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octobre 2019/..

 

Le nº 109 in progress / octobre 2019/..

Poésies de Gilbert Bourson

…Und dass ich Euch ein Beispiel gebe…
Goethe

L’énorme poireau du tout au cheveu blanc
comme le rien qui a vieilli dans sa verdeur
de queues coupées
dépasse insolemment de mon cabas
ce tout où tout est plein de dieux est une neige
un bouge en sauce blanche où je m’abats
comme un câpre
et au diable vauvert

*

Je me prends à sourire de bonheur à la lecture de ces derniers vers : « un bouge en sauce blanche où je m’abats / comme un câpre / et au diable vauvert  ».

Et je me dis aussitôt, content, que tout est à recommencer. Qu’on est loin, bien loin d’en avoir fini.

Gilbert Bourson, poète dans tous ses états, en bon Sisyphe inversé, continent et versatile, suit sa pente. Il ne s’endort jamais que d’un œil, l’œil fauve grand ouvert aux aguets, l’œil du dormeur tourné vers la nuit qui menace de tout recouvrir. 

Comme il sied à la bouche d’ombre qui baille pendant son sommeil, Gilbert Bourson nous baille une de ses passes d’armes dont il a le secret.

Les mots ferraillent pour l’honneur dans les vieilles douves de son château hanté.

Les duellistes ont de l’eau jusqu’au cou.

Peuples des eaux, innombrables, ils coassent la nuit venue, n’ont cure des corbeaux et autres corneilles qui croassent au-dessus d’eux. D’aucuns fleurissent rose ou blancs, nénuphars nippons arrivés là on ne sait trop quand, et fermement décidés à prospérer dans ses eaux calmes et studieuses.

Loin de moi l’idée, qui serait fort malvenue, de lever quelque voile que ce soit sur son atelier poétique. Ce serait tout à la fois vain et bien prétentieux. Voilà des années que sans relâche il y forge les plumes de ses drôles d’oiseaux mécaniques qu’il donne à lire avec une gourmandise non dissimulée.

Baubo est de la partie, voyageuse, l’œil partout où furète la vérité encornée. Athéna veille sur elle, se lève au crépuscule et bouscule les limbes de la parole.

Je préfère ainsi laisser les poèmes à leur originelle facture.

Leur donner la parole en moi autant que je peux, jusqu’à plus soif, et la soif renaît toujours dans les eaux furieuses ou étales d’une poésie inquiète d’elle-même.

Les poèmes parlent d’eux-mêmes, ne se suffisant jamais à eux-mêmes, qui plus est, adressés qu’ils sont à qui saura les lire pour le plaisir.

Plaisir communicatif en diable procuré par ce Diable de Bourson !

Perlent çà et là de ces sautes d’humeur poétique qui font les grands auteurs. Le pelage luisant de ses créatures au galop transpire et fume. On les voit s’élancer dans les vastes plaines et nous revenir au galop, crinière au vent, yeux fous.

A souffle continu, sans pose ostentatoire, il écrit et décrit, polit ses perles et ses gemmes. Diadèmes, colliers et bracelets abondent dans son monde voué au féminin.

Je gage qu’il se surprend lui-même en maintes occasions.

La chair de ses textes est diablement complexe, et c’est sans complexe aucun qu’il en expose les fibres et les nerfs.

Ses créatures semblent tout droit sorties d’un bestiaire fantastique dans le monde duquel incubent puis émergent au monde, sur la plage blanche d’abord de son Dire, puis dans les yeux éclairés de ses lecteurs, de ces êtres hybrides par principe, comme si le monde, qu’il ne cesse de questionner par le verbe élégant de ses proses et de ses vers, en était déjà là : une avant-scène qui s’avance au-devant du réel incommensurable, là où se joue la création d’avant toute chute dans l’existant figé-rivé à son être-là.

Admiration, quand tu nous tiens…

Jean-Michel Guyot

Gilbert Bourson vient de publier "Phases" chez Tinbad...

[Lire ce texte dans la RALM]

avec commentaires...

La chair de ses textes [y] est diablement complexe, et c’est sans complexe aucun qu’il en expose les fibres et les nerfs. (Jean-Michel Guyot - ci-dessus)

Patrick Cintas

Quel bonheur d’avoir de tels lecteurs qui abordent les poèmes comme des êtres vivants et singuliers, du pensé hic et nunc qui « surprend en maintes occasions » l’auteur lui-même, comme le dit Jean-Michel Guyot. C’est un fait que la lecture de ce poème m’a fait douter d’en avoir été l’auteur et m’a surpris comme il m’a surpris lors de son écriture. Le bonheur évoqué plus haut a été de constater qu’un poème peut en provoquer un autre sous la forme d’une prose poétiquement et intelligemment exposée, mais cela n’étonne guère de la part d’un écrivain comme Guyot. Je lui confie que j’ai apprécié son épigramme de Goethe, étant un lecteur passionné de cet auteur. Oui je tiens que la poésie est un appel à sourire, je souris souvent à la lecture du « Divan » et des « Élégies Romaines ». J’aime aussi qu’il parle de mes « créatures au galop » qui évoquent les cavales de Parménide lesquelles me reviennent la sueur au poitrail et les yeux fous à lier les mots à l’être-là. Merci de cet accotement à ce petit poème tiré du fond commun de cette poésie dont un autre poète disait qu’elle est faite par tous, non par un.

Gilbert Bourson


Goruriennes - de Patrick Cintas

Belle anthologie cependant limitée à la série La rivière Noire. En attendant un "Gué" des autres collections de cet auteur prolifique et infatigable. Ce serait aussi une bonne idée de proposer ces textes sur "papier" - textes courts d’un auteur plutôt habitué aux 7 ou 800 pages... On fait ainsi le tour d’une tentative romanesque et poétique originale. De l’essai au roman (court) en passant par une idée sûre du théâtre et de la poésie. Patrick Cintas a le don de l’écriture, comme il est dit quelque part dans ce forum... J’ai adoré me réciter le petit roman intitulé "Voir Pablo nu". Et je crois que je vais encore me faire plaisir à interpréter pour moi seul les autres textes. C’est fou de savoir associer aussi bien l’écriture et la voix ! Et rare de la part d’un écrivain "d’aujourd’hui".


Espaces d’auteurs (blogs)

Bonne idée !

On suit ça de près.

On peut consulter les [archives] en attendant.

Un travail de revuistes colossal !

Et téléchargeables gratuitement.

Bonne lecture.

Et grande diffusion.

Patrick CINTAS


Espace de Gilbert Bourson

On reçoit toujours des nouvelles de quelque part où nous sommes sans le savoir, et c’est de nous-mêmes que ces récits nous parviennent. Le rêve est un des ports de notre existence où nous mouillons souvent. Donc ces nouvelles, je les ai reçues de ces rêves qui se sont éveillés, pour se déposer insolemment du coté de la réalité. La sexualité dans sa dramaturgie retorse, y est partout présente pour semer le trouble dans le quotidien, afin d’en réveiller le cours trop régulé en lui restituant ses possibles vertiges et lui faire toucher le fond qui est sans fond et où le sens se perd en se multipliant. Mille petits indices que la langue a pu commettre quelques meurtres, sont disséminés au cours de ces récits. Le ton, certains diraient le style, diffère souvent d’une nouvelle à l’autre. Parfois le sens y est obscur ou incertain, la formule en est comme incomplète ou partie d’un concept erroné. C’est au lecteur de prendre le relai, afin d’en rectifier les données de départ ou bien d’en corriger le résultat final. Les textes de ce recueil ont été composés les uns à la suite des autres à intervalles irréguliers dans la chronologie qui est à peu près celle des chapitres de roman. Mon idée était de laisser à la langue la presque initiative de la narration. Si j’avais au départ une idée de récit, elle était très ténue et je suivais le fil au fur et à mesure qu’avançait l’écriture un peu comme un lecteur déchiffre un texte lu pour la première fois. La nouvelle intitulée « PLI URGENT » a nécessité un deuxième volet où les personnages de la nouvelle tentaient de s’expliquer le sens de ce texte et auxquels le narrateur tentait lui aussi une explication pour le moins aussi tordue que la leur. Moi, l’auteur je me suis amusé à donner des repères aux lecteurs éventuels. Le traçage de ces repères m’ont obligé à changer mon statut d’auteur pour celui de lecteur. quel étonnement !!!!!!

 

Repères pour une lecture (éclairante ?) de ma nouvelle « PLI URGENT »

Certains lecteurs ont été déconcertés par mon récit « PLI URGENT », dont le fonctionnement rappelle celui d’un rêve, et pour lequel j’ai composé un autre récit, mettant en scène des personnages, (des gens de lettres), irrités par le fait de ne rien comprendre à cette histoire, cependant qu’une scène de gamahuchage de cul avait lieu lors du débat. J’y répondais à leurs critiques en rêvassant une explication dans un énervement de circonstance, explication fantaisiste, tout aussi obscure que le récit en question. Ajoutez à cela ma mauvaise foi d’auteur et l’excitation occasionnée par la scène entre Paul et le « caniche », imaginée pour donner le fin mot du sens de mon récit, bien plutôt et surtout ,afin d’y couper court : un pet (fart) provoqué par un doigt scrutateur.

Je dois à mes lecteurs de tenter de donner des pistes de lecture, lesquelles permettront peut-être d’en percer, sinon les multiples sens, du moins les intentions les plus secrètes. L’incipit fut déclenché par l’idée d’un seuil difficultueux à franchir, un peu comme dans certains films, où pour arriver au seuil d’une propriété, il faut en franchir un autre, fait de mille embûches végétales, labyrinthe de ronces et d’orties. Le prétexte à cette obligation de franchir cette défense, fut le son seuil rappelant le son sonne, d’où l’idée du coup de téléphone injonctant d’avoir à porter un pli urgent, qui peut être celui de l’incipit, qui serait devenu le propriétaire (personnage du texte) de la suite à donner au récit, comme si l’auteur et le lecteur nageaient dans la réponse (comme dans une piscine), après avoir sauté du plongeoir, celui du personnage, (comme Saint Paul de son cheval avant la révélation), dans l’écriture/lecture du pli, dans lequel, les mots deviennent vie.

Si le propriétaire est dit « rondouillard » c’est en référence à Hamlet et à son embonpoint supposé. Ce franchissement du fouillis initial a quelque chose d’érotique, qui convoque le personnage de Violette. On pense aux films d’horreur et à l’héroïne apeurée par les signes devenus indices, ici, « le chemin cimenté caché par la verdure où clapote de l’eau qui… » le qui reste en suspend, cependant que le propriétaire plonge dans sa piscine où les phares giclent phalliquement, et cela, de l’endroit où les pseudo-héros franchissaient le taillis. Ce taillis évoquant un vagin (le vagin de Violette ?).

Le personnage de Paul cherche l’explication de leur arrivée avec les arguments du critique pratiquant la langue de bois, cependant que : « L’autre les dégustait comme un glaçon dans son porto ». La place du narrateur dans le récit est incertaine, le je apparait un peu après l’arrivée des personnages  : « je sentais passer comme un planeur… » et plus loin : « j’ajoute le mot saint… » et devient plus présent dans la suite du texte. La fascination de Violette pour « de très hautes et coupantes plantes vertes » semble indiquer une certaine angoisse, alors que tout ce qui se passe autour est de nature théâtrale. Les lignes à haute tension qui inquiètent Paul lui semblent une dépense municipale excessive.

Le personnage de Violette se dégage à partir de : « Elle me tenait le bras en me serrant : l’étau de l’étant » dit par le narrateur qu’elle accompagne manifestement, et l’on ne sait pas vers la fin, si c’est elle ou lui qui conduit la voiture (celle de la fin, qui n’est peut-être pas celle du début) : « je conduis lentement », déclare le narrateur, « et je sens les ongles vernis de violette toquer le volant ». alors qu’elle était censée avoir disparu un peu plus haut. Quant à la clef de huit, elle est pour moi l’objet symbolisant les Mères dans le Faust de Goethe.

Paul est le garant de la réalité, prête à interrompre le rêve, et à démonter le plongeoir de la langue. Ce que dit Violette au narrateur : « tu n’es pas si bouffi ni si rond ni si rose ni fat comme Hamlet » semble comparer le narrateur au propriétaire et en quelque sorte en faire son reflet. Au début, le nous fumes et le nous devions laisse le lecteur incertain quant au nombre d’arrivants. Il semble qu’il s’agisse des mots arrivant en foule potentiellement dans le texte, et non des personnages qui sont Paul, Violette, et virtuellement le narrateur. L’eau circulant entre les herbes hautes est comme le reflet de la ligne à haute tension, lesquelles toutes deux, émettent des messages, l’une murmurant, l’autre crépitant au dessus de nous…bourdonnant sous la lune. L’une inquiétant Violette l’autre alarmant Paul.

Les mots qui sont les véritables personnages du récit ont la voix des grenouilles de Jean-Pierre Brisset, nous rappelant à notre origine, qui est la langue : tandis que leur chant ténu et cristallin ressemble à la polyphonie des pygmées. Il suffit de la disparition de Paul pour que violette ayant repris sa bouche pour parler, laisse au lecteur le soupçon d’une scène d’intimité dans l’ambigüité des dernières paroles de Violette et du narrateur : « il est tombé de haut » (Paul, ou le propriétaire, ou le désir du narrateur ?) dit-elle en l’augmentant de son diminutif bilabialé, « le pauvre est tout mouillé » suivit de « plouf j’ai fait le saut » Le pli n’évoque-t-il pas le sexe de violette dont le narrateur a déplié le message. Le doigt de porto que dénonce Paul envieux, préfigure « le chemin liquide…que je taquine de mes doigts dans l’ave de la lettre pliée de sa chair » du narrateur, qui conclue vers la fin du texte et donc de la sienne, et qui déclare : « je ne suis plus qu’un pli à remettre à quelqu’un ».

Le mécanisme du rêve semble être celui de ce texte où tous les éléments se contaminent, baignant dans une atmosphère indéterminée, et où la fin ressemble au réveil progressif (et déceptif) du dormeur ayant « vécu » une scène érotique avec pollution nocturne, et dont le doigt semble avoir remplacé le pénis. La main de Violette mettant un terme au songe, les deux disparaissent, quittant les images pour les mots du texte. Le doigt de porto que Paul envie au propriétaire peut faire penser, bien sûr au doigt du narrateur, mais aussi à son sexe porté haut par la main de violette dans la voiture, dont la lettre v fait penser à l’écartement des cuisses de violette ainsi qu’au slip orange du propriétaire. Violette porte les yeux baissés, peut-être pour ne pas regarder les poils noirs et drus qui en dépassaient, ou le petit doigt bagué d’une grosse émeraude, que l’auteur (non le narrateur) fait porter à la chaleur d’été, et qu’il qualifie d’inestimablement bidon. Fait-il allusion à sa métaphore baroque, outrée comme un bidon  ? Le récit tremblote ici comme un plongeoir après le saut que Paul veut démonter comme un moteur, se sachant n’être qu’une pièce d’un songe, où nulle urgence n’est requise pour que soit lu le pli, mais simplement parcouru. Le doigt sodomisant du Paul, (celui réintroduit dans le second volet de Pli urgent), fait sortir l’allusion à l’écriture d’un profond alizée (ou bien inversement), pour clore le débat d’un soupir plus charnel et senti que purement (comme ici), cérébral.

Gilbert Bourson

"Pli urgent" a été publié dans la RALM :

[ICI]

À lire absolument...

Patrick CINTAS


Espace de Rolando Revagliatti

Tomo I, Ediciones Richeliú, Ciudad Autónoma de Buenos Aires, Argentina, noviembre de 2019, 379 pp., ed. electrónica de 8,42 Mb, acceso gratuito.

 

En fecha reciente Ediciones Richeliú, de Buenos Aires, ha publicado el primer tomo de la serie Documentales : Entrevistas a escritores argentinos (379 pp,edición electrónica de 8,42 Mb, con acceso libre y gratuito : http://www.revagliatti.com/richeliu-ediciones.htm). El volumen, que contó con el afinado diseño integral y la esmerada diagramación de Patricia L. Boero, consiste en una recopilación de reportajes realizados mediante el correo electrónico por el poeta, dramaturgo, narrador y periodista cultural argentino Rolando Revagliatti (1945*) a una treintena de autoras y autores de la misma nacionalidad, cuyo amplio arco de edades abarca desde creadores nacidos en las primeras décadas del siglo pasado hasta 1979, en el caso de la poeta Griselda García. Publicadas entre mayo de 2013 y diciembre de 2014 en un dilatado número de medios digitales, así como en periódicos y revistas de formato físico -tanto en América como en Europa-, las entrevistas realizadas por Revagliatti permiten acceder al mejor conocimiento de las vidas, obras y opiniones de estos destacados poetas, narradores y dramaturgos argentinos, conformando un muy completo panorama de la producción local.

Un aspecto fundamental y destacable de la selección realizada por Revagliatti es que no ha pesado en el criterio de elección de los entrevistados el repetido hasta el cansancio canon oficial de las letras argentinas, en cuya conformación influyen invariablemente criterios de conveniencia editorial, propagandística y de otra índole, marcadamente extraliterarios ; antes bien, en el entrevistador ha primado el interés que pudiesen suscitar las opiniones muy autorizadas en cada campo de los reporteados, así como el valor reconocible de sus obras y lo destacable de sus trayectorias. De tal manera, este primer tomo de la que auguramos será una serie imprescindible para el lector interesado en conocer los aspectos más profundos y valederos de las letras argentinas contemporáneas, se perfila como el anticipo de un anaquel donde la genuina creación literaria del país tendrá su espacio muy destacado. Asimismo, es relevante el aspecto de la difusión generosa que tanto han cuidado sus editores y el reportero, pues Documentales : Entrevistas a escritores argentinos es de acceso libre y gratuito y resulta posible adentrarse en sus interesantes y muy ilustrativas páginas mediante el link que antes hemos señalado.

En resumen, se trata de una obra -ya, desde su tomo inicial- que puede y debe concentrar el interés tanto del estudioso de nivel académico como de aquellos colegas y lectores que buscan conocer más y mejor qué piensan, cómo viven, sienten y crean los autores argentinos contemporáneos.

Incluye esta primera entrega a los siguientes : Simón Esain (1945), Ricardo Rubio (1951), Griselda García (1979), Susana Szwarc (1952), César Cantoni (1951), Wenceslao Maldonado (1940-2016), María Pugliese (1957), Marcela Predieri (1960), Manuel Ruano (1943), Gerardo Lewin (1955), Eugenia Cabral (1954), Marcelo Juan Valenti (1966), Graciela Perosio (1950), Hugo A. Patuto (1961), Marcos Silber (1934), Silvia Guiard (1957), Flavio Crescenzi (1973), Francisco A. Chiroleu (1950), Eduardo Romano (1938), Rafael Alberto Vásquez (1930), Norma Etcheverry (1963), Gabriel Impaglione (1958), María Rosa Maldonado (1944), Alberto Luis Ponzo (1916-2018), Alberto Boco (1949), Osvaldo Ballina (1942), Paulina Vinderman (1944), María Teresa Andruetto (1954), Alejandra Pultrone (1964) y Lisandro González (1973).

 

*Autor de una vasta obra poética, narrativa y dramática, las creaciones de Rolando Revagliatti fueron traducidas al francés, catalán, italiano, maltés, esperanto, alemán, asturiano, portugués, inglés, neerlandés, rumano, búlgaro, ruso y bengalí, y difundidas en gran número de medios, tanto gráficos como digitales.

Luis Benítez


Galère de notre temps (Patrick Cintas)

Faut-il condamner l’homme qui fut un grand écrivain parce que collaborationniste ? Ou faut-il condamner l’homme et l’écrivain parce que confondus et collaborationnistes ?

Cette démarche est évidemment humaniste et pose l’ancestrale question de savoir si pour des raisons politiques étant dues à une pensée abjecte, l’œuvre doit être condamnée.

Avant d’aller plus loin, il est utile de rappeler que le nazisme a effectivement engendré les pires horreurs dont l’homme ait pu être responsable. La tuerie de masse et l’industrie se sont pour la première fois retrouvées, à partir d’un pays pourtant riche d’une culture philosophique et musicale mondialement reconnue. Oui, c’est bien au pays de Bach, Husserl, Kant ou encore Schopenhauer que l’immondice est né.

Si l’on est postmoderne, on se doit de distinguer l’homme de l’écrivain. Il est vrai que Céline était infréquentable, et que son antisémitisme fait date dans l’Histoire. Mais alors… il faudrait se censurer en ne lisant pas, notamment, le chef d’œuvre qu’est "Voyage au bout de la nuit" ? A l’intérieur duquel il n’y a pas le moindre soupçon de complaisance envers l’ennemi ? Et qui commence, de surcroît, par un acte patriotique à travers l’engagement de Bardamu, sur un coup de tête, dans la Grande guerre ?

Céline est patriote à vingt ans, collaborationniste à quarante cinq ans.

Et puis Céline a ses propres traumatismes. D’enfant battu et d’homme ayant connu les deux guerres mondiales. Est-il possible de se mettre à la place de sa génération ? De gens comme Henri de Montherlant ?

L’époque postmoderne est celle que je soutiens : elle distingue le citoyen du créateur. Lorsque Alain Robbe-Grillet, goguenard, demande à Sartre, contempteur de Céline pour ses égarements idéologiques, qui est le plus grand écrivain du XXe siècle, il répond spontanément : "Céline, évidemment !" . Cela revient à dire que ce que l’on demande à un auteur, c’est de s’engager pleinement dans les formes narratives qui s’élaborent dans sa tête.

Par analogie contemporaine, faudrait-il s’interdire de lire Richard Millet, autre styliste, au regard là aussi de ses égarements politiques incarnés par son livre sur l’éloge littéraire d’un tueur de masse ? Cet auteur, dans ses autres livres, ne s’égare pas, bien au contraire : il construit une œuvre qui peu à peu dévoile une cohérence singulière, avec une perception du monde et une sensibilité uniques, déployées par un style néo-classique au fort pouvoir de séduction.

Par ailleurs, cet écrivain critique avec virulence l’évolution du libéralisme, posant avec acuité la place de la littérature dans un Occident qui "s’achève en bermuda" comme dirait Philippe Muray.

Quant à la controverse célinienne, elle existe. Fabrice Luchini, passeur de grands auteurs et notamment de Céline peint toujours ce dernier en infâme citoyen doué d’un talent hors normes.

Car Céline a su créer un style nouveau, fait de différentes strates - argot, familier, courant, classique - et de synthèses aphoristiques fulgurantes qui donnent une perception poétique et sans concession de son époque. Et au-delà, de l’être humain. "Qu’est-ce que l’humain après Auschwitz ?" : je répondrai le Nouveau roman, soit la tentative de penser autrement après les ruines de l’esprit européen, et non "La société de consommation", écrit par Jean Baudrillard en 1970.

Céline fut ainsi patriote, anarchiste et collaborationniste. Non pas dans une apparente schizophrénie mais dans un égarement idéologique sans doute matiné de provocation. Ses contradictions montrent à quel point, chez l’être humain, elles peuvent être abyssales.

Lire Céline, ainsi, peut être prétexte à se pencher sur le nazisme sans nier le moins du monde son talent de grand écrivain.

Stéphane Pucheu

Le mélodramatisme porteur de pain du concept de « l’étranger » a fait long feu. De nos jours, les seuls étrangers sont les émigrés, les exilés et ceux qui, par les temps qui courent, ont perdu leur île.

Dans ce Cahier, Patrick Cintas associe un roman à un essai pour évoquer tout autre chose. La perspective philosophique n’est pas éthique, et encore moins moraliste. Elle est scientifique. Et le monde devient de plus en plus complexe, car sa limite connue est sans cesse repoussée par les nouvelles connaissances.

Du coup, ce n’est pas l’absurde qui forme le destin de l’homme, mais la fatalité de ses capacités personnelles face aux aléas. Et « l’enculé » a beau faire, il « l’a toujours dans le cul ! » Réalité tout de même plus proche de la vérité, ou du ressenti, que les pédantes rêvasseries camusiennes qui frisent, c’est le moins qu’on puisse dire, la saloperie pure et simple. Ici donc, Faulques, plus proche de Roquentin et à la place de l’inconcevable Meursault, subit les outrages de l’existence, mais sans ressentir de nausée et encore moins de dysphorie virginale.[...]

Lire en ligne le RALMag nº 9 - Dommage à Camus


Mélanges

Un deuxième volet de Seriatim sera publié la semaine prochaine 13 janvier en feuilleton.

[ICI]

Patrick Cintas


Espaces d’auteurs (blogs)

"Pour respecter l’idiosyncrasie de chacun..." André Gide - Paludes.

Qui dit masse critique dit tout à la fois le fait indéniable d’une accumulation d’œuvres unique en son genre et la nécessité de voir se déclencher une réponse critique d’ampleur équivalente.

Ce qui, par-là, est visé, c’est une quantité suffisante d’énergie dégagée par accumulation de molécules biotiques capables d’exprimer des gènes particuliers de métabolisme secondaire telle la luminescence.

Beaucoup d’œuvres rayonnent ainsi dans la nuit éditoriale depuis de longues années déjà.

"Par-là" n’étant pas plus large que le chas d’une aiguille perdue dans une botte de foin, la lumière, de ce fait, s’y concentre de telle manière que la vision s’en trouve améliorée : des détails significatifs apparaissent qui peuvent donner lieu à des développements critiques induits par une masse critique-textuelle accumulée tout à fait considérable, pour peu que cette dernière soit observée, étudiée et considérée dans le contexte labyrinthique de ses origines.

Meules de foin soigneusement constituées posées sur le pré au crépuscule dessinent alors des figures, puis des séries de figures à la Monet perçues comme telles par le jeune Kandinsky qui eut dès lors l’intuition non-figurative que l’on sait.

Aussi bien peut-il s’agir d’atteindre un seuil critique au-delà duquel l’on bascule mentalement et verbalement dans une fiction fissile et ainsi aboutir à la prolifération de textes critiques entés sur les textes originaux. C’est une fission-fiction nucléaire qui est envisagée : les textes exposés explosent ainsi leur énergie intrinsèque passée jusque-là inaperçue.

L’effondrement gravitationnel peut aboutir à la formation de ce trou noir éditorial que serait en quelque sorte un livre d’une extrême densité qui ne ferait la lumière sur l’ensemble des écrits parus dans la RAL,M qu’en y concentrant tous les attraits, tous les aspects et toutes les vertus.

La masse considérable de textes parus dans la RAL,M depuis maintenant quinze années constitue à l’évidence une masse critique virtuelle propre à déclencher ces processus.

Un seuil critique a été effectivement atteint.

Il est temps que le public en soit averti, qu’il prenne conscience tant de l’ampleur que de la profondeur d’une initiative éditoriale unique en son genre que nous devons à Patrick Cintas, à l’initiative duquel des talents très divers se sont trouvés réunis autour d’une ligne éditoriale qui valorise l’originalité dans l’excellence.

Aucune revue n’offre autant de perspectives variées, de styles différents ni d’idiômes maitrisés tant par la traduction (Catulle traduit par Gilbert Bourson, L’atelier de traduction de Marta Cywinska, par exemple) que par la publication en langues étrangères.

Qu’on se le dise !

***

La masa crítica se refiere tanto al hecho innegable de una acumulación única de obras como a la necesidad de desencadenar una respuesta crítica de magnitud equivalente.

Lo que se quiere decir aquí es una cantidad suficiente de energía liberada por la acumulación de moléculas bióticas capaces de expresar genes particulares de metabolismo secundario como la luminiscencia.

Muchas obras han estado brillando en la noche editorial desde hace ya muchos años.

El camino no es más ancho que el ojo de una aguja perdida en un pajar, la luz se concentra de tal manera que se mejora la visión : detalles aparecen como fenómenos significativos que pueden dar lugar a desarrollos críticos inducidos por una considerable masa crítico-textual acumulada, siempre que este último se observe, se estudie y se considere en el contexto laberíntico de sus orígenes.

Almiares cuidadosamente colocados en el prado al anochecer entonces dibujen figuras, luego series de figuras al modo de Monet percibidas como tales por el joven Kandinsky que tenía desde entonces la intuición no figurativa que conocemos.

Puede tratarse de alcanzar un umbral crítico más allá del cual uno se convierte mental y verbalmente en una ficción fisionable y, por lo tanto, conduce a la proliferación de textos críticos en los textos originales. Es una fisión -ficción nuclear que se prevé : los textos expuestos explotan y también su energía intrínseca hasta entonces desapercibida.

El colapso gravitacional puede conducir a la formación de este agujero editorial negro que sería como un libro de extrema densidad que arrojaría luz sobre todos los escritos publicados en la RALM que concentra todos los encantos, todos los aspectos y todas las virtudes.

La considerable masa de textos publicados en la RALM durante los últimos quince años constituye obviamente una masa crítica virtual capaz de desencadenar estos procesos.

Efectivamente, se ha alcanzado un umbral crítico.

Es hora de que el público sea consciente de ello, sea consciente tanto de la amplitud como de la profundidad de una iniciativa editorial en su genero, la cual debemos a Patrick Cintas cuya iniciativa consigue reunir a talentos muy diversos en torno a una línea editorial que valora la originalidad en la excelencia.

Ninguna revista ofrece tantas perspectivas diferentes, diferentes estilos y idiomas dominados tanto por la traducción (Catullus traducido por Gilbert Bourson, El taller de traducción de Marta Cywinska, por ejemplo) que por la publicación en idiomas extranjeros.

¡A ver si nos entendemos !

Jean-Michel Guyot

Il ne s’agira pas ici de dire du bien d’un auteur et de son livre pour faire vendre en donnant l’envie de l’acheter ni non plus d’en explorer tous les tenants et aboutissants textuels et intertextuels. Travail qu’il faut laisser à la critique professionnelle stipendiée ou non.

Je vois cela plutôt comme un merci adressé à un auteur et pour ainsi dire un exercice d’admiration mesurée à l’aune du plaisir que m’a procuré la lecture d’un texte ou d’une œuvre entière.

Faire état d’impressions de lecture, de pensées inouïes ou à tout le moins inédites dans la forme singulière que l’auteur a su leur donner, de surprises stimulantes et de désirs jusque-là passés inaperçus et, de fait, ignorés de moi jusqu’à présent, voilà qui me paraît une très bonne chose.

Le texte est un présent fait à ses lecteurs.

Comme tout présent, il fait mouche ou se plante. Le plaisir du texte, n’est-ce pas, entre autres choses, l’impression forte éprouvée à sa lecture, et durable qui plus est, que nous avons trouvé en l’auteur un frère ou une sœur en pensée ?

Une amitié, alors, peut naître et se prolonger dans des lectures approfondies, voire des correspondances ou de simples billets postés en réponse à une sollicitation puissante mais informulée qui émane de tout texte qui nous touche.

Jean-Michel Guyot


Mélanges

Dans le genre hallucination, lire aussi L’Ogresse du même auteur et dans la série caNNIbales.

"Quelle est la place du mort chez moi ? Laissez-moi vous raconter ça..." L’auteur tient parole. J’ai personnellement vécu l’expérience de la place du mort... Dans ma propre voiture. Je conduisais. Je me suis senti cerné par chaque chapitre de ce roman, malgré l’aspect "science-fiction" et le ton carrément romanesque de la narration. L’auteur décrit quelque chose qu’il n’a peut-être pas vécu, mais je ne peux m’empêcher d’y penser en lisant cette histoire menée tambour battant, d’un bout à l’autre sans une seule ligne d’ennui. Un vrai film, mais au ralenti. On y prend le temps de creuser dans le texte et il y a toujours quelque chose dessous. Forward. Rewind. Pause.

La mode est à l’écriture "trottoir qui parle" et aux métamorphoses de style linguistique... Ici, le style est celui d’un ébéniste, comme dit quelqu’un au sujet de Dick. On n’est pas obligé de lire entre les lignes. Je veux dire que ce n’est pas nécessaire pour "comprendre." Mais si on s’y intéresse de plus près, surtout si on a fait le tour du site perso de l’auteur

[goruriennes]

alors le "voyage" prend le sens que l’auteur lui a donné pour qu’il fasse vraiment partie de son oeuvre. Une manière d’y entrer, sans obligation ni contraintes d’aucune sorte. Sans désespoir théâtral ni idéologie prometteuse, ce roman se prend pour un roman : personnellement, je le trouve trop rapide, ce qui ne veut pas dire qu’il manque de profondeur - mais il faut chercher ces appronfondissements ailleurs dans l’oeuvre protéiforme et géante de cet auteur à la fois discret et encombrant.

Il y a des années que je lis Patrick Cintas ; il me déçoit rarement.


Projet BABELIN

Cette "nouvelle" est le premier des 101 chapitres de mon dernier roman : Hypocrisies à paraître dans la RALM sous forme de feuilleton.

J’en rédige actuellement le Mode d’emploi.

Rendez-vous donc d’ici quelque temps...

Et vous saurez qui n’a pas tué Alfred Tulipe...!

Un deuxième volume, ou volet, est en cours : Jalousies.

Patrick Cintas


Espaces d’auteurs (blogs)

Pour être complet (5/11/2019), voici la bibliographie complète de P. Cintas :

Page à consulter : [Catalogue] [Chantier] [RALM 103]

Bibliographie complète de P. Cintas. On voit bien, avec cette liste, et dans l’esprit de l’auteur, les deux « ensembles » (le Festin et le Désir) et leurs contenus respectifs.

Cependant, la symétrie, quoiqu’imparfaite (le Désir est en cours), ne fait pas apparaître « l’héritage » troubadour qui structure d’ailleurs le site perso de l’auteur (RALM 103) et qu’un passage de N1 (dans N et les caNNibales) résume assez bien :

Les histoires de double ont fait florès tant dans la littérature populaire que dans la savante, scission typiquement française qui correspond au trobar leu et au trobar ric des troubadours eux-mêmes héritiers de la tradition andalouse qu’on retrouve intacte dans la culture gitane : cante chico et cante intermediario. L’amateur de littérature ne manquera pas d’ajouter que toute la littérature française, en tout cas jusqu’à Stéphane Mallarmé, s’est appliquée non seulement à supprimer le troisième et nécessaire palier, mais aussi et surtout à en démontrer l’inutilité et donc, dans un sens cartésien, la nuisance. L’aristocratie et sa bourgeoisie, doublées d’une domesticité impitoyable, ont formé l’esprit français, curieux phénomène toujours en déclin, comme l’y contraint sa nature même de mutilé. Heureusement, Mallarmé a su greffer la prothèse nécessaire équivalente au trobar clus, exploration de l’obscurité, et au cante jondo, plongée dans les profondeurs.

N1 – Réalité 4

C’est dans la RALM 103 qu’on trouve le « schéma paradoxien* » (donc satirique) qui explique la forme que prend (ou qu’à prise) cette bibliographie. Il suffit d’en adapter le graphique à votre liste, ce qui donne :

[voir ci-dessous]

Voilà une autre manière de distribuer les « livres ». Certes, elle ne dit rien des deux ensembles fondateurs de l’œuvre (Festin et Désir), mais révèle le travail du troubadour, ce qui n’est pas mal non plus.

Le numéro 103 de la RALM est sans doute ici « simplifié », mais pourquoi pas… ?

* Référence au personnage de Pío Baroja : Silvestre Paradox.

Afin de ne pas sombrer dans la confusion forcément inhérente aux « points de vue » sur le chantier que j’ai entrepris, je précise que ce no 103 est un roman (ou tout autre genre qui en vient finalement à raconter une histoire — une nivola si vous voulez). Il ne s’agit pas d’une « étude », mais d’une histoire écrite avec les moyens de l’écran et du codage hypertextuel propre au protocole internet le plus utilisé (qui finira usé jusqu’à la corde tôt ou tard). Ne pas prendre, donc, les vessies pour des lanternes… même si cet hypertexte (ce site) éclaire tout de même ici ou là mon cheminement (en voie de disparition pour une question d’âge) et ma « méthode » de travail. Ne pas oublier que j’agis comme artiste (prétendant ou prétentieux) et non pas comme puits de science. Ce qui veut dire que je suis tourné vers le miroir de la perception et non pas assis sur la moins roturière intuition. Il en découle une certaine pratique de l’interprétation (textes) et de la composition (livres), mais rien de systématique là-dedans. Un petit souci d’analyse systémique (d’ensemble(s)) toutefois, je l’avoue… mais toujours sous forme de composition et le 103 en est une, rien de plus. Rien de plus que tous les autres « livres », veux-je dire. À ajouter à ceux-là (ce qui manque à vos schémas et considérations). D’ailleurs l’aspect satirique de tout ça ne vous a pas échappé… Rien d’ « absurde », mais un effarement inspiré devant la complexité de l’existence.

Il est vrai que la présentation de l’ensemble sous forme de « catalogue éditorial » ne constitue pas la représentation d’une « œuvre » : romans, nouvelles, poésies, essais… voire théâtre. C’est ici que le cheminement des lectures (possibles comme effectives) devient l’ouvrage le plus éloquent du point de vue créatif : mais il n’est pas né l’ingénieur qui mettra au point ce nouveau type de moteur… lequel n’a peut-être rien à voir avec ce qu’on sait de la notion de réseau.

Patrick Cintas


Lettres vagabondes de Benoît Pivert

Cette présentation, ce décryptage donne bien envie de lire. Car la constatation d’un certain aboutissement de l’évolution des générations de nouveaux européens, rapprochés sans conflit était nécessaire. Ayant ressenti dans ma jeunesse (1959)comme correspondant dans une famille à Hanovre, tout ce qui pesait dans les esprits, je m’étais étonné et réjouis de la réunion de 90. Ma faible maitrise de la langue ne m’aurais permis de lire l’original, je suis bien content de cette publication en Français. Finalement au vu de nos débats en France actuellement, y a t’il pas simplement le même conflit (qu’elle qu’en soit l’origine) entre les villes et la campagne ? Les Métropoles et les territoires ? Pourtant en Allemagne avec la puissances des Lands on pouvait penser un autre développement.

Gerard


Espaces d’auteurs (blogs)

Évoquant les sigillaires au temps de Marc-Aurèle, Daniel Aranjo garde le présent aussi chaud que cette neige, elle aussi évoquée, d’enfance demeurée, (déjà toujours neigée) en cette poésie qu’il élève à la fois à la hauteur du ciel, mais aussi (et surtout, pour mon épicurisme), à celle de la terre. La poésie de cet auteur est de celles qui exaltent les éléments, lesquels fondent notre lieu intérieur en passant par la langue. J’ai vu qu’Aranjo a lu (au sens de faire passer), Saint-John-Perse, qu’en France on ne cite plus guère, et qu’une certaine critique (moderne ?) semble tenir à distance. J’aimerais connaitre ce qu’il en écrit. Ce Janvier-Février ou journal d’un début de Janvier, se givre en fines lamelles de prose où l’on tombe sur des cristaux comme : « l’odeur jaune d’invisibles mimosas dans la tempête froide de minuit » qui fait penser au journal de Coleridge. Voilà une poésie vraiment vécue et sentie.

Gilbert Bourson


La rivière Noire

Frank Chercos le fils et papa John Cicada prennent la parole à une génération de distance. Autre distance, celle qui sépare la planète Terre, où le fils balaie les planchers d’un poste de police, du vaisseau spatial où le papa tente d’expliquer ses échecs répétés.

Gor Ur, le Gorille Urinant, n’est pas un Dieu, pas un monstre, pas une tare de l’imagination paternelle et filiale. Il est, un point c’est tout.

Si Steven Spielberg intervient à un moment donné, c’est pour tenter de faire un film cohérent et grand public sur cette double base profondément humaine : le fils et son papa.

Il y a beaucoup de mamans, cela va sans dire, car sans elles, n’est-ce pas...

Un gros texte de langue et de langage, bourré d’histoires réellement arrivées, de personnages inspirés de l’Histoire et de lieux labyrinthiques ou circulaires. Papa et son fiston se partagent le temps de parole, l’un après l’autre, car papa Gargantua est mort depuis longtemps au cours d’une mission spatiale et le fils Pantagruel ne saura jamais ce qui est arrivé à son papa. Un dialogue de sourds, entre l’honneur de l’humour et l’irrespect du déconnage...

Comme un rond de flan me laisse l’individu !

Le gorille qui pisse ressemble à la girafe peignée par un pygmée, à l’éléphant branlé par une poupée désarticulée. Animaux improbables pondus par d’ubuesques croisements de neurones sous une coupole littéraire.

Combien d’écrivains ne pensent en rien ce qu’ils couchent sur la page blanche ?

Combien n’écrivent pas ce qu’ils osent penser ?

Combien écrivent ce qu’ils ont peur de penser ?

Combien osent étaler la vraie merde de leurs entrailles aux yeux de lecteurs éberlués ?

Combien vous présentent un bouquet de roses en serrant si fort leurs tiges que le sang qui jaillit sert d’encre à leurs plumes infatigables ?

Le Patrick en question tomba petit dans une marmite de bouillon de lettres. Il est l’incarnation divine et diabolique de Dame Ecriture.

Le Cintas aux multiples questions doit aussi avoir un lien de parenté assez proche avec Lucky Luke : ses doigts mitraillent le clavier plus vite que leurs ombres.

Henri Valéro


Phénomérides [section IV]

« Il fut un temps, pas si lointain, où la pratique de l’écriture, du français en ce qui nous concerne, pouvait raisonnablement témoigner du sérieux de l’écrivain ou au contraire le démystifier dans un temps qui dépendait uniquement de la volonté de réduire la littérature à ce qu’elle produisait de meilleur. Chose curieuse, cette littérature, chemin faisant, perdait facilement le sens des réalités pour créer des modèles dans le genre des moules mâliques de Marcel Duchamp. On y entrait, et on en sortait, à volonté, jamais par dépit, car alors il n’y avait aucun intérêt à détruire ce qui avait été si patiemment construit. Cette littérature était sans toujours le savoir, une littérature ’schizophrénique, c’est-à-dire qu’elle était composée d’œuvres dont on ne pouvait pas dire qu’elles ressemblaient à une réalité connue au moins de tous. Et la part de ’schizophrénie est allée croissante jusqu’à récemment. Ainsi, des œuvres sont nées de l’intérieur, prenant le pas sur celles qui s’enracinaient encore dans les apparences de la vie sociale et de ce qui se passe sur les écrans. On passait de la pensée qui pense quelque chose, comme chez Victor Hugo, à une expression correspondant à une sorte de projection de soi sur les autres. La modernité se trouvait dépassée par quelque chose de plus ancien encore que ce qui faisait loi question composition. Et ce n’était pas divertissant du tout, à moins d’être complètement fou.[...] »

Citation juste pour attirer l’attention sur un article assez éclairant sur notre condition... de phénomérides...

[Ici, peu de ’schizophrènes beaucoup de ’paranos et surtout énormément de ’cons...]

Auteure d’un recueil de poésies (En voyage), de deux longs poèmes (sous le titre générique de Grandes Odes : Histoire de la femme en poésie et Pornocacographieen langue kinora - Colicus et Yleus) et d’un roman (Phénomérides), celle qui écrit sous le nom de LUCE (en majuscule) est exclusivement publiée par la RALM depuis quelques années déjà.

Avec ces quatre ouvrages livrés intégralement au public, LUCE s’expose maintenant, avec joie dit-elle, à la critique… On la lit, si je ne me trompe pas, depuis cinq ans, dans le cadre d’un Projet Babelin qu’elle partage avec Renaud Alixte, Romain Gambois et moi-même. Pierre Vlélo a consenti à participer à ses Phénoméridesoù il s’est d’ailleurs répandu sans décence.

LUCE est régulièrement lue dans la RALM. Certains de ses poèmes reviennent chaque jour à la surface et son roman a fait l’objet de centaines de téléchargement.

Trois bouquins, c’est assez pour qu’on se fasse une idée de la cohérence de l’ensemble. Les titres sont d’ailleurs significatifs : voyage, femme, poésie, langue, strip-tease.

Le voyage est d’emblée conçu comme celui qu’on ne fait pas, mais aussi comme le seul moyen de sortir d’une situation sociale sans autre issue que la pratique du jeu qui conduit à s’aventurer dans la relation sentimentale pas folichonne, dans la consommation des biens à la portée du crédit, des activités à partager en vacances, enfin de tout ce qui est proposé aux citoyens ordinaires des deux sexes par la république commerciale. Le voyage organisé est de la partie si l’occasion se présente ou si on a l’espoir de tomber dessus en pleine croisière. Mais, comme il en est longuement question dans Phénomérides, c’est dans la guerre que tout finit par se jouer, loin de chez soi ou seulement en rêve devant les spectacles soi-disant informatifs de la télé.

La femme est le sujet de la femme. Sa beauté est accessoire, mais bien utile en cas de situation inextricable à la guerre comme au travail des jours. Toute l’histoire consiste à trouver les moyens de « s’en sortir ». La pensée féministe, qui a connu des jours meilleurs, effleure l’esprit dans les moments d’apaisement, mais la femme reste la femme, comme si aucun effort citoyen ni aucune révolution ne pouvait changer cette fatalité. La femme n’a pas de futur, et surtout pas dans l’homme. Il s’ensuit une série de déconvenues, dont quelques tragédies personnelles, pas toujours chez soi, souvent ailleurs en territoire ennemi. La femme est prise dans son propre piège, sans qu’on sache vraiment ce qu’elle s’est mis dans la tête de chasser sans la compagnie de l’homme. Mais ne pourrait-on pas en dire autant de cette sorte d’alter ego ?

La poésie est une pratique de la rupture. Loin de toute idée de chanson ni d’épopée personnelle, la poésie de LUCE est trop proche de la prose pour s’en détacher à la faveur d’une trouvaille ou d’un rythme. C’est une poésie qui parle, autrement dit une poésie qui ne propose rien de poétique. Mais elle parle sans interlocuteur ni miroir. On dirait qu’elle s’essaie. Le poème court trouve toujours sa chute ; l’ode sinue et même charrie, entre deux rives et sans châteaux. Au fond, cette poésie particulière, qui appartient d’ailleurs à d’autres voyageurs en chambre, n’est pas le moyen d’entreprendre le voyage ni celui de devenir aussi libre que l’idée de la femme. C’est une poésie de prise de plume, qui s’interrompt aussi sauvagement que le cri de douleur ou de rage, sans explication et sans excuses. Elle existe ou n’existe pas, peu importe au fond. Et c’est la raison pour laquelle :

la langue est jouée (et même empruntée) pour se moquer non pas d’elle-même, mais de soi, de la voix qui se propose de se mêler aux concerts donnés sur la place publique. Une femme-orchestre fait irruption dans une formation symphonique juste pour faire chier le monde. Il est évident que cet exercice du spectacle provoque d’autres histoires moins jouissives sur le plan de la satire ou plus méthodiquement de la critique. Cette langue ne croit pas, n’est pas faite pour croire, ni pour prouver d’ailleurs ou seulement pour chercher à le faire.

Strip-tease : nul doute que LUCE prend plaisir à pratiquer cette version nocturne de l’autofiction à la mode. La femme (pas toutes les femmes !) y traîne son homme « pour lui donner des idées ». Car le pauvre semble en manquer au moment de devenir la femme de sa femme. Là encore, LUCE joue avec les mots et, à défaut de leurs sens qui lui échappent, avec ce qu’ils contiennent de détails imités de l’existence la plus sommaire qui soit. Qui n’a pas senti, ou rêvé, que la folie arrive le lendemain ? Cette question est au cœur de ce qui n’est pas la pensée de LUCE, mais sa manière d’être. Cernée par Pierre Vlélo et Patrick Cintas dans le cadre de son roman Phénomérides, elle tourne les pages de ce qui pourrait être un journal de bord, un blog comme on dit aujourd’hui. Indifférente aux implications littéraires trouvées chez elle par l’un et aux hypothèses narratives que l’autre lui attribue sans trop savoir de quoi il retourne ni ce qu’elle est vraiment une fois dépouillée de ses ornements.

L’œuvre est encore limitée. Trois ouvrages à lire, c’est une sinécure. De quoi passer un moment avec une auteure qui clame tous les jours son innocence dans autant d’affaires, sentimentales et professionnelles, qui la définissent peut-être mieux que son œuvre. Mais elle se cache derrière un pseudonyme, ce qui ne rend pas facile la tâche d’en savoir plus sur les sources exactes de son inspiration.

Patrick Cintas

Avec vous (je le sais pour avoir travaillé avec vous à ma Pornocacographie et à Phénomérides — titres que j’emprunte à vos vers), il n’est jamais question de se laisser embarquer dans les justifications qui patchent les défauts de la cuirasse textuelle. Je me suis fait tirer dessus, mais pas au point de nécessiter des soins. Il est vrai que, comme vous le soulignez, j’en suis encore à l’ébauche de ce qui voudrait, pourrait devenir une œuvre — un concept qui vous tient à cœur et que vous ne dédaignez pas de partager si l’occasion se présente. Mes « trois bouquins » vous paraissent d’ores et déjà constituer une bonne base et en effet, c’est une sinécure ! L’hypothèse est donc que la suite de mes travaux compliquera au moins un peu mon entreprise que vous qualifiez de littéraire — non sans tergiverser d’ailleurs. Je vous rassure en vous confirmant que mon prochain ouvrage est en route. Par contre, comme il s’agit de vacances sabbatiques, je ne peux absolument pas vous donner une date d’achèvement ni vous promettre d’en finir avec lui. Je ne cultive aucune ambition, trop consciente des limites que m’imposent ma connaissance du terrain littéraire et la portée de mon savoir-faire en l’occurrence.

Mais la thématique que vous pensez déceler dans mes livres est-elle si significative que ça ?

En jetant un œil sur cette succession de termes porteurs, je n’y rencontre rien que de banal au fond :

voyage/ femme/ poésie/ langue/ strip-tease

Contrairement à vos espérances à l’égard de mon devenir d’auteure, je n’ai jamais suivi pareil chemin ! Pour couronner le tout, vous le bornez dans un ordre qu’il ne vous vient pas à l’esprit de discuter. Vous décrivez un itinéraire que je n’ai jamais emprunté.

Certes, libre à vous, comme à tout lecteur qui s’invite, de vous jeter à l’eau de mes écrits dans la tenue qui convient à votre imagination.

Mais je n’ai pas l’impression (avez-vous dit le contraire ?) de cheminer ou de voguer dans un sens ou dans l’autre, voire en rond pour titiller l’intelligence des empêcheurs qui habitent en étrangers la géographie incertaine de la RALM. Je me vois enfermée, comme tout le monde : je n’ai pas le choix et c’est cette calamité qui s’attache depuis toujours à ma famille. L’ensemble (vous aimez ça, les ensembles) ne se décrit pas comme l’abracadabra qui donne forme et progrès à ce qui ne possède ni l’un ni l’autre. Je veux bien croire qu’il se dégage de tout ça une… atmosphère, mais comme dans un film — pas comme dans un roman aux tapisseries poétiques.

Pourtant, je n’écris pas un livre, un seul, dont les fragments seraient chargés de structurer l’idée d’ensemble. Toute cette histoire (la mienne si vous voulez) n’a ni queue ni tête. Des queues, en pagaille ! Mais les têtes, c’est par terre qu’on les ramasse…

Les « sommes » me paraissent aussi vaine que les structures. Je ne dis pas que ces lieux de mise en ligne sont des poubelles que l’on peut fouiller quand tout le monde dort, mais je ne me suis pas proposée, moi qui connais la nuit, pour finir sur une table de dissection en vue d’une leçon d’anatomie. Je préfère, et de loin ! la voix.

La mienne n’a pas l’apparence trompeuse de mes formes corporelles, aussi me passerai-je d’en donner le spectacle. Mais c’est elle que j’entends quand je me relis. Sans autosatisfaction ni ambition mal placée. Les analyses verbales s’adressent à l’esprit, pas à ce qu’il sait faire quand il se tait. Il n’est donc pas utile ni urgent d’en rajouter, de coller d’autres mots à ceux qui ne demandent qu’à être dits.

LUCE

Je crains de m’être mal fait comprendre (si j’en juge par un récent courrier d’un de nos lecteurs).

Évidemment : si je ne me vois pas cadavérisée sur la table en question, c’est à table que je veux me mettre. Je suis d’accord avec vous : sans une bonne explication à la clé (car sinon comment ouvrir la porte ?), l’œuvre (ou ensemble comme vous dites) risque le feuilletage ou (comme vous dites) l’effeuillage. Se retrouver dans la « situation de l’arbre en automne » n’est pas digne d’une sinécure ou en tout cas de sa conclusion pré-hivernale. Les passants foulant ces sols « jonchés » à la recherche de champignons comestibles ont l’air de se ficher de l’unité au profit de l’élément.

Je m’explique : votre souci de projeter sur le mur éditorial l’ombre de l’ensemble, créant ainsi un nouveau récit auquel je croyais échapper (pourquoi ?), n’a pas l’air, mine de rien, de détourner l’attention du passant au profit du texte dans son ampleur. Au contraire, il en découvre des fragments à la pointe de son bâton, et voici que certains d’entre eux lui paraissent dignes de s’intituler poèmes. On voit naître alors un recueil. Et il en est l’auteur, comme le chaland des rayonnages qui remplit son chariot. C’est ainsi que va le monde aujourd’hui et, comme vous le disiez autour d’un verre, cette culture de l’élément au détriment de l’œuvre (ensemble) est inévitable. Du coup, votre personnalité autotélique (je vous connais bien) n’y voit pas inconvénient ni malice de la part de ce marché qui s’impose au glaneur comme à l’indifférent.

Pourtant, vous n’êtes pas aussi satisfait que vous le conseille votre cœur. Et vous persistez à interposer cette idée d’unité comme seul récit capable de figurer son auteur (excusez les italiques mais je n’en manque pas). Je comprends mieux maintenant…

Le passant, en termes clairs, ne déconstruit pas : il choisit en passant, selon la technique du puzzle qui consiste à emboîter la prochaine pièce ou à la rejeter en marge, quitte à l’oublier si le temps se fait long. L’impatience lui sert de hâte. Se soucie-t-il de sa propre unité ? Ou de son apparence ? Ou du paroxysme recherché selon des rituels appris dans les réseaux ? Il y a un monde entre lui et moi : entre l’ensemble narratif que je suis et sa propriété hétéroclite où mes morceaux trouvent sans doute à s’emboîter avec les débris choisis d’autres ouvrages de l’esprit.

Les questions de savoir, comme vous le souligniez lors de notre dernière rencontre, ce que je suis et ce que je possède passent au second plan : me voilà tourneboulée, pour ne pas dire pochardée (ennuyée), par cette obsession nouvelle pour moi à l’heure de paraître : Que pense-t-on de moi ? Ou plus exactement dit : Qu’est-ce que je représente à leurs yeux ? — Vous avez noté que le « il », en passant par le « on », s’est multiplié… comme les champignons de son (leur) mycélium.

Certes, je ne prétends pas vendre du voyage, de la femme, de la poésie, de la langue, ni du strip-tease.

Mais c’est pourtant (et sur ce point vous avez vu juste) ce que je fais, pire : ce que j’entreprends en cédant à la tentation de paraître. Je suis allée un peu vite en confondant l’exégèse et l’anatomie. Souvent (ou toujours) se présenter nu sur la scène épargne à cet auteur d’autres spectacles plus proches de sa nature. Il fait son numéro et (applaudissements ou pas) il retourne dans son enfer, heu : dans les coulisses du théâtre prêté par une âme généreuse. Là, il revient à ses moutons : sa sécurité de l’emploi ou son chômage, entre autres choix ou aléas. Cette exposition des surfaces doit finir aussi par lasser, après que la tentative d’exégèse ait contrarié le confort intérieur auquel on s’était promis de se tenir coûte que coûte.

LUCE


Projet BABELIN

Ces nouvelles n’ont pas été conçues pour appartenir à un livre, roman, recueil ou autre poème. Elles sont « sueltas », libres, et peuvent être lues indépendamment les unes des autres. Elles ne forment pas non plus un ensemble ni divers ensembles. D’autres nouvelles sont les éphélides de mes romans. Elles ne figurent pas ici puisqu’elles ont leur rôle à jouer dans des ensembles qui portent chacun un titre et une indication (approximative) de genre éditorial ou, si on veut, littéraire. Je ne considère pas la nouvelle comme la sœur cadette du poème ni comme l’aînée du roman. Tout ce que je sais de la nouvelle, quand elle n’a rien à voir avec un roman, c’est qu’elle est vite écrite et qu’elle n’a besoin de personne ni de rien pour exister, vivre et mourir comme chaque chose et chaque être qui habitent ici ou ailleurs selon les circonstances. Je ne vois pas comment procéder à un classement de celles-ci en fonction de caractères, de paysages, de styles ou de toute autre manière d’en percevoir l’intérêt. Ce ne sont pas non plus des laissées pour compte. Certes, on les trouve en marge du chantier, mais toujours comme satellites d’un noyau qui soutient l’édifice. Je ne crois pas qu’elle soient essentielles à la compréhension ni à l’estimation littéraire de l’ensemble, mais elles ne sont pas plus désagréables à lire qu’autre chose. Si on pense me reprocher d’y perdre mon temps et celui, plus précieux, du lecteur, je dirai qu’en y regardant de plus près on y trouvera plus facilement les éléments fondateurs du tout, un peu comme il n’est pas inutile d’observer le parpaing avant de s’intéresser aux murs et à ce qu’ils soutiennent et enferment. L’esprit ne sera pas sollicité, quelquefois au-delà de la patience admissible, par les questions d’architecture qui agitent toujours la conception du roman et s’achèvent en général, à ma connaissance du moins, par la mort inoppinée de ses inventeurs. On meurt rarement en cours de nouvelle, ni à la fin. S’il y a une seule raison pour les écrire, celle-ci suffit à considérer le temps qu’on y passe à les lire comme une belle manière de s’occuper à autre chose qu’à en regretter leurs chutes d’étoiles filantes.

Patrick Cintas


Espace de Gilbert Bourson

Le problème est de savoir, (pour moi) si ce texte est un texte autobiographique ou pas. La question peut être posée par le lecteur qui a toujours tendance à penser que le récit qu’on lui propose, a comme narrateur l’auteur lui-même, alors qu’il n’est, comme on le dit pour les découvreurs de quelque phénomène ou objet inconnu, qu’un inventeur. Bien évidemment les découvreurs de la grotte de Lascaux ne sont pas aussi impliqués par leur découverte, que celui qui découvre sa propre caverne, et ses propres archaïsmes. S’il y a une autobiographie dans un texte, l’auteur est le premier à la découvrir (ou pas), mais cela n’intéresse pas le lecteur qui doit y confronter sa propre histoire, sans avoir à y chercher celle de l’écrivain, (histoire bien souvent très semblable sinon à celle du lecteur du moins à celles de bien d’autres sujets). Proust en écrivant le contre Sainte-Beuve a bien pointé que le Marcel de la Recherche n’était pas le Marcel qui l’écrit. Bien sûr il n’ignorait pas que le rapport entre les deux serait inévitable. Ce qui n’empêche que tout lecteur de La Recherche se reconnait dans le narrateur de ce livre. En quoi la connaissance de la vie de Proust éclairerait l’œuvre en laquelle chacun se lit comme dans un miroir ? Relisant Poussières, poussières j’y rencontre beaucoup de moi-même, mais je puis assurer que ma vie personnelle n’expliquerait pas ces lignes énigmatiques, lesquelles me le sont tout autant que pour le lecteur. Peut-être même, qu’un lecteur ne les trouverait pas aussi énigmatiques et s’y reconnaitrait plus clairement. Il s’agit dans cette histoire, qui n’en est une, que par métaphorisation d’un voyage poétique dans la proximité des livres, qu’une bibliothèque vaporise comme une poussière qui se mêle à la poussière de la vie. Le sexuel y tient la place qu’elle a dans toute vie humaine, soit plus ou moins soit par défaut, mais essentielle, en dépit de l’intérêt que croit y porter ou non le sujet. J’ai écrit ce texte avec une extrême jubilation, quoi que cette poussière, comme le dit la genèse, est cousine de ma semence, laquelle est cette écriture qui retourne à la terre avec délectation.

Gilbert Bourson


Pascal Leray - Catalogue du sériographe

« …l’existence numérique du texte lui ouvre d’autres dimensions parce que les supports numériques, en particulier les formats du web, ne sont aucunement astreints à la linéarité qu’impose le papier, quand bien même on en éclaterait sauvagement la mise en page, » écrit Pascal Leray en ouverture de ce qui restera sans doute pendant encore longtemps le meilleur et le plus… sauvage des numéros que la RALM propose à ses lecteurs depuis sa création en 2004.

Ce numéro 102, de janvier 2018, se présente comme le catalogue des écrits de l’auteur depuis 1987. Il s’agit d’un « projet autobiographique », plus précisément d’une autobiographie fondée à la fois sur la chronologie des écrits et sur leur contenu, à deux doigts de l’exhaustivité. En regard de ce travail méticuleux d’inventaire, les œuvres s’étagent pour former un des édifices les plus remarquablement littéraires de notre époque.

Il ne s’agit pas ici d’un massif touffu comme finissent par en produire les graphomanes et autres compilateurs autofictionnels, voire confessionnels. Certes, la diversité des genres et des styles peut surprendre le lecteur habitué à reconnaître le chemin sur lequel un auteur le place dès l’entrée en matière et ainsi de volume en volume comme de port en port. La maison Leray est solidement conçue avant sa construction dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle relève à la fois de l’opiniâtreté, qualité du rare poète, et d’une sincérité à toute épreuve. Et ce ne sont pas les impedimenta, de nature humaine ou objectale, qui manquent à cet énorme récit au fond assez proche de la pratique du bildungsroman, avec ce que cela suppose de formation personnelle, de références culturelles, d’apprentissage des métiers, et notamment celui d’écrivain. L’ensemble, peut-être formé de séries comme l’auteur en formule l’hypothèse, tiraillé entre son sens de l’humour et sa quête d’amour, est bel et bien un roman, tour à tour dans le genre fable ou chronique, à la fois durement épique et savamment lyrique.

Certes, l’épaisseur de l’ouvrage (plusieurs milliers de pages — on pense à l’Exégèse de Dick dont on n’a en principe lu que des extraits choisis par l’éditeur) suggère une certaine parenté avec l’aventure proustienne. Mais aussi bien avec la quichottesque, sauf que cette fois le volumen en usage ne peut plus servir de support. Cette question du support, et de la surface qu’il implique, a déjà été posée sur le plan artistique sans référence aux travaux auxquels le roman nous a habitués depuis que le monde est Monde. Pourtant, il ne semble pas que Pascal Leray se préoccupe d’hypertexte dans le sens où Ted Nelson l’a inventé sans réussir à en imposer les exigences formelles pour cause de difficultés à en mettre en pratique sa nécessaire et organique spatialité. Ce catalogue est un catalogue, comme on appelle un chat un chat, et il ne faut pas longtemps se faire violence pour en imaginer les pages, d’autant que le projet, une fois sur l’écran, comme c’est le cas avec ce numéro 102, apparaît vite d’un bloc, proposant assez généreusement de s’y balader comme sur le plan terrestre, entre ciel et terre, sur mer comme sous le volcan.

Au lieu des traditionnels chapitres que le roman saucissonne le plus souvent, celui-ci se « divise », au sens propre du terme, en « chantiers » bien distincts les uns des autres et selon une logique « sérielle » qu’il ne sera pas difficile au lecteur perspicace de mettre à jour, si tant est que l’auteur ait jamais songé à l’enfouir !

Alors la question se pose, aussi clairement que si elle avait précédé la mise à plat de ce projet : est-ce au lecteur de procéder à l’épitomé ou à l’auteur de revenir sur le terrain éditorial avec cette fois-ci quelque chose d’assez dense pour entrer dans un livre aux pages agglutinées selon la classique méthode du volume ?

En attendant ces jours meilleurs, quoi de plus facile que de parcourir ces écrans, sans toutefois perdre de vue un instant le découpage organisé par l’auteur, non pas fragmentation consécutive aux impacts du silence sur le bruit, mais bien itinéraire conçu pour voyager, avec ce que cela suppose de haltes, de séjours, de grains et d’orages, voire de rencontres. « Établissement [du texte] réflexif et non scientifique… » écrit l’auteur en introduction, comme si le jeu des impressions prenait le pas sur l’exercice plus aléatoire de l’intuition. Au fil de son exploration, le lecteur jouira de toute façon d’innombrables hyperliens au bout desquels il découvrira l’extraordinaire diversité de cet auteur dickensien (par le volume et l’ampleur du défi) profitant alors de son temps libre pour entrer aussi bien dans un poème que dans une histoire pas exactement inventés pour lui plaire, mais finalement aussi jubilatoires que n’importe quelle autre manière de ne rien perdre du temps recherché.

Et je n’ai pas abordé ici les autres aspects de cette œuvre protéiforme : la musique, à mon avis centrale, et les arts plastiques (images et vidéos) fort éloignés de toute préoccupation esthétique ou morale et tournés de plein fouet vers le miroir de l’action qui construit son homme. Le lecteur deviendra aussi aisément auditeur, spectateur, joueur et même maître de son cheminement hors de chez lui, à la porte à côté car Pascal Leray sait aussi bien ne pas la fermer au nez et à la barbe.

Si la RALM a un sens, celui-ci est sans doute le plus prometteur d’un catalogue mieux que raisonné : on y entre de plain-pied dans un monde où ni l’extension ni la compréhension ne définissent l’ensemble : il va falloir apprendre à jeter les dés sur le tapis de la mortalité, loin de toute idée trop spirituellement accomplie pour verser enfin dans la Réalité.

Patrick Cintas

Une fois digérée cette idée de projet colossal, lequel interdit toute tentative éditoriale raisonnable et raisonnée qui le limite à une simple mise en ligne avec les moyens mis à disposition conjointement par le Web et la RALM, pourquoi ne pas revenir à sa construction brute sur le terrain même du livre ?

De deux choses l’une :

ou bien l’auteur met en œuvre un ensemble d’ouvrages censés représenter le mieux possible la perspective littéraire et livresque qui le titille ;

ou bien chacun de ces éléments est une série d’ouvrages, une collection, et se pose alors la question de sa structure.

Pascal Leray trace à grand coup de fusain ou de burin (allez savoir sur quel support il agit…) je le cite :

- un roman sans début et sans fin : Le sens des réalités.

- un poème :Avec l’arc noir.

- une étude intime, historique et structurale du signifiant série et de ses dérivés :L’archéologie de la série ou sériographie.

- un laboratoire de ces projets : L’écriture journaliste au sens de l’écriture du journal, intime ou non.

Quatre livres qui sont comme les quatre murs de son enfermement en édition.

Seulement voilà :

Le sens des réalités se décline en une foule de récits dont la somme dépasse les possibilités de reliure.

Avec l’arc noir défonce carrément l’espace poétique au point de réclamer de son lecteur un infini dont il ne dispose évidemment pas.

L’archéologie en question, tout en s’imposant ordre et méthode, risque de manquer sa cible à force non pas de labyrinthe mais de chemin à parcourir.

Et le fonctionnement du laboratoire, assise de toute l’œuvre, voire fondation même de l’ouvrage qui prend forme à la manière du phénix, relève du mouvement perpétuel.

Un roman, un poème, une sériographie, un laboratoire.

Une fois dépassé les notions de séquentiel et d’aléatoire, comme c’est sans doute ce qui attend nos inévitables descendants et suiveurs, c’est au coup de dés de prendre le relai, mais pas sans calcul.

Pascal Leray peut-il, aujourd’hui, faire entrer le géant dans la niche du chien ?

Est-il possible qu’il finisse par nous offrir, en quatre volumes ou en un seul, une lecture qui, comme le veut l’usage en vigueur en matière de littérature, s’apparente à la relation du voyage, à la visite du palais, à la peinture des mœurs ou d’autre chose ?

Pour l’heure, cet épitomé n’est pas d’actualité. Il semble que l’auteur soit occupé à rassembler, classer, tenter, disposer, vérifier… et augmenter !

Le plan éditorial, nous l’avons. Et même les titres : Le sens des réalités, Avec l’arc noir, Sériographie, Laboratoire et Cie. Il est établi par l’auteur lui-même qui, comme tout créateur sérieux, possède la clé de son royaume.

Mais reconnaissons avec la critique la mieux rangée que l’établissement d’un plan de campagne, sans toutefois être à la portée du commun des mortels (en admettant que les autres ne meurent pas communément), n’exige pas de son stratège autre chose qu’une bonne connaissance du terrain et des moyens de supériorité, ce qui est l’apanage de l’érudit, du savant et même du pédant. Or, Pascal Leray, grand démiurge par le volume de ses plans… est-il un artiste ? Autrement dit : est-il un écrivain ?

En attendant l’œuvre qu’il promet de laisser derrière lui, est-il possible au moins de goûter à son talent tant de poète que de narrateur ? A-t-il publié quelques volumes qui peuvent servir d’estampes à se mettre sous les yeux pour y lire combien il sait manier le vers et la prose ?

Et bien figurez-vous qu’il y a pensé. Et, entre autres, il a publié quelques romans, nouvelles, poésies et essais chez Le chasseur abstrait comme en témoigne cette page du catalogue :

[Catalogue de Pascal Leray]

Reconnaissons que cet auteur a parcouru l’essentiel du chemin vers le lecteur toujours potentiel. D’abord en nous livrant avec clarté et cohérence toute la substance de son projet, ne négligeant pas de jeter en pâture une abondance de textes qu’il s’agit de saisir au vol ; puis en publiant quelques bouquins qui peuvent servir d’une part à démontrer son talent d’écrivain (ce qui n’est pas rien de nos jours) et d’autre part de bornage* du chantier en cours d’exploitation.

Il est rare qu’un auteur s’organise aussi solidement, mais c’est la particularité du véritable créateur : il sait où il va, il en donne le spectacle provisoire en attendant de lever le rideau, il ne dédaigne pas de partager ses découvertes à même le plancher des vaches.

La qualité indiscutable de son « espace d’auteur » dans la RALM** et la teneur même du numéro 102*** dont il est le maître d’œuvre, voilà ce qu’il donne, à la fois pour être jugé sur pièces et surtout pour donner les tours de manivelle que sa machine exige de lui.

 

 

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* …à la fois « action de borner une propriété, un terrain et navigation côtière près du port d’attache, » dit le dictionnaire, ce qui donne à réfléchir, n’est-ce pas… ?

** pascalleray.ral-m.com

***ral-m.com/srioscal/

Patrick Cintas

Ici, quelques chroniques à propos d’ouvrages et d’auteurs qui méritent une attention particulière. Le choix de la RALM suppose toujours une lecture attentive et critique. Peu d’élus malgré le flot des livres reçus...

Rubrique in progress...

Autres auteurs d’intérêt


3. N & les caNNibales

La question est de savoir si écrire est équivalent à prendre son pied. La question posée, c’est déjà répondre par Nietzche interposé, que c’est avec la paire de ce membre (au moins) que l’on écrit. Le bras bien évidemment, collabore au jeu, et quand il s’agit de toucher son petit soi bandé par la vision (intérieure) d’une vierge au rocher, (gonflable au gaz langagier de l’imagination), ce bras se détache du manche à balai de la nécessité. Et commence la Peur d’inventer un Peter qui prend en main le jeu. Ce sera inévitablement le jeu de ce je, qui ne perd jamais des yeux la fameuse et mythique Verge du rocher dressée devant la vue, et alternativement avec ou sans la Vue mais toujours le rocher. La poupée (si fliquée aujourd’hui par les culculs bénis) est portée (à portée) de ce démembrement en morceaux Osiriens. Ça cherche sans chercher puisque déjà trouvé : Faiblesse de l’écrit ? La poupée (ou le titre) est en phase éperdue avec les phrases qui piétinent sur un pied. L’un n’est donc pas perdu quand l’autre est disparu, afin que quelque chose justifie un peu le jeu de la fiction. Bien sûr le désirant se met martel en quête des morceaux perdus, en lutinant, baisant les meufs des environs, qui sont un peu d’ailleurs comme les andalouses de Chateaubriand dans la vie de Rancé. Quel chahut cette Peur engendre Peter Pan qui crochète l’enfance avec son soi Crochet ? Lecteur de ce nouveau morceau de notre auteur, on se prend à ne pas vouloir quitter ce jeu, celui de notre je, qui se joue au scrabble avec les osselets épars de ses désirs de se reconstituer. La poupée vaut le jeu sexuel de perdre un peu d’horizon pour se dire que l’on va vers quoi l’on aimerait aller, pour ne pas reconnaitre qu’on y est déjà. Impossible de lire intacte cette histoire effilochée que l’air du vierge azur affame. Serait-ce la poupée qu’on s’offre découpée en rêves successifs, qui nous laissent au seuil d’un deuil qui nous refait à neuf et tout défait ? Le héros de ce texte ne perdra jamais que son bras scripturaire, et se servant de l’autre pour le remplacer sans avoir l’air de rien, prendra pour s’le taper, sur le clavier des mots, son pied masturbatoire. Cette nouvelle (lente selon son auteur) est un texte labyrinthique où la sortie se cherche comme son chercheur, dont on peut supposer que sa poche recèle la mélancolie de Durer le rêveur avec dans la mémoire un peu de la recette de Robert Burton.

Gilbert Bourson

Les pédophiles cultivent en principe l’art de l’ellipse. Sauf en cas de pédopornographie. La narration de cette « poupée » est à rattacher plutôt à cette « immaculée conception » qui réunit Breton et Éluard. Les tergiversations du narrateur ont-elles un intérêt poétique ? Ce serait chouette, n’est-ce pas ? L’auteur de cette nouvelle (qui n’en est pas une) aurait réussi à dépasser le stade trop étriqué du récit circonstancié. Son narrateur tourne autour du pot. Mais a-t-il échappé à la tentation comme il le prétend ? Des prétextes annexes servent de moyen de détournement du sujet. On observe cela chez la personne auditionnée dans le cadre d’une enquête qui le cerne dès le départ (car sinon il n’aurait pas été convoqué). Il s’agit donc pour lui de nier plutôt que d’affirmer un quelconque goût pour la chose littéraire. Bien sûr, l’auteur doit entrer dans la peau de son personnage pour l’interpréter le mieux possible. Mais sans expérience de la chose et soutenu seulement par ce qu’on en sait sans s’y adonner, il faut reconnaître que la tâche n’est pas facile. En tout cas, rien de moral ou d’immoral là-dedans. Et surtout aucune recherche esthétique. Une connaissance livresque ou par écran interposé : notre homme d’action (l’auteur) se demande à la fin s’il peut pousser son personnage dans un roman, car il sait que souvent ça s’est passé comme ça pour lui. Mais dans le cas de « La poupée », l’interruption semble définitive. Ou (ce n’est pas nouveau) : De la nouvelle comme début de roman. Plus loin (dans le temps), on lira mon roman Hypocrisies qui trouva de quoi naître dans une nouvelle intitulée justement : [L’interruption]. Ici, donc, deux perspectives : le roman et la « conception » comme revêtement du langage. La « lenteur » de la nouvelle est un effet du ralentissement final, non pas du texte, mais de son auteur à cheval sur son dada.

Patrick Cintas

Salut Patrick - Quel plaisir, quel pied que celui de la poupée… Immédiatement suivi d’une grimace d’incompréhension totale. Comment peut-on commenter un texte qui n’a besoin de rien, si explicite et si bien mené ; une œuvre parfaite. Et ce n’est pas de la lèche, mon personnage ne fait pas dans ce genre !

Comment tant de mots, tant d’emphases, sont-ils assemblés pour ne rrrrrrrrrien dire du tout. Pas sûr que celui qui a pondu le commentaire soit capable de le récrire au semblable si on le lui demandait ni savoir vraiment ce qu’il a voulu dire au premier jet. Aberrant ! Ni un agagadémicien peut comprendre pareille ineptie. Quel oubli de la beauté du simple où le bulbe s’arrête de phosphorer, plutôt que de pédaler dans la semoule, et où le cœur est touché d’une flèche de bonheur.

Merde, cela devient illisible voire ridicule et gâche le plaisir du lu précédemment. Une personne sensée, aimant à lire, ouvre la RAL,M et tombe là-dessus… Elle s’en va, vitesse grand V, à Volo en Italie, effrayée par l’auto gonflette de pets trop retenus.

Pardon, pardon, pardon, mais cela me fiche le moral et la bite au plus bas.

Ne te fâche pas, il m’a fallu te le dire. Des textes merveilleux ont paru grâce à ton travail et je m’en suis gavé. Pas toujours simples et parfois très vulgaires mais toujours poignants par leur véracité vorace. Stop à la masturbation de la plume qui décharge un foutre indigeste. Pour être atteint par cette flèche du bonheur, il faut pouvoir comprendre sans être obligé de se tordre comme une serpillère qui ne veut pas lâcher son jus.

Tu peux me censurer, me répudier en me dépubliant, cela m’est égal. La RAL,M continuera de m’alimenter car j’y retrouve souvent des parcelles de nature humaine qui s’étaient éparpillées dans tous les sens. Y compris les interdits.

Henri Valéro

Gilbert Bourson a inventé le genre « perdrix ». Cet envol a animé le ciel de la RALM de février 2013 à juillet 2019, suivi d’une parution partielle chez Le chasseur abstrait où il a publié une bonne douzaine d’ouvrages.

[Voir la rubrique des perdrix]

[Lire le no 104 de la RALM] où les perdrix se sont posées le temps d’une préface.

Une fois qu’on aura compris en quoi consiste une perdrix boursonienne, on saura comment Gilbert Bourson réagit devant un texte et ce qu’il en tire pour commenter ou ajouter à sa propre bibliographie. Il y a du Sartre chez cet auteur.

Il faut donc s’attendre à ce que l’intervention du poète ne perde jamais ses ailes au décollage ni au retour sur la terre ferme.

La sagesse veut que si le livre ne te plaît pas, referme-le. Et s’il ne te convient pas, réfute-le. En aucun cas ne le jette à la poubelle.

Il n’y a pas d’autre alternative à la voix dès qu’on la place dans ce forum : le silence ou la réfutation.

Je ne sais jamais ce qu’il faut penser du silence pour la raison que je ne l’entends pas. Quant à la réfutation, elle appartient à son auteur qui a le droit de garder les pieds sur terre, quitte à subir un coup d’aile de perdrix ou rien du tout.

Que peut-il se passer entre un Gilbert Bourson qui recherche les applaudissements, à sa grande joie (il en tape des ailes), et un Henri Valéro qui n’en a rien à fiche d’avoir le cul verni ni les pompes cirées ?

J’aurais préféré, à cet endroit, poursuivre la tentation d’écrire là où les post-modernes l’ont laissée. La question de l’objet d’art n’a toujours pas trouvé de réponse définitive et c’est sans doute tant mieux : car sinon de quoi alimenterions-nous nos attentes ?

Auteurs et éditeurs se multiplient à Chanaan comme ailleurs. Revenant à Sartre (décidément), on ne peut s’empêcher de revoir sa définition du philosophe : ni salaud, ni pédant. Salaud celui qui construit sa pensée après l’action (pour la justifier). Pédant celui qui soumet ses actions à une pensée prédéfinie. Le philosophe est-il un sycophante ?

Question à laquelle je ne soumettrai pas la pauvreté de mon vocabulaire ni les faiblesses de mes constructions artisanales. D’autres questions plus terre à terre me soulèvent encore : Qu’est-ce qu’une nouvelle ? Une fable ? Une chronique ? Comment fait-on ? Pourquoi ne saurai-je jamais pourquoi ?

Patrick Cintas

L’inversion des pôles est, paraît-il, imminente. Mais la pratique de l’écrit n’a pas attendu cette promesse pour procéder au déplacement linguistique de l’adage : "L’art est facile, la critique est difficile."

L’époque le veut : la plume n’est plus l’apanage des princes ni des révoltés. Elle se fait prendre par n’importe qui et notamment par les graphomanes soucieux de loisir ou carrément de reconnaissance dans le domaine des Lettres naguère si vierge que son hymen résistait à toute tentative de pénétration. Mise donc à l’imparfait du principe qui dit "N’aime pas qui veut."

Pourtant, notre temps, séduit par les lois du marché, ouvre les portes sans y regarder de si près. On ne parle même plus d’hymen. On écrit. La plume vole au secours des causes aussi diverses qu’utiles. Elle explore les possibilités d’en dire plus et mieux que les autres (croit-on). On se pavane dans les mythologies toujours héritées de lectures le plus souvent traduites et même adaptées. Et j’en passe. Bref, tout le monde écrit.

Chacun y allant de sa théorie du texte et de l’emploi qu’il convient de lui réserver. On est "partisan". On a sa ligne éditoriale, quelquefois même en conformité avec ce qui se fait de mieux dans le domaine de l’édition. L’auteur en mal d’homologation lèche bottes et vitrines. Il lui arrive même quelquefois de rencontrer le bonheur : il est toujours temps pour lui de se fabriquer une cause après "coup", s’il l’a tiré...

Ainsi Patrick Cintas, dans son intervention ci-dessus, propose quelques pistes pour appréhender sa "poupée" sans pédantisme ni suffocation muette d’admiration.

Cet auteur pourrait être qualifié, si on y tient, de "minimaliste impressionniste." Il n’accompagne pas ses contes du Littré ni de la Souda. Le plus souvent, ça parle. Et le message passe. Le non-dit et l’entre-deux-lignes sont ses deux outils principaux. Il ne raconte ni ne chante rien (car il est aussi poète) qui n’appartienne pas à tout un chacun.

Pourtant, l’interprétation de son récit n’est pas donnée d’avance. Ainsi, je ne vois aucune instance pédophilique dans cette poupée. Dix personnages lui tournent autour dans le cadre d’un jeu digne des meilleurs séjours estivaux. Mais seuls quatre d’entre eux sont désignés : Peter, en hôte soucieux de bien faire, Sabrina, convoitée mais distante, Jenny, une pisseuse de dix ans et le narrateur lui-même. Sur les six autres personnages, rien : ils sont "en quête d’auteur".

Loin de moi l’idée de considérer que la poupée est un personnage. D’ailleurs, elle se présente d’emblée en morceaux : un par personnage, moins un. Mais de loin, on distingue aussi bien que le narrateur un onzième personnage : une femme nue. Nue parce qu’elle se dore au soleil, sans doute étrangère à toute velléité d’exhibition. C’est donc entre une masturbation intense et une recherche de morceaux dissimulés par jeu dans le sable que se déroule ce qui, à mon avis et contrairement à ce qu’en dit l’auteur, est un roman. Celui-ci n’est effectivement pas la "suite" de la nouvelle, mais son cœur même.

Le roman de la poupée existe donc. Et l’auteur de la Nouvelle de la poupée ne le trouve pas où il le cherche !

Je ne serais pas la première à affirmer que la nouvelle est la graine des romans qui fleurissent au printemps et non pas en été avec ses graphomanes bronzés. Vargas LLosa avait proposé à un salon du livre de Madrid un jeu consistant à écrire ensemble un roman à la suite d’une phrase écrite par lui-même, jeu qui eut beaucoup de succès et en inspira plus d’un. Je propose à mon tour de jouer à la poupée : et, plutôt que d’en trouver la suite (comme si elle s’appelait Edwin Drood), de "trouver" (je suis sûre que ce verbe va "titiller l’intelligence" de notre auteur) ce qui s’est passé, et peut-être se passe encore, entretemps.

Entretemps la poupée… ou tout autre incipit de votre invention, chers auteurs qui écrivez parce que c’est possible et non pas vital. Joyeux buveurs !

...

LUCE

Éloge de la masturbation , donc de l’écriture

La masturbation est toujours, une pratique intellectuelle, fantasmée par l’imagination. L’écriture est une masturbation où mots, langage, images, se donnent le change des métamorphoses, et dont le corps s’émeut. La plume est chatouilleuse, et ce, jusqu’aux endroits sensibles, fussent-ils baroques et même un tantinet précieux. Ce n’est pas Gadda qui est baroque disait de lui-même le grand écrivain Italien, c’est le monde. S’émouvoir jusqu’à la masturbation par le langage qui l’affine, en faisant bander les interprétations, le sens du dérèglement de tous les sens, à travers un texte, une pensée ou une fiction, n’est pas plus masturbatoire que de parler de ses émotions (qui en réalité sont une création) sur lesquelles on base la motion de son texte. On se branle la tête tout autant, en évoquant avec des mots simples ce qu’on ressent des horizons que l’on nomme lointains (la nature et sa prétendue beauté n’existe que par notre regard, les horizons ne sont lointains que dans les mots). Écrire est faire sortir le langage de ses gonds, pour excéder la vie réduite à ses seules sensations, lesquelles sont limitées à de pauvres croyances et donc à de bien maigres éjaculations. Le langage qui se refuse à être masturbé se condamne à répéter les clichés qui nous baisent. Le seul moyen d’y échapper est donc de baiser le langage ou de faire en sorte qu’il nous baise selon nos propres désirs, notre propre imagination. Une écriture qui n’excède pas le sens de son émotion, est étique comme l’échine de Rossinante ou comme l’arête de poisson peinte par Buffet, qui lui, bien évidemment, restitue la chair du poisson par la métaphore ironique de son tableau. L’enseigne du poissonnier, elle, ne montre pas les arrêtes, mais le poisson tel que sorti de la mer au naturel et semble ignorer la destination alimentaire de la chair, avec ses délices de tous acabits, de Capoue, ou d’ailleurs, quelles soient olfactives, gustatives, esthétiques, tous sens qui charrient des images, des goûts, des couleurs exotiques, des idées de pêches miraculeuses ou d’un doigt dessinant son signe dans le sable. Toute écriture est dépôt d’alluvions, le terme rappelant celui d’allusions nous voilà donc au bord de la masturbation, stylo ou clavier d’ordinateur en main. N’étant pas très à l’aise dans cet exercice consistant à expliquer ou m’expliquer sur tel écrit ou telle idée ou chercher à en donner une quelconque définition, il me semble avoir ici fait défiler des évidences. Dès que le raisonnement montre le bout de son nez, je perds l’odorat. Et donc, l’écrit (sans ture) ne sent plus rien que le formol. C’est comme si je n’avais pas pris les choses en main. Car la main à la plume vaut la main au machin que les anges n’ont pas.

Gilbert Bourson

Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Karl Marx, Le 18 Brumaire de L. Bonaparte, 1851

L’histoire, agression de l’homme contre lui-même, ... se vouer à l’histoire, c’est apprendre à s’insurger, à imiter le Diable. Emil Michel Cioran, La tentation d’exister

Pourquoi ne pas accuser en ces circonstances où la vérité ressort, le fait que la littérature se refuse de façon fondamentale à l’utilité ? Elle ne peut être utile étant l’expression de l’homme - de la part essentielle de l’homme - et l’homme en ce qu’il a d’essentiel n’est pas réductible à l’utilité. Georges Bataille, La littérature est-elle utile ? 1944

Is an ideal world possible ?

A world can never be ideal because it is full of people with different beliefs and ideas. The definition of an ideal world changes between people. For example, Hitler was sure he was creating the ideal world for his country people but his ideas were very extreme and provoked the death of many people. So this perfect world would have to become a tyranny : one idea of what is perfect and good for everyone would have to be chosen and would leave some feeling oppressed and cheated on because their values wouldn’t be a part of this world. Anaïs Guyot, 2015

*

Dans un monde idéal, « idéalement idéal », l’on baignerait constamment dans une tautologie normative et dans un bain de moraline ouaté en diable, tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil. Un paradis aux relents de cauchemar où rien ne se passerait que le rien, soit l’éternité, notion conçue et construite sur la dépouille de la condition humaine privée de toutes ses dimensions.

Pas d’histoire ni d’histoires, voilà qui serait bien ennuyeux car les histoires distraient au moins, occupent, obsèdent parfois tant elles nous révèlent à nous-mêmes cette part de nous-mêmes qui tend obstinément à nous éclairer sur nous-mêmes, tout en ignorant délibérément tout de ce « nous » fantomatique, voire en nous ignorant purement et simplement en tant que personnes associées disant « nous », mimant ainsi l’Histoire avec un grand H.

Le participe présent employé à l’instant participe de ce flux continu d’actes et de pensées qui innervent et nourrissent les grands récits : il s’agit de rendre présent à soi ce qui ne va jamais de soi, venant de l’homme.

C’est dans l’écart, la césure entre soi et soi, que s’origine toute histoire narrée qui se tienne un tant soit peu. L’histoire comble la césure en la creusant, creuse l’écart à mesure qu’elle le comble.

C’est l’arbre qui cache la forêt qui révèle l’arbre qui dissimule la forêt, ainsi soit-il. 

Dans ce jeu d’ombres et de lumières mouvantes, ascendantes et descendantes, crépuscule du soir et crépuscule du matin s’équivalent, mais entre temps le temps s’est arrêté pour mieux se raconter.

Une simple nouvelle foisonne tel un pré fleuri au printemps, nous rappelant joyeusement les rigueurs de l’hiver encore vif dans notre mémoire. Ni le sol ni les bulbes en fleurs, ni le ciel ni l’air frais et lumineux ne se suffisent à eux-mêmes, dès lors que l’auteur a pris le parti de dire ce qui advient dans le cadre souple qu’il a choisi : il est maître des lieux et des personnes, maître des masques et des vérités qu’ils révèlent en les dissimulant, qu’ils dissimulent en les révélant.

L’histoire, quant à elle, avec ou sans H majuscule, va toujours trop loin, nous dépasse, parfois même nous broie, effaçant jusqu’à nos traces les plus infimes.

Dans cette tragi-comédie interminable, elle agit à la manière d’un immense aparté qui disloque les consciences protéiformes, les affronte aussi, mettant ainsi en évidence notre solitude.

Elle donne ainsi de la voix.

L’on pourrait naïvement s’imaginer qu’elle murmure à l’oreille des « puissants », leur inspire leurs projets mirifiques et leurs actions héroïques, il n’en est rien. Elle ne parle ni par la voix de « grands hommes » politiques ou de chefs de guerre auréolés de gloire ni dans les livres d’histoire, colloques, cours et articles produits par nos meilleurs historiens.

Elle parle sans cesse, donne de la voix, disais-je, mais en aparté, à la marge des plus beaux discours savamment peaufinés et des plus belles envolées lyriques semi-improvisées ; on n’en perçoit jamais que le souffle explosif ou discret. Elle ne véhicule aucun message clair ou brouillé.

Radio Londres émet dans la nuit et le brouillard.

L’histoire, c’est une série d’hypothèses basées sur des faits dûment établis, inspirées par la conjoncture et sujettes à de multiples interprétations contradictoires.

Les centres d’intérêt varient en fonction des enjeux nationaux et internationaux, et le carriérisme ne joue pas qu’un peu dans les choix d’études opérés par les étudiants et leurs maîtres de thèse.

Les faits parlent pour elle, mais jamais d’eux-mêmes, dans tous les sens de ce terme sans terme. Ils sont toujours en nombre limité mais croissant. La masse des données recueillies peut être considérable au point de dépasser les forces humaines. Elle requiert des équipes entières d’historiens, de vrais bataillons qui se relaient de génération en génération.

Les faits sont têtus, certes, mais également obtus, biaisés, incomplets, lacunaires, aléatoires en ce qu’ils dépendent de l’état de la recherche qui se base sur des archives de natures diverses. L’écrit ne prime plus, l’image et le son se sont mis de la partie. Le primat du fait se plie de fait à la primauté accordée aux sons et aux images, même si priorité est le plus souvent encore donnée aux archives écrites fort précieuses, numérisées ou non, la civilisation de l’image et du son étant encore « toute jeune ».

La hiérarchie des éléments de preuve est devenue mouvante. Il s’agit désormais de naviguer entre sons, images et écrits numérisés ou non. Dans ce triangle qui tourne sur lui-même à la manière d’une roue du destin mue par on ne sait trop quelle force obscure, la pointe du triangle sera tantôt faite d’images, tantôt de sons, tantôt d’écrits.

L’histoire humaine en soi n’existe pas, elle n’est jamais que le fruit d’un travail d’historiens qui travaillent dans l’après-coup, mais, me direz-vous, et les événements, qu’en faites-vous ?

Un événement ? Les événements ?

Il s’agit là d’une notion floue et flottante qui englobe tant l’ontologie que la science historique, les sciences naturelles et les sciences humaines.

Chaque discipline tire un fil rouge de la pelote sans jamais parvenir à la dérouler entièrement. L’écheveau du temps dont la pelote tire son origine constituée et constituante se déroule selon un plan divin d’après quelques attardés ou bien suivant une logique infra et intra-humaine qui échappe tant à ceux et celles qui prétendent créer l’événement qu’à ceux et celles qui recueillent les faits, les auscultent, les comparent, les analysent puis les exposent.

En somme, c’est une fiction utile, une construction jamais achevée qui évolue au gré des découvertes et de leurs interprétations. Fiction nécessaire mais non suffisante à la compréhension du monde humain, en ce sens que les humains, constamment dépassés par leurs actes et leurs actions n’en mesurent pas toutes les conséquences ni n’en perçoivent clairement les motifs et les motivations, même longtemps après coup.

L’histoire écrite par les historiens mime en cela l’histoire en train de se faire.

Des conséquences à long terme imprévisibles durant le temps de l’action interagissent avec le donné fluctuant qu’est le monde en train de se faire jour après jour. Le monde humain matériel et immatériel est pour ainsi dire un tonneau des Danaïdes qui nous condamnent tous et toutes à miser sur l’avenir pour mieux comprendre ce qu’il en est de notre passé.

On pourrait ainsi parler de conjectures rétroactives : la connaissance du passé, censée éclairer notre présent, croît indéfiniment en se projetant dans l’avenir de sa recherche en cours. Notre présent, dans ces strictes conditions, n’a qu’une valeur relative à son existence éphémère, c’est-à-dire à peu près nulle. Nous en sommes dans le même temps obsédés et dépossédés. 

Le petit plus de connaissance est immédiatement détruit par le petit moins de ce que nous ne savons pas encore, sachant que ce « pas encore » fait tout le sel de la recherche en cours qui progresse sans cesse, ouvrant à la fois des horizons de recherche insoupçonnés et des perspectives inédites sur ce que nous savons déjà.

« L’avenir, jamais assez avenir » (Levinas) ouvre sur une ouverture indéfinie que nous appelons histoire en marche.

« Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Le Christ en croix demande à Dieu « son » Père de pardonner à ceux qui commettent un tort tant envers lui-même qu’envers Dieu, sous-entendant par-là que les hommes ne sont pas conscients de ce qu’ils font, de ce pourquoi ils le font et des conséquences de leurs actes. Il faudrait ainsi excuser des actes dans la mesure où ils sont commis en toute inconscience de ce qu’ils impliquent.

« Vous ne savez pas ce que vous dîtes. » Voilà qui marque une incompréhension réprobatrice à l’endroit de qui s’enferre dans un aveuglement funeste en tenant un propos qui semble compromettre un certain état des choses parce qu’il engage sur une voie d’avenir jugée dangereuse. 

Cette petite phrase souvent entendue et cette autre belle phrase « historique » forment pour ainsi dire l’arc de cercle de l’histoire humaine, arc que beaucoup entendent bander pour décocher leurs flèches nouvelles.

Cercle jamais achevé, arc bandé qui se détend puis se retend.

Achevé, le cercle n’aurait plus qu’à tourner sur lui-même indéfiniment, l’histoire ne se répéterait même pas, ne serait qu’un statu quo ante indéfiniment réitéré.

Inachevé, il se tend et se détend tel un arc qui passe de main en main, toutes expertes, toutes fautives en ce qu’elles ratent leur cible.

Les hommes ne savent pas ce qu’ils font : Les hommes font leur histoire, même s’ils ne savent pas l’histoire qu’ils font. (Raymond Aron)

L’histoire, cette gueuse sublime n’abonde jamais dans notre sens, nous remue et nous dépasse toujours, nous poussant parfois à nous dépasser, à trouver en nous des forces et des ressources insoupçonnées, nous enjoignant souvent de nous faire tout petits - bouchons qui flottent sur les eaux furieuses - nous incitant ainsi à nous recroqueviller, à courber l’échine, c’est selon.

En dépit de tout cela qui nous vient d’elle, faisons acte de réalisme, laissons l’idéalisme à ses rêves éthérés qui ne disent rien de nous que notre désir d’échapper à notre condition humaine et prenons le monde humain pour ce qu’il est : un tas de fumier sur lequel, comme le fait remarquer Marx, poussent les plus belles fleurs, une gros tas de merde puant et putride, un ramassis d’abjections, une collection extraordinairement disparate, aussi, de trésors artistiques de tous les temps et de tous les lieux, une découverte indéfiniment renouvelée de choses sublimes ou grotesques apparues à diverses époques, et envoûtantes, merveilleuses et désirables, si désirables, parfois rebelles à toutes formes de beauté consacrées par la tradition, et jusqu’à celles qui n’eurent pas encore l’écrit pour se dire, mais la parole sacrée, sacrée d’abord pour elle-même, pour se proférer.

Les religions, entre autres choses, nous imposent un code moral.

Code qui fluctue avec le temps, pour ce que j’en sais, c’est-à-dire, je le confesse avec plaisir, à peu près rien. Des dogmes révélés qui se disent dans et par le prêtre ou la prêtresse et leurs séides, censés être inaltérables parce qu’intangibles et qui s’imposent, s’altèrent, pourrissent même dans les consciences égarées des siècles passés, mutent, renaissent, apparaissent, disparaissent, etc…

Disant cela, je n’apporte pas vraiment d’eau à mon moulin, dirait-on, mais il tourne quand même, je vous rassure. Alors, à quoi voulais-je donc en venir avec ce préambule que j’écourte volontiers pour aller à ce qui me semble être l’essentiel ?

Ce qui est sale, répugnant, dégoûtant, franchement dégueulasse en attire plus d’un, plus d’une en ce monde. On le sait de façon claire et distincte depuis au moins Georges Bataille. On le pressentait chez les libertins, chez Restif de la Bretonne, chez Sade, chez Lautréamont, liste non exhaustive.

Mais, être attiré, qu’est-ce à dire ? selon quel projet et quel désirs avouables ou inavoués, en fonction de quels principes directeurs, si tant est qu’ils existent ? Vaste question qu’on laissera ici en suspens.

Dénoncer des vices, c’est de la morale religieuse tout crachée, mais faire état de perversions relève-t-il d’une position moralisante, ou bien cela participe-t-il d’une démarche scientifique rigoureuse, d’une science médicale, psychiatrique pour faire court ou bien encore cela révèle-t-il une attitude mue par le désir ardent et obscur de voir le monde tourner court en se détournant de tout ce qui fait mal à autrui, le réduit à un morceau de viande, entre mille autres choses que l’on peut réprouver avec raison ?

Krafft-Ebing fut le premier psychiatre à recenser, décrire et analyser toutes les perversions sexuelles dont les humains ont été capables jusqu’à lui, et sans doute jusqu’à nous. Avant lui, Sade nous a décrit par le menu bien des choses.

Le voyeurisme est-il un problème de société à l’heure actuelle ? Il semble que l’époque soit à un voyeurisme tous azimuts : on veut tout voir. Tout voir mais très peu entendre voire rien du tout.

Or, la littérature donne à voir tout, absolument tout à travers ses lunettes tantôt grossissantes à l’extrême tantôt nous offrant pour ainsi dire une position à la Sirius. Tout voir et tout entendre, tout donner à entendre et à voir, tel pourrait être son mot d’ordre, si elle n’était pas ce fragile équilibre entre ordre et chaos qu’elle aura toujours été jusqu’à nous, ce qui me fait dire qu’elle se passe de mot d’ordre, ne donne aucun ordre, ne relève d’aucune injonction transcendante, mais ordonne le donné à sa guise. 

Loupe ou télescope, c’est selon. Une taxinomie des auteurs et des œuvres serait possible de ce strict point de vue, mais il y a fort à parier qu’elle nous apprendrait bien peu de choses. Passons.

Faisons comme si le voyeurisme ne posait pas problème, mais ouvrait sur des perspective ludiques, amoureuses et littéraires, sans tremper notre plume dans la moraline. Ecrivons à l’encre violette et sympathique tout à la fois ce qui, passant dans le monde, nous passe par la tête, fait battre notre cœur un peu plus vite que de coutume, nous remue les tripes.

Et lisons aussi, bien sûr.

Nous découvrons alors des textes drôles, puissants, voire envoûtants pour peu que l’on accepte de se laisser prendre par la main de l’auteur sans gêne ni honte.

Est-ce à dire que la littérature peut tout se permettre ?

Je répondrai ceci : le monde humain, lui, se permet tout, absolument tout, je vois mal dans ces conditions pourquoi la littérature devrait en somme domestiquer son regard, l’adoucir, le restreindre, en limiter les approches et les résonances, se rendre par-là docile à toutes les injonctions moralisantes explicitement religieuses ou non.

Position extrême, j’en conviens, par-delà bien et mal, qui n’implique nullement, soit dit en passant, qu’il faille a priori cautionner des pratiques sexuelles dégradantes et traumatisantes voire mortelles pour autrui.

Ce qui pose l’éternel problème de la mimesis résolu tant bien que mal depuis Homère.

Car si le réalisme commande que nous fassions abstraction voire fi de quelque morale que ce soit, laïque ou religieuse pour se limiter à notre beau pays, cela implique-t-il pour autant que nous devions nécessairement en passer par le réalisme le plus crû, négligeant par-là la voie royale des rêves, la dystopie, l’utopie, l’écriture automatique, la parodie, l’auto-dérision romantique, j’en passe et des meilleurs ?

Il est clair que l’homme André Gide, pour prendre à dessein un exemple éloigné dans le temps, n’a pas notre sympathie du fait de sa pédérastie notoire, tandis que l’auteur Gide mérite respect et admiration. Le problème devient délicat, dès lors qu’un auteur fait de la littérature en se basant sur ses pratiques avouées et ouvertement perverses. Les exemples abondent au fil de l’actualité à une époque où la chasse aux cochons est ouverte.

La littérature édifiante, non merci. Voilà qui est clair. Pas d’apologétique non plus, voilà qui est dit.

Il nous faut l’humain, tout l’humain, et si perversions il y a, au-delà de tout jugement moral explicite, alors regardons-les en face. Il ne s’agit pas, ce faisant, de cautionner quoi que ce soit de bestial et d’abject, mais il convient, faisant abstraction de toute morale en pratiquant une forme d’épochè proche de la psychanalyse, ni strictement stoïque ni explicitement sceptique, de regarder en face ce qui nous regarde, nous interroge, parfois nous confond, sans se laisser envoûter ni subjuguer par les faits que l’on relate en fictionnant ni tomber dans une apologie ou une défense de l’indéfendable.

Car il s’agit bien de faits et non de phantasiae qui, selon une perspective stoïcienne, réclamerait de notre part de leur refuser tout assentiment (précipité) - une sugkatathesis dans la terminologie stoïcienne - pour cause d’incertitude.

Il s’agit précisément de parvenir à réaliser par le truchement de la fiction une phantasiakatalêptikê, « une représentation compréhensive » du réel sans mesure ni obstacle ni frein moral d’aucune sorte.

Le christianisme est clair sur ce point, nous mettant en garde sur un danger bien réel : évoquer le démon, c’est toujours courir le risque de l’invoquer et de le faire apparaître en étant possédé par lui. Nous touchons là aux limites de toute fiction qui se sait fiction, c’est-à-dire un faire, une fabrication de toutes pièces, une affabulation éhontée qui prétend dire la vérité pleine et entière de ce qui est, soit une phénoménologie en acte qui se révèle à nous par le truchement d’un écrit de longueur variable.

Ceci peut nous conduire, sinon en enfer, du moins jusqu’à ce point de non-retour qu’est, selon le mot de Günther Eich - la fabula rasa à l’œuvre dans le récit le plus extrême qui soit, j’ai nommé La folie du jour de Maurice Blanchot. Il y a là un paradoxe, si l’on songe que le plus frénétique des réalismes voudrait que tout récit fût gorgé de sève, plein de tous les flux et reflux du monde humain pris dans sa dimension spirituelle, physique et psychique, le tout baignant dans un solide contexte économico-social à la sauce naturaliste.

Paradoxe fait de tous les paradoxes, se situant au-delà de toute doxa normative qui exclue tout ce qui n’est pas elle, se prend pour la Loi qui régit toutes les lois passées, présentes et à venir, obsédée qu’elle est par elle-même à l’instar d’un peuple sans tête qui s’obstinerait à se regarder le nombril, au lieu de fraterniser dans la parole commune sur l’agora, lieu qui n’exclue nullement le dissensus, la prise de bec, la polémique, pour peu qu’elle soit animée par des gens de bien et de bonne foi. 

La littérature est cette agora qui agonise chaque jour, renaît sans cesse, ne cessant, centrifuge en diable, de se fuir toujours sans jamais tout à fait y parvenir, dénuée qu’elle est de fins qui ne seraient pas de son ressort exclusif.

Mouvement centrifuge et centripète créent ainsi une tension féconde qui tient en haleine tout littérateur digne de ce nom.

S’ajoute à cette tension des fuites et des attirances, des répulsions et des fascinations, une force de gravité à l’œuvre dans tout œuvre qui attire à elle tout, absolument tout ce qui l’environne et même la constitue.

Pesanteur terrestre également qui nous rabat sur la terre, sur le monde humain et ses éternels débats.

Que serait en effet une littérature qui ne contesterait pas la littérature, non pas dans ses fondements qui ne sont jamais donnés mais toujours à refonder, mais bien dans ses fins et ses moyens, dans les buts qu’elle se donne à toutes fins utiles à son propos qui se veut vivifiant ?

Gardons-nous de confondre les fondements renouvelés génération après génération de toutes les littératures du monde passé et présent avec les tréfonds de l’humanité qui adviennent à la parole devant tout ce qui est de ce monde, émerge de ce monde, se manifeste plus ou moins discrètement, plus ou moins ouvertement, tréfonds qui s’acheminent au-devant même des faits les plus durs, les plus choquants, les plus horrifiques, les plus incompréhensibles, mais revêtus de parole, non pas sanctifiés ou consacrés par la parole, mais pris en compte, exposés, décortiqués, montrés et analysés. En un mot : manifestés.

Il nous faut danser sur le fil du rasoir et ainsi trancher le nœud gordien des morales qui surplombe l’abîme que nous sommes tous et toutes pour toutes et tous. Le nœud tranché, nous pouvons avancer et danser au-dessus de l’abime, aller à notre destin de mortel errant dans la vie qui va et vient dans les parages mouvants de la mort toujours proche.

Position intenable à bien des égards, mais c’est celle de toute littérature qui sait se tenir, tient son rang, s’affirme haut et fort ou au contraire s’insinue discrètement et si habilement dans la conscience éclairée de quelques lecteurs.

Cela passe en nous par nous, monte comme sève au printemps dans l’arbre de vie.

Faire son chemin dans les mots, avec la lenteur d’un escargot un jour de pluie qui se répète indéfiniment jusque tard dans notre vieillesse ou bien dans la fulgurance éphémère d’une œuvre écourtée par la mort trop tôt venue, peu importe.

Et n’oublions pas la folie d’un Nietzsche ou d’un Hölderlin qui coupèrent court le fil de leurs œuvres et de leurs pensées. Songeons aussi au suicide d’un Kleist en compagnie de Annette von Droste-Hüslhoff, cette poétesse de génie.

Folies oh combien problématiques et suicides qui laissent sans voix.

C’est ainsi que la fin des histoires n’est pas pour demain, loin s’en faut.

Un Arrêt de mort est à l’œuvre dans toutes les œuvres. Il fera encore couler beaucoup d’encre, à défaut de faire couler beaucoup de sang.

 

Jean-Michel Guyot

J’aurais tendance à penser comme Henri Valéro (ci-dessus) à propos de cette nouvelle particulièrement réussie. Et la proposition de luce me séduit bien. Patrick Cintas est mis au défi. Alors... il paraît que (d’après Bukowski...) "On n’est pas écrivain parce qu’on écrit des livres. On n’est pas écrivain parce qu’on enseigne la littérature. On est écrivain seulement si on peut écrire aujourd’hui, ce soir, dans la minute." Voyons voir qui s’y colle...

Entretemps la poupée...

Entretemps la poupée...

Pourquoi pas une suite en effet.

En voici le premier fragment ou chapitre.

[Les derniers jours (mots) de Pompeo]

A suivre dans la RALM...

Les contributions sont les bienvenues.

Patrick Cintas

Stop à vous tous, si vous avez encore des problèmes poupéesques vous êtres invités à la maison. Ma dulcinée au beau nom d’une montagne sacrée, la Montserrat donc, vend des poupées. Chacun aura la sienne et beaucoup d’encre sera ainsi économisée. Bien à vous.

Henri Valéro

La RALM n’est pas le meilleur endroit pour vanter les mérites pouponesques de la Montserrat. Quant au "stop" qui se répète ici, encore faudrait-il en justifier le cri... S’agit-il de moralisme ? De leçon de littérature ? De hallali ? De désespoir...? L’auteur de ces "stops" pourrait-il expliquer sa volonté de mettre fin à la masturbation et à l’usage de la poupée ? Il me semble qu’il serait bien inspiré de répondre à L’éloge de la masturbation de Bourson et à l’excellente réflexion de Guyot à propos d’un "ideal world". Stop, n’est-ce pas un panneau ? Faut-il tomber dedans avec son auteur ? Si oui, qu’il m’explique... Merci d’avance.

LUCE

Texte inspiré par le texte de Gilbert Bourson « Eloge de la masturbation, donc de l’écriture »
[ci-dessus]

 

Il n’est pas rare qu’un texte se barre en couilles, molles comme il se doit.

La verve de l’auteur, par la grâce d’un petit accident qui interdit momentanément la petite mort qu’il convoite, débande.

C’est la débandade des mots qui fuient en grappes colorées, en nappes fugaces mais lourdes de sens à venir avortés, en racèmes fiers obéissant à la parfaite symétrie de la plus pure phyllotaxie. La symétrie des parties est tout à fait impressionnante lorsqu’elle réussit, nous donnant une inflorescence unilatérale, telle celle, très en vogue, du muguet de mai ou multilatérale, telle celle de la gesse, malheureusement trop peu connue.

Il n’y a pas de mal à se faire du bien, me dit un jour une amie chère avec qui les jeux courtois ne se cantonnaient pas à de pures joutes verbales. Je garde en mémoire le goût de fraise de ses lèvres fines. Les jours de grand vent érotique, le gloss orangé avec lequel elle peignait ses lèvres lui donnait l’aspect d’une orange juteuse dans mes rêves d’après, sa peau étant, il faut le dire et le redire, rien moins que peau d’orange. Je préfère l’image de l’oronge en provenance de Gaule et tant appréciée à Rome. Sa chair délicate à la vue puis au palais dit quelque chose de ce que c’est que d’aller de métamorphose en métamorphose pour le plus grand plaisir de nos sens en éveil.

Tes seins, ces grappes de ma vigne…

Enivrante beauté aux allures musicales, si légères et tendres. Les mains qui caressent tes seins n’ont rien alors de vaporeux ni d’oppressant. Elles se pressent en troupeau vers ceux qu’elle sait être plus qu’ils ne sont à l’état naturel. La vigne vierge a de ces beautés grimpantes qu’il ne faut certes pas négliger, mais mesurer toujours à l’aune d’un bon vieux cep de vigne taillé avec amour par le vigneron soucieux de faire quelque chose de cette nature profuse qu’il domestique pour le bien de nos futures ivresses.

La raie des fesses se révèle être une fleur de mai fort séduisante. Elle ne se réduit pas à une faille intime séparant deux lunes appétissantes comme croissants chauds, la couleur en moins, hélas. Leur pâleur à faire peur, combattue par les nudistes des deux sexes qui s’exhibent au soleil brûlant sur de larges plages marines prévues à cet effet, cache une zone d’ombre qui ne demande qu’à être explorée.

Cette faille, cette face cachée tout aussi bien, nous révèle une géométrie très singulière d’où l’espace qui se meut dans on ne sait trop quelle direction donne l’idée. Dieux que cette phrase est tordue, mais mon vieil alambic en a vu d’autres.

Idée approximative voire vague, bien entendu, car jamais il ne sera question d’épouser la rigueur mathématique de l’abîme. Au déclin, préfère la chute, dût-elle t’en coûter. Le vent souffle à s’en rompre les os. Nous compatissons vraiment de tous nos os.

Un certain déclin nous tente les jours de pluie ou de grande fatigue, mais nous tenons bon, tenant plus que tout à notre petit bout de terre amère qui nous dispense simples et moissons délicates. Pas de disette en conséquence de quoi se plaindre des mots.

En effet, à défaut de jaillir, une idée florissante sort de sa coquille végétative, s’enroule dans son propre écrin de verdure, copule avec l’azur presque au ras du sol. Quoi de plus beau, quoi de plus simple alors qu’une cardamine puis une autre et encore une autre qui nous fleurissent en avril ? D’autres fleurs qui viendront plus tard dans la saison pas chiche en surprises.

Le pois chiche est de celles-là. Et ce mélange des genres est un délice pour les mots qui se lèvent de bon matin les cheveux en bataille. Fèves alors abondent. Arès, jamais loin, flaire le bon coup. Coup de bélier bien sûr, cela n’échappe à personne. Cicéron en sut quelque chose, ce grand prosateur devant Rome.

Je tiens là un texte qui me fait bander de bout en bout. Puisse-t-il te faire abondamment mouiller, ma douce ! 

De l’inspiration, je dirais qu’elle ne respire et transpire jamais mieux que là où tes chairs lisses font des vagues violettes et si violentes et nombreuses qu’elles me ramènent invariablement sur les rivages fantasmés d’une terre grasse à souhait, porteuse de fruits délicieux aux couleurs tranchées, à la chair tendre, au jus délicat. Et dieux que j’aime ce goût et cet arôme de pierre à fusil qui émanent de ta grâce en fleur quand tu serpentes le long de ma queue !

Au bonheur des mots, ce détour qui fait retour vers une enfance promise à un bel avenir qui, tout chargé de présents et lourd de tout un passé qu’il est dans toutes ses fibres motrices, se fait aussi léger qu’une plume. Une main délicate mais avide la retient pour quelque temps avant que de la laisser s’envoler vers des cieux autres, vers des rivages encore inconnus, vers que sais-je encore ? Plus tard, je le saurai, soyez-en sûrs !

Cieux et rivages qui, à tout le moins, ne reculent pas, effarouchés qu’ils seraient en d’autres circonstances, devant le navigateur ailé qui, lui, de son côté, comme aime à le dire la langue, n’hésite jamais à mettre pied à terre, délaissant pour quelque temps sa monture boisée qui navigue fièrement entre ciel et mer.

Navire ailé vogue d’aise en aise alors, se trouve fort aise de trouver une terre d’accueil sans écueil aucun, si ce n’est peut-être l’écho toujours lointain mais viscéralement ancré en lui de sa terre ancestrale.

Bornoyer dans l’azur par des chemins pentus. La chasse aux grands oiseaux est ouverte. Nous tenons de nos ancêtres de ces flèches qui ne blessent ni ne tuent l’élan ailé des grands volatiles. Nos flèches les accompagnent dans leur grands mouvements circulaires ascendants.

Apeuré, le cerf détale, jamais le chasseur. Actons ce fait, si vous le voulez bien !

Comment couler un fait ? La question se pose parfois, lorsqu’on se noie dans l’amertume. De cela, il ne s’aurait être question durablement. Le lait et le miel font tout aussi bien l’affaire, lorsque la question se pose sérieusement.

Couler des jours heureux sur une ile déserte, trop peu pour nous.

Il nous faut les déserts et les landes pour qu’y fleurisse en abondance une parole ferme et juteuse, éphémère fruit d’une imagination parfois cinglante.

De celle qui se partage sans jamais se perdre dans la fadeur des jours mornes. Là, peut-être, et ailleurs encore, mais près, tout près toujours de la source fraîche qui sourd, profonde-féconde, des profondeurs des terres en gésine.

Heureux labeur, et dur, je vous le dis tout net, comme fer forgé dans les forges de Vulcain.

 

Jean-Michel Guyot

Ça grouille presque. Ça sent l’acharnement. Avec appareillages et glouglous des flacons remplis de sérum de vérité. On distingue cependant l’inquisiteur du crucifié sur l’autel de la morale. Pompeo n’a pas connu ça. Il vient après. Une fois qu’on ne joue plus. Je vais vous raconter (si c’est possible) l’histoire d’un gardien sur le point de mourir de sa maladie et de celui qu’il garde depuis des lunes consacrées à cette écriture. On ne comptera pas ces années. Par contre, celles qui viennent s’égrèneront sans Pompeo. Puis d’autres années pour boucler la boucle, avec ou sans poupée, j’en sais rien encore. Je suis comme l’enfant qui balance ses jambes au bord de la chaise en attendant d’avoir les pieds sur terre comme promis par papa et maman.

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Patrick Cintas

Hypocrisies [1] ? Au diable les pavés et leur Paris ! Je ne lis que ce qui s’achève avant que j’aie envie de faire autre chose ou qu’on m’y contraigne, ce qui arrive souvent. Je n’en ai plus pour longtemps, rappelez-vous…

— Un pavé, certes, et qui manque d’une fin, ce qui rendrait votre agonie plus douloureuse, si jamais vous consentiez à accorder de l’importance à la lecture d’un roman que l’auteur s’évertue à écarter du chemin emprunté toujours par les romans de ce temps ou d’un autre.

— Un roman sans fin, n’est-ce pas ? Ce qui ne veut pas dire que rien ne l’interrompt. Il en est ainsi de toute série, de chapitres ou autre chose. Non, non ! Je ne lis jamais de roman dont on ne peut pas dire qu’ils sont jouables sur la scène ou à l’écran, comme tragédie ou comédie.

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[1à paraître en feuilleton dans la RALM. Ce Pompeo servira d’introduction...

Patrick Cintas

Vous allez me dire : ça y est ! Il l’a fait ! Il a pas pu s’empêcher. Certes, vous auriez peut-être préféré que Pompeo n’ait aucune apparence à part celle qui vous chante de lui donner pour des raisons que je ne tiens pas à transcrire. Mais maintenant que je suis de nouveau libre de faire ce que je ne veux pas, je me souviens de sa gueule, de son allure, là, dans son uniforme à galons dorés. Quand le desease nous a éloignés l’un de l’autre, le mal qui le rongeait de l’intérieur n’avait pas produit ses effets extérieurs. Il était encore tel que je l’avais connu avant. Des années d’un vieillissement qu’on peut encore appeler jeunesse si on n’est pas trop triste de nature.

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Patrick Cintas

— J’ai rien senti. J’ai l’angoisse. Comme si je ne savais pas que ce serait une libération… Fini la Comédie ? Un roman en deux parties…

— Parallèles ?

— Tu l’as dit ! Mais dans le genre, je ne connais que deux chefs-d’œuvre : Le roman bourgeois et Palmiers sauvages… Moi, tu sais : les étrangers et les molloys (il prononce moloi)…

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Patrick Cintas


3. N & les caNNibales

Cette nouvelle est l’une que je préfère parmi celles de Cintas. Il semble qu’elle soit au plus près des inquiétudes actuelles tant en ce qui concerne le climat « matériel » que celui de « l’existentiel ». Cette faille est celle qui se creuse entre nature et pensée comme entre le réel et la réalité laquelle est l’angoissant décor de la nécessité. Je pense au Faust de Goethe et à ses personnages toujours à des bords où bouille la fusion d’une métaphysique d’opéra-comique. L’ingénieur est le Méphistophélès et l’Anchise du personnage doublement sinistré qui cherche un sol où se poser enfin. L’ingénieur/ Méphisto ne décline pas son nom, mais dit à son Faust en toute mauvaise foi : Tu ne sais pas qui je suis, sachant que celui-ci le connait très bien. C’est au profond de cette faille que se situe le Lieu dans lequel se trouver et qui n’est ni enfer ni paradis mais la vie vivable malgré tout, où l’ennui, n’en déplaise à Pascal, peut être un divertissement, comme chez les pseudo personnages de Samuel Beckett. Cette nouvelle catastrophique m’a étrangement conforté dont mon nihilisme joyeux à tous crins.

Gilbert Bourson


Dictionnaire critique et raisonné du signifiant série et de la poétique sérielle

L’œuvre de Pascal Leray tient à la fois à l’art et à l’ingénierie. La RALM nous a offert un numéro spécial (le 102) consacré aux travaux en tous genres de cet écrivain plongé jusqu’au cou dans ses recherches quasi autobiographiques. Il faut dire que cette histoire personnelle éclaire ce vaste contenu qui ne tiendra jamais en un volume, ni deux, ni autant qu’il est possible d’en publier ! Il ne reste plus à Pascal Leray qu’à écrire l’histoire de cette histoire… à moins que ce ne soit déjà fait !

Parmi les titres et les rubriques d’un catalogue rudement bien construit pour servir de guide, j’ai particulièrement été intéressée par ce Dictionnaire critique et raisonné du signifiant série et de la poétique sérielle baptisé plus éditorialement Dictionnaire Leray.

Voilà un ouvrage utile !

Lisez, au hasard ou autrement, n’importe quelle poésie ou narration de Leray : vous y rencontrerez les mots de ce dictionnaire qu’il faudra alors compulser pour aller toujours plus loin dans ce qui est, au sens propre du terme, un « dérèglement raisonné de tous les sens » ! Reste à savoir de quels sens il s’agit !

Œuvre de poète. Elle se mesure aux plus grandes, sans hésitation, du moins à l’écran. La commenter sera un vrai plaisir et… un apprentissage du métier d’écrire qui, si j’ai bien compris, n’est pas celui d’écrivain. Mais monsieur Leray me dira peut-être si je me trompe. En tout cas, je ne prétends pas avoir tout compris ! Vive ce dictionnaire qui est un acte créateur capable de vous faire entrer et sortir de cette monumentale pénétration du Monde !


Espace de Gilbert Bourson

Tinbad nous signale que ce récit de Gilbert Bourson ne peut figurer dans sa collection fiction car « il part d’un fait mythique » : les déboires sexuels d’Achille. Ce texte devient donc une « épopée » ou plus justement un « chant ».

Publiant ce texte fabuleux dans la RALM en octobre 2015 (vous y êtes), j’avais considéré que cet Achille est un autre. Aussi avais-je cru à une histoire : celle-ci commence en cours, comme une tragédie racinienne (avec ce que cela suppose de passion) ou à l’instar de celle que jeta en pâture notre Claude Simon national.

Pourtant, voici que je reviens sur mes considérations héritées (je n’en doute pas) d’une de ces interminables conversations que Gilbert et moi avons pris l’habitude d’entretenir en dehors des jardins de Pomone.

Phases est un effet un chant, comme extrait d’une Iliade relue et surtout rejouée sur le fil de l’âge et du temps. Faut-il chercher ailleurs dans la colossale rubrique de Gilbert Bourson les autres chants de cette… aventure ?

L’œuvre entière de cet auteur (et interprète) est contenue dans un seul élan scripturaire. Revient-on ainsi à la notion de roman (Ulysses) ? Est-ce le tout qui conseille le roman plutôt que le chant ? Comme le compositeur dépose de la musique sur les mots (ou le contraire), c’est de la poésie que Gilbert Bourson dépose sur son histoire. Que celle-ci se joue au théâtre (comme cela arriva) ou dans une collection éditoriale (espérons dans les meilleures librairies).

Texte court (de la longueur d’un Cid ou d’une Phèdre), il se présente d’un trait, sans ponctuation ni saut de ligne ni de page. Nous voilà invités, le temps d’une soirée (ou d’une matinée), à lire le tout sans actes et à tomber nez à nez avec la fin à la dernière page, puisqu’elle n’a pas lieu. En cas de fatigue ou de doute sur notre capacité à apprécier les bienfaits de l’impatience sur l’attente, on fera lire ce chant par une voix de synthèse, féminine ou autre selon son idiosyncrasie en matière d’écoute. Hortense, par exemple.

Voilà un texte (heureusement court) qui se prête à une lecture à la Vico : une première pour prendre la mesure, une seconde pour en situer les actes (avec une précision de l’ordre de l’année-lumière toutefois) et une troisième pour se poser la question (et y répondre) de savoir à quoi il sert. Car l’art doit servir à quelque chose, comme au Mexique. Je ne saurais trop vous conseiller de vous armer d’un crayon et de la gomme qui va avec. Ne vous fiez d’ailleurs pas aux chapitres ici proposés : je ne me souviens même plus si cette mise en scènes est de Bourson ou de moi… En tout cas, j’ai fait ce que je vous conseille de faire.

Bien sûr, une fois assumées ces considérations de forme et de temps, le contenu hautement sexuel de l’objet prendra toute la place. Ce n’est pas qu’il ne saute pas aux yeux dès la première secousse, mais l’aspect tellurique des coups de reins mettra en sueur le moindre comédien chargé de porter cette histoire à l’écran ou sur la scène. Cette beauté héritée de Sade, Gilbert Bourson nous en éclaire quelques parcelles jusque-là inexplorées. Il y met le paquet. Ne ménageant pas la citation, l’allusion, la révision ni l’invention verbale où les mots, ou plutôt leurs fonctions, se télescopent avec autant de talent que la machine à coudre et la table de dissection, sauf que la machine en question relève des mécanismes de la turgescence et la table du lit et de ses draps ou de ses herbes folles. D’où la nécessité (peut-être) d’un seul souffle et (n’exagérons rien) la dimension tragique (dans le sens théâtral) de cette verve ni fictive ni vraisemblable. La poésie née d’un chant se distingue toujours du chant imité de la poésie.

Patrick Cintas.

 

Patrick Cintas

Merci Patrick pour ta belle lecture de ‘Phases’. J’ai écrit ce truc sans chapitres ni décrochements d’aucunes sortes. Une fois le premier mot lu, la phrase toujours déjà commencée doit se dérouler sans entracte ni pause jusqu’à son impossible fin ; nul coït qui, comme dit Beckett, nous baiserait par son final mesquin. Tragédie ou comédie, peut-être aussi vaudeville. Le théâtre est ici aussi plat que le bord de la falaise qui n’est que la scène où l’on joue le roi Lear. C’est un texte sadien pris dans l’interminable question du désir non pas attrapé par la queue, mais bien par son talon d’Achille le bouillant, foulant notre occident. Et quant aux comédiens qui pourraient s’y coller ils seraient dans l’obligation de haleter, selon les survenues des brouillards Olympiens, ces divins capitons. Merci également pour avoir accueilli ce texte dans la RALM il y a des années en croyant que l’Achille était un personnage du texte en question, alors qu’il est le texte talonnant l’auteur, lequel est à la fois les deux belligérants Achéens et Troyens, le glaive entre les doigts de rose de l’Aurore de son écriture.

Gilbert Bourson


LUCE

Sans doute la poésie est-elle davantage honorée par les femmes que par les hommes, et il vaut mieux qu’il en soit ainsi, au regard des noms qui sont mentionnés planétairement.

Si des hommes de mots tels que Charles Bukowski, Jim Morrison, Guillaume Apollinaire ou Samuel Beckett étaient largement lus, il en serait autrement. L’image de la poésie en serait transfigurée.

Les poétesses grecques se sont abondamment essayé au genre, avec réussite, souvent. Elles ont coulé et magnifié leur féminité avec souffle, rigueur, avec bonheur.

Mademoiselle Luce est une poétesse contemporaine dont l’abondance des écrits, depuis quelques années, démontre une égale appétence pour la forme et le fond, le quotidien en général et le quotidien en particulier.

Dans ce poème, l’on absorbe progressivement la maîtrise de sa plume.

Un mot sur sa construction : cinq strophes allant croissant, des phrases courtes, une composition libre.

Les thèmes sont pluriels, que l’on peut évoquer à travers les mots « poésie », « voyage », « condition humaine », « complexité », « contradiction », « masculin », « simplicité » et, au-delà, « bonheur ».

Globalement, ce n’est pas une dimension ou un résultat esthétique qui ressort du texte, mais une promenade existentielle joliment ordonnée. L’assonance est douce, elle se fait à peine voir ou entendre, tandis que les thèmes se succèdent, au gré de la déambulation de la narratrice qui parle volontiers à la première personne. Le vocable est un mélange de registre à la fois néologique et familier, structuré dans un rythme précis, constant, dans une dynamique qui s’apparente, en quelque sorte, à une cascade. Ou à une chevelure dénouée et dont l’abondance finit par retomber dans une statique retrouvée. Un amont, un flux, un aval. Des accents bukowskiens en arrière-fond, sans aucun doute, mais une identité nouvelle, placidement assumée : un style lucien.

« …et on me traite d’aristocrate » : ici, Luce évoque une question majeure en littérature, celle de l’excellence. Si ses mots sont simples, l’élaboration est recherchée, visant sans doute à donner le meilleur d’elle-même. Une attitude peu appréciée en France où l’élitisme est très mal perçu. La texture populaire, et surtout petite-bourgeoise, sont de mise…

La quatrième strophe en est la démonstration : évocation du chemin poétique à parcourir, soit la spéculation ou rêverie nécessaire avant de prendre la plume. Le voyage intérieur, celui qui est le résultat, parfois, d’un long, très long frottement avec l’extérieur.

Quant aux derniers vers, c’est une Pénélope en liberté qui s’avance, persuadée que l’interaction heureuse ou, plus largement, l’accident du bonheur, ne peut se matérialiser sans son intervention.

Ainsi, Luce avance avec distance et percussion. Dans un voyage où le goût de l’essentiel affleure à chaque mot, chaque vers.

Stéphane Pucheu

Je n’ai pas l’honneur de vous connaître et je n’en ai pas l’envie non plus au regard de votre traitement plus obsessionnel que littéraire que vous pratiquez sur le corps de la femme dans ce que vous appelez des nouvelles et que j’intitule, moi : des banalités.

Vous pensez, et c’est votre affaire, que la poésie est "honorée" plus par la femme que par l’homme… Pourquoi pas ? Et vous prenez à témoin le monde entier, sans doute celui que vous croyez à vos pieds… Comment donc !

Des auteurs tels que "Charles Bukowski, Jim Morrison, Guillaume Apollinaire ou Samuel Beckett" ne vous semblent pas "largement lus" car s’ils l’étaient, dites-vous, et si j’ai bien compris ce que vous peinez à écrire : "L’image de la poésie en serait transfigurée" par la femme.

Vous allez même jusqu’à attribuer un accessit à celles, grecques, qui "se sont abondamment essayé au genre, avec réussite, souvent," mais plus rarement elles ont manqué, toujours selon vous, de souffle, de rigueur, de bonheur enfin.

Une pareille approche de la poésie me laisse coite ! Je ne sais pas dans quelle mesure votre déficit dans l’exercice de l’expression est responsable de l’image déplorable que vous me laissez sur la langue : de vous-même en tant qu’écrivain (vous semblez tenir comme un forcené à cette appellation d’origine incontrôlée) et de la poésie qui vient pourtant d’aussi loin que l’Histoire.

Votre introduction à l’exégèse de mon petit poème est plus qu’un tantinet l’œuvre d’un esprit qui a oublié qu’il vit dans une coquille mais sans la poule qui a pondu l’œuf…

Ce qui suit cette curieuse tentative d’initiation du lecteur à la poésie relève du "commentaire de texte" cher aux examinateurs de l’adolescence en voie d’extinction au profit de l’adulte ou de ce qui se présente comme tel.

De là à vous prendre pour un critique averti, il faut y mettre du sien, qualité que je ne possède pas aussi sûrement que vous envisagez "l’excellence".

J’ai pensé d’abord vous remercier, mais on me dit que vous tenez à ce qu’on sache que vous aimez parler de moi. Il ne m’appartient pas de vous couper la langue, pas plus qu’autre chose d’ailleurs. Aussi, n’interviendrais-je plus pour critiquer vos commentaires d’écolier qui n’a pas étudié la leçon et qui n’a aucune chance de finir par comprendre, à force de clous enfoncés dans la tête, ce qu’est la poésie et ce qu’elle exige de son lecteur, à travers les siècles comme dans la seconde qui suit.

LUCE

Les obsessions, quelles qu’elles soient, sont caractéristiques des écrivains.

En préambule de mon "exégèse", lorsque j’évoquais les poétesses grecques (essai n. 122 dans "Espace panoramique occidental"), c’était pour indiquer des sources fondamentales, avant d’en venir à la texture contemporaine de votre poésie. Hommage à l’Antiquité... et suggestion de votre versification.
 
Les poétesses grecques, disais-je, ont réussi à bâtir des textes au sein desquels le monde et ses métonymies, concrètes ou abstraites - la nature, la subjectivité, la guerre, l’amour, la sensibilité - sont révélées.

Pour aller plus avant, c’est l’édification du chant grec ou le contexte d’élaboration de la poésie par des femmes qui toutes possèdent ce que l’on appelle une vision, une perception s’exprimant à travers le condensé. Ce condensé absorbe conjointement ce qui est près et ce qui est loin pour en faire une matière poétique sans distance. Sans distance et avec essence. Oui, ces femmes font l’expérience totale de la poésie, déployant toute leur conscience dans l’espace-temps dont elles parlent, comme si elles découvraient les choses pour la toute première fois. Ces douze femmes sont l’incarnation de la science de l’expérience poétique. Le rythme prosodique propulse le lecteur dans le contexte et lui donne à voir tout, soudainement.

Dans une netteté stricte, lumineuse, grâce à un style classique ou rigoureux, typique de l’époque hellénistique. Un style qui annonce celui des futurs dramaturges grecs, quelque temps plus tard.

J’aspire à qui me manque et je cherche ardemment (...)
Beauté ne demeure que le temps d’un regard.

Mais vertu aussitôt sera beauté demain (Sappho)

Ces poétesses mettent en exergue la force et la magnificence de leur féminité, autrement dit elles accueillent le monde. C’est une perception globale qu’elles nous proposent et qu’elles offrent au monde même, finalement évoqué. Synthèse donc, mais aussi précision, intuition, amplitude, sensibilité ... différentes facettes d’un prisme qui les érigent en totems historiques. Ces poétesses ont en quelque sorte dissout leur féminité ou être-femme dans la versification libre, transformant leur subjectivité en oeuvre d’art.

Mieux : elles se sont effacées au profit de la poésie.

On ne naît pas poétesse : on le devient.

N’est-ce pas, Luce ?

"Que sommes-nous sinon ce que nous suscitons ?" avais-je écrit il y a longtemps. Je vous offre cet aphorisme pour vous dire que l’oeuvre d’art est toujours sujette à maintes interprétations.

Bien souvent, vos poèmes sont des lames. Celui-ci, en revanche, s’apparente à une caresse hésitante. Comme la délicatesse grecque.

En un mot - qui relègue tout ce que je viens de dire - j’aime ce poème.

Stéphane Pucheu

Quel charabia ! Quel vide de coquille !

Que d’idées démarquées ! Ô platitudes !

Citations déguisées. Copiés-collés aux trousses.

Allégations sans fondement (à part le vôtre) !

On perdrait notre temps à commenter vos graphomanies.

Une succession incohérente de sutras

genre papier toilette après usage.

Est-ce que vous vous relisez ?

De quoi parlez-vous ?

Pour qui nous prenez-vous ? (nous : les femmes)

Aucune référence : aucune lecture donc.

Des fictions de consommateur désargenté.

Quel âge avez-vous ? Certainement pas celui de vos artères.

De quel instrument jouez-vous ?

Moi aussi je m’en pose des questions,

mais certainement pas sur les pages d’un manuel scolaire

qui ne résoudra pas votre problème.

Comme si on avait envie de « s’effacer au profit de la poésie », ouh !

Où allez-vous chercher ces conneries ?

Pas loin de chez vous, sans doute.

En voilà un poème !

J’espère qu’il vous plaira…

Suite à votre demande d’hier je suis allée voir vos nouvelles. Je refuse de vous servir de modèle ou que vous écriviez sur moi car il ressort de vos écrits uniquement de la sensualité, voire de la sexualité. Vous faites des femmes des objets de fantasme pour les hommes. Vous ne voyez rien de leur complexité, de leur identité propre et de leur esprit. Je trouve cela dévalorisant, macho et voire même pervers.

Lisa

[nouvelles] de S. Pucheu.

 

LUCE


Espace de Gilbert Bourson

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[ICI]

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Patrick Cintas


Poésies de Gilbert Bourson

Six ans, de semaine en semaine, avec la ponctualité d’un Vialatte...

Plus de six cents poèmes sans un seul craquement de l’édifice...

Chacun reposant sur une citation extraite de notre bien commun : la poésie.

Je conserverai en mémoire ce Conseil pictural :

Poser légèrement la chose et la laisser couler puis l’effacer un peu d’un coup aérien. Torchonnée sa venue sera vraiment posée sur la surface du tableau dès que salie et presque effacée : devenue comme le monument de cette apparition saisie dans sa durée. Sera-ce paysage ou portrait ou bouquet ou coin de lavabo ? Simplement cette salissure qui fait titre comme tournesol ou bien la baie de Naples sous la pluie en mars ou peut-être le pois sur la plage dans le poème de Sappho : c’est-à-dire le rien du monde et sa beauté la légèreté sourde de la permanence.

La citation (de Cy Twombly) :

J’ai davantage le sentiment de vivre une expérience que de faire un tableau.

Six ans de l’histoire de la RALM aussi !

Cet auteur impressionnant (Gilbert Bourson) y habite en maître d’oeuvre...

Son "espace d’auteur" en dit long sur sa capacité à occuper la Cité tout entière.

Je reviendrai souvent pour déposer mes "commentaires"... en espérant entrer en discussion avec quelques-uns de ses lecteurs... et pourquoi pas avec lui-même.


Espace de Santiago Montobbio

A raíz de la inesperada y estimulante noticia de la concesión del Prix Chasseur de poésie 2012 escribí una prosa, titulada “Barcelone en flânant”. A la poesía, como se comenta en ella, sucedió la prosa. Tras los poemas, la prosa, como estos poemas por otra parte ya anunciaban y hubo quien así lo supo ver. Poemas sólo ocasionales entre la prosa, y luego ya prosa -hermanada con la poesía y llena de ella. Y luego otra vez poemas. Volvieron los poemas. Porque las cosas cambian. Las cosas cambian y son las mismas. Así algunos de los caminos, proyectos y posibilidades que anuncia esa prosa escrita el 2 de marzo de 2012 no llegaron a término o no se hicieron, alguno cambió y no se dio. Así el título del libro que proyectamos quedó, al fin, en “Barcelone Poésie” y no en “Barcelone en flânant”. Cambian las cosas, proyectos anunciados o preparados no salen, pero no cambian y permanecen las intenciones que los animaron, las verdades que se supieron sentir y ver. Este texto escrito entonces, a raíz de los pensamientos a los que me llevó la noticia de la concesión del Prix Chasseur de poésie 2012 y de las razones esgrimidas para ello, lo conoció en ese momento Patrick Cintas, y pensamos que podríamos hacer algún uso de él en la editorial o la revista. Las cosas cambian y a la vez de alguna manera siguen intactas, si verdad tuvieron y dijeron, y pienso ahora que este texto encuentra quizá un lugar apropiado en el foro “Masse critique” que ha nacido en la RAL,M, pues se escribió también en parte como un comentario a una noticia, a algo publicado en ella, como se pretende sean los comentarios que este foro constituyan. Éste es, en este sentido, un comentario anterior y previo, y que puede ahora, pienso, encontrar su lugar como tal. Y ser reflejo también de un momento, de un sentir y de un pensar, de una visión de las cosas y una manera también de sentir, ver y emprender la escritura, que comenta el mismo texto se ha sabido, se supo ver en su particularidad y su verdad. Las cosas cambian y permanecen. Lo fugitivo permanece y dura. Me agrada pensar que lo escrito en otro momento pueda volver a tener ahora otro momento para él, y se pueda leer como un comentario de lo que sucede y se da noticia en la intensa vida de la RAL,M, en la respiración y los latidos ocultos, la secreta verdad de la poesía y de la prosa que en ella han ido apareciendo y sobre su raíz y su verdad en este texto en prosa se comentaba en ese momento al escribirlo, y puede leerse de nuevo como un comentario vivo, vuelto a ser y a la vida en ella ahora a través de “Masse critique”.

 

S.M. - Barcelona, 23 de febrero de 2020

 

 

BARCELONE EN FLANANT

 

 

Llego el miércoles de pasar el día en Sant Jordi y me encuentro con un mensaje de Patrick Cintas titulado “Prix Chasseur de poésie 2012” y que dice : “Hola Santiago,/ Acabamos de publicar nuestra antología de poesía. Una selección de 20 poetas, tú incluido. Recibirás un ejemplar pronto (necesitamos una dirección)./ Nuestro “Prix Chasseur de poésie 2012” te ha sido otorgado. Dos de tus metas nos han seducido : la Barcelona que se parece a tu prosa poética por su ritmo de caminante y la experiencia literaria original que describes en el prefacio de tu último libro./ Dos razones para saludar al poeta./ Como consecuencia de este premio, podríamos proyectar juntos un libro de poemas tuyos, vertidos al francés, con el fin de publicarlo en Francia y por qué no en Catalunya. Claro que con tu Barcelona y con tu reflexión sobre la poesía./ Anunciaremos la noticia del Premio la semana próxima en la Prensa y luego, si te parece bien, nos pondremos a trabajar para participar en la difusión de tu obra en Francia./ Un saludo amistoso,/ Patrick Cintas”. Es una sorpresa, y contesto para agradecerlo. Me habían pedido ellos, desde la editorial, participar en su antología anual que publican en un libro, y entre cuyos participantes sería premiado uno, premio que implicaba la publicación de un libro. Dije que sí, porque han dispensado siempre una buena acogida a mi poesía. Me llamó la atención, o me fijé, cuando vi los poemas que habían elegido, que eran sobre Barcelona, y ahora lo destaca en su mensaje Patrick Cintas. Sin duda, les ha gustado. Y hoy viernes recibo un mensaje de felicitación de Jean Dif por la concesión del premio y la publicación del libro que conlleva. Y le contesto al punto, con la generosidad y el afecto que por él siento, el agradecimiento por su aprecio hacia mi poesía y sus bellas traducciones, que han permitido que estos poemas nuevos se dieran a conocer en libro y en París antes que en ningún sitio. Así se lo digo. Y más cosas. Escribo sincero y desde un intenso afecto. Pienso luego que si me felicita por la concesión del Premio es que ésta ya se ha hecho pública. Busco la noticia y leo : “Le jury a été séduit par son évocation de Barcelona, empreintes d’une poésie de flâneur né, et par sa reflexión sur le fil de l’écriture qui donne au poète les clés de la ville”. Destaca las dos componentes, ya como motivación de la decisión del jurado, que me adelantaba Patrick Cintas en su mensaje, y la hacen una.

Los poemas de Barcelona, y Barcelona en los poemas, poesía y Barcelona. La editora de El Bardo insistió en que los pusiera. Deben gustar, o pensar que gustan, y me he fijado que en su colección hay un libro de José Agustín Goytisolo que lleva este título : “Poeta en Barcelona”. Y parece que quizá quiere hacer un libro así este editor francés, por lo que indica, y he visto que quizá lo hará él, pues sabe castellano y ya ha traducido a algún poeta de mi idioma. Mis poemas, dice en esta sucinta acta del jurado, son los de un flâneur né, y pienso que es cierto y también que es muy francés, y recuerdo de pronto –mientras, de hecho, ando por la calle en el sol de hoy, por Mayor de Gracia, me paro en la librería de “els jardinets” donde vivía Espriu y sigo, y soy un paseante, un flâner- el conjunto de postales de principios de siglo que han venido de casa de mi abuela y que tienen este título : Paris en flânant. Y también, que si este editor quiere hacer él la selección a su gusto, y en él está el que el libro lo formen los paseos por Barcelona, y los poemas que resultan de ellos, puedo sugerirle este título : Barcelone en flânant. Como una guía de postales antigua. Quizá le guste, o quizá no, pero de pronto recuerdo este título tan francés de las postales antiguas de París que tengo en casa, y lo uno al enunciado del jurado que me otorga el premio, y que dice que mis poemas son los de un flâner né, pero por Barcelona y no por París, y que por ello podría sugerirle este título. Que recuerda el de Goytisolo en mi editor de aquí, aunque no exactamente, porque es más francés, y francés será este libro. Pienso que, si ha de tener un título en castellano, puede ser “Barcelona a pie”, aunque el francés es intraducible. Y, además de Barcelona, y de mis paseos por ella, de los que resultan los poemas, destacan la reflexión de la poesía, y en el mensaje que encontré el miércoles al llegar del Ampurdán el editor me hablaba –sabemos- de la experiencia original de creación que relato en el prefacio a mi último libro. Y pienso que pueden unirse, como luego han hecho, y hermanar y fundir la poesía y los paseos, sencillamente porque es verdad y resulta cierto, y recuerdo un poema que da a esta unión fundamento. Dice : “Me persigue una música y yo la sigo por la calle./ Mi silueta dibuja, dentro de mí mismo./ Esa silueta y esa música me asaltan/ mientras la nada en ellas se deshace/ porque las palabras a pesar de su fuerza indagan/ y exploran y adivinan. Son/ revelación y abismo. Así mis pasos/ y mis versos nacen/ y se conducen por la música/ y hay una luz en ella/ que rompe lo oscuro del camino. No quiero/ que esa música se pierda y en su aliento/ yo sea un abandono. No quiero que el olvido/ me engulla a mí en esta música que por la calle sigo./ La música es la patria del que pasea, del que busca,/ del que anda y respira, del que puro y limpio/ hacia su alma en el aire se encamina./ La libertad y el mar son una música”. Pienso en este poema, y sé que es cierto, y que lo es ahora, pues recuerdo el título de las postales antiguas de París, el que mi editora dio en su colección al libro de Goytisolo, este acta del jurado, la poesía y los paseos mientras doy uno y ando por la calle. Y pienso que “El paseante” es el título de un breve poema, de un dístico, de cuando empezaba a escribir poco y se anunciaba el abandono del escribir, un poema breve del 90, o 91, o así, poema último y que lleva este título y enuncia ya esta verdad. Ya estaba así sentido entonces, y ahora lo recuerdo, y que dice –creo- que se encuentra la poesía en cada esquina. (Entre paréntesis lo busco, para traerlo aquí y contrastarlo con mi recuerdo : “De mi arte ahora calderilla sólo queda./ Pero no sabemos desde qué esquina la poesía nos espera”). Esto dice, y dice bien, quizá no exacto y mejor que en mi recuerdo, más verdadero. No en cada esquina sino en una esquina, en cualquiera, no sabemos en cuál : allí puede aparecer la poesía, esperarnos, nacer. Despertar. Así aparece y se da la poesía, así ocurre en los paseos, y sucedía también entonces. También se nutrían de paseos los poemas de juventud, y estaba Barcelona en ellos, tal como era y quizá está sólo ya en mis recuerdos, esta Barcelona que no sé ya si existe o está solo en mis adentros. Ya estaba en los poemas, poemas que eran cuentos, porque contaban y narraban, y de los que vienen estos poemas y paseos, y los poemas narrativos extensos, llenos de historias y recuerdos, con tanta vida adentro, y esquinas y recodos de esta ciudad. Estos poemas de ahora enlazan y continúan los de entonces, y como una deriva natural han traído ya la prosa, que se anuncia o está en ellos. Y sin saberlo, sin saber que han llevado a escribir prosa que los sigue y complementa, Patrick Cintas me habla ya de prosa al referirse a ellos en su mensaje, la prosa que ya hay en ellos, y la que de ellos nace, como ésta ahora, y como tantas.

Vuelvo a casa, tras este paseo, y le comento el posible título, la posible versión castellana, a mi madre. Y queremos dar un paseo antes de comer, y lo hacemos, para disfrutar del sol y el aire. Ahora también vamos a dar un paseo, me dice mi madre, como para señalar cuán verdad es ese título, o la unión de poemas y paseos, y no una mera ocurrencia o ya no digamos una argucia. Es una verdad que han sabido ver en Francia, o que han percibido y destacado. Y salimos a dar un paseo. Pensamos andar y tomar algo por la Rambla Cataluña, y allí vamos, pero no hay sol, y nos volvemos al Paseo de Gracia, porque allí sí hay. Un rato al aire, con una cerveza y un cortado. En un paseo.

Desde Rambla Cataluña hemos cogido la calle Mallorca, y hemos entrado en la galería Súbex. Recuerdo que esta exposición acaba pronto, y veo que sí, mañana. La vi por primera vez hace dos semanas, justo cuando llegó mi participación en esta antología francesa, y vi que habían elegido estos poemas de Barcelona, y uní estos poemas a los cuadros de Albert Sala, también sobre Barcelona : uní poemas y cuadros en mi sentir, lo sentí como una coincidencia, y mientras los disfrutamos veo que mi madre también lo siente así, porque me dice : “Esto también son paseos”. Porque hemos hablado de los poemas y los paseos, del flâner né del jurado, del título de las postales antiguas de París y del posible a sugerir –Barcelone en flânant. Y estos cuadros, sí, son paseos, como dice mi madre. Me ha dicho hace poco, al hablar de estos poemas, que ella sale continuamente diciendo algo, como si le diera vergüenza, o viera por los poemas que tantas veces dice algo. Para consolarse o matizar este descubrimiento o sonrojo, precisa : pero no salgo diciendo cosas malas, digo que el Paseo de Gracia es bonito, y cosas así. Y es verdad. Porque mi madre dice cosas amables, y cosas ciertas, y así sale. Y ahora dice que estos cuadros son paseos, y vemos otra vez la entrada de San Pablo, la Plaza Real (le comento que no salen las fuentes, y que son de Gaudí, aunque se nota que son un trabajo primerizo), sus porches, las sillas de los bares en ellos, las Ramblas, el Liceo, la manzana de la discordia, la casa Batlló en primer término. Nos fijamos especialmente en el interior de la Pedrera, y comento la belleza extraordinaria de esa tela de araña que es su puerta, y la belleza de este enfoque, vista desde dentro, y cómo le da la luz que viene del patio. Como si lo viera y pintara también quien allí pasea, quien ha entrado dando un paseo, ha admirado y gozado un poco su patio interior, y desde él va –y con él la luz- hacia la tela de araña o la puerta. En un paseo. Así en este cuadro que es también un paseo, y así tantas veces yo, aunque de tarde o noche, al salir de un concierto allí en sus salas de abajo. Al volver de la música y el paseo. Al final hay algún cuadro de la exposición, y veo a la chica de la galería en el despacho del fondo, y por una vez le digo : “Una exposición estupenda, como siempre”. Por una vez, y es muy justo y hago bien, y ya puedo hacerlo y ellos así pensarlo, pues me ven continuamente entrar en sus exposiciones, disfrutarlas y verlas varias veces. Como ésta. A ver si vuelvo mañana por la mañana, en otro paseo, o cuadro, o poema.

Ayer música, y hoy Barcelona y los poemas y los paseos. Mientras subimos el Paseo de Gracia, ya de vuelta le digo que escribiría una prosa sobre esto, y sobre la música de ayer, y cómo es curioso que de todo ahora nace prosa. Le recuerdo una afirmación de Julio Ramón Ribeyro, en que dice algo así como que si uno es cuentista ve el mundo en cuentos. Y ahora yo lo veo en prosas, de los días y las cosas salen prosas, como antes poemas, y son prosas que continúan los poemas, prosas y poemas también paseos. Al oír el nombre de Ribeyro mi madre dice qué bueno era, es, y que ha de continuar su lectura. Tuvo que dejarlo, pese a encontrarlo buenísimo, por demasiado triste, y no aguantarlo, e igual le pasó con Aldecoa. Y le digo que ha de retomar la lectura de los dos, los dos unidos en su tristeza y también en la profundidad y la verdad de su arte.

Una prosa sobre la música, así lo sientes mientras dura el concierto, y una sobre Barcelona y los paseos, o sobre “Barcelone en flânant”, y que sientes precisamente en el aire de la calle, en un paseo. He dicho antes que en Francia han sabido ver o apreciar o distinguir esta verdad. Recuerdo que en la conversación con una traductora, ella me indicaba si no creía que en Francia habían sabido ver en mi poesía cosas que aquí no habían visto. Bueno. Hablo, al responderle, de que Francia es tierra de acogida, y de la generosidad de Francia : cómo ha tenido ya desde el principio una buena respuesta hacia mi poesía, y la ha acogido. Y ahora aún podría decirlo más, pues este premio imprevisto y que no he buscado me trae un nuevo libro en ella y su lengua. Así aún es más cierto. Y también quizá, como me sugiere esta traductora y crítica, que además de haberla acogido la ha comprendido. Aquí hay una verdad, una verdad que susurra esta crítica y que en mi poesía ve Francia, para mi poesía y para ella tiene y trae. Quizá no había dado suficiente fuerza o relieve a este matiz, a este aspecto que ella sugiere y es fundamental, y que es el de la comprensión de mi poesía, la de asumirla y saber ver en ella. Es una verdad. La verdad de mi poesía y de Francia, la verdad que en ella Francia sabe ver. Como sucede ahora, y pienso así con ello. Ahora, desde luego, destacan ésta. Pienso en esta observación de una de mis traductoras sobre todo porque recuerdo que me preguntó por Barcelona, y que yo contesté y hablé de la ciudad como experiencia moral, de la ciudad metafísica y anónima, del paisaje de todos que es también. Pero ella insistió en su posible concreción, ante esta respuesta general. Y yo pensé que había algo cierto, y que era verdad que Barcelona aparecía en estos poemas de una manera más concreta y más real y también más íntima, más ligada a mi vida, y que hundía sus raíces en mi infancia. Y que constituía mi vida. Y que en estos poemas Barcelona era, como en verdad lo es para mí, una experiencia íntima. Y así es. Es una verdad, en la que me adentré y formulé a raíz de sus preguntas, pero que está y ya estaba en estos poemas, en que Barcelona –como el pasado o la infancia- aparece de una manera más amable, y más íntima. Y al preparar las conversaciones para su publicación pensé que debía completar este aspecto, y ahondar en él, o explicarlo más, sencillamente porque era verdad y así era Barcelona para mi vida y así estaba en los poemas. Y lo hice. Con mayor o menor acierto, intenté explicarlo, glosar este sentimiento y realidad. Aunque era sólo una glosa, y, como tal, no hacía falta. Porque es una verdad que ya está en los poemas. Que quizá no había tenido muy presente, y que desde luego no escribí de manera programada ni para que saliera en ellos Barcelona, pero que lo hace de manera muy natural y muy real, y muy íntima, como es esta ciudad para mí y en mi vida. Esta verdad que está en los poemas ahora en Francia aprecian y distinguen, y unen paseo y poesía, paseo o poema en Barcelona y es verdad para ellos que los constituye. Y es bienvenida esta apreciación y este sentir, y también la posibilidad que desde ellos, estos poemas y paseos por Barcelona, y esta poesía que se encuentra y aparece mientras se pasea (y la de que en estos paseos se dan o están las llaves de la ciudad, de Barcelona desde su paseo y su poesía), formen un libro que trae como un regalo Francia y que se constituye desde esta verdad que está en los poemas y ellos han sabido ver y apreciar, y para el que les puedo proponer un título francés y antiguo : “Barcelone en flânant”.

 

Barcelona, 2 de marzo de 2012

Santiago Montobbio

Queridos amigos :

Me alegra poder comunicaros la aparición de un nuevo libro, titulado Vuelta a Roma, y que quiero ver en estos momentos como una esperanza.

Se ha publicado justo en este momento, en la particular situación en que estamos, para todo, pero también para la cultura y los libros. La presentación del libro tenía que tener lugar mañana 25 de marzo en el Ateneo Barcelonés, en el Aula Maria-Mercè Marçal que tiene en él la Asociación Colegial de Escritores de Cataluña, y no ha podido ser, claro, como todo lo previsto para este tiempo.

Acompaño su nota de prensa. Está y estará disponible en Casa del Libro y otros lugares en versión electrónica ; está y estará disponible, en fin, como lo pueden estar los libros en este momento.

[nota de prensa]

Me alegra, como os digo, poderos comunicar su aparición. Espero también que su título, Vuelta a Roma, sea un buen augurio, y pronto podamos disfrutar de una vuelta a la poesía y a la vida, de una vuelta a Roma, que es la vida.

Mucho ánimo y un abrazo,

Santiago Montobbio

Santiago Montobbio


Espace de Françoise HÁN

A l’occasion de Ce pli ouvert/Sans fragment de bleu Chez Brémond - Encres de Jean-Michel Marchetti.

Ode à Françoise Hàn


L’inconnu sans ami de Jean-Michel Guyot

D‘abord mon choix de « dans la chambre » de J.M. Guyot est dicté par mon propre intérêt pour le thème, justement, de la chambre, qui souvent est l’incipit ouvrant sur le lieu privilégié, où l’inexacte solitude se peuple de tout l’extérieur qui la motive. La chambre est, bien sûr, le lieu où l’amour, soit se fait, soit se rêve, et plus souvent s’écrit… L’Aube étroite…où se tient assise (et nue) ? la devinée, et qui est ou sera l’improbable lectrice, est bien la ligne étroite de la poésie. Elle s’y tient déjà dans cette immensité (de ce) soupir qui tarde, mais bien proféré depuis l’entrée du texte par cet autre je, qui est celui qui met l’écrit sur le papier, ce papier ou écran, où la chambre se fait comme à l’hôtel de passe où la langue s’empare (à vue) de la vision qui s’empare des mots. Celui qui vient de pousser la porte de la chambre, s’attarde quelques instants dans l’embrasure de son écriture, où le corps endormi (rêvé par l’écrivain) se soulève continûment. On dirait lire ici un morceau de Flaubert et son incontinence réussie d’adverbes. S’attarder comme le narrateur quelques instants dans ce texte, permet d’évoquer, une autre et plus charmante et profonde embrasure, (ici permettons-nous cette osée métaphore), que celle qui porte le regard sans yeux du lectorat convié à regarder de biais vers celle frissonnante : des « … fesses de la femme renversée sur le ventre, en leur pâle rondeur de lune fendue… »  Que Guyot me pardonne, car quand j’aime un texte- (j’allais dire une chambre toute emplie d’échos) -, je me l’attribue le moment d’une passe, et m’y attarde afin d’y déployer sans fard, toute l’outrecuidance de mon commentaire. D’ailleurs je m’y sens invité, ceci en toutes lettres, par l’auteur lui-même, qui, rompant le silence de sa description, où sourd son point d’oubli, convient textuellement, presque comme à regret, que : « Bientôt, il sera temps de parler » : Dont acte.

Il est des types de proses poétiques comme celle de Guyot, qui donnent à s’impliquer loin du raisonnement, à s’enfoncer dans les mystères de soi, qui recouvrent souvent ceux des autres. Un léger mouvement des rideaux, qui civilisent les rayons, rime ici avec le froissement, que l’on suppose encore emmiellés de chaleur, des draps blancs, dont le lourd mouvement arrêté reste ouvert à la sourde injonction érotique et furtive de la Matilda de Dante au Paradis. Ici je me permets de déplacer dans ce sommeil d’auteur la grenade (imprévue) de la lampe de chevet que Guyot a chiné dans son fourbi d’images (j’emploie ce terme au sens de fourbir son récit). Et pour finir en beauté a-contrario, je casse à la cuillère la trivialité pondue à bon escient, de cet œuf solaire en sa blancheur de coquille et en savoure le jaune qui se déverse lentement sous ma langue séduite de saveurs visuelles et d’odeurs charnelles, (mais non fignolées tordues et ampoulées comme du Fabergé). J’ai ouvert cette chambre, comme les autres chambres décrites par d’autres, et si différentes qu’elles soient, elles ont un hôte commun : Celui-là qu’interroge la sensualité qui fait venir les mots.

On demande au poète, donc, (s’il est des sens), qu’il accepte qu’on ouvre un tant soit peu la porte à l’étranger qui passe. J’entends par étranger, l’exotique qu’est tout lecteur d’un texte vrai, comme est celui chambré par j. M Guyot, où tout est grand ouvert sans idéologie. Un lieu ouvert à tous, où l’on peut demander d’une voix de service : « Puis-je faire la chambre ? » et qui répond-« Bien sûr , le mystère est connu tout comme le loup blanc ».

Gilbert Bourson

Eh beh, si je m’y attendais !

Un grand merci pour cette analyse tout en finesse et justesse.

Je m’y retrouve sans retenue et surtout sans jamais éprouver un quelconque malaise qui serait dû ou lié à une mésinterprétation de ce que j’ai mis en forme en écrivant ce texte déjà bien lointain écrit en 2011.

Voilà bien un de ces textes dont j’avais pour ainsi dire tout oublié, un texte chassant l’autre depuis que j’écris régulièrement, mais toujours au hasard de mes idées, entrecoupées de périodes de silence incubatoire plus ou moins longues, plus ou moins fécondes.

Merci de me rappeler à moi-même comme à un ordre encore d’actualité par-delà l’oubli vital et nécessaire.

Il y a sans doute, très loin, une matrice commune à tout ce que j’entreprends d’écrire, mais j’avoue ne jamais chercher une cohérence rétrospective dans tout ce que j’ai pu produire, pas plus que je me hasarderais à définir un projet éditorial auquel me tenir, dans le but avoué de donner une direction précise à ce qui me vient jour après jour.

La rare cohérence, qu’il m’ait été donnée de vivre jusqu’à présent, tient à l’élaboration de recueils de poème, activité jubilatoire et tout à fait instinctive, vécue dans une sorte de torpeur, pour ne pas dire de transe, avec ce bémol tout de même, qu’une fois réalisé, le recueil cesse de m’intéresser, parce que l’écart temporel entre l’écriture des textes vécus et ressentis comme vitaux au moment de leur surgissement (qui n’exclue nullement une parfois très patiente élaboration) et le moment de leur publication est bien trop long à mon goût.

Impossible de conjuguer la fulgurance patiente du texte en cours d’écriture, le travail d’organisation qui préside à l’élaboration d’un recueil de textes ou poèmes qui se tiennent et le moment ultime de leur publication en livres.

Derrière ma patience, vous l’aurez deviné, se cache une impatience passionnée attachée à l’immédiat qui vient à ma rencontre à travers des tours et détours parfois très longs, toute chose qui me semble est du ressort exclusif de la poésie vécue en acte, acte d’écrire inclus.

Pour être tout à fait franc, et pour le plaisir de me contredire quelque peu, me lancer dans un projet éditorial qui me tiendrait en haleine peut-être pendant plusieurs années, j’y songe tout de même parfois, admirant vos projets éditoriaux depuis maintenant plusieurs années.

Il serait sans doute bon que je me fasse doucement à l’idée qu’il serait bienvenu et judicieux qu’une série de textes liés par une forte cohérence thématique et stylistique m’occupât au moins quelque temps, un de ces jours.

J’y songe de plus en plus sérieusement. Le cours de ma vie en décidera.

C’est affaire d’emploi du temps, que j’ai malheureusement eu très serré jusqu’à présent. L’idée est bien là, elle germe doucement dans mon esprit occupé à des tas de choses en même temps.

Je me garderai bien de commenter votre commentaire, admirant la finesse d’analyse dont vous avez fait preuve en visitant ma chambre.

Vous avez vu juste de bout en bout. Et m’aurai ainsi comme rappelé à moi-même dans le dédale de mes écrits. Vous lisant, je me suis pour ainsi dire senti honoré de votre présence.

Jean-Michel Guyot


Espace de Santiago Montobbio

Con motivo de la creación de su foro Masse critique en la Revue d’Art et de Littérature, Musique, la editorial francesa Le chasseur abstrait éditeur ha digitalizado los números de las distintas revistas impresas en papel que ha publicado, y ha hecho igualmente accesibles sus revistas electrónicas.

Entre las revistas publicadas en papel, destaca T&P78, número extraordinario de esta revista publicado en febrero/marzo de 2012, titulado 20 poètes y en el que hay, en efecto, colaboraciones de 20 poetas, entre ellos la mía. En la convocatoria de colaboración para esta revista la editorial anunciaba que concedería su Prix Chasseur de Poésie 2012 a uno de estos 20 poetas, y tuve el honor de que se me concediera a mí :

https://www.lechasseurabstrait.com/revue/spip.php?article7146

Mi colaboración, seleccionada por la editorial, son 5 poemas del libro La poesía es un fondo de agua marina, publicado por la colección El Bardo en diciembre de 2011. Estos poemas, escritos el año 2009, son : “Yo no he subido nunca al tejado de la Pedrera”, “La casa de las Punxes”, “Qué bonito está el Paseo de Gracia”, “Paso por la calle Lauria con Aragón” y “Gerona, la lluvia y Federico”. Acompaño mi colaboración en este número de esta revista, pues pienso que su digitalización y acceso libre ahora nos da ocasión de acercarnos de nuevo a estos poemas y releerlos.

Facilito los enlaces en que están digitalizadas las revistas de la editorial, y el enlace en que puede leerse completo este número, T&P78. Podéis encontrar colaboraciones mías también en otros números de esta revista -T&P81, T&P84- :

https://www.lechasseurabstrait.com/revue/spip.php?article17058

https://www.lechasseurabstrait.com/revue/IMG/pdf/t_p78_complet.pdf

Acompaño también el enlace al Espace d’auteur que me dedica esta editorial francesa en la RAL’M :

https://www.lechasseurabstrait.com/revue/spip.php?rubrique1061

Espero que estos poemas de este libro, La poesía es un fondo de agua marina, estas revistas y este espacio sean de vuestro interés.

 

Santiago Montobbio


Espace de Gilbert Bourson

Je ne sais pas si cette opération Mallarméenne fut ma Béatrice, mais elle fut certainement une des plus exaltante de ma vie d’homme, laquelle se tient, (devrais-je dire se joue ?) sous le lustre de ce théâtre dont rêvait (réalisait ?) Mallarmé. Cette majestueuse ouverture sur le mystère dont on est au monde pour envisager la grandeur, la scène devrait en être le lieu par excellence. Nous fûmes quelques-uns à tenter cette opération y engageant nos corps et esprits dans les années 70, ce, sous l’influence de Grotowski et donc inspirés par le théâtre et son double d’Artaud. Artaud ne tentait aucune théorie du théâtre mais tentait de substituer à la notion de spectacle celle d’action véritable, rejoignant ainsi Mallarmé disant : le théâtre est d’essence supérieure. Faire vibrer la corde de l’instrument qui est le corps de l’acteur devenant le corps de tous, était l’impératif d’alors. Quand je vais au théâtre aujourd’hui je le vois végéter dans sa moralisante exposition des faits et sa psychologie où s’agitent des rôles qui personnifient. Parfois il est aidé, tant il est impuissant à montrer l’homme entier, par la technologie qui lui tient lieu de Lieu. La pensée (la mise en scène) y est remplacée par des illustrations filmées et des effets sonores censés remplacer le geste matériel et nu de la pensée. Dirais-je de l’idée ? Hamlet n’est pas un personnage de théâtre à jouer ou à interpréter, mais le théâtre même. Cette conduite et ces enregistrements témoignent de ce rêve éveillé réalisé dans sa scénographie où rien n’aura eu lieu que le lieu. Il me semble que le théâtre attend ses horribles travailleurs prédits par Rimbaud.

Gilbert Bourson


Romans de Patrick CINTAS

L’oubli, dans cette nouvelle, n’est pas cet oubli par négligence engendré par la surcharge informationnelle que nous subissons tous, pour peu que nous suivions l’actualité avec son lot de nouvelles qui en chasse d’autres au fil des semaines.

L’histoire est tragique, l’actualité en constitue l’euphémisme pathétique.

L’oubli qui traverse la nouvelle de Patrick Cintas participe bien sûr de l’oubli généralisé : une nouvelle tragique charrie son lot d’émotions qui retombent bien vite. Elle dit à sa manière : N’oubliez pas !

Quelques-uns décident de ne pas rester les bras croisés devant leur écran de télévision et agissent concrètement en affrétant des bateaux de secours en mer. D’autres écrivent pour remuer les âmes.

L’oubli, dans cette nouvelle, c’est aussi, à mon sens, ce que veulent et désirent des milliers de migrants : laisser derrière eux les horreurs subies et traversées pour commencer une vie nouvelle lavée des injustices vécues dans leur pays d’origine.

Les migrants vomis par la mer ne sont malheureusement pas tous anadyomènes.

Seuls les survivants, tel ce Moktar, jouet de la chance, s’en sort apparemment, sans armes mais avec son bagage. Sa sortie des eaux tueuses n’a rien d’une féérie. Trempé jusqu’aux os, entouré qu’il a été de corps noyés, il a retenu ses cris de terreur.

L’homme chargé d’embruns, de sel et de l’odeur des coquillages morts battus et rebattus par la houle donne un peu de son sang à la Bête en sacrifiant sa chemise, après l’avoir mouillée dans les eaux houleuses qui ont avalé puis recraché leur lot de cadavres, sans qu’il en soit fait état explicitement au cours du récit.

Le réalisme halluciné de la scène du débarquement-naufrage, admirable par son économie de moyens, donnent à voir-ressentir mieux que ne le ferait une scène déroulée-détaillée jusqu’à la nausée.

Ici, sur une plage battue par les flots, des hommes, des femmes et des enfants meurent en même temps que d’autres, et c’est sauve-qui-peut sans voyeurisme. La scène n’est pas traitée de façon obscène. Avant toute émotion, il y a un ressenti que le lecteur partage avec ces migrants livrés aux caprices des éléments.

Le taureau-vigile, curieux des hommes et de leur manigance, est une sorte de Minotaure sans dédale qui sent au moins autant qu’il voit. Créature quasi humaine parce qu’élevée par des hommes pour un spectacle offert à d’autres hommes. Seul dans la nuit, le taureau combat un homme de chair et de sang, mais sans l’excitation d’une foule avide de mort. Ici encore, pas d’obscénité.

Et puis pas d’épée à ficher dans le cœur du taureau-minotaure plutôt placide à vrai dire dans sa nuit odorante.

Deux ombres bien vivantes se combattent en se frôlant.

Un acrobate armé de sa pique chasse le taureau et Moktar peut entamer son périple, après avoir croquée dans un citron nocturne gorgé de soleil.

La parole est rare, les actions toujours brèves, les ellipses nombreuses.

On ne sait jamais si Moktar s’exprime dans son dialecte arabe natal ou s’il parle en espagnol traduit en français, un tour qui permet de contourner la barrière de la langue.

Une barrière de plus, mais assez aisément franchissable pour peu que des autorités avisées consentent, comme c’est le cas en Allemagne au moins, à offrir aux migrants des cours de langue intensifs, la maîtrise de la langue du pays d’accueil permettant seule l’accès au marché du travail mais aussi la compréhension non-fantasmée des us et coutumes du pays étrange-étranger qui peut devenir en quelques années leur nouvelle patrie.

Je me garderais bien de faire une lecture symbolique du taureau Piton, du rocher, des acrobates qui amusent les touristes sur la plage. Tous les moments du récit sont faits d’actions très brèves mais toutes opportunes, comme si tous les choix de Moktar s’avéraient judicieux et n’avaient que des conséquences heureuses.

Les Espagnols découvrant il y a plusieurs siècles des échassiers à la grâce infinie comparèrent ces oiseaux au plumage rose pâle à la peau claire et rose des Flamands dont ils occupaient les terres.

Moktar l’Arabe basané s’y rend. Pour y trouver quoi ?

La paix civile, la prospérité, l’absence de conflits armés.

Il tente sa chance d’être humain.

Jean-Michel Guyot

À l’époque, nous vivions au bord de la plage, à la sortie de la ville. Un matin, tout le quartier était assemblé sur le sable, tous tournés vers la mer. Une patera* dérivait au large. Plusieurs s’étaient lancés en barque pour porter secours à ces immigrants, mais quand ils eurent abordé, ils constatèrent que l’embarcation était vide. De retour, ils nous expliquèrent que ce n’était pas une patera, mais la carcasse d’un bateau qui avait « mal coulé ». Ses propriétaires l’avaient sabordé (question d’assurance sans doute), mais le bateau était remonté à la surface et maintenant il se donnait en spectacle. J’avais lu de bons sentiments dans les regards, personne n’en avait parlé, chacun était prêt à donner… Puis tout le monde est retourné chez soi.

Aux infos de trois heures (midi pour les espagnols), un garde civil (gendarme) montrait des paquets sur une murette qui descendait sur une plage : c’était de la nourriture destinée aux migrants de la Nuit. Il n’avait pas envie de perquisitionner, mais c’était son devoir de les emporter (de les confisquer). Le document s’interrompait sur cette charitable intention, laissant à chacun la liberté de penser selon son cœur, comme cela se fait en Espagne et plus particulièrement en Andalousie. Si l’occasion vous est donnée…

 

* «  La patera, dit justement Wikipédia, est à la base une embarcation espagnole à fond plat. Mais ce terme concerne aujourd’hui tout type de bateau utilisé par des groupes d’immigrants clandestins. Ces bateaux de fortune servent à traverser le Détroit de Gibraltar, la Mer Méditerranée ou l’Océan Atlantique pour arriver en Andalousie, en Murcie ou encore aux îles Canaries. Le mot est entré en 2001 dans le Dictionnaire de la langue espagnole.  »

Patrick Cintas

 

 

2004/2020 Revue d'art et de littérature, musique

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