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Fuite éperdue dans le labyrinthe de la cité - pour Gilbert Bourson (nouvelle)
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 Article publié le 12 mars 2017.

oOo

Felicia de Lima fêtait ses cinquante ans. Le carton d’invitation précisait que la tenue de soirée était de rigueur. Heureusement que je connais Hector suffisamment pour lui demander de me prêter la sienne. Et par chance, il n’était pas invité à l’anniversaire de Felicia. Il ne la connaissait que de nom. Il m’avoua même qu’il n’avait jamais vu ses films. Le costume était un peu grand. Je n’avais pas l’autorisation de le faire retoucher. Ma voisine Sandra O’Cologne s’y connaissait en retouche. Je lui expliquai que je n’avais aucune envie d’avoir des histoires avec Hector Fruñaz qui est un écrivain bâti comme un bûcheron. Elle me fit entrer chez elle et me déshabilla.

[Ici, une scène pornographique.]

En moins de temps qu’il en faut pour le dire, le costume était parfaitement ajusté à ma petite, très petite taille. Sandra adore les enfants. Comme il n’était pas question de tout recommencer le jour venu, j’ai dormi trois nuits dans le costume.

[Ici, l’histoire des épingles dans le lit.]

Le jour est enfin arrivé. Je sonne à la porte. Une domestique m’ouvre. C’est une jolie personne venue d’ailleurs. Elle est grande, potelée et montre ses genoux.

« Bonjour, dis-je un peu ému, je suis Paco Ruiz de la Tortoleta, poète. Je viens pour les cinquante ans.

— Vous devez vous tromper d’adresse, monsieur. Nous n’avons pas ça ici. »

Je m’étonnai.

[Ici, le répertoire complet de mes étonnements. Le lecteur en choisira un.]

« Mais j’ai reçu le carton ! m’écriai-je.

— Nous n’en envoyons jamais, monsieur.

— C’est bien ici qu’habite mademoiselle Felicia de Lima… ?

— Habitait, monsieur.

— Elle a déménagé ?

— Elle n’est pas morte non plus.

— Mais alors… où habite-t-elle ? »

La porte se referma. Je suis retourné chez Hector Fruñaz pour lui expliquer ma situation. Il me fit asseoir pour avoir le temps de se gratter le front, pensivement.

« Ma foi, finit-il par déclarer, si elle n’a pas déménagé et qu’elle n’est pas morte, c’est qu’elle se fout de toi.

— Mais pourquoi ? Je l’aime !

— Voilà la raison. Je m’en doutais, figure-toi. Il m’est arrivé la même aventure avec Noelia Semper Recubans. Tu sais… ?

— Non… Je ne sais pas…

— Elle fêtait aussi un anniversaire, mais elle était beaucoup plus jeune à l’époque. Aujourd’hui, elle est plus vieille que Felicia de Lima. Ce qui n’arrange pas les choses…

— Je ne comprends pas…

— Cette histoire ne te servira à rien. Rends-moi mon costume. »

[Ici, on compte les épingles sur la table. 384.]

« Le compte y est ! Ouf ! » jubilai-je.

Je ne m’étais jamais senti aussi heureux. Ce fut donc Sandra O’Cologne qui me raconta une histoire :

« Cayetano m’avait invité à son quinzième anniversaire. J’en avais douze. J’étais encore vierge. J’ai mis ma plus belle robe et j’ai pris le taxi. Quand je suis arrivé chez Cayetano… Cayetano Romero Romero… il n’y avait personne que lui. Il avait quelque chose à me montrer. Nous descendîmes à la cave. La chose, comme il l’appelait, n’était pas ce que j’avais d’abord pensé et… espéré. Il souleva une dalle et cette chose se mit à briller. Je reculai en lui demandant s’il savait ce que c’était. J’espérais même qu’il ne le sût pas. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Mais il me répondit sans hésiter que cette chose, c’était tout ce qu’il savait. Je me suis mise à rire et, pour lui montrer que je n’étais pas du tout impressionnée, je me suis baissée pour ramasser la chose. J’ai prudemment approché ma main, car en principe, ce qui brille dans le noir peut aussi bien brûler. Mais c’était froid. Je l’ai donc empoignée. »

Sandra s’interrompit. Elle me regardait comme si elle ne me voyait pas. J’attendais la suite de cette histoire pour le moins mystérieuse mais, au bout d’une longue minute

[Ici, toutes les longueurs de minute au service du lecteur pressé.]

je compris que cette histoire n’avait pas plus de fin que le comportement de Felicia de Lima n’avait d’explication. Je posai les 384 épingles sur la table.

« Il en manque une, » fit Sandra et je compris ce qu’elle voulait dire.

Comme j’étais presque nu

[Ici, une scène pornographique.]

maintenant que je n’étais plus en possession de biens ne m’appartenant pas,

[le costume d’Hector Fruñaz et les épingles de Sandra O’Cologne…]

je pouvais rentrer chez moi sans avoir rien à me reprocher. Mais j’avais conservé le carton d’invitation de Felicia. Comme y figurait son numéro de téléphone, à tout hasard je l’appelai. Elle me répondit !

[Ici, de nouveau le catalogue de mes étonnements.]

« Paco Ruiz de la Tortoleta ! s’écria-t-elle. Si je me souviens de vous ! Mais votre fils aussi se souvient de vous ! Il y a vingt ans qu’il attend de savoir s’il vous ressemble, car voyez-vous, ce n’est pas à moi qu’il ressemble. Et comme vous vous en doutez déjà, ça lui pose un problème. Je vous invite à prendre connaissance de ce problème !

— Mais alors… pour les cinquante ans… ? »

Elle raccrocha. Il fallait maintenant qu’Hector me racontât son histoire avec Noelia Semper Recubans. Je frappai à sa porte. Une domestique

[Ici, la même domestique qui ouvrit la porte de Felicia de Lima.]

m’ouvrit. Je ne la reconnus pas. À quoi bon ? J’étais déjà désespéré.

« Monsieur désire ? dit-elle d’une voix étrangement sucrée.

— Je ne désire rien, dis-je gravement. Je ne suis pas venu pour ça. Veuillez informer monsieur que Paco Ruiz de la Tortoleta souhaite s’entretenir avec lui de mademoiselle Noelia Semper Recubans.

— Vous tombez bien ! Il est justement en conversation avec elle ! »

À peine annoncée cette bonne nouvelle, la domestique me poussa sans prendre le soin de me débarrasser de mon pardessus mouillé par la pluie qui tombait dehors. Dans le salon, Hector prenait le thé en compagnie d’une petite vieille rabougrie qui aurait pu être sa grand-mère. Je m’inclinai cérémonieusement.

« Le poète Paco Ruiz de la Tortoleta, » annonça la domestique d’une voix qui n’était plus sucrée.

[Ici,…]

Hector se leva de son fauteuil pour m’accueillir à bras ouverts.

« Tu tombes bien ! grinça-t-il. Noelia vient d’expirer ! »

La domestique poussa un cri d’horreur alors que ce n’était pas le moment de s’émouvoir. Il fallait agir. Je posai ma bouche sur celle de Noelia. Elle était bouchée !

« J’ai essayé moi aussi, dit Hector. Rien à faire. Appelons un médecin pour le constat.

— Mais si c’est votre faute… ? argua la domestique.

— Dans ce monde détraqué par les horloges, dit Hector comme s’il sombrait soudain dans la folie, nous ne sommes responsables de rien. Tout juste si on peut s’accuser de vouloir vivre encore ! »

[Ici, ma fuite éperdue dans le labyrinthe de la cité.]

*

Commentaire de Félicien Rosée, professeur près la Sorbonne (ou près de la Sorbonne, ce qui revient au même, au fond) :

Le récit dont nous venons de donner lecture est l’œuvre du poète allemand Paco Ruiz de la Tortoleta. Nous connaissons tous la poésie de cet illustre représentant du post-modernisme à la mode et particulièrement son Ode au Point Crucial. Il n’est pas bête de préciser que ce conte est le premier et le dernier que notre poète écrivit et par conséquent le seul, l’unique, l’exemplaire. Son final est fameux : la fuite éperdue du poète dans le labyrinthe de la cité. Métaphore dans laquelle il n’est pas difficile de rencontrer toute l’œuvre de ce poète décidément bavard quand il se tait. Nous l’avons connu. C’est-à-dire que nous connaissions Hector Fruñaz, bûcheron de l’écriture narrative qui transforma la forêt amazonienne en champ de blé camusien. La belle âme que je connus ! J’arrivai à Buenos Aires par un beau jour d’hiver. Voilà comment on passe par-dessus les saisons. Il me reçut dans son chorizo qu’habitait aussi une domestique exemplaire de la beauté féminine réduite au service de la littérature. Malheureusement, je ne peux pas vous en dire plus. Hector venait de publier son fameux Retour du retour qui fit couler de l’encre dans nos veines jeunes alors, mais de cette jeunesse qui sait déjà tout et qui s’attend au lieu d’attendre comme cela se faisait avant qu’on naisse. J’allais devenir le traducteur de cet ouvrage incomparable tellement il est original. Il était évident que j’avais besoin, pour mener à bien ma lourde tâche, de quelques précisions sur le fond. Je n’y étais pas encore allé, mais j’avais bien l’intention de le toucher à pleines mains.

« Connais-tu Paco Ruiz de la Tortoleta ? me demanda soudain mon ami Hector.

— Ma foi non !

— Un poète qui vient décrire son premier et dernier récit.

— Suicide ?

— Que non ! Il veut vivre. Et il vivra plus longtemps que vous et moi réunis. Sa Fuite éperdue dans le labyrinthe de la cité est en train de tournebouler les esprits bien au-delà de nos tragiques frontières. Il faut que tu le lises, mon ami ! »

Ce tutoiement me charma. Quant au titre d’ami, il me transporta aux nues où je n’étais jamais allé faute d’un véhicule aussi flatteur. Nous frappâmes à la porte de Paco Ruiz de la Tortoleta. Il ouvrit lui-même. Je crus voir un enfant. Mais c’était un homme d’âge mûr. Il était en deuil.

« Felicia vient de mourir, dit-il en pleurant alors qu’il ne me connaissait pas. Mais… ah ! c’est plus fort que moi !... je préfère ça à un déménagement ! »

Le tercet frappa mon esprit aux aguets :

Felicia vient de mourir !

Mais… Ah ! c’est plus fort que moi…

Je préfère ça à un déménagement !

 

Je tombai à genoux, ému jusqu’à la pointe de mes cheveux que j’ai pourtant rares et si fins qu’à une certaine distance on peut me croire complètement chauve.

« Poète ! m’écriai-je. Comment ai-je pu t’ignorer, ô moi l’incorrigible ignorant de la Sorbonne qui ne m’en veut pas ou pas encore ? »

L’émotion dont Paco Ruiz de la Tortoleta avait fait preuve baissa d’un cran. Il jeta un regard interrogatif à Hector Fruñaz. Cela voulait-il signifier qu’il m’accordait plus d’importance qu’à cette Felicia de Lima que je connaissais parce qu’elle jouait nue dans des films intellos ?

« Relevez-vous, mon ami… »

Deux amis ! Et à Buenos Aires ! Vite, je veux lire maintenant et ici cette Fuite éperdue dans le labyrinthe de la cité.*

*

Ce qu’ignorait Félicien Rosée avant de mourir d’un arrêt cardiaque en plein milieu de sa conférence, c’est que Paco Ruiz de la Tortoleta écrivit une suite à sa Fuite éperdue dans le labyrinthe de la cité. Comme vous vous en doutez, il en confia la primeur à son ami de toujours, le narrateur taillé comme un bûcheron, le célèbre et fourbe Hector Fruñaz. Celui-ci lui conseilla de ne pas publier cette suite qui pouvait être erronément considérée comme la solution de ce qu’elle prétendait suivre. Paco Ruiz de la Tortoleta ne s’en formalisa pas. Il abandonna même le manuscrit chez son ami qui le rangea soigneusement dans ce qu’il appelait ses Archives volées.

Alors évidemment la question se pose de savoir comment ce manuscrit est aujourd’hui entre mes mains. La réponse est simple : si je ne l’ai pas volé, j’en ai hérité. Qu’il me soit toutefois permis (que je sois un honnête voleur ou un avare repenti) de vous en proposer une traduction. Je m’appelle Hector de Lima et, tout compte fait, je ne suis pas le fils de Paco Ruiz de la Tortoleta comme le prétendait ma mère. Voici :

Quelqu’un, quelque jour, comprendra-t-il mon angoisse ? Je suis né pour écrire. Et je ne fais rien d’autre. Je ne sais pas qui m’aime ni si je l’aimerais si d’aventure il m’était donné de vérifier cette hypothèse. Telle est ma solitude. Je n’en connais pas d’autres. Je ne me souviens plus si c’était encore le jour ou si la nuit était déjà tombée. Je courais. Je savais que j’allais vers la ville. Et non pas en ville comme disent les banlieusards ivres de consommer leurs économies et leur crédit. On aurait pu me croire nu si j’avais parlé. Je pris le métro. À qui parler ? Ces visages ne m’inspiraient pas, pas même celui d’une adolescente qui pleurait en comptant ses cigarettes. Je l’ai fuie elle aussi. J’ai contemplé les roues, acier contre acier, mais sans me décider. J’ai laissé assez d’argent pour qu’on m’embaume à mes frais et ma niche est prête à recevoir cette apparence vidée à odeur de cuir et de cire. Il n’était pas question d’arriver en morceaux à la morgue. Mon testament est assez clair sur ce point.

La nuit s’acheva. Le jour apparut dans un trou grillagé. Je me hissais sur un corps endormi pour vérifier que cette ouverture fermée donnait bien à l’extérieur. En effet, la chaussée m’offrit sa pluie et ses pas pressés. Je voulais sortir maintenant. Le corps bougea sous mes pieds. Il était temps de retourner à la réalité et de ne plus chercher à prendre la véritable mesure de cette nuit. Je suivis un autre corps qui se déplaçait, me sembla-t-il, dans la bonne direction. Nous gravîmes maints escaliers, en descendîmes d’autres et finalement, je mis le nez dehors. Ma cicérone s’éloigna au fil d’un long trottoir qu’elle semblait connaître par cœur. J’entrai dans un café.

Il était désert. Pas un client. Personne pour servir. Pourtant, l’odeur du café était prégnante. Je m’installai au comptoir et épluchai un œuf. Je le salai, le poivrai, le croquai lentement… Je me sentais… comment dire ?... normal. J’avais même envie de l’écrire. Hélas, je n’avais pas emporté mon carnet. Pas de crayon non plus. Je pris une serviette et écrivit en creux avec un ongle que j’affilai avec les dents. Il est bon d’être seul dans ces moments-là. Mais je ne le restai pas longtemps. Un gros homme apparut. Il sentait le vin, la moisissure et le charbon. Je lui montrai les coquilles d’œuf. Il les avait déjà vues. D’un signe, je désignai le percolateur. Il comprit. Et après un incroyable vacarme de vapeur sous pression, la tasse glissa sur le comptoir, la soucoupe, la cuillère, le morceau de chocolat noir, un sucre enveloppé…

J’écrivis tout cela. Je ne saurais vous en donner la raison, mais je me sentais moins bête. Pas plus intelligent. Simplement moins bête. Et je l’écrivis comme je l’écris maintenant. L’homme grogna. Ce grognement était une manière de me proposer la consommation d’un croissant tout chaud. J’écrivis que j’acceptai cette offre. L’homme grogna encore et rapetissa lentement. Il descendait dans la cave. Je me penchai par-dessus le comptoir pour observer cet appareillage. En même temps, l’odeur de la moisissure, du vin et du charbon, peut-être aussi des toiles d’araignée, me titilla les narines. J’écrivis. J’écrivis.

Je n’avais pas de quoi payer, mais j’écrivais avec une joie claire et surtout nouvelle. Je compris qu’on peut devenir fou, à cause du monde, mais qu’il n’est pas impossible de devenir sain d’esprit après avoir été fou. Grâce à qui ? À quoi ? Je n’en sais rien. Je ne dis pas que je ne voulais pas le savoir. J’en crevais d’envie. Mais cette envie me comblait, en tout cas pour l’instant. Et je l’écrivis. Avec mon ongle. Sur des serviettes. Des dizaines de serviettes que j’enfermais dans ma poche, car je savais que cette accumulation provoquerait le tenancier de cet établissement placé sur ma route par je ne sais qui, je ne sais quoi. Tiens, me dis-je, s’il revient, je lui demanderai un crayon. J’en avais vu un sur son oreille. Il me le prêterait s’il avait fini de s’en servir. Ou il en possédait un autre. J’emporterais cet autre et des dizaines d’autres serviettes pour aller écrire sur les quais, à l’ombre d’une péniche. C’était un grand moment que je vivais là. J’étais fou sans doute. Je ne me souvenais pas d’avoir vécu autrement. Et là, dans ce café d’un autre temps, je devenais sain d’esprit. Comment chanter cela ? Le raconter, c’est facile, la preuve ! Mais le chanter. Redevenir poète après l’avoir été. Retrouver la folie sans être fou. Une folie saine d’esprit. Je devais un café, un œuf cuit dur et un croissant. Les serviettes étaient gratuites tant que le tenancier ne fouillait pas mes poches. Comment payer le crayon si je ne payais pas le reste ? Comment sortir d’ici ? Retour de l’angoisse.

Et là, accoudé au comptoir qui me retenait, le nez dans ma tasse vide, je me rendis compte que si tout avait changé en effet, il n’en était rien au moment d’arriver à la fin de l’histoire. Je me souvins de Felicia de Lima et de tous les autres. Je n’avais jamais rien achevé avec eux parce que j’étais fou. Et maintenant, mon histoire était sans issue non pas parce que j’étais sain d’esprit, mais malgré cette nouvelle hygiène. Je n’avais pas changé de forme.

Cette forme, le tenancier la déforma quelque peu. Nous ne discutâmes pas longtemps. Il m’arracha ma veste en prenant soin de ne pas la déchirer, me confisqua ma montre, mes chaussures et ma ceinture en peau de crotale. Presque nu, je protestai. Je payais cher un bien maigre petit-déjeuner. Il trouva alors les serviettes dans la poche de la veste. Il les froissa dans sa grosse main poilue. Je vis ma première œuvre de rescapé de la folie piétinée par ses gros souliers qui sentaient le vin et le fromage. Mais ce que j’ignorais encore à ce moment-là, c’est que ces serviettes étaient en train d’irriter fortement le troquet. Passe le café, semblait grogner son gras menton, passent aussi les œufs durs, les croissants et le reste ! Mais les serviettes ! Ah ça non ! Et sa grosse main s’abattit sur ce qui me restait de conscience de la réalité.

*

 Suite (auteur anonyme) :

« Monsieur Paco Ruiz de la Tortoleta ! Je suis désolé… Quelle confusion, ¡Dios mío ! Je vais être la risée de toute la gent littéraire de Buenos Aires ! C’est un malentendu. Laissez-moi réparer le mal que vous a fait cet ignoble, ce crasseux, cet indélicat roturier de la vinasse ! Dans quel état il vous a mis ! Ah ! Je ne sais même pas à qui annoncer cette odieuse nouvelle ! Monsieur Paco Ruiz de la Tortoleta ! ¡Poeta Paco Ruiz de la Tortoleta ! Ne me laissez pas seul face aux gens de Lettres ! ¡Compasión ! ¡Compasión ! »

Ainsi s’exprimait le commissaire Pablo Ruiz Ortega de la Basoch. Son désespoir n’atteignait pas la hideur des murs de son bureau. Il s’était jeté dans le seul fauteuil disponible, car Paco Ruiz de la Tortoleta gisait dans l’autre, plus confortable et surtout moins taché. Le poète semblait dormir. Il ronflait même sous une courtepointe que mademoiselle Espiñaza, la secrétaire (63 ans) avait empruntée aux voisins du dessus, de tranquilles commerçants qui n’avaient rien à se reprocher. Tout avait été tenté pour réveiller Paco Ruiz de la Tortoleta. Une voiture l’avait trouvé sur le trottoir en face d’un café aussi minable que peu fréquenté. Le tenancier avait avoué une colère subite. Il parlait de serviettes et d’un crayon que, soi-disant, le poète avait voulu lui voler, blessant ainsi le roturier pavillon de son oreille d’usage. Ce personnage violent et repoussant avait subi tous les outrages autorisés par la loi en cas de molestation d’une personnalité nationale. La question était donc réglée de ce côté-là. Ensuite, le commissaire Pablo Ruiz Ortega de la Basoch avait pensé qu’il serait facile de convaincre le poète de ne pas ébruiter l’incident, ceci pour le bien de la nation tout entière. Mais Paco Ruiz de la Tortoleta ne voulait pas, ou ne pouvait pas se réveiller. Il dormait comme un enfant. Pablo Ruiz Ortega de la Basoch ne l’ayant jamais vu d’aussi près, il lui trouva une certaine ressemblance avec sa propre personne. Mademoiselle Espiñaza était aussi de cet avis. Même taille, même profil, le regard, les mains… Elle avait fait le tour complet des deux hommes sans les déshabiller. Elle épongea enfin son front étoilé de noires verrues.

« Est-ce possible ? » murmurait le commissaire.

La secrétaire était assise sur ses genoux et répétait sans se lasser que tout était possible à Buenos Aires, exactement comme rien n’était nouveau à Paris.

« Paco Ruiz… Pablo Ruiz… Selon les usages espagnols, nous avons le même père, murmurait encore le commissaire. J’en aurai le cœur net ! »

Laissant le poète sous la garde de mademoiselle Espiñaza, il filait vers le casino. Il y avait foule sur le perron, comme il s’y attendait. Il n’hésita pas à affronter les critiques.

« Le poète Paco Ruiz de la Tortoleta se porte à merveille, dit-il en souriant de toutes ses dents. Mademoiselle Espiñaza s’occupe de lui…

— Hourra ! » s’écria d’un seul homme cette foule lettrée jusqu’au bout des ongles.

Le commissaire profita de cet enthousiasme pour atteindre le bureau des archives. Oscar Malaguña dormait, la joue tendrement posée sur un manuscrit in progress. Le commissaire prit bien soin de ne pas le réveiller, car Oscar Malaguña n’aimait pas les flics. Le moment était mal choisi pour se soumettre à un sermon en hendécasyllabes. Le commissaire ouvrit la porte de l’antre où dormaient les précieuses données de la poésie argentine. Il ne lui fallut pas une minute pour mettre la main sur le dossier Paco Ruiz de la Tortoleta. La première page était claire : Diego Ruiz était bien le père commun du poète et du commissaire. Quant aux deux Espagnoles qu’il avait aimées, elles étaient retournées dans leur pays. On n’avait plus jamais entendu parler d’elles. Pablo eut un vertige. Oscar Malaguña, fort comme un Turc, lui évita de donner de la tête contre le bord d’une étagère. Pablo bafouilla, car il était pris en flagrant délit d’enquête personnelle, ce qui est interdit par la loi argentine et même quelquefois sévèrement puni. Mais Pablo pouvait avoir confiance en Oscar qui fit une photocopie du document.

Paco avait retrouvé ses esprits en l’absence de Pablo. Il faut dire que mademoiselle Espiñaza, qui se prénommait Gabriela, y avait mis du sien. Pablo les trouva dans les bras l’un de l’autre, nus et couverts de sueur. Il n’attendit pas pour s’écrier d’une voix mi-figue mi-raisin :

« Paco ! Connais-tu bien don Diègue ?

— À deux pas d’ici je te le fais savoir ! »

Il n’y eut pas de combat, ce qui eût ravi Gabriela déjà fort en train. Une heure plus tard, le trio prenait un verre chez Hector Fruñaz. Il manquait deux femmes pour que le compte y fût.

« Qu’à cela ne tienne ! » déclama l’écrivain-bûcheron.

Et la nuit se termina dans la plus grande confusion.

P. R. C.

*

Félicien Rosée ne mourut pas sur son pupitre. Son agonie fut longue et douloureuse. Il eut des visions. À deux doigts de la mort, sur son lit d’hôpital à Paris, il voulait encore savoir. Il enquiquina l’infirmière toute la nuit. Au matin, il était mort sans avoir compris.

Le Monde.

*

[Ici, enterrements des personnages qui ont trouvé la mort au cours de ce récit.]

*

Lorsque je proposai à mon éditeur, Patou de la Rubanière, de remettre de l’ordre dans cette histoire afin de pouvoir la proposer à tout le monde sans exception, il se recula dans son fauteuil, mit ses pieds sur sa méridienne et posa sa tasse de café froid sur son tabouret. Il en prit le temps, veux-je dire, car il n’était pas très chaud. J’attendais son verdict une cigarette aux lèvres, formant des ronds de fumée comme il sied à l’inventeur de nouvelles formes d’expression littéraire. Le soleil tomba :

« Vous n’avez pas plutôt un labyrinthe sans fuite, sans perdition et sans cité ? me demanda enfin Patou.

— Un labyrinthe labyrinthe ? couinai-je, un peu surpris par cette critique à peine voilée. Vous n’êtes pas sans savoir qu’un tel labyrinthe n’est qu’un labyrinthe.

— Je me demande si on ne ferait pas mieux de s’en contenter…

— Supprimez les personnages tant que vous y êtes !

— Je ne sais pas… J’hésite… Cette histoire d’un type qui se fatigue l’esprit à trouver la sortie et se fait bouffer par un taureau carnivore… ça ne me parle pas.

— Mais ce n’est pas du tout ça ! Le personnage fuit. Il le faut bien. Et il se perd, sinon ça ne sert à rien d’entrer dans le labyrinthe.

— Oui, certes… Mais pourquoi une cité ? Pourquoi pas une forêt ? Une planète ? Un for intérieur ? Une occasion de se taire ?

— Je ne parle que de ce que je connais !

—Vous êtes le spécialiste de Paco Ruiz de la Tortoleta, je sais… Sinon vous aurais-je sollicité ? Tout le monde (et vous savez l’importance que j’accorde au monde) veut savoir où se trouve Paco Ruiz de la Tortoleta. Et non pas vous le cherchez.

— C’est un plan que vous voulez.

— Voilà ! Un plan. Et l’endroit où notre poète ne fuit plus, parce qu’il ne peut pas aller plus loin, — ne se perd plus, parce qu’il est arrivé — et où il meurt, parce que toute existence a une fin. Nous voulons, le monde et moi, tout savoir ! Or, vous ne satisfaites pas notre légitime curiosité. Nous ne savons plus où nous en sommes. »

Je suis sorti du bureau de Patou de la Rubanière sans un contrat en poche. En passant devant le Panthéon, j’ai eu une pensée émue pour Paco Ruiz de la Tortoleta. Il avait vécu pour rien, à l’instar du commun des mortels. Et pourtant, il avait connu l’expérience du labyrinthe. Mais comment savoir où il en était maintenant ? Il m’aurait fallu entrer moi-même dans cet instrument de torture poétique. Or, je ne suis que le traducteur des douleurs occasionnées par la connaissance. Et comme vous le savez, d’une langue à l’autre, on perd beaucoup… Et il est rare qu’on s’y retrouve.

 

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