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 Article publié le 14 juin 2006.

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Ravaudez d’oubli ces bribes exactes !*

Borgès, dans une nouvelle recueillie dans Artifices (1944), intitulée Funes ou la mémoire, écrit le drame d’un homme dont la mémoire retient l’intégralité de ce qu’il vit et éprouve, seconde par seconde, détail par détail, et qui ne peut absolument rien oublier. Ses souvenirs, dit-il, deviennent “intolérables à force de richesse et de netteté” et il est clair qu’un tel poids mémoriel interdit à la fois de vivre (puisque le temps nécessaire pour se remémorer un événement quelconque équivaut à la durée réelle de cet événement, un jour entier pour se remémorer n’importe quel autre jour de sa vie !) et de penser (puisque “penser c’est oublier des différences, c’est généraliser, abstraire”). Cette colossale mémoire, concrète et factuelle, étouffe la vraie mémoire et ne laisse subsister qu’un désir d’inconnu, tout à fait irrationnel, absolu et fou...

Cette fable me fait penser au mode de remémoration très officiellement pratiqué en nos démocraties : on multiplie les exhibitions de documents, les musées et commémorations, les expositions mettant en valeur le “patrimoine” et les spectacles à finalité de reconstitution historique... parce que l’on craint, explique-t-on, que mémoire ne se perde ! Mais cela se passe toujours un peu comme en la nouvelle de Borgès : on entre dans le passé à reculons c’est-à-dire comme en un temps séparé, figé, momifié dont on parcourt, en un cheminement minutieux et soigneusement balisé, le maximum de détails, exposés, grossis, commentés. L’on acquiert alors, si l’on est infiniment patient et infiniment passif, une information accumulative, étonnamment factuelle et précise à propos des êtres et des événements ainsi présentés, mais ces savoirs, niant d’une part que l’on ait le droit d’oublier (“le devoir de mémoire”), se limitant de fait à ce qui est objectif, concret et montrable, se donnent indûment pour le tout, pour la mémoire intégrale, sans point d’oubli, et le sens risque d’échapper tant il est vrai que “comprendre” exige un tout autre tour de mémoire et d’oubli qu’une visite guidée où priment l’audio-visuel et le didactique !

 “Comprendre” ou se remémorer de façon compréhensive et vivante c’est se laisser incarner par quelque chose qui vient d’avant soi, quelque chose qui fait autant de place à l’oubli qu’au souvenir, quelque chose qui, passant par nous, va également plus loin que nous en ouvrant de l’avenir et du possible. Comme l’écrit Daniel Sibony**, la vraie commémoration du bicentenaire de 1789 fut le mouvement des peuples de l’Europe de l’Est se libérant du joug et non les cérémonies “poussives” qui agrémentèrent, en France, l’an 1989. La chute du mur de Berlin, événement immédiatement symbolique, rejoue la prise de la Bastille mais comme un appel non comme un rappel. Les cérémonies et réjouissances qui battirent le rappel, avec tambours, fanfares et contorsions, déniant la puissance de l’oubli, ne réussirent pourtant pas à faire réémerger la révolte et l’émotion violente qui fondent 1789 ; les peuples du grand Est européen éprouvèrent comme un appel exaltant et bouleversant leur désir de liberté, de justice et de fraternité et ils firent émerger des strates compliquées, des “tiroirs” fermés de l’oubli l’acte libérateur dont ils assumèrent immédiatement la fracture, le sens et la déshérence. Car l’on ne se rémémore pas vraiment une révolution sans faire revenir d’abord le déchirement fondateur, celui qui permit le sursaut marquant la fin d’un temps révolu, d’un régime ancien. Les commémorations de chez nous ne conjurèrent pas l’oubli : au contraire, elles se contentèrent de le nier car, sous les apparences de l’exhaustivité et de la transparence, elles le calfeutrèrent, le bercèrent de ritournelles et, paradoxalement, l’oublièrent... Seul, le rappel à vif est en mesure de desceller - de déceler - l’oubli et révèle a contrario sa valeur conservatoire : sous un long temps d’apparente passivité oublieuse, le patrimoine insu a germé, grossi, fécondé et il renaît en un déchirement créateur, gros du possible, de tout le possible.

D’une certaine façon, il n’y a point d’oubli : le passé ne passe pas vraiment, il continue à nous traverser intégralement mais l’on peut ou l’on veut, sous les oripeaux exhibitionnistes d’un savoir prétentieux et positif, un savoir-écran, refouler la conscience d’avoir oublié l’essentiel (le déchirement, la colère, la souffrance, la commotion, la violence et l’intolérable mais aussi la joie et le sens du possible). L’on (mais qui donc ?) s’efforce ainsi de sceller en chacun sa source obscure. Il serait bon que tout travail de mémoire s’ingénie à scruter son point d’oubli, laisse sa chance à ce qui s’est enfoui pour mieux se préserver et lui permette de générer son possible le plus propre (au contraire du torturant et vain désir d’inconnu, absolu et vrillant, qui aspire les forces imaginaires d’une jeunesse donnée pour déculturée et déboussolée ou plutôt maintenue telle, en partie grâce à l’essor des réalités virtuelles...). Couturière, ô mémoire, appelle à la rescousse un certain point d’oubli et ravaude ces oripeaux, ces bribes trop exactes ! compose, avec des remémorations aussi fortes, aussi vives que la chute du mur de Berlin ou l’implosion du système soviétique, le poème vivant du possible !

Serge MEITINGER
Écrit en l’an 2000

 

* Je cite mon poème “Trompe-mémoire” qui évoque Perceval/Parsifal et l’oppose à Cundry, dans Basse saison (cf Hors série de la RAL,M) : la seconde n’est que mémoire, le premier vit dans l’oubli qu’est l’innocence mais ce “chaste fol” sera “instruit par la pitié”.

** Daniel Sibony : Événements (Psychopathologie du quotidien), I, Points-Essais, 1995, p. 156 et suivantes.

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