyait voir la vague d'écume avant qu'elle ne déferlât sur le sable qu'il ne voyait pas, il consentait à ne pas le voir si c'est trop de le voir. Au retour, il ramassa des asperges sauvages et les œufs d'un nid. Il cuisinait en secret sur un canoun en terre cuite qui était un bel objet, blanc, avec des trous de doigt, il était rugueux et lourd, il y inventait des braises hallucinantes, le feu est un double parfaitement ressemblant. Il montra ce coin secret à l'oncle qui lui montra ensuite le coin secret de son enfance. Il n'y cuisinait pas. Il y avait encore des copeaux sous l'arbre. Il avait perdu le couteau il y avait longtemps, ou on le lui avait confisqué, il ne se souvenait pas de l'avenir du couteau mais il n'avait pas oublié ces moments de travail intense sur le bois, il ne savait rien du passé du couteau qu'il avait trouvé dans la rivière quand elle était à sec, il ne l'avait peut-être pas trouvé, il avait menti mais il ne se souvenait pas d'avoir menti, il se souvenait du lit de la rivière et de l'éclat du couteau dans l'ombre d'une roche polie par le passage de l'eau. Les enfants ne mentent pas. Ils remettent les choses à leur place. Mais comment savoir, à cet âge, si c'est la place qui leur convient ? On est seul au moment de mentir. Il ne souhaitait pas cette angoisse aux enfants. Mais Felix n'avait pas le sentiment d'avoir menti. Il avait décrit les choses exactement comme elles s'étaient passées. Il inventait peut-être ces coïncidences, comme le pensait son oncle. Le soir, on se coucha de bonne heure. Plus d'un jour s'était écoulé depuis hier. Il conta ces heures, se trompant à chaque fois à cause de l'engourdissement de ses doigts qui étaient engourdis parce qu'il les avait lui-même engourdis en s'asseyant dessus toute l'après-midi, ils étaient devenus douloureux et l'oncle les avait examinés et il avait commandé qu'on fît chauffer de l'eau, avec du sel, du soufre et les essences d'une broussaille qu'on arracha sur les murs, mais c'était inutile, l'engourdissement était parfaitement réussi, on ne nota qu'une légère amélioration au niveau de la dernière phalange. Ne te couche pas dessus. Il promit. Les promesses des enfants sont des bouteilles à la mer, n'importe qui peut en prendre connaissance et décider de l'importance à leur accorder. La mer n'est pas infinie. Elle tourne en rond. Il trouva vingt-huit heures et reposa ses mains de chaque côté de lui-même, comme s'il venait de consulter deux étrangères qui s'étaient finalement mises d'accord pour lui donner raison. Les mains étaient moites et douces. Papillons pour jouer avec la lumière ou taupes boueuses pour créer les masques. Il s'en était peut-être servi pour tuer son frère. On avait longuement observé ses mains, on avait recueilli la crasse des ongles mais elles n'expliquaient pas les griffures sur le visage du frère, elles ne parlaient même pas de la lutte avec l'algue dans dix centimètres d'eau où il avait cru se noyer une seconde après avoir découvert que son frère était mort. Tu n'expliques rien. Il y a cette indifférence. Il n'y avait pas de boue sur le corps du frère. Il était mort en plein milieu de l'aire de battage, sous l'œil de l'âne. Il les suivit sur l'aire de battage. Le corps était bien en plein milieu et l'âne n'avait pas bougé. La différence, c'était la mort. Une mort au visage en sang, avec les bras en croix, et la trace du corps dans les fèves qu'on avait laissées à l'âne. On suivit la trace. Il n'avait pas pensé à la trace. On arriva au bassin. Le passé revenait pour révéler que tout un pan de son avenir s'était écroulé dans les dernières secondes. Il n'était plus question de franchir ces ruines pour en nier l'existence. Il assista en silence à toutes leurs démonstrations. Jamais l'oncle n'aurait pensé qu'il se passerait quelque chose d'aussi horrible pendant son séjour sur la terre natale. Jamais ? A quoi se réfère cette parole ? Pourquoi jamais ? Pourquoi pas nulle part ? Comme si nous n'avions jamais existé pour nous reconnaître. L'insomnie est un autre sommeil. Ou le sommeil de l'autre. Il était réveillé depuis longtemps quand le jour se leva. Il attendit les premiers bruits. L'oncle ouvrit la porte de sa chambre et la referma. Il descendit l'escalier. Felix le suivit. Il le rejoignit dans la cuisine où il faisait frais car les fenêtres étaient restées ouvertes toute la nuit. L'oncle jeta un œil morne sur le pot au lait qu'il avait trouvé sur le rebord de la fenêtre. Il haïssait l'aurore. Il y a toujours quelqu'un qui se lève avant toi, dit-il. Cette fois il trancha le pain avec son propre couteau. Felix savait intimement qu'il pouvait accepter un blasphème pourvu que ce fût l'oncle qui le commît. Le même pain, outragé par son propre père, qui se livrait quelquefois à des démonstrations sans autre issue que sa déconfiture, l'eût épouvanté. L'oncle se situait au-dessus de ces contingences. Il n'y avait pas de limites à son possible autres que celles imposées, il fallait le supposer sans vraiment savoir de quoi il s'agissait, justement par l'impossible. Felix se souhaitait cette liberté. Il empoigna fièrement la tartine parfaite et la trempa dans le lait que l'oncle versait en même temps du pot tenu par l'anse. Nous avons du miel et des confitures, dit Felix. L'oncle se servit à son tour et considéra le morceau de saindoux. C'est ça, mon petit Felix, dit-il comme s'il se parlait à lui-même, dénonce-le, venge-toi, rassemble-moi ! Il dit à Felix : du miel ? Des confitures ? Felix secouait la tête en riant. Le cadran l'obligea cependant à refaire le compte des heures. L'oncle le regarda compter sur ses doigts. Peut-être savait-il ce qui était en jeu. Ou bien se taisait-il parce qu'il pensait à autre chose. Felix se fixa finalement pour un nombre d'heures qui le rapprochait des deux jours auxquels il penserait quand l'heure serait venue de se souvenir de ce qui s'était passé exactement. Il attendait que le soleil fût revenu à l'endroit où il était à ce moment-là. Nous attendrons, dit l'oncle. Il avait cette patience. Il n'exigeait rien. Il conseillait même le silence. Il lui parla de leur duplicité. C'était la première fois de sa vie qu'il entendait ce mot. L'oncle ne prétendait pas l'influencer. Si ça te fait du bien de parler, parle. Felix avait seulement peur qu'on lui arrachât la langue. L'année précédente, on avait arraché la langue d'un domestique qui maintenant se rendait fou au moment de demander ou de rendre compte de quelque chose. Le spectacle de cette folie était éprouvant, d'autant que Felix ignorait pourquoi on avait décidé d'arracher la langue à ce domestique, il posait la question et on lui répondait que ce n'était pas l'affaire d'un enfant de son âge. Son frère avait cet âge, mais il avait promis de ne pas trahir sa condition. Pourquoi t'arracherait-on la langue ? fit l'oncle que l'agitation de Felix agaçait un peu. La mutilation est un terrible châtiment. On mutile même les condamnés à mort avant de les tuer. Nous sommes des barbares, dit l'oncle entre les dents. Il trancha encore le pain. Felix avait faim. Il attendait l'heure. Le soleil l'étourdirait. Le chapeau de son frère avait volé comme l'oiseau dont il venait de parler. Felix n'aimait pas ces leçons naturelles. Pourquoi donner un nom aux choses de la nature. Il comprenait qu'on en donnât à l'humain. Mais les fleurs, les pierres, les arbres, les oiseaux ? Le frère se moquait de lui, commençant à souffrir de l'absence du chapeau. Si mère nous voit... si elle te voit ! Felix avait toujours du mal à respirer dans ces circonstances, exactement comme si son corps se défendait contre le même air que l'autre respirait. Son frère finit par le supplier, puis il menaça de le dénoncer, de dénoncer cette cruauté, ces projets dont il ne parlait qu'en présence de son frère seul parce que c'était le seul témoin possible. Ils savaient tous les deux par expérience que les cris poussés à cet endroit n'atteignaient pas la maison, ils allaient dans l'autre sens et revenaient en écho, comme si cet air, que l'un happait parce qu'il en manquait et que l'autre rationnait parce que son corps l'exigeait, était chargé de leur en révéler l'inutilité. Le frère raillait ces théories. Il avait de l'avance ou bien il avait le pouvoir de comprendre et Felix n'aurait jamais ce pouvoir et il chercherait toujours à devancer les autres qui se moqueraient de ses théories. Il cria pour démontrer l'inexorable. L'écho paralysa le frère qui tenait ses mains croisées sur la tête. Il tomba à genoux. Et c'est tout ? dit l'oncle. C'était tout ce que Felix pouvait dire maintenant. Il avait bien mangé et préférait attendre l'heure en pensant à autre chose. Son oncle lui caressa les cheveux. Il sortit. Il pensait au domestique à la langue arrachée qui n'avait pas encore trouvé les moyens de se faire comprendre. C'était un paresseux, selon l'opinion du père de Felix qui avait une opinion sur tout le monde, plus sur les personnes que sur les choses, encore qu'il insistât sur la différence entre les choses naturelles et celles qui ne le sont pas. Felix rechercha une ombre propice à une méditation sans queue ni tête qui le mènerait au seuil de midi. Il reconnaîtrait midi à sa verticalité. Il pouvait comprendre cela et même comprendre l'horizontalité des levers et des couchants puisqu'il en connaissait les pôles. La croissance provoquait d'intenses douleurs dans les genoux. Il crut percevoir un des signes annonciateurs de ces crises quotidiennes. Il valait mieux s'asseoir si ça arrivait. Mais ce n'était pas la croissance. Ce pouvait être l'angoisse. Elle lui coupait les jambes, sans douleur. Il s'allongea et croisa ses bras sous la tête. C'est la bonne position pour regarder des oiseaux. Il n'y avait pas d'oiseau mais il pensait à eux, peut-être des hirondelles et cet oiseau bavard qui secouait des bleus intenses sur le rebord de la fenêtre, au crépuscule. Tu connais les oiseaux ? L'oncle les aquarellait. Si je les connais ? Il était passé des fleurs aux oiseaux. Avant les fleurs, il y eut les arbres. Et avant les arbres ? L'oncle réfléchit. C'était la seule personne qui prenait le temps de réfléchir. Felix nota cette observation dans un coin de sa cervelle. L'oncle pouvait parler des femmes pendant des heures. Il ne les dessinait plus. Le rose de leur chair ne l'inspirait plus mais il se souvenait avec nostalgie de ce mélange au bleu du drap, au début il peignait aussi la lampe de chevet, toujours la même, et le papier qui tapissait les murs, qu'on changeait tous les ans au printemps. Felix n'avait aucune idée de l'effet produit par un papier collé au mur, chez lui les murs étaient peints à la chaux, on ne s'y frottait pas, on y suspendait des croix et des souvenirs, on y écrasait des insectes, on changeait aussi ce blanc tous les ans, mais ça ne changeait rien, et puis il n'avait pas eu vraiment le temps d'y réfléchir. L'oncle les quitta un dimanche matin. On s'était confessé la veille dans l'après-midi et il avait consenti à assister à la messe. Le prêtre s'adressa à lui. Il parlait du bonheur. Un bonheur à trouver entre le malheur des uns et les macérations des autres. L'oncle communia, il parla sous le porche de l'église, on vit sa voiture s'éloigner semblait-il pour toujours, Felix n'avait pas communié, il n'était pas sous le porche quand son oncle leur reprocha leur cruauté à l'égard d'un enfant qui était peut-être innocent, il était dans sa chambre en train pleurer quand ils sont venus lui annoncer que l'oncle était parti sans lui. La veille, dans l'après-midi, il avait crevé de chaleur dans la sacristie. Le curé voulait lui parler. Il attendait, assis sur une chaise qui servait d'escabeau, on lui avait demandé de se tenir tranquille, la dernière fois il avait dérangé les fleurs d'un bouquet et on avait changé l'eau précipitamment. De temps en temps il se levait pour aller jeter un œil dans le judas. La porte de l'église était grande ouverte et les gens papotaient sous le porche, d'autres étaient à genoux devant l'autel et priaient en comptant les perles de leur chapelet, on voyait la plante des pieds de celui ou celle qui se confessait, la voix du prêtre s'élevait de temps en temps pour réclamer le silence qui est la meilleure marque de respect après l'agenouillement qu'on conçoit d'ailleurs difficilement dans le bruit. Attendre était une des calamités de l'enfance de Felix. Il y avait tous les jours quelque chose à attendre. Ce n'était pas sans mal qu'il se soumettait, se promettant des impatiences, des fulgurations, des anéantissements de la chose vécue. L'oncle ne demeura pas longtemps dans le confessionnel. Il était chaussé et portait des pantalons. Il avait éteint son cigare sur une colonne. On voyait cette cendre noire. Pourquoi avait-il commis ce qui pouvait être considéré comme une offense ? Ses bottes claquèrent sur le dallage. Il considéra l'agenouilloir pendant un long moment. Felix ne croyait pas à cet agenouillement mais l'oncle s'agenouilla et tira le rideau derrière lui. On ne voyait plus que la semelle de ses bottes. On se taisait. Ceux qui priaient s'étaient retournés. Le bedeau les rappela à l'ordre mais il ne pouvait pas obliger ceux qui attendaient dehors à reprendre le cours d'une conversation, si c'était une conversation ce bavardage incessant, oui c'en était un parce qu'on parlait de la même chose, il renonça. Il vit peut-être les yeux de Felix dans le judas. Il se dirigea vers la sacristie. Les yeux de Felix le virent au dernier moment de cette approche furtive. Il sauta de la chaise, la chaise glissa sur le plancher poussée par la porte qui s'ouvrait, le bedeau entra et referma doucement la porte. Felix voyait ce dos immense et bossu. L'oncle avait écrit une lettre d'amour sur cette bosse. Le bedeau se retourna, la bosse montait de chaque côté de sa tête, il y avait aussi un pied-bot au village, tous deux étaient fils de frère et sœur mais ce n'était pas le cas de l'hydrocéphale qui descendait d'une honnête famille et chantait des chansons d'amour qui ravissaient l'oncle. Le bossu avait une voix rocailleuse, Felix connaissait les sonorités de la rocaille en marge du lit de la rivière, dans les torrents qui naissaient au printemps, la voix du bedeau s'adressait aux autres pour leur reprocher leur mauvaise conduite ou pour leur demander de ne pas oublier le denier du culte, le curé aimait cette voix et il nourrissait une profonde affection pour le bossu qu'il avait sauvé de la détresse. Felix ne savait pas très bien en quoi avait consisté cette détresse, il avait été question de la mort, du renoncement ou de la croyance insensée en un oubli proche de la perfection. Les conversations des adultes avaient cette complexité, on n'en tirait pas un enseignement et quand ils cherchaient à vous enseigner quelque chose, tout devenait étrangement faux à force de simplification. Il y avait les conversations et les leçons. Et ce silence d'or à les croire, temps nécessaire à la réflexion sur soi, comme si on était le miroir fidèle des autres et que la mort promise ne reprenait finalement que son bien, le tain des illusions, ne touchant pas au verre de l'inconsistance qui retrouve sa transparence primitive. Ces images, comme on les appelait, pouvaient le rendre fou s'il s'avisait d'aller au bout de leur cohérence. Il en souffrait au retour des leçons mais il n'en parlait pas avec les autres. Ils se séparaient à la Croix-des-Bouquets, lui reprenant le chemin de sa maison, et eux continuant vers les hameaux où ils n'étaient plus rien. Le bedeau s'assit sur le rebord de la fenêtre pour parler de son sang. Il ne se saignait plus parce que maintenant il croyait au bonheur. Il fallait croire à ce bonheur et d'abord au bonheur de partager mais attention à la nature du partage. Son père et sa mère, dont il était le neveu, s'étaient mariés chacun de son côté et ils avaient des enfants. Il avait droit à une portion de ce bonheur mais elle lui était refusée. Il avait dormi à la belle étoile et la nuit ne l'avait pas renseigné sur la conduite à tenir. Il était arrivé au village pour en parler tout seul sur la place et on l'avait trouvé endormi dans l'eau de la fontaine où il avait désiré se noyer. Le curé expliqua qu'il n'était pas mort parce qu'il y avait en lui une étincelle de vie. Il était nu dans la sacristie, il montra l'endroit, le curé épongeait la flaque, il venait d'étendre la chemise et la culotte dans le jardin du presbytère. Le bossu ressentit la dureté de son propre visage. Il regardait le cou du curé qui s'échinait à quatre pattes pour éponger ou sur les genoux pour essorer la serpillière dans un baquet où flottaient des brins d'herbe et la carcasse d'un insecte. Le curé ne lui demandait que son nom de baptême, le nom du saint sous la protection duquel il était placé. Mais son cœur était dur comme la pierre, il se taisait, se reprochant seulement sa maladresse, il s'était frappé le front avec une pierre et elle l'avait assommé finalement, mais le saint qui veillait sur lui avait maintenu la bouche hors de l'eau et il n'était pas mort. Le curé voulait tout expliquer. C'était une manie chez lui : Tout s'explique, dit le bossu à Felix qui se tenait devant lui, les bras croisés comme à la catéchèse, prêt à abandonner les lieux sur un claquement de doigts. Le bossu souleva la mèche de cheveux noirs qui couvrait son front. La blessure était devenue un nœud de chair et de peau, elle purulait de temps en temps, comme si le saint se manifestait, et il recueillait ces reliques pour les frotter sur la colonne sacrée de l'église, celle où l'oncle avait écrasé son cigare. Il n'avait pas de larmes comme les autres parce que son cœur était toujours une pierre. Mais le saint était en lui, maintenant il avait le droit de vivre. Le droit. Ton frère avait-il le droit d'exister au-dessus de toi ? Il redoutait d'avoir à prendre les commandes de ce triste domaine dans le seul espoir de perpétuer. On destinait l'Amérique au puîné. Il se souvenait d'en avoir rêvé. Le bossu aussi avait rêvé. Il pensait souvent au château de son enfance. Cette enfance n'avait pas duré ce que dure l'enfance parce qu'il avait du mauvais sang. Sang immobile à cause de la pierre qu'il avait à la place du cœur. Il prit la main de Felix pour l'obliger à lui tâter le pouls. Il ne battait pas. Il n'avait jamais battu. Maintenant touche la cicatrice. Un cœur y battait. Ce n'était pas le sien. Mais c'était un cœur. Voilà ce qui t'arrivera si tu confesses toute la vérité : tu seras heureux. Le bonheur existait donc. Les asymétries du visage du bossu avaient de quoi effrayer. Le contre-jour illuminait la broussaille de ses cheveux. Il coiffa la mèche chargée de protéger la cicatrice inspirée avec un petit peigne de corne qu'il conservait derrière l'oreille. Il avait des doigts courts et noirs, aux ongles roses, profondément marqués par des plis anguleux et jaunes. Sa mâchoire était tout le temps animée par un léger tremblement, les dents claquaient quelquefois, mais imperceptiblement, comme s'il était à l'affût de sa détresse, sa barbe couronnait une bouche épaisse qui sentait le tabac et l'eau-de-vie. À l'église, il portait un foulard autour du cou, pour une raison secrète, mais il l'enlevait et le mettait dans sa poche en sortant, quelquefois il s'essuyait le visage avec, mais plutôt avec la manche de sa chemise ou la paume de la main qu'il frottait ensuite à la paroi la plus proche, l'écorce d'un arbre ou le crépi chaulé d'un mur. Il ne servait pas la messe à cause de sa mauvaise mémoire, mais il aimait fleurir les allées de l'église et le pied de l'autel où il cultivait une véritable jardinière, il n'aimait pas les fleurs coupées mais les paroissiens en amenaient tous les jours, il les recueillait sur la murette du porche, composait les bouquets à sa manière, ce qu'on lui reprochait toujours un peu, allait chercher de l'eau à la fontaine du cimetière dont l'eau était imbuvable, dans l'église il s'efforçait de feutrer ses allées et venues, mais finalement, l'église devait plus à ses fleurs qu'à ses vitraux. Ou bien ces fleurs n'exigeaient-elles aucun effort de mémoire, tandis que les vitraux, au nombre de six, formaient la base des leçons que Felix recevait sans les commenter, tout juste était-il capable d'en retenir l'essentiel et à condition qu'on le rappelât souvent à l'ordre. De quoi n'ai-je pas parlé ? demanda-t-il enfin au bossu. Celui-ci parut soulagé. La peau de ses joues s'agita, il se mordait la langue. Il dit : tu en parleras à confesse et en même temps il se leva pour aller jeter un œil dans le judas. Il en reste deux, dit-il, tu n'as pas trop le temps. Le temps ? Le temps d'y penser ? Ou bien laisser les mots qu'ils débrouillassent ce sac de nœuds ! Le bossu s'était rapproché. Il se grattait le front. Il voulait dire, rectifia-t-il, avant les vêpres, tu as le temps. Felix redoutait depuis toujours ces corrections du sens de chaque côté de son angoisse. Avait-il oui ou non le temps ? Le bossu lui mit la main sur la bouche. Ne crie pas, dit-il calmement, ils vont t'entendre. Le bossu avait raison. Ils attendaient. Ces cris étaient comme des gouttes de miroir. Et la vérité, toujours non dite, se fragmentait en leur présence. Le bossu savait de quoi il parlait. Un de ses frères était nain. Il entretenait avec lui une correspondance épistolaire sous la surveillance du curé qui lisait les lettres mais ne les avait jamais dénaturées. Le nain était fils du père du bossu, du côté de sa mère il y avait une fille mélancolique qui avait des visions, il restait quelque chose du mauvais sang, le bossu soupçonnait des pratiques familiales qui remontaient à loin, il avait même un oncle paralysé depuis l'enfance et une cousine qui mordait ses semblables dans de rares crises d'identification avec le chien. Mais le nain était la seule personne avec qui il communiquait sans pudeur. Ensemble, ils procédaient à l'édification de la vérité qui les avait réduits à l'état de sous-homme, l'un promenant sa miniature de corps dans un château qui était sa prison, l'autre mendiant ou recevant, il ne savait plus de quel côté penchait la balance s'il se mettait à trop y penser. Mais il ne fallait pas trop accuser les autres, il était seulement nécessaire de les reconnaître, le nain avait accès aux documents des paroisses où leurs familles s'étaient multipliées et il communiquait les résultats de ces recherches au bossu qui en tirait la leçon. Nous sommes deux, dit enfin le bossu, mais tu es seul. Felix se mordit lui aussi un peu la langue. Ils étaient le produit de son imagination ou il était le résultat de leur abus des produits imaginaires, il n'y avait pas d'autre alternative. Mais où aurait-il trouvé les moyens d'inventer ce bossu et le bossu le nain et le nain les paroisses et les paroisses les familles dont ils étaient les rejetons ? Il n'en reste plus qu'une, dit le bossu qui revenait du judas. Une. Elle arpentait le parvis sous le soleil. Toujours la dernière. Qu'est-ce qu'elle donne ? Elle est fidèle. C'est écrit. Le bossu installa la chaise sous la fenêtre et s'y jucha. Il voyait. Pendant ce temps Felix regardait dans le judas, les mains tiraient la robe sur les mollets, le rideau était bombé à l'endroit des épaules, mais la tête était penchée et les mains jointes sous le menton sur un mot du curé, laisse ta robe tranquille veux-tu ! Pourquoi ces mots lui arrivaient-ils avec cette précision, ce détail, cette finesse de contour ? Les pieds nus de la pécheresse étaient comme le symbole de sa misère. Puis les orteils se crispèrent et le corps sortit du confessionnal. C'était celui d'une laideronne rousse et blanche. Elle renouait son foulard, se traînant à genoux dans l'allée, les mains jointes, regardant les croix au passage. Le bossu bouscula Felix. Il posa délicatement la chaise contre la porte. Cette fois il regardait par la lucarne. Ça va être ton tour, dit-il. Qui était-elle ? Le bossu frétillait. Elle avait laissé son chapeau sur un agenouilloir, le foulard révélait sa tignasse de fille de joie, mais ses pieds étaient nus, c'était les mêmes pieds, le bossu renonça encore à les regarder en attendant qu'elle en eût fini. Ce sera ton tour dans une minute. Il connaissait ce temps. Il poussa la porte. Il tenait Felix par la main. La laideronne rousse et blanche s'agrippait à la nappe de communion. L'autre était agenouillé à côté de l'agenouilloir sur lequel son chapeau de paille trônait tandis que d'un doigt distrait elle effaçait la poussière de la plaque de cuivre pour y découvrir un nom, le même. Le bossu fit le tour de cette statuaire. Voilà notre petit Felix, dit-il à l'approche du confessionnal. La porte était ouverte. Au fond, il y avait un curé. Oui, oui, dit-il d'une voix passable, je le reconnais, d'ailleurs ne l'attendions-nous pas ? La porte se referma. Le nain tenait le rideau ouvert. Agenouille-toi ! Le rideau se referma, glissant lentement sur ses anneaux, comme si le bossu avait pris le temps de s'assurer de la parfaite soumission de l'enfant, condition première de la confession. Le volet de la grille coulissa, le profil du curé se rapprocha de ces ajours en forme de croix. Il marmonna lentement puis attendit. Felix fit : confiteor, mais sa mémoire le trahissait encore, il s'enferma dans son silence, le prêtre attendait. La main du bossu secouait l'épaule de Felix à travers le rideau. On entendait les frottements des genoux sur le sol, l'écho des agenouilloirs heurtant les interstices des dalles ou les bottes de ceux qui s'y agenouillaient en chuchotant, le bossu reniflait derrière lui, le prêtre semblait à la recherche du premier mot, Felix l'avait sur la langue, il n'était plus question de réciter par cœur ce qui était inculqué malgré les trous de mémoire, le prêtre attendait un récit circonstancié, on avait du temps avant le prochain office, lui étant assis dans un fauteuil, à l'abri des regards, tandis que Felix sentait la douleur naître dans ses genoux, et que ses pieds, grossièrement chaussés de sandales, étaient le point de mire de ces regards que ses propres yeux avaient offensés en leur offrant le spectacle d'un silence obstiné. Quel était le châtiment ? Il se voyait en supplicié, nu, donné à tous et au néant, se tordant de douleur sur un échafaud, sachant que c'était le dernier jour, qu'il mourrait avant le coucher du soleil, qu'il laisserait cette trace dans la mémoire de ses contemporains, mais uniquement dans cette mémoire, car il n'accéderait pas à celle de leurs enfants parmi lesquels couvaient déjà les âmes des assassins de leur génération. Qu'est-ce qu'il avait tué ? Son père répondait depuis hier, peut-être pour le défendre, l'innocence, mais l'idée ne faisait pas son chemin, on préférait donner raison à la mère qui pleurait un fils et menaçait l'autre de son inconsolable chagrin. J'ai tué, commença-t-il, mais imperceptiblement, seul le bossu derrière lui entendit ces mots, le prêtre avait seulement bougé comme une bête à l'étable, le confessionnal avait résonné de ces coups, des froissements avaient d'abord couvert le son de la voix de l'enfant qui s'avouait vaincu. Les doigts du bossu tambourinaient le piédestal où il était assis. Tu ne sais pas ta prière ? demanda le curé d'une voix si douce que Felix en éprouva une crainte douloureuse. Je crois. J'espère. Je vous aime. Donc je confesse. Et après ? Naguère, son frère dessinait des pendus dans le sable de la cour, et ses victimes étaient toutes des femmes, qu'il figurait par la chevelure, dont il ne parlait pas, il ne les nommait pas, il s'engloutissait pour un moment dans l'abîme d'un silence que seule la voix de la mère pouvait briser, comme s'il était de verre à son approche, cette transparence lui appartenait, la main effaçait le dessin, il avait ce regard furtif qu'on destine au témoin ou plutôt à celui qui, de spectateur attentif, est devenu le témoin d'un acte symbolique perpétré d'abord dans l'idée d'en faire un complice. Felix avait une conscience trouble de ces états. Le complice n'avait pas eu le temps d'exister, le spectateur, lui, continuait d'exister, le témoin était détruit par le regard que la mère lui adressait en lui demandant ce qu'il regardait. Sur le sable, la main avait laissé la grille des doigts. Pas de trace de cet éclatement de transparence. Il bredouillait maintenant. La différence d'âge entre son frère et lui justifiait-elle que la mère se préoccupât de ce que l'aîné était en mesure de communiquer au cadet, de cette expérience d'elle-même avec laquelle l'expérience du père n'entretenait aucun rapport, sinon de loin, à cette distance le père apparaissait inutile, improbable même, on ne comptait pas sur lui ? Il n'était pas encore question de la jalousie du petit, mais seulement de la perversité de l'aîné. Que redoutait-elle exactement ? L'aîné se baignait seul dans le cellier, portes et fenêtres fermées, tandis qu'elle le lavait à grande eau dans l'évier de la cuisine, ne négligeant aucun des gestes de la propreté sur soi, en même temps elle bavardait avec une invitée de l'après-midi ou bien donnait des ordres impossibles à une souillon dont elle avait oublié le petit nom. Il haïssait cette nudité, mais il en était encore au stade de l'hygiène, il devait s'en tenir à cette sensation d'être plus propre que les autres à défaut d'être mieux renseigné. Le frère, lui, sortait de la salle de bains improvisée avec une serviette autour de la taille, les cheveux parfaitement plaqués sur le crâne, coiffés de chaque côté d'une raie qui révélait les roses de son cuir chevelu, les mèches tracées par le peigne s'arrondissant derrière les oreilles, il sentait la lavande et montrait ses ongles, il était prêt pour l'exercice de la propreté en soi, il ne lui restait plus qu'à s'habiller pour se rendre à l'église où il avait rendez-vous avec des profondeurs inimaginables. Il passait devant Felix, lui secouait les boucles sur le front, ils avaient hérité tous deux de la rousseur, le père était un noiraud, Felix allait changer d'apparence tout au long de ces années de triste résolution de n'être plus soi mais l'autre, il deviendrait la proie de cette noirceur, les miroirs ne pouvaient plus, à l'âge de sept ans, trahir cette réalité dévorante. Il entrait dans le péché par cette porte, bien avant de commettre la première faute. Terre de barbares au sang impur. Le père se plaisait à évoquer cette impureté dans des conversations qui ennuyaient tout le monde, on le priait de penser à autre chose, à l'acquisition des semences, à la machinerie, à la construction d'un nouveau silo, mais il continuait de les offenser en prétendant qu'il se sentait à mi-chemin entre les deux races qui détruisaient la sienne après avoir détruit, il y avait longtemps (il n'était pas né) son identité territoriale. Il délirait et Felix personnifiait les antagonismes de son propre reflet, jusqu'à l'intrigue qui le rendait fou de désespoir. Mais il n'avait pas droit à la pudeur, on lui interdisait cette intériorisation du sentiment de soi-même, ou il ne disposait pas des arguments nécessaires pour être traité sur un pied d'égalité avec le frère qui s'épanouissait, on parlait de sa beauté et de sa force, il revenait de l'église avec une fleur aux lèvres, il avait souri à des filles, il promettait de les rendre heureuses et même fidèles. Propre et nu, conscient de l'omniprésence de cette surface et de la nécessité de la débarrasser des impuretés du lit et de la terre (sommeil et éveil), Felix était assis sur la contremarche du perron. Il séchait. La mère lampait du sirop sous la véranda en compagnie de deux poufiasses, comme son père les appelait dans le secret de l'alcôve, mais il n'y avait pas de secret à cause de la perméabilité de la cloison, et l'alcôve n'était que le lit où il s'ennuyait des femmes, il s'en plaignait quelquefois, mais elle ne répondait pas à ces questions, et le silence revenait, facile et insomniaque. Au passage, le frère, qui avait triomphé du culte de la confession comme il avait triomphé de l'exercice de la pudeur, secoua encore les boucles noires et rousses de Felix, les poufiasses le hélèrent, il se précipita sur le verre que l'une d'elles lui tendait. Le spectacle de cette pomme d'Adam provoquait en Felix une espèce d'angoisse qui demandait à être partagée. Avec qui ? Il n'était encore qu'une surface, il était cette peau qui menaçait de changer son apparence, il n'avait ni le pouvoir de n'être plus lui-même ni celui de n'être que lui-même, il était celui qui respecte sa propreté et ne porte ou en tout cas n'exprime aucun jugement sur la propreté des autres, qui laisse toujours à désirer, qui déçoit, avec des élans de proximité et des éloignements blessés. Le frère était assis entre deux femmes, le verre à la main, l'une d'elles tâtait l'étoffe de la chemise qu'il portait hors de la culotte, comme une robe. Felix grelottait. L'ombre était tombée sur lui. Le soleil avait tourné, maintenant il ne voyait plus cet orbe violet, l'ombre parut d'une telle intensité qu'il se sentit perdu. Sa mère lui demanda seulement de ne pas chercher à attirer l'attention, mais il avait la permission d'entrer lui aussi dans une chemise et de se chausser. Son érection ne choqua personne, peut-être provoqua-t-elle le ricanement du frère, pourquoi pas ce ricanement à la place d'un cri de détresse qui serait le signal de l'étape suivante, mais il végétait, le temps était interminable, c'était tout ce qu'il était, et on n'a pas compris l'enfance si l'on n'a pas compris la nature du temps qui l'explique. L'érection cessa au contact de la chemise qu'il dut aller chercher dans le jardin où elle reposait, chaude et propre, sur un buisson qui dominait le lavoir. Il aimait cet endroit. Il se peuplait tous les matins de femmes jacasses qui s'entraidaient en se reprochant mutuellement leur paresse. Il ne pouvait pas ne pas les trouver belles.

 

 

 

Chapitre II

 

Un jour, un étranger dit : ici, c'est toujours l'été. 

Il regardait les femmes du lavoir. Comment pouvait-il croire à leur sincérité ? Il était assis sur une souche et fumait la pipe. Il dit à Felix

qui es-tu mais

il n'écouta pas la réponse d'ailleurs Felix ne répondait pas à la question aussi exactement que l'aurait exigé sa mère par exemple, qui était intransigeante, ou même son père, qui était pointilleux, impatient et, disait-on, nonchalant. Mais l'étranger n'avait pas écouté. Il n'avait aucune raison de prendre le temps, le temps est à soi, c'est tout ce qu'on possède vraiment, avec le désir, Felix comprenait l'égoïsme des autres et il expliquait facilement le sien, facilement c'est-à-dire qu'il ne l'expliquait pas profondément, que cette explication pouvait être donnée à l'autre sans risque de révélation, un mensonge, même si l'autre était étranger, l'eût condamné à la confession, il ne mentait pas, il repassait plusieurs fois par jour ses obligations de chrétien dans le missel de sa mère, il n'avait rien à confesser, sauf qu'il avait eu de mauvaises pensées mais ça, personne ne pouvait le lui reprocher, clés en main.

L'homme cherchait l'aventure. Il la trouverait. Il ne pouvait pas se tromper. Celles-là demeureraient après la lessive, il descendrait sur la plate-forme du lavoir et il n'aurait pas grand-chose à dire, personne à convaincre, il pouvait manquer d'arguments, même mentir, il ne jouait pas son existence avec la femme d'un autre. Il n'y avait jamais plus d'un homme sur la souche, assis, fumant s'il en avait les moyens, ou taillant en pointe un morceau de bois, on arrivait par les champs, pour ne pas traverser le troupeau des femmes, et on voyait de loin si la place était prise, on se croisait sur le chemin pour se renseigner. Felix observait le manège.

Cette fois, l'étranger avait eu raison de la paresse des autres, Felix croisa deux valets qui revenaient, se suivant d'assez près, et se parlant en levant la tête vers le ciel, l'un ne la tournant jamais et l'autre ne cherchant pas à rejoindre le premier, Felix était monté sur le talus et il les avait regardés passer, ils étaient demeurés silencieux en sa présence, il ne les avait pas salués, une minute après il entrait dans l'ombre d'un chêne et il voyait, de l'autre côté du champ, entre la broussaille et les figuiers, le dos de l'étranger qu'il avait aperçu la veille juste un peu avant la tombée de la nuit, dans la cour de la maison, il demandait son chemin. Le père de Felix était à la fenêtre, fumant sa pipe en regardant l'autre qui fumait aussi une pipe. Felix jouait avec le chien sur le perron. L'homme ne s'était pas adressé à lui. Il avait vu la mère, blanche, rousse et vaguement belle dans son fichu de laine noire, elle revenait du bain et marchait pieds nus, le père de Felix dit

vous ne serez pas arrivé avant la nuit

il consultait l'oignon, l'homme le regarda pendant qu'il écoutait le mécanisme et la mère de Felix arrivait, marchant sur les galets en se plaignant d'avoir des pieds de jeune fille. L'homme regarda les pieds. Il aimait les apparitions et redoutait les hallucinations. Elle portait un turban. Elle avait des mains de pianiste, disait-on. Il y avait un piano à la maison mais seul Felix était condamné à en pratiquer les accords qui laissaient à désirer autant à cause de l'inexpérience de Felix que de la vétusté de la mécanique. Touches d'ivoire, chacune marquée, en blanc et en noir, du sceau de la maison, deux bougeoirs jetaient, la nuit venue, une lumière tremblante sur la partition incompréhensible, Felix comptait dans sa tête, tentant désespérément de diviser la mesure et n'y parvenant pas. Il aurait aimé avoir ce talent, il aurait donné sa vie pour posséder quelque chose d'aussi incontestable que le talent, il aurait aimé exercer cette influence sur les autres, comme son frère exerçait l'influence d'une certaine beauté dont il semblait reconnaître les mots même dans les choses les plus secrètes, les plus absentes, des choses de dessous la surface, de dessus la profondeur, sans contact avec l'air que nous respirons et visibles par la transparence de la peau que les mots caressent à l'avantage du poète. Je regrette. Donc juge-moi.

L'homme demanda si on chassait à cette époque et ce qu'on chassait. Le père de Felix répondit à sa question. L'homme demanda encore si c'était toujours l'été. Le père de Felix répondit et la mère de Felix parla des crues dévastatrices de la rivière, elle montra le lit de la rivière, pointant son doigt vers l'oasis, l'homme en venait, il avait été charmé et il avait laissé passer le temps. Il demanda à Felix quel était le nom du chien. Felix dit un nom qui n'était pas celui du chien et l'homme le répéta mais le chien jouait avec la toupie, l'homme dit qu'enfant, il n'aurait pas laissé sa toupie à un chien, il y tenait comme à la prunelle de ses yeux (la fille de mes yeux, il connaissait l'expression, il la savourait comme s'il était en confession). Felix faillit dire que ça ne le regardait pas, c'était son chien, sa toupie et il n'était le fils de personne, il s'en irait un jour à la recherche de son voyageur de père qui, promettait le mythe, se chargerait de mettre de l'ordre dans la maisonnée. L'étranger émit un petit sifflement d'admiration.

— Il lit trop, dit le père de Felix, nous avons un fils poète, il a reçu le prix

et il dit le nom du prix, c'était un titre fabuleux à porter indirectement, il avait été poète dans sa jeunesse mais les circonstances avaient joué contre lui, il avait perdu l'espoir, il ne croyait plus et il était condamné au silence. L'homme s'approcha du puits, il en ouvrit la porte et entra. On l'entendit manœuvrer le treuil. Felix attendait qu'il fût sorti pour lui demander ce qu'il cherchait. La question surprendrait sa mère. Elle ne laisserait pas l'homme répondre à un enfant qui prétend toujours agir sur les autres pour qu'ils finissent par s'avouer vaincus. Elle lui fit signe de s'en aller. L'homme sortit du puits à ce moment. Il referma doucement la porte. Il avait les mains et le visage mouillés. Il avait bien pris soin de jeter l'eau de reste dans la rigole. Elle descendait maintenant vers le jardin. On l'entendit se déverser dans la citerne. Il connaissait les habitudes. Il venait tous les ans à la même époque. Avant, il séjournait à l'automne dans un autre pays où il pêchait. Maintenant, il chassait. Il n'aimait pas tuer les animaux et d'ailleurs n'en avait jamais sacrifié à sa nouvelle passion. Il possédait une carabine et savait s'en servir. Il avait tué des êtres humains à la guerre. Il ne dit pas quelle guerre et si c'était des hommes. Depuis quelques années, il avait cette passion de la chasse mais il n'avait trouvé personne pour l'initier à cet art. Le père de Felix ne chassait plus. Il faudrait payer un valet de sa connaissance et le payer à lui aussi en échange. L'étranger dit que c'était le problème, ce doublement qu'on doit réellement. Il voulait bien payer pour avoir un guide, mais pas le double, c'était injuste et illogique, il se mit à démontrer sa révolte. Il était agacé par les questions d'argent mais il n'y pouvait rien, tous les valets appartenaient au père de Felix ou en tout cas à la maison à laquelle le père de Felix appartenait. Et la nature le désespérait. Il errait tous les matins dans ces montagnes, le fusil à l'épaule, la pipe lui coupait le souffle, il était seul comme un vagabond, même sa chambre n'était pas à la hauteur de ses moyens, il dormait dans la même chambre qu'une vieille femme qui réclamait toutes les nuits les derniers sacrements et tout le saint-frusquin. Mais il se levait à l'aube. Elle dormait encore, le drap tiré sous le menton, elle profitait avant lui des premiers rayons du soleil parce son lit était placé sous la fenêtre. Il dormait sur une paillasse et se couvrait d'un vieux manteau parce quelqu'un de la maison n'avait pas voulu céder son drap. Son plat de mie et de lard était sur la table de la cuisine. Il mangeait froid. Il mangeait ce que lui laissait le chat. Il pouvait boire la cruche de vin et manger une poignée de dattes. Il rêvait d'une viande braisée et juteuse. Des voix accompagnaient ces festins, mais elles n'étaient pas identifiables.

— Nous parlons pourtant la même langue, dit-il.

La mère de Felix entra dans la maison. Il la regarda peut-être, Felix eut cette impression et la beauté de l'homme lui apparut. Il ne caressait plus son chien.

— Nous n'aimons pas les étrangers, disait le père de Felix, il ne haïssait personne mais il comprenait les gens qui craignaient seulement que leur vie changeât de sens, on hérite de sa vie, on hérite aussi des autres, l'héritage des étrangers peut tout changer, on se souvenait parfaitement de ces moments de l'Histoire.

L'homme acquiesça.

Il écoutait à travers le plancher. La vieille devait le trahir tous les jours. Elle l'avait trahi dès le premier jour. Ils ne parlaient plus de leur vie quotidienne, à partir du deuxième jour, ils se mirent à parler de ce qu'ils ignoraient et il n'y avait personne pour répondre à ces questions. L'homme eût préféré s'adonner à la chasse et à sa passion des vieilles pierres. Il était allé voir l'ermitage détruit par les Français. Des chevaux avaient souillé ce lieu sacré mais on n'avait rien tenté pour le restaurer. Il ne restait plus rien des fresques dont le mortier gisait dans les autres décombres. Un prêtre était venu jeter de l'eau bénite sur ces ruines, il en avait aspergé la porte et avait demandé pourquoi on n'avait pas fait l'effort de nettoyer un peu, lui il avait préparé sa visite, il avait même regardé des gravures représentant l'ermitage au temps de sa splendeur, il avait interrogé des témoins et il était arrivé seul sur un cheval, on l'avait pris pour un colporteur, il ne demandait plus son chemin depuis qu'il avait mis en fuite un groupe de jeunes filles à la croisée des chemins, ce qui avait provoqué l'apparition un peu plus loin d'un groupe d'hommes qui l'avaient regardé passer comme s'il avait été lépreux ou pestiféré. L'étranger avait lu ce récit. Il en aimait le style et les sentiments. Le prêtre avait inséré ce récit dans une lettre où il se demandait s'il était raisonnable de dépenser dans la restauration d'un ermitage oublié un argent qu'il pensait préférable d'utiliser à l'évangélisation des Indiens d'Amérique. La lettre avait paru dans un journal de grande diffusion et elle avait causé un scandale.

Non, le père de Felix n'était pas au courant. Il savait seulement que le prêtre s'était montré désagréable et impatient, il n'avait pas couché au presbytère, le curé était resté muet pendant tout le temps de cette visite mais on ne lui avait posé aucune question après le départ du prêtre voyageur qui avait changé sa carogne pour une jolie jument noire qu'on avait l'habitude de voir dans le bois de chênes où elle vivait sa vie ordinaire, n'ayant jamais rien donné que sa beauté, elle était stérile, on conserva la carogne jusqu'à sa mort, qui fut accidentelle, dit-on, sa pourriture nous empesta durant deux bonnes semaines, puis l'air pur revint, et on oublia peut-être qu'on avait eu à faire à un prêtre venu de loin pour démontrer ses thèses, on était parfaitement conscient que les vieux démons ne reviendraient jamais nous hanter et on n'avait peut-être plus besoin en effet de se rappeler que la conversation avait eu lieu à l'endroit où un siècle plus tard on construisit l'ermitage pour y vénérer, et non pas adorer, celui qui avait eu cette idée de génie. Mais le temps des vaches grasses n'était plus. Sans compter que les Français avaient semé leurs graines de civilisation supérieure. On ne cultiverait plus rien à cet endroit. On calcula qu'il faudrait des siècles pour oublier. Il resterait toujours une pierre pour vous rappeler à vos obligations. Une seule pierre suffirait.

L'étranger concluait son exposé en montrant une de ces pierres. Une facette avait conservé un morceau de la fresque, le bleu du ciel, ou bleu de sa robe, à elle, ou encore le bleu des yeux de la pleureuse, qui s'en souviendra ?

Il s'approcha de la fenêtre pour montrer la pierre au père de Felix qui l'observa sans la prendre dans ses mains, l'étranger ne lui montrait que le morceau de fresque, ce n'était pas une pierre, c'était un débris, le mortier s'effritait entre ses doigts.

— Vous ne devriez pas emporter nos souvenirs, dit le père de Felix.

L'étranger avait les lèvres crevassées et les ongles sales. Il rempocha le fragment et recula. Que venait-il chercher dans cette contrée inhospitalière ?

Ne pas répondre à cette question que personne ne posait, la marginaliser, mais il savait sans doute qu'aucune des réponses auxquelles il avait pensé ne lui ouvrirait les portes de ce qu'il appelait des cœurs endurcis au feu de l'Histoire. Il s'excusait maintenant d'avoir dérangé.

Le père de Felix dit qu'il ne dérangeait personne mais qu'il arrivait à une heure où l'on ne pense plus à faire entrer l'étranger dans sa maison, c'était l'heure de manger. La mère de Felix reparut. Elle était habillée d'une robe de chambre et coiffée d'un foulard. L'homme fit une révérence et s'en alla par le même chemin. Felix le suivit jusqu'à la limite du potager. L'autre ne se retourna pas. Il portait le bâton sur l'épaule et se dandinait un peu. La mère de Felix dit quelque chose au père de Felix. Ils demeuraient immobiles tous les deux, l'un dans l'encadrement de la fenêtre, il semblait planté dans la jardinière, l'autre sur le perron, plaquée sur l'ombre parfaitement noire de la porte où s'agitait un rideau.

Felix revint vers la maison. Il aurait aimé s'entretenir avec l'étranger. Bien sûr, il aurait changé le sujet de la conversation. On a toujours tort de s'en prendre à l'immobilité de son père, on ne sort pas vainqueur de ces joutes oratoires, on ne sait même plus ce qu'on doit penser que ce qu'on a pensé avant de se soumettre à cette épreuve du feu de la langue. L'étranger avait courbé l'échine, il avait renoncé à faire entendre sa raison, il avait conscience de s'adresser au maître des lieux, et il avait abordé la question épineuse de l'ermitage, il revenait tous les ans dans l'espoir de poser cette question et il avait fini par la poser de travers, ce qui arrive toujours. Felix gravit lentement les marches du perron. Sa mère n'aimait pas le voir manifestement plongé dans une réflexion qui la concernait d'une manière ou d'une autre. Felix pensait que si son père était l'auteur de ses jours (il fallait le penser), sa mère n'en est pas moins l'inspiratrice, il pensait à ce plaisir fou, à cette folie de prendre plaisir, aux difficultés que cela supposait, et encore, il ne savait presque rien cette aventure qu'il devait à son imagination, et l'imagination au temps dont il disposait même la nuit, et même en rêve, tout ce temps passé à reconstruire le pot cassé de son amour pour les autres. Il venait de se rendre compte qu'il n'avait plus de repères pour procéder à la chronologie de sa propre histoire. Il se fiait à son instinct. Revoir l'étranger, hors du temps qui les séparait encore d'une parfaite entente, pouvait le sauver de cette confusion. Mais il était sous surveillance, presque sous clé.

Son frère entra dans le lit au moment où il commençait à se projeter dans cette journée de rêve. Il rouvrit les yeux. Le frère ajustait le drap sur sa poitrine. Il y avait tous les soirs ces froissements incessants. Ces parfums empruntés à la nature, mais la nature d'un ailleurs qu'il avait visité une fois, se perdant dans les lavandes sauvages et ne retrouvant son chemin que par hasard, car les cris de sa mère semblaient provenir de toutes parts, il se souvenait en frissonnant agréablement, de cet encerclement d'arbres et de ruisseaux, il avait suivi d'autres enfants puis il les avait perdus de vue à cause de la broussaille.

— Tu ne m'as pas raconté ce que tu as fait aujourd'hui, dit le frère.

Felix regarda les paupières closes, les mains sur la poitrine, cette tranquillité, cette assurance de corps à l'aventure qui cherche maintenant le repos.

— Je n'ai rien fait, dit-il pour la première fois.

— Rien ? répéta le frère.

Il n'avait rien fait. Il avait vu l'étranger au lavoir.

— Il cherchait une fille. Mais elles sont parties en se moquant de lui. Il m'a dit que j'étais le témoin de sa déconfiture.

Le corps du frère se souleva un peu.

— Tu lui as parlé ? dit-il. C'est pour ça qu'il est venu ici. Il t'a suivi. C'est facile de ne pas perdre ta trace. Que faisait-il au lavoir ? Tu ne peux pas aimer cet endroit (Felix avait commencé par dire qu'il aimait le lavoir) si tu n'as pas une idée derrière la tête.

Maintenant c'est Felix qui ferme les yeux pour ne pas laisser entrer le regard inquisiteur du frère qui est assis dans le lit.

— Je n'aime pas cet étranger, dit-il seulement.

Felix rouvre les yeux. L'étranger lui avait raconté comment ils étaient allés chercher une vieille assiette dans le poulailler et pourquoi il lui avait interdit de toucher aux autres assiettes. Ils mangeaient avec des cuillères, il n'eut droit qu'à un couteau de la même provenance sans doute. Il lavait l'assiette et le couteau dans un seau qui contenait toute l'eau dont il pouvait disposer. Il était prié de ne pas faire ses besoins aux alentours de la maison. On lui montra le bois de chênes. Il s'y rendait une fois par jour, en fin d'après-midi et revenait avec l'air triste d'un excommunié, ils mangeaient des fèves, ils étaient assis dans le chemin qui monte presque à pic vers la porte d'entrée, les enfants jouaient sur le toit avec les chèvres. Il utilisait la dernière eau pour se laver le visage. Il savait que le lendemain matin, il trouverait le même seau sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, avec de l'eau propre, mais sans le morceau de savon qu'il avait demandé d'une voix si timide qu'il n'osait plus rien leur demander depuis. Il payait la semaine d'avance, le samedi avant confesse. Il donnait l'argent à un petit homme qui passait son temps à se rafraîchir la barbe avec des ciseaux à tonte. Il mettait l'argent dans la poche de sa chemise, et il retournait devant le miroir où quelquefois, le soir, ou la nuit tombée, une jeune fille assez belle se regardait en grimaçant. Il revoyait cette fille dans les champs. Elle était assise en tailleur près d'un feu de braises et elle triait la mie. Elle ne se levait que pour aller décrocher la cruche si on le lui demandait. Il ne lui parla qu'une fois, pour lui demander si la cruche contenait du vin. Elle lui dit qu'elle contenait de la limonade, et elle raccrocha la cruche. Il regarda pensivement le clou dans l'écorce. Il vit l'arbre, seul et immense, pourquoi cuisinait-elle en plein soleil ? Elle était peut-être très belle. Elle retourna près du feu. Les autres, dans le champ, le regardaient en coin. Il n'aimait pas le regard des femmes. Il savait qu'il pourrait lutter contre le regard des hommes si c'était nécessaire, il savait aussi que le regard des femmes l'obligerait à se taire, ou à rebrousser chemin, à disparaître pour un temps en attendant qu'elles ne songeassent plus à le regarder pour le mettre à nu. La fille n'avait pas ce regard, mais il n'apprit pas grand-chose de ce regard qui semblait ne s'intéresser à rien, sinon à la mie qui cuisait, et aux mouches qui visitaient le torchon où elle avait enfermé le lard qu'elle cuisait au dernier moment à fleur de la braise. Il n'avait pas emporté son assiette. Elle le servit sur le flanc d'un outil qui communiquait son acidité à la mie doucement parfumée. Il mangea dans cette écuelle, formant les boulettes dans ses doigts, le morceau de lard reposait sur une pierre, et elle chassait les mouches avec un torchon. Il but la limonade qu'elle avait versée dans sa gourde. Il ne sortait jamais sans la gourde, ni sans le bâton et il coiffait un béret bien qu'il sût, pour l'avoir essayé, qu'un chapeau de paille était plus indiqué. Le cercle de cuir du béret marquait son front. Cette trace n'avait disparu qu'au matin et elle continuait de le démanger. Il se regardait dans le miroir à ce moment-là. Il n'aimait pas son visage exagérément rond et cette moustache qui cachait une vérité héritée des portraits de famille. Il aurait voulu se sentir bien avec eux. La fille l'aurait peut-être aidé à entrer dans cette géométrie. Il ne savait même pas qui était le père ni la mère. Il y avait deux vieux à qui on adressait rarement la parole, sans doute parce qu'ils ne faisaient pas partie de la famille, ils travaillaient ensemble et chuchotaient en regardant la terre dans les dents de l'outil. La fille répondait par oui ou par non aux questions qu'on lui posait, lesquelles concernaient le temps à venir, la récolte, le bonheur d'Untel qu'ils nommaient en lui souhaitant de demeurer sur le chemin tracé par un dieu parfaitement abstrait et par son épouse qu'on transportait dans une cage qui avait dû être celle d'un oiseau. L'étranger s'efforçait de ne pas les écouter mais leur présence était plus forte que son désir d'être seul. Il ne lui demandait rien et il ne proposait rien. Il prenait le temps de manger toutefois. Pourquoi ce temps passé avec eux ? Ils retournaient au travail après une courte sieste. L'un d'eux avait seulement regretté de n'avoir pas bu le vin que son corps méritait. C'était là peut-être la seule humanité prononcée à l'attention de l'étranger qui buvait tout le vin qu'il payait. Il ne trouva jamais la force de leur en proposer une gorgée. Il les regardait s'endormir. La fille ne dormait pas. Elle récurait la gamelle. Ces frottements de cendres et de métal ne dérangeaient pas les cigales. Il s'apercevait de leur présence à ce moment précis, comme s'il était important que leur chant révélât la lenteur de la fille qui se donnait à cette attente. Il aimait ce profil penché, les boucles rouges qui tombaient du foulard sur ses joues, mais la bouche ne s'ouvrait pas et il respectait ce qui ne pouvait plus être le silence mais la tentative désespérée de le réduire à ce silence. Il n'avait jamais été amoureux, sauf d'une chatte qui avait disparu sans laisser de traces, et aussi d'une peluche qui personnifiait tous les jours son angoisse de ne pas grandir au même rythme que les autres. La peluche aussi avait disparu. Tout ce à quoi il accordait une certaine importance finissait par disparaître. La fille disparaissait aussi, elle aurait disparu quand il reviendrait l'année prochaine, il saurait pourquoi mais personne ne répondrait à sa question de savoir avec qui, à moins que l'homme en question ne fût embarqué lui aussi sur la même galère, n'était-ce pas ce qui était arrivé aux autres, sauf à l'homme au miroir, qui agissait en propriétaire avec les autres, et en père avec la fille, mais qui avait-il épousé, parmi toutes ces femmes ? L'une d'elles se rendait au lavoir une fois par semaine. Il était fidèle au rendez-vous. La première fois, il l'avait suivie, puis elle avait rencontré ses compagnes sur le chemin, et il était entré derrière elles dans l'enceinte du lavoir. C'était une impasse. Il en fit lentement le tour. Elles l'observaient. Leur conversation commençait par les nouvelles d'un enfant. Il entendit le nom de l'enfant, puis des fragments de son existence s'insinuèrent dans sa recherche de l'équilibre des lieux, il se tenait à un barreau d'une grille, comme s'il était pris d'un malaise. L'autre enfant l'épiait. Il était accroupi sur la hauteur, dans une broussaille, l'ombre révélait ses yeux.

Que voyait-il ? Il n'y avait aucun moyen de le rejoindre. Il pouvait tenter de contourner la roche dans laquelle on avait créé l'espace du lavoir. La seule issue était le chemin. En s'approchant de la grille, il vit une ruelle ensoleillée, les seuils fleuris avec leurs rideaux mouvementés. À côté de la grille, la porte était murée. Il aurait pu demander pourquoi et on lui aurait répondu, elles auraient peut-être toutes parlé en même temps, chacune s'efforçant d'être elle-même et finissant par n'être non pas les autres, mais ce qu'elle était avec les autres, ou ce que les autres ne pouvaient pas être sans elle. Il vit aussi le chemin dans une perspective différente. La terre formait un triangle jaune légèrement incurvé sur la droite. La poussière irisait les buissons, des asphodèles se penchaient sur le talus. L'enfant avait disparu, puis il reparut plus haut sur l'écran d'une façade d'ombre. Il fuyait. L'étranger le vit descendre la ruelle, inaccessible et dense, étrangement désirable, sa tête rouge remplie de cette lumière en formation qui l'aveuglerait à midi, quand il serait sur le point de rejoindre ses hôtes dans le champ, un peu avant le repas, la fille serait en train de séparer la mie dans un couffin, lentement, presque rêveuse, aussi inaccessible, mais transparente et non pas étrangement mais nécessairement désirable.

L'enfant que les femmes évoquaient n'avait pas de corps, il pouvait être une espèce d'hallucination, comme l'expression d'un désir qui ne le concernait pas, quoiqu'il se sentît affecté par ces réminiscences, et qu'il eût envie d'en parler avec elle. L'enfant atteignit l'ombre au bout de la ruelle. Il s'attendait à ce qu'il fût happé par cette inconsistance. Au contraire, il l'éclaira d'un feu de braises, comme celui qui couvait dans les mains de la fille des champs. Il empoigna fermement deux barreaux de la grille, comme s'il s'apprêtait à les déceler, on le regarda. Il n'appela pas l'enfant. Il passa près d'une femme qui se retourna, rieuse et terrible, un moment figée dans son exaltation, prête à l'anéantir s'il crevait cette surface, ou seulement polie, distante et méprisante s'il se contentait de passer son chemin. Il s'y retrouva presque joyeux. Leurs cris lui parvenaient encore. Il retrouva la ruelle. Il les revit à travers la grille. De ce côté, la porte murée constituait la façade d'une fontaine de faïence verte et blanche. Il remonta la ruelle jusqu'au pré. Ce n'était pas compliqué. Pourquoi s'imaginer toujours que les choses doivent immanquablement se compliquer de ce qui leur manque pour avoir un sens ?

Le pré était inondé de soleil. Il passa sous les figuiers, un peu anéanti par leur fragrance. Il reconnut la broussaille et il vit la souche. Il perdait haleine, mais il était heureux d'avoir trouvé le chemin grâce à un concours circonstances. Il s'embrouillait.

Il vit les femmes. L'enfant était parmi eux. Il était assis à califourchon sur une pierre où reposait la tresse d'un drap qu'une femme aspergeait, alternative solution. L'enfant le voyait, peut-être conscient maintenant qu'il était poursuivi, en même temps l'homme pensa : je trouverai ta maison, se demandant pourquoi il la rechercherait, répondant qu'il avait ce désir douloureux de le savoir, s'embrouillant encore, d'autant que les femmes étaient conscientes de l'importance du rôle de l'enfant dans cette substitution qui n'avait pas pu échapper à leur vigilance. Il se sentit vaguement trahi. Mais un fragment de cette topographie était presque entièrement arpenté. Ces triangulations l'avaient toujours passionné. C'était le secret de sa clairvoyance. Il parlait plutôt de lucidité, parce son esprit était atteint d'une étrange maladie qu'il n'évoquait pas, s'interdisant les fausses sorties, privé de claque, comme il ne pouvait pas y avoir de lever de rideau. Mais l'abus de métamorphoses finissait par l'égarer, il connaissait cette limite, il ne lui manquait que la conscience de la distance à parcourir sans la franchir.

Il suait. Il s'épongea. Elles voyaient le blanc du mouchoir qu'il agitait sur son visage.

— Que veut-il ?

L'enfant tira la manche de la servante qui surveillait ses actes ce matin. Il lui promettait de ne plus s'enfuir, du moins, s'il s'enfuyait, parce qu'il n'avait pas trouvé le moyen de lutter contre ce désir fou, il ferait au moins l'effort de courir moins vite, afin qu'elle trouvât la force de le rattraper. Elle lui envoya une goutte d'eau en claquant ses doigts. Il aimait cette adresse. Elle était discrète et patiente. Elle lui dit qu'elle ne croyait pas aux promesses des enfants. Felix était toujours intrigué par ces sentences sur l'enfant qu'on a été. Il ne les discutait pas, malgré ce qu'il éprouvait de trouble, d'instable.

— Je demanderai à Madame de ne plus te confier à moi, dit la servante.

Elle ne le demanderait pas. Elle ne pouvait pas exercer ce pouvoir sur la mère de Felix. Elle était obéissante et précise. Felix réitéra sa promesse dans des termes différents, prenant le temps cette fois de remplir chaque mot jusqu'à la goutte de trop. Il avait ce talent si on lui donnait une chance supplémentaire, ce qui n'arrivait qu'avec les domestiques, quelquefois avec les étrangers, il redoutait l'impatience des siens, leur intransigeance, ils possédaient le pouvoir de l'anéantir comme il avait celui de les désespérer. Que savait-il exactement de ce désespoir avec lequel il entretenait des rapports de maître à domestique ?

Là-haut, l'étranger ne savait pas encore qu'elles n'allaient pas tarder à surgir dans son existence de voyeur. Elles avaient cette agilité. Le sentier était à pic. Seules les bêtes et les femmes du lavoir l'empruntaient. Felix n'avait pas trouvé cette énergie. Il expliquait cette impuissance par ses dimensions d'enfant. Elles montraient des jambes puissantes, les pieds agrippaient la roche du sentier, elles formaient la chaîne pour monter le linge sur le pré, puis elles l'aidaient à franchir l'infranchissable, il se retrouvait au milieu des corbeilles, hilare et humilié. L'homme le revit à cet instant. La première femme l'avait sidéré, puis l'accumulation des corbeilles dans l'herbe grise, et l'apparition de l'enfant, le même, dans le fil de la même logique, suivie du jaillissement des autres femmes qui plongeaient leurs mains dans la tête rouge.

Il s'était levé, prêt à formuler des excuses si c'était ce qu'elles exigeaient maintenant. Sa musette et sa pipe étaient restées sur la souche. Elles se mirent à étendre le linge sur la broussaille. L'enfant avait seulement reculé sous le figuier. Il y avait aussi un chien. Une femme avait chassé les autres qui avaient renoncé tout ensemble à taquiner l'enfant. Elle avait coiffé cette tête, les boucles s'étiraient sous ses doigts et se reformaient aussitôt dans l'arrangement auquel l'enfant devait les convulsions de sa beauté. L'innocence de cette beauté résidait peut-être dans sa crispation. La servante l'accaparait, sauf cette conscience d'être l'objet d'un désir hors du commun. Une conscience agile, une conscience de fil du couteau, infinie et finissante comme tout ce qui est menaçant. Une cohérence imparfaite s'était installée entre eux, l'imperfection s'expliquait par leur inexpérience de la chose révélée à l'autre pour le pousser à dire la vérité, une complexité de larve, de monde parallèle, d'androgenèse douloureuse et nécessaire, interminable, lenteur des reconnaissances. L'étranger voulut tout savoir de cette fascination. Il n'expliquait pas le désir. Il savait seulement que c'était un désir de stérilité et non pas de silence, il voulait être avec eux et demeurer sans influence sur l'arrangement qui les cristallisait à la surface de ce qui pouvait être une profondeur à laquelle ils avaient accès par des rites, ce à quoi il pouvait penser tranquillement en attendant le moment où leur temps, incompté jusque-là, rejoindrait le sien et par-là même tout ce qu'il savait du temps et de ses ruptures.

Il se sentit envahi par un bonheur dont il ne profiterait jamais. Il avait ôté son chapeau et bredouillé des politesses. Elles piaillaient. Les draps s'épanchaient entre leurs bras, blancs et immenses. L'enfant courait, évitant les touffes de thym qui l'étourdissaient, il le reconnaissait à voix haute et la servante lui demandait de se tenir tranquille sous peine d'être dénoncé à une mère qui possédait des pouvoirs magiques à l'entendre. L'enfant ne se tranquillisait pas. Il fuyait des démons faciles et intenses, la poussière atteignit ses cheveux, il pirouettait avec le chien qui jouait à valser sur ses traces. La servante le poursuivit. Les autres riaient. Le nuage de poussière tourbillonna sur un autre chemin. Il courait plus vite qu'elle, mais elle était tenace et il finit par se rendre. Elle n'avait pas le droit de le frapper. Il le lui rappela. Elle devait se contenter de le tenir, en prenant soin de ne pas marquer la peau délicate du cou, elle avait des mains d'homme, elle ne voulait pas déchirer la chemise, elle s'expliquerait auprès de Madame votre mère qui comprendrait, elle comprend toujours, il n'y a que vous qu'elle ne comprend pas !

Il parut frappé par ses paroles. Peut-être avait-elle déjà exprimé ces doutes, savait-elle qu'il y était sensible, considérait-elle que c'était l'extrémité de son pouvoir sur des caprices à ce point diaboliques qu'ils finissaient par commander au corps. Elle le traita de petit inventeur de rien, il n'y avait aucun diable dans son corps, il pouvait même se contenter d'être heureux, sachant que le corps de son frère était affecté d'une maladie qui allait le tuer alors qu'il méritait de vivre plus que les autres.

L'enfant évoqua un dernier diable, espèce de diablotin grotesque qui sautillait encore à la surface miroitante de son esprit. La servante l'avait atteint une seconde fois. L'étranger se demanda si elle avait d'autres flèches pour traverser la sensibilité d'un enfant qui ne jouait plus. Maintenant il luttait contre la main qui étreignait son cou. Elle l'avait réduit au silence. Que savait-elle encore ? Elle n'avait rien révélé. Elle ne révélerait sans doute rien, mais les autres ne pouvaient s'empêcher d'attendre qu'elle leur révélât un détail supplémentaire de l'existence de cette famille dont elles étaient les servantes sans autre possibilité de voyage que l'exil. L'enfant redoutait ces révélations. Mais que savait-il lui-même ? Elle expliquerait parfaitement les marques sur le cou, c'était la seule manière de le tenir à distance de ses tibias, une fois même il lui avait mordu le sein, elle avait exhibé un sein monumental et le père de l'enfant avait poussé un petit cri d'indignation, l'oncle n'était pas là pour se moquer de lui, ces paysannes grossières le ravissaient un peu, avouait-il. Et encore ? Elle n'avait pleuré qu'une fois, parce qu'elle n'avait pas trouvé d'explication et que la maîtresse lui demandait de se creuser la cervelle, comme si elle n'avait pas de temps à perdre. L'enfant regardait l'étranger qui souriait en écoutant les femmes. Étrange étranger, si différent et pourtant reconnaissable, si proche au fond, peut-être compréhensif, c'était en tout cas le rôle qu'il eût aimé jouer en ce moment auprès de l'enfant.

— Promets-moi ! répétait la servante sans le lâcher.

Il ne promettait pas mais il faiblissait. Elle lui redonna sa liberté. Il n'en profita pas tout de suite. Il prit le temps de retrouver son souffle. Il se plaignit d'une douleur dans le cou, montrant la pliure encore rouge, parlant du bleu de la dernière fois et de la douleur lancinante qui l'avait empêché de dormir presque toute la nuit. Comment pouvait-il mettre à profit ce qui lui restait de liberté ? Un pied de nez l'éloigna des femmes. Il était sur le talus derrière l'étranger. Il promettait de ne pas aller plus loin. L'étranger se retourna pour le regarder. Il lui demandait son nom. Il le donna en entier, jusqu'au bout, ce qui provoqua encore le rire des femmes. L'étranger dit qu'il en possédait un au moins aussi long et qu'il permettait qu'on l'appelât par son petit nom, ça n'avait aucune importance. Puis l'enfant s'éclipsa. La servante poussa un soupir. Elle était désespérée, mais elle avait l'expérience maintenant qu'elle pouvait tout expliquer. L'étranger s'était rapproché. Il n'avait même pas songé à poursuivre l'enfant.

— Avec les jambes que vous avez ! fit la servante, les genoux de l'étranger se contractèrent sous la culotte. Que savait-elle encore ? Il laissa le rire des femmes retomber sur son silence, puis il croisa ses jambes, s'étant assis sur la souche. Savoir. La bouche des autres est le puits de la connaissance. Une pareille idée était-elle une hérésie ? Il pouvait toujours poser la question.

On fut quelque peu surpris de le retrouver sous le porche de l'église où il était arrivé le premier. Il priait déjà. On le dérangeait. Un homme qui prie est presque un saint, mais quel temps accorder à cette approximation de la perfection ? Sa carapace de fidèle était transparente. On prit seulement soin de ne pas s'y frotter. La petite porte s'ouvrit dans la grande. Le prêtre clignait des yeux. C'était toujours l'effet de la place sur son regard. Il sortait rarement avant l'approche du crépuscule, sauf s'il était appelé. L'étranger le suivit. Ils ouvrirent ensemble les vantaux de la grande porte.

— La lumière des vitraux les paralyse un peu, expliqua le prêtre.

L'étranger leva les yeux vers les vitraux. Quelle pauvreté d'inspiration ! pensa-t-il en même temps que le prêtre parlait de la simplicité des sentiments qui les avaient inspirés à une époque récente, il n'y avait jamais eu de vitraux à la place de ses ouvertures béantes, il avait souffert pendant des années de cette absence puis s'était résigné. La générosité d'un mécène n'avait eu affaire qu'à cette résignation, ce qui facilita sans doute la conversation. Il avait presque oublié les angoisses provoquées même en plein office par ces cavités inexplicables. Un artisan pointilleux montra les portraits de famille qu'il avait exécutés. Il ne manquait personne. Le prêtre ne vit même pas d'inconvénient à poser pour un saint Jacques. On portraitura aussi des misérables. L'atelier était installé dans la grange commune et on avait transporté la paille dans une autre grange, mise à la disposition de tous par le maître des lieux. Où avait-il trouvé les moyens de cette générosité ? L'artisan s'enferma jalousement. Il vivait avec trois ouvriers dont un pouvait, vu son âge, n'être qu'un apprenti. L'étranger ne pouvait pas s'imaginer ce que c'était que de lutter tous les jours, pendant les deux années que dura le chantier, contre la soif d'apprendre qui s'était emparé d'une partie de la population. Mais l'artisan ne révéla jamais rien. Il avait installé une cheminée contre le mur de la grange. Il lui avait fallu plus de deux jours pour l'élever. Elle fumait tous les jours et la nuit. Elle crachait des étincelles qu'on ne pouvait pas confondre avec les étoiles, cette lumière rappelait trop le feu.

L'étranger s'agenouilla dans le confessionnal. J'en sais un peu plus, pensa-t-il. Le prêtre lui demanda s'il était toujours aussi matinal. Il aimait la confession du matin. Le sommeil l'avait libéré du poids d'une journée passée avec les autres. Il ne prenait plus le temps de s'occuper de lui, excepté ce sommeil qu'on ne dérangeait qu'en cas de nécessité, il avait le souvenir de nuits étranges où il courait après la mort pour arriver avant elle. Il la voyait presque.

— C'était une femme, une espèce de femme, mais une femme y eût peut-être deviné une espèce d'homme. Que pensez-vous des enfants qui ne voient presque rien ?

— Vous avez beaucoup péché ?

L'étranger avoua ce qu'il savait du désir. Il ne parla pas de la fille. Il n'évoqua aucune femme en particulier. Le prêtre, dissimulé par le jeu d'ombres en puzzle de la grille qui les séparait, tentait de le dévisager. Il avait l'habitude. Il se regardait dans un miroir, sachant que c'était le seul miroir, cet autre qui venait à lui pour se sauver de l'incohérence qui le menaçait.

— Qu'allez-vous chercher au lavoir ?

L'étranger ne savait pas. Il était sincère.

— Vous reconnaissez les prostituées ?

Non, il ne les reconnaissait pas, il ne venait pas les chercher, il était perdu mais pas à ce point, il épiait aussi la conversation des vieux sous le chêne de la place, de la même façon, sans une idée précise de ce qui le conduisait à agir en voyeur, avec le temps, il se transformait en une espèce de guetteur tranquille. Il fuyait les hallucinations. L'ombre de ce soleil était claire, il ne pouvait rien s'y cacher, et la part de lumière paraissait si proche du feu.

— Vous recommencez à parler du feu, dit le prêtre doucement.

L'étranger ne pouvait rien contre ce mot. Il le plaçait au centre de l'imagination commune et traçait le cercle de la possibilité de vivre encore. Il n'était plus question de survivre. Et bien sûr il n'avait jamais vécu.

— Je suis malade, dit-il enfin.

C'est une malédiction. Le prêtre voulait voir son visage maintenant et il lui demanda d'ouvrir le rideau derrière lui. De la porte où on attendait, le dos et la nuque de l'étranger parurent plongés dans une lumière crue, comme si le feu, le feu dont il parlait, l'atteignait à ce moment suprême de sa confession. On devinait le profil grêlé du prêtre.

— Oui, je vous vois, disait-il, je vous vois tel que je vois mon prochain, je n'ai jamais vu le bonheur sur un visage, je ne sais pas ce que c'est, le bonheur, comment comprendre le malheur des hommes dans ces conditions ? Par référence, tout simplement. Possédez-vous l'intégralité de nos textes ?

L'étranger tardait à répondre. Peut-être se laissait-il gagner par le silence, comme les autres.

— Vous savez lire ?

Il n'avait pas parlé de l'enfant, de ce désir de lui voler l'enfance. On le vit baiser les pieds de saint François, puis passer lentement dans l'abside. On l'entendit descendre les marches de la crypte, il avait laissé son fusil et sa musette à l'entrée de l'église, dans une niche à côté du mendiant. Le fusil était élégant. On reconnut une crosse de noyer. On cligna des yeux pour deviner le sens des arabesques ciselées dans l'acier. La musette était d'un beau cuir tressé. Elle sentait le fromage. On chassa les chiens plusieurs fois. Mais ils revenaient. Qu'allait-il chercher dans la crypte ? Les étrangers adoraient la visiter. Ils en ressortaient en frissonnant, ils paraissaient heureux et pourtant ils fuyaient. Sinon, on y était condamné à prier jusqu'à se sentir parfaitement sincère. On en ressortait pensif et dérouté, soumis aux regards, prêt à répondre aux questions qui brûlaient les lèvres mais que personne ne posait, il y avait longtemps que le prêtre avait coupé l'herbe de cette tentation d'en savoir plus que l'autre n'en savait de lui-même.

L'étranger donna une pièce au mendiant qui avait lutté contre les chiens. C'était un morceau d'homme que le bossu déposait chaque matin à l'entrée de l'église en lui recommandant de ne pas s'en prendre au bonheur des autres. L'estropié promettait. Il savait tenir sa promesse pendant des heures. Ensuite il fallait venir le chercher parce qu'on se plaignait de ses critiques. Il aimait compter l'argent.

— Encore une, disait-il en regardant passer le fidèle, et ça fera... le chiffre trouvait une espèce de perfection formelle dans sa bouche édentée. Vous êtes Actéon ou Orion ? demanda-t-il à l'étranger que la question immobilisa. Artémis... dit l'estropié.

L'étranger connaissait la légende, oui, il allait y penser, après tout la Passion ne remplaçait pas l'Histoire, il pouvait penser aux chiens d'Actéon et au scorpion d'Orion. Et aussi aux amours saphiques de Diane Artémis, une vieille compagne.

— J'ai promis de ne pas vous ennuyer, dit l'estropié, c'est un beau fusil, un fusil anglais, vous chassez sur les terres du comte avec sa permission ?

Le bossu apparut pour dire que ça ne le regardait pas.

— Je ne chasse pas, dit l'étranger, j'ai seulement l'œil sur mon fusil.

L'estropié éclata de rire.

— Vous faites bien, Monsieur !

Mais le talon du prêtre avait heurté plusieurs fois le plancher du confessionnal, on se tut, et l'étranger s'éloigna.

— À qui faut-il demander la permission ?

Sa question leur était adressée à tous en même temps, il avait baissé la tête pour éviter de provoquer le regard de celui qui se serait senti désigné pour répondre.

— J'en parlerai à Madame, dit une femme.

— Madame ?

Il ne la connaissait que pour l'avoir aperçue dans son cabriolet. Il avait même mémorisé les armes. Les cheveux rouges avaient attiré son attention lorsqu'elle avait levé la jambe sur le marchepied, un instant éternisée dans cette attitude, il crut qu'elle avait de belles mains, elle tenait son chapeau dans l'une d'elles et le foulard voletait autour. Elle conduisait elle-même, mais avec une brusquerie qui était la marque soit de son impatience, soit d'une cruauté qui la rendait inutile et indésirable, alors que l'impatience pouvait expliquer la légèreté de son corps. Il l'avait vue de loin. Elle ne lui laissa jamais le temps de s'approcher. Elle accrochait le chapeau à la lanterne et elle filait vers un point de fuite qu'il fut incapable de situer une bonne fois pour toutes.

— Monsieur est mort ? avait-il demandé.

Avait-il dit : Madame est veuve ? On s'était empressé de lui répondre que non, mais c'était Madame qui s'occupait des affaires, Monsieur avait d'autres occupations, mais on le respectait, c'était d'ailleurs un homme aimable, qu'on redoutait seulement parce qu'il cherchait à se mettre de votre côté si les choses allaient mal pour vous et si elles allaient mal, c'était toujours parce que Madame avait commis l'erreur qu'il vous revenait de payer à sa place. L'estropié, qui n'avait pas de jambes et qui était manchot, ne parlait pas autrement. Le bossu le rappela à l'ordre. Monsieur le curé n'aimait pas beaucoup qu'on s'adressât aux autres, quand on s'était confessé et qu'ils attendaient de l'être, dit le bossu qui venait de clouer le bec de l'estropié. L'étranger se demanda où il pouvait aller maintenant. Il passa sous le chêne. Je trouverai ce que je viens chercher ici. Credo du matin. Le soir venu, il se lamentait d'être condamné à perdre son temps, mais ne se confiait à personne. La bouche des autres est bavarde. On peut en écrire le feuilleton mais non pas le roman, ou alors il faut se satisfaire de l'objet, mais qui le lira ? Actes du bon paroissien. Je crois. J'espère. Je vous aime. Donc je confesse. Je regrette. Donc juge-moi. Verbalité de la foi qui me condamne à n'être pas moi-même. Quel serait le premier verbe ? Et le dernier ? L'objet du verbe. Vous. Moi. Un seul impératif. J'en ai fait le tour.

Ainsi, il désirait connaître Madame pour lui demander la permission de chasser sur ses terres ? Il parlait maintenant à un contremaître chaussé de bottes jaunes, portant ceinture de flanelle et chapeau de cuir, l'œil vif au fond des paupières gonflées de vaisseaux noirs et palpitants, sa prunelle indiquait qu'on ne pouvait pas lui faire confiance à moins de posséder le pouvoir d'en déchiffrer les obscurités de feu follet, il se tenait sur le seuil de sa propre maison, une coquette masure qu'une femme beaucoup plus jeune que lui entretenait du matin au soir, ne se couchant que pour se donner, et se donnant pour qu'il s'endormît enfin et qu'il la laissât en paix. Il avait la manie de se caresser la joue avec le manche de son fouet, ce qui amenait ce signe distinctif à la hauteur du regard. Il fumait aussi du tabac dans une pipe au foyer minuscule, un simple trou foré dans le chalumeau qui portait la trace de ses dents.

Il ne savait pas si Madame permettrait à un étranger de chasser sur ses terres. Elle ne l'avait jamais permis. Il n'avait jamais vu d'étrangers chasser sur ses terres. Mais peut-être était-il le premier à le demander. Madame n'avait pas d'heure pour recevoir mais elle détestait être dérangée à l'heure des repas. Il ne savait pas qu'elles étaient les chances de lui arracher un oui. Il répéta le oui comme s'il ne pouvait pas lui appartenir, qu'il l'imitait, qu'il était plus facile de se soumettre à un non qu'à la netteté de l'ombre. C'était un beau fusil mais l'étranger ne pouvait pas se promener avec, on pouvait toujours le soupçonner de s'en servir, quoiqu'un coup de feu eût été entendu par tout le monde. L'étranger dit seulement qu'il transportait un bien qu'il craignait qu'on lui volât s'il le laissait dans la chambre où il dormait.

— Belles gravures, dit le contremaître.

Il les examinait de près, s'étant penché bien qu'il fût plus petit que l'étranger.

— Je le conserverai jusqu'à ce que Madame vous donne la permission, dit-il.

À ce moment, les yeux de sa jeune femme apparurent dans le rideau. L'étranger s'inclina, ce que le contremaître prit pour une marque de politesse outrageusement exagérée, mais l'étranger lui remettait le fusil en lui précisant qu'il amènerait l'étui le lendemain, d'ici là, dit le contremaître, nous aurons la réponse de Madame, à moins qu'elle veuille vous voir en personne comme cela arrivait quand elle avait affaire à des étrangers.

Le lendemain, l'étranger revint avec l'étui de cuir blanc qu'il sortit d'un linge. Le contremaître y glissa le fusil en disant qu'il avait passé la nuit sous son lit, plus l'étranger enveloppa l'étui dans le linge et il recommanda au contremaître, à qui on lui avait conseillé de ne pas résister sous peine d'ennuis, de prendre soin d'une arme dont il n'avait pas hérité mais qu'il avait payée avec l'argent de l'héritage. Le contremaître ricana et sembla confier l'arme ainsi emmaillotée au rideau d'où surgirent deux bras de femme. Le rideau cliqueta longuement.

— Si vous voulez la voir, dit le contremaître, il ne tient qu'à vous de lui présenter vos hommages.

Les bras se retirèrent. L'étranger n'avait eu que le temps d'observer le bracelet. Le rideau s'embrouilla, les mains revinrent pour le tranquilliser, elles montaient et descendaient le long des mailles, l'étranger cherchait le regard.

— Vous verrez Madame peut-être ce soir, dit le contremaître en pénétrant à moitié dans le rideau.

— Où la verrai-je ? demanda l'étranger un peu anxieux.

Le contremaître disparut. Sa voix continuait de traverser le rideau.

— N'importe où, dit-il, elle pouvait arriver n'importe où, tout lui appartenait, elle pouvait entrer même dans votre intimité, ce qui ne voulait pas dire qu'elle manquait au respect dû aux autres, elle avait sa manière à elle de respecter ce qu'on était, vous faisant bien sentir pourquoi vous n'étiez que cela, et elle avait ce droit de vous le rappeler au cas où vous vous seriez mis dans la tête de l'oublier.

Puis plus rien, le rideau parfaitement immobile, les mouches qui couraient dessus et cherchaient une issue dans le linteau. L'étranger revint sur ses pas, exactement, croisant les mêmes choses, dans la même ombre, marchant à proximité de la lumière, comme s'il s'y surveillait, qu'il allait en rejaillir, cela arrivait, il redoutait ces fièvres, mais elles étaient la conséquence inévitable des contradictions qu'il avait à subir de la part des autres.

Il pouvait faire une croix sur le fusil et cela valait mieux que de crever sur le chemin d'un coup de couteau dans le dos. Le fouet, c'était pour les bêtes, et peut-être aussi pour sa femme. On ne la voyait plus. On savait seulement qu'elle continuait d'exister. Il avait vu ses bras et peut-être même aussi ses yeux. Pourquoi acceptait-t-on de parler d'elle avec lui ? Pourquoi ce sujet de conversation ? Ils parlèrent même entre eux en sa présence, évoquant l'enfance de cette malheureuse qui n'avait pas eu le choix. Il était nécessaire de ne pas la voir, il avait peut-être vu les bras, mais certainement pas les yeux. Il ne reverrait pas le fusil. Il ne verrait pas Madame non plus et il n'obtiendrait aucune réponse d'elle. D'ailleurs personne ne lui poserait la question. Il était la dupe. Le contremaître n'avait pris aucun risque. Il devait savoir à qui il volait un fusil. Les faits réduisaient l'étranger à un détail sans importance dans la vie des témoins. L'étranger rougit en regardant la jeune fille qui touillait la mie.

— Je n'ai jamais prétendu avoir de l'importance, dit-il en hésitant à l'initiale de chaque mot.

S'il avait su que cette importance influait d'une manière décisive sur leur comportement à son égard, il aurait confessé sa condition d'humble voyageur dès le premier jour, mais il n'avait pas pensé à cette éventualité et de leur côté, ils n'avaient rien fait ni dit pour le mettre sur la voie de l'amitié. Mais le mot amitié les avait peut-être choqués. Ils lui parlaient moins depuis qu'il l'avait prononcé. Il acheva le dernier morceau de lard en pensant à eux. Il ne pensait plus aux raisons du voyage ni à ses conséquences. Il se sentait habité par leur existence. Il venait d'être exclu de la conversation. Il tombait de haut. Il tenta encore une fois de revenir avec eux, mais ils lui tournaient le dos. Il regarda la jeune fille. De quoi avons-nous parlé ? Pourquoi ne lui posait-il pas cette question insensée ? Il se leva et, s'éloignant, il lança un salut auquel ils ne répondirent pas. Plus loin, ils ne pouvaient plus le voir, il vit une branche d'oranger parfaite pour faire un bâton. Il prit le temps de la tailler à la base, ensuite il coupa les rameaux, il avait le temps, il passa peut-être tout l'après-midi sous l'oranger, luttant contre la nausée qui était tout ce qu'il pouvait savoir de son angoisse. L'enfant l'épiait.

C'était le même. Il ne pouvait pas se tromper, bien qu'il y eût beaucoup de rouquins dans la contrée. Il voulait penser à autre chose, par exemple à l'argent qu'il avait sur lui et qu'il pouvait se faire voler, ce qui le mettrait dans de beaux draps en attendant d'en recevoir d'autre, mais il n'arrivait pas à se reprocher son imprudence, ce n'était pas ce défaut qui lui tendait les pièges de la coexistence, la nausée s'était installée pour plusieurs jours, il le savait. L'enfant ne cherchait pas à se cacher. Ou bien était-ce lui qui le guettait. Il avait toujours tort de chercher à se mettre à la place des autres mais il ne pouvait pas empêcher cet investissement, la distance était fascinante à désirer aussi comme objet, il n'y avait rien de plus définitif que la distance qui le séparait encore, il avait une telle habitude de cette sensation qu'il n'arrivait plus rien pour l'anéantir, ce qu'il souhaitait peut-être maintenant que l'expérience avait un sens.

Le soir, quand il se couchait, la vieille lui demandait d'allumer une petite lampe à huile qui flottait dans la mare d'une crèche. Il possédait un briquet. Elle aurait tout donné pour en avoir un. Une enfant venait de la coiffer. Elle s'était rafraîchi le visage avec un peu d'eau, l'eau du verre qu'elle buvait dans la nuit, quand tout était éteint et que l'obscurité se remplissait d'un intraduisible concert de bruits qu'elle ne pouvait pas s'empêcher d'identifier, sa mémoire savait tout de ce silence, mais c'était une mémoire de vieux, la femme qu'elle avait été dormait à poings fermés d'un bout de la nuit à l'autre, l'homme étant mort depuis longtemps, elle était jeune et cette mort l'avait soulagée du poids de l'amour, répondant peut-être à un désir secret, elle était persuadée que la mort n'était que cette sentence de l'autre à l'encontre de soi, elle n'avait pas, disait-elle, la conscience tranquille.

— Je ne devrais pas vous parler, dit-elle.

Il regardait le visage des personnages. Elle mâchait le papier dans sa propre bouche. Pas facile de trouver du papier. Elle peignait les yeux et creusait la bouche, les cheveux étaient constitués par la poussière trouvée dans les fissures, elle montra le sang d'un manteau de pèlerin, peint avec la pulpe du doigt, elle caressa sa joue.

— Je ne sais plus qui je suis, dit-elle.

Elle se souvenait de tout, prétendait-elle, mais elle avait oublié les sentiments que ces choses lui avaient inspirés.

— Il fait encore jour, dit-elle.

C'était la lune, pleine et bleue. Elle dormait presque assise, les bras le long du corps, elle détestait se réveiller, une douleur s'était installée depuis longtemps dans ses jambes, elle hurlait quelquefois, les jours de pluie, l'orage la rendait folle, elle avait des souvenirs d'orages destructeurs du peu de tranquillité qu'on acquiert avec le temps, le pire était cette idée d'ensevelissement, elle ne s'étouffait pas, l'air lui semblait au contraire étrangement respirable, mais ses jambes étaient prisonnières d'une matière indéfinissable, ses mains touchaient une paroi impénétrable, ses yeux ne voyaient que la transparence des paupières qu'elle ne pouvait ouvrir, quelque chose d'innommable les tenait fermées, et à la fin, la pression qui pesait sur son ventre ouvrait ce ventre et le remplissait, elle entendait cet écoulement à travers la plaie, mais ses mains ne revenaient pas des parois que son esprit voulait encore explorer, elle se sentait abandonnée par cet esprit, il la trahissait parce qu'il était mort, seul son corps vivait encore et semblait devoir vivre éternellement, remplissant la conscience sans parvenir à lui donner un sens.

L'étranger écoutait cette voix. Sous lui, la charpente d'un lit qui avait été une armoire ou une table. Il voyait l'écran bleu de la fenêtre. La voix l'envahissait, réelle parce qu'elle naissait de ces descriptions, il ne luttait plus, la nuit se fragmentait doucement, jusqu'à la poussière à la place du sommeil, il dormait sur cette fragilité de minutes de sable, confus et ne cherchant pas à raisonner cette confusion. La vieille finissait par réclamer les derniers sacrements. Et la nuit n'en finissait plus. De temps en temps une voix s'élevait pour lui demander de se taire, une voix de femme, ou d'enfant exacerbé, la voix des hommes appartenait à la même terreur, si les hommes lui ressemblaient, s'il était lui-même le reflet de leur attente crispée.

Au bout d'un peu plus d'une semaine, il se rendit compte que le désespoir de la vieille était causé par l'extinction de la lampe à huile. Il ne se leva pas la première nuit. Il était seulement soulagé d'avoir trouvé une raison. Il y pensa toute la journée, se promettant d'agir la nuit prochaine, il vérifia plusieurs fois le fonctionnement du briquet et acheta une petite provision d'huile. Il se coucha juste après avoir allumé la lampe, il ne prit pas le temps de regarder par la fenêtre, d'habitude il commençait par cet égarement du regard et la voix de la vieille le pénétrait avant même qu'il eût songé à lui demander de se taire. Il alluma la lampe et se coucha. Le monologue de la vieille le transporta pendant des heures, puis la lampe s'éteignit. Il sauta du lit. Elle vit les étincelles du briquet. Elle interrompit sa prière. L'étranger tenait le briquet dans une main et la fiole d'huile dans l'autre. Il agissait en connaisseur, véloce et précis. Elle sourit. Il y avait assez d'huile pour le restant de la nuit. Elle s'endormit.

Le lendemain il expliqua ce qu'il avait découvert au sujet de la vieille à celui qui lui semblait être le maître de la maison. Mais celui-ci prenait des drogues pour dormir, il valait mieux en parler aux femmes, il ne désigna aucune femme en particulier et l'étranger les suivit jusqu'au lavoir, en chemin il leur avait dit qu'il voulait leur parler et elles avaient répondu qu'elles n'avaient pas le temps. Felix le vit s'approcher d'elle. Il les touchait presque. Il parlait sans arrêt mais il ne réussissait pas à les arrêter. Elles posèrent les corbeilles sur le rebord du bassin. Il leur parlait toujours, gesticulant comme s'il voulait les convaincre et non pas les séduire.

L'étranger était un pantin. Mais qui tirait les fils ? Il portait une barbe de plusieurs jours, ce qui l'apparentait aux autres, il en avait peut-être conscience, il se caressait nerveusement les joues du revers de la main. Felix s'assit tranquillement sur la souche.

— Il y a une prostituée parmi elles, lui avait révélé son frère.

Il lui avait aussi expliqué ce qu'était une prostituée. Il lui avait raconté deux histoires de prostituées puis s'était endormi. Felix avait rêvé de la prostituée qui protagonisait ces deux histoires. Le rêve lui avait donné une apparence. Il la chercha parmi les femmes, mais aucune d'elles ne correspondait à ce souvenir qui peu à peu s'estompa.

L'étranger s'était calmé. Il était maintenant assis sous le préau, silencieux et pensif. Felix regrettait de n'avoir pas pu entendre ce que les femmes n'avaient pas voulu écouter. L'étranger était-il désespéré ? Felix enjamba la rigole d'un potager qui descendait avec la ruelle jusqu'au lavoir. Il marchait lentement, les yeux rivés sur la grille du lavoir. Il finit par apercevoir la nuque de l'étranger. Les cris des femmes étaient encore lointains. Il s'approcha de la grille. L'étranger se retourna au moment où les mains de l'enfant se posaient sur les barreaux. Il eut l'impression d'une vision. L'enfant paraissait fasciné. L'était-il ? Ou bien désirait-il obscurément qu'il le fût ? Il voulut d'abord lui demander son nom. Puis il eut une meilleure idée. Il lui demanda s'il savait où on pouvait acheter une lampe à huile. La question désappointa l'enfant. Les cris des femmes s'amplifièrent à ce moment-là, pour une raison qui n'avait rien à voir avec le fait que l'étranger se levait et se dirigeait vers la grille derrière laquelle un enfant n'avait peut-être pas compris toute la portée de la question qui venait de lui être posée.

— Peut-être pourras-tu m'aider ? disait l'étranger.

L'enfant était venu seul cette fois. Il avait passé une mauvaise nuit à cause du trouble que son frère avait jeté dans son esprit. C'était un malin plaisir, l'enfant le savait, il était souvent victime du malin plaisir des autres et de ce point de vue là, son frère ne se distinguait pas du commun des mortels.

— Tu ne peux pas m'aider toi non plus ? dit l'étranger.

Il était contre la grille lui aussi mais il ne la touchait pas, il pouvait sentir l'odeur acide de la rouille et de la patine, l'enfant était confus, se souvenant de la prostituée qui le hantait parce qu'elle ne ressemblait à personne, et découvrant le visage de l'étranger qui, malgré la barbe, paraissait plus jeune que les hommes dont il avait une idée beaucoup plus précise et pertinente que le disait sa mère à ses confidentes, y compris son père qui avait quelquefois l'air d'un vieillard, les jours de deuil, quand sa colère était prisonnière de cette idée absurde qu'il avait des convenances en présence des autres.

— Une lampe à huile ?

Il y en avait chez le potier.

— Attends-moi ! dit l'étranger parce que l'enfant avait reculé.

On le vit escalader le mur du lavoir. D'abord les femmes se turent, puis elles l'encouragèrent à se rompre le cou. Une fois en haut du mur, il les salua et sauta dans la ruelle. Évidemment, l'enfant avait disparu. Il descendit la ruelle. L'enfant l'avait peut-être remontée. Il entra dans l'ombre verte de l'église. Il frissonnait. La poterne donnait sur un jardin. Il avançait encore dans une réalité géométrique. La question de savoir où il était ne se posait plus. Il se laissait gagner par une fraîcheur relative. Les insectes aiment cette ombre. Il entendit la fontaine, vit en même temps la rigole de briques rouges, le calcaire jaune et noir des marches que l'eau franchissait en clapotant, un arc-boutant de pierre grise plongeait dans la verdure d'une flaque d'eau, l'enfant y cherchait des larves, accroupi sur un galet noir, sa main effleurait l'eau dormante.

— Tu ne m'as pas dit où je trouverai le potier, dit l'étranger.

L'enfant n'était pas surpris qu'on l'eût suivi. L'étranger aurait voulu l'inquiéter pour le mettre à la portée de son désir. Mais Felix se contenta de montrer l'autre poterne, plus bas, et l'étranger regarda dans cette direction.

— Qu'est-ce que tu t'imagines ? dit l'enfant.

L'étranger frissonna encore.

— Je ne comprends pas, fit-il, et comme il s'adressait à un enfant, il ajouta : comment sais-tu que j'ai de l'imagination ?

Il attendit la réponse de l'enfant. Il était facile de dire que les lieux n'inspiraient pas la mémoire ou bien qu'elle finissait toujours par prendre le chemin de l'invention.

— De quoi parles-tu ? dit l'étranger.

L'enfant se releva. Pourquoi le désirait-il ? Pourquoi le corps de l'enfant, toujours lointain et finalement inaccessible, lui communiquait-il cette nécessité de posséder une part de l'autre ? Il avait été cet enfant. Il pouvait croire le retrouver si l'enfant était une rencontre, le fruit exact de la passion et du hasard.

— C'est à toi qu'il faut poser la question, dit l'enfant.

Il pataugea une seconde dans la mare et passa derrière l'arc-boutant. Il montrait encore l'autre poterne.

— Suis-moi, dit-il.

Ils se retrouvèrent dans la ruelle. Les maisons étaient accrochées dans la pente au-dessus d'eux. De l'autre côté, la roche fragmentait une lumière traversée de poussière et d'oiseaux qu'ils entendaient piailler. Felix révéla qu'il était l'enfant cadet des maîtres, ce qui expliquait sa solitude.

— Tu as un frère ? demanda l'étranger. 

Il voulait savoir si l'aîné était une fille ou un garçon. Felix mentit. Il aimait bien mentir sans savoir très bien pourquoi il travestissait la vérité, peut-être pour tenter de ne pas confesser une faute incompréhensible, en tout cas inexprimable, le prêtre perdait patience.

— Tu pourrais peut-être en parler à ta mère, disait l'étranger qui ne voulait pas croire à la malhonnêteté du contremaître.

— Elle ne m'écoute pas, dit seulement Felix.

Ils sortaient du hameau maintenant. Ils franchissaient le pont. Felix s'arrêta pour montrer la maison du potier.

— Plus rien ne lui appartient, dit-il, et il reprit son chemin.

— Tu parleras pour moi, dit l'étranger qui perdait haleine.

Felix n'y voyait pas d'inconvénient. Son frère avait plus de poids. On le respectait parce qu'il était l'héritier. Lui, Felix, hériterait des biens d'Amérique. L'étranger dit qu'il connaissait l'Amérique. Il avait même été dans le Mississippi.

— Ce sont les noms des Indiens qui nous fascinent, dit-il.

L'enfant s'embrouillait dans la géographie. Il préférait le fil de l'Histoire. Ces partages le déroutaient. Il était incapable de retrouver la ligne brisée d'une frontière ou le lit voyageur d'un fleuve, il oubliait la position des îles et se trompait toujours sur le chemin des pôles. Son précepteur se rendait fou à l'heure de la géographie. L'Histoire avait sa préférence.

— Tu sais pourquoi ? demanda l'étranger.

Felix se posait tout le temps la question, il redoutait qu'on la lui posât et si cela arrivait, il répondait que c'était sans doute important, le précepteur le lui disait tous les jours mais sans répondre à sa place à la question.

— Tu n'en sais rien, fit l'étranger.

Le chemin lui semblait long. N'avait-il jamais vu le potier descendre jusqu'au pont avec sa marchandise sur le dos ? Il avait perdu son âne au jeu. C'était un joueur de malchance, ironisa enfant.

— Il n'aura peut-être pas la lampe que je recherche, une lampe capable de durer toute la nuit, mon sommeil en dépend.

Felix connaissait cette angoisse, il avait pensé lui aussi à une lampe à huile, mais elle filait le cafard à son frère, tu ne peux pas empêcher ton frère de dormir tranquillement, avait dit sa mère, c'est à toi de trouver le moyen de dormir, la lampe n'était peut-être pas un moyen, en tout cas pas celui qui convenait au sommeil, il y avait une lampe dans le salon, son père craignait qu'elle ne finît un jour pas mettre le feu aux livres et aux meubles, il tenait tant à ces couvertures de cuir et aux marqueteries dont il lisait couramment le vocabulaire.

— La lampe n'est pas pour moi, précisa l'étranger.

Il avait cependant attendu que Felix se fût expliqué et Felix se sentit trahi, il ne dit rien, il pensait tout haut qu'on ne peut pas vivre décemment dans un monde de contradictions, sa réponse à cette question, car c'en était une, avait découragé le précepteur et ravi son père, sa mère donnait raison au précepteur, il y avait longtemps que le frère ne riait plus sinon il en parlerait encore.

— Nous arrivons, dit-il.

Un chien les accueillit. L'étranger le tenait au bout de son bâton. Le potier les attendait à la porte de l'atelier. Felix lui demanda s'il avait une lampe capable de durer toute la nuit.

— Ça dépend de la mèche, dit le potier.

Felix se retourna pour regarder l'étranger qui écarquillait les yeux pour surveiller le chien et voir le potier pour la première fois de sa vie.

— Vous comprenez ? dit Felix. La mèche.

— Qu'est-ce que vous utilisez comme mèche ?

L'étranger haussa les épaules.

— Si c'est une question de couleur, dit le potier, ça peut aussi s'arranger.

Il clignait des yeux parce que l'étranger s'était déplacé sur le mur blanc de la maison, juste en face de l'atelier.

— Les couleurs, dit Felix.

L'étranger venait de caresser ses cheveux. Le potier s'était en même temps incliné et sa main invitait à entrer dans l'atelier.

— Tu ne veux pas m'aider à choisir ? dit l'étranger et il dit au potier : si vous me garantissez qu'elle durera toute la nuit et il expliqua les raisons au potier qui dit : c'est un malheur. Qu'est-ce qu'on deviendra nous-mêmes ? demanda-t-il. L'étranger ne craignait-il pas que la vieille ne trouvât une autre raison d'exprimer sa terrible angoisse ? L'idée n'était pas bête, pensa Felix, mais quel serait l'objet de son délire si la lampe restait effectivement allumée toute la nuit ? On pourrait penser que la première nuit la surprendrait, peut-être même la deuxième qui serait la confirmation de la première, mais la troisième ? C'était fascinant à penser, tout ce qui menaçait le sommeil de l'étranger et il le regardait exactement comme s'il était en train d'apprendre à le connaître, il en savait peut-être déjà trop.

L'étranger ne voulait pas perdre son calme. Il avait pensé à la lampe parce que c'était elle qui posait un problème, il réfléchirait au sommeil de la vieille comme si elle trouvait une seule raison de ne pas se laisser tenter par lui. Le potier se mit à rire, précisant qu'il se sentait un peu honteux de se moquer du désespoir d'une vieille femme. L'étranger rit aussi. Le potier lui donna la lampe et reçut en échange la pièce qu'il méritait.

— Peut-être ne comprendra-t-elle pas ? dit-il quand ils furent tous les trois de nouveau dans la cour.

Le chien s'était couché.

— Vous avez raison, dit l'étranger, ce ne sera pas un cadeau.

Il procéderait à une substitution. Il avait parfaitement conscience de s'en prendre à un objet que la vieille vénérait peut-être parce qu'il appartenait à sa mémoire.

— Peut-être, dit le potier.

L'étranger sortit le briquet de sa poche.

— C'est moi l'allumeur, dit-il.

Voulait-il dire qu'il ne s'approchait jamais de la lampe ? Pas si c'était lui qui l'allumait. Mais ce n'était peut-être que l'affaire de deux jours, dit le potier. Felix caressait le chien. C'était une bonne histoire. Il la raconterait à son frère. Celui-ci adorait les questions sans réponse. Felix l'étourdirait enfin avec une question et une infinité de réponses. L'étranger trouvait l'idée bonne. Ils en parlaient en chemin. La lampe se brisa comme conséquence d'une glissade. Ils pouvaient continuer d'en parler. Et même aller acheter une autre lampe. Ils ne mettraient jamais fin à cette conversation. L'étranger se laissait-il conduire ? On le vit trottiner derrière l'enfant.

 

Chapitre III

 

— Ne me racontez pas d'histoires, dit le garde.

Il tenait son cheval derrière lui et toisait les gens. Son absence de trois jours s'expliquait. Il avait lui-même mis fin aux jours d'un bandit de grand chemin. Il avait reçu une récompense en argent et maintenant il attendait une lettre du gouverneur.

— Vous le connaissez ? demanda-t-il au potier.

Ensemble, ils regardaient le corps. S'était-il fracassé le crâne en tombant ? Il n'y avait pas de sang. Le garde fit pivoter la tête d'un léger coup de botte. Il y avait le scorpion. Aucun scorpion n'avait jamais tué personne, on se souvenait seulement d'avoir un peu vécu la même scène, combien d'années avaient passé depuis ?

— Vous n'avez pas répondu à ma question, dit le garde.

On regarda le potier. Il s'approcha du cadavre.

— Tout le monde le connaît, dit-il.

Le garde cracha dans le fossé.

— Ce n'est pas ce que je vous ai demandé, dit-il.

Il perdait patience. Le potier avait l'habitude.

— Qu'est-ce que vous m'avez demandé ?

Son regard n'avait pas quitté le profil noir du cadavre.

— Vous m'avez demandé si je le connaissais, dit le potier. Tout le monde le connaît.

Et personne ne savait ce qu'il venait chercher.

— Vous l'avez vu chercher ? dit le garde.

Il tenait fermement un cheval fatigué.

— Chercher quoi ? dit subtilement le potier.

Le garde ne voulait pas répondre à la provocation.

— Qu'est-ce qu'il laisse chez vous ? demanda-t-il à l'hôte de l'étranger.

Celui-ci s'avança. Il n'en savait rien. Il parla du fusil. Le potier racontait qu'il avait trouvé les morceaux de la lampe.

— Il vous a acheté une lampe ? demanda le garde.

Le potier ne dit pas pourquoi.

— Une lampe ? dit l'hôte.

Le garde le regardait comme s'il attendait une réponse à cette question. On n'avait pas prononcé le nom de Felix. Le garde se baissa pour ramasser le scorpion. Il le tenait entre le pouce et l'index et il l'observait en réfléchissant à sa prochaine question, il connaissait toutes les réponses, sauf celle qui concernait la question de savoir comment l'étranger avait trouvé la mort sur ce chemin. Le scorpion n'expliquait rien. Un autre étranger était mort sur le même chemin, il y avait trois ans. Il réfléchit. On avait trouvé aussi un scorpion, mais aucune trace de morsure et pas une contusion pour expliquer la mort, la même chute, le même étonnement à la surface des yeux, comme si l'étranger avait été surpris non pas par la mort mais par l'intention de la lui donner de la part de quelqu'un (l'assassin) dont il ne l'attendait pas. Souvent le deuxième acte d'une tragédie est exactement la répétition du premier. Il n'y a rien à comparer. Cet étranger avait-il remplacé l'autre ou bien s'étaient-ils suivis, partageant exactement ce temps dont il allait devenir l'unique propriétaire au moins pendant l'enquête ? Tout dépendait de la personnalité de l'étranger. Le premier n'en avait pas et on lui avait confié l'enquête qui conclut à l'accident. Le même mode, le même potier, le même contremaître. Ce n'était pas le même enfant. Son enquête l'avait amené à pénétrer aux Alacranes. Il se souvenait encore de son inquiétude. Il était entré à cheval dans la cour. Un valet lui avait indiqué l'abreuvoir. Le père de Felix se tenait sur le perron, les poings sur les hanches. Le garde avait monté les marches en regardant ses bottes puis il s'était retourné pour jeter un œil au cheval qui s'ébrouait. Le valet souriait.

— Vous cherchez quelque chose, sergent ? dit le père de Felix.

Felix regardait par la fenêtre. Son frère venait de s'enfuir.

— Vous savez quelque chose au sujet du fusil de ce pauvre diable ? dit leur père.

Le garde était plus grand, plus large, il n'avait pas ce commencement de bosse sur le dos, il semblait propre et clair, qu'est-ce que vous savez, vous ? demanda-t-il.

Il regardait Felix. Ce n'était pas le même enfant mais c'était la même cohérence.

— On t'a vu chez le potier avec lui, dit-il à Felix qui ne pouvait plus le nier. Pourquoi a-t-il acheté une lampe ?

Il ne posait pas la question à Felix mais c'était la seule question qui différenciait les deux actes qu'il connaissait, il n'y avait pas de lampe dans le premier acte.

— Comment voulez-vous que je le sache ? dit le père de Felix.

Il s'écartait de la porte pour laisser entrer le garde et il se plaignait de la canicule. Le garde entraînait l'enfant vers la chaise où il comptait s'asseoir. Felix n'opposa aucune résistance. Le garde allait-il lui poser la même question que la première fois ? Son père, qui débouchait une bouteille, réfléchissait tout haut. Le garde était agacé par ces hypothèses. Il interrompit le père de Felix pour dire que l'enquête n'avait pas officiellement commencé, il se renseignait seulement parce qu'il était frappé, comme tout le monde d'ailleurs, par la coïncidence presque exacte des deux événements qu'il se proposait de rapprocher, si le temps le lui permettait, il comptait autant sur sa propre mémoire que sur celles des autres. Le père de Felix doutait que la lampe fût un élément décisif, elle marquait la seule différence mais c'était tout ce qu'on pourrait en dire.

— Il y a aussi l'enfant, fit remarquer le garde.

Le père de Felix laissa échapper une injure.

— Oui, l'enfant, dit-il.

Il demanda à Felix de le regarder dans les yeux. C'était une épreuve à laquelle il soumettait rarement ses propres enfants et il ne la pratiquait jamais avec les adultes.

— Il t'a dit ce qu'il voulait faire de cette lampe ?

Le garde caressa la joue de l'enfant, comme s'il cherchait à lui communiquer sa désapprobation. L'enfant lui jeta un regard désespéré.

— Le potier répondra à cette question, dit le garde, même si c'est la seule que je dois lui poser.

Le père de Felix comprenait. La question de l'enfant était autrement importante, Felix en avait-il conscience ?

— C'est toi ou ton frère, le collectionneur de scorpions ? lui demanda le garde.

Le père de Felix baissa les yeux.

— Il faudra revenir, dit-il en se levant.

Le garde n'avait pas bu son verre. Il ne se leva pas tout de suite. Comprenait-il qu'on lui demandait poliment de vider les lieux ? Il n'avait pas le choix, il se leva et sortit. Il parla à travers le rideau. Felix n'écoutait plus. Le même temps. Les mêmes questions. Le garde avait raison. Il suffirait de se demander ce qui avait changé. Un fusil est un fusil. Une bourse une bourse. Mais un enfant, à trois ans de distance, ce n'est plus le même enfant. Il avait presque désiré se substituer à son frère dans l'interprétation de l'enfant. Si c'était un désir, il y avait à peine pensé, mais ce n'était peut-être qu'un effet de sa curiosité. Le garde traversa la cour aussi lentement que le lui permettait son allure martiale. Le valet lui tendit les guides. Pourquoi souriait-il ? Le garde s'en alla et le valet revint vers la maison.

— Tu as parlé avec les autres ? demanda le père de Felix toujours à travers le rideau.

Le valet répondit que oui, il avait parlé mais il n'avait rien appris que le père de Felix ne sût déjà. Madame rentrerait-elle avant la nuit ou passerait-elle la nuit ailleurs ? Il le demandait à cause des chevaux qui manqueraient ce soir à la voiture de Monsieur.

— Où est ton frère ? dit le père de Felix.

Felix lutta une bonne minute contre l'attente obstinée de son père. Le valet mit fin à ce calvaire. Il voulait savoir si Monsieur tenait à sortir ce soir, il faudrait peut-être qu'il se raisonnât compte tenu de l'absence de chevaux, il n'y pouvait rien lui-même et il s'en désolait.

Comment croire à ce partage de l'ennui ? C'était une des questions importantes de l'éducation que Felix recevait en attendant d'être lui-même le géniteur d'une génération qui attendrait tout de lui. La valetaille l'écœurait un peu.

Le soir même, on vint avertir le curé que l'étranger était juif, on l'avait enfermé dans le cercueil des pauvres et déposé le cercueil dans l'herbe haute de ce coin de cimetière où on n'allait plus depuis longtemps. Le curé se coucha.

Le lendemain matin, le garde était dans la cour, sous la fenêtre de Felix, monté sur le même cheval, il parlait au père de Felix qui examinait le fusil de l'étranger, s'étant déplacé dans la lumière tombant du toit. Felix se dissimulait. Le garde l'avait peut-être vu. Son frère était levé depuis une bonne heure.

— Où est-il ? demanda le garde.

Le père de Felix haussa les épaules.

— Quelle importance ? dit-il.

Il appela un valet qui ignorait où était le frère de Felix mais qui pouvait se renseigner si c'était ce que Monsieur désirait.

— Ce n'est pas moi qui désire, dit le père de Felix, c'est lui.

Il montra le garde.

— Tu sais quelque chose ? dit celui-ci.

Le valet ôta son chapeau.

— Non, monsieur.

Le garde donna un léger coup d'éperon dans les flancs du cheval. Le valet ne bougea pas. Le genou du garde touchait son visage.

— Je voudrais lui parler, dit le garde au père de Felix qui se contenta de lui tendre le fusil et de faire signe au valet de s'en aller mais le fusil ne quitta pas les mains du père de Felix et le valet était retenu par le garde qui avait posé une main sur son épaule, se penchant un peu, le visage presque tourné vers la fenêtre où Felix guettait le moment où le garde s'adresserait à lui pour lui poser la question.

— Lui parler de quoi ? dit le père de Felix.

Sa voix avait trouvé ce ton, rare chez lui, qui vous condamnait à tout recommencer si votre intention était de l'atteindre. Le garde donna le coup de genou dans la face du valet, sans violence, seulement avec précision, mais aussi peut-être par dépit.

— Qui était-ce ? demanda le père de Felix en parlant de l'étranger.

C'était lui maintenant qui posait les questions. Le garde se contenta de dire que c'était un Juif.

— Trouve-le ! dit-il au valet.

— De bonne famille, je suppose, dit le père de Felix.

Il regarda le valet trottiner en direction de la grange. Il ne s'était pas habillé ce matin. Le garde l'avait peut-être surpris au saut du lit. Il portait sa robe de chambre et avait chaussé des mules de cuir rouge. Un coup de peigne avait vaguement remodelé l'espèce de chignon qu'il portait au bas de la nuque. Il avait toujours un livre dans sa poche. Le garde le toisait. Il avait remis le fusil dans son étui. Felix avait manqué le moment où le fusil avait changé de mains. Il redoutait ces absences que son imagination n'avait pas le pouvoir d'expliquer, il regrettait toujours qu'elle ne fût pas capable de jouer son rôle de moment transitoire, mais son esprit l'exposait à cette fragmentation du réel, seule cohérence possible depuis qu'il avait perdu pied et que la surface des choses menaçait de le suffoquer. La porte de la grange s'ouvrit toute grande. Le frère marchait d'un pas décidé, suivi du valet qui traînait la patte comme d'habitude. Il s'arrêta à une bonne distance du cheval et du garde qui pirouettaient, le valet se mit aussi à tourner en rond, le cheval bavait sous la pression des mors, le garde finirait par le vaincre mais ce fut le valet qui empoigna la crinière. C'était un valet grand et solide, raison pour laquelle le garde n'était pas descendu du cheval. Il caressa le cou et l'épaule du valet avec la cravache.

— Je n'aime pas ton influence sur les chevaux, dit-il au frère de Felix.

Le valet grimaçait. Son effort devait être considérable. La cravache explorait les tendons, elle souleva même les cheveux au-dessus de l'oreille.

— Vous n'aimez pas les chevaux, dit le frère de Felix, ne vous plaignez pas s'ils me reconnaissent.

Le père de Felix éclata de rire.

— Celui-ci vient de chez nous ! dit-il.

Le valet se mit à rire lui aussi, la bave du cheval dégoulinait sur sa poitrine. La cravache l'atteignit sur le front.

— Ça va, dit le garde qui éperonnait le cheval, et le valet valdingua dans la poussière.

Sa haine ne durait jamais plus que le temps nécessaire à enfermer la douleur, quelle qu'elle fût, dans le carcan de sa raison. Il ne riait peut-être plus mais il n'y avait plus de traces de haine sur son visage. Le chien était venu lui lécher l'oreille. Le sang s'épanchait lentement sous la peau. Le frère de Felix parla au cheval qui se tranquillisa.

— Je lui ai donné un nom, dit-il au garde, ça vous coûterait beaucoup de le prononcer de temps en temps ?

La haine était maintenant sur le visage du garde. Il relâcha les guides. Le frère de Felix caressa la bouche du cheval.

— Vous vouliez me voir ? dit-il.

Derrière lui, le valet se relevait en prononçant le nom du cheval.

— Monte en croupe, dit le gardien, je te ramènerai.

Il tendait sa main. Le frère de Felix l'empoigna. D'habitude, c'était lui qui montait le cheval et c'était Felix qui empoignait la main et le valet courait vers la clôture pour en ouvrir le portail.

— Comme vous voudrez, dit le père de Felix et son frère avait empoigné la chemise du garde, juste sous l'aisselle, exactement avec la même force avec laquelle le valet avait empoigné la crinière du cheval, maintenant c'était leur père qui prononçait son nom, ce qui arrivait rarement, le frère de Felix s'en plaignait quelquefois. Les cavaliers s'éloignèrent au trot. Le valet laissa échapper une injure.

— Tu sais ce qu'il veut, toi ? lui demanda le père de Felix.

Le valet s'était empourpré.

— Il veut notre peau, se contenta-t-il de dire.

Le soleil l'envahissait. Le père de Felix demanda si Madame était allée faire un tour dans l'oasis. Le valet n'en savait rien. C'était un valet inutile. Il ne savait rien de ce qui allait arriver et tout de ce qui s'était réellement passé, mais en cela différait-il des autres domestiques ?

— Tu sais moins si les chevaux sont disponibles, dit le père de Felix.

Le valet dit que Madame était rentrée dans la nuit et qu'il s'était levé pour dételer les chevaux et leur donner à manger et à boire ensuite il les avait regardés dormir et il s'était réveillé avant eux, le fils de Monsieur était déjà là, en tenue de travail, malgré le mal qui le mine. Il y avait cette dent creuse dans la bouche du père de Felix. On l'entendait se vider de sa salive quand il était contrarié. Il fallait surveiller la crispation de la joue, l'élargissement de la narine et le pincement du coin des lèvres. Le valet triturait son chapeau. Il n'entendait peut-être pas ces craquements. Le père de Felix rentra dans la maison. Le valet était indécis. Felix se montra.

— Tu m'expliqueras ce qui se passe ? demanda-t-il au valet.

Ses explications n'étaient généralement pas très satisfaisantes, je veux dire que Felix n'en tirait pas un plaisir aussi intense que celui auquel il avait pensé en réunissant, peut-être pendant d'interminables journées de rapine, la somme nécessaire pour soudoyer l'âme putrescible de ce paria, mais ce désir était le plus chargé de nécessités impératives et puis, au fond, le valet ne s'enrichissait pas, c'était un misérable, il buvait et se donnait à lui-même, il le condamnait à en savoir plus que lui et ne désespérait pas de le vider totalement de son sens. Il s'habilla et descendit. Son père avait ouvert le livre. Beau silence aux trous de mémoire. Il l'embrassa sur le fond, comme une fille. Son père lui caressa la joue, ayant à peine levé les yeux pour croiser les siens. Le temps est un espace qui contient tout, absolument tout. Avait-il révisé sa leçon ? Il y avait du bon chez les révolutionnaires français. Il se servit le lait qui cuisait au bord du feu. Mordre le pain était aussi un plaisir.

— Tu dois te demander ce qui a changé. Ne pas compter sur cette scorie de valet pour te renseigner sur l'importance de ce qui s'est passé et ne pas poser les questions destinées à violer l'intimité des choses qui vont arriver. Ne se donner que le temps nécessaire à élucider la seule énigme, celle de ma naissance. Tout le reste est passablement romanesque. Ne pas jouer avec ces personnages de pacotille. En suivre seulement le fil tendu de l'un à l'autre vers ce point qui est une existence tronquée. Il s'agissait du premier étranger mort sur le chemin des Scorpions, tombé du même promontoire, quelqu'un l'avait poussé et il s'était imperceptiblement cassé le cou. Le scorpion ne l'avait pas piqué. Les scorpions descendaient rarement sur ce chemin, ils s'y égaraient et périssaient sous les roues des fardiers de la mine. Ils prospéraient sur le plateau et jusqu'aux pieds de la première paroi infranchissable, d'un côté, de l'autre il avait le canyon de la rivière, les serpents remontaient ces pentes rocailleuses, on pouvait assister à leurs reptations, quelquefois on les sacrifiait à la connaissance de l'agonie, vrai mystère au point de rencontre de la vie et de la mort, qui interdit d'en savoir plus que ce que tout le monde sait déjà. Mais il arrivait que Felix tuât des serpents par plaisir. C'était un plaisir entaché de honte, une honte nécessaire, il voyait son frère de l'autre côté du canyon, il était à la recherche d'un beau spécimen, il en possédait un nombre limité à la vitrine qui était accrochée au mur, son obsession constante était d'en parfaire l'apparence, et il y parvenait, à l'étonnement de tous, il était capable de trouver ce qu'il cherchait, ce qui aux yeux de son père était une qualité majeure, ce qui ne signifie nullement qu'il la situait au-dessus des autres, cette simple épithète forçait l'énigme de son jugement, c'était triste et douloureusement angoissant. Felix reçut un jour les outils de taxidermiste que sa mère préconisait depuis longtemps. Il n'avait rien demandé. Il avait une fois procédé à la conservation de la peau d'un serpent, mais les couleurs s'étaient perdues, des transparences étaient apparues par endroits, ce cuir éphémère commençait à se transformer en poussière, et il le décrocha avant d'en être le promoteur malchanceux, on parlait toujours de malchance à la place d'incompétence, telle était l'influence de son père sur vos jeux, on perdait parce qu'on avait manqué de chance, et non pas parce qu'on ne savait pas jouer, la faute à qui ? Felix connaissait cette aigreur. Il râlait en dormant, comme s'il était sur le point de mourir, et son frère se plaignait de ne pas posséder la clé de ce délire. Il en imitait d'ailleurs très bien la surface tremblante, n'exagérant rien, il avait ce goût de la fidélité au modèle, il ne le trahissait jamais, et Felix dépérissait dans cette attente. Lui dire qu'il était malade revenait à lui reprocher de se tromper constamment. La question la plus fréquente était : qu'est-ce que tu regardes ? Il répondait vaguement, employant les mêmes mots, l'objet direct de sa vision variait peu, pris au piège de la lumière ou de l'ombre, on ouvrait les rideaux derrière lui si c'était l'ombre à quoi il venait de s'accoutumer, ce qui en général ne lui prenait pas plus d'une heure, ou on l'entraînait dans l'ombre qu'il venait de quitter pour tenter désespérément de se brûler les yeux. Son comportement de dormeur, les râles, les contorsions, n'étaient que la conséquence facile de ces expériences diurnes, des ombres s'abattaient comme des couteaux sur l'animal qui pouvait être un oiseau, dans ce cas il avait été étourdi d'un jet de pierre dont la précision étonnait, mais si c'était un serpent il l'avait poursuivi après l'avoir piégé à l'odeur de l'oiseau mort et encore vivant malgré l'immobilité. Le frère jouait avec plus d'assurance. Il avait découvert les règles du jeu et il s'en vantait. Il n'avait plus rien à changer dans cet épanchement circulaire à l'intérieur du cercle encore restreint des autres, ceux qu'on va être si l'enfance devient l'enfance et non pas ce laps de temps au bout duquel l'enfant meurt de maladie, d'accident, de n'importe quelle mort, même donnée, par soi, par l'autre, une mort qui détruit le sens ou le prolonge, que cela se sache finalement ou qu'au contraire cette chair finisse par tomber dans l'oubli.

Ce matin-là, le matin où le garde avait emporté le frère de Felix sur la croupe de son cheval, Felix pensait avoir vaincu le démon qui le tourmentait. Il parut plus tranquille que d'habitude. Son père le surveillait, prenant soin de ne pas se laisser surprendre, il continuait de feindre une lecture, tournant les pages de temps en temps, Felix mordait savamment dans le morceau de pain, qu'il vienne me voir ce matin, avait simplement ordonné le garde avant de s'en aller.

— Me voir ? dit Felix. Moi ?

Il semblait heureux. Peut-être aurait-il apprécié de monter en croupe à la place de son frère.

— Tu n'auras sans doute pas grand-chose à dire, dit son père.

La lampe. Il parlerait de la lampe. Inutile de parler du lavoir. De ce qu'il savait. Il termina pensivement le morceau de pain. Les miettes, c'est pour les oiseaux. Il y a un beau magnolia dans la cour. On incruste des souvenirs dans les racines. On assiste ainsi à des disparitions, comme dernier témoin de ce geste qui n'a que le sens d'une attente qui peut durer deux générations, il assistait depuis plusieurs années à l'enfouissement dans le corps de la racine de l'anneau d'or que son grand-père avait sacrifié à ce rite superstitieux. Il protestait ainsi contre un veuvage prématuré. Felix n'avait pas encore choisi l'objet de ce don insensé. De toute façon, s'il se décidait, il ne le posséderait qu'à sa majorité, ce qui lui laissait le temps de changer d'avis, le mieux était de n'en parler à personne et d'attendre le moment favorable, deuil, baptême, séisme, épidémie, mutilation, feu, le magnolia non seulement pouvait témoigner de cette mémoire mais surtout il en possédait l'essentiel, ce droit d'incruster, ce devoir d'intriguer la descendance, depuis le début qui remontait à loin, on avait cultivé l'ironie du symbole, la foudre n'avait pas frappé qu'une seule fois le grand magnolia des Alamos mais, au temps de Felix, la blessure noire dont on lui parlait avait complètement disparu et il priait pour que l'orage lui donnât raison.

Il passa par le chemin des Scorpions, ce qui l'obligeait à un détour par les prés. Il traversa l'aire de battage dont le pavé venait d'être balayé, puis il gravit lentement les marches de terre du chemin des bêtes. Il ne voulait pas penser à ce qu'il allait dire au garde dont il connaissait la perspicacité pour s'y être frotté une fois, une seule fois avait suffi pour le renseigner sur les capacités de ce fils de valet qui s'était élevé à la hauteur de ses maîtres en se mettant au service de l'être suprême, être mi-Dieu mi-État qu'il fallait haïr et respecter sous peine d'avoir à payer les conséquences d'une révolte qu'on ne pouvait souhaiter à personne. Voler, tuer, c'est se révolter. Il n'avait pas volé. Il reprenait son bien. Mais il ne prouvait pas ses allégations. L'autre était un voleur. Mais le garde recevait sa plainte. Voler un pauvre n'est pas voler. Cette sentence éberluait le garde à une époque où il était encore une inconnue parce qu'il arrivait, ou plutôt parce qu'il revenait. Le pauvre était un voleur. Felix entendit finalement sa condamnation. Il regarda le doigt tomber dans l'écuelle. Le pauvre se tortillait de douleur, clamant son innocence. Le garde, qui tenait l'écuelle, la recouvrit d'un mouchoir. Il avait perdu. Il savait que le pauvre avait été condamné parce qu'il l'avait défendu. Il avait peut-être même encouragé le pauvre à désirer cette victoire sur ses maîtres. On s'en prenait rarement aux mains des pauvres parce que ces mutilations affectaient le travail. Le garde était parfaitement conscient d'avoir aggravé le sort du pauvre.

Aujourd'hui, Felix était incapable de reconnaître ce pauvre. Celui-ci ne pouvait pas l'avoir oublié. Cette menace était dans l'air, Felix redoutait cet enjeu. Il déboucha enfin sur le chemin des Scorpions, en pleine lumière, il se sentit écrasé par le poids des réminiscences. Des badauds, qui revenaient de l'église en ruine, examinaient le sable à l'endroit de la chute. Ils se relevèrent en apercevant Felix. Ils s'éventaient avec leurs chapeaux, ayant dissimulé les bocaux sous leurs musettes, l'un d'eux caressait le dos d'une pelle d'épicier. Felix passa son chemin sans les saluer. Il marchait vite maintenant. Sa pensée l'oppressait. Il ne pouvait plus y exercer sa pratique de la cohérence. La lampe était un point de départ. L'interrogatoire pouvait durer des heures. Il mangerait peut-être avec les prisonniers. Ou bien le garde n'oserait pas le retenir au-delà de cette heure.

Le cimetière était en vue. Il pouvait le traverser pour gagner du temps. On empruntait l'allée le plus souvent pour cette seule raison, aussi le mur d'en haut était-il percé d'une porte dont la grille n'était pas cadenassée. Il y composait des bouquets criards mais jamais il ne poussa le bouchon jusqu'à les déposer sur la murette de l'église. L'idée le ravissait, c'était tout, mais il n'aimait pas mettre en jeu sa douce perversité d'enfant. Il marchait dans l'ombre de l'enceinte. Il n'y avait plus de chemin. Il avançait sur la roche, mutilant au passage les tiges d'asphodèles, un rang d'eucalyptus descendait jusqu'à la plate-forme de l'entrée du cimetière, là le sable était mélangé de gravier rouge, il y poussait des touffes d'herbe dont les fleurs étaient des clochettes. Les voitures viraient dans l'ombre des eucalyptus, le fer des roues et celui des sabots marquaient cet endroit qui était comme flagellé. Devant la grille, le soleil s'épanchait sur un sol plus tranquille. Les pas n'y laissaient qu'une trace d'effleurement, excepté l'arc de cercle du loquet, l'autre vantail s'ouvrait sans préjudice, avec le même silence, il n'était pas question de s'abandonner à cette contemplation comme si elle portait sur le comportement des autres à l'heure de commencer l'ouvrage de l'oubli, nous n'avons pas de destin, lui avait dit un jour son père, il avait dit aussi que le passé était une obsession qui portait sur l'irréalité de ce qui avait existé, mais il n'exigeait de personne qu'il fût le présent de son existence. Cette confusion lui revenait toujours au moment où il atteignait l'esplanade, soit qu'il descendît, ayant ou non traversé le cimetière, soit au contraire qu'il remontât du lavoir et dans ce cas les incohérences de son père s'ajoutaient à son trouble. Il marchait toujours plus vite que les visiteurs et il était assez agile pour sauter sur le marchepied des voitures. Les visages avaient cette profondeur de portrait, les mains possédaient une autre tranquillité, on lui parlait en maintenant la distance qui sépare le deuil de la curiosité.

Il buta presque sur le cercueil du Juif. Depuis hier, on ne parlait plus de l'étranger mais du Juif. L'absence de prépuce avait déconcerté. Une croix était peinte cependant sur le couvercle du cercueil. La cire d'une chandelle avait formé un O. On avait utilisé des clous oxydés. Les planches n'étaient pas bouvetées. Un géant au visage noir avait posé son pied sur le cercueil et il se penchait, les avant-bras sur le genou, pour demander à Felix s'il avait peur des morts. C'était le fossoyeur. Il exhibait des bras d'athlète. La noirceur de son visage était un mélange de terre et d'Afrique. Il possédait les plus grandes mains que Felix n'eût jamais vues en action. Elles patinaient jusqu'à la dureté transparente du verre le manche des outils qu'il plantait en terre pour les préserver de l'humidité. Une chaînette d'or faisait le tour du cou. La croix était minuscule. Il la caressait quelquefois en vous regardant fixement comme s'il était en train de se demander si c'était vous qu'il allait enterrer demain. Il creusait les fosses à la tombée du jour. Deux lampes éclairaient les extrémités du chantier. Il connaissait des histoires épouvantables de cadavres agités par les démons. La décomposition était là, en nous, et il n'y avait aucun moyen d'extirper cette fatalité. Seuls les Égyptiens connaissaient le secret. On avait à peine fini de vivre, et on se mettait à pourrir. Il ne pouvait pas s'empêcher de penser à la progression géométrique de ce pourrissement pendant qu'il creusait la terre à la lueur des lampes qu'un apprenti fossoyeur surveillait, étreignait la burette et sentant le poids du briquet dans la poche de sa chemise. Il n'avait pas encore la corpulence nécessaire à la pratique de la fosse. Le fossoyeur lui racontait des histoires qui l'empêcheraient de dormir, il arriverait le lendemain avec des yeux gonflés de sommeil, chargé cette fois de pousser la brouette contenant les biens du défunt si le mort avait été pauvre, ou le surplus de fleurs qu'il amenait à l'église sans plus de discrétion.

— Tu le connais ? demanda le fossoyeur.

Felix le connaissait. Et après ?

— Il est mort, dit le fossoyeur.

Felix s'empourpra.

— Il ne possédait pas grand-chose, dit le fossoyeur, mais toi tu n'as besoin de rien.

Felix le reconnaissait. Il était loyal, ce petit. Il se laissa caresser les cheveux. Ce geste l'humiliait toujours un peu mais il se taisait. Le pied du fossoyeur quitta le bord du cercueil et se joignit à l'autre. Il recula d'un pas. Derrière lui, le curé refermait la grille. Un couple de vieillards attendait près du pilier où se nichent la mère et le fils encore enfant. Le curé pestait contre la serrure. Il en vint à bout néanmoins. Il secoua la clé dans le ciel en la maudissant. Les vieillards baissaient la tête. Sur un signe du curé, ils se dirigèrent vers la voiture qui n'était pas le corbillard.

— Il n'y a personne pour aider, dit le fossoyeur.

Le curé haussa les épaules.

— Vous vous plaignez depuis ce matin, dit-il.

Il rejoignit les vieillards et les invita à monter dans la voiture. Ils secouèrent leurs têtes mélancoliques. Ils voulaient marcher derrière la voiture. Le curé doutait qu'ils trouvassent l'énergie nécessaire. Il leur parlait doucement, peut-être lentement, et ils continuaient de secouer la tête, opiniâtres ou impertinents. Pendant ce temps, le fossoyeur avait redressé le cercueil et l'avait pris à bras le corps. Il le transporta en ânonnant jusqu'à la voiture. Un dernier beuglement l'aida à le basculer sans trop de heurts. Le cheval n'avait pas bronché. Le fossoyeur prit le temps de déployer une bâche.

— C'est bien, dit le curé.

Le fossoyeur recula d'un pas, une vieille habitude qu'on prenait facilement pour un geste de soumission. Le curé monta sur le siège de la voiture qu'il était prêt à ébranler. Il se retourna comme pour attendre le signal de départ, mais les vieillards lui tournaient le dos, ils regardaient le cimetière comme s'ils prétendaient maintenant ne plus l'oublier. Ils virent l'enfant et ils lui sourirent. Il avait ôté son chapeau et le tenait contre sa poitrine. Ils s'inclinèrent plusieurs fois puis ils se retournèrent. Leur regard avait à peine effleuré la bosse que le cercueil formait sous la bâche. La voiture se mit en route. Elle les distançait lentement. Le fossoyeur dit : ce qui fait que je n'ai pas creusé la fosse.

Felix se recoiffa.

— Ils ont leurs mœurs, dit le fossoyeur. Les musulmans n'enterrent pas. Ils couchent leurs cadavres sous des pierres. À cause des charognards !

— Je suis en retard, dit Felix.

Il consultait un oignon d'argent ciselé.

— Bel objet, dit le fossoyeur qui ne possédait rien.

Il s'approchait pour le voir. Le couvercle claqua dans la main de Felix. Il ne savait pas encore faire tournoyer l'oignon au bout de sa chaîne, il manquait un élément essentiel à la coordination nécessaire. Il y travaillait. Il travaillait à un nombre incalculable de choses qui avaient leur importance. Ce n'était pas qu'il aimât le travail. Il se sentait seulement obligé d'y soumettre son esprit au moins une fois par jour.

— Ce n'est pas beaucoup, dit le fossoyeur, mais lui-même ne creusait pas une fosse par jour, ce qui eût précipité le destin du village, quoi qu'il lui arrivât d'en creuser deux à la suite, y passant toute la nuit en se disant qu'une troisième l'eût rendu fou avant l'aurore.

— Ils pourrissent plus vite que les animaux, dit-il.

Et c'était vrai. Plus vite que les insectes en tout cas.

Felix revit le père de l'étranger près de la fontaine municipale. Il lui parut moins vieux. Il venait de se séparer de son épouse qui accompagnait le cercueil jusqu'à sa destination, un autre cimetière, un autre culte, d'autres rites, le même pourrissement. Il ne partirait pas avant d'avoir une idée claire des circonstances de la mort de son fils. Il parlait au garde qui, disait-il, comprenait son désespoir. Ce qu'il comprenait moins, c'était pourquoi le curé cherchait à scandaliser l'opinion publique en accueillant au presbytère cet hôte indésirable. D'ailleurs la question ne lui avait pas été posée. Comme on ne lui adressait plus la parole, sauf pour exprimer des banalités ou répondre à ses propres questions, il devait bien se douter que son attitude déplaisait à la majorité. Mais le camp des détracteurs du Juif n'obtenait pas la majorité et le curé entretenait d'autres conversations auxquelles le Juif était convié.

Le sang berbère qui coule dans nos veines. Felix s'était saigné une fois, comme dans un rite, mais la tache de sang avait provoqué une hallucination et il ne connaissait pas la fin de l'histoire.

— Je la connais, moi, dit le garde.

Le Juif grimaça. Il n'avait plus d'enfant et il était trop vieux pour recommencer. Le garde non plus n'avait pas d'enfant. Il était même célibataire, un peu dans le péché donc, mais il avait l'excuse du devoir à accomplir pour le bien des autres. On savait qu'il battait les femmes par plaisir, c'était provoquer le désir de Felix, mais les mots ne lui appartenaient pas, il les avait entendus de la bouche de son frère, sans autre explication qu'un regard traversé de néant pendant la seconde de silence qui avait suivi ces révélations, puis il avait lui-même soufflé la bougie et son frère s'était mis à jouer de la flûte, ces sifflements étaient les signes avant-coureurs d'une crise, dans ce cas on éloignait Felix et les halètements du malade lui arrivaient à travers l'épaisseur d'une chambre où personne ne dormait, qui ne servait à rien, où on entrait rarement, sauf pour se recueillir au chevet d'un mort éclairé par les quatre piliers marquant son dernier territoire. La chambre voisine donc, aux antipodes de celle où son frère menaçait d'entrer en agonie, n'était pas une chambre à proprement parler, on y conservait des objets inutiles ou impropres, Felix ne fouillait pas, il se contentait de se coucher sur le sofa, un peu remonté sur l'accoudoir, et il regardait la surface des choses sans intention d'en percer le mystère, il connaissait par cœur le détail de la poussière et de la moisissure, la profondeur de l'ombre n'était plus un secret, les lumières étaient plus capricieuses, mais sous l'effet de la chandelle que la mère finissait par éteindre d'un coup de pied parce qu'elle avait perdu patience et qu'elle s'en prenait à lui. Felix ne se plaignait pas. On l'avait éloigné à sa demande. Il préférait mourir d'angoisse dans une pièce étourdissante d'odeurs et de craquements plutôt que de crever de chaleur dans la chambre où on avait allumé un grand feu pour pallier le refroidissement qui menaçait le corps souffrant de son frère. Puis la crise atteignait son paroxysme, il s'ensuivait une longue, interminable apnée, le silence à la place du temps, et l'attente à la place du futur, un poing martelait la cage thoracique du malheureux qui finissait par revenir à la vie, comme un hautbois, et Felix au fond du puits creusé par son imagination, recroquevillé comme l'insecte qu'il imitait, serpent mutilé, condamné au mutisme par absence de cri.

Le silence s'installait après les pas dans le couloir, la porte fermée, les ressorts du sommier, un bâillement. Il doutait que son frère dormît. Explorer ce silence ne menait nulle part, sauf à reconnaître les caprices du vent, les glissements de buisson, les dilatations en cours de réduction, sa propre respiration et les battements de son cœur dans le coussin. Il n'avait pas eu de nuit. En conséquence il sommeillait toute la journée. Le frère demeurait dans la chambre. On cuisait des tisanes d'eucalyptus et des cataplasmes de soufre. La cuisine était le lieu de toutes ces cérémonies et l'escalier le chemin de procession, la chambre demeurait fermée, lointaine, quelquefois inaccessible. Le soir il entrait dans le cagibi en compagnie du sommeil. Si la crise avait vraiment cessé, il ne se réveillait pas de la nuit, sinon il se plaignait à la première heure et on ne l'écoutait pas.

Quand il revenait dans le lit commun, son frère était presque joyeux. Il ne disait pas pourquoi. Les retrouvailles ? Avoir vaincu le démon ? De quoi se nourrissait-il au fait ? On n'en savait rien. On n'accusait personne. Les gouttes d'eau bénite provoquaient des stigmates. Était-ce bon ou mauvais signe ? L'eau-de-vie en friction convenait mieux mais elle étourdissait Felix qui retournait dans le cagibi pour une ou plusieurs nuits. Même chandelle fouettée par le coup de pied maternel. On aérait dans la journée et on brûlait des cierges et de l'encens. L'air s'emplissait, il prenait forme, on s'éloignait du principe de la vision non partagée avec les autres, on préférait se retrouver sur le seuil d'un temple d'odeurs et de frissonnements, Felix communiait sans y mettre du cœur et on lui reprochait son indifférence. Les caresses de son frère le consolaient un peu mais la jalousie de la mère s'y multipliait et elle le châtiait, punition que le père pouvait adoucir s'il était présent, mais le mal était fait. Ce n'était pas compliqué, c'était seulement fragile et Felix n'aurait voulu pour rien au monde détruire cet équilibre en croix, ou en tout cas être le responsable du désordre qui remplacerait l'espèce de confort qui était le leur.

Le médecin était moins tragique. C'était un vieil homme affecté d'une lenteur désespérante, il réfléchissait longuement avant de s'exprimer, tirant sur le poil de sa barbe ou se curant les oreilles dont la cire était d'un beau jaune, le dessous de la table en conservait le témoignage tranquille. Il préparait lui-même les potions et les onguents, l'apothicaire, mort d'une autre vieillesse, n'ayant pas été remplacé. Il luttait loyalement contre les guérisseurs, recommandant seulement de choisir entre sa science et leurs connaissances, ce qui n'allait pas sans poser des problèmes de conscience, on choisissait rarement, où trouver la force nécessaire ? Il avait mis au monde les deux enfants de ce couple impossible mais condamné à l'équilibre. La mère de Felix se confiait à lui. Il savait.

— Ce que je sais ? dit-il un jour Felix pour répondre à une question innocente, et toi, que sais-tu ?

À peu près rien. Ma mère est ma mère et mon père n'est pas mon père qui est mon père comment je sais pourquoi. On plongea plusieurs fois Felix dans un bain brûlant de lavande mais l'humiliation était trop grande et on renonça à cette pratique aveugle de la tranquillisation, on lui préféra pendant un temps l'administration anale de boulettes qui sentaient aussi la lavande, cela se passait sous le drap et les doigts de sa mère étaient agiles et précis, seul son frère était pris de fou rire, essuyant ces larmes dans la courtepointe, le lit était agité et le cœur un peu blessé, mais l'esprit de Felix se reconnaissait mieux dans le miroir critique de leur conversation, et on s'en tint pendant longtemps à ce remède. Puis on oublia.

— Il n'en a plus besoin, disait le médecin si on en parlait comme de quelque chose qu'on craignait d'avoir oublié inopinément.

Felix y pensait avec nostalgie. Les lavandes fleurissaient de l'autre côté de ces montagnes. On y allait encore chercher l'eau des maux de ventre mais il ne les accompagnait plus, c'était un voyage d'une journée aller-retour, ils rentraient le soir épuisés et agacés, ils avaient perdu leur belle patience ou s'étaient rendu compte qu'ils en manquaient, ce que Felix leur rappelait avant de se coucher, ils en demeuraient pantois et dangereux. Où trouvait-il la force de les quitter au moins pour ce que durerait la nuit s'il ne dormait pas ? Petit cri d'admiration du flûtiste. Il pouvait se vanter maintenant, Felix était disposé à l'écouter. À la fenêtre, le feuillage de l'eucalyptus froissait un air dense et sur le point de donner ses fentes verticales au vent d'est qui sent l'algue et le coquillage. Le frère s'était recroquevillé sur le côté et il parlait dans ses mains pour que sa voix ne portât pas plus loin que Felix. Il ne flûtait pas ce soir, l'air de la montagne fleurie l'avait ravigoté pour plusieurs jours, il avait même eu le temps de tremper ses pieds dans l'eau d'un ruisseau et une chute dans l'herbe haute l'avait enivré pendant une minute qui était tout le temps qu'on accordait généralement à ces retrouvailles, les mains de leur mère l'avaient peut-être sauvé d'une tentative de ne plus exister, c'est en tout cas ce qu'elle redoutait, elle l'adorait.

Elle était entrée en priant dans la grotte rouge, pieds nus et coiffée. Le père était à l'auberge où il jouait aux cartes. On jouait aussi aux dominos, aux dés, ou on ne jouait pas et on se plaignait de n'en avoir pas le cœur. Elle marchait à petits pas sur les dalles glissantes. Les flacons cliquetaient dans sa poche. Il la suivait, luttant fébrilement contre l'encerclement de la roche à fleur de laquelle l'eau rouge dégoulinait avec des clapotements discrets. Des lianes descendaient, agitées par la même eau, aucune trace de pourrissement dans cet environnement de ferraille, le tronc d'un chêne surgissait du néant où elle allait. Il la vit se dissoudre lentement, mais pour lui, la paroi était infranchissable, il ne devait même pas chercher à la toucher, il en était le prisonnier raisonnable, celui qui se projette constamment dans ce cloître futur, il étreignait le flacon qu'il était censé remplir de cette eau magique, dureté lisse du verre convexe, il était en train de perdre la mémoire du chemin, il était perdu s'il n'appelait pas, mais sa gorge n'émettait qu'un facile grognement qu'on pouvait aussi bien prendre pour l'expression discrète et polie d'une intense satisfaction. Il se sentit condamné à cette solitude. Des ombres passaient sans le regarder, il croyait distinguer le tintement des flacons du glissement de l'eau sur la même roche, de temps en temps on le touchait et il disparaissait, ne retrouvant ses esprits qu'à la faveur d'un silence bientôt habité des mêmes passages, il souffrait atrocement de savoir qu'il était revenu malgré lui à cette circularité qui assurait sa survie et le condamnait à des heures de raisonnement en attendant qu'on le tirât de cette réalité tournoyante et centripète, le pivot semblait immobile, il était obsédant.

Pendant ce temps, Felix participait aux travaux des champs, il côtoyait des travailleurs, parfaite antithèse du poète qu'il rêvait d'être au détriment de ce qu'il allait forcément devenir. Il était d'apparence joyeuse, même rusée. Il mangeait la mie et le lard avec gourmandise. L'étranger riait avec lui. Il avait encore son fusil. L'étui de cuir blanc reposait oblique contre le tronc de l'amandier sous lequel il participait de loin aux habitudes de ces autres auxquels il ne ressemblait pas. L'enfant Felix se pavanait. Le gras l'écœurait toujours un peu, mais c'était la part du pauvre il voulait y goûter. Il lécha la joue d'une femme qui lui pinça les fesses en riant. L'étranger se levait de temps en temps pour prendre une poignée de mie dans la gamelle, il effleurait le corps de la jeune fille chargée de touiller, Felix exigeait d'elle qu'elle laissât adroitement se former la croûte dont il se régalait quand il était avec eux, il aimait approcher la profondeur étrange de cette présence féminine, ne l'approchant jamais assez pour avoir le vertige, mais devinant la vélocité du vertige, naissait le désir de posséder et celui de n'être plus soi-même, c'était facile, un tantinet destructeur et assez révélateur du pouvoir que l'autre, à condition que ce fût une femme, finirait pas exercer sur son esprit pour le mettre en condition de comprendre quel rôle il avait à jouer. Il cherchait son personnage-auteur et le devinait chez tous les autres, alors que son père lui avait recommandé de se limiter aux personnes de sa classe donc aucune, à part sa mère et une cousine qu'il voyait aux grandes fêtes, ne relevait de cette beauté condamnable avant même toute description démystifiante. Cri de guerre de l'enfance. Il se frottait à la rudesse de ces animaux pour leur voler le secret du feu qu'à la hauteur de son sang on ne possède évidemment plus. Il se pinçait les lèvres en vous observant, quelquefois de si près qu'il en paraissait fou, mais pas de ces fous devant-derrière ou pile ou face ou vous voyez ce que je veux dire (l'étranger voyait) ? une folie comme un trait tiré sur la vie, non pas pour être et avoir vécu, mais pour l'inventer et s'en servir contre les autres, ce morveux vous en voulait et vous le faisait sentir.

— Tu en as parlé à ta mère ? demanda l'étranger.

Felix cueillit une boulette dans sa main.

— Non, dit-il, je ne parle jamais à ma mère, j'aurais dû te le dire.

L'étranger parut décontenancé.

— Tu m'avais fait une promesse, dit-il en tendant la main où l'enfant picorait, soudain agité par des pensées qu'il était venu piétiner avec eux.

— Tu ne leur ressembles pas, dit-il. Mon père leur ressemblait.

Ils le savaient. Ce sont des choses qu'on sait sans y réfléchir longtemps. Ou bien même on n'y réfléchit pas. Qui parlait ? L'étranger ou l'enfant ? Et de quoi parlait-il ?

— Il veut chasser sur nos terres, dit l'enfant en revenant vers eux.

Il avait l'air triste maintenant.

— Nos terres ? dit l'un d'eux.

— Oui, dit l'enfant, notaire, nos gens, notre fortune !

Il pirouettait autour du feu, secouant la chevelure rouge au passage. Il se jeta près d'elle, lui dit : nous avons les mêmes cheveux, tu as les cheveux de ma mère, tu as connu mon père ?

Sa gardienne s'était levée en se plaignant. Elle le regardait sans rien dire. Il ne disait rien lui non plus si elle ne l'humiliait pas. L'étranger, derrière lui, déposait des miettes dans le creux d'une branche.

— Je lui en parlerai, moi, si vous voulez, dit la gardienne de l'enfant qui dit en suivant tu ne parleras de rien si c'est moi qui dois parler.

Haïr son prochain est facile, il suffit de ne pas l'aimer. L'ironie de son père ne franchissait pas ces conclusions, cette paresse induite, du lit à l'enfant, et de l'enfant à l'amour exigé ou vendu par les autres. Sa gardienne le fustigea avec sa cuillère.

— Tu n'es qu'un perroquet ! lui cria-t-elle en le secouant par les épaules.

Elle lui crachait au visage. L'étranger intervient. Il câlinait l'enfant maintenant. La gardienne secouait encore son index en proférant des menaces puis elle l'envoya verbalement au diable. L'étranger lui dit qu'elle ne devrait pas montrer sa laideur à un enfant qui était la seule victime de ses propres caprices. Elle l'envoya au diable, mais plus vertement. Elle avait renversé son assiette. Elle se mit à picorer la mie à même le sol.

— Je n'ai jamais tué personne, dit-elle.

Elle avait retrouvé son calme. Elle était presque heureuse d'avoir dit ce qu'elle pensait, les hommes n'avaient pas bronché. On ne fouettait pas les femmes. On se contentait d'augmenter leur travail. Elles pouvaient en crever mais au moins on ne les humiliait pas. L'idée était du père de Felix. Elle avait fait son chemin.

— Tu devrais te raisonner un peu, dit l'étranger à Felix, ce ne sont pas des chiens.

Felix dit : tu n'es pas un chien toi non plus. Mon père était un chien.

Il marchait devant. Il expliquait pourquoi il n'y avait personne à la maison. Il buvait de cette eau lui aussi, mais avec parcimonie, tandis que son frère profitait des prodigalités de leur mère. On la voyait revenir des profondeurs de la source, ceinturée de flacons, épuisée, l'eau rouge avait dégouliné dans son cou et elle avait entrouvert la chemise pour s'éponger.

— Nous rentrons, disait-elle.

Ses cheveux étaient un peu mouillés. On regardait ses pieds nus. Son fils lui confiait qu'il venait d'être victime d'une hallucination. Les autres souriaient. Les parois étaient peuplées de scènes domestiques ou de batailles en spirale. On levait les yeux dans la broussaille.

— Où sommes-nous ?

Comme il avait beaucoup bu, il avait maintenant besoin d'uriner. Ces lieux ne convenaient pas à l'exigence de ses poumons, de ses os, il revint dans un carcan, il ne reviendrait pas sur le dos d'un domestique, elle le lui promettait au moment de ranger les flacons dans la paille d'une caisse. La caisse voyageait entre leurs jambes. Le père était un peu ivre mais silencieux, il se laissait ballotter, elle conduisait.

— Nous avons l'habitude, lui avait dit Felix.

— L'habitude de quoi ? avait-il demandé.

Il était languissant depuis que ses os le trahissaient. La lucidité de Felix le fascinait. Il le regarda s'enfiler le contenu d'un flacon.

— C'est bien, dit la mère quand il eut fini, maintenant allez vous coucher.

Felix avait ouvert la bouche comme s'il allait dire quelque chose. Le père le trouvait beau et inutile.

— Les enfants sont beaux et inutiles, dit-il. Veux-tu que je te dise ce que je pense des femmes ?

Une chiquenaude le ramenait à la réalité. Elle avait la main leste. L'aîné se trémoussa dans sa gangue. Il avait la migraine et était un peu angoissé. La rouille finissait par l'écœurer. Il ne comprenait pas pourquoi elle l'obligeait à la suivre.

— C'est vrai, dit le père, pourquoi ces simagrées ?

Elle exigeait alors qu'il retournât dans son rêve et il ne se faisait pas prier.

— Tu voulais dire quelque chose, Felix ?

L'étranger avait renouvelé sa demande.

— Nous en parlerons demain, disait-elle, quand ton père aura retrouvé ses esprits.

Le carcan était dans l'escalier, comme un personnage entouré de lanières inexplicables.

— Tu as tort ! criait la mère.

Felix enjambait le carcan. On avait parlé aussi de soutenir la tête s'il continuait de la tenir dans cette position étrange, légèrement tournée et à peine penchée, avec cet air mélancolique qui interrogeait votre futur, ses yeux définitifs, tais-toi Felix !

Le carcan était trop lourd pour lui. Il y entrait par jeu, côtoyant des odeurs, des démangeaisons, des articulations. Le père avait dit qu'il était une force de la nature terrassée par la bêtise divine. Il exigeait cette bêtise d'un dieu traversé d'infini, d'où l'inconvenance des prières. Les raisonnements de son père. On parlait d'aventure, de délire, de folie, d'une chimie dont on n'avait malheureusement pas idée, parler pour ne rien dire, même pas pour parler, parler à la surface des autres. Il prouvait tous les jours que le temps est une histoire. Il seringuait sa plaie. Au matin, le carcan rutilait sur une chaise, assis comme un bonhomme, moule parfait, Felix s'absorbait dans ces convexités, son frère était déjà levé. Il allait à la fenêtre. Une procession tirait le char de la pluie. L'étranger était assis sur le talus, éberlué peut-être par le rite. Il ne se signait pas, on transportait une idole. Dieu se multipliait à l'heure des enchantements.

Un cavalier les distança. Il voulait arriver le premier. On entra dans cette poussière. Plus haut, le cheval réapparut sans son cavalier. L'étranger crut à une chute. Il dépassa la procession. La poussière retombait lentement. Depuis hier, la courroie du fusil blessait son épaule. Il grimaçait aussi à cause des pierres. On en débarrassait le chemin si elles le rendaient impraticable, sinon on regardait où on mettait les pieds, il fallait aussi se méfier de la pente qui les produisait et on regardait de ce côté, on était inquiet, Dieu sacrifiait encore à son unité. L'étranger retrouva le cavalier près de l'autel qui était un bloc de granit creusé comme un évier. Une souche témoignait de l'existence passée d'un arbre séculaire. On officiait depuis longtemps en plein soleil.

— Sais-tu qui je suis ?

Le frère de Felix martelait son armure. Felix n'était pas loin, brandissant sa houlette. Le cheval tournoyait lentement, le bruit de ses sabots témoignait d'une application coutumière, on le montait à cru. Felix pointait son doigt en direction d'une montagne dont les deux sommets étaient reliés par une courbe presque symétrique. La pluie naissait dans ce berceau. L'étranger avait-il eu l'intention de critiquer cette superstition ou bien était-il trop curieux des mœurs de la tribu qu'il était venu étudier avec les instruments de la comparaison ? Il portait en lui la connaissance d'un nombre impressionnant de tribus. Il l'avait dit lui-même à Felix qui lisait les voyageurs français sous la baguette de son père.

— Nous ne pouvons posséder que ce que l'autre possède encore.

L'étranger ne dépossédait personne, c'était pourtant ce qu'on craignait de lui. Il aquarellait. On parlait d'une gravure chimique de la réalité. Il avait vu un exemplaire de ce procédé.

— Nous sommes sur le chemin de la vérité.

Il regrettait que Felix ne pût pas se faire une idée de la perfection qui se profilait nettement à l'horizon de l'humanité.

— Fini les bons sentiments ! La réalité l'emporte. Mais est-ce qu'elle nous ressemble ?

Felix frissonnait facilement au contact des idées noires, ce qui provoquait à la fois l'hilarité de son frère et ses tentatives de noircir encore le portrait qu'il traçait de l'humanité, Felix était fasciné par cette amélioration constante des moyens de la description, au point d'en négliger la fantasmagorique fantaisie. Le feu se déclara entre son frère et l'étranger. La conversation aborda très vite le sujet de l'autre étranger, celui qui était mort il y avait trois ou quatre ans.

— Trois, dit Felix et il se plongea dans cette réflexion.

L'étranger l'observait, ferraillant en même temps avec le frère qui racontait une histoire. Celle que Felix commençait était autrement intéressante du point de vue du psychologue. Le frère de Felix avait une opinion sur cette fausse science mais l'étranger ne l'écoutait plus.

Felix présentait le personnage. Il n'en avait pas un souvenir précis. Il savait que c'était un domestique en vadrouille. Il n'avait pas détecté lui-même les signes d'appartenance à cette classe sociale qui ne lui inspirait qu'un prudent mépris.

— Mon frère l'a tué parce c'était mon père, déclara-t-il enfin.

Il pouvait en parler devant son frère. Celui-ci se gaussait.

— On ne peut pas commencer la tragédie de Felix par cette scène, riait-il en s'appuyant sur l'autel.

L'étranger avait l'air terrifié, mais qu'elle était la cause son épouvante ?

— Vous ne faites pas partie du texte, dit le frère de Felix.

Celui-ci avait cessé de parler. D'ailleurs il n'avait plus rien à dire, il ne savait plus où le menait cette exposition farfelue, le mieux était de se taire en attendant l'arrivée de la procession, mais peut-être que l'étranger ne serait pas invité à assister à la cérémonie, vous ne pensez tout de même pas participer à nos rites avec fusil à l'épaule ?

Felix éclata de rire. L'étranger venait de bafouiller une excuse. Le frère de Felix martela encore son armure. Le cheval pirouettait dans le cercle que l'étranger commençait à découvrir dans l'agencement des buissons et des pierres. Il remarqua le trou creusé dans l'autel, on y plante une croix, précisa le frère de Felix, il n'y a plus que ce sang, celui des vierges ne vaut plus rien, encore qu'il nous arrive de saigner des coupables !

Le rire de Felix redoubla. Il s'amusait. Il traitait son frère de paillasse et il recevait les coups d'une trique imaginaire qui ne lui arrachait que des cris de joie. La croix apparut, bel ivoire d'un corps douloureux sur les bruns d'un chêne parfaitement géométrique, le bossu la tenait inclinée au-dessus de l'encensoir agité par un enfant qui reculait en butant sur chaque pierre. Une bannière dénonçait naïvement les méfaits de la sécheresse. Les dents du ciel s'enfonçaient dans la terre, il n'en jaillissait qu'une poussière noire peuplée de squelettes, une seule feuille d'arbre était verte et elle était marquée d'une croix.

— J'ai vu cette gravure à Tolède.

La procession s'ajusta au cercle. Le prêtre plaignit d'abord les pauvres et il demanda à Dieu de préserver les riches de la tentation de s'en aller sur d'autres terres plus favorables à leur destin. L'étranger s'était éloigné et Felix le suivait. Ils se rejoignirent sur un autre chemin. Un lapin batifolait dans la garenne. Le thym était en fleurs. L'étranger huma une poignée de terre. Il l'aimait. Felix n'avait jamais vu la terre d'aussi près. Il reconnaissait facilement sa propre vulgarité. Il regrettait les sarcasmes de son frère mais il n'avait pas honte de se laisser gagner par ce rire qui était l'héritage d'une certaine victoire sur les autres.

— Quels autres ? dit l'étranger. Eux ?

Il les aimait aussi. Oui, il aimait le chien. Felix avait un chien acrobate. Il ne le méritait pas, il le savait, il ne l'aimait peut-être pas d'ailleurs mais il lui avait enseigné tout ce qu'il savait des chiens.

— Tu n'imagines tout de même pas qu'il est possible de chasser sans la compagnie d'un chien ? dit-il.

L'étranger reconnaissait qu'il n'y avait pas vraiment pensé. Il achèterait un chien puisque c'était nécessaire. Felix lui demanda alors ce qu'il savait de la chasse.

— On n'achète pas un chien, dit-il, il faut l'élever, le chien d'une chienne, pas le chien de quelqu'un.

Il répétait les propres paroles de son père. Et alors il avait choisi le chien le plus amusant de la portée. La chienne l'avait regardé tristement.

— Celui-là ? fit son père. Tu ne sais même pas si c'est un chien ou une chienne !

C'était son chien. Il était amusant. Il lui mordillait les poignets en gémissant. La chienne les avait accompagnés jusqu'à la porte du chenil. Son père appréciait la fidélité des chiennes. Il reconnaissait leur intelligence.

— Les chiens sont des acrobates, dit-il, il voulait dire qu'il ne leur apprenait rien de ce qu'il savait, il choisissait les étalons en fonction de leur musculature, leur posture, leur hargne aussi. Il se battait avec eux tandis qu'il se laissait faire par les chiennes si elles lui résistaient. Felix ne comprenait pas la leçon. Il traita le chien comme un ami et il appela Amigo. Ils jouaient sous la galerie, à l'ombre de la vigne. Le chien apprit tous les tours. On riait de les voir.

— C'est chien de mendiant, dit le père de Felix, et on se mit à rire en reconnaissant que l'idée était assez juste.

Felix riait aussi. Il méprisait les mendiants. On ne pouvait pas confondre cette mendicité avec celle de Jésus et de ses compagnons. Il y avait un chien avec Jésus et c'était un homme. L'image du pendu devint une obsession. Le poing du pendu s'ouvrait finalement et les pièces du Romain tombaient sans bruit dans l'herbe de Palestine. Mais on ne pendait plus à cette époque, on garrottait avec une mâchoire d'acier, cette mort entre les mains de l'homme était fascinante. Dieu possédait la maladie et la vieillesse, l'homme l'assassinait. Ce n'était rien d'autre. On n'avait plus brûlé d'hérétique depuis des années. Et les leçons se succédaient. Entre-temps, il élevait le chien à la hauteur d'une acrobatie mystique. Il le nourrissait de viande cuite dont les arômes étourdissaient la valetaille.

— Je ne suis pas un mendiant ! avait-il dit à son père pour le défier.

On se mit à rire de plus belle. L'enfant était magnifique. On pouvait l'adorer.

— Alors, dit enfin le père, ce n'est pas un chien ! et on installa le chien sur un trône constitué par l'assemblage de la table et de la chaise, le tout recouvert par le manteau des jours de pluie. Le chien haletait sur son piédestal. On se prosterna. Sur un signe de Felix, le chien se mit debout sur ses pattes, tirant la langue sur le côté.

— Aplatissez-vous ! cria Felix, le roi est debout.

C'était la règle. Derrière les rideaux, la domesticité s'écœurait, la croix de leur baptême dans la bouche. La mère de Felix mettait fin au rituel de l'enfant-chien et de son roi le chien acrobate de l'esprit en vadrouille.

— Tiens-toi bien ! disait le père de Felix au prince des ténèbres, j'arrive !

Mais le chien avait fait le saut périlleux et il était retombé sur ses pattes non loin de Felix qui n'avait pas bougé. La mère détruisait le trône-autel en les maudissant. Sa race rouge avait choisi le Dieu des Romains martyrisés, il n'était plus question de choisir, mais de pratiquer. Ils reconnaissaient leur immobilité chronique. Elle les chassait en les traitant d'ivrognes et de fils de pute.

— Ce sont mes amis, disait le père de Felix, moi seul ai le droit de me prononcer sur la moralité de leurs mères !

Sa race noire et or formait le masque et il tentait désespérément de se l'arracher.

— Pourquoi m'as-tu épousé ? gémissait-il.

Et elle répondait : pourquoi m'as-tu violée ?

Ce fils mort-né avait une tombe ou plus exactement une borne marquait l'endroit où il était enterré. Il n'avait pas de nom, pas de croix, une date offensait la mémoire, sans commentaire, l'épitaphe gribouillée sur la pierre était l'œuvre de Felix. On accusait un autre enfant, mais l'épitaphe revenait. On y reconnut peut-être les vers d'un poète célèbre. Quels livres ouvrait-il quand il était seul et libre de les ouvrir ? Il manquait une rime. Peu d'imaginations s'attelèrent à la réinventer. Felix se renseignait et sa mère écartait adroitement les soupçons qui portaient sur lui. Il les mettait à l'épreuve. Ils étaient grossiers et ignorants. Le ciment qui les unissait pour former le mur infranchissable de la pauvreté à l'avantage de leur richesse, ne se fondait sur aucune amitié, on se mariait parce qu'on ne s'aimait pas et on dégénérait parce qu'on avait des enfants. La terre coulait dans leurs veines. La semence jaillie de la pratique du garrot était perdue et ses praticiens jetés au feu. Règle d'or.

— Nous pourrissons parce que nous possédons.

La révolte grondait. Mais l'Histoire connaît-elle le triomphe des pauvres ? Elle ne témoigne que de la douleur d'être riche et le riche tient le journal de son malheur de ne pouvoir consacrer plus de temps à son être à l'avantage du travail dont il ne tire finalement aucun agrément. Lisez les journaux intimes de ces pervers de l'angoisse, bons bourgeois inventeurs du génie, ressasseurs d'objets, d'anti-objets et de nouveaux objets.

Le garde ramenait au quartier les corps suppliciés de ces révoltés. Il appelait le médecin qui concluait à une mort accidentelle. Le curé ne posait pas de questions. Il se rendait seul au cimetière et attendait le corps près de la fosse commune. La famille ne passait pas la grille qu'on refermait sur elle. La charrette remontait l'allée fleurie. On la voyait entrer dans l'ombre des eucalyptus. Le curé apparaissait juste le temps de leur adresser un signe de croix. Beau murmure de gens affligés. Ils s'en allaient en se dispersant. Ils n'avaient rien perdu. Le corps tombait dans un nuage de chaux et les gouttes d'eau se perdaient à jamais dans cet entassement immonde. Mais le curé ne se révoltait pas. Il se contentait de reconnaître son erreur et encore fallait-il lire entre les lignes de ses sermons. Sa voix résonnait peut-être plus longuement mais l'oraison ne perçait pas à jour le mur de ses lamentations. Le feu était purificateur, l'eau personnifiait la pureté, quant à la terre, elle était le lieu de l'anéantissement de l'existence. Le ciel, à la place de l'air, révélait les règles d'or de l'infini où la pensée achoppe. Beau drame où l'homme est le décor. Et l'enfant un spectateur averti. Mais c'était là des idées dangereuses. Seuls les Français étaient capables de penser.

— Nous autres, disait le père de Felix, nous survivons à l'erreur, singes, perroquets, marionnettes, chiens, peuple d'animaux dénaturés, nous vivons comme des cierges à l'endroit même où la France s'électrise.

Évidemment, l'eau-de-vie était pour quelque chose dans ce grincement de l'âme. Le père de Felix trouvait le sommeil dans un moment de réflexion provoqué par l'apparition d'une idée incomplète peut-être perdue à jamais. Les domestiques le soulevaient. Ils l'avaient écouté. La mère de Felix occupait un prie-dieu. Elle ne se retournait pas. On ouvrait le lit soigneusement et on déposait le corps haletant du dormeur. On reculait sur la pointe des pieds, on refermait la porte et on disparaissait. L'Amérique ? Oui, l'Amérique, peut-être. Puis le sommeil de plomb de l'ouvrier parfaitement conscient de son désir d'autodestruction. Les ronflements du père envahissaient les lieux, la chaleur du frère, débarrassé pour une nuit de son carcan, s'épanchait généreusement de ce côté du sommeil, une part de son être était à l'écoute du silence tragique de la mère réduite depuis peu à la stérilité.

— Nous ne rêvons pas, sauf par prémonition. Il y a des nuits décisives dans cette enfance. La réalité y prolonge le rêve et le soleil se lève sur cette fragilité. La chandelle est morte depuis des heures. Le frère a bordé le lit de son côté après s'être levé.

 

Chapitre IV

 

1

 

Dehors, la terre était noire. Il a plu. De grandes flaques immobiles reflètent le ciel. Les nuages disparaissent à l'horizon formé par les Dents de la Pluie qui reprennent leur bien. Il ne pleuvra plus avant longtemps mais enfin, il a plu. Des gosses pataugent, ils sont ivres. Des femmes exhibent leurs genoux meurtris. Les hommes se sentent égaux entre eux.

Felix est ironique et violent ce matin. Il sait depuis quelques heures qui est son père et il n'a pas dormi depuis du moins il considère que les deux ou trois rêves dont il se souvient n'appartiennent pas au sommeil mais à sa pensée, il n'a pas mis en doute une seule fois les révélations de son frère. Une espèce de fraîcheur verte monte de la terre. Son père contemple l'étendue du bonheur. Des toitures se sont effondrées, des murs se sont écroulés, il y a des morts, mais un seul animal a péri, et c'est un cheval, qu'il a lui-même achevé. Il n'a jamais partagé longtemps le bonheur des autres, mais ils sont heureux, on a transporté les corps des victimes dans la chapelle, ils gisent sur des bancs, en chemise de nuit, raides et jaunes. Felix a jeté un œil à travers une fente. Au fond, l'autel suinte et le retable est couvert d'une bâche. L'eau dégouline sur le pavé. On trottine sur les flaques en amenant les instruments de la toilette et les habits du tombeau, on n'aura pas de tombeau mais on sera habillé comme au jour de son mariage ou de sa première communion, cette fois les morts sont tous baptisés, même l'enfant qui s'étonne en regardant le plafond, le curé a ouvert le registre de la paroisse à cette page et il lève les yeux au ciel artesonado en marmonnant une prière de circonstance. Pluie et mort. On travaille dans les potagers et dans les rigoles. La pluie menace de nouveau. Elle tombe doucement. On travaille sous la pluie, observant les rigoles, on est affecté d'une lenteur qui de loin paraît douloureuse, en réalité on se retient de peur de commettre une erreur fatale, qui est mort ?

Dans les ruines, on récupère des biens, les objets du manger et du dormir, on oublie l'essentiel et on revient, tristement poussé par la honte de ne penser qu'à soi, on évoque l'enfer, un enfer boueux et véloce, une mort par étouffement, par écrasement ou par écartèlement, un des cadavres a perdu une jambe, on la retrouve dans un fossé, c'était une jambe de bois, on a honte de rire en revenant de cette chasse absurde et déroutante.

Felix se prosterna devant le corps de l'enfant en se demandant si c'était une fille ou un garçon. Le bossu s'activait dans la sacristie. L'église n'avait pas souffert, à part l'implosion d'un vitrail qui avait éclaboussé l'autel. C'était la Saint-Frusquin. On regarda le visage du saint qui paraissait sur le point de parler. Le curé mit fin à ces transes en claquant des mains. On venait l'informer que les corps gisaient dans la chapelle des Alamos.

— C'est bien, dit le curé, bien, bien !

La chapelle ardente serait celle de saint Frusquin puisque c'était son jour. On applaudit, ne joignant les mains qu'une seule fois, le saint était émoustillé, on trouva un morceau de plomb par les plis de son habit.

— Felix nous aidera.

On ouvrit la grille. Le curé mesura plusieurs fois l'emplacement, plaçant les corps d'abord en long, puis en large, puis dans les deux sens, il ne demandait son avis à personne et on se demandait ce qu'il avait en tête, on le voyait seulement piétiner le dallage millénaire de la chapelle dédiée à saint Frusquin et à ses œuvres, un Greco minuscule illuminait les sombres présages d'un retable plus ancien.

— Qu'en penses-tu, Felix ? dit le curé.

Felix ne pensait rien à cet instant. Il cherchait les mots de la scène à décrire. Il sursauta. On avait rempli ses mains d'une pelle et d'un seau. Une goutte de sueur chatouillait son menton. Où suis-je ? Le curé recommença son manège.

— L'enfant, ici ! dit-il en désignant la contremarche de l'autel.

— Bien, dit quelqu'un.

— Et les autres, comme ça ! dit le curé en agitant ses mains dans le sens qu'il assignait aux autres cadavres. Couche-toi ! dit-il à Felix.

Felix se coucha.

— Elle est à peu près de ta taille.

C'était une fille. Il avait bien vu la différence, cette finesse, une espèce de perfection, et quoi encore ?

— Bien, bien.

Felix s'assit. Il y avait des blessés. On procédait en ce moment à l'amputation d'une jambe.

— Que le ciel soit maudit de me condamner à l'inaction ! Qu'il soit béni si je peux travailler !

Le père de Felix avait prononcé ces paroles à la fenêtre et Felix seul les avait entendues.

— L'homme condamne l'homme à travailler. Travailler, c'est travailler l'homme, ne pas travailler l'homme, c'est frauder l'homme véritable. L'homme s'ajoute à l'homme.

Il pleurait. Felix revenait de l'église où il avait trimé comme un possédé. Il s'exprimait comme eux dans les heures qui suivaient leur fréquentation.

— Tu les aimes ?

La pluie tombait toujours et les rigoles se gonflaient, s'accéléraient, les écluses volaient en éclats, les potagers commençaient à glisser sur la pente, dégoulinaient sur la pierre des murs, par pans tristes et verts. Les morts étaient passés sous la fenêtre. Son père avait voulu les compter. Il avait caressé le visage de la petite fille et il avait demandé son nom. Ensuite, oubliant de se signer, il était remonté sous le porche et le cortège s'était ébroué lentement en direction de l'église, on refermait les portes de la chapelle familiale, Felix avait aidé à l'arrangement, l'étroitesse de la chapelle les avait obligés à enjamber les morts plusieurs fois.

L'orage tournait au loin. Cet encerclement pouvait terroriser. Le frère de Felix s'était réfugié près du feu et il respirait à travers un foulard. Ses os le suppliciaient. Mais la route était coupée, elle s'était effondrée et dans cette brèche un torrent de boue et de pierres assourdissait les guetteurs fascinés et condamnés au silence. Ces rapports du bruit au silence complétaient l'éducation de Felix en matière de connaissance de l'autre. Il imagina cette attente accroupie sur une avancée de roche, les réflexions du vacarme dans ces concavités incalculables, et le jet immense du torrent presque noir battu par une pluie oblique. Il se référait à des gravures. Les personnages prisonniers de l'attente et de la fascination ne quittaient plus leur terre, ils s'y enracinaient encore, ils n'avaient pas vu la pluie depuis des années, l'orage détruisit cet équilibre, la terre les emportait maintenant dans le lit du fleuve, ils saignaient dans une eau tourbillonnante et noire, traversaient des roselières penchées, la roche roulait avec eux, ils ne trouvaient la mort qu'au contact de la mer, dans un tourbillon qui les couchait face contre terre, parmi des coquillages tranquilles et des mollusques voyageurs de coraux. Petit poème d'une perversité à l'état natif, les rimes révélaient des impuretés prometteuses, mais on écoutait parce qu'on s'était ennuyé. Felix mettait à profit cette tranquillité pour parfaire l'expression de ses certitudes.

Mais ce jour-là, il imagina qu'on prendrait peut-être le temps de l'écouter et il se contenta de donner le coup de main qu'on attendait de son enfance. Il était revenu à la maison pour récupérer des vêtements. Il entra dans le grenier avec sa mère. Elle brisa le cadenas d'une malle dont la clé était perdue depuis longtemps. Elle donnait les vêtements de son enfance. Une bouffée de nostalgie l'empourpra et elle referma le couvercle. Felix regarda la malle glisser lentement sur les marches de l'escalier. En bas, son père demandait à quoi rimait ce remue-ménage. C'était l'exacte conclusion d'un poème que Felix acheva dans le silence, presque heureux de pouvoir citer fidèlement son père au lieu d'en imiter la conversation, ce qui gâchait toujours un peu la cohérence vocale de sa littérature en formation.

Il faut dire que l'étranger arriva un mois après cette tragédie. Le soleil était revenu, implacable et serein. La terre se craquelait et la nuit, on entendait l'effritement de la roche. Dans la rue, des petites-filles salissaient leurs robes en jouant avec la poussière. Elles allaient pieds nus et coiffées d'un chapeau de paille. Leurs mains sales se rencontraient pour échanger des nourritures improvisées. Le garde, assis sur un fauteuil d'osier sous le porche de l'hôtel où il prenait pension, se sentait affligé par une nostalgie circulaire, trop proche de la mélancolie pour lui inspirer la tranquillité qui lui servait d'ordinaire à comprimer ce temps passé à ne rien faire. Sa mémoire l'étouffait. À l'heure de la sieste, toujours vigilant et envahi, il ne dormait pas, les enfants n'avaient pas disparu, il n'était pas seul et il s'expliquait. Il vit d'abord la poussière soulevée par le cheval.

L'étranger n'était plus un étranger depuis que la mère de Felix l'avait condamné à l'aimer. Il avait un peu perdu de son assurance, on ne le voyait plus aller au bout des conversations, il était souvent seul avec ses fantômes, mais elle ne voulait plus de lui. Il avait alors prétendu s'en aller pour ne plus jamais revenir et on l'avait cru. Un peu plus tard, quelqu'un rapporta qu'il l'avait vu en livrée sur le quai d'un port où il semblait seul et abandonné mais un instant plus tard il avait précipitamment ôté son béret et s'était jeté aux genoux d'un bourgeois en habit du dimanche. Il semblait supplier qu'on le pardonnât. Le bourgeois secouait un cigare tout en parlant, puis l'étranger l'avait suivi, menaçant ceux qui se moquaient de lui, il grimaçait comme un singe et le bourgeois, solennel et rapide, continuait de s'exprimer sur un sujet qui était peut-être celui qui avait provoqué la disgrâce de l'étranger. Quoiqu'il en fût, ils entrèrent dans une auberge et le bourgeois en ressortit avec la livrée sur le bras tandis que l'étranger était maintenant affublé d'une tenue de matelot.

C'était les dernières nouvelles. Pendant ce temps, la grossesse de la mère de Felix, qui attendait justement Felix, allait bon train, on ne se souciait pas d'elle, on se demandait seulement si Felix serait le portrait craché de l'étranger. On s'étonna un peu parce qu'il ressembla d'abord à sa mère, il était blanc et rouge, exactement comme l'était son frère. Puis Felix changea et il se mit à ressembler à son père légitime, sa croissance se ralentit et on eut l'impression qu'un masque surgissait de dessous sa peau.

On oublia peut-être l'étranger. Il y eut une tragédie de vent et de pluie au début d'un été et on enterra quelques morts dans cette boue. Le ciel s'éclaircit en une nuit et au matin, le soleil aveugla tout le monde pendant une bonne heure. On travaillait à reconstruire les murs des potagers. On avait relevé quelques arbres et des charrettes de bois de charpente avaient redonné du baume au cœur à ceux qui couchaient dehors. Ils ramassaient les tuiles et les rangeaient le long du mur de l'église. Le village était une véritable fourmilière. Le garde ne travaillait pas. Il punissait les resquilleurs et menaçait les paresseux, mais tout le monde le maudissait parce qu'à l'heure de la tragédie, il n'avait songé qu'à sauver les chevaux, les armes et des dossiers qu'il accumulait dans une armoire métallique.

Les enfants jouaient. Mais l'étranger arrivait sur une place déserte. Son cheval était sale et fourbu. Il l'éperonna jusqu'à la fontaine. Autour de lui, les entassements d'objets, le classement par type, l'alignement de ce qui n'appartenait plus à personne puisque tout le monde s'en disputait la propriété. Des tables, des chaises, des bahuts, des outils, des tuiles, des poutres, des pierres, des portes, le tout entassé, classé, aligné sous la surveillance des chiens qui haletaient dans ombre. L'étranger mit pied à terre. Le bassin de la fontaine avait été brisé par une poussée de boue, il ne contenait plus rien, on l'avait soigneusement récuré et le cheval lapait une flaque comme un chien. Le jet d'eau chuintait dans un arc-en-ciel. Le garde grimaça en regardant le cheval mais il ne fit aucun commentaire.

— Nous avons eu des problèmes, dit-il.

L'étranger ne le regardait pas, il dit : c'est le même spectacle dans toute la vallée.

Le garde s'approchait de lui.

— Nous avons souffert plus que les autres, dit-il.

Il palpa l'étoffe du gilet de l'étranger, la pulpe de son pouce caressait une broderie.

— Nous sommes tenaces, dit-il, mais ils ne veulent pas faire travailler les enfants, nous perdons un temps précieux, nous n'en finirons pas avant l'hiver.

Cette fois il regardait dans le fond des yeux de l'étranger, il sentait cette tension et sa main continuait d'explorer l'étoffe, les doigts jouaient avec un bouton, il ne reconnaissait pas les armes frappées dans un métal qui pouvait être précieux.

— J'espère que votre maître sait que vous voyagez à ses dépens, dit-il.

L'étranger ouvrit la bouche, la langue s'apprêtait à extérioriser des sentiments, rien que des sentiments, comme si c'était tout ce qu'il inspirait à ce qu'il approchait, même les pierres éprouvaient des sentiments, mais il n'exigeait pas qu'elles fussent capables d'exprimer une pensée.

— Nous avons eu de vos nouvelles, dit-il.

Il examinait maintenant le poignet de l'étranger. Une cicatrice trahissait une longue habitude des fers et le bracelet de cuir n'en dissimulait que l'horreur. L'étranger retira sa main brusquement. Il se garda cependant de défier le garde qui s'était penché pour résoudre l'énigme d'une arabesque au niveau du cœur.

— Ça ne veut peut-être rien dire, fit-il en revenant aux yeux de l'étranger. Votre cheval est une honte, dit-il.

L'étranger commença à s'expliquer mais le garde l'interrompit.

— Vous ne trouverez rien ici pour le soigner, dit-il. Vous avez de l'argent ? Ce sont de belles bottes.

Il regardait les bottes poussiéreuses de l'étranger, il se baissa même un peu pour y laisser la trace de son doigt.

— J'espère seulement que vous n'avez rien à vous reprocher, dit-il. Vous ne vous en irez pas avant que j'en sois convaincu. Donnez le cheval en échange du gîte et du couvert.

Il s'éloigna et se rassit dans son fauteuil d'osier. L'étranger se rafraîchissait. Ensuite il bourra lentement une pipe et s'assit sur le rebord du bassin pour la fumer. Quel temps prenait-il ? Que venait-il chercher ? Le garde n'avait pas encore mangé. Depuis la tempête, il se nourrissait de pain et de jambon, il buvait l'eau d'une autre fontaine, il y envoyait ses hommes, il n'aimait pas perdre de vue ce coin de terre où il avait lui-même ses racines mais, pour ce qu'il en savait, il était le dernier d'une lignée qui ne remontait pas assez loin pour lui donner le droit de s'approprier d'une histoire qu'il connaissait peut-être mieux que le plus savant d'entre eux. Sa mère était morte empoisonnée par l'herbe d'une tisane et son père avait été broyé par l'engrenage d'un moulin. Sa sœur avait épousé un marin. Ils ne se voyaient plus depuis qu'il l'avait battue et il ne se souvenait même plus des motifs qui l'avaient amené à la punir. Il n'avait pas de descendant, elle était la seule à avoir le droit de le lui reprocher tout comme son marin de mari avait encore le droit de lui demander réparation pour l'offense faite à son épouse. Il croyait lui avoir brisé quelques dents. Il avait les moyens de payer cet or si c'était ce qu'exigeait le marin. Il ne se battrait pas. Il proposerait de l'or en échange la tranquillité. Il avait un ami dentiste. C'était un ivrogne qui faisait tournoyer les moules avec une précision fascinante. Le marin n'avait pas le choix. L'or ou l'honneur. Il ne le connaissait pas. C'était peut-être un homme d'honneur. Lui-même ne l'était pas. Il préférait l'or et ne rechignait pas à payer ses dettes avec le même or. Il ne s'enrichissait pas. Il se contentait de survivre à une espèce de lenteur qu'il avait contractée dans l'enfance. Le travail le déroutait facilement. Il l'exigeait des autres, ne pardonnant pas l'erreur ni la fatigue, il étouffait la révolte avec une cruauté qui était sa seule véritable expérience de l'autre depuis qu'il pouvait se passer des animaux. Chacun de ses actes remontait à cette enfance où il n'avait connu ni la maladie ni la souffrance, il avait seulement eu peur, des peurs pétrifiantes qui l'envahissaient de silence et de tremblements, il avait une sœur qui s'occupait de lui, une mère rêveuse et facilement effarouchée par les questions de curiosité légitime, son père se haïssait dans le rôle de l'ouvrier fidèle et reconnaissant. Le garde de l'époque aimait les femmes, il aimerait les hommes, jusqu'à leur ressembler. Il apprit toutes les circonstances du mot indigène et se sentit humilié d'en être un. Il se trompait dans des calculs de rentabilité, il vécut même à une certaine époque de cette vie incertaine une pauvreté relative à ses désirs, les toilettes des femmes exerçant sur lui l'attrait même des cuirasses, il ne se montra qu'une fois à la hauteur d'une érection qui l'envahissait et qui depuis ce jour-là demeurait l'élément de comparaison, il s'en prit quelquefois à des enfants, redoutant leur douceur mais parfaitement à l'unisson de leurs cris et du dénuement qui y était le leur lorsqu'il les abandonnait à leur mémoire. Il se confessait sans vergogne, il priait à plat ventre sur le sol de l'église, ayant ouvert la chemise, sa bouche baisait goulûment la patine, ses mains caressaient jalousement presque deux mille ans d'une existence imposée à l'esprit et il regrettait de ne pouvoir en discuter les concordances. Lors des exécutions capitales qui avaient lieu dans une ville qu'il ne prit jamais le temps de connaître, le coulissement du garrot sur le poteau lui revenait comme l'inexplicable interruption d'un temps qu'il ne partageait plus, puis les gargouillements du supplicié le ramenaient sur terre, il n'avait pas entendu les craquements du pharynx, seule la vibration du plancher de l'échafaud l'avait un peu ému, comme si quelque chose le quittait et qu'il n'avait pas pensé à en tirer un enseignement, une promesse, une promesse eût été la bienvenue dans cette âme qui s'égarait au fil des jours, ne s'éloignant pas de l'enfance coupable mais ne l'éclairant pas non plus des feux d'une fidélité qui l'eût sauvé peut-être de l'enfer. Le prêtre limitait les pénitences. Sa connaissance du cercle paroissial était une chronique et non pas la confession universelle qu'il eût aimé donner en échange du repos. Le garde savait à peu près tout de cette fatigue mais la parole des autres se limitait à l'aveu ou à la confidence, évocation crispée entachée de trahison et d'envie, il n'avait pas le droit à la complexité tranquille des confessions, aussi luttait-il, même à genoux, contre cette tentative d'échapper à une colère dont l'écriture n'était après tout que le fragment le plus compréhensible, le mieux à la portée de tous, encore indéchiffrable par endroits, mais le chiffre ne cachait alors rien du pouvoir de destruction de la parole écrite sur les démotiques agitations des ergoteurs et des alchimistes. Il possédait un miroir et il savait pertinemment qui possédait les autres. Ses randonnées à cheval étaient fertiles en renseignements. Son cerveau classait et repérait. Rien ni personne ne pouvait échapper à ses recherches. Il avait de quoi accuser mais il pouvait aussi sauver. Ses hommes le craignaient. C'était des êtres frustes qu'il contraignait à l'hygiène et à l'ordre. Les exercices de tir épouvantaient les hameaux. Les charges déchaînaient les imaginations. La colonne pouvait surgir à l'improviste. Elle encerclait en un clin d'œil. Il les appelait « mes oiseaux ». Il chérissait leur perfection et les condamnait à l'impertinence, en même temps. C'était un virtuose de l'humain au service de l'humain mais ce n'était pas un travail.

Voilà ce que pensait et ce que savait l'étranger dont on disait qu'il était peut-être le père de Felix. Il se trompait peut-être. Maintenant il voulait soigner son cheval et trouver un logement. Pourquoi revenait-il ? Elle l'avait condamné à mort. Ne craignait-il plus sa colère ? Ne s'était-il pas enfui en pleurant parce qu'elle l'avait intimidé ou humilié, on ne savait plus ? Qu'est-ce qu'on savait ? Le forgeron lui demanda deux pièces pour redonner à son cheval l'aspect qu'il n'aurait pas dû perdre, pas à ce point, comment ne rien penser de cette désinvolture ? Il donna les deux pièces. Il savait ce qu'elles valaient, qu'il les eût gagnées ou volées, il les avait peut-être mendiées ou reçues en échange de quelque chose ou de rien, comment savoir ? Comment ne pas savoir et s'en tenir à ce qu'on sait ? Il avait faim. Il posa une pièce sur la table. Il s'était assis sous la treille de l'auberge et il attendait. Il voulait manger et boire comme un ouvrier.

— ¡Menos mal !

Il était bien à l'ombre de la vigne. Il respirait l'odeur des fleurs des pots suspendus au mur. Il ignorait le nom des fleurs. Il les reconnaissait. Il avait peut-être su leur nom. Des enfants le regardaient. Il ne voyait que leurs têtes au ras d'une murette. Il n'aimait pas se donner en spectacle. Il se leva et transporta son assiette dans la salle à manger. On ne le regarda pas. On ne mangeait pas, on jouait. Jouer, c'est passer le temps. Il ne jouait que pour gagner. On connaissait cette ambition. Il avait été souvent à la hauteur. Mais on avait été aussi témoin de ses déconfitures. Il y avait un point commun entre ces instants de bonheur et ces autres de rage (car il ne connaissait pas le malheur lui non plus) : cette immobilité qu'on pouvait confondre avec de la tranquillité. Du temps où il avait été valet chez les Alamos, on l'avait connu successivement pleurnichard et cruel. Felix devait savoir de qui et de quoi il tenait. On le lui apprit. Que penser de quelqu'un qui passe des jérémiades à la violence parce qu'il devient votre père ? Qu'attendre de celui qui devient votre père parce qu'il a trahi la confiance de celui qui prétend être votre père ?

Felix et son frère étaient parmi les enfants. Il ne pourrait pas les reconnaître. Il aurait pu reconnaître le frère de Felix mais celui-ci avait poussé comme la mauvaise herbe. Quant à Felix, il était simplement venu au monde et il n'en avait pas été le témoin. Quelle mauvaise langue l'avait renseigné ? Un seul d'entre eux prétendait l'avoir vu pendant ces années. Il avait été interrogé par le garde. Avait-il dit toute la vérité ? D'après lui, il n'avait pas approché l'ancien valet. Il avait seulement vu comment, de valet en livrée, il était devenu matelot. Il n'avait pas cherché à en savoir plus. Les coups de trique ne lui arrachaient plus que de cris. Le garde le relâcha. Il en savait sans doute plus que les autres mais le témoin en question n'évoqua plus cette affaire, même au fond de l'ivresse où on le plongeait de temps en temps, mais c'était par jeu, et on avait plutôt le sentiment d'avoir perdu son temps et son argent. Une fois même on avait voulu mettre à son compte ce qu'on venait de lui offrir, il se plaignit au garde qui lui donna raison, signe qu'il tenait bon et que le garde pouvait compter sur sa discrétion.

On ne jouait plus à ce jeu depuis longtemps. On y repensait parce que l'étranger était revenu. Le garde ne l'avait pas ennuyé trop longtemps, signe qu'il se méfiait encore de ce qui pouvait rester de la relation que le valet avait entretenue avec Madame. On pouvait légitimement le penser et résister à la tentation de le regarder pendant qu'il mangeait, Felix et son frère étaient entrés dans la salle à manger, ils n'avaient franchi que le rideau et une mouche était entrée avec eux, maintenant elle agaçait l'étranger et une servante se démenait autour de lui, flagellant l'air avec la queue de cheval, trop bavarde aussi, il n'allait pas tarder à le lui reprocher. Elle posa ses fesses sur le bord de la table. Il s'intéressait à la tension des mollets. Il lui caressa la cuisse mais elle était rebelle, farouche avait dit le frère de Felix, il la décrivait une fleur aux dents, le sein tendu sous l'étoffe, prête à marquer le visage de son adversaire du sceau de ses ongles, ces descriptions le suffoquaient et Felix revenait au silence noir de la chambre avec l'impression d'avoir lui-même vécu l'homme de cet affrontement.

Pas facile de dormir dans ces conditions. Ces yeux trahissaient l'insomnie ou le rêve mais jamais le sommeil n'y eut sa part d'existence. Son frère lui tenait la main. Le manège de la garce se terminait à l'oreille du valet. Il reconnut les enfants parce qu'ils étaient chaussés. Il prononça le nom du frère de Felix. Le verre touchait ses lèvres. Il les trempait dans le vin sans le boire. Son autre main repoussait la servante. Elle grimaçait, encore accrochée à la chemise de l'homme, montrant le sein et la langue, Felix explorait les dents, la femme était une construction érotique, elle souleva la cruche en disant qu'elle était vide.

— Vous ne pouvez pas rester ici, dit le frère de Felix.

Sa voix était claire et profonde. Le valet donna un coup de dent dans le morceau de pain puis ses lèvres étaient baignées dans le vin et ses yeux se mouillaient comme s'il allait pleurer.

— C'est ton frère ? dit-il sans regarder Felix.

Le frère de Felix ne tremblait plus.

— Il ne me ressemble pas, dit le valet.

Felix se reprochait l'irréalité de la scène. Son frère l'abandonna. Derrière lui, les mouches exploraient le rideau. Le frère de Felix était assis à la table du valet.

— Vous feriez bien de vous lever, avait-il dit au valet.

Celui-ci ne s'était pas levé. Il avait seulement dit qu'il ne voyait aucune raison de se lever en présence de quelqu'un qui n'était plus son employeur.

— Qu'est-ce que vous êtes venu chercher ? dit le frère de Felix.

L'étranger ne répondrait à aucune question concernant ses intentions. Pour l'instant, il mangeait. Il avait de quoi payer. Ensuite il ferait nettoyer sa livrée. Cette gare avait accepté le travail. Il la paierait. Il avait payé d'avance le forgeron. Il ne vendrait pas son cheval. D'ailleurs il n'en était pas le propriétaire et il pouvait le prouver.

— Je ne vous demande rien d'autre que de vous en aller, dit le frère de Felix.

Il perdait sa contenance. Le valet n'avait plus rien à dire.

— Allez vous plaindre ailleurs, dit-il et il se remit à manger.

La servante était assise au fond de la salle. Elle riait doucement. Felix devinait les dents. Famille, plaisir, idéal. Condamner la femme qui prétend jouer plus d'un rôle à la fois. Au pilori, cette rebelle ! Son esprit se modelait. La femme triangulaire. L'étranger avait dit qu'ils ne se ressemblaient pas.

— Vous n'avez plus de raison de rester, avait dit le frère de Felix, presque triomphant.

Mais le valet avait répondu que ce n'était pas ce qu'il était venu chercher. Le frère de Felix avait pâli. Il ne connaissait pas cette livrée. Le cheval était un cheval et non pas une mule. Le valet payait au comptant. Le garde apparut dans le dos de Felix.

Vous ne dormirez pas ici, dit-il au valet, et c'est la dernière fois que vous y mangez. Je vous ai déjà dit de vendre votre cheval et de trouver de quoi vous loger et vous nourrir.

La servante éclata de rire.

— Je n'ai pas l'intention de vendre mon cheval, dit le valet qui continuait de manger, il s'était retourné une fois vers la servante pour rire avec elle.

Le garde avait caressé les cheveux de Felix.

— Ne vous mêlez pas de ça ! avait dit le frère de Felix et le garde s'était approché de la table, avec cette lenteur qui lui appartenait, ses éperons tournoyaient au choc du plancher.

— Retournez chez vous, jeune homme, dit-il au frère de Felix, il ne voulait pas le vexer, il pensait que Madame lui donnerait finalement raison, qu'en pensait le frère de Felix maintenant que la parole lui était arrachée ?

— Si vous croyez le convaincre de s'en aller pour toujours, avait-il dit en se levant et il était revenu avec Felix, maintenant les deux hommes se tenaient à table, assis l'un en face de l'autre, et le valet avait prévenu le garde qu'il n'accepterait pas une seconde fois qu'il se servît dans son assiette. Le garde commanda une daube et une cruche de vin. Le pain était sur la table. Il en émietta un morceau dans son assiette.

— Nous sommes des serviteurs, avait-il dit au valet et celui-ci lui avait poliment demandé de ne pas toucher au pain qu'il avait payé de ses propres deniers.

— Vous ne pouvez pas rester, dit le garde. Ou bien si vous restez, vendez votre cheval et trouvez-vous le gîte et le couvert dans une bonne famille et tenez-vous tranquille.

Le valet ricana. Il ne refusait pas de manger avec un inconnu qui lui demandait de vendre son cheval.

— Vous voulez me l'acheter ?

Le garde n'avait plus les moyens, d'ailleurs il n'achetait pas les chevaux, il n'était qu'un serviteur, il pouvait le reconnaître sans rougir de sa condition, le valet avait tort de le prendre à la légère, s'il avait encore besoin du cheval, c'était uniquement pour s'en aller et ne plus revenir, sinon il devait le vendre et s'en tenir à ce qu'il était, ni plus ni moins.

— Dites-lui de s'en aller, avait dit le frère Felix.

Le garde avait répondu que chacun était libre d'aller où il veut et de prendre racine où ça lui chante. Il ne voyait pas d'inconvénient à fréquenter tous les jours des étrangers. Il n'avait pas d'autre intention que le prévenir de son erreur. Tout le monde ne peut pas posséder un cheval sinon pour s'en aller. Il montait parce que c'était son travail. Le frère de Felix montait parce que c'était son droit. On voyait passer des voyageurs. Il les protégeait des voleurs de grand chemin dans les limites du territoire qu'il avait à charge de maintenir dans la tranquillité. Et il savait que personne d'autre ne pouvait posséder un cheval.

— Vendez-le, dit-il au valet, soyez raisonnable.

Le valet ricanait encore.

— Mon maître n'aimerait pas que je le vende, il aimerait encore moins que j'en dépense ce prix, il m'a donné l'argent du voyage et un cheval, je lui rendrai l'argent et le cheval, ce n'est pas votre affaire !

Il avait peut-être changé de ton. Le garde mangeait tranquillement. Il vida un verre et le remplit de nouveau.

— Vous avez tort de vous obstiner, dit-il, vous n'avez pas le choix, vendez votre cheval ou allez-vous-en !

— Qu'il foute le camp ! avait crié le frère de Felix.

Pourquoi ? avait pensé Felix. Ils sortirent de l'auberge. Le frère de Felix avait dit encore : je ne puis plus rien, comme si la parole lui été retirée et qu'il s'en allait pour ne pas se soumettre à la conversation. La colère l'envahissait. Felix le suivait maintenant. Ils étaient dans le corral du forgeron. Le cheval était pimpant. Les cuirs avaient été astiqués, le pelage luisait, il était rassasié.

— Je vous conseille de ne pas y toucher, dit le garde.

Ils les avaient suivis.

— C'est son cheval, dit-il, il n'y a rien à faire, n'y touchez pas.

Le frère de Felix s'approcha du cheval. Il caressa la bouche puis caressa le cuir de l'épaule. Le valet attendait dans la forge. Il ne voulait pas d'ennui. Sa livrée rutilait. Il portait un poignard à sa ceinture.

— Vous voulez que j'en parle à Madame votre mère ? demanda le garde.

Le frère de Felix n'y voyait pas d'inconvénient. C'était une question de mots. Les siens pouvaient la blesser. Felix s'imaginait ce cœur saignant. Pourquoi ne ressemblait-il pas au valet ? Pourquoi désirait-il lui ressembler ? Comment lui ressembler si c'était ce qu'il désirait ? Mais son frère avait changé d'avis.

— Je lui en parlerai moi-même, dit-il au garde.

Le valet venait de l'avertir qu'il ne tolérerait pas qu'on s'en prît à son cheval.

— Si vous avez quelque chose à me dire, dites-le !

Il tremblait. Le garde lui conseilla d'ôter son béret, il ne pouvait pas s'adresser aux autres sans se découvrir. Le valet ôta son béret, presque docile.

Je ne lui ressemble pas, pensa Felix, mais j'ai hérité de sa ténacité.

— Soignez-le comme il faut, dit le valet au forgeron, je n'en ai plus besoin aujourd'hui.

Il s'en alla. Le garde attendait que les deux frères en fissent autant. Il n'aimait pas l'idée de les laisser avec le cheval. Le forgeron était leur employé. Il ne témoignerait pas s'il arrivait quelque chose au cheval. Il accepterait la responsabilité. Ils ont ce pouvoir. Ils ne détruisent pas, ils réduisent l'être à cette larve, il n'y a pas d'autre vie, une nymphose est impensable, l'insecte parfait comme personnage narrateur d'une imagination où ils continuent d'être les héros. Le garde connaissait d'autres contes, mais ils finissaient tous mal, le mal comme fruit de la cohérence, c'était tout ce qu'on gagnait à y croire. La règle était de suivre le chemin sans se demander s'il traversait toujours le même pays. Quelle distance d'un point à un autre ! Il arrivait qu'on en mesurât un peu l'importance en écoutant des voyageurs raconter leur périple.

— Jusqu'où as-tu été toi-même ?

Les montagnes formaient un rempart et la mer interdisait les voyages. Il rattrapa le valet sur le chemin de l'auberge.

— Nous aurons des nouvelles avant ce soir, dit-il.

Le valet marchait vite et le garde se désarticulait.

— J'ai besoin de me reposer, dit le valet.

Le garde posa une main sur son épaule. Il gagnait en prestance à ralentir leur allure et le valet semblait maintenant s'échiner.

— Vous partirez demain, dit-il, quand vous serez reposé, la nuit porte conseil.

Il s'arrêta. Le valet n'entra pas dans l'auberge. Il marchait vite et semblait savoir où il allait. Il disparut dans l'ombre d'une ruelle. Maintenant il suait et sa rage contractait les muscles de son visage. Il regardait les linteaux. Il marchait de moins en moins vite. Il s'arrêta pour écarter le rideau d'une porte. Son corps était entré à moitié dans cette matière secrète. La mémoire du garde se rappela le nom. C'est celui du mercier qui avait vu une fois le valet sur le quai d'un port, il avait vu comment il avait changé sa livrée pour une tenue de marin. Le valet traversa le rideau. C'était exactement comme s'il traversait un mur. Le garde n'entra pas dans la ruelle.

Maintenant il voulait savoir. Il retourna à l'auberge pour s'occuper d'autre chose. La journée se terminait. Il regarda passer les journaliers. Il aimait ce bonheur d'avoir gagné sa vie. Il ne dépendait pas de cet effort mais il en aimait le spectacle. Il avait souvent vu son père heureux. Le malheur n'était qu'une menace. Il était rarement entré dans leur maison mais à chaque fois il avait terrassé quelqu'un. On ne se couche pas facilement. Ces agonies pouvaient être terribles à cause de la douleur ou du délire. La douleur réduisait l'existence à un temps qui semblait ne jamais devoir se terminer, le délire montrait d'autres infinités à la limite d'une bouffonnerie dont le cadavre portait le masque, la marmelade des vers chuintait des conversations et le mort donnait des coups de pied en l'air puis dans le bois de la caisse. Le garde ne pouvait pas s'empêcher de penser à leur mort quand il les voyait passer, lents et heureux, surtout prêts à recommencer.

Le valet était avec eux, volubile et montrant les dents de son bonheur particulier. On tâtait l'étoffe de sa livrée, on embroussaillait ses cheveux, une gitane lisait dans sa main, mordant un brin de romarin, l'autre main serrait des mains, caressait des visages, elle accompagnait son incessant bavardage, voletant comme un oiseau dans le ciel maintenant rose et vert, le contre-jour révélait les regards, on guettait la réaction du garde assis dans le fauteuil d'osier sous le porche, il fumait sa pipe et soufflait la fumée dans la lampe qu'on avait allumée au-dessus de sa tête. Il souriait, sa bouche était entrouverte comme s'il ne disait pas ce qui lui brûlait la langue. Il arrêta les deux servantes qui portaient les cruches de vin. Elles paraissaient pétrifiées. Le valet s'était dégagé du groupe de journaliers. Le garde tenait un doigt en l'air, l'ayant un peu replié, une des servantes y ajusta l'anneau d'une cruche, le jet de vin éclaboussa le visage du garde, il riait en même temps, ouvrant la bouche toute grande, puis il renonça et posa la cruche sur la table. Il n'avait pas lâché la main de la servante. Les journaliers commençaient à s'éparpiller. Il en resta trois ou quatre qui conservaient toutefois leurs distances par rapport au valet. Celui-ci n'avait pas ouvert la bouche.

— Maintenant il y a trop à boire, dit le garde, c'est trop pour toi et moi, foutez le camp vous autres !

Les journaliers détalèrent. Le garde força la servante à s'asseoir sur ses genoux.

— L'autre est pour toi, dit-il.

Le valet s'approchait.

— Je n'aime pas les femmes, dit-il.

Le vin gicla hors de la bouche du garde et la servante tournoya.

— Tu as raison, étranger, dit le garde, ce soir tu n'auras ni femme ni vin, tu veux de l'homme ?

Le valet s'approchait encore. Le porche du quartier s'alluma derrière lui. Il pouvait maintenant mourir d'un coup de feu dans le dos.

— Vous n'avez pas d'amis, dit le garde qui revenait au voussoiement pour montrer que quelque chose venait de se terminer et qu'on passait à l'acte suivant. Il aimait se frotter au temps des tragédies.

— Vous n'avez pas la chance, dit-il, il n'y a qu'un homme ici, et il ne veut pas de l'homme, il ne vous veut pas de mal non plus, partez avant qu'il ne vous arrive quelque chose.

— Il ne m'arrivera rien, dit le valet, si vous êtes raisonnable.

La cruche vola en éclats à ses pieds. Les servantes reculaient dans l'ombre.

— Vous paierez ce vin, dit le garde, et vous vous en irez.

Il retrouvait son aplomb. Il descendit les marches du perron, puis il traversa la place en direction du quartier. Le valet ne se retourna pas. Il attendait cependant. La porte du quartier claqua, il entendit aussi le claquement de la crosse. Il entra dans l'auberge. Une des servantes lui dit en passant qu'il ne pouvait pas rester, elle connaissait quelqu'un qui lui céderait une paillasse pour passer la nuit, une nuit, ce n'est rien, ensuite vous partirez comme il vous le demande, personne ne sait pourquoi il vous le demande, personne ne veut le savoir.

Il paya la cruche brisée et demanda s'il devait aussi payer celle qu'on n'avait pas bue à cause du garde. On ne lui répondit pas.

— Je coucherai dehors, ce soir, dit-il, mon cheval a plus de chance que moi.

L'aubergiste dit seulement qu'il n'avait pas le pouvoir de le lui acheter. Il possédait une paire de mules pour tirer un tonneau, c'était tout ce qu'il pouvait posséder en matière de transport et encore se limitait-il à transporter les marchandises dont il avait besoin pour l'auberge.

— Je ne vends pas mon cheval, dit le valet, d'ailleurs ce n'est pas le mien, je ne suis qu'un messager.

— Messager ?

Il monta puis redescendit avec son sac de voyage sur une épaule.

— Vous ne pouvez pas coucher dehors, dit l'aubergiste, il vous en empêchera.

Le valet se mit à rire.

— Qu'il essaye seulement, dit-il en caressant l'étui du poignard.

On le poussa dehors. La place était déserte, à part la sentinelle à la porte du quartier. Il n'avait plus de tabac. Il pensait au tabac parce qu'il n'en avait plus. La sentinelle frappa sur la porte. Elle sourit. Le garde parut. Il était en chemise, portant les bottes dénouées sur le côté et son ceinturon sur l'épaule. Il parla brièvement à la sentinelle qui se mit aussitôt en marche. Elle rejoignit le valet.

— Le sergent vous prie instamment de ne pas faire le singe ce soir, débita-t-elle, fusil à l'épaule.

Le valet n'avait pas l'intention de changer à ce point et il le dit à la sentinelle qui ne comprenait pas et le regardait tristement dans l'attente d'une réponse conforme à ce qu'elle savait des singes et du comportement du garde à leur égard.

— Dites-lui que je vais dormir en pensant à lui.

La sentinelle retourna sous le porche du quartier. Elle transmettait. Le valet n'attendait aucune réponse. Il se mit en marche. Mais la sentinelle le rejoignait encore.

— Le sergent vous souhaite une bonne nuit, dit-elle en haletant.

Le valet dit : qu'il aille au diable ! Dites-lui qu'il aille au diable !

Où allait-il ? Il disparut dans la ruelle ou, plus exactement, il s'était senti disparaître, il n'entendait que ses pas, sa respiration, les frottements de ses habits, peut-être son cœur battant la chamade, il pensait à ce diable à qui il vouait l'existence des importuns, penser n'était pas son fort, il regrettait toujours d'avoir répondu à la provocation, cette ironie constante le minait, mais il ne pouvait rien pour la réfréner, il se montrait ironique devant la cruauté des autres, un jour prochain il finirait par le regretter, si cette mort lui en laissait le temps. Il marchait vite et pliait l'échine.

Où vas-tu ? se demanda-t-il. Nulle part eût été la seule réponse s'il n'avait pas eu l'intention de revenir pour faire valoir ses droits, mais la nuit le condamnait au silence et à la solitude, il rejoignit les vagabonds et les mendiants sous le porche de l'église. Personne ne dormait. On parlait de lui. La chandelle qui les éclairait fondait au pied d'une idole de plâtre. Il se prosterna. De sa part, c'était peut-être des simagrées. On lui demanda seulement d'où il tenait l'argent et s'il l'avait, par imprudence ou inconscience, gardé sur lui. L'argent était resté à l'auberge. Il y avait aussi de l'argent dans les fontes mais le cheval ne s'en doutait pas. On rit. On ne l'accueillait pas. Certains voulaient dormir et exigeaient le silence. Mais il n'avait répondu qu'à une partie de la question, il mentait peut-être, comment le voler sans lui ôter la vie ? Il avait un maître qui possédait des bateaux et des terres lointaines. Il n'en savait pas plus. Qu'est-ce qu'on sait des bourgeois ? La question était sans doute un bon sujet de conversation mais on n'y avait pas encore réfléchi, depuis le temps qu'on crevait à ras de terre. S'il avait de l'argent, il trouverait toujours quelqu'un pour le respecter. Son maître le lui avait-il donné ? Est-il en fuite ? Le garde tuait les fuyards de ses propres mains et il échangeait leur tête contre des récompenses fabuleuses. Il ne s'en prenait pas aux misérables. Il leur demandait seulement de se tenir tranquille, il ne leur allouait une sentinelle qu'à l'occasion des grandes nuits, et ne voulait pas savoir d'où ils tiraient le vin qu'ils buvaient, la sentinelle se postait dans la rue, un peu au-dessus d'eux, et ils buvaient en se congratulant, c'était peut-être une grande nuit comme le disait l'Évangile, ils connaissaient par cœur le nom des évangélistes et redoutaient le nom de Thomas, l'Icare chrétien.

Le valet n'aimait pas les bavardages. Il devenait ironique. On le laissa parler, mais de quoi ne parlait-il pas ? Il n'avait pas voyagé, il avait peut-être caboté jusqu'à Gibraltar, il avait chevauché plusieurs fois dans la même contrée hostile mais il ne disait pas pourquoi elle était hostile ni pourquoi il la traversait. Il obéissait aux ordres de son maître, il n'avait pas d'autre explication. Mais quel maître l'envoyait sur nos terres et dans quelles intentions ? Il pouvait répondre à la première question mais n'y répondait pas et à la seconde il répondait qu'il n'en savait rien. Il attendait. Il attendrait autant de temps que le maître mettrait à arriver. S'il arrivait. Il n'en était pas sûr. Arriverait peut-être un ordre. Il y obéirait. Il était aveugle et discret. Le maître aimait ces qualités chez un domestique et il était le seul de la domesticité à les posséder, ce qui le hissait à la hauteur de l'estime que le maître promettait. On le jalousait. Il ne possédait rien. Le maître ne léguerait rien que l'expérience de la fidélité, mais était-ce un héritage ? N'était-ce pas plutôt sa nature profonde qui se révélerait quand le maître quitterait le monde des vivants ? Il n'avait pas sommeil. Il pouvait parler toute la nuit si c'était ce qui les enchantait. On grogna. On dormait dans son habit, la tête rentrée et les mains camouflées, les pieds cherchaient l'autre, pour se glisser dessous et s'y tenir au chaud, on formait une chaîne comme autour d'une table, mais on n'invoquait rien, on ne pensait même pas rêver, on s'endormait par accident, quelquefois on ne se réveillait pas.

Était-il passé près de la fosse ? La pluie y produit des éclatements sourds et le vent emporte des tourbillons de chaux. C'était là qu'on finissait, doucement détruit par le même temps, n'ayant trouvé ni le repos ni le bonheur, ayant manqué de l'argent des autres et n'ayant jamais rien donné en échange de la pitié, ou bien seulement un peu de travail, mais maladroitement et presque sans le vouloir, ou un cri de désespoir ou de douleur, mais seulement dans les grandes occasions, sous le patronage des saints et l'autorité des clercs. Avec le prix de la livrée, on pourrait vivre un an au moins sans humiliation, mais le poignard interdisait qu'on y pensât plus que le temps nécessaire à tenir à la vie par le fil ténu du doute et de la peur d'avoir douté à tort. Le valet comprenait-il qu'il ne dormirait pas cette nuit ? Il pouvait se tenir au chaud et il enfonça en effet ses pieds, qui était pourtant chaussés, dans la pliure d'un corps qui lui conseillait de ne dormir que d'un œil et d'ouvrir l'autre pour ne dormir qu'à moitié, ce qui ne repose pas, interdit le rêve et prédispose à l'amertume et à la mélancolie. Le garde avait raison. S'il voulait demeurer ici aussi longtemps qu'il en avait envie ou besoin, il devait d'abord répondre aux questions, et mieux valait dans ce cas s'adresser à lui, il n'aimerait pas perdre un temps précieux. Une seule réponse, prometteuse des autres, lui aurait peut-être valu de dormir dans un lit et sous un toit. Il s'était montré ironique et jaloux, il n'avait rien expliqué et prétendait avoir raison. Qu'espérait-il d'une pareille attitude ? Personne ne prendrait son parti ? Le conseil était bon. Il le reconnaissait.

Et la conversation s'acheva sur son intention de revenir à de meilleurs sentiments.

— C'est ça, dit quelqu'un, des sentiments, il n'y a rien d'autre pour se faire comprendre quand on n'a pas idée de ce qu'on est venu faire sur cette terre.

Le silence avala ces paroles. Elles concluaient une éthique. Une tête se glissa sous le bras du valet, elle ronflait doucement, n'ayant bu que de l'eau et mangé le pain de la semaine dernière. La colère ne le quittait pas. Il tremblait et la bouche de la tête s'ouvrit pour lui demander s'il avait froid. Il ne répondit pas. La tête se trouvait à l'aise. Elle tournait un peu à cause de la douceur du gilet. Elle avait les yeux ouverts. Elle le regardait.

— Vous n'avez pas l'argent sur vous, c'est vrai ? Un peu de cet argent ne changera rien, gardez-le !

Mais le valet n'avait pas l'intention de se laisser emporter par le flux d'une autre conversation. Il voulait penser. Demain serait une longue journée. Il tuerait peut-être le garde ou il se serait tué par lui. La main de la tête fouillait dans le gilet. Il en étreignit longuement le poignet. Elle ne se plaignait pas. Il renonça à cette douleur. Les pièces avaient peut-être cliqueté. Sa mémoire se mit désespérément à la recherche de ce souvenir, s'il existait. Ces angoisses le terrassaient toujours. La main le caressait. Il souhaita seulement que ce fût celle d'une femme. Il n'attendait plus rien de l'homme. Puis les lèvres l'envahirent, la langue l'exaspéra, il promit une pièce et il n'y eut plus de fin à ce plaisir, comme s'il était possédé par l'être qui le lui donnait, homme ou femme, ça n'avait plus d'importance.

Plus loin, sur le parvis, le garde réfléchissait. Il avait un peu bu et sa pensée était à la dérive des sentiments. Même son cœur battait plus vite. Il ne haïssait pas l'étranger. Il n'avait jamais éprouvé pour lui qu'une espèce de mépris et il ne se souvenait pas de l'avoir jalousé, il avait peut-être même admiré sa maîtrise du corps et de l'âme de Madame, mais il ne pouvait pas croire que ce corps ni cette âme eussent accepté de se soumettre aux caprices, aux obsessions de l'autre. L'étranger était comme un personnage dans la peau duquel il avait quelquefois rêvé d'entrer parce qu'il couchait avec Madame. Ils chevauchaient nus le même alezan, à cru, la nuit les appelait et ils entraient en riant dans ce bonheur inimaginable. C'était le même alezan et ils n'étaient peut-être pas nus. Il la tenait devant lui. Elle s'accrochait aux tresses de la crinière. Beau silence glissant, il n'y avait plus rien entre le jour et la nuit, ils entraient dans cette brèche, elle était décoiffée et il perdait la tête, peut-être. Il n'alla jamais plus loin. Il les regardait disparaître dans les transparences de la nuit, l'alezan et ses reflets de cuivre, elle et sa peau de demi-lune, le corps noueux du valet révélait un bonheur sans précédent, un bonheur en plus, un franchissement exaspérant vu à cette distance, et il se morfondait parce qu'il haïssait les femmes.

 

 

 

 

2

 

L'étranger était arrivé à pied un jour de grand vent, il luttait contre la poussière, pendant plus d'une heure on ne vit pas son visage à cause du foulard et l'ombre du chapeau dissimulait le regard. Il avait une pièce et ne voulait pas la dépenser. Il s'était assis sur le parapet près de la fontaine. Il buvait de cette eau. On le hélait depuis la galerie de l'auberge. Le vent tourbillonnait autour de lui, agitant les bords du chapeau qui se soulevait de temps en temps et la lanière lui sciait le cou, il portait la marque des pendus sauvés par le jugement de la dernière heure, mais ce n'était peut-être pas ce qui lui était arrivé.

Le vent se calma. Il consentit à dépenser la pièce à condition qu'on lui rendît la moitié de sa valeur. L'aubergiste se mit à calculer. Ce n'était pas un voleur. Il était riche et respecté. On n'enviait au fond que la jeunesse obscène de son épouse et la santé injurieuse d'un enfant qui aimait lutter avec les autres, bel enfant qui pouvait être une fille et qu'on élevait comme un garçon. La bouche qui révélait ce début de roman appartenait à un ouvrier qui ne travaillait plus. Ses mains avaient été brûlées par la chaîne d'un puits. Il ne racontait pas cette histoire. Il ne racontait jamais les histoires. Il s'en tenait à des commencements prometteurs. Cette critique appartenait à une autre bouche qui parlait en même temps. La bouche de l'aubergiste s'était ouverte pour mordre la pièce mais elle n'était pas entrée dans cet abîme, il l'avait frottée sur son ventre entre les boutons de sa chemise puis il en avait observé les reflets et les reliefs.

— Vous devriez chercher à gagner votre vie, dit-il.

L'étranger dit qu'il savait aider à la charpente mais il ne possédait plus les outils, la pièce était la dernière de ce prix qu'il n'avait d'ailleurs pas discuté, la faim l'avait rendu presque fou et il s'était réfugié dans une église où il avait fini par manger des cierges. C'était un bon début, dit le critique, mais peut-être manquait-il de l'expérience du romancier en matière de débuts, on savait trop comment pouvait se terminer une pareille offense à l'intégrité de la foi. L'aubergiste donna une autre pièce à l'étranger.

— Vous pourrez revenir encore une fois, dit-il, entre-temps vous devriez chercher du travail.

Il regrettait d'empocher une partie du prix des outils mais il ne dérogeait pas à la probité, il avait même le sentiment de le sauver de la faim, puisque c'était la faim qui le rendait fou, ou presque, au point de s'en prendre aux flammes vacillantes de l'espoir. Le mot était du romancier. Il ne parlait jamais avant d'avoir réfléchi. Le critique lui reconnaissait cette qualité, mais il n'en a pas d'autre, dit-il, il est même malhonnête et infidèle.

Une servante apporta le bol de soupe et le morceau de pain. L'étranger mangea en silence. On lui parlait du charpentier. Il irait le voir, quoiqu'il doutât être embauché sans les outils qu'il n'avait plus aucune chance de retrouver, d'ailleurs il ne les avait pas gagnés, il en avait hérité, son père était charpentier, rogneur de pont, il était mort triste et bossu. Le critique soupira.

— On raconte toujours la fin, dit-il, c'est plus facile parce que plus rien ne peut arriver.

Le romancier était d'accord avec lui. Il poussa lui aussi un soupir et frotta nerveusement la paume de ses mains sur le rebord de la table. Ces démangeaisons le rendaient fou. Ce n'était pas la même folie, manger des cierges n'aurait pas calmé cette impatience, un bon début aurait consisté à se couper les mains ou à les fourrer dans la mécanique d'une batteuse, il avait vu des batteuses et la fumée qui sortait de leurs entrailles. L'étranger acheva la soupe. Il restait du pain. Il le laissa sur la table.

— Mauvais début, dit le critique.

Il était passablement éméché. Il éleva le pain et prononça son nom. Il n'avait pas faim. Il n'avait jamais eu faim. Il avait seulement peur de la vérité. Il y avait autre chose que la vérité. Il ne savait pas quoi exactement. Quelque chose de réconfortant, et aussi de définitif, il avait peur de se tromper mais il continuait son chemin. Il avait gagné de l'argent en vendant des esclaves qui ne lui appartenaient pas. Il avait assez d'argent pour vivre cent ans sans mendier. Il était avare et facilement de l'avis des autres. Il n'avait jamais lutté. Les beaux corps noirs étaient enchaînés. Il les caressait quelquefois. C'était comme le fruit défendu. Il caressait des animaux qui ressemblaient à des hommes. C'était excitant, il se sentait heureux et il confessait ce bonheur avec les mots du bonheur, ce qui lui valait des pénitences douloureuses, un jour il offrit un de ses ongles à une sainte aux larmes d'argent, il saignait, il ne pensait qu'à cette douleur atroce et à la folie de son geste, mais c'était tout ce qu'il pouvait tenter contre le diable qui l'habitait, d'ailleurs l'inquisiteur l'avait renvoyé en le traitant de fou, il lui avait demandé de le précipiter dans l'enfer puisque c'était tout ce qu'on pouvait attendre de lui. L'inquisiteur voyageait sur son cheval jaune. Une croix le précédait. Derrière lui, on transportait les cendres destinées au fleuve. Les pénitents étaient masqués. Il avait été jusqu'à la mer avec eux. Puis il avait songé à l'absurdité de son entreprise et il ne retourna pas en Afrique. Il devint avare et méticuleux, il s'astreignait à une hygiène stricte et il priait en se flagellant. Il mit le morceau de pain dans la poche de l'étranger.

L'aubergiste souriait dans le rideau qui lui tombait sur l'épaule. La servante avait été un animal, à cause de son père ou de son grand-père, on ne se souvenait plus. Maintenant c'était peut-être une femme mais personne ne voulait l'épouser.

— Songes-y, dit l'aubergiste, elle est travailleuse et discrète, et tu as des mains prometteuses.

L'étranger but encore une gorgée d'eau. Il regardait la servante comme s'il réfléchissait à l'effort que lui coûterait sa possession.

— Je vais voir le charpentier, dit-il, et on lui indiqua le chemin.

— Rentre, dit l'aubergiste à la servante.

Les deux autres étaient plongés dans un silence de goutte d'eau. Ils se regardaient. Le garde avait surveillé la scène depuis le fauteuil où il s'installait tous les jours avant et après le déjeuner qu'il prenait lui aussi à l'auberge, aux frais de l'État. Il se leva et vida sa pipe. L'étranger traversait la place. Il remarqua le poignard à la ceinture. L'homme était chaussé de bottes de cavalier. Il avait consulté une montre avant de quitter la terrasse de l'auberge. Autant de signes qui trahissaient son appartenance à un autre monde. Il n'était pas seulement étranger. C'était l'étranger d'un autre monde. Mais lequel ?

Le romancier et le critique parurent s'enfuir quand le garde entra sous la tonnelle de la terrasse. Par contre, la servante se montra animale. Il n'attendait d'elle que cette animalité domestique mais il exigeait quelquefois qu'elle le griffât ou le mordît, et elle se prêtait facilement au jeu, tour à tour soumise et rebelle, infatigable aussi, il aimait cette possession tacite, ce pacte avec le prévisible et l'inattendu à la fois. Il finissait par lui témoigner une grande tendresse et il s'endormait sur elle. L'aubergiste s'approcha.

— C'est un charpentier, dit-il, mais il a vendu ses outils.

Le garde réfléchit. Il ne connaissait pas d'exemple de charpentier ayant vendu ses outils. Une viande rôtissait. Il y avait aussi l'arôme du vin et les parfums de la servante.

— Il veut travailler, dit l'aubergiste.

Une vinaigrette aillée, la pulpe des tomates, l'amertume des olives dont il crachait les noyaux, il caressa le bras de la servante.

— Suis-le, lui dit-il.

Il la regarda entrer dans le soleil, sa robe devenait transparente, il voyait le crâne dans la chevelure, il avait arraché le collier au cou d'une morte et il le lui avait offert, perles de corail et coquillages cristallins. La viande envahissait sa bouche, juteuse et salée à point, poivrée à la limite d'une douleur où l'enfant avait deviné un plaisir facile et prometteur, il buvait goulûment, vidant chaque fois le verre, il exigeait que ce fût une coupe et elle était d'étain, un peu acide, précise et légère, il arrivait que le vin dégoulinât dans sa moustache, ces accidents l'agaçaient, le désordonnaient, le compliquaient, mais l'ivresse le gagnait toujours avant la fin du repas et il préférait s'endormir, ce qui ne durait pas une heure. Il se réveillait à la fin d'un rêve, il avait lutté pour aller au bout de cette aventure mais l'imprécision des sensations le laissait insatisfait, il avait l'impression d'avoir inventé sa victoire sur le compte d'un demi-sommeil qui n'était rien d'autre que le premier fruit de sa volonté, il se reprochait de chercher à se mentir à lui-même en commençant par une tentative de renoncer encore un peu à la dure réalité où il avait un rôle à jouer.

Quand il ouvrit les yeux, il songea d'abord à calmer les effets d'une soif intense. Le vin était tiède. Il hurla pour qu'on lui en apportât et on alla décrocher une cruche sur le mur du fond du jardin. Le torchon dégoulinait. Ce vin était frais. Il pouvait oublier.

— L'a-t-il embauché ? demanda-t-il.

L'aubergiste trottina jusqu'à lui. Il était déjà sur le toit de l'église. Il avait grimpé l'échafaudage comme un singe. Maintenant il démontait les tuiles. Il ne se pressait pas et travaillait en silence. Il saluait les gens et leur demandait leur nom. Comment s'appelait-il lui-même ? L'aubergiste le dit. On ne connaissait pas ce nom. Le garde fouilla dans sa mémoire. La servante était assise sur la murette. Elle montrait ses jambes. Elle ne savait rien de plus. Elle l'avait suivi et il s'était retourné pour lui demander s'il ne se trompait pas de chemin alors elle était passée devant lui et l'avait conduit jusqu'à l'atelier. Il avait plu au patron. Ils agissaient comme s'ils se connaissaient. Ils avaient longuement parlé près de la caisse à outils et finalement il était sorti de l'atelier avec une échelle sur le dos et une pince à la ceinture. Au passage, le patron l'avait coiffé d'un chapeau de paille. Elle l'avait accompagné jusqu'à l'église. Il voyait le clocher mais il avait accepté son aide. Elle l'avait vu grimper comme un singe sur les solives de l'échafaudage. Il marchait sur le toit et il n'avait pas le vertige. La servante ne savait plus si elle devait partir ou continuer de le surveiller. Elle se laissa envahir par une conversation qui évoquait d'autres étrangers.

— Ils se connaissaient ? demanda le garde.

Ou ils parlaient le même langage. En tout cas, son outillage se limitait à une tenaille. On entendait les claquements des mâchoires, quelquefois le grincement d'un clou. C'était tout. Il était toujours sur le toit. Il avait rangé les tuiles par petits tas égaux. On l'avait même vu éprouver l'arrimage de la poulie. Il regardait le ciel comme s'il avait les moyens de le toucher. Les tourterelles l'observaient en silence.

— Il vous a payé ? demanda le garde à l'aubergiste.

Celui-ci dit seulement : il peut revenir maintenant pour un vrai repas.

Il voulait dire maintenant qu'il gagne sa vie. Il avait dépensé le tiers de la valeur d'une pièce. C'était un homme prudent et peut-être honnête et il était peut-être charpentier ou il ne l'était pas, il n'avait jamais possédé les outils de ce métier et tout ce qu'il savait faire, c'était aussi peu de choses que de grimper sur un toit pour en démonter les tuiles, on l'avait pourtant entendu prononcer des mots du métier, mais ce n'était que des mots, il s'activait avec une lenteur de tâcheron, ne laissant aucune place à l'arrêt, presque fluide, comme inachevable, révélant l'ampleur du travail par la régularité de ses gestes et des tas de tuiles, son agilité l'élevait à peine au-dessus de la pourriture de la volige et des risques qu'il prenait en appuyant ses orteils sur les nœuds des chevrons. Mais Madame s'était arrêtée pour le regarder. Monsieur l'accompagnait. Il y avait aussi leur fils qui s'ennuyait. Le cocher était descendu de la voiture et il était allé jusqu'à l'échafaudage. Les mains en porte-voix, il avait demandé à l'étranger s'il cherchait toujours du travail. L'étranger se tenait debout au bord du toit.

— Madame a réfléchi, dit le cocher.

L'étranger ne pouvait pas voir le visage de Madame qui s'abritait sous une ombrelle. Monsieur tournait le dos à la scène.

— Il faut d'abord que je termine celui-ci, dit l'étranger. Dans deux jours peut-être.

Il avait menti au charpentier mais celui-ci ne l'avait pas cru. Il s'était cependant montré charitable.

— Deux jours ? dit le cocher, je peux dire à Madame que vous serez de retour dans deux jours ?

L'étranger dit que c'était sans doute le temps qu'il lui faudrait pour achever le travail que le charpentier lui avait confié. Le cocher pouvait en informer Madame. Peut-être trois. Il reviendrait puisque c'était ce que Madame voulait. Le cocher revint vers la voiture. Madame se pencha pour l'écouter puis elle regarda le toit de l'église. L'étranger travaillait.

— Dites-lui que je regrette, dit-elle.

Le cocher se mit à réfléchir.

— C'est une confidence, dit-il.

Madame allait se fâcher. Le cocher retourna au pied de l'échafaudage. Il appela l'étranger. Celui-ci réapparut au bord du toit.

— Madame m'a confié qu'elle regrettait, dit le cocher, elle souhaite que vous reveniez.

Il avalait sa salive entre chaque mot. L'étranger regarda encore la voiture. Monsieur ne montrait toujours que son dos, s'étant encore voûté. Madame consentait à donner son profil, mais comme une énigme, elle n'avait jamais agi autrement. L'étranger se remit au travail.

La voiture passa. On prononça à l'oreille de l'autre le nom de l'étranger. Depuis combien de temps vivait-il chez les maîtres ? La servante courait maintenant. Elle avait perdu haleine quand elle arriva au quartier. La sentinelle n'eut pas à rendre compte. Le garde jardinait le parterre du bassin. Il fit signe à la servante de le rejoindre. Quand elle eut fini de le renseigner, il l'embrassa sur la bouche et lécha un peu les dents. Il aimait cette fidélité. Il mordillait les cheveux et caressait le dos humide. Maintenant il allait en savoir plus que les autres, lui seul avait ce pouvoir et deux jours pour le démontrer.

— Deux jours ? dit-il.

La servante dit : c'est ce qu'il a dit au cocher.

Il ne s'était pas adressé à Madame. Elle l'avait peut-être supplié. Monsieur n'était pas entré dans cette étrange conversation.

La servante connaissait-elle Monsieur ?

Il aimait qu'on lui fouettât le derrière, elle n'en savait pas plus.

— Tu es une garce, dit le garde.

— Vous êtes tous des minables !

La servante se mit à rire.

— Vous ne saurez peut-être rien de plus !

Le vent s'en prit à ses jupes. Le garde se frottait à elle. Il aimait ces mots. Il lui avait donné une pièce il y avait deux jours. Il le lui rappelait. Mais n'avait-elle jamais protesté quand il la prenait dans ses bras ? Il reconnaissait qu'elle tenait de l'homme et de l'animal. C'était peut-être ça une femme, ce métissage. Elle sentait le citron et la mandarine. Elle avait aussi l'odeur de la terre mouillée par la pluie, l'odeur des vieux murs, une odeur de dessous de lit, de reptations tranquilles à fleur de la chambre, une goutte d'eau-de-vie aurait fait déborder ce vase, mais il buvait avec elle parce qu'elle était maîtresse et qu'il ne voulait pas se soumettre à une parodie. Dans le lit, il la laissa s'endormir. Elle aimait dormir, se tenir au chaud, s'abandonner aux odeurs, aux moiteurs, elle devenait molle ou languissante selon qu'elle dormait vraiment ou qu'elle le surveillait, il finissait par la jeter dehors en la traitant de chien ou de poule, il ne savait plus ce qu'il disait, il le disait parce qu'il se sentait vaincu, combien de temps peut raisonnablement durer une imitation de l'amour si l'on y met du cœur et du plaisir ? 

Puis il se mit à penser à l'étranger. Un caprice de Madame. Elle l'avait tenu secret mais c'était encore l'objet de sa perversité qui le révélait. Il n'y avait peut-être aucun moyen de savoir ce qui s'était passé entre-temps. Il interrogerait la domesticité mais sans la torturer, arracher les mots de la vérité lui coûterait du temps et de la patience. Qui aime ravaler sa fierté ? Il sortit.

Le vent était tombé. L'air sentait la pluie qui ne tombe finalement pas. On entendait les coups de marteau du charpentier. Il déclouait des voliges et l'étranger le regardait exactement comme quelqu'un qui est en train d'apprendre quelque chose. Il détordait les clous sur une pierre. De temps en temps il en montrait un de passablement conservé et le charpentier le lui arrachait des mains pour le fourrer dans sa poche. Ils ne parlaient pas. Les deux marteaux frappaient à l'unisson, l'un sur les voliges, l'autre sur les clous, et les murs de la place répercutaient une infinité de coups de marteau. Le garde entra dans ce concert, s'appliquant inconsciemment, du moins durant une bonne minute, à y intégrer le bruit de ses bottes sur le pavé, puis il se reprocha cet étourdissement, se demandant même si quelqu'un en avait été le témoin et son regard détruisit d'autres regards pendant une autre bonne minute. Le charpentier le surveillait du coin de l'œil et à voix basse, sans cesser de marteler la volige et ayant doucement recommandé à l'étranger de continuer à frapper sur le même clou, il lui demanda s'il avait quelque chose à se reprocher, Madame semblait tenir à ses services, était-il le valet dont on disait qu'il avait travaillé dans un cirque ? Madame exigeait-elle de lui, comme on le racontait, qui lui apprît des tours afin qu'elle pût s'exhiber honorablement au concours hippique de la prochaine foire ? Que savait le garde ? Que savait-il de plus ? L'étranger dit seulement que Madame l'avait renvoyé parce qu'il s'était montré insolent, mais comment expliquait-il cette insolence ? Il ne l'expliquait pas, il avait un caractère difficile, il s'emportait facilement, bien qu'il ne fût ni violent ni injurieux, moins encore vis-à-vis d'une femme qu'il avait seulement remise à sa place parce qu'elle exigeait de lui ce qu'il ne voulait donner à aucune femme. L'amour ? L'amour des femmes est une supercherie, Dieu a besoin de l'homme, baiser la femme, c'est se multiplier, sinon son œuvre majeure disparaît, l'homme est la dupe de Dieu, l'idée faisait son chemin, que pensait-il des femmes, pouvait-il penser aux femmes sans penser à Dieu, il se comportait comme un bâtard, il intriguait et Madame était une énigme pour tout le monde, voulait-il ou pouvait-il la résoudre à la place de ce monde auquel il n'appartenait pas ? Il pouvait commencer par parler de ce cirque où elle l'avait déniché.

 

3

 

Il y était jongleur et dresseur d'un singe qui ressemblait à un homme mais c'était peut-être parce qu'il était habillé comme un homme, un homme réduit à la taille d'un enfant, il explorait les corsages en babillant et n'effrayait que les femmes qui étaient en âge de ne plus comprendre cette curiosité. On se souvenait d'un monstre enfermé dans un bocal, qui était peut-être vivant et se nourrissait de particules. On avait tremblé à un mètre d'un fauve mordilleur de barreaux, redoutable rongeur qui promettait de s'évader un jour en compagnie d'une jeune vierge qu'on ne reverrait plus jamais. Une femme presque nue prétendait descendre du serpent dont on connaît l'histoire jusqu'au moment où la pomme est enfin mordue, tournant de l'humanité, commencement des temps et donc de la finitude. Le jongleur lançait des boules de feu et ne se brûlait pas les mains, autre miracle hérité de saint Thomas le magicien qui n'était pas mort comme on disait. Le singe fumait une pipe, habillé en flibustier et portait une pancarte indiquant qu'il en savait plus que l'homme mais qu'il était muet et analphabète. Une autre femme, assez belle et qui paraissait fragile comme sa robe de verre, chevauchait un grand cheval noir et blanc qu'elle appelait mon minou. Un paillasse roulait dans les sabots sans se faire mal et distribuait des douceurs aux enfants. Un géant demanda son chemin. On ne savait pas quoi lui répondre. Il s'éleva dans l'air, comme par magie, et exécuta des figures étourdissantes. Le nain était une jolie fille qui inquiétait les enfants. Un dromadaire traversa le cercle du public. Il était surmonté d'une croix illuminée par des feux de Bengale. Un roi à trois têtes ouvrit la bouche pour cracher des fleurs et des pierreries. L'enfant sortit du sable même de l'arène. Il était nu et paraissait indifférent. Il imposa le silence. Le paillasse fouillait encore dans le sable à la place d'où l'enfant était sorti. Il se désespérait de ne plus rien trouver. La femme-serpent se lova autour de lui et il s'immobilisa, fasciné et détruit. Le géant redescendit. Il raconta au public comment il s'était une fois brisé la cheville et une autre fois crevé un œil. Il montra l'œil de verre et interdit qu'on y touchât. Le jongleur annonça la fin de la représentation. On applaudit à tout rompre.

Madame se leva la première. Elle sortit devant tout le monde. Une voiture l'attendait. Elle avait eu le temps de glisser un mot dans l'oreille du jongleur. Il semblait étonné et ne disait plus rien. Il serrait des mains et remerciait. Le singe, assis sur son épaule, était perplexe, peut-être inquiet, il se grattait une dent et secouait vivement la tête chaque fois que sa griffe atteignait la gencive, sa chaînette tintait. Le jongleur ferma lui-même la barrière. Il regarda s'éloigner les derniers spectateurs. Il venait d'éteindre la lampe du guichet. L'argent était toujours dans sa poche. C'était une poignée de pièces, l'argent du lendemain, tout juste, on avait confiance en lui, il n'était jamais rien arrivé, ni tristesse ni irrémédiable, on se sentait capable de continuer et même d'influer sur le cours des choses, personne n'aurait imaginé que le jongleur allait saisir l'occasion de se sortir de ce cercle qui pour lui était à l'image d'un enfer, peut-être à cause de la lenteur, comment expliquer sa soudaine mélancolie, un soir après la représentation, à Polopos un jour d'été ?

Il avait jeté toutes les pièces sur la table et il avait en même temps annoncé la nouvelle. On était pétrifié. Il ouvrit le bracelet qui retenait le singe à son poignet et le singe l'essaya à son propre poignet. Le géant donna un coup de poing au milieu des pièces mais il ne dit rien. Les autres posaient des questions, non pas pour savoir mais pour demander qu'on ne les oubliât pas, le jongleur promit de penser, il caressa la tête du singe et il s'en alla.

L'année suivante, à la même époque, trois jours d'une pluie dense et ravageuse avait laissé espérer qu'on touchait à la fin de la sécheresse. Mais le soleil, en moins d'une semaine, démontra le contraire. Le cirque revenait, conduit par un autre jongleur, un homme taciturne et bavard selon qu'il réfléchissait ou haranguait la foule, il ressemblait beaucoup au précédent jongleur, sauf son béret basque qui dissimulait une calvitie sur le point d'en finir avec une espèce de tonsure qui lui donnait des airs angéliques. Le cirque avait perdu deux mules et une roulotte et tout ce qu'elle contenait dans les déchaînements des eaux d'un fleuve qui s'était réveillé à leur passage. Personne n'était mort. On avait eu peur. Maintenant les femmes cousaient même la nuit à la lueur d'une chandelle, les hommes achetaient le tissu, âpres et désespérés, il n'y avait pas de vieux parmi eux, ils prétendaient être copropriétaires d'un château où les vieux finissaient de vivre, d'ailleurs le géant avait des allures de châtelain, il avouait avoir été bachelier d'un grand d'Espagne, son épée de bois épouvantait les enfants pris au piège des grosses têtes, les vessies tournoyaient et s'abattaient de préférence sur le dos ou sur la tête, on criait comme si le monde se dérobait à l'annonce burlesque d'une fin destinée à rendre aux justes ce qui leur appartenait depuis toujours, les autres, damnés et inutiles, roulaient sur la pente enflammée d'un enfer attisé par des milliers de diablotins en armes.

Felix avait trois mois. On le protégeait du soleil sous un voile et on ne le touchait pas si l'on ne s'était pas d'abord lavé les mains dans l'eau rouge d'un bassin de cuivre. C'était un enfant tranquille que la nourriture égayait. Il mordait plusieurs fois par jour le sein velouté d'une Indienne qui lui parlait dans son dialecte s'ils étaient seuls, ce qui arrivait quelquefois quand le père était abattu par une crise de doute et que la mère, géante rouge et blanche venue d'Allemagne, cherchait à le convaincre du contraire. Ils s'isolaient dans le salon et l'Indienne descendait le jardin avec l'enfant sur le dos. Le frère de Felix, qui avait l'âge de raison, les accompagnait, volubile mais lent, il ne fuyait pas, il avait l'impression que le malheur s'abattrait sur lui s'il perdait son frère de vue, il aimait le chahuter et l'Indienne disait, ne cachant pas son amertume, qu'il n'arriverait pas à lui tirer les vers du nez. Felix babillait. Le monde était transparent. Il tendait la main pour prendre les autres mais elle était agitée par autre chose que sa volonté et il était peut-être conscient de l'effort des autres pour se mettre à sa portée, cette épreuve se concluait rarement par des larmes et si cela arrivait, le cri ne sortait pas de sa bouche, il l'emprisonnait jusqu'à l'étouffement, la bouche demeurant ouverte et la langue s'affinant jusqu'à former une pointe qu'on craignait de toucher, l'Indienne approchait cependant un sein et la bouche happait le téton, vorace, précise, infiniment gourmande et reconnaissante. La mère était un peu jalouse mais les breuvages d'une sorcière avaient parfaitement réussi à préserver sa poitrine de cette dangereuse nourriture. L'accouchement avait eu lieu sous chloroforme. Il lui avait fallu trois bons jours pour retrouver son équilibre. La cicatrice l'épouvantait encore, surtout quand le jongleur, devenu valet de pied, se mettait à la baiser en réclamant son enfant, elle lui arrachait une poignée de cheveux mais il n'avait pas prononcé le nom de l'enfant, bonheur, il avait seulement exigé d'elle qu'elle le rendît heureux, ce qu'il n'était naturellement pas, malgré ses prouesses d'amant et la sincérité de son amour.

Le géant apparut pendant qu'il se remettait d'un plaisir qui lui avait valu une morsure du lobe de l'oreille. Ils se congratulèrent. L'Indienne exhibait un sein dont l'enfant ne voulait plus. Le géant regarda l'enfant sans s'approcher de lui, peut-être à cause des seins, ou parce qu'il ne voulait pas reconnaître les ressemblances, le valet s'était rapidement confié à lui, il ne lui racontait rien, mais l'enfant était le sien, il ne pouvait plus s'en aller, malgré ce qu'il avait écrit au printemps dernier, il n'avait rien écrit depuis, il regrettait d'avoir changé d'avis et en même temps il était heureux d'inspirer cette amitié, il avait quitté son monde parce qu'elle le rendait fou, maintenant elle lui en voulait, elle était aussi folle que lui et il voulait protéger l'enfant. Le géant comprenait.

Le nouveau jongleur était un étranger. C'était aussi un virtuose. Il émerveillait ou décevait. Une femme le harcelait. Elle vivait en marge du cirque, se nourrissant d'aumônes, belle et repoussante, on ne connaissait même pas son nom, seul le feu l'attirait, elle était comme fascinée par lui et elle dansait jusqu'à la transe, alors elle révélait le futur de ceux ou de celles qui tombaient dans le piège de son regard, elle les touchait et ils vomissaient, et ses prédictions se muaient en cri, un cri informe, épouvantable, les animaux étaient paralysés. Puis elle s'en allait et on ne la voyait plus pendant plusieurs jours. Le temps les accablait. Ils se surprenaient à espérer qu'elle reviendrait, se demandant ce qui motivait cet espoir, quelle influence elle exerçait sur eux, tandis que le nouveau jongleur s'entraînait et s'améliorait, inventeur de la parade suivante. Le garde les avait arrêtés à l'entrée du village. Ils campaient sous les oliviers. Dans le champ à côté, des puisatiers travaillaient en silence, ils s'arrêtaient rarement, ils refusaient de parler. Le garde était revenu deux fois, la première pour remettre l'autorisation de donner une représentation et la seconde pour interdire l'achat de fourrage. Il n'y avait pas d'autres nouvelles, sauf que le pécule destiné à embarquer toute la troupe en direction de l'Amérique avait encore diminué et que l'espoir s'amenuisait toujours avec ce petit temps de retard qui est tout ce qui reste du désir.

Le valet avait troqué son maillot pour une livrée, le géant le félicita, il avait lui-même plusieurs femmes et assez d'enfants pour ne pas les reconnaître, mais jamais aucune de ces femmes ne s'était montrée généreuse avec lui et jamais aucun enfant ne lui avait semblé aussi beau.

— Il n'est pas beau, dit le valet, il me ressemble, mais le géant conservait la distance, pourtant l'Indienne ne montrait plus ses seins et l'enfant dormait dans le hamac.

— J'ai un cheval, dit le valet.

Le géant se laissa conduire au bord du pré et il posa ses coudes sur la clôture.

— Il t'appartient ? demanda-t-il.

Le valet dit qu'il l'avait payé et que le maître ne réclamait ni le prix de l'herbage ni celui de l'écurie, c'était un argent qu'il devait mais qu'il ne paierait peut-être jamais, elle prétendait être étrangère à cette décision du maître, le valet était très fier ou très heureux de posséder un cheval, il était confus au moment de distinguer la fierté du bonheur, voilà ce qu'il devait à cette femme. Le géant ne croyait ni à la fierté ni au bonheur, il lui semblait que la fidélité pouvait suffire à entretenir une certaine tranquillité, pourquoi exiger plus que la vie ? Pourquoi continuer le désir en folie ? Le cheval était beau, il ferait de l'effet dans un spectacle, monté par une jeune fille qui montre ses jambes et ne craint pas d'allumer le feu qui couve sous le bûcher de la fidélité, le géant se voyait facilement le fouet à la main, le faisant claquer au-dessus des têtes pour maintenir les esprits à la surface du désir, un cheval était nécessaire à cette comédie du bonheur, la jeune fille étant souvent interprétée par un garçon peut-être fasciné par son personnage.

Avait-il été ce garçon ? La question avait effleuré l'esprit de l'Indienne, mais elle n'y pensait pas. Comment allait-elle disparaître de la vie de Felix sans laisser de traces ? Mais Felix n'est pas le personnage de cette histoire. Il n'est d'ailleurs pas un personnage tant qu'il n'a pas prononcé sa première phrase intelligible. Il demandait peut-être pourquoi le soleil n'était pas la lune ni la nuit le jour, il marchait à peine, se tenant aux rideaux et aux chaises, les hommes n'étaient pas des animaux et les animaux pouvaient être des hommes si c'était ce que les hommes désiraient ou voulaient ou ce dont ils avaient simplement besoin. Les histoires naissent ces confusions, elles ont la clarté du jour parce que la nuit est la nuit, les personnages ont le sommeil agité.

On amena Felix petitou voir des animaux exotiques, il pataugea dans la boue et la paille, il suffoquait et se plaignait de ne pas retenir leurs noms, on les appela tous des fauves, il ne prononçait jamais ce mot sans ressentir fébrilement la nostalgie du temps où il avait été un petitou comme les autres. Le taureau était un fauve national. On alla les voir sur les rives du Guadalquivir. Ils avaient mangé et dormi dans des auberges propres et bruyantes où il ne trouvait pas le repos, il se réveillait le matin avant tout le monde et il luttait contre une étrange faim qui n'était ni celle du lait ni celle du pain chaud et beurré qu'on servait à table sous la tonnelle. Les taureaux étaient tranquilles. Une nuit on ramena le cadavre sanglant d'un prétendant. Il n'avait pas eu de chance ou il avait eu peur. On monta le corps de Felix et on le coucha au pied du lit en lui recommandant de ne plus penser à ce qu'il avait vu. Le cadavre se mit à hurler. Puis il mourut une seconde fois, quelqu'un avait dit il n'y a plus d'espoir.

Felix dormait sur le bahut, enveloppé dans une couette, on avait fermé la fenêtre à cause des moustiques, une lumière dansait au-dessus du pont, il voyait le pont et les guirlandes, comment meurt-on si le taureau ne vous tue pas ? La question le turlupina pendant tout le reste du voyage. Il ne la posa pas. On ne s'approchait pas des taureaux. L'oncle les regardait à travers une longue-vue. Felix regarda aussi dans la longue-vue qui était fixée à un trépied mais il ne vit rien, il vit l'herbe ou le ciel, il ne vit pas les taureaux, il dit j'ai vu le taureau qui ne sait pas que je l'ai vu, on riait parce que c'était un mensonge et que ça ne voulait rien dire, Felix riait aussi mais pour d'autres raisons, il riait parce qu'il avait peur d'avoir raison et d'être forcé de mentir parce qu'il avait raison, le taureau qui ne sait pas que je l'ai vu mourra de ma propre main.

On lui présentant un torero. C'était un acrobate et un cavalier de grand talent. Il montra à Felix l'épée et la lance avec lesquels il avait tué plus de mille taureaux. Mille, ce n'était rien, c'était toujours le même taureau et on se sentait nu parce qu'on était un homme, les femmes adoraient cette nudité de l'homme seul face au taureau, une gravure le représentait en habit de cérémonie, saluant les femmes d'un coup de chapeau et tournant le dos à un taureau qui ne l'avait pas encore vu. Il signa la gravure et la donna à Felix, il en donna une aussi au frère de Felix, puis chacun eut sa gravure et le torero s'en alla en regrettant de ne pouvoir rester plus longtemps avec eux, il y avait des gravures même par terre et on marchait dessus, le lendemain, elles avaient été balayées.

Felix se petitoutonait encore en y pensant. Il avait oublié le nom du torero, il avait oublié sa mort, il avait regardé le monde avec des yeux de merlans frits et il se promettait de ne plus recommencer. On remontait le raisin de la vallée quand ils rentrèrent. Un cheval était mort en cours de route et on l'avait remplacé, le père de Felix cherchait cet argent, il tournait toute la journée, il y avait un moyen de retrouver cet argent, Felix cherchait aussi mais dans les mauvais endroits, on ne lui expliqua rien. Il regardait les vendangeurs fouetter les mules sur le chemin. Pourquoi avaient-ils voyagé ? Le cirque revenait tous les ans. Le même géant hurlait les mêmes mots dans le même porte-voix. Il y avait un serpent qui avalait des mulots et un singe qui s'habillait et se déshabillait. Le géant arrivait à pied. Il dépassait les charrettes sur le chemin. Felix oubliait qu'il était un petitou et il allait à sa rencontre, butant sur les cailloux du chemin. Le valet le suivait. L'Indienne était oubliée. Le géant soulevait Felix, il disait que c'était le plus léger des aristocrates et le valet riait comme s'il était fou. Ils remontaient tous les trois vers le domaine et ils s'asseyaient sous la véranda. Le géant parlait de l'année écoulée. Il ne restait presque plus rien de l'argent du voyage en Amérique. Un lion s'était échappé à Ronda et quelqu'un l'avait abattu et n'avait rien dit, le lion était une carcasse pourrie quand on le retrouva, on lui arracha les canines et les griffes, c'était tout ce qu'il valait maintenant.

Le lion n'avait pas été remplacé. Il manquait à l'imagination. On pouvait exciter un singe qui vivait dans une cage. Il montrait ses dents et son cri vous rendait sourd pour une bonne heure. Le frère de Felix excita le singe. Il avait donné une pièce et l'employé lui avait donné un bâton en leur recommandant de le tenir fermement, le singe avait l'habitude et il cherchait à s'emparer du bâton, il se mettait alors à frapper les barreaux de sa cage et on reculait en se demandant si la fin du monde était arrivée, le frère de Felix recula, les yeux écarquillés, il avait lutté contre le singe jusqu'à se mordre la langue et la faire saigner, tout le monde avait eu peur et les employés du cirque avaient jeté du sable sur la cage et le singe s'était calmé. Un lion n'eût pas accepté la défaite, d'autant que le frère de Felix revenait avec un autre bâton qu'il avait payé avec une autre pièce mais le singe se laissa humilier, il avait perdu et ne voulait pas recommencer.

Dans la cage à côté, le serpent regardait un mulot qui le regardait. Felix imitait drôlement ce regard. Le valet jouait le rôle du mulot, il le jouait bien, mais le valet ne mangeait pas Felix, il arrêtait de jouer juste avant le moment de le manger, et il n'expliquait pas pourquoi. Puis le cirque repartait et on allait chasser les lièvres dans la lande. Les coups de fusil assourdissaient un petitou qui avait conscience de grandir. Il ne grandirait peut-être pas autant que le géant. Il arrachait les cadavres des lièvres de la gueule des chiens, il n'était pas de force et c'était la voix de son père qui mettait fin à cette lutte inutile, le chien redevenait docile et les coups de fusil ne l'effrayaient pas. Felix haïssait les chiens. Il méprisait les lièvres. Les chasseurs l'écœuraient. Il aimait les fusils, l'odeur de la poudre et de l'huile, la douceur infinie des crosses et la perfection des mécanismes. Il aimait aussi les évocations du bon vieux temps. Il était nécessaire que ce temps fût à la fois vieux et bon. Il comprit d'instinct que le présent n'est qu'une facilité de langage. Et il songea au futur, le sien forcément, les autres n'avaient pas de futur s'il en était privé lui-même et le passé n'avait aucun sens s'il manquait une jeunesse pour s'interposer entre la nostalgie et la soif de vivre.

Le valet traçait d'étranges graphes dans le sable. Il montrait l'endroit où nous étions et celui où nous avions été, ce qui comptait et ce qui n'avait aucune importance, ce qui était arrivé et ce qu'il en resterait au moment de s'en souvenir. Felix aimait cette proximité. Le sens, c'est l'absence de sens. Ne pas croire, c'est exister. Douter, c'est être. Les sentences pleuvaient. Et elles révoltaient.

 

Chapitre V

 

Quelqu'un dit que le valet mourrait un jour d'un coup de couteau dans le dos.

Ce temps n'appartient pas à la mémoire, mais à la rumeur. Les personnages sont tracés jusqu'à la ressemblance, puis plus rien, la cohérence prend la place de l'impression, la perspective celle des coups de cœur, on reconnaît au lieu de se souvenir, cette part de mensonge, infime et impossible à fixer, est l'épicentre des séismes psychiques qui secouent l'existence jusqu'à la mort de l'être qu'on a été et qu'on ne sera plus, ou bien la mort ne tue rien que le corps d'un fou, d'un illuminé, d'un fanatique, d'un sectaire ou seulement d'un malheureux.

Il y eut d'autres étrangers. Ils se ressemblaient tous parce que c'était la mère de Felix qui les choisissait. Et il ne le savait pas. Être le fils naturel de l'un d'entre eux était une idée vertigineuse. Il fallait y croire tout de suite. Et quand l'étranger mourut, non pas d'un coup de couteau, mais à la suite d'une chute qui lui avait tordu le cou sans le faire saigner, Felix se sentit orphelin, il n'éprouvait aucune tristesse (son frère lui avait dit que cette mort ne pouvait pas l'affecter), il réfléchissait toute la journée et la nuit, il se réveillait parce que le rêve lui proposait la résolution de l'énigme, un jour même il dit à son frère : jure-moi que ce n'est pas toi qui les as tués.

Le frère jura. Il ne tuait pas les amants de leur mère. Il était trop malade pour ça. D'ailleurs sa faiblesse l'effrayait maintenant. Il y pensait tout le temps. Il ne souffrait pas grâce à l'opium mais l'opium ruinait son esprit.

— Il y a deux manières d'écrire un poème, confiait-il à Felix : ou bien les vers se suivent et se ressemblent, poème du temps qui passe ; ou bien les vers ne ressemblent pas au temps, et le personnage apparaît, poème du désir.

C'était très théorique et il n'arrivait plus à y réfléchir ni surtout à mettre en pratique une théorique glanée sur le chemin qui le conduisait à une mort prochaine au lieu de lui promettre des voyages. Felix s'embrouillait. Le garde l'avait embrouillé, les personnages l'avaient embrouillé, il parlait au prêtre exactement comme s'il s'adressait directement à Dieu, tenant l'idée avec des pincettes, capable d'un agenouillement douloureux et pensant à une discipline encore plus dure et plus définitive, le prêtre connaissait l'histoire, l'histoire ne l'intéressait pas, il voulait seulement savoir si Felix avait quelque chose à se reprocher qui dépassât les compétences de la confession. Felix revenait sur des points de l'histoire qui n'avaient plus de sens au moment de les raconter et le prêtre grattait la grille du confessionnal dans un geste d'impatience qui ne réussissait pas à mettre fin au soliloque de Felix, il lui dit : tu es un enfant et tu mélanges tout, Felix dit : il les a tués tous les deux, de cela on peut être sûr.

Le prêtre grimaçait comme s'il était sujet à une douleur dont il connaissait le remède.

— Ce que tu affirmes est très grave, dit-il, tu ne peux pas mentir pour accuser un mort.

Qu'est-ce que cela voulait dire ? Le frère était mort parce que je ne l'avais pas tué comme ils prétendaient malgré les signes évidents de l'accident fortuit mais il était mort parce qu'il avait tué le père de son frère cadet et celui du frère qu'il ne voulait pas avoir, s'il vivait aujourd'hui il tenterait de tuer le père du frère que je vais avoir parce que ma mère le désire et que mon père n'a jamais pu avoir d'enfant.

Mais Felix se taisait. Il entendait les pas de l'oncle sous le porche. Il ne dirait rien de plus. Personne ne lui arracherait ce morceau de réalité. Le garde avait torturé le potier, le fermier et le contremaître. On les a entendus crier toute une journée. On avait fermé l'église et à l'intérieur de l'église on n'entendait plus rien, viens avec moi, avait dit le prêtre à Felix et il lui avait donné un cierge à baiser et à allumer, Felix obéissait aux lois depuis toujours, le cierge une fois dressé le prêtre avait lu un psaume qui en disait long.

— Tu ne peux pas te taire, disait-il.

Quelqu'un entra dans l'église.

— Ce que tu sais n'a pas d'importance, dit le prêtre, c'est ce que tu as fait qui compte, comprends-tu ?

Il fallait comprendre que le pardon est un effet de la compréhension. Felix avait maigri. Il avait cherché l'opium et ne l'avait pas trouvé.

— Tu inventes des histoires, lui avait reproché le prêtre.

L'oncle avait pris l'enfant par la main.

— Laisse-moi l'emmener, avait-il dit au père de Felix qui reconnaissait à voix basse qu'il était incapable de protéger son fils de l'hystérie de sa mère et de la perversion du prêtre.

Le garde avait d'autres chats à fouetter. Il réglait des comptes. Un matin, on aperçut le potier couché dans le parterre de fleurs que le garde cultivait à ses heures perdues. Le potier était nu et couvert de sang. On l'avait cru mort. La porte s'était refermée. Le prêtre ne savait plus quoi penser de cette confusion. On attendait la visite d'un magistrat mais il n'arrivait pas. À l'auberge, sa chambre était prête. On connaissait ses habitudes, la branche de romarin pendue à la fenêtre, les fleurs de lavande dans un vase de verre afin qu'il pût surveiller la transparence de l'eau, le livre ouvert sur la table de chevet, peut-être une concordance, il ne lisait pas autre chose en dehors des textes de la loi. Le garde avait jeté un œil ironique dans la chambre. Il ne s'était ni rasé ni baigné depuis plusieurs jours.

— Tu es mon témoin primordial, avait-il dit à Felix.

Il voulait venger la mort du frère. Ça aussi c'était compliqué. Felix n'avait plus peur. Cette complexité le sauvait. Son père ne savait plus ce qu'il devait penser.

— Ne pense plus, avait dit l'oncle, ils vont le rendre fou, laisse-moi l'emmener !

Mais le père de Felix ne se décidait pas. D'ailleurs, la décision ne lui appartenait pas. Elle seule pouvait le dire.

— Tu n'as pas besoin de réfléchir, avait dit le garde à Felix, parle sans te soucier de ce que tu dis, je saurai ce qu'il faut savoir, mais Felix refusait de parler au garde exactement avec la même force qui l'empêchait de parler au prêtre.

— Elle le tuera ! s'était écrié l'oncle.

C'était comme une sentence. Pourquoi cette préférence, cet aveu de préférence maintenant qu'il manquait deux êtres essentiels à son existence de maîtresse du jeu ? Le père de Felix, le père du futur frère de Felix, le frère de Felix, et même le père du frère passé de Felix lequel ne pouvait pas être celui qu'elle avait épousé. Le prêtre était horrifié. Comment un enfant pouvait-il tenir de pareils raisonnements ? Il entrouvrit la grille pour regarder le masque de Felix. C'était le diable. Un diable affligé d'enfance, doux et triste, pitoyable. Il referma la grille. Felix n'avait pas levé les yeux.

— Souviens-toi, dit le prêtre.

Felix s'efforçait de retrouver la cohérence des récits qui compliquaient absurdement son enfance. Il ne pouvait plus parler. Le prêtre se mit à prier à voix basse. Les diables défilaient dans sa bouche. Cette énumération n'épuisait pas le sujet. Felix écoutait. Il était presque tranquille maintenant. Quelque chose se terminait malgré lui mais avec lui.

— Qu'il avoue ! avait dit son père.

L'oncle était scandalisé.

— Qu'il oublie si c'est possible ! avait-il répondu.

— Elle ne lui pardonnera jamais ! avait encore dit le père de Felix.

L'oncle avait ajouté : il n'y a peut-être rien à pardonner.

On ne parlait plus ni du potier ni du contremaître ni du fermier. Felix vit passer le Juif. Il portait une redingote et semblait ne pas vouloir se coiffer du chapeau qu'il tenait dans son dos. Qu'est-il pour moi ? Il réfléchit. C'est le père du père de mon frère futur, donc son futur grand-père. Il n'est rien pour moi. Le père de mon frère passé et mort (par accident) n'est rien pour moi non plus. Elle seule peut tout expliquer.

Elle avait dit tranquillement à l'oncle : mais non, je ne suis pas enceinte ! Mais elle l'était. L'oncle ne s'était jamais trompé. Il l'avait traitée de garce et elle ne s'était pas révoltée. L'esprit de Felix travaillait sans cesse. Il accumulait les anecdotes, les conversations, les portraits même. Son père, dilettante craintif et fugace, observait peut-être judicieusement qu'on ne pouvait pas comprendre Felix si on ignorait, au moment où l'on avait affaire à lui, sur quel plan il se situait, son esprit était une construction par plans et il était nécessaire de savoir lequel était en usage sous peine de ne rien comprendre à ses réponses et encore moins à ses questions, et même personne sauf lui ne s'était rendu compte qu'on l'avait finalement réduit à cette existence inquisitoire, il se flattait assez facilement d'avoir accès à ce temple d'obscénité et de mélancolie, comme il l'appelait, nommant à la fois le corps et l'esprit de celui qui, pas plus qu'un autre, ne pouvait pas être son fils.

Mais il était peureux, fragile et prompt à se renier, pensait Felix. Le premier plan, le plus important peut-être, était celui où un voyageur devenait le père de l'enfant que la mère de Felix attendait en prétendant qu'il ne remplacerait jamais celui qui venait de disparaître, autre plan difficilement distinct du premier, mais Felix était capable de cet effort, mis à part quelques incohérences inévitables dues essentiellement aux mauvaises dispositions de sa mémoire (qu'il héritait de sa mère), il parvenait généralement à s'y retrouver, les transparences de la confession, qui révélaient le plan où le frère mourait par accident, n'affectant que les ombres d'une enquête, menée conjointement par le garde et par un magistrat, qui prétendait apporter une solution convaincante au problème posé par la mort, non pas du père de l'enfant que portait la mère de Felix, mais par le même homme réduit à ce qu'il représentait aux yeux des autres et plus particulièrement de son père. Le frère de Felix mourut l'année suivante. Un an passa entre l'enquête et la confession. Et Felix était le seul à savoir que la justice avait finalement condamné des innocents et que d'autre part il avait menti au prêtre, ces deux événements ayant eu lieu à peu près en même temps.

Le troisième plan auquel pensait le père de Felix ne devait ses incertitudes qu'à l'âge auquel l'enfant les avait vécues. Il y était question d'un père qui pouvait être le sien. Il avait du mal à se souvenir de ce visage. L'existence d'un cirque était peut-être une invention ou du moins avait-il peut-être inventé la relation de ce père supposé au cirque dont il ne pouvait pas se souvenir. De ce cirque pourtant, il parlait avec volubilité. Il connaissait tous les personnages. Ils avaient existé. Il les reproduisait avec précision. Son père était horrifié mais n'en laissait rien paraître. Sa mère disait mais enfin de quoi parle-t-il comme si elle n'avait pas reconnu ni les lieux ni ce qui s'y était réellement passé. La seule photographie avait été brûlée au cours d'une crise de nerfs. Elle avait fixé le nom du cirque et de son propriétaire. Les quilles avaient été immobilisées dans le ciel blanc, mais en fouillant le détail de cette réaction chimique, on voyait qu'elles étaient attachées à des fils qui descendaient du même ciel. Le brûlement de cet instant faussement rejoué n'avait été précédé d'aucune cérémonie et ensuite le calme était revenu, Felix avait complètement oublié qui avait jeté la photographie dans le feu.

Un autre plan était possible, il précédait tous les autres et ne contenait rien. C'était la question : qui est le père de mon frère passé ? Il ne la posa jamais. Son propre frère n'y répondait pas. Il disait : puisque je ressemble à notre mère et que tu ressembles à celui qui n'est pas notre père. Et il traçait le graphe dans le sable, impératif et joueur, satisfait aussi, caressant la joue brûlante de Felix qui pensait devenir fou, son père avait dit : ma fille veut m'oublier et il avait ajouté à la confusion.

Le temps s'était même arrêté pendant quelques années. On avait surveillé de près sa croissance. On l'exposait au soleil, couché sur le ventre et frictionné d'eau-de-vie. Il s'exprimait peu. Le frère qu'il attendait était mort-né. Il en conçut un réel chagrin, seule sa mère douta de sa sincérité. Mais il aimait souffrir pourvu que ce fût elle qui le blessât. On avait enfermé le corps (mais s'agissait-il d'un corps ?) dans un petit cercueil blanc. Une plaque de cuivre gravée indiquait que le corps était celui de l'enfant mort-né de Doña* le... On lui expliqua que cet être n'avait pas eu une existence valide. Ce défaut de validité (aux yeux de tous) justifiait qu'on ne lui accordât aucune importance. Le médecin annonça à la mère de Felix qu'elle ne pourrait plus avoir d'enfant. Elle s'effondra.

L'oncle revint parce qu'il croyait qu'elle était sur le point de mourir. Elle se rétablit pendant son séjour. Avant de s'en aller, il discuta fermement l'avenir de Felix mais il s'en alla sans lui. Puis le temps se remit en marche. Felix se plaignait de douleurs dans les genoux et il digérait mal, déféquant beaucoup et vomissant trop. C'était l'air, avait dit le docteur, la poussière de l'air, elle crucifie les débiles. Felix ressentit d'un coup cette débilité. Il cessa de lutter. On procéda à des lavements qui l'humilièrent, on lui refusa l'opium dont il se souvenait, sa nudité, exposée au soleil ou baignée dans les eaux mortes du torrent, se détacha de lui au point qu'il n'éprouva plus aucun plaisir. Son esprit gagnait du terrain.

— Il devient fou, avait dit l'oncle.

Sa mère avait haussé les épaules. Elle allait encore en robe de chambre mais se parfumait et se coiffait. Son père dit qu'il avait cru devenir fou dans sa jeunesse. Mais ce n'était pas son père. Même s'il prétendait être le père d'une mulâtresse. Il était revenu enchanté d'un voyage en Amérique et quelques mois plus tard il y était retourné, l'enchantement avait résisté aux injures et aux menaces, il revint encore une fois et oublia d'embrasser Felix. Comment ne pas les haïr ? Et comment aimer les autres ?

Il lut des livres invraisemblables. À cette époque, le personnage était tout. Tout devenait le personnage de son auteur. Même les lieux. Il croyait les violer. On était grandiloquent, minutieux, on s'égarait rarement, les affluents du récit devenaient fleuve, et le fleuve roman. On arracha des pages qui nuisaient à l'ensemble. Le prêtre était un arracheur de pages assez acharné, le précepteur était convaincant, la mère se trompait sans daigner reconnaître ses erreurs, et le père, touché par le bonheur biologique, prenait le temps de lire, certes, mais sans donner son avis. Felix retrouva des pages, il en tourna d'autres sans les lire. Il s'ennuyait. Il perdait patience. Mais sur le fil de quel temps ?

Il ne voulait pas grandir, il rapetissait, entrant même dans les chaussures de l'année précédente où ses pieds finissaient par saigner, on s'en rendait compte à temps parce que sa nudité était disponible. On le déshabillait deux fois par jour. Il pouvait difficilement cacher les traces des douleurs qu'il s'infligeait. On le résonnait, mais c'était autant de raisons de devenir fou. Son passé était constitué de plans transparents qu'il traversait pour se reconnaître tel qu'il se voyait dans le miroir du lendemain, si tout son futur n'était qu'une journée de plus, infranchissable et fidèle. Il négligea ses études. C'était une autre expérience. Ne pas savoir. Se contenter de la surface et des glissements. Il trouva l'opium. Il en abusa jusqu'à l'épuiser. À une question de son père, il répondit à peu près de cette manière, d'abord péremptoire : je suis... puis obstiné : Je... puis conscient qu'il venait de détruire ses dernières défenses : vous... Il se coucha en songeant à cette ironie.

— Je suis biologique, avait-il voulu dire. Nouvelle folie. L'amour consistait en ceci : aimez-vous. Quelqu'un parlait. Quintessence de l'homme.

La négresse était ravissante. Il ne pouvait pas lui ressembler. Le portrait était exécuté au fusain. Beaux noirs superposés jusqu'à l'anéantissement du papier. Il avait disparu. On le chercha. On le découvrit dans sa chambre. Pourquoi elle ? Je ne sais pas. Sa mère l'envoya fouetter dans l'écurie. Le valet fouetta la mangeoire. Il attendait, nu et impatient. Le lendemain matin il vit le valet dans le carcan. Il buvait de l'eau et mangeait un morceau de pain. Il ne s'arrêta pas.

Je suis perdu si personne ne veut de mon corps, pensa-t-il en entrant dans le salon où son père sommeillait. Il ne s'était pas couché. Il ouvrit les yeux, puis les referma.

Où est l'opium ? Maintenant le passé lui revenait par fragments. Le garde, en son temps, y avait découvert les actes d'une tragédie qui se termina deux fois, la première quand on garrotta le potier ou le contremaître, il ne se souvenait plus, la seconde avec l'enterrement du frère futur à qui on avait refusé les clés du paradis, comme si on les possédait, comme si, par délégation, on avait ce pouvoir sur les autres. Entre-temps on l'emmena voir les bagnards, les Tristes qu'on embarquait et qui ne quittaient rien, lui expliqua-t-on. Puis l'existence le conduisit au bord de la fosse où le cercueil se posait sur un autre cercueil. Pas de nom. Peut-être une date. L'air était chargé de la fumée de la pipe d'opium. Il s'évadait comme il pouvait. Il sortait définitivement d'une tragédie pour entrer dans le trantran de la vie, avec la différence, par rapport aux autres, qu'il ne formait aucun projet, il n'exprimait aucun désir, même sa conversation était obscure et blessante. Le commun des mortels, une fois sorti de la tragédie de l'enfance, se donne à son effort de défragmentation en pèlerin obstiné et fidèle. Felix semblait cultiver la paresse, il fragmentait le fragment, se préparant un autre infini, et la langue menaçait de lui manquer. On disait quelquefois qu'on ne l'avait pas compris ou qu'on ne le comprenait pas, selon qu'on expliquait son impuissance ou sa peur, il n'avait affaire qu'à des impuissants et des lâches, il les méprisait si c'était possible, sinon il tentait de les oublier. Son champ d'action se réduisait, le condamnant, non pas à la solitude, mais à la famille, ou à ce qui en tenait lieu, il connaissait par cœur l'arbre généalogique, ses doutes, ses certitudes, géométrie nécessaire au récit, il ne tenait qu'à ce récit, à ses noms, aux fornications, aux douleurs de l'enfantement, des agonies terrassaient, d'autres promettaient la lenteur, jusqu'à se confondre avec la vie même qui était le plus souvent pur produit de son imagination.

On l'enferma. Il ne voyait que son confesseur, une fois par semaine, un médecin qui ne connaissait pas l'Amérique, il lui parla de l'Amérique qu'il ne connaissait pas lui-même, l'autre l'écoutait. Le confesseur le visitait deux fois par jour, à l'heure des repas. Ils mangeaient des pâtés. Sans ustensile.

Il vivait nu dans une chemise, il pouvait entortiller la chemise et tenter de s'étrangler mais il ne voulait pas être son propre bourreau, il ne voulait pas mourir nu, il y avait d'autres raisons, quelles raisons ? lui demanda le médecin.

L'Amérique. Elle lui était promise. Mais le frère qu'on destinait aux terres d'Espagne était mort et celui qui n'avait pas vécu avait peut-être emporté un secret dans sa tombe.

— Quel secret ? demandait le confesseur.

Felix immobile, prostré, on soigna même un début de paralysie faciale.

— Tu veux de l'opium ? Il y avait une fenêtre au ras du plafond, inaccessible.

C'était l'objet de sa prostration. Il n'y avait pas de ciel dans la fenêtre. Raison de son immobilité, il attendait. La chambre était un être qu'il habitait. Le docteur lui donna raison. Le confesseur expliqua longuement pourquoi il croyait plutôt à une juste juxtaposition des êtres. Cette humanité mosaïque n'avait pas l'approbation de Felix. L'être habite l'être, comment exister sinon ?

On le laissa délirer. Puis on le sortit dans le parc, attaché à une litière portée par deux valets masqués et gantés. Les arbres lui parurent gigantesques. Il avait oublié le parfum des fleurs. Le temps était à la pluie. On se réfugia plusieurs fois sous le couvert.

— Où sommes-nous ?

Les masques se déridaient pour rire. Voulait-il aller jusqu'à l'étang ? On s'abriterait dans les niches de la muraille si une averse les surprenait.

— Oui.

Ils trottinaient, allègres et bavards, ayant jeté le masque. L'étang était presque entièrement couvert de nénuphars en fleurs. Était-ce l'été ? Le bonheur commençait par cette tranquillité qui était un don de l'homme à l'humanité malade. Le ciel se dégagea. Il s'en prit à la gravité terrestre. Sa cohérence fascinait. On ouvrit un torchon pour découvrir un morceau de jambon et une tranche de pain. On humecta ses lèvres.

— Veux-tu de l'opium ?

Il eut peur de s'endormir.

— Où irons-nous ?

Ses poignets et ses chevilles étaient liés à la litière. Il pissait dans un tube. Priape le visitait à cette heure. Métaphore. Qui désirait-il ? L'amour naît de ce désir ou le désir de l'amour ? Pauvres questions. Il le reconnaissait. Il y eut d'autres promenades. Il regardait les statues. Il était fasciné par les voûtes et les arcs-boutants. Il calculait les distances, survolait les géométries, de temps en temps l'observation d'un insecte le tranquillisait, ou bien il était effrayé par le vol de l'oiseau, son propre corps devenait dur, noueux, impénétrable, aveugle et douloureux.

— Je ne suis pas chez moi, disait-il et on lui demandait s'il voulait rentrer chez lui maintenant qu'il savait où il n'était pas, ce qui ne répondait pas à la question de savoir où il était, ni pourquoi il y était, ni comment il avait atteint ce lieu.

Pourquoi avait-il oublié ce voyage ?

— Vous ne sortirez pas de moi avant de vous être expliqué !

Le confesseur s'approcha.

— Reconnais-tu ces diables ?

Il giclait l'eau bénite. Le docteur seringuait l'anus. On extrayait les mots de sa bouche. Beaux draps de l'aventure mentale. Il se mordit la langue. On lui arracha les dents. Puis le soir venait. Il entrait à l'improviste et de plain-pied dans un des actes de l'enfance. Un personnage l'accompagnait dans ces pérégrinations. Il ne le voyait pas. Il savait que c'était lui. L'enfant qu'il avait été le savait aussi. Ce qui est influait sans doute sur le contenu de son texte. L'enfant ne le voyait pas non plus mais il voyait l'enfant si ce n'était plus lui, ce qui arrivait dans les moments extrêmes, quand le cri prenait la place de l'enfant, le cri de bonheur comme le cri de désespoir, l'enfant criait à la limite de l'enfance, il fallait se boucher les oreilles pour traverser l'enfance qui devenait silencieuse et lente, ce n'était qu'une sorte de rêve avant le rêve, le sommeil y mettait fin comme l'éveil achevait le rêve, beaux moments où l'on n'est plus soi-même.

On lui montra les autres. Le temps avait sensiblement passé. Il traversa le réfectoire. Il ne marchait pas. Il était assis sur un fauteuil roulant. Devant lui, la roulette tournait dans tous les sens. Le sol était recouvert d'un pavé aux interstices d'herbe.

Les autres existent. Ils se reproduisent. Même langue dans même bouche. Même regard sur des mondes qui se ressemblent jusqu'à l'infini. Confesse-toi. Guéris. Voyage. Avoue l'assassinat. Reconnais ta fragilité. Obéis à leurs désirs. Ce n'est pas plus compliqué.

Il ne reconnaissait personne. On l'attabla. La soupe fumait, augmentée d'yeux et de vortex. Il aspira dans le tube. On lui montra la cuillère. Que restait-il de cette coordination ? Le pain fut élevé à la hauteur de ses yeux, puis rompu et porté à sa bouche en plusieurs fragments qu'il mâcha consciencieusement.

— C'est bon ?

Il ne regardait pas les visages.

— Pourquoi ce silence ?

Des mains déposèrent l'offrande d'une viande qui saignait.

— Sais-tu quelque chose ?

Le couteau séparait un nerf. L'assiette se remplissait lentement de ce sang cuit à point, inondant même les légumes entortillés comme des mèches de cheveux, le couteau avait disparu. La viande aussi était agréable. On portait le verre à ses lèvres.

C'est mieux. Calme. Style. Cette patience de bachelier. Ce tourment réduit à une larme au coin de l'œil, perle rare du langage de l'aveu.

Il rota. Il voulut même renouer la serviette. Il l'enfila et fit le nœud. On lui montra son tiroir. Il déposa la serviette et le tube. Une main déposa encore la cuillère.

— La clé ?

Il n'y avait pas de clé. Pas de collier autour du cou. Le fauteuil cahotait en même temps. Arrivé au pied de l'escalier, on rangeait le fauteuil contre le mur et on lui demandait s'il pouvait se servir de ses jambes, il n'avait rien aux jambes, il se comportait comme une hystérique.

L'offense le tétanisait. On le portait jusqu'à sa chambre. Un lit, une chaise, une table et l'agenouilloir qui était un bien familial, il l'avait reconnu dès le premier jour, tandis que la cuvette l'avait intrigué et même angoissé pendant de longues semaines. Il l'avait finalement reconnu. S'agissait-il d'être sage ? Il regrettait l'absence des miroirs. Se voir était un privilège. Il y avait les yeux des autres mais ils s'esquivaient. La fenêtre sans ciel lui apportait les bruits du jardin où l'on binait. Il expliquait sa solitude pendant ces heures. Assis sur la chaise et regardant le dessus de la table. Il avait conscience de s'éloigner. Il voyait clairement ces territoires de l'autre. L'autre parmi les autres. Une étrange humidité l'environnait. Il était interdit de s'éterniser sur le pot de chambre. Cette colique l'humiliait. Une fois par semaine on lui coupait les ongles et les cheveux. On ne le douchait pas, on l'épongeait. Dans la chambre se mêlaient les relents de colique et la fragrance des lavandes dont il se souvenait. La rivière torrentielle était gravée dans sa mémoire. Les mimosas du chemin... Le confesseur appréciait ces évocations, le docteur y cherchait une biologie. Le confesseur lui apportait une bible qu'il pouvait feuilleter mais il ne la laissait pas. Les bocaux du docteur finirent par se ressembler tous, ils contenaient des fragments de la même aventure, il pouvait approcher ses yeux si c'était nécessaire à sa mémoire, le docteur aimait qu'on lui posât des questions pertinentes, il ne le voyait qu'une fois par semaine, il avait le temps d'y réfléchir, peu importait que la question fût finalement pertinente ou stupide, l'important était de réfléchir aux questions qu'il avait suggérées. Exercice de style. Il ne s'en tirait pas trop mal, s'améliorant même de semaine en semaine, le docteur promettait de promettre s'il continuait sur la voie de la sagesse. Il ne s'agissait pas d'autre chose.

— Ai-je bien répondu à la question ?

Les pages de la bible ouvertes presque toujours au livre des psaumes relevaient plutôt d'une pratique constante de l'humanité, revers de la sagesse. Les questions intriguaient. On n'y répondait pas. On citait, fourrageant le volume pour retrouver la citation, et la trouvant à la fin, à une virgule près. On lui montra les chambres de l'étage au-dessus. Le couloir était moins sommaire. Il fut pris de vertige avant même d'avoir vu la chambre qu'on lui promettait s'il était à la fois sage et humain. Il avait consenti à marcher. Il les suivait. Ils ne marchaient pas plus vite que lui mais ils avaient pris de l'avance, comme s'il était nécessaire qu'il les suivît à une distance qui devait avoir son rôle à jouer. Il était atteint de mollesse. Il se désarticulait.

Il descendit l'escalier sans se plaindre du vertige qui le privait de la parole. Il atteignit le palier. Il ne put s'empêcher d'exprimer son soulagement. On se retourna. Il souriait. Il lâcha la rampe en même temps et il les rejoignit. Ce n'était pas plus difficile. Franchir la distance. Et d'abord avoir conscience que ce qui apparaît comme une distance est réellement une distance, d'où l'intérêt du franchissement. Ce raisonnement les étonna un peu. Il découvrit le couloir. Beau plafond de plâtre bleu où l'on distinguait encore le rose des personnages. Fenêtre sur cour, hautes de la hauteur du mur qu'elles perçaient de loin en loin, on ne pouvait en toucher les carreaux à cause du barreaudage, certaines étaient ouvertes, c'était l'été. De l'autre côté, les portes fermées à double tour, sauf une qu'on l'invita à pousser. Il entra le premier. Il marchait sur un tapis. Il y a la fenêtre, les barreaux, le jardin, le ciel. Il suffoquait.

C'était facile. Et ils tenaient leurs promesses. Et encore, il n'avait pas vu l'étage du dessous. Il le verrait. Le temps doit passer. Certains le mettent à profit pour l'étudier. D'autres y guérissent de leurs maux. Un peu grâce aux premiers. Et parce que Dieu est Dieu. Le reconnaissait-il ? Même les fous sont hypocrites à l'heure d'améliorer leur quotidien. Mais il avait renoncé à les tromper. Ils en étaient convaincus. Il ouvrit la bouche comme s'il allait leur demander quand ils pensaient lui permettre de vivre à cet étage. Étage. Il vit l'édifice tout entier. Tour de Babel. Ils étaient libres d'en pratiquer l'interminable escalier. Il songea soudain qu'il y avait peut-être d'autres étages au-dessus de celui qu'il habitait depuis un temps qu'il était incapable de mesurer. La bouche demeura un moment grande ouverte puis elle cracha le fiel, un jet noir atteignit l'œil du confesseur et tacha la boutonnière du docteur. Ils reculèrent.

Il n'avait pas crié, certes. Mais ce fiel ! Ce foie encore malade. Ces indigestions chroniques, celle du matin, celle de midi et celle du soir. Felix referma la bouche. Maintenant le fiel l'empuantissait, sa langue se convulsait, pourtant il ne tentait rien pour se sortir de ce cloaque, il tendait ses mains en signe d'excuses, une fétidité jaune perlait aux commissures de ses lèvres, on regardait ses yeux mais il les avait fermés. Il ravala le fiel et le cri. Pouvait-il expliquer ce qui lui arrivait ? Ses lèvres se retroussèrent. Il avait des dents jaunes.

Pourquoi avait-il cru à la réalité de cet arrachement ? Pourquoi ne répondait-il pas aux questions ? Pourquoi était-il incapable de situer l'origine des questions qui pouvaient être les leurs ou simplement celles qu'il se posait parce qu'il avait peur de ne pas y répondre ?

Le docteur l'auscultait. Il avait l'œil jaune. Son lorgnon exagérait les rides des paupières. Il fixait la narine où il avait introduit une pince. Une douleur frétillait vaguement dans le cerveau de Felix.

— Qu'est-ce que c'est ? demandait le confesseur.

Felix savait trop bien ce que c'était.

— Une confession ? demandait encore le confesseur.

Felix renifla. Il y avait longtemps qu'il ne reniflait plus. Le docteur étala la feuille sur la table. C'était un petit carré de papier de soie. Page 1. On chercha la page 2. On la trouva dans le conduit de l'oreille droite. Celui de l'oreille gauche ne contenait rien. On s'attendait à des révélations décisives du côté de l'anus, mais il était vide. On explora vainement toute la surface. On fouilla dans la broussaille des cheveux. On arracha une dent douteuse.

La confession de Felix tenait sur deux pages et elle était inachevée. Au procès qui eut lieu dans le bureau du docteur, on lut lentement le contenu des deux pages. On était silencieux, presque solennel. Il y avait là la mère de Felix, en habit du dimanche et coiffée d'un béret, le père de Felix avait renoncé à ses devoirs de père, le confesseur souriait, le garde était couvert de la poussière du chemin et il tenait ses éperons à la main, le docteur présidait derrière un bureau, penché cérémonieusement sur une loupe qui agrandissait l'écriture microscopique de Felix. Le bougre s'était évertué, avait dit le garde en observant les deux carrés de papier.

— Saurons-nous jamais ce que signifient ces pattes de mouche ? avait murmuré le docteur.

On fit venir le prévenu. Il était revêtu de la robe prétexte. Ses genoux tremblaient. Il demanda où était son père. Il ne s'adressait à personne en particulier. Le garde donna un coup de pied dans la sellette qui valsa.

— Assieds-toi !

Felix prit place. Il cachait ses mains. On lui demanda ce qu'il cachait. Il cachait ses mains. On lui demandant ce que cachaient ses mains. Il les montra. Elle cachait le tremblement de ses mains. Il avait un peu honte. Son regard fuyait. La loupe grossissait l'œil du docteur.

— Vas-tu nous dire ce que cela signifie ? susurra le confesseur.

Il était question de trahir le sens et non plus de s'en excuser. Felix remit les mains sous ses fesses. Il avait envie de vomir. Ce n'était pas le moment. Le docteur lut la première syllabe.

— Gak !

— Qu'est-ce que cela veut dire ?

Au-dessus de sa tête, la nudité du Christ devint tragique.

— Oui, dit le confesseur, qu'est-ce que tu as voulu dire ?

Le garde se leva pour se détendre les jambes.

— Vous m'avez fait venir pour rien, dit-il au docteur.

Il tourna autour du bureau. Les carrés de papier voletèrent un peu. La loupe les emprisonna.

— Veux-tu lire à ma place ? demanda le docteur.

Felix ne trouvait pas la force de dire non. On amenait la page 1 sur un plateau.

— As-tu besoin de la loupe ?

Comment avait-il pu produire une écriture lisible malgré sa réduction ?

— Je ne sais pas, dit-il.

— Tu as voulu dire quelque chose, qu'est-ce que tu as voulu dire ?

— C'est bien écrit mais ça ne veut rien dire pour nous. Explique-toi !

Une explication ? Cette attente des autres. Que savent-ils déjà ? Par où commencer ? Ils pouvaient le vider de ses vomissures et de ses excréments. Ils pouvaient même le vider de son sang, de son air. Ils le videraient de ses entrailles pour le momifier une bonne fois pour toutes.

Le Juif faisait les cent pas dans le couloir. Il avait ouvert une fenêtre parce que l'air était irrespirable. Il réclamait justice mais son regard était celui d'un assassin. Felix avait le regard d'un ange ou d'une bête, comment savoir ? On l'avait immergé plusieurs fois dans l'eau glacée de la baignoire. Il ne craignait que la mort. Comment le pousser à cette extrémité et lui promettre en même temps la vie et ses avantages ? On le fouetta avec des verges de lauriers. C'était tout ce qu'on pouvait raisonnablement lui infliger. On lui montra les diables des murs de l'église. En reconnaissait-il au moins un ? Ce diable lui avait-il inspiré cette langue incompréhensible ? Lui arrivait-il de la comprendre ? L'arbre généalogique révélait-il des tentatives d'occulter le mal qui détruit à petit feu cette famille dont il est le dernier rejeton ? Comment se compliquait cet arbre généalogique et qui le compliquait, pourquoi, comment trouver ces mots ?

La loupe s'ajusta au carré de papier. Il avait utilisé une loupe pour écrire ce texte insensé. Où avait-il déniché une plume assez fine pour obtenir ce mystère ? Felix ne répondait à aucune question. La pince tritura la chair de son épaule.

— Gak ! fit-il.

On attendit la deuxième syllabe. La pince ne réussissait pas à l'arracher. Se souvenait-il de la faux immense qui sert de voûte à l'enfer peint sur le mur de l'église ?

— Oui.

Se souvenait-il du fil et des gouttes de sang ?

— Oui.

Voyait-il encore les fragments de corps tomber dans le fond des entrailles de la Terre ?

— Oui.

Comment expliquait-il l'existence des volcans ? Comment expliquer l'anéantissement de la couleur et de la lumière dans l'objectif du télescope ? Se souvenait-il de ces leçons ?

— Oui. Oui !

La pince lui arracha enfin un cri.

— Gak !

Le silence coula.

— Nous sommes fous ! s'écria le garde.

Il ouvrit la fenêtre.

— Pourquoi voulons-nous savoir ce qui n'a peut-être aucun sens ? dit-il.

La tête du juif était apparue dans le judas. Il demandait où étaient les toilettes.

— A-t-il parlé ? dit-il quand on lui eut expliqué qu'elles se trouvaient à l'étage des toilettes des archives et des débarras.

Felix se souvenait de ce regard.

— Dans quelle situation tu nous as mis, avait regretté son père.

C'était la veille du départ. Un jour d'été. Il n'y en avait pas d'autres. Une ambulance attendait dans la cour. Les chevaux folâtraient dans le pré. Le chauffeur couchait dans l'écurie.

— Nous avons tout perdu, avait dit la mère de Felix.

Le père n'avait pas demandé à qui la faute, il s'était contenté de ne pas la contredire, Felix était attaché dans un lit où il mangeait, chiait et pissait, il devenait fou depuis qu'on l'avait attaché parce qu'il était fou. Mais depuis deux jours, il ne se plaignait plus. Une étrange tranquillité s'était installée dans son corps et elle affectait son esprit. L'enfant qu'il avait été était mort. Il était maintenant le futur de cet enfant. Pas facile de jouer le futur d'un enfant mort. Mais c'était pourtant ce qui lui arrivait. Il était d'abord devenu fou, c'est-à-dire qu'il était menacé par le silence. Ils n'y virent d'abord que du feu. Ils le trouvaient peut-être étrange. On lui reprochait des incohérences. On lui donna des leçons. Il ne s'améliorait pas. Au contraire, on se mit à noter une progression d'un mal qui pouvait être de la perversité. Mais ses crises de mélancolie démentaient à chaque fois le diagnostic. D'autres notations révélaient un bouffon. On l'affubla d'un bonnet. Il devint morose et cruel. Sa violence prenait le temps des douleurs qu'il infligeait aux marionnettes de son imagination. Il se couvrit la tête de terre. On recommença la cérémonie du baptême. L'eau le stigmatisa. Mais les cicatrices se résorbèrent. Il parlait d'un enfant, il montrait les murs et déchirait les draps. Sa semence était épaisse et froide. Il baisait le corps du Christ sans se brûler les lèvres et recevait ce même corps sans le reconnaître. Il ne savait plus son âge. On lui montra le corps d'une fille, on le frotta même contre elle, mais sans résultat.

— Es-tu un homme ? lui demandait-on.

Il répondait qu'il n'était plus un enfant et il se plongeait dans des méditations qui pouvaient être les responsables de son anéantissement, aussi l'empêcha-t-on de méditer et même on ne lui posa plus aucune question, de temps en temps une fille traversait la chambre et il lui demandait de s'en aller.

— Nous ne ferons rien sans vous, avait dit sa mère au prêtre. 

 


 

III

 

Chapitre VI

 

L'oncle arriva un vendredi après-midi. La diligence le déposa aux alentours d'un parc, près d'un escalier qu'il gravit une minute plus tard. Il alluma le cigare acheté le matin non loin du port dont il avait visité les bas quartiers. La brandade du déjeuner lui était restée sur l'estomac. Le voyage en diligence, qui avait duré quatre heures, le tourmentait encore. Il avait écouté une conversation au sujet de la Régente. Il ne s'en était pas mêlé. Comme on lui reprochait de ne pas risquer les sentiments que lui inspirait cette affaire d'État, il avait prétexté des acidités et montrait sa langue. On lui avait interdit de fumer à cause d'une dame qui portait un fruit. Il l'avait félicitée et le cigare était revenu dans la poche. On avait fermé les vitres à cause de la poussière et le volet de la voiture à cause du soleil. Il avait déboutonné son col de chemise et remonté un peu ses manches. On s'était arrêté à M* pour se restaurer. On n'avait pas eu le choix. On leur servit une brandade avec du vin coupé. Elle était exagérément aillée et salée. Il se plaignit et se fit apporter une bouteille de vin bouché. Il allait allumer le cigare quand le cocher est entré dans la salle à manger pour les héler. Ils étaient dociles et lents. Il les quitta après leur avoir serré ou baisé la main selon le cas.

La ville se reposait. Il entra dans le parc, tirant sur son cigare. Il avait un plan de la ville, marqué d'une croix à l'endroit où Felix filait du mauvais coton. Il élut un banc sous des arbres et ouvrit le plan.

— Vous êtes perdu ? fit un gardien en passant, traîneur de savates.

— Non, non, dit l'oncle, je sais où je vais.

Le gardien s'éloigna. Il s'était un peu arrêté pour renifler la fumée du cigare mais l'oncle n'était pas sympathique, il était marqué, comme le sont tous les gens de sa classe.

Il n'était pas loin. Il mémorisa les rues et remit le plan dans sa poche. Le gardien revenait.

— La ville a beaucoup changé ces derniers temps, dit-il.

L'oncle lui envoya une bouffée.

C'est un plan récent, dit-il.

Le gardien se rapprochait, environné de volutes.

— On dit que les plans ne sont pas tout à fait exacts, dit-il.

L'oncle haussa les épaules.

— Vous voulez dire peu conforme à la réalité ?

Le gardien grimaça.

— C'est à cause des guerres, des révoltes, des invasions, dit-il à toute vitesse.

— Qu'est-ce que vous en savez ? dit l'oncle.

La cendre tomba sur ses genoux et il l'épousseta. Le gardien s'était volatilisé. Avait-il l'œil sur le mégot ? Sans doute. L'oncle sortit du parc.

La traversée avait duré un mois et demi. Il ne s'était pas ennuyé. Il avait écrit le brouillon d'une étude sur le transport fluvial et tenu un journal qu'il avait l'intention de continuer si rien ne l'en empêchait. À l'heure qu'il était, ses bagages étaient sans doute à l'hôtel. L'hôtel aussi était marqué d'une croix. On lui avait assuré qu'il n'y avait pas plus d'une demi-heure de marche entre l'hôtel et l'hôpital. Moins en voiture. Il avait demandé un grand lit et un bureau à la taille de ses entreprises. Les hôtels le décevaient rarement. Il leur écrivait et attendait la réponse.

Il se rendrait d'abord à l'hôpital. Il y avait rendez-vous avec sa sœur. Un messager lui avait remis une lettre ce matin. L'enveloppe contenait un mot elliptique et le plan marqué de deux croix, l'une des croix était légendée : Felix, il fallait chercher le sens de l'autre croix dans le mot : hôtel. Il y avait aussi une mèche de cheveux dans le cas où elle serait morte entre-temps. Je suis ta sœur, après tout, écrivait-elle.

Felix se portait bien. Physiquement. On le nourrissait ou il se nourrissait, c'était selon son humeur. Elle appelait humeur les états de sa folie.

Tu ne le reconnaîtras pas. C'est un homme. Il porte de la moustache et fume des cigarettes. C'est nouveau et un peu féminin. Tu aimeras sa conversation s'il est bien luné.

Qu'avait donc à voir la lune avec cet enfant au corps démesuré et vieilli ? L'oncle avait chiffonné la lettre. Il regrettait toujours ces gestes d'impatience. Il avait égaré la mèche. Ou son for intérieur l'avait jetée par la vitre encore ouverte de la diligence. On avait peut-être surpris son geste. Se sentait-il épié ? Le froissement du papier avait éveillé l'attention. Il s'excusa. Il s'expliqua : mauvaises nouvelles. Sentimentales. Les affaires vont bien. Il s'enrichissait tous les jours. Le bonheur par accumulation. Le bonheur comme une échelle. On l'avait même invité à participer à l'élaboration d'un projet de loi. Il s'était montré pertinent et modérément en avance sur son temps. Pertinence et modération. À la place de l'invention et du génie. Dans le journal tenu fidèlement pendant toute la traversée (sept semaines), il s'était montré critique et audacieux. Il était en progrès mais le secret serait bien tenu. Felix serait peut-être le premier à ouvrir ce journal s'il (oncle) le lui léguait et s'il (Felix) jouissait de toutes ses facultés au moment de recevoir cet héritage avec mission de rectifier la mémoire des autres à l'avantage d'un oncle qui lui laissait tout, même le bonheur. C'était insensé, de le penser. Et de se complaire dans ce dialogue avec soi-même. Il vieillissait mal. Il avait l'air songeur et peut-être malheureux.

Une dame lui tendit une boîte de pastilles. Elle était arbre et l'arbre dont elle était la chair souriait pieusement à côté d'elle, secoué par les cahots, les hoquets, les... Il pinça deux pastilles à la fois. Elle rougit et retira la boîte avant que, par manque d'hygiène, il ne laissa retomber la pastille superflue. Il exécuta rapidement le geste d'emboucher et se mit à sucer consciencieusement. L'avait-il remerciée ? Il agissait en automate si c'était une femme qui le provoquait.

— C'est du réglisse, dit l'homme, un bois exotique.

L'embryon avait trois mois. Encore un mois et ils ne pourraient plus voyager. Le médecin était formel. Il se rendait à V* pour les os (les eaux ?). Ils aimaient la compagnie. Ils montrèrent l'effet du réglisse sur les dents. L'oncle consentit à ce sourire lui aussi. On se montrait les dents.

— D'autant, dit l'homme, que vous avez eu droit à deux pastilles.

La bouche de l'oncle s'élargit encore.

— Le double ! s'écria l'homme.

On en rit encore pendant cinq bonnes minutes. C'était grotesque. Il consulta le plan pour la seconde fois. L'homme posa un doigt sur une avenue.

— Nous arriverons par là, dit-il, et si c'est là que vous allez (le doigt était maintenant posé sur l'hôpital) il vous faudra descendre là (l'entrée principale du parc).

Il avait éludé la croix de l'hôtel. L'oncle referma le plan.

— Vous connaissez la ville ? demanda l'homme.

L'oncle y avait étudié l'agronomie. L'homme l'admirait maintenant. Il aimait la terre. Il y retournerait un jour.

— Nous y retournerons, rectifia sa femme.

Elle caressait son ventre. Fruit de l'erreur. Autrement décisif que le nez de Cléopâtre.

— Vous avez un malade ? demanda-t-elle.

— Felix ? fit l'oncle. Oh ! Ce n'est pas un malade.

— Ah ? fit l'homme.

L'oncle ne prenait plus le temps de réfléchir. Elle active mes ressorts, pensa-t-il. Elle avait un joli visage, quelque chose d'agréable envahissait le regard.

— Nous étudions les racines, dit l'oncle.

Il voulait dire que Felix étudiait les racines et que lui les cultivait, chacun son métier, nous devenons des spécialistes. Il inventa même l'intégralité du nom et des capacités et maîtrises de Felix. On admirait en silence ou on ne disait rien dans l'attente d'exprimer son admiration.

— Vous avez de la chance, dit l'homme.

L'oncle ne s'amusait plus. Il se décida enfin à déboutonner le col de sa chemise. Il consulta l'heure et étendit ses jambes contre la portière. Un mince filet d'air le rafraîchissait. Il ferma les yeux. Pourquoi ne trouvait-il pas la force de changer de vie ? Pourquoi cet attachement à la terre, au sang, à la nation peut-être ? Cette année encore, il perdait trois mois en voyage. Les neuf mois qui restaient avant le bilan de clôture ne lui ménageaient aucun moment de repos, il était impitoyable, envieux et possédait une parfaite intelligence de son métier, son insensibilité le mettait à l'abri des imprévus. Ce n'était pas ce qu'elle lisait sur son visage. Il aurait aimé arracher ce masque, avec elle, dans un embrasement de passions partagées, mais qui était-elle ? Pouvait-elle être quotidienne, ou bien apparaîtrait-elle à l'improviste, le donnant en spectacle sans l'humilier ? Il ne la cherchait plus. Il ne lui écrivait plus. Où donc avaient fini ces poèmes du désir ? Ces feux de l'adolescence, de loin en loin, mutilations de la mémoire, orgasmes ? Elle n'avait pas de visage ou elle en avait eu autant de fois qu'il la rencontrait. Parages obscurs de cette part de la réalité qu'il reste à posséder si l'existence a un futur et la mort un passé. Il lui ressemblait. C'était le même plaisir. L'unique conversation. Sinon les autres l'eussent convaincu qu'elle n'existait pas, qu'elle était le produit de son imagination ou pire, de sa faculté, qui ne le distinguait d'ailleurs pas des autres, de produire l'hallucination sur le fil d'une transe poussée au bout de sa fleur de peau. Corolle du corps. Heureusement, il avait toujours su se maîtriser en sa présence. Elle l'avait plus d'une fois surpris à l'angle d'une démonstration. Elle n'agissait que pour l'obliger à changer. Acide séduction de l'incohérence au service de la différence, mais il voulait leur ressembler, se mettre à leur niveau et les vider de leur substance, ne fût-ce que de leur argent et de leurs biens. Elle visait à l'appauvrissement, à la réduction mécanique, elle le menaçait d'anéantissement, s'anéantissant elle-même, sans doute avec lui et peut-être pour lui. Il résistait à ses avances, se condamnant à des orgies où les autres finissaient par lui ressembler, et il les quittait, insensible aux larmes, ne croyant pas à ce malheur, s'imaginant qu'il l'avait vaincue une bonne fois pour toutes, mais il la retrouvait, ou elle réapparaissait, il l'inventait peut-être parce qu'elle était nécessaire, il haïssait ce théâtre mais y revenait pour être joué par elle, elle le parodiait.

Tel était le mal qui fluait dans ces veines. Il ne se soignait pas. Elle lui tendit la boîte de pastilles et il s'excusa presque en même temps d'en avoir pris deux au lieu de celle qu'elle lui offrait parce qu'il venait de se plaindre d'un relent, mais elle retira la boîte comme si elle se défendait déjà contre une tentative de l'envahir pour la déposséder de son influence sur les autres hommes. Il lampa les deux pastilles. Elle n'avait rien dit. Porteuse du fruit, arbre né de l'arbre, inconsolable, inachevable, imparfaite, active.

— Vous connaissez le pays ? demanda l'homme.

La poussière s'accumulait sur la vitre.

— Nous nous arrêterons à peine pour déjeuner, dit l'homme.

Il avait déjà fait ce voyage. Il était seul à cette époque. Seul. Ce mot l'effrayait encore. Maintenant il ne se sentait plus seul avec elle. Il l'avait été. Il le lui avait dit et elle avait pleuré. Elle le reconnaissait. Elle aussi s'était sentie seule. Ils ne le seraient plus si l'enfant était leur bonheur. Ou ils seraient seuls tous les trois. Puis tous les quatre. Etc. N'était-ce pas là une bonne définition de la solitude ? Moi, toi, nous. Il n'y a rien à faire pour exister avec les autres. Même l'amour. La guerre. Assassiner l'homme sous prétexte qu'il est différent. Lui rendre la pareille.

— Nous deviendrons fous avant la fin, croyez-moi !

Elle était d'accord avec lui. L'oncle l'interrogea poliment sur son désir d'avoir d'autres enfants. Beau prétexte pour profiter de ses yeux. Il l'écouta. Elle avait longuement réfléchi à cette question. Elle y pensait depuis l'enfance. Elle s'était imaginé que c'était au-dessus de ses forces. Il n'y a pas de jeune fille sans cette impression. Puis tout devient facile. À part l'attente et la douleur. N'était-il pas de son avis ? L'oncle avoua qu'aucune femme ne lui avait donné l'enfant qu'il désirerait forcément s'il rencontrait cette femme. Le travail. Les autres. Il avait des excuses. Elle le comprenait.

Il lui arracha un baiser dans le patio de l'auberge. Ils avaient été seuls pendant deux minutes. Elle ne s'était pas défendue. Elle était assise et il lui avait renversé la tête. Il avait même eu le temps de lui dire qu'il la désirait. Il s'attendait à un cri, à un scandale, à un duel peut-être. Il avait l'habitude.

— Vous êtes fou, lui dit-elle.

Il l'embrassa encore. Le claquement d'une porte les effraya. Elle se regarda dans un miroir. Il avait bondi sous la treille. C'était le cocher. On attendait plus qu'eux.

— Nous ?

Elle rangea le miroir dans son sac à main. Une mèche de cheveux tombait sur sa joue. Elle se leva et demanda si Monsieur était sorti du cabinet. Elle suivit le cocher. La porte claqua de nouveau. L'oncle décrocha une grappe. Il se pencha à une fenêtre et demanda s'il pouvait l'emporter. Une voix lui reprocha sa désinvolture. Il déposa la grappe sur le rebord de la fenêtre et passa dans la salle à manger. Elle attendait sous la galerie. Elle s'était recoiffée.

Monsieur sortait du cabinet. Il dut retourner dans le patio pour se laver les mains. Pendant ce temps, on reprit sa place dans la voiture. Elle paraissait heureuse. Elle avait accepté sa main avant de mettre le pied sur la marche. Il avait apprécié ce poids, cette tension, le déséquilibre auquel elle le soumettait puis il l'avait aidée à arranger les plis de sa robe. L'homme arriva en trottinant, les mains humides, presque haletant.

— Vous n'avez pas fumé votre cigare, dit-il à l'oncle, nous avons mangé trop vite, un digestif m'aurait tranquillisé.

Ils étaient de nouveau sur la route. L'oncle avait ouvert le plan. Elle avait lu le nom de l'hôtel. Il le lut sur ses lèvres mais son regard se dérobait maintenant.

— Vous arriverez avant nous, dit l'homme.

Ils allaient de l'autre côté, presque à l'extérieur de la ville. Il montra l'endroit sur la carte.

— Nous avons un prospectus, dit-elle et elle le retrouva dans son sac.

Elle l'ouvrit sur le plan des bains.

— Vous connaissez ? dit l'homme.

L'oncle secoua la tête.

— Vous avez d'autres chats à fouetter, dit l'homme tristement.

— Felix ? s'écria l'oncle, oh non ! Ce n'est pas un malade !

Si ce n'était pas un malade, qui était-ce ? Mais personne ne lui demandait d'inventer le personnage.

Vous reverrai-je ? dit-il en pensée. Il regardait ses mains. L'anneau nuptial portait une pierre. L'autre main s'ornait d'une bague moins raffinée. Elle jouait avec les cordons du sac.

— Une autre pastille ? Offre donc à Monsieur une de ces pastilles. Que pensez-vous du réglisse ?

On s'arrêta encore sous les arbres d'un relais. Ils burent du sirop d'orgeat et grignotèrent des galettes de sésame. Les chevaux buvaient.

— Nous arriverons à l'heure, dit l'homme.

Il montra le cadran. Il se souvenait exactement de son précédent voyage. Mais il n'était plus seul. L'oncle pouvait-il comprendre la différence ? Ce bonheur. Cette étreinte. Les projets. L'homme se comportait comme un enfant, reconnaissait-elle.

— Vous n'avez plus le temps de fumer votre sacré cigare, dit-il.

L'oncle le sortit de sa poche et le montra. Était-ce un parc, cette étendue verte à la tangente du doigt qui indiquait l'endroit où il devait descendre ?

— Je croyais que vous connaissiez la ville ? s'étonna l'homme.

L'oncle rempocha le cigare.

— Vous avez raison, dit-il, je le fumerai plus tard, vous connaissez le parc ?

L'homme y avait cherché l'aventure. À l'époque, c'était un endroit traversé de terrains vagues. On ne s'y promenait pas. Les thermes ont annexé la partie nord.

— Comment le sais-tu ?

Les précédents voyages, expliquait-il. L'oncle s'était éloigné. Il regardait les chevaux. Il l'avait encore embrassée. Elle avait même eu le temps de lui confier qu'elle était une femme soumise aux caprices d'un homme sur le déclin. Il avait aimé cette chair puis elle lui avait glissé entre les doigts. Il s'était retrouvé seul et désemparé.

— Vous ne pouvez pas fumer ici, avait dit le forgeron.

Une brassée de paille l'occultait. L'oncle sortit de l'écurie. On servait des rafraîchissements.

— Joignez-vous à nous, proposa l'homme.

Il y avait aussi une paysanne mal attifée et un clerc en guenilles, tous deux les mains croisées sur le ventre, obèses et silencieux.

— Asseyez-vous, dit le clerc.

La paysanne avait un regard bleu. Une fillette s'agitait dans ses jupes, noiraude, agile. Elle se servait dans le plateau de galettes, recevant la tape sur le dos de la main, le clerc était peut-être maquignon, il s'appuyait sur une canne à pommeau, attentif ou indifférent, il était difficile de le savoir.

— Vous ne fumez pas votre cigare ? demanda-t-il.

Il avait vu l'éclair du briquet dans l'écurie. L'oncle préférait une galette. Il fit un clin d'œil à la fillette. Voyait-elle un inconvénient à ce qu'il aimât ce qu'elle aimait ?

— Je ne sais plus, dit-il à propos de la ville.

L'homme dit « ne plus savoir » en se grattant la joue.

— Nous serons à l'heure.

Il faisait presque bon à l'ombre de ces arbres.

— Vous y avez vécu ? demanda l'homme.

Le clerc attendait une réponse. Les bleus de la paysanne l'environnaient. L'oncle racontait un fragment de sa vie, pressé d'en finir mais ne trouvant pas la conclusion qui l'eût définitivement écarté de la conversation. Combien de fois l'avait-il embrassée ? La dernière fois, elle avait commencé son histoire en commençant par l'homme qui l'accompagnait dans un dernier voyage, il mentait quand il parlait de l'enfant comme un nouveau voyage, il mentait parce qu'il n'était plus seul, elle était cette femme. Le baiser s'acheva par un glissement de sa main dans la sienne. On venait. Elle s'éclipsa. Le forgeron entrait dans la paille, grommelant. Il jouait tous les rôles, se plaignait-il. L'oncle se faufila entre les battants de la porte. La fillette était juchée sur une brouette pour tenter de cueillir les fruits d'un mûrier. Il s'arrêta pour l'aider, il remplit le pan de sa jupe, la paysanne lui reprochait sa docilité mais sans s'adresser à lui, parlant rapidement des caprices de son enfant, le clerc lui demandait de se taire, il tapotait la grosse main posée sur la cuisse et les bleus du regard s'épanchaient au-delà de l'ombre, l'oncle luttait contre ce vertige, les mûres éclataient entre ses doigts.

— Vous vous êtes tâché, dit-elle.

En effet. Une étoile de sang sur le blanc de la chemise. Ce n'était rien.

— Vous n'avez pas répondu à ma question, dit l'homme.

Mais il n'y avait pas de question. Une question veut savoir et être. Il se contentait d'exister. Il l'aimait peut-être, mais avait-elle dit le contraire ? En avait-elle eu le temps ? Le cocher souffla dans sa corne.

— Vous n'avez pas de bagages ? dit-elle.

La question était indiscrète. Il s'expliqua. Les mots cette fois exprimaient exactement ce qu'il voulait dire. Elle était peut-être surprise par cette tranquillité. Elle l'avait étourdi. Il l'aida encore à monter dans la voiture. Le même poids, la même sensation de pénétration. Sa main le quitta. Il souleva la fillette qui courut sur la banquette jusque dans les jupes de sa mère.

— Montez, dit l'homme, vous me cèderez la fenêtre, nous sommes presque arrivés.

Il monta. L'homme ferma la porte.

— La route sera meilleure quand nous serons à B*, dernière étape avant V*.

Mais le pavé finissait par le rendre malade.

— Pas vous ?

Elle avait fermé les yeux.

— Qui est Felix ?

Son doigt avait glissé de l'escalier du parc au jardin de l'hôpital. Bonheur de l'inceste. L'oncle se lança dans une explication. L'homme n'en demandait pas tant, avouait-il. Il avait fini par ouvrir la vitre.

— Juste le temps de respirer, précisa-t-il.

Avait-il cru un seul mot de ce que l'oncle avait révélé de Felix ? D'ailleurs l'X était peut-être un Z. Ce n'était pas un nom, ni un personnage. Un cri, un désir, le bonheur dans les jardins de l'hôpital, mais quel bonheur ? L'homme crevait d'envie d'en savoir plus.

— Je ne comprends pas, disait-il de temps en temps, l'oncle prétendait qu'il n'y avait rien à comprendre, il n'arrivait pas comme un cheveu dans la soupe. Cette réplique trahissait peut-être son impatience.

L'hôtel jouissait d'un service impeccable, affirma l'homme. D'où le connaissait-il ? Elle n'avait peut-être pas ouvert les yeux pour le dire. À B*, ils s'arrêtèrent sous d'autres arbres. Ils roulaient sur le pavé depuis dix minutes.

— Qu'est-ce que je vous avais dit ? fit homme.

Il se pencha par la fenêtre. N'avait-il pas parlé du pavé avant tout le monde ? Dix minutes avant B*.

— Nous nous arrêterons sous les arbres. Ils changeront l'attelage. Vous me donnerez encore raison.

La fillette passa entre les genoux pour se pencher elle aussi à la fenêtre. Le pavé animait ses joues. L'homme la retenait par le dos de sa chemise. La paysanne demanda à l'oncle s'il connaissait l'hôpital. Connaissant la ville. Et descendant dans le meilleur de ses hôtels. Le clerc précisa qu'il avait de la famille à V*. Des parents à elle. Ils ne connaissaient pas la fillette. Ils arriveraient peut-être trop tard. Il semblait pressé lui aussi. La fillette interrompit la conversation. Elle voulait savoir à quoi servait le pavé des routes et si ça servait à quelque chose, pourquoi il y avait des routes sans pavé.

— Vous allez bientôt pouvoir fumer votre cigare, dit l'homme. Nous arriverons par là.

Son doigt suivait l'avenue. En même temps il évoquait des souvenirs. Elle avait ouvert ses yeux.

— Il vous ennuie, dit-elle.

Ce n'était pas une question. Il était si triste il y a deux jours. Il n'a retrouvé le sourire qu'à l'arrivée de la diligence.

— Je ne suis pas triste quand je suis triste, dit-il, et heureux quand je suis heureux. Elle attend un enfant.

Il toucha le ventre. Le médecin recommandait le repos jusqu'à l'accouchement. Cela leur coûterait la moitié de leur fortune. La voiture entra à V* par une avenue bordée de peupliers et de façades blanches. Un enfant ? Il ne demandait rien. Il la regardait comme si elle venait de le trahir, il était pétrifié. L'homme annonçait les croisements et les rotondes.

— Vous connaissez la ville ? lui demanda le clerc.

C'était la première fois qu'il lui adressait la parole mais il avait peut-être entendu qu'ils avaient de la famille et donc où coucher.

— Vous allez à l'hôpital ?

Ils n'avaient pas entendu quand il avait dit qu'ils allaient passer les six prochains mois aux thermes, la moitié de leur fortune, ce sera peut-être le seul enfant.

— Nous sommes montés à L*, dit la paysanne.

Ils arriveraient peut-être trop tard. La fillette ne le connaîtrait peut-être pas mais parvient-on à connaître ce qui s'en va ? Surtout à cet âge.

— Vous arrivez ! dit l'homme.

— Vous n'avez pas de bagages ? demanda-t-elle.

Cette absence de bagages l'intriguait. S'était-il expliqué ?

— Vous n'avez plus le temps ! s'écria l'homme.

Il reconnaissait l'escalier, la statue, même la fontaine était encore là. La voiture stoppa.

— Ne perdez pas de temps, dit l'homme.

L'oncle se pencha pour recevoir un baiser de la fillette. L'homme descendit avec lui. Un soldat attendait sur le trottoir.

— Vous êtes à l'heure, dit-il au cocher.

Il monta. L'homme fouilla dans sa poche pour trouver une carte de visite. Le clerc donnait son nom.

— Je prendrai la place de Monsieur, dit le soldat.

Je ne peux pas la quitter, se dit l'oncle en même temps. Il sourit. Il y avait aussi un maître d'école atteint de surdité à la suite de l'explosion d'une bombe dans le patio de sa maison. Il parlait peu et semblait ne pas écouter. Ils les avaient surpris dans la grange. Il s'était excusé. Maintenant son regard semblait lui reprocher de s'en aller. Il la quittait pour toujours. Le maître d'école se poussa un peu. Le soldat prenait plus de place que l'oncle. La fillette lui posait des questions mais ce n'était pas un soldat en armes. Il l'avait peut-être été. Maintenant il était blessé. Son sourire était une blessure.

— Ce n'est rien d'être défiguré, dit-il.

— Vous trouverez bien le temps, dit l'homme.

L'oncle n'avait jamais le temps. Le temps de la revoir et de la posséder une bonne fois pour toutes.

— Sinon laissez un message au portier, dit l'oncle.

Il referma la portière. L'homme descendit la vitre. Elle se regardait dans un miroir. Le soldat aussi la regardait. Le clerc et le maître d'école la trouvaient jolie. La paysanne et la fillette se comparaient à elle. Elle était élégante aussi. Et sereine.

— Six mois, ce n'est rien, avait dit la paysanne.

Elle avait deux autres enfants. Trois autres étaient morts, emportés par la maladie, arrachés à la vie comme de la mauvaise herbe, n'y pensons plus avait dit le clerc. Il était assis à côté d'un voyageur de commerce ou d'un pèlerin, personne ne savait, il n'avait pas ouvert la bouche, ou il avait dit d'où il venait et où il allait, tenant une petite valise sur ses genoux, elle contenait des bibles ou des babioles, on ne pouvait pas savoir, au début du voyage il regardait le ciel dans le toit de la voiture mais on avait fermé le volet à cause de la lumière qui aveuglait. Il n'avait pas protesté. De temps en temps, il caressait le cuir de la valise. Ces glissements irritaient le clerc, le maître d'école aurait voulu être ailleurs.

— D'où venez-vous ? demanda la paysanne qui voulait faire le tour de la question.

L'oncle dit qu'il venait d'Amérique. On ne connaissait pas l'Amérique. On possédait des images. On avait une opinion, des désirs. Le maître d'école l'avait suivi dans la grange parce qu'il voulait en savoir plus sur l'Amérique, les perspectives de bonheur, il se contenterait de tranquillité, une femme peut-être, il est trop vieux pour avoir des enfants. En entrant dans la grange il dit vous devriez avoir honte puis il s'excusa. Il se croisa avec le forgeron qui venait chercher une brassée de paille. Le visage du maître d'école était rouge de honte et de mépris. Elle eut le temps de dissimuler son épaule. Douce chair. Éclatante. Le clerc jouait sous les arbres avec la fillette.

— Ne serait-ce pas plutôt un maquignon ? demanda le cocher.

La fillette était-elle de son sang ? Elle ne ressemblait ni à la paysanne ni au clerc.

— Je m'excuse, dit le maître d'école et l'oncle virevolta sur place.

Ces yeux rutilaient. Le maître d'école sortit. Le forgeron entra. Le cocher hélait les voyageurs.

— Je ne sais pas ce qui m'a pris, dit l'oncle.

Elle le devança. Dans la cour, il y avait un fonctionnaire qui n'avait pas encore décliné son identité. Il voyageait entre la paysanne et le maître d'école. Il avait seulement dit qu'il était un modeste serviteur de l'État. Lui et le maître d'école semblaient se connaître. Ils se parlaient à voix basse mais ce n'était pas une conversation. La paysanne tentait de comprendre. Elle n'y parvenait pas. L'oncle s'était amusé un moment.

— Ne recommencez plus, lui avait-elle dit dans la grange.

Elle ne se révoltait pas. Ce n'était pas une rebelle. Elle avait conscience de l'avoir ébloui pour toujours. Elle lui rendit le baiser, voluptueuse et furtive.

— Je ne vous oublierai jamais, avait-il dit.

Le forgeron fit craquer la paille d'une botte qu'il dénouait.

— Il n'y a plus de honte, s'était plaint le maître d'école.

C'était ce qu'il pensait du romantisme à la mode. La France était selon lui le poison de l'Europe mais heureusement, toute l'Europe y comptait des alliés. Il n'en disait pas plus. Le fonctionnaire l'approuvait mais il n'allait pas aussi loin.

— Jusqu'où allez-vous ? demanda le clerc.

On ne l'avait pas sonné. On ne lui répondit pas. Il y a des ironies sans effet sur les convictions. L'homme était applaudi. La fillette applaudit aussi. Sa mère (on supposait qu'elle l'était) la secoua par le cou. La fillette grimaça. C'était une lutteuse. L'homme la prit sur ses genoux.

— Nous aimerions avoir une fille pour commencer, dit-il. Une petite mère pour l'héritier de la maison. Mais qui sait ?

Ils priaient sur le même tapis, à genoux l'un en face de l'autre, à voix haute, d'une même voix. Elle écrasa une petite goutte de sueur sur sa joue. L'oncle était séduit par l'économie de ses gestes, la précision aussi, l'impatience maîtrisée jusqu'à la perfection d'une immobilité de statue, elle s'insinuait, mais ce n'était peut-être qu'une impression, il voulait ne pas s'y fier, mais il s'y résolvait, à peine averti.

— Montrez donc votre plan à cette enfant, proposa l'homme.

L'oncle sortit le plan. L'enfant n'y comprenait rien. L'homme lui montra le pâté de l'hôtel, les cours et les bâtisses de l'hôpital, l'avenue des thermes, la piscine, où allait-elle ? Le savait-elle ? Le clerc se pencha sur les genoux du pèlerin. Il donna le nom de la rue. L'homme la chercha.

— Le cocher nous dira où nous devons descendre, dit la paysanne.

— C'est là, fit l'homme.

La rue était étroite et courte. Elle débouchait sur les quais. Il montra le fleuve.

— On ne conçoit pas une grande ville sans un fleuve, dit le maître d'école. Elles sont plus intelligentes que les garçons, ajouta-t-il, plus combatives, et il savait de quoi il parlait.

Il caressa la joue de la fillette.

— Tu ne sauras sans doute jamais lire, dit-il, en tout cas elle ne lira pas ce qui nous élève à la hauteur de l'humain.

Le fonctionnaire avait frémi. Personne n'aurait aimé voyager dans la même voiture qu'un bourreau. Il épouvantait, cet homme, mais ce n'était peut-être pas le bourreau qu'on redoutait. Son chat voyageait dans la malle. On avait aperçu son museau derrière une grille. À chaque arrêt, il lui donnait à manger. Le maître d'école était entré dans la grange pour satisfaire un besoin naturel. Il les avait surpris.

— Ne t'éloigne pas, lui avait dit le fonctionnaire.

Il était entré dans la grange et il les avait vus s'embrasser, il avait vu l'épaule et la cuisse. Une belle femme est une offense, pensait-il. En passant près de l'oncle, la femme avait murmuré : je le tuerai. Elle tuait sans doute tous les ennemis de son bonheur conjugal. Je veux la connaître, avait pensé l'oncle de suite après. Il avait attendu pour sortir. Le forgeron brassait la paille, mordant le chanvre. L'oncle passa par l'atelier. Un apprenti observait les progrès du feu qu'un autre alimentait, suspendu au soufflet.

— La diligence va reprendre son chemin, dit une femme surgie de l'ombre.

Autre beauté, mais elle traînait la savate devant lui pour lui ouvrir la porte. Les chevaux frétillaient.

— Dépêchez-vous ! dit la femme.

Il la suivit encore. Il sauta dans la voiture.

— On ne vous attendait plus ! dit l'homme.

On se poussa. Le forgeron était sur le seuil de l'atelier. On entendait les ronflements de la forge. La femme revenait.

— Belle femme, dit le clerc.

La paysanne se renfrogna. Elle demeura silencieuse jusqu'au moment où le fer des roues entra en contact avec le pavé. L'homme sursauta. Il s'était assoupi.

— Si vous me montrez votre plan, dit-il, je vous indiquerai notre position exacte.

Mais l'oncle ne pouvait plus lui montrer le plan. Elle y avait écrit son nom. Dans les jardins des thermes. C'était une promesse. Six mois de bonheur. Était-ce encore possible ? Il regarda la diligence s'éloigner. Il redoutait ce moment depuis plus d'une heure. Une heure sans elle, à portée d'elle. On avait ouvert la vitre. Le paysage s'urbanisait. Le maître d'école donnait une leçon d'histoire, le grand art, avait-il déclaré, il n'y en a peut-être pas d'autres.

— La mode sera au temps quand nous en aurons fini avec le théâtre.

Où allait-il ? Il avait l'air pressé et anxieux.

— Je le suis, dit-il. Être pressé d'arriver et anxieux d'arriver trop tard.

Le clerc comprenait ça. Quelle différence y avait-il entre un mourant et un condamné à mort ?

— Nous arriverons dans une heure.

Une heure sans elle.

— Nous nous arrêterons peut-être cinq minutes, si nous ne les avons pas perdues, au puits du Bonheur où nous jetterons une pièce ensemble. On y trouve le cadavre d'un homme de temps en temps. Le puits est étroit et glissant. On l'inspecte avec une lampe qu'on descend au bout d'une corde. Un jour on y a descendu un singe mais il est devenu fou avant de toucher le fond, on a remonté un hystérique qui se frottait les yeux comme si ce qu'il avait vu au fond du puits l'avait comme qui dirait aveuglé et rendu fou mais ce n'était qu'un singe.

On ne s'arrêta pas au puits du bonheur, à cause des cinq autres minutes perdues en conversation avec le cocher d'une autre diligence qui faisait le voyage inverse.

Le babouin avait défiguré une jeune fille promise à un mariage princier. On courait après lui et on lui avait même tiré dessus.

— Un singe ? dit le clerc.

Il n'avait jamais vu de singes.

— Il y a un parc zoologique en plein centre. L'entrée est gratuite pour les enfants qui vont à l'école. Toutes sortes de singes. On les nourrit de fruits, notamment la banane qui est leur met favori.

Le singe épluche, il se sert d'un bâton, le maître d'école en avait même vu un qui péchait au bord d'un lac artificiel mais péchait-il ? La fillette n'en savait rien.

— Les animaux se mangent ou travaillent. C'est barbare au fond.

Le cocher apparut à la fenêtre. Derrière lui, l'autre diligence démarrait.

— Vous avez entendu ?

Le singe en question était peut-être un enfant. La fillette écarquilla ses yeux de spectatrice. Un enfant au fond du puits ? Avec une lampe au-dessous de lui pour éclairer le Bonheur. C'était arrivé.

Le maître d'école lisait dans le journal. Il en possédait un grand en ce moment même. Ce n'était rien qu'une liasse de feuilles imprimées. Il y avait une gravure en première page. On y pendait le vieux Cortina. Au fond était allumé le bûcher du dernier hérétique. Et justement un singe tenait la chandelle. C'était une allégorie. Une femme se confessait à l'oreille du singe.

Le clerc avait vu une fois un éléphant, un peu par hasard. Il avait bu et s'était perdu. La fillette n'était pas encore née. L'éléphant était en train de détruire le feuillage d'un arbre et son maître le regardait. C'était nuit.

— Quand je suis née ? demanda la fillette.

L'oncle n'existait plus. Un soldat monta. C'était un jeune homme blessé. Il ne mangeait que ce que son estomac pouvait contenir. Il montra la blessure. Elle suintait encore dans un lange. L'homme beugla. Il était épileptique à ses heures. Le soldat donna sa dernière sucrerie à la fillette.

— Je t'avais prise pour un garçon, dit-il.

Elle croqua la friandise.

— À cet âge, dit le maître d'école, elles ont de bonnes dents.

L'oncle se sentait amoureux. Il la regardait à la sauvette. Elle ne le quittait plus des yeux. Quelle importance accordait-elle elle-même à ce contact physique ?

— Nous sommes peut-être fous de penser que cela peut avoir de l'importance.

— Quelle espèce d'importance ?

Elle regrettait pour le puits du Bonheur, nous savions déjà que nous ne nous y arrêterions pas. Était-ce un singe ou un enfant, cet être démoniaque qui surgissait du fond du puits avec une lampe ? Nous avons de nous-mêmes l'image que nous renvoient les miroirs. Seule et les miroirs. Toi par exemple. Elle se poudra le nez. La fillette voulut se voir. La paysanne ne possédait que le miroir de sa chambre. Elle l'avait hérité de sa mère et sa mère de sa mère jusqu'à l'invention du miroir.

— Miracle de l'étain ! s'écria le maître d'école.

Le soldat grimaçait. Il avait faim. Il maigrissait tous les jours un peu. Il s'affaiblissait en conséquence. Il aimait bien le parfum de la poudre, cette impalpable présence de femme qui s'arrange.

— Quand je pense à ce babouin ! fit le clerc.

Il voulait dire qu'il pensait à la jeune fille défigurée. Elle n'avait peut-être jamais été belle. Pourquoi ne pas inventer cette beauté maintenant qu'elle est défigurée ? Et peut-être folle. Ce corps admirable au masque infernal ! Pourquoi pensait-on à l'enfer ? Avez-vous réfléchi au silence du fonctionnaire ? Il croupissait dans sa sueur. C'était un bourreau. Il avait de petites mains aux ongles propres. On ne s'adressait pas à lui. Seule la petite-fille l'avait regardé au fond des yeux. Que cherchait-elle dans cette profondeur ? Il n'avait pas bronché. Elle récita sa leçon. Elle l'avait mal comprise. Il n'y avait pas les mâles, les femelles et les animaux, lui expliqua le maître d'école. Il la tenait maintenant sur ses genoux.

— Elle a bien le temps de comprendre, dit la paysanne.

Le maître d'école se tourna vers l'oncle.

— Qu'est-ce que je vous disais ?

Mais l'oncle se regardait dans le miroir du poudrier. La femme avait posé son petit doigt sur la surface du miroir.

— Vous ne l'aviez jamais remarqué ? demanda-t-elle.

Il s'approcha pour observer l'éphélide.

— Une seule ?

— À cause du soleil.

— Non, dit-il, vous êtes observatrice.

C'était la première fois qu'il lui disait ce qu'il pensait d'elle.

— Il devrait y en avoir plusieurs, dit l'homme.

Il regardait le visage de l'oncle, cherchant d'autres taches de son. La femme referma le poudrier. Il avait oublié son nom. C'était absurde. Qu'avait-elle écrit dans les jardins des thermes, son nom ou celui du mal qui l'affectait ? On passa devant le puits. Les gens gaulaient un olivier. Le singe courait dans les branches, montrant des dents obscènes. Un prêtre était en prière, bras en croix, tournant le dos à l'olivier. Le cerclage des roues, les sabots, les grincements des ressorts empêchaient qu'on entendît les bruits de la scène. Tout paraissait silencieux et impossible.

— Si j'avais un fusil, dit le soldat.

Il serrait les mâchoires. Un rideau d'arbres tomba. Puis la voiture se mit à descendre. L'homme montra le fleuve, le premier pont qu'on allait traverser, tu verras.

— Notre eau, dit-il au maître d'école, l'eau des trois quarts de l'humanité. On passerait sur le pont sans l'entendre. Une noria tournait lentement sur la berge. Des jardins s'étageaient sur un adret entouré d'arbres. Voilà ce qu'annonçait le bonheur. Dans l'autre sens c'est une promesse de retour, vous comprenez ? dit l'homme.

Le soldat se massait les joues. Il avait eu une crampe. Ce n'était rien. Il n'avait plus de crise depuis le dernier combat. Il n'irait plus à la guerre. Il survivrait peut-être. Il y avait un point où l'amaigrissement de son corps et les progrès de son estomac se rencontraient pour le tuer et un autre où il recommençait à vivre. Le médecin avait tracé cet étrange graphique sur le mur au-dessus du châlit, une croix et deux lignes qui se croisaient en deux points, voilà à quoi il était réduit. Il avait peur et ne le cachait pas. Il avait toujours eu peur, sauf quand la baïonnette lui avait crevé le ventre, il n'y avait pas cru, son adversaire était mort en même temps, le crâne fracassé par la mitraille, il avait vécu pleinement ce moment d'inconscience, il s'en souvenait comme une minute de bien-être, il ne disait pas de bonheur, il montra la pièce qu'il avait eu l'intention de jeter dans le puits. La paysanne fut la seule à accepter de la toucher, elle la prit même et la fit sauter dans la paume de sa main.

— Vous auriez dû en parler au cocher, dit le maître d'école, cinq minutes, ce n'est rien !

— C'est vrai, reconnut le fonctionnaire.

On le regarda. Il ne pouvait pas se contenter de cette appréciation d'un temps qui n'avait pas été vécu. On arrivait sur le pont. La pièce tournoya dans l'air. Elle revenait au soldat. Il en ferait couler la fonte dans le moule d'une croix.

— Bonne idée ! dit le clerc.

Il exhiba à son tour sa croix de saint Pierre. Il s'appelait Pierre. Le pont était encombré. Le cocher ouvrit le volet au-dessus d'eux. On prenait du retard. La queue leu leu des voitures occupait le côté droit de la chaussée. Sur l'autre, revenaient des travailleurs, l'outil sur l'épaule. Le maître d'école avait entrepris une leçon sur les trois croix. La fillette était patiente. Derrière elle, le fleuve commençait par un méandre bordé de peupliers. Deux chevaux attendaient sur le chemin de halage. On apercevait le clocher d'une église. Beau ciel bleu blanc à l'horizon.

— Si vous me montrez votre plan je.

Il mit la main dans sa poche. Le cigare était brisé.

— Ce sont des malades, dit le soldat.

Quelqu'un leur expliquait que le puits. Ils ne comprenaient pas. Quelques-uns étaient couchés sur des civières, d'autres regardaient le fleuve à travers la broussaille.

— Tu ne m'écoutes pas, dit le maître d'école.

Un ouvrier monta sur le marchepied pendant que la voiture était à l'arrêt.

— Il y a plus de dix morts, annonça-t-il.

Une mine avait sauté avant l'heure. Baoum ! On regarda de l'autre côté. On descendait les morts et les blessés sur le dos des ânes. L'oncle croqua l'image mentalement mais il n'osa pas la fixer sur le papier. Un français avait inventé le moyen de reproduire la réalité.

— Goya est mort, dit le clerc.

La voiture fit plusieurs bonds. Au fond, un éclat de lumière trahissait une écluse.

— Tu la vois ?

La pièce pirouettait dans la main du soldat. L'oncle contemplait le corps de la femme. Depuis que le cocher avait ouvert le volet, elle resplendissait dans une lumière agitée des éclats de verre de la poussière.

— Nous n'arriverons jamais, dit-elle.

Elle parlait rarement, sauf pour se plaindre des conditions du voyage. Elle était angoissée par l'idée de ne pas coucher dans un lit.

— Tais-toi ! dit-elle.

L'homme se mit à coudre ses lèvres. La fillette riait. Elle se cousit les yeux. Voulait-il se coudre les oreilles ? L'oncle pris le fil et les aiguilles imaginaires et il cousit quelque chose dans l'air.

— Je n'aime pas les mystères, dit l'homme.

Il riait.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda le maître d'école.

Il trouvait ce jeu ridicule. On venait d'interrompre son analyse parallèle de la croix de Saint-André et de celle du larron repenti. Croix = trois.

— Tu ne devrais pas parler à ma place, dit-elle.

Il demandait pourquoi. Il adorait se mettre à la place des autres et parler en leur nom. L'oncle pensait-il quelque chose des autres ?

— Vous n'avez pas donné votre langue au chat, dit-il au maître d'école.

Celui-ci s'agita : un chat ? Quel chat ? Le clerc miaula. On regarda le fonctionnaire.

— Il joue rarement, dit le maître d'école.

La pièce tomba par terre. Le soldat ne pouvait pas se pencher à cause de la blessure. La fillette s'accroupit. La pièce la fascinait maintenant.

— C'est de l'or ? demanda-t-elle.

Elle éleva la pièce, demeurant à genoux.

— L'or des fous, fit le maître d'école.

L'ouvrier qui était à la fenêtre précisa sa pensée. Il était mineur depuis l'enfance. Il y avait un prêtre dans la voiture qui les précédait. Il lui avait demandé une prière pour les morts de l'après-midi.

— Il n'y a rien de ravigotant comme une prière. Vous êtes blessé ? demanda-t-il au soldat.

L'oncle cessa de coudre. On ne s'intéressait plus à lui.

— Qu'est-ce que vous avez cousu ?

La fillette avait rouvert ses yeux.

— Tu triches.

L'homme arrachait ses fils. Il était grotesque et irrésistible. Le volet se referma au-dessus d'eux. Il y eut un moment d'obscurité, juste le temps de voir ses mains.

Dans le parc où il était assis, les fleurs l'étourdissaient. Il y avait trois croix sur le plan. Et deux noms.

— Je connais l'hôtel, dit le gardien, c'est un bon hôtel, nuit tranquille, prenez une chambre donnant sur le patio, on voit passer le personnel, sortant et entrant, ballet ininterrompu, des colonnes supportent des arcs éclairés en haut par une lampe bleue, on entend les voix des insomniaques.

Il se réveilla au milieu de la nuit. Il avait laissé la fenêtre ouverte. Sur la terrasse, la chandelle brûlait toujours dans son photophore. Il n'avait pas dormi plus d'une heure. Il se croyait encore sur le bateau. La lune clignotait sur le toit. Il avait vu Felix un peu avant la tombée du jour. Il ne l'avait pas vu longtemps. Puis une voiture l'avait amené aux thermes. Il y avait un peu flâné, à pied. Une autre voiture le ramena à l'hôtel. Le portier s'inclina.

— Cette dame est revenue ce soir, dit-il.

L'oncle le remercia. Il monta. Il croisa des noctambules. Ils lui demandèrent s'il avait trouvé une voiture.

— Ces jours de fête nous rendent fous.

Ils avaient perdu la moitié de la nuit précédente à retrouver le chemin de l'hôtel au milieu d'une foule qui cherchait le sien.

Il était sur le bateau. On avait cru apercevoir la côte au coucher du soleil.

— Ce doit être magnifique, dit l'un des noctambules.

L'autre lui demanda pourquoi il n'avait jamais voyagé en bateau.

— Ne me demande pas pourquoi ! Ce n'est pas la question. Depuis le début de la semaine (nous nous connaissons depuis des années, nous nous sommes mariés il y a huit ans, la chapelle sous un pont, tu te souviens ?) il ne cesse de me demander pourquoi ceci, pourquoi cela, ce n'est pas une question, j'ai voyagé toute ma vie, vous comprenez ?

Il avait eu de la chance de trouver une voiture. La semaine se terminait. Le dernier jour serait un jour de délire. Il raconta brièvement son voyage en diligence depuis le port où il était descendu ce matin même. Ils avaient entendu parler de ce qui s'était passé au Bonheur et ils le déploraient. Ils n'avaient été qu'une fois au Bonheur et ils avaient jeté une pièce dans le puits. C'était un jour de pluie, il n'y avait pas grand monde. Le singe était assis dans l'arbre. Un bedeau le tenait en laisse. Ils lui avaient acheté un cierge parfumé qu'ils avaient brûlé dans la chapelle. Ils aimaient s'agenouiller et échanger des prières. Ils y retourneraient peut-être. Le singe était devenu fou.

— Pourquoi un singe ? Vous avez trouvé votre chemin ?

Ils avaient passé deux semaines aux thermes cette année pour purifier leurs urines. Depuis le début de la fête, ils dormaient le jour.

— L'Amérique nous donnera un jour les leçons de la nouveauté.

Il les quitta. Felix lui avait parlé de la fête. Il lui avait promis de l'emmener le lendemain si le médecin était d'accord, il fallait aussi se conformer à l'opinion du prêtre. Felix avait confiance. Il y avait belle lurette qu'il se comportait comme l'être sensé qu'il rêvait d'être s'il avait toute sa tête. Il ne l'avait pas reconnu. C'était maintenant un jeune homme. Sa sœur l'avait prévenu. La moustache, le soin vestimentaire, la cigarette à la mode. Il l'attendait dans le hall. Des plantes vertes l'entouraient. Ce ne pouvait être que lui. Lui le reconnaissait. Il n'avait pas changé. Il agita son bras. C'était peut-être lui.

Une heure avant, il avait vu sa sœur à l'hôtel. Elle avait vieilli. Elle était venue seule.

— Tu as bien le temps de le voir.

Elle haïssait cette complicité. Il était devenu excentrique. Elle commença par lui parler de ses excentricités. Felix lui-même avait pris ses distances.

— Après tout, ce n'était pas son père.

— Que va-t-il se passer ? demanda l'oncle.

Il ne pouvait pas croire qu'elle s'abandonnait au temps d'un destin auquel elle ne croyait pas. Ils étaient assis dans la salle à manger. Ils avaient commandé un repas frugal. Il but du vin.

— Je t'en prie, avait-elle dit, ne cherche pas à le raisonner.

Une femme passa qui ressemblait à la voyageuse. Même lenteur calculée, le regard déchiffreur d'impressions, la main qui désigne un objet et la voix qui se renseigne. Il n'entendit pas ce qu'elle disait et ne chercha même pas à identifier celui qui l'accompagnait. Leurs chaises raclèrent le sol, elle répandait des voiles. Ils trinquèrent.

— Ne lui demande pas de ses nouvelles non plus, dit sa sœur, il devient bavard et finit par s'en prendre à ce qu'il appelle ma conduite.

L'oncle regarda le profil d'une autre femme. Celle-là semblait se plaindre, agitant ses mains au-dessus de son assiette, son interlocuteur l'écoutait religieusement.

— Il brûle d'envie de te revoir, dit sa sœur, combien d'années ont passé ? Tu le trouveras changé et tu ne le lui diras pas, nous ignorons à quel point il en est conscient.

— Conscient de quoi ? dit l'oncle.

Il avait demandé un vin français. Elle ne buvait pas de vin. Elle ne buvait plus.

— Tu arrives à un bien mauvais moment, dit-elle.

Elle voulait parler de la fête, de ce qu'elle désorganisait. De la fenêtre de sa chambre, Felix pouvait voir l'esplanade, ses allées jaunes, les baraques, la porte où la foule trépignait, à distance il ne la voyait pas avancer, des taureaux de feu se frayaient des passages bleus, dans le ciel explosaient d'autres bombes, fleurs obscènes, il connaissait plus ou moins les secrets de la limaille et redoutait d'en savoir plus. Le feu exerçait sa magie. La nuit s'ouvrait ou se déchirait, selon les soirs. L'horizon était une chaîne de montagnes qui s'interposait entre lui et la mer. C'était le seul horizon, sinon il eût été nécessaire de franchir le bois, il n'alla jamais plus loin que le parterre de fleurs qui limitait ses promenades au-delà de la muraille. Le soir il se postait à l'angle de la fenêtre et observait les changements géométriques provoqués par l'apparition des lueurs. Des zones d'ombre s'épanchaient rapidement. La fraîcheur le pénétrait doucement. Il avait peut-être mal. D'après ses calculs, la fête allait se terminer dans deux jours. Ils avaient eu du poisson au repas de midi. Il n'avait rien mangé ce soir. On ne l'avait pas longtemps contredit. D'habitude, ils s'acharnaient, mais l'oncle avait promis de venir. Ce serait juste le temps de se revoir avant d'aller se coucher. L'hôtel n'était pas loin. Il en voyait la rotonde et le paratonnerre. La muraille occultait la façade et ses prolongements dans l'avenue qui semblait supporter la place où arrivaient les diligences. Elles attendaient sous les arbres. Il surveillait depuis ce matin ces allées et venues. Sa mère lui avait acheté un chapeau. Il savait bien ce qu'elle visait. Sa calvitie la déroutait. Il aimait bien, lui, ce vieillissement de sa jeunesse. Il exhibait son crâne avec fierté et ne portait pas de chapeau en présence de sa mère qui voulait l'obliger à le garder sur sa tête même à table. C'était absurde. Elle lui achetait un chapeau s'il avait perdu le précédent. On le lui avait dérobé. C'était un jeu, le chapeau de Felix. Le plus souvent, il s'agissait de chapeaux ronds. Il aimait les chapeaux de paille et les casquettes. Il ne se révoltait pas si on le taquinait. Il jouait presque tous les jours avec ses chapeaux. Sa mère s'était plainte à la direction. Elle avait même révélé le prix des chapeaux qu'elle achetait avec ses propres deniers. Il avait honte mais ne se confiait pas. Il avait l'habitude maintenant. Une fois le chapeau envolé, il le cherchait et le trouvait le plus souvent dans les arbres ou sur une corniche, ils l'abîmaient rarement et si c'était le cas il feignait de ne pas réussir à le retrouver. C'était un jeu auquel elle ne comprenait rien. Elle lui en voulait encore. Elle en parlait quelquefois. À mots couverts. C'était de pénibles conversations. Lui-même se prenait au jeu et calculait ses effets, après tout il était innocent de ce dont elle l'accusait en sourdine. Dans sa chambre, il entretenait une lampe à huile. Elle lui avait demandé de penser sans arrêt à l'entretien de cette flamme qui était celle de sa propre vie. Il remplissait la burette à l'office pendant qu'on lui tournait le dos. Il croyait voler l'huile des reliquaires. Cette vie le fascinait et le décourageait. Un oubli, un coup de vent (attention à la fenêtre) ou une malveillance, et s'en était fini de cette constance qui l'obsédait aussi et le rendait mélancolique dans les pires moments de sa réflexion, il épuisait vite sa colère. À part les chapeaux, qui se multipliaient, et la lampe qui ne s'était jamais éteinte, du moins il n'en parla jamais, il y avait les mannequins, les marionnettes et les automates qu'il collectionnait. Il sortait rarement sans un de ces personnages qu'il semblait suivre comme s'il attendait quelque chose de lui. On le surveillait. Les marionnettes avaient sa préférence. Elles marchaient devant lui. C'était un virtuose du fil invisible. Entre ses mains, c'était étrange et déroutant. D'autres mains n'eussent offert que le spectacle d'un jeu, d'une illusion, avec les mêmes gestes, le même dialogue. On ne lui confisqua qu'une seule marionnette parce qu'elle avait le pouvoir de se déshabiller. Cette nudité était une farce. On crut y déceler une offense. Il vit la marionnette disparaître dans un placard où l'on enfermait les objets de mauvaise réputation. On voulut le consoler. Il ne se révolta pas. Il ne voulait pas qu'on crût qu'il croyait lui-même à la matière vivante de la marionnette qu'il ne déshabillait plus puisque c'était de cela qu'il s'agissait et non pas du fait qu'elle eût conscience de se déshabiller elle-même. Il raisonnait. Moment dangereux de l'existence. Les autres sont à l'affût. Ils guettent l'aventure, la traversée du désert. Il était tenté par cet anéantissement, il ne le niait pas, on lui reconnaissait une certaine lucidité par rapport au risque qu'il encourait en voulant avoir raison. Il n'avait pas tort. Il comprenait. Ne pas avoir raison, dans sa situation, c'était aussi ne pas avoir tort. Cette logique le ravissait. Je n'ai ni raison ni tort, ils ont raison et ils n'ont pas tort, qu'est-ce que j'ai et qu'est-ce qu'ils ont ? Qu'est-ce que je n'ai pas et qu'ils possèdent à ma place ? Il n'oubliait pas la marionnette. Il en construisit une autre pour la remplacer. Celle-là ne se déshabillait pas. Elle menaçait seulement de déshabiller les autres. L'effet était d'un comique délirant mais en même temps on lui volait son chapeau et il les poursuivait dans les allées ou dans les couloirs, la marionnette ayant voltigé avant de se désarticuler dans l'herbe, sur le pavé, sur le plancher, ou nulle part. Les automates agissaient sur place. Ils ne sortaient pas de sa chambre. Les mannequins étaient assis ou couchés, il ne jouait pas avec, il aimait les posséder à cause de leur ressemblance, sinon il les négligeait, il s'apercevait toujours trop tard de leur disparition.

— Tu ne comprendras rien, dit sa mère à l'oncle qui était ailleurs, dans la diligence où il avait finalement désiré être ailleurs mais toujours avec elle. Il ne l'oublierait pas s'ils se revoyaient. Ce soir même. Après Felix. Une voiture le conduirait aux thermes dont il prendrait la mesure. Il la rencontrerait peut-être. Elle avait ajouté une croix plus petite à la croix indiquant la résidence des thermes, juste sous son nom qu'il relut en repensant aux caresses qu'ils avaient échangées dans la grange. Cette deuxième croix marquait un jardin et dans le jardin un portique au nom de fleur. Il mémorisa le nom de cette fleur. Elle lui était inconnue.

 

Chapitre VII

 

Il se rendit enfin à ce rendez-vous. Une autre femme l'attendait.

— Je vous ai suivi, dit-elle.

Puis elle l'avait devancé. Elle connaissait ces jardins.

— Ne l'attendez plus, dit-elle, elle ne viendra pas.

Il la voyait mal. Elle le tenait à distance.

— Elle a changé d'avis, c'est tout, dit-elle.

Son regard l'effleura. Elle le surveillait.

— Qu'en savez-vous ? dit-il enfin.

La lampe du portique ne révélait rien. Il avait voulu dire : qui êtes-vous ? Elle allait répondre à cette seule question. Elle lui ressemblait, quoiqu'elle fût plus petite et moins tranquille. Le banc était libre. Elle s'y assit. C'était le même visage, mais celui-ci était à la recherche d'une apparence.

— Vous voulez l'éloigner de moi ? dit-il.

Elle sortit une lettre de sa manche, comme une tourterelle ou un bouquet de soie.

— Vous la lirez plus tard, dit-elle, allez-vous en maintenant.

Elle n'avait pas dit qui elle était. Il attendit encore moment.

— Vous ne la connaissez pas, dit-elle.

Elle se leva et entra dans l'ombre d'une allée. Il voulait le rejoindre. Retrouver cette femme dans l'ombre et lui demander de s'expliquer, c'était un jeu. La lettre était cachetée. La cire laissait entrevoir l'ébauche d'un blason. À qui appartenait-elle ? Il courut dans l'allée. Elle s'était arrêtée pour lui demander de ne pas insister. Était-elle une servante ? Une sœur ? Une amie ? Une maîtresse ? Elle ne répondit à aucune de ces questions. Il haletait. Ils atteignirent un square. Une lampe suspendue jetait une lueur jaune.

— Vous ne me direz rien ? fit-il.

Elle continuait de marcher.

— C'est absurde, dit-il.

Il la quitta. Il passa devant le portail de l'hôpital, reconnut l'avenue, flâna un peu, s'arrêtant même devant un monument de colonnes et de rostres habités par des profils où tout le monde ou chacun pouvait se reconnaître. Sans doute. Il n'était rien arrivé. Il s'attendait à la rencontrer de cette manière. En attendant, il respectait peu les autres. Ne s'agissait-il pas de les déposséder un peu de leur beauté et de leur savoir-faire ? Connaissance du bonheur. Ne l'avait-il pas rencontrée plusieurs fois ? N'y avait-il pas un roman dans la chronologie de ces rencontres ? Entre ces chapitres idylliques, il insérerait la pornographie de son existence. La mort, inévitable, le surprendrait à l'un ou l'autre ouvrage, au hasard. Il mourrait en amant ou en pornographe, expectative du déshérité, alternative du malchanceux, autres titres de l'ouvrage auquel il prêtait sa science et sa pratique.

Il ne s'arrêta pas aux tables des cafés. Il n'était pas pressé mais il marchait peut-être vite. L'avenue était animée. Il l'avait connue encombrée de remorques et d'échafaudages. Les voitures étaient plus élégantes aussi. Il s'arrêta devant une bouche d'égout. Un ruisseau y disparaissait. Il n'avait rien perdu, dit-il à un passant curieux, il se souvenait seulement d'avoir voté ces crédits, en un temps où les plans l'intriguaient seulement parce qu'il n'en comprenait pas les perspectives, les élévations, les coupes, les projections.

Felix lui avait demandé à quoi il consacrait son temps. Il s'agissait bien du temps. Il regardait ce jeune homme dégingandé qui croisait d'interminables jambes. Tout son corps était en proie à un tremblement d'intensité variable selon l'état de son esprit. Il se rongeait les ongles et arrachait des morceaux de peau aux articulations de ses doigts. Il avait des mains épouvantables. Il s'en servait pour s'expliquer. Ces définitions finissaient par le mettre sur le chemin du mot qu'il cherchait puis le mot revenait comme à plaisir, s'entourant d'adjectifs ou se laissant habité par eux. Il y avait peu de verbes dans le langage de Felix et le nom des choses était souvent indéterminé. Il avoua qu'il eût aimé étudier l'architecture. Il élevait des monuments imaginaires sans se soucier des fondations ni même de l'environnement, ces monuments pouvaient projeter une ombre décevante sur l'existence des autres, de leur muraille traversée de portes, de leur vie de marcheurs croisés de rues et troués de places où il devinait des attentes, mais il ne s'approchait jamais, d'ailleurs il ne sortait pas seul, et celui qui l'accompagnait avait les moyens de le maîtriser s'il se laissait aller, si cela sortait, si ça se répandait, et ce avant même qu'ils s'en plaignissent. Avec un peu de chance, il aurait architecturé toute la vie, la mort aurait été cet effondrement et l'éternité ce tas de ruines sur son enfance. Le poil poussait par touffes rouges et noires sur son visage d'enfant. Il connaissait le calvaire des névralgies dentaires. Les constipations le rendaient totalement fou de douleur. L'oncle savait-il qu'il arrivait au beau milieu d'une fête ? Elle allait se terminer. Ils avaient le temps.

— J'ai trop parlé, dit-il.

Il posa le front sur son genou.

— Et maintenant ils veulent rouvrir l'enquête.

L'oncle observait une cigarette.

— Tu es venu pour les en empêcher ? demanda Felix.

L'oncle lui rendit la cigarette. Il l'alluma.

— Je fume trop, dit-il. C'est le problème avec cette nouvelle manière de fumer le tabac de nos plantations, on fume trop, ce n'est plus fumer.

L'oncle s'en tenait au cigare. Deux ou trois par jour. Il en montra un exemplaire. Il les conservait dans un étui de cuir. Le briquet aussi était une trouvaille.

— Tu ne parleras plus, dit-il.

C'était aussi simple que cela, ne plus parler, s'empêcher de parler, lutter avec le bavard, le détruire au besoin, admettre que la langue a d'autres usages que la révélation de ce qui s'est réellement passé, d'ailleurs il ne s'est passé que ce que la mémoire peut restituer et, faute d'une autre mémoire pour faire la part de l'imagination, il n'est plus possible d'y croire et moins encore de faire croire. Se taire parce qu'on est le seul témoin, quelle folie !

Felix ricanait. Son visage révélait des désordres musculaires. Cette asymétrie déroutait. On se surprenait à la mesurer. Felix communiquait cette patience. Le désir de le quitter s'évanouissait. Une anxiété lancinante s'emparait de vous. Il avait encore quelque chose à dire. Il n'épuisait rien. Et on se laissait aller à cette profondeur. Ses ricanements pouvaient faire mouche. Il trempait ses cigarettes dans un mélange et les laissait sécher au soleil sur le rebord de sa fenêtre. C'était tout le secret de ses bavardages. L'euphorie lui supprimait le sommeil. Il acceptait de payer et dormait debout comme les chevaux. Son frère avait vénéré le cheval. L'oncle s'en souvenait-il ? Se souvenait-il de ces rites ? Il était entré à cheval dans l'église. Personne ne pouvait oublier ce vacarme. Il s'était bouché les oreilles et n'entendait pas son cri, pendant que le cheval gravissait les marches de l'autel, ayant désarçonné le cavalier qui avait perdu connaissance, environné de fleurs et d'eau.

— Tu es venu pour m'aider à me taire, dit Felix, je ne demande pas mieux, mais j'ai trop parlé, ils inventeront le témoin consubstantiel.

L'oncle dit qu'il ne fallait pas se croire persécuté parce qu'ils avaient une idée dans la tête, ce n'était qu'une idée et il avait la sienne, Felix pouvait lui faire confiance, mais Felix doutait, il fumait trop, il présenta à l'oncle le chimiste qui lui cédait contre monnaie sonnante une partie de sa substance. Il montra le flacon.

— C'est nécessaire, dit Felix.

Le chimiste avait perdu toutes ses dents. Il montrait sa langue en parlant. Il n'avait pas de mauvaises intentions, il gagnait le beurre de son pain.

— Qu'est-ce que je te disais ? fit Felix.

L'oncle les suivit.

— Votre neveu a bien de la chance d'obtenir une autorisation de sortie chaque fois qu'il la demande, c'est incroyable, dit le chimiste.

Il marchait devant, les bras collés au corps.

— Où m'amenez-vous ? demanda l'oncle.

Felix lui tenait la main.

— Tu l'as vue ? Elle t'a parlé ? Je sais bien que tu ne peux pas tout me dire.

Le chimiste passa entre les barreaux d'une grille. La clé était de l'autre côté.

— Nous n'avons pas le droit, dit-il.

Felix se glissa lui aussi entre les barreaux. Il alla chercher la clé.

— Veux-tu entrer ?

L'oncle hésitait. Il dit clairement : je ne peux pas me risquer.

La grille était ouverte. Il les quitta. Le couvert lui parut interminable. Un garde tenait la porte ouverte. Il le salua au passage, traversa le hall, sa trajectoire fut à peine déviée par la présence massive de fleurs éclaboussant une jardinière de pierre de taille, qu'est-ce qu'il t'a dit ? lui demanda sa sœur qui l'attendait au bas de l'escalier.

La nuit était tombée. Il avait encore du temps. Il se sépara d'elle sur une place où elle avait rencontré une connaissance. Après les présentations, il profita d'une conversation intime pour les quitter. Ils allaient à la fête, pas lui. Il trouva le jardin des thermes au bout d'une avenue éclairée de loin en loin par des lampes suspendues aux façades. Le portique était bleu. Il vit la femme. Ce n'était pas elle. Elle s'expliqua. Il n'était que blessé. Il ne chercha pas à discuter. D'ailleurs comment la convaincre ? Au nom de quoi ? C'était une jolie femme discrètement coquette. Il nota qu'elle l'écoutait quand il parlait.

— Nous reverrons-nous ? dit-il, ayant un peu reculé pour la regarder.

— Vous savez bien que non, dit-elle, elle ne peut plus vous voir.

Maintenant il la voyait en pied.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il un peu vite.

La question la déconcerta. Ce n'était pas une domestique. Il reniflait la domesticité à distance. De plus, ses bagues témoignaient de son appartenance au moins à une bourgeoisie prospère. Qu'en était-il de cette prospérité ? Elle portait un directoire. Aucun accent ne trahissait une extranéité qui l'eût mis mal à l'aise. Une étrangère ne pouvait pas le comprendre. Cette insistance, le cœur factice, les itérations du dialogue qu'il entretenait avec les femmes quand il considérait que le moment était venu de leur parler, la fragilité de ses raisonnements, ses constructions éphémères, le sable de ses peurs nocturnes, les chemins de sa gloire, le peu de temps, son obscénité latente, à fleur des mots, blessante si le besoin était, joueuse des corps, trouvant le sexe propice à ses aspirations de conquérant, il était honoré ou charmé, et il finissait par le dire.

Il était dans sa chambre quand il lut la lettre qu'elle lui avait remise de sa part. Il la renifla. Il se sentait animal en présence de deux parfums qui résistaient encore au mélange malgré le séjour dans la poche de sa veste. Il les reconnaissait. Le blason de la cire était incomplet. Manquait la devise et le canton senestre de la pointe. À quelle précipitation devait-il cette ébauche ? Il la voyait mal à cette vitesse et surtout ne terminant pas ce qu'elle avait entrepris. Le temps d'un voyage, il s'était habitué à ses lenteurs vivaces. Il rompit le cachet. Elle lui écrivait qu'elle ne pouvait plus le voir. Elle n'écrivait pas qu'il ne pouvait plus la voir. Une goutte de sang témoignait de sa captivité. Elle ne restait jamais longtemps impunie, son infidélité. Elle se reconnaissait mélancolique et facile, le temps d'une phrase. Elle lui demandait de lui promettre de ne plus chercher à la revoir. À qui adresser cette promesse ? Il rangea la lettre dans un de ses bagages. Elle, la voyageuse, ou la messagère, il avait le choix. Il s'endormit.

 

Chapitre VIII

 

Le lendemain matin, il retrouva Felix dans le hall de l'hôtel. Il fumait encore une cigarette qui n'intriguait personne quoiqu'elle dût influencer tout le monde à son passage, il était assez pervers pour s'en féliciter. Ou bien il était ingénu comme il voulait le paraître, se connaissant bien, et il le connaissait mal. Il regardait à travers une baie vitrée donnant sur un patio fleuri où gigotaient des jets d'eau. Il jetait ses volutes contre la vitre et jouait un peu avec elle. Il parlait seul depuis quelque temps. Pour comprendre ce qu'il se disait ou ce qu'il disait à cet autre qui ne pouvait être que lui-même (qui d'autre ? s'était étonné sa mère qui ne voulait renseigner personne sur la santé de son fils, le seul à qui elle eût affaire depuis que le premier avait cessé d'exister et que le dernier, éphémère ou pur produit des fantaisies d'une nature sujette à caution, l'avait condamnée à la stérilité), il fallait tendre l'oreille ou s'approcher, prenant le risque de l'immobilité ou de la proximité, ce qui l'alarmait toujours, ou en tout cas finissait par le rendre insupportable. Elle avait renoncé à ces conversations. Elle l'appelait de loin ou l'abandonnait à une gestuelle dont le sens lui échappait. S'il venait, crachotant de la fumée, levant la cigarette comme un petit doigt, elle s'attendait à ce qu'il critiquât son indiscrétion et même son manque de pudeur. Il parlait à voix haute de leurs nudités ou des secrets de la famille, qu'il connaissait de seconde main mais manipulait avec une habileté de confesseur forgé par la chronique.

— Tu n'en tireras rien, avait-elle dit, un peu désespérée, certes, parce qu'elle reconnaissait que les dés étaient jetés, mais fortifiée par son expérience de l'incohérence où il construisait sa fable. L'oncle finirait, comme tout le monde, par perdre patience, il enverrait balader les charlatans et donnerait les clés du propriétaire au même prêtre, un peu prophète, qui l'avait convaincue de continuer de vivre sa vie de femme, comme s'il pouvait avoir la moindre idée que ce qu'une vie de femme peut peser sur l'idée d'enfant détruit par la vie. Felix était dans une période de tranquillité relative. Il ne rongeait ses ongles que le soir, avant de se coucher, parce qu'il évoquait le rêve dans lequel il ne voulait plus se noyer, impeccable plan d'eau verte et dormante où surnageaient des feuilles d'automne, la présence d'une rivière pouvait le rendre fou. Un autre indice de la relativité de sa tranquillité résidait dans son regard, qu'il acceptait de soumettre à celui des autres pourvu qu'on ne le questionnât pas sur ce qui le troublait visiblement. L'oncle le trouverait malingre et comme harassé, elle le prévenait qu'il se trouverait en présence d'un être troué, inexplicable, imprévisible.

Ce matin, le jeune homme qui l'attendait dans le hall de l'hôtel avait un peu changé. Il avait passé une bonne nuit. Une érection l'avait éveillé au bord d'un rêve dont il ne se souvenait plus, il avait fumé deux cigarettes, une en chemin, en passant devant les vitrines, et l'autre qu'il écrasait maintenant dans le terreau d'une potiche, temps qu'il venait de passer à observer la croissance de la végétation, ou peu s'en fallait. La plaisanterie amusa l'oncle. Ils allaient passer la journée ensemble et ne se quitter que dans le courant de la nuit dont l'apogée serait un feu d'artifice (on était samedi, le dimanche était moins agité).

— Je n'ai pas déjeuné, dit l'oncle.

La fumée l'avait un peu étourdi.

— Ils m'ont laissé sortir, dit Felix, exactement comme s'ils étaient convaincus que je ne reviendrais plus, tu t'imagines ?

L'oncle marcha devant. Il était un peu tard pour le petit déjeuner. Un employé le sermonna poliment. On lui servit du café accompagné de pain grillé et de confiture, on s'excusait pour le beurre, il n'y en avait plus. Felix ne prenait rien. Il trempa un doigt humide dans le sucrier. Il aimait les cristallisations. Un agrandissement pouvait les élever à la hauteur des œuvres d'art. L'oncle pensait que le naturel n'avait rien à voir avec l'art, pas plus que l'art avec l'âme. Il était polémique, l'oncle, au moment d'avoir raison. Il avait écrit un pamphlet contre les nègres démocrates. Il haïssait les Juifs bien qu'il reconnût facilement avoir un ancêtre de cette confession. Felix lui ressemblait d'ailleurs. Enfin, il ressemblait au portrait qu'on avait conservé et qu'on attribuait à son personnage.

— Tu ne peux pas comprendre, dit l'oncle en avalant le contenu de sa tasse.

— Comprendre quoi ? dit Felix.

Il n'avait peut-être pas écouté. Pourquoi l'oncle avait-il commencé la journée par cette conversation sur des sujets qui le rendaient amer et quelquefois injuste ?

— La nuit ? bredouilla-t-il. Oui, oui. Bonne.

Il se lissait les moustaches. Il pouvait avoir l'œil frétillant, une femme venait de passer et il avait incliné la tête et ouvert un peu la bouche comme s'il allait prononcer son nom, comment la connaissait-il ? Ou bien il la reconnaissait ? Il avait vécu dans cette ville. Ressemblait-elle à une autre ? L'esprit de Felix ne trouvait pas le repos dans l'observation de la réalité où l'oncle occupait une place prépondérante. Une femme est une femme. Un homme n'est pas toujours un homme. Cette possibilité multipliait les hypothèses. Felix réfléchit.

L'oncle achevait son petit déjeuner par le ramassage des miettes qui, une fois réunies dans la paume de sa main, furent aspirées par ses lèvres formées en tuyau. Il termina la cène par un raclage méthodique du ravier qui avait contenu la confiture et, la cuillère une fois léchée, il alluma le premier cigare, avant même d'avoir touché au sherry qu'il avait seulement reniflé pour en critiquer amèrement le manque de tenue. Ils se levèrent sur un frémissement de leurs moustaches, l'un demandant à l'autre s'il avait pensé à un programme de la journée et l'autre proposant qu'on se laissât aller au hasard d'une promenade où l'appétit, les besoins naturels, la curiosité et naturellement le vice auraient quelque rôle à jouer. On sortit de l'hôtel, effrayant les oiseaux du porche qui s'égaillèrent. L'oncle confessa qu'il n'avait pas l'habitude ou qu'il avait perdu l'habitude du cigare trempé dans un verre de sherry. Il se sentait euphorique. Descendant les marches comme à l'approche de l'enfer, il insulta un cerbère qui urinait sur les pieds d'un marbre nu et lui donna peut-être même un coup de pied. Felix riait. Il se heurta aux seins prolixes d'une promeneuse de toutous, trois pour tout dire, pomponnés et parfumés comme à Versailles et seulement tenus par un fil d'Ariane dont l'un ( !) était mordu rageusement. Felix s'excusa. La dame, prospère et hiérarchique, lui demanda seulement de lever le pied, car il écrasait le sien. Elle avait des mains douces pour le gifler abondamment si c'était nécessaire mais il recula d'un bond, libérant du même coup le pied obscène et presque déchaussé qu'elle tortilla contre le pavé pour le rechausser. Elle l'invitait, elle aussi gagnée par l'euphorie, à regarder où il marchait avant de s'en prendre à sa douceur. Douce, elle devait l'être, abondante et raisonnable même. L'obésité la rajeunissait, elle en était consciente. Elle ne le giflait par parce qu'il avait l'air d'un fou. L'oncle avait pris ses distances par rapport à l'altercation qu'il surveillait dans le reflet d'une vitrine. Le reflet s'anima d'un visage qui regardait la même chose que lui. Une contraction conjointe des paupières et des lèvres libéra des vapeurs qui l'occultaient. La scène était arrivée à sa conclusion, Felix lui prit le bras et l'entraîna dans une autre rue où prospérait d'ailleurs le même commerce.

L'oncle avait shooté la bête sans se rendre compte qu'il maltraitait un être aimé. Il ne s'était même pas excusé et Felix en avait profité pour donner le spectacle de son personnage à une foule réduite où l'un des clébards se plaignait de la patte, ce qui ameutait sensiblement. Le mieux était d'abandonner l'idée d'une représentation complète du rôle, d'autant que la bourgeoise m'avait traité de maboul, expliquait Felix à un autre attroupement dont la cause était une glissade qui le mena du haut au bas d'un escalier qu'il avait voulu descendre. On l'écouta moins cette fois. Et on ne l'injuria pas.

L'oncle s'était encore esquivé. Une femme avait encore croisé sa route. Il l'avait suivie pendant une minute d'efforts contraires. Elle ne l'avait même pas regardé et sans doute pas vu. Elle finit par enfourcher un dada qui se promenait tout seul mais muni du harnachement complet. Elle cravacha le corps qui hésitait relativement au franchissement d'une mare où il arrivait qu'un enfant se noyât. Perspective cavalière. Le bas de sa robe s'embourba, une giclée la défigura ou bien elle lui parut plus belle et plus désirable avec ces gouttes sur la joue et le front.

Felix le rattrapa. Il s'était tordu la cheville. Il lui raconta l'histoire de l'enfant noyé dans la mare. Il disait peut-être la vérité. L'enfant montait un cheval fabuleux. Tout se terminait par une noyade inattendue, le temps de se rendre compte qu'il s'agissait bien d'une noyade et non plus d'un jeu qui consistait à l'effrayer parce qu'il croyait à une noyade. L'enfant ne jouait plus. Le cheval avait franchi le bassin et il attendait de l'autre côté.

— Je ne l'ai pas tué, dit Felix.

L'oncle se tenait assez près de la mare, à l'endroit où les sabots du cheval avaient pris appui.

— Ce n'est pas la question, dit-il, tu sais bien que ce n'est pas ce qu'on te demande !

Felix pâlit. Il voulut allumer une cigarette mais l'oncle l'envoya en l'air, elle tomba dans l'eau.

— Je ne veux plus répondre à leurs questions, dit Felix.

Il se mordait le poignet.

— Il faudrait que tu te souviennes de toutes ces questions, dit l'oncle.

Felix montra l'endroit où l'enfant s'était noyé.

— Qu'est-ce que tu en sais ? dit l'oncle et il revint dans l'allée piétonnière.

Felix demeura encore un moment au bord de l'eau.

— Je sais ce que je sais, dit-il.

Le potier, qui était père de famille et nourrissait ses beaux-parents, avait été injustement garrotté et les deux autres tout aussi injustement condamnés au bagne. Le Juif, comme on l'appelait maintenant, répandait son venin.

— C'est elle qui me condamne ! s'écria Felix.

— Par pure folie ! dit l'oncle. Chacun veut sauver son enfant de l'enfer des fictions où il continue d'exister comme un fantôme. Tu n'as pas tué ton frère et ton frère est le meurtrier de ton père et celui du frère qui n'est pas né, malédiction !

Mais il n'était pas question d'accepter les faits avec eux. Elle voulait condamner Felix et sauver son fils aîné. Le Juif voulait s'en prendre à la fragilité de Felix pour lui faire avouer la mauvaiseté de son frère. Elle et le Juif. Voilà contre quoi il s'agissait maintenant de lutter.

— Elle, parce qu'elle veut te perdre, et le Juif, parce qu'il réclame justice.

C'était clair. Le bruit d'une galopade interrompit leurs conversations. Elle revenait. Elle arrêta le cheval sur la berge.

— Vous me gâchez mon plaisir, dit-elle.

Elle avait essuyé la boue de son visage. L'oncle s'excusa. Il tira son neveu par la manche. Ensuite il fit signe à la dame qu'elle pouvait prendre son plaisir par la queue sans risquer de les éclabousser. Elle mit pied à terre et abandonna le cheval.

— Tu la connais ? demanda Felix.

L'oncle n'aimait pas qu'on le tutoyât, il haussa les épaules. La dame s'excusait, s'approchant lentement. L'oncle baisa la main qu'elle tendait. Felix la baisa à son tour.

— Je vous ai aspergé tout à l'heure, lui dit-elle.

Elle sortit son mouchoir. Felix rougit.

— Le mouchoir d'une dame, dit-elle, prenez !

Il le prit et s'essuya le visage.

— Nous nous reverrons demain, dit-elle, excusez-moi encore.

Elle était de nouveau sur le cheval.

— Je regrette, disait l'oncle, les pieds dans l'eau.

Elle entra dans le bois.

— Était-elle nue ? demanda Felix.

Il s'essuyait encore le visage. Il l'avait vue nue, il savait que c'était impossible. Lui avait-elle donné son mouchoir ? Il le plia soigneusement et le remit dans sa poche.

— Elle n'avait pas besoin de s'excuser, dit l'oncle et il reprit sa marche d'arpenteur.

Que mesurait-il ? Felix n'avait pas entendu les excuses de la belle cavalière.

— Je suis venu... commença l'oncle.

Oui, pourquoi est-il venu ? L'interrogatoire était prévu pour dans deux jours. Demain on verrait l'avocat. Celui-ci connaissait toute la vérité. Et surtout le fond du problème.

— Elle veut te perdre, dit l'oncle.

Felix marchait comme dans un rêve, il se voyait marcher, ce n'était pas un effet de miroir, trop simple, les miroirs, à l'heure de s'entendre parler. L'oncle était songeur. Felix ne pouvait pas savoir ce qui le tourmentait. Imaginer cette femme était au-dessus de ses forces. Il n'en voyait que la silhouette ou l'ombre, jeu de main.

Avait-il toujours cette idée de visiter les musées ? L'iconologie avait sa préférence. On entra dans une église pour mesurer l'équilibre d'un prophète en bois peint, polychromie aux ors restaurés depuis peu, qu'il était interdit de toucher, on déposait des ex-voto dans une corbeille et un bedeau les enfouissait dans la muraille, réclamant l'aumône au passage, on était devant la grille et on lui parlait entre deux barreaux. Le prophète levait les yeux au ciel, montrant la terre à ses pieds, ou la désignant, la dénonçant peut-être, des têtes coupées sortaient d'une herbe grasse et fleurie de jaunes, Felix roula son bout de parchemin sur le bois de l'écritoire une fois rendue la plume à son encrier et bu l'excédent d'encre qui trahissait le vœu qu'il venait de formuler en peu de mots, ceux-ci lui étaient venus sans douleur, il enfantait les vœux plus facilement que les reproches. L'oncle négligea le rite au profit d'un géant peint à fresque les pieds dans l'eau.

— Sortons, dit-il, j'étouffe !

Ils sortirent. Dans l'escalier, les enjambées de Felix avaient de quoi surprendre. On le regarda passer. L'oncle continuait de flâner, attentif sous les dehors d'une nonchalance que Felix voyait d'un mauvais œil maintenant que le plan des jours à venir était tracé sans lui. Demain et demain et demain. Ils avaient une issue en tête.

À l'hôpital, le prêtre qui le confessait (il ne lui disait pas toute la vérité) plaidait pour une mort accidentelle du frère de Felix mais en réalité (comme quoi il faut se méfier de tout rituel dont l'existence succède à l'Évangile sans procéder de lui) il œuvrait en faveur de la mère, peut-être même dans le seul but de lui donner raison, Felix le haïssait en secret.

— Il a détruit notre bonheur, disait-elle, maintenant il s'en prend à son authenticité.

Felix ne se plaignait pas de la distance que son père mettait entre eux, ce n'était pas son père, il n'avait aucune raison de chercher à le défendre, le frère de Felix n'était même pas son fils, il n'était le père de personne. L'oncle, qui marchait derrière Felix, se reprocha de ne pas prendre le temps nécessaire à la réflexion. Felix n'avait pas encore accusé son frère. Cela n'arriverait peut-être pas. Ou cela arriverait si elle continuait de l'accuser.

Felix saluait les filles de son âge. Il courut après l'une d'elles parce qu'elle le voulait bien. L'oncle observa la scène. Il était assis sur un banc de pierre à côté d'une nourrice qui donnait le sein sous son châle. Un autre enfant demandait le même lait, réduit à en pleurer, juste au milieu de l'allée où il avait creusé un trou pour ses billes. Une femme assise dans l'herbe était peut-être sa mère ou une autre qui agitait sa main dans l'eau du bassin, assise en amazone sur la murette, un enfant rêvait derrière elle, attiré par le spectacle d'une branche qui tombait d'un arbre.

Felix revint avec le foulard que la jeune fille venait de renoncer à lui reprendre de force. Il n'en pouvait plus. Elle l'avait presque vaincu. Pouvait-il croire à cet abandon de la part d'une vierge qui ne savait rien de son cœur ? Sa jugulaire battait la chamade.

L'enfant cessa de pleurer. Il voulait le foulard maintenant. De loin, la jeune fille suppliait Felix de ne pas céder à ce caprice mais elle ne s'approchait pas.

— Tu ne veux plus le lait ? demanda l'oncle.

L'enfant grimaça. La nourrice le réprimanda.

— Tu veux le lait ou le foulard ? insistait l'oncle.

Felix agitait le foulard et l'enfant sautait en l'air, le foulard glissait entre ses mains.

— Tu la connais ? demanda l'oncle.

Le foulard glissa encore sur le visage de l'enfant.

— Je ne connais personne, dit Felix, je ne sors pas, je les trouve belles et agréables, j'ai raison ?

L'enfant se remit à pleurer.

— Vous devriez lui en donner une goutte, proposa l'oncle.

— Tu n'auras pas le foulard non plus, dit Felix et il revint à la jeune fille qui s'était écroulée dans l'herbe.

Il s'écroula lui aussi, jambes en l'air. Elle lui reprit le foulard et le noua à son cou.

— C'est un garçon ou une fille ? demandait l'oncle.

— Qu'est-ce que tu veux maintenant ? dit la nourrice un peu brusquement.

Il ne voulait plus rien. Il ferma la bouche et serra ses mains sous les aisselles. Ses yeux restaient ouverts, à l'affût. Les lourdes épaules de la nourrice se haussèrent. L'oncle contempla ce profil obstiné. Sous le châle, l'autre pépiait et elle lui tapotait la tête.

Felix poussa enfin le cri que lui arrachait la jeune fille. Pour qui se prenait-elle ? Trois autres jeunes filles le menaçaient. Il leur envoya des touffes d'herbe qu'elles frappaient de leurs ombrelles. La femme assise dans l'herbe leur reprochait leur désinvolture. Le mot figea Felix pendant un moment qu'elles mirent à profit pour lui retourner les touffes d'herbe. L'oncle se surprit à rire.

— Vous riez ? semblait lui demander la nourrice.

Il n'aurait pas aimé se trouver dans le même lit. Elle était peut-être douce. Savante. L'enfant qui rêvait était monté dans l'arbre et la femme qui rêvait elle aussi secouait la branche pour l'effrayer. Il avait l'air tranquille. Il monta plus haut. À cette hauteur, l'arbre ne tremblait plus. Il appelait les oiseaux. Ils ne venaient pas. Encore un capricieux. Que voudra-t-il demain ?

— Oh ! dit l'oncle, ils veulent toujours un peu les mêmes choses.

Qu'en savait-il ? Elle ne le lui demandait pas. Elle se contentait de le regarder et d'attendre.

— Qu'en pensez-vous ? finit-il par dire.

L'enfant qui était sous le châle ne bougeait plus. Elle le découvrit et elle l'obligea à roter sur son épaule. Le sein était humide. L'oncle regarda ailleurs. L'enfant attendait toujours. Rien ne se proposait pour se substituer au lait de la nourrice. L'oncle songea à une gâterie. Le sucre parodiait son enfance. Mais le joueur de guimauve n'apparaissait pas. Combien de fois avait-il misé sur ce moulin ? Il avait oublié le visage de l'homme. Il se souvenait de ses mains. Il les baisait quelquefois, à la sauvette, parce qu'on le lui avait interdit, il pouvait jouer avec la chance, mais pas à ce point.

— Qu'est-ce que tu veux être quand tu seras grand ? demanda-t-il à l'enfant.

La question l'avait toujours plongé dans une interminable réflexion. Avait-il raisonnablement répondu à cette attente ? Il voulait régner. On exigeait de lui qu'il triomphât d'abord. On lui montrait les instruments de triomphe. La langue. Le calcul. La rhétorique. Les choses. Les lois. La foi. L'avenir était un métier. Il regardait les travailleurs et jalousait leur peine. Des crises d'hystérie le terrassaient en plein soleil où il voulait ressembler aux autres.

— Nous avons tous été des enfants, dit-il à la nourrice pour excuser les caprices de l'enfant.

— Il le restera s'il continue, dit-elle.

Elle était dure, invincible, toujours présente. L'oncle avait connu ce personnage. Le frère de Felix l'avait sans doute redouté et Felix n'en avait pas la moindre idée. Il y aurait deux espèces d'enfance. Felix et sa mère étaient du même bois. Et pourtant ils ne se comprenaient pas.

— Tu ne veux pas grandir ? dit l'oncle.

La bouche de l'enfant s'ouvrit. Il allait se remettre à pleurer.

— Après tout, dit l'oncle, voulons-nous vieillir ? Et les vieux veulent-ils mourir ? Vouloir que le temps passe, c'est de la pure folie !

Il philosophait mal à propos, l'oncle. La nourrice ébaucha un geste de révolte. L'enfant dormait et l'autre voulait dormir. L'un agissait par instinct, l'autre connaissait le désir, sa conscience le reconnaissait peut-être même. Mais que nommait-il ? Et de quel nom ?

— Le temps est le temps, dit la nourrice.

Le temps de vivre. D'être et de créer. Nous avons tous une chance d'influencer la mémoire. Ce pouvait être une idée de Felix. Ils en avaient débattu la veille avant de se coucher.

— Tu ne veux pas répondre ? dit l'oncle.

L'enfant boudait. La moue révélait une fille, ce qui ne changeait pas ses promesses.

— Répondre quoi ? dit la fillette.

L'oncle avait oublié la question. Beau piège, il tombait dedans à cause d'une mémoire défaillante.

— Monsieur te demande ce que tu veux devenir ?

Elle les tutoyait, privilège de l'indispensable. L'enfant devait trouver la question assez conforme à ce qu'elle attendait des autres, elle se mit à réfléchir, n'avouant pas qu'elle n'y avait jamais pensé, du moins pas en ces termes. Ses incursions dans le futur la ramenaient toujours, mais quant à aller et ne plus revenir, était-elle à ce point comme les autres ? L'oncle commença à énumérer des activités bourgeoises encore à la portée de la femme qu'elle allait devenir. Comme c'était un garçon, il la fit rougir, mais elle ne se révoltait pas. C'était les anglaises, la beauté du regard aussi, la paupière bordée d'ombre et les gris de l'œil, les mains n'exploraient rien, elle semblait les cacher, elle ne les cachait pas, elle s'en servait pour accompagner le trépignement colérique de ses pieds, elle dénoua même le ruban de ses cheveux mais n'avait toujours rien dit.

Plus loin, Felix commentait la scène. Il aimait se retrouver dans un théâtre, le plus souvent comme récitant du personnage qu'il tentait d'introduire dans le cercle tracé par l'intrigue, en l'occurrence il s'agissait d'une toute jeune fille qui se moquait de ses désirs et le flagellait de temps en temps avec les perles de son ombrelle. Ce morceau de jardin public n'intéressait pas cette choreute. Elle était ailleurs. Avec lui si c'était une bonne idée. Ses amies s'étaient posées un peu plus loin dans l'herbe. Laquelle préférait-il ? Il se tourna sur le ventre pour les voir. L'une d'elles avait cueilli des fleurs. Le bouquet les occupait toutes. Une autre se leva et retourna dans le bois. Felix se concentra sur le bouquet en pensant à cette couleur.

— Pourquoi une couleur ? demanda sa compagne. Pourquoi pas un nom ?

Il rouvrit les yeux. Elle était si proche qu'il crut que le moment était venu de la cueillir. Le cri de l'enfant qui était dans l'arbre l'en empêcha. Il revenait au côté jardin, un peu éberlué par la clarté des sentiments qu'elle lui inspirait. L'oncle s'était levé et avait fait quelques pas, jusqu'au milieu de l'allée. Un enfant le suivait.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il.

La femme cessa de secouer la branche de l'arbre et retourna s'asseoir sur le bord du bassin, elle approcha sa main de la surface de l'eau, maintenant elle regardait ce reflet.

— C'est votre enfant ? demanda l'oncle.

— Faites-le descendre de cet arbre, dit-elle.

L'autre femme, qui était assise dans l'herbe, leva un peu la tête. L'enfant aux anglaises lui demanda si c'était un grillon ou un serpent. Elle retira la paille du trou.

— Un grillon, dit-elle, il n'y a pas de serpents dans les trous.

Il voulait voir le grillon. Il n'en avait jamais vu. Elle remit la paille dans le trou et l'agita mais rien ne sortait, le grillon était peut-être mort, dit l'enfant, il s'agenouilla près d'elle, et si c'était un serpent ?

— Et si tu tombais maintenant ? disait l'oncle au pied de l'arbre qu'il avait atteint au prix d'un peu d'herbe sur le vernis de ses bottines.

Le visage de l'oiseau se montra. Il l'avait appelé oiseau pour le faire rire mais surtout parce qu'aucun nom d'oiseau ne lui était venu à l'esprit.

— Je ne suis pas un oiseau, dit l'oiseau.

— Tu chantes pourtant comme un oiseau, dit l'oncle.

— C'est vrai, dit la femme au bord du bassin, un oiseau de passage, sa main virevoltait au-dessus de l'eau, menaçant les miroirs de la surface animée un peu plus loin par le balai des araignées.

— Qu'est-ce qui est vrai ? demanda l'oncle.

Il avait voulu dire : si tu n'es pas un oiseau, saperlipopette ! qu'est-ce que tu es ? Cela ne se voyait pas. On pensait à un oiseau parce que c'était la première idée qui venait à l'esprit.

L'enfant disait son nom, il disait : je suis un... Et il disait son nom.

— Ah ? fit l'oncle, est-ce que les, il prononça le nom de l'enfant, vivent dans les arbres ?

L'enfant glissa lentement sur la branche. L'enfant aux anglaises était trop effrayé par la perspective du serpent pour avoir accordé la moindre attention à ce qui venait de se passer dans l'arbre, au pied de l'arbre et à la tangente du bassin où sa mère jouait avec l'eau.

— Et si c'était un grillon ? lui demanda la femme avec qui il jouait.

Oui, toi, pensa Felix. C'était une belle femme entre deux âges, elle ne portait pas de perruque ni de coiffure, elle avait simplement noué ses cheveux dans un foulard, ce profil l'émerveillait, qui était-elle si l'autre femme était la mère des enfants ? Ces questions ennuyaient la jeune fille. Elle se mit à danser pour attirer l'attention. Elle dansait autour de Felix. Qui était-elle ? Qui étaient les autres jeunes filles, le côté cour de ce jardin ? La jeune fille qui était entrée dans le bois était-elle revenue ? Avait-elle trouvé le nom de la fleur qu'elle cherchait ? Le bouquet avait changé mais il n'aurait su dire en quoi. Elle dansait toujours, lui offrant ses chevilles au passage, elle lui donnait le tournis, peut-être était-il temps de la cueillir. La femme au grillon ou au serpent caressait l'enfant aux anglaises. La femme du bassin parlait à l'oncle sur les épaules duquel s'agitait un enfant ou un oiseau ou un, comment dis-tu que tu t'appelles ? La nourrice marmonnait, berçant le nourrisson. Felix saisit enfin la cheville, au vol d'un pas qui l'élevait, elle tomba dans ses bras et le blessa au poignet. Elle était désolée. Il l'empêcha de déchirer un coin de sa robe, d'ailleurs la blessure était superficielle, elle pouvait se passer de charpie, il y posa sa bouche, elle tenait encore le poignet. Elle se trouvait stupide et rougissait. Il devinait une chair différente, il fallait qu'elle le fût sous peine d'onanisme, d'homosexualité ou de pédophilie. Il était anthropophage, peut-être parasite de l'humain ou modestement anthropophile, comment le savoir s'il perdait la tête à cause d'elle ? La blessure ne saignait plus. Elle regarda sous ses ongles. Aucune trace. Peut-être un bijou, la broche de son décolleté ou le peigne de son chignon ? Il sombrait. Elle pouvait oublier la blessure. Elle ne se fit pas prier. Ce jeu ne l'amusait plus. D'ailleurs une jeune fille sortait du bois, porteuse du bleu des phacélias rencontrées peut-être par hasard. On en entoura le bouquet. L'effet était admirable. Elle-même rayonnait, il s'approcha de cet astre. Il ne rêvait pas.

L'oncle s'alarma cependant. On lui avait recommandé de ne pas s'éloigner de son neveu au-delà d'une certaine distance qui était laissée à son appréciation. Felix butinait. Les fleurs le perdaient finalement. On le retrouvait dans des endroits insensés. Ces disparitions pouvaient durer des jours. Ensuite il racontait son aventure. Ces océans n'avaient aucune existence, ni ces îles, ces coutumes, pure imagination. Il traversait les rues en aveugle et utilisait la rampe des escaliers. Sa légèreté l'avantageait mais il était faible en résistance.

— Ne le perdez pas de vue, avait-on recommandé à l'oncle qui avait vaguement pensé à une espèce de disparition, ce serait comme souffler une pièce et la mettre dans sa poche, encore fallait-il surprendre l'adversaire en flagrant délit de distraction. Tricher au jeu avait des avantages sur cette attente. Il les pesait depuis des mois maintenant mais ses réflexions révélaient des failles, ou plutôt des impuretés auxquelles le doute, à défaut de preuves tangibles, pouvait s'accrocher pour former l'amalgame d'une fiction assez proche que la réalité, or, il ne devait y avoir aucune espèce de rapprochement possible entre la fiction déduite des faits et la réalité qu'il se proposait d'occulter à l'avantage de la cohérence. Felix disparu, sa mère ne pouvait plus exercer aucune pression sur l'église pour lui faire avouer son crime et reconnaître qu'il mentait quand il accusait lui-même son frère. Felix absent, la justice n'avait même pas les moyens de convoquer un cadavre, les procès au cadavre, à cause du silence même du prévenu, sont plus profondément exacts, se disait l'oncle en y pensant, et ce roman le déroutait déjà. Felix acteur ou témoin, une fois disparu, n'avait plus aucune chance d'entrer dans la peau du personnage. Tuer le personnage, ou le vider. L'oncle hésitait. Le temps s'était réduit aux moins de vingt-quatre heures qui séparaient Felix de son interrogatoire par un juge décidé à donner raison au Juif.

 

Chapitre IX

 

L'oncle avait originellement compté sur une semaine mais le navire s'était mis en panne dans le port d'une île lointaine. Il était dans sa cabine quand il s'aperçut que le navire n'avait pas encore appareillé. L'escale n'était pas prévue. On transportait du tabac et des antiquités, marchandises incorruptibles. Un Arabe enturbanné était monté à bord pour inspecter les cales. Il avait demandé à l'oncle de s'identifier et d'expliquer pourquoi il portait un pistolet sous sa veste. L'oncle lui avait mis le canon sous le nez et l'avait prié d'aller renifler ailleurs. Ce chien exaspéra l'Arabe.

On était en panne d'eau potable, le comportement de l'oncle provoqua une panne diplomatique. Une troupe à cheval s'installa sur le quai. Le capitaine se contenta de demander à l'oncle de demeurer dans sa cabine sans mettre le nez dehors, on condamna le hublot avec une planche, l'oncle évacuait la fumée de son cigare à travers un joint et les cavaliers surveillaient ces volutes. Le capitaine descendait à terre deux fois par jour et revenait dans un état d'excitation qui n'inspirait pas le dialogue. Il s'enfermait avec son second et le timonier. C'était le second qui annonçait le jour de retard supplémentaire.

On demandait des nouvelles de l'oncle. Était-il aux arrêts ? Pourquoi ne le livrait-on pas aux autorités ? De quoi dépendait la continuation du voyage ? Le capitaine avait-il une idée de ce qui l'attendait en arrivant au port ? L'oncle, allongé sur sa couchette, écoutait ces conversations. Le capitaine lui avait laissé son pistolet. Il n'avait aucun droit de l'en priver, tout au plus pouvait-il lui en interdire l'usage, excepté pour défendre sa vie ou son honneur. L'oncle avait répliqué qu'il lui arrivait de défendre aussi l'honneur des autres. Le capitaine voulait s'en tenir à une stricte limitation des pouvoirs de l'oncle en matière de menace et de passage à l'acte.

— Vous vous limiterez à défendre votre vie, qui n'est pas en danger, et votre honneur, auquel personne n'a touché.

L'oncle évoqua l'Arabe. Était-ce un prince ?

— Ils sont tous princes ou mendiants, déclara-t-il, d'où l'impossibilité de former la nation de leur rêve.

— La question n'est pas là, dit le capitaine, heureusement la marchandise peut attendre, elle est moins pressée d'arriver que ses propriétaires qui craignent la spéculation.

Après tout, songea le capitaine en revenant au pont où l'attendaient les délégués des passagers, l'oncle avait peut-être à voir avec l'intransigeance de l'Arabe, mais avec sa complicité à son avantage, certains désignaient en lui le spéculateur que d'autres se préparaient à rencontrer sur le quai même du port de destination. L'oncle avait eu vent de ces soupçons. Il tira un coup de feu sur les cavaliers, en signe d'indignation. Il n'était pas indigné. Il était impatient et furieux. On fit irruption dans sa cabine et on cloua d'autres planches. Cette fois, le hublot était imperméable. On lui conseilla de ne pas fumer. Il lui restait deux balles et de la poudre pour une seule.

Il vidait lentement une bouteille de Jerez, ne rinçant le verre qu'en le remplissant de nouveau. Il avait l'œil brillant et maintenait sa bouche entrouverte, montrant une dentition parfaite, parfaitement incisive et tout aussi parfaitement crochue, ces molaires chiquaient un autre tabac qu'il conservait dans une tabatière d'ivoire à deux compartiments, le deuxième contenait une portion de tabac à priser dont il se passait depuis longtemps mais qu'il offrait aux dames pour le seul plaisir de déposer une pincée sur le dos de leur main.

Le capitaine redoutait l'ironie de l'oncle. Il l'interrompait pour lui rappeler qu'il était le seul responsable de la panne, ce que l'oncle ne voyait pas d'inconvénient à reconnaître à la condition qu'on ne l'accusât pas de préméditation.

— J'étouffe ici ! s'écria-t-il, ce qui fit sursauter un matelot porteur d'un plateau de victuailles.

La nourriture était fortement aillée, ce qui déplaisait à l'oncle à cause de l'odeur qui persistait même en l'absence de restes, il faisait lever le plateau promptement après la dernière bouchée, allumant le cigare, répandant son haleine, maudissant l'Arabie, ses princes, ses mendiants et sa part d'humanité.

Au bout de trois jours d'un enfermement qui le précipita dans un profond désordre, le capitaine consentit à une promenade sur le pont, à condition qu'il ne prît pas à partie le reste des passagers et ne se tournât jamais vers la terre, ou pour mieux dire, lui tournât tout le temps le dos. Arrivé sur le pont, au bout d'une échelle qui lui parut interminable, l'oncle se plaignit d'un éblouissement. On ouvrit une ombrelle.

La dame était assez jolie et ne portait pas l'anneau nuptial. Il la félicita. Pouvait-elle l'accompagner sur le gaillard d'arrière où il avait ses habitudes ? Elle n'y voyait pas d'inconvénient. Elle lui offrit un bras vigoureux. Chez les femmes, il aimait les extrêmes, par exemple la vigueur d'un bras ou sa fragilité, selon le visage, ou seulement le regard. Celle-ci était de son âge et ne le démentait pas. Elle se poudrait sagement et ne touchait pas au dessin de ses lèvres. Elle bouclait naturellement, se coiffait quelquefois d'un madras ou préférait le peigne si le voile était de rigueur. Elle n'ouvrait son poudrier que pour lui offrir l'image circulaire des cavaliers assis au pied de leur monture. Elle le tranquillisait. Derrière eux, on dénonçait à voix basse l'usage du miroir, mais c'était une femme seule, une veuve argentée et possessive, on s'y était blessé plus d'une fois depuis le début de la traversée excepté l'oncle qui, libre comme le vent, ne l'avait même pas remarquée. Elle le félicita à son tour pour avoir mouché le moricaud.

On raconte, dit-elle, que c'est votre complice.

Elle referma le poudrier.

— Si c'est le cas, dit-elle, ne comptez plus sur moi, nous avons trois jours de retard, j'arriverai donc exactement le lendemain des noces.

L'oncle calcula mentalement qu'il avait perdu trois jours sur les sept qu'il avait compté consacrer à Felix avant que celui-ci ne fût soumis aux recherches pointilleuses de la justice. Quatre jours qu'il fallait réduire à trois car il était acquis qu'on n'appareillerait pas le lendemain. La dame le lui apprenait. Elle ramenait des statuettes et le couvercle d'un tombeau. Un artiste prétendait en tirer un caveau strictement chrétien. Il n'avait rien montré de son projet mais les statuettes l'avaient impressionné, il n'avait pas caché son émotion, on le vit même essuyer des larmes. Elle savait à peu près tout d'une mortaise dont il éviderait le centre du couvercle pour y ajuster un tenon dont elle ne comprenait pas l'utilité. L'oncle lui proposa une pincée de tabac. Elle ne prisait pas. Il lui parla du peyotl. Elle l'écouta religieusement. Que savait-il encore de ces civilisations erronées ? Il chanta un poème, beau lac où le corps d'un homme s'abandonnait à la contemplation de ses semblables, le poème était inachevé, elle nota l'absence de femme, l'enfant était peut-être le futur de cette femme, dit-elle sans se rendre compte de son erreur. Le tintement d'une cloche les troubla. C'était le second qui martelait le marli d'une assiette avec la crosse de son pistolet.

— Ne vous retournez pas, supplia-t-elle.

Il avait mis la main sur son propre pistolet. La dernière balle était réservée au duel qui ne pouvait pas manquer à l'aventure.

— Vous vous ennuyez tellement ? ironisa-t-elle.

 

***

 

Son époux était mort de cette absurde manière. Il ne défendait rien et prétendait le contraire. Il était tombé sans un cri, le cri était sorti un peu plus tard, sur la table d'opération, et il était mort avant même que le chirurgien eût le temps d'analyser la gravité de la blessure. Petite mort passagère, mais cette fois, il ne ressuscita pas. On lui montra le cadavre nu. Une heure plus tard, elle jetait son anneau dans le fossé d'une allée circulaire. Personne n'apparut pour la raisonner. Elle était seule et indifférente. Le lendemain, on lui expliqua les causes de la mort. Une artère avait été déchirée par la balle. Belle hémorragie. L'autre était son amant. Il n'avait même pas été effleuré. La balle qui lui était destinée s'était perdue dans un feuillage. Il avait frémi avec les feuilles. L'autre était tombé à la renverse, une main sur la poitrine, l'autre étreignait le pistolet qu'on lui arracha après avoir lutté contre quoi ? La rage, la peur, l'incertitude.

 

***

 

L'oncle optait pour la certitude. Il reconnaissait sa folie. L'histoire de la dame l'avait ému. Ce cri retardataire l'effrayait un peu, mais c'était tout ce qu'elle avait trouvé pour le convaincre. Consentait-il à présenter ses excuses à l'Arabe qui les accepterait, c'était une promesse qu'il avait faite au capitaine et celui-ci n'avait pas encore trouvé les mots pour en parler à l'oncle qui se sentait maintenant agréablement piégé par une veuve qui pouvait être sienne.

— Ce ne sera pas un duel, précisa-t-elle, vous n'aurez qu'à vous excuser.

Comme si c'était facile ! Elle en parlerait au capitaine.

— Si vous vous excusez aujourd'hui, nous serons partis demain.

Belle perspective. Trois semaines qu'elle promettait d'agrémenter. Il prendrait moins de temps à consacrer à Felix. Si elle lui laissait ce temps. Il s'excusa. Il trouva même les mots, ce qui étonna le capitaine qui en avait proposé d'autres. L'Arabe s'inclina cérémonieusement. Il offrit à l'oncle le poignard qu'il avait prévu de lui enfoncer dans le cœur. C'était une lame d'acier grossièrement forgé, sans poignée ni garde. Le capitaine frémit. L'oncle acceptait l'offense. Après tout, sa vie n'avait pas de prix. Elle n'avait peut-être tenu qu'à un fil. Un interprète traduisit. L'Arabe s'était penché pour écouter. Le cerveau du capitaine tentait de mesurer les ellipses. L'Arabe se redressa. Il baragouina rapidement. L'interprète traduisit. C'était des vœux de prospérité. La fin d'un drame. Trois jours de perdus au lieu d'un.

— Quatre, rectifia le second.

La délégation quitta le palais. L'oncle marchait derrière, pensif. Après tout, il s'était toujours défilé. Cette fois, il avait été un peu plus loin, pas plus. Il savait s'arrêter. Mais sa réputation n'était pas arrivée jusque dans ces îles où l'Arabe lui-même n'était qu'un envahisseur. Le capitaine examina la lame. Ils étaient assis sous une bâche tendue contre la façade du château. La veuve avait été discrètement remerciée, elle le lui avait avoué en rougissant.

— Je ne vous envie pas ce souvenir, dit le capitaine.

La lame changea de mains. L'offense en aurait blessé plus d'un. L'oncle demeurait stoïque. La dame lui tenait la main. Elle n'avait pas encore donné toute la mesure de son attachement.

Ils dormirent ensemble. La mer était d'huile. On entendait des clapotis. La lune était en morceaux au ras de l'eau. Elle tira le rideau du hublot avant de se déshabiller. Elle était brûlante et douce. Comme elle tenait le cordon du rideau, elle tira dessus pour ouvrir. De nouveau la lumière se déposa comme un masque. Il tremblait. Il s'évanouit.

Le soleil n'était pas encore levé quand l'équipage se mit en mouvement. Il alla les voir. Ils glissaient sur l'ombre. Un vent tiède agitait les voiles. Le capitaine regardait l'horizon, tête nue et les mains croisées dans le dos. Sur le quai, les cavaliers étaient montés sur leurs chevaux, immobiles et blancs. L'oncle longea le bâbord. Il éleva la lame de couteau. Ils commencèrent à rire. L'oncle cherchait une lumière favorable à sa démonstration. Ils cessèrent de rire quand ils s'aperçurent que la lame de l'offense avait forme de croix. Leurs chevaux s'ébrouèrent. L'oncle ne trouva pas le visage de l'Arabe et celui-ci, s'il était parmi les cavaliers, ne se signala pas.

Un marin venait de dénoncer le manège de l'oncle. Le capitaine lui tapota l'épaule.

— Il est retourné dans son désert, dit-il.

L'oncle s'étonnait.

— Il a un désert ? Une géométrie à soi ?

Il jeta un œil noir sur le marin qui l'avait trahi.

— Nous avons du café, dit celui-ci.

L'oncle s'approcha de lui.

— Nous n'en avions pas hier.

Le marin recula.

— Nous en avons aujourd'hui, dit-il.

Le capitaine confirma.

— Il veut dire que nous avons l'eau pour le faire bouillir, expliquait-il.

— Deux cafés, dit l'oncle au marin, dans la cabine de Madame...

C'était la première fois qu'il prononçait son nom. Le café arriva sur un plateau. Il y avait des gâteaux de semoule et du miel. Il préférait le pain et le jambon. Il indiqua le guéridon au marin, le même peut-être. Le café fumait dans un broc. La veuve sortit nue de son lit (c'était le sien). Elle ne craignait plus la lumière. Il envoya en l'air la robe de chambre. Elle sembla s'y fondre. Avec des pincettes, il lui offrit un gâteau. Voulait-elle qu'il le trempât ? Il dégoulinait. Elle aimait le premier repas, s'intéressait moins aux autres. Celui-ci était particulièrement enchanteur. Elle adorait qu'on l'enchantât. L'oncle avoua qu'il n'y était pour rien.

— Une dernière offense, dit-il.

Elle comprenait qu'il s'était aplati pour le bien de tous, il n'y avait pas à revenir là-dessus.

— Parlons d'autre chose.

Dans le cours de la conversation, elle s'étonna qu'il eût un neveu et pas de fils. Elle avait une fille. Fruit du péché. On la lui avait enlevée. On l'avait libérée d'un fardeau. Sinon il l'eût adopté. Il avait le cœur sur la main. Dire qu'il est mort vidé de son sang ! Elle se désirait une mort de vieillesse, une mort d'oiseau dans la fontaine des rêves à la toilette. Elle claqua légèrement les doigts, ne lui demandant pas de s'exprimer sur le même sujet mais seulement de se confier un peu. Ce n'était pas ce que lui inspiraient les femmes. Il avait perdu connaissance. Il était réveillé dans la nuit, couvert d'une sueur malodorante. Elle dormait sur le côté, lui tournant le dos. Ou ne dormait pas, et attendait. La lame était plantée dans une solive. Il ne se souvenait pas de cet accès de fureur. Elle pouvait lui en parler. Un cheval arpentait le quai, sans doute monté. Le navire remplissait la nuit d'autres bruits qu'il était incapable d'identifier malgré les trois mois de traversée qu'il venait de vivre.

Trois mois. Il ne s'en souvenait plus. Les conversations s'étaient affinées au fil des idées maîtresses. On avait essuyé des tempêtes, l'une en pleine nuit où avait disparu le corps et l'âme d'un voyageur dont on ne savait rien. On avait fouillé dans sa malle. Il transportait des concordances illustrées. On s'attendait à une réapparition, à cause de quelqu'un qui avait déjà vécu ces faits et qui en connaissait donc le dénouement. L'oncle démêla ces fils avec les autres mais moins longtemps que les autres, il ne croyait pas aux fantômes. Il y eut un office sur le roof. Il y assista en étranger, ne réclamant pas sa quittance. On lui reprocha son indifférence. Il prétexta une souffrance majestueuse. Il avait des lettres. Il aurait fallu plus qu'une tempête pour lui arracher son âme. Il eût trahi ce corps. Une fois ce corps détruit, son âme pourrait cueillir les fruits de l'expérience. Il avait creusé la terre de ses propres mains pour y jeter la semence de sa future forêt de symboles. Il montra les mains. Elles appartenaient maintenant à la conversation. Il les donnait en exemple. Il se laissait pousser les ongles pour s'écorcher les jours de grand malheur. Le malheur ! Il referma la malle d'un coup de pied. Il y avait peut-être une veuve, une orpheline, une héritière lointaine. Si la prochaine tempête l'avalait, il les priait de ne pas ouvrir sa malle, elle contenait les preuves de son intimité, il n'aimait pas l'idée de les mettre sur le chemin de sa vérité.

Elle se souvenait de cet esclandre. Comment oublier l'ironie ? Comment ne pas accorder une minute d'attention à cette cruauté d'enfant ? Elle avait communié, elle. Elle communiait tous les dimanches. Elle se donnait en toutes circonstances avec la même profondeur. Bien sûr ils n'avaient pas fait l'amour cette nuit. Il avait déliré mais dans une langue inconnue. Elle avait épongé ses sueurs. Cela avait duré des heures, puis il avait donné des signes de retour à la conscience, la nommant par exemple, ou lui demandant clairement d'excuser son malaise, il n'avait pas l'habitude. Elle l'avait laissé émerger. Il était silencieux maintenant. Il s'essuyait dans le drap. Il avait effleuré son épaule, les lèvres, les doigts, elle ne savait pas, il avait renoncé à elle et il s'était finalement levé. Pouvait-elle raconter l'histoire à la meilleure de ses amies ?

— Mais je ne sais pas qui est cette amie ! dit-il en riant.

Voulait-il la connaître ? Vous lui offrirez l'objet de votre humiliation.

— Quoi ?

— Mais cette impossible lame qui outrage votre conscience !

Il se retourna. Elle était plantée dans la solive. Elle avait peiné pour l'extraire. Elle lui donna la main pour qu'il la respirât. Il reconnut l'odeur de l'acier, de cet acier particulièrement, le feu et la trempe que lui destinait l'Arabe.

— Qu'en avez-vous fait ?

Il avait rêvé. Il rêvait depuis la veille. À quel moment commençait-il, ce rêve ? La lame était toujours dans la solive. Elle n'avait pas réussi à l'en arracher. Peut-être trouverait-il cette force ?

— Finissez, je vous en prie, dit-il en poussant le plateau vers elle.

Elle se mit à croquer du bout des dents le dernier gâteau de semoule. Le café ne brûlait plus, il l'avala d'un trait. Avait-il eu un malaise ? Comment expliquait-elle son impudeur ? À la question, elle noua le lacet de son corsage. Il força sur la lame. C'était peut-être un bon acier, il était seulement inachevé, quoique le fil et la pointe eussent été soigneusement forgés. Le bois grinça. On frappa à la porte. C'était le capitaine. Il se pencha pour passer sous le linteau. C'était un homme assez grand et solidement bâti.

— Nous sommes en mer, dit-il.

Comment trouvait-elle le café ? Il avait aperçu ses jambes. L'oncle s'acharnait. Il venait de passer une chemise.

— Vous n'y arriverez pas, dit le capitaine.

L'oncle opposait un genou à la solive. Il grognait, ou gémissait, dans sa tête où affluait le sang de son oxygène, il n'y avait plus de différence entre le grognement de la bête qui se défend et les gémissements de l'être qui s'évapore aux confins de l'indolence à laquelle le réduisaient ses simagrées de femme surprise en chemise de nuit.

— Quand je plante un couteau, dit le capitaine, les paris vont bon train.

Il se livrait avec bonhomie à ce jeu de force bien qu'il préférât les jeux d'adresse, mais la bordée a ses habitudes, on ne les discute pas, il jouait d'ailleurs rarement, et toujours pour gagner, sauf l'argent des paris qu'il leur abandonnait, il arrondissait sa rente plus sûrement.

— Vous auriez peut-être préféré du thé, dit-il à la veuve.

Il ne se trompait pas. Le café l'excitait, mais cela ne durait pas, heureusement. L'oncle cessa d'ânonner.

— Vous n'êtes pas de force, mon pauvre ami, dit-elle.

Le capitaine décrocha le couteau.

— Il est à vous, dit-il, vous l'avez gagné.

L'oncle hésitait.

— Prenez-le, dit la veuve, et ne recommencez pas.

Le capitaine s'éclipsa.

— Un charmant homme, dit-elle, mais bête comme ses pieds.

Elle rajeunissait. Vous n'avez pas fini votre café. Il reluqua le fond de la tasse. Lui avait-elle proposé d'y lire leur avenir ? Non. Elle se regardait dans le miroir de sa brosse.

— Il est entré sans frapper, dit-elle.

Elle dénoua les cheveux et se mit à les brosser diligemment. Elle avait dénoué le lacet. Il lui manquait un miroir, beau dialogue. Il était assis sur un tabouret comme sur la sellette, le poignard posé sur la cuisse, l'observant. Elle avait oublié le nom de Felix, il le lui répéta. Pourquoi lui avait-il parlé de Felix ? Les histoires d'honneur la passionnaient. Elle en lisait. Qu'était devenu son amant après avoir bousillé l'aorte de l'époux légitime ? Est-ce une question qu'on pose à une femme ? Piètre personnage, ce pistolero. Il n'existait plus. Elle le liquéfiait. Aquarelle des passions mortes de vieillesse.

 

***

 

Elle évoqua une promenade au bord d'un canal vert, pirouette des péniches, des jeunes filles applaudissaient sur le chemin de l'écluse, trépignant sur l'acier ajouré, l'une d'elles secouait un mouchoir, elle prétendait être la plus belle.

Le peuple est heureux s'il ne meurt pas de faim. La maladie, c'est Dieu. La faim, c'est nous. Ce qu'il reste de malheur est attribué au diable. Bonne chanson.

Le canal était vert, l'avait-elle dit ? Elle mit le pied sur le pont d'une péniche. Des bêtes gémissaient dans la cale. Elle demanda si c'était des moutons, le marinier parlait une autre langue, il toucha les boucles de ses chevaux, il la complimentait. Son amant d'un jour était resté sur la berge, suivant les chevaux, il portait sa canne sur l'épaule et se dandinait un peu. Le marinier fit un signe à la belle. Devait-elle le suivre ? Dans la cabine de pilotage, il posa un doigt tremblant sur une carte de l'Europe. Le lieu de naissance, de destination ? Elle appela son amant à travers le hublot. Il sautillait maintenant. Il se plaignait de l'humidité de l'herbe depuis le début, peut-être à cause du vernis impeccable de ses mocassins. Le pollen des genêts l'avait fait tousser en arrivant. Il s'était mouché. Il allait mieux. Que voulait-elle savoir ?

Il y avait déjà un quart d'heure qu'ils avaient quitté l'écluse. Il n'avait pas voulu monter à bord à cause de son cœur. Elle avait ébauché un rigodon sur la passerelle. Elle le déroutait. Il marchait dans l'herbe maintenant. Son nez se remplissait. Le méandre n'en finissait pas, repoussant à l'infini la prochaine écluse. Il avait interrogé le haleur. Celui-ci était occupé par ses pensées. Il lui répondit vaguement. Il avait parlé d'un bois de peupliers. On ne voyait pas l'ombre d'un peuplier.

— Si vous n'avez plus rien à me dire, chérie, je retourne sur le chemin.

Elle ne lui avait rien dit. Elle avait été déçue et n'avait rien dit. Le marinier baragouinait mais elle ne comprenait pas. Elle montra sur la carte l'endroit où elle était née. Il grimaça. Il connaissait ce soleil. Chez lui, on se réveillait dans le brouillard. Il y avait une distance entre soi et le soleil, une transparence violée, une attente tranquille. Elle comprenait. Il jouait avec les boucles de ses cheveux. Elle le laissait faire. Il aimait aussi sa bouche toujours ouverte, il la singea et elle s'amusa avec lui, le singeant à son tour, il avait la tête montée sur un ressort, il était d'accord avec elle et il exagérait ce tournoiement, elle frôlait l'hystérie, bouche grande ouverte et tirant un peu la langue. Finalement, ils singèrent ensemble l'amant qui crapahutait derrière le haleur, le harcelant de l'unique question qui le préoccupait, tandis que l'autre ne révélait rien de sa méditation. L'écluse apparut, noire, intransigeante. L'amant arriva le premier. Les chevaux soufflaient. Le haleur regardait tristement la manivelle. La gardienne tardait à arriver. Un agréable fumet trahissait les charmes de sa cuisine. Comment se noya-t-il ? Personne ne fut capable de fournir une explication cohérente ?

— Mais enfin, s'était écrié le commissaire de police, vous l'aimiez ?

 

***

 

Comment oublier cette seule histoire ? Elle se mit à pleurer. Il n'avait jamais consolé une femme, sauf sa sœur quand elle se prenait au piège de ses mensonges, mais il se contentait de la raisonner, ce qui provoquait quelquefois une insoutenable mélancolie qu'elle finissait par lui communiquer. Elle trompait le monde pour qu'il ressemblât à l'idée qu'elle en avait. Elle n'aimait personne en particulier. Elle aima son premier fils. Felix eut moins de chance. Voulait-elle le détruire ? Était-il responsable de la mort de ce frère adoré ? Quel était le degré de cette responsabilité ? D'après Felix, le cheval s'était cabré à cause d'une couleuvre qui traversait le chemin et son frère était tombé dans le bassin d'irrigation. Bien sûr, il n'avait rien fait pour le sauver. Mais qu'aurait-il pu tenter à son âge ? D'ailleurs le corps s'était enfoncé et il n'était pas remonté. La surface de l'eau s'était refermée tout de suite. Il n'y avait pas eu de gerbes ni de bulles. Une étrange tranquillité s'était installée. Il n'y avait plus de couleuvre sur le chemin. Le cheval broutait le fossé.

Il ne s'était rien passé, voilà comment Felix expliqua son attente. Il faut dire que ses explications ne réussissaient pas à s'extraire des pleurnichements de sa mère qui gigotait sur le cadavre mouillé de son fils. Elle avait ordonné au valet qu'il fouettât le cheval et le valet fouettait le cheval, ce qui s'ajoutait au silence à fleur de quoi Felix s'exprimait désespérément, car il ne se sentait pas coupable. Une seule personne se rendit compte que ce gosse était en train de devenir fou, son père, enfin, celui qui passait pour l'être. Felix haïssait depuis longtemps ses yeux-de-tous. Son frère l'avait éclairé, doux pervers, cet aîné qui minaudait au passage des hommes. Quelqu'un était assis sur son dos pour le vider. Le père de Felix traversa la cour pour mettre fin au martyre du cheval. Elle se jeta sur lui et le griffa au visage. Ils pataugèrent ensemble dans la poussière de la cour. Elle le vainquait.

Felix était éberlué. Il entra dans la description de la couleuvre. Il se souvenait de tous les détails de la leçon. On ne l'écoutait plus. Il s'entendait. Et il croyait à ce qu'il disait. Seule la scène comptait. Elle était hallucinante. La déchirure du temps au moment où la couleuvre s'est retrouvée au beau milieu du chemin. Un cheval approchait. Le cavalier en l'air. L'eau fendue. Un enfant incrédule. La tranquillité. Le temps sur le fil. Rien ne s'était passé. Felix rentra à la maison. Le cheval le suivait. Il y eut cette question de sa mère : où est Jean ? Le nom apparaît pour la première fois dans ce récit. Petit à petit, les noms apparaissent. Ils bornent une crise. Il ne faut pas les prononcer facilement. Ce sont des noms de personnages. Les personnages de la crise, la crise du texte qu'il est tellement important de mettre à jour.

 

***

 

Qui suis-je ? Elle avait perdu un époux parce que son amant le tuait d'un coup de revolver. Le cri poussé sur la fin était une invention. Elle eût tout donné pour qu'il existât vraiment à la tangente du premier méandre de son histoire.

 

***

 

Ils dialoguaient sur le pont, à l'abri d'une bâche, dans la cabine de l'un ou de l'autre, plutôt la sienne parce qu'il dormait au-dessus d'un être falot qui avait fait fortune, indirectement sans doute, dans le commerce des ustensiles de cuisine, il transportait un catalogue qu'il relisait comme un roman. L'oncle le lui présenta. Il était charmé. Il reconnut une veuve. Il ne voulait pas dire comment il réussissait à le savoir. Elle ne cachait rien mais ne montrait rien non plus, à part des signes d'agacement qu'il pouvait prendre pour de l'impatience à le connaître mieux. Il avouait ne pas se donner facilement, surtout aux femmes. Elle laissait un parfum indéfinissable, il levait le nez pour réfléchir, il connaissait cette fragrance, fruit ou fleur ? L'oncle était sensible à ces traces. Il les suivait, il chassait même, il s'embusquait si c'était nécessaire, il lui arriva même de gracier mais ne discutait pas longtemps, en lui-même, les raisons qui l'avaient amené à abandonner la traque. Elle pouvait aussi débucher et le surprendre, dans ce cas il improvisait sur le luth de son inspiration, il s'inspirait d'une autre et finissait par offenser celle-là. Mais la veuve préférait le dialogue.

 

***

 

Elle n'achevait pas la conversation avec son époux, elle le regrettait un peu. Un peu, cette équidistance autour de son attente. On l'avait obligée à descendre dans le caveau pour embrasser le Christ d'argent vissé sur la paroi du cercueil. Elle avait religieusement déposé la rose blanche et jeté un œil épouvanté sur les autres cercueils. Autant de Christs d'un argent moins rutilant mais briqué. On avait enlevé la poussière qui provenait de la décomposition du mortier des murs. Un rosier avait plongé sa racine dans ce gouffre, traversant la maçonnerie après avoir mis à profit une brèche du pot de terre où il poussait. Un enfant donnait des coups de pied dans cette tige. Qui était-il ? Elle ne connaissait presque personne et tout le monde la condamnait. Elle se vit enfermée avec une chandelle qu'elle n'osait pas souffler. L'air ou le feu, elle ne choisissait pas. Cette sensation d'étouffement l'agitait encore quand elle dormait. Elle oubliait ce rêve, mais l'enfant revenait, ponctuel ou fidèle, comment dire ? On avait confisqué les pistolets et un expert les analysait. On doutait qu'un dilettante, comme l'était son amant et maître, eût été veinard à ce point. Il reconnaissait cette veine. À l'entendre, le coup était parti tout seul. Il invoquait même le jugement de Dieu. Les pistolets avaient été soigneusement vérifiés par un cousin du mari trompé. Il n'y avait pas trouvé de défauts. Un expert les trouverait s'ils existaient. L'amant fut donc soumis à une surveillance discrète. Il était assigné à domicile par la justice, laquelle était un peu parente du mort mais sans risque de déni. Il prenait la chose à la légère. Et elle se morfondait dans un appartement vidé de sa substance par les héritiers. Il ne la sauvait pas comme promis. Il n'avait pas non plus prévu de tuer le mari gênant, il avait même plutôt pensé à être tué par lui, encore que cette idée ne fît que l'effleurer, il n'avait pas vraiment cru à la réalité de ce duel, on lui avait même conseillé de s'excuser ou de s'éclipser. Il était battu avec une abstraction et il l'avait tuée. Son œil ne s'était pas trompé. L'œil qui lui avait permis de tuer sans être tué.

Ils partirent en voyage. Elle voulait oublier. Il n'avait pas tremblé sur le seuil de la mort, il eut un malaise au moment de partir. Qu'est-ce qu'il quittait ? Il lui posa la question. Elle ne savait pas. Elle-même ne quittait rien. Elle pouvait seulement raconter toute l'histoire avec ses propres mots, ce qui était une nouveauté.

Il l'emmena dans son pays. Il y avait une rivière et des châteaux d'un autre temps. Elle fut émerveillée. Il la gâtait. Elle ne pourrait plus oublier ces chemins, les haltes chez l'habitant, les cheminées où cuisait le lait, le rire des enfants qui jouaient au cerceau et qu'elle encourageait de sa voix de crécelle. Ils dormaient dans des auberges au bord des routes. Les villages étaient déserts. On ne traversa aucune foire. Il raconta sa veine à des inconnus qui ne le crurent qu'à demi. On ne peut pas avoir plus de veine. Il la présentait comme une fiancée. On la saluait sans ironie. Les chambres étaient toujours mitoyennes, sinon on poussait plus loin, on arriva même en pleine nuit, ils se parlaient à travers le mur.

C'était lui qui venait. Il se promenait comme un chat. Elle était déjà nue. Ces adorations la rendaient folle. Il la quittait avant le point du jour et la retrouvait dans la salle à manger où elle était la première à s'asseoir. Où l'emmenait-il ? Il voulut l'étonner. Il lui sembla revenir de temps en temps aux mêmes endroits. Elle en conçut un intolérable vertige et dut prendre le temps de se reposer.

C'était au bord d'un lac où nageaient des oiseaux. Elle lisait à l'abri d'une véranda. Il sortait pour se renseigner sur sa maladie et revenait avec des médicaments qu'elle recrachait si c'était possible. Ce goût de plante et de métal, elle l'avait encore sur la langue.

— Où allons-nous ? Pourquoi ne sommes-nous pas encore arrivés ?

L'été se finissait. On attendait la pluie. Des points de rouille s'éparpillaient lentement dans le paysage qu'elle ne regardait plus, sauf le lac et le débarcadère où il appontait quelquefois à bord d'une barque qui repartait aussitôt dans l'autre sens. Il se fâchait si elle l'interrogeait. Une fois elle le surprit en prière sur la descente de lit. Elle referma la porte mais il la rouvrit derrière elle. Que fuyait-elle ? La question la désappointa. Elle ne répondit pas. Elle était guérie, du moins elle le croyait, le médecin le dirait ce soir.

Ils reprirent leur voyage le lendemain matin à bord d'une voiture qui, lui sembla-t-il, retournait d'où ils venaient. Elle revit les paysages, reconnut les châteaux, déjeuna peut-être où elle avait déjà déjeuné. S'en souvenait-il ? Il était fatigué. Il espérait qu'on arriverait avant la nuit. Mais où arriverait-on ?

Ils traversèrent une ville où elle voulut négocier une lettre de change mais la voiture ne pouvait attendre. Il était impatient et sur le point de lui reprocher la semaine qu'ils venaient de perdre au bord de ce lac qu'il n'était pas près d'oublier.

— Mais pourquoi l'oublierais-tu ?

Elle y avait vécu une agréable fièvre, des frissonnements prometteurs, bien sûr il n'était rien arrivé, il le savait autant qu'elle, pourquoi oublier cette lenteur ? Elle était sujette à des fièvres inexplicables et ne les expliquait pas. Prétendait-il changer cette mauvaise habitude de soi ? Elle n'avait pas l'habitude de lui et ne voyait pas encore ce qu'il était nécessaire d'altérer. Le mot lui plut. Comme c'était facile de tuer un homme ! Et comme il était facile de se faire à l'idée que l'homme qu'on avait tué (même par chance) avait été préalablement altéré par une femme qui en aimait un autre ! Être l'autre était facile aussi. C'était comme changer de peau mais de façon provisoire.

Le voyage en rond n'avait rien dilué. Le vin était toujours amer. Elle ne le buvait pas et prétendait le servir. Il ne buvait pas non plus. Ils étaient arrivés. La nuit allait tomber. Le voiturier était content de sa performance. Il accepta un pourboire.

— C'est ici ? demanda-t-elle.

La demeure était charmante. Il y avait de la lumière dans le carreau de la porte devant laquelle il l'avait conduite. Deux lampes éclairaient une partie de la façade, placées assez haut au-dessus des linteaux des fenêtres. Il chercha la clé. Comme il fumait, il posa le cigare sur un appui.

— Nous ne serons pas seuls, dit-il.

Elle s'en rendait compte. Il trouva la clé et l'enfonça aussitôt dans la serrure. Une fois la porte ouverte, il appela. Quelqu'un attendait dans l'escalier, au fond.

Il s'expliqua : ma sœur, dit-il.

La femme descendit complètement l'escalier : mon époux, dit-elle.

Les présentations étaient faites. Ils entrèrent dans la salle à manger. La table était mise. Une viande fumait sous le couteau d'un domestique. Il reconnut sa place, marquée par un rond de serviette.

— Vous vous ressemblez, dit sa femme.

Un domestique s'en allait avec les manteaux. La veuve s'assit devant une soupe.

— Sans cérémonie, dit l'hôtesse.

Lui ne mangeait pas de soupe. Il commençait par une viande. Elle ne l'avait jamais vu manger de viande. En voyage, il avait mangé du poisson, d'abord sur le bateau, puis au bord des rivières où elle croyait faire l'amour avec un demi-dieu. Ce demi le déconcertait. Elle ne l'expliqua jamais. Il lui demandait en plaisantant si elle avait connu un dieu qui justifiât cette moitié. Elle n'avait connu que des hommes. Il était ravi, peut-être heureux d'avoir un avantage sur eux. Elle commençait à se rider, un peu aux poignets et beaucoup dans le cou. Ses couperoses ne manquaient pas de discrétion.

Le vin les affolait un peu, pas beaucoup, elle le buvait du bout des lèvres. L'hôtesse avait déjà mangé ou plus exactement, le soir, elle grignotait sur le pouce, dans la cuisine, avec les domestiques toujours heureux de ne pas avoir à mettre la table, servir et desservir, quel destin ! Elle avait de jolies dents, l'hôtesse, des yeux chercheurs de promesses, qui promettaient eux-mêmes beaucoup, elle croisait ses mains sur une poitrine à demi nue où rayonnait une pierre. La veuve répondait à ses questions, évitant le regard du mari volage qui finissait sa viande en se plaignant de la cuisson à son goût trop poussée. Le vin ne l'égayait pas.

— Vous ne me reprocherez pas de ne pas vous croire, avait dit son épouse.

Elle était dans son dos quand elle l'avait dit, un peu en retrait, la veuve filait sur le tapis en direction de la table, prétextant une faim de loup.

— Ou plus exactement, ma demi-sœur, précisait-il au moment de s'asseoir.

Le domestique qui coupait la viande s'inclina pour lui souhaiter la bienvenue.

— Je sais, je sais, dit l'hôtesse, votre mère était bien malheureuse.

On n'en parla plus. On éteignit les lampes des murs. La pièce se vida discrètement. Ils étaient seuls. L'époux et sa maîtresse se côtoyaient. L'hôtesse était assise de l'autre côté de la table, bavarde et chaleureuse.

— Nous n'avons pas d'enfants, dit-elle.

Elle voulait savoir si la sœur de son époux en avait. On parla à mots couverts de l'aventure sentimentale du père commun. Il n'avait pas été bien heureux lui non plus. La mort avait fermé ce chapitre. L'hôtesse regrettait le temps perdu à ne pas se connaître. Elle vivait le plus souvent seule depuis que son mari voyageait à la place de son père. Elle n'avait jamais été en Amérique. Il lui ramenait des babioles colorées ou biscornues qu'elle jetait au fond d'un tiroir. Sa solitude expliquait sa familiarité avec les domestiques. Ils souffriraient un peu de sa brusquerie ces jours-ci, puisque sa belle-sœur ne voyait pas d'inconvénient à se laisser bercer de confidences. Elle ne pouvait pas avoir idée de cette profondeur.

— Vous reparlerez de votre mère. J'étais très liée à la sienne. Nous nous entendions comme deux sœurs. Elle est morte à cause du vent. Le vent d'automne tue les gens sur le chemin à la tombée de la nuit. C'est un malheur. Nous l'avons enterrée un jour de pluie. Le trou s'effondrait. Le fossoyeur descendit plusieurs fois pelleter. On la recouvrit de boue. Le lendemain, la flaque rectangulaire miroitait au soleil. Une tombe seulette, comme elle avait voulu. Comme elle était venue, elle aussi, presque de l'étranger, on ne voyait plus sa famille depuis son mariage, sauf une cousine qui l'informait régulièrement de la situation de l'héritage. Vous héritez de votre mère ?

Elle avait des ailes, l'hôtesse, c'était un oiseau facile, un oiseau sur la branche, voleur d'écailles d'amour à la surface des autres. La veuve, perspicace, se servit de la viande. Elle avait refroidi. On sonna le service. Une enfant entra. C'était une coquette habillée à la sauvette.

— Tu dormais ?

Non, elle ne dormait pas, elle s'était seulement déshabillée et priait au bord du lit quand la sonnette... Personne ne lui demandait de s'expliquer. Elle eut droit à un léger soufflet sur la joue, ce qui la chagrina. Elle partit avec le plat de viande. On le réchaufferait sur la cuisinière, le four étant éteint et rempli de pruneaux. C'était insensé, selon l'époux, mais il n'avait plus faim, sauf d'un fruit si elle voulait bien lui avancer la corbeille. Il tranchait la pulpe avec application, recueillant les gouttes sur ses doigts du bout de la langue, une manie d'enfant, vous ne l'avez pas connu enfant vous non plus, c'est vrai. Vérité qui poussait à la réflexion.

— Nous y penserons ensemble ces jours-ci.

Pourquoi l'avait-il amenée dans cette maison ? Pourquoi la faisait-il passer pour sa sœur ? Se ressemblaient-ils à ce point ? La fillette revint avec un plat de viande. On la récompensa d'un fruit ou d'une galette. Sa révérence était sommaire. On le lui reprocha et elle rougit. On la chassa.

— J'ai eu vent de ce duel absurde, dit enfin l'hôtesse.

Les conditions de cet aveu étaient réunies. L'époux sursauta à peine.

— Vous savez donc tout, ironisa-t-il.

— Ça fait deux, dit-elle à la veuve qui s'étrangla légèrement au passage d'un nerf. Moi j'appelle ça un assassinat, continuait l'hôtesse.

Il haussa les épaules. Il fumait sans permission, envoyant la fumée dans les flammes du chandelier.

— Vous appelez ça comme vous voulez, dit-il.

Qu'en pensait la sœur ? ne lui demandait-on pas. Elle n'acheva par le morceau de viande. Deux mouches tournoyaient. Elle prétendit ne pas savoir de quoi on parlait maintenant.

— La nouvelle a couru plus vite que lui, dit l'hôtesse. C'est absurde, inacceptable !

Elle était toute rouge de colère.

— Vous ne savez même pas de qui vous parlez, dit-il négligemment.

Il se leva pour s'affaler dans un fauteuil. L'hôtesse invitait sa belle-sœur à toucher aux fruits, ils étaient délicieux, ils avaient des arbres, de la vigne et même un vivier, elle oubliait le potager et les chasses gardées. Elle possédait les trois quarts de cette propriété et avait des droits sur le quatrième.

— On dit que votre pays est un désert, dit-elle d'une voix sirupeuse.

— Mon pays ? répondit la veuve, mais je n'y habite plus, ce qui ne l'empêchait pas d'être un désert mais enfin, passons.

Les bagages étaient encore dehors. Il les rentrerait lui-même. Il monterait les siens dans sa chambre. On ne la lui avait pas encore montrée. Voulait-elle se rendre compte ? Elle monta derrière l'hôtesse. C'était la chambre de la belle-mère.

— Elle s'y est installée un peu avant votre naissance, précisa l'hôtesse.

Le père dormait dans la chambre conjugale, au bout du couloir. C'était une chambre magnifique, magnifiquement meublée voulait-elle dire, mais il ne la lui céda jamais. Comme plus personne n'y couchait, on y lisait, le feu n'y fumait pas. Elle poussa porte. On entra d'abord sur un palier qui s'ouvrait sur une terrasse envahie de lierre. Une autre porte donnait sur la chambre elle-même. Les lampes étaient toutes allumées, y compris un photophore sur la table de chevet. Le lit était entrouvert, laissant apparaître les moires d'un drap impeccablement tiré. On avait déposé un livre sous le photophore.

— Vous ne lisez peut-être pas ?

Plus tard, dans la nuit, la veuve craqua une allumette pour allumer la chandelle du photophore. Elle ouvrit le livre à la première page et lut. Le sommeil n'avait pas duré. Au fond de la chambre, le feu s'était éteint. La chambre sentait l'encaustique. Du portrait de l'ancienne maîtresse de maison, on ne voyait que le cadre, ses ornements d'or et d'argent, le rose des visages d'anges et le bleu des fleurs qu'ils envoyaient aux quatre coins. Ce qu'on ne dit pas. Ce que les autres ne doivent pas savoir. Ce désir trouble de les quitter pour être avec les autres, exister à une distance respectable de ce qu'on a été avec eux.

 

***

 

 L'oncle avait peut-être connu cette esthésie. Ils dialoguaient sur le pont. Il y avait un peu d'air et elle s'était enfouie sous une couverture. Il voyait ses mains étrangement osseuses et blanches, pourtant le visage était presque replet, jolie nuque bordée d'une tresse que des aiguilles maintenaient en couronne, le nez gagnait à être regardé de profil, elle usait de faux cils et entretenait une mèche vagabonde pour agrémenter le rose de ses joues.

Il était amoureux. Ce don de soi commence par le désordre des idées. Il lui posa quelques questions sur le début de l'histoire qu'elle avait peut-être l'intention d'achever avec lui. Il manquait de profondeur. Elle menaçait de ne pas aller plus loin. Il ne la voyait pas. Cette sœur surgie du néant d'un voyage lui paraissait aussi inconsistante qu'un personnage de théâtre. Espérait-elle qu'il crût à la ressemblance ? Elle rougit. Si elle avait su que son récit la réduisait aux dimensions étiques de ce personnage, elle se serait tue, simplement. Pourquoi continuer une conversation au détriment de ses protagonistes ? Il l'embrassa. Ce n'était pas une étreinte. Il se posait sur elle. Ses parfums le tourmentaient. Lui pardonnait-elle son indifférence ? Elle le trouvait complexe, peut-être fragmentaire, difficile à aimer, inquiétant ou menaçant, elle ne savait pas si c'était l'inquiétude ou la menace, elle buvait avec lui la promesse d'une irréalité certaine. Elle était ivre de lui, incapable de n'être pas avec lui en ce moment même, menacée par cette folie de la séparation qui fondait son existence d'amoureux à la sauvette. Elle faillit pleurer. Elle aimait pleurer, jusqu'à l'oubli de ce qui expliquait ses larmes, conséquence de la conséquence de la conséquence et ainsi de suite jusqu'à l'origine de sa passion pour les hommes, comme si elle était originellement passionnée et qu'il n'y avait jamais eu d'autres objets que les hommes, ou l'homme qui les donnait à son désir de le posséder. Il doutait que cela remontât aussi loin qu'elle prétendait. Un second baiser mit fin à ces élucubrations. Il ne voulait pas l'expliquer. Mais en cela était-elle différente des autres ? Qu'avait-elle découvert dans ce foyer à la dérive, au fond de la France qu'il idéalisait depuis toujours ?

 

***

 

L'homme l'avait surprise. Elle avait même cru à la naïveté de la maîtresse de maison. Elle était prête à jouer le rôle de la sœur espagnole née de l'aventure et de l'infidélité. Elle avait une importance à improviser, tandis que lui reviendrait au théâtre d'une tragédie jouée depuis longtemps. Le rideau était tombé sur des soupçons. Felix avait un peu perdu la tête mais on exagérait la gravité de son état. Et c'était sa mère elle-même qui alimentait le diagnostic. Elle savait tout depuis le début. Elle connaissait peut-être la fin. Elle agissait en auteur de ses jours. Le personnage-auteur est le maître d'œuvre de toutes les tragédies. Un jour il la surprit en flagrant délit d'observation. Sa crispation donnait peine à voir. C'était l'époque où Jean renseignait Felix sur la réalité de leur biologie. Elle était derrière une fenêtre, les volets étaient entrecroisés, le rai du soleil la partageait en deux ombres où elle élevait des poings fermés. L'oncle s'était arrêté dans l'escalier. Elle ne l'avait pas entendu. Il voyait les deux enfants dans la cour. Sa sœur était une ombre penchée sur l'appui intérieur de la fenêtre. Le reste était imaginé. Aujourd'hui, il lui était difficile de renoncer à cette part d'imaginaire.

 

***

 

Elle l'écoutait religieusement. L'océan les oppressait. Il continua.

 

***

 

Il n'entendait pas ce que Jean révélait à Felix, mais s'agissait-il des mêmes révélations qui condamnaient leur père au silence ? L'oncle avait tenté de rompre ce silence. Qu'est-ce que c'était, ce verre, ces transparences, ces perspectives d'eau ? Il n'avait pas beaucoup d'estime pour son beau-frère qui préférait parler de chasse, de littérature et des femmes d'un temps qu'il idéalisait toujours avec les mêmes mots. Elle haïssait ces répétitions et feignait de s'en amuser. L'oncle connaissait ce masque. Il apportait des nouvelles de la mulâtresse. Aucune lettre, elle ne savait pas écrire, aucun objet même, faute de sentiments dignes d'une fille. Il n'avait pas encore trouvé l'occasion de transmettre ses politesses à son beau-frère qui en espérait beaucoup, d'autant plus que sa femme ne croyait pas à cette filiation et lui avait même interdit d'en parler à ses enfants légitimes. Comment parler de cette fertilité qui ne la concernait pas ?

Elle questionna l'oncle dès le lendemain de son arrivée. Qui était cette femme ? Il la décrivit. Et puis elle ne lui en parla plus. Une semaine passa. Il n'avait toujours pas parlé à son beau-frère. Elle ne le quittait pas, ou lui confiait la garde des enfants, ou emmenait l'oncle avec elle chez des amis de la famille qu'il alimentait du récit de son voyage, ce qui pouvait les retenir toute la soirée et les obliger à entrer à pas de loup dans leurs chambres réciproques.

— Vous avez vu les... ? demandait son beau-frère le lendemain.

Ils avaient changé. En mal. Tout le monde changeait. Le mal s'épanchait. Il y aurait une dernière génération. Et puis tout s'en irait à vau-l'eau. Tristesse des noms de famille. Il en écrivait le roman. Ou mieux : la chronique. Faute de mémoire. Et d'imagination aussi. Il s'était amouraché de l'idée. Ce n'était qu'une idée. Ce travail exigeait un quotidien, un minutage parfait, une fidélité de seconde.

Jean ironisait facilement. Felix cherchait à comprendre. La limpidité de l'alcool dans le verre le fascinait. Les lèvres de son père étaient enflammées. Il tirait une langue violette où poussait la fleur d'un bouton. Les yeux ne se fixaient sur rien. Les mains se tenaient, ne se séparant que pour porter le verre à la bouche. Il ne trinquait plus. Il se nourrissait de bon matin. Ensuite son esprit se trompait sur des questions de valeurs à accorder aux choses. On ne lui demandait rien concernant les êtres. À table, il s'impatientait et ne mangeait pas. L'oncle évoquait les corps dénudés des sauvages. Il n'aurait pas trouvé les mots s'il s'était agi de parler de la nudité des êtres humains.

Jean s'amusait. Il avait expliqué à Felix que les Indiens étaient des êtres humains comme les autres. Ce qui était intéressant, c'était que d'autres s'évertuassent à les réduire à une bestialité purement imaginaire. Felix eût aimé comprendre. Les animaux sont nus. L'esclavage avait changé de nature. La guerre aussi avait changé. Était-ce facile de mépriser un être humain ? À partir de quelle quantité de mots peut-on considérer qu'il y a langage ? Quel rapport le langage entretient-il avec l'humanité ? Ces animaux parlaient. Ils dessinaient. Ils éduquaient. Mais l'oncle était intransigeant. Il se mettait en colère si Jean dépassait les limites qui étaient assignées à son intelligence du monde. Qu'était-il arrivé au monde, entre le cabotage et les voyages au long cours ? On discutait beaucoup autour de cette table. Toujours à cause de Jean. Jean qu'elle épiait, qu'elle aimait par-dessus tout, qu'elle désirait posséder, Jean qui lui ressemblait.

— Pourquoi « Jean » ? avait-il demandé la veille du baptême ?

Il prononçait « ian ». Il y avait des Juan dans la famille, mais elle ne se référait à aucun d'eux. C'était le premier. Elle voulait que ce fût le seul. Il eût aimé une fille, une seule, calculant qu'elle aurait à peu près son âge quand il serait vieux, elle le haïssait parce qu'il exigeait d'elle qu'elle lui donnât cette femelle débarrassée de la gangue sexuelle qu'il eût préféré ne pas mettre en jeu avec elle, mais quelle autre ? Il n'avait pas eu le choix.

Jean naquit au milieu des douleurs atroces. Son cri se perdit dans les hurlements qu'elle poussait pour maudire son existence. Elle aurait pu le haïr à cause de ça. Elle l'adora tout de suite. Cette chair fermée, parfaitement douce et docile, s'accrochait à son sein et elle continuait de souffrir, mais en silence cette fois, s'étant fait pardonner ses offenses et surtout se jurant de ne pas recommencer. Il n'y aurait jamais plus de deux Jean dans sa vie, le père et le fils, un jour elle cracherait cette vérité à la face du monde, elle confesserait le seul péché qu'elle se reconnaissait.

Il ne s'approcha pas tout de suite de l'enfant. Comment pouvait-il seulement espérer qu'il lui appartînt ? Il avait éteint son cigare dans le couloir. Elle lui reprocha cette fumée. Elle commençait par cette amertume. Il recula. Le médecin le poussait, le plaisantait, dans le couloir tout le monde était heureux et on se moquait gentiment des cris de l'ancienne vierge. Ces genoux touchaient le bord du lit. Il était suffoqué par l'odeur médicale. Il n'y avait plus de traces de sang, il avait, une heure plus tôt, jeté un œil inquiet sur le baquet qu'on montait, les langes l'avaient tourmenté, dans la cour, le cheval du docteur hennissait en donnant des coups de sabot dans la porte de la remise. Il devait bien savoir que ce n'était pas son enfant.

Comme c'était un mâle, c'était à lui que revenait le droit de lui donner un nom. Il avait pensé au prénom de son propre père mais il était passé de mode et personne dans son entourage ne savait s'il en existait une variation moderne.

— Il y a des noms qui ne vieillissent pas, dit-elle brusquement.

Il demandait à réfléchir. N'en avait-il pas eu le temps depuis qu'il savait qu'il allait être père ?

Elle avait ce pouvoir. Sans elle, il n'était qu'un homme, avec elle, il se mortifiait à l'avantage de la succession. Il embrassa le front de l'enfant. Elle eut un spasme doucement amorti par les coussins. Puis elle prétexta un malaise pour le jeter dehors.

— Vous êtes trop dur avec elle, lui dit le médecin en passant.

Il ne répondit pas. La ressemblance eût pu la trahir, mais l'enfant lui ressemblait, c'était indéniable. On le félicita encore une fois au bas de l'escalier. Il proposa des rafraîchissements. Les hommes préféraient un alcool. On servit de la citronnade, du sirop d'orgeat et de l'eau-de-vie. On mangeait de la viande froide, comme aux enterrements. On trouva la terrine de lièvre particulièrement réussie. Il chassait sur ses propres terres. Il avait même abattu un braconnier d'un coup de fusil dans le dos. Il l'avait surpris avec trois lièvres à la ceinture. Sa tentative de fuite l'avait condamné à mort. C'était une histoire que ses enfants ne connaissaient pas. On n'en parlait plus. Deux jours après cette exécution sommaire, une petite veuve toute de noir vêtue quitta le village, à pied, suivie de deux enfants en bas âge qui allaient pieds nus. Il l'avait rattrapée sur le chemin de la mer et lui avait donné trois sous parce qu'elle n'avait pas voulu revenir. Il avait compris qu'elle éloignait de lui les deux fils qui eux peut-être reviendraient.

— On ne revient jamais, sauf si on a fait fortune, ironisait-il quand on évoquait cette histoire du passé.

Même Jean ne connaissait pas cette histoire. Il en connaissait d'autres et prenait un malin plaisir à les dénaturer au détriment de son père, mais ce n'était pas son père, seul Felix croyait être le fils de son père, mais c'était une autre histoire, plus récente, on s'en souvenait mieux. Mais Jean se chargeait de déflorer cette innocence. Sa mère était à la fenêtre et le surveillait. Ils étaient assis à l'ombre du mûrier. Felix jouait aux osselets. Que savait-il maintenant ? Jean avait ouvert sa chemise. On voyait son carcan, les lanières qu'il débouclait lentement l'une après l'autre, c'était un labeur sans fin. Elle suait. Derrière la porte, l'oncle reconnut cette odeur. Elle ne le haïssait plus. Elle le lui avait dit. Felix ressemblait à n'importe qui. Quelle fragilité lui avait-elle communiquée ?

À cette époque, elle couchait avec un touriste chercheur de pierres et de cristaux qui revenait l'été suivant, à peine changé, toujours fidèle, il renouait avec elle parce qu'elle l'attendait, c'était à cette attente qu'il succombait, d'après ce qu'elle savait de lui, ses lettres la renseignaient plutôt sur ses activités professionnelles et sur le milieu qu'il fréquentait. Il s'habillait en voyageur. Elle le reconnaissait de loin. Son cœur qui battait, ne pouvait pas se tromper. Elle s'était promis de ne pas recommencer, promesse tenue à l'annonce de Jean et violée parce qu'elle s'ennuyait d'être une femme.

L'oncle ne pouvait plus la condamner. Il se maudissait et n'allait plus à la messe. Un océan les séparait depuis longtemps. Il revenait lui aussi, mais tous les deux ans. Il fallait presque un semestre pour aller et revenir. Ces traversées nourrissaient son imagination. Il confiait des lettres aux navires rencontrés. Il aimait ce ralentissement, sachant ce qui l'attendait d'un côté comme de l'autre. Cette année-là, Jean était presque un homme et Felix était sous son charme. Elle lui montra de loin le voyageur. Il arpentait des gisements, hors des sentiers battus et des chemins de traverse.

— Jean est furieux, lui confia-t-elle.

L'oncle se sentit trahi. Des ouvriers chantaient sur les échafaudages. Elle trempa un doigt savant dans un bidon de chaux mais cette fois ne fit aucun commentaire. Ils l'avaient guettée sans cesser de travailler. L'oncle avait poliment répondu à leur salut.

— Tu reconnais Jean, dit-elle.

L'adolescent grimaçait. Son étisie était un scandale. L'oncle l'embrassa. Ce corps le révoltait. Il était presque brûlant. Le carcan raisonnait comme un tambour. Jean se plaignait de démangeaisons. Le guérisseur avait prescrit un onguent qui sentait la merde.

— Le guérisseur ? fit l'oncle.

On entra par la cuisine. La bonniche de toujours était au fourneau, plus vieille, condamnée à la lenteur, elle avait donné le sein à l'oncle, il se nourrissait d'elle encore, elle le savait. Son factotum de mari avait perdu une jambe dans une chevauchée. Il montra la jambe de bois. Ils avaient eu un autre fils.

— À mon âge, dit-elle.

Le bonhomme souriait sans rien dire, montrant une bouche édentée. Il ne travaillait plus beaucoup et Madame était généreuse, Monsieur aussi était bon comme le pain, ils avaient moins de chance avec les enfants, elle les trouvait pervers, ou faux, elle ne savait pas, mais elle se confiait à moitié. Leur père apparut un peu plus tard. Il revenait d'une audience. La justice l'éreintait en ce moment. Il s'attaquait à l'État qui lui contestait sans preuve la propriété d'un bien qu'il avait reçu en héritage. Il se défendait par principe.

— L'État devrait prendre des gants avec nous, dit-il.

Il avait menacé le procureur sur ses biens. Il s'entendait à épouvanter la bourgeoisie. Ne l'avait pas condamné parce qu'il avait cassé le bras d'un valet qui avait porté plainte ? Certes, on n'avait pas osé l'inculper d'agression et on s'était contenté de le condamner à payer les frais médicaux qu'il avait réussi toutefois à réduire de moitié sur le témoignage même du médecin. Pourquoi n'avait-il pas gagné ? Pourquoi avait-il été réduit à se défendre ? Pourquoi s'était-il défendu ? Pourquoi avait-il accepté de construire une défense cohérente ? Les questions étaient de Jean. Felix attendait les réponses.

 

***

 

Elle attendait un portrait physique de Felix à l'âge de raison.

 

***

 

Il avait vécu les trois premières années de son enfance en pâlichon aux cheveux rouges. L'absence d'éphélides aurait dû les alarmer. La quatrième année de son existence fut celle du changement. Il ne grandit pas cette année-là. Sa peau se mata et ses cheveux se noircirent. L'oncle ne connut pas cette transition. Il quitta un petit germain et retrouva, deux ans plus tard, un moricaud aux yeux bleus, avec des reflets rouges sur sa peau et des dents trop grandes pour sa bouche. Le petit avait acquis un respect tremblant pour la langue qu'il parlait avec ostentation, soucieux de produire un effet favorable à l'estimation de ses capacités mentales plus qu'intellectuelles. Sa mère était passée par là. La transformation physique de son fils l'avait peu affectée. Il ne lui ressemblait plus, certes, et on se rendait compte maintenant qu'il n'avait partagé avec elle que les traits caractéristiques de sa race. On pouvait s'y tromper. Les choses étaient plus claires maintenant. Felix retournait à la terre et ressemblait à un paysan quelconque, ce qui le rapprochait, jusqu'à la ressemblance donc, de celui qui passait pour son père, lequel ressemblait à tout le monde, sauf à elle. Le corps de Jean avait déjà subi les ravages de la maladie qui le tuait à petit feu. On évoqua moins sa présence physique, qu'on résumait aux symptômes les plus évidents, dont on évitait de parler, c'était plus simple.

Au sujet des yeux de Felix, l'oncle les compara à ceux de sa propre mère, qui était une femme quelconque mais possédait ce bleu intense qui est celui de la mer plutôt que du ciel. Elle aussi possédait ses yeux. Il avait lui-même échappé à cette reconnaissance, ce qui expliquait peut-être ces regards fuyants, ces clignements cisailleurs de larmettes qui ne coulaient pas sur la joue et qu'il épongeait du bout du doigt avec une discrétion de demoiselle au bal.

 

***

 

La veuve trouvait ce geste charmant. L'oncle s'était tu, ou plutôt il s'était arrêté au milieu d'une phrase et il attendait qu'elle lui en suggérât la fin. Une brise chaude agitait la bâche au-dessus d'eux. L'oncle lui avait montré la lente accumulation de la poussière sur leurs vêtements. Au loin, un nuage rouge signalait la côte dont on s'éloignait. Les bruits de l'eau se mêlaient aux voix, aux craquements, elle reconnaissait avec lui des glissements nécessaires, des contraintes, des pressions. Pour la première fois depuis le début de la traversée, elle se sentait superflue, prête à tout quitter, mais cette idée n'était séduisante qu'à la condition de ne rien laisser, suggéra-t-il en effleurant la joue que le vent avait tiédie. Plus tard, il fut de nouveau transporté dans cette chambre où elle n'avait pas trouvé le sommeil.

 

***

 

Cette odeur de térébenthine lui avait donné la nausée finalement. Elle avait vomi dans le pot, autre odeur émétique qui la tourmenta jusqu'à l'aube. Un soleil mouillé dégoulinait au carreau où elle essuya la buée. Il n'avait pas givré ce matin. Elle entrouvrit la fenêtre pour mettre un peu le nez dehors. La fraîcheur la suffoqua mais en même temps la nausée l'abandonna. Elle referma. La tête lui tournait, mais raisonnablement, pensa-t-elle. Elle enfila ses chaussons et entra toute nue dans une robe de chambre qui sentait le feu de cheminée. Elle devrait s'habituer à cette odeur. D'ailleurs le feu couvait et des gouttes d'eau tombées du conduit semblaient le réveiller, formant des trous réguliers dans la cendre qui ne retombait pas, se volatilisait dans l'air saturé, n'expliquant rien, pas même cette attente qui l'arrêtait sur le foyer de fonte noire et patinée, sur la tablette elle découvrit des bibelots et des traces de doigts, une horloge arrêtée dont la clé gisait dans une dentelle jaune et recroquevillée, le miroir lui révéla une ride, ses cheveux s'étaient débouclés, elle les enferma dans un foulard et sortit de la chambre avant de sombrer dans cette eau, ce qui la rendrait mélancolique pour deux jours.

Elle marcha vite dans le couloir. Elle avait entendu du bruit. Sa... « belle-sœur » était dans l'escalier, ébouriffée, portant négligemment une robe partiellement boutonnée où pendaient des rubans tortillés dans d'anciens nœuds défaits depuis longtemps, elle les effilochait les uns après les autres dans des crises d'impatience qui la rendaient malade jusqu'aux larmes si elle oubliait de se méfier de ce silence, cette absence de soi tout au fond de soi, comprenait-elle ?

Elles entrèrent ensemble par la double baie vitrée dont les deux battants étaient ouverts. Il déjeunait d'un peu de café et d'une tartine de pain qu'il grignotait en regardant le plafond.

— C'est idiot, dit-elle.

Et ça ne l'était pas, bien sûr. Il avait toujours connu ce plafond, depuis son enfance on ne l'avait pas repeint et il paraissait ne pas avoir souffert du même vieillissement qu'un peu de badigeon frais démentirait au premier coup de brosse, il le savait. Par contre elle changeait le papier des murs tous les deux ans, à cause des punaises. On ne les entendait pas à cette époque de l'année. Elle n'avait pas dormi.

— C'est impossible, dit l'hôtesse, on dort toujours un peu, c'est nécessaire.

Elle jouait avec le tortillon d'une boucle derrière l'oreille.

— Sans doute, dit la veuve.

Il sortit.

— Vous m'accompagnerez aujourd'hui, dit hôtesse, c'est décidé, d'ailleurs il doit s'absenter.

Dans la cour, un domestique transportait des braises dans une pelle qu'il semblait jeter à l'intérieur d'une voiture. Un gosse était assis sur un brancard, rêveur. Les chevaux piétinaient derrière la clôture.

— Vous trouverez de l'eau chaude dans la chambre, dit l'hôtesse.

La veuve monta. Le couloir était hanté par des ancêtres. Elle chercha le trait caractéristique, celui que les portraitistes s'étaient transmis secrètement. Peut-être les nez sur l'arête desquels coulait une lumière blanche. Un même sautoir ornait les poitrines des génitrices. Les encadrements étaient du même style, un peu changeant en fonction de l'ancienneté. Elle s'arrêta devant le portrait qui pouvait être celui de la mère dont elle occupait la chambre. Belle femme saisie au vol d'une jeunesse qui n'avait peut-être pas duré ce que durent les roses. La lignée s'arrêtait là. Mais s'agissait-il d'une lignée ? Comment croire à une parfaite linéarité de l'héritage ? L'absence du portrait de l'hôtesse démontrait le contraire. C'était déjà arrivé mais on n'en savait plus rien, du moins n'en parlerait-il pas.

Elle entra dans la chambre. Le feu croissait dans l'entrecroisement savant des bûches. Un broc fumait. Elle se pencha sur cette vapeur. Elle prendrait le temps de se toiletter. Dehors, le gosse croquait une pomme. Une autre voiture s'éloignait. On gratta à la porte.

— Pressez-vous, ma chère !

C'était la voix de l'hôtesse. Attendait-elle derrière la porte ? On n'entendit pas ses pas dans le couloir. La veuve voulut en avoir le cœur net. Elle colla son oreille sur le panneau. L'autre respirait comme si l'air lui manquait. Elle revint à la toilette, marchant sur les tapis, puis mis ses pieds dans la bassine. Elle fit couler l'eau, ayant élevé l'ouverture du broc à la hauteur de son visage.

— Ne mouillez pas vos cheveux, dit la voix derrière la porte.

Elles commencèrent par le bois de hêtres. Elle ne reconnut pas les noisetiers. Une ruine surplombait le lit d'une rivière. Ruine des murs et de l'espace. Les tuiles et le bois de charpente avaient servi à la construction d'une grange. Sur un pont de bois, on eut le temps d'observer le sommeil des truites métalliques. Elles allaient en coucou. Une clochette tintait en huppe. La veuve retrouvait une espèce de sommeil. À la lisière du bois, le soleil jaunissait l'herbe. La veuve regardait les mains gantées de l'hôtesse qui conduisait. Le manchon sentait encore la peau. Elle alluma sa petite pipe. L'amadou s'effilochait en braise, elle referma le briquet, petit claquement qui éveilla des souvenirs dans la tête de l'hôtesse.

Dans son enfance, elle venait à pied dans cette aurore, le dimanche avant la grand-messe, seule et déconcertée, c'est-à-dire incapable de deviner ce que son esprit cherchait à cette heure, à cet endroit. Son corps n'entrait pas dans les églises. S'il y avait du soleil, elle portait le chapeau à la main, ayant même dénoué ses cheveux. Elle retroussait ses manches comme un ouvrier. Elle marchait pieds nus dans la boue derrière les bêtes. Des papillons l'intriguaient. Elle se disait que le monde était ailleurs.

— Nous devons tout à l'empereur, dit-elle.

Elle voulait faire le tour de ce propriétaire qui associait son héritage à celui de son époux, cercle parfait, au centre le village au bon nom de château, deux routes en croix, dont l'une était partiellement pavée, le pont était un don de sa famille à la communauté, ce que nous sommes, précisa-t-elle. Ce que nous serons, nous qui n'avons pas été. Sa famille à lui était ancienne et reconnaissable, longtemps haineuse à l'égard des bourgeois, il avait cette arrogance héritée de son père.

— Peut-être l'avez-vous connu ?

La veuve secoua la tête pour dire non, pas connu, ce qui n'était pas un mensonge, elle ne confessait d'ailleurs rien, samedi était demain, elle prétexterait une indisposition et rendrait responsables l'humidité et le peu de soleil.

Elles arrivèrent à la croisée des chemins. Un coche y pourrissait, habité des oiseaux. Elles dépassèrent un crucifix de marbre, pure géométrie où ne figurait pas le corps, on gravait ses initiales dans le socle, ou plus exactement on les mêlait aux autres, rite auquel elles n'avaient pas sacrifié elles-mêmes, elles n'expliquaient pas pourquoi. Devant elles, le cheval crottait paisiblement.

— C'est bon pour le teint, dit l'hôtesse en riant. Nous n'irons nulle part, avait-elle dit ce matin.

Elle traça une croix dans la terre. C'était les deux routes. Les chemins n'étaient pas carrossables. Ensuite elle traça le cercle. Il était presque parfait. Elle montra le quart de cercle qui était son rapport.

— Qu'est-ce que vous cherchez ? demanda-t-elle.

Elle n'attendit pas la réponse. Elle attela elle-même. Le valet se tenait à l'écart, immobile et silencieux.

— Montez !

Elles sortirent en trombe de la cour. Le valet ne referma pas la lourde porte. Les cales étaient enfoncées entre les pierres du mur. Il les extrait lentement.

— Belle journée ! dit-il à sa femme.

Elle s'envola.

— Nous mangerons à l'auberge, dit l'hôtesse. Il ne rentrera pas avant ce soir. Ou ne rentrera pas du tout s'il a étranglé le notaire !

Elle régla le pas du cheval, piquant la croupe. Le bois descendait sur un pré. C'était comme une coulée de noir. Au-dessus, le ciel était blême. La veuve respirait dans un mouchoir qu'elle avait aspergé de quelques gouttes d'une solution médicamenteuse. La route traversait le bois. Les souvenirs de l'hôtesse commençaient un peu plus loin, à l'entrée d'un chemin de terre creusé par les roues des fardiers qui revenaient de la carrière avec des blocs de marbre qu'elle lui montrerait plus tard, si elle voulait. À cette heure, on pouvait se croiser avec des fardiers vides qui allaient à la carrière. Les chauffeurs étaient de véritables brutes qu'elle avait vu boire jusqu'à l'inconscience. Il lui avait reproché ce spectacle, comme si elle en avait été l'inspiratrice. Il n'y avait rien à faire contre ces tentatives d'oubli. Ce n'était pas le plaisir, c'était seulement l'oubli.

— C'est atroce, dit-elle.

— Quoi ? dit la veuve un peu distraite.

Une biche les épiait. Le fourré était agité par son petit. Plus loin un envol de tourterelles interrompit un dilemme à propos du désir. La conversation reprit sur un autre sujet. On aborda les questions d'enfance. La veuve se souvenait d'une soif intense inspirée par la lecture d'un court texte dont on lui avait demandé d'analyser les phrases. L'hôtesse comprenait l'inspiration mais n'avait aucune idée de l'analyse. À cet âge, elle cousait.

— Ainsi vous avez été mariée ? demanda-t-elle.

Elle savait pour le duel. C'était atroce, mais les Espagnols ont le sang chaud. On s'arrêta pour cueillir des violettes.

— Il n'y pense plus, dit l'hôtesse, mais pendant longtemps il a été obsédé par votre mère qu'il aurait voulu connaître, la traîtresse, disait-il presque tendrement, nous ne saurons jamais rien vous et moi de cette tendresse, de ce que j'appelle aujourd'hui de la tendresse.

La veuve pensa, à la surface de sa colère : je ne suis pas cette femme.

L'hôtesse coupait des fleurs et les arrangeait entre les bras de la veuve qui l'assurait ne plus souffrir d'aucune allergie. L'humidité la déroutait encore. Elle ne pouvait pas parler de ce voyage. Que lui avait-il raconté ? Ils n'avaient pas dormi ensemble. Elle lui avait souhaité une bonne nuit et il n'avait pas répondu. Leurs portes s'étaient refermées doucement puis la veuve, au fond du lit, avait attendu. Les loirs couraient sur le plafond, ménageant d'intolérables périodes de silence qu'elle ne comblait pas, sa pensée s'embrouillait, elle s'était plusieurs fois levée en catimini pour s'approcher du feu et le piquer. Le bouquet l'encombrait. On l'enveloppa dans un foulard.

— Vous le porterez sur vos genoux.

Sur le pont, il lui fallut du temps pour accoutumer sa vision aux jeux de l'eau dans les trous d'ombre de la berge. Ne les voyait-elle pas ? dit l'hôtesse, impatiente de partager sa découverte. Elle releva ses jupes.

— Suivez-moi !

On descendit sur la berge. L'hôtesse ne portait pas de pantalon. Elle allait jambes nues sous la jupe, belles jambes où se déposait la rosée des herbes hautes qu'elle évitait de coucher si c'était possible. La veuve suivait ces pas, incorrigible peureuse dont le bas des pantalons se mouillait. L'autre se déchaussa au bord d'une flaque.

— Attendez-moi !

La veuve s'immobilisa. Sa jupe retomba. Elle eut la sensation que l'herbe se refermait autour d'elle. L'hôtesse décrocha sa jupe et la suspendit à une branche, la chemise descendit jusqu'à mi-cuisse. Elle était à genoux, un bras plongé dans l'eau, la joue effleurait la surface et l'œil louchait au fond, puis elle éclaboussa cette fausse tranquillité, elle avait raté la truite de peu, elle ricochait encore dans une fuite désespérée, puis on la vit plus tranquillement s'enfoncer dans les eaux noires du milieu de la rivière. L'hôtesse revint cul nu vers la voiture. La veuve l'aida à se boutonner puis à lacer ses bottines.

— Nous recommencerons, dit l'hôtesse.

Elle le promettait. Si ces caprices étaient du goût de son invitée.

— Demain, nous serons amies, dit-elle en fouettant légèrement le dos du cheval.

Le tintement reprit. La veuve se tut pour l'entendre encore.

 

***

 

L'oncle rêvassait en renouvelant l'érotisme naïf de la scène. L'hôtesse commençait à lui plaire. Il n'entendait pas la clochette. L'attelage s'éloignait sans lui. Il était resté sur la berge, dans le chemin qu'elles avaient tracé. Il jetait un œil torve dans l'eau refermée. Les clapotements de l'eau brouillaient le silence nécessaire à cette crise de voyeurisme.

Il caressa la main de la veuve. Il n'aimait pas rencontrer les bagues, il les évitait, cherchait la paume, la mollesse de la pulpe. Elle plongea son autre main dans une coupe de raisins de Corinthe. Une mouette avait traversé le ciel en criant, ce qui le réveilla un peu de ce rêve obscur où une femme était créée par une autre femme.

 

***

 

Il y avait un miroir, à Polopos, qu'un tremblement de terre avait fendu dans une diagonale descendante, le miroir était assujetti à la porte de l'armoire par des taquets en forme d'arabesques, l'armoire s'était déformée à cause du plancher qui s'était incliné et qui était toujours incliné, un œuf le démontrait, quoiqu'il finît toujours par se prendre dans la jointure béante d'un bouvetage, l'œuf était cuit dur, on l'émiettait pour les oiseaux du balcon où elle prenait l'ombre et lui le soleil, le soleil détruisait le mal qui le rongeait, disait-on, il portait un masque de soie percée de deux yeux et d'une bouche, le soleil inondait le mur avant de l'éclairer, d'augmenter cette pâleur boutonneuse, la moitié de ses dents de lait n'avait pas repoussé, elles ne repoussent pas, lui expliqua-t-on, et il était inutile de les semer dans le jardin où avaient soupiré les galantes avant de devenir les épouses, on connaissait par cœur le nom des courtisanes, l'une d'elles habitait un lupanar en Allemagne, elle avait trouvé le domaine à son goût, elle avait dit : je suis la première, et c'était vrai, ce sang coula pour la première fois à l'endroit marqué maintenant d'une statue qui borde la promenade du soir, des jets de lampe se croisaient sur la terre battue, il jouait tout seul à la marelle. Le père relisait une histoire de la contrée écrite par un ami, de temps en temps sa voix s'élevait pour railler une faute de goût, il citait les meilleurs puis revenait à la page fautive et la tournait.

Felix était devant le miroir, coupé obliquement de l'épaule à la hanche, les deux personnages (Haut et Bas) étaient légèrement décalés, deux perspectives facilement distinctes les désignaient à l'attention de Felix dont les mains passaient de l'un à l'autre, ensemble ou séparément. Il jouait nu par hasard. Il se connaissait mieux en chemise de nuit. L'habit du dimanche avait son mystère, quoique le col l'étrangla un peu au passage de l'hostie redoutée. Ce long empoisonnement le rendait fou. Il était impossible de la recracher, non pas qu'il ne sût pas saisir l'occasion de dissimuler ce geste aux yeux des autres, mais l'hostie fondait instantanément, il salivait en abondance et sa gorge menaçait de se nouer, ce qui finirait par l'obliger à tousser, il ne voulait pas attirer leur attention, ils l'avaient plusieurs fois surpris en flagrant délit de désobéissance, l'hostie disparaissait au fond de lui-même et il gargouillait sur l'agenouilloir pendant une bonne minute, elle agissait vite et bien. Il avait beau confesser tout ce qu'il était possible de révéler à un homme qui parlait en rêvant (il avait été le témoin de ces bavardages hermétiques une nuit où il coucha dans le même lit), la somme des péchés s'augmentait chaque semaine, ce qui multipliait géométriquement le pouvoir destructeur de l'hostie dominicale. Son propre frère l'avait jeté dans cet enfer sans perspective de purgatoire, mais il avait promis de se taire et il s'en tenait pour l'instant à cette promesse proférée solennellement sur une pierre où la paume de sa main avait saigné.

La mort s'était installée deux semaines plus tard, en plein catéchisme, ils étaient assis en rond sous un olivier, la leçon portait sur l'hostie, du latin victime, il n'avait pas compris qui était la victime. Dans le miroir, il dépérissait. Il était fiévreux, un peu humide et sa voix le trahissait toujours, elle ne trahissait que son malaise, on n'arriva jamais à savoir ce qui le préoccupait, même son frère avait oublié, mais le confesseur ne savait-il pas tout de lui et surtout qui était ce père qui avait été tant aimé ? Elle était capable de cet amour. Elle recommencerait.

Quelquefois il les épiait à travers les volets, elle versait sur lui des liquides qui le pénétraient, pour son bien, il la croyait malgré les brûlures, ses mains le cisaillaient mais il ne se plaignait pas, il ne se donnait pas, il lui appartenait, elle savait où était le mal et ses mains le cherchaient encore. Felix s'éblouissait progressivement dans l'interstice, il glissait dans cette poussière de murs, il rejoignait les promeneurs du plancher et les chassait avec une obstination de bon élève. Le surprendre ne l'intimidait pas.

— Que sait-il ? demandait-elle.

L'oncle avait acheté un poulain à la foire. Felix avait préféré un chien. Il jouait avec le chien. Dans le corral, Jean parlait au poulain. Felix écoutait.

— Demande-lui ce qu'il sait, dit-elle.

Il haussait les épaules. Elle parlait à son frère ou à son mari, peu importait, elle demandait ce que l'enfant savait. Le chien l'agaçait. C'était un corniaud, Felix n'en avait pas voulu d'autres. Jean ne savait pas comment remercier son oncle. Felix n'avait même pas songé à le remercier.

— Il y a des idées qui ne l'effleurent même pas, dit sa mère.

L'oncle observait l'enfant depuis deux jours, ce qui remontait au lendemain de la foire. Jusque-là, il l'avait plus ou moins ignoré, mais c'était Felix qui avait eu l'idée du poulain. Le chien aussi était son idée.

— Tu sais qu'il mourra avant toi ? avait demandé sa mère.

Elle voulait parler du chagrin. Après le bonheur, le chagrin. Et après le chagrin, un autre bonheur. La mort vous surprend dans le bonheur ou dans le malheur, indifféremment. La mort n'a rien à voir ni avec l'un ni avec l'autre. Felix ne déglutissait jamais sans cette sensation. Que savait-il au juste ? Jean ne savait rien et se doutait de tout. Ou il ne se doutait de rien, il savait ce que l'oncle lui avait dit, comment pouvait-il en douter ? L'oncle la surprenait à la fenêtre.

— Tu entends ce qu'ils disent ?

Felix jouait aux osselets. C'était Jean qui les brouillait dans la terre.

— Tu n'y arriveras pas !

Felix s'appliquait. Il pouvait relever tous les défis.

— Pas s'il te faut courir, dit Jean.

Il lança un osselet qui tomba hors de la portée de Felix. Reconnaître que c'était impossible. Jean se coucha dans la terre pour récupérer l'osselet. Felix traça le cercle.

— Hors de ce cercle, jouer n'est plus jouer.

Jean brouilla les osselets dans ces limites. Felix avait compris. Jean préférait les cartes, mais il jouait seul en attendant de vaincre les hommes. Il connaissait toutes les règles et un grand nombre de coups fourrés.

— Lequel, par exemple ?

Il coupa trois fois sur la même figure. Tricherie ? Adresse ? Connaissance ? Qui l'avait initié ? Elle n'osa pas lui poser la question. Felix dressait le chien. Elle aurait aimé avoir une fille.

— Mais de qui ? ironisa l'oncle.

Elle voulut le gifler. Elle ne dit rien non plus. Il continua de lui décrire ce qu'il voyait. Elle n'avait plus la force de regarder. On n'entendait pas ce qu'ils se disaient. Le chien surveillait les osselets. On lui avait aussi appris à ne pas effrayer le poulain.

— Quel nom lui a-t-il donné ? demanda l'oncle.

— Comment veux-tu que je le sache ? dit-elle brusquement.

Le poulain aussi avait un nom. Jean aimait les noms. Felix préférait les jeux.

— Une fille ? dit l'oncle.

Il allait méditer cette pensée. Elle n'y pensait plus, dit-elle.

— Que vois-tu ?

Il voyait la docilité de Felix. Jean était peut-être pervers. Elle parlait de sa douceur, de la profondeur des mots qu'il partageait avec elle. Felix était incohérent et même superficiel, il luttait au lieu d'apprendre, on ne l'éduquait pas mais ce n'était pas un rebelle. Un ennemi, sans doute.

— Amène-le avec toi !

Elle était désespérée. Elle en parla à Jean qui avoua une jalousie que rien, prévenait-il, ne compenserait.

— Mais ce n'est pas Jean qui décide ! s'était écrié l'oncle.

Son beau-frère avait à peine tiqué. On ne lui demandait pas son avis. Il aurait seulement voulu être un autre, cet autre qui l'accompagnait en critique et qui ne prenait jamais sa place, malgré des supplications torrentielles. Mais le flot des paroles coulait en lui, il n'avait aucune influence sur les autres s'ils étaient de sa classe. Jean le défiait. Et Felix avait pitié de lui. Il était condamné depuis longtemps à ne jamais pouvoir demander qu'on le laissât tranquille. Il eut une fille. Elle était noire. Mais l'oncle ne trahissait pas le secret. Personne ne trahissait les secrets dans cette maison. Sauf peut-être Jean qui s'était mis dans la tête de réduire Felix à l'humain.

Le jour de la foire arriva. Polopos sentait le crottin. Des brins de paille se déposaient sur les statues. Felix épiait les oiseaux. Ils construisaient leurs nids sous le toit de l'église. On retrouvait la paille au pied des murs, ou accrochée provisoirement à la pierre, des oiseaux redescendaient en vol plané, ils paraissaient soucieux, imprévisibles. Sur la place, les barrières formaient une espèce de labyrinthe, on y menait des chevaux. On pouvait boire et manger sous l'auvent d'une baraque. On avait prévu la place d'un orchestre, les tréteaux s'élevaient contre le mur de l'église. Les bagnards attendaient dans une ruelle. Ils buvaient l'eau d'une outre suspendue à la ridelle d'une charrette. Le pain gonflait un sac de toile.

Felix jouait mentalement avec le reflet des baïonnettes. Il était soldat dans un de ses rêves, chasseur à pied, il éventrait des cavaliers aveugles qui demandaient leur chemin. Le rêve revenait toutes les nuits, le renseignant un peu plus sur la réalité dont il était extrait. Il n'avait pas de nom, détail primordial, il pouvait être n'importe qui, n'importe lequel d'entre eux.

Des beignets traversaient la rue en guirlande. Il passa dessous. Une goutte de miel atteignit sa joue.

— Tu as de la chance, dit une marchande.

Il suça la goutte sur son doigt. Les oiseaux menaçaient cette tranquillité. Une queue de cheval chassait les mouches prises au piège d'un rideau. Quelqu'un tourna le robinet d'un tonnelet contenant le vin de la journée. Il passa devant cette fenêtre. L'humain surpris en flagrant délit de gloutonnerie. Le malvoisie le colorait aux joues. Il lui lança un regard mouillé. Felix passa son chemin. D'autres mangetout bâfraient un morceau de mouton sur une table. Il remonta la rue jusqu'au silence du lavoir. L'oncle l'attendait.

— C'est jour de fête, dit Felix, il ne viendra pas.

— Il te l'a dit ? demanda l'oncle.

Ses bottes étaient crottées, ainsi que le bout de sa canne. Il avait perdu un gant dans la broussaille. Deux gosses le cherchaient. Il leur avait promis la pièce. Mais le gant en valait bien dix. Il fumait sa pipe blanche.

— J'aurais voulu lui parler, dit l'oncle.

— Lui parler de quoi ?

C'était un Juif qui s'intéressait aux églises. Le curé l'aimait bien. Il aimait aussi les Gitans, les Basques. Les gosses crièrent en haut de la butte. Ils avaient trouvé le gant. L'un d'eux brandissait une pièce.

— Vends-moi l'autre, tu n'y perds pas.

C'était des gants de soie blanche. L'oncle acceptait s'ils retrouvaient le Juif. C'était facile. On les suivit. On marchait au-dessus du village. Le Juif était chez le potier. Il y passait tous ses après-midi. Il dessinait dans un carnet. Le potier reproduisait avec fidélité. Les céramiques étaient conservées dans une pièce adjacente au magasin. Elle était fermée à clé et la fenêtre, bien que dépourvue de carreaux était tout le temps ouverte. On ne s'approchait pas à cause du chien. Le premier été, le Juif n'avait rien demandé. Il s'était seulement renseigné sur les techniques de cuisson. Le potier faisait tinter les pots pour en éprouver la perfection. Le Juif était revenu l'été suivant et il avait montré le dessin d'un premier port que l'artisan avait parfaitement reproduit, le Juif était satisfait. Il rencontra Agnes, la mère de Felix, sur le chemin. Elle conduisait un tonneau. Il lui demanda son chemin. Elle allait chez le potier mais elle rebroussa chemin pour l'accompagner jusqu'à la Croix-des-Bouquets. Dans le fond du tonneau, il y avait une servante. Felix l'interrogea. D'abord elle le prit de haut parce qu'elle entrait dans l'adolescence, il n'en était pas loin mais il était son maître, il s'imposa. C'était une paysanne illettrée, elle réfléchissait trop, Felix la pressait de conclure, il n'y avait pas de conclusion, elles revenaient au domaine et elles le croisaient encore sur la route, il était à cheval, la servante ne montra que le bout de son nez. Il chevaucha avec elles. Agnes était bavarde. Il avait trouvé des fragments de poteries anciennes dont l'esthétique se rapportait à son histoire. La servante ne comprenait rien à cette conversation, elle ne voulait pas se montrer et elle riait dans un pan de sa jupe, il y avait une herbe folle dans ses cheveux, ce qui ne serait pas arrivé si elle n'avait pas ôté son foulard pour donner un peu de soleil à ses cheveux. L'homme les avait surprises toutes les deux cheveux au vent. Agnes s'était recoiffée sans lâcher les guides mais le foulard de la servante s'était envolé, il avait galopé jusqu'au bord du canyon pour le rattraper. Elles riaient. Agnes avait arrêté le tonneau. Elle l'attendait. La servante eût préféré qu'on en profitât pour s'éclipser. Le regard des hommes la troublait.

— Je regrette, dit l'homme.

On ne savait pas qu'il était juif. Ses yeux étaient comme deux perles, il y avait une fille sous ces joues mal rasées.

— Votre histoire ? fit Agnes.

Elle était charmante quand elle voulait savoir.

— Elle a l'air joli, dit-il en parlant de la servante.

— Elle l'est, dit Agnes.

Felix les vit arriver. La servante sauta à terre et courut se réfugier dans l'ombre de la véranda. Felix caressa les cheveux. Elle commença à lui raconter. Le cavalier s'éloignait. Un valet conduisait le tonneau derrière l'écurie. La mère de Felix était entrée dans la maison. À la fenêtre, Jean n'avait rien raté de la scène. Felix le rejoignit dans la chambre.

— Elle te plaît ? demanda-t-il.

Felix n'avait aucune envie de plaisanter.

— Il lui fera un enfant, dit-il.

C'était logique. Jean renouvela cette cohérence. Il avait depuis longtemps dépouillé le fil d'Ariane de ses artifices.

— Qu'est-ce que tu sais ? dit-il.

Felix répéta mot pour mot ce que la servante lui avait raconté. Jean s'impatientait mais Felix n'y pouvait rien, il n'était pas le maître du jeu, Jean l'était, et comment !

— Tu n'as pas pu t'empêcher de lui en parler, dit l'oncle un peu brusquement.

Felix se recroquevilla comme un cloporte.

— D'abord le gant, dit un des gosses. Mettez un caillou dedans et lancez-le !

Pouvait-on leur faire confiance ? Ils avaient surpris doña Agnes dans les bras de l'étranger. Ils s'embrassaient. Il lui caressait les seins. Ils se déshabillaient. Ils avaient eu honte et ils avaient fini par s'enfuir. Ils s'étaient confessés. L'oncle mit le caillou dans le gant et il le lança sur la butte. L'un des gosses le cueillit au vol. Ils allaient tenir leur promesse. La pièce tournoya dans l'air. Ce ciel donnait le vertige. Felix récupéra la pièce dans la poussière et il la donna à l'oncle. Les gosses avaient disparu.

— On les retrouva un peu plus loin.

Ils descendaient une pente à toute vitesse, soulevant la poussière et secouant leurs chapeaux. Ils s'arrêtèrent deux fois pour faire des signes. On approchait de l'oasis. On entendait les ruissellements de l'eau dans les galets. L'homme avait attaché son cheval au tronc d'un palmier. Les gosses avaient bifurqué avant d'atteindre la rivière. Ils disparurent dans la roselière. L'homme les avait peut-être entendus. Il était seul. L'attendait-il ? Si elle venait, on entendrait sa voiture.

Elle arriverait de l'autre côté, ayant traversé le canyon en amont de l'oasis. La route, de ce côté, descendait jusqu'aux premiers palmiers et s'arrêtait au bord de la rivière. Le lit était un réseau de minces filets d'eau. On marchait sur les galets, pieds nus de préférence. L'ombre abritait une piscine entourée de roches blanches. L'eau était transparente. On y surprenait des poissons avec un peu de patience. Ils surgissaient quelquefois d'une eau plus profonde où on n'entrait pas. Jean s'y baignait. Il ramenait des algues de cette profondeur. On le sauva une première fois de la noyade. Sa colonne vertébrale l'avait trahi. Des corps le remontaient à la surface. Il ne respirait plus. Son cœur battait la chamade. Le monde s'amenuisait au contact de cette eau. Elle était tiède et contenait des fragments de lui-même. Sous lui, l'herbe était molle, presque sans consistance, il voyageait à la limite d'une douleur qui promettait l'enfer. Des femmes le plaignaient, bruyantes comme des ailes. Il ne désirait plus la mort. Il croyait à un changement. L'eau avait blessé ses yeux. On le transportait dans une couverture qui était peut-être l'habit qu'elle avait jeté dans l'herbe avant de pénétrer dans l'eau. Beau plongeon glissant. Felix se souvenait du silence. Le monde continua de glisser. On l'oublia au bord de la rivière. Il n'avait plus d'importance. Les corps avaient été à l'œuvre de l'eau et de l'air sous les arbres. L'herbe était couchée, formant la trace d'un insecte géant qui aurait dormi à cet endroit avant de s'envoler, des traces d'ailes, cette poussière bleue, en témoignaient encore, l'insecte était un papillon pris au piège de la lumière. Le singe était resté dans l'arbre. Il appela mais l'animal paraissait terrorisé. Ils avaient oublié le carcan. Felix se mit à penser qu'il ne pouvait pas rentrer sans le singe ni le carcan. Il tenta de soulever le carcan. Cette odeur l'écœurait. Il boucla toutes les lanières. Un nouvel essai le désespéra. Il s'en prit au singe et lui jeta un caillou. Le singe disparut dans les palmes. Maintenant il jetait les cailloux au hasard. Quelques-uns ne retombaient pas. Le singe grognait. Le carcan était un bel objet de sellerie. Felix tenta de le hisser sur son dos. Là-haut, le singe secouait les palmes. Felix s'assit dans l'herbe. Il ne raisonnait plus. Il n'avait pas pensé à la noyade. Il attendait. Jean lui avait promis un coquillage. Elle lisait à l'ombre d'un rocher. Le mot coquillage avait été le dernier prononcé, puis l'eau s'était refermée, il attendait. Il se souviendrait toujours de cette attente. Heureusement, elle avait compris. Il ne lui demanderait jamais ce qui l'avait aidé à comprendre ce qui se passait. Il avait honte de ne comprendre toujours pas. Elle n'avait d'ailleurs rien expliqué. Elle avait oublié. Il était seul avec le singe et le carcan. Il trouva le coquillage dans l'herbe où la mort s'était vautrée avec les corps diligents. Ils avaient gagné. La vie était de leur côté. Ils avaient crié leur joie puis ils étaient partis avec le corps, oubliant qu'il existait lui aussi, et qui leur ressemblait, même s'il était incapable de comprendre. Il eût aimé rentrer avec le singe et le carcan. Ils l'attendraient peut-être. Ou Jean était finalement mort.

C'était arrivé à un autre enfant, de mourir finalement, une heure après avoir été sauvé, pourquoi ? Il n'y avait pas d'autre explication que le destin, ce qui est écrit, le futur du passé. Il avait eu tort de s'en prendre au singe, il le reconnaissait maintenant mais le singe ne pouvait pas comprendre ce qu'il lui disait, d'ailleurs il était parfaitement conscient de se parler à lui-même, le singe n'était qu'un objet plus propice aux confessions que le carcan épouvantable qui avait l'air d'un licol.

— Je ne peux pas attendre, pensa-t-il.

Le jour se finissait et il ne trouvait pas la force de s'en aller, laissant le singe et le carcan, pensant qu'on finirait par lui reprocher de les avoir abandonnés à une nuit sans fin dont il était l'unique promoteur. Il avait déjà déliré une fois à propos d'une apparition en pleine nuit noire de sommeil. On l'avait accusé, il ne savait plus trop bien de quoi, ils avaient médité un châtiment à la hauteur de son imagination mais ce n'était pas l'imagination qui le tourmentait, c'était un autre lui-même et ils en étaient les inventeurs, qu'ils le voulussent ou non. Le prêtre était d'accord avec lui, sauf sur la nature de l'autre, qui ne pouvait être que bon ou méchant, pas énigmatique, et c'était aux autres de le décider, pas à lui, parce qu'il avait un goût exagéré pour l'inexplicable, question dont ils ne niaient pas l'existence mais qu'il s'agissait de formuler dans les termes exacts qui la générait, langue au chat dont il ignorait les fondements, même s'il devait reconnaître qu'il en avait acquis la syntaxe, ce qui faisait de lui un imitateur des autres et non pas un autre de plus.

Jean n'était pas mort. La nuit s'était achevée. Il n'était pas rentré. On le retrouva prostré au bord de la piscine. Il n'avait pas dormi. Le singe accepta de rentrer dans sa cage. Un valet se chargea du carcan. Felix ne répondit pas à la question qu'on lui posait. Son nez coulait. Il avait les jambes ankylosées. Il regarda le singe qui mangeait dans la cage. Le valet portait le carcan sur la tête, comme une femme. Felix marchait derrière eux. Elle, c'était sa mère. Elle était furieuse. Elle lui avait tiré les cheveux. Il pensait être une marionnette. Quel rôle voulait-elle qu'il jouât en présence des autres et en l'absence de Jean ? Ne plus comprendre. Avoir le sentiment de s'être toujours trompé. Il ne se demanda même pas pourquoi elle avait attendu le matin pour venir le chercher. Le valet marchait vite. Un autre valet transportait la cage. Il redoutait les morsures du singe. Au début, il n'avait pas cessé de parler, puis il avait rattrapé l'autre valet, on ne l'entendait plus. Elle marchait devant lui. Non, Jean n'était pas mort. Il était à l'hôpital. On irait le voir. Une voiture l'avait amené ce matin.

— Tu seras sage. Tu ne poseras aucune question.

Il n'y avait pas de coquillages au fond de la piscine. On en avait trouvé un une fois. Coquillage des pèlerins. Elle lui montra le coquillage.

— Vous ne pouvez pas réinventer le monde ! s'écria-t-elle. Ni toi, ni Jean !

Elle détruisait quand elle était désespérée. Mais le coquillage résistait. Elle le remit à sa place sur le linteau de la cheminée. Ce n'était pas Jean qui l'avait trouvé. C'était elle. Elle était jeune à l'époque. Elle ne savait pas qu'elle trouverait un coquillage. D'ailleurs elle ne cherchait rien. Ce qui la différenciait. Elle n'avait jamais rien inventé au profit de son mystère. Mais qui était le plus dangereux pour l'autre ? Jean qui construisait des légendes peut-être dignes des autres ? Felix qui n'en comprenait pas la profondeur et promettait ou menaçait de les dénaturer un jour ? Ce jour, placé haut sur l'échelle de la vie, tournerait à l'obsession. Il ne le savait pas encore. Il ne savait pas ce qu'il savait. Elle le débarbouilla au-dessus de l'évier.

— Tu es sale !

Il tremblait. Le singe dormait dans la cage suspendue. Jean avait remplacé l'oiseau par un singe. On rangea le carcan dans la malle de la voiture. Un homme attendait dans la cour. Il s'était décoiffé à leur passage. Felix fit un bond pour atteindre directement le plancher et il se roula sur la banquette. L'homme applaudit. Elle posa un pied sur le marchepied.

— Vous avez réagi plus vite que moi, dit-il.

De quoi s'excusait-il ?

— Vous n'avez pas réagi, dit-elle en montant dans la voiture.

Il l'avait aidée à sortir de l'eau. Il y avait d'autres corps. Ils agissaient ensemble, tranquilles et diligents. Felix ne reconnaissait pas l'homme. Elle avait agi seule. Elle les avait repoussés, sortant presque nue de l'eau avec le corps de Jean dans les bras. Il ferma lui-même la porte de la voiture. Que lui avait-elle dit ? Avait-elle répondu à ce qu'il avait dit lui-même ? Felix faisait le fou sur la banquette.

— Si Jean n'est pas mort, c'est donc qu'il vit !

Un valet avait pouffé dans sa manche.

— Je ne veux plus vous voir, dit la mère de Felix, allez-vous-en ! On ne voussoie pas les domestiques.

Elle parlait à l'homme. Felix regarda ce visage déçu.

 

***

 

Elle le décevait ?

— Pourquoi ? demanda la veuve.

Le capitaine ne voulait pas se mêler à la conversation. Il avait poliment refusé de s'asseoir et se préparait à les quitter. Il était heureux que l'oncle allât mieux. Il y avait un médecin à bord. La consultation était gratuite. On le remercia. On lui avait pourtant servi un verre. Il craignait le gros temps. La veuve regarda l'horizon. Le soleil était loin de se coucher. L'air était doux. Le capitaine se recoiffa et tourna les talons. Il regrettait encore d'avoir interrompu une conversation peut-être intime. Il s'attendait à de bonnes nouvelles. L'oncle ne l'avait pas déçu.

— Pourquoi ? fit-elle quand il fut parti.

L'oncle était au garde-à-vous.

— Vous ne me ferez pas rire ! dit-elle, une couronne se déchaussait lentement dans sa bouche et, entre deux paroles, elle serrait les mâchoires, ce qui lui mettait du rouge aux joues, les couperoses gâtaient même ses tempes.

 

***

 

Il était presque midi quand elles arrivèrent à l'auberge. Des ouvriers mangeaient sous un auvent de toile. Une seule table était mise. Une soupière trônait au milieu, la louche reposait sur la nappe. On se passait des cruches de vin. Un plat de viande était présenté par une servante qui le penchait. Une autre offrait la sauce, suçant négligemment le bec de la louchette. Un bourgeois surveillait la scène. Ses signes indiquaient qu'il était leur patron. Il les invitait à continuer. Les fardiers encombraient le chemin. Le coucou louvoyait. Elles entrèrent dans la cour. Un valet saisit les guides. La veuve montra, en descendant, une cheville prometteuse.

L'endroit sentait le gros bouillon. On y mangeait poivré, on ne lésinait pas sur l'oignon et la moelle, le vin n'était pas compté. L'aubergiste les attendait sur le seuil, sous une marquisette aux carreaux brisés. Il se frottait les mains dans un torchon. Il s'inclina au passage de Madame la comtesse qui passa devant la veuve. Une autre révérence récompensa la veuve de son sourire. Elle avait un peu parlé dans la cour, d'on ne savait quoi, et on avait su qu'elle était étrangère à la terre de France dont elle usait admirablement la langue.

Elles étaient assises l'une contre l'autre. Madame la comtesse avait déniché un oiseau de passage, commentait-on dans la cuisine. On regarda à travers les rideaux. L'étrangère avait de l'allure. Elle ressemblait à une tragédienne qu'on avait appréciée cet été dans le rôle d'Œnone. On s'attendait à un monologue sur le devant de la scène représentée par une marge coupeuse de souffle qu'on franchissait en allant et venant entre la cuisine et la salle à manger.

— Belle Espagnole, dit l'un, Italienne, dit l'autre, elle avait un air de colonies, avait-on noté la martingale ? Doux détail, le madras, le collier de perles, les boucles géométriques, un soupçon de corail, elle fumait du tabac dans une petite pipe blanche et de temps en temps frottait la pierre de son anneau nuptial sur la soie de sa robe. Elles commençaient par un apéritif de fruits secs accompagnés d'un vin doux. Elles mangeaient avec les doigts et buvaient du bout des lèvres.

Le bourgeois s'était déplacé pour les observer. Il ne connaissait pas Madame la Comtesse. Il n'était pas son ingénieur principal. Il passa devant elle, s'inclinant sur le côté. Il ne s'arrêtait pas. Il s'était attendu à une conversation, au moins à une question à laquelle il aurait répondu aussi précisément que possible. Un seul regard l'eût dépossédé du droit d'être le premier à s'informer. Mais elles l'ignorèrent, du moins l'étrangère ne le regarda que pour en deviner le rôle. Il alla gratter au volet du guichet. Il s'ouvrit.

— S'ils font du grabuge, dit-il, prévenez-moi.

D'ailleurs il avait prévenu la gendarmerie. Le volet s'abaissa. L'ingénieur se tourna vers les dames et les salua. Elle le reconnaîtrait s'ils se revoyaient. Il eut impression de l'agacer. L'étrangère (il se rendait compte maintenant qu'elle portait discrètement le deuil) le salua peut-être d'un clignement des deux yeux. Il sortit. Les ouvriers l'acclamèrent brièvement. On entendit le trottinement du cheval puis l'amorce d'un galop.

— Qui est-ce ? demanda la veuve.

L'hôtesse n'en savait rien. Bien que propriétaire des carrières, et soucieuse de leur prospérité, elle n'accordait rien aux hommes qui y travaillaient. Les ouvriers étaient fils de paysans et les ingénieurs de petits-bourgeois, dont le comte ne se méfiait pas assez.

Le muscat l'avait un peu grisée. Elle tripotait les mains de la veuve qui ne grignotait plus avec elle, le vin lui donnait la nausée s'il était vieux. Une serveuse attendait dans l'allée, les mains croisées sur le devant de sa jupe, beaux bras aux manches retroussées jusqu'à la base des deltoïdes.

— Le malheur est un poison de l'air du temps, dit l'hôtesse.

Elle avait vécu une peste. Elle en portait la marque.

— Que nous serviras-tu ? dit-elle à la petite serveuse au corps d'athlète.

— C'est selon, Madame, dit la serveuse en s'approchant.

Elle vida ce qui restait de vin dans le verre d'une étrangère qui s'exclamait qu'elle n'en pouvait plus.

— Il y a cette galantine qui est je crois de votre goût, dit la servante médusée.

— Servie avec des petits pois étuvés et un œuf à la coque. Nous boirons un vin de Provence. Qu'en pensez-vous ?

L'étrangère semblait chercher ses mots. La serveuse voulut l'aider. Elle était, se souvint la comtesse, comme ces poissons qui vous glissent entre les doigts.

— Des truites ! s'écria l'étrangère.

Elle allait trahir les mauvaises habitudes de la comtesse qui chatouillait ses chevilles. Truites, jambon et pommes de terre. Le même vin.

— Vous reviendrez ? avait demandé la comtesse.

Vol des jupes de la serveuse qu'on voussoie parce qu'elle est différente. La veuve commençait un peu à se méfier. La comtesse lui communiquait une fausse joie, elle en était persuadée. Les truites étaient servies dans une sauce où nageaient des morceaux d'un jambon trop poivré. Des pommes de terre flottaient à la circonférence du plat. On changea les verres. Ce vin était plus fluide. Il coupait des saveurs éphémères. Douce recherche. La serveuse accepta un verre, jurant qu'elle n'avait jamais bu, sa grimace le confirmait. Dans la cuisine, on la bousculait en imitant grossièrement les apparences de la comtesse. L'étrangère était exempte de critique. Ou on se taisait. Elle fumait entre les plats. On ne doutait plus qu'elle fût une espèce d'homme. Mais elle était gracieuse au fond.

Elles prirent un digestif sous la véranda. L'auvent des ouvriers était envahi par les oiseaux. Elles ne voyaient qu'un bout de la table. Un vieillard la présidait. Le vin le maltraitait. Il ne mangeait plus. Plusieurs têtes apparurent dans cet angle. On leur demandait si elles passaient du bon temps. L'étrangère secoua un mouchoir.

— Vous êtes folle ! dit la comtesse.

Mais en même temps elle levait son verre. Les ouvriers s'étaient rassis. Le vieillard leva son verre en leur nom.

— Vous les avez joliment réduits, fit la veuve.

Mais l'hôtesse était triste, elle le reconnaissait. Le comte lui avait promis un voyage en Espagne.

— Quelle idée !

La conversation se décousait maintenant.

— Vous allez vous rendre malade ! dit l'hôtesse en parlant de la pipe.

Elle n'avait jamais fumé. Elle buvait trop.

— C'est un vice, dit-elle, un infini. Quel est votre vice, Cecilia ? Nous avons tous un vice, même si nous lui résistons. Qu'est-ce que nous avons quand nous ne lui résistons plus ? Vous êtes heureuse parce que vous n'en savez rien. Et je suis simplement nostalgique de ce temps où je n'étais pas encore une vicieuse. Il n'y a pas de nostalgie sans cette victoire du vice et tout le bonheur consiste à ne pas savoir ce que je veux dire par là.

On leur demanda ce qu'ils fêtaient. Ils avaient réuni les mules dans un pré. Un gosse les surveillait. On lui avait promis des restes. Il suivait les fardiers entre la carrière et le canal.

— Le travail est un bien précieux.

On ne lui donnait rien qui fût un fruit de ce travail. Il se nourrissait d'ordures et ne vivait pas. Il priait comme un païen, sur les chemins, assis sur ses talons comme un orant fatigué, les mains sur les genoux et regardant la terre devant lui, halluciné par cette terre, lui parlant, ou parlant à ce qui en sortait et qu'il était seul à voir, terre d'homme, poignée de malheur. Trois femmes sortirent de l'auberge. Il les regarda. Son œil brillait. Elles montraient une cuisse prometteuse. L'une d'elles soulevait de temps en temps sa perruque pour se gratter le crâne. Elle grimaçait, montrant une aisselle poilue. Sur le perron, la main droite de l'aubergiste étreignait sa propre main gauche. Il n'osait pas regarder du côté de la comtesse et de son invitée. Les filles lui appartenaient. Il les poussa sous l'auvent, agitant son torchon. Les ouvriers offraient des chaises. Un rideau glissa lentement sur le côté de l'auvent. On entendit le rire éclabousseur d'une des filles. L'aubergiste traversa le rideau puis gravit les marches du perron.

— C'est insensé ! dit la veuve.

La comtesse éclata de rire. L'aubergiste réapparut sur le seuil. Il redescendit les marches. Il avait l'air d'un moineau. Sa main fit disparaître les trois pièces que la comtesse venait de déposer sur le guéridon.

— Quel temps fera-t-il ? demanda-t-elle.

Il leva le nez en l'air. Il craignait la pluie, mais s'il pleuvait, l'air serait doux.

— Il a bon nez au temps, dit la comtesse qui s'était penchée sur l'épaule de l'étrangère. Mangera-t-il aujourd'hui ? dit-elle en parlant du gosse.

Elle lui reprocha de loin la concupiscence de son regard. Il ne l'entendit pas. Une des filles venait de soulever le rideau pour demander un verre propre. La petite serveuse en fleurs répondit au sifflet, apparaissant cette fois à la fin derrière les géraniums. La comtesse l'appela.

— Que gagnes-tu dans cette guinguette ? demanda-t-elle.

La fillette tenait le verre par le pied. Elle y voyait le reflet difforme de la comtesse. Devant le rideau, la fille ajustait son bras.

— Elle va s'impatienter, dit la comtesse.

Elle aimait le galop d'une jeune fille. Le verre changea de mains. De l'autre côté du rideau, on servait bruyamment la fille au verre.

— Vous passerez une bonne après-midi, dit l'aubergiste, même s'il pleut.

La comtesse se rassérénait. On se promènerait à pied le long du canal.

— Les hêtres sont magnifiques. On s'abrite dans l'entrée de la maison de la gardienne. S'il pleut.

La veuve s'ennuyait. De plus, la pluie la rendait mélancolique, peut-être.

 

***

 

Elle parlait de la pluie parce qu'il pleuvait. Elle n'avait plus de raisins de Corinthe à se mettre sous la dent. L'oncle avait abusé d'une eau-de-vie et son nez était rouge. Elle avait envie de se moquer d'un homme. Il s'était passablement plaint parce qu'elle ne lui racontait plus rien. Elle finit par lui donner raison, à condition qu'il reconnût sa propre indigence en matière de récit. Elle avoua même ne pas comprendre ses motivations. La pluie était formée de grosses gouttes chargées d'une poussière rouge. Une gouttière ruisselait sur le tapis. Elle avait replié ses jambes. Il ne pleuvrait pas longtemps. Elle préférait attendre sous la bâche. De loin, le capitaine leur conseillait de se mettre à l'abri. Elle secoua le verre vide devant elle. Il devait se souvenir qu'il l'avait lui-même rempli de raisins de Corinthe tandis que l'oncle s'était approprié de la bouteille d'eau-de-vie. Elle était sur le point de se donner. La pluie redoubla.

— Nous serons trempés si la bâche ne résiste pas, dit-il.

Sa voix tentait de surmonter le vacarme. Il lui montra la surface agitée de la mer. Elle regardait par-dessus son épaule.

— Que se passe-t-il si je vous mens ? dit-elle.

Il ne répondit pas. Ou bien il parlait et elle ne l'entendait pas à cause de la pluie. La bouteille avait roulé sous le pied d'un marin qui guettait l'horizon. Elle était presque vide.

— Vous l'auriez tué ? Je veux dire : s'il avait été plus faible que vous ?

Il était plus fort, c'était évident. Elle avait deviné une musculature d'athlète. L'oncle était un infini de courbes. Il manquait d'angles. On le sentait fuyant, déjà lointain. Redoutait-il la caresse autant que la blessure ? Être tué par l'homme qu'on hait ou anéanti par la femme qu'on aime, quelle différence ? Se souvenait-il pourquoi il l'avait haï ? Se souviendrait-il d'une seule raison de l'aimer ? Il ou elle ? Hésitait-il encore ? Elle sortit sous la pluie le temps d'une pirouette. Il lui frotta les joues. Que savait-elle de cette sœur espagnole ?

 

***

 

La comtesse s'était montrée évasive. La question l'avait surprise.

— Ce que je sais ? On se promenait sous les hêtres.

En même temps elle pirouettait sous la pluie et l'oncle la traitait de folle. Le capitaine était à l'œuvre d'une jalousie grandissante. L'oncle avait oublié le visage de la comtesse, mais elle ne le lui avait peut-être pas décrit. Elle revoyait ce masque. Dans l'ombre, elle l'avait caressé. La joue était peinte. Ne peignait-elle pas sa bouche elle-même ? Elle se réduisait à des signes appris de la même bouche. Beauté féminine, déesses nues, corps recommencés. Elles arrivèrent au débarcadère. Les mêmes ouvriers manœuvraient les fardiers chargés de blocs de marbre. On s'éreintait sur les treuils.

— Vous les reconnaissez ?

Le gosse les avait suivis. Il enjambait les câbles tendus pour aller de l'un à l'autre. De temps en temps, une goutte tombait et on regardait le ciel.

— S'il pleut, la boue provoquera un accident, dit la comtesse.

Mais il ne pleuvait pas. On écouta la conversation de deux femmes qui étendaient du linge sur le pont d'une péniche.

— De quoi parlent-elles ?

Encore une fois, la veuve abandonna ses personnages à leur sort. Pourquoi les revoyait-elle si leur conversation n'existait plus ? L'oncle attendait la fin de la pluie. Le corps de la comtesse s'évanouissait, il n'était plus conscient que de la blancheur de sa robe et du tournoiement infiniment lent qu'elle lui infligeait maintenant que la veuve n'en parlait plus. Elle se souvenait de l'averse qui les avait surprises sur le quai, heureusement le pont n'était pas loin et elles avaient rejoint les ouvriers sous l'arche où le vent n'avait plus de sens. On regardait la boue se former à la surface du quai. Les mules semblaient pétrifiées. Le gosse était accroupi sous un fardier. Il serait écrasé si elle continuait d'en parler. La comtesse l'avait prévenue. Il y aurait un accident s'il la pluie se mettait à tomber, une pluie oblique et furieuse qui entrait sous l'arche avec le vent, la comtesse avait ouvert une ombrelle dégoulinante, la pluie, fallait-il s'en souvenir, était froide et précise, la veuve se sentit dégrisée, le temps avait franchi un néant de sentiments.

 

***

 

Si la pluie cessait maintenant comme elle avait cessé ce jour-là, au moment précis où plus rien n'est vrai, elle sombrerait encore dans une crise de claustrophobie qui la défigurerait, il ne connaissait pas ce masque, elle l'épouvanterait, ayant définitivement perdu sa beauté de conquérante. Il ne put la retenir. Elle se mit à tournoyer dans la pluie. Il crut à une nouvelle beauté, à une exigence opiniâtre. Il voulait rire avec elle. Elle pataugeait dans un ruisseau et il s'escrimait avec la pluie. L'épée était imaginaire. La sienne était pendue au clou d'un chambranle. Ce bancal avait intrigué le capitaine qui l'avait même soupesé. Ses préférences allaient à la pointe. Il consulta le pommeau pour y trouver un blason ou une devise. L'oncle collectionnait, c'était tout, un peu confus tout de même. Maintenant il démontrait qu'il avait séduit la femme en question et il singeait cet homme. Il n'avait pas vaincu un autre homme. Il s'était simplement installé à l'endroit qu'elle lui avait désigné, la question de son prédécesseur était considérée comme superflue. Ce voyage avait trop duré. Le capitaine avait contracté un penchant pour les boissons fortes. Il ne se limitait plus aux digestifs.

— Comment le savez-vous ? demanda l'oncle.

Elle ne le savait pas, elle imaginait qu'il était amoureux d'elle. Il y avait une autre femme digne d'attention à bord du navire. L'avait-il aperçue lorsqu'elle sortait pour prendre les embruns ? Qui pouvait encore ignorer qu'elle existait ? Il aurait voulu être sincère. Mais il prétendit n'avoir d'yeux que pour elle. Elle ne savait plus ce qu'il fallait en penser. L'illusion était parfaite. Elle retourna dans la cabine pour se changer. Entre-temps, la pluie cessa. Le soleil se posait sur une mer tranquille. Il crut voir des dauphins dans le sillage d'une goélette qui suivait le fil de l'horizon.

— Nous ne sommes pas perdus.

L'haleine du capitaine l'interrogeait sur ses dons poétiques. Il reconnaissait volontiers avoir depuis longtemps cédé au culte de l'image, facette de sa personnalité qu'on connaissait peu, bien que sa famille, côté homme, en eut témoigné plus d'une fois, peut-être trop discrètement. Elle revenait.

— Jean est poète ? s'écria-t-elle comme s'il n'y croyait pas malgré le désir de ne pas croire autre chose de Jean ou même de changer d'avis à son sujet.

— Il l'était, précisa-t-il.

Il y avait un mémorialiste dans la famille du capitaine. On avait publié sa chronique. Il ne l'avait pas lue jusqu'au bout. À cause de l'ancienneté. Et surtout à cause d'une géographie fantaisiste. Pourtant ces voyages avaient eu une réalité. À une époque où l'on n'avait pas d'autres prétentions que de décrire le cercle réclamé par l'imagination à qui l'on devait cette passion.

— Poète ! fit la veuve.

Ces pages l'émouvaient toujours. Elle aimait le poète à la tête coupée, sa Tarentine, ses oiseaux sacrés, le pâle désespoir de la jeune captive. Elle était heureuse d'apprendre qu'il y avait de la poésie dans le personnage de Jean. Même mort, et elle redoutait cet étouffement d'algue, il continuait d'agir sur elle, bien qu'elle ne connût pas ses vers, que peut écrire un jeune homme qui n'a pas totalement quitté l'enfance qui le pervertit ?

L'oncle ne se souvenait d'aucun poème. Il les avait peut-être lus. Ces mythologies le déconcertaient toujours. Il se souvenait mieux d'une inconnue. Le capitaine partageait ce sentiment. On était géographe, amant ou arpenteur, ce qui n'empêchait pas d'être poète l'heure venue. L'oncle n'avait-il pas vu des dauphins dans le sillage d'une goélette qui n'en était pas une ?

— Ce funambule, quelle trouvaille !

L'oncle rougit. Il eût préféré la convaincre, il n'avait séduit que l'âme aventureuse du capitaine qui avouait cependant s'ennuyer un peu de ces allers et retours, mais n'était-il pas un fin connaisseur de cette surface ? Il transmettait cette science à des prétendants ambitieux qui croyaient à la vapeur. À quoi croyait-elle, si l'homme devenait un prétendant ?

 

***

 

Sous le pont, elle avait attendu la fin de l'averse.

— Il va arriver quelque chose, répétait la comtesse.

La veuve pensait au gosse accroupi sous le plancher d'un fardier. Il risquait d'être écrasé. Comment mesurer ce risque ? Un petit chien gambadait sous la pluie. Il le sifflait. Le chien ne semblait pas avoir de but. Il ne tournait pas en rond, ce qui eût fini par le trahir. Son parcours était insensé. Elles l'appelèrent. Le gosse siffla plus fort. Il avait un chien qui aimait la pluie. Les muletiers lui jetaient des cailloux qu'il évitait adroitement. Le gosse les insultait. Ils lui promettaient une correction. Puis la veuve se mit à courir sous la pluie. Le chien se laissa faire. Elle le ramena sous le pont, le tirant par une patte. Le gosse l'insultait et les muletiers riaient en le menaçant de le soumettre au jugement des femmes.

C'était un beau petit chien, un rouquin pelucheux aux yeux d'enfant. Elle le câlinait. Sous le fardier, le gosse l'observait sans rien dire. Les muletiers s'étaient approchés de la femme amoureuse d'un chien et la comtesse avait glissé à reculons dans cette matière odorante et abstraite. La veuve laissa les mains caresser le chien mouillé. Elle était assourdie par le fracas de la pluie. Elle voyait le gosse incapable de réagir. Elle posa peut-être la joue sur un avant-bras aussitôt immobilisé. Elle s'était agenouillée et le petit chien voulait dormir sur le dos au milieu des plis que la robe formait entre la femme et les hommes qui venaient à elle. La comtesse avait donné un coup de pied dans une ébauche de balustre.

L'étrangère minaudait maintenant. On adorait les défauts de sa langue. On l'encourageait. Le petit chien haletait. La comtesse jetait un sort à la pluie. Un torrent s'était formé dans un mur de soutènement, augmentant le vacarme. Maintenant la muraille pouvait s'écrouler. Elle s'attendait à une tragédie depuis que le comte avait ramené cette étrangère. Elle n'était pas autre chose pour elle et se doutait trop de ce qu'elle était pour lui. Il lui avait promis ce voyage. Mais elle avait oublié ce qui le rendait impossible. La distance ? La pauvreté de la terre ? La guerre ? Elle ne savait plus. Cette sœur d'une autre mère avait des raisons d'exister et elle, aucune raison de chercher à la connaître. Ou bien les mules, encore immobiles, ou paralysées, reculeraient sans prévenir et le gosse serait écrasé par les roues des fardiers. Cela pouvait arriver. C'était déjà arrivé. Elle aimait les corps et la boue, la pierre saillante, les ruissellements destructeurs, les accidents à la fin des chapitres.

Le petit chien gloussait maintenant. On se moquait de sa docilité. Ses petites griffes avaient un peu marqué le poignet de l'étrangère. Ils n'avaient pas de mouchoir. Ils se mouchaient dans leur chemise. L'un d'eux s'inclina pour parfaire le nœud qu'elle avait ébauché avec les dents. Le petit chien reniflait la dentelle. En face, sur les collines de marbre, les derniers arbres se penchaient sous le vent. Une fracture blanche et ciselée ouvrait l'adret. On voyait des ombres accroupies, une bâche secouée, presque verticale.

Le gosse était monté sur un essieu. Le ruissellement de la boue l'avait surpris. Il recueillait l'eau des gouttières entre les planches. Il avait un beau visage maintenant que la pluie avait réduit sa chevelure. Il regardait la muraille, comme s'il s'attendait à son écroulement, le bouillonnement provenait de ses entrailles, elle voyait les jets d'eau entre les pierres, elle les multipliait. L'étrangère avait supplié qu'on la laissât respirer. Ils avaient à peine reculé mais ils ne touchaient plus le petit chien. Elle dénouait des boucles dans la fourrure, attentive à ne pas provoquer ces petites douleurs qui soulevaient les babines de l'animal. Elle craignait cette morsure. C'était peut-être tout ce qui se passerait. L'étrangère serait mordue par le petit chien. Elle ne saignerait pas et chercherait peut-être à se venger. Elle avait ce défaut. Le comte parlait souvent de ces retournements.

— Elle se défend, avait-il dit en parlant de sa sœur.

Mais qui était-elle ? Comme elle avait froid, un ouvrier déposa sa vareuse sur les épaules fragiles de cette femme aux allures de jeune fille. Voyait-il la fatigue ? La comtesse n'avait pas trouvé d'autres mots. Elle luttait contre cette paresse. La veuve semblait plutôt profiter de son expérience.

 

***

 

Son corps pouvait-il renseigner l'autre corps, le corps où l'âme est en proie à la passion, comme c'était le cas de la comtesse ? Le corps d'Agnes avait ce pouvoir. Il revoyait cette tension, le néant qu'elle limitait. Dans la cour, Jean parlait et Felix semblait découvrir une vérité capable de changer son existence de parasite en récit essentiel. Les osselets cliquetaient. Jean ne jouait plus. Il était au cœur du récit. Il en avait ralenti le flux. Il n'avait plus le droit de se tromper. Felix ne lui pardonnerait pas. Dans la terre, il avait grossièrement dessiné un ventre de femme. L'oncle pensait que c'était un ventre de femme. Il ne communiqua pas cette impression à sa sœur. Il avait décidé de se tenir à l'écart, ce qui le rapprochait de son beau-frère. Une partie de chasse les éloignerait momentanément des tréteaux où Agnes exigeait qu'on jouât avec elle.

Elle était seule avec ses fils. Elle le savait peut-être. Jean était adoré. Le mal avait détruit un corps magnifique. Il possédait cette ossature de conquérant, mais le mal courait. Elle aimait le visage anguleux et dur, mais le regard s'éteignait facilement, il ne défiait personne, les objets l'arrêtaient comme s'il s'interrogeait sur leur utilité, elle ne supportait pas sa conversation, les coq-à-l'âne, les trouvailles sonores, la ponctuation capricieuse, l'épigramme la surprenait dans une attente de confession et s'il en venait à s'avouer vaincu, elle menaçait de briser le verre des mots, ce qui le désespérait, et il se rendait à sa raison.

Pour Felix, la comédie était jouée d'avance. Il connaissait les rôles et pouvait les interpréter. Elle ne lui niait pas ce talent. Le carcan était une armure. Il était de plâtre ou de cuir. On le coulait sur le corps de Jean ou on prenait ses mesures. Dans ce cas, il arrivait en voiture. Jean n'était pas couché. Felix jouait avec un chien. La voiture décrivait le cercle de la cour autour de l'arbre. Les oiseaux s'envolaient. Jean boitait sur les marches du perron. Elle sortait de la voiture. On apercevait le carcan sur la banquette. On sentait l'odeur du cuir et de l'acier. Le chien valsait avec l'os. Un valet entrait dans la voiture et demandait où il devait porter le carcan. Jean remontait. Il avait vu le carcan, tronc d'homme.

Il ne pouvait pas s'empêcher de le comparer à une botte. Felix riait. Jean entrait en effet dans une espèce de chaussette. Le carcan était posé ouvert sur le canapé. Il s'asseyait dedans et on le refermait. On bouclait les boucles. Felix voyait le corps de Jean s'emprisonner dans son propre désir de ressembler aux autres. La chemise ne cachait rien. Ou on se demandait ce qu'elle cachait. Sur le cheval, il avait l'air d'un chevalier. Un anneau reliait le carcan à la selle. S'il était désarçonné, l'anneau était prévu pour s'ouvrir. On ne disait rien de la chute.

Felix entra par jeu dans le carcan. Maintenant il ne se souvenait plus que de l'odeur. Il avait oublié le contact de ce cuir que le corps de Jean patinait presque tous les jours. Le carcan l'avait rapproché de Jean. Ils en parlaient ou Felix entrait dedans par jeu ou il voyait comment Jean se rapetissait quand il en sortait. Parler avec Jean, c'était peut-être prendre de l'avance sur ce qu'il est permis de savoir. Savoir, c'était les trahir. Sans cette trahison, il ne grandissait plus.

Elle le surveillait. On la voyait derrière le rideau. C'était une statue. Elle ne pouvait pas les entendre. Ils firent l'expérience de cette attente. Felix se cacha derrière le rideau et Jean soliloqua dans la cour. Felix ne l'entendait pas. Ou Jean n'avait rien dit. Il était tellement important pour lui qu'il eût toujours raison et que Felix n'eût jamais tort. Mettons qu'elle n'entendît jamais rien. L'oncle n'entendait rien. C'était Jean qui parlait. Et elle voulait savoir de quoi. L'oncle n'avait pas ce désir de condamner Felix d'une manière ou d'une autre. Felix savait peut-être tout. Mais que savait Jean ? Elle l'ignorait elle-même. Elle avait tenu le secret bien au fond de sa mémoire, mille autres souvenirs lui interdisaient de refaire surface, poissons fidèles.

Mais Jean avait le pouvoir de troubler cette eau. Il venait de gagner un prix de poésie. L'oncle était au courant. C'était même la première nouvelle et c'était Felix qui la lui donnait. Jean et la poésie. Jean et ses personnages cachés. Ses histoires inachevées. Ces histoires qu'on achève malgré soi. Elle haïssait ces lectures. Il l'humiliait. Elle, c'était elle. Et le je multipliais les hypothèses d'amour. Felix applaudissait les objets. Il reconnaissait l'utilitaire et le naturel. Ces métaphores appauvrissaient son vocabulaire. On avait accroché la couronne sur un mur. Le poème était encadré. Felix montait sur une chaise pour le lire. Il montra à l'oncle les métaphores qui remplaçaient les mots. Voyait-il les personnages ? Jean prétendait s'être limité à l'expression du sentiment que lui inspirait la présence des autres quand il n'était pas avec eux.

— Les autres ? dit sa mère.

Elle passait dans le couloir, précédant les femmes de chambre qui portaient la literie et les chandelles. Un valet suivait avec une brassée de bois. Felix irait chercher le fagot, mais plus tard, il voulait d'abord être l'auteur de la première nouvelle. Il courut jusqu'au bout du couloir et revint avec une chaise. Il monta dessus. L'oncle vit la couronne et le poème. Puis Felix dit : Jean de los Alamos, et la date, un printemps qui promettait la pluie, à fleur de l'été.

De la chambre, elle cria : Jean a eu un prix ! Felix est très fier.

— Un prix ? dit l'oncle.

Jean attendait dans sa chambre. Le carcan de cuir était posé cette fois sur la commode. Jean gisait dans le lit. Ses bras et ses jambes sortaient du drap. L'oncle se pencha pour l'embrasser. Il songea à le féliciter. Felix traînait la chaise dans le couloir.

— Je suis tombé hier, dit Jean.

L'oncle jeta un œil sur l'anneau ouvert.

— Jean devrait peut-être renoncer à ces chevauchées, avait dit son beau-frère.

— Renoncer à la poésie ?

Felix sauta à pieds joints sur le lit. Il montra le flacon de laudanum. Jean grimaça. Il avait souffert toute la nuit. Maintenant il n'arrivait plus à penser.

— Montre-lui le cahier, dit-il à Felix et Felix ouvrit un tiroir.

Le cahier couvrait toute la traversée depuis le premier jour. Ils n'avaient pas écrit hier parce que Jean avait eu cet accident. Les accidents de Jean. C'était Jean qui écrivait. Felix réfléchissait beaucoup avant de proposer une pensée. Il ne savait pas écrire ce qu'il pensait. Jean écrivait à sa place. Ces passages étaient signalés par des guillemets. Le personnage de Felix s'exprimait ainsi presque tous les jours, comme pouvait le constater l'oncle en tournant les pages du cahier. Il promettait de le lire. Il avait lui-même écrit le journal de la traversée. Une habitude. Sa sœur apparut : Tu écris un journal ?

La domesticité s'était arrêtée derrière elle.

— Felix, tu as promis d'aller chercher un fagot.

Le valet attendait. C'était lui qui choisissait le fagot. Il avait la clé de la remise. Felix boudait. Les promesses bornaient son existence. L'oncle caressa ce front buté. Dans le temps, c'était lui qui promettait. Était-il toujours interdit d'allumer une lampe dans la remise ?

— Oui.

Pouvait-on tromper la vigilance du valet pour aller dénicher des vieilleries au fond de la remise ?

— Oui.

Combien de temps durait cette escapade aux pays du temps passé ?

— Cinq minutes.

De sablier ou d'horloge ?

Pas de réponse. D'ailleurs Felix ne la connaissait pas. L'oncle s'était assis au bord du lit. Il avait serré la main de Jean. Felix connaissait cette main. Elle était humide. La conversation l'agitait de petits spasmes. Elle était rarement obscène mais pouvait le devenir. Jean la citait en exemple. Il y avait un poème de la main comme il y avait un poème de chacune des choses qui remplissent le vide autour de soi.

Le valet s'impatientait. La nuit allait tomber. On n'allumait pas de lampe dans la remise. L'oncle se souvenait de cette interdiction. Il se souvenait de l'existence brûlée qui la justifiait. Felix écarquilla ses yeux de miraud. Ces flammes consacraient un mythe. Quel temps fait-il entre deux jeunesses dont l'une se souvient de l'autre ? Sur la table de chevet, il y avait la pipe, la blague contenant les feuilles séchées d'eucalyptus, le briquet d'amadou et le clou cure-pipe, le cendrier d'onyx aux yeux chercheurs, le flacon de laudanum, le livre de chevet, les cahiers, le flacon d'encre, les plumes dans un pot, l'affiloir au manche de nacre, le bougeoir aux deux chandelles, l'éteignoir, un gant de femme, souvenir d'une promenade, une miniature dont on avait un peu gratté le fond pour voir l'ivoire, œuvre d'artisan, fidèle et vide, ne contenant que la ressemblance des autres, rien de ce qu'on sait de soi, le tiroir s'ouvrait et se fermait à clef, dessous le bourdalou aux fleurs jaunes et bleues, entrelacées par les tiges, les corolles éclataient dans les fonds benthiques, la poignée avait été recollée, sous la table on trouvait des babouches et la poussière en moutons, les menus papiers arrachés aux cahiers, Felix redoutait cet anéantissement de l'effort, il eût préféré tout conserver, mais il n'avait pas le choix, Jean composait à sa place, il lui appartenait à l'heure d'écrire ce que l'imagination savait de l'oncle en voyage, petit homme un peu noir qui bouclait en rouge sur les tempes, sa moustache était drue et tombait sur une lèvre épaisse qui ne découvrait jamais les dents, lèvres molles des colères qui le surprenaient malgré les signes annonciateurs de désaccord, de la révolte presque, la mâchoire inférieure se mettait à trembler et l'on apercevait la gencive sous la rangée de dents impeccablement alignées, la langue formait les dentales avec une lenteur que Jean qualifiait d'animale, Felix ne savait pas pourquoi, ou il ne comprit pas les explications, il lui arrivait ce qui arrive à l'enfance des autres : il ne grandissait pas, l'oncle, tel que Jean le voyait, ne se soumettait pas aux exigences de l'océan, il rencontrait des femmes impossibles et les condamnait à l'oubli après les avoir possédées et vaincues, le sexe n'est pas seulement une rencontre des deux ou trois sexes de notre connaissance, le sexe est une exigence de recommencement là où l'homme ne désire que l'éternité s'il est passé ou l'infini si son esprit redoute mieux l'avenir, Jean aux paroles de nacre incompréhensible, montrant en riant l'échancrure du carcan où il exerce des érections glorieuses qui soulèvent le drap de la culotte en dôme, les corolles concentriques de sa semence, il disait y tremper une plume hystérique et recomposer les paysages chéniériens, c'était les mêmes personnages, mais nus et scandaleux, langues coupées laissant toute la place, il ouvrait des bouches noires et cicatrisées, silence d'or et d'eau dormante, avec la faune des malformations à la surface formant les ondes clapotantes des périodes où le manque d'inspiration était remplacé par de petits points chargés d'en conserver le rythme incantatoire, car il s'agissait bien de puiser et d'épuiser, l'oncle lisait ces lignes sans cacher son écœurement, il les lira, avait dit Jean à Felix prêt à tout croire s'il était sauvé de cette manière, et il ne pourra pas contenir cette nausée familiale que je (Jean) finirai moi-même par exprimer si le temps m'en laisse le temps, l'oncle lisait aussi ce désespoir, les allusions à la vérité pouvaient blesser la fragilité en question dans le texte où lui-même était imaginé en voyageur épisodique, la question était clairement posée et Jean y répondait par le mélange et l'à-peu-près. Il apportait de nouveaux objets. On jugerait de leur nécessité. Felix se laissa emporter par le valet. Il fut comme arraché à la scène, autre effet de distorsion visuelle dont Jean était victime quand on s'agglomérait autour de lui, et puis la présence de Felix le tempérait, comme souffre-douleur et comme apprenti, quelquefois même comme confident, mais il s'agissait là d'un calcul, d'un parcours, il en connaissait la cristallisation. L'oncle referma le cahier.

Des traces de portrait, trop précises et parfaitement verbalisées, déformaient cette part de visage qu'il consentait à soumettre à l'attention des autres. Il lirait plus tard, c'était entendu.

— Où donc est passé Felix ? 

— Il était allé chercher un fagot.

Felix et les promesses de Felix. L'oncle évoqua deux ou trois anecdotes sur ce sujet. Jean singeait le petit personnage têtu, ses mains formaient dans l'air les objets du délit, le savon, la corbeille de fruits, le pot de chambre, les poils du chien, l'écoulement de l'évier à travers le mur, le missel, le chemin de croix, Felix et le fagot, il le portait sur l'épaule, le tenant par le chanvre qui lui sciait les doigts, il renâclait dans l'escalier, trop petit, Felix, pas assez grand, il méprisait les domestiques mais il était interdit, à son âge, de les insulter, il promettait encore, mais en attendant de les soumettre aux exigences de sa propre existence, c'était lui qui portait le fagot, le valet l'avait lui-même sorti de la remise, il avait recommandé la lenteur, il voulait dire la réflexion, et il avait posé le fagot sur l'épaule fragile de Felix qui haïssait cette odeur, ces traces, les craquements, il avançait en pensant que c'était lui, ce gosse écrasé par un fagot, la nuit tombée, ou presque, il pensait aussi que l'oncle allait lui révéler l'importance de sa visite, une fois Jean endormi par la cuillérée de laudanum, Jean dans les coussins, on éteignait, on ne fermait pas la porte, on descendait sur la pointe des pieds, qu'a dit Jean avant de s'endormir, il le répétera en se réveillant, exigeant une réponse, comme si le sommeil lui en donnait le droit, pensait Felix sous le fagot, il traversait une cour crépusculaire, dans le pré les chevaux le regardaient, ils regardaient Felix-fagot, espèce de gros escargot qui se traînait en haletant, portant la maison-fagot pour être ce Felix qui tient ses promesses, ce Felix-miroir qu'il voyait avec ses yeux-chevaux, cette bouche-promesse au milieu du visage, la langue-des-autres s'affinait en lui, suceuse de toutes les perversités et de toutes les critiques, pensait-il maintenant qu'il était trop tard pour se révolter, il gravissait les marches du perron, regardant ses pieds-Felix, les sommant d'agir, ils menaçaient de le trahir, en plein milieu de l'escalier où il souffrait ce que peut souffrir un enfant qui ne veut pas perdre la face, pieds-des-autres à cause du fagot-moi-et-les-autres, la lumière du porche traçait la limite de son existence-fagot, il s'y écroula et le fagot redescendit jusqu'à la contremarche où un chat avait bondi.

Le valet le suivait. Il se pencha pour soulever le fagot. Felix se plaignit d'une douleur dans la cheville. On arrivait. L'oncle consentit à mettre le nez à la fenêtre. Derrière lui, Jean voulait se renseigner. Le valet-fagot passa devant Felix. On le vit passer dans le couloir. La mère disait que l'essentiel était de tenir ses promesses. Il n'y avait pas d'entorse. On releva Felix. Il maudit les pieds-valet. Sa mère lui tirait les cheveux derrière l'oreille, petite douleur qui l'humiliait moins que le geste dont la domesticité était le témoin tranquille. Il lutterait contre cette tranquillité toute sa vie et il commençait par les haïr, les haïr-fagot, le fagot-escargot, chevaux oublieux, il le savait, il revenait à eux parce qu'ils étaient beaux et qu'ils lui paraissaient indomptables, seul Jean avait ce pouvoir, Jean-chute-de-cheval, Jean-laudanum, Jean-lauréat.

— Ce n'est rien, dit l'oncle.

Il avait l'habitude. Dans la forêt où il coupait des arbres, les ouvriers mouraient avec les oiseaux. Un ouvrier, un oiseau, un arbre, ou deux, ou plus s'il avait de la chance. Il connaissait des oiseaux exemplaires. On alluma le feu dans sa chambre. Jean dormait. Felix écoutait. L'oncle voulait provoquer ce rêve. Il connaissait aussi les plantes, les hommes, les fleuves, les forêts, les distances, les guerres, les injustices nourricières, les procès fabuleux, les personnages de l'imagination, les poèmes de la solitude, l'écrasement, l'enfouissement, l'oubli des pierres, lapidaires d'enfer, clôtures des recommencements, noms des familles, fils d'Ariane... Felix s'enrichissait d'une mythologie nouvelle dont s'épouvantait son précepteur famélique.

Le valet dénoua le chanvre du fagot et le mit dans sa poche après l'avoir formé autour de sa main. Il suspendait ces pelotes au mur de la remise. Felix avait l'habitude de toutes les habitudes. Il pouvait en parler en connaisseur. L'oncle interrompit l'énumération des rites par l'extraction lente d'une toupie multicolore qu'il lança sur le tapis. Les yeux émerveillés de Felix pouvaient fasciner. Cette capacité de s'attacher à l'objet jusqu'à lui donner un nom qui le familiarise. Il offrait une poterie à sa sœur et un masque à Jean. Il n'offrait rien au père. Le masque était épouvantable. Jean dormait.

— Pour qui, le masque ?

Des perles grelottaient tout autour. Les plumes étaient peintes. Felix regarda dans la bouche. Le monde change au bal masqué. Il imita une danse inspirée des gravures, tenant le masque à deux mains. Elle prétendait que c'était un objet précieux, qu'il ne fallait pas jouer avec, je t'en prie, supplia-t-elle, ne lui explique pas ce que c'est, mettant la puce à l'oreille de Felix qui ne voulait plus rien ignorer de la cérémonie. Le masque s'effritait. On y mettait le feu après l'avoir hissé au sommet du poteau. Sur le fleuve vert, passaient des pirogues chargées de fruits exotiques. Les rameurs regardaient de ce côté. Les femmes dansaient nues. Les hommes portaient une braguette de bambou ciselé. Les enfants imitaient l'amour. Des musiciens tournoyaient. Le feu remplaçait le soleil et on se méfiait de ces ombres. Le masque était accroché dans le dos d'un jeune homme qui montait le long du poteau. Felix regrettait ces fragments dans la paume de sa main. L'oncle déplorait la détérioration de l'ensemble. Jean critiquerait la frivolité de Felix. Il dormait.

Dans la cheminée, le feu grandissait. Le valet rangea les brindilles et balaya le devant du foyer. Il avait posé un pied sur la tête d'un chenet. Le tison piquait l'écorce. Il s'était signé quand Felix l'avait regardé à travers la bouche du masque. Les yeux étaient formés de coquillages. Des algues noires figuraient les sourcils. Felix marquait le rythme des grelots.

— Jean sera émerveillé, dit-elle.

Il exagérait les doses de laudanum. Il avait des hallucinations. Felix croyait à ces existences. Il les défendait. L'oncle caressa le visage crispé de l'enfant. La chair était dure, noueuse. Il ne lui parla pas de la réalité. Elle s'en chargeait. Le valet l'approuvait en silence. Il augmentait savamment le feu. La cheminée fumerait si le vent se levait. L'oncle se souvenait de la circulation hystérique des vents. Dehors, les mûriers craquaient, il entendait le glissement de la broussaille, le claquement des tuiles, les ruades des chevaux dans l'écurie, la fenêtre frémissait. Le valet épousseta la tablette avec le plumeau qu'il portait à la ceinture au bout d'une ficelle. Elle les contraignait. Ils lui devaient cette précision du mouvement, la netteté de leur apparence, la justesse des réponses, le peu de questions, ce silence qui les accompagnait, leur transe inachevable d'êtres transitoires, utiles et renouvelables.

Depuis son arrivée, l'oncle luttait contre des trous de mémoire et des giclées de la pensée. Felix observait ce visage encore jeune. Il ressemblait à l'oncle, mais l'oncle ressemblait à son père et son père ressemblait à tout le monde. Elle seule était différente. Même Jean, qui lui ressemblait, ne durerait pas. L'oncle comprenait-il cette peur ? En avait-il vécu une semblable du temps de son enfance ? Un jour il avait dit qu'il n'avait pas eu d'enfance. De quoi parlait-il ? Du corps ? Ou de son influence ? Elle régnait. En parlant de Jean. À mots couverts. Felix était perdu. Il lança la toupie dans les pieds du valet. Elle tourna longtemps sur le foyer impeccablement balayé jusqu'à la limite du feu. C'était un valet botté. Ses pas résonnaient dans la maison. Felix explorait minutieusement les lieux où le valet s'arrêtait, par exemple les cheminées qu'il allumait, allant de l'une à l'autre, les bottes martelaient ces parcours, Felix n'avait pas bougé, l'effort mental commençait sur le fil d'un plaisir prometteur, puis la topographie des sons et des attentes se brouillait, Felix s'égarait, son imagination le suscitait, il ne cédait pas sans désespoir à cette confusion des genres. Revoir le valet, c'était comme remettre les pions à leur place respective en début de partie.

Ce soir-là, on n'avait allumé que la cheminée de la chambre de l'oncle. Les pas du valet montrèrent à l'imagination le couloir, l'escalier, le dallage de la cuisine, le perron, l'allée entre la maison et le jardin d'hiver, le sentier sous la lune... Felix tapi dans une anfractuosité, sentant l'odeur de la pierre récemment minée, il avait honte. Jean attendait. Felix avait été dérouté par l'ombre. Il n'avait pas l'habitude de la lune. Le valet l'avait surpris. Il lui avait à peine parlé. Il arrivait au-dessus de lui. Les bottes n'avaient produit aucun bruit dans l'herbe du talus. Des petits cailloux avaient titillé le crâne de Felix. Quelqu'un ! Ce pouvait être n'importe qui. Pourquoi avait-il fallu que ce fût le valet aux bottes de cheval ? L'homme le ramena à la maison. Tout était éteint. On était couché. Il appela sous la fenêtre. Jean guignait dans un interstice. Felix le voyait. Le valet appela encore. On entendit ses pas dans l'escalier. Il portait ses babouches. Il regarda à travers l'unique carreau de la maison. Son visage était déformé, comique. Une chandelle l'éclairait par-dessous. Il ouvrit la porte.

— Je l'ai trouvé sur le chemin, dit seulement le valet.

Il n'avait aucune envie d'expliquer. Le père de Felix s'impatienta.

— Sur le chemin ? Que cherchais-tu ?

Felix ouvrit sa main. Le valet se pencha, incrédule. C'était un coquillage fossile.

— J'ai voulu t'en parler cette après-midi, dit Felix presque joyeux.

Le père de Felix avait l'air heureux lui aussi.

— Tu es fou, dit-il, c'est merveilleux.

On vit alors la lampe se promener sur le chemin. Elle revenait en voiture. Le valet courut vers elle.

— Je vous attendais, dit-il comme s'il l'avait trop attendue.

Felix et son père entrèrent dans la cuisine. Le père alluma la lampe au-dessus de la table. Il était tard et Felix tombait de sommeil.

— Bel objet, dit son père. Regarde, Agnes, ce que le petit a trouvé !

Dehors, le valet dételait. On entendit les sabots, les bottes, les roues. Dans la chambre, Jean attendait une explication. Il avait entendu le mot coquillage. Il écoutait à travers le plancher. Puis le mot fossile. Le chemin qu'on minait. La joie du père. Le silence de Felix qui ne répondait pas au silence de la mère.

Le valet demanda si on avait encore besoin de lui. Elle sortit avec lui. Felix imagina l'étreinte sur le perron. Il naissait de ce ventre au moment où il la pénétrait. La scène, imaginée par Jean, l'obsédait maintenant tous les jours. L'œil grossi par la loupe tomba sur lui.

— Il faudra travailler plus lentement, disait son père, on ne peut pas détruire ce gisement, si c'en est un.

Elle rentra. Le valet s'éloignait.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle. Où l'as-tu trouvé ?

Jean lui posa les mêmes questions. Que savait-il de l'étreinte maintenant que Felix était sûr de sa réalité ?

Le lendemain, Felix retrouva son père sur le chemin. Il le conduisit jusqu'à l'endroit où il avait trouvé le fossile. Le vieux était aux anges. Une pipe l'avait grisé. Il avait pensé toute la nuit à cette découverte. Il avait le pouvoir d'interrompre les travaux. Ce matin, de bonne heure, il s'était disputé avec elle. Il la contredisait rarement. Oui, le plus souvent, il se taisait et elle agissait comme elle voulait. Felix avait entendu des éclats de voix. L'expression était de Jean. Mais Jean ne s'était pas levé. Il ne se sentait pas de force.

— C'est un jour comme un autre.

Le vent venait de la mer. Le cri des mouettes se rapprochait. Felix s'habilla lentement. Il attendait la fin de la dispute. Il se débarbouilla, prit le temps de se peigner, en recommençant plusieurs fois la raie, recommençant parce qu'il attendait, c'était absurde et dangereux, l'esprit ne se nourrit pas d'expectatives, d'ailleurs elle ne promettait rien, elle désirait le vaincre, c'était tout, c'était simple et c'était la chose la plus difficile à obtenir de lui.

Il ne le vit pas. Il était sorti quand il entra dans la cuisine. Sa mère sirotait le café de sa tasse de porcelaine aux runes inexpliquées depuis toujours. Elle lui demanda si Jean était réveillé. Baiser à l'infidèle, sur le front, vérifiant au passage la propreté des oreilles. Elle le baignait le samedi. On était vendredi. Le poisson était sur le potager, ventre ouvert. Ces effluves le condamnaient à déjeuner avec parcimonie. Un morceau de pain trempé dans cette huile verte qui l'écœure, le frottis d'ail sur les lèvres, la palpation des glandes sous la mâchoire, elle trouva une écaille de cire sur le lobe de l'oreille droite et l'envoya gicler d'une chiquenaude, il renonça à comprendre ce qu'elle disait.

— Jean est-il réveillé ?

Il ne répondit pas. Il attendait la claque et elle ne venait pas.

— Nous nous sommes disputés à cause de toi.

Jean était aussi de cet avis, mais au moins avait-il expliqué ce que c'était que cette fossilisation qui occupait tant l'esprit de leur père. Jean savait tout. Peu de livres concurrençaient ce savoir inné. La botanique avait sa préférence. En cherchant bien, on trouverait des fossiles de plantes qui n'avaient plus d'existence contemporaine. Oui, oui, il faisait bien la différence entre le présent et le contemporain. La mine d'argile smectique avait toujours existé. On voyait les moulins sur l'horizon, grands funambules, soleils noirs, ils disparaissaient le matin à cause de la bruine, la nuit, leur surface étincelait, on devinait des vibrations secrètes, les voiles avaient disparu, ce n'était plus de grands oiseaux de récit, ils bornaient une imagination à la dérive. Maintenant le chemin de la mine à la route, celle qui menait aux foulonniers, était trop étroit. On ne s'y était jamais croisé. On perdait du temps dans des aires creusées dans la paroi. Il arrivait que le sol cédât ou pire, des questions de priorité provoquaient des bagarres mémorables. La décision avait donc été prise d'élargir ce chemin. Ce serait presque une route. On ne la paverait pas. La richesse de l'Empire était morte avec l'Empire, plaisantait le père de Felix. Il avait l'habitude des fossiles. On en trouvait tous les jours en creusant dans l'argile. Mais c'était toujours le même fossile. La collection était un entassement qu'on ne visitait plus. Un bois de chênes couronnait un promontoire à la sortie de la mine. Le chemin le contournait. Felix avait trouvé le fossile dans la courbe. Les mineurs avaient crevé la roche en plusieurs endroits, créant des failles profondes où le vent flûtait facilement. Felix avait trouvé le coquillage dans l'une d'elles.

— Tu es entré là-dedans ? demanda son père.

La faille résonnait. Une plante étrange avait laissé son empreinte sur la paroi. Le père de Felix avait recueilli un peu de poussière sur le bout du doigt. S'agissait-il d'un glissement ? Qu'allait-on découvrir maintenant que le hasard nous avait mis sur la piste ? Il parlait tout seul. Voulait-il que Felix entrât dans ces entrailles ? Il n'avait pas de lampe.

— Cours en chercher une ! Et une réserve d'huile ! N'oublie pas...

Felix courait. À cette vitesse, il se sentait fragile. Ses chevilles résistaient à peine. Il s'était chaussé ce matin. Les chaussures le différenciaient. Elles étaient quelquefois utiles, comme ce matin, sur les cailloux du chemin, les premiers tombereaux arrivaient des moulins, montant l'un derrière l'autre, Felix les dépassa, il courait comme un fou, bouche grande ouverte, l'air s'en prenait à ses dents et sa langue était sèche. Il bifurqua avant d'arriver à la mine. Maintenant il descendait. Sa mère était au linge. Elle l'appela. Il ne s'arrêta pas. Jean déjeunait sur le perron, agacé par les mouches qu'il chassait mollement. Il vit Felix monter sur une chaise et décrocher la lampe, puis rentrer dans la cuisine et en sortir avec le flacon d'huile et le briquet, il n'avait pas la force de s'interposer entre la vélocité du corps de l'enfant et l'idée qui la lui conférait, il souleva le morceau de pain harcelé par les mouches, Felix filait comme le vent, sa mère était sur le chemin, jambes écartées et les poings sur les hanches, il allait devoir lutter avec elle, peut-être se contenterait-elle de lui faire perdre du temps, il aurait peut-être mieux fait d'aller chercher la lampe à la mine, il voulait aller tellement vite, tellement bien !

Elle l'arrêta. Il n'entendit pas la question mais il y répondit. Elle le tenait par la manche. Elle l'égratignait. On entendait les floc floc de l'huile dans la lampe. Elle ne le croyait pas.

— Retourne à la maison !

Il était perdu. Il avait lu dans un mauvais roman (que Jean lisait parce que Felix ne savait pas lire) comment un personnage répandait cette huile sur l'autre personnage et y mettait le feu. Il retourna à la maison. De loin, elle lui recommandait de raccrocher la lampe et de remettre les choses à la place où ils les avaient trouvées. Maintenant l'attente. Jean et le morceau de pain aux mouches et elle avec les domestiques dans la blancheur des draps claquant au vent. Il tournait en rond. La lampe était raccrochée, le flacon d'huile et le briquet étaient sur la table, il n'aurait pas à ouvrir le tiroir s'il s'amenait en rouspétant parce qu'elle l'empêchait de vivre sa vie.

Jean l'aimait bien au fond. Il aimait cette fragilité, l'échec constant, la perte de temps, la seule qui compte, celle des autres n'en limitant que la fréquence. Jean s'amusait. Ce matin, il était rompu. Il n'avait plus la force de lui expliquer. Elle le comprenait toujours. Il sauvait Felix de la noyade. Mais pas ce matin. Il avait encore dormi avec la mort. C'était une géante au phallus de géant. Il lui avait donné ses fesses. Un rêve atroce. Felix connaissait ce rire cristallin qui le réveillait. Jean montrait ses dents. Cherchait-il à se réveiller ? Felix se réfugiait au bord du lit. Elle entrouvrait la porte. Il voyait le profil d'oiseau de proie. Il entendait sa voix mais ne cherchait pas à comprendre ce qu'elle disait. Elle parlait à Jean et il l'écoutait. La mort s'éloignait peut-être. Mais pourquoi ?

Jean jeta le morceau de pain. Les mouches étaient déconcertées. Elles tournaient autour de lui, bruyantes et opiniâtres.

— Elle t'empêchera de savoir qui tu es, dit-il tristement.

Fallait-il croire à cette tristesse ? On la voyait parmi les domestiques, plus blanche, plus rapide, plus efficace sans doute. Les draps descendaient sur l'adret. Elle en avait atteint le sommet, plus elle mit sa main en visière, elle le cherchait, peut-être le voyait-elle, assis au bord de la brèche, fumant une autre pipe, les pieds agités par l'impatience, se retournant de temps en temps pour regarder le côté du chemin par où Felix arriverait (ou n'arriverait pas) avec (ou sans) la lampe et ses accessoires. Il pleurait facilement. De dépit surtout. Un peu comme un enfant. Le malheur ne l'atteignait pas. Ni l'impossible au fond. Seule l'interruption d'un cours des choses désiré plus que tout, pouvait l'émouvoir au point de lui arracher ces larmes de crocodile qui décontenançaient Felix autant que le stabat mater où Jean saignait sur les genoux de la mère nue et déplorable, la même mère, un autre père, différent de lui et cependant identique.

 

***

 

Quand était-il tombé en léthargie ? La veuve eût apprécié le récit de cette dernière déroute de l'esprit au seuil de la femme. L'oncle la provoquait.

— Je ne suis pas cette femme, dit-elle.

Il n'était pas cet homme non plus. Il en parlait parce qu'elle s'intéressait au personnage de Felix. Ne préférait-il pas la comtesse aux yeux d'eau dormante ? Il l'imaginait belle et fugace, ce qu'elle avait été peut-être. Il rencontrait ce genre de femmes dans les réunions mondaines. Il les oubliait, sans doute parce qu'il ne les approchait pas. Il se contentait de les regarder passer dans les miroirs. Au bal, leurs mains étaient glacées, il effleurait la dentelle des poignets, se privait de leurs regards ou croyait simplement l'éviter. Les femmes ressemblaient mieux à la veuve qu'il courtisait juste à la fin du voyage. Sa jeunesse laissait toute la place aux charmes convenus du corps féminin. Elle portait le vêtement, elle ne s'en habillait plus. Elle ironisait plus facilement, rougissait rarement, ce qui laissait entendre qu'elle rougissait quelquefois, mais dans quelles circonstances ? Il y avait de l'amour dans le cœur de la comtesse. L'amour du beau, l'amour du passé, de l'éphémère, de l'incertain, disait-elle. Elle se confiait.

 

***

 

Elles rentrèrent à la tombée de la nuit. Il y avait de la lumière devant la porte. Une fenêtre du premier étage était éclairée derrière le rideau rouge. Qu'attendait-il ? Elle commença à s'agiter. Un valet courait derrière le coucou. Elle le laissa atteindre l'encolure du cheval. La veuve fit un bond et retomba sur ses jambes de jeune fille. La comtesse préféra mettre sa main dans celle du valet.

L'impétuosité de la veuve l'avait surprise. Elle avait le bout du nez un peu sale, elle allait régler cette affaire et ne reparaîtrait qu'au moment du repas. Elle poussa la porte, bouscula son frère (ou celui qui prétendait qu'elle était sa demi-sœur) et monta l'escalier en soulevant ses jupes. Le comte sortit sur le perron. La comtesse remercia le valet. Elle s'était blessé la cheville sur le chemin. Le compte s'agenouilla pour examiner la cheville. Elle se plaignit doucement. Elle caressait ses cheveux. Elle ne voulait pas qu'il lui fît le récit de sa journée. Il avait pourtant commencé par une anecdote plaisante. Elle redoutait les mensonges. Au fond, entre eux, tout était vrai, c'est lui qui mentait, et elle qui ne le croyait pas.

La table était servie, table sommaire, de pain et de fromage, une corbeille de fruits et le pichet d'eau fraîche où nageait un citron. La veuve les attendait. Elle avait entamé le pain et but la moitié d'un verre d'eau.

— Comment va votre cheville ? demanda-t-elle.

La comtesse s'assit précipitamment.

— Je vous en prie, épargnez-lui le récit de notre aventure, dit-elle.

Il embrassa sa sœur dans le cou.

— Votre aventure ? dit-il, un peu étonné qu'elle consentît à garder le silence que l'hôtesse exigeait d'elle.

— La pluie, une pluie torrentielle, puis cette éclaircie, l'irréalité du moment...

Il était sur le canal quand la tempête s'est abattue sur eux.

— Eux ?

Qui étaient-ils ? Il était inquiet depuis le coucher du soleil. Il avait envoyé quelqu'un sur la route, il avait vu de loin le coucou sur le pont et il était revenu enchanté.

— Enchanté ?

— Oui, enchanté par cette vision.

— Il vous l'a dit ?

Comment voulait-il qu'on crût à une confidence de cette espèce de la part d'un domestique qui ne demandait qu'à être cru pour pouvoir rentrer chez lui ? Il ne répondit pas. Elle n'avait pas posé la seconde question. À la place elle avait demandé quelle heure il était quand il les avait vues sur le pont. Elles avaient perdu du temps au moulin. Le temps d'une anecdote traversée de souvenirs.

— Tu lui as tout dit ?

Il aurait pu poser cette question primordiale, la tutoyant comme dans le lit. Il préféra demander à sa sœur si le pays ne l'avait pas trop déçue. Comment une pluie aussi destructrice eût-elle pu décevoir son désir de rencontrer les choses à leur place ? Elle avouait malicieusement que la cheville, c'était un peu sa faute. Le comte voulait en savoir plus.

— Pauvre petit chien !

Elle y penserait toute la nuit, ce qui troublerait son sommeil. La comtesse avait glissé en voulant le sauver. Il devait se passer quelque chose. L'enfant n'avait pas été écrasé. La muraille ne s'était pas écroulée. La comtesse s'était tordu la cheville en voulant sauver le petit chien qui s'enfuyait. Elle aurait pu tomber dans le canal. L'eau était jaune et rapide. La douleur, lointaine, menaçante, elle n'y pensait plus, on ferait bien de ne plus penser au petit chien, de ne plus parler de la pluie et du canal, du moulin, de la cheville.

— Nous allons nous ennuyer.

Un valet entra avec du bois. Le comte alimenta le feu lui-même. La comtesse léchait ses doigts d'aurore. Demain, la pluie. Les vieux annonçaient la fin des temps.

— Des temps ou du monde ? s'écria la comtesse. Enfin, expliquez-vous !

La veuve eût aimé un vin, elle n'en demanda pas, certaine qu'on le lui eût servi, ce qui eût brisé le charme de la conversation.

— Vous ne me direz pas où vous avez été.

C'était tout ce qu'elle demandait. Il ne pouvait pas lui en parler sans évoquer au moins une fois le canal, les écluses grandes ouvertes, la mélancolie qui s'était emparée de lui il ne savait pas pourquoi. Elle aimait ce grand corps éclairé par le feu. Une sœur peut-elle comprendre cette passion ? Elle ne disait plus rien. Le valet revint avec une poignée de chandelles qu'il posa sur la table. Il n'attendit pas qu'on le chassât. Il ferma les fenêtres du rez-de-chaussée. Le comte sortit pour lui dire qu'on n'avait plus besoin de lui. On l'entendit bredouiller des remerciements, des souhaits, aucun désir, aucune passion, pas la moindre trace d'existence.

Elles ne mangeaient plus. Le comte leva la table. Il travaillait lentement. La comtesse s'était assise au coin du feu, sur un coussin qu'il lui avait lancé de l'autre bout de la pièce, le coussin avait traversé l'espace sous la lampe, elle était une enfant quand il jouait avec elle. La veuve s'était levée pour aider, il l'avait simplement conduite jusqu'au canapé où elle s'était étendue en soupirant qu'elle n'en pouvait plus. Pensait-elle au petit chien. On ne disait plus rien du petit chien. Son histoire se terminait avec la cheville de la comtesse. L'histoire de la cheville, elle, recommençait. Il entassa la vaisselle sur le potager et secoua la nappe dans l'évier.

Il rapprocha la table de la cheminée. Si elle voulait, il jouerait aux cartes avec elle. Il avait joué toute la journée et la comtesse s'était seulement étonnée qu'il fût rentré si tôt, elle ne l'attendait pas avant le milieu de la nuit. Il sortit un jeu complet de sa poche. On y trouverait une paire de dés, en fouillant. Elle remarqua l'absence de gourmette. Il avait peut-être conservé les médailles fétiches. Elle ne voulait pas croire que le démon du jeu eût réussi à le convaincre de les monnayer.

— Tu connais des tours ? dit sa sœur.

Ce tutoiement la déconcertait, la comtesse s'en aperçut. Elle s'y exerça, en quelque sorte, en demandant au comte de répondre. Il séduisait facilement, elle ignorait pourquoi. Comment eût été une question plus judicieuse. Elle fit mine de se lever pour aller chercher un alcool. La veuve secoua un doigt timide.

— Et vous, mon ami ? demanda la comtesse.

Il avait peut-être assez bu. La vision de la cheville l'avait dépossédé de son désir tout à l'heure. Elle était encore sous le charme. Il se leva pour aller chercher l'eau-de-vie. Il amena trois verres sur un plateau, question de superstition. Il ne remplit que le sien et le vida d'un trait. Elles ne voulaient pas jouer ? La comtesse était perdue dans sa vision du feu, il n'avait aucune chance de l'atteindre. Il croisa le regard étonné de la veuve. S'amusait-elle ? Il ne lui demandait pas de répondre à cette question, d'ailleurs elle ne l'écoutait plus. Elle s'était déchaussée et avait arrangé les coussins sous elle. Sa chevelure était défaite. Les peignes étaient tombés sans bruit sur le tapis et sa main les cherchait mollement.

Le lendemain, contre toute attente, il fit beau temps. On attela une jument de bon matin et on poussa la promenade bien au-delà du canal, on voulait visiter les ruines de l'ancien château familial, celui où tout avait commencé par un premier descendant de sexe fort dont le portrait, assez somptueusement encadré et accroché un peu au-dessus des autres, était une œuvre d'imagination et de synthèse. Le comte chevauchait devant. On emprunta des chemins de traverse pour éviter le flux des fardiers. La traversée du bourg se résuma assez fidèlement à un concert de sabots, de cerclages et de grelots que la voix de la comtesse ne réussit pas à dominer malgré son désir légitime de présenter les lieux sous leur meilleur jour. On ne croisa personne. On ne s'arrêta pas à l'auberge dont les volets étaient fermés. Le comte galopa un peu dans les allées du jardin public, effrayant les corneilles d'un vieux chêne. Le coucou allait bon train, conduit par la comtesse elle-même. Sur la banquette, la veuve se regardait dans un miroir. Ses yeux trahissaient le début d'une crise d'asthénie. Elle avait pris de quoi augmenter son appétit et avait oublié sa pipe sur la table de la cuisine. Le comte aimait bien la voir fumer si elle s'en tenait à leur intimité. Elle ne fumait plus devant les hommes s'il est avec eux. Par contre, la présence des femmes ne lui parut jamais être un motif suffisant. Elle scandalisait, sauf la comtesse qui avouait s'être entichée de cette manie. Le comte lui avait recommandé d'être elle-même, comment pouvait-elle seulement espérer qu'il sût qu'elle ne l'était plus depuis longtemps ?

Le soleil était un bain de jouvence. Elle s'était coiffée à l'anglaise et n'avait pas couvert ses épaules. Ses bras aussi étaient nus. Elle ne portait aucun bijou quand elle sortait à la campagne et bien sûr elle en abusait si c'était dans le monde qu'elle allait se montrer. On arriva au canal avant le train des fardiers. Le quai était encore humide. Le petit chien folâtrait sur le pont d'une péniche, reniflant les plantes des pots de terre qu'on avait disposés en cercles concentriques à un endroit sans doute inutile à la manœuvre.

Le comte se laissa saluer sans répondre. Il était hautain de nature, mais bonhomme dans le malheur. Elle le héla. Sa cheville la faisait souffrir. Avait-elle pris la médecine ? Pauvre cheville ! L'emplâtre était ficelé et dégoulinait sur la bottine ouverte. La veuve y jetait de temps en temps un œil dégoûté.

— Vous amusez-vous, ma chère ? lança le comte en pirouettant.

Il était encore trop tôt pour le dire mais ses joues avaient rosi. Elles le regardèrent en même temps. Il se sentit humilié par cette attente, sa bonhomie n'empêchait pas que l'on continuât toujours de l'agacer même au plus fort de la misère qui était la sienne quand plus d'une femme prétendait s'approprier de son désir. Il traversa le pont au trot.

La veuve fut saisie d'admiration devant la géométrie du canal qui resplendissait sous le soleil. Les chevaux des haleurs attendaient sous les arbres. On regarda l'étrangère. Ce n'était pas une femme heureuse. On la disait veuve. Des femmes revenaient du lavoir, portant à trois une vaste corbeille de draps. Leurs cheveux étaient noués. La veuve se pencha pour les saluer. Travailleuses de l'aurore. Elle aimait cette nourriture.

— Nous qui nous élevons au-dessus des autres.

Le corps de l'autre, inchangé. Elle rougissait. De l'autre côté du canal, le comte perdait patience. Il montrait le chemin des coteaux. On s'y perdait juste le temps de se soumettre à la majesté du paysage. Ne pas perdre de vue le ruisseau d'argent. Plus haut, il alimente encore le moulin du vieux château.

— C'est le chemin des petits foulonniers qui ne payent aucune redevance pour l'usage du moulin. Le comte aime ces grâces, mais il n'en est pas l'auteur.

La veuve était grisée parce qu'on l'emmenait. Lui, et surtout elle. Qu'est-ce qu'elle quittait ? À quoi s'abandonnait-elle ? La comtesse avait pris des airs mignons ce matin, presque une enfant, minaudant sous l'effet du bonheur et de la douleur. Elle gagnait. Comment ne pas le reconnaître ? Elle fascinait s'il était avec une autre. Elle n'était cet objet qu'à la condition que l'autre existât. Il ne lui mentait pas. Elle le croyait.

La veuve se laissait emporter par un plaisir infini. La nuit avait réveillé de vieilles douleurs, les signes avant-coureurs de cette lassitude où elle finirait par s'anéantir elle-même. Clopin-clopant, on arriva dans les fossés du château. Il n'y avait plus de château. On en devinait les fondations. Seul le moulin avait encore une existence d'histoire. Deux énormes battoirs étaient dressés au-dessus de la mécanique immobile. Seule la roue produisait des glissements à fleur du silence. L'endroit était désert parce que c'était dimanche. On sautait par-dessus la grand'messe. Dans un plat de terre recouvert d'un torchon, il y avait un gigot dans sa gelée. On avait amené le vin dans une outre de cuir. La comtesse bavardait en pelotant les fruits d'une corbeille.

— Raconter la vie est tellement nécessaire.

Le comte connaissait une source. Il s'y rendit seul, portant une cruche et s'aidant d'un bâton.

— Nous serons tranquilles.

Elle verrait. Elles étaient seules. La comtesse n'en finissait pas. La veuve n'avait pas désiré cette attente mais la comtesse s'obstinait.

— Pauvre Roland, dit-elle, il ne possède plus rien.

La veuve se souvenait de ces jeux. Elle jouait elle aussi, sans passion, mais avec une fidélité de printemps. L'été, elle oubliait ce qu'elle avait perdu, autant dire rien, tandis que le comte avait tout flambé, même sa chemise, à en croire la comtesse.

— Nous irons vous visiter l'année prochaine, il me l'a promis depuis longtemps.

Depuis toujours, rectifia la veuve en pensée. Elle souriait, histoire de chasser la fatigue. De temps en temps, elle se regardait dans le miroir, moment d'absence que la comtesse mettait à profit pour pénétrer le personnage. Sur le chemin, le comte clopinait. Il portait son bâton en bandoulière, la cruche exigeant l'usage des deux mains. Il avait perdu son chapeau dans un coup de vent. Le vent ? On n'y croyait plus. On examina la matière de l'horizon, la cime des arbres, le vol des oiseaux. Le chapeau s'était envolé pour toujours.

— Bois, dit-il à la veuve qui oubliait son rôle de sœur lointaine.

Il lui tendait un verre limpide.

— Le vent ? continuait la comtesse.

Cette journée avait donc une fin ?

— Roland ! Je vous parle !

— Quoi, sinon le vent ? dit-il, un peu exaspéré.

Elle crut voir l'origine d'un nuage, comme un léger effacement du bleu du ciel. On regarda avec elle. Aimable complicité de ce qui voulait faire passer pour une gentille sottise. Elle voulait boire.

— Nous ramènerons des fleurs, dit-elle.

La veuve redoutait ces errances dans l'herbe haute des prés. D'instinct, elle réduisait l'animale, au profit, croyait-elle, de la femme du monde. Le vent. Ce que dure le vent. Sur les bords du canal, on travaillait pour rattraper le temps perdu. On travaillerait peut-être jusqu'à midi. Elle regarderait. En attendant le vent. La comtesse dormirait dans l'herbe, se donnant à l'herbe, dormant vraiment. Elle aurait un peu froid en se réveillant. Serait-ce le vent ? La veuve n'aurait pas dormi. Elle serait allée jusqu'à l'emplacement de l'ancienne chapelle. De là, elle dominerait la vallée. Il le lui avait promis. Et il la regardait s'éloigner d'eux. Il l'avait perdue. Il venait de la perdre. Elle ne pensait plus à ce bonheur. Le vent se levait peut-être. La comtesse, à peine réveillée, réclamait un gilet. Il alla le chercher dans la malle du coucou. Elle pensait à tout, Giselle. Sa cheville allait mieux. Un peu plus tard, la veuve la surprit les pieds dans l'eau. Elle cherchait un galet porte-bonheur.

 

Chapitre X

 

VENDREDI

 

L'oncle était retardé par l'octroi. Cecilia était sur le quai, en grande toilette. Plusieurs berlines attendaient. On avait formé un petit groupe circulaire près de la diligence. Les hommes fumaient. On avait ouvert les soutes. Une partie de la marchandise était débarquée. L'oncle s'impatientait. Il descendit sur le quai pour aller l'embrasser. Elle n'avait accepté qu'un baiser furtif. Elle le décevait parce qu'ils se quittaient. Sur le siège d'une berline, un cocher s'agitait, muet et rapide. Elle n'avait plus de temps à perdre. Cette fois, ce fut elle qui l'embrassa. Il eut le temps d'effleurer son épaule. Les passagers de la diligence se demandaient si c'était lui qu'on attendait pour partir. Il regarda le mouchoir et le visage aux dents d'or. Le fouet claqua. C'était fini.

Il ne la reverrait sans doute plus. Ils n'avaient pas achevé leur conversation. On en était resté à un stabat mater doublé d'un galet porte-bonheur. La berline disparut sous l'arche d'une porte. Une cheminée fumait.

L'employé de l'octroi le rejoignit. Il ne manquait plus que sa signature. On utilisa le dos de l'ouvrier qui passait. Les parfums d'une boulangerie retombaient sur le quai. Le vacarme était impressionnant. L'oncle trempa plusieurs fois la plume dans l'encrier que lui proposait l'employé de l'octroi, puis les passagers l'accueillirent en silence. On attendit encore à cause des berlines qui encombraient l'entrée sur la rue. La diligence manœuvrait lentement.

L'oncle jeta un œil morne sur la figure de proue. Le navire penchait du côté de la mer. L'obliquité des mâts traversait un ciel radieux. Cependant, des nuages se levaient derrière la ville. Il sourit aux passagers. Il avait déjà remarqué la jolie bourgeoise assise maintenant en face de lui. On arriverait à V* en fin d'après-midi. Il avait le temps de penser à la journée du lundi suivant où il avait un rôle à jouer. Ce dimanche ne ressemblerait pas aux autres dimanches. Le visage était agréable, les mains soignées, elle respirait à peine. Il voyagerait moins longtemps avec celle-là qu'avec la précédente. Ensuite, le voyage avec sa sœur, qu'il redoutait. Mardi, il s'offrirait un peu de plaisir, avant les dénouements du mercredi, jeudi au plus tard, vendredi prochain on s'attablerait autour d'une dorade, tout serait peut-être rentré dans l'ordre.

On passa devant les carcasses des bateaux en construction. L'odeur de la résine persista jusqu'à la fin du chantier. On bifurqua à l'angle d'une tour habitée par des oiseaux. Sur le perron, un manchot comptait sur ses doigts.

— Qu'est-ce qu'il vendait ?

L'oncle n'avait pas eu le temps de le voir. Des châtaignes. Il se souvenait de ces feux, les doigts noircis et les pelures entre les dents. Mais ce n'était pas l'époque. Des civelles. Petites aveugles en omelette. Ou seulement des moules trouvées dans les roches de la grève. On les posait sur la braise et on les regardait s'ouvrir. La sauce était aillée, un peu acide, aux arômes fugaces sinon, quels arômes, quelles herbes, il se souvenait du clou de girofle réduit en poussière avec le grain de poivre, le pilon est un labeur exténuant. Agnes était une fine cuisinière. On l'adulait si elle cuisinait. Fille un peu rude, la vie lui inspirait toujours le dernier mot. Agnes. Gisèle. Cecilia. Quel était le beau prénom de la petite bourgeoise qu'il ne prévoyait pas d'aimer ? Il commençait toujours par s'imaginer une fidélité exemplaire. Il arrivait qu'il apprît leur prénom, le plus souvent parce que le compagnon ou la compagne l'appelait. Celui-là ou celle-ci finirait bien par s'adresser à elle. Il saurait qu'elle s'appelait Béatrice ou Juliette. Mais quelle importance, puisqu'il les oubliait. Seule l'intimité était mémorable, encore que le temps en dénaturât les ressources, au point que les plus anciennes amours relevassent plutôt du récit ? Il frissonnait toujours à cette idée. L'enfance était déjà depuis longtemps un récit cohérent. Il la racontait aux enfants, par fragments, seule l'éloquence comptait, et la persistance des lois morales qu'il reconnaissait pour siennes si le temps se gâtait, le temps de l'histoire, ses conquérants, ses héros, ses serfs, ses courtisanes, les comploteurs, les inquisiteurs, les fonctionnaires de tout poil, les gens de lettres, les ignorants, les gagne-petit, les criminels, les morphinomanes, les détraqués, les estropiés, les souterrains, les rêveurs, les fuyards, les sirènes, les nouveau-nés...

La petite bourgeoise s'éleva légèrement sur la banquette, poussée par un cahot inattendu ou inespérément capable de soulever son corps fragile et tout de même nu sous l'habit. Il protesta après un temps de réflexion. On n'était pas encore entré dans la poussière des routes. Une interminable façade bouchait la vue. Un enfant riait, un peu pantin, capable d'absorber la poussée des cahots, par instinct et par goût. L'oncle mélangea les cheveux sur cette tête bringuebalée.

La diligence ralentit. On traversait un pont. Les lames étaient d'inégales largeurs. L'enfant guettait ces différences, autre talent propre à l'enfance, la mesure. Passaient des têtes chargées de ballots. L'oncle se pencha à la fenêtre pour observer les visages. L'humanité a l'air heureux. Plus loin, un pont s'ouvrait pour laisser le passage à un navire aux voiles carguées. On fourmillait d'un bord à l'autre, dans quelle intention ? Des mouettes criaient en tournoyant. L'oncle montra à l'enfant les rangées de canons du tribord. Pourquoi ne pas émerveiller l'enfance ? Il avait lui-même été cajolé, bercé de contes et de cadences, il avait connu la confusion des mythologies, il avait même eu honte de son corps et il avait embrassé le front glacial des grands morts familiaux, ivre de cierges et d'encens. Une bataille l'avait réduit à l'homme qu'il était puis, dans les batailles suivantes, il s'était montré honorablement efficace, une médaille en témoignait, elle mentait un peu, on ne disait pas tout, mais il avait résisté à la tentation de l'expliquer entièrement, à sa manière.

L'enfant s'était glissé entre lui et la portière. La bourgeoise avait reculé ses charmants genoux et glissé ses petits pieds sous la banquette. L'oncle remarqua une goutte de sueur dans le duvet des joues. Il avait été marin dans sa jeunesse. Il savait ce que c'était bondir par-dessus le bâbord pour investir le navire ennemi. L'arme au poing. Précis, lent, souhaitant cette durée et en même temps capable d'en prévoir la fin, on appréciait sa lucidité. Le navire qui arrivait était prestigieux. Bien sûr, il y avait Trafalgar. Elle ne respirait plus. Il surveilla le décolleté. Béatrice. Il eut aimé qu'elle portât ce nom de cicérone. Où le conduirait-elle ? Ou plutôt, jusqu'où irait-il avec elle ?

La fin de la chaussée du pont fut marquée par un cahot qui pencha la voiture d'un côté puis de l'autre. Elle avait résisté à cet effort. L'enfant valsa entre les genoux. Une main le força à s'asseoir. On quittait lentement la ville, ou elle n'en finissait pas, où allaient-ils ? Il eut aimé poser la question à l'enfant. La question à l'enfance. Felix eût sans doute préféré qu'on y répondît. Elle n'avait pas trouvé les mots ou ne les avait pas cherchés. Jean n'était plus là pour témoigner d'une initiation dont Felix était privé. Comment éduque-t-on les filles ? L'oncle n'y avait jamais songé. Il avait grandi avec une fille, mais la proximité lui avait interdit l'analyse. Il n'avait pensé qu'au plaisir. Il avait tellement joué avec elle. Elle refusait de s'en souvenir avec lui. Comment contenir l'impatience secrète de Felix ? Maintenant elle lui demandait de l'aider à en finir. Une conclusion ? Et la vie qui recommence ? Comme s'il était possible d'en distinguer les étapes. On ne dissèque que les mots. L'anatomie des vivants est une alchimie, comme s'il n'y avait plus rien à y découvrir. Mais le corps de Jean n'avait-il pas été un désastre ? Celui de Felix prenait le chemin de l'enfer. Agnes vieillissait vite, ou le croyait.

Béatrice, si c'était son nom, s'était donnée par pur plaisir. Un brin de paille l'avait trahie. Autre plaisir. L'oncle avait tenté de le lui enlever pour le jeter dans le courant d'air. Prétendait-il oublier qu'il avait joui d'elle ? Ce fut l'enfant qui ôta le brin de paille de la chevelure.

— Tu as dormi ? Tu t'es couchée ?

Elle lui arracha le brin de paille des mains et le jeta par la fenêtre de la portière. Elle avait perdu un peigne. L'œil était clair, la bouche entrouverte, ses mains arrangeaient les boucles rebelles sous le regard de l'enfant qu'on réprimandait sans le contraindre physiquement à revenir à sa place. Il avait des gaz et s'en plaignait. Sa grimace était éloquente. Que pensait-elle de cet enfant ? C'était la question qu'il eût aimé poser à toutes les femmes, choisir l'enfant en fonction de la préoccupation du moment et interroger la femme rencontrée par hasard sur le fil du désir qui est le seul roman de l'homme. Les enfants ne manquaient pas à sa mémoire.

— Que penses-tu de Felix ?

— Felix n'est plus un enfant.

Seulement l'entendre dire qu'elle ne l'avait jamais aimé. Confidence impossible. Pourquoi attendre ? Béatrice l'observait. Elle l'avait sidéré. Elle voulait prendre le temps, il craignait de le perdre sans elle. Elle exigeait une lenteur à la hauteur du temps, un flux incalculable, il était obsédé par la mesure du corps, caresse sans fin qu'elle lui demandait de recommencer, il explorait, découvrait une autre femme mais elle l'empêchait de la déshabiller entièrement, il n'avait plus le temps, elle lui disait en haletant : plus tard, ce qui lui laissait le temps de respirer et de revenir à elle avec plus de vigueur encore.

Maintenant elle répondait aux questions de quelqu'un. Elle était aimable et douce, elle choisissait les mots de son apparence et plaisait. Dehors, le paysage s'atrophiait. La géométrie des ravinements pouvait être l'empreinte du mal dont se mourait cette terre déjà ingrate. Dans les canyons, les moulins émettaient un martèlement sinistre. Des troupeaux de moutons entraient dans les roselières, disparaissant complètement. Une maison venait de s'écrouler, la terre qui couvrait les ruines en témoignait. Sur le talus poussaient des fleurs bleues. De quoi parlait-elle ? Il regarda le visage de l'interlocuteur satisfait des réponses qu'elle faisait à ses questions. Le renseignait-elle ? L'abondance des mots pouvait révéler la nature de sa promesse, c'était absurde de penser que l'abondance des mots pouvait révéler la nature de la promesse dont il avait oublié le vocabulaire flamboyant parce qu'il y pensait. Il tentait vainement de s'absorber dans le paysage. Comment rompre cette monotonie ? Entrer avec elle dans une autre écurie et exiger sa nudité, la même paille, sa lenteur, la peur d'être surpris en flagrant délit de dépossession de la femme. Il frissonnait. Cecilia, veuve charmante et même délicate, ne se donnait pas, elle était en visite, toujours un peu inquiète, l'océan lui donnait des airs de conquérante mais elle n'était qu'une voyageuse et il voyageait avec elle, ou il ne voyageait plus et elle n'avait jamais existé, il n'avait pas voyagé, il n'allait nulle part justement parce que Béatrice existait, elle, presque nue dans la paille de l'écurie, ou vaguement décoiffée sur la banquette de la diligence, patiente parce qu'elle parlait à quelqu'un qu'elle ne connaissait pas en présence d'un autre qu'elle désirait connaître, il ne la voyait pas autrement dans cette prostration tranquille, moitié elle, moitié lui, jamais l'autre et toujours glissante comme une allusion.

Il avait vu Agnes, puis Felix, puis Agnes de nouveau. Il avait vu de loin les lueurs de la fête. Le rendez-vous était à minuit, sous le portique à l'entrée des jardins. Il ne pouvait pas se tromper, le portique était bleu. Elle l'attendrait sous la lampe. Il avait le temps.

On lui reprocha plusieurs fois ses distances. Il prétexta la fatigue du voyage. Béatrice était en lui ou il devenait fou. Au dîner, il parla même de Cecilia et arrangea un peu les données de son duel larvé avec le prince arabe. Il voulait amuser. Béatrice existait, en commençant par le corps entrevu, effleuré, deviné. Le plaisir l'avait surpris et il s'était abandonné en gémissant. La paille le harcelait. Il était tombé sur elle. Elle lui parlait. Du temps, croyait-il. Il la vit se relever et arranger sa robe. Il se leva à son tour et se mit à frotter la robe pour en enlever les brins de paille. Il en oubliait un dans les cheveux. L'enfant le trouva et le montra aux autres. Pourquoi s'était-elle couchée dans la paille ? Elle était entrée seule dans l'écurie pour voir les chevaux. Elle aimait les chevaux. S'en était-elle approchée ? Il redoutait les chevaux. Il ne disait pas qu'il ne les aimait pas. Il les aimait sans doute. Personne n'est indifférent à la beauté des chevaux. Il connaissait le vocabulaire. Sous lui. Panard. Court. Campé. Brassicourt. Effacé. Plongeant. Son père était maquignon. On regarda le père. Il souriait dans une épaisse moustache.

— Pourquoi as-tu jeté la paille ? Elle te brûlait les doigts ?

L'enfant eut un spasme. Elle le violait.

— Feu de paille ! cria-t-il.

Il n'avait rien trouvé pour la déconcerter. Elle pouvait se moquait de lui maintenant. Vocabulaire du feu. Ou ce à quoi le feu même le limitait. Elle caressa ses cheveux.

— Ce ne sont que des mots, dit le maquignon.

Que voulait-il dire ? Seule dans l'écurie ? Les chevaux ? Elle sentait le crottin maintenant.

— Que regardes-tu ? demanda l'enfant à l'oncle.

Il regardait les mains. Ce pouvoir qu'elle exercerait sur lui désormais. Il pointa son doigt sur les moulins. Et il s'expliqua. Énergie. Démographie. L'enfant ne comprenait pas. Il préférait les chevaux. Il revenait à la femme. Un autre brin de paille ? Peut-être. Il le chercha. Ce n'est pas le même plaisir, pensa l'oncle. Plaisir de la découverte. Il prenait, quant à lui, celui de la connaissance. Connaître Cecilia et l'écouter. Connaître Béatrice et la désirer encore. Agnes ne pouvait pas comprendre. Il ne lui en parla pas. Il se sentait volubile, ce soir. Elle lui rappela que Felix n'était plus un enfant.

— De quoi parles-tu ? dit-elle, exaspérée.

Cecilia, l'océan, le prince, l'enfant, Béatrice, les chevaux, le paysage, le temps. Oui, l'enfant l'avait désespéré. Il ne s'en allait plus et elle ne faisait rien pour le décourager. Il les avait regardés jouer sous l'arbre. Il avait pris le temps d'une absinthe. Les chevaux fatigués entraient dans l'écurie. Le maquignon commentait la scène. Le soldat avait vu des chevaux sur un champ de bataille. Quelqu'un parla de cette conquête. On attendait l'opinion de l'oncle. Pourquoi buvait-il de l'absinthe ? Tout le monde avait bu de la limonade. Il avait demandé cet attirail. Sous l'arbre, elle jouait avec l'enfant. Il avait espéré une autre jouissance. Elle s'était esquivée. Le brin de paille. Il regarda l'époux. Il était assis avec eux sous la véranda, lorgnant le verre d'absinthe.

— Vous n'avez personne avec qui trinquer, dit-il.

L'oncle ne répondit pas. Avec qui trinquer ? La bonne question ! Il leva son verre et en avala la moitié. Ils (elle et lui) n'allaient pas voir les chevaux, il les craignait et elle lui expliquait qu'il n'avait rien à craindre. Comment convaincre un enfant ? Lui mentait-elle ? Était-elle sincère par rapport à cette peur ? L'oncle débita en vitesse ce qu'il pensait des chevaux et il la rejoignit. Il interrompait une leçon. L'enfant savait tout et rien, dit-elle. Les chevaux. Les bateaux. La femme future. L'énigme de soi. La prépondérance des autres. L'oncle ne réfléchissait plus. Il jetait les cailloux de sa confession dans l'eau de la tranquillité où elle flottait comme une feuille morte. Très jolie métaphore. Il n'avait rien pour la noter. Une mise en vers en augmenterait la profondeur. Dans le goût de l'époque. Avec des personnages situés dans l'histoire. Il avait appris la leçon de Jean. Cette confidence troubla Agnes. Jean avait eu de l'influence sur tout et sur tout le monde. Se souvenait-il de sa voix ? Elle charmait. Il s'adressait à l'intimité sans la violer. Elle l'avait vu composer. Petite indiscrétion qu'elle légitimait. Moment de certitude aussi. Il continuait de naître d'elle. Fallait-il reconnaître avec lui qu'il se fourvoyait ? Elle l'encourageait. Il pensait être ensorcelé mais ne l'avait jamais désignée. Il craignait le feu, les tourments de la chair, la disparition. Son corps était la pire des déceptions, mais il n'aurait pas changé cette fragilité pour la laideur. Felix était laid, hargneux, inconséquent. Jean inspirait tout le contraire.

— Je cherche l'homme.

Belle ambition, pensait l'oncle sans le vouloir, il crut même avoir parlé tout haut, mais elle se taisait parce qu'elle souffrait maintenant. Elle avait fermé à clé la porte du petit salon que leur avait indiqué le docteur.

— Vous serez tranquilles, avait-il susurré, et il lui avait donné la clé.

Il montra le vitrail au fond du couloir. Une plante verte s'y épanouissait. Un mannequin tenait une lampe sous une voûte de verre. Ils passèrent sous un velum de toile bleue qui figurait peut-être un ciel. Des miroirs verticaux reflétaient un impressionnant vis-à-vis. Derrière eux, la grille de fer forgé se referma et le rideau fut tiré. Lieux privés. On croisa une bonne chargée de linge.

— Ce doit être là, dit Agnes.

C'était la bonne clé. Le salon était plongé dans une obscurité grise. Elle écarta les rideaux d'une fenêtre. Un arbre apparut, traversé par la perspective d'une allée au bout de laquelle on devinait les effets lumineux d'un jardin d'hiver. Un courant d'air jouait avec les cendres de la cheminée. Elle épousseta le canapé avec son éventail. Il s'assit. C'était la lune qui jouait sur les carreaux du jardin d'hiver. Les derniers rayons de soleil irisaient les feuilles de l'arbre dont le tronc formait une oblique imposante. Elle posa la clé sur la tablette de la cheminée.

— Nous ne risquons pas de l'oublier, dit-elle en riant.

Elle se tenait debout devant une scène mythologique aux personnages nus. Un formidable paysage les rapetissait. Une ruine jouxtait un bois impénétrable. Les corps se battaient dans une herbe haute, étrangement érotiques malgré l'intention évidente de l'artiste qui illustrait magistralement à la fois le cinquième commandement de Dieu et le troisième de l'Église.

L'endroit n'avait pas été choisi par hasard. C'était une mise en scène réglée d'avance par Agnes. D'ailleurs elle sortit un missel de sa fourrure et l'ouvrit sur un psaume, une hymne ou une prose. Lauda Sion. Qu'elle devînt cérémonieuse au moment de lui révéler ses véritables intentions ne pouvait pas le surprendre. Elle agissait en mandragore, sous les pieds du pendu.

— Le juge nous recevra lundi matin, dit-elle, il veut nous entendre tous, sauf toi évidemment, il ne sait pas que tu existes.

Qu'attendait-elle de lui ?

— Ils veulent condamner le cadavre de Jean.

Pleurerait-elle finalement ?

— Personne ne pensera à toi, dit-elle.

Le bateau (une polacre) appareillait dans la nuit du dimanche au lundi, ce qui bouleversait les plans de l'oncle. Elle se fichait de ses plans. Il fréquentait des femmes impossibles. Son devoir était ailleurs. Felix était-il au courant ?

— Non. Nous le droguerons.

La nuit venait de tomber. Une lampe s'alluma dans l'allée. Sans le témoignage de Felix, la justice ne pourrait rien tenter contre la mémoire de Jean dont l'œuvre était en attente à l'Académie. Elle referma le missel.

— Sans ce Juif, nous n'en serions pas là.

L'oncle se leva pour allumer les chandelles. Il se regarda dans le miroir. La comprenait-il ?

— La poésie de Jean.

Elle s'était légèrement déplacée pour demeurer dans la perspective du tableau. Les deux visages s'affrontaient de profil. Abel semblait lutter.

— Tu feras ce que tu voudras, dit-elle.

Il retourna sur le canapé, exigeant le silence propice à sa réflexion. Elle reconnaissait cette exigence. L'odeur des chandelles se répandait. Il eût préféré la fumée d'un cigare, un bon feu et la présence d'un corps féminin à peu près dénué de cervelle, et la présence discrète d'un valet servant et desservant sur un claquement de doigts, des tapis aux senteurs entêtantes, le fourbi de l'amant désespéré qui veut échapper aux critiques de la femme éclairée par sa propre importance, génisse prometteuse, le valet, infidèle, lui aurait un peu ouvert le rideau pour qu'elle se rendît compte par elle-même. Petite scène de genre. Il peignait toujours à la place des peintres.

L'avait-elle vaincu ? Elle s'assit sur un tabouret qu'il n'avait pas vu ou qu'il n'avait pas rencontré sur le chemin de la cheminée où flambait le chandelier. Pieds Louis XV, la tapisserie n'avait aucun rapport avec cette époque détestable. Le manchon roula sur le tapis où il s'immobilisa comme un petit animal aux escapades prudentes.

— Qu'en penses-tu ?

Il n'avait pas vu Felix depuis des années. C'était un homme maintenant, calculait-il. Béatrice. Le portique bleu sous lequel il jouissait d'elle une seconde fois. Agnes dut surprendre cette promesse, peut-être dans le regard qui fuyait.

— Si tu as d'autres projets, commença-t-elle.

Il s'empressa de l'assurer qu'il n'en avait pas. Elle ne le croyait pas, mais peu importait s'il renonçait. La mémoire de Jean, assassin et poète, méritait qu'on cherchât ensemble à changer le cours des choses.

— Oui.

Ce qui n'éclairait pas son désir de se venger de Felix, assassin et fou.

— Dimanche soir.

Il n'avait plus de temps à lui, pas même celui de mesurer le risque. Elle triomphait. Son œuvre s'achevait. Il se leva pour aller chercher la clé.

— N'oublie pas de souffler les chandelles.

Il trouva l'éteignoir. Il tourna lui-même la clé. Le couloir était éclairé.

— Marche sur le tapis.

Il s'était approché des miroirs. Elle sait ce qu'elle veut. Il suivait une femme formidable. Le docteur les attendait dans l'escalier, une main sur la rampe, le nez en l'air, elle s'arrêta sur le palier et attendit que son frère l'eût rejointe, il s'attardait devant les miroirs. Le docteur. De la famille. Le prêtre. De Jean. Le juge. De Felix. L'oncle. De Felix encore. La mère. De Jean. Les miroirs bavardaient entre eux.

— Nous t'attendons.

Le docteur avait sautillé sur les marches sans les gravir. L'oncle voulait voir les jardins.

— On s'y promène la nuit, dit le docteur, en compagnie de leurs fantômes.

Il croyait plaisanter. Elle ne lui concéda qu'un sourire agacé.

— Des fantômes ? dit l'oncle.

Ils descendirent l'un derrière l'autre.

— Je plaisantais, dit le docteur.

Il ne lâchait pas la rampe. La main glissa sur les pieds d'une nymphe puis indiqua le chemin du salon où l'on recevait les visiteurs.

— Vous ne nous accompagnez pas ? demanda Agnes.

Le docteur s'esquiva sans réponse. La main caressait les rideaux, incorrigible.

— Il est un peu toqué, dit l'oncle.

 

SAMEDI

 

L'oncle venait de buter sur les corps de deux ivrognes endormis. Il enjamba plus loin un nœud de guirlandes qui étaient tombées du ciel encore parfaitement pavoisé. Un volet grinça derrière lui. Le soleil se levait. Il avait remis le petit déjeuner à deux heures plus tard. Il retrouverait Felix dans la salle à manger. C'était du moins ce qu'ils avaient convenu avant de se séparer. L'oncle revenait sur les lieux où l'inconnue lui avait remis la lettre de Béatrice.

La grille du parc était ouverte. On évacuait des ordures dans des brouettes poussées nonchalamment sur le pavé. Il reconnut le garde à sa casquette mais l'homme, qui éclairait un feuillage avec une lampe, ne sembla pas le remettre, il se contenta de lui sourire et de lui souhaiter une bonne promenade, l'avertissant que des cavaliers étaient déjà à l'œuvre dans les allées. Prudence donc.

Il longea le mur pisseux du palais, croisant les chiens qui revenaient de la ville. La lettre était dans sa poche, soigneusement repliée, il avait même tenté d'en reconstituer le cachet. Béatrice se plaignait d'une solitude douloureuse. Elle respirait mal et pleurait pour un rien. Ses propres coquetteries finissaient par l'agacer. Elle eût aimé dépenser un argent exemplaire, ne disant rien toutefois de l'exemple auquel elle se référait.

— Giselle vous conduira jusqu'à moi, concluait-elle en manière de mélancolie.

L'oncle voulut croire à une coïncidence. Il eut du mal pourtant à se remémorer l'allure de l'inconnue qu'il avait rencontrée à la place de Béatrice. Au moins était-il sûr de son prénom. Béatrice ne signait pas, elle achevait sa lettre dans une tache d'encre et mêlée de larmes et d'autres douleurs.

— Vous la lirez dans votre intimité, lui avait recommandé Giselle.

Giselle, était-ce Giselle ? Il avait failli froisser la lettre en atteignant cette révélation. Une paralysie momentanée l'en empêcha. Giselle serait sous le portique bleu du parc au lever du soleil, porteuse de nouvelles fraîches. Soyez ponctuel. Il l'était. Il arriva avant elle, ou bien il se trompait d'endroit. Le bleu du portique était discutable, mais pas à ce point. Il demeura debout, il ne savait pour quelles raisons, il ne voulait pas qu'elle le trouvât assis. Il tenait la première phrase. Peut-être parlerait-elle la première. Il fallait que l'un des deux se chargeât de la besogne d'introduire une conversation peut-être oiseuse si l'on considère le sujet. Béatrice s'appellerait-elle toujours Béatrice ? Giselle en savait plus que lui, elle savait même qu'il était amoureux. On n'attend jamais rien d'autre d'un intermédiaire. Il préférait penser qu'elle était plutôt une messagère fidèle. Il vérifierait soigneusement le contenu de ses obscénités. À distance, on ne sait jamais l'effet qu'elles peuvent produire.

Il pensait à des glissements. L'air du petit matin était frais. Il s'abrita sous des rosiers. En même temps il remarqua la blancheur d'une statue. Le jet d'eau crachotait par intermittence. Il toussait. La végétation imposait une tranquillité incertaine. Les premiers oiseaux s'agitaient. Des fourmis sortaient du dallage ou y entraient. On entendait le va-et-vient des brouettes. Les buissons frémissaient au passage du garde qui les explorait minutieusement. Que cherchait-il ? Comme c'est inquiétant, le spectacle d'un chercheur dont on ne connaît pas les intentions. C'est quelquefois ennuyeux si l'on a le sens pratique. Les chiens avaient crotté l'escalier. Les factotums arriveraient peut-être avant elle.

Il la voyait mal sur ce dallage. Elle était en retard. La montre indiquait dix minutes. Il s'impatientait. Et forcément il intrigua le garde.

— Vous venez des colonies ? De Cuba ? J'ai un cousin à Cardenas. C'est l'épicier. De Guyane ? De chez les Hollandais. Non ? Des Français ? Il y a des Français partout où les autres ont préparé le terrain. Ce ne sont pas des conquérants. Des parasites. Des idées anglaises et des prétentions allemandes. L'Amérique n'en veut pas plus que l'Europe. L'Afrique ? Oui. L'Afrique. Le testament de la reine. Les portes de la Méditerranée. Nous. Nous seuls. La solitude.

L'oncle se voyait mal en débattre avec un ignorant nourri de propagande. Il lui tourna le dos. Par où arriverait-elle ? Il ne voulait pas être surpris et surtout observé de loin. Il se souvenait peut-être de ses yeux. Si c'était Giselle. Le nom de pays était Vermort. Cecilia avait omis, dans son récit, d'expliquer le mot lui-même, qui avait forcément une étymologie et donc une histoire semée de personnages. Cécile était folle d'amour et jamais amoureuse, ce qui expliquait son échappée belle. Comment aborder le sujet avec Giselle ? Convenait-il d'en parler avant même d'avoir donné à Béatrice ce qu'elle attendait de lui ? À quoi le portique devait-il son bleu ? Un griffon barbouillait le ciel, la patte en l'air, un peu érodée, verte par endroits. L'autre acrotère était vide. Il n'était pas difficile d'imaginer cette autre patte et l'objet qu'elle soutenait avec l'autre. Le temple était incomplet, comme ébauché, on n'y célébrait qu'une ellipse. Éviter de tomber dans les bras du garde pouvait devenir un jeu d'adresse.

— Vous attendez quelqu'un ?

Dire qu'on n'attend personne est d'une absurdité ! Ne rien dire laisse entendre qu'on ne veut pas révéler l'importance de la personne qu'on attend. Attendre Giselle n'impliquait rien s'il refusait de parler d'elle. Il pivota plusieurs fois sur ses talons. Les factotums tardaient. L'inquiétude de l'oncle multipliait les crottes sur les marches de l'escalier prometteur du temple où il voulait célébrer la femme-méduse.

Elle arriva à cheval. Elle montait comme un homme et allait tête nue. Elle portait le cheveu relativement court et relevait les manches de sa chemise jusqu'au coude. Il feignit de ne pas la reconnaître. Elle l'invitait, sur un signe du doigt, à la rejoindre. Il descendit l'escalier où il avait craint de la rencontrer. Il dut s'approcher assez près de la cuisse pour baiser la main qu'elle lui tendait. Elle n'expliquait pas son retard. Elle ne descendait même pas du cheval. Il rapetissait. La bête lui sembla même monstrueuse. Il n'avait pas beaucoup de sympathie pour l'écurie. Il dit le contraire, parce qu'elle lui posait la question.

L'encolure moussait. Elle aimait le matin. Ensuite elle n'aimait plus rien, à part quelques êtres qui avaient besoin d'elle, de sa présence précisa-t-elle. Un papillon tournait autour d'elle. Les chenilles l'épouvantaient. Le sang des mises bas la rendait malade. La paille ensanglantée des parturitions !

— Vous avez lu sa lettre ?

Il s'attendait un peu à ce qu'elle lui posât la question. Qu'attendait-elle elle-même de sa réponse ?

— Je ne sais même pas son nom.

Il avait murmuré. Elle ne l'entendit pas. Les sabots crissaient dans le gravier. Il marchait un peu à l'écart.

— Nous irons jusqu'à l'étang, dit-elle. On y rencontre des cavaliers éphémères.

Il se retourna pour jeter un regard désespéré sur le portique, faux temple où il n'avait rien sacrifié à l'heure suivante. Elle se baissa pour lui prendre la main.

— Vous avez froid.

Elle jeta un œil inquiet sur les lignes. Qu'y lisait-elle ? Des coalescences inévitables. Il s'efforçait de vivre, poussant même le bouchon dans les eaux des victoires faciles. Ils atteignirent l'étang, beau poème de la surface au petit jour, avec des alentours dignes de l'écrin et un ciel lavasse, peut-être pesant, où bourdonnaient des ailes invisibles. Ces corps se nourrissaient. Elle n'y voyait pas d'inconvénient, à condition qu'on n'abusât pas de la proximité de sa peau. Elle exhiba une piqûre sur le poignet, le moustique, insatiable, la dévorait plus haut. Elle l'écrasa parce qu'il exagérait.

— Elle ne refuse pas de vous voir, dit-elle, puis aussitôt elle lui demanda d'attendre, ne lui laissant pas ce temps d'une réponse qui lui était venue à l'esprit il ne savait pas comment.

Elle éperonna le corps zélé qui l'emporta. Il crut à une gravure. Elle n'en finissait pas de s'éloigner, les mottes voltigeaient derrière, elle passait devant des oiseaux sur les branches, véloce et immobile.

Il consulta encore sa montre. Le temps passait. Elle avait promis de revenir. Il n'entendait plus le galop. Sur la berge, des échassiers le guettaient. De l'autre côté de l'étang, l'horizon pouvait paraître lointain, mélange de profondeur et de proximité. Au fond, la berge s'effilochait, boue et lumière, imprécision des arbres réveillés, une barque peut-être, noire et ponctuelle, le chemin qu'elle parcourait à cheval dans une robe bleue, il songea à ses jambes nues contre le cuir humide de l'animal qu'elle démenait, comme si elle se donnait en spectacle à la place de l'autre qu'elle était censée représenter loyalement. Il délirait doucement parce qu'elle s'appelait Giselle. Sans coïncidence, la vie des personnages est monotone. Cecilia n'y était pour rien. Il avait besoin de régner sur quelqu'un. Ici, Agnes était reine, au pays des relations familiales contre nature où il jouait le rôle d'un païen en habits de fête.

Une tourterelle roucoula. Il repéra la branche. En même temps elle déféquait. La fourche de l'arbre était conchiée. Elle répondait au chant d'un rossignol, si c'était un rossignol en vol circulaire, ces ailes noires qui ne battaient pas, rémiges frémissant dans les courants ascendants. Il s'approcha de l'eau. Elle clapotait. Un coquillage se frayait un chemin dans les algues, il avait laissé une trace noire et rectiligne à la surface de la vase.

Il n'aurait pas aimé être surpris en flagrant délit de rêverie, ce qui le réduisait forcément aux dimensions d'un promeneur, solitude qu'elle eût vite fait de mettre à profit pour l'humilier et finalement le posséder.

— Je suis ton revers de la médaille, lui avait un jour (ou une nuit) confié une amante de passage.

Seul un jeu de miroirs pouvait rendre compte de sa perspicacité, encore qu'il l'abîmât lui-même. Il n'avait pas joui longtemps avec elle. Il s'était éclipsé et elle n'avait pas cherché longtemps à le revoir. Une lettre peut-être, faussement désespérée, où elle le maudissait. Pile. Il regarda des lichens. Posséder Giselle parce que Cecilia existait. Béatrice était un prétexte ou le devenait. Il caressa la lettre dans sa poche. Finalement il s'assit au bord d'un rocher.

Elle revenait tranquillement sur le même chemin, maintenant haute la tête du cheval. Elle n'expliquait pas cette fugue. Il aurait le temps de lui dire qu'il était en retard. Un rendez-vous qui compliquait sa vie. La tourterelle rejoignit le rossignol dans le ciel circulaire. Elle mit pied à terre. Le cheval était fourbu. Elle le lâcha et il entra dans l'eau. Elle suait. Ses cheveux s'étaient agglutinés en mèches. Elle le rejoignit sur le rocher. Il s'apprêtait à la quitter. Il lui tendit une main tremblante, voulant saisir la sienne. Il n'avait pas le temps de lui expliquer. Cecilia savait tout, ou presque.

— Cecilia ?

Béatrice comprendrait.

— Mais c'est moi qui ne comprends pas ! s'exclama-t-elle.

Il mesurait maintenant toute sa beauté, son charme, sa force, sa clarté. Le cheval papillonnait au bord de l'eau, éclaboussant les asphodèles de la berge.

— Vous ne savez rien d'elle, dit Giselle.

Que voulait-il savoir ? Ce qu'elle savait de lui par exemple ? Elle rit, soulevant la robe pour s'éponger le visage. Les jambes étaient nues en effet. Il fit un petit tour sur la rive. Au troisième, il s'en irait, c'était décidé. Le deuxième l'étourdit. Elle l'imitait en se moquant de sa dégaine. À quelle aventure le condamnait-elle ? L'été, elle se baignait dans l'étang, mais était-ce l'été, ce souvenir approximatif ? De loin, le cheval semblait vouloir leur échapper. Il avertit. Elle ne craignait rien de cette bête, en tout cas pas une fugue, et puis d'ailleurs où irait-elle ? Jusqu'où ? Il s'était déjà posé ces questions, mais à propos de quoi ? Son esprit s'éreintait.

D'autres cavaliers entrèrent dans le chemin. Ils s'arrêtèrent pour regarder le cheval de Giselle et elle se jucha sur le rocher pour leur dire que tout allait bien. L'un d'eux agita son chapeau, puis ils s'éloignèrent lentement, avançant dans l'eau, brisant les miroirs. Elle sauta du rocher, tombant presque dans ses bras, il toucha des épaules précises, peut-être douces, en tout cas puissantes et tranquilles. Ensuite il lécha la mine de son crayon et il écrivit quelque chose sur une page de son carnet. Il l'arracha, la plia et écrivit « Béatrice » avec une application d'écolier.

— Béatrice ?

Elle ne comprenait pas. Elle ne comprenait rien. Elle commença à l'observer.

— Comme vous voulez, dit-elle.

Elle siffla le cheval et il sortit de l'eau en s'ébrouant. Elle l'enfourcha, bleue et noire, elle redevenait imprévisible. Le billet glissa dans son corsage sous la poussée des doigts qu'il venait de baiser avec une insistance... d'écolier. Elle s'était vaguement recoiffée. Avait-il rendez-vous avec une autre femme ?

— Une espèce de femme, plaisanta-t-il.

Elle n'appréciait guère le mépris des corps.

— Un homme ou une femme ? dit-elle.

— Un homme, dit-il, vaincu par le regard.

— Vous avez l'air malheureux, dit-elle.

Elle ne partait plus. Sous elle, le cheval trépignait. L'oncle se tenait à l'écart. Les sabots le terrorisaient.

— C'est mon neveu, expliqua-t-il.

Cecilia savait tout. Mais Giselle avait oublié Cecilia. Ou ce n'était pas la même Cecilia. Il s'était confié à une autre Cecilia. Il n'y avait pas d'autre explication à sa détresse.

Les cavaliers l'appelaient. Elle se dressa sur les étriers pour leur répondre.

— Ils se demandent qui vous êtes, dit-elle.

Ils ne s'approchaient pas. Il n'avait aucune envie de les connaître. Il regrettait seulement de devoir s'en aller, le désir déformait un sourire aimable. Elle se pencha pour l'embrasser mais le baiser ne lui était pas destiné, aussitôt les cavaliers poussèrent un cri et se mirent à galoper vers l'horizon. Elle se moquait de lui. Le cheval voulait rattraper les autres. Il en était capable. Misait-il maintenant sur cette performance ?

— Oui.

Elle cravacha le corps de la bête dont les sabots commencèrent à déchiqueter la surface du chemin où les autres chevaux n'avaient laissé que leurs traces. Elle était debout sur les étriers et criait comme un oiseau. Il ne sut jamais si elle les avait rattrapés, mais plus tard il la récompensa de cette victoire en lui offrant la jument qu'elle lui avait décrite un lendemain de foire. Le bruit des galops, la masse même des corps s'enfonça dans la matière tourmentée qui terminait inexplicablement le lac au bout du chemin.

— Ils sont fous, dit le garde.

Il bourrait sa pipe avec des mégots, appuyé nonchalamment contre le tronc d'un arbre qu'il venait d'élaguer, car il faisait fonction aussi de jardinier. L'oncle passa son chemin. D'autres femmes l'intriguèrent. Il en suivit quelques-unes, perdant le peu de temps qu'il venait de gagner sur l'angoisse que lui inspirait Giselle. Il eut même le temps de siroter une tasse de café. Il repérait les lieux du rendez-vous qu'il proposait à Béatrice, une gentille place avec des fleurs et une fontaine, des enfants tranquilles, un chien errant et un oiseau jacasse. Le serveur avait des airs à ne pas y toucher. Il se laissa indolemment servir, surveillant les aiguilles de sa montre. 

 

SAMEDI

 

Le parc ensoleillé. Au fond, le temple grec imité de la réalité des voyages. La masse des hêtres en feuilles. Trois allées sur un plan mosaïque. Une brouette et son jardinier. La carriole tirée par un poney gris. Une cornette blanche, un tricorne noir. La capuche des filles et la casquette des garçons. La même cavalière bleue montait sur un alezan fougueux.

L'oncle sommeillait. Une nounou gavait un bébé, succion exemplaire, d'autant qu'il se servait de ses mains. Une gravure pornographique montrait l'allaitement de deux athlètes en érection pendant qu'un berger allemand. L'oncle grelottait de temps en temps. Son cigare s'était éteint entre ses doigts jaunes. Elle percevait l'odeur caractéristique, elle qui se parfumait de benjoin. Entre ses paupières frémissantes, l'oncle voyait des personnages en cours d'interprétation. Un enfant dans un arbre, une femme près du bassin, une autre dans l'herbe, une barque de feuilles sèches sombrant au milieu d'une famille de poissons rouges à tête noire, d'autres enfants le nez dans l'herbe poussant une paille dans les entrées de galerie. Felix batifolait en compagnie d'une adolescente fragile et décidée. Les amies se concertaient à l'ombre des acacias, jacasses, imprévisibles, nécessaires.

L'oncle eut un spasme. La nourrice sursauta. L'oncle l'avait effleurée. Elle se plaignit d'une grosse voix. L'oncle s'éveilla. Elle lui demandait des excuses. Il s'inclina. Le bébé était frisé, rouge, pétrifié par la digestion. Son frère gesticulait un peu plus loin, détruisant quelque chose, un insecte sans doute, les enfants s'en prennent facilement aux insectes tranquilles, quelquefois aux fleurs, ou aux portraits qu'ils défigurent ou jettent au feu si on a le dos tourné. Les trois verres de rhum avaient fait leur effet. L'oncle ne regrettait pas de les avoir bus en attendant l'heure de retrouver Felix.

Ils avaient traversé les installations de la fête. Le sol était jonché d'ordures. L'oncle ne comprit pas très bien le programme, ou il prêta peu d'attention à ce que Felix lui en révélait. On ne le laisserait pas sortir en pleine nuit, sauf si quelqu'un l'accompagnait. L'oncle voulait-il jouer ce rôle ? On danserait avec les autres. C'est l'avantage de la ville, on peut se mélanger. Felix était euphorique. Il se débattait. L'oncle promit. Il ne savait plus si c'était pour ce soir ou demain, peu importait, il n'avait pas l'intention de jouer les La Fleur au détriment de ses instincts. Demain, on verrait l'avocat qui distribuerait les rôles. Felix serait mort ou séquestré, l'oncle n'avait pas encore décidé. Son esprit était ailleurs.

Soudain il vit Felix au bord d'une mare que les chevaux franchissaient allégrement. Le cheval l'avait éclaboussé et la cavalière s'excusait. C'était Giselle. Elle tournait en rond depuis ce matin. Deux des cavaliers l'accompagnaient toujours, ses chiens sans doute. Ils s'amusaient parce que Felix avait cru se noyer. Elle lui caressait le visage avec un mouchoir. L'oncle, encore jeune et fringuant, se leva d'un bond. La nourrice couvrit son sein. Le bébé se mit à pleurer. Son frère se retourna. Il était à genoux au bord d'une plate-bande. Une femme lui montrait comment capturer le grillon qui lui tenait tant à cœur. Il avait amené un bocal et des feuilles d'oseille. Au fond, Giselle mettait pied à terre et se mesurait à Felix.

Il était plus grand qu'elle, plus lent et marqué par des secousses, il riait maintenant. Elle vit l'oncle et s'étonna que celui-ci exerçât quelque influence sur le jeune homme qu'elle découvrait.

— Ce n'est rien, dit Felix.

L'oncle titubait dans l'allée.

— Giselle... fit-il en arrivant.

— Giselle ? fit Felix.

Il était enchanté et un peu étonné. Il rendit le mouchoir à la demande de la dame qui insistait pour le reprendre malgré la souillure. Les cavaliers s'impatientaient. L'oncle baragouina un peu à propos de Felix. Giselle était attentive et agréable. C'était l'incident qui la désolait agréablement. Felix gonflait une poitrine déformée par les rembourrages. Il voulait fumer. Par bonheur, l'étui de cigarettes n'avait pas souffert de l'inondation. Elle avait déjà fumé une cigarette. L'oncle parla de la pipe blanche de Cecilia, sans la nommer, mais Felix manœuvrait bruyamment un briquet rétif qu'il finit par lui arracher des mains. L'amadou s'enflamma aussitôt qu'il eut exercé la manœuvre savante de son pouce sur la roulette. Giselle se pencha pour aspirer. Felix vantait les vertus médicinales du tabac. L'oncle doutait qu'on gagnât en santé à fumer du papier mais il reconnaissait l'élégance de l'objet, surtout entre les doigts d'une femme dont l'épaule se gonflait chaque fois qu'elle portait la cigarette à sa bouche, creusant les joues et suffoquant un peu en tentant d'avaler la fumée, rite sans lequel se perdaient les avantages liés à la nature même du tabac. Elle larmoyait. Un des cavaliers révéla que c'était lui qui avait offert la première cigarette. Elle lui contestait cette primeur. L'autre cavalier paraissait assister à un enterrement.

— Ainsi vous connaissez mon oncle, fit Felix.

Il ondulait. Derrière la haie, les jeunes filles jalousaient la belle cavalière. Charlotte se laissa appeler. C'était encore une enfant. Elle s'habillait de blanc et de dentelle, portait des gants et un peu d'or, aucune perle, peut-être une pierre discrète sur le sein, mais l'oncle n'en aurait pas juré, il savait trop bien à quoi s'en tenir avec ces saintes-nitouches qui hantaient encore sa mémoire d'adolescent.

— Charlotte, madame Giselle de Vermort, qui vient nous visiter tous les ans à la belle saison, et mon oncle, le bien-aimé et admiré don Guillermo de los Alamos Cortina, savant et propriétaire.

Charlotte fit une révérence. Giselle la trouvait charmante. Elle renouvela ses excuses auprès d'elle, comme pour entériner les fiançailles. Felix gloussait. L'oncle s'efforçait de ne pas paraître aussi décontenancé qu'il l'était, il apprécia même la cigarette qui lui brûlait les doigts, en puriste, noblesse oblige. Charlotte s'était d'ailleurs réfugiée contre lui. Il ne la connaissait pas. Son nom ne lui disait rien. Une bourgeoise de la ville, enfant des services prêtés à l'aristocratie, sans doute. Il voyait la joue duveteuse et le cou d'oiseau, l'amorce d'un décolleté au ressac d'une dentelle doucement indiscrète, une rougeur s'étendait de la base du cou à l'amorce de l'épaule, sans doute due à la crispation de Felix au cours d'un de ces jeux qui avaient ennuyé l'oncle au point de l'endormir sur le banc à côté de la nourrice au sein nu. La proximité de ce corps gracile ne le disposait pas à la conversation. Elle allait bon train pourtant.

Giselle était douée d'une voix interminable. Felix pouvait tomber sous le charme de cette musculature exemplaire, imaginer une poitrine d'homme sur ce corps de femme, la dénuder pour retrouver la femme, jouir de cette victoire sur l'improbable. L'oncle demanda à Charlotte si elle fumait.

— Non.

La fumée la dérangeait. Elle ne comprenait pas les manies des hommes.

— Ce que font les hommes parallèlement à la femme et la femme seule pendant ce temps.

— Seule avec elle-même ou avec la femme ?

L'oncle regretta d'avoir abordé le sujet sans le vouloir d'ailleurs. La pucelle se montrait volubile en matière de sexe. Elle était si proche de lui qu'il eut l'impression désagréable de lui appartenir, moment qu'il mit à profit pour la contempler. Charlotte était une nouveauté, un imprévu, une chance peut-être. Felix agissait en prestidigitateur.

Giselle venait de le condamner au silence et il l'écoutait. Elle savait tout des chevaux. Il ne trouva pas l'occasion de lui dire qu'il avait eu un frère amateur éclairé de science chevaline ou équestre, il ne savait plus très bien. Un frère au prénom français, ou francien, comment se rappeler quand l'esprit est condamné à la paresse et à l'exercice de la perversité ? L'oncle ne venait pas à son secours et Charlotte se donnait à lui pour le terrasser, par crainte, comme c'était son habitude, d'être elle-même submergée par le flot de la curiosité. Il aimait ses mains rapides et ses genoux paisibles. Elle rêvait d'aventures. Une chambre seule. Les voyages de la fenêtre. Les perspectives de la rue et des toits. Le ciel des nuits. Des croisements d'escalier. Ils se retrouvaient dans un corridor parcouru de courants d'air. La maison était en ruine. On y entrait par la cour. La porte cochère était condamnée par des planches clouées. Les vagabonds s'y construisaient des lits douillets. Leurs excréments se fossilisaient le long des plinthes coureuses de cloportes et de cafards. Les miroirs des cheminées avaient disparu. Les tableaux. Les chandeliers. Les fleurs. Les arabesques. Les traces de l'homme. Les carreaux des fenêtres s'étaient volatilisés pendant leur absence. Quelqu'un avait couché dans leur lit. Ils trouvèrent des éclats de verre, puzzles magiques. L'immeuble où Charlotte habitait avec ses parents était mitoyen.

Felix sautait le mur de l'hôpital le jeudi soir, jour d'une configuration particulière de la surveillance qu'il mettait à profit pour se faire la belle ! Charlotte enjambait un balcon, glissant le long d'un appentis, mettait le pied sur un chaperon hérissé, puis sautait à pieds joints sur la paillasse d'un Juif errant qui, dans la nuit du jeudi au vendredi, dînait avec les siens. Elle arrivait la première. Elle connaissait le grenier par cœur. Elle s'y empoussiérait joyeusement en attendant Felix, ou un autre, peu importait pourvu qu'il arrivât à point. Felix s'essoufflait sur la muraille d'un ancien réservoir qu'il croyait habité par des êtres d'un autre monde, des rats l'eussent mieux renseigné sur leur nature d'êtres de ce monde.

Felix était un être sans masque. Elle adorait ce visage. Elle le lisait à la lueur d'une chandelle qu'ils osaient allumer dans la chambre où le lit était fait. Les persiennes étaient fermées, certes. Et ils parlaient à voix basse. On leur rendait visite s'ils cessaient de parler, mais sans insistance. C'était des êtres facilement humains, presque accessibles, l'un d'eux avait volé les escarpins de Charlotte et Felix s'était même battu avec une femme qui lui enviait ses cigarettes. Il les lui avait finalement données. Mais pourquoi s'est-il battu ?

Le lundi, le vaguemestre apportait une lettre de Charlotte. Elle était décachetée, d'où la langue de serpent, mais il savait la lire. Elle était impatiente et exigeait de lui qu'il trouvât le moyen d'un autre saut du mur, le mardi par exemple, soirée que ses parents occupaient à compter en compagnie de leurs semblables.

Mardi. Il étudia la question. Combien de mardis d'étude avant d'en arriver au mardi de Charlotte ? Ces questions le turlupinaient facilement. On notait cette fièvre du mardi sans l'expliquer. Par contre les jeudis étaient tranquilles, peut-être se doutait-on de quelque chose, mais de quoi ? Le vendredi, Felix s'en prenait à quelqu'un, sous un maigre prétexte. La journée se finissait en crise. Mais ce vendredi-là, Felix était tout excité à l'idée de retrouver son oncle le soir même. Avait-il vu Charlotte la veille ? Charlotte lui reprochait-elle aujourd'hui de lui avoir posé un lapin ? N'était-elle pas heureuse de le retrouver un samedi ? Qui était cet oncle dont il ne lui avait jamais parlé ? Et cette Giselle ? Cecilia ? Qui d'autre ?

 

LES JEUDIS

 

Les jeudis, je faffe, disait Felix aux visiteurs. Jeudi était le jour des visites. Tout le premier étage descendait pour se mêler à la troupe moins confuse du rez-de-chaussée, c'est-à-dire des ailes, car on n'habitait pas le plain-pied de l'édifice principal. Les enfants étaient admis, sauf les culottes courtes et les jupettes, et autres coquetteries et provocations visuelles. Les toutous, les minets, les cocos et les zinzins demeuraient dans les voitures sous la surveillance des valets et donzelles qui amenaient leur repas. Avec un peu de chance, on pouvait les voir manger sous les tilleuls, assis dans l'herbe, rieurs et un tantinet libertins.

On ne se noyait plus dans le puits depuis deux ans, date de l'été au cours duquel on entreprit de le combler. Il y poussait des roses, le treuil était soudé à sa potence et d'autres roses poussaient dans le seau. L'escalier avait tremblé sous les pieds d'un des Nº 1. Les Zéros exprimaient leur inquiétude. Ils savaient de quoi ils parlaient, tous avaient été des habitants du premier, le rez-de-chaussée était un aboutissement à défaut d'être une fin. De plus, les Nº 1 portaient la blouse et les chaussons, ce qui les différenciait à la fois des N.º 2, qui allaient en chemise, et des Zéros, à qui il était permis de s'habiller, à la condition de ne pas choquer le goût ni la morale. Pour le goût, on citait les plasticiens italiens (le buste de Pétrarque occupait une niche) et les artisans français, pour la morale on s'en remettait à la fois aux Anglais et aux Allemands dont les romanciers et les philosophes étaient respectivement vénérés, on en citait plusieurs en exemple et on projetait même de déplacer le saint Antoine d'une autre niche pour y consacrer le buste d'un de ces laïcs, ce qui ne laissait pas de tourmenter un peu les claustrophobes qui s'étaient depuis longtemps habitués au regard condescendant de l'ermite égyptien dont l'ombre occidentale constituait, certain matin, un spectacle hallucinant.

Pour l'heure, les groupes confluaient sur ce dallage, on se retrouvait, on se reconnaissait, le cœur battait la chamade, même Felix, d'ordinaire assez peu sensible au style des passions, se mettait à bégayer lamentablement parce sa mère l'avait trouvé avant que lui-même se fût abandonné à son regard inquisiteur. Il portait la blouse des Tristes du premier, ce qui le distinguait pitoyablement des Lunaires du rez-de-chaussée dont la foule bigarrée s'était somme toute assez peu mêlée, consciente que le temps était en jeu, alors que du côté des Tristes, on croyait encore jouer avec lui. Les cris des Anges étaient soigneusement éteints par les calfeutrages, il arrivait rarement qu'on en perçût les clameurs hautes-contre, sauf à un certain endroit de la salle d'attente où trônait judicieusement un porte-parapluie qu'il eût été difficile de déplacer sans alarmer la chiourme, Felix s'y était malencontreusement exercé une fois, provoquant les foudres du Haut Conseil, il avait dormi plus d'un mois et perdu le quart de ses kilos. Il n'avait pas recommencé mais se flattait ouvertement de connaître le truc et ne désespérait pas de le révéler un jour à un innocent aux mains aussi pleines que les siennes une minute avant de s'en prendre au porte-parapluie qui était un meuble de fonte et de cœur de chêne, donc pesant.

Ensuite on regardait les Lunaires qui passaient la grille avec leurs cicérones. Le hall s'était vidé des trois quarts. On allait par couple, un visiteur avec un Triste, et on prenait le chemin d'endroits différents, ils ne manquaient pas, quoiqu'on s'y disputât fréquemment, les jeudis, été comme hiver, à l'automne on n'aimait moins se montrer et le printemps était pluvieux. Les enfants en profitaient pour se raconter des histoires. Ils vivaient une expérience inoubliable. Il y avait toujours un nouveau. On le reconnaissait à son silence. Felix n'avait pas de petit frère ni une petite sœur. Il le regrettait, mais Jean avait été formel. Felix ne jouait pas avec les enfants comme d'autres. Il eût aimé les interroger. Leur passé l'aurait facilement fasciné. Mais ce n'était ni l'endroit ni le moment.

Il pensait à Charlotte qui était presque une enfant. Comment rencontre-t-on la femme qu'on aime ? Il aimait penser à ce moment déterminant. Il craignait seulement d'en oublier l'essentiel. Le jeudi, il recommençait toute l'histoire, les mots, les caresses, les rêves, le sommeil, le corps. Sauter le mur supposait une grande tranquillité. Il se réveillait tôt le jeudi matin. L'emploi du temps était gravé dans sa mémoire. Il se promettait de ne pas commettre d'erreur. Il en commettait toujours. C'était inévitable, le faux pas, le pas perdu, le pas de l'autre, en l'occurrence sa mère, rarement son père, jamais les deux, d'ailleurs c'était interdit par le règlement intérieur de l'établissement dont il avait signé la charte le lendemain même de son arrivée, ce qui éveilla les soupçons, le malade ordinaire résistant en moyenne une semaine, ce qui laissait à un jeudi d'isolement et de leçons tout le champ du possible. Il n'avait pas vécu ce jeudi nécessaire, le premier jeudi fut exactement comme le seraient les autres, un jour de visite.

Il avait signé un mercredi. Le lendemain, sa mère arriva en retard. Il l'attendait dans le hall, assis sous une plante verte, désespéré par les deux jours et deux nuits qui commençaient la fragmentation de sa vie. Elle arriva tout de même. Un cheval avait crevé en route. Elle donnait la viande aux pauvres.

— Tu as signé ?

Elle était au courant. Felix pensait au cheval. Jean ne se serait pas contenté de penser. Il aurait agi. Mais comment, avec une expérience de deux jours ? Elle le trouva pâlichon.

— Où sont les autres ?

Il l'emmena dans le parc. Il s'y promenait depuis hier à l'heure des promenades, ou le voyait de sa fenêtre. Il avait une fenêtre. Elle donnait sur le parc. Il voyait le coin du parc le plus propice à la rêverie. Il repérait des ombres. Les retrouverait-il ? Il l'emmena sous la charmille. Elle n'avait pas la tête à rêver. Elle parlait du cheval parce qu'elle l'avait perdu. Felix était en pleine croissance. Il souffrait atrocement tous les deux jours. Il avait souffert la veille et il voulait raconter, mais elle était impatiente de s'en aller, le cheval était mort.

Elle le quitta avant midi. Il n'écouta pas ses promesses. Il y avait un autre cheval à la place du cheval, le même vu de loin, la différence devait être infime, elle avait l'art de remettre les choses exactement à leur place. Felix se laissa conduire dans sa chambre. On l'enferma avec de la nourriture. Ce soir, il verrait le spectacle. Les Lunaires jouaient sur la scène. L'été, on installait les tréteaux dans le parc, sinon la représentation avait lieu dans un amphithéâtre. Felix se laissa prendre au piège de cette perspective.

— Tu vas bien ? lui avait-on demandé.

Et il n'avait pas répondu clairement. Péché de jeunesse. On l'observa, n'attendant plus de réponse de sa part. À l'entracte, il s'amusa comme un fou. Un des saltimbanques était déguisé en Colombine et montrait ses mollets dans les pirouettes. Trop vite ! Trop vite ! criait-on en se levant de son siège, et elle ralentissait, jusqu'à une immobilité de poseuse qu'on se mettait à siffler joyeusement. C'était une joie sans véritable profondeur, on s'en doute, mais c'était surtout le premier jeudi, la première soirée avec les autres, une bonne occasion pour se mettre au diapason de ce qui se jouait entre ces huit murs, comme on les appelait, conscient, à quelque endroit de l'édifice qu'on habitât, le plus souvent en dormeur, de l'ensemble de la géométrie qu'on se promettait d'apprendre par cœur pour ne pas passer pour un imbécile.

La demeure avait été princière après tout. On y conservait des reliques, des huiles, des armes blanches et la vaisselle du généreux donateur qu'on sortait, si l'occasion se présentait, pour servir de soupçonneux invités, procédant alors fiévreusement à leur méticuleux déshabillage, ceci dans la seule intention de leur donner un nom, comme disait Cayetano en s'esclaffant, à coucher dehors. Ouaf ! Ouaf ! répondaient les squatters de la broussaille en jachère à la limite du parc où l'on se chamaillait à propos d'idées, rarement d'autre chose, quoi d'autre ? aurait demandé l'inévitable Sancho en se livrant à des obscénités sur son propre corps d'adolescent vieilli par les circonstances d'un dépassement de soi, comme il prétendait, jamais entrepris par les héritiers de son sang.

La masturbation et la sodomie défiaient des queues dressées dans l'ombre, sinon on ne s'aimait pas. Felix reluquait les nonnes, voyait passer rapidement les bénévoles en capeline bleue, se suspendait quelquefois à la grille, malgré l'interdiction, pour ameuter des troupeaux de jeunes filles qui allaient à l'école sans lui, un peu jeunes certes, mais pourquoi pas en période d'abstinence, il aimait leurs joues frémissantes des petits matins du mois de novembre plus que leurs cous tendus hors des dentelles dont elles paraissaient vouloir s'extraire toutes nues si le temps était à la canicule.

Il n'était pas raisonnable. On le lui dit au cours d'une conférence qui réunissait les adeptes d'un retour aux vertus théologales ou cardinales, ou les deux, son esprit prononçait des mots ressemblant au courage, à la justice, à la prudence, à la tempérance, et plus fidèlement encore à la charité, à l'espérance et à la foi. Dieu lui inspirait des tremblements et son fils une paralysie carabinée. Il collectionnait les images pieuses dans un missel aux pages de verre qu'il ne tournait pas sans crainte d'en être, après plusieurs siècles d'attention et de minutie (autres vertus essentielles aux yeux de sa mère), l'impitoyable destructeur, le lâche reluqueur, l'impénitent justicier, et caetera, la liste de ses personnages menaçants n'était pas exhaustive mais ne lui venait pas toujours en mémoire au moment décisif d'un affrontement ou d'un abandon.

Il se battait par plaisir et se donnait par amour. On ne tirait rien d'autre de sa carcasse. Il ressemblait à une rossinante sellée d'un chapeau à la mode où se posaient les oiseaux, caricature qui ne manquait pas de profondeur, son auteur se battait et il aimait lui aussi, toujours enclin à des confidences interminables que Felix concluait paresseusement par un endormissement soudain de sa personne tout entière à l'endroit même où l'autre l'avait assiégé. On le secouait comme si c'était une maladie. Comment comprendre ce chlorotique efflanqué sans soulever un peu le couvercle du tombeau où il prétendait se passer des autres ?

Il n'avait pas d'amis ou manquait facilement à l'amitié. C'était un infidèle chronique. Ou un besogneux, comme disait Cayetano avec des airs de mystère qui n'éclairaient pas l'hermétisme croissant des dissertations où l'autre était réduit à un objet d'étude, autre échappatoire qui avait sur l'amour l'avantage de l'économie, puisqu'il ne donnait rien, et sur la bagarre l'évident préciput d'une intégrité physique à laquelle il tenait désespérément comme à la prunelle des curieux qui formaient son entourage. Excellent Cayetano, disait-on en ironisant quand il tombait sous le coup des règlements un peu violés par sa manie de n'être que lui-même. 

Felix rôdait ou marquait son territoire, en vain à en juger par l'abondance des visites. On se rendait directement à sa chambre ou on le cherchait dans les allées du parc ou sur la pelouse. Il n'était jamais seul. On le butinait. Il se reprochait même des racines mais ne prenait pas le temps de s'arracher à cette terre des autres, quel temps parier sur cet avenir de détraqué ? Aucune autre somme d'ailleurs. Il était cerné par tout et ne se déplaçait qu'avec d'infinies précautions. Il tenait à ses ailes autant que Cayetano à sa peau de fesse. Un seul cri l'eût perdu, peut-être à jamais, on ne se sauvait pas toujours et on n'était rarement sauvé à cette profondeur du ressentiment, il le savait, l'expérience des autres ne pouvait pas le tromper à ce point. Il assistait aux paroxysmes en amateur et se tenait à distance, n'acceptant que l'opportunité d'un éclat du verre qu'on brisait devant lui, ce qui pouvait se traduire par une page de journal intime, si on le laissait veiller ce soir-là.

On le prenait pour un dandy mal inspiré de prôner sa désinvolture derrière des barreaux. Il n'allait pas plus loin cependant. La blessure était encore ouverte. On le pansait avec conscience. Il vivait dans des pansements tissés pour son apparence. La même charpie devenait incohérente dans la poubelle. Il se préférait nu, saignant, prêt à tout et n'agissant pas, en tout cas pas pour le compte des autres. On l'agrémentait d'une rougeur du blanc de l'œil et d'une crispation involontaire de la lèvre supérieure où il laissait pousser les poils d'une moustache en accent circonflexe, sa bouche formant le O perpétuel de son étonnement, en A la moustache s'horizontalisait pour prévenir le cri. Il se regardait dans le pied d'un chandelier qu'il lustrait lui-même plusieurs fois par jour, coup de manche brosseur de cacas de mouches et autres attentats de l'atmosphère où il respirait encore, pour quelle raison, il redoutait d'avoir à le confesser. La convexité proportionnait agréablement son visage, le cuivre le colorait avantageusement, il regrettait seulement ne pas contenir tout entier dans cette parcelle d'objet mis à sa disposition en attendant qu'il s'en servît, soit pour s'éclairer, soit pour s'exprimer... Il allumait la chandelle à la flamme d'une autre chandelle, et juste avant de monter se coucher.

Le voir monter l'escalier du jeudi, chandelle en main, protégeant la flamme avec le chapeau, continuait en quelque sorte le spectacle auquel on venait d'applaudir pour y mettre fin. Il attendit trois jeudis avant d'aborder Charlotte. Elle accompagnait une mère éplorée. Le deuxième jeudi, Felix surveilla le père qui attendait devant la grille, fumant un cigare et répondant au salut des gens qui passaient la grille dans un sens ou dans l'autre. L'homme était indifférent. Ils étaient arrivés tous les trois sur un même front. L'homme était élégant et assez bien fait de sa personne. S'il se décoiffait, au passage par exemple des jeunes filles pour lesquelles il lui arrivait fréquemment d'éprouver une inclination douloureuse, on était un peu déconcerté par une calvitie en forme de tonsure, le crâne reluisait exactement comme s'il s'était appliqué à le lustrer, l'oreille poilue portait la trace d'un ancien anneau, des boucles noires et dorées trahissaient encore le bâtard de Gitan. Il ne prétendait pas les violer. S'il entrait dans le lit de sa fille, c'était en somnambule. Il entrait moins souvent dans le lit de sa propre épouse, une grassouillette héritière de champs de canne à sucre, surtout depuis que Cayetano n'allait plus bien, qu'il allait plus mal, qu'il n'allait plus. On le visitait le jeudi, mais sans sortie. On se promenait dans le parc, il présentait ses amis, il présenta Felix qui parut effrayant et qui fumait des cigarettes comme les négresses de la Nouvelle-Orléans, disait-elle, elle ne connaissait la géographie que pour l'avoir lue, confiait-elle aux amies qui s'étaient interposées entre elle et son mari.

Felix imagina des négresses nues. Il forniquait avec elles depuis. La beauté de l'Afrique, cette nudité noire. Il l'afficha, exigeant un Christ d'ébène. On lui offrit un petit éléphant percé de deux défenses jaunes et un guerrier nu derrière un bouclier en peau de phacochère, porteur du feu, au regard clair et décisif, les mains collées au corps et les pieds à peine distincts du socle. La mère de Charlotte exerçait une mauvaise influence sur sa tranquillité. Agnes vit une grosse femme étonnamment agile et même adroite. Elle l'évita.

Charlotte venait quelquefois. C'était une brune au visage grêlé d'éphélides. Elle montrait des mains soignées et s'en servait presque uniquement pour remettre à leur place les compléments de sa beauté, petits gestes furtifs ou discrets qui plaisaient à Felix. Cayetano voulait lui aussi coucher avec sa sœur mais elle ne voulait coucher ni avec lui ni avec leur père. Elle préférait coucher seule et se lamenter toute la nuit. Pendant des années, il n'avait pas dormi. Felix regardait le gros visage de son compagnon. Imaginer ce sommeil. On se croisa une première fois dans l'allée principale. Ainsi, on allait et venait entre le grand escalier et le bassin aux statues. C'était des statues d'animaux cracheurs d'eau. On entendait leurs giclées jusque dans les chambres, l'eau frappait l'eau avec une vigueur rare, on était éclaboussé si l'on s'approchait, Felix jouait ainsi quelquefois sous le parapluie de sa mère, les jours de pluie, les jeudis, pendant les éclaircies.

La première fois, le temps était gris mais il ne pleuvait pas. Le parapluie était fermé. Cayetano pirouettait. Felix avait vu le père à la grille. Il avait un peu honte et rougissait, parce qu'il éprouvait malgré lui le désir d'être une fille, histoire de se donner à ce regard expert. L'homme le regarda à peine, comme on regarde un singe dans une cage. Felix se surprit même à minauder. Jean était comme ça. Félin. Griffeur de regard. Donné d'avance. Cayetano était triste comme tous les jeudis. Le mercredi, il abusait du plaisir solitaire. Il s'épuisait. La nuit était mauvaise et, à l'aurore, il n'avait plus envie de vivre. Il ne verrait pas son père. Felix lui en parlait. Il ne parlait pas de la jeune fille qu'il voulait être malgré lui. Charlotte l'enchantait. Cette coquetterie. Ce silence seulement troublé par sa voix. Sa légèreté, sa cohérence, ces découvertes : lichens, symbioses, surfaces habitées malgré le témoignage du regard, les scintillements de l'air, les suspensions, les glissements, les arrachements, les éboulements microscopiques. Elle parlait peu. Elle le guidait, réduisant l'angle de sa vision, jusqu'à l'apparition du beaucoup plus petit que soi, de l'existence des autres autres, multitude figée ou lente, dépourvue de langage et même de langue, poussière d'étoile. Il s'agenouilla à côté d'elle. Elle paraissait douce. Il n'avait jamais observé une peau d'aussi près. Avec la même loupe, il en eût dénombré la population, mais elle faisait le point sur les étamines d'une pâquerette ou d'un trèfle, lui montrant en même temps l'endroit de l'air ambiant où il devait placer son œil pour voir ce qu'elle voyait et apprendre bien sûr ce qu'elle savait déjà. Il lui offrit les ailes d'un papillon collées sur une carte marouflée de velours bleu. Cayetano giclait dans une ampoule de verre qu'il bouchait et débouchait. Elle préféra les ailes du morio, même avec la cruauté de l'arrachement, le cri du papillon Felix ne l'avait pas entendu, Cayetano brisa l'ampoule de trente-quatre mercredis sur un coup de tête inexplicable, une minute avant cette destruction, il était serein. On en parla le lendemain. Charlotte rougissait. Elle n'avait rien à lui offrir, à part son apparence et ce qu'elle savait trouver en elle.

L'aventure déplaisait à Agnes. Elle vit l'homme qui ôta son chapeau pour la saluer. Il l'avait prise pour une jeune fille, peut-être. Le cocher avait surveillé ce personnage douteux que les femmes trouvaient beau. Agnes n'en voulait pas pour beau-père. Felix rêva. Le vendredi, il était triste et se confiait à Cayetano qui l'écoutait sans le comprendre. Le mercredi, c'était Felix qui ne comprenait plus Cayetano. L'ampoule était brisée depuis longtemps. Charlotte ne parlait plus des ailes du papillon. Elle l'aida à monter sur la fourche d'un arbre pour qu'il pût voir la maison. Une gardienne le tirait par les pieds. Charlotte eut une crise. On la crut folle.

— Mais c'est vous qui êtes folle ! dit-elle méchamment à la gardienne qui immobilisait Felix sous son genou.

— Tu as vu la maison ?

Oui, il l'avait vue, il avait repéré le portillon, le chaperon, la gouttière, le chemin qu'elle exigeait maintenant de lui. Elle connaissait l'endroit, de toute évidence, mais elle n'expliquait pas cette connaissance. Elle connaissait mieux le bonheur, n'expliquant toujours rien. Il avait affaire à une experte, mais il sombrait dans l'extase plus qu'il ne la vivait. C'était le jeudi soir. Felix s'habillait de propre et descendait au théâtre dont il ne franchissait toutefois pas la porte. Cayetano était chargé de provoquer la distraction des autres. Comme il n'avait plus l'ampoule, il en était réduit à inventer chaque fois un prétexte à la hauteur de l'exigence des autres. Felix s'esquivait, jamais certain cependant d'avoir parfaitement trompé la vigilance de ces autres que Cayetano ne maîtrisait plus aussi facilement que par le passé. Il fallait sauter le mur. L'effort était considérable. Et ne pas laisser de traces. Inventer l'outil sans en révéler l'existence. Au retour, il examinait soigneusement les pierres du mur, particulièrement les joints où il remettait de la terre en espérant que la répartition était invisible, l'écorce de l'arbre, qu'il patinait involontairement et qu'il frottait avec une poignée d'herbe, quant à la pelouse, il tentait de ne jamais remettre les pieds au même endroit et si, certains vendredis, un peu d'herbe fanée lui semblait dénoncer son aventure du jeudi soir, il se jetait dedans et s'y roulait jusqu'à ce qu'on l'en sortît. Charlotte avait cette emprise sur lui.

Quand les portes de l'amphithéâtre s'ouvraient, il se mêlait à la foule et retrouvait un Cayetano critique et débordé. Il supportait son bavardage jusque dans le couloir du premier étage où ils se séparaient. Revenir dans cette chambre réduisait à néant l'aventure de deux heures. Oublier ce plaisir était la pire des choses. Le corps de Charlotte redevenait un projet. Il y aurait encore une après-midi dans le parc, puis l'aventure, le voyage désespérant. Il voyait l'homme qui saluait les filles par obscénité pure. Les filles pouvaient être des enfants, comme dans les contes de fées.

 

LES VENDREDIS

 

Agnes en crinoline et burnous. Quand il parlait d'elle, il évitait de la nommer, ce qui se traduisait par de laborieux ralentissements, jusqu'au silence, l'étranglement qui le ridiculisait, la rougeur qui gagnait même son front, le claquement indiscret des dents qu'il tentait de séparer, les léchant et respirant par le nez, ses orbiculaires s'élargissaient mais l'œil demeurait immobile, un peu louche. Il mesurait mentalement le cercle qu'elle occupait. L'hiver, elle croisait les mains dans un manchon de fourrure. Sinon elle portait l'ombrelle ou l'éventail, quelquefois un livre, il préférait les biographies, le mot même de biographie l'enchantait parce qu'il s'appliquait à l'être exceptionnel, de l'homme ordinaire il n'est question que de la vie d'ordinaire, celle qui consiste à ne pas mourir bêtement.

Il descendait prudemment les escaliers. Il s'était habillé parce qu'ils sortaient, permission exceptionnelle. Elle transpirait.

— Le bateau est au port, dit-elle.

Comment le savait-elle ? Elle ne le savait pas. C'était l'heure, et voilà. Il n'avait pas vu Charlotte cette nuit. Elle comprendrait. Lui avait-il parlé de l'arrivée de l'oncle Guillermo ?

— Non.

Il avait appris la nouvelle dimanche dernier.

— La lettre du lundi ?

Il ne l'avait pas écrite. Elle aurait pu lui demander une explication hier, jeudi, mais elle n'était pas venue, sans doute pour lui faire payer l'absence de lettre. Elle ne lui avait pas écrit non plus. Tout deviendrait confus. L'emploi du temps avait sa raison d'être. Même Charlotte s'y était habituée. Elle n'en contestait plus l'exactitude.

À huit heures, Agnes était dans le salon. Il descendait l'escalier. Il la voyait à travers les carreaux de la baie vitrée. Elle-même regardait le parc, immobile devant la fenêtre ouverte, prise entre deux miroirs. Il avait dormi cette nuit, il devait le reconnaître, pas longtemps, sans doute pas assez, as-tu déjeuné ? Il avait bu une tasse de café en passant et il n'avait rien expliqué, depuis longtemps il n'expliquait plus sa hâte du vendredi matin, sa franchise manquée, l'agacement provoqué par les encerclements, il avalait le café sans rien dire et personne ne lui demandait rien. Il descendait l'escalier en se méfiant des marches et il la voyait, verticale et circulaire, l'hiver un chandelier surgissait du mur entre les miroirs dont elle était captive. Il sera là en fin d'après-midi, nous avons le temps. Il redoutait ces heures depuis qu'il savait qu'il avait à les vivre. On ne lui avait pas demandé son avis.

Quel était l'emploi du temps ? Felix avait la manie des grilles. Il les remplissait. Il remarqua la sueur sur son cou. Il proposa de porter le burnous sur son avant-bras, l'autre bras supporterait les impulsions des doigts qu'elle crisperait pour le guider. Elle ne savait plus si elle avait froid ou chaud, elle était grippée peut-être, ce qui expliquait son peu d'empressement à l'embrasser. Il renonça au burnous. 

Elle lui interdisait le port de la canne qui lui donnait selon elle un air désinvolte. Il avait essayé une canne dans une boutique, devant le miroir où se reflétaient les personnages qui l'accompagnaient. Charlotte l'avait trouvé élégant et non pas désinvolte. Quelqu'un lui acheta la canne. On la lui confisqua. Ceux-là le trouvaient menaçant, ce qui le distinguait de la désinvolture et de l'élégance à la fois.

La moustache aussi avait plu à Charlotte, parce qu'elle le vieillissait avantageusement. Agnes l'avait regardé pousser d'une semaine sur l'autre, ne lésinant pas sur les critiques qui lui venaient à l'esprit. D'autres pensaient qu'elle était dissymétrique et pas assez fournie. Au bout de trois mois, il la trouva nécessaire et il décida de l'entretenir. Comme il manquait d'outils et à la fois d'habileté, il confiait cet entretien à Charlotte qui n'arrivait jamais sans sa trousse et un peu d'eau transportée dans une gourde. Une coupe hebdomadaire suffirait. Le vendredi, malgré l'angoisse grandissante depuis qu'il avait quitté Charlotte, il portait une moustache parfaitement taillée. Agnes ne demandait pas pourquoi.

Ce jour-là, elle vit bien que la moustache n'avait pas été taillée, elle ne demanda rien. Felix avait été exagérément prudent dans l'escalier. Cayetano, qui souffrait à la fois de claustrophobie et d'agoraphobie (ces mots appartiennent au futur de Felix, et ce qu'ils veulent dire) et qui donc ne pouvait vivre nulle part sans s'angoisser plus que de raison, l'avait encouragé depuis le palier, à voix basse pour ne pas attirer l'attention. Elle n'avait pas bougé. Même quand il ouvrit la porte vitrée. Il détestait ouvrir cette porte. Ouvrir une porte pleine, c'est mettre en communication deux mondes mitoyens. Une porte vitrée ne sépare rien. Ce n'est pas une porte. On ne l'ouvre pas. Et s'il observe bien le corps qu'elle s'efforce de maintenir dans une attitude de parfaite indifférence à ce qui lui arrive, il détecte des crispations, des spasmes, des sueurs, même des égratignures. Encore une, Felix ! Une marche. Puis une autre. Son apparence trahie. C'est elle qui est entrée. Qui a ouvert la porte. Qui attend. Tout de suite il se plaint : il n'a pas écrit à Charlotte lundi dernier, ou mardi, il ne sait plus.

Elle frappa la main qui voulait lui enlever le burnous.

— Tu as déjeuné ?

Dans l'escalier, il avait hésité aussi. Cayetano l'avait compris et il avait élevé la voix. Ce vendredi-là, elle s'était retournée pour en identifier le propriétaire. Elle voyait les pieds nus de Cayetano, ses jambes nues elles aussi, arquées comme celles d'un cavalier, Cayetano était rachitique. Et dans l'escalier, Felix pétrifié, une main sur la rampe et l'autre accrochée à quelque chose dans l'air. Elle franchit la porte vitrée. Cayetano s'enfuit.

— Nous t'attendons, dit-elle.

— Nous ?

Elle n'est pas venue seule.

— Elle vient seule le jeudi qui est le jour de la visite, il n'y en a pas d'autres. Quel jour sommes-nous ?

— Dépêche-toi !

Cayetano court dans le couloir. Felix écoute ce qu'elle lui dit. Le bateau. Le port. La diligence. La fin de l'après-midi, à l'heure du cinquième taureau.

— C'est fini, dit-elle.

Qu'est-ce qui s'achève avec elle ? Ce matin, il n'a pas cette douleur dans la tempe. Il ne sent presque rien. Cayetano l'a encouragé. Il l'a traité de vieille bête. Encore huit marches ! Felix essayait de trouver le sens de la porte vitrée. Il n'y avait jamais vraiment réfléchi. Cayetano le pressait et elle feignait de l'attendre. Il tira sur la pointe du burnous qui glissa.

— Que fais-tu ?

Elle lui griffa la main. L'épaule disparut. Cayetano adorait le personnage d'Agnes. Il avait une mère boulotte et sereine. Avec Agnes, une tragédienne entrait dans sa vie, mais il ne s'en approchait pas. Elle le surprenait en chemise. Il s'enfuit au bout du couloir.

— Nous t'attendons.

Elle le toucha à un moment où il désirait sa destruction.

— Tu as chaud, dit-il.

Le burnous lui parut superflu. Il glissa sur l'épaule. Elle saisit sa main. Ils descendirent ensemble les huit marches. Felix pensait à la porte vitrée, aux deux mondes mitoyens. Le port de M* pouvait ressembler à celui qu'une gravure présentait dans la perspective des ballots et des bêtes attelées. Au fond, la mer tournoyait et le ciel triangulaire enfonçait sa pointe dans le vortex.

— Tu as déjeuné ?

Il lui parla du café. L'essentiel était de le faire parler, ne pas l'abandonner au mutisme qui n'était que l'effet indésirable d'un dialogue intérieur hautement destructeur, le café était insipide, il trouvait les mots de la fadeur, presque heureux d'en soutenir le sens. Encore une marche, puis la porte vitrée, le même monde dont il ne sortira plus, c'est elle qui entre, qui prévoit des voyages qui n'auront pas lieu, qui annonce des oncles d'Amérique, dont l'un existe, Felix se souvient de cette complexité, un jour de foire, Jean désirait le cheval et le cheval lui soufflait son haleine brûlante en plein visage.

Le burnous pendait à son bras. Elle s'éventait tout en marchant. Il exhibait un étui et l'ouvrait pour lui montrer les cigarettes.

— Nous sortons ? demanda-t-il en passant la grille.

Un capucin souriait dans la guérite. Il vit la voiture.

— Où allons-nous ?

D'habitude, le vendredi, il sombre dans une tristesse qui prépare le terrain d'un cri poussé dans la nuit suivante ou en plein matin du samedi, ce qui ameute toujours. Il n'aime pas se donner en spectacle. Il ne joue pas. Il préférerait souffrir en silence. Mentir. Mais le corps se ressource. Mais réjouissons-nous. Avec Charlotte, le cri ne l'éparpille plus. Il lit la lettre du lundi posément. Il en écrit une autre. Il lui donne rendez-vous. Le cri, c'est pour demain. Vous comprenez ?

Cayetano la regarde. Il est plus petit qu'elle. Il est agité, peut-être fébrile.

— Voulez-vous que je porte le burnous ? lui demanda-t-il.

Elle n'aimerait pas qu'il y touche. Elle le sent contagieux. Il est souillé par des pensées. Il ne se coiffe pas, ni à coups de peigne, ni d'un chapeau. Il rêve d'une tonsure. Il en parle pour peupler le silence qu'elle voudrait lui imposer. Felix est allé chercher du feu pour ses cigarettes. Cayetano en a profité pour s'approcher de cette baronne d'un autre temps. Il aime les bijoux, les tombés, le poids qu'elle porte sur les hanches et les épaules. Il étudie la femme. Il n'aime pas les mathématiques, quoique la géométrie l'intrigue et l'attire dit-il comme le miel attire les mouches. Le papillon et la fleur. Comme un chien et une femme. Il ne voit pas la différence. Felix la sauve enfin.

Elle allait perdre contenance. De loin, Felix voit Cayetano en chemise, Cayetano qui n'a plus honte de montrer ses jambes cagneuses. Lui aussi veut porter le burnous.

— Allons-nous-en ! dit-elle.

Cayetano s'incline en prononçant les paroles d'usage, elle n'y répond pas, Felix lui demande si elle veut se débarrasser du burnous, il ne verrait pas d'inconvénient à le porter. Il fait chaud. Il est à peine huit heures. Cayetano est pieds nus. Il ne va pas plus loin que la grille et s'incline encore, le capucin sort de la guérite. Il a souri.

— Ce sont des muets. Il y en a quatre ou cinq, quelquefois quatre, d'autres fois cinq, on ne sait pas.

Les chevaux renâclent. Felix reconnaît l'odeur.

— Nous sortons ?

Cayetano n'en croit pas ses yeux. Ils sortent. Le capucin s'interpose, silencieux. Il voit les chevaux. Il y a longtemps qu'il ne monte plus. Il adorait chevaucher, comme Jean. Il n'a pas connu Jean. Felix parle de Jean quand on ne s'attend plus à l'entendre évoquer son passé. Le capucin est petit et laid. Un peu comme Cayetano, Cayetano est obèse, sauf les jambes maigrichonnes, il aime la pluie, pleuvra-t-il ? Le capucin ne dit rien, il regarde le ciel comme s'il était habité. Felix ne comprend jamais ces regards. Cayetano se prend pour l'oiseau. Le capucin ne peut s'empêcher de rire. Il cache une mauvaise bouche dans une main osseuse et blanche.

— Où allons-nous ? demande Felix.

On s'assoit. La voiture est découverte. Le cocher porte un chapeau, elle ouvre une ombrelle et secoue l'éventail. La lumière est dense, comme liquide. Felix écoute le bruit des sabots sur le pavé. Il voit les croupes, les pompons. Le trottoir glisse, porteur d'êtres et de meubles. Le ciel est un ruban parfaitement bleu. Façades grises, reflet des fenêtres. On croise d'autres chevaux. Ce n'est pas un vendredi comme les autres. D'habitude, il fait des efforts ridicules pour empêcher l'aurore, puis il se met à désirer la nuit, ce qui est aussi ridicule. Il se sent ridicule. Le regarder, c'est risquer l'opprobre. Pourquoi a-t-il voulu dormir cette nuit ? Le jeudi soir, après la transe, il ne dort pas. Il rentre dans sa chambre et il s'imagine que la nuit est définitive. Il n'est pas assez fou pour le croire. Il s'en sortira. Mais ce n'est pas le jour. Elle l'emmène sans lui dire où ils vont. À la rencontre de l'oncle. Il arrivera en fin d'après-midi. On attendra la diligence. La voiture s'arrête devant une porte. On n'entre pas. Elle descend.

— Attends-moi, dit-elle.

En attendant, il parle au cocher. Il reconnaît un valet de los Alamos. Il lui parle de Jean.

— Ne descendez pas, dit le valet.

Il pivote sur son siège comme un automate de crèche. Felix allait descendre. La porte cochère s'ouvre sur une cour fleurie. Il y a de l'ombre sous les arcades et des reflets de verre. Il ne descend pas. Le valet acceptait de les fouetter à sa place quand elle n'en pouvait plus. Ce n'était pas le même valet.

— Qu'est-ce que j'attends ? se demanda Felix.

Il a pris la mauvaise habitude de fumer. Le valet a peut-être aussi pour mission de le lui interdire. On entend le bruit de ses bottines sur le dallage des couverts. Elle revient.

— Tu devrais enlever ce burnous qui te tient chaud.

Le fouet claque à fleur des croupes.

— Qu'est-ce que j'ai attendu ? demande Felix.

Le valet se retourne pour sourire. Elle ajuste le bavolet. A-t-elle couru ? Cayetano aime les femmes en sueur, non pas la femme qui fuit parce qu'il l'a effrayée. Cette femme lutte avec lui, il glisse sur elle, il n'y a pas de vainqueur.

— À quoi penses-tu ? dit-elle.

Il a envie de lui dire qu'il ne pense à rien. Il dit qu'il ne sait pas, ce qui est plus juste, elle le sait. On quitte l'avenue pour une rue étroite. Chemin de traverse. Il n'y a plus de lumière. Sensation que les choses ne sont plus éclairées. Au bout, les arbres d'une rotonde, et le jet d'eau vertical, la statue équestre, le panache. Il n'a pas vu Charlotte depuis quinze jours. Le burnous l'agace. Mais il n'a plus l'âge des caprices. Les crises naissaient du désir de posséder. Aujourd'hui, elles tirent leur substance de cette part de soi-même, toujours grandissante, qui ne désire plus rien, crête du désir. Crétin. Crieur à mort. Sauf si Charlotte.

— Charlotte ? dit-elle.

Elle avait oublié le nom.

— Carlota. La sœur de Cayetano.

On arrive sur place. Les voitures tournent en rond. Les piétons sautillent. Un égout crachote. Puis la lumière, un peu comme si on ne l'attendait plus. Elle ne lui dira pas où ils vont. Le vendredi, il est seul, il veut être seul. C'est la plus longue journée de la semaine après le jeudi qui est aussi une longue journée parce qu'il n'y est pas seul.

— Tu ne seras pas seul aujourd'hui, lui avait dit Cayetano ce matin. De quoi te souviens-tu ?

Felix avait pris le temps de répondre.

— Tu ne seras pas seul demain, avait dit hier ce même Cayetano.

Je me souviens. C'est l'odeur du crottin. Il voit les épaules puissantes des chevaux.

— Veux-tu que nous fassions un tour ?

Nous montons. Le chemin est étroit et on manœuvre pour se croiser.

— Tu vas voir la ville d'en haut ?

La voiture cahote sur des pierres.

— Plus haut !

Il faut monter à pied. Il interroge les ruines. Elle le suit.

— Où sommes-nous ?

Elle lui montre le carré vert du parc. On devine le bassin, l'allée principale, la grille et les voitures qui attendent. Reconnaît-il les lieux ? Plus haut ? C'est encore possible, à condition de se déchausser, d'abandonner le burnous et la veste, de se tenir la main. On accroche ses vêtements à la branche d'un arbre. On monte. Elle sue. Elle marche plus vite que lui. Il voit le dos humide, les mèches qui se sont détachées, elle arrache des poignées de thym au passage. Il y aura cette odeur tenace. Cayetano ne le croira pas. Elle arrive la première. Il s'arrête pour la contempler. Les épaules brillent.

— Tu vois ?

La porte de la fête, monumentale. Des chevaux galopent dans un corral. On brique des voitures. Des brassées de fleurs arrivent sur le dos des femmes.

— Plus haut !

Il regarde les pieds nus sur la roche. Il a vu les dessous de la crinoline une fois. Les jambes nues. La culotte blanche. Cayetano ne le croit pas. Cayetano rêve tout ce qu'il croit. Il ne veut pas rêver à la place des autres.

— Demain, dit-il, tu ne seras pas seul.

Lui aussi s'est habitué à ce cri. Il n'y aura pas de cri.

— Elle t'emmènera et tu ne crieras pas.

À ce moment, la trompette s'est mise à sonner l'ouverture de la porte.

— Écoute !

Cayetano derrière le mur et Felix à la fenêtre. Le premier pétard, puis une fusée qui explose en fleurs rouges et jaunes.

— Qu'est-ce que tu vois ? demande Cayetano.

— Charlotte comprendra, n'est-ce pas ? demande Felix.

Ensemble, ils écoutent le premier chant.

— Elle doit comprendre, dit Felix, sinon...

— Sinon quoi ? demande Cayetano qui connaît la réponse.

— Sinon rien, dit Felix.

Ensemble, ils ferment la fenêtre.

— J'ai peur, dit Felix.

Cayetano a peur de tout. Il comprend. Charlotte ne comprendra pas. Elle n'a pas écrit lundi. Il a écrit, lui. Il a recommencé la lettre plusieurs fois. Il a conservé les bouts d'essai. Il conserverait tout, Felix, si c'était possible. Il ne conserve rien au fond.

— Tu te souviens ? demande Cayetano.

L'oncle dissertait facilement. À quel propos ? Les chevaux, la nécessité, la matière qu'on extrait, celle qu'on recrée.

— Tu monteras là-haut ?

On voyait la tour de guet au bout de la muraille.

— C'est possible, dit Felix.

Cayetano connaissait le chemin. Il le traça dans le sable d'une allée.

Les chevaux peinaient. Le valet était debout. Les guides étincelaient. Felix mesurait l'effort. Elle le croyait tranquille. La voiture menaçait de verser. Il fallait compter sur l'adresse de Manuel, puissant valet qui ne s'aventurait jamais sans sa permission. À l'entrée du chemin, il avait seulement dit que c'était impossible et il était allé au bout de ce chemin. Elle se déchaussa. Le burnous glissa sur la banquette. Il le plia soigneusement et rangea les chaussures l'une contre l'autre sur le plancher. Il les regarda s'éloigner. Elle était agile. Felix avait l'air d'un pantin. Il n'aurait pas été surpris de voir des fils dans le ciel et même des mains pour les tirer. Le corps d'Agnes gagnait du terrain, l'autre vérifiait les appuis, reculait, recommençait, il n'en finissait pas d'arpenter cette maudite muraille où elle était reine. Au pied de la tour, elle cria quelque chose, il répondit par un signe de la main. Felix était entré dans la tour. Plus haut. La tour était un cylindre vide, sans plancher et sans toiture. Elle le trouva accroché à la paroi à un mètre du sol. Il gémissait. Elle n'entra pas à cause de la cendre qui fumait encore.

— Nous n'avons plus le temps, dit-elle.

Le visage de Felix pivota. Il souffrait. Cayetano l'avait prévenu.

— Tu ne seras plus seul.

À huit heures, sa mère. Ce soir, ton oncle. Le capucin l'avait regardé comme s'il allait lui demander de s'expliquer. Sa main pouvait agiter la cloche. Il y eut une minute de confusion. Le capucin regardait la cloche par-dessous. Elle n'avait pas sonné. Felix caressait le gland dans sa poche. Cayetano riait. Il n'avait pas franchi la grille. On lui demanda seulement de retourner dans le patio avec les autres. On regarda sous la cloche. Le capucin tirait sur la chaînette. La cloche oscillait, muette.

— Que se passe-t-il ? demanda Agnes.

Felix désigna la tour au-dessus de la ville.

— Si on montait ?

On traînait Cayetano sur le gravier de l'allée.

— Là-haut ? dit-elle. Pourquoi pas ?

On avait le temps. Sur le chemin, elle fit arrêter la voiture. Elle entra dans une cour. Quand elle revint, elle ne s'expliqua pas. Felix lui montra le gland dans la poche.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle distraitement.

— Un objet, dit-il.

 

FIESTA

 

Un nuage de jeunes filles. Elles sortaient de l'ombre. Charlotte était parmi elles, non pas plus belle que d'habitude, mais moins distincte des autres, il avait exigé une rose pour ses cheveux. Beau visage maquillé de la géométrie rituelle, yeux toujours plus grands, joues roses, bouche d'angles, la chevelure sous clé, des peignes faciles, les parfums.

— C'est elle ? demanda l'oncle.

Elle fit une révérence en passant. Il s'inclina. Felix le remerciait encore. Pour la canne. Le pommeau était un globe terrestre. L'épée s'ajustait si précisément qu'on ne voyait pas l'assemblage. Felix l'avait manœuvrée plusieurs fois, assez maladroitement, l'oncle regrettait déjà ce présent. La canne ne pouvait pas passer la grille. Il avait donc deux cannes quand il arriva. On ne le laissa pas entrer. Le capucin ne demanda pas d'explications. L'oncle s'appuyait sur une canne, l'autre canne il la portait sur l'épaule comme un parapluie. Felix attendait derrière une porte vitrée. Il s'était habillé. L'oncle portait une canne sur l'épaule, comme un parapluie, mais, à cette distance, il ne pouvait pas décider si ce sur quoi il s'appuyait était une autre canne, un parapluie ou n'importe quoi d'autre.

— C'est votre oncle, dit un gardien.

Il le suivit. Il vit la lanterne de la voiture. L'oncle lui donna la canne. Il lui en expliquerait le mécanisme plus tard.

— Non, maintenant, dit Felix.

— Pas ici, dit l'oncle.

Le cocher souffla la flamme de la lampe. Il portait une couverture sur l'avant-bras.

— La nuit sera longue, dit-il au capucin.

L'oncle fit pivoter la ligne équatoriale. Il y eut un déclic. L'épée apparut. Il ne l'extrait pas totalement.

— Il faut d'abord apprendre à servir.

L'acier était enduit. Clic de nouveau. Il lui donna la canne. Elle était bien en main. Tout en marchant, l'oncle lui donna la lettre. C'était Charlotte.

— Je ne la connais pas, dit l'oncle, c'est ta mère.

Mère qui n'a pas déchiré la lettre. Felix l'empocha.

— Elle danse ce soir, dit-il.

L'oncle martelait le pavé.

— Tu ne la reconnaîtras pas, dit-il plaisamment.

Felix ne demanda pas pourquoi. Combien de temps avait duré le voyage ? Au-dessus des hêtres, la lumière montait.

— Nous arriverons à temps.

Giselle serait là avec Béatrice. Il s'écarta un peu de Felix pour le regarder. C'était un être décharné, désarticulé. La canne tournoyait. Œuvre d'un artisan capable d'ouvrager le bois et de forger l'acier. Il montra le signe de reconnaissance à la base du globe, un triangle autour d'un soleil. Felix pensa à un signe pour son propre usage. Il héritait du blason et n'aurait sans doute pas l'occasion de le modifier. Un signe de reconnaissance.

— Pourquoi n'est-elle pas venue ? demanda-t-il.

Au fond, il préférait. Il n'écouta pas la raison. L'oncle lui aurait-il donné la canne en sa présence ? Ne posons pas la question. Ils arrivèrent sur l'avenue. Les jeunes filles dans les voitures comme des fleurs dans des pots. Charlotte était occupée à nouer le lacet de ses espadrilles, le pied sur la banquette.

— C'est elle ?

Felix éleva la canne, ce qui ne pouvait pas manquer d'attirer l'attention de la jeune fille. L'oncle regardait les peignes. Il aimait ce geste simple, puis le déploiement de la chevelure sur les épaules. L'amour comme un rite. Il n'en jouissait pas autrement. Plusieurs jeunes filles levèrent la tête en même temps. Charlotte était l'une d'elles. Belle de toute façon. Une brune aux éphélides. Il sut plus tard que c'était Charlotte. Il avait préféré les cheveux noirs d'une géante aux ongles rouges. Il la retrouva après le feu d'artifice qui embrasa la muraille. Ce n'était plus Charlotte.

— Qui est-ce ? demanda Giselle. I

l répondit qu'il avait d'abord pensé que c'était Charlotte.

— Penser ? dit-elle.

Elle jeta un œil expert sur la géante. Ses rouges et ses noirs avaient de quoi surprendre l'amateur. L'oncle était tombé sous le charme.

— Qui ? Petra ? dit Charlotte gaiement.

Ses foulards flottaient au-dessus des têtes. Petra descendit du cabriolet. Elle avait perdu un peigne, ce qui expliquait la mèche noire sur la poitrine. Danser avec elle, c'était forcément s'humilier, confiait Giselle à l'oncle. Elle cherchait Béatrice. Elles s'étaient donné rendez-vous sous la porte.

— Vous la reconnaîtrez, dit-elle.

L'oncle frémit. La géante se tenait derrière lui, les bras croisés sous les seins, elle se mordait la lèvre.

— Elle est en bleu, ce soir, dit Giselle.

Felix demandait qui était en bleu. Petra ne portait pas bien le bleu, disait-elle d'elle-même.

— Le bleu ? fit Charlotte.

C'était le vert qui lui allait le mieux. Les noirs de Petra étaient plus profonds, ses rouges obscènes. Felix gigotait pour ne pas les entendre. Charlotte esquissait des pas entre lui et le groupe formé autour de Giselle.

— Où est Béatrice ? demandait l'oncle.

Petra aurait aimé s'appeler Béatrice. Elle connaissait le personnage.

— Ah ! oui ? dit l'oncle.

Felix dansait avec la canne. Il amusait les autres. Charlotte demanda à Giselle qui était Béatrice.

— Êtes-vous venue à cheval ? cria Felix à l'adresse de Giselle.

— Dansez avec lui, conseilla-t-elle à Petra.

Le jeune homme valsait avec la canne.

— Oh ! Non, dit Petra, il est à Charlotte.

— Charlotte ? fit Giselle.

Elle reconnut la petite dévergondée du parc.

— Comment vont les grillons ? dit-elle en passant entre Charlotte et Petra.

Charlotte fit une gentille grimace.

— Les grillons, ce n'était pas moi, dit-elle.

— Ah ! non ?

L'oncle avait entendu cette petite conversation.

— De quoi parlaient-elles ? lui demanda Felix.

Des grillons ? Il ne se souvenait pas des grillons. Petra lui demanda s'il voulait danser avec elle.

— Charlotte veut bien, dit-elle.

— Si Charlotte n'y voit pas d'inconvénient, dit l'oncle.

Charlotte riait.

— Vous dansez avec une canne ? dit Petra.

Felix s'immobilisa. Le corps de Petra l'avait déjà désespéré, toujours en présence de Charlotte, il se souvenait confusément de cette soirée chez les parents de Charlotte.

— Vous vous souvenez, dit Petra, c'est charmant.

Elle l'emporta.

— Vous voyez, dit Giselle à l'oncle, ce n'est pas plus difficile.

L'oncle trépignait à contretemps.

— Ne riez pas, dit-il à Charlotte, aidez-moi plutôt !

— Vous ne cherchez plus ! lui dit Giselle.

Devant lui, Charlotte tournoyait sur le fil d'une géométrie rituelle.

— Qui est Béatrice ? lui demandait-elle.

Elle s'essoufflait.

— Qui est Petra ? lui demanda-t-il à son tour.

Elle ne s'étonnait pas qu'il lui posât la question. Qu'est-ce qui le séduisait en Giselle ? Les parfums de Petra l'envahissaient. Felix tentait de retrouver son haleine sous l'orchestre qui lui cassait les oreilles. Petra dansait avec un autre. Elle avait perdu tous ces peignes.

— Vous ne mangez pas assez, dit Giselle.

Felix reconnaissait qu'il ne pensait plus à se nourrir.

— Ton oncle est un merveilleux danseur, dit Charlotte.

L'oncle avait appris à écouter la musique sans se sentir obligé de s'affaler pour l'apprécier.

— C'est ça, la danse ? dit Felix.

Il se releva pour gesticuler.

— Où est la canne ?

Petra dansait avec. La canne représentait un Ithyphalle.

— En effet, dit Giselle.

Petra dansait seule, sa chevelure peignait le ciel de feux d'artifice.

— Elle flambe ! dit Felix.

C'était vrai. Charlotte était éblouie.

— Qu'est-ce qu'il faut voir ? dit-elle.

Une explosion l'empêcha d'entendre la réponse de l'oncle que Giselle serrait de près.

— Vous ne cherchez pas Béatrice, dit celle-ci.

L'oncle entendit la voix de Felix : je suis...

Il ne disait pas ce qu'il était. Charlotte le singeait. Une guirlande de fleurs, tombée du ciel, les sépara. Un lampion écrabouillé pouvait y mettre le feu. Felix fit un bond par-dessus la guirlande.

— Petra veut se battre avec des hommes, dit-il.

— Et toi ? dit Charlotte.

L'oncle tentait d'en savoir plus sur le jeune couple. Selon Giselle, ils n'allaient pas ensemble, Charlotte avait encore l'air d'une enfant, Felix appartenait à un autre monde. De temps en temps, une fusée s'élevait, Giselle levait la tête et l'oncle l'embrassait dans le cou.

— Nous sommes purs, avait dit Charlotte.

Il pensait à cet aveu parce que Giselle se donnait à lui. Il gambadait joyeusement sous des arceaux de fleurs.

— Avons-nous le temps ?

Il n'en pouvait plus. Elle compta un pas sur deux.

— Vous ne pouvez pas m'abandonner, dit-elle, mais la farandole l'emporta.

Il ne sentait plus ses jambes. Il se posa sur une murette. Derrière lui, des Gitans alimentaient un feu. Giselle s'était perdue. Il retrouva son souffle au bout de dix minutes. Il ne retrouverait plus personne maintenant. Des tambours martelaient l'espace. Petra s'était perdue elle aussi. Il la suivit. Elle s'arrêta en marge de l'orchestre pour lui montrer la femme en robe bleue qui attendait sous la porte.

— C'est elle ?

Il ne savait plus. Petra était une surface aussi douce que possible.

— La robe est bleue, dit-elle.

Il lui caressait le bras.

— Vous ne la reconnaissez pas ? demanda-t-elle comme si elle pensait qu'il se moquait d'elle.

Qu'est-ce qui, en elle, concurrençait la beauté féline de Béatrice, si c'était Béatrice, mais pourquoi Béatrice, pourquoi pas Giselle ? Il se rendit compte tout d'un coup qu'il avait affaire à une adolescente. Il cessa de la caresser. Le feu des Gitans grandissait.

— J'irai la voir à votre place, dit Petra en riant.

Elle s'amusait vraiment.

— Pour lui parler de moi ? dit l'oncle.

Il songeait maintenant à se mettre à l'abri du regard de Béatrice.

— Et si ce n'est pas Béatrice ? dit Petra.

— Qui n'est pas Béatrice ? dit Charlotte qui apparaissait.

Qui est Béatrice ? aurait demandé Felix s'il n'avait su, à sa manière, qui elle était. Il avait parlé de la cavalière à Charlotte qui ne savait pas monter et d'ailleurs elle n'en voyait pas l'intérêt.

— Ils élèvent leurs bourgeoises dans du coton, dit-il.

— Vos femmes sont des hommes, dit-elle.

Petra adorait ces querelles.

— Vous êtes deux petits chats, roucoulait-elle.

Ses grands bras battaient l'air.

— Vous vous cachez ? demanda-t-elle à l'oncle.

Il ne se cachait pas, disait-il.

— Vous vous cachez, insista-t-elle.

Est-ce Béatrice ? Felix fendit la foule en l'appelant. Quand il arriva à la porte, elle n'y était plus, si c'était Béatrice. Il ramassa par terre le bouquet qu'il avait vu dans ses mains.

— Si c'était Béatrice, dit-il en revenant, mais l'oncle, qui était le seul à pouvoir l'identifier en l'absence de Giselle, continuait d'en douter.

Les deux adolescentes l'interrogeaient. Felix était retourné sous la porte et l'avait même dépassée pour aller jeter un œil sur les voitures qui attendaient à la périphérie de l'enceinte. Il n'avait vu aucune dame en bleu. Aucun cocher ni valet ne l'avait mis sur la piste d'une dame décidément belle et vêtue d'une robe bleue qui la distinguait des autres femmes en bleu. L'enfant Charlotte voulait en savoir plus.

— Demandons à Giselle, dit Petra.

Elle venait de l'apercevoir au bras d'un galant qui se démenait comme un animal pour la suivre. Il parut soulagé qu'elle s'arrêtât pour répondre à Petra.

— Béatrice ? dit-il.

Le prénom lui plaisait. Il ne connaissait pas de Béatrice. Quant à Petra, il l'avait déjà rencontrée dans un bal, se souvenait-elle ? Elle préférait les fêtes populaires.

— Vous avez vu Béatrice ? dit Giselle.

Felix ne l'avait pas vue mais il l'avait cherchée.

— Beauté, robe bleue, femme peut-être, dit-il pour expliquer sa défaite.

Petra fut la seule à en rire. Ce corps le fascinait. Giselle monta sur l'estrade pour voir la porte.

— Elle n'y est plus, dit Charlotte exaspérée.

Felix racontait son aventure à Petra.

— Ses parfums ? demandait-elle.

Felix pouvait les décrire.

— De quoi parle-t-il ? fit Charlotte.

L'oncle lui offrit une confiserie qu'elle se mit à grignoter. Petra riait encore.

— Felix amuse Petra, dit-elle.

L'oncle rouvrit l'écrin de pâte d'amandes.

— Béatrice, dit-il, se parfume exagérément.

Dans la diligence quelqu'un avait fini par se plaindre.

— Est-ce possible ? dit Giselle.

— Vous montez ? lui demanda Charlotte.

— À cheval, oui.

Elle possédait les meilleures juments du pays.

— Son pays, précisa l'oncle.

Giselle lui avait déjà demandé s'ils parlaient ensemble de la même Cecilia et il n'avait pas su répondre.

— Cecilia ? dit Felix.

Il donnerait ce nom au personnage de la femme.

— Il y a un personnage féminin dans votre roman ? demanda Petra un peu ingénument.

— N'en doutons pas, dit l'oncle.

Charlotte vidait l'écrin qu'il avait posé au bord d'une table et elle était assise, les regardant comme si elle avait du mal à croire à leur existence.

— Servez-vous, dit l'oncle à Petra.

Elle n'aimait pas les sucreries.

— La chair fraîche peut-être, dit Felix.

Elle rougit.

— La chair d'homme, dit Giselle.

Felix se mit à trembler en riant.

— Nous parlions de Béatrice, dit Charlotte que ces simagrées agaçaient.

— C'était peut-être elle, dit Giselle.

L'oncle l'aurait reconnue. Charlotte l'avait vu hésiter. Petra en était le témoin. La robe était bleue ?

— Ciel, mon mari ! s'écria Giselle.

Mais il était trop tard pour se cacher, il l'appelait. Elle avait perdu sa mantille et un galant lui avait arraché la dentelle de son corsage. L'oncle vit un homme assez raide qui portait le chapeau sous le bras. Petra était charmée. L'homme lui accorda une œillade surprise.

— Fabrice, dit Giselle en renouant sur ses épaules le foulard qu'elle venait de dénouer sur la taille de Charlotte, laissez-moi vous présenter...

Felix se présenta lui-même.

— Nous cherchions Béatrice, dit Giselle.

Il l'avait vue. Il lui avait même parlé. Elle était venue seule. En voiture. Et lui à cheval. Il ne lui demandait pas comment elle était venue elle-même. L'oncle réfléchissait. Cecilia lui avait raconté que le comte s'était noyé dans le canal.

— Non, murmura Giselle pendant qu'elle allumait les cigares, elle vous a seulement dit qu'il était tombé dans le canal, ce qui est vrai. Mais il s'agissait peut-être d'une autre Cecilia, une autre sœur, introuvable d'ailleurs depuis que nous sommes en Espagne, dit Giselle.

Le comte se raidissait encore.

— Fabrice, dit-elle, vous m'avez trouvée, vous, don Guillermo a moins de chance que vous.

Le comte souffla sa fumée.

— Qu'est-ce qu'il cherche ? dit-il comme s'il s'adressait à quelqu'un d'autre que l'oncle dont il soutenait le regard. Béatrice ? Sa voiture est dans l'allée, pourtant.

Il avait même salué le cocher, pour le réveiller, précisa-t-il, l'oncle était rassuré donc. Petra dit quelques mots en français. Fabrice était étonné.

— Cette fille, dit-il à l'oreille de Giselle, est une amie de Béatrice ?

Charlotte n'entendit pas la réponse. Felix voulait savoir.

— Ni elle ni moi ne savons qui est Béatrice, dit-elle assez haut pour être entendue de Fabrice.

Il se retourna vers Petra.

— Vous ne connaissez pas Béatrice ? Béatrice et ses eaux ! ironisait-il.

Petra ouvrait des yeux d'oie surprise par l'ouverture d'une porte sur la basse-cour.

— Vous ne saurez rien, disait Giselle à Fabrice.

L'oncle vantait le cigare en connaisseur.

— Je connais, dit Fabrice en prenant une cigarette dans l'étui que Felix lui tendait.

— Vous connaissez ? fit Charlotte.

— Ils connaissent, grommela l'oncle.

On ne prêta pas attention à sa soudaine mauvaise humeur. À quoi s'en prenait-il maintenant ? demanda Petra. Giselle s'ébroua.

— Je ne le connais pas plus que vous, mon enfant, dit-elle. Mais je connais Béatrice, ajouta-t-elle juste au moment où l'oncle demandait à Fabrice si Cecilia avait une existence ou s'il se trompait de personnage.

 

EÑO

 

 — Eño, c'est vous ? 

La glycine bourdonnait. Pour l'instant, les mauves distrayaient l'esprit de Felix.

— Ne le niez pas, dit le docteur.

Felix avait perdu une incisive dans l'escalier, mais il y avait si longtemps, la gencive était parfaitement cicatrisée. Il était en chemise. Quelqu'un lui avait parlé des applications thérapeutiques de la douleur, il ne se souvenait pas de la leçon.

— Pourquoi s'enterre-t-il dans le sable brûlant d'une plage de la Méditerranée ? demanda le docteur.

Il feuilletait le cahier. Les feuilles étaient piquées d'aiguilles aux endroits discutables. L'écriture de Charlotte n'avait trompé personne.

— Je la connais, dit le docteur.

Il la voyait passer dans une voiture tous les matins. Avec un peu de chance il la voyait monter dans la voiture.

— C'est elle ?

Le parfum des glycines devenait enivrant.

— Peut-être, dit enfin Felix.

Le docteur claqua ses mains.

— Peut-être, répéta-t-il, et il se mit à tourner autour du bureau.

Il manquait le lion de saint Jérôme, pensa Felix qui se référait à une gravure colorée. Le cahier était ouvert, les aiguilles scintillaient. La douleur lui avait arraché le doux nom de Charlotte. Quel était l'instrument ? Ensuite on l'avait récompensé d'un verre d'eau. Il avait été heureux pendant une minute. Mais parlait-il de la même jeune fille ?

— Je connais tous ses chapeaux, dit le docteur.

Il voulait amuser.

— Vous ne décrivez pas le personnage, dit le docteur qui feuilletait encore les pages, mais cette fois sans prendre le cahier, il ne se baissait même pas, il ne lisait plus, il reconnaissait des assemblages d'aiguilles. Mais c'est vous, dit-il.

Felix ne le niait pas. Il se comportait comme un enfant qui préfère la vie au monde qu'on lui impose. La critique écorcha le docteur. Il se redressa.

— Vous êtes un privilégié, dit-il, un enfant gâté, ce qui n'est pas la même chose et une marionnette qui se prend pour un poète. Eño ne rencontre personne, c'est curieux, non ? Il voit les choses mais ne les approche pas et les choses continuent d'exister, c'est absurde et incohérent.

Il fallait le reconnaître. La douleur se réveilla. Il s'était aperçu de la disparition du cahier il y avait maintenant une bonne semaine, à un jour près, quel jour était-on ? avait-il demandé en revenant du bain. Il grelottait. Quelqu'un avait comparé sa situation à celle d'un déserteur. Pourquoi avait-il exprimé son désir de savoir quel jour on était ?

— Vous voulez le savoir, hein ? avait dit le docteur qui ne s'attendait pas à ce que Felix lui facilitât si tôt les premiers mètres d'un chemin qui promettait de mener quelque part.

— Jeudi, dit-il sans laisser à Felix le temps de mesurer le poids des questions et sachant surtout que la réponse n'avait plus aucune importance.

Felix était nu dans une chemise, encore humide, la peau frémissait sous le muscle qu'il s'efforçait de contrôler. Il regarda les mains. Il s'en était servi pour implorer. La honte le défigurait. Une serviette chaude couvrait ses épaules. Le cahier était ouvert sur le bureau. Une boîte d'épingles, qu'il appelait des aiguilles, rutilait sous la lampe. Les persiennes étaient entrecroisées. On respirait l'odeur des glycines.

— Vous avez tout vomi ? demanda le docteur.

Peu importait la réponse. Felix avait vomi sur ses genoux. La tête lui tournait.

— Votre mère est profondément affectée par vos transpositions, dit le docteur.

Felix s'était inspiré de la réalité.

— Vous l'accusez, au fond, continua le docteur.

Encerclement, douleur. Le parc, les douceurs de l'autre. Il n'y avait pas d'autre alternative.

— Et vous trouvez le temps d'écrire, dit le docteur.

Il piqua une aiguille sur un mot, il lisait en même temps.

— Comment s'appelle votre héros ? Oh ! Ce n'est pas un héros ! Est-ce vous-même, cette pacotille qui tremble devant l'avenir des hommes ? Vous avez oublié une guerre pour générer l'esprit, il n'y a pas de roman si les temps ne l'inspirent pas. En quoi consiste la science médicale de mon temps ? Je vais exercer sur vous une influence définitive.

Le cahier se referma. Il était gonflé d'aiguilles.

— Pourquoi un roman ? dit le docteur. Pourquoi pas un essai ? Pourquoi un masque ? Pourquoi pas un procès ?

Le cahier disparaissait de l'endroit où il le croyait à l'abri de l'influence des autres. Charlotte l'écrivait à la lueur d'une chandelle. Il dictait. Aveu considérable. Le docteur réfléchit.

— Vous devez penser beaucoup à ce que vous allez finalement lui dicter. Vous comptez aussi sur sa docilité.

C'était vrai.

— Quoi d'autre ? Votre mère est aux abois.

L'après-midi, Felix se laissait gagner par le sommeil. L'endormissement était un moment agréable.

— Vous aimeriez mourir de cette façon, je veux dire : agréablement fatigué, sans tristesse, sans les autres, ce que vous leur devez d'explications et de devoirs, hein ?

Comment ne pas l'avouer maintenant qu'on est démasqué ? Le cahier s'ouvrait de nouveau.

— Votre mère pleurait, dit le docteur. Votre père était indifférent. Imaginez l'angoisse de votre frère s'il était encore de ce monde. Faut-il que vous vous en preniez de cette manière à votre propre fil d'Ariane ?

Les abeilles se heurtaient au carreau. N'allait-il pas ouvrir la fenêtre ?

— Tout est vrai. Sauf Eño qui ne vous ressemble pas. Vous pensez ressembler à Eño ?

Cet être transparent qui se confesse à une innocente ? Charlotte portait de charmantes bottines. Il les voyait sur le marchepied. Le profil était ensoleillé à cette heure du matin, vision furtive, le cocher fouettait des chevaux étrangement lents. Il s'attendait à ce qu'elle laissât tomber un mouchoir par la fenêtre. Cela lui était déjà arrivé.

— C'est elle ?

L'écriture était parfaitement lisible. Il eût plutôt tracé l'impossibilité de lire, par un goût immodéré du mystère. Ou usé d'une autre langue, mais il n'en connaissait pas d'autre.

— Vous l'avez comme... déflorée !

Qu'allait-il lui arriver ? Rien si le secret était gardé, c'est-à-dire détruit. On ne lui en parlerait même pas.

— J'ai tenu à vous voir avant de laisser le champ libre à votre mère, dit le docteur comme s'il n'attendait plus rien de cette conversation entre Carabin et Carabas.

Le parc, pour commencer. Il sortait du bain. L'air lui parut doux. Les autres arriveraient à leur tour. Autre douceur.

— En attendant votre mère. Je ne vous promets rien.

— Qui a trouvé le cahier ? demanda Felix.

Le docteur attendait d'autres mots pour commencer.

— Qui, ce personnage ?

— Vous ne le saurez pas.

— Retournez dans le parc. Notre conversation s'est achevée hier, je vous l'ai dit.

Quelqu'un de très doux poussait la chaise. Il lui parlait. On était sous les arbres. Ils ne s'en prendront pas à Charlotte. Elle me sauve. Il renversa la tête pour voir le visage du pousseur de chaise.

— C'est vous ?

Qui était-ce ? Il la reconnaissait. Elle lui dit qu'il avait exagéré.

— Vous auriez pu la compromettre.

Oui mais, pourquoi justement ne la compromettait-il pas ? Parce qu'il avait dit la vérité. Elle savait qu'il avait raison, mais elle ne l'approuvait pas. Elle poussait la chaise en ânonnant.

— Où allons-nous ?

Qui était-elle ? Il la connaissait sans la reconnaître. Elle savait elle aussi. Le cahier était resté sur le bureau. On avait ouvert la fenêtre et les abeilles entraient et sortaient.

— Vous n'aimez pas l'odeur de la glycine ? Vous avez peur des abeilles ? Vous pensez à elle ?

Il voguait sur une chaise. Le fleuve était un chemin de terre. Une vache passa. La clôture n'en finissait pas. Il n'arriverait rien à Charlotte.

— Mais vous, dit-elle, qui vous sauvera ?

Il y pensait depuis des jours. Moi. Mon avenir. Il finirait bien par la revoir. Elle lui rendait visite le jeudi. Quelquefois le dimanche, mais juste le temps de l'office.

— J'imagine que vous ne voulez pas la voir, dit-elle.

Il ricana. Il ricanait maintenant quand les choses allaient mal.

— Vous savez combien de temps dure la traversée de l'Atlantique ?

Pourquoi lui posait-elle cette question ?

— Dans trois mois et demi, votre oncle sera là. Vous ne le saviez pas ?

Elle le lui apprenait. Ensuite elle monta sur le talus pour aller décrocher des prunes. Il avait froid. C'était parce qu'il avait faim. Il vomissait à peu près tout ce qu'on lui donnait. Vomirait-il les prunes ? Il promit de ne pas les vomir. Elle redescendit. Plus loin, on trouverait des pommes vertes. Elle chercha les glandes sous son menton. L'acidité les rendait dures et tremblantes. Pour l'heure, les prunes édulcoraient son esprit. Il la remercia. Elle donna un coup de pied sur une pierre qui bloquait la roue de devant. La pierre s'enfonça mollement dans l'herbe.

— Mon oncle ? dit-il.

Il se souvenait d'un noiraud de son espèce, vif et qui fumait le cigare en fronçant les sourcils.

— Qu'attend-elle de lui ?

On arriva aux pommiers. Des moutons broutaient. Le chien était assis sur un rocher. On voyait la tête enturbannée du berger et la houlette accrochée dans le ciel. Que savait-elle elle-même ?

— Vous auriez pu la perdre, insistait-elle.

Elle découpait la chair de la pomme. Ensuite elle grimaça et il renonça à faire l'expérience de l'acidité. Il se décourageait facilement. Qui avait trouvé le cahier ? Il avait bricolé le lambris.

— Assez savamment, reconnaissait-elle.

Il n'aurait pas aimé être trahi par elle.

— Par moi ?

Elle jeta le trognon au milieu des moutons. Le chien avait dressé ses oreilles. La houlette demeurait immobile, accrocheuse. Trois mois et demi. Revenait-il à Charlotte ? Tout dépendait de lui.

— Je serai l'autre en attendant, dit-elle.

Le docteur les surveillait avec une longue-vue, du moins Felix le croyait-il et elle se moquait de son imagination. Il voyait le reflet de la lentille sur la façade. Charlotte n'avait pas voulu se prononcer. Elle aimait le personnage de Jean. Il s'insurgea.

— Mais alors, dit-elle, si ce n'est pas un personnage, qui est-ce ?

Peut-être était-elle consciente de jouer avec le feu en compagnie d'un incendiaire. L'écrit flambait. Les aiguilles le fixaient ou tentaient d'en repérer les paraboles. Le cahier avait considérablement gonflé. Comment savait-il (le docteur) que Charlotte était l'auteure de la calligraphie ? La chaise s'arrêta.

— Pourquoi le lui avez-vous confessé ? dit-elle (l'autre).

Il cherchait. Il n'aurait pas trouvé. Maintenant il revoyait Charlotte en pensant à chaque fois à son application d'écolière. Elle avait perdu son innocence. Les bottines devenaient obscènes. Le profil au petit nez mutin, la bouche d'où était sorti un fouette-cocher tonitruant, le mouchoir agité à la fenêtre et ne s'envolant pas comme il l'espérait. Il transportait le cahier dans sa serviette. Ensuite il attendait doña Agnes jusqu'à neuf heures et si elle ne venait pas, il s'occupait d'autre chose. Felix pouvait-il imaginer cette vie de patachon ? Que de plaisir gâché par l'abondance ! Il regardait les autres par la fenêtre. Il connaissait leurs maux. Felix guinchait avec une gardienne autour d'une chaise. Il ne pisserait plus son coussin si on le laissait tranquille. On jalousait ses valses.

— Laissons-nous entraîner.

La gardienne pinçait gracieusement sa robe. Le docteur se mit à rire ostensiblement. Qu'est-ce qu'il inculquait ? Et qui était définitivement perdu ? Les soins étaient une routine. Il mesurait toujours la part de simulation. Il savait se servir de cette zone de l'être, trouvait toujours le moyen de l'atteindre, les mots avaient leur importance, mais pour trahir, et finalement il enfermait, il cloîtrait comme il disait et il appliquait la douleur avec une précision imitée de l'expérience. Doña Agnes le méprisait. Elle méprisait son corps de boiteux, sa lenteur, ses saccades, son odeur de malpropre, son mauvais goût dans toutes les matières en partage, le tremblement incessant de sa voix quand il finissait une phrase où, généralement, il venait de prouver quelque chose. Il ne lui permit pas d'emporter le cahier. Il savait trop bien à quoi elle le destinait. Il voulait la faire chanter. Il lui fit un résumé du contenu anecdotique du texte. Son commentaire soulignait les incohérences, mais surtout l'absence inquiétante des conclusions qu'on attendait au bout de chacune de ces espèces de démonstration que constituait chaque chapitre. L'ouvrage était même terminé. Felix avait entouré le mot fin d'un double trait et daté la dernière page en mentionnant le lieu. Le titre devait à la littérature du temps. Il inventait même le prénom ou s'inspirait d'un autre. C'était son René. Fille, il eût réinventé Corinne. Était-ce un plagiat ? Doña Agnes avait posé la question comme si elle s'en inquiétait. Le docteur observait cette beauté absolue.

— Non, dit-il, l'ouvrage est original.

Et il lui en résuma longuement le contenu. En même temps, il tournait les pages. Elle voyait les épingles, encore peu nombreuses.

— Vous savez, finit-elle par dire, que ce n'est là que le produit d'une imagination malade.

Il referma le cahier.

— Malade de quoi ? dit-il.

Ce corps devait être pour elle un moyen de défense, pensa-t-il en l'imaginant nue et tranquille dans un lit dont il était l'unique propriétaire, lit qui existait d'ailleurs, et dans lequel il couchait seul le plus souvent ou avec un invité si la place manquait.

— Heureusement, dit-il, nous avons mis la main dessus. Un peu par hasard. Vous connaissez Carlota, elle furète et finit par trouver, le lambris n'avait pas été correctement remis à sa place.

Doñas Agnes frémit.

— Disons, dit le docteur, qu'elle a pris le temps de lire, même si elle le nie. Nous tiendrons compte de cette possibilité.

Doña Agnes voulait-elle lire elle-même l'ouvrage qui trahissait son existence ? Elle soupesa le cahier, puis demanda à l'emporter. Il bondit presque sur elle. Il n'était pas de force, mais elle céda. Comment se musclait-elle ? Elle avait seulement empoigné son épaule.

— Elle nous fera chanter, dit-elle.

Le docteur ne le pensait pas. Elle pouvait s'installer dans la bibliothèque. Elle revint chaque matin pendant plusieurs jours. Elle ne voyait pas Felix mais lui savait exactement pourquoi elle venait. Le matin, le docteur reluquait le corps gracile de Charlotte en équilibre sur le marchepied. Doña Agnes interrompait ce plaisir, surgissant du néant, il lui avait donné la clé de la bibliothèque. Il l'accompagnait jusqu'à la porte et lui remettait le cahier.

— Où en êtes-vous ? demandait-il.

Le lui dire, c'était lui permettre de mesurer le désarroi et la colère. Il eût tout donné pour obtenir d'elle cette réponse nécessaire. Elle referma la porte. Il écoutait à travers la porte pendant une minute d'extase puis traversait la largeur du couloir pour entrer dans son bureau dont il laissait la porte ouverte. Elle sortait au bout d'une heure et voulait s'en aller avec des pages arrachées. Il luttait avec elle. Il se sentait perdu. Elle pouvait le vaincre facilement, provoquait peut-être savamment d'autres douleurs puis renonçait inexplicablement, comme si elle se donnait, le laissant même entrer des mains tremblantes sous l'étoffe de son manteau. D'autres épingles servaient à reconstituer le manuscrit qu'elle détériorait un peu chaque matin. Une page ayant disparu, il la soupçonna de l'avoir ingurgitée. Il chercha cependant sous les coussins et la trouva. Elle l'avait déchirée en mille morceaux. Nue et obscène, elle y prenait un bain de soleil sous des palmes. Quelle importance ! se dit-il en la redécouvrant dans cette scène pathétique.

D'autres plans du texte pouvaient la perdre. L'écriture de Felix fixait des choix selon une dialectique qu'un juriste eût appréciée.

— Vous ne pouvez pas avoir lu ces horreurs ! s'était-elle exclamée au bout d'une de ces luttes sur le sofa de la bibliothèque.

Une fois, elle enjamba la fenêtre. Ce fut Carlota qui donna l'alarme. On vit le docteur traverser le mur comme un passe-muraille et fondre sur elle comme l'aigle du casque. Elle se donnait. Une boulette de papier roula sur le gazon. Carlota la ramassa.

— Ne recommencez pas, dit le docteur.

Il avait perdu haleine. Un peu plus loin, il dut expliquer à un pensionnaire d'habitude très raisonnable que la traversée du mur dont il venait d'être le témoin n'était qu'un vulgaire effet d'optique.

Doña Agnes accepta le bras de Carlota. Elle avait perdu ses sandales dans la lutte. Carlota les tenait en l'air tout en marchant.

— Je deviens folle, lui confia doña Agnes.

Carlota l'aida à s'asseoir sur un banc.

— Je ne vous le conseille pas, dit-elle.

Elle la chaussa. Doña Agnes allait jambes nues. On les avait un peu aperçues dans la lutte. Le docteur et le pensionnaire incrédule paraissaient collés au mur que l'un commentait et l'autre examinait sans vérifier les données du commentaire. Felix attendait sous un arbre.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il à Carlota.

Il voyait sa mère pieds nus et tremblante. Carlota lui fit signe de s'en aller. Il obéissait à Carlota pour plusieurs raisons mais surtout parce qu'elle était sa messagère. Elle ouvrait les lettres, mais peu importait. Quelquefois Charlotte se contentait de paroles et Carlota les répétait fidèlement. Par contre elle refusait de transmettre les douces obscénités de Felix. Il les écrivait et elle les lisait en cachette. Elle l'avait peut-être trahi en remettant le cahier au docteur aussitôt après l'avoir découvert. Felix ne voulait pas croire à une trahison. Cette publication forcée avait peut-être du bon, au fond. Charlotte conservait des brouillons mais l'essentiel de la dictée était perdu. Son public s'élargissait. Et l'épanchement n'en était qu'à son début. Charlotte avait griffé le visage de Carlota. Pendant une semaine, il n'y eut plus de message. Le docteur examina les griffures. Il exigeait que Carlota dénonçât le coupable de cette violence inadmissible. Il connaissait le bon cœur de sa subordonnée. Il avait même pensé à une femme trompée, mais comment imaginer Carlota dans le lit d'un homme marié ? Et puis, où donc la scène aurait-elle eu lieu ? Il n'y avait pas de place dans la vie de Carlota. Quand il alla voir, à la demande du juge d'instruction, son cadavre à la morgue, il restait encore des traces de griffures sur le visage exsangue. Une fine lame avait traversé le cœur, en pénétrant dans le dos, et provoqué une lente hémorragie qui s'était conclue par une mort aussi réelle que possible. Le mot frappa le juge d'instruction, mais de la part d'un médecin des fous, il fallait s'attendre à des bizarreries chargées sans doute de ne pas éclairer les audaces de sa pensée. Il y a un lien si étroit entre le droit et la folie, si ténu. Le docteur quitta la morgue sans expliquer la réalité à laquelle il s'était référé.

De retour à l'hôpital, il admit que Carlota avait simplement disparu. Il convoqua Felix pour lui remettre le cahier. Felix se plaignit de l'état auquel les investigations du docteur avaient réduit l'élégance originelle du cahier. Le docteur s'excusa vaguement. Il n'appréciait pas la littérature à sa juste valeur, avoua-t-il.

— C'est vrai, reconnut Felix en compulsant les froissements, les déchirures, les assemblages approximatifs.

Le lendemain matin, doña Agnes arriva à l'heure comme d'habitude. Elle croisa Charlotte sur le trottoir. Le docteur embroussaillait une sapinette derrière la grille. Il la suivit jusqu'à la porte de la bibliothèque où il lui parla de la mort de Carlota. Doña Agnes haussa les épaules. Elle attendait qu'il lui remît le cahier. Dans sa chambre, Felix traça le plan d'un nouveau chapitre.

 

DIMANCHE

 

Le premier août tombait un dimanche. L'oncle avait oublié la lettre dominicale. De toute façon, il n'avait jamais bien compris le fonctionnement des deux tableaux qui figuraient au début de son agenda. Les années bissextiles le confondaient. Ces notations pouvaient paraître sommaires. Elles étaient indéchiffrables. Mais il avait craint d'oublier le nom du capitaine de la polacre qui devait emmener Felix, et il l'avait écrit en toutes lettres sous le mot dimanche qui précédait le 1. Par contre, le texte qui accompagnait ce nom de personne était parfaitement hermétique. Il s'agissait d'initiales. La ponctuation se réduisait à des tirets. Il avait toutefois encadré le tout d'un trait fin pour en souligner l'importance. En dehors de ce cadre, ce qui figurait sur la page de ce dimanche concernait ses repas, les cigares, deux ou trois alcools et quelques extras dont un flacon de parfum qu'il destinait à la comtesse Giselle de Vermort, avec laquelle il venait de passer la fin de la nuit dans un lit qu'elle avait abandonné avant l'aurore.

Le comte était furieux. L'oncle avait reçu le soufflet devant une assistance que le différend amusait. Le duel n'aurait pas lieu. L'oncle comptait se défiler. Le comte laverait son honneur dans d'autres eaux. Quant à Giselle, elle avait toute la vie devant elle.

— Vous ne vous battrez pas, lui avait-elle dit dans le lit.

Elle se chargeait de convaincre le comte. L'oncle lui ouvrit la porte quand elle quitta l'hôtel aux premières heures de ce jour dont il se souvient que c'était un dimanche et le premier jour du mois. Il ne savait rien encore de l'affaire de la polacre. Agnes avait rejeté la solution qu'il proposait. L'avocat donnait raison à Agnes. L'oncle accepta donc l'idée de la polacre qui embarquerait le jeune Felix pour une destination qui restait à décider. Cet éloignement contentait tout le monde. Felix y trouverait peut-être de quoi satisfaire son appétit d'aventure. En attendant, il n'avait pas le choix. D'ailleurs on ne le mettait pas au courant. On l'enlevait sans lui demander son avis. Le capitaine avait promis deux hommes de main auxquels Felix n'opposerait pas longtemps la résistance que l'oncle pensait avoir justement mesurée.

Deux gaillards aux mains calleuses et habitués aux coups durs. L'oncle les contempla. Ils allaient torse nu, la chemise était nouée autour de leur taille et ils fumaient des pipes de bruyère. Ils avaient avalé le verre de gnôle en regardant le plafond. La scène se passait dans la chambre que le capitaine occupait dans une auberge où logeaient les marins de passage. La chambre lui appartenait, ainsi que les meubles. Il possédait une maison sur l'autre rivage et plusieurs femmes qui y régnaient, selon ce qu'il disait. Il était assis dans un fauteuil de rotin qui craquait. Il ne s'était pas levé quand l'oncle était entré. Il avait répondu aussitôt aux coups frappés sur la porte. L'oncle s'était présenté avant même d'observer celui qui l'attendait depuis la veille. La pièce était enfumée malgré la fenêtre ouverte. L'oncle s'assit sur le bord d'un lit couvert d'un édredon sur lequel il n'eût pas aimé dormir.

L'édredon se rapprocha de lui. Il sembla le caresser, comme s'il craignait une agression ou seulement de la curiosité. Le capitaine se leva pour déplacer l'animal sur les coussins qui semblèrent ne pas accepter cette compagnie. Quelques coups de poing dans la masse de plumes configurèrent un ensemble quelque peu informe mais stable. La conversation pouvait s'engager.

Le capitaine avait tout prévu. L'oncle devenait un de ses sbires. Il trahirait Felix. Deux hommes de main se chargeraient de le réduire. Ensuite l'oncle regagnerait ses pénates, soucieux seulement d'échapper au duel dont le jour serait fixé le lendemain lundi, sans doute après l'audience au cours de laquelle le magistrat se verrait forcé de reconnaître la disparition de Felix, et de reporter l'instance à une date qui dépendrait d'une enquête policière si c'était son idée. Agnes donnerait le ton. Elle avait convaincu son entourage, elle tromperait l'assiduité de l'environnement.

L'oncle coucherait encore une fois avec Giselle et il s'en irait sans se battre en duel et sans revoir la belle Béatrice dont le souvenir s'estompait. Il n'avait même plus cherché à la revoir. Il avait rangé la lettre dans le fond d'une valise. Giselle l'étourdissait. De plus, elle l'assurait que Cecilia était bel et bien la sœur du comte. L'autre Cecilia, celle qu'il avait rencontrée sur le bateau, était un imposteur. Elle n'admettait pas les coïncidences. Béatrice, voulait-il insister, mais elle ne l'écoutait plus. Ils avaient parlé cette nuit dans le lit. Il l'avait appelée Béatrice et elle l'avait mordu dans le cou. Il l'eût appelée Cecilia, Charlotte, qui sait ? Agnes ? Il s'était endormi trop vite.

Elle était à sa toilette quand il se réveilla, assise toute nue sur le tabouret devant le miroir, surprise ou non en flagrant délit d'autoadmiration. Elle s'était recoiffée avant même de s'habiller. Elle attendait l'eau chaude. Des pas feutrés s'annonceraient bientôt dans le couloir. Elle avait choppé au vol une domestique qui poursuivait un chat et elle lui avait demandé de lui apporter de l'eau chaude. Ensuite elle avait jeté la chemise dans les rideaux et elle s'était coiffée devant le miroir. La surprenait-il ?

On gratta à la porte qui s'entrouvrit. Le broc glissa sur le plancher jusqu'au bord du tapis puis la porte se referma. L'oncle s'assit dans le lit. L'eau ruissela dans une bassine, il vit la main prendre le morceau de savon, elle se mit à chantonner. Cette vision le poursuivit toute la journée du dimanche. Il était prévu qu'il couchât encore avec elle dans la semaine. Ce soir, c'était impossible. Le comte était hystérique et menaçait de s'amputer pour compliquer les conditions du duel qui en finirait avec l'oncle. Le soufflet avait d'ailleurs provoqué un saignement de la gencive. Le goût du sang avait désorienté l'esprit de l'oncle qui désirait en même temps être ailleurs. Elle l'avait cependant trouvé digne et même intransigeant. La morsure dans le cou était cachée par une cravate. Le capitaine eût apprécié ce témoignage.

Après avoir réduit l'édredon à l'état d'édredon et forcé les coussins au rôle de complément, il leva le rideau sur une scène atrocement déserte. L'oncle crut qu'on attendait maintenant de lui qu'il proposât un décor. Il se mit à réfléchir, brouillant des surfaces où se reflétaient les ombres de son désespoir. Le capitaine voulait d'abord faire entrer les personnages. Il sonna et deux marins entrèrent.

L'oncle regarda le pompon de la sonnerie pendant que les deux gaillards le dévisageaient. Il y avait là assez de muscles et aussi peu de scrupules que possible pour empiéter sur la liberté des autres avec l'assurance de ne pas finalement perdre la sienne. Les deux hommes se tenaient debout devant la fenêtre qui était ouverte. Leurs dos nus devaient resplendir dans le soleil encore matinal qui se répandait lentement sur les quais. L'oncle y avait perdu un peu de temps avant de pénétrer dans l'auberge. Il avait rencontré des oiseaux aux becs ensanglantés, qui s'acharnaient à la surface de l'eau sous les charpentes des quais. La lanterne de l'auberge brûlait encore. Un chat se laissa caresser. Un fiacre emportait lentement le corps de Giselle.

Elle avait enfermé son âme dans une lettre qu'il ne lirait que ce soir. L'avait-elle cru quand il lui avait fait cette promesse ? Il sortait de l'hôtel. Un passant lui indiqua le chemin des installations portuaires. Le chat était assis sur une borne. Les oiseaux picoraient sous lui. L'oncle le caressa. La lanterne de l'auberge répandait une lumière jaune sur la chaussée. Des embruns salaient les lèvres. Le capitaine était pointilleux relativement aux questions d'heure. Par contre, son aventure des femmes n'était pas bornée par des rendez-vous. L'auberge lui avait appartenu. Il avait conservé la chambre et, disait-il en riant, le droit d'aller jeter un œil aux fourneaux, le vendredi, on cuisait le pain. Il fournissait le froment. L'oncle avait-il jamais cultivé la terre de ses propres mains ? Au mur, des trophées de chasse attiraient les mouches. Une carcasse de tortue témoignait du franchissement de la Terre de Feu. Il s'était senti seul dans cette île. Il avait ramené une tortue. Il avait trouvé sa première femme dans une autre île, mais ce n'était pas celle qu'il aimait. L'oncle avait-il jamais aimé une femme ? Il y avait un vieux journal de bord sous la lampe de chevet. Il relisait ces notations crispées. Chaque ligne en valait cent. L'oncle avait-il jamais écrit un livre ? Il compta cinq gouttes pour la tabatière puis remplit les deux verres. Il buvait à l'amour, à l'aventure et à l'imagination.

L'oncle trinqua. La gnôle était épouvantable. L'oncle préférait des saveurs sucrées. Avait-il jamais perdu le nord ? En amour ? En voyage ? En soi ? Ce matin, en sortant de l'hôtel, une fois Giselle emportée par le fiacre, l'oncle s'était senti mélancolique. Il avait vécu plusieurs crises et les avait toutes surmontées. Il y pensa sans s'arrêter de marcher. Le corps de Giselle était lisse, musclé, il manquait de grâce, résistait, cherchait, elle s'abandonnait à ce corps et non pas à l'autre, l'oncle avait ressenti les premiers signes d'une mélancolie qui ne s'était plus signalée depuis des années. Il pensa à cette autre femme. Faute capitale. Des oiseaux se chamaillaient sur une statue. Il les effraya. L'envol conchia la façade d'une fontaine crachoteuse d'un filet d'eau verte.

Felix était son fils. C'était du moins ce que supposait le capitaine réduit au silence par le propre silence de celui qu'il appelait don Guillermo, lequel ne répondait pas à des questions joyeusement philosophiques. Les questions d'amour, de voyage et de l'homme qu'on était autant dans le lit des femmes que dans celui de l'océan ou de la mer, n'avaient pas pour lui l'importance de la conversation nécessaire au temps qui passe. Le capitaine comprenait cette morgue. C'est celle des grands et des moins grands. Maintenant il envoyait son fils au diable.

Le capitaine commandait la besogne. Il exhiba deux athlètes de l'arraché. L'oncle les trouva beaux, envers de sa personnalité. Le capitaine les pressa de s'envoyer un verre de gnôle. Ils avaient commencé à parler de la pluie et du beau temps. Le problème, c'était d'arriver à parler des femmes pour en dire tout le bien qu'on en tirait, passant sous silence les maux et autres conséquences. L'oncle n'écoutait pas. Il eût aimé être enlevé par deux gaillards de cette espèce. La scène était jouée dans une nudité classique, il avait l'air d'un enfant, ouvrant toute grande cette bouche qui n'avait jamais crié, même dans son adolescence. Les mains le forgeaient. Sous leurs pieds peut-être enfilés dans les sandales du coureur de fond, le feu couvait, cracheur d'un autre corps. Le capitaine l'éveilla.

Il lui demandait si l'affaire était bien conçue. L'oncle acquiesça. Les deux hommes se frottaient les mains. Ils allumèrent leurs pipes. Le capitaine renouvela sa question parce que l'oncle se contentait d'approuver. Pourquoi perdre Felix une seconde fois ? Les deux gaillards ne le ménageraient pas s'il résistait. L'oncle décrivait une chiffe. Ils en viendraient à bout sans difficulté. Felix ne savait pas se battre. Doña Agnes fournissait l'argent de la drogue nécessaire au maintien de Felix dans un état de dépendance. L'oncle se méfiait. L'argent ne paierait pas la drogue. Le capitaine avait d'autres projets. Felix ne ferait même pas un bon galérien. Mais on ne tuerait pas la poule aux œufs d'or. L'oncle ne voulait pas penser à ce qui arriverait forcément. Même Agnes se ferait à l'idée de n'être plus maîtresse du destin de Felix. Le jour où elle cesserait de payer, Felix serait jeté en eau profonde.

L'oncle se félicita de n'avoir pas agi seul comme il en avait eu l'idée pas plus tard qu'hier samedi, dans le parc où le corps léger d'une femme cherchait dans l'herbe les grillons d'un enfant qui était peut-être le sien. Felix ne perdrait pas la mémoire de Jean (poète en phase) dont il paierait durement le meurtre. Agnes signait une œuvre d'art. L'oncle n'avait jamais cru à la culpabilité de l'enfant Felix pousseur dans l'eau trouble d'un bassin d'irrigation du corps finissant du frère qui avouait sa propre culpabilité pour justifier tous ses crimes futurs. Felix avait débarrassé le monde d'un monstre, ce qui faisait de lui un autre monstre. Bien sûr, celui qui passait pour son père n'était pas son père et celui qui croyait être son père ne l'était pas non plus. Savait-il que l'oncle était son père ? Jean avait tué un amant, puis un autre. Sa poésie chantait la terre et la nation, elle glorifiait les créateurs et mentait aux assassins. Le poète s'était noyé non pas par accident mais parce qu'on le tuait. Son propre frère, auteur de nouvelles prometteuses (il avait un roman en projet dont les scénarios ont été conservés), disparaissait quelques années plus tard dans des circonstances mystérieuses.

Une enquête eût révélé le passage d'un capitaine de polacre. Il n'y aurait pas d'enquête. Le capitaine en avait l'assurance. Il avait cependant soigneusement étudié les parallélismes de l'histoire en question. Un exemplaire du Chant de la Patrie figurait dans sa bibliothèque. Il lisait facilement la poésie. Les nouvelles de Felix avaient-elles été publiées ? L'oncle n'en savait rien. Lui-même écrivait des relations de voyage. On en lisait des extraits dans des revues spécialisées. Il dénombrait des arbres, calculait des investissements, projetait des machineries, organisait la main-d'œuvre, recherchait des marchés. Admiration du capitaine qui vivait confortablement de ses navettes.

L'oncle rêvassait encore, en proie à un implacable sentiment de désastre. La gloire de Jean était inévitable maintenant. Felix figurerait en note, sous l'influence d'une prosodie inimitable. Agnes triompherait dans les biographies. L'oncle ne serait même pas cité. Il n'était pas le père Jean, sinon il n'eût pas accepté l'anéantissement de Felix, pensa judicieusement le capitaine. Il continuait son journal de bord à l'aventure d'une famille où le père était le moindre des êtres. Ni Jean ni Felix n'avaient engendré. Leur père civil avait une fille en Amérique. On disait que c'était une noire. L'oncle connaissait-il cette filière du sang ? Adopterait-il l'enfant de Charlotte si elle en attendait un ? Que savait Agnes de cette attente ?

Le comte avait choisi le pistolet. L'oncle mourait nu dans la rosée d'un petit matin, l'herbe se mélangeait à sa propre substance pendant qu'un des témoins déclarait d'une voix grave que l'honneur de Madame la Comtesse était lavé jusqu'au sang, bien au-delà des os qui se liquéfiaient à la surface d'un humus percé de grillons tonitruants. L'enfant revenait, mort cette fois. Les deux hommes de main, parfaitement nus et solennels, portaient le corps sacrifié à l'honneur d'une femme que l'homme, encore vivant et effrayé par l'idée de duel, avait confondu avec une autre.

L'oncle souffla une bulle dans son verre. Le capitaine larmoyait. Son pif était écarlate. Les hommes avaient disparu. L'oncle demanda de leurs nouvelles. On se réveillait dans l'auberge. Des lits s'agitaient. On gambadait dans les couloirs et dans l'escalier. L'oncle avait rêvé que Giselle était un homme. Son corps d'athlète le méritait. Le capitaine se renfrogna pour chercher le masculin de Giselle. Une de ses femmes ressemblait à un homme, mais ce n'était pas une athlète. L'oncle se pencha à la fenêtre. Les quais se remplissaient. Le cheval envahissait l'air avec le fer des roues, air qui avait perdu la fraîcheur sur laquelle il comptait pour se dégriser. Une odeur de phénol arrivait des quais marchands. Le capitaine raconta comment une goélette de la marine l'avait arraisonné au beau milieu du détroit. Il avait reconnu l'odeur du phénol. C'était un interrogatoire de routine. La goélette avait repris sa route. L'odeur avait persisté pendant des jours. Il attendait un chargement dans un port mal endigué. Les gens étaient soucieux. Enfant, il avait failli mourir avec les autres, puis on l'avait cru fou parce qu'il prétendait avoir rencontré le Maître de la Mort, ses transes étaient réputées, on le consultait encore si les choses tournaient mal pour tout le monde, sinon il refusait de jouer avec leurs maladies et il les laissait mourir en pensant à sa propre mort, le maître, aperçu en ombre chinoise sur l'écran qui sépare la vie de la mort, lui avait destiné une mort atroce, en peu de mots, et il était revenu à la vie, au grand étonnement de son entourage qui venait d'acheter le linceul. Il se méfiait des armes et des pestilences, raison pour laquelle il n'agissait jamais directement dans les coups durs et n'approchait plus les malades qu'on recommandait à sa science du retour à la vie. C'était un homme raccourci en pleine jeunesse, presque un nain, fortement charpenté, il avait la force de maîtriser un homme plus grand que lui, ou il l'abattait à distance ou dans le dos, ce qu'il appelait son intelligence. Il était chauve et toujours un peu brûlé par le soleil, une verrue surmontait sa lèvre sous le nez, la moustache n'en dissimulait pas la noire excroissance, les poils tombaient sur une bouche grasse et toujours entrouverte où la langue léchait les dents entre les mots. Ses mains étaient étrangement réduites aux dimensions de menottes dont il agitait sans cesse les doigts boudinés et poilus, tambourinant son genou et son maxillaire, ou le dessus de la table. Il crachait dans un pot et se mouchait dans un mouchoir. Item des excrétions qu'il enterrait ou qu'il jetait à la mer. La fumée du tabac le purifiait, l'alcool achevait l'œuvre des éjaculations, il mangeait comme quatre, rarement en compagnie. L'argent l'avait pourri mais c'était une peau. Il ne donnait rien et prenait tout. Il possédait une femme absolument belle et deux autres qui l'avaient été. L'oncle avait déjà entendu parler de celle qui ressemblait un homme, l'autre avait l'âge d'une grand-mère et fumait du haschisch au lieu de le manger. Ses enfants le respectaient. Deux de ses fils étaient soldats mais ils n'avaient jamais combattu. Il avait vendu une fille à un voyageur qui connaissait la Chine et Cipango. Des enfants étaient morts malgré ses soins. Leurs fantômes le hantaient, surtout en mer. Il n'avait plus revu le Maître de la Mort. Quelquefois il lui semblait entendre sa voix de stentor mais il n'en comprenait pas le contenu et il se morfondait dans l'attente d'une nouvelle apparition. D'autres hallucinations sonores le tourmentaient mais ses personnages n'appartenaient pas à ce monde, il soupçonnait des possibilités de transparences et faisait tourner les tables avec un admirateur du romantisme naissant. Les anachronismes étaient nécessaires à ses efforts de mémoire. Il lisait la langue des autres avec une facilité déconcertante. Il n'était pas revenu de la frontière les mains vides. La mort atroce qui l'attendait tuerait un homme non pas cultivé mais intumescent. Il se répandrait peut-être. Sang, purulences, entrailles, ses visions harcelaient un esprit conçu pour la tranquillité et l'indifférence. Un chinois avait examiné son oreille mais il ne lui avait rien révélé. Il avait confié son orteil à un praticien de la forêt. En vain. Même le médecin, fidèle à Hippocrate et à Avicenne, admirateur de Paré et dérouté par Pinel, n'avait rien trouvé pour le guérir de la fatalité. Le Maître de la Mort avait confié sa triste besogne à des succubes qu'il recevait sur la langue quand il embrassait les femmes. Il craignait les érections provoquées par le spectacle de la jeunesse et se confiait à des femmes peu susceptibles de comprendre sa complexité d'enfant puni pour une faute évidemment commise et dont il entretenait la conscience mijotante. Il y avait donc un personnage au fond de cette enfance. Un nom qu'il ne prononçait jamais de peur d'entrouvrir les lèvres du néant.

L'oncle glissa sur l'édredon. Une stupeur l'étirait comme un fil. La fumée s'anthropomorphait. Le plafond dissolvait des scènes amoureuses ou guerrières, ou bien de dignes tragédiens se mélangeaient, silencieux et complexes, temps, lieu, action, il n'avait manqué que l'écriture à ces poètes du renouveau, ou ils avaient cherché à tuer l'écrivain, qu'en pensait le capitaine maintenant que la gnôle lui sortait par le nez ? Lui aussi, l'oncle, avait eu une maladie d'enfance, si l'adolescence en est le dernier segment avant de quitter la géométrie pour l'engagement. Pourquoi le capitaine se confiait-il à lui ? Comment imaginait-il que cela pouvait arriver ? S'était-il laissé prendre au piège de ses propres mots ?

Il arriva devant la vitrine de la parfumerie l'esprit plein de ce personnage bouffi et trop cohérent pour être véritable. Il avait avalé la moitié d'un café dans un troquet, l'autre moitié formait une tache discrète sur la manche de sa redingote. La chaleur s'installait. Il ne trouverait aucune fraîcheur. Son estomac tenait bon et continuait de filtrer fidèlement les substances qu'il venait d'absorber. Un des gaillards l'avait embrassé sur la bouche. L'autre s'était tenu à l'écart. Puis ils avaient disparu. Il s'était retrouvé seul en compagnie du capitaine dont il reconnaissait l'amusant toupet. Qu'est-ce qu'on retient du discours des autres ? Les peurs, les enthousiasmes, les plaisirs. La parfumerie était chic, c'était du moins ce qu'elle annonçait. Il entra. Une vieille et jolie femme lui prit la main pour lui montrer une vitrine où rutilaient les mauves d'un flacon. Tout autour, d'autres flacons applaudissaient. Une fleur artificielle s'ouvrait et se fermait avec une lenteur de poulpe. À travers la vitrine, il vit des femmes penchées sur le poignet d'une autre femme qui parlait.

— Si vous êtes difficile, dit la vieille femme, elle vous renseignera mieux que moi.

Son râtelier claqua et elle pinça les lèvres dans un sourire de circonstance. Il montrait ostensiblement la tache de café sur sa manche, mais le moment était-il venu d'en expliquer l'épiphanie ? La dame en question était d'une beauté raisonnablement provocante. La vieille dame le poussa vers la dame. Il regarda le poignet que les autres reniflaient. L'homme les dérouta. Elles avaient l'âge de surveiller l'enfance au profit de l'âge adulte. L'oncle les salua. Il s'inclinait facilement. La dame eut un spasme labial. La vieille dame montrait le flacon mauve à l'envers de la vitrine.

— Bien, dit la dame.

Les deux clientes se redressèrent. L'homme offrait-il un parfum ou cherchait-il à étonner ? La dame lui tendit son poignet. Il respira mille parfums et s'en plaignit.

— Venez, dit-elle.

Il la suivit. Il titubait encore un peu.

— Guillermo ! supplia-t-elle quand elle eut refermé la porte qu'elle venait d'ouvrir.

Il la décoiffa. Il l'avait gentiment violée dans leur jeunesse. Depuis, elle se donnait. Ils montèrent encore un escalier, l'un derrière l'autre. Ils entrèrent dans un charmant petit salon éclairé par des vitraux mandarine et vert pomme. L'odeur était celle des lys dont les effarants pistils goûtaient sur la dentelle d'un napperon. Elle se posa sur le bord d'une chaise. Il jeta un œil poussif sur le décor. Le rideau se levait sur un bureau où elle s'appliquait tous les soirs à une comptabilité exemplaire. Souvent, les écrivains écrivent le matin, les commerçants comptent le soir venu. L'ouvrier n'a pas d'heure, dit-on, mais a-t-il de l'esprit ? On ne s'embourgeoise pas si facilement. Il reconnut le portrait en pied, quoique plus petit que nature, du créateur de l'entreprise, qui avait eu un prince pour amant et une princesse pour complice. Il l'embrassa encore. Il reconnut qu'il avait bu. Il avait rencontré une femme aussi. Enfin, plusieurs. La comtesse avait sa préférence. Elle le félicita, mais elle lui reprocha la perspective du duel. Ses confidences s'arrêtaient là. Elle avait changé. Il ne la verrait pas nue. Il la devinerait cette fois, à condition de ne rien trouver qui eût quelque rapport avec la réalité qui venait tout juste de la changer. Elle était encore en crise. Il avait le pouvoir d'y mettre fin. Elle ferma négligemment les petits volets et tira le rideau. Il se déshabilla dans la pénombre, écoutant les froissements sans doute calculés auxquels elle le soumettait avant de se livrer à ce qu'elle savait de lui. Il la reçut brûlante et humide, un peu flasque à l'endroit des hanches et sous les bras, il reconnut le cou, les épaules, les mains qui n'avaient pas changé. Il craignit un moment une diminution de son propre pouvoir.

Giselle l'avait épuisé cette nuit et le capitaine l'avait plutôt éreinté, au point qu'il ne se souvenait absolument pas de ce que le gaillard avait obtenu de lui, peut-être rien s'il avait seulement eu une hallucination, ce qui était le plus probable. Elle souffla dans le boyau et s'agenouilla pour l'enfiler. Elle parlait au petit personnage, lui recommandant non pas la tranquillité, mais la patience.

— Toi aussi tu as changé, dit-elle, et il la pénétra.

Il avait toujours été gentil avec elle. Il ne savait pas très bien ce qu'elle entendait par cette gentillesse. Ils l'avaient forcé à quinze ans, dans la nature. Puis il avait été malade et elle était revenue pendant les vacances. Elle participait aux petits soins, sinon on l'éloignait. Il n'aimait pas se souvenir de cette époque. Le capitaine avait bien failli lui arracher cette confidence. Un aveu la fondait, il résistait savamment à ces mots. Elle se rhabilla puis rouvrit les petits volets des vitraux. Il était encore nu. Le boyau avait disparu, belle discrétion. Elle lui proposa un alcool qu'il refusa en grimaçant. Il avait assez bu pour aujourd'hui, assez fumé. Un clocher battait le rappel. Elle était en retard. Un missel blanc, les gants, la mantille, le chapelet, vite ! La vieille dame l'attendait derrière la porte. Elle vit l'homme nu sur le sofa.

— C'est Guillermo, lui dit la dame.

— Guillermo ? roucoula la vieille dame.

Elle poussa la porte pour le saluer, mais il n'était plus sur le sofa. Il s'habilla au milieu des livres de comptes. Elle referma la porte. Il avait changé. On ne pouvait pas encore parler de vieillissement. La dame fit sortir les clientes, ensuite le groupe des quatre femmes se dirigea vers l'église. L'oncle les observait depuis une terrasse. Le ciel était parfaitement bleu. Il voyait le port et même le parc des thermes. Il avait la permission d'ouvrir les flacons. Ensuite il lui parlerait de Giselle. Elle voudrait tout savoir de Béatrice. Cecilia l'intriguerait. Le fantôme d'Agnes s'installerait sur la chaise voisine, comme au temps des petits soins que l'une et l'autre prodiguaient avec la même ferveur patiente. Non, le capitaine n'avait rien soutiré de ce muid. L'oncle était trop habitué aux fausses confidences qui n'ont d'autre but que de vous arracher votre propre vérité. Il pratiquait cette technique de temps en temps. Il en connaissait d'autres. Il était rarement la victime. Il ne lui parlerait pas de Petra. Petra l'avait subjugué. Pouvait-il avouer cet agenouillement devant le gigantisme enfin révélé de la femme ?

Les cloches se turent. Il aurait pu entendre le grincement solennel des portes. Un fiacre courait vers une autre aventure. Parut une domestique qui gloussait en rassemblant les draps. Elle avait posé un plateau sur le lit et donné un coup de pied dans un pouf pour l'en rapprocher. Monsieur déjeunait-il avec ces dames ? Elle cuisinait des soles. Elle céderait donc la sienne à Monsieur. Elle en avait choisi trois ce matin de bonne heure. Monsieur ne connaissait-il pas ce quai merveilleux où l'on se chamaille pour payer le moins et gagner le plus ? Elle mangerait les filets de vive qu'elle avait prévus pour demain. Monsieur appréciait-il la sauce verte ? Elle buvait du vin français. À tort. Elle-même préférait puiser un clarete. Le café allait refroidir. Elle inséra entre ses doigts un coin du drap et trottina sous le rideau. Il plia, replia et la laissa tapoter le carré blanc sur son vigoureux avant-bras. Le drap dont il avait usé fut chiffonné dans une corbeille. Un autre drap se déploya dans l'air. Elle bordait avec agilité. Il n'avait répondu à aucune de ses questions. Sans doute restait-il à déjeuner. Il avait du temps à perdre.

Il se rendit sur le parvis de l'église. Les mendiants se préparaient à entrer en scène. La place était déserte. Un jet d'eau sifflotait sous le regard des chats. Il alla voir les poissons rouges. Un gloria retentissait sous la voûte. Les tourterelles formaient une ligne sur la gouttière. Un petit nuage en forme de chapeau traversa le ciel, poussé par un air qui ne descendrait pas avant la fin de l'après-midi. L'oncle bâilla. Il mangerait la sole de la domestique et boirait un peu de vin français, dont il avait l'habitude, il en parlerait si la conversation avait besoin d'être détournée.

— Monsieur peut-il comprendre ?

Elle avait épousseté le corps étrangement musculeux d'un christ d'ivoire et de bronze. Ses yeux étaient percés de deux émeraudes qui lui donnaient un air de sainte-nitouche. Il portait le pagne de travers, révélant un nombril fascinant. Les pieds se croisaient dans un clou comme l'exige la tradition, par contre les mains, occupées à des travaux symboliques ou plus précisément paraboliques, rénovaient le mythe un tant soit peu. Une chandelle avait coulé sur le bois géométrisé à l'extrême. Les poissons rouges picoraient au fond de l'eau. Un chat touchait l'eau du bout de sa patte, la griffait mollement, l'oncle l'effraya. Il avait caressé un chat ce matin. Un chat noir au museau blanc. On ne caresse pas les hommes aussi facilement.

— Monsieur n'a pas bu son café.

Il possédait deux lettres récentes. Celle de Béatrice, que Giselle lui avait remise dans le parc (se souvenait-il du portique bleu sous lequel il avait redouté qu'elle ne fût pas la femme de sa vie ?). L'autre était de Giselle et il avait promis de ne la lire que ce soir. En tout cas il ne l'avait pas lue devant la domestique qui excitait ses sens peut-être sans le vouloir. Une troisième femme, en si peu de temps, ce serait de la folie.

Le chat bondit. Les autres chats n'avaient pas bronché. L'oncle regarda les poissons rouges, cyprins des eaux renouvelées par le jet d'eau qui formait un système avec un siphon dont il découvrit la bouche sous une touffe d'algues qui tourbillonnaient légèrement. Le gloria ne s'achevait pas. Il n'en percevait que les extrêmes, effets qui répondaient à l'acoustique de la place. Les mendiants fredonnaient dignement. L'un d'eux battait la mesure sur le dos de son écuelle. Le chat n'avait pas été loin. L'oncle sortit la lettre de sa poche. Giselle l'abandonnait-elle ? Ou bien lui livrait-elle Béatrice pieds et poings liés comme il la désirait ? La lettre n'était pas cachetée.

— Les femmes préfèrent les rubans. On les collectionne. C'est charmant au fond.

Comme il parlait au chat, un des mendiants lui enseigna que les animaux n'étaient pas doués de la parole unique ni de son entendement. Par contre, s'il s'adressait à des êtres humains, il obtiendrait une réponse à la hauteur de ses espérances. Les mendiants qui n'avaient pas compris cette subtilité ne demandèrent pas d'explication. Tous riaient, affolant les chats qui tournoyaient. Au fond du bassin, les cyprins n'étaient pas affectés par ces changements de couleurs et de perspective. L'oncle les contemplait.

— Exactement comme s'il allait les manger, dit un mendiant, peut-être le même.

Le bâton d'un garde municipal cliqueta sur la grille de la sacristie. Même les chats se tinrent tranquilles. L'oncle se laissa saluer.

— C'est un agnostique, dit un mendiant au garde.

— Et toi, qu'est-ce que tu es ? dit le garde.

Le gloria atteignait son paroxysme.

— Vous n'entrez pas ? demanda le garde.

— Et vous ? répondit l'oncle.

Le garde se raidit.

— Moi, dit-il, je surveille la racaille.

L'oncle l'avait un peu mouché. Il s'excusa, ce qui amadoua le cerbère toujours prêt à mordre.

— Vous devriez entrer, dit ce chien.

Il vit la lettre enrubannée dans les mains de l'oncle. Il s'en exhalait des parfums étourdissants. L'oncle ne l'avait pas dénouée. Le garde s'éloigna pour se raconter l'histoire à sa manière. Son bâton cognait le tronc des mûriers. L'oncle remit la lettre dans sa poche. Il mangerait d'abord, en compagnie de cette autre femme. La jolie vieille dame prétendrait pouvoir en témoigner encore quelques années. La sole serait délicieusement cuisinée. Il penserait aux filets de vive du lendemain. Il ne reviendrait pas à cette table avant longtemps. Elle aurait encore changé. Il la chercherait dans cette obscurité de lampe éteinte et de volets fermés. Le gloria s'éteignit. Il faisait bon près du jet d'eau. Je peux penser, se dit-il. Laisser le champ libre aux autres et à leurs choses. Il irait voir la polacre dans l'après-midi. Elle réclamerait une promenade digestive. Il préférerait la sieste mais il céderait au plaisir tranquille de l'accompagner.

— Maman, vous resterez avec Dolorès (la domestique au corps de lionne en cage).

Maman n'y verrait pas d'inconvénient, elle accepterait les coussins d'un fauteuil sous la treille et les vélums. Dormirait-elle ? On parlerait d'elle dans l'escalier, puis dans la rue. Ils passeraient devant la polacre sans s'arrêter. Il verrait le capitaine qui se montrerait discret. Elle adorait les après-midis du mois d'août. On y crevait un peu mais on s'habillait de voiles et de parfums. Il portait strictement la redingote. Maman rêvait sous la treille et les vélums, des abeilles visitaient son verre d'orgeat. Dolorès tricotait. Elle avait suspendu un flacon d'eau claire pour effrayer les mouches. Elle renouvelait tous les quarts d'heure les torchons humides de la cruche. Elle les trempait dans l'eau du puits et les essorait sur la margelle. La vieille dame la regardait tristement puis elle fermait les yeux quand elle revenait pour entortiller la cruche. Son visage redevenait celui d'une rêveuse paisible. Elle n'aimait pas montrer sa tristesse aux domestiques, d'autant que la sienne était entachée d'une sombre jalousie. Mais Dolorès était-elle heureuse comme elle (la vieille dame) le désirait jusqu'au vertige.

— Sans ce bonheur, nous ne signifions plus rien, s'était-elle risquée à affirmer dans une conversation dont elle n'avait pas oublié la géométrie surannée.

— Vous ne dormez plus, dit Dolorès. Il n'est pas bon de fermer les yeux quand on ne dort pas.

La vieille dame grimaça.

— Qu'est-ce que vous en savez ? dit-elle d'une voix cruelle.

Elle avait ouvert les yeux cependant. Comme elle était jalouse ! Comme elle en voulait à la vie d'être encore jolie et d'être vieille malgré sa joliesse ! Elle n'avait jamais été belle, pas de cette beauté qui condamne les hommes à la poésie, elle regrettait de s'être laissé ronger le cœur par une jalousie qui était la seule cause de ses crises de mélancolie.

— Vous voyez, dit Dolorès.

La voix de la vieille dame devint rocailleuse :

— Qu'est-ce que je vois ? dit-elle encore plus cruellement.

Que ferait-elle du corps de Dolorès s'il lui était donné ? Ce n'était pas la question. Don Guillermo ne reviendrait plus. Il se trahissait à chaque parole qu'il prononçait pour répondre aimablement à la douceur de cette jolie et raisonnable dame qui était la fille d'une vieille, jolie et adorable vieille dame qui fermait les yeux malgré elle, malgré ce qu'elle pensait des autres et malgré l'érotisme des femmes dont Dolorès était peut-être la reine. Don Guillermo l'avait en tout cas saluée comme telle.

 

UN JOUR

 

Cayetano était un petit chien de garde. De la race des pervers. Il préférait aller nu pour continuer de ressembler à un chien et son intelligence d'oiseau lui recommandait le port de la chemise réglementaire. Elle tombait largement sur des gros genoux qui avaient l'air infecté. Ils étaient bleus et jaunes, flasques, leur tumescence écœurait facilement, d'autant que les mollets le rapetissaient oui ils étaient la cause infernale de ce rapetissement, il avait un tronc de géant et les bras boudinés d'un nouveau-né. Les pieds noircissaient malgré les bains fréquents. Il bandait rarement, mais quand ça arrivait, il soulevait la chemise, le sifflet se dressait au milieu d'une touffe de poils rouges, à l'abri d'un boudin de gras où s'agitait un nombril protubérant. Il sentait mauvais comme un chien et empestait comme un chien. Il était chauve. Le sang rougissait ses oreilles. Il regardait en coin pour ne pas regarder. Il voyait un monde plat. Les transparences le piégeaient. Il ne connaissait pas d'unité et par conséquent était incapable de mesurer les choses et les autres. Il avait un rapport tranquille à l'animal. Il pouvait caresser un autre chien dans une conversation paisible au milieu d'un carré d'herbe où il souffrait de solitude. C'était sa seule maladie. Au début, on l'avait obligé à ramasser ses propres excréments sur le plancher de sa cellule. Il épongeait tristement l'urine de la nuit. Il vivait dans cet antre, comblé de poils et de douceurs huilées. Sa chemise était changée une fois par semaine, pendant qu'on le douchait. Il laissait sur le dossier d'une chaise la chemise qu'il portait depuis une semaine et quand il sortait de la douche, éternuant comme un oiseau, elle avait été remplacée par une chemise propre soigneusement pliée sur le siège de paille.

Il aimait les changements à condition de pouvoir les peindre. Il travaillait sur des feuilles libres avec une touffe de poils liés par un fil de boyau et une encre contenue dans la vessie d'un oiseau percée d'un trou et bouchée avec un bouton de cire. Il travaillait penché, jamais il n'aurait pu s'attaquer à un plan vertical, encore moins à un plafond comme c'était arrivé au maître de Caprese contre sa volonté et pour le bien de l'humanité. Cayetano n'aboyait pas, sauf si les circonstances le mettaient en présence d'une preuve évidente de l'existence du néant. Il ne voulait pas croire au néant. Il ne croyait pas plus au tout. Il croyait au funambulisme et au saut périlleux. Si les preuves de l'existence du tout lui étaient rapportées, il haussait les épaules. Il était seul au milieu d'un carré d'herbe verte. Si le chien existait, il caressait le chien mais il arrivait le plus souvent qu'il n'existât pas. Cayetano connaissait la douleur. Il en perdait la voix. Les crises, cependant, s'espaçaient. Il devenait chien plutôt que l'homme qu'on lui destinait de par les entrailles de la femme de l'homme auquel il ressemblait. Il aimait ces deux gouttes suspendues à un fil. Le chien s'y reconnaissait. Il reconnaissait le chien. Il nommait le chien. Au-delà du carré d'herbe verte il y avait quatre allées rectilignes où roulaient des chaises. Les amputés, les paralysés, les anémiques ressemblaient à des chiens qui se prendraient pour des hommes. Ils cachaient leurs mains sous le plaid. Il les regardait sans aboyer. Les autres chiens étaient des hommes. Il s'était battu avec eux plus d'une fois. Il avait toujours perdu. Il connaissait cette limite. Enfant, il n'avait franchi qu'une fois l'une des allées pour aller se promener dans le pré. Il avait mordu une femme.

La chemise grandissait à la mesure du tronc. Il apprit à retrousser les manches aussitôt la chemise enfilée. Il la remontait un peu au-dessus du genou. Les genoux enflaient avec les ans. Il regardait de près les brins d'herbe et il les peignait fidèlement. Quel talent ! Ses herbes étaient noires et blanches comme dans la réalité où elles étaient vertes comme peut l'être un mot de l'autre à propos de l'herbe. Il devint adolescent. On lui promit qu'il n'arriverait plus rien à son enfance. Il en avait assez des poils, des érections et des douleurs articulaires. Mais on ne pouvait pas reculer sur le chemin de la vie, il ne comprenait pas pourquoi mais le sentait parfaitement. Mais. Il aimait prononcer ce mot à la place des autres dont il surveillait sournoisement la conversation. À table, il était glouton ou il vomissait sans avoir rien mangé, on avait le choix, c'était lui qui ne choisissait pas. Il était surélevé par un coussin rempli de paille et de crin, un vieux coussin arraché à un lit, il cherchait le lit dans sa mémoire et ne trouvait que l'obscurité de la chambre, soit que les volets eussent été fermés, soit que la nuit les eût ouverts, le coussin l'élevait à la hauteur des autres quand il était assis avec eux autour d'une table, gloutonnant ou vomissant sa bile, selon le cas.

Felix était le plus observateur. Il se laissait caresser quoiqu'il n’admît jamais partager au moins l'existence avec les chiens. Il vomissait discrètement et mangeait avec des manières de Señorito. On ne lui donna pas le vin qu'il réclamait. Il avait son carré d'herbe verte mais il se contentait de s'y allonger pour regarder le ciel. Cayetano traversait l'allée en grognant. Il s'arrêtait au bord de l'herbe que Felix négligeait par bravade. Il lui posait une question. Par exemple quel âge il avait. Felix répondait par une plaisanterie, par exemple qu'il avait l'âge de ses artères ou bien un an de moins que l'année prochaine, ce qui mettait en jeu toutes les leçons d'anatomie et de physique alors que Cayetano était venu chercher un peu de compagnie parce qu'il se sentait seul et que la solitude le détruisait au lieu de lui inspirer des œuvres dignes d'intérêt.

Felix grandissait lui aussi. Il regarda les genoux de Cayetano avec inquiétude et non pas écœuré comme l'étaient les autres quand ils n'avaient plus la force de résister à la curiosité qui les avait d'abord rendus nerveux.

— Es-tu Cayetano ? demanda-t-il.

Il le savait. Cayetano haletait. Felix lui caressait le ventre. Charlotte était Charlotte. Cela, il le savait déjà.

— Ça ne vous fait rien de partager votre carré d'herbe verte avec un chien ? demandait-on à Felix qui n'avait pas conscience d'occuper lui aussi un carré d'herbe verte comme les chiens qui lui en parlaient.

— Non, disait Felix tristement, il n'était pas triste, il voulait l'être pour ne pas blesser Cayetano le chien qui pleurnichait comme l'enfant qu'il n'était plus depuis longtemps.

Il l'emmena même dans le pré. Ce fut, pour Cayetano, autant pour l'enfant qu'il n'était plus depuis longtemps que pour l'homme qui allait devenir le chien qu'il était, un moment d'une rare intensité. Il découvrait le pré à la manière d'un oiseau.

— Tu n'es pas un chien, avait dit Felix en commençant à arpenter le pré.

C'était vrai. Personne n'était chien.

— Le chien, ce n'est même pas moi.

Bien sûr, quand ils quittèrent le pré pour revenir aux jardins, l'effet de surprise s'estompa et Felix lui-même reconnut qu'il avait envie d'aboyer. Ils retournèrent ensemble dans l'un des carrés d'herbe verte, l'un ou l'autre, cela n'a pas d'importance. Cayetano se coucha. Felix était assis, pensif comme peut l'être un homme. Cayetano se rapprocha de l'homme. Il se mit à miauler pour plaisanter. Les lèvres de Felix esquissèrent un sourire. N'avait-il pas pépié lui-même en entrant dans le pré ? Il le reconnaissait et se laissa mordiller le bec.

 

SAMEDI SOIR

 

La lampe tempête du chien Cayetano court comme un feu follet dans les corridors. C'est sa ronde nocturne. Il ne cherche rien. Il promène la lampe comme un être humain promènerait un chien. Le plafond est bleu comme en plein jour. On suit le chien discrètement avec un seau et une pelle dans le cas où il déféquerait sur le dallage. On a oublié la serpillière. On n'a pas de lampe personnelle. On suit la lampe du chien qui montre le chemin à suivre, un chemin de portes et de fenêtres sous un ciel de lambris étoilés. Il grogne, bave, grince des dents, tire sur ses poils en les mordant et surveille la flamme de la lampe tempête dont le verre est brisé. Il est en chemise comme d'habitude, pieds nus, sale et puant, surtout depuis hier, l'oncle de Felix a chamboulé les rituels du vendredi et maintenant il s'en prend à ceux de la semaine.

— Il n'y aura pas de dimanche ! prophétise Cayetano.

— Pourquoi ? lui demande-t-on.

Dieu vient le dimanche, cousu de fil d'or, bague au doigt, Dieu aux joues de vieillard édenté, Dieu des cloches et des processions, Dieu du sacrifice des taureaux, pourquoi manquerait-il à ses devoirs de père parce qu'un américain est l'oncle de Felix ?

— Pourquoi ? s'écrie Cayetano qui aime l'éloquence, mais regardez autour de vous ! On ne voit rien sauf ce qui n'a pas changé.

— Tu vois quelque chose, toi, Cayetano ?

S'il voit quelque chose, il est en crise. On a baigné Cayetano dans l'après-midi du samedi. Évidemment, Felix n'était pas là. Contre toute attente, Cayetano est entré dans le bain glacé sans se faire prier. S'il a pris son bain sans résistance, il est en crise.

— Fouettez-le !

Cayetano sembla ne pas ressentir la douleur. Ni le plaisir. Rien. On l'aspergea d'eau oxygénée, découverte relativement récente, comme celle du chancre qui prospérait sur l'ubac de son pipeau. Il sortit des chaînes comme de l'eau, halluciné.

— Nous sommes samedi, dit le docteur, donc demain c'est dimanche. On serait jeudi, ou vendredi, je ne dis pas, tout le monde peut se tromper, mais samedi !

— Chacun sa cohérence, dit Cayetano.

Il voulait dire logique. Il l'aurait dit s'il avait parlé volontairement la langue des autres, mais il l'empruntait, comme tout ce qu'il ne possédait pas. On vida la baignoire dans la rigole de la salle d'eau. On remit les chaînes dans leur écrin. Demain, c'était dimanche. On verrait lundi.

— Ce sera trop tard, dit Cayetano qui sentait l'eau de Cologne et la plaie encore ouverte.

On ne répond pas à cette nouvelle provocation. On lui donne une autre chemise propre qu'il enfile en se plaignant des rigueurs de la fibre.

— Tais-toi, Cayetano, et cherche ! Cherche l'oiseau Felix !

Rien sur le carré d'herbe verte. L'un ou l'autre, peu importe. Rien dans la chambre, mais ça, il le savait, Felix l'avait prévenu qu'il sortait avec l'oncle venu d'Amérique, il a même pris le temps d'expliquer à Cayetano que cet oncle était celui de Felix et non pas celui de Cayetano comme le croyait Cayetano.

— L'Amérique est à tout le monde, avait dit Cayetano pour plaisanter.

Personne n'avait jamais blessé la patience de Felix. Cayetano dit « blessé » parce que les autres en étaient capables. Il cherchait. La lumière entrait dans le tunnel du couloir.

— Nous n'en sortirons pas, dit un des gardiens.

Cayetano voyait les détails de la scène mais cette fois il ne les décrivait pas. Il s'arrêta devant la porte de Felix. Il hésitait malgré sa certitude de pouvoir ouvrir cette porte sur une chambre vide. Une chambre sans Felix paraissait aussi improbable que Felix sans une chambre pour abriter son existence de corail. Cayetano éleva la lampe pour éclairer son visage, ce qui multiplia les ombres. Il était effrayant. Comment oublierait-on cette vision ? À quel prix si on réussissait à l'oublier ? Il frappa doucement. Pas de réponse.

— Il dort, dit le gardien qui parlait alors que l'autre se taisait parce qu'il n'avait pas l'habitude des rondes de Cayetano, surtout la veille d'un dimanche, on s'est confessé dans l'après-midi, on a fait pénitence, on veut arriver pur sur la table de communion, tirer la langue, sucer le corps panifié, le diluer, saliver ce qu'il faut, le chant de l'orgue dissimule tous ces petits bruits tandis que les nouveaux péchés passent inaperçus pour des raisons si personnelles et si profondes, et si pures enfin, que quoi ? dit le gardien qui parlait alors que l'autre s'était méfié toute la journée de la docilité de Cayetano qui continuait de se comporter étrangement devant la porte fermée.

— Il ne répond pas, avait même dit Cayetano alors qu'il savait qu'il n'y avait personne à l'intérieur de la chambre.

Qui d'autre que Felix ? On ouvrit la porte.

— Qui, je ne sais pas.

On l'ouvrit. La chambre était vide, le lit était vide, le miroir reflétait le vide, la lampe éclaira un vide vide lui-même de sens.

— Je ne comprends pas, dit le gardien qui prenait la parole quand le moment était venu de dire quelque chose à l'autre qui ne trouvait pas les mots pour exprimer son étonnement et sa déroute.

— Ça alors ! fit Cayetano comme s'il croyait ce qu'il voyait alors que jusque-là il avait cru à ce qu'il était sûr de ne pas voir en entrant dans la chambre.

Sans le miroir, la scène eût été unique en son genre. Le lit n'était pas défait. Le rideau était tiré sur une fenêtre ouverte. Le bourdalou était vide. Felix avait emporté la canne dont Cayetano connaissait l'existence, il avait même apprécié la douceur et la précision du mécanisme qui valait celui d'un fusil. Il fallait prévenir le directeur. Dans le couloir, on alluma une lampe sur deux.

— Qui c'est qui s'est suicidé ? demandait un paralytique qui avait lui-même manqué son suicide il y avait des années qu'il portait tristement.

Cayetano éteignit sa lampe-tempête.

— Cayetano avait raison, dit le gardien.

Il haletait.

— La prochaine fois, dit le directeur, vous le croirez !

Mais y aurait-il une prochaine fois ?

— Vous savez quelque chose, Cayetano ? demanda le directeur.

Felix l'avait prévenu, à Cayetano.

— Si tu ne te tais pas, ils s'en prendront à toi. Et s'ils découvrent ma fugue avant l'aurore, je suis cuit.

Cayetano n'avait pas réfléchi. Il se mordit la langue pour la faire saigner.

— Qu'est-ce que je vous disais ? dit le directeur, il sait quelque chose, secouez-le !

Cayetano aboya en vain. Ils le maîtrisèrent facilement. La mâchoire de Cayetano se brisa sous un genou.

— Il a mal aux dents, dit le gardien qui retrouve toujours la parole en présence du directeur.

Cayetano crut devenir fou. Il n'avait jamais été fou. Felix, qui avait vécu cette sinistre expérience de l'autre, lui en avait révélé l'imposture. Cayetano chercha encore, mais cette fois au fond de lui. Il n'y a rien de plus douloureux qu'une fracture de la mâchoire. Il ne criait pas. Sa langue explorait une cavité au bout d'une brèche. Le paralytique lui avait un jour conseillé le suicide en cas de force majeure. Cayetano se jeta par la fenêtre.

— La fenêtre ? Quelle fenêtre ? s'écria le docteur qui se souvint aussitôt de la fenêtre en question, la seule qui n'était pas barreaudée, à cause des fleurs qu'il y cultivait pour être ailleurs de temps en temps.

On descendit dans le patio. Cayetano était tombé sur le pavé, juste à côté d'un parterre de fleurs. La flaque de sang s'épanchait. Le corps donna encore deux coups de pied dans l'air puis il ne bougea plus.

— Pas de dimanche demain, dit quelqu'un qu'on n'identifia pas et que personne ne dénonça.

Un prêtre entra dans la mare de sang et s'agenouilla. Comme il levait les yeux dans le ciel noir, il vit Felix à la fenêtre.

— Vous êtes sûr ? demandait le directeur en regardant la fenêtre.

— Je ne sais plus, soupira le prêtre.

Il se tenait la tête dans les mains.

— C'est atroce, dit-il.

Tout le monde était d'accord avec lui. L'âme de Cayetano s'éleva enfin. Elle effleura les palmes, s'accrocha un peu à la corniche et finalement creva le ciel à l'endroit d'une étoile, la sienne justement.

 

SAMEDI

 

Dans les romans, on enlevait Charlotte et on rencontrait sur la route des saltimbanques et des Gitans. Il partit sans même l'embrasser.

— Tu l'embrasseras pour moi, avait-il dit à Cayetano.

Il partait sans bagages et à pied pour commencer. Il échappait au tribunal ou pire, au tombeau. Il n'échapperait jamais au passé. Il considéra son âge et ses ressources physiques.

— Il n'ira pas loin, mais jusqu'où ?

Le mieux était de prendre la mer. Il la contempla. Il était sur la plage. Le jour tombait. Des barques vertes godillaient dans l'estuaire. Il n'avait pas été loin. La ville était derrière lui, gisante, la cathédrale comme des mains jointes, orante couchée. Des mouettes se juchaient sur le cadavre d'un dauphin. Une brise légère lui épargnait les miasmes. Il trempa ses pieds dans les vaguelettes.

— Je n'irais peut-être pas loin, pensa-t-il, pas plus loin que la mer.

La perspective d'un voyage terrestre était à reconsidérer. Il avait encore assez d'énergie pour rentrer au bercail et remettre la fugue au lendemain.

— A-t-il bonne mémoire ? avait demandé l'avocat.

Son père ne savait pas. Agnes mesura le texte.

— Je crois qu'il pourra l'apprendre par cœur, avait-elle déclaré.

— À lundi, donc, avait dit l'avocat.

À moins de trouver l'excuse de l'absence pour cas de force majeure.

— Que penserais-tu, Felix, d'un voyage qui t'épargnerait l'humiliation d'un procès ?

Felix allait refermer la porte. Ainsi, il serait condamné. Son père regardait ses souliers dont il enfonçait le cuir avec la pointe de sa canne.

— Nous pouvons aller très loin, dit l'avocat.

Il y avait un exemplaire relié du Chant de la Patrie sur son bureau, soutenu obliquement par le corps d'une chasseresse.

— Où irait-il ? avait demandé son père. En Amérique ? Guillermo est trop occupé, penses-tu !

On réfléchissait tous les trois dans un petit salon adjacent au bureau de l'avocat.

— Vous y serez à votre aise, avait-il caqueté.

Il offrait une collation de chocolat et de beignets.

— Felix se bâfrera. Tu ne réfléchis pas, lui avait reproché sa mère.

Non, il ne réfléchissait pas. Il ne pouvait pas fumer non plus, la fenêtre était fermée et il n'en trouva pas le mécanisme.

— Ce ne doit pas être sorcier, dit son père.

La poignée pivotait dans le vide.

— Je t'en prie, Pedro (ou Carlos ou Vicente ou Francisco ou n'importe quel prénom puisque ce n'est pas mon père) ! Cesse de t'agiter comme un gamin !

Elle le traitait d'inutile. Felix remit la cigarette dans son étui.

— Le diable n'a rien laissé, dit son père de retour dans le fauteuil.

Sa mère réfléchissait. Guillermo était en retard. Il aurait dû être là aujourd'hui. Il valait mieux ne pas compter sur lui. Ce voyage en tout cas n'aurait pas lieu. Elle allait se désespérer. Ou tuer.

— Felix ou Jean, choisissez, avait dit l'avocat.

La mort, le voyage ou les conséquences d'un procès. Elle choisissait la mort, Felix optait pour un voyage à planifier avec elle, l'oncle avait, dans une lettre qui avait maintenant plusieurs mois d'existence, conseillé en termes sibyllins un procès raisonnable. Il était vrai que l'humiliation de Felix ne le concernait pas, pas plus que sa mort d'ailleurs.

— Que choisis-tu, Felix ?

Comme il avait déjà choisi le voyage, cela laissait entendre que le choix se limitait à la mort ou au jugement des hommes dont elle ne voulait à aucun prix, ce qui réduisait encore le champ des possibilités.

— Qui le tuera ?

Qui, c'est-à-dire comment ? Il y avait évidemment une relation entre le personnage et ses méthodes. Elle n'avait jamais tué personne. Son père avait sommairement exécuté deux ou trois domestiques. L'oncle avait horreur de se servir de ses mains autrement que pour falsifier les documents qui portaient témoignage de son existence. De plus, il était le garant du voyage. Mais le bateau avait été retardé par des imprévus dont il n'épargnerait pas le détail, mais à quel moment ? Avant lundi ? Ou après ? Et dans quelles conditions ? On était samedi finalement. L'oncle était arrivé la veille, ce qui reposait la question du voyage. Et du procès. Une femme assez jolie jouait avec un enfant. L'enfant n'avait jamais vu un grillon de sa vie. Il était couché à plat ventre sur l'herbe et il observait la brindille que la femme agitait dans le trou. D'un doigt agile, il écartait les petites mottes de terre. Il était crispé comme un poing, et elle attentive, appliquée, lente comme une araignée. Felix recevait les baisers de Charlotte. L'oncle côtoyait une madone au sein nu. Un poupon s'allaitait. L'oncle raisonnait un enfant jaloux. Il réparait mollement les assemblages de son jouet. Une autre femme montait dans l'arbre à la place de l'enfant qui voulait y monter et qui s'était assis dans l'herbe pour la regarder. Felix pensait à la mort. Il caressait l'épaule de Charlotte et il pensait à cette mort ridicule qui serait la sienne s'il se laissait aller au fil de l'eau des autres. Il connaissait tous les projets, depuis sa mort instantanée sous les roues d'un fiacre, boue de sa mort, à son voyage infini au fond d'une cale, pétrification de sa solitude. Charlotte optait pour une mise à nu, ce qui la rapprochait de l'oncle.

— Qu'est-ce que tu risques ? dit-elle.

— Liquéfaction des passions qui structurent mon être devant les autres, maison où tu habiterais si tu n'avais pas une cervelle d'oiseau !

Il ne se révoltait qu'en sa présence. Dans les fourrés, les autres jeunes filles riaient sans trop savoir ce qui les rendait si joyeuses. Un passant les eût désirées telles quelles, sans plus d'obsession. Felix ne voyait rien d'autre que la boue, la roche, l'eau. Il s'efforçait de ne pas voir mais Charlotte devenait inutile et il voyait ce tableau sans personnages, sans histoire, reconnaissant enfin ce moment terrible où les objets prennent la place des mots. Il sombrait. La jument de Giselle enjamba la haie. Il s'accrocha à cette robe bleue.

— Je vous ai blessé ? se plaignit-elle en mettant pied à terre.

Non, il avait seulement eu peur. Les jeunes filles riaient de plus belle.

— Je suis ridicule, dit-il en se relevant.

Giselle était un homme. Il sentit cette force musculaire. Puis la douceur d'un affleurement dont l'objet devait demeurer mystérieux. Il perdait connaissance dans une chevelure. L'oncle vola à son secours. Charlotte n'avait pas bougé.

— Je regrette, bafouillait Giselle.

— Vous le déroutez plutôt, dit l'oncle qui reluquait les frimousses de la broussaille.

La jument renâclait encore. Deux cavaliers demandèrent des nouvelles du jeune homme. Giselle en prenait soin, caressant maintenant la tignasse pommadée.

— Comment te sens-tu ? demanda l'oncle.

Charlotte paraissait paralysée. Felix laissa échapper un gémissement digne de ses passions du moment. Les deux cavaliers s'éloignèrent. L'enfant au grillon éleva le bocal à leur passage.

— Il n'a rien, dit l'oncle, vous l'avez surpris, il a toujours eu une peur panique des chevaux.

Giselle se pencha.

— C'est vrai ? demanda-t-elle.

Jean et les chevaux. Felix jalousait les chevaux. Le mot cheval avait été remplacé, ce qui n'empêchait pas les chevaux d'exister. Charlotte se laissa entraîner par ses petites amies. Felix la voyait pour la dernière fois, fragile et emportée, sur le point de lui demander s'il acceptait cette situation sans au moins chercher à la revoir. Elle disparut dans un envol de jupes.

— Qui est-ce ? dit Giselle.

Felix pâlissait encore. Elle lui pinça la joue.

— Mon Dieu ! s'écria-t-elle. Il est exsangue !

Elle lui tamponna le front avec les nœuds d'un mouchoir. L'oncle éteignit son cigare.

— C'est le cheval, répéta-t-il.

Qui d'autre ? Il éloigna le cheval et l'attacha sous les hêtres. En revenant, il considéra le tableau. Le pâle Felix, les gosses qui se chamaillaient autour du bocal, les femmes agenouillées dans l'herbe sous le commandement de Giselle qui obtenait des résultats. Felix revenait à lui.

— Ne pensez plus au cheval, dit Giselle.

Ne plus y penser, c'était ne plus penser.

— Ça vaut peut-être mieux, dit-elle.

Elle avait perdu son foulard, le foulard de Cecilia. Felix se laissait dorloter. La nourrice regardait son blanc de l'œil.

— Quel cheval ? dit Felix.

Une femme jouait avec une brindille. Une autre avait déchiré sa robe. Le grillon valsait dans sa cage de verre, mouché par les feuilles de salade et le radis en rondelles.

— Nous devrions rentrer, proposa l'oncle.

Felix s'appuya sur les genoux de Giselle.

— Je peux, dit-il.

Son propre visage effleura le visage de Giselle. Elle le soutenait.

— Tout, finit-il par dire en ricanant comme un moineau.

— Nous prendrons un fiacre, dit l'oncle.

Déjà son œil expert cherchait sur le boulevard pressé.

— Vous marcherez avec moi, dit Giselle à Felix.

Le cheval paissait tranquillement dans le bois.

— Nous ne l'oublierons pas, dit l'oncle qui marchait devant, portant les deux cannes, l'une sur l'épaule, l'autre bien en main piquant le gravier de l'allée.

Avait-il remercié les femmes qui étaient venues en aide à Felix ? Il retourna sur ses pas pour leur rendre hommage.

— Où allez-vous ? dit Giselle à son passage.

Sa voix trahissait une inquiétude inattendue de la part de cette espèce d'homme. Felix voulut la rassurer. Il se sépara d'elle. Elle le soutenait encore un peu sous l'aisselle.

— Mon chapeau s'est envolé ! dit-il.

Il était sincèrement peiné par cette perfidie de la part d'un objet qui avait été sa propriété. Elle l'assurait cependant qu'il n'était pas coiffé quand le cheval avait rué dans la broussaille.

— Non ? dit-il.

Mais la désertion du chapeau avait peut-être eu lieu avant l'apparition théâtrale du cheval.

— Voulez-vous que nous cherchions ? demanda-t-elle.

Il tomba de nouveau dans ses bras. Il en éprouvait encore la perfection.

— Nous allons perdre du temps, dit-elle.

Elle n'était pas impatiente, seulement précise et différente des autres.

— D'ailleurs votre oncle prend tout le temps dont nous disposons vous et moi depuis que nous nous connaissons, dit-elle.

L'oncle finissait de baiser les mains. Il allait maintenant parler aux enfants. L'une des femmes (la nourrice je crois) s'était écriée :

— Mon Dieu ! Nous sommes déjà le dernier jour du mois !

L'oncle procéda tranquillement à l'élévation du bocal sur l'autel de l'enfance. Le grillon était pétrifié ou mort. Felix devenait hystérique devant les cadavres. Il prévint Giselle.

— Mon ami ! dit-elle à l'oncle, nous nous mettons en retard, je crois.

On ouvrit le bocal. On versa le contenu dans l'herbe. On éparpilla les feuilles de salade, les rondelles de radis, les brindilles jaunes. Le grillon était à l'œuvre. On le regarda perforer la surface de la terre.

— Vous vous rendez compte ? fit l'oncle.

L'oncle savait apprécier les espèces, seuls les individus circonstanciaient ses jugements. Felix continuait de pâlir sur l'épaule nue de Giselle.

— Je me sens mieux, avait-il ânonné.

Une des femmes montrait aux autres la petite brindille. L'oncle connaissait la technique mais il n'y avait pas de grillons dans les terres de son enfance. Il parla des scorpions. Felix se joignit aux enfants.

— Nous ne partons plus, fit Giselle.

La nourrice se reboutonnait.

— Nous n'avons pas d'enfants, dit Giselle.

Elles s'assirent toutes les deux sur le même banc. L'oncle avait dégainé l'épée. On changeait de sujet. Felix retrouvait ses couleurs. On le vit même se lever pour empoigner l'épée et estoquer le ciel. L'oncle donnait une leçon de pointe. Évidemment ses bottines le gênaient. De temps en temps, on vérifiait l'état d'avancement des travaux du cricri à peu près invisible maintenant. Felix jubilait avec ses semblables. Que recouvrait-il de son rire d'adolescent en crise ? Giselle avait permis qu'il l'explorât un peu. Il n'avait sans doute rencontré que le muscle. Elle parlait rarement de ses entrailles. À côté d'elle, le poupon dormait sur des cuisses molles.

— Belle journée, dit la nourrice, nous avons passé une belle, très belle journée, si longue, si tranquille !

Giselle frémit. Le cheval l'appelait.

— Je ne sais pas, cria-t-elle à l'oncle, si je ne dois pas m'en aller !

D'un bond, Felix fut à ses pieds.

— Pour aller où ? demanda-t-il.

Il entendait le cheval mais ne le voyait pas.

— Nous prenons les eaux, commença-t-elle à expliquer.

— Les eaux ? fit Felix.

Sa mère aussi prenait ces bains.

— Vous vous connaissez peut-être ?

Le cheval grattait la terre.

— Il va me rendre fou, dit Felix.

La nourrice était mal à l'aise.

— Je vous accompagnerai, dit Giselle.

L'oncle s'amena.

— Non, non, dit-il, il est sous ma seule responsabilité.

Felix eut un vertige. Le cheval venait de ruer, secouant la broussaille du sous-bois.

— Je vous en prie, ne partez pas !

Il avait presque crié.

— Nous rentrons, dit l'oncle.

Il mit les deux cannes sous son bras. Felix tenait la main de Giselle. Il communiquait avec elle.

— Je ne sais pas, dit-elle.

L'oncle fit une révérence. Il était moins obséquieux que tout à l'heure.

— Allons-nous-en ! dit-il.

Mais Felix ne voulait pas lâcher la main de la belle cavalière.

— Vous aviez promis de bien vous comporter, dit Giselle doucement.

Elle usait d'un plus-que-parfait. Felix s'embrouilla.

— Ils veulent me tuer, pensa-t-il.

Il eut cependant la sensation d'avoir parlé à voix haute. En conséquence, il attendait une réponse. La nourrice parut s'enfuir. Elle avait sans doute compris ce qui se passait. Elle oubliait un hochet.

— Hé ! Le hochet !

Elle détala. Felix agita le hochet. Il avait l'air un peu fou mais pas au point de décourager la cavalière athlétique qui entrait dans sa vie pour, espérait-il, en changer le sens. Le grand frère était revenu pour récupérer le hochet. La nourrice attendait dans l'allée.

— Je ne veux pas m'embrouiller, pensa Felix.

Il rendit le hochet.

— C'est fait ! dit-il à Giselle.

L'oncle s'impatientait. Un caillou était entré dans sa bottine.

— Nous nous reverrons, dit Giselle.

La main glissa.

— Quand ? demanda l'oncle.

Elle ne savait pas.

— Ah ! j'oubliais, dit-elle, et elle sortit une lettre de sa manche.

— Béatrice ?

L'oncle se dépêcha.

— Nous n'avons plus le temps, dit-il.

Il se mit à marcher.

— Allez-vous-en ! dit Giselle à Felix.

— Ils me tueront, pensa Felix qui n'arrivait pas à prononcer cette phrase qui eût mis la puce à l'oreille de cette gladiatrice surgie du néant.

Mais le cheval s'avançait, lentement conduit par un enfant.

— Courez ! dit Giselle.

Felix se mit à courir. Il rattrapait l'oncle. Il n'y pouvait rien. Il entendit le galop du cheval. L'oncle leva les deux cannes pour héler un fiacre.

— Je suis mort, pensa Felix. Ou plutôt, ils vont m'enterrer vivant.

Mais n'avait-il pas agi en gentilhomme en ne compromettant pas Giselle ? D'ailleurs, l'aurait-elle cru ? Le fiacre courait sur le pavé, véloce et bruyant. L'oncle avait retrouvé sa tranquillité. Il s'appuyait sur les deux cannes.

— Quel jour sommes-nous ? demanda distraitement Felix.

Le corps de l'oncle bringuebalait sans réponse. Mais Felix n'avait peut-être pas parlé. On allumait les réverbères sur le trottoir. Il adressa un salut poli à l'allumeur qui gravissait une échelle.

— Voilà un bon métier. Une vie tranquille. On envoie les enfants à la guerre. On revient soi-même de la guerre. La guerre.

L'oncle avait lui-même vaincu Napoléon. Dans les romans, Charlotte ne vieillissait pas. Cayetano avait lu tous les romans. C'était ce qui le retenait entre ces quatre murs. Mais rien ne retenait Felix, tout le poussait à entreprendre un voyage sans retour. Il avait préparé un baluchon sommaire. Il n'avait jamais sauté le mur dans ces conditions. Cayetano l'encouragera. Le temps arrêté à cause d'une horloge, les Gitans de la route, les saltimbanques et leurs créanciers, Charlotte qui tisse, qui tisse, qui tisse et Werther qui meurt, qui meurt, qui meurt. Cayetano retenait ses larmes.

— Tu ne me quittes pas, murmurait-il juste avant la disparition de Felix.

Sur la plage (car Felix n'avait pas encore été loin), Felix se demandait jusqu'où il était destiné à aller. Il avait sans doute tort de croire à un destin. La mer n'était pour l'instant qu'un estuaire. Le phare venait de s'allumer. Il entendit le cheval. Elle l'appelait.

— Personne ne vous cherche encore, dit-elle.

Elle le prit en croupe. Giselle pouvait être un homme. Il se serra contre elle. Maintenant c'était lui qui était emporté. Où l'emmenait-elle ? L'eau giclait des deux côtés.

— Ils ne me tueront pas, pensa-t-il.

Il n'avait toujours pas la force de prononcer cette terrible accusation.

— Fermez les yeux, lui conseillait Giselle.

Le cheval escaladait une pente rocailleuse. Felix ferma les yeux. Il reconnaissait volontiers souffrir facilement de vertige. L'odeur des chevaux avait le même effet, mais il chevauchait avec elle, avec ses parfums.

— Où allons-nous ? demanda-t-il enfin.

Il ne connaissait pas Béatrice. Il avait ce désir fou de connaître des femmes par leur petit nom. Il connaissait une Cecilia mais elle ne le connaissait pas.

— C'est étrange, dit Giselle.

Maintenant le cheval traversait un pré bordé d'une muraille.

— Nous irons le plus loin possible.

Des promeneurs regardaient la mer dans des lunettes.

— Qui sont-ils ?

Elle ne pouvait pas le savoir. Pourquoi abandonnait-il Charlotte ? Le chagrin de Cayetano le tenaillait sans explication.

— Nous vivons sur la colline, dit-elle, juste au-dessus des Bains.

La perspective était magnifique. Le soleil se couchait dans une ombre verte. Elle aimait les chevaux. Pourquoi ne pas les aimer ? Il ne parlait plus. Pouvait-il avoir confiance en elle ? Elle lui promettait une nuit tranquille. Il ne reconnaissait pas l'endroit. Bon signe. S'il arrivait à parler, si seulement. Mais les mots tuer ils moi étaient imprononçables. Le cheval marchait dans une allée. D'un côté, le bois était entré dans une ombre inquiétante, de l'autre, le jardin géométrisait des blancs nourris de lune. Déjà la nuit. Nous n'arriverons jamais. Il embrassait ce corps d'athlète, se nourrissait de ses parfums.

— Felix, vous parlez tout seul !

Il se mordit la langue, mais pas jusqu'au sang, elle ne le condamnait pas, elle ne cherchait pas à le changer, peut-être avait-elle le pouvoir de l'initier à la nécessité de l'autre.

— Nous arrivons, dit-elle.

La grille était différente. Il n'y avait aucun gardien à l'entrée.

— Nous sommes chez Cecilia. Nous en reparlerons lundi.

Il avait donc le dimanche de son côté.

— Ils ne me tueront pas dimanche, se dit-il, ils me jugeront lundi.

Pouvait-elle repousser l'échéance à mardi ? Mardi c'était embêtant.

— Monsieur le comte se bat en duel ce jour-là. Pourquoi pas lundi ? demanda-t-elle.

Elle devenait distraite.

— Justement, voici le comte.

Il descend les marches du perron les mains dans les poches. Il s'incline légèrement. Felix glisse le long de la jambe de Giselle. Il salue le comte à son tour. Il ne veut pas déranger. Giselle s'esclaffe. Elle a mis pied à terre.

— Vous comprendrez, dit-elle au comte en passant.

Un valet emporte le cheval.

— Suivez-moi, Felix, dit-elle en haut du perron.

Le comte a disparu. Giselle rit encore de l'étonnement de Felix qui l'interroge.

— Ce qu'il vous faut, dit-elle, c'est manger et dormir.

Il avait pensé à l'amour. Avec qui ?

— Et vous croyez que don Guillermo comprendra tout ce cirque ? disait le comte revenu d'on ne savait où.

Qu'espérait-elle de Felix ? Elle l'entraîna joyeusement dans la salle à manger. La table était copieusement servie.

— Ensuite, dit-elle, je vous montrerai le lit où l'on dort tout seul.

Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose. Mais quoi ?

 


 

IV

 

Envoi

 

Elle se fit servir un rafraîchissement. On l'observait. Le groupe était composé de trois femmes qui roucoulaient sous un parasol et d'un homme qui lui ne la regardait pas, occupé à lire un livre dont il ne tournait pas les pages. Elles picoraient dans le même plat. Elle était en mauvais termes avec Cecilia depuis de nombreuses années. Cette année, leurs dates de cure coïncidaient, ce qui n'était jamais arrivé, mais elles ne se consultaient plus par l'intermédiaire de tel ou tel de ces amis qui ne l'était plus ou avait fini par limiter son pouvoir discrétionnaire à d'autres questions. Agnes avait d'abord redouté la possibilité d'une rencontre, puis, comme cela n'arrivait décidément pas, elle s'était juré de faire la preuve d'une parfaite indifférence le cas échéant. On l'avait informée de la présence de sa sœur, sinon elle se serait peut-être effondrée sous le coup de l'émotion, Cecilia possédait encore ce pouvoir, ne l'avait-elle pas ensorcelée jadis ? L'information contenait le témoignage de ces charmes d'un autre temps. Elle récompensa la mauvaise langue par des flatteries, elle était désargentée en ce moment et encline à limiter ses dépenses aux plaisirs annexes des eaux qu'elle prenait peu le matin et quelquefois le soir si elle n'avait pas oublié de réserver sa place.

En vérité l'annonce de la présence de Cecilia l'avait profondément affectée. Le premier jour, elle s'enferma dans sa chambre sous le prétexte d'une migraine qui alarma un vieux médecin condamné à poireauter devant sa porte parce qu'elle était nue. Elle n'expliquait pas la nudité. Cecilia descendait du château vers sept heures du matin, en grand équipage comprenant valets et donzelles. Elle s'en allait avant la tombée du jour. Elle louait un appartement dont les fenêtres donnaient sur les jardins. Agnes, qui s'y promenait le lendemain matin de son arrivée, se souvint tout à coup de cet observatoire. Un regard dans son poudrier lui révéla que les trois fenêtres de l'appartement de Cecilia étaient toutes grandes ouvertes. Elle trouva une ombre, puis suivit le chemin de l'ombre pour faire le tour du bâtiment. Elle s'était levée tôt. Le médecin l'avait visitée. Il la surveillait depuis hier.

Il connaissait ses crises nerveuses. Elle commençait toutes ses cures par une agitation étonnée. Suivait une période de prostration, qu'il mettait à profit pour s'approcher d'elle. Ensuite seulement elle profitait pleinement des eaux et de la compagnie des autres, encore qu'elle se tînt toujours à distance des confidences et autres appels du pied. Jamais femme plus belle n'avait habité ce complexe de bains, de jardins et de salons dont le vieux médecin était le gérant avisé. Après tout il lui prenait son argent et surtout, il connaissait son corps, ce qui la déroutait.

On avait interdit le bain à Felix, parce qu'il s'y noyait. Il croyait qu'on s'en prenait plutôt à ses parasites et il exhibait des échauboulures qui avaient leur histoire. Agnes fut vite priée de mettre un terme à ces scènes. Elle se tenait à cette décision depuis des années, encore des années à ajouter aux années sans possibilité de superposition. L'incompressibilité du temps l'étonnait moins toutefois que les qualités plastiques de l'air qu'elle respirait. L'air était-il renouvelable ? Elle assistait à des leçons naturelles et prenait part à des séances de spiritisme. La mode était au magnétisme. Felix jouait avec des aimants. Sa fragilité empirait un peu plus chaque année. Elle était passée de l'agacement à l'indifférence. Des questions d'argent l'obligeaient encore cette année à revenir à ces eaux, sinon elle eût poussé plus loin, elle avait une carte, de mise à jour récente, de toutes les places thermales. Celles dont elle pouvait jouir étaient entourées d'un trait rouge.

Chaque année, à son arrivée, le vieux médecin renouvelait sa prière relative à Felix qui grandissait, précisait-elle. Sa chambre était coquette comme celle d'une jeune fille qui se prépare à agencer les ameublements de sa future résidence ou simplement à comprendre et à apprécier la philosophie d'un ameublement hérité d'une tradition fragile et impérieuse. Elle commençait par une diminution de la lumière. Son corps cherchait la tranquillité, encouragé par le récitatif du vieux médecin qui savait tout d'elle. Elle le priait de s'asseoir et on amenait sa chaise pliante dont les pieds marquaient un peu le vieux tapis d'Arabie. Cette fois, c'était sa sœur qui provoquait la crise. Il avait fait de son mieux pour éviter la coïncidence des séjours mais doña Cecilia n'avait rien voulu entendre. Avait-elle un projet ? Agnes n'en savait rien. Son instance était réduite à néant. Le médecin relativisa les effets de ce qui n'était peut-être pas un hasard. Agnes but une dizaine d'herbes calmantes et passa une nuit à peine agitée par des courses folles et sans issue. Elle transpirait un peu. Comme elle dormait nue, elle n'avait pas oublié de fermer la porte à clé. Le petit déjeuner rutilait sur une desserte au bord du paillasson. Elle ouvrit, poussa le paillasson au bout du pied, fit rouler la desserte, referma la porte, poussa encore la desserte jusqu'à la fenêtre et tira les rideaux.

Elle se souvenait confusément de ce qui l'agitait. Il n'y avait pas de courrier dans le petit plateau d'argent, ni de cartes de visite. La journée promettait d'être tranquille. Demain, deuxième jour de ses vacances si elle omettait le jour de son arrivée, elle irait voir Felix. Elle ne le voyait plus depuis sa dernière crise. On lui écrivait régulièrement pour la rassurer. Les plaies se soudaient. L'enfant ne saignait plus. Les saignements en question étaient la conséquence des tentatives de mutilation. Il avouait lui-même ne pas trouver la force nécessaire à la pénétration de la lame. Alors il coupait ou tentait de couper. L'enfant était parfaitement fou. C'était aujourd'hui un adolescent. Il portait la moustache et soignait son apparence. Même sa conversation avait trouvé un style, mais des volubilités la rendaient déroutante et même hermétique si l'on s'enferrait avec lui.

Enfant unique, il n'héritait de rien. Les cousins grandissaient dans cette optique. Elle l'avait abandonné à son destin et songeait même à l'oublier. Comme elle était veuve et que sa beauté lui paraissait inépuisable, elle songeait aussi au mariage. En attendant, elle avait des amants, plutôt parmi les hommes du peuple, parce qu'ils savaient forcément à quoi s'en tenir. Un noble de son espèce l'avait une fois conquise jusqu'à l'ivresse mais il avait assassiné sa propre épouse et on l'avait pendu sur une place avec d'autres assassins, mais ceux-là étaient de basse extraction et elle s'était sentie humiliée par le spectacle des corps suspendus par le cou, un matin, l'été embrasait le ciel. Elle ne désespérait pas, Agnes. Elle entretenait sa beauté.

Felix en était amoureux. Mais elle ne réussissait pas à déclencher les passions, elle ignorait pourquoi. On ne la courtisait pas, on la flattait. Les femmes la tenaient à l'écart, mais sans excès de jalousie. Elle n'avait jamais eu à se battre avec elle. Elle avait mauvaise réputation. Cela tenait à un fil, ou au plus aux fils nécessaires à agiter encore la marionnette de celui qui avait été son époux. Peut-être même était-elle responsable de la folie de son fils. Cecilia intervenait-elle encore dans ce débat ? Depuis qu'elle habitait l'Amérique, c'était difficilement croyable, aussi Agnes ne croyait-elle plus à ce venin, mais les effets ne s'en faisaient-ils pas encore sentir, malgré le temps et la distance ?

On vit doña Cecilia secouer son petit mouchoir. Agnes comprit que c'était à elle qu'elle adressait cet appel. Aucun domestique ne bougea. Les deux femmes qui accompagnaient Cecilia formèrent ensemble un sourire de circonstance. L'homme daigna lever les yeux. Depuis le début de ce séjour seulement désiré par son épouse, il s'amusait des petits gestes de Cecilia et même y répondait si c'était lui qu'elle visait. Son empressement irritait un peu sa tendre et éphémère Béatrice qui soignait sa beauté au lieu de la cultiver. Il connaissait Agnes depuis hier, pour l'avoir vu passer et être aussitôt tombé sous le charme. Tout de suite il avait aimé cette lenteur d'insecte. L'élégance était certes quelque peu surannée mais était-il seulement pensable qu'elle peignât autrement la rouge chevelure qui bouclait sous les peignes ?

La comtesse Giselle de Vermort l'encourageait dans ses recherches, jusqu'à l'humiliation quelquefois, mais son excessive féminité le condamnait au silence et à l'immobilité. Il se leva donc, la chaise derrière lui produisit un grincement qui les agaça toutes les trois et il fit un pas vers Agnes qui lui tendit ses doigts. Cecilia fit les présentations sans quitter son siège. Agnes dut s'incliner pour lui embrasser le front. L'homme fit encore grincer la chaise pour la rapprocher d'Agnes. Il était, selon ce qu'il disait, heureux de faire sa connaissance. Il découvrait une rare beauté, compliment qu'il étira dans le sens des trois autres femmes qui le cernaient.

— Felix est chez moi, dit soudain Cecilia.

Qui était Felix ? Giselle et Béatrice posaient des mains soignées sur leur poitrine. L'homme adorait ces cous fragiles, quoiqu'il doutât de la fragilité de Giselle, qui montait à cheval et se battait avec des hommes. Agnes ne montrait pas son cou. Il devinait une chair crispée. Béatrice était lascive ou n'était pas. Il rendait hommage à sa beauté d'écolière une fois par semaine, la nuit, elle décidait de l'heure mais changeait de parfum pour le prévenir qu'elle se sentait désirable ce soir. Giselle l'eût facilement étonné, dérouté peut-être, il ne le souhaitait pas vraiment. Quant à Cecilia, elle appartenait à un autre monde et il doutait d'avoir un jour à y mettre ses pieds de petit bourgeois argenté et parfaitement informé des dernières innovations techniques et scientifiques. Seul le domaine de l'art échappait encore à son emprise, mais Giselle lui avait donné à rêver devant une composition historique.

Agnes avait donc un fils, c'était ce blanc-bec qu'il avait vu il y avait deux ou trois jours chez Cecilia où ils avaient dîné, lui et Béatrice, en habits du dimanche, comme il disait pour plaisanter les prétentions sociales de la douce et peu durable Béatrice. Felix était apparu en chemise, un peu surpris qu'on donnât un dîner sans l'inviter. C'était un jeune homme assez sec et même grand, aux cheveux pommadés, il agitait des mains aux ongles vernis et exhibait la blessure de son poignet, une entaille qui n'avait pas affecté l'artère mais il n'y pensait plus. Il scandalisa jusqu'à l'arrivée de Cecilia. Un valet emporta le Paillasse, nom que le jeune l'homme s'était donné lui-même. Ensuite on n'en parla plus.

Béatrice se grisait comme à tous les repas qu'elle prenait chez les autres. Giselle épouvanta des hommes par le spectacle de son adresse au jeu des fléchettes qu'on lançait sur le derrière blanc d'une statue dont l'endroit était émasculé. Cette femme pouvait plaire. Le comte son époux tuait des imbéciles par le moyen du duel. Il collectionnait les pistolets. On ne l'avait pas encore vu. Giselle le promettait à des hommes circonspects. Notre bourgeois se tenait à l'écart. La féminité l'éblouissait et celle dont usait la comtesse était particulièrement éclairante. Il retournait à Béatrice, ne reconnaissant plus ses parfums et redoutant qu'elle le prît au dépourvu comme elle le désirait peut-être.

Felix revint, cette fois bien mis. Un valet le suivait, qui portait sur ses avant-bras le chapeau, les gants et la canne. Le jeune homme offrit des cigarettes. Cecilia se déplaça jusqu'à lui pour le féliciter. Il dansa avec elle, visiblement amoureux de sa tante. Elle s'amusait. Il conduisait un corps facile et souple pour son âge. Elle perdit haleine au bout de deux valses. Il se jeta dans les bras de Giselle qui se laissa emporter après lui avoir promis de résister au vertige qu'il lui inspirait. Elle était exagérément décolletée et exhibait un cou parfaitement nu. Béatrice jasait sur une chaise. Elle avait connu l'aventure et n'y reviendrait plus, du moins minou en était-il convaincu et il se comportait galamment avec les autres femmes. Il valsait sur un pied, il reconnaissait lui-même qu'il n'avait pas le sens du rythme et confessait à des dames sommaires et distinguées que son cœur penchait délicatement du côté des mélodies dont il sifflota gaiement quelques exemples.

Felix n'avait pas invité Béatrice. Comme elle était un peu partie et qu'on ne souffrait plus son humour de soubrette, elle s'accrocha à l'épaule de Giselle pour lui montrer son carnet. Felix y avait écrit son nom dans l'après-midi, elle s'en souvenait maintenant. Le bourgeois s'inquiéta. Cet après-midi ? Dans les jardins ?

— Je ne vous y ai pas vus !

Il se rappelait vaguement avoir été abandonné par le groupe des femmes qu'il suivait parce que la sienne en faisait partie et que les autres ne lui déplaisaient pas.

— Vous voyez ? dit Felix.

Et il le traita de lubrique. On craignit un esclandre. Le bourgeois ne s'était jamais battu qu'avec ses poings et Felix cherchait sa canne pour l'estoquer sur le front comme s'il s'agissait d'un valet. Cecilia se proposa de séparer les deux hommes. Elle valsa toute seule dans une jardinière. Giselle empoigna le cou de Felix. Béatrice avait perdu quelque chose de sa tournure. On retrouva un burnous et elle ne le reconnut pas.

— Nous sommes ivres, confessa le bourgeois qui s'arc-boutait sur la margelle de la jardinière.

Cecilia sortit de terre. La valetaille se marrait. On amena un Felix encore combatif, mais Giselle l'accompagnait.

— Qu'est-ce que c'est que ce cirque ? demanda un homme qui descendait lentement l'escalier.

Giselle virevolta.

— Nous ne vous attendions plus, fit-elle.

Felix s'engouffrait dans une ombre, tiré par les pieds. Giselle monta quelques marches.

— Ce n'est pas un cirque, mon ami, dit-elle à l'homme.

Le bourgeois s'était calmé. Béatrice se serrait contre lui comme pour montrer à qui elle appartenait. Cecilia, qu'on époussetait avec des plumeaux, se dandinait elle aussi au pied de l'escalier.

— Mon cher Fabrice, gloussa-t-elle, nous ne vous espérions plus.

Les deux femmes l'embrassèrent. Il descendit avec elles. Visiblement, il les aimait toutes les deux et elles ne se jalousaient pas. Béatrice, dont la beauté ne pouvait pas passer inaperçue, soutint le regard de l'homme pour finalement lui avouer, avec son petit humour de garce qui éclipse les autres, qu'elle n'attendait personne.

— Nous attendons toutes le comte Fabrice de Vermort, pépia Cecilia pour donner raison à son amie Giselle.

— Toutes ? fit le gros bourgeois.

Il ricanait. Le comte eut la mauvaise impression d'avoir affaire à un homme qui couche avec sa propre fille mais Béatrice lui tendait une coupe pleine d'un vin dont elle avait percé le secret, il se laissa tenter.

— Qui était ce jeune homme ? demanda-t-il à la maîtresse de maison.

Elle pensait avoir un neveu imprésentable, mais, dit-elle, je l'aime. Giselle s'esclaffa. Ce vin avait-il vraiment des pouvoirs occultes ?

— Béatrice, mon amie, dites-nous ce que vous savez !

La soirée s'était terminée dans les jardins de cette excellente demeure qui est la résidence d'été de doña Cecilia de los Alamos quand elle séjourne en Europe. Sinon elle préfère Paris, mais nous ne connaissons pas Paris. La migraine de Béatrice durait encore quand Agnes apparut sur la terrasse. Cecilia s'était montrée hautaine comme d'habitude. Giselle aimable et distante. Béatrice vomissait en esprit. Agnes consentit à s'asseoir avec eux. Un valet transporta le petit déjeuner avec un empressement de crustacé dans un aquarium. Il ne manquait rien. Agnes reprit son repas dont l'essentiel était un rafraîchissement de sirop et de fruits en morceaux. La nouveauté était le pain azyme, qu'elle beurrait parcimonieusement avec le dos de la cuillère, montrant la qualité de ses dents quand elle le mordait. Giselle avait un goût immodéré pour la femme. Le visage d'Agnes s'animait sous l'effet d'une mastication appliquée. Béatrice voulait goûter mais n'osait pas ce que pouvait oser une Giselle en proie au désir.

— Une fugue ? fit Cecilia.

— Appelle ça comme tu voudras.

C'était tout. Et après tout, Agnes s'en fichait éperdument, que ce fût une fugue ou autre chose. Elle s'en plaignait comme d'habitude, sans chercher à approfondir la question, on connaissait ses sentiments. L'établissement où Felix soignait son esprit était une souricière. Felix y revenait en amateur de sommeil et d'explications mystiques. Ou il s'en échappait pour acheter un livre interdit ou tenter de séduire des filles qui s'appliquaient plutôt à lui rendre la monnaie de sa pièce.

— Il est venu directement chez moi, dit Cecilia comme si elle racontait l'affaire pour la première fois.

En même temps, sa main indiquait l'emplacement du ciel où rutilait une façade blanche et géométrisée par un abus de fenêtres. On voyait même les sculptures végétales qui entouraient la piscine où elle se noyait tous les jours depuis que Felix était le témoin bègue et volubile de ses bains. Giselle adorait Felix parce qu'il avait de la conversation et ressemblait à une femme. Béatrice avait cédé, mais seulement l'instant d'un baiser qui lui avait donné la mesure de sa profondeur. Le bourgeois se plaignit mollement de la légèreté de ces bavardages qui semblaient ennuyer la belle dame sortie d'un roman de chevalerie. Elle avait l'habitude des femmes, lui confia-t-elle, et ne les fréquentait plus. Il rit avec elle.

— Nous attendons le comte, confessa-t-il à son tour.

Le pain azyme avait un goût de je ne sais pas quoi, selon Béatrice qui avait mendié sa part de curiosité maladive à la très facile et non moins redoutable Giselle dont l'époux était censé revenir d'un duel. Seulement voilà, il ne revenait pas, ce qui n'était pas dans ses habitudes. Certes il prenait toujours le temps de se changer et réapparaissait en homme du monde, loquace et désarmé. La nouvelle succédait à son apparition. Une minute n'avait pas passé. Son adversaire était mort ou à l'agonie, rarement opérable. On consulta l'oignon du bourgeois ou plutôt il en imposa l'incorrigible cadran au regard des trois femmes que ce temps commençait à inquiéter. Agnes montrait, elle, la dernière galette. Cecilia avait bien connu ce juif mais le souci causé par le retard inexplicable du comte l'occupait trop pour qu'elle consentît à relever les allusions d'Agnes du piment de sa victoire passée. Le bourgeois secoua l'oignon comme s'il ne marchait plus. Agnes aperçut la miniature d'ivoire dans le couvercle, parfaite réduction du minois bêtifiant de Béatrice qui se trémoussait en posant la question du comte. On surveillait les allées et venues de la domesticité dont le regard terrifié eût précédé la mauvaise nouvelle sans doute transportée par un homme de l'espèce du comte, un de ces hommes que le regard des femmes, autre domesticité, déshabille sans pudeur et que l'espèce d'homme qu'elles ont épousé, par vice du consentement, provoque par l'effet d'un autre vice, moins définissable, qui les condamne à mourir de la main de l'homme, un peu par erreur, ou d'une maladie infernale, s'ils ont de la chance, ou même naturellement s'ils survivent à leurs épouses. Cecilia était veuve d'un homme de la première espèce de ces sous-hommes, Agnes avait perdu le sien dans un combat contre le choléra et Béatrice, que cette classification étourdissait, posait ingénument la question à son bonhomme de bourgeois sur lequel le comte n'avait d'ailleurs jamais exercé sa morgue de Grand d'Europe. Giselle, qui luttait toute nue au lieu de faire l'amour, était la moins inquiète. Encore une heure de ce temps inattendu et elle retrouverait sa bonne humeur. Le bourgeois proposa de se renseigner.

— Cela ne se fait pas ! s'exclama la douloureuse Cecilia, mais comment eût-il laissé échapper l'occasion de se séparer d'elle et des autres du même coup ?

Il s'inclina cependant pour saluer la belle dame sans mercy qui prétendait s'embourgeoiser par le mariage, Cecilia avait raconté la chose un peu vite, mais on avait compris. Il s'éclipsa enfin. Béatrice perdit un peu de son temps précieux à comparer les deux veuves qui ne s'avouaient pas vaincues. Giselle agita une clochette et l'éleva comme un diapason. Deux valets blancs emportèrent les restes du petit déjeuner ainsi que la coupe où Agnes s'était rafraîchie. Elle s'était restaurée dans sa chambre, ce qui expliquait la coloration agréable de ses joues. Béatrice se pinçait les siennes désespérément.

— Vous n'êtes pas faite pour le bonheur, lui avait dit un jour Cecilia.

— Ni pour le malheur, avait ironiquement ajouté l'espiègle Giselle.

— Mais ne vous plaignez pas, avait conclu Cecilia, vous êtes la seule dont la vieillesse est primordiale.

Felix lui avait révélé en peu de mots toute la fragilité de sa beauté. N'avait-il pas avoué une jouissance tandis qu'ils dansaient ? Elle était pompette et incapable de jugement. Elle n'avait pas encore retrouvé tous ses esprits quand une autre érection l'éclaboussa. Le jeune homme ne s'était pas levé ce matin. D'habitude, il hantait les jardins avant l'aurore. Elle se penchait à la fenêtre et il lui donnait des noms d'héroïne de roman. Elle adorait les romans, malgré son impatience. Giselle préférait le poème de circonstance qu'elle apprenait par cœur pour ne plus l'oublier. Cecilia ne lisait plus. Agnes relisait. Felix était assis dans la fourche d'un arbre. Une vestale se déchaussait au bord de la piscine. Cecilia lui reprochait tous les jours ces enlèvements. Il pouvait voir la table, le parasol un peu penché, les toilettes splendides, les mains tranquilles, Agnes muette, Béatrice à la recherche d'une posture, Cecilia convulsive, Giselle était ailleurs, conquise par la perspective de la mer, une main en visière, éblouie, vaincue et finalement plus facile que les autres. La vestale entra dans l'eau. Il ne se retourna pas. Agnes l'attendait. Il désirait cette attente.

— Je serai toujours secret.

— Felix, mon ami, vous faites l'enfant ! déplorait la vestale.

N'était-ce pas un caprice d'enfant, cette exigence ? Descendre de l'arbre et entrer dans l'eau.

— Je ne suis pas un enfant ! cria-t-il.

Elle rit. À quel berceau avait-il arraché celle-là ? Il se souvenait à peine de la nuit, c'était le souvenir de la journée précédente qui l'obsédait. Cecilia lui avait annoncé l'arrivée d'Agnes.

— Elle est là, te dis-je.

Il ne voulait pas la croire. Elle tira le témoin par la manche.

— Dites-lui que je ne mens pas !

Combien de fois avait-elle prononcé cette phrase, tante Cecilia ? Et forcément devant ce témoin propitiatoire. Il le souffletait, remettait sa carte et attendait. Mais c'était un médecin consciencieux doublé d'un homme généreux.

— Vous ne pouvez pas croire ce genre de choses ! geignait-elle en refermant le cahier.

Byron en avait paraît-il écrites de semblables. Felix n'avait pas lu Byron. Mais personne n'avait lu ces pages finalement jetées au feu. L'anecdote amusa Felix. Le médecin circulait sur le tapis, les mains dans le dos, comme un de ces tristes que Felix saluait silencieusement en oubliant les faits. Les visages ne racontaient rien. Ils étaient des visages. La vestale le harcelait. Il suivait les enfants véloces. Leurs points de vue pouvaient émerveiller. Était-il l'un d'eux ? Elle le rattrapait, lui déclarant son amour, ses intentions. Les gosses montaient. On atteignait le phare. Un chien jaune vous accueillait derrière la grille.

— Elle est à vous cette casquette ?

La pelote de chiffon courait dans l'herbe. Les enfants étaient inépuisables. Il aimait leurs couleurs. Le gardien la courtisait sans passer la grille. Elle se rongeait les ongles. Le chien creusait sous le portail. Haletant, il gravissait la pente de roche blanche. Une galère appareillait, une autre accostait, le passage des Tristes était plongé dans une ombre verte, des cavaliers retenaient la foule des curieux, qui suis-je ? Qu'ai-je commis contre nous ? Elle le rejoignait. Une chute ou une glissade l'avait décoiffée.

— Je t'aime ?

Elle haïssait cette question. Felix redescendait. Les gosses étaient sur le chemin, à la recherche d'un sifflet de buis ou d'une pierre précieuse. Elle se plaignait parce qu'il la négligeait depuis quelque temps. Il avait perdu le fil de sa propre histoire, beau prétexte pour continuer son chemin avec les gosses qui ne posaient pas de questions. On se perdait dans une roselière puis on retrouvait le fil d'une eau rare. Des oiseaux ne se montraient pas. Elle apparaissait de temps en temps, hors d'haleine et échevelée, elle marchait pieds nus et le gardien du phare la reluquait à travers une lunette, l'enfance désignait cet éclat de lumière révélateur d'un autre temps.

L'estuaire commençait par les carcasses pourrissantes des navires du siècle passé. On jouait à cache-cache en se méfiant de la mousse sous le pied. Plus loin la vase ensevelissait des restes méconnaissables. La broussaille trahissait les petits animaux. On se méfiait du lézard, fulgurance verte et jaune, force incontrôlable. Le sentier débouchait sur des pontons écroulés. Des mules soulevaient une poussière bleue et rose. Les enfants jouaient en équilibre sur la digue en ruine. De là-haut, ils lançaient les cailloux dans le chenal. Elle marchait sur une langue de sable blanc. Le vent s'était élevé. La galère surgissait à l'angle de la digue.

— Tu ne les reconnaîtras plus !

Quand il arrivait en haut de la digue, il était trop tard, la galère atteignait le bout du chenal et elle virait pour entrer dans l'estuaire. Les gosses grattaient la matière noire de la digue, accroupis et bavards. Leurs ongles décrochaient des silex. Plus bas, on trouvait des coquillages. Elle arrivait la première. La nacre embellissait son cou. Elle tressait le byssus sur ses genoux. L'enfance savait percer la coquille sans la briser. On trouvait les clous dans les planches des carcasses. Les gosses formaient une chaîne debout sur les parpaings de la digue. La galère atteignait l'horizon. Les gosses agitaient leur drapeau. La petite pêche rentrait à la queue leu leu, croisant les polacres gonflées. Au bord du chenal, on fouillait la vase avec des crocs. Elle le priait de rentrer et il rentrait pour écrire ce qu'il avait vu, senti, aimé, redouté, une histoire pouvait naître de cette apparence, mais que savait-il de ces personnages ? Le médecin refermait le cahier en exprimant ses doutes quant à la qualité littéraire du texte.

— Il faudra bien que vous posiez la question, prophétisait-il.

On ne déchira pas le cahier en mille morceaux comme elle le désirait.

— Ce n'est pas moi !

Mais suffit-il de l'affirmer ? Il aurait aimé la détruire pour la reconstruire, travail de fourmi, promettait-elle en se donnant à d'autres désirs. Maintenant elle lui demandait de descendre de l'arbre où il s'était perché pour les observer. L'air était à peine brumeux. Elles portaient des chapeaux printaniers. À cette distance, il était incapable de les identifier. L'homme les avait quittées d'un pas tranquille puis il avait presque couru dans l'allée pour sortir des jardins et atteindre la rue. Felix l'avait perdu de vue au passage d'une calèche. Des valets blancs trottinaient autour d'elle. Des passants les saluaient. L'une d'elles, peut-être Agnes, devait se retourner pour répondre. Les trois autres ressemblaient à un jury, si l'autre était Agnes. Cecilia ne pouvait pas jouer ce personnage. Elle n'entrait que dans sa propre peau et encore, si le jeu en valait la chandelle. Béatrice eût trôné sur la sellette, reine d'un jour. Elle improvisait, ayant toujours oublié son texte. Giselle soufflait à merveille, sans traîtrise d'aucune sorte, mais comment l'imaginer à la barre ou sous les feux de la rampe ? Non, cette femme au chapeau fleuri qui se retournait pour rendre leur salut à des passants polis, c'était Agnes. On devinait un verre posé devant elle, son dos ne touchait pas le dossier de la chaise, tandis que les trois autres se laissaient aller, leurs mains blanches reposaient tranquillement sur les accoudoirs.

— Descends, Felix !

C'était la vestale écrasée par la perspective. Il descendit. Il ne voulait pas répondre à ses questions. Elle le poursuivit jusque dans le salon où il avait laissé la mallette contenant les pistolets. Elle parlait encore de sa peur, sa peur après coup car il ne l'avait pas prévenue. Il souleva le couvercle. La crosse d'un des pistolets était maculée de sang.

— C'est atroce ! dit-elle encore.

C'était la deuxième fois qu'il lui montrait ce trophée. Distinguait-elle l'odeur du sang de celle de l'huile et de la poudre ? Il caressa sa chevelure mouillée.

— Je recommencerai, dit-il.

Cette fois elle se tut. Tout à l'heure elle lui avait reproché sa folie. Plus maintenant. Il sonna et ordonna qu'on préparât une voiture pour le conduire aux bains. Il referma la mallette. Les armes du comte y étaient repoussées en lettres d'or. On lisait son nom dans un angle, souligné d'un trait fin qui se terminait en boucle. Il n'expliquait rien. Elle ne méritait pas cette explication. D'ailleurs comprendrait-elle ce jeu de possibilités ? Se pencherait-il sur elle pour lui demander d'imaginer avant de comprendre ? Il tourna la clé et l'empocha. Un valet fut chargé d'enfermer le bel objet dans une armoire secrète. Clin d'œil qui n'échappa pas à la vigilance de la vestale. Elle l'accompagna jusqu'à la voiture, l'embrassa du bout des lèvres et retourna à la piscine.

Ce matin il avait oublié d'avaler sa pilule et de mettre des gouttes dans sa tisane. L'angoisse le tenaillait. Derrière lui, le cocher sifflotait un air à la mode. En sortant de la propriété, le soleil les éclaboussa. La mer miroitait. Ils descendaient au pas. Les asphodèles défilaient. Il avait accepté un plaid et un cache-nez, à cause du passage de l'ubac, car on faisait le tour de la colline avant de se retrouver dans la perspective des bains. Il pensait aux premiers mots. Entre lui et Agnes, il y avait toujours eu les premiers mots. Il tenait autant qu'elle à ces fondations. Cecilia tempérait les abus de l'un et de l'autre. Giselle apprécierait pour la première fois. Béatrice n'avait pas d'importance. Dans l'ombre, le cocher ralentit l'allure du cheval. Felix plongea son nez dans la laine bleue que sa bouche aimait effilocher pour distraire l'esprit. On longea les ruines des anciennes fortifications. Le fût d'un canon avait dégringolé l'année dernière au passage d'un attelage transportant des jeunes, très jeunes communiantes. Plus de peur que de mal, avait noté Felix dans son carnet. Il y pensait parce que le fût, maintenant presque vertical, reposant dans le fossé broussailleux, pouvait passer inaperçu tant il ressemblait au tronc d'un arbre mort. Il y avait d'autres arbres morts, à cause de la sécheresse et des incendies. Le mal courait et dans cette broussaille, il l'avait rencontré et avait lutté contre lui pendant de longues semaines. Il achevait une convalescence de plus. Il y en aurait d'autres.

Une pluie de petites lueurs annonça l'adret. On était à peine au-dessus du niveau de la mer. Le fouet claqua. Felix plia le plaid et dénoua le cache-nez. Il déboutonnerait sa veste en temps voulu, peut-être en traversant le hall où il aimait retrouver des visages connus et s'adresser à des inconnues pour leur demander le chemin des bains ou des jardins. Il avait rencontré la vestale de cette manière. Elle le suivait depuis, fidèle et critique, mélancolique aussi parce qu'il la désespérait tous les jours. Pourquoi lui avait-il montré la mallette contenant les pistolets et surtout ce jet de sang propice à tous les ragots ? Elle colporterait la nouvelle au-delà de son cercle d'amis.

On arrivait. L'adresse du cocher avait de quoi étonner. On effleurait une réalité de vaisseaux, d'étroitesses, de grincements, atroce la réalité ! Felix mit pied à terre. Il reconnut la jument de Giselle.

— Je suis attendu, dit-il à la chiourme.

On le suivit jusqu'à l'entrée des jardins. Agnes venait vers lui. Elle l'embrassa longuement.

— Nous attendons le comte, fit Cecilia, son retard nous inquiète, n'est-ce pas ?

Giselle avait perdu sa contenance. Béatrice voulait la réconforter et Giselle avait répliqué : plus tard, ma chère, vous me consolerez. Cecilia en avait été réduite au silence. Le négligé de Felix était pour elle l'occasion de reprendre la conversation où elle l'avait laissée. Il prit place entre sa mère et sa tante. Béatrice luttait contre le rougissement de ses joues et larmoyait un peu. Giselle contrôlait sa respiration. Le bourgeois n'était pas revenu, sinon on aurait su à quoi s'en tenir. Le bourgeois ? Agnes renseignait son fils en lui parlant dans l'oreille. Cecilia se penchait, agréable et courtoise. Giselle ne bougerait pas de cette place où elle paraissait maintenant clouée. Felix se demandait combien de temps il résisterait au désir de leur expliquer l'absence du compte. Les pistolets aux armes des Vermort, la crosse ensanglantée, ce retard inhabituel, ces femmes, moi, cette terre d'ancêtres et de serviteurs, mon roman. Il était aux anges. On pouvait aussi imaginer le bourgeois enfin renseigné et haletant sur le chemin du retour. Autre roman. Felix en attendrit plus d'une en enfouissant son visage d'enfant dans la poitrine de sa mère. 

 


 

V

 

1

 

— Il n'a pas de nom, dit une voix derrière le rideau.

Le singe franchit encore un créneau.

— Si on lui en donnait un ? proposa le visiteur.

Le nain montra le bout de son nez.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

Il apparaissait lentement dans le rideau rouge. Les persiennes avaient été arrachées par le vent.

— Cette nuit, dit-il, et il ajouta sur un ton sinistre : nuit d'enfer.

Le visiteur gravit lentement l'échelle.

— On peut entrer ? demanda-t-il.

La porte était ouverte. Un autre rideau, à franges d'or celui-là, se répandait mollement sur le plancher. Le visiteur jeta un œil écœuré à travers une brèche de la toile. Le nain était à genoux sur le lit. Il avait rentré les persiennes. Il s'était acharné pendant une heure ce matin pour arracher une charnière qui retenait encore un des battants. On lui avait reproché ce changement. Ils avaient voulu mettre le singe en cage et il avait mordu un poignet. Le visiteur souleva sa main. La tache était encore humide sur la rampe.

— C'est noir, le sang, fit le nain.

— Noir, répéta le visiteur.

Le nain sortit sur le palier.

— Je n'ai pas mangé, dit-il.

Il y avait du sang sur les marches de l'échelle. Le visiteur n'y avait pas prêté attention. Maintenant il écoutait le commentaire de son hôte. Le singe se cachait dans le faux château qui servait de devanture à une confiserie. Un chien le suivait du regard. Comme l'air était frais, le visiteur avertit qu'il préférait parler à l'intérieur de la roulotte. Le nain, qui était descendu pour trottiner sur le mâchefer, se mit à parler de la locomotive qu'il avait vue fonctionner une fois dans sa vie. Cette fois avait suffi à l'épouvanter. Dans la fumée, il avait imaginé un monde capable de consommer cette énergie.

— Je te vois, dit-il au singe qui ne se montrait pas.

— Vous le voyez ? dit le visiteur.

Il redescendit les marches. Le nain l'accueillit avec une citation. Il avait interprété le portier et le fossoyeur. Selon lui, il n'y avait rien de plus important que la pénétration du personnage. Son rôle consistait à être lui-même sur la scène. Il pénétrait. Le spectateur devait assister à cette dépossession lente. Sinon il recevait des injures à la place du personnage. Peu importait l'œuvre. Il ne la lisait pas. Felix dévorait l'écriture. Il n'était rien sans ce nourrissement qui était aussi un privilège. Il jouait faux. Il ne jouait pas avec les autres.

— Nous ferions mieux de rentrer, dit le visiteur.

Sa mâchoire tremblait. Il avait rentré sa petite tête noire dans la fourrure d'un col qui retombait le long de son bras. Le nain l'observa. Le visiteur pensa qu'il pouvait lui accorder ce temps. Il se redressa un peu. Il avait amené un parapluie de toile blanche avec des traces de moisissure à l'endroit des baleines. La crosse était une tête d'animal fantasmagorique. Il la frottait contre sa joue en attendant que le nain voulût bien répondre à sa question. La présence de ce petit personnage l'incommodait. Le nain considérait l'animal au corps de parapluie tandis que le visiteur se demandait combien de temps il lui faudrait pour tirer le premier ver de ce nez grossièrement fixé à un visage enfantin en proie aux tourments de la maturité.

Le singe grattait la charpente derrière le faux château. La confiserie était fermée. Le confiseur avait offensé la dignité d'un magistrat instructeur qui s'était déplacé en compagnie de sa dame. Un policier en uniforme avait confié au nain que l'arrestation ne durerait pas plus d'une nuit, compte tenu de la légèreté de l'offense. D'ailleurs la dame avait souri et le confiseur lui avait demandé son avis mais elle n'avait pas répondu. Ironie ou offense, elle aurait pu trancher. Le nain frissonna en prononçant ce mot.

Le visiteur avait écouté l'histoire du confiseur en enfouissant le dragon dans sa chevelure. Il portait le cheveu long et bouclé, peut-être naturellement bouclé. On le sentait soucieux d'une certaine coquetterie. En même temps, il soignait une discrétion de clerc. Le nain cessa de le regarder. Le vent secouait sa chemise. Il aimait le vent et ses odeurs d'arbres et de rue. La caresse du vent. Il se mit à marcher vers le lieu du crime. Le visiteur le suivit. Il luttait contre le vent.

Dix minutes plus tôt, il n'avait pas ouvert le parapluie sous l'averse. Le poil de sa fourrure était encore mouillé. Il l'avait secouée devant la porte. Le nain avait distraitement regardé ces gouttes accrochées aux planches. La roulotte était verte et rouge, avec une couronne d'or, un auvent éclairé la nuit par une lampe-tempête et des roues soleil calées par de gros cailloux jaunes trouvés un peu plus haut après les arbres de ce qui pouvait être l'ébauche d'un jardin public abandonné. Il montra le banc où il méditait en regardant les chevaux. Le visiteur nota les arrachements de la peinture sur un accoudoir, l'autre était parfaitement conservé et correspondait à la droite du nain, d'où sa conclusion que le nain était gaucher. Il découvrit l'existence de l'œil de verre un peu plus tard. Au passage, le nain cueillit un brin de paille dans une meule qui s'élevait sous une bâche.

Maintenant il mordillait la paille en parlant de sa soif de connaissance. Ils traversèrent une cour formée par plusieurs roulottes dont claquaient les auvents de toile. Un enfant aidait à curer le puits. Le visiteur caressa cette tête. Le visage était sale et pétillant. Beaux yeux au blanc révélateur d'une santé à toute épreuve. Il avait vu mourir des enfants au sanatorium. Il faillit en parler pour répondre aux allégations du nain à propos de la connaissance possible. Évoquait-il les autres comme s'ils appartenaient à un autre monde ?

Le singe devait être là, on l'entendait traverser les flaques, le nain regardait sous le plancher des roulottes où jacassaient des poules. Un perroquet les salua. Il saluait même le chien et les autres oiseaux, le coq avait sa préférence, on le rencontrait à l'aurore dans les allées boueuses, pataugeant fièrement à la surface d'une demi-lumière de rêve, mâle et sociable. Le visiteur le voyait presque. Le perroquet siffla derrière lui.

Personne aux fenêtres. Des hommes travaillaient sur la plate-forme d'un camion. Le nain était le nouveau propriétaire. Ou le serait dès que la question judiciaire serait résolue, ce qui ne pouvait durer plus d'une année d'après son conseil. Le visiteur se sentit questionné. Le nain le surprit en flagrant délit d'échappatoire, mais il ne dit rien, il reprit son chemin en demandant des nouvelles du continent. Le visiteur fut obligé de lui avouer qu'il ne voyageait plus depuis longtemps. Le nain voulait parler de ce temps, des lieux du temps qu'on tient à une distance respectable. Le visiteur avait d'autres chats à fouetter. Il avait du mal à soutenir cette conversation. Les clapotements du singe le distrayaient. Il se mit à marcher sur la gauche du nain qui ne vit pas d'inconvénient à lui soumettre son profil de sénateur. Ils arrivèrent au bout de l'allée.

Le singe les avait devancés. Il se tenait sur un tonneau collecteur de gouttières qui descendaient le long de la muraille. Un magnolia répandait ses racines, le nain sautilla jusqu'à la bouche d'égout. Il traversa la rigole en funambule sur un des barreaux de la grille. Le cloaque ruisselait doucement. Il montra la tache de sang sur la dalle puis son index décrivit la diagonale du cadavre, il revoyait la tête en angle droit sur l'épaulement et les dents qui rutilaient comme des santons. Le visiteur apprécia l'évocation sans se prononcer.

Felix avait été blessé dans l'escalier. Ses ongles avaient arraché la mousse des pierres. Il s'était battu, avait glissé jusqu'à la dernière marche, s'était relevé dans un dernier effort pour échapper à la mort mais finalement celle-ci l'avait vaincu sur la grille de l'égout où on l'avait trouvé ce matin, à l'aurore. Le nain atteignit le haut de l'escalier et se mit à parler de l'herbe couchée qui témoignait du commencement de la lutte. Felix montait le soir sur les remparts pour méditer. C'était une nuit de pleine lune. Le singe ne sortait pas la nuit. Il demeurait sous la lampe en attendant le retour de son maître. Il voyait le rempart, sa perspective écrasante et noire, le ciel transparent. Felix s'asseyait sur le banc et lisait quelquefois à la lueur d'une chandelle. Le visiteur gratouilla les traces de cire.

— Oui, oui, fit le nain.

Il savait tout. Il n'avait rien dit à la police. La mort de Felix était une chance qu'il lui restait à saisir. Il ne l'avait jamais désirée. Il y avait pensé mais seulement pour se raisonner.

— Il lisait ? demanda le visiteur comme si les traces de cire n'étaient pas une preuve convaincante.

La lutte avait commencé dans l'allée. Le gravier en témoignait. Ensuite les corps avaient roulé dans l'herbe.

— C'est affreux, dit le nain.

Le visiteur le regarda comme s'il ne comprenait pas l'horreur de cette évocation. Ils marchaient dans l'ombre du château. De temps en temps, le visiteur frissonnait et ajustait sa fourrure. L'air était humide, certes, mais doux, le vent pouvait affecter, il amenait la mort quelquefois, Felix avait fui une de ces épidémies, le nain l'avait suivi avec toute la troupe, ils s'étaient réfugiés dans les montagnes et avaient gagné leur vie en cultivant la terre.

— Vous vous imaginez ? dit le nain. La terre.

Ils avaient aussi banni un violeur, sans preuve, mais la petite devenait folle, on avait agi peut-être injustement. Maintenant le visiteur se demandait ce que le nain allait lui révéler.

— Suivez-moi, avait dit ce mentor.

Le visiteur considéra la sente dans la roche. Le nain montait sans effort.

— Vous en êtes sûr ? dit le visiteur qui hésitait encore.

— Sûr ! dit le nain, et en même temps il atteignit le pied de la tour.

Il disparut presque aussitôt dans l'ombre d'une brèche.

— Venez ! cria-t-il.

Le visiteur dénoua la fourrure à mi-chemin. Il avait perdu son mouchoir ou avait oublié de l'empocher ce matin. On suait facilement dans ce pays, dès les premières heures du jour. La nuit, il s'enfermait avec une femme et connaissait des extases douloureuses. La tête du nain surgit d'entre les pierres. Il souriait. Le visiteur haletait. La fourrure épongeait sa sueur. Il s'arrêta un instant pour demander si cette ascension valait la peine.

— La peine ? répéta le nain.

Il disparut de nouveau. Le visiteur se laissait gagner par le vertige. S'il s'était retourné, il aurait vu le soleil se coucher sur la brume. Le nain admirait ces instances en connaisseur. Il les peignait quelquefois ou les évoquait dans ses nouvelles.

— Nous avons tous un talent, disait-il devant ses œuvres.

Pourquoi ne pas le croire ? pensait-on en franchissant le seuil de sa porte. Le visiteur n'était pas entré tout à l'heure. Il le regrettait maintenant. Un intérieur en dit long sur l'être qui l'occupe. Il avait vu les battants de la persienne. Un bouquet de fleurs aussi mais c'était peut-être effectivement un tableau de peinture. Le nain aimait le trompe-l'œil. Il en abusait, mais par passion pour la perspective, ce qui l'excusait aux yeux de beaucoup.

Qui fréquentait-il, pensa le visiteur, à part ces saltimbanques qui étaient tous rentrés dans leurs roulottes à son arrivée ? Le nain lui tendit la main à travers la brèche. Main grassouillette, il ne prêtait jamais main-forte au montage des tréteaux. Premier contact physique aussi, il eût préféré s'en tenir au ressac de la conversation tout de suite perçue comme une étendue et non pas comme le fleuve qu'il espérait encore.

Il entrait dans l'ancienne salle des gardes. Elle était éclairée par les brèches dont l'une traversait une porte au linteau de bois gris. Le sol était de terre battue. Les Gitans avaient laissé les cendres d'un feu de joie. Le nain se baissa pour ramasser une des pierres du foyer. Elle était tiède encore. Le feu avait tenu jusqu'à midi. La cheminée s'ouvrait dans le plafond, bordée de tôles grossièrement formées et rivées. La surface était noire de suie. Le conduit montrait un morceau de ciel blanc. Comme il avait plu, le ruissellement avait formé un puits dans la cendre.

— Vous voyez ? dit le nain.

Au fond, entouré d'ombres vertes, un escalier en colimaçon finissait une existence sans doute proche du millénaire. Le nain était assez agile pour l'emprunter et accéder à l'étage. Il avait trouvé le maravédis au beau milieu du plancher, comme si on l'y avait déposé dans l'intention d'intriguer, fausse piste peut-être, mais comment ce billon parfaitement lustré, rutilant comme neuf, pouvait-il être l'indice d'une voie sans issue ? Il le sortit de sa poche.

Il en était entré en possession ce matin après avoir découvert le cadavre. Il avait eu l'idée de monter jusqu'à la tour, malgré la crainte de tomber nez à nez avec un de ces Gitans dont Felix louait la musique qu'il entendait depuis sa roulotte. C'était elle qui lui inspirait ses ballades nocturnes. Ou l'amour. Il aimait ces femmes anguleuses et noires. Il admirait leurs prouesses. Mais n'aimait-il pas toutes les femmes pourvu qu'elles enviassent sa propre facilité à séduire des hommes ? Le visiteur nota cette question dans un coin de sa mémoire. Le nain n'y répondait d'ailleurs pas.

Le maravédis avait de quoi fasciner. Comme il était sur le point de se hisser à la force des poignets sur le plancher douteux de l'étage, le visiteur demanda à voir la pièce. Elle rutilait entre le pouce et l'index de la main droite du nain, son autre main cherchait l'appui sur la solive.

— Ça ne vaut rien, dit-il, sauf ce que ça vaut.

Le visiteur monta sur la première marche. L'escalier pourrissait sous une poussière blanche.

— Vous n'en avez parlé à personne ? demanda le visiteur.

— À personne, confirma le nain.

Il toisa le visiteur et l'invita à monter jusqu'à lui. L'entreprise était périlleuse mais le visiteur voulait se rapprocher maintenant du maravédis. Les pierres bougeaient sous le pied. Il s'éleva et, comme l'avait prévu le nain, sa tête dépassa le niveau du plancher un peu au-dessus de la ligne des yeux.

Cette autre salle avait dû être somptueuse. En tout cas, la cheminée l'était. Ses jambages, en parfait état de conservation, représentaient des êtres fabuleux au corps d'homme et à tête et griffes de carnassier. La tablette, encombrée de gravats et de plantes grises, ondulait étrangement dans une géométrie résultant de l'accouplement savant de deux roches de couleurs et de textures violemment différentes. Le vent ronflait dans l'âtre, tourmentant le feuillage d'un lierre. Le nain avait retrouvé l'ancrage dans la solive. Dans le mur, l'appui était une pierre saillante, reste d'une marche. Il connaissait l'endroit depuis ce matin. Un coup de reins le situa sur la solive. Le maravédis était dans son poing.

— Je ne pourrai pas monter, dit le visiteur.

Le nain progressa lentement sur le plancher. Ce matin, il avait été jusqu'à la cheminée. Il était tombé sur le billon qui dénotait dans la poussière. Il ne l'avait pas tout de suite ramassé. Il avait pris le temps d'identifier le profil. Il crut reconnaître un roi d'Espagne. La devise le renseigna. Puis il avait continué de marcher vers la cheminée. Dehors, il bruinait. De temps en temps, un embrun le surprenait. Il se frottait le visage. Une végétation dense et noire poussait dans l'âtre. Il toucha la pierre mitée des jambages. Il regarda encore le maravédis. C'était une monnaie d'une autre époque. On en trouvait de tristement érodées. Celui-là brillait comme de l'or. Il voulait expliquer cette présence.

— En effet, dit le visiteur.

Il venait de produire un dernier effort. Des gouttes de sueur perlaient sur ses joues.

— Que cherchez-vous ? demanda-t-il au nain.

Un autre maravédis pour expliquer le premier rencontré par hasard ? Mais était-ce le hasard, cette idée de continuer son chemin après avoir découvert le cadavre ?

— Vous devriez redescendre, dit le visiteur qui lui-même redescendait l'escalier incertain.

Cette poussière le déconcertait.

— Nous ne trouverons rien, dit-il.

Il revenait au foyer du feu de joie. Autour, la terre avait été battue par la danse. Des parpaings avaient servi de siège. On avait arraché le lierre d'une fenêtre. Il jaunissait dans l'ombre. L'ouverture révélait les Jumeaux qu'on appelait ici les Deux Jumeaux. Il voyait aussi les créneaux de la promenade. Le singe y sautillait, cherchant peut-être le point de vue sur la tour, il paraissait exaspéré.

— J'ai trouvé le doublon, dit le nain pour répondre à la conclusion du visiteur.

Ce n'était pas un doublon, mais un maravédis, et ce n'était pas une relique de l'usure, sinon un objet parfaitement contemporain.

— Donnez-le-moi, dit le visiteur.

Il le donnerait à examiner.

— À qui ? fit le nain.

Le visiteur tiqua.

— Je veux bien croire que vous l'avez trouvé dans les circonstances que vous me rapportez, dit-il, mais je ne crois pas à son authenticité.

Le visage du nain se déformait sous l'effet de la réflexion.

— Vous voulez dire que c'est peut-être de l'or ? demanda-t-il.

Qu'en était-il du billon ? Le visiteur haussa les épaules. Le singe ne bougeait plus parce que les deux hommes étaient à la fenêtre. Il grignotait une feuille et crachotait dans le vide.

— Quel âge a-t-il ? demanda le visiteur.

Le nain sentait le maravédis dans son poing. Il ne voulait pas s'en séparer. C'était peut-être un gri-gri. Quel âge avait Felix ? Ou plutôt quel âge n'avait-il plus ? Et si c'était de l'or ? Le visiteur sortit.

— Ce n'est pas la question, avait-il dit.

Et il était sorti. Maintenant il allait à la rencontre du singe. Celui-ci avait cessé de mastiquer, puis la feuille tomba dans l'herbe après avoir voltigé. Le vent était capricieux. Le singe se soumettait à cette attente. L'homme arrivait lentement. Le nain était resté sur le seuil pour observer la scène. Il avait oublié sa pipe, sinon la fumée l'aurait tranquillisé. Il tremblait depuis ce matin. Le cadavre l'avait seulement intrigué. Son cœur avait commencé à battre la chamade en entrant dans la tour, peut-être parce qu'il craignit d'être surpris en flagrant délit de recherche. Le feu brûlait encore. Un oiseau voletait sous le plafond en jacassant. Le nain foula ces miettes. Il se mit à haïr les Gitans. Il les avait toujours détestés, mais pas à ce point. Il les accusait du meurtre. La police l'avait même entendu religieusement. Il avait omis de parler du maravédis. Dans son témoignage, il revenait au camp tout de suite après avoir découvert le cadavre et il donnait l'alerte, d'abord en manœuvrant la cloche de sa roulotte, signe destiné à tous à l'heure des repas ou des mauvaises nouvelles, puis en leur adressant une harangue où il criait vengeance. Nicolá chevauchait Nuaj pour aller prévenir la police. Pernelle pleurait. Dans la confusion, on écrasa un enfant qui suffoquait encore à l'arrivée de la police. Felix gisait les bras en croix, le cœur ouvert, le regard tranquille, seule sa bouche trahissait sa déroute et le poing fermé où l'on trouva, à la morgue, le deuxième maravédis, autrement dit le premier, si le second était celui que le nain voulait posséder en dépit des nécessités de l'enquête.

— Ce serait d'ailleurs peut-être le seul, dit tout haut le nain.

Le singe se méfiait de lui. Le visiteur nota la tension des orteils griffus sur la pierre moussue du créneau où le singe s'était posté pour les observer. Maintenant il se laissait observer.

— Il n'a pas de nom, dit le nain.

Le visiteur faillit répéter sa proposition. Il avait tellement la sensation de revenir à chaque instant au point de départ, c'est-à-dire à quelques mètres de la roulotte du nain qui était la seule couronnée.

— Il y a donc deux maravédis, dit-il.

Qui était Nicolá ? Nicolá écrivait des odes dans le goût de l'époque. Il s'y épanchait au lieu de chercher à y enfermer le monde des autres.

— Vous connaîtrez Pernelle, sa partenaire au chaudron, petite traîtresse dont on n'a pas fini de parler.

— Ne vous approchez pas, dit le visiteur, vous allez l'effrayer.

Le singe parut comprendre l'avertissement. À quel signe le visiteur reconnut-il cette intelligence ? Il n'aurait pas su le dire. Il agissait le plus souvent par instinct. Ensuite il passait du temps à rechercher la cohérence de son enquête. Il construisait des automates à temps perdu. C'était un artiste du ressort et de la gravité, un raffiné du glissement et de la rotation. Il produisait des masques. Rien n'était facile comme un masque. Tous les corps se ressemblent.

— Khé ! Khé ! fit-il à l'adresse du singe.

— Si vous aviez une pomme, dit le nain qui se tenait à distance, mais il n'avait pas cette pomme.

— Racontez-moi encore l'histoire de la pomme, dit le visiteur en revenant dans l'allée.

Cette fois le nain le suivait. Le singe sautait de créneau en créneau.

La citadelle s'effondre dans un adret. Des ouvriers travaillent à récupérer les parpaings. On voit des fardiers dans la pente. Les mules renâclent. Le vent est tombé. Le ciel est encore couvert. Nuages véloces. Au loin la forêt est d'un vert printanier. La brume avance.

— Le regard tranquille ? dit soudain le visiteur.

Le nain s'arrête. Était-ce ce qu'il avait dit du regard ? Tranquille n'était peut-être pas le mot.

— Lequel, alors ? dit le visiteur.

Il marche plus vite. Il attend une réponse. Le nain fouille dans sa mémoire du cadavre. Il l'avait vu quatre fois :

— la première fois, comme il l'a rapporté dans deux versions (y en avait-il une troisième ?), ensuite en redescendant (il l'avait enjambé parce qu'il avait cru voir l'éclat d'un autre maravédis), puis avec la police qui le suivait (il avait raconté la première version des faits), et enfin à la morgue, à l'entrée de la morgue, le vent avait emporté le linceul. Pernelle pleurait. Nicolá était revenu pour la consoler ou pour la raisonner. Il y avait deux manières de voir la scène, mais Pernelle ne cessait pas de pleurer. On lui apporta un mouchoir. Pernelle est un corps agréable et facile. Funambule, elle charme. Cavalière, elle règne. On l'a vue aussi dans le rôle d'une intrigante. Beau maquillage. Une soie de porc était plantée dans une fausse verrue au-dessus de la lèvre. Elle scandait :

— Harpion, je ne vous aime pas...

Nicolá jouait le rôle de ce malheureux. Pourquoi n'aimait-il pas l'autre, lui aussi ?

Le visiteur eut une crampe. Il avait une crampe au bout de tout effort musculaire un tant soit peu inhabituel, ou plutôt il n'achevait par cet effort. Comme il était très seul, il ne demandait jamais à personne de continuer à sa place. Il eût aimé cette substitution. Il n'avait même pas l'espoir qu'elle eût lieu un jour. Il connaissait ses limites. Il s'arrêta donc au beau milieu de l'escalier qui donnait accès au chemin de ronde. De là, il voulait contempler la ville. Le nain haletait derrière lui. Il était impossible de se croiser sur ces marches. De plus, le vertige menaçait. On était au-dessus des saules pleureurs. Le feuillage frémissait à une distance impossible à évaluer. Attendre, c'était tenter de retrouver la force nécessaire pour en finir avec cette ascension. C'était aussi se ridiculiser aux yeux du nain qui mesurait les effets de l'angoisse sans doute avec cette précision qui est le don de l'étranger. Il était à l'affût d'un affleurement du cri. Le visiteur perdit le rythme de sa respiration. Maintenant il comptait pour sauver les apparences. Mais l'air lui manquait. Le nain proposa de redescendre, première atteinte de sa lucidité. Non, pas la première. Il avait fait preuve de lucidité en inventant cette promenade dans les parages du crime. Lucidité redoutable. Il était peut-être l'assassin. Ou l'un des assassins. En tout cas il redescendait. Le singe avait atteint le haut par un autre chemin. Il redescendit lui aussi.

— Nous perdons du temps, dit le nain.

Il attendit toutefois que le visiteur se fût remis de son émotion.

— Je n'ai pas mangé ce matin, prétexta celui-ci.

Il pensait à des funambules, des trapézistes, des équilibristes, l'air se remplissait de personnages têtus. Le singe emprunta la paroi elle-même. La rapidité de ces décisions avait de quoi étonner. Il semblait même ne pas réfléchir, il ne préméditait pas son accrochage, il progressait par habitude de l'inattendu. Le visiteur le vit passer au-dessus de lui. Ensuite l'animal courut sur ses jambes le long d'une branche. Il finit par s'asseoir dans u