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Seriatim 3
Seriatim 3 - Bravo ! (Patrick Cintas)

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 Article publié le 13 juin 2021.

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LE SYCOPHANTE

Bravo !

J’y étais. Le conteur (car nous jouions) venait d’abuser de notre patience. Je m’explique : nous n’étions pas là pour nous livrer pieds et poings liés à ce lyrisme teinté d’épique qu’il nous a servi sans se soucier une seconde de ce que nous pouvions en penser. Il ne jouait pas le jeu. Nous aimons les histoires. Pas ce qu’elles inspirent à celui qui se sent pousser des ailes dès qu’il s’agit pour lui de se donner en spectacle. Certes, certains ont applaudi. Les uns par politesse, ou lassitude, les autres, pourquoi pas, parce qu’ils appréciaient le style ou je ne sais quelle vertu dont ils ne cachaient pas (ou plus) être les partisans inconditionnels. L’hôte allait de l’un à l’autre pour se faire une idée de l’effet produit sur notre assemblée ainsi divisée à l’occasion d’une sorte de test dont il allait être question sur nos réseaux respectifs. Il a fallu attendre, patiemment, que cette agitation cesse de nous inciter à la révolte. Bien sûr, nous n’étions pas chez nous et il nous revenait de nous en tenir aux convenances, ce qui ne serait plus le cas une fois lâchés dans les maquis du cyberespace. D’ailleurs les plats arrivaient, entre les mains expertes d’un personnel trié sur le volet. Nous étions, en quelque sorte, invités à partager ce qui nous était offert dans la seule intention de noyer le poisson. Nous n’avions aucune raison de manifester notre opposition, d’autant que la qualité des mets et des boissons qui les accompagnaient ne se prêtait absolument pas à la critique. Nous acceptâmes même de féliciter l’impétrant, en termes plus ou moins sibyllins, je ne le cache pas. Il dut capter quelque chose de notre désapprobation et s’attendait sans doute à ce que la situation finisse par s’envenimer. Cependant, il ne se passa rien d’autre. La soirée s’acheva sur les habituelles promesses de rendez-vous imminents. Notre histrion disparut comme il était venu : par enchantement.

Un témoin.

Une salle attenante au patio où se tient la cocktail-party, dans le style andalou. L’endroit est sombre, mais agréable, comme si on était venu y chercher la fraîcheur qu’un soir d’autan a rendu désirable. Le maître des lieux s’est approché d’une lourde table couverte d’un épais tapis dont les arabesques se devinent sous les lueurs de plafonniers au triste métal. Río a pris place sur une chaise au dossier si vertical qu’il ne se sent pas à son aise dans cette position, mais Gor Ur lui a flatté l’échine pour l’encourager à se laisser faire comme il convient à un invité auquel on tient à rendre un hommage sans limites. Une carafe est penchée sur un verre. Río fait signe que le verre est assez plein à son goût. La carafe se verticalise et il se passe un temps avant qu’elle ne rejoigne d’autres objets de verre sur un plateau dont les reliefs scintillent délicatement. Enfin, après avoir fait le tour de la table, comme s’il voulait en faire apprécier le périmètre, l’hôte bouscule une chaise semblable et, l’ayant fait pivoter sur un de ses pieds, l’immobilise sans s’y asseoir toutefois. Il s’appuie sur le dossier, un verre à la main, dans la position de celui qui propose un brindis. Río accepte cette mort. Dehors, c’est-à-dire derrière le moucharabieh noir et or, les conversations se mêlent au choc des couverts.

GOR UR

Je ne sais pas si vous me prenez au sérieux…

RÍO

En tout cas, c’est une idée à creuser. Mais comme je vous le disais, je ne suis plus du spectacle. (soupir) Je ne sais même pas de quoi j’ai envie maintenant que je ne suis plus du métier. J’aurais peut-être dû y penser avant…

GOR UR

Je ne crois pas que ce fut une décision précipitée, un coup de tête. Maintenant que je vous connais… Mais il était question de ce que j’entreprend moi-même et non pas de ce que vous allez mettre en jeu, je suppose, dès demain.

RÍO

Mañana veremos

GOR UR

Aussi pouvons-nous dès maintenant nous entretenir de ce que vous appelez ma « petite idée ».

RÍO

Je n’ai pas dit qu’elle était petite ! Je ne me permettrais pas. Loin de moi cette… Enfin : quelle que soit sa taille, elle mérite d’être, comme je le disais, creusée.

GOR UR

Ah mais cé qué, mon cher, je ne vois pas comment nous pourrions la creuser ! En effet : elle est déjà jetée sur le tapis ! Son évolution, prévisible ou pas, est en cours !

RÍO

Vous voulez dire… (jeu) Oh non ! Je ne vous crois pas en mesure de… (inquiet cependant) Vous voulez dire que…

GOR UR

La boisson que je vous propose, qui se réclame justement de l’Amontillado, contient l’antidote qui, je vous rassure, n’en gâchera pas l’excellence.

RÍO

Vous badinez… !

GOR UR

Que non ! Je ne vous raconte pas d’histoire.

RÍO

Vous seriez bien le seul ce soir à vous en priver ! (rieur) Mais vous m’avez élu pour seul auditeur, si j’ai bien compris…

GOR UR

Vous n’avez rien compris, je le crains… (solennel) J’ai bel et bien empoisonné les mets et les boissons qui, comme d’habitude, constituent la conclusion de nos soirées narratives. (sentencieux) Tout le monde va mourir ce soir ! (consulte son oignon) Avant une heure…

RÍO

Mais cé qué ! J’ai moi-même touché aux bouchées ! Oh ! Avec parcimonie, vous savez, car je ne suis pas friand de gourmandises. (épouvanté) Mais j’en ai mangé ! (changement de ton) Je persiste à dire que c’est une bonne idée (et non pas petite) et que je suis tout disposé à la creuser avec vous, en admettant (frisson) que vous m’ayez invité dans cette… heu… perspective.

GOR UR

Buvez ! Moi j’ai déjà bu. (amusé) Je me suis empiffré ce soir ! J’ai donné l’exemple. Personne n’a songé à… ne pas m’imiter. Au contraire, ils se sont tous jetés sur les nappes sans se soucier du voisin. Et tout le monde avait oublié, dans le feu de l’action, que je n’avais pas encore raconté mon histoire. Elle est tant attendue chaque semaine ! Ils n’en avaient cure ! Les voilà ne songeant qu’à réduire le festin à néant ! Par ingurgitation ! Je crois même qu’ils vous ont oublié. (ravi) Dans moins d’une heure, si j’ai bien calculé, nous assisterons vous et moi, en exclusivité, à cette mort en masse. Quel spectacle ! Et vous n’y tenez aucun rôle. À part celui de complice, mais c’est dans la coulisse que nous sommes, ce qui nous élève au rang d’auteurs. Convenez avec moi qu’en ces tragiques circonstances, il vaut mieux être auteur qu’acteur. Sans compter que lesdits acteurs (de leur mort qu’ils joueront avec cœur et perfection, je n’en doute pas) assisteront en même temps à leur propre spectacle. D’une pierre deux coups. Et vous et moi en sommes le ricochet ! (attentionné) Je vous sens indécis…

RÍO

Comme je le disais, l’histoire est bonne, bien préparée, et tout et tout. Mais nous ignorons comment elle va évoluer, même si l’issue dudit empoisonnement est jouée d’avance. (perplexe) Je me demande ce qu’ils vont en penser. (didactique) Je ne vois pas comment vous allez leur faire avaler ça. Ils ne comprendront pas.. heu… l’intérêt. Oh la la ! Je ne suis pas metteur en scène ! Je ne suis qu’un pauvre comédien qui n’a d’ailleurs pas réussi dans la tragédie.

GOR UR

Riant

Vous ne vous en inquièterez plus dans moins d’une heure ! En attendant…

RÍO

Oui, oui. Attendons. Car, je l’avoue, aucune idée ne me vient à l’esprit… Ce qui me prive du statut d’auteur.

GOR UR

Momentanément ! Momentanément ! Ça ne durera pas. Vous verrez. Reprenez un peu de notre Amontillado. Deux précautions valent mieux qu’une.

RÍO

Rit jaune

Vous n’êtes pas très sûr de votre coup… je crains. Vous allez me saouler !

GOR UR

Au contraire. Gardons l’esprit clair. Et n’abusons pas de notre boisson salvatrice. (réfléchissant un moment) Trop d’antidote peut tourner au vinaigre ! (sans rire) Ou produire l’effet inverse. On a vu ça dans les meilleurs romans. Mais pas de souci : j’ai bien étudié la leçon : un troisième verre ne nous fera pas de mal. Au propre comme au figuré.

RÍO

La tête me tourne…

GOR UR

Vous ne vous posez pas la question de savoir pourquoi je ne sauve que vous… ?

Interloqué, Río se lève, titube, se dirige vers le moucharabieh, colle son regard sur les lattes, sent l’autan lui réchauffer le regard, voit les autres en pleine débauche de nourritures bêtement terrestres. Il ne trouve pas les mots, Ou le souffle lui manque. Il dit :

Vous avez beau dire, mon cher hôte, vous ne possédez que l’acte premier de votre comédie. En admettant qu’il arrive ce que vous avez prévu comme acte deux (la mort en masse de nos amis), ne suis-je pas alors le nécessaire auteur de l’acte trois, le dernier selon l’éthique aristotélicienne ?

GOR UR

Ubuesque

C’est là, stupide animal, que je veux en arriver !

 

 

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